Madame d’Épone by Brada

BRADA

MADAME D’ÉPONE
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10

Tous droits réservés

 
L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l’étranger.

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en septembre 1889.

DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE :

Compromise. 1 volume
3 fr. 50
Leurs Excellences. 1 volume
3 fr.  »
Mylord et Mylady. 1 volume
3 fr. 50
PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.

 
MADAME D’ÉPONE

CHAPITRE PREMIER
En descendant du train qui l’amenait de Paris, Mme d’Épone fut reçue par son gendre, sa fille et leur petite Sabine, manifestement heureux de la revoir. Il y eut entre les deux femmes une de ces étreintes qui disent silencieusement la profondeur de la tendresse. Puis, avec une expression de joie qui illuminait un visage encore superbement beau à quarante-deux ans, Mme d’Épone regarda longuement sa fille et la trouva si embellie, si charmante, qu’elle tendit une seconde fois la main à son gendre comme pour le remercier. Le bonheur de sa fille était son unique joie, son unique souci, sa seule raison de vivre. Dix-huit ans auparavant, dans la fleur d’une triomphante jeunesse, elle avait été abandonnée par un mari qu’elle aimait aveuglément. Fière, peu expansive, quoique passionnément tendre, Valentine d’Épone n’avait pas su lutter contre les premiers symptômes qui auraient dû l’avertir que son mari aimait ailleurs ; elle continua d’accueillir sa rivale à son foyer, car il lui aurait semblé insupportable d’accuser extérieurement une jalousie qu’elle trouvait au-dessous d’elle. Jamais elle ne fit de reproche, elle ne provoqua aucune explication, mais elle se vit de plus en plus délaissée. Elle se remettait à peine de la naissance d’un fils qui ne vécut pas, que M. d’Épone quittait la maison conjugale, laissant derrière lui une lettre polie dans laquelle il avouait ingénument aimer une autre femme ; il assurait la sienne qu’elle trouverait sa fortune intacte, et finissait en la priant aimablement de ne pas élever leur fille à le détester ; il leur souhaitait à toutes deux une vie heureuse, et c’était tout! Mme d’Épone accepta ce coup en silence, tellement meurtrie, désillusionnée, anéantie dans toutes ses croyances, qu’elle eut à peine la force des larmes. Sa mère, Mme de Gosselies, se chargea de pousser des cris et fit retentir l’air de ses clameurs indignées contre son gendre et aussi contre sa fille, car elle n’admettait pas qu’une femme, et une femme qui avait la chance d’avoir un visage comme on n’en fait plus, se laissât abandonner. Le général de Gosselies, qu’elle avait épousé en secondes noces, dut entendre du matin au soir ses litanies désolées sur la faiblesse de Valentine.

— Ma fille n’a pas de caractère. Sa résignation? Elle est jolie, sa résignation! C’est ce qui lui faisait recevoir cette coquine qui venait lui voler son mari. On ne plante là que les femmes qui le permettent. Est-ce qu’on a jamais pensé à m’abandonner, moi? Je me flatte que non, et, cependant, je sais fort bien n’avoir pas le profil de ma fille. Et qu’est-ce qu’elle va faire maintenant? Se résigner encore! Moi, j’irais le chercher, ce monstre, et je le ramènerais par les deux oreilles.

Il parut clairement que la pauvre Mme d’Épone n’y avait pas la moindre vocation ; elle s’isola dans une tristesse si calme et si digne, si tranquille extérieurement, que d’autres auraient pu la croire consolée. Elle se voua en quelque sorte à l’adoration de sa fille, ne vivant que pour cette enfant dont la beauté, la gaieté, le charme firent toute sa joie. Peu à peu, elle rompit la plupart de ses relations et les borna à une étroite intimité. Malgré les récriminations outrées de Mme de Gosselies, qui regardait comme une profanation cet ensevelissement prématuré de tant de beauté, elle se refusa à aller dans le monde ; son abandon la faisait rougir comme un péché, et les curiosités indiscrètes lui étaient aussi odieuses que la pitié de celles qui la consolaient en lui rappelant mielleusement qu’elle avait sa fille, son excellente mère ; pour un peu, on lui aurait fait presque entendre qu’il lui en restait encore trop!

Mme de Gosselies se chargea d’apporter une certaine agitation dans l’intérieur trop paisible de sa fille. D’abord, elle la tint sans miséricorde au courant des faits et gestes de son mari qui avait eu l’audace de se faire naturaliser Américain et d’épouser sa maîtresse, d’après les lois fantaisistes d’un État quelconque.

Mme d’Épone se fit une vie très occupée ; sa fille, la lecture, les arts qu’elle aimait, les soins de sa maison remplissaient ses journées ; ainsi les années passaient, et non sans joie. Elle s’était habituée à la tristesse comme on s’habitue au demi-jour, et elle avait reporté sur sa fille tous ses rêves brisés. Elle voulait pour elle le bonheur et l’amour qu’elle n’avait jamais eus.

Sa réputation, pendant ce long veuvage d’un vivant, fut sans une ombre ; son existence était organisée de façon à éviter même les occasions de faire parler d’elle ; et, dans une noble défiance d’elle-même, elle fuyait les tentations auxquelles nulle créature humaine n’est sûre de résister. Sauf avec sa fille, elle avait accentué une sorte de froideur qui lui était naturelle et qui aidait à sauvegarder son repos. Les luttes de son cœur furent silencieuses ; il n’y parut rien au dehors, et Mme de Gosselies, trompée par la paix qu’elle voyait, avouait parfois que sa fille n’était pas tellement à plaindre :

— Je crois positivement, qu’elle était faite pour cette vie-là. Sa fille lui forme un univers, et un mari l’aurait gênée, peut-être. Je voudrais seulement que mon gendre nous fît la politesse de mourir avant qu’il soit question de marier ma petite-fille.

Car Mme de Gosselies aimait fort à sa mode sa petite Berthe, ce diable obéissant, comme elle la nommait ; créature débordant de vie et avec tant de gaieté naturelle qu’il ne lui était pas venu à l’idée de trouver leur intérieur un peu triste, pas plus que l’oiselet ne trouverait son nid trop haut placé ; elle aimait, au contraire, ce nid avec passion et l’emplissait de ses rires et de ses chants.

Sa mère la vit grandir avec une sorte de terreur et en même temps de joie intense ; la perdre, la donner à un autre lui déchirait le cœur ; et, cependant, se sentant seule dans sa tâche de mère, elle souhaitait avec ardeur voir cette enfant chérie arriver au port, et ce port ne pouvait être qu’un heureux mariage. La jeune fille n’avait pas quinze ans que Mme de Gosselies parlait continuellement de ce mariage au général et à sa fille ; et Mme d’Épone se rendait compte que, dans sa retraite volontaire, les maris viendraient difficilement chercher Berthe. Elle était forcée de rester d’accord pour louer la supériorité de la sagesse mondaine de sa mère, qui augmentait tous les ans ses relations.

Mme de Gosselies, tout en gémissant devant Mme d’Épone de cette retraite, savait aussi en tirer parti à l’occasion pour vanter les extraordinaires mérites de sa fille ; il est vrai que ce mérite n’était pas commun, et la tâche de le faire valoir semblait facile. Confidentiellement, Mme de Gosselies avouait au général que l’exagération qu’elle regrettait aurait peut-être du bon le jour où il s’agirait de marier Berthe.

— Pour faire avaler un beau-père qui est mormon ou mahométan, puisque cet animal a femme et enfants dans tous les pays du monde, il ne sera peut-être pas trop d’un dragon de vertu comme ma fille : elle fera compensation.

Ce fut, en effet, un renom de vertu qui servit pour trouver un mari à Berthe ; sa mère répugnait à la mener dans le monde, et Mme de Gosselies pensait aussi qu’il valait tout autant la marier au plus tôt. Depuis longtemps, sans en rien dire, elle avait jeté son dévolu sur le jeune comte Raymond de Rollo ; la comtesse de Rollo était une de ses anciennes amies, vue rarement parce qu’elle vivait toujours en province, mais jamais négligée, et, depuis quelques années, tout doucement et délicatement flattée et ramenée. Une lointaine parenté avec le général de Gosselies servit pour un rapprochement plus intime. Mme de Rollo souhaitait établir son fils, jeune homme élevé en fils de famille, et ayant doucement passé ses petits orages de jeunesse à Rouen ; le plus sage du monde malgré les fredaines qu’il avait crues obligatoires, plein d’orgueil, d’honneur, de préjugés, jeune, bel homme, et persuadé que rien au monde ne valait un Rollo, enfin, possédant les qualités idéales du mari.

Pour un pareil phénix, Mme de Rollo voulait une femme égale en mérites rares : elle se serait récriée si on lui avait parlé, pour son Raymond, de la fille d’un homme qui avait fait un scandale et abandonné les siens ; mais, petit à petit, dans leurs entretiens, puis par lettre, Mme de Gosselies était arrivée à lui donner une si haute idée de Mme d’Épone, dont elle ne parlait cependant que sur un ton plaintif, que l’excellente Mme de Rollo avait pris la jeune femme en intérêt tout à fait maternel et que, d’elle-même, sans qu’elle eût pu se figurer que qui que ce soit lui avait soufflé cette idée, il lui vint à la pensée que la fille couvée sous l’œil d’une mère pareille, tellement défendue contre tout ce que le monde a de mauvais, devait être quelque chose d’exquis et d’unique, et, par conséquent, serait précisément le fait de Raymond.

Elle vint à Paris, se trouva liée intimement avec Mme de Gosselies, qui l’accapara sans, en aucune façon, parler de sa fille. Ce fut Mme de Rollo qui demanda à revoir Mme d’Épone, la vit, en fut ravie et tout de suite enthousiasmée de Berthe, d’une beauté moins rare, assurément, mais avec un visage pétri de grâces, des yeux bruns gais et tendres sous des cheveux cendrés, un teint admirable et une bouche dont le fléchissement charmant semblait fait pour les caresses ; avec cela, une naïveté intelligente, la hardiesse de ceux qui n’ont jamais senti ni la contrainte ni la moquerie, cette hardiesse aimante des petits qui osent parce qu’ils ne connaissent pas la peur.

Mme d’Épone accepta avec un transport de reconnaissance les heureuses perspectives qui s’offraient pour sa fille. Tout ce qu’elle savait des Rollo, de Raymond de Rollo en particulier, comblait ses désirs ; un si bon fils, un homme si rigoureusement attaché à ses devoirs ne pouvait être qu’un mari parfait. Elle le vit avec des yeux prévenus et le trouva en tout selon ses ambitions pour Berthe. Il était beau, en effet, d’une beauté un peu fade, quoique mâle ; très blond, avec des yeux pâles et métalliques, une légère moustache, des traits réguliers, très grand, robuste ; un peu lourd et accentuant cette lourdeur précoce par un pas pesant qui tenait à une sorte de pompe qu’il apportait dans ses manières, mais qui se traduisait par une politesse, des respects, une tenue qui ne prêtaient à aucune critique. Tel quel, il parut à souhait ; Mme de Gosselies en répondait, Mme de Rollo le donnait comme une merveille, et Mme d’Épone, avec cette intarissable force d’illusion qui est la ressource de la vie, ne douta pas un instant qu’un bonheur sans nuages fût en réserve pour sa fille.

Berthe n’eut aucune peine à agréer celui qui plaisait si fort aux siens et dont la mine, le nom, la situation étaient faits pour la séduire ; de plus, elle le vit presque immédiatement épris, et peu de fiancés le furent plus sincèrement.

Avant d’atteindre ses dix-huit ans, Berthe devint Mme de Rollo et son mariage réalisa absolument les espérances des siens. Raymond, de plus en plus amoureux, l’avait placée sur un piédestal, et pour elle-même, et parce qu’elle était sa femme. Ils avaient tout pour rendre leur existence heureuse : habituée à la vie tranquille, le calme de la province n’attrista nullement la jeune femme. Elle se trouva très heureuse dans le grand hôtel familial, à Rouen, plus heureuse encore à leur château du Grez, où sa mère venait passer une bonne partie de l’été avec elle. Une longue maladie de Mme de Rollo, la douairière, resserra encore leur existence dans le cercle de famille ; sa mort et le deuil qui en fut la conséquence les y maintinrent d’abord. Mais l’été qui suivit apporta un changement complet dans les allures du jeune ménage ; des relations banales avec des voisins se transformèrent en intimité ; les lettres de Mme de Rollo étaient pleines de détails sur la famille de Mottelon qui habitait à Lamarie, à une courte distance du Grez. Mme d’Épone se réjouit sincèrement du nouvel élément d’intérêt qui était entré dans la vie de sa fille, et elle avait fait part de sa satisfaction à Mme de Gosselies, qui, à sa grande surprise, ne l’avait pas partagée.

— Ce n’est pas là ce qu’il fallait à ta fille ; j’avais compté sur un enfant et une nourriture tous les deux ans : je n’y suis plus ; leur petite a quatre ans, je vous demande un peu! Ce ménage-là tournerait comme un autre que, ma foi, je n’en serais pas étonnée.

 
CHAPITRE II
En entrant dans le vestibule du Grez, M. de Rollo, qui donnait le bras à sa belle-mère, s’arrêta et avec emphase lui souhaita de nouveau la bienvenue et l’embrassa, puis il se mit à redire à haute voix aux domestiques empressés des ordres déjà donnés dix fois, et parvint par la multiplicité de ses commandements à prêter à l’arrivée de Mme d’Épone cet air de confusion qui, selon lui, ajoutait au prestige de cet événement de famille. Mme de Rollo, suivie de la petite Sabine, avait monté en courant l’escalier, pour revoir encore une fois la chambre de sa mère avant qu’elle en franchît le seuil ; elle l’y reçut avec moins de démonstrations, mais avec une effusion égale. Sabine courait de la fenêtre à la porte, poussant les chaises et les tables.

— C’est moi qui a mis les fleurs, mémé ; et, pour le prouver, elle serrait sur sa petite poitrine plusieurs vases à la fois, au risque de les laisser tomber.

— Oui, mon trésor, elles sont bien jolies ; prends garde de ne rien casser.

Alors, Sabine, très rouge et émue, se mit à marcher sur la pointe des pieds et reposa délicatement ce dont elle s’était emparée avec un courage qui soudain l’abandonnait.

C’était une délicieuse petite créature avec ses cheveux réunis en touffes sur le haut de sa tête et retombant en boucles d’un or argenté sur son front blanc ; toute rose et potelée, elle semblait avoir partout des fossettes : aux joues, aux épaules, sur ses petits coudes tout ronds. Avec cela des mouvements d’oiseau et des yeux délicieusement langoureux sous leurs cils noirs. Mme d’Épone la regardait avec délice, puis regardait sa fille, ne sachant, dans son cœur de mère qui ignore l’égoïsme, ce qui la réjouissait le plus : que cette enfant lui appartînt ou qu’elle fût l’enfant de sa fille.

— Sabine est bien sage? demanda-t-elle, pour justifier une nouvelle expansion.

— Oh oui! mémé, dit la petite sans attendre d’autre réponse, je sais deux fables, n’est-ce pas, maman?

— Mais oui, Chonchon, tu sais deux fables, tu les diras à ta grand’mère, tout à l’heure.

Et, pendant que celle-ci s’asseyait pour jouir de cette première sensation exquise, — être arrivée, — la petite venait se blottir contre elle, avec le manège d’un poussin qui veut se cacher sous l’aile de sa mère, et elle ne parut se trouver bien que lorsque Mme d’Épone, l’enveloppant de ses deux bras, eut presque couvert son visage.

Pendant ce temps, on entendait la voix de commandement de M. de Rollo, qui guidait les hommes occupés à monter les bagages.

— Ce pauvre Raymond se donne bien du mal! ne put s’empêcher de dire sa belle-mère.

— Mais non, maman ; tu sais, il aime bien les arrivées, et la tienne surtout.

— Cher Raymond!

Mme d’Épone avait pour lui une tendresse presque égale à celle qu’elle portait à sa fille : elle lui était si reconnaissante de réaliser ses rêves pour elle. Aussi, quand il entra, la mine affairée et satisfaite, annonçant que tout était en place, évidemment ravi d’un résultat qui aurait pu être douteux à en juger par sa satisfaction, Mme d’Épone l’appela à elle et, lui prenant les deux mains :

— Je ne vous ai pas encore bien regardé, Raymond ; et, arrêtant sur son visage le regard de ses beaux yeux bruns : Très bonne mine, je suis satisfaite.

— Et de Sabine, ma mère, êtes-vous contente? répondit Raymond en s’emparant de l’enfant et en l’asseyant à son tour sur ses genoux ; et, lui prenant la tête dans sa main droite, il tourna le petit visage en pleine lumière.

— Oui, Raymond, très contente, et de ma chère Berthe aussi. Le Grez est mon paradis, voyez-vous.

— Vous êtes bien bonne, dit Raymond, vraiment ému, trop bonne ; on tâchera que vous soyez heureuse dans votre paradis ; vous savez que nous sommes des gens très gais maintenant. Nos voisins de Lamarie nous ont envahis ; nous avons un tennis ; vous verrez comme je suis beau en costume de tennis ; pas vrai, Chonchon, que papa est beau dans sa veste blanche?

— Oui, dit Chonchon, et M. de Mottelon aussi, et le capitaine aussi.

Dans sa justice, Chonchon tenait à faire la part de chacun ; les parties de tennis étaient sa joie ; on lui permettait d’y assister, et lorsque les balles s’égaraient, c’est elle qui courait les chercher, et comme M. de Mottelon et le capitaine lui prodiguaient plus de remerciements que papa, elle avait un sentiment proportionné de leur mérite.

— J’ai été enchantée de savoir cela, Raymond ; il est bon à la campagne d’avoir la ressource d’agréables voisins.

— Ces Mottelons sont charmants, je vous assure, et on les apprécie quand on les connaît. Mme Le Barrage adore ma femme ; c’est une grande ressource pour Berthe. Aussi j’encourage leurs visites ; ils ont la bonté de se déranger très souvent pour nous ; il paraît qu’on se trouve bien au Grez. Ils dînent tous ici demain.

— Cela ne te contrarie pas, maman? demanda Mme de Rollo, qui rentrait après avoir donné un coup d’œil silencieux aux effets de sa mère.

— Non, au contraire, ma chérie, mais je vais m’en aller si tu as des idées pareilles. Raymond me dit que tu trouves en Mme Le Barrage une grande ressource.

— C’est vrai, et sa sœur aussi est excellente, malgré ses manies.

— Et le frère? car il y a un frère, n’est-ce pas?

— Parfaitement, dit Rollo : Vincent de Mottelon, un homme charmant, qui a été partout, plein d’esprit ; c’est une acquisition pour nous.

— J’en suis bien aise, en vérité.

Le son de la grosse cloche qui annonçait la demi-heure de grâce avant le dîner les fit se lever tous à la fois.

 
CHAPITRE III
Les congés de Vincent de Mottelon étaient pour sa famille des époques désirées et impatiemment attendues. Depuis qu’il était dans la carrière, ses postes avaient presque toujours été assez éloignés et ses congés proportionnellement rares. Le voir revenir, d’abord du Brésil, puis de Constantinople, puis actuellement de Saint-Pétersbourg, constituait pour sa mère des joies profondes. Son Vincent était son orgueil, et ses deux sœurs en étaient également très fières : L’aînée, Mme de Comballaz, personne assez austère, voulait bien ne pas lui imposer d’office ses opinions, et Mme Le Barrage, qui n’était pas austère du tout, le trouvait le plus aimable des camarades. Elle aimait à croire que son frère lui faisait ses confidences, parce qu’il ne disait jamais non aux folies qu’elle débitait. Du reste, il ne contredisait jamais personne. Il avait d’instinct un tact parfait, que sa profession et la vie au milieu du grand monde dans des pays divers avaient encore développé.

Dans toutes les ambassades il passait pour charmant, et en même temps ses chefs le considéraient comme possédant un solide mérite. Et cependant, apparemment, personne ne se faisait moins valoir ; volontiers silencieux, fumant voluptueusement des cigarettes à l’infini, le fin regard de ses yeux gris trahissait seul sa pensée. D’aspect aristocratique, de tournure élégante, avec de grandes belles mains blanches qui disaient sa force, sa voix toujours mesurée et contenue avait le don de se faire écouter. Son air indifférent et légèrement sceptique séduisait ; sceptique, il l’était profondément, sans cynisme, sans tristesse ; mais uniquement parce que l’expérience de la vie lui avait prouvé qu’il n’y avait à croire à rien ; ce qui ne l’empêchait pas de trouver intéressantes une foule de choses, et délicieuse une seule : l’amour. Il formait le fond de sa vie, et cela avec une discrétion parfaite, car l’amour, tel que l’entendait Vincent de Mottelon, était une chose délicate et charmante, éloignée du bruit, du scandale et de quoi que ce soit de tragique ; il le pratiquait ainsi et n’y trouvait que des plaisirs. Il savait découvrir les femmes qui l’entendaient comme lui, et quitter une femme après l’avoir aimée lui paraissait aussi naturel que de changer de destination. Avec cela, il ne voulait laisser que de bons souvenirs et y réussissait. Les femmes l’avaient tellement gâté qu’il leur avait pris quelque chose de leurs délicatesses de cœur, et il se plaisait à penser qu’il n’y avait pas d’amant plus aimable. Parfois il se vantait, en relevant légèrement sa moustache du pouce et de l’index, de savoir bien l’art d’aimer.

Un tel homme devient invariablement l’objet de la prédilection de toutes les femmes de sa famille ; si fort qu’elles réprouvent sa conduite, il en est plus aimé. L’excellente Mme de Mottelon n’était pas insensible au charme particulier de son fils et le qualifiait volontiers d’enjôleur. Mme de Comballaz l’appelait mauvais sujet, mais sur un ton de satisfaction. Mme Le Barrage le traitait de minotaure et aurait voulu lui donner le monde à dévorer, et elle se prenait d’une véritable tendresse pour toute femme dès qu’elle la soupçonnait de plaire à son frère. On aurait pu lui faire tous les raisonnements de morale là-dessus, elle n’y aurait rien compris, elle obéissait à un instinct qu’elle trouvait tout naturel. Par une sorte d’entente tacite, dès que Vincent venait en congé, la maison s’animait. A Paris, on savait qu’il n’y avait pas besoin de s’occuper de lui ; mais lorsqu’il poussait le dévouement jusqu’à venir passer un long congé tout entier à Lamarie, sa famille se croyait appelée à ne pas le laisser dépérir d’ennui, et c’était en son honneur que Mme de Comballaz et Mme Le Barrage avaient donné à leurs relations de voisinage avec le Grez une fréquence à laquelle elles n’avaient jamais songé auparavant. Les officiers de chasseurs qui venaient assidûment de Rouen faire leur cour à Mme Le Barrage pouvaient suffire à son divertissement ; mais elle ne se dissimulait pas que Vincent trouverait sans doute beaucoup plus de plaisir à la fréquentation de la plus jolie châtelaine du voisinage ; elle avait donc préparé les voies et, avec une naïveté inconsciente, annoncé la chose à son frère :

— Tu auras l’occasion de faire la cour à une très jolie femme.

Vincent avait répondu avec son ironie tranquille :

— Tu es trop bonne de penser à tout…

Il avait allumé sa cigarette d’un air indifférent ; ce qui n’avait pas empêché le propos de sa sœur de lui trotter par l’esprit. L’amour était simplement pour lui le plaisir le plus choisi et il se serait reproché de manquer jamais une bonne occasion.

Précisément, il venait de faire ses adieux à une belle Russe ; son cœur toujours libre, même dans les chaînes, l’était plus que jamais ou du moins était momentanément inoccupé ; de sorte qu’après avoir pris habilement ses informations il se laissa conduire chez les Rollo avec la pensée de voir s’il n’y avait pas, en effet, le moyen de donner un intérêt à son séjour à Lamarie.

La maison plut tout de suite à Vincent par son air de luxe tranquille. Berthe avait hérité du goût de sa mère pour l’ordre et pour l’élégance recherchée, et, dès le vestibule, on s’en apercevait.

Le grand salon où il entra tout d’abord était une pièce qui avait la profondeur de la maison, avec des fenêtres aux deux extrémités, deux cheminées, et deux installations organisées d’une main habile. Il y avait des bibelots à profusion, et pas un grain de poussière ; des fleurs en quantité, et pas une fanée. Vincent, habitué à observer, vit cela en un instant, et il était déjà bien disposé pour l’oiseau de cette cage charmante, lorsque la jeune comtesse entra avec son mari. Elle avait encore de cette timidité juvénile qui lui faisait redouter d’avoir à accueillir seule des étrangers ; mais, Raymond là, elle reprenait son aplomb, et fut une maîtresse de maison parfaitement aimable, s’adressant particulièrement aux deux sœurs et laissant Vincent en partage à son mari. M. de Rollo était l’homme le plus naturellement hospitalier et il suffisait qu’on fût sous son toit pour lui devenir presque cher. Il prodigua les assurances polies, les invitations, les offres de service. Il pensait que, lorsqu’on est assez heureux pour être le maître du Grez et le comte de Rollo, on ne saurait être trop bienveillant :

— Je serai charmé, Monsieur, je serai ravi, Mme de Rollo aussi sera enchantée, si vous voulez bien venir nous voir quelquefois. J’ai eu l’honneur de me présenter chez Madame votre mère il y a peu de jours. Cet excellent Comballaz était ici hier dans mon billard ; nous sommes toujours trop heureux de voir nos voisins, et, puisque vous voilà devenu notre voisin…

Et, tout en débitant cela avec une sincérité évidente, Rollo, de ses yeux clairs d’enfant, regardait Vincent de Mottelon bien en face, et, avec la perspicacité qui lui était naturelle, il le jugea pas très fort. Pour lui, un homme d’esprit était un homme parleur, et les manières aisées mais si tranquilles de Vincent ne lui produisaient aucune impression ; il eut le sentiment intime et agréable de sa supériorité, et, cela le mettant doublement à l’aise, il fut au bout d’un quart d’heure sur le pied d’une camaraderie très familière. Il interrogeait le jeune homme sur les questions militaires en Russie, car, ayant échoué deux fois aux examens de Saint-Cyr, Rollo avait gardé la conviction que l’armée était sa spécialité, et il portait les cheveux coupés à l’officier, ce qu’il regardait comme son droit.

L’impression produite par Berthe de Rollo sur Vincent ne fut pas foudroyante : il la trouva agréable, rien de plus ; mais très suffisamment agréable pour lui donner le prétexte à un léger intérêt de cœur ; il fut donc courtois, aimable et de bonne compagnie, ce qui lui était facile, et, à mieux regarder la jeune comtesse, il s’aperçut qu’elle avait de bien beaux yeux ; des yeux bruns extrêmement vifs et languissants à la fois ; des yeux qui étaient le charme singulier de sa physionomie de blonde.

La visite ne fut ni longue ni courte ; on se promit de se revoir promptement, et une invitation générale arriva dès le lendemain à Lamarie.

Une fois commencée, l’intimité progressa rapidement ; Raymond de Rollo avait ce genre d’amour-propre qui lui rendait particulièrement agréable d’être l’initiateur et l’organisateur de tous les plaisirs ; dès qu’on parla d’établir un tennis, il déclara qu’il en faisait son affaire, et, pendant quelques jours, il s’occupa bruyamment à donner des ordres à ses jardiniers afin de faire préparer l’emplacement ; il eut un plaisir d’enfant à se commander un costume, à faire venir des raquettes, à prendre avec Mme Le Barrage ses premières leçons ; car Raymond n’était pas insensible aux charmes artificiels de la séduisante baronne ; elle le traitait tacitement de viveur et de séducteur, et cette flatterie lui était irrésistible. De bonne foi, l’excellent garçon se croyait un don Juan manqué, et, entre hommes, il racontait volontiers ses bonnes fortunes passées, qu’on aurait pu croire plus nombreuses que les étoiles. Il croyait avoir traversé tous les orages de la passion pour avoir aimé une ou deux actrices de passage et plusieurs petites modistes, et il parlait de sa jeunesse de garçon comme d’un temps de dissipation effrénée, jamais, naturellement, devant sa femme ; aussi il aimait assez les allusions taquines de Mme Le Barrage, qui le trouvait médiocrement amusant, mais assez beau garçon pour prendre plaisir à allumer dans ses yeux bleus une flamme qu’on y faisait briller facilement.

Vincent de Mottelon s’avoua au bout de peu de jours qu’il y aurait moyen de passer un été à Lamarie sans trop d’ennui. Naturellement, l’effort lui était désagréable, et, en théorie, il avait horreur des voisins de campagne ; mais après avoir revu Mme de Rollo cinq ou six fois, il lui découvrit toutes sortes d’agréments qui lui avaient échappé à première vue, et surtout une simplicité et une innocence d’âme dont il n’avait pas la moindre idée ; jamais il ne parlait à une jeune fille qu’obligé et contraint, et alors sa conversation se bornait aux banalités superficielles. En fait de femmes, il ne connaissait que les perverses par métier et celles qui ont vécu et qui étaient aussi rouées que lui ; son goût de dilettante l’avait toujours éloigné des femmes trop jeunes et dont il aurait pu craindre les exagérations. Le fait d’un long séjour à l’étranger l’avait privé des centres d’intimité de famille ; il fréquentait peu ses collègues mariés, ayant toujours quelque amie ou quelque cheffesse rompue au monde chez qui il passait ses heures de loisir.

Une femme comme Berthe de Rollo était une nouveauté pour lui, et elle se laissa observer dans la simplicité du plus charmant naturel, car d’abord elle le remarqua à peine. Ce qui l’amusait, ce qui l’entraînait, c’était d’avoir du monde autour d’elle, de bavarder avec Mme Le Barrage, qui était si drôle, si vive ; de penser aller à Lamarie, de les voir tous venir au Grez. Ce mouvement, qui lui avait toujours été inconnu, la grisait ; elle mit à apprendre le tennis la même passion que son mari y apportait ; elle demanda des conseils à Mme Le Barrage et trouva chez son mari la plus extrême bonne volonté. Il fit venir de Paris tout ce qu’on suggéra et se sentit flatté à la pensée que le Grez serait la maison la mieux montée du pays : leurs journées, qui autrefois étaient longues, devinrent très courtes ; on présenta à M. et Mme de Rollo quelques-uns des officiers de chasseurs qui venaient à Lamarie. Ils furent invités au Grez. Enfin, le premier résultat de l’influence d’un état de chose aussi nouveau fut une sorte de renouvellement d’affection conjugale entre Raymond et sa femme : ils étaient plus contents, plus disposés à voir tout sous le meilleur jour. Raymond constatait avec orgueil la beauté, la grâce naturelle de Berthe ; elle lui savait gré de ce qu’il faisait pour lui rendre la vie plus gaie, car il l’assurait que c’était là son seul motif, et elle avait l’habitude de le croire sur parole.

Sabine avait aussi sa part ; on la montrait, on l’entendait louer, admirer, et la petite futée écoutait, les yeux baissés, les compliments sur son minois, sur sa touffe de boucles ; elle donnait gravement son joli coude à baiser à Mme Le Barrage, et manifestait uniquement sa conscience de ce qu’on disait en recommandant à sa bonne allemande de ne pas écraser sa touffe.

Raymond de Rollo se trouvait l’homme le plus heureux du monde, et, dans le tête-à-tête, se plaisait à le répéter à sa jolie femme.

 
CHAPITRE IV
Après cinq années de mariage, Berthe de Rollo avait un cœur dont l’innocence était intacte. Cela arrive plus souvent qu’on ne le croit dans les unions pures et respectées, et l’ignorance de certaines jeunes femmes, mères souvent de plusieurs enfants, serait un sujet d’incrédulité et de moquerie pour la plupart des hommes. En devenant femme, en devenant mère, Berthe de Rollo avait conservé la pudeur innocente de sa virginité ; son mari l’aimait avec passion, mais avec un respect si grand qu’il la considérait comme une chose sacrée dont il devait avoir un soin jaloux. N’ayant pas d’amies intimes et ne sachant de la vie que ce que son mari lui en avait appris, une femme comme Mme Le Barrage aurait été pour elle une énigme incompréhensible si elle avait pu se l’imaginer, et elle était aussi persuadée de la parfaite innocence de ses coquetteries que du fait de sa propre existence. La passion coupable lui apparaissait comme une chose tragique, forcément entourée de circonstances extraordinaires. Le roman de Monsieur de Camors, un des premiers qu’elle avait lus, lui avait causé une grande impression, et le fait d’une femme qui meurt de la douleur d’être tombée lui avait paru tout simple. Jamais elle n’avait rapporté aucune histoire de ce genre, soit réelle, soit fictive à elle-même. Aimer son mari, lui être fidèle, lui paraissait de ces choses auxquelles une honnête femme n’a pas besoin de penser : on les accomplit comme on respire ; jamais il n’était même venu à la pensée de Berthe que sa mère fût une créature admirable ; il lui semblait tout simple que, puisque son mari l’avait abandonnée, elle eût vécu, sevrée de toutes les joies de l’amour. Dans la tendresse infinie, dans la vénération que Berthe avait pour sa mère, il n’entrait aucun raisonnement ; la vertu lui paraissait la chose la plus simple, la plus facile ; elle ne comprenait même pas qu’on fût tenté d’y manquer.

On apprend vite à se connaître entre voisins qui se voient une ou deux fois par jour, et la petite femme, comme l’appelait Mme Le Barrage, n’eut bientôt plus de secrets pour Vincent ; après l’avoir eu une ou deux fois à dîner à côté d’elle, elle avait vaincu sa timidité et l’avait trouvé charmant. Il parlait si bien, si doucement, que son entretien reposait. Berthe n’avait jamais encore vécu familièrement qu’avec deux hommes, le général de Gosselies, qui la traitait en vrai grand-père et ne se mettait jamais en frais pour elle, et son mari, avec sa politesse expansive et ses grands éclats de voix. Excellent, Raymond de Rollo l’était, un vrai gentilhomme ; mais quoiqu’il fût persuadé du contraire, l’esprit n’était pas son fort. Il ne lisait rien, très naïvement persuadé qu’il n’en avait pas le temps, et le Gaulois suffisait à sa pâture intellectuelle. Avec lui, sa femme causait naturellement toujours des mêmes choses : de leurs parents, de leurs amis, du Grez, qui était une mine inépuisable d’incidents par la ferme, le jardin, les écuries, Chonchon, dont les merveilles étaient servies régulièrement avec le dessert. Quoique très intelligente, jamais cependant Berthe de Rollo n’avait senti le moindre ennui ; elle aimait, personnes et choses, tout ce qui l’entourait. Elle avait à cœur la bonne tenue de sa maison, et elle y consacrait un temps considérable. Sa petite, qu’elle avait nourrie elle-même et qui, jusqu’à trois ans, avait couché dans sa chambre, lui fournissait un amusement continuel ; elle travaillait beaucoup pour les pauvres, pour l’église de Rollo-la-Ville, leur paroisse, pour ses salons ; elle lisait, mais avec modération et une certaine timidité, curieuse de livres qu’elle n’osait pas ouvrir parce qu’elle savait que cela aurait déplu à Raymond ; elle chantait agréablement et, toute jeune qu’elle était, aimait jouer, même le whist, même les échecs qu’elle avait voulu apprendre, et elle y apportait une passion extraordinaire. C’était le premier symptôme qui avait étonné et intrigué Vincent. M. et Mme de Rollo étaient venus à Lamarie et il n’avait, pendant le dîner, fait qu’une cour languissante à Mme de Rollo ; il n’était pas sûr qu’elle l’intéressât ; elle lui avait paru un peu trop simplette ; après dîner, elle accepta de très bonne grâce de faire le whist de Mme de Mottelon : M. Le Barrage était son partenaire ; un voisin, celui de Mme de Mottelon. En regardant du côté de la table de jeu, Vincent fut étonné de l’animation du visage de Mme de Rollo ; il avait pris une expression ardente et sérieuse qui le changeait tout à fait. Il s’approcha et suivit la partie ; Berthe jouait étonnamment bien, sans trop de hardiesse, quoiqu’elle en eût, mais avec une réflexion qui montrait clairement combien le jeu l’intéressait. M. Le Barrage et elle gagnaient, et elle avait des petits rires de triomphe absolument charmants. Elle ne faisait aucune attention à Vincent, qui l’examinait tout à l’aise.

Ce soir-là, Mme de Rollo était habillée d’une robe de batiste claire ; le cou dégagé, les bras à moitié nus, elle montrait sur la nuque deux grains de beauté noirs et veloutés, et ses légers cheveux blonds, relevés sur le sommet de la tête, venaient rejoindre les petites boucles folles qu’elle portait sur le front ; ses yeux brillaient, et sa bouche, aux lèvres pleines et roses, était tantôt légèrement entr’ouverte, tantôt serrée sous l’effort de la méditation ; de temps en temps, elle se rejetait en arrière, découvrant un buste admirable.

Vincent mit son monocle et il passa dans son regard cette flamme légère qui, seule, le trahissait avec un imperceptible frémissement des narines ; il se rangea carrément derrière Mme de Rollo et lui demanda si elle voulait lui permettre un conseil. Mme de Mottelon protesta à l’instant de la façon la plus formelle :

— Mme de Rollo joue déjà assez bien ; avec elle et Le Barrage nous n’avons pas la moindre chance, d’autant que Servien joue mal. Mon excellent ami, votre jeu n’a pas de suite, pas de suite.

Et de fait, malgré des efforts inouïs, Mme de Mottelon perdit deux rubbers.

Berthe se leva, l’air content et gai, et se rapprocha de Mmes Le Barrage et de Comballaz qui faisaient cercle à l’autre bout de la pièce. Vincent l’y rejoignit et lui demanda, non sans un peu de surprise dans la voix :

— Vrai, le whist vous amuse, Madame?

— Énormément. Je suis joueuse, voyez-vous, Monsieur ; je jouerais au loto pour jouer.

Et elle rit franchement.

— Et cela vous est égal avec qui vous jouez?

— Oh! absolument.

Il s’était arrangé pour la faire asseoir à quelque distance des autres, et l’avoir à lui tout seul ; il la regarda un peu longuement en face et lui dit :

— On voit que vous êtes très jeune. Que vous êtes heureuse d’être jeune, Madame!

— Et vous aussi, Monsieur, vous êtes jeune.

— Croyez-vous? demanda-t-il.

Elle sourit joliment, naïvement, point troublée du tout sous les regards du jeune homme, et lui répondant avec l’aisance et la liberté qu’elle aurait eue, en causant avec Mme Le Barrage. Mais lui, qui venait de décider qu’il en était amoureux, se promit de changer tout cela ; dès ce moment, il prit un plaisir raffiné à s’établir dans la confiance, et, tous les jours, par le fait même de leurs rapprochements continuels, il y faisait de nouveaux progrès. Comme M. de Rollo avait habitué sa femme à de grandes attentions, et à ces menues courtoisies que se réservent plus généralement les amoureux, Vincent ne le suivit pas sur ce terrain. Seulement il s’arrangeait toujours avec tact et sans ostentation à causer avec Mme de Rollo. Une quantité de choses étaient nouvelles pour elle (elle avait lu si peu encore) et Vincent se chargea de faire son éducation littéraire ; il se mit à lui envoyer des livres. Dans ce beau parc, par des journées superbes, et dans la sécurité la plus complète, Berthe subit de dangereux enchantements. Vincent était trop habile pour rien lui lire lui-même et il pressentait qu’il l’aurait effrayée. Elle lisait donc seule et causait ensuite de ses impressions. Rollo était rebelle à ce genre d’émotion, bien que sensible à celle de voir briller les yeux de sa femme, à écouter sa voix émue et tendre ; seulement il ne voulait pas qu’elle s’exaltât trop, et, en bon camarade, il le lui demandait affectueusement. Cela agaçait un peu Berthe : son mari l’agaçait souvent maintenant ; dans une quantité de petites choses, il l’énervait légèrement et, assurément, dans une mesure qui ne nuisait en rien à son affection ; mais, à voir souvent Vincent de Mottelon, elle était devenue consciente de quelque exagération dans les façons de Raymond, elle le trouvait trop fleuri dans sa politesse, trop entêté sur de petites choses, par exemple, dans sa rigoureuse observance des jours maigres. Raymond, qui sentait que sa pratique ne répondait peut-être pas entièrement à ses convictions, se rabattait sur les choses sensibles. Il ne se serait pas permis et il n’aurait permis à personne d’enfreindre certaines lois ; cela, c’était bien ; mais ce qui était ennuyeux, c’était la sorte d’ostentation qu’il y apportait : cela allait de pair avec sa manie de proclamer à tout propos sa foi politique, son attachement à sa femme, et son admiration pour sa belle-mère.

Berthe s’apercevait parfois qu’elle aurait préféré être aimée avec plus de discrétion, surtout si le regard tranquille de Vincent s’arrêtait sur elle à ces moments-là.

 
CHAPITRE V
Les choses en étaient là, quand Mme d’Épone arriva au Grez. Si Mme Le Barrage avait pensé que l’arrivée de la mère allait troubler la fille, c’est parce qu’elle jugeait d’après son cœur à elle, qui était fort peu candide ; mais la jeune Mme de Rollo ne songea pas, un instant, que la présence de sa mère pût gêner en rien son intimité avec la famille de Lamarie, et ce fut avec un vif plaisir et sans arrière-pensée qu’elle se prépara à faire à sa mère les honneurs de ses amis. Mme d’Épone, fêtée par tous, dut confesser que chacun avait son genre de mérite ; elle fut, à vrai dire, un peu étonnée de l’extrême intimité qui s’était établie entre les deux familles. Mme Le Barrage était comme chez elle au Grez, badinant sans répit avec le maître de la maison, et parfois un peu hardiment ; mais elle s’était octroyé une position d’enfant gâtée qui lui permettait tout ; il était convenu que ses coquetteries étaient sans importance, ses inconséquences innocentes, et elle en commettait de fortes parfois ; mais tout cela passait sous la rubrique d’enfantillages, et M. Le Barrage était le premier à accepter une fiction dont il s’accommodait parfaitement. Il jouissait des succès de sa femme, et de l’art qu’elle avait de se conserver toutes les apparences de la jeunesse ; il s’en sentait rajeuni lui-même. Mme d’Épone reconnaissait à peine son gendre et sa fille et s’amusait à les entendre discuter avec passion les préparatifs d’une charade en tableaux, dont on ne cessait de lui parler depuis son arrivée, et qui semblait les absorber tous ; Mme de Comballaz crut devoir excuser toute cette frivolité :

— Nous tenons à montrer à mon frère les agréments et les ressources des vraies réunions de famille, car nos plaisirs se passent tout à fait entre nous, comme votre charmante fille a dû vous le dire, Madame.

— Mais, Madame, répondit Mme d’Épone, je suis ravie pour ma fille, je vous assure ; elle se félicite d’avoir un si aimable voisinage.

— Elle est trop bonne ; nous l’aimons beaucoup ; c’est une adorable femme, — et plus bas, un peu confidentiellement, elle ajouta :

— Une femme comme j’en voudrais une pour mon frère : notre rêve serait de le marier.

— C’est bien naturel.

— Il a tous les goûts d’un homme d’intérieur.

— Il paraît très aimable, en effet.

Vincent, ce soir-là, se sentait observé, mais il ne changea rien à ses manières, respectueusement familier avec Mme de Rollo. Celle-ci, par un instinct qu’elle n’approfondissait pas, faisait d’amicales coquetteries à M. Le Barrage, qui se demandait sérieusement, depuis une heure, laquelle, de la mère ou de la fille, lui plaisait le plus. Il penchait pour Mme d’Épone : elle était certainement plus belle que sa fille, et toutes deux, de même taille, avaient le même port d’élégance et de fierté. Berthe marchait comme sa mère, dont elle avait les gestes, moins mesurés toutefois. Rollo, tout fier de l’animation qui régnait chez lui, parlait à haute voix, allant de l’un à l’autre, donnant à Vincent de grandes tapes sur le dos avec une affectueuse familiarité. Il finit par l’amener auprès de sa belle-mère, l’écoutant parler avec autant de satisfaction que s’il lui eût soufflé ses paroles, et disant avec son bon rire d’enfant :

— N’est-ce pas, ma mère, nous sommes heureux dans nos voisins?

— Oui, mon cher Raymond, et je vous en félicite, répondit poliment Mme d’Épone.

Mais au fond de son âme ce fut une impression inquiète qu’elle eut de cette première réunion. Cependant, lorsque sa fille vint, comme d’habitude lorsqu’elles étaient sous le même toit, la trouver dans sa chambre et lui demanda si elle était contente de sa soirée :

— Tout à fait! fut sa paisible réponse ; tes amis sont charmants.

— N’est-ce pas? n’est-ce pas? dit la jeune femme, comme prise d’un besoin de les justifier tous. Mme de Comballaz a un vrai mérite ; elle est dévouée à l’éducation de ses enfants ; je n’aurai jamais le courage d’en faire autant pour Chonchon quand le jour viendra. M. Vincent de Mottelon a énormément d’esprit ; il a beaucoup voyagé ; je suis sûre qu’il te plaira. J’ai grand plaisir à causer avec lui.

— Je comprends cela, ma fille.

— Edmée Le Barrage est charmante aussi, sous ce petit air léger ; elle est un peu flirt ; mais que veux-tu? on n’est pas parfait, et elle aime beaucoup son mari ; c’est un excellent ménage.

— Ils vivent bien, c’est tout ce qu’on a le droit de leur demander. Ils n’ont pas d’enfants, n’est-ce pas?

— Non ; et elle le regrette tant! Ses neveux et ses nièces l’adorent. Ce sont de si bons enfants, fort bien élevés. La cadette des fillettes n’a que huit ans, et elle aime beaucoup Sabine.

Puis il ne fut plus question que de Sabine.

— Comme tu ne l’as plus dans ta chambre, laisse-lui avoir son petit lit ici, comme elle le désire, demanda Mme d’Épone.

— Oui, maman, certainement ; mais elle te dérangera.

— Non, ma fille, elle ne me dérangera pas. Je suis bien seule, parfois!

Et avec un baiser grave et doux elles se donnèrent le bonsoir.

 
CHAPITRE VI
Sur la route qui allait du Grez à Lamarie, un peu avant d’arriver à Rollo-la-Ville, se voyait une vaste habitation bourgeoise appelée communément, par les gens du pays, la Grande-Blanche, à cause de sa couleur ; elle appartenait aux Legay. Les Legay étaient des « voisins », gens assez convenables pour être invités à dîner, mais ne tenant par aucun lien au pays. Ils y étaient venus s’installer une dizaine d’années auparavant, et, à force de les voir, on s’était habitué à eux, quoique leur origine bourgeoise fût parfaitement connue. M. Marc Legay était un ancien marchand de papiers peints, dont les affaires avaient prospéré ; Mme Legay était une maîtresse femme, bien convaincue que la Providence ne l’avait pas mise à sa place, et décidée à s’y rétablir elle-même ; son éducation s’était faite dans un excellent pensionnat, et elle n’était jamais descendue au magasin que les mains gantées de suède. Le grand monde et la distinction étaient sa toquade, sa fureur ; son ambition ardente et tenace, celle de ressembler à une femme du faubourg Saint-Germain ; elle avait fréquenté assidûment les paroisses les plus aristocratiques et, grâce à des chapeaux à joues et à des jupes de coupes spéciales, elle était arrivée à être une assez bonne imitation de certaines grandes dames démodées par genre. Ce que cette petite bourgeoise à l’âme éperdue d’ambition avait souffert de son milieu, nul ne le savait qu’elle-même ; avec une persévérance de sauvage, elle avait amené son mari à quitter les affaires et à s’exiler de Paris, le menaçant d’une maladie mystérieuse s’il y restait, et le pauvre homme, qui ne ressentait pas le moindre symptôme, croyait son mal d’autant plus redoutable et se soignait consciencieusement. Elle voulait absolument changer de monde et comprenait fort bien que sur place elle n’y arriverait jamais. Pendant quinze ans, elle avait mûri son plan, et, enfin, avait pu l’exécuter ; pendant quinze ans, acquérir l’air distingué avait été son étude, et, là aussi, elle avait atteint son but ; elle était même trop distinguée pour l’être tout à fait, et intimidait son bonasse mari à qui elle parlait de sa voix sèche et basse ; il lui obéissait sans plaisir, mais se sentait incapable de lutter avec elle, convaincu qu’il lui devait la santé dont il jouissait.

La raideur était la force de cette femme, elle matait ses filles, qui ne soufflaient mot devant elle ; elle voulait que les demoiselles Legay fussent des modèles de bonne éducation ; et, de fait, il était impossible d’être plus dépourvues de naturel, de spontanéité ou d’entrain ; elles étaient décemment laides par-dessus le marché, ce qui disposait à la bienveillance. Mme Marc Legay savait qu’à la campagne une famille respectable et aisée a toujours raison, avec le temps, des préjugés sociaux du voisinage. Elle s’était condamnée au plus plat ennui, pour arriver à faire son chemin, supportant sans se plaindre les impolitesses, et acceptant avec joie les politesses ; mais le jour du triomphe incomparable avait été celui où Mme Legay avait marié sa fille aînée à un noble authentique… A force de supplier les châtelaines du voisinage, les curés des environs, et d’intéresser tout le monde et chacun à l’établissement de ses filles, on avait fini par lui découvrir un fils d’excellente famille, dont les seuls défauts étaient d’être ivrogne, joueur et brutal. Sa mère, désespérée, l’avait fait s’engager à dix-huit ans, et, le jour où il était revenu du régiment, un peu plus grossier qu’au départ, elle n’avait eu qu’une pensée : le marier ; mais, malgré son nom et sa position de fils unique, personne n’en voulait ; ce fut alors qu’une âme charitable songea à Mme Legay, quoiqu’elle n’eût que cent mille francs et appartînt à la bourgeoisie. Dans son désespoir de fixer jamais ce fils, Mme de Canillac acceptait tout, les yeux fermés, dès qu’on lui parlait d’une honnête fille ; elle avait de bonnes raisons pour craindre que, arrivé à vingt-cinq ans, Antonin ne fît le plus épouvantable mariage. Deux vieilles demoiselles, qui vivaient l’été à Rollo-la-Ville et l’hiver à Rouen, furent les intermédiaires. Dès les premières ouvertures, l’austère et sèche Mme Legay montra de la sympathie pour les mauvais sujets et assura qu’elle était persuadée qu’ils feraient d’excellents maris. Suzanne était une fille de tête, dévouée, et qui serait en tout cas une épouse irréprochable ; donc, pas d’hésitation à avoir.

La jeune fille partagea l’ivresse de sa mère, à la pensée de s’appeler Mme de Canillac, d’être alliée aux meilleures familles de Rouen, d’aller à tous les beaux mariages, de porter les deuils les plus distingués. Avec de pareilles perspectives, la personne du marié devint une chose absolument indifférente. Le jeune homme se laissait marier pour avoir ses dettes payées et se disait que cela ne l’empêcherait pas de vivre à sa guise. Dans ces dispositions réciproques, on s’entendit vite. M. Legay n’eut pas le droit de souffler une objection et n’eut qu’à donner le bras à sa fille pour la mener à l’autel ; elle y marcha d’un air ravi qui flatta son fiancé, et, après trois ans de mariage, elle déclarait à sa mère qu’elle était parfaitement heureuse. Les vilenies de son mari lui étaient indifférentes ; elle vivait cousue aux jupes de sa belle-mère qui, touchée de sa complaisance, la comblait de bontés. Si quelquefois son Antonin couchait à l’écurie ou ailleurs, elle ne s’en inquiétait pas, il lui suffisait de lire son nom sur des enveloppes, de se sentir des pieds à la tête une femme du monde, pour que sa petite âme fût comble de joie ; dans le lointain, elle entrevoyait d’autres consolations ; mais il n’était pas temps encore, et elle jouait à merveille la comédie d’aimer cette brute et d’être occupée à sa conversion. Mme Legay était en adoration devant une fille aussi intelligente et parlait avec componction de ses vertus chrétiennes ; elle se sentait maintenant tenir réellement par un côté à ce monde qui avait été l’objet de tous ses rêves, et elle avait aussi décidé que les cadettes se marieraient non moins bien que l’aînée : quand on a pour sœur Mme de Canillac, on peut aspirer à tout. Elle pensait continuellement à cela et, un matin, en voyant passer devant ses fenêtres la charrette anglaise de Vincent de Mottelon, qui revenait du Grez, elle fut subitement illuminée de l’idée que c’était là précisément le mari qu’il fallait à Céleste! Sans doute la chose n’était pas facile ; mais elle se sentait de force à lutter contre les difficultés, et de taille à remporter la victoire. Céleste était modeste, Céleste n’avait pas de volonté et possédait tous les talents qui sont l’apanage obligé des jeunes filles.

L’imagination de Mme Legay prit des ailes, et, tout en enfonçant doucement les doigts de ses inséparables gants de Suède, elle menait déjà Vincent de Mottelon à l’autel. On voyait encore la poussière de sa voiture, qu’elle avait combiné un plan dans tous ses détails : il fallait, d’abord, un prétexte pour renouveler ses visites à Lamarie ; elle y mettait une certaine discrétion, parce que l’accueil qu’on lui faisait habituellement n’avait rien de bien enthousiaste : Mme Le Barrage avait tout bonnement horreur des jeunes filles, Mme de Comballaz ne frayait pas très volontiers avec la roture ; seule, la bonne Mme de Mottelon trouvait quelque plaisir à la conversation de Mme Legay ; celle-ci la flattait par sa déférence, par ses éloges, par son attention à tout ce qu’elle disait, et les respects des petites Legay pour elle étaient selon la meilleure tradition. Seulement, malgré cette bienveillance, Mme Legay se rendait compte que, si on avait la moindre idée de ses projets, elle trouverait visage de bois. Sa première inspiration fut suivie d’une seconde ; elle ferait venir sa fille, Mme de Canillac, dont la présence l’amènerait naturellement à sortir de chez elle.

Mme de Canillac restait en excellents rapports avec ses parents ; non par tendresse exagérée, mais elle trouvait délicieux d’aller se donner de grands airs sous le toit paternel, de protéger les vieilles demoiselles qui avaient été ses premières introductrices à Rollo-la-Ville et qui l’avaient toujours écrasée de leur supériorité aristocratique. Puis, à l’Abbaye, la vie entre Antonin et Mme de Canillac la douairière, absorbée dans une dévotion exaltée, n’était pas amusante ; il fallait la rage d’ambition de la jeune femme pour la supporter. Elle avait réussi à se faire aimer de son mari, et il la trouvait jolie et bonne fille ; elle ne lui faisait jamais la mine, elle le flattait en public, lui disait qu’il était bel homme, l’envoyait chasser, ne lui demandait pas d’où il venait, croyait à ses douleurs de tête, le laissait dormir tout le jour pour les guérir et avait même des bontés pour la grosse Simone et son petit gars. Aussi, Antonin ne la contrariait en rien et avait meilleure opinion de lui-même depuis qu’il possédait légitimement une femme aussi intelligente. Mme de Canillac la mère trouvait que son choix avait été admirable, et croyait naïvement au dévouement de sa belle-fille pour Antonin. Rien de plus légitime non plus que sa tendresse filiale, et, quand arriva la lettre de Mme Legay demandant à sa fille de venir passer une quinzaine avec eux pour distraire son père qui était triste, la chose ne fit pas une difficulté.

Les demoiselles Legay en étaient encore à chercher la raison de cette visite imprévue, lorsque Mme de Canillac arriva correctement escortée de son mari. Mais Antonin avait des affaires importantes à Rouen et ne pourrait rester que vingt-quatre heures ; la nouvelle fut acceptée sans trop de désespoir, car on n’obtenait pas qu’il fût convenable dans ses propos, et il ne se gênait pas plus devant ses belles-sœurs que chez lui, et là il en racontait des raides à sa femme qui prenait alors un petit air doux et modeste, le traitant de fou et de grand enfant. Mais, en famille, elle ne tenait pas à sa présence, et, malgré la félicité de se sentir la belle-mère d’un homme aussi bien né, Mme Legay elle-même l’aimait mieux de loin que de près.

Aussi elle trouva urgent de profiter de sa présence pour en faire, au moins pendant un jour, les honneurs au voisinage.

 
CHAPITRE VII
Il y avait un garden party à Lamarie, réunion intime et sans prétention, dont le tennis était le prétexte, et du reste chacun s’amusait à sa guise. Une vingtaine de personnes triées sur le volet : les Rollo, le marquis et la marquise de Fontanieu, voisins un peu éloignés, mais se dérangeant à l’occasion, cinq ou six officiers venus de Rouen.

C’était une jolie chose que ce coin de parc, par cette belle journée d’été : ces gazons, ces arbres, les groupes animés des joueurs habillés de couleurs claires, la grâce des femmes, l’habileté des hommes, les chassés-croisés, le va-et-vient, le mouvement incessant de la balle traversant l’air.

Mme de Mottelon, assise sous une large tente parasol, regardait de loin, charmée du spectacle et d’être entourée de ses amis. Mme de Comballaz faisait les honneurs d’une grande table chargée de rafraîchissements et, du coin de l’œil, surveillait ses petites, en train d’amuser discrètement Sabine de Rollo qui voltigeait sur le gazon comme un grand papillon à ailes roses. Mme Le Barrage, couchée à demi dans un rocking chair, se faisait balancer doucement par un jeune sous-lieutenant en herbe, éperdument épris d’elle, et n’en tenait pas moins tête à deux ou trois adorateurs assis à ses pieds. De temps en temps, le sous-lieutenant effleurait des lèvres la main blanche et parfumée qui lui passait sous le nez ; mais, comme ces jeux d’enfants s’étalaient sans mystère, leur parfaite innocence ne pouvait être mise en doute. En fils respectueux, Vincent aidait sa mère à faire les honneurs et se tenait assis auprès d’elle et de Mme d’Épone, pour qui il avait de grandes attentions.

— Comment va la partie? demanda Mme de Comballaz à son mari qui revenait tout essoufflé.

— Très bien, nous gagnons ; mais je n’en puis plus : j’ai cédé ma place à Fontanieu ; donnez-moi un peu de punch, je vous prie.

— Mon pauvre Monsieur, pourquoi vous fatiguer ainsi? demanda Mme d’Épone.

— Madame, parce qu’on ne peut résister au bonheur de jouer avec Mme votre fille.

— J’admire le goût de ma fille pour un divertissement aussi laborieux, par la chaleur qu’il fait, du moins.

— C’est Vincent, dit, avec quelque orgueil, Mme de Mottelon, c’est Vincent qui leur a tourné la tête à tous.

— Mais il leur a rendu service, maman : il est excellent pour la santé de se remuer ; André jouerait tous les jours s’il m’écoutait ; cela l’empêcherait d’engraisser.

— Voilà, je suis le bienfaiteur de ma famille, dit Mottelon ; mais, sans me vanter, je me flatte de vous avoir réveillés un peu, et vous étiez terriblement endormis.

— Mais, mon cher, nous sommes occupées, nous, dit Mme de Comballaz.

— Toi, ma chère, je te le concède ; mais Edmée, mais Mme de Fontanieu, mais Mme de Rollo même, avaient du temps de reste. Tu vois que Mme de Fontanieu ne demande pas mieux que de faire dix lieues quand nous voudrons pour combiner notre charade ; non, il fallait que quelqu’un commençât, et personne de vous n’y pensait ; voilà la vérité.

— Alors, Monsieur, nous devons vous offrir des remerciements? dit Mme d’Épone.

— Non, Madame, je demande seulement qu’on me comble d’amabilités, et maintenant je vais aller voir où ils en sont et les obliger à une pause. Votre gendre est un enragé, on ne peut plus l’arrêter quand il a commencé à jouer ; il me semble qu’Edmée est suffisamment reposée et qu’elle pourrait prendre la place de Mme de Fontanieu ou de Mme de Rollo.

Il se leva et s’approcha d’abord de sa sœur.

— Ah! Vincent, viens donc causer avec nous.

— Non, ma chère ; je te prie même de prendre le courage de te lever. Veux-tu jouer?

— Oui, oui. Allons, venez, vous autres, dit Mme Le Barrage, qui, pour rien au monde, n’aurait voulu paraître manquer d’entrain. Ah ça, qu’est-ce qui arrive? dit-elle tout à coup, en entendant les roues d’une voiture sur le sable : nous sommes au complet. Voyez donc, d’Ancenis, qui cela peut bien être?

De grands arbres cachaient entièrement le château, qui était assez loin. Le lieutenant obéit, se leva, fit quelques pas et revint.

— Madame, c’est une famille tout entière dans un immense landau ; mais elle n’a pas l’honneur d’être connue de moi!

— Il faut que ce soient des gens d’Elbeuf. C’est assommant! Ce qu’il y a d’atroce à la campagne, ce sont ces envahissements périodiques. Wimi, viens ici.

L’aînée des petites Comballaz répondit instantanément à l’appel de sa tante.

— Sans te faire voir, regarde un peu si tu distingues les personnes qui sont en voiture devant le perron.

La petite, habituée à être envoyée en vigie, eut vite donné son coup d’œil et revint avec la rapidité de l’éclair.

— Ma tante, c’est les Legay.

— Horreur! dit Mme Le Barrage ; oh! mais c’est intolérable ; sauvons-nous.

Elle partit, suivie de sa bande, pendant qu’au détour d’une allée débouchait un domestique précédant la famille Legay, marchant en file indienne. A la vue de tout ce monde, Mme Legay eut un mouvement de confusion parfaitement bien jouée, et, s’approchant de Mme de Mottelon, avec un visage désolé :

— Ah! Madame, je vous demande un million de pardons ; je vois que je suis doublement indiscrète. Mon gendre n’est ici que pour un jour, et tenait à vous présenter ses respects.

Mme de Mottelon, quoique médiocrement ravie, la rassura tout à fait, se déclara charmée, et Mme de Comballaz fit apporter des chaises supplémentaires.

— Vos filles jouent-elles au tennis? demanda Mme de Mottelon avec bonté.

Mme Legay avait décidé qu’elles ne jouaient pas : cela sauvait le désagrément de n’être pas invitées à toutes les parties qui pouvaient s’organiser dans le voisinage.

— Oh! mais cela s’apprend très facilement. Mon fils a été l’instructeur de toutes ces dames ; sauf Mme de Fontanieu, pas une n’avait joué auparavant.

— Ah! ma cousine de Fontanieu est ici? dit Mme de Canillac d’un air enchanté.

Et s’adressant à son mari, qui, la mine stupide, était assis regardant dans le vide :

— Antonin, Blanche de Fontanieu est ici.

— Ah!

Il n’était pas éloquent, Antonin de Canillac, et Mme d’Épone était en train de se dire qu’il était vraiment horrible, avec sa grosse figure bourgeonnée, ses yeux sans expression et sa bouche bestiale. Ce fils de famille avait l’air et la tournure d’un conducteur de bœufs. Du reste, la compagnie de ses pairs le paralysait. Mme de Canillac ne paraissait pas plus embarrassée de lui que s’il eût été l’homme le plus charmant et en faisait les honneurs avec aplomb. Elle racontait à Mme de Mottelon un récent séjour qu’elle avait fait à Paris, et pendant lequel Antonin l’avait horriblement gâtée ; on s’était amusé du matin au soir, et elle revenait comblée de tout.

Ce voyage, à la vérité, avait profité à Mme de Canillac ; elle s’était fait coiffer et habiller au dernier goût ; et, les cheveux passés d’un blond fade à un roux ardent, les sourcils accentués, corsetée à merveille, elle semblait une autre personne que la pâle Suzanne Legay : c’était maintenant une petite femme chiffonnée, assez drôle et d’un bagout intarissable.

— Mon mari est un vrai sauvage. Oh! nous ne pouvons pas le retenir ici ; il part pour Rouen demain où ma mère (ma mère, c’était Mme de Canillac) a des affaires ; mais il reviendra me chercher et nous lui apprendrons à jouer au tennis, n’est-ce pas, Madame? Je veux absolument un tennis à l’Abbaye, ma mère ne me le refusera pas, je l’espère.

— Vous pouvez même en être sûre, dit poliment Mme de Mottelon. Je crois que la partie est finie et que voilà mon fils et ces dames qui reviennent par ici.

Les demoiselles Legay, qui mangeaient des fraises, en ouvrant des petites bouches rondes, ne bronchèrent pas, ne levèrent pas même leurs paupières. Avec leur taille horriblement étroite, elles avaient l’air de deux poupées à ressort, il y avait entre les deux sœurs une émulation à celle qui aurait la taille la plus fine, et, tous les matins, elles se prenaient mesure au centimètre ; l’une avait cinquante-deux, l’autre cinquante-un, et une souplesse proportionnée ; mais elles croyaient cela délicieux. Mme de Canillac y mit moins de façon et leva le face-à-main d’écaille blonde qu’elle avait rapporté également de Paris.

— Ah! oui, je vois Blanche de Fontanieu. Vous me permettrez, Madame, d’aller à leur rencontre.

Et, contente d’elle-même, elle traversa la pelouse ; sa mère la suivait de l’œil avec admiration et jetait sur son gendre des regards attendris.

Mme de Fontanieu, avec l’air d’une gamine, quoiqu’elle fût mère de cinq enfants, pouvait, malgré sa mine jeunette et sa petite taille, avoir beaucoup de dignité. Elle s’attendait à ce qui lui arrivait, et accueillit sa cousine avec une cordialité qui n’avait rien d’exubérant.

— Ma tante va bien?

— Très bien, merci mille fois, et mon cousin de Fontanieu?

— Il continue sa partie. Antonin est ici?

— Oui, il m’a amenée ; mais il repart demain.

— Ah!

Mme Le Barrage présenta poliment son frère.

— Mais je crois avoir connu M. de Mottelon autrefois.

Il l’avait vue, en effet, dix ans auparavant, une fois à la sortie de la messe.

M. de Fontanieu marchait en avant, avec sa cousine qui s’attachait à elle.

— Nous sommes peut-être indiscrètes d’être venues aujourd’hui, dit confidentiellement Mme de Canillac.

— Est-ce que vous étiez invitées?

— Non, mais nous ne savions pas qu’il y eût du monde.

— Alors ce n’est pas votre faute.

Les autres, à dix pas en arrière, échangeaient leurs réflexions.

— Elle est intolérable, cette Canillac. Et de quel droit cette Mme Legay nous apporte-t-elle les vilains museaux de ses filles? C’est pour toi, tu sais, Vincent!

— Pour moi?

— Certainement ; à moins que ce ne soit pour ces Messieurs. Est-ce pour vous, d’Ancenis? je vous recommande Mlle Céleste.

Mme de Fontanieu, ennuyée, s’était arrêtée et attendait qu’on l’eût rejointe. Mme Le Barrage alors, avec un sourire charmant, se contenta de dire :

— Nous respections vos confidences.

— Merci, dit Mme de Fontanieu, mais nous n’en avions pas.

On arrivait à la tente, ce fut un brouhaha et un échange de politesses. Mme Legay, presque pâle de plaisir de se trouver au milieu de tout ce monde, s’empressa de présenter Vincent à ses filles ; elles étaient levées, se tenant côte à côte, avec un petit sourire qui n’entr’ouvrait pas leurs lèvres, et elles firent simultanément le même mouvement de tête. Antonin de Canillac saluait d’un air embarrassé, s’attachant comme un désespéré à Rollo, avec qui il avait été autrefois chez les jésuites.

L’excellent Raymond avait le souvenir tendre, et, quoiqu’il eût un profond mépris pour son ancien camarade, il lui fit bon accueil.

— Tu restes ici?

— Non, je pars demain ; des affaires à Rouen.

En lui-même, Rollo pensa que cela valait mieux : il lui aurait été désagréable que Berthe fût obligée de recevoir un personnage de l’espèce de Canillac ; mais, pour compenser, il se mit immédiatement en frais pour Mme de Canillac.

— Nous aurons le plaisir de vous voir souvent, j’espère. Combien de temps restez-vous?

— Quinze jours.

Et puis, parlant bas, et le regardant d’une certaine façon :

— Nous ne le dirons pas à Antonin, mais ce sera peut-être pour un mois.

— Il ne le voudrait pas, alors?

— Non, dit-elle, en riant d’un rire un peu forcé.

Rollo ne détestait pas une plaisanterie risquée, et, du ton qu’elle avait pris elle-même :

— Il est donc très amoureux, le pauvre Antonin?

— Vous êtes trop curieux.

— Je ne le plains pas. Et vous, êtes-vous amoureuse?

— Ne faites pas de questions indiscrètes.

— Il faut le savoir avant de perdre l’esprit.

— Commencez par perdre l’esprit, et je vous répondrai après.

Mme Legay eut le sentiment qu’elle ne pouvait prolonger, outre mesure, sa visite, se leva, s’approcha de Mme de Mottelon, avec une douceur pleine d’humilité.

— Encore une fois, pardon, et merci de votre charmant accueil.

— Du tout, nous avons été enchantés. Je regrette seulement que ces demoiselles ne jouent pas au tennis.

Ces demoiselles firent un nouveau plongeon, pincèrent encore une fois les lèvres, et prirent congé de tous avec une modestie parfaite, saluant du menton M. de Mottelon, à qui Mme de Canillac tendit hardiment la main :

— Monsieur, je vous demanderai de me donner des leçons de tennis.

— Eh bien! et moi, qu’est-ce que vous en faites? lui dit Rollo à l’oreille.

— Mais… rien, au revoir.

Et, s’approchant de sa chère cousine de Fontanieu, elle l’enveloppa de ses bras et l’embrassa sur les deux joues.

— Mes amitiés à mon cousin, n’est ce pas?

Et, dûment escortées, les quatre dames s’en allèrent enfin. On suivit de l’œil, à travers les arbres, la voiture qui filait ; puis, quand elle eut définitivement disparu :

— Elle me plaît, ma cousine, dit Mme de Fontanieu, et sa famille me plaît encore plus qu’elle-même.

Mme de Mottelon voulut défendre Mme Legay :

— Je vous assure que c’est une excellente femme, dévouée à son mari et à ses enfants.

— Voilà qui m’est égal.

— Mais, dit Mme d’Épone, qui avait reçu les confidences de Mme Legay, il paraît vraiment que le ménage Canillac s’adore, et que, sous son air gauche, M. de Canillac est très bon garçon. Sa femme paraît effectivement très heureuse.

— Vous croyez à ce bonheur, maman? dit Rollo ; mais Antonin est tout bonnement une canaille : il passe sa vie à boire et à jouer aux cartes avec des palefreniers, et je vous fais grâce de ses autres fredaines.

— Alors sa femme?

— Sa femme? dit Mme de Fontanieu, elle est ma cousine, et cela lui suffit. Dites donc, je vous félicite : il va falloir l’inviter à toutes vos réunions.

— Ah! mais non, par exemple, dit Mme Le Barrage.

— Si, à cause de sa belle-mère et de moi. Edmée, ne faites pas d’affronts à ma famille!

— Elle est drôle, du reste, dit Rollo.

— Oui, c’est ce que les hommes assurent, et on sait ce que cela veut dire. Voyez-vous, à la campagne, le goût devient infâme : on arrive à se plaire dans la société de ma chère cousine. Mottelon, donnez-moi de la limonade.

— Non, vous avez encore trop chaud.

— Eh bien! j’aime ça, par exemple. Est-ce qu’il se mêle de me faire la leçon, cet homme-là?

— Prenez plutôt un peu de punch, Blanche, dit Mme de Comballaz.

Elle venait de faire un sermon à Mme de Rollo, lui défendant de s’asseoir, et elle lui avait mis sur les épaules le petit châle de laine qu’elle avait toujours à sa portée.

— Marchez un peu, Berthe, je vous en prie, vous allez vous refroidir.

— Obéissez, Madame, dit Vincent ; n’imitez pas Mme de Fontanieu ; venez, nous allons descendre l’allée.

Mme d’Épone eut un mouvement imperceptible, mais ne dit rien. On continuait à parler des Legay :

— Laquelle est la plus laide, des deux petites? demanda Mme Le Barrage.

Vincent marchait lentement à côté de Mme de Rollo. Si on les voyait, personne ne pouvait les entendre :

— Je suis heureux de marcher à côté de vous, dit-il enfin doucement.

— Je vous remercie, mais je vous assure que je n’ai plus chaud et que je pourrais m’asseoir.

— Du tout, ce serait horriblement imprudent ; pourquoi jouez-vous avec tant d’emportement? Il vous faut donc toujours la victoire?

— Oui, en effet, j’aime cela.

— Vous croyez alors qu’il n’y a pas de plaisir à s’avouer vaincu.

— Non, je ne crois pas,

— J’aimerais à vous faire changer d’idée.

Elle ne répondit pas, et il y eut une pause.

— Est-ce que je vous ennuie? dit tendrement Vincent.

Elle, avec son inexpérience d’honnête femme, fit précisément la réponse qu’il désirait, parce qu’elle permettait des explications.

— Je n’aime pas que vous ayez l’air de me faire des déclarations.

— Vous appelez cela des déclarations!

— Oui… non… enfin des choses qu’une femme mariée fait mieux de ne pas se laisser dire.

— Vous croyez naïvement que vous avez vécu votre vie et que vous savez de l’amour tout ce qu’il vous apprendra jamais?

— Certainement.

— Mais vous n’avez seulement pas commencé ; vous êtes une enfant, encore.

— Moi!

— Oui, vous! Je vous connais parfaitement.

— Vous ne me connaissez pas du tout.

— Si, et beaucoup mieux que vous ne vous connaissez vous-même ; dans quelques années, vous me confesserez que j’avais raison.

— Jamais de la vie.

— Enfin, vous avez quelque amitié pour moi, n’est-ce pas? Et vous sentez que j’en ai beaucoup, beaucoup pour vous?

Tout en parlant, Vincent se rapprochait de Mme de Rollo ; et, comme des arbres les cachaient un peu, tout doucement il lui effleurait la main. Ce n’était rien que cette caresse, et il aurait été absurde de se révolter ; mais une vive rougeur lui couvrit le visage. Elle éprouvait maintenant auprès de Vincent un trouble que rien ne justifiait, lui semblait-il ; jamais il ne lui manquait le moins du monde de respect. Il était doux, discret, ne s’imposant pas ; cependant, s’il était absent, si elle l’attendait, elle éprouvait une sorte d’impatience agitée qu’elle ne voulait pas se confesser à elle-même. Lui présent, c’était d’abord un coup un peu fort au cœur, puis comme une accélération rapide de ses pensées, de son pouls, une acuité de toutes ses sensations, un désir qu’il lui parlât, qu’il la regardât, qu’il s’approchât d’elle ; elle soutenait mal cependant le regard de ses yeux gris, regard, pourtant, qui n’avait rien de hardi, ni de provocateur, mais dont elle se sentait comme pénétrée. C’était une cour presque silencieuse que lui faisait Vincent ; il avançait doucement, se gardant bien d’un mot qui aurait pu l’effaroucher. Ils parlaient parfois d’amour, comme d’une chose lointaine et abstraite, lui ne s’associant jamais, même par la plus légère allusion, à ce qui la touchait directement. Le mot « aimer » semblait prendre dans la bouche de Vincent une signification toute nouvelle, et elle était mystérieusement et inconsciemment jalouse des femmes dont elle devinait la présence dans sa vie. Jamais il ne la pressait de lui répondre. Aussi, satisfait de la rougeur de ce charmant visage et la considérant comme un acquiescement suffisant à sa question, il reprit du même ton affectueux :

— Vous avez moins chaud maintenant, il me semble?

— Oui, et j’irai me reposer avec plaisir.

Ils rebroussèrent chemin.

— Vous voyez souvent la famille Legay?

— Oh! non. Ils nous font des visites et dînent une fois par saison au Grez.

— Cela me paraît devoir suffire… et Mme de Canillac?

— Je la connais encore moins que les autres ; elle s’est mariée deux ans après moi ; nous sommes allés au mariage. Comment a-t-elle eu le courage d’épouser un homme pareil!

— Elle en paraît ravie.

— Oui, et je trouve cela affreux ; maintenant, je la juge peut-être mal : il est possible que Mme de Canillac ait des qualités.

— Vous n’en pensez pas un mot ; c’est une petite personne très forte, elle se consolera.

— Eh bien! dit Mme d’Épone en se levant et en venant au-devant de sa fille, tu es moins raisonnable que Chonchon : au moins elle s’arrête lorsqu’on le lui dit.

— Vous savez, ma chère, dit Mme de Fontanieu, nous continuons à dire du mal de ma cousine.

— Charmante occupation, répondit Vincent ; aussi vous avez tous l’air enchanté. Où est Hortense?

— Il y a eu un drame ; reprit Mme Le Barrage : la pauvre Mimi a griffé sa sœur dans un moment d’expansion ; la justice est en train de suivre son cours. La peine que ma sœur se donne pour tourmenter ses enfants est inexplicable : je vous demande un peu en quoi l’avenir de ma nièce sera influencé par le fait d’avoir, à l’âge qu’elle a, griffé ou non sa sœur.

— Ah! dit la jeune marquise, que je suis de votre avis, ma chère ; chez moi, ils s’élèvent l’un l’autre : Pierre gifle Fernand qui le lui rend, et cela leur suffit comme discipline ; ils se portent bien, ils ne sont pas menteurs, c’est tout ce que je veux.

— Voyons, dit la bonne Mme de Mottelon, vous vous calomniez, Blanche : vos enfants sont charmants et parfaitement élevés.

— Vous trouvez? Alors c’est que c’est naturel chez eux ; enfin, si nous voulons les revoir aujourd’hui, nous ferons bien de penser à partir. Monsieur de Mottelon, voulez-vous appeler mon cher et tendre? C’est convenu, Edmée, je suis Cendrillon ; je viendrai après-demain, si mon pauvre Cinq n’a pas de convulsions ou autre chose du même genre d’ici là ; en voilà un dont le besoin ne se faisait pas sentir! Enfin! Qu’est-ce qui s’emporte d’ici? Mes enfants viennent à une lieue à ma rencontre ; et si j’ai les poches vides, c’est un désastre. Merci, ma bonne Edmée, ces petits gâteaux feront leur bonheur, un pour chacun, c’est assez ; merci, chère. Voilà mon époux ; je m’arrache à ce lieu de délices.

 
CHAPITRE VIII
Le château du Grez était situé sur une des éminences qui dominent le cours de la Seine, on y arrivait par une très longue allée d’arbres immenses, et on débouchait devant une grande façade de briques et pierres, avec des fenêtres fleuries, des stores aux vives couleurs et une immense toiture parfaitement entretenue et qui scintillait au soleil. L’autre côté regardait vers le fleuve ; mais la vue en était cachée par un haut rideau d’arbres, formant une allée au bas de la pelouse, à l’endroit même où le terrain commençait à descendre en pente rapide. Une petite maison rustique avait été construite à l’extrémité de cette allée, se laissant à peine distinguer sous les plantes grimpantes qui la couvraient et la verdure qui l’entourait. C’était une oasis charmante pour les jours d’été. Le large horizon se découvrait tout entier, variant de couleur et d’aspect, selon les heures du jour. Berthe de Rollo aimait fort venir y travailler en compagnie de Chonchon que ravissaient la vue des bateaux montant et descendant le fleuve et l’animation du petit port de la Bouille, où stoppaient les vapeurs, dont la fumée légère s’élevait en spirales bleues. Mme d’Épone l’accompagnait maintenant presque tous les matins ; elle lisait, quelquefois à haute voix, les feuilles du jour, pendant que se confectionnaient les innombrables tabliers brodés et enrubannés dont Mme Chonchon paraissait faire une consommation intarissable ; mais surtout la mère et la fille causaient.

C’étaient des entretiens cœur à cœur, commencés, interrompus et repris, selon l’impression du moment. Berthe avait toujours été tendre et expansive, et elle l’était plus que jamais ; elle avait besoin de se prouver quelque chose à elle-même, de se persuader qu’il n’y avait rien dans son cœur qu’elle voulût cacher à sa mère. On parlait naturellement beaucoup des voisins de Lamarie, puisqu’ils avaient pris une part importante dans la vie quotidienne ; le nom de Vincent, de M. de Mottelon, plutôt revenait souvent, prononcé par l’une et par l’autre sans affectation. Lui-même apparaissait parfois, le matin ; il apportait à la petite maison rustique, soit les échantillons qu’avait reçus Mme Le Barrage, qui était la costumière en chef, ou bien il venait annoncer ou préparer quelque répétition. C’était une heure qu’il fallait changer, une invitation de sa mère à transmettre ; enfin, quelque chose de très important, et qui n’aurait pas souffert de retard. Il s’adressait autant à Mme d’Épone qu’à Mme de Rollo, et restait plus ou moins longtemps, selon les occasions, mais repartait invariablement au pas accéléré pour se trouver à Lamarie à l’heure du déjeuner. Vincent n’avertissait jamais Mme de Rollo de sa venue, quelque chose dans les manières de la jeune femme en avait donné la certitude à Mme d’Épone. Et puis, elle connaissait trop bien sa fille! Elle se disait cela à elle-même pour se rassurer, quoiqu’elle sentît confusément dans les profondeurs mystérieuses de son cœur qu’il n’y a pas de raisonnement qui tienne contre la passion. Que Vincent de Mottelon fût épris de Berthe, elle n’en doutait pas, mais elle pensait qu’il ne fallait pas, même pour la défendre, alarmer la sécurité de sa fille ; cette sécurité qui lui paraissait encore entière était, elle le croyait, le bouclier le plus puissant. Elle souriait donc au jeune homme, lui témoignait même une sorte de préférence amicale que justifiaient les égards particuliers qu’il avait pour elle. Rollo était enchanté, car il faisait le plus grand cas des appréciations de sa belle-mère.

Un matin, Vincent arriva porteur d’un message de Mme de Fontanieu, chez qui il avait dîné la veille et qui faisait annoncer sa visite pour l’après-midi ; on combinerait définitivement les tableaux, et même on essayerait les costumes ; et pour que tout le monde fût content, elle amènerait ses deux aînés pour jouer avec Chonchon.

Après quelques petites discussions sur les arrangements de la journée, Mme de Rollo se leva.

— Ma chère maman, restes-tu encore un peu ici à admirer la vue avec M. de Mottelon? Moi, il faut que j’aille donner quelques ordres, je veux aussi me faire cueillir des roses, je n’en ai plus une dans le salon.

— Va, dit Mme d’Épone avec un bon sourire, M. de Mottelon et moi allons parler politique.

— Très bien, amusez-vous ; à tantôt, Monsieur de Mottelon.

Mme de Rollo partit suivie de Chonchon qui, pour reprendre complètement possession de sa maman, levait vers elle sa petite frimousse rose en demandant un baiser ; la jeune femme se baissa avec une grâce infinie, et les deux jolies créatures formèrent une seconde un groupe ravissant ; Mme d’Épone les regardait, et, sans affectation, elle tourna ses yeux clairs et sérieux sur Vincent ; ce regard disait tant de choses, que lui, qu’on n’embarrassait pas facilement, eut un moment de trouble ; cela fut l’affaire d’un éclair, et ils reprirent leur entretien avec la même cordialité apparente.

Ils étaient là depuis un quart d’heure environ, lorsque le pas lourd de Rollo fit craquer le sable de l’allée, et il parut sur le seuil de la maisonnette ; il salua respectueusement sa belle-mère, qu’il voyait pour la première fois de la journée, et d’une voix un peu hésitante demanda où était sa femme.

— Berthe est soit au parterre, soit au château ; elle nous a quittés il y a un moment pour des ordres qu’elle avait à donner, les Fontanieu s’étant fait annoncer pour aujourd’hui.

— Ah! j’aurais bien voulu la trouver, Mme de Canillac est au salon.

— Mme de Canillac?

— Oui. (Il était bien empêtré le pauvre Rollo.) Je revenais de Bretoncelles, je l’ai rencontrée tout près de la grille, elle avait été peindre ce matin quelque part près d’ici, sa femme de chambre portait son pliant ; elle a été si aimable, elle a tellement manifesté le désir de voir Berthe, que, ma foi, je l’ai invitée à déjeuner sans façon ; j’espère que cela ne contrariera pas ma femme. J’ai peut-être eu tort sans l’avoir prévenue.

Rollo était extrêmement respectueux des droits de Mme de Rollo ; il ne se mettait jamais en avant comme copropriétaire. C’était pour lui la maison de sa femme, la table de sa femme, et c’était la chose la plus rare du monde qu’il fît une invitation sans la consulter préalablement. Il était trop gentilhomme pour raconter que, en cette occasion, on lui avait forcé la main et qu’il s’était vu contraint, sous peine d’impolitesse, de faire cette invitation. Il en était déjà confus, l’absence de sa femme le déconcertait tout à fait. Mme d’Épone discerna tout cela.

— Berthe, sûrement, verra très volontiers Mme de Canillac, qui, je parie, ne vous a pas laissé le choix ; je vais rentrer et j’irai lui tenir compagnie pendant que vous chercherez votre femme.

— Restez donc aussi, Mottelon, dit Rollo soudainement.

Il avait tout à coup un peu peur d’être seul en butte, sous les yeux de sa belle-mère et de sa femme, aux coquetteries de Mme de Canillac. Elle lui en faisait d’une telle force, depuis un quart d’heure, qu’il en était véritablement embarrassé.

Vincent hésitait.

— Mais ma mère n’est pas prévenue.

— Oh! j’enverrai un homme ; restez, cher ami, vous nous rendrez service à tous.

— Oui, Monsieur de Mottelon, dit Mme d’Épone, restez, puisque mon gendre vous le demande si pathétiquement.

Mme de Canillac, le sourire sur les lèvres, attendait dans le petit salon de Mme de Rollo. Quoique revenant d’une excursion matinale et artistique, elle était fort bien attifée, et le contentement d’elle-même qu’elle éprouvait lui donnait l’air tout à fait aimable. Elle regardait avec attention l’arrangement des installations intimes de Mme de Rollo, afin de les imiter à l’Abbaye ; la chaise longue, encadrée dans un joli paravent et garnie de larges coussins mous couverts d’une soie foncée ; le beau portrait d’un arrière-grand-père de M. de Rollo, poudré, au sourire narquois, dont la destinée s’était close le 10 août, en défendant le roi ; les petites tables surchargées de bibelots de prix, le grand sac d’étoffe broché accroché au paravent, et partout, les photographies de Rollo, de Mme d’Épone, de Chonchon, dont un pastel délicieux, encadré de vieille soie blanche, régnait à la meilleure place ; elle se disait avec une joie profonde que l’Abbaye était une aussi belle maison que le Grez, qu’elle en était la maîtresse, et qu’il ne lui manquait plus que d’être sur un pied d’intimité avec ses voisines ; elle était maintenant entrée dans la place et très décidée à bien leur faire comprendre à tous qu’elle ne se considérait comme nullement solidaire de sa famille et qu’elle comprenait mieux que personne l’énorme distance qui séparait une Mme de Canillac d’une Mme Legay. Sa mère l’avait imprudemment mise dans ses confidences ; et elle était parfaitement résolue à ce que ni l’une ni l’autre de ses sœurs ne lui fissent l’affront d’avoir les mêmes avantages mondains qu’elle-même, et en outre un mari charmant. Du reste, elle se rendait strictement justice et ne se dissimulait pas que si Antonin eût été charmant, on lui aurait cherché femme ailleurs ; elle était fort rassurée sur les rêveries maternelles qui, au fond, ne lui devaient pas être inutiles et lui vaudraient une liberté d’action qu’on ne lui aurait peut-être pas accordée sans protestations, dans d’autres circonstances. Pour commencer, elle se ferait d’abord bien venir des hommes ; c’était le chemin le plus rapide et le plus court pour arriver aux femmes, et le naïf et le chevaleresque Rollo pouvait facilement se transformer en allié utile ; elle flattait de toutes ses forces sa fatuité, et déjà elle pouvait s’applaudir du résultat.

— Mon gendre cherche sa femme, dit Mme d’Épone en entrant ; permettez-moi, Madame, en attendant ma fille, de vous faire les honneurs du Grez.

— Ah! Madame, vous êtes mille fois bonne, j’ai mis trop d’empressement, je crois, à accepter l’invitation gracieuse de M. de Rollo ; mais on croit facilement ce que l’on désire, et j’ai tant de sympathie pour Mme de Rollo.

— Vous êtes bien indulgente, Madame.

— Et votre ravissante petite fille? Oh! comme je vous l’envie!

Ici Mme de Canillac poussa un soupir :

— C’est le seul point noir de mon horizon ; mon mari et ma belle-mère sont parfaits pour moi, certainement ; mais enfin nous aurions besoin à l’Abbaye d’un sourire d’enfant pour nous égayer un peu.

— Cela viendra, il faut bien l’espérer, Madame.

— Ah oui, je l’espère, car j’ai la passion des enfants. Est-ce que je ne verrai pas Mlle Sabine?

— Elle est avec sa maman, qui avait quelques ordres à donner ; elles seront sûrement ici dans un moment ; mais ne voulez-vous pas ôter votre chapeau? Voulez-vous monter chez moi?

— Oh non, Madame, merci, c’est fait dans un moment.

Elle enleva prestement son chapeau, et de ses doigts déliés répara le désordre de sa coiffure. Elle finissait quand Mme de Rollo parut ; son mari l’avait un peu étonnée en lui annonçant qu’ils avaient deux convives ; elle avait d’abord pensé à son menu, puis, rassurée, lui avait dit qu’il avait très bien fait, et elle reçut Mme de Canillac comme si elle l’eût attendue.

On se mit à table. Rollo, exubérant de satisfaction, Mme de Rollo faisant les honneurs de chez elle sans démonstrations, en femme qui y est rompue, tandis que l’excellent Raymond donnait toujours l’impression d’avoir des convives pour la première fois de sa vie ; Vincent, placé à la gauche de Mme de Rollo (la droite était réservée à Sabine) éprouvait une sorte de mauvaise humeur, dont rien ne paraissait au dehors, car il était parfaitement maître de lui-même. Berthe, fraîche comme les fleurs de verveine odorantes qui fleurissaient son corsage, superbe comme un matin d’été, s’occupait peu de lui ; elle l’irritait par un calme qui n’était évidemment pas affecté et qui venait de son milieu, du voisinage de sa petite ; Rollo, d’un autre côté, vaniteusement content des avances d’une coquette, l’agaçait extraordinairement aussi ; même Chonchon, même Mme d’Épone lui donnaient ce matin-là sur les nerfs. Il regrettait d’être resté ; mais puisqu’il y était, il verrait si cela ne pouvait pas lui être bon à quelque chose, et il entreprit Mme de Canillac, qui répondit promptement à son appel. La conversation, tout en demeurant générale, prit comme un ton particulier entre eux. C’étaient des riens, des inflexions de voix, mais dont l’un et l’autre se rendaient parfaitement compte. Rollo, très en gaieté, se lançait, lui aussi, riait, racontait des anecdotes (ce qui était une manie chez lui), et était tout à fait monté quand on passa dans le hall pour prendre le café. Ce vaste vestibule, transformé moitié en salon, moitié en serre, prêtait à tout ce qu’on voulait : à la solitude, aux causeries intimes, à la lecture ; là, chacun était libre ; Rollo offrit immédiatement des cigarettes, Mme de Canillac en prit une sans hésiter :

— Antonin m’a appris à fumer pour que je tienne compagnie à sa vilaine pipe.

Elle tenait joliment la cigarette, la roulant entre ses doigts et l’élevant à la hauteur de ses lèvres. Elle se retourna vers Berthe.

— Cela ne vous scandalise pas?

— Oh! du tout, Madame ; je vous en prie.

Berthe s’était tranquillement assise devant une table et montrait des images à Chonchon. Ce fut Vincent qui s’approcha de Mme de Canillac avec du feu.

— Voilà, Madame.

Mme de Canillac fut un peu longue à allumer sa cigarette ; clignant ses petits yeux gris, lui, la regardait aussi, un sourire moqueur sur les lèvres.

— Cela va? dit-il.

— Très bien, et elle éleva la cigarette et lança en l’air une spirale de fumée, puis elle alla s’asseoir près de Mme d’Épone :

— Cela ne vous gêne pas, au moins, Madame ; ma mère (elle pensa qu’il était temps de faire intervenir la douairière) adore l’odeur du tabac.

— Je n’y trouve rien de désagréable.

— Et ici on est comme en plein air, ce vestibule est admirable, Mme de Rollo a un goût exquis.

— Oui, elle s’entend à embellir sa maison, et vous aussi, je n’en doute pas.

— Oh! jusqu’ici je n’ai guère eu de maison à moi. C’est dans ce hall que les tableaux vivants seront représentés?

— Oh! non, le grand salon convient beaucoup mieux.

— Je me fais une joie de cette fête, car je n’ai encore rien vu, sauf quelques bals à Rouen, je ne connais absolument rien.

— Vous devinez peut-être beaucoup de choses, dit Mottelon, qui s’était rapproché et lui parlait de très près.

— Moi? non ; j’ai la compréhension très lente.

— Vous vous calomniez.

Mme de Rollo s’était levée :

— Pardon, Madame, si je monte un moment avec Sabine, qui va dormir à cette heure-ci :

— Mais comment donc ; du reste, je vais vous quitter, moi aussi ; mes sœurs m’attendent pour une promenade.

— Attendez encore un peu, je vous en prie, Madame, ma mère, et ces messieurs vous tiendront compagnie.

— Encore cinq minutes alors, si vous le voulez.

— Vous ne feriez pas une partie de billard? demanda Rollo.

— Pourquoi non?

— Eh bien, venez ; venez vous aussi, maman?

— Non, mon cher, si cela vous est égal je lirai mon journal ici.

Elle ne voulait pas avoir l’apparence de les surveiller en l’absence de sa fille. Le billard ouvrait dans le hall :

— Vous me direz vos coups de loin, ajouta Mme d’Épone.

La partie fut animée, et lorsque les trois joueurs reparurent, Mme de Rollo était depuis un bon moment assise auprès de sa mère ; elle posa son crochet pour recevoir les adieux de Mme de Canillac.

— Madame, j’ai passé une matinée délicieuse, je vous remercie de m’avoir traitée en voisine.

— Mais, Madame, vous ne pouvez pas retourner seule à pied, permettez-moi de faire atteler, ce sera l’affaire d’un moment.

— Non, je vous en prie, pour rien au monde ; M. de Mottelon du reste a la bonté de m’escorter, il retourne à Lamarie, cela ne le détourne pas de son chemin ; et j’aurais très bien été seule, je n’ai pas peur du tout.

Les insistances de Mme de Rollo cessèrent aussitôt.

— Alors, au revoir, Madame, et à bientôt, mes bons souvenirs à Madame votre mère.

Et répondant à la poignée de main de Mottelon :

— Nous vous attendons à quatre heures, n’est-ce pas?

— Heure militaire. Venez-vous, Madame?

— Vous ayez une grande ombrelle au moins, demanda Mme d’Épone ; ma fille pourrait vous en prêter une.

— Oh! la mienne est immense. Allons, Monsieur de Mottelon…

Dans le silence qui tombait sur la maison à ces chaudes heures du jour, dans la lumière douce de cette vaste pièce remplie de plantes, de parfums, de fleurs, la mère et la fille restées seules pouvaient rêver en paix. Mme d’Épone venait soudain d’apercevoir deux choses : et l’abîme vers lequel, inconsciemment, sa fille s’engageait, et le moyen peut-être de l’empêcher d’y marcher. Furtivement, elle la regardait, pendant que, d’un geste un peu fiévreux, elle faisait voler son crochet et tirait à elle les grosses pelotes de laine, comme elle ressemblait à son père! Mme d’Épone revoyait devant ses yeux ce visage passionné et charmant qu’elle avait adoré. Ainsi au repos et sans contrainte, Mme de Rollo se sentait libre sous les yeux de sa mère et, à mille lieues de penser que celle-ci pût lire dans son cœur, il y avait dans l’attitude, dans l’expression de tout le visage de Berthe, quelque chose de passionné et de voluptueux ; par instants, sa poitrine se soulevait, et comme un léger frémissement lui passait sur le visage ; les yeux avaient une sorte de langueur triste que Mme d’Épone ne leur avait jamais vue. Elle aurait voulu rompre le charme de cette rêverie et elle n’osait pas ; elle sentait qu’il se passait une lutte dans la profondeur de l’âme de sa fille. Quoi! déjà elle en était là!

Tout à coup, du premier étage qui dominait le hall, par une large galerie qui en faisait le tour, partit un léger cri qui fit lever la tête de Berthe : « Maman, maman, répétait une petite voix ; » et Chonchon, retenue par sa bonne, parut appuyée aux barreaux de la galerie, s’y pressant comme un petit oiseau qui veut s’échapper de sa cage. Le visage de la jeune femme changea d’expression en une seconde : « Chonchon, » répondit-elle en chantant le nom.

Et se levant :

— Je suis d’une paresse affreuse ; j’ai des lettres à écrire avant l’arrivée des Fontanieu, et je suis sûre qu’Annette est dans la détresse au sujet de la coiffure de Rébecca. A tout à l’heure, chère maman.

Elle l’embrassa, et, redevenue joyeuse, elle s’élança dans l’escalier pour être reçue au sommet par Chonchon, qui l’attendait, et de ses petits bras lui enlaçait les jupes.

— Mon trésor, et elle l’enleva et la suspendit à son cou.

 
CHAPITRE IX
A quatre heures moins quelques minutes, le break des Fontanieu tourna la grille : Mme de Rollo les vit arriver du premier étage et descendit avec Sabine pour les recevoir. Elle était sur le perron quand la voiture s’arrêta ; la marquise sauta lestement la première, suivie de son mari et de ses petits garçons.

— Je vous en amène deux, ma chère ; mais on va les confier tout de suite à Fraulein.

La fraulein viennoise de Chonchon était à son poste.

— Je vous donne sur eux les pouvoirs les plus étendus, dit la marquise ; surtout ne leur permettez pas de trop manger.

Le petit Fernand, bonhomme de cinq ans et l’ami intime de Chonchon, chuchota, d’un air préoccupé, quelque chose à l’oreille de sa mère.

— Oui, mon bonhomme, c’est convenu, — et levant le doigt pour s’adresser à son fils aîné :

— Tu sais ce qu’on t’a défendu, Hector?

Il s’agissait de l’interdiction faite à ce jeune homme de rappeler à son cadet le fait désastreux qu’il avait eu peur sur l’éléphant du jardin d’Acclimatation ; et, comme disait le pauvre Fernand humilié : « Il le raconte toujours quand il y a des filles », et vis-à-vis de Chonchon surtout, il tenait à paraître très martial ; aussi il prenait ses précautions et, rassuré sur ce point important, il se dirigea joyeusement vers la pelouse où un croquet les attendait. La marquise se jeta sur un canapé du vestibule, où Rollo arrivait en courant.

— Bonjour, cher ; Dieu, qu’on est bien ici! C’est une disposition affligeante ; mais je trouve toujours que c’est mieux partout que chez moi. Êtes-vous en train, vous autres? Edmée est-elle arrivée?

— Oui, à l’instant ; ils sont tous dans le salon.

— Allons-y, alors ; et, après les salutations d’usage : Maintenant, mes amis, je vais vous étonner : j’ai creusé depuis trois jours, et je crois que je vous apporte une idée assez géniale ; Mottelon, c’est à vous, comme régisseur, que mon discours s’adresse plus particulièrement. Piochons notre mot : Cérès?

— 1er tableau, Cendrillon. Maintenant, voyons, quelle est votre idée pour représenter Cendrillon?

— Dame! Cendrillon c’est une jeune personne assise au coin du feu de la cuisine.

— Eh bien! moi je vais vous dire la mienne : primo, la scène se passe au dix-septième siècle, donc, une cuisine du dix-septième siècle… Oh! vous savez, c’est à vous de vous informer de la chose, mais pas d’anachronismes, il faut ou ne pas faire les choses ou les bien faire ; moi, j’aurai un petit costume du temps, une demoiselle pauvre, comme qui dirait Mlle d’Aubigné chez sa tante. Dites-donc, j’ai pensé que ce qui serait chic, ce serait de me représenter gardant les dindons avec un masque plaqué sur le nez comme elle faisait.

— Oui, mais peut-être le public ne comprendrait pas.

— C’est ce que je crains ; mais vous ne vous figurez pas, n’est-ce pas, que je vais m’asseoir d’un air bêta au coin du feu ; non, nous prendrons le moment où Cendrillon rapporte à sa marraine la citrouille qui va se changer en carrosse. Vous devez avoir des citrouilles magnifiques ici, et puis il faut la marraine ; Edmée, si vous faisiez la fée?

— Le fait est, marquise, que vous me coupez la respiration, dit Mottelon.

— Mais je n’ai pas fini ; est-ce approuvé pour le premier tableau? Edmée, cela vous va-t-il?

— Parfaitement, ma chère, j’aurai grand plaisir à être votre marraine.

— La fée est à piocher ; maintenant je passe à l’émir : n’est-ce pas? C’est vous, Rollo?

— Oui, marquise ; pour vous servir.

— Lisez-vous Byron?

— ………………!

— Lisez-le, lisez-le assidûment ; avec une barbe noire, vous devez être un émir magnifique ; mais un émir tout seul, qu’est-ce que cela signifie? Il faut un esclave prosterné à ses pieds et lui offrant quelque chose sur un plateau, une tête coupée, par exemple ; il faut être dans la note. Jean pourra faire un nègre superbe.

— Ah! pardon, ma chère, mais cette idée-là est nouvelle.

— Vous n’allez pas être désobligeant, je suppose ; il y a des choses très propres pour se barbouiller la figure, et un maillot chocolat et une perruque crêpue vous iront parfaitement, vous ferez des effets de torse comme à Trouville ; c’est tout à fait votre affaire, c’est convenu.

— Mais la tête coupée?

— Oh! un carton quelconque, quelque chose avec de long cheveux, ça plaira, vous verrez.

— Mais, ah çà, Blanche, vous avez des idées féroces, dit Mme Le Barrage.

— Je continue : Rébecca, c’est Mme de Rollo ; ma chère, avez-vous idée comment on s’habillait du temps d’Abraham? M. Renan a oublié de nous parler de cela, mais je pense qu’il est très au courant ; on pourrait lui écrire, je gage qu’il répondrait ; ces Messieurs-là sont très aimables, et puisqu’ils en savent plus que les autres, c’est bien juste qu’on en profite, moi je lui écrirai très bien, si vous voulez.

— Merci, ma chère, mais mon costume est terminé.

— Tant pis ; surtout soyez nu-pieds, Mottelon, je suis persuadée qu’Éliézer était nu-pieds.

— Je m’informerai, marquise, je m’informerai consciencieusement, je vous jure.

— Et surtout de l’eau dans la cruche de Rébecca ; si la cruche n’est pas un peu lourde, le mouvement sera faux.

— Voyons, n’écrasez pas cette pauvre Mme de Rollo.

— Croyez-vous qu’elle ne soit pas de force à porter une cruche? poursuivons : « Été » vous, Edmée, vous êtes la bergère, d’Ancenis le berger. Pourquoi n’aurions-nous pas une seconde bergère, ce serait plus correct, mes amis!

— Il y aurait Mme de Canillac, qui meurt d’envie d’avoir un rôle, dit Mme de Rollo, d’une voix froide.

— Ah! justement, j’oubliais ; j’ai une lettre dans ma poche à son sujet ; un appel de ma tante à mes sentiments de famille, voulez-vous que je vous lise sa prose? Si vous donnez un rôle à sa belle-fille vous la comblerez de joie. Pour moi, personnellement, cela m’est égal, ma parenté me dispense de faire des frais pour elle ; pourvu que nous cousinions, elle est contente.

Mme Le Barrage protesta :

— Quelle idée de mettre cette Canillac dans notre intimité!

— Elle ne nous gênera pas beaucoup, on la fera venir une fois, et ce sera tout.

— Dans tous les cas, pas bergère avec moi, dit Mme Le Barrage.

— Alors, j’ai une idée, mais fameuse ; statue, il faut des statues, je parie qu’elle accepte, elle et ses sœurs ; entre nous, ce serait toujours mieux que des femmes de chambre ; et puis comme on aura Jean en nègre, il pourra faire une statue, lui aussi.

— Ah ça, ma chère, vous y tenez!

— Et vous, pourquoi vous rebiffez-vous? On tâche de se rendre utile ; Othello était bien un nègre ; voilà Rollo qui va dépenser une fortune pour nous amuser… Vous irez vous débarbouiller avant le cotillon, soyez tranquille ; on vous contemplera dans votre beauté habituelle. Oh! que les hommes sont peu débrouillards!

— C’est une très bonne idée que vous avez, marquise, pour les statues, dit Mottelon. J’ai des raisons de croire que Mme de Canillac accepterait la plus mince figuration.

— Elle vous l’a dit? Quand l’avez-vous vue?

— Elle a déjeuné ici, répondit Berthe.

— Mais alors, vous êtes intimes ; pourquoi ne me l’annonciez-vous pas? C’est parfait, je me charge de lui écrire un petit mot, si vous voulez. C’est vous, Mottelon, qui êtes l’artiste? ce sera charmant ; ma chère Berthe, nous allons nous amuser follement, c’est ce qui ne m’est pas arrivé souvent depuis que je suis mariée.

— Voyons, Blanche, protesta M. de Fontanieu.

— Tout le monde est libre de juger la chose, continua la petite marquise sans se troubler. Faisons le compte : Hector a sept ans, Maxime cinq mois ; aussi je profite de l’occasion. Berthe, je vous demande de me laisser conduire le cotillon.

— Mais nous sommes trop heureux, ma chère.

— Vous verrez que je m’y entends. Voyons, soyons sérieux ; où est l’estrade pour répéter?

— L’estrade? mais il n’y en a pas.

— Comment, il n’y a pas d’estrade? Mais alors on ne pourra juger de rien ; voyons, vous avez bien une table de cuisine dont on pourrait raccourcir les pieds.

Rollo était transporté :

— Marquise, vous avez des inspirations ; dans cinq minutes nous avons une estrade.

— Je vais avec vous pour la hauteur ; ils sont tous endormis, il n’y a que vous et moi qui ayons de l’entrain.

Eux partis, Vincent s’approcha de Mme de Rollo.

— Vous essayerez votre costume, Madame?

— Non, je ne crois pas.

— Madame…, et il se retourna insensiblement pour voir la distance qui les séparait des autres ; dites-moi un mot d’amitié.

— Pourquoi?

— Parce que j’en ai absolument besoin ; je me sens horriblement maussade.

— Est-ce le résultat de votre promenade avec Mme de Canillac?

Elle s’était juré une heure auparavant qu’elle n’y ferait pas la moindre allusion, et c’étaient les premiers mots qui passaient ses lèvres.

— Peut-être.

— Elle est pourtant charmante.

— C’est l’avis de Rollo, je crois.

— C’est aussi son droit, et le vôtre. Voilà la marquise et l’estrade.

Les dernières paroles de Vincent n’avaient eu aucun écho dans le cœur de Mme de Rollo ; à peine si elle y avait fait attention ; elle n’éprouvait pas la moindre jalousie de son mari ; oh! elle était bien sûre de lui. Elle se demandait avec une sorte d’épouvante si elle était jalouse d’un autre! Non, cela était impossible, monstrueux, inadmissible ; elle était agacée sans raison, comme on l’est parfois ; avait-elle une seule cause de tristesse? Elle se disait à elle-même que non. Son mari l’adorait ; sa mère, sa fille étaient bien portantes et près d’elle. Il fallait qu’elle fût malade pour éprouver l’angoisse qui lui étreignait le cœur, la fièvre qui la brûlait ; elle se forçait à se secouer, à se remettre, et pendant une heure elle aida la marquise de toutes ses forces et fut une maîtresse de maison modèle.

Vincent s’était réfugié auprès de Mme d’Épone, les laissant s’agiter à l’aise ; Rollo et Fontanieu suffisaient amplement à exécuter les ordres fantaisistes de la marquise. Rollo, parfaitement heureux, parlait haut et disait de très aimables choses à Mme de Fontanieu et à Mme Le Barrage, surtout à cette dernière. Ce mouvement faisait du bien à Mme de Rollo, et il lui parut qu’elle s’était tout à fait reprise ; quand, sur les insistances de la marquise, elle monta sur l’estrade improvisée pour essayer la pose de Rébecca tenant une cruche pleine d’eau, Mottelon fut levé et à son poste en un instant ; et comme elle avait peine à bien soulever son bras, il le soutint doucement ; sa main frôlait la peau nue entre la manche courte et le poignet ; elle pâlit. Si légèrement que ce fût, lui s’en aperçut et, feignant de ne rien voir et accentuant sa pression :

— Est-ce bien ainsi, marquise? Mme de Rollo lève-t-elle le bras assez haut?

— Très bien, très bien, elle est charmante ainsi ; maintenant, Mottelon, reculez-vous.

Il le fit, mais ses yeux soudain s’étaient voilés et un feu sombre y brillait.

 
CHAPITRE X
Mottelon dormit mal et se réveilla de méchante humeur. Il avait fait des réflexions depuis la veille, et ces réflexions lui étaient désagréables ; sa journée au Grez l’avait énervé ; Berthe lui avait paru tellement défendue et gardée par les circonstances extérieures de sa vie, par ses habitudes, par la presque impossibilité où il était de la voir seul à seule, qu’il se demandait s’il n’avait pas fait une grande sottise que d’en devenir amoureux ; car amoureux, il l’était, et cela lui traversait l’esprit comme un trait de feu. Il était épris, il l’aimait presque ; à son cœur sensuel, le désir et la possession paraissaient les seuls termes de la passion ; mais il s’y mêlait dans ce que Berthe lui inspirait quelque chose de plus tendre, son orgueil d’homme était caressé jusqu’aux moelles par la pensée que lui, le premier, avait fait tressaillir en elle la vraie femme. Habile à lire le visage féminin, à discerner les troubles et les émotions qui veulent se cacher, il sentait parfaitement qu’il était le maître de la volonté de la jeune femme, et cependant il comprenait qu’elle pouvait fort bien lui échapper. La douceur de l’accueil de Mme d’Épone ne le trompait pas, il se savait deviné ; il aurait eu raison de bien des obstacles, celui-là échappait à ses ruses. Et cependant il n’allait pas s’avouer vaincu, ni renoncer au prix le plus désirable qu’il eût jamais convoité. Il cherchait sans trouver ; se déciderait-il à ébaucher une galanterie avec Mme de Canillac? Il n’avait pas le moindre doute que cela lui fût très facile ; ce serait un moyen d’endormir la vigilance de Mme d’Épone et d’éveiller peut-être par la jalousie des sentiments plus forts chez Berthe ; il voulait avoir à lutter avec elle, car il était certain de l’emporter. Ce qui le décourageait était la réserve que tout créait autour d’elle : une seule scène, une seule explication, et elle était à lui, sinon de fait, au moins moralement.

On lui apporta son courrier ; il le reçut avec ennui ; puis la première lettre décachetée, il s’anima ; il voulait agir, l’occasion venait sans qu’il l’eût cherchée : un de ses amis du ministère l’avisait de changements prochains et lui conseillait vivement de venir veiller à ses intérêts avant que les décisions fussent irrévocables ; il était question de l’envoyer une seconde fois au Brésil! En dix minutes, Mottelon eut décidé et organisé son départ pour le jour même ; rien ne pouvait, dans la circonstance présente, mieux convenir qu’une courte absence ; tout son entrain était revenu, et, après avoir vu sa mère et réglé l’heure de son déjeuner, il monta de belle humeur dans sa petite charrette anglaise afin d’aller au Grez prendre les ordres des châtelaines.

Il n’était pas neuf heures ; la journée qui s’annonçait chaude était délicieuse encore, et, à l’horizon, le ciel était d’une blancheur transparente. Il allait vite sur la route ombragée, l’air doux était plein de sonorités joyeuses ; il était infiniment sensible à toutes les influences extérieures et rêveur ou gai, selon l’état de l’atmosphère. Ce matin-là, elle le grisait, et, emporté d’une rapide allure à travers la campagne féconde, il éprouvait une impression conquérante. Il lui semblait aller vite vers un but confus encore, mais heureux. Toutes les fumées qui l’avaient caché à son esprit s’évanouissaient, et il tourna la grille du Grez avec un sentiment vague que Berthe devait l’attendre et qu’elle allait venir au-devant de lui.

Ce ne fut pas la jeune femme, mais Rollo et Chonchon que son papa menait donner à manger aux pigeons qui le reçurent. La petite demanda immédiatement à être placée dans la charrette, et Vincent lui fit remonter l’allée au pas pendant que Rollo marchait à leurs côtés. L’excellent garçon était tout plein de sympathie et d’intérêt, quoique un peu anxieux de cette absence de Vincent, dont la présence était absolument nécessaire au Grez :

— Vous n’allez pas vous échapper au dernier moment?

— Oh! non, mon cher, n’en ayez pas peur ; nous sommes aujourd’hui mardi ; vendredi soir ou samedi, au plus tard, je serai ici ; nous aurons encore huit jours devant nous pour parfaire nos inspirations, mais je ne veux pas qu’on me vole mon congé ou qu’on s’amuse à m’expédier au bout du monde.

— Cela, je le comprends ; voyons, Chonchon, laisse M. de Mottelon tourner la tête de son cheval, et nous irons demander à ta maman si elle a des commissions pour Paris.

Assise devant ses livres de compte, Berthe se livrait à des occupations de bonne ménagère ; vêtue d’un long peignoir de percale blanche garni de broderies anglaises et de rubans bleus, elle se disposait à faire sa tournée d’inspection, comme elle en avait chaque matin l’habitude. Aussi fut-elle surprise de voir entrer son mari et Chonchon ; plus surprise encore du message : non, elle n’avait besoin de rien, elle remerciait M. de Mottelon.

— Le verras-tu?

— C’est inutile, salue-le de ma part. Je vais demander à maman si elle a besoin de quelque chose dont il puisse se charger.

Mme d’Épone eut deux ou trois commissions ; comme elle était tout habillée pour le déjeuner, elle se décida à descendre. Ce départ subit l’intriguait. Mottelon fut charmant et correct ; il expliquait très simplement ses raisons :

— J’exécuterai, Madame, vos ordres de point en point et, dès samedi, vous serez servie.

— Vraiment, vous revenez samedi?

— Immanquablement ; je me flatte que mon absence durera suffisamment longtemps. Excusez-moi : je vais passer chez Mme Legay prendre les ordres de Mme de Canillac ; elle serait trop malheureuse si j’y manquais.

— Faites, Monsieur ; au revoir et merci.

Rollo accablait Mottelon de poignées de mains et lui fit des adieux bruyants ; il promit de transmettre tous les hommages de Mottelon et exprima les vifs regrets de Mme de Rollo.

Décidément, Mottelon était de bonne humeur, car il se réjouit de n’avoir pas vu Berthe. Tout en ralentissant un peu l’allure de Président pour allumer sa cigarette, il se disait que tout allait bien pour lui ; Mme d’Épone même ne lui inspirait plus aucune inquiétude, et, en même temps, il souriait en pensant à Mme de Canillac. Il trouvait qu’elle était arrivée bien à propos pour le servir.

La Grande-Blanche avait toutes ses fenêtres ouvertes, et l’opération du balayage et de l’époussetage quotidien faisait rage. A l’approche de Vincent, un domestique, ayant encore son plumeau, accourut à la hâte, obéissant à quelque ordre invisible, et se mit en devoir de tenir la tête du cheval pour permettre à Vincent de descendre de voiture.

— Mme de Canillac?

— Oui, Monsieur.

Une femme de chambre introduisit Vincent dans l’irréprochable grand salon de Mme Legay, leva un des stores épais pour permettre à la lumière d’y entrer, se chargea de la carte avec un mot crayonné dessus que Vincent lui remit. On ne le fit pas attendre longtemps ; Mme de Canillac, coiffée à ravir, sentant bon, habillée de batiste rose toute chiffonnée de dentelles blanches, de rubans légers, fit son apparition :

— Monsieur de Mottelon, que vous êtes aimable!

Et elle s’assit sur un canapé, faisant d’un joli geste signe à Mottelon de prendre place auprès d’elle. Il fut immédiatement à la hauteur de la situation, et, levant à ses lèvres une main parfumée, qui traînait visiblement à cette intention :

— Madame, je n’ai jamais autant regretté de n’avoir que cinq minutes à moi.

— Et pourquoi?

— Pour tout ce que j’ai à vous dire.

— On dit beaucoup en cinq minutes.

— Vous avez raison : je pars ; donc je vais être malheureux! Puis-je au moins vous être bon à quelque chose à Paris?

— Non ; quand revenez-vous?

— Mon retour vous intéresse donc?

— Je n’ai pas dit cela.

Il se rapprocha, et, comme on ne s’éloignait pas et qu’elle était très appétissante dans sa jolie laideur élégante, il posa un très léger baiser sur sa nuque découverte.

— Voyons, voilà des manières!

— Ce sont les seules bonnes.

— Cela ne se fait pas.

— Comme vous vous trompez, cela se fait au contraire, beaucoup.

— Grand fou!

— Je ne dis pas non.

— Mais vous n’avez que cinq minutes!

Elle ne se tenait pas de joie, la petite femme, goûtant pour la première fois à un badinage qu’elle trouvait délicieux.

— Eh bien! je m’en vais ; nous répéterons la statue au retour.

— Ah! je suis ravie, je le confesse naïvement, — et, se faisant caressante : c’est à vous que je dois cela, je l’avais bien deviné ; merci.

Vincent pensa que Mme de Fontanieu se passerait admirablement de la reconnaissance de sa cousine ; il ne la détrompa donc pas!

— Je vais essayer de figurer une déesse.

— Vous serez charmante, n’importe comment.

— Tenez, allez-vous-en ; ma famille s’inquiéterait de ce tête-à-tête.

— Comme elle aurait tort, n’est-ce pas, Madame?

— Cela dépend comme on l’entend, Monsieur. Laissez ma main, s’il vous plaît : bien au revoir!

« Il m’aime, » pensa-t-elle avec ivresse, dès qu’il fut parti ; et sur cette charmante illusion, elle bâtit des rêves délicieux.

« Elle va m’afficher, se disait Vincent avec satisfaction ; ce sera parfait, et vraiment elle est gentille. »

 
CHAPITRE XI
Berthe éprouvait un vif soulagement du départ de Vincent de Mottelon ; lui absent, il lui sembla se ressaisir entièrement et reprendre possession de tout ce qui l’entourait. Elle avait été épouvantée de ses propres sensations ; car, dans son âme candide, la pensée d’aimer Mottelon lui paraissait uniquement une source de désespoir. Elle savait (croyait-elle), à n’en pas douter, qu’elle mourrait mille fois plutôt que de lui laisser volontairement soupçonner une chose pareille! Ne plus aimer son cher Raymond lui semblait impossible ; elle se répétait toutes les raisons qu’elle avait de l’aimer, et combien ils étaient heureux ensemble depuis cinq ans. Souvent, elle s’était dit qu’aucune femme ne l’était plus qu’elle ; il serait horrible de perdre ce bonheur ; cela ne serait pas : elle lutterait contre un trouble involontaire, elle chasserait tout autre image de son esprit et continuerait sa vie heureuse sans une arrière-pensée, sans un regret. Rien n’était changé ; pourquoi le serait-elle?

Il fut question d’une façon banale de l’absence de Mottelon ; Rollo loua le jeune homme d’être venu prendre les ordres de ces dames.

— Il est bien élevé, il a de bonnes façons, c’est un charmant garçon, nous devrions le marier.

— Oui, ce serait une excellente idée, mais je ne vois pas à qui? dit Mme d’Épone.

— On cherche, dit Rollo ; il est certain que tout le monde ne peut pas avoir la main aussi heureuse que moi. Est-elle assez jolie, ma femme, ce matin?

Berthe rougit, heureuse, et cependant froissée de quelque façon mystérieuse ; mais elle eut comme un remords, et, s’approchant de son mari, elle lui mit doucement les mains sur les épaules et lui présenta son front ; il le baisa tendrement et lui caressa les cheveux d’un geste de protection si doux et si fier en même temps, qu’elle fut émue et se répéta dans son cœur qu’elle l’aimait, qu’elle n’aimait que lui. Dans le contentement que lui donnait cette conviction, elle prit sa fillette sur ses genoux et se mit à chanter avec elle, car Sabine avait une petite voix juste dont elle aimait fort à faire usage.

La première partie de l’après-midi se passa en tendres enfantillages. Berthe, assurée de ne pas voir apparaître celui qui la troublait, était singulièrement douce et calme ; elle jouissait plus qu’elle ne l’avait encore fait de la présence de sa mère, et lui proposa une promenade en voiture dans la campagne.

— Ma chère maman, je vais te reposer un peu des charades et des tableaux vivants ; nous n’irons pas à Lamarie ; nous irons, si tu veux, jusqu’au bois de Bretoncelles.

Mme d’Épone accepta avec joie, et, la chaleur du jour passée, elles se mirent en route. Leur causerie fut pleine d’expansion. Mme d’Épone, par un habile retour sur elle-même, prenant Sabine comme point de départ, parla à sa fille, peut-être pour la première fois, de son père. En quelques mots brefs, elle fit un si saisissant tableau de l’abandon de sa jeunesse que Berthe, frappée, comme d’une chose nouvelle, de cette idée, ne put s’empêcher de lui prendre la main et de lui dire dans une tendre sympathie :

— Ma pauvre maman!

— Oui, ma fille, ta pauvre maman, assurément, car je l’aimais et j’ai bien souffert ; mais ton bonheur me console ; tu as, toi, un mari qui t’aime de toutes ses forces, dont tu es le culte : et notre Sabine, un père qui est fier d’elle ; toi, tu n’as pas eu que moi pour te chérir.

— Et cela a été assez, maman.

La jeune femme se reprocha d’avoir si peu pensé jusque-là aux tristesses de la vie de sa mère. Ne lui ayant jamais connu de chagrin immédiat, elle avait une sorte de tranquille conviction que sa mère était heureuse, et qu’elle avait par elle tout le bonheur suffisant ; elle comprit qu’elle s’était trompée, et elle eut, à partir de ce moment, comme un redoublement de tendresse dans l’âme. Elle fut presque tentée d’ouvrir son cœur à cette mère si tendre et de lui demander conseil ; mais comment dire cela? Non, cela passerait, et la vie redeviendrait ce qu’elle était auparavant. En parlant, elle alarmerait sa mère sans raison véritable, sans motif sérieux.

De fait, elle parvint à demeurer deux jours dans un état d’âme si paisible qu’elle acquit la certitude qu’avec une volonté efficace elle retrouverait la tranquillité de son cœur.

Dès que l’image de Vincent se présentait à ses yeux, elle la chassait résolument ; elle se promettait d’éviter les rencontres trop fréquentes et souhaitait ardemment la fin des répétitions ; elle eut une vague idée de se dire souffrante ; mais ce serait une lâcheté. Non, il valait mieux laisser les événements suivre la marche préparée et y être supérieure.

Le soir du second jour, Rollo déclara qu’il allait profiter de l’interruption de leurs travaux pour faire une course à Rouen ; il y passerait simplement l’après-midi, et, d’un air triomphant, laissa entendre qu’il préparait quelque surprise à Berthe.

— Je te conduirai à la gare, dit celle-ci aussitôt.

— Cela te fera lever trop matin.

— Quelle idée! J’aurai un vrai plaisir à monter en voiture à sept heures : c’est la meilleure heure de la journée.

— En ce cas, ma femme, j’accepte.

Seuls, et devant Mme d’Épone, il aimait à lui donner ce nom : « ma femme ; » il le prononçait toujours avec un accent attendri, car, pour lui, « sa femme » était une créature au-dessus de toutes les autres.

Ils partirent gaiement dans la fraîcheur du jour naissant. Berthe s’efforçait de paraître joyeuse, de l’être, de jouir de tous les biens dont elle était entourée. En quelques mots, sa mère lui avait fait sentir à quel point elle était une créature privilégiée et combien d’éléments de bonheur lui avaient été donnés ; non, elle ne voulait pas être ingrate.

Mme d’Épone, en voyant la victoria s’éloigner, se sentit le cœur allégé et, aussi longtemps qu’elle put la distinguer, elle les suivit des yeux avec une bénédiction dans le regard.

Il fallait une petite heure du Grez à Bretoncelles nui était leur station ; on passait au-dessus de Lamarie, et, à travers les arbres, on en distinguait de temps en temps la silhouette :

— Notre ami revient samedi, et nous allons reprendre avec rage nos répétitions, dit Rollo ; il ne s’agit pas de désappointer le voisinage.

— Non, dit Berthe, avec une certaine froideur.

— Cela ne t’ennuie pas, mon cœur, demanda Rollo avec anxiété.

— Moi, pas du tout ; au contraire ; seulement Blanche de Fontanieu aurait pu ne pas nous imposer Mme de Canillac. Franchement, elle m’ennuie.

— Tu n’es pas jalouse, au moins? dit Rollo ravi.

Et, prenant un ton plus sérieux :

— Tu sais que je suis incapable d’aimer une autre que toi.

— Je l’espère.

— Et toi?

Ce matin le rendait tendre, il parlait bas à cause du cocher ; elle eut presque un involontaire mouvement d’impatience :

— Pas ici, Raymond! quelle folie!

Il vit un aveu dans son trouble et, enchanté de l’avoir provoqué :

— Bien, pas ici.

Ils arrivèrent à la gare avec vingt minutes d’avance. La jument qui les conduisait, une belle bête de sang achetée récemment, avait brûlé la route. Rollo le fit observer avec plaisir à son cocher qui n’en était pas moins fier.

— Promenez-la, Gaspard : elle a chaud et il y a trop d’ombre ici ; pauvre Farandole.

Et il caressa doucement l’encolure de la jument.

— Elle a une allure délicieuse, n’est-ce pas? dit-il à sa femme.

— Oui, elle est excellente.

Et ils s’entretinrent quelques secondes de leur écurie.

Le train de Paris entrait en gare, et, à la stupéfaction des Rollo, ils virent Vincent de Mottelon sauter d’un wagon de première.

— Comment, vous? mon cher! dit Rollo, tout content et lui secouant le poignet à le démonter : nous ne vous attendions que samedi, et je vais à Rouen ; mais je n’ai pas vu votre voiture? On n’est donc pas venu vous chercher?

— Non, dit Vincent, saluant Berthe : c’est une surprise que je réserve à ma famille ; j’ai eu ma réponse hier, et je n’avais rien à faire à Paris.

— Alors Mme de Rollo va vous reconduire ; je serai même plus tranquille de ne pas la savoir seule… Pas de remerciements, je vous en prie.

— Je crains vraiment de gêner Mme de Rollo.

— Du tout, je serais enchantée, dit Berthe à son tour.

Depuis un instant, elle avait l’envie d’aller, elle aussi à Rouen ; mais ce misérable petit respect humain, qui perd tant de créatures, la retint. Que penserait son mari de ce caprice? Et surtout que penserait Vincent? Elle prit l’air aussi libre et aisé qu’il lui fut possible, et parla avec Vincent de ses occupations pendant ces deux jours.

— Voilà mon train, dit Rollo ; oui, à cinq heures, chère amie ; non, ne venez pas me chercher. Mon cher Mottelon, je vous confie Mme de Rollo. Au revoir.

Et, saluant respectueusement sa femme, il sauta dans son wagon. Le train partit. La petite gare fut déserte en un clin d’œil.

— Votre voiture est là, Madame? demanda Vincent.

— Oui, mais Gaspard promène Farandole qui n’aime pas le bruit du sifflet de la locomotive.

— C’est ennuyeux cela à la campagne.

— Oh! elle s’y habituera. Nous sommes venus du Grez en trente-cinq minutes ; c’est bien marcher, n’est-ce pas?

— Assurément ; je ne sais pas si Président en ferait autant. Voici Gaspard.

La voiture s’approcha ; il la fit monter ; puis, la regardant encore avec une certaine insistance :

— Vous permettez, Madame?

— Comment donc! Mais c’est la chose la plus simple du monde.

 
CHAPITRE XII
Ils partirent assis à côté l’un de l’autre, et, pour la première fois, dans une libre et complète intimité. Ils allaient rapidement ; le bruit des sabots de Farandole et le roulement de la voiture sur la route sonore couvraient leurs voix ; ils étaient seuls, loin de tous les yeux, enveloppés des caresses de la nature complice des amants.

Pour Berthe, les premiers instants furent ceux d’une véritable gêne. Elle était timide encore, et rien que le fait de se trouver ainsi seule en voiture l’embarrassait ; elle eut un sentiment d’humeur contre son mari qui l’y exposait, et jeta presque un regard de tristesse sur le train qui disparaissait là-bas, là-bas, signalé seulement par son panache de fumée. Cependant, ce fut d’une voix posée qu’elle entama un sujet de conversation banal : la différence de la température à Paris et à la campagne. Vincent ne l’aidait pas ; il observait, avec un plaisir exquis, l’agitation de cette charmante créature ; il ne pensait plus du tout aux résolutions qu’il avait presque prises, pendant ces quarante-huit heures de réflexions solitaires, de ne pas aller plus loin dans une intrigue dont le dénouement ne lui apparaissait pas sans quelque mélange d’ennuis ; il profitait, il était résolu de profiter le plus possible de la circonstance extraordinairement favorable que la fortune lui offrait, et il était véritablement troublé par le voisinage de Berthe ; elle était si jolie, si charmante, si séduisante dans sa toilette matinale : la taille moulée dans une petite veste claire, ses beaux cheveux cachés sous un grand chapeau de paille faisant ombre sur deux yeux brillants comme la rosée, il la regardait hardiment, longuement et se disait qu’elle était exquise. Elle, voulant absolument échapper à ce silence qu’elle sentait plus embarrassant que tous les discours, et secouant une sorte de langueur secrète qu’elle éprouvait à être là, près de lui, sans rien dire, releva l’entretien :

— Votre mère va être bien surprise en vous voyant apparaître!

— Oui ; mais cela m’est égal.

— Oh! vous! je ne le crois pas.

— C’est que vous me jugez mal ; une seule chose m’intéresse en ce moment, et ma mère n’a rien à y voir.

Il parlait un peu bas, à demi retourné vers elle et se penchant pour chercher son regard. Elle saisit parfaitement sa pensée ; mais encore fidèle à elle-même :

— Oui, je comprends ; la possibilité de votre changement de résidence a dû beaucoup vous tourmenter.

— Assurément, je ne voulais pas partir ; mais ce n’est pas à cela que je fais allusion ; vous le savez aussi bien que moi.

— Monsieur de Mottelon!

— Oui, Madame ; que voulez-vous? il faut bien être franc quelquefois : aussi je vous dirai que je suis heureux, heureux, ce matin.

Pourquoi l’avait-elle laissé monter auprès d’elle? Pourquoi n’avait-elle pas suivi l’inspiration qui lui disait d’accompagner son mari à Rouen? Son ombrelle tremblait dans sa petite main gantée ; elle éprouvait un plaisir fou, délicieux, intense, et une horreur de ce plaisir, et une crainte affreuse ; son cœur battait fort, et sa voix, quoi qu’elle fît, n’était pas assurée.

— Vous dites des folies ce matin. Comme Farandole va vite, n’est-ce pas? Nous voilà déjà au bois de Bretoncelles.

— Farandole va beaucoup trop vite à mon gré ; mais ce n’est peut-être pas votre avis?

— Si, car je suis un peu poltronne.

— Vous? je suis sûr du contraire ; du reste je vous l’ai déjà dit, vous vous ignorez parfaitement, et, moi, je vous connais si bien, si bien!

— Alors, vous devez savoir que je n’aime pas les compliments.

— Je le sais.

— En ce cas, pourquoi m’en faites-vous?

— Moi! je ne vous en fais pas, très certainement.

Et toujours il la regardait ; et elle avait conscience qu’insensiblement, très insensiblement, il s’était rapproché d’elle. Elle n’osait pas avoir l’air de s’en apercevoir.

Ils étaient sortis du bois, et la longue route s’étalait, blanche et poudreuse, devant eux ; au loin, on apercevait un nuage de poussière soulevée qui semblait venir à leur rencontre ; elle en fit la remarque :

— C’est un troupeau de bœufs au moins?

Son ton indiquait une certaine appréhension.

— Cela vous contrarie de les rencontrer? Retournons alors ou descendez, nous couperons à pied à travers champs et Gaspard nous attendra plus bas?

— Non, non, c’est folie de ma part. Le troupeau est-il nombreux, Gaspard? demanda-t-elle en élevant la voix.

— Oui, Madame la comtesse.

Farandole allait de son trot accéléré, et, bientôt, les premières bêtes furent tout proche, elles marchaient un peu à la débandade, formant comme une ligne vivante qui barrait la route. La jument manifesta immédiatement de l’inquiétude.

— Appuyez bien à droite, Gaspard, dit Mottelon vivement.

Mais il était trop tard ; une légère panique s’était produite parmi les bêtes à cornes, et, stupides et mugissantes, elles allaient à la dérive, prenant toute la route et entourant la voiture. Farandole, tout à fait affolée maintenant, plongeait et se cambrait d’une façon alarmante. Berthe, épouvantée, poussa un faible cri.

— N’ayez pas peur, dit Vincent en la saisissant vivement par la taille ; fermez les yeux.

Et de son bras libre qui tenait sa canne, il essayait de repousser les bêtes qui se pressaient contre la voiture qu’elles menaçaient d’écraser. On entendait les clameurs furieuses du bouvier, s’efforçant avec son lourd bâton, frappant de droite et de gauche, de disperser ses bœufs. Enfin, il parvint à ouvrir un passage ; et, la route devant elle, Farandole fit un bond, tandis que les roues de la victoria, les frôlant rapidement, faisaient fuir les bêtes beuglantes et apeurées.

— Nous sommes passés, dit Vincent tendrement. Mais en même temps il leva les yeux avec angoisse ; la jument filait d’une allure endiablée :

— L’avez-vous en main, Gaspard?

— Non, Monsieur…

Ils fuyaient follement à travers la campagne. Vincent s’était rapproché de Berthe ; instinctivement, dans sa terreur, elle s’était rejetée contre lui ; il la tenait étroitement serrée :

— Soyez calme ; Gaspard aura le dessus dans un moment : il n’y a pas de véritable danger.

Elle leva ses yeux troublés vers ceux du jeune homme, et soudain, même au milieu de sa frayeur mortelle, l’expression des siens changèrent, répondant à l’appel d’amour du regard de Vincent ; il l’enveloppa tout à fait de ses bras en lui parlant dans l’oreille :

— Nous sommes ensemble! Auriez-vous peur avec moi?

Et elle sentit un léger baiser sur ses cheveux. Puis, comme la course devenait véritablement terrifiante et que le malheureux Gaspard s’arc-boutait en vain sur son siège, un silence plein d’angoisse suivit : elle murmura d’une voix étouffée!

— Il y a la barrière du chemin de fer!

En un instant, Vincent retrouva son énergie. La retenant toujours vigoureusement, il prit vivement un léger châle de laine blanche qu’il avait vu dans la capote de la voiture et lui en enveloppa la tête ; elle le regardait, les lèvres serrées, sans se défendre, éperdue de frayeur et d’une ivresse qu’elle goûtait tout entière, même dans cette angoisse qui n’était pas sans volupté.

Lui, d’une voix de maître :

— Gaspard, nous allons à la barrière qui est fermée ; il ne faut pas. Tâchez de nous jeter à gauche ; il y a un fossé, mais la terre est molle ; pouvez-vous la guider un peu?

— Je ne crois pas.

— Essayez : nous sommes perdus, si nous arrivons de ce train-là sur la barrière.

L’homme avait compris, et, de toutes ses forces, tirait les rênes. Berthe, la tête enfoncée sur l’épaule de Vincent, se sentait mourir.

— Je vous tiendrai, nous aurons un choc, ce ne sera rien… là… il arrive… N’ayez pas peur… Ah!

… Puis le cri aigu de Berthe, et Farandole, jetée d’une main désespérée vers le bord de la route, s’abattit dans le fossé, et la légère voiture roula à gauche. Gaspard avait lâché les rênes ; il alla tomber à vingt pas. Vincent, relevé en une seconde, fut aux côtés de la jeune femme qui ne bougeait pas ; le cocher accourait en boitant pour dégager sa bête qui se démenait, au risque de se briser.

Ce fut pour Vincent l’affaire d’une minute de soulever Berthe dans ses bras et de la porter à l’ombre ; puis, revenant immédiatement sur ses pas, il prit les coussins de la voiture, les plaça sous la tête de la jeune femme et, avec une anxiété horrible, se pencha vers elle ; elle était toute blanche ; ses beaux cheveux, dénoués, tombaient sur ses épaules, et le châle qui l’entourait faisait comme une auréole. Il la contemplait avec un attendrissement passionné, soudain pris d’un tel respect qu’il n’osait même dégrafer sa jaquette afin de la faire mieux respirer, non il ne pouvait pas, elle lui était sacrée dans cette minute. Avec une douceur infinie il lui dégagea la tête et, tout doucement, lui passa une main tremblante sur le front ; il essaya de lui enlever ses gants, lui frappant dans la paume et retournant entre les siennes ces petites mains inertes ; elle n’avait aucune blessure apparente, et il était persuadé que sa tête n’avait pas porté. Le cocher revenait anxieux et terrifié ; un paysan accouru des champs tenait maintenant Farandole frissonnante et calmée :

— Madame la comtesse, Monsieur, elle est blessée? Seigneur, que dira M. le comte?

— Non, évanouie seulement, je crois ; il faudrait un peu d’eau.

— Je cours chez le garde-barrière.

— Et la jument?

— On la tient ; elle n’a qu’une écorchure au pied ; ce ne sera rien ; maudite bête.

— Vite, Gaspard, un peu d’eau et du vinaigre, si vous pouvez.

Puis, toujours agenouillé, il se pencha vers le pâle visage de la jeune femme ; un léger frémissement y passa tout à coup ; les lèvres se séparèrent pour un soupir douloureux, et des paupières closes deux larmes coulèrent lentement sur les joues.

— Madame!

Il était ivre de bonheur de la voir revenir à elle ; d’un bras amoureux il la souleva légèrement, lui appuyant la tête sur son épaule.

— Ouvrez vos yeux! regardez-moi, regardez-moi!

Elle entr’ouvrit légèrement les paupières, puis, pâlissant de nouveau, laissa retomber son front. Elle avait repris connaissance, cependant, et savait sur quel cœur elle était appuyée ; mais elle était consciente de cela seulement, et trouvait une douceur divine à se sentir mourir ainsi.

— Voilà de l’eau, Monsieur, et du vinaigre.

— C’est bien, versez l’eau dans ce verre.

Et, le portant aux lèvres de Berthe :

— Essayez de boire un peu, Madame.

Elle avala spasmodiquement une ou deux gorgées et ouvrit les yeux tout à fait. Vincent lui faisait respirer le vinaigre, en versant dans le creux de sa main, lui en frottant les tempes et les paumes :

— Vous êtes mieux, n’est-ce pas? Souffrez-vous?

— Non, non.

Et d’un mouvement soudain elle essaya de renouer ses cheveux.

— Tout à l’heure ; ne bougez pas. Là, appuyez-vous contre cet arbre. Respirez-vous un peu mieux?

— Comment se sent Madame la comtesse! demanda le pauvre Gaspard. Je demande bien pardon à Madame la comtesse, mais…

— Bien! bien! Gaspard, dit Vincent d’une voix ferme : personne ne vous blâme ; il n’y a rien de grave, heureusement ; pensez à Farandole ; descendez à Lamarie, on prendra soin de la bête et on viendra relever votre voiture ; vous direz qu’on attelle pour venir nous prendre.

— Non, non, dit Berthe d’une voix faible, je veux marcher.

— Le pouvez-vous?

— Oui, je suis sûre… dans un moment… ; je me sens beaucoup mieux.

— Alors, nous marcherons : cela vaudra mieux pour vous, je crois. Allez, Gaspard, et qu’on ne dise rien au château avant notre arrivée.

— Madame la comtesse est sûre qu’elle pourra marcher?

— Très sûre, Gaspard. Je n’ai eu que peur.

— Buvez encore un peu d’eau, lui dit Vincent, s’asseyant de nouveau à côté d’elle.

Elle tourna vers lui des yeux pleins de larmes :

— Sans vous!

— Je suis bien heureux d’avoir été là ; je donnerais dix ans de ma vie pour traverser encore ces quelques secondes ; je vous ai tenue dans mes bras! sur mon cœur! Le sentiez-vous battre, ce pauvre cœur? Ne me répondez pas ; laissez-moi vous parler, seulement vous regarder.

— Je suis bien ; je peux me lever.

Il lui donna la main ; elle tremblait encore, et voulait rire :

— J’ai l’air d’une folle, avec mes cheveux dénoués.

Il ne répondit pas ; elle aurait voulu qu’il parlât. D’un geste gracieux et assuré, elle tordit ses cheveux et les renoua prestement sur sa tête.

— Dieu, que vous êtes charmante! Vous êtes certaine que rien vous fait mal?

— Non, je n’ai été qu’étourdie.

— Prenez mon bras, appuyez-vous ; aurez-vous la force d’aller jusqu’à Lamarie?

— Parfaitement. J’ai été bien lâche! J’en ai déjà honte.

Elle essayait de se donner un air dégagé.

— Alors, partons ; vous ne connaissez pas les bois de Lamarie, nous les prendrons après la voie ; on descend tout le temps ; cela ne vous fatiguera pas trop.

Il lui retenait toujours le bras sous le sien ; il cria quelques recommandations au paysan qui gardait la voiture renversée.

— Ne regardez pas de ce côté ; au fond, nous sommes tombés d’une façon admirable ; il n’y a eu que Gaspard de vraiment secoué. Venez, partons.

Ils coupèrent à travers la campagne, puis arrivèrent à un petit mur à peine de trois pieds au-dessus du sol.

— C’est la clôture de Lamarie ; elle n’est pas difficile à franchir, comme vous voyez.

Il l’aida, et elle en fit l’escalade sans aucune peine ; elle reprenait courage et confiance. Tout allait bien ; dans dix minutes, ils seraient au château, et ce difficile tête-à-tête finirait…

— Vous allez avoir des petits sentiers très étroits maintenant.

Ils étaient en plein fourré, et le sous-bois épais envahissait les allées à peine marquées ; les grands arbres donnaient une ombre pleine de fraîcheur ; c’était le calme, la verdure, le repos.

— Que c’est joli! Ce petit bois est tout à fait sauvage.

— Oui, et je n’aurais jamais pu vous y amener sans notre accident. Savez-vous que je le bénis, notre accident?

Il lui serrait le bras si fort qu’elle eut un petit mouvement pour se dégager.

— Non, dit-il rudement.

Elle leva les yeux vers lui, un peu étonnée, et fut frappée de l’expression du visage de Vincent : il était devenu soudain tout différent ; les yeux, qui caressaient d’habitude, étaient voilés et brillaient en même temps d’un feu extraordinaire ; il la regardait, la regardait, puis, soudain, la saisissant, il lui renversa la tête sur son bras gauche, et, de sa main droite maîtrisant ses deux mains, il se pencha, farouche, et l’embrassa furieusement sur les cheveux, sur les yeux, sur la bouche ; elle se débattait et parvint à glisser hors de son étreinte ; mais il lui tenait toujours les poignets ; tremblante, affolée, elle murmura :

— Comment osez-vous?

— Comment j’ose? Mais j’ose, parce que je vous aime, et que tout m’est égal, et qu’il n’est plus question de respect ni de rien, car vous m’aimez aussi, et que je veux, entendez-vous? je veux faire passer dans votre cœur une étincelle du feu qui brûle le mien, parce qu’il n’y a de bon sur cette terre que l’amour, parce que en dehors de cela il n’y a rien, rien… entends-tu!

Et, pendant qu’elle tordait ses mains pour se dégager, violemment rejetée en arrière pour échapper à ses caresses, il la reprenait dans ses bras, et sans l’embrasser cette fois, la regardant seulement et maintenant sa tête tout près de son visage, plongeant ses yeux ardents dans les siens.

Elle le regardait, elle aussi, éperdue et fascinée, pour la première fois, elle voyait cette expression sur un visage d’homme, que le désir rend sauvage, il lui faisait peur, il la dominait, elle se sentait sans forces ; et elle éprouvait une sorte de vertige, épouvantée et attirée à la fois. Il la regarda longtemps sans rien dire, la respiration saccadée, la poitrine haletante ; puis, à genoux soudain, la repoussant, il se jeta devant elle et s’inclinant pour baiser ses pieds :

— Pardonnez-moi, pardonnez-moi!

Elle éclata en sanglots.

— Non, ne pleurez pas, pardonnez-moi ; si vous saviez ce que je vous aime en ce moment, et la force qu’il me faut! N’est-ce pas, vous me pardonnez?

Il s’était relevé et l’enveloppait dans ses bras ; mais ce n’était plus l’étreinte brutale d’un moment auparavant ; elle s’y abandonna sans crainte.

— Ne parlez pas ; vous m’aimez aussi un peu, n’est-ce pas? Vous avez un peu pitié de moi? Dites oui, dites que vous avez pitié de moi.

Elle inclina la tête, heureuse, étourdie, rassurée. Il avait son pardon ; il n’en voulait pas plus ce jour-là ; il ne voulait pas qu’elle pensât plus tard qu’il avait profité de son trouble ; il la sentait sienne.

Elle s’apaisa, et, quand la crise fut passée, il lui prit le visage entre ses deux mains et, la contemplant avec une câlinerie enveloppante :

— Ne pleurez plus, souriez-moi.

Et il posa sur ses cheveux le plus léger baiser, une de ces caresses qui n’effarouchent pas et qui perdent tout aussi sûrement.

Elle avait repris son bras et ils marchaient plus vite maintenant ; ils arrivèrent à la pelouse du tennis, et bientôt au perron ; Il la précéda et la fit asseoir dans la grande bibliothèque vide :

— Je vous envoie ma sœur Hortense ; adieu pour aujourd’hui : je vais être de trop.

Cinq minutes plus tard, non seulement Mme de Comballaz, mais Mme de Mottelon et Mme Le Barrage entouraient la jeune femme ; toutes trois remplies de la plus tendre sollicitude. On la fit s’étendre sur la chaise longue dans le petit salon de Mme de Mottelon. La réaction commença ; elle avait été trop violemment émue ; parfaitement rassurée maintenant, elle se sentit incapable d’un effort et ferma les yeux.

— Pauvre chère femme, quelle terreur elle a dû avoir! répétait Mme de Mottelon en lui prodiguant tous les soins nécessaires.

Eau sédative, éther, sels anglais étaient mis tour à tour en réquisition.

— Défais sa robe, Edmée, elle étouffe. Oui, ma chérie, ce n’est rien. Quel bonheur que Vincent se soit trouvé là!

Une légère rougeur revint aux joues de Mme de Rollo ; elle se souleva et s’efforçant :

— Il faut que je me lève, que je parte ; maman serait trop épouvantée.

— On ira l’avertir.

— Non, je ne veux pas ; cela ne sera rien ; je vous en prie, qu’on attelle.

— J’irai avec vous, dit Mme de Mottelon.

— Non, Madame, non.

— Si, je le veux absolument. Hortense, ma chère fille, prends la peine de donner les ordres : le coupé, nous serons mieux, et qu’on attelle ma vieille Étoile, qui ne bronche jamais… ; tout de suite, il ne faut pas que notre chère Mme d’Épone s’effraye. Je vais m’habiller ; faites-lui prendre encore un peu d’éther ; elle est déjà mieux.

Et, toute contente, Mme de Mottelon l’embrassa affectueusement et fut touchée des tendres baisers qu’elle reçut en retour.

 
CHAPITRE XIII
Quand la voiture de Mme de Mottelon parut en haut de l’allée du Grez, Mme d’Épone commençait à être fort inquiète. Elle avait épuisé toutes les suppositions qui pouvaient expliquer naturellement l’absence prolongée de sa fille et elle se préparait à faire monter à cheval un homme d’écurie et à l’envoyer en reconnaissance à Bretoncelles. La vue de sa fille aux côtés de Mme de Mottelon lui fut un choc et elle comprit que quelque chose d’insolite s’était passé ; mais Berthe était là et le soulagement fut immédiat et extrême. L’excellente Mme de Mottelon fit, avec sa douceur pleine de distinction, le récit de ce qui était arrivé et épargna à la jeune femme la moindre explication. Le rôle providentiel de Vincent ne fut pas atténué, bien au contraire, et Mme de Mottelon ne pouvait assez s’extasier sur l’incroyable bonne fortune qui l’avait amené ce matin-là à la gare de Bretoncelles.

— Je vous conseille, dit-elle pour finir, de faire coucher cette jeune femme, qui, malgré tout ce qu’a dit mon fils, a été jetée très fortement hors de la voiture ; elle n’a rien de cassé, Dieu soit loué! mais elle aurait un peu de fièvre, que cela ne m’étonnerait pas.

Et ayant ainsi rempli en entier son devoir d’amitié, la vieille dame, malgré toutes les instances de Mme d’Épone, voulut retourner à Lamarie pour déjeuner :

— On l’a retardé d’une heure, je vous assure, et, si vous avez besoin de regarder votre fille, moi il faut que j’aille m’occuper de mon fils : lui aussi a failli se casser la tête. Il n’y a pas à me remercier ; mes filles viendront tantôt demander des nouvelles, et demain nous n’y penserons plus ; mais M. votre gendre fera bien de se débarrasser de Farandole ; il ne faut pas de bêtes de ce genre-là à la campagne ; ma vieille Étoile pourrait envisager un troupeau d’éléphants que cela lui serait parfaitement indifférent.

Berthe était épuisée, en effet, et, Mme de Mottelon partie, elle ne résista pas aux prières de sa mère et se laissa mettre au lit ; elle avait un besoin impérieux de paix, de silence, de recueillement ; parler lui aurait été un effort insupportable ; les soins de sa mère, si doux, si silencieux, lui faisaient un bien extrême.

Qu’il ne soit plus question de ce vilain accident, avait dit Mme d’Épone ; tu es là saine et sauve, il n’y a plus qu’à oublier ta frayeur et tu vas essayer de dormir ; je serai dans ma chambre, tu n’auras qu’à appeler. Chonchon s’amuse, tout est bien chez toi ; dors pour que Raymond ne nous gronde pas trop au retour.

Et les stores baissés firent un jour discret.

Elle n’aurait pu dormir, la pauvre Berthe. Dès qu’elle fut seule et se sentit à l’abri de tout regard inquiet, elle ouvrit grands ses yeux bruns qui brillaient d’un éclat inusité ; un feu ardent semblait courir dans ses veines, sa tête brûlait et très assurément elle devait avoir la fièvre que Mme de Mottelon avait annoncée. Il lui semblait qu’elle venait de traverser un rêve extraordinaire et inouï ; elle frissonnait, elle tremblait, une rougeur ardente lui montait au visage.

Là, devant elle, tout près, elle croyait voir Vincent, et ses yeux si étranges, si fous, si terribles, dont le regard l’avait fascinée ; elle se sentait brûlée par ses lèvres sur ses lèvres ; une mortelle volupté lui montait au cœur, et un désir impérieux d’éprouver encore cette ivresse ; c’était comme une vie nouvelle ; jamais, dans les yeux de Raymond, l’amour n’avait allumé qu’une sorte de griserie tendre ; l’amour, douloureux à force d’être intense, lui était apparu pour la première fois. Cette seconde était passée et ne reviendrait plus, il faudrait le fuir, et, rendue à elle-même, elle éprouvait une honte atroce à la pensée de revoir Vincent. Elle! elle! elle! avait été tenue dans ses bras! et elle avait à peine lutté! elle regrettait pourtant lâchement de ne pas lui avoir rendu son baiser, et sentait en même temps que cela lai aurait été impossible : elle l’aimait, oui, cela ne faisait, hélas! plus de doute pour elle ; elle se disait à voix basse : « C’est la passion, cela ; oui, c’est la passion, c’est l’amour ; » et le son seul de ce mot lui faisait clore ses paupières et presque défaillir ; il avait raison ; elle n’avait jamais connu l’amour : Oh! si elle l’avait rencontré, lui, étant libre!

Cela aurait pu arriver puisqu’elle n’avait que vingt-trois ans ; on l’avait mariée avant l’éveil de son cœur, et elle pleurait ; elle pleurait avec cet égoïsme de la jeunesse, qui veut sa part de la vie et du bonheur, et elle ne l’aurait jamais! Elle pouvait, là, seule, se laisser aller à des pensées folles, criant aussitôt une prière de pardon, mais jamais elle ne serait coupable, jamais plus il ne la verrait faiblir ; elle se défierait maintenant, elle serait fière… Oh! quelle tristesse ; elle entendait le galop éperdu de Farandole, elle éprouvait l’angoisse qui l’avait étreinte, et elle se sentait serrée dans ses bras. Il n’y avait rien au-dessus de ce qu’elle avait éprouvé, rien que la mort!

Pour la première fois le : « Je meurs! », qui est le cri suprême de la volupté, lui vint à l’esprit ; elle ferma ses yeux, les cils battants, les narines frémissantes ; puis, soudain, avec la rapidité de l’éclair, elle pensa à sa mère, à sa fille, et enfin, à Raymond! elle le plaignait, mais elle plaignait surtout Vincent, se figurant qu’il devait souffrir. « Oh! comme il va souffrir! » Elle était si naïve, elle le croyait ; elle avait bien pitié de lui et ne pensait à elle-même que longtemps après.

Les heures passaient, non pas lentement, mais avec une rapidité extraordinaire ; sans un seul arrêt de sa pensée, un seul apaisement de violence de ses émotions. Deux fois, elle avait entendu le pas léger de sa mère, et, deux fois, elle avait fermé les yeux ; elle voulait rester avec sa chimère.

Enfin, trois heures sonnèrent, et elle appela. Mme d’Épone fut auprès d’elle en une seconde, suivie de Sabine, qui venait voir comment allait la tête de sa petite maman, et lui frotta le front de ses doigts potelés ; avec elles, la réalité sembla revenir ; on donna du jour, et l’air embaumé d’un après-midi d’août entra dans la chambre. Berthe poussa un soupir :

— Je suis bien, dit-elle en souriant doucement ; je vais me lever.

Elle éprouvait un besoin impérieux de secouer ses hallucinations, d’être elle. Mme d’Épone la regarda avec son beau visage marmoréen qui savait sourire, même dans l’angoisse.

— Tu as raison ; Sabine et moi nous irons au devant de ton mari ; je veux qu’il soit rassuré avant d’arriver ici.

Berthe la remercia.

— Oui, et je t’en prie, ma chère maman, dis-lui bien que je n’ai rien du tout : je n’ai eu que peur.

— C’était assez naturel.

Malgré toutes les précautions oratoires de sa belle-mère, Raymond de Rollo fut épouvanté d’apprendre le danger que sa chère femme avait couru. Le pauvre garçon bénissait Dieu de la présence de Vincent, ne songeant guère quelle blessure mortelle son bonheur avait reçue ce jour-là. A son gré, il n’arrivait pas assez vite chez lui. En retrouvant Berthe, il se livra sans contrainte aux démonstrations de joie que son cœur lui suggérait : prenant et reprenant sa femme dans ses bras, la tenant à distance pour la mieux voir, et lui demandant pardon du péril auquel il l’avait exposée :

— C’est ma faute, c’est moi qui me suis laissé prendre par Farandole!

A dîner, il fallut déboucher du Champagne et boire avec enthousiasme à la santé de Vincent de Mottelon. En vain, Berthe avait demandé deux ou trois fois qu’on ne parlât plus de tout cela, et sa mère, la voyant pâlir, s’était jointe à elle ; mais il était impossible de modérer la joie bruyante de Raymond ; il répétait :

— Puisqu’elle est saine et sauve, laissez-moi au moins être content.

— Mais elle a été très secouée, bouleversée.

— Bah! elle n’est que plus jolie.

Et il regardait sa femme avec des yeux amoureux.

 
CHAPITRE XIV
Vers minuit, Mme d’Épone fut surprise d’entendre à sa porte la voix de son gendre. En un moment elle eut passé une robe de chambre et répondu à son appel.

— Qu’est-ce qu’il y a?

Le pauvre Raymond avait l’air consterné.

— C’est Berthe qui, depuis une heure, a une crise de nerfs. Je ne sais plus que faire.

— C’est bien, je viens.

Et Mme d’Épone le suivit d’un pas ferme dans la chambre de sa fille.

Elle était couchée, le visage tout pâle et suffoquée encore de sanglots intermittents. Sa mère s’approcha, lui mit la main sur le front, et, d’une voix très calme, se tournant vers Rollo :

— Me permettez-vous de l’emmener dans ma chambre? Elle se mettra dans mon lit et, si elle est malade, je veillerai près d’elle : il est inutile que vous passiez la nuit sur pied.

— Mais je ne veux pas la quitter ; on peut aller chercher un médecin.

— Pourquoi faire? Il ne me dira rien que je ne sache parfaitement. Permettez-moi de la soigner à mon idée : elle a été bouleversée ; ceci est la réaction.

Berthe s’était soulevée sur ses oreillers, et soudainement calmée :

— Oui, c’est cela ; de cette façon j’aurai maman près de moi sans la fatiguer.

— Alors, moi, je ne suis bon à rien? dit Raymond, non sans tristesse.

— A rien, mon très cher, répondit gaiement Mme d’Épone ; les hommes ne s’entendent pas à être gardes-malades ; c’est déjà assez de les soigner sans qu’ils s’en mêlent pour leur compte.

Établie dans le lit de sa mère, Berthe tendit la main à son mari :

— Bonsoir, Raymond, ne te tourmente pas.

— Bonsoir, ma femme.

Il se pencha et l’embrassa, et se tournant vers Mme d’Épone :

— Vous me promettez de m’appeler?

— Oui, si elle était malade ; mais elle ne le sera pas. Allez dormir.

Elles restèrent seules. Mme d’Épone s’approcha du lit et prit la main de sa fille :

— Dors, dit-elle d’un ton de commandement.

— Et toi, maman?

— Je dormirai tout à l’heure.

La jeune femme ne répondit pas ; elle continua à tenir cette main qu’elle sentait comme une tendre protection ; elle ferma les yeux, et, ses beaux cheveux cendrés épars sur ses épaules, elle parut, aux yeux de sa mère, comme l’enfant d’autrefois. Et les yeux de cette mère la regardaient, lisant dans son cœur à travers ses paupières fermées.

Ce qu’il y a de sublime dans l’amour maternel, c’est que le droit de souffrir dure autant que la vie ; une enfant vous quitte, fonde une nouvelle famille ; mais les douleurs et les fautes de cette enfant touchent toujours directement la mère. Mme d’Épone, qui, parfois, s’était dit, avec une lassitude tranquille de vivre, que sa tâche de mère était finie, sentait, cette nuit-là, que cette tâche commençait seulement. Jamais sa fille n’avait eu plus besoin d’elle ; c’était sa fille, la chair de sa chair ; mais c’était aussi celle de celui qui avait aimé l’amour plus que son devoir, plus que son honneur, plus que son enfant. Elle déchiffrait tout ce qui s’était passé depuis le matin dans le cœur de Berthe, et cette crise de nerfs, au moment où son mari entrait dans leur chambre commune ; elle avait vu le regard de joie et de délivrance avec lequel sa fille avait accepté la proposition de passer la nuit auprès d’elle. C’était bien pour aujourd’hui ; mais demain! Elle n’osait parler ; elle n’osait lui dire :

— Crie, pleure dans le cœur de ta mère ; elle te plaindra, elle t’aimera, elle te défendra.

Oui, la défendre, la défendre contre elle-même, contre son propre cœur, contre les lâchetés de ceux qui aiment! Sauver son bonheur, l’édifier une seconde fois, et sur des bases plus durables!

Elle tenait sa main fine et charmante entre les siennes, d’une étreinte ferme et dominatrice ; non, elle ne relâcherait pas cette étreinte. Elle pensait à sa chère petite Sabine ; sûrement, Berthe y penserait aussi! Mais cela même ne la rassura pas : elle avait trop aimé elle-même pour ne pas mesurer les exigences impérieuses de la passion, et elle savait qu’il y avait eu des heures désespérées de sa vie pendant lesquelles la pensée de sa fille ne l’avait pas consolée.

Si sa fille aimait ainsi! sa fille qu’elle avait crue heureuse! Et n’avait-elle pas, en effet, une vie douce et enviable?

Berthe, apaisée, rapprochait sa tête de la poitrine maternelle avec le mouvement de l’enfant qui veut s’y cacher ; elle essayait de ne plus penser, de retrouver le calme. De temps en temps elle, entr’ouvrait les yeux pour regarder le visage de sa mère ; à la lumière incertaine que donnait la veilleuse, il paraissait tout blanc et pâle avec une sorte de majesté solennelle ; las yeux bruns brillaient d’un feu sombre ; une expression d’infinie tristesse et de force patiente s’y lisait en même temps. Berthe se murmurait dans le fond de son cœur : « comme elle » et se serrait plus fort dans cette étreinte qui l’enveloppait et la défendait. Enfin, Mme d’Épone l’embrassa, et répéta :

— Dors, mon enfant, dors.

Et cette voix agit sur la jeune femme comme aux jours de son enfance ; avec un long soupir, elle laissa retomber sa tête, et bientôt sa respiration calme apprit à sa mère que le sommeil réparateur était venu. Alors, seulement, la mère laissa couler ses larmes.

 
CHAPITRE XV
Vincent avait éprouvé la plus désagréable impression en trouvant, l’attendant sur sa table, deux enveloppes ; l’une contenait une invitation officielle à dîner chez les Legay ; l’autre, un joli billet de Mme de Canillac qui, en quelques phrases, d’une élégante coquetterie, priait Vincent de ne pas refuser la convocation ; elle espérait, en outre, que son aimable voisin viendrait lui rendre compte, lui-même, des petites commissions dont elle l’avait chargé. Cette lettre déplut souverainement à Vincent ; d’abord, parce qu’il avait mille autre pensées dans la tête, et ensuite, parce que, bien qu’il fût ami d’une flirtation de bon goût, tout ce qui ressemblait à une amorce l’exaspérait. Il se repentit vivement de la faiblesse qu’il avait montrée ; il comprit qu’elle avait été regardée comme une déclaration à laquelle on était pressé de répondre ; il était fort décidé à dissiper cette illusion et à ne permettre à aucune équivoque de s’établir, car, à l’heure actuelle, il ne voulait à aucun prix exciter la moindre jalousie chez Berthe ; il avait conscience qu’il fallait des ménagements infinis, et que, en la froissant après le moment d’abandon qu’elle avait eu, il perdrait tout. Il importait plus que jamais de la traiter comme une chose sacrée et d’endormir tout à fait ses craintes.

Il se rendait parfaitement compte qu’une femme comme Mme de Rollo prenait tout au sérieux et qu’elle se regarderait comme mystérieusement liée à lui par le baiser qu’il lui avait donné ; il était de la première importance de la persuader qu’aucune autre femme n’existait dorénavant pour lui ; comme, en effet, pour le moment, c’était la vérité ; car, depuis qu’il l’avait tenue serrée dans ses bras, dans une angoisse partagée, qu’il avait écouté de si près battre son cœur éperdu, et lu dans des yeux, auxquels la terreur ôtait la force de mentir, qu’il était aimé, il se sentait, lui aussi, vraiment épris. Il devinait ce que serait l’amour pour cette nature si vivante et si tendre, et, sans la moindre pitié, il ne pensait qu’à prendre pour lui seul ce cœur de femme, trouvant une sorte de volupté cruelle à la pensée de ce qu’elle devrait briser pour être à lui. Tous les obstacles, il les voyait et ils enflammaient son amour. Incrédule et fataliste, il se disait, en fumant cigarette après cigarette, que nul n’échappe à sa destinée et qu’il faudrait être fou pour perdre une pareille occasion ; il était fort résolu que rien de pareil ne lui arriverait.

Mme de Mottelon mettait la discrétion au premier rang des bienséances ; aussi elle comprit fort bien son fils, lorsqu’on lui demanda qu’on ne répandît pas plus que de raison le récit de l’accident :

— Réduisons-le aux plus simples proportions, ou d’ici huit jours on racontera que j’ai arrêté quatre chevaux emportés, et ces sortes de récits contrarieraient assurément Mme de Rollo.

Mme de Comballaz fut, pour des raisons identiques à celles de Mme de Mottelon, exactement du même avis. Quant à Mme Le Barrage, elle réclama le droit d’en parler seulement à la principale intéressée.

— Vincent ne veut pas être un héros ; moi, il me plaît assez qu’il le soit ; Mme de Rollo ne dira pas non, j’en suis persuadée.

— Ma chère, mon héroïsme a consisté à me tirer d’affaire le mieux possible.

Mais ils avaient tous compté sans la reconnaissance de Rollo ; ce fut lui qui mit le feu aux poudres. Il n’attendit que d’être rassuré sur l’état de Berthe pour se mettre dès le matin en campagne ; il fallait envoyer un exprès aux Fontanieu pour les tranquilliser si quelque bruit fâcheux leur était parvenu ; il fallait soulager son cœur, en allant à Lamarie, embrasser ce brave Vincent. En route, il s’arrêta chez les Legay avec l’intention d’y laisser un bulletin rassurant ; mais sa vue (il avait été signalé par une des demoiselles Legay) fit descendre Mme de Canillac elle-même, qui l’écouta avec une tendre sympathie et obtint tous les détails qu’elle voulut.

Arrivé à Lamarie, il eut un vrai chagrin de ne pas rencontrer Vincent, malgré l’heure matinale ; mais il fut admis chez Mme de Mottelon, et il présenta des remerciements proportionnés à l’importance de l’événement. Mme de Comballaz et Le Barrage eurent comme sœurs la même visite, et Rollo se répéta avec satisfaction, trouvant une vraie joie à manifester ses sentiments et à exprimer d’une façon solennelle son désir de rencontrer une occasion qui lui donnât le moyen de prouver sa gratitude. Il ne partit pas sans la promesse que tout le monde viendrait au Grez ce jour-là. La bonne Mme de Mottelon s’attendrit en parlant de ce cœur d’or, et força ses filles à convenir qu’il ne manquait pas de braves gens sur cette terre.

Rollo était si heureux, qu’il eut une vague idée de faire tirer des feux de Bengale et fut fort étonné quand Mme d’Épone l’engagea à se modérer, même dans le bonheur, et à parler de tout cela le moins possible à Berthe.

— Elle a eu un ébranlement nerveux très violent, il faut absolument éviter d’en évoquer le souvenir.

Le pauvre Rollo, désappointé, la crut cependant sur parole, et, plein de tendresse, de sollicitude, il accabla sa femme d’attentions silencieuses ; en se levant de table, après déjeuner, il lui passa son bras sous le sien, lui caressant la main avec douceur. Jamais il n’avait plus senti combien sa femme lui était chère et précieuse ; il brûlait d’envie de le lui dire ; mais il craignait de désobéir à sa belle-mère. Il essaya de l’amuser comme on divertirait une enfant, parlant de leur prochaine fête ; elle entra dans tous ses projets avec un intérêt apparent, et lorsque, avec une grâce aimable à laquelle il ne vit rien de forcé, elle lui offrit son café, il la regarda avec admiration.

— Tu as très bonne mine, ce matin, et tu seras tout à fait jolie pour le dîner de dimanche.

— Quel dîner?

— Chez les Legay, car nous acceptons, n’est-ce pas? Mme de Canillac m’a dit qu’on comptait absolument sur nous.

— Tu l’as donc vue?

— Oui, ce matin ; je suis allé les rassurer ; ils t’aiment beaucoup.

— Quelle drôle d’idée!

Le pauvre Raymond n’eut pas la moindre divination du tort qu’il venait de se faire. La pensée « il coquette bien avec une autre » avait changé soudain les dispositions de Berthe. Elle s’était levée si fermement décidée à tout ignorer, sauf son mari, et elle n’avait pu se défendre de lui savoir gré de l’affection profonde qu’il montrait si clairement ; cependant, elle s’accrocha avec plaisir à l’idée de lui trouver un tort, si léger qu’il fût, assez perspicace cependant pour comprendre qu’il serait ridicule de montrer de la jalousie, n’en ayant pas en réalité, mais cherchant à en avoir. Comme il vit que le sujet de Mme de Canillac ne paraissait pas lui plaire, il annonça, pour faire diversion, la visite des Mottelon.

Elle devint toute pâle ; sa mère, qui s’en aperçut, dit aussitôt :

— Je suis persuadée que nous ferons plaisir à M. de Mottelon en ne l’accablant pas de notre reconnaissance ; à votre place, Raymond, je ne lui dirais rien ou un mot à vous deux ; ces sortes de compliments sont bien embarrassants à recevoir en public.

— Comment, vous croyez? Mais je paraîtrais d’une ingratitude horrible : je lui dois peut-être la vie de ma chère femme.

Et il étendit les bras vers Berthe.

— Je suis de l’avis de maman, et c’est encore plus ennuyeux pour moi : c’est un souvenir qui m’est très désagréable.

Le reste de l’après-midi se passa pour Berthe dans une agitation d’âme extraordinaire ; il lui semblait qu’elle allait mourir de confusion en revoyant Vincent. Sa mère lui avait conseillé doucement d’aller se reposer et lui avait procuré ainsi cette liberté entière dont elle avait besoin. Son cœur battait à l’étouffer, et ses jambes fléchissaient, lorsqu’elle alla à la rencontre des Mottelon ; mais, dès qu’elle les vit tous, son courage et son aplomb lui revinrent comme par enchantement. Elle regarda Vincent, si respectueux et discret, comme elle aurait regardé un étranger ; il lui semblait soudain que tout ce qui s’était passé tenait du domaine des rêves, et que seule, la vérité vraie était Mme de Rollo entourée de son mari et de sa mère, absolument protégée contre tous les entraînements possibles. Rien dans les manières de M. de Mottelon n’était pour la troubler ; lui aussi avait évidemment oublié : il ne cherchait pas son regard, sa poignée de mains fut cordiale, sans réticences. Elle respirait ; on ne parla que de choses banales, du temps, du goûter, du costume de Mme Le Barrage, de la robe qu’on mettrait pour aller dîner chez les Legay. Mme Le Barrage, très au courant de tout ce qui se passait dans le voisinage, annonçait qu’on allait manger des plats extraordinaires, Mme Legay ayant commandé les spécialités les plus recherchées à Paris.

— Et tout cela, c’est en l’honneur de Vincent.

On se récria.

— Parfaitement ; c’est M. Gendre, numéro deux. Moi, ce qui me fera plaisir dans ce mariage, c’est la parenté avec Antonin ; tu l’inviteras souvent, n’est-ce pas, Vincent? Et puis j’aime le papa.

Mme Le Barrage fit la plus la plus jolie grimace du monde en voyant entrer, comme elle parlait encore, Mme Legay, ses filles et son mari ; car, pour la circonstance, on l’avait amené, lui aussi. Les dames se précipitèrent avec empressement vers Mme de Rollo, l’accablant des expressions de leur joie ; le bon Rollo écoutait, le visage ouvert et rayonnant, incapable de discerner une note fausse, même lorsque Mme de Canillac répétait en clignant ses yeux :

— Quel bonheur que M. de Mottelon se soit trouvé là!

Elle le regardait et elle regardait Berthe avec une curiosité méchante. « Ils sont bien froids, il y a quelque chose, » se dit-elle, et elle recommençait, demandant des détails :

— Comment? la voiture s’est renversée tout à fait!

— Tout à fait.

— Ah! mon Dieu! que vous avez dû avoir peur!

— Je ne sais pas, ayant eu l’agrément de perdre connaissance.

— Vraiment, et il n’y avait personne?

— Oh si! des paysans et la femme du garde-barrière ; nous avons été très bien secourus.

C’était Vincent qui parlait.

— Voyez-vous, Madame, quand vous aurez envie d’un petit emballement, il faut vous adresser à moi ; on en sort la vie sauve.

Il la dévisagea assez hardiment, décidé à faire cesser un interrogatoire qui devenait ridicule et que Mme Legay, sans la moindre malice, soulignait en le répétant à haute voix à son mari, absolument comme si le pauvre homme ne comprenait que quand elle parlait ; ce truc ingénieux pour le faire entrer dans la conversation ne la faisait pas marcher plus vite.

Mme Le Barrage ne se piquait pas de politesse avec les gens qui l’ennuyaient : elle essayait d’accaparer à elle seule Mme de Rollo, laissant à Mme d’Épone et au scrupuleux Raymond, qui se mettait en frais avec une sincérité entière, le soin d’entretenir les Legay.

— Est-ce que vous ne demanderez pas une médaille de sauvetage? disait Mme de Canillac entre haut et bas à Vincent.

— Pas cette fois, j’attends une autre occasion ; voulez-vous me la procurer?

— Non, car tous les avantages me paraissent pour vous : le rôle de Mme de Rollo n’est pas brillant, malgré tout.

— Et voyez comme je suis modeste!

— Je ne vous crois pas modeste le moins du monde.

Vincent trouva qu’il convenait d’enlever l’air de mystère à leur entretien, et, élevant un peu la voix, il s’adressa à Mlle Céleste, qui, correctement sanglée dans un costume de foulard bleu, le visage couvert de poudre de riz, l’air naïf et interrogateur, regardait dans le vide avec une petite mine surprise qui représentait l’innocence :

— Est-ce que vous me croyez modeste, Mademoiselle?

Incertaine de ce qu’il fallait dire, la jeune fille éclata d’un rire forcé, qui ne signifiait rien et servait à tout, car on pouvait l’interpréter comme on voulait, elle le termina par un « Monsieur » qui semblait supplier qu’on la ménageât ; en même temps ses petits yeux éveillés semblaient solliciter qu’on l’interrogeât.

Vincent pensait qu’il s’était lancé là dans un bien sot badinage, et ce fut avec un vrai soulagement qu’il vit paraître les nouveaux visiteurs que le bruit de l’événement faisait accourir au Grez.

Les premières personnes furent les demoiselles de La Vergne qui avaient fait le mariage Canillac ; elles se croyaient invariablement tenues de regarder Vincent avec extase, parce qu’elles l’avaient connu lorsqu’il portait des jupes ; on aurait pu croire, à leur étonnement et à leur jubilation, qu’il était le premier qui eût accompli le prodige de passer de l’enfance à l’âge d’homme, et elles avaient pour Raymond des sentiments identiques d’admiration attendrie, ayant été témoins pour lui du même phénomène ; aussi elles se trouvaient le droit d’entourer avec effusion Berthe de leurs bras, et, de fait, se réjouissaient du fond de leur bon vieux cœur. Elles furent bientôt suivies du curé et de plusieurs autres voisins de moyenne importance, et, enfin, apparut M. de Fontanieu, venant au nom de sa femme prendre des nouvelles. Raymond, sans avoir la plus lointaine idée de l’énervement qu’il causait à sa femme, accueillait tout le monde et chacun, avec une reconnaissance joyeuse et bruyante. Mottelon avait fini par sortir dans le parc pour se dérober aux ovations qu’on lui prodiguait ; il se contenta de rentrer pour avertir sa sœur que leur voiture était prête, et, dans le remue-ménage que provoqua ce premier départ, qui devint le signal général de la dispersion, il s’approcha de Berthe, et, leurs mains se rencontrant dans le mouvement simultané d’éloigner une chaise, la jeune femme sentit un billet glisser dans la sienne qui se referma lentement ; personne ne le regardait : Mme Legay était en train de réitérer pompeusement et personnellement ses invitations à chacun. Mme de Canillac avait accaparé Rollo pour échanger au moins quelques mots d’affectueux badinage, les deux demoiselles de La Vergne prenaient congé de Mme d’Épone. Berthe, à son tour, s’avança pour recevoir les adieux. Vincent pressait sa sœur, on se saluait, on se promettait de se revoir et quand, la dernière personne partie, Raymond rentra au salon en se frottant les mains de l’air d’un homme parfaitement heureux, il fut surpris de ne pas retrouver sa femme. Heureusement qu’au même instant la petite tête de Sabine apparaissait à une des portes-fenêtres ; elle courut à lui, et aussitôt juchée sur son épaule, le bruit des rires éclatants de l’enfant et le pas lourd du père qui galopait retentit dans la maison devenue tranquille.

— Hop, hop, criait Sabine, allons voir maman.

Et, à grandes enjambées, Raymond escalada l’escalier. On frappa bruyamment à la porte de la maman, elle s’ouvrit, et l’enfant toute fière et heureuse, jetant un de ses bras autour du cou de sa mère, sans cesser, cependant, d’entourer de l’autre celui de son père, se pencha pour être embrassée, et dans ce mouvement qui rapprochait étroitement leurs trois têtes :

— Et moi aussi, dit aussitôt Raymond.

Et, pendant que la fille embrassait une joue, le mari embrassait l’autre ; mais se reculant aussitôt effrayé :

— Comment? tu pleures! cria le pauvre garçon.

— Ah! j’ai mal aux nerfs.

Et se jetant sur un fauteuil, la jeune femme éclata en sanglots ; pendant que Sabine atterrée se mettait à l’imiter, Raymond, de sa voix forte, appelait Mme d’Épone.

 
CHAPITRE XVI
La soirée fut triste ; décidément l’ébranlement nerveux de Berthe avait été grand ; elle ne put, malgré ses efforts, reprendre son entrain, et Raymond était l’homme du monde le plus incapable de cacher ou de surmonter un chagrin ; il fit sans sa bonne humeur accoutumée sa partie de bésigue avec sa belle-mère, qu’il ne trouvait pas, à son gré, assez inquiète de Berthe ; il aurait, lui, voulu faire venir immédiatement un médecin de Rouen, car l’avoir vue pleurer l’avait bouleversé ; jamais pareille chose n’était arrivée dans leur vie heureuse, et il en restait atterré. Berthe prolongea plus que d’habitude sa station auprès du lit de Sabine ; il avait fallu la consoler, elle aussi, et, tout en s’endormant, elle levait de temps en temps une petite main qu’elle passait doucement sur le visage de sa mère, pour s’assurer qu’il était bien sec. Enfin, la petite main vigilante retomba et resta immobile ; le sommeil complet était venu. Berthe posa longuement ses lèvres sur cette petite menotte, y cherchant l’apaisement à l’agitation douloureuse de son cœur, puis, doucement, elle se leva et descendit : mais elle n’alla pas s’asseoir à sa place habituelle. Le soir, au Grez, on laissait toutes les portes ouvertes sur le hall bien éclairé, et elle se mit à marcher de long en large dans la vaste pièce ; elle avait lu, elle avait relu le billet de Vincent ; rien dans ces lignes qui puisse l’effaroucher ; au contraire. Il l’assurait d’une affection toute de respect et de dévouement ; il implorait seulement sa confiance qui lui prouverait qu’il avait son pardon ; il le demandait, ce pardon, avec une humilité, une douceur, une tendresse passionnée ; mais pas un mot qui donnât au cœur de Berthe cette brûlante secousse qu’elle avait ressentie dans les bois de Lamarie. Elle était consolée, presque réconciliée avec elle-même, elle rêvait, elle pouvait rêver, sans remords, à cette amitié idéale qui ne déroberait rien à ses devoirs, et tout au fond de son cœur, dans cette lie qui repose au fond du meilleur, du plus pur, naissait un regret féroce de ne plus devoir entendre ces ardentes paroles, de ne plus échanger ces regards qui l’avaient laissée éperdue ; elle froissait la lettre avec une sorte de colère rancunière, pendant que du bout des lèvres elle se murmurait : « Il est bon, il est bon, il ne veut pas troubler mon repos », et la même voix perfide et tentatrice lui demandait s’il n’était pas des choses plus douces que le repos! Puis, de nouveau elle sentait la main de son enfant caressant son visage, et, soudain, la terreur de l’abîme passait sur son âme, une rougeur ardente couvrait ses joues, et elle cherchait des yeux Raymond et surtout sa mère ; elle était là, si belle dans le noble repos de son visage sérieux, si jeune encore avec ses cheveux magnifiques dont la lumière faisait miroiter les ondes noires ; elle était là, et bien qu’elle fût entourée de ses enfants, Berthe comprit qu’elle était bien seule ; nul cœur auquel elle pût s’ouvrir, car on ne confie pas ses peines à son enfant, on lui prend les siennes. Elle pensait aussi à son père, cherchant à se l’imaginer, se demandant comment il avait pu préférer une autre à cette créature admirable qui était sa mère ; elle avait comme l’épouvante d’être sa fille. Si elle allait lui ressembler! oh! non, ce serait trop horrible! Et comme pour s’engager vis-à-vis de ses devoirs, d’un mouvement du pouce elle pressait violemment son alliance sur son doigt, l’enfonçant dans la chair à laisser un sillon profond. Aussi noblement résolue, ce fut un long baiser qu’elle donna à sa mère en la quittant pour la nuit.

— Tu es tranquille, n’est-ce pas, ma fille?

— Oui, maman ; et elle ajouta plus bas : et toi aussi?

Alors, silencieusement, Mme d’Épone lui traça sur le front la petite croix qui était, dans son enfance, sa bénédiction du soir, et Berthe émue baisa cette main chérie, si puissante dans sa faiblesse.

 
CHAPITRE XVII
Son dîner procurait à Mme Legay une agitation délicieuse ; elle était une de ces bourgeoises économes avec générosité, et elle ne comprenait pas, dès qu’on se mêlait de faire les choses, qu’on ne les fît pas bien ; elle n’avait jamais eu du monde à dîner, sans que ce monde fût content. Fine connaisseuse gastronomique, elle savait les meilleurs morceaux et où se les procurer, elle était au courant de toutes les spécialités, et ne marchandait pas, pour peu que la chose en valût la peine. Rien de médiocre ne paraissait sur sa table, et elle offrait à ses convives le meilleur en tout. Mais cela ne va pas sans des peines proportionnées, et, à la campagne, les difficultés se doublaient.

Depuis huit jours, Mme Legay ne pensait pas à autre chose, et Céleste, qu’elle initiait à ses préoccupations, savait, à n’en pas douter, que rien ne s’obtient sans fatigue, surtout la perfection ; moins que cela ne contentait pas Mme Legay ; sa vaisselle, ses verres, son argenterie, son linge, tout devait atteindre un niveau dont elle était seule juge. Mme de Canillac feignait de rire, et racontait qu’à l’Abbaye on ne se préoccupait pas ainsi ; mais, malgré l’admiration extrême de Mme Legay pour la douairière de Canillac, elle sentait que ses dîners à elle avaient une autre tournure. Legay, qui n’était pas bon à grand’chose, avait le mérite de se connaître en vins, et sa cave était au rang de ses premières sollicitudes depuis plus de vingt-cinq ans.

Si le cœur de Mme Legay battait pendant l’après-midi du dimanche, jour de son dîner, ce n’était pas d’inquiétude gastronomique ; elle ne laissait rien à l’imprévu et se trouvait en conséquence assurée du succès ; mais elle savait l’effet d’un repas comme celui qu’elle allait offrir, et combien il rend les hommes doux et bienveillants. Elle pensait à Céleste et à Vincent, elle avait tout combiné pour le séduire et le charmer : le prestige de Mme de Canillac aidant, pourquoi ne réussirait-elle pas? Tout dans la vie n’est-il pas dans l’occasion? Celle-ci était parfaite ; le jeune homme voulait se marier, Mme de Comballaz, du moins, l’assurait, pourquoi n’épouserait-il pas une de ses filles dont la distinction… Mme Legay se sentait aussi impeccable sous le rapport de la distinction que sous celui de la cuisine.

Mme de Canillac s’était enfermée chez elle de bonne heure afin de paraître avec tous ses avantages et d’avoir le plaisir d’écraser ses sœurs ; elle s’était prêtée de bonne grâce aux confidences de sa mère, car jamais elle ne s’était plus agréablement trouvée d’être Mme de Canillac. Débarrassée de son mari et de sa belle-mère, jouissant d’une parfaite liberté et dans des conditions qui ne pouvaient être mal jugées par personne, c’était l’idéal. Elle se promettait toutes sortes de succès pour le soir, bien résolue que les hommes seraient pour elle, sans exception.

Ces rêves agréables furent interrompus, de la façon la plus inattendue et la moins désirée, par l’arrivée en personne d’Antonin. Il s’était rappelé, tout à coup, que sa belle-mère avait un dîner ce jour-là, que la cave de son beau-père était remarquable, et qu’un jour de bonheur conjugal le changerait agréablement. Il était persuadé de faire une surprise charmante, et présenta à sa femme un visage d’amoureux qui est absolument sûr de son accueil. Dans son extrême contrariété elle n’eut que la ressource de feindre une terreur qu’elle n’éprouvait nullement.

— Qu’y avait-il? Qu’était-il arrivé?

Il la rassura avec la délicatesse de sa nature et des caresses de charretier dont elle dut paraître très flattée.

— Méchant homme, pourquoi ne pas avoir écrit?

— Parce que j’espère bien que je suis toujours attendu.

— Le fat! Non, on ne vous attendait pas. As-tu vu maman?

— Pas encore ; mais je la connais, belle-maman : elle adore son petit gendre.

Mme Legay accourait pour recevoir ce cher gendre. Elle l’accueillit avec toute la cordialité possible, quoiqu’elle regrettât extrêmement sa venue, le connaissant peut-être mieux qu’elle n’aimait se l’avouer ; mais une fois qu’il était là, il fallait en tirer le meilleur parti possible et le mettre dans les intérêts de la famille. Elle lui dit discrètement quelques mots de ses projets :

— Bonne idée, et ça prend?

— Je n’ai pas le droit de me plaindre.

— Allons, tant mieux, on chauffera l’affaire ; j’aime mieux Suzanne ; mais Céleste est gentille aussi.

Céleste nourrissait une douce haine contre son beau-frère dont les grossières plaisanteries la mettaient au martyre ; elle regarda sa venue comme un désastre.

Mme Legay eut à rétablir l’ordre de ses places, et ce fut une affaire ; en attendant, elle fit valoir, même devant les domestiques, l’empressement touchant de son gendre, et, à sept heures, le gendre, soigneusement habillé, coiffé et rasé par le valet de chambre dont la mission de confiance consistait à le rendre présentable, prenait place à côté de son beau-père devant la cheminée vide du grand salon, prêt à accueillir les arrivants.

On fut très exact, et, à sept heures et demie, Mme Legay avait le bonheur de s’asseoir à sa grande table avec le marquis de Fontanieu à sa droite et le comte de Rollo à sa gauche ; Mme de Rollo était entre Vincent et M. de Comballaz, qui était là en garçon, Mme de Comballaz ayant refusé pour tenir compagnie à sa mère, comme Mme d’Épone l’avait fait sous prétexte de garder Sabine. La droite de M. Legay n’avait rien de divertissant pour Mme Le Barrage ; mais elle avait, de l’autre côté, le joli lieutenant d’Ancenis, qui n’interrompait pas ses déclarations. Céleste, l’air modeste, était assise entre M. de Mottelon et son beau-frère, qui montra, dès le potage, une disposition à être loquace, qu’aucun regard tendre de sa femme ne put modérer. Les domestiques, à l’Abbaye, avaient, à son sujet, des ordres particuliers pour les vins, et, quoique Lupin, son valet de chambre, eût été ajouté au service pour le surveiller sans en avoir l’air, il parut bientôt qu’il allait boire plus qu’il n’aurait fallu. La bonne chère préparée par Mme Legay eut l’effet sur lequel elle avait compté. Dès le potage, qui était quelque chose d’inédit et d’exquis, les langues se dénouèrent.

Les Fontanieu étaient partout les boute-en-train, la petite marquise ne trouvant de forces, pour l’accomplissement de ses devoirs maternels, qu’en les oubliant le plus souvent possible, et sa gaieté plongea Canillac dans l’admiration. Avec sa taille fine, sa coiffure à la chinoise, son petit nez relevé, elle avait l’air d’une jeune fille, et son air candide donnait une drôlerie nouvelle à ses propos qui se préoccupaient fort peu de la présence des demoiselles. « Puisqu’elles sont là, tant pis. » Le gros Comballaz, tout rouge, luisant et jubilant, lui donnait joyeusement la réplique, et l’œil de M. Legay, auprès de cette piquante femme, s’allumait de petites lueurs égrillardes. Rollo, mis en joie aussi, répondait aux agaceries de Mme de Canillac, dont le pied frôlait de temps en temps, par hasard, le sien. L’aînée des demoiselles de La Vergne écoutait, en pouffant et lui ordonnant de se taire, les grosses farces de Canillac, et Céleste répondait des monosyllabes attendris aux politesses de Vincent.

M. Legay s’exaltait à mesure qu’on célébrait ses vins, et il donnait généreusement le signal de la récidive. Tous les hommes, sauf Vincent et le petit d’Ancenis, mangeaient comme des gens qui auraient passé leur vie dans les privations. L’air s’épaississait du fumet de tous ces plats, de l’arôme de tous ces vins.

Rien n’était plus facile à Vincent que de parler librement à sa voisine, et, la frôlant sans la toucher, assez près pour qu’elle eût le sentiment qu’il était là, il reprit les points de sa lettre, à voix brève, coupant ses phrases, mais se sentant écouté. Elle n’avait la force que de répondre oui, reprise d’une façon inouïe par sa présence et par le plaisir mortel qu’elle éprouvait à l’entendre et à le voir. Le moindre mot avait, sur les lèvres de Vincent, l’air d’une caresse, chaque inflexion de sa voix lui allait au cœur ; il causait avec elle doucement, sans effort, faisant parfois prendre part à Céleste dans leur entretien, sans lui ôter ce qu’il avait d’intime, tant Berthe avait le sentiment que chaque mot était pour elle. Canillac, les yeux ternes, les regardait souvent, se demandant laquelle des deux lui plaisait mieux : la petite marquise en noir ou la belle comtesse en blanc ; ce fut Berthe qui l’emporta et, dès après le rôti, il ne cessa d’arrêter sur elle ses yeux insolents ; elle en eut comme un malaise, et Mme de Fontanieu, qui voyait tout, apercevant chez son cousin ce regard de bête de proie, se mit à l’interpeller pour faire diversion.

Mme Legay avait tellement l’œil aux assiettes de ses convives, qu’elle ne fit pas attention avec quelle rapidité les verres de son gendre se vidaient et se remplissaient. Céleste, qui le voyait avec terreur, cherchait en vain à attirer l’attention de sa sœur pour lui faire un signe ; mais Mme de Canillac, tout occupée à tourner la tête à ses deux voisins, n’avait d’yeux que pour eux, avec de temps en temps un regard à Vincent.

Le dîner s’acheva dans une gaieté et une cordialité exubérantes ; tout le monde parlait à la fois ; on commençait à dépouiller la corbeille de fleurs qui ornait la table, et, à l’échancrure du corsage ouvert de Mme de Canillac, il y avait deux roses, l’une donnée par Rollo, l’autre par Le Barrage.

Rollo ne se gênait nullement pour faire sa petite cour, ne voyant là qu’une politesse de plus et l’accomplissement d’une partie du programme ; il s’amusait de bon cœur. Berthe paraissait absolument remise de sa secousse, et il était repris tout entier par les projets de la fête qu’il allait donner au Grez ; il écoutait avec enthousiasme Mme de Canillac qui lui proposait d’éclairer le parc.

L’apothéose de Mme Legay eut une fin ; elle fut longue à arriver, mais elle arriva et, à regret, elle donna le signal de se lever de table. Les hommes, mis en gaieté, jetèrent leurs serviettes avec cet air triomphal qui est coutumier en ces occasions ; les bras s’arrondirent, les sourires s’échangèrent et, lentement, on s’écoula dans le salon.

Vincent ne disait rien à sa voisine en la reconduisant, vraiment ému et vraiment heureux de sentir sa main fine trembler un peu sur son bras. Avant de lui rendre sa liberté, il la pressa d’une étreinte légère et discrète, qui pouvait fort bien être interprétée comme une simple marque d’amitié.

M. Legay, tout monté et gaillard, emmena aussitôt les hommes fumer sous la vérandah ; elle s’ouvrait et devant le grand salon et devant la petite pièce baptisée du nom de cabinet de travail, où le maître de la maison était habituellement relégué, mais où sa femme lui permettait de conserver d’excellents cigares pour offrir aux autres, et il se mit à en faire les honneurs avec une joie d’enfant.

Canillac s’était d’abord approché de sa femme ; mais ce qu’elle avait lu dans son lourd regard ne lui avait pas plu sans doute, car, de son air le plus doux et le plus impératif, elle lui avait dit, en se saisissant gentiment de ses mains et les balançant avec les siennes comme font les enfants :

— Allez fumer dehors, Antonin ; il fait trop chaud ici.

Et, par habitude, il avait obéi. Rollo était déjà étendu dans un fauteuil à bascule, savourant avec une muette béatitude cet état d’âme qui suit un excellent dîner suivi lui-même d’un excellent cigare. Mme Le Barrage, qui ne voulait jamais avoir le démenti sur quoi que ce soit, s’était jointe à ces Messieurs pour fumer, elle aussi, une petite cigarette que d’Ancenis lui offrait. Gracieusement assise sur la balustrade, appuyée à une colonnette fleurie de glycine et de vigne vierge, la tête enveloppée d’un voile de dentelle blanche, elle pouvait fort bien, à cette lumière incertaine, avoir vingt-cinq ans ; et tout dans sa pose était si naturel et gracieux à la fois que l’adoration de d’Ancenis paraissait on ne peut plus justifiée.

Canillac les regardait tout en mâchonnant un gros cigare ; il finit par s’asseoir à côté de Vincent, qui restait silencieux, et par lui dire :

— J’ai été gentil, ce soir?

Vincent, étonné, ne répondit pas.

Canillac continua :

— Je n’ai pas dérangé vos petites affaires pendant le dîner.

Et comme Vincent feignait de ne pas entendre :

— Je ne parle pas de la petite, quoiqu’on m’ait mis dans la confidence, mais de l’autre. Mâtin, la belle femme! et elle vous gobe, j’ai vu tout de suite, moi ; compliments, mon cher.

Vincent s’était levé ; Rollo était à dix pas d’eux et pouvait les entendre ; il s’approcha de sa sœur et lui dit rapidement :

— Canillac est gris.

— C’est son habitude.

— Oui, mais il dit des insanités, il faut le museler.

Mme Le Barrage avait compris ; elle regarda son frère, elle regarda Rollo et, sautant à terre :

— Tiens, ma cigarette est éteinte, Monsieur de Canillac!

Il fut près d’elle en un clin d’œil.

— Donnez-moi du feu, s’il vous plaît.

Il eut frotté une allumette en une seconde et il la lui présenta avec l’air d’un complice. Elle fit prendre lentement sa cigarette, supportant, sans le moindre trouble, d’être dévisagée. Vincent avait jeté son cigare et était entré au salon ; Rollo se balançait toujours. Mme Le Barrage s’assit sur un des canapés d’osier garni de larges coussins de cretonne, et du plat de sa main gauche indiqua à Canillac une place à côte d’elle :

— Mettez-vous là.

Et de son petit pied rapprochant une chaise :

— Et vous, d’Ancenis, ici ; puis, riant : Maintenant, amusez-moi.

Le gros Canillac éclatait de satisfaction ; il ne faisait pas peur à Mme Le Barrage ; elle se moquait de ses inconvenances et savait l’intimider, tout en paraissant extrêmement familière. Il n’y avait que Vincent au monde pour lui faire s’infliger un être de cette espèce ; de temps en temps, il se levait pour aller prendre sur une table un verre de liqueur, et de sa main molle, qui tremblait toujours, se versait de l’eau-de-vie. Pendant un de ces voyages, il donna un coup d’œil au salon : Vincent était assis en face de Mme de Fontanieu et de Berthe. Alors, touchant le coude de Rollo et clignant de l’œil, il lui montra le groupe, ajoutant :

— Hein, il est pincé ; faut avoir l’œil ouvert, mon garçon.

Raymond leva vers son interlocuteur un visage ahuri et furieux ; mais Le Barrage, qui avait entendu, l’arrêta d’un mot :

— Vous ne voyez donc pas l’état où il est? Vous devez avoir mal à la tête, Canillac?

— Moi, pas du tout.

Et il retourna s’asseoir à côté de Mme Le Barrage, qui était en train de se demander avec d’Ancenis par quel procédé on pourrait les débarrasser de cette brute. Il se renversa sur le dossier du canapé et se mit à parler avec volubilité, soudain s’arrêtant et se marmottant quelque chose à lui-même.

Pendant ce temps, M. Le Barrage, très galamment, se rapprocha de Mme de Canillac, et, avec une familiarité aisée, la faisant lever et la menant à distance des autres :

— J’ai quelque chose à vous dire.

— Quoi donc?

— Ayez l’œil sur votre mari, il est en train de dire des sottises.

— A qui?

— A tout le monde et à personne.

Mme de Canillac cligna ses petits yeux et, feignant de sourire :

— Le méchant garçon, on va l’envoyer coucher.

Et tout doucement elle arriva sur la vérandah de la mine de quelqu’un qui vient s’occuper de ses hâtes ; elle donna un coup d’œil à la table sur laquelle étaient placées les tasses et les liqueurs, dit quelques mots aimablement à son père, puis, toujours causant et badinant, elle se rapprocha de Mme Le Barrage.

Antonin n’était pas bon dans ses demi-ivresses, il fronça le front en voyant paraître sa femme, et la regarda comme il regardait sa malheureuse mère, lorsque, le visage plaintif, elle venait tenter de l’arracher à son vice.

Mais Suzanne s’y prenait autrement : elle aurait voulu tuer son mari en cet instant, et lui souriait d’une façon charmante ; elle s’assit et d’une voix caressante :

— Et moi, Antonin, me donnerez-vous une cigarette?

Enchanté, il ouvrit son étui et lui en offrit une.

— Allumez-la-moi.

Il la mit entre ses lèvres, l’alluma à son cigare et la lui passa, se penchant vers elle de très près.

— Allons, Monsieur, soyez sage. Et, avec la plus grande tranquillité, se versant à elle-même un verre d’anisette, elle laissa son mari reprendre de l’eau-de-vie ; il la but lentement, sans remarquer que Mme Le Barrage s’était levée pour rentrer au salon ; et, tout en fumant son cigare très fort, il commençait à s’assoupir.

Sa femme le regardait sans lui parler. Peu à peu, ses paupières s’abaissèrent dans un affaissement de brute, sa tête retomba sur son épaule ; il dormait. Elle savait qu’il en avait pour longtemps ; elle entendit le bruit du piano auquel Mme de Fontanieu s’était assise, ce qui avait été le signal, pour les hommes, d’abandonner la vérandah. A son tour, elle se leva, passa par le cabinet de son père, fit appeler Lupin, et lui donna quelques ordres ; la bête malfaisante était désarmée pour le moment ; mais un fiel affreux remplissait le cœur de la jeune femme ; elle en voulait à mort à toutes celles qui n’avaient pas acheté une position et un nom au prix où elle avait payé le sien ; elle les détestait pour leur bonheur, pour leur sécurité et même pour leur bonté, car elle sentait parfois une sorte de compassion dans les amitiés qu’on lui faisait. Elle croyait qu’en ce moment même on parlait d’elle et qu’on la plaignait, sans se douter que chez toutes ces femmes le tact d’une éducation parfaite leur faisait, sans la moindre entente, ignorer l’existence même de M. de Canillac.

On riait aux éclats quand elle reparut le visage content, le cœur en furie. Mme de Fontanieu, avec un brio étourdissant, chantait romance après romance, imitant les divas à la mode, et stupéfiant la correcte Mme Legay. Berthe, incapable de prendre part à cette sorte de gaîté, s’était un peu éloignée des autres, regardant par les fenêtres ouvertes la pâle lumière des étoiles, envahie par le charme pénétrant de cette nuit d’été, sentant sans les voir les regards ardents des yeux de Vincent et subissant sans lutter l’enivrement involontaire de sa présence. De temps en temps un rire bruyant la réveillait et la ramenait à la réalité ; mais, au milieu des conversations, elle n’entendait qu’une voix ; pendant que la voiture roulait l’emportant au Grez, elle l’entendait encore et comme, contre son habitude, Raymond resta silencieux, rien ne vint rompre le charme dangereux qui l’avait ressaisie.

 
CHAPITRE XVIII
Les jours qui suivirent furent un tourbillon. Raymond avait repris sa tranquillité habituelle, car sa belle-mère lui avait prouvé, sans grand’peine, avec quel mépris on devait traiter les paroles d’un homme comme Canillac, tout en admettant que plus d’un malheureux pouvait devenir épris de Berthe, et que, en vérité, on ne pouvait régler sa vie sur ces éventualités extraordinaires.

Raymond aimait trop sa femme et trouvait trop naturel d’en être aimé lui-même, pour, sur une parole en l’air, devenir véritablement jaloux, et, comme il était délicat sur le point d’honneur, il mit le sien à laisser une absolue liberté à Vincent pendant les derniers préparatifs.

Berthe éprouvait une ivresse dont elle ne voulait pas se rendre compte, tout entière au plaisir de ces rencontres journalières, de cette intimité délicieuse, car Vincent avait si bien endormi ses scrupules qu’elle n’en éprouvait aucun remords et se persuadait qu’une pareille affection à côté ne nuisait en rien à ceux à qui elle devait ses premières tendresses. Loin de paraître fuir Mme d’Épone, Vincent la voulait toujours là, et avait pour elle toutes les attentions imaginables, l’appelant invariablement pour être juge entre lui et Mme de Fontanieu, avec laquelle il passait son temps à se disputer. Mme de Canillac avait été emmenée à Rouen par son mari ; mais elle avait promis de revenir à temps pour son rôle de statue, et les deux petites Legay avaient reçu à domicile les instructions pour se faire leur tête ; l’une devait être Diane, l’autre Minerve, et la perspective d’être passées à la craie ne leur causait nulle frayeur ; leur seul regret était l’impossibilité, pour des bustes, de faire valoir leur taille!

Vincent était d’une bonne humeur imperturbable, et la vie devenait si agréable que Berthe pensait avec une sorte de terreur aux jours qui suivraient nécessairement ; elle s’exhortait au courage, très contente d’elle-même, et se moquant maintenant de ses terreurs de petite fille.

Le premier billet avait été suivi par d’autres glissés dans le panier à ouvrage et le plus souvent dans la couverture de soie d’un livre ; jamais, dans ces billets, rien qui pût sérieusement alarmer sa conscience ; c’était simplement l’épanchement d’un cœur triste et ami, d’un cœur qui battait pour elle sans oser espérer de retour, car il ne paraissait jamais supposer qu’il pût être aimé ; son bonheur était d’aimer, d’adorer, et il se contentait d’être souffert. Cela la rendait plus libre et plus expansive ; avec un secret désir de le consoler, elle aurait aimé causer à cœur ouvert une fois avec lui, lui laisser lire une fois dans son âme, et, après, se séparer comme elle le devait.

Cette tentation d’un entretien secret la hantait ; il le lui demandait dans chaque lettre comme une faveur qu’on ne peut refuser, sans une vraie cruauté, à un homme qui vous adore ; elle le désirait et, malgré tout, elle avait peur ; elle allait, un peu grisée, se lançant avec une ardeur fébrile dans tous les projets de plaisirs et préparait sa fête comme si la vie n’eût pas eu d’autre but.

Quand le jour vint enfin, Mme d’Épone, qui parcourait, seule avec sa fille, les salons démeublés, ne put s’empêcher de dire :

— Je serais aise de voir venir demain, et surtout après-demain.

— Tu nous trouves trop bruyants, ma chère maman?

— A te dire vrai, ma fille, j’aimais mieux le Grez des autres années, sans tant de voisins.

Berthe rougit légèrement.

— Nous vivions comme des sauvages.

— Je ne le trouve pas, et vous aurez de la peine à reprendre le train d’une vie tranquille.

— Et qui nous oblige à une vie tranquille?

— Tout ; et ton bonheur en premier.

— Mon bonheur? Mais, maman, je m’amuse, je suis heureuse ; Raymond s’amuse aussi, il est heureux.

— Qu’il soit heureux sans tant d’amusements factices, cela vaudra mieux ; ou du moins, qu’il s’amuse sans tant de frais. Enfin, pour ce soir, j’espère que tout réussira ; mais je te le dis, ma fille, je verrai avec joie éteindre le dernier lampion.

Berthe eut comme un malaise ; elle ne pouvait être vraiment satisfaite avec la conviction intime que sa mère la désapprouvait ; cela la gênait, elle voulait sa sanction, elle voulait la voir participer à son plaisir. Cependant, elle tâcha de secouer celle impression et de ne songer qu’au succès ; son succès à elle était pour un seul, elle ne se l’avouait pas, mais elle ne pensait à personne d’autre. Il devait venir de très bonne heure afin de donner le dernier coup d’œil du régisseur. Raymond oubliait complètement ses velléités de jalousie, dans la satisfaction de la parfaite réussite de leur théâtre ; il avait donné des ordres sans désemparer et se figurait, de bonne foi, avoir tout inventé, tout inauguré.

Le pays entier était en émoi en cette occasion ; on venait de Rouen et même d’Elbeuf ; Mme de Fontanieu avait transporté au Grez, où elle devait coucher, trois enfants et ses malles ; plusieurs personnes recevaient l’hospitalité à Lamarie, et même les demoiselles de La Vergne avaient des invités. Aussi Mme Le Barrage se préparait à de bien douces émotions, et le jeune d’Ancenis avait la fièvre ; il n’était pas le seul. Au premier étage régnait une agitation extraordinaire, les portes s’ouvraient, les femmes de chambre couraient, partout on réclamait M. de Mottelon, qui avait le privilège de grimer, et allait d’une chambre à l’autre remplir sa tâche délicate. La petite marquise, sans une arrière-pensée et toute au plaisir de se déguiser, était d’une gaieté intarissable ; elle mourait de rire en voyant noircir le visage de son mari, qui s’exécutait du reste d’assez bonne grâce ; Mme de Rollo, trop émue pour être heureuse, se regardait sous les tresses brunes de Rébecca ; les demoiselles Legay étaient hors d’elles de plaisir ; Mme de Fontanieu les avait traitées tout à fait familièrement, et M. de Mottelon avait plaisanté d’une façon charmante en les inondant de blanc liquide ; elles étaient horribles et ne s’en doutaient pas ; Mme de Canillac était plus clairvoyante et, pâle de fureur sous son maquillage, elle leur en voulait à tous, à mort, de lui avoir donné un rôle si pitoyable.

Dans le boudoir de Berthe, où ils s’étaient enfin réunis, elle regardait Mme Le Barrage délicieusement costumée en fée, et Mme de Fontanieu, absolument charmante dans ses affiquets de Cendrillon. En vain le bon Fontanieu riait avec elle de la couleur de leur visage ; elle riait aussi, mais avec l’envie de les mordre. Du reste, elle avait apporté, ce soir-là, un cœur plus aigre que jamais ; Canillac était resté à Rouen sur les conseils de son valet de chambre et, pour ce bon service, Lupin avait reçu une gratification sérieuse de Mme de Canillac, qui, néanmoins, avait continué jusqu’au dernier moment à se désoler de l’impossibilité où elle était de persuader son mari de revenir avec elle. Il lui avait promis, comme fiche de consolation, de venir la prendre le surlendemain, pour retourner ensemble à l’Abbaye, et elle avait accepté joyeusement cet arrangement, tout en emportant la volonté bien arrêtée de ne pas s’y conformer et de se faire retenir de force par ses parents ; mais, à son amer désappointement, Mme Legay avait paru trouver tout simple que sa fille rentrât chez elle, et n’avait pas renouvelé son invitation ni fait la moindre instance pour la retenir. C’est que Céleste avait profité de l’absence de sa sœur pour prouver à Mme Legay que la présence de Suzanne, loin d’être utile à leurs projets, y nuisait, et « ma fille de Canillac » avait été sacrifiée sans hésitation à l’espérance de dire un jour « ma fille de Mottelon ».

A neuf heures, le grand salon du Grez était plein. Mmes d’Épone et Rollo avaient reçu les invités, que deux jeunes officiers, transformés en commissaires, menaient à leur place ; on respirait cette atmosphère particulière que donne l’attente d’un plaisir. Jamais on n’avait vu chose pareille au Grez. Les propos s’échangeaient :

— On doit danser après.

— On dit qu’il y a un cotillon.

— C’est étonnant! Et qui a eu l’idée de cette fête? Ce n’est pas dans la tradition Rollo.

— Ah! non ; c’est M. de Mottelon et sa sœur.

— Ah! M. de Mottelon! Ah vraiment!

Et on discutait Vincent, ses mérites et ses prétentions possibles, avec des demi-mots pleins de réticences ; puis, cela fait, on souriait délicieusement de loin au bon Rollo, ému d’un plaisir naïf à la vue de tout ce monde et tout plein de contentement et de bienveillance.

Mme Legay, rouge de joie, racontait à ses voisines que ses trois filles avaient un rôle ; Legay, intimidé et silencieux, suivait les autres, se faisant encore plus humble que chez lui.

Mme d’Épone s’était enfin assise ; les domestiques enlevaient les lampes ; la représentation commençait.

Elle fut un triomphe, et il fallut relever deux fois la toile sur chaque tableau. Rollo, absolument splendide en émir, eut un succès marqué parmi la partie féminine de l’auditoire ; même Fontanieu, en nègre, fut trouvé très beau ; le tableau de Rébecca à la fontaine fut déclaré admirable ; on ne reconnaissait pas d’abord Mottelon, tant il s’était fait une tête caractéristique ; en artiste, au contraire, on le retrouvait parfaitement ; Mme de Canillac avait eu un moment de bonheur lorsqu’il avait drapé avec une peluche rouge le socle qui la dissimulait ; il avait encadré ses épaules avec soin en lui disant qu’il était très content de son chef-d’œuvre. Enfin, l’apparition de Cérès fut une véritable apothéose ; Berthe était vraiment superbe dans sa robe de déesse ; tout le monde descendu de l’estrade, et Mottelon resté seul pour la fixer dans son attitude, il murmura sans qu’aucun des muscles de son visage bougeât :

— Ah! que je vous aime!

Et il sauta à terre pour faire mouvoir lui-même le rideau.

 
CHAPITRE XIX
Le mot de la charade deviné et proclamé, les acteurs acclamés, il y eut un rapide mouvement de chaises qu’on recule, et on se dirigea vers la salle à manger, pendant que disparaissait toute trace du théâtre et que le salon se vidait pour le bal qui allait suivre. Les acteurs étaient remontés s’habiller, sauf Mme de Fontanieu et Mme Le Barrage qui restaient dans leur costume et s’étaient tout de suite mêlées aux invités pour être entourées et félicitées ; tous reparurent dans un temps relativement très court, et, à minuit, Rollo ouvrait le bal avec Mme de Fontanieu. Mme de Canillac, mise avec une élégance achevée, ce qu’elle regardait comme sa revanche, essayait de séduire son cousin de Fontanieu, s’étant tout à coup découvert un avenir de ce côté-là. Mme de Rollo, en reparaissant dans les salons, reçut une véritable ovation ; elle n’avait pas été habituée à ces succès personnels, et, émue et un peu étonnée, elle souriait d’une façon charmante ; tous les hommes l’entouraient et la complimentaient, et elle commençait à éprouver cette griserie particulière qui donne du courage aux plus timides ; elle répondait et plaisantait avec une aisance dont elle ne se serait pas crue capable, éprouvant un plaisir confus, un sentiment de triomphe qui prêtaient à ses yeux une expression à la fois gaie et tendre. Tout riait autour d’elle : ces belles pièces brillamment éclairées dont elle était la maîtresse, les sons d’une musique voluptueuse et entraînante, le mouvement de toutes ces femmes parées de couleurs claires, le regard de tous ces yeux qu’allumait le plaisir, le parfum des fleurs qui remplissait l’air ; livrée entièrement à la sensation de l’heure présente, elle en jouissait pleinement, et il lui semblait qu’elle ne désirait rien au delà!

Un des premiers, Vincent vint la chercher pour une valse ; il avait le visage sérieux et presque triste de l’homme épris ; lui aussi subissait l’influence de l’heure et du milieu ; il s’y mêlait une sorte de jalousie de l’admiration qu’il découvrait dans tous les regards ; il aurait voulu couvrir les belles épaules de Berthe et l’emporter au loin! Ils commencèrent à tourner sans échanger un mot ; on jouait une de ces valses de Strauss, si amoureuses, si grisantes ; elle avait eu fort rarement des occasions de danser et subissait, comme une ivresse nouvelle et délicieuse, l’entraînement de la valse et de la musique ; leur silence volontaire semblait une complicité, elle était heureuse à ne pouvoir parler, elle leva seulement les yeux qui rencontrèrent ceux de Vincent! Ils s’arrêtèrent enfin pour reprendre haleine vers un fond du salon, tout près d’une des grandes portes qui donnaient sur le hall, presque cachés par d’épaisses tentures ; elle s’éventait rapidement, faisant claquer son éventail d’un petit mouvement nerveux ; il la regarda, ne dit rien, et recommença la valse jusqu’à ce qu’enfin, vraiment lassée, elle demanda grâce :

— Venez vous asseoir un instant?

Et, sans attendre la réponse, il la mena dans le hall, où quelques couples prenaient le frais.

— Asseyez-vous, Madame ; voulez-vous que j’aille vous chercher quelque chose?

— Non, merci, je suis seulement essoufflée. Les choses vont bien, n’est-ce pas? Il me semble qu’on s’amuse.

— Oui, on s’amuse! sauf moi qui suis horriblement malheureux!

— Malheureux!

Elle était vraiment étonnée ; elle se sentait si heureuse!

— Oui, malheureux, car, après cette soirée, après ces quelques instants où je pourrai encore vous parler seul à seule, vous tenir même dans mes bras, comprenez-vous ce que c’est que ce bonheur pour moi, vous tenir dans mes bras! Après, quand le jour se lèvera, tout à l’heure, ce sera fini! Finie, notre intimité ; finis, ces moments pendant lesquels je vous voyais chaque jour! Tout ce qui faisait mon plaisir, tout ce qui faisait ma vie, fini! Car vous comprenez bien que je ne peux plus mentir, que je vous aime, et que moi, qui ai dit si souvent ces mots sans les comprendre, puisque je ne souffrais pas, et que je souffre atrocement ce soir! Je sais qu’il est inutile de rien espérer, je ne vous demande rien, parce que je suis fier et que j’aime mieux votre silence que vos refus! Je vous ai conjuré de me donner une heure, une demi-heure à moi, de me faire cette charité, cette aumône, vous m’avez refusé! Alors, que voulez-vous que je vous dise?… Venez valser.

— La danse est finie.

— Alors, restons ici encore cinq minutes.

— Non, il faut que je pense à mes devoirs de maîtresse de maison.

— Vous voyez qu’il est bien inutile de rien vous demander. Voulez-vous prendre mon bras?

— Oui.

— Voulez-vous vous y appuyer un peu? Mais je vous demande peut-être trop?

Elle avait le cœur si plein qu’elle n’osait parler ; mais il vit deux larmes trembler dans ses yeux bruns ; elle éleva rapidement son éventail et les essuya furtivement.

— Ah! je voudrais les boire!

Et il se pencha si près, si près, qu’instinctivement elle recula.

Ils rentrèrent dans la salle de danse où son mari vint à sa rencontre, le visage légèrement contrarié :

— Je vous cherchais, chère amie : Mme de Fontanieu veut vous parler pour le cotillon.

— Mme de Fontanieu nous aurait trouvés dans le vestibule, dit Mottelon, et si Cendrillon ne courait pas tant la pantoufle, elle n’en serait pas sortie.

Puis il salua Berthe et alla causer d’un autre côté. Elle écoutait son mari sans bien entendre ce qu’il disait ; il parlait des figures et des accessoires, et elle se répétait à elle-même : « C’est vrai, c’est fini! » Comment allait-elle supporter cela? Son cœur brûlait, elle oubliait tout… Elle répondait oui au hasard, d’un air distrait. Il fallut l’arrivée de Mme de Fontanieu, qui voulait des réponses catégoriques, pour lui faire retrouver ses esprits. Elle s’empressa aussitôt avec une activité fiévreuse, puis, comme un officier venait la chercher pour danser, elle déclara qu’elle était trop fatiguée et l’engagea à aller inviter une jeune fille.

— Il y en a de très gentilles, tenez, Mlle Mathilde Legay, qui est là-bas. Venez, je vais vous présenter.

Et elle amena le beau chasseur à Mlle Mathilde qui rougit d’un air confus et fut levée avant qu’il eût fini sa phrase ; puis, ce devoir accompli, elle traversa les salons et entra dans la bibliothèque, où se trouvaient les tables de jeu ; elle s’approcha aimablement des joueurs, s’enquit de leur fortune, félicita Mme de La Vergne, l’aînée, qui gagnait, et resta là à les regarder, avec l’apparence d’une personne intéressée, mais, en vérité, cherchant seulement l’occasion de réunir ses idées.

Non, elle ne pouvait supporter la pensée d’être si dure et cruelle. Quel mal y aurait-il à lui accorder cette entrevue qu’il désirait tant? Aucun. Lui-même était le premier à comprendre qu’elle ne pouvait être qu’à son devoir. Alors! n’était-ce pas enfantillage, lâcheté même? N’était-elle pas assez sûre d’elle-même, pour se trouver sans danger seule avec lui? Oh! qu’elle comprenait bien qu’il désirât cette consolation d’ouvrir son cœur, elle qui sentait le sien déborder et éclater ; il battait éperdument rien qu’en pensant à lui, à ses dernières paroles ; il battait des coups sourds et brefs, qui lui faisaient mal, et elle ignorait le feu qui brillait en même temps dans ses yeux!

Mme d’Épone, qui arrivait prendre place à une des tables, bien que le jeu l’ennuyât, fut frappée de l’expression du regard de sa fille ; elle s’approcha :

— Tu es fatiguée ; je suis sûre que tu as un peu de fièvre après tes émotions.

— Oh! non, maman ; je suis très bien ; notre fête réussit, n’est-ce pas? Il restera cinquante personnes pour le souper. Raymond est enchanté.

— Oui, tout marche à souhait ; mais ne t’agite pas trop ; je viens d’aller voir Sabine ; elle dort très bien.

— Ah, pauvre chérie!

Mais de quelle singulière façon ces trois mots furent dits! Dans le tumulte de son cœur, Sabine était presque oubliée ; de loin, il lui semblait sentir le regard de Vincent peser sur elle, et elle partit comme quelqu’un qui répond à un appel.

Mme d’Épone reçut immédiatement des compliments enthousiastes sur la beauté de sa fille, sur sa grâce de maîtresse de maison, et, quand le moment du cotillon arriva, elle avait, en effet, tout préparé comme quelqu’un qui en aurait eu l’habitude.

Vincent avait suggéré quelques jolis accessoires à la fois champêtres et gracieux et on comptait sur un vrai succès. Elle avait accepté de danser avec Vincent, incapable de lui refuser, quoique sa raison lui conseillât de le faire. Raymond, extraordinairement affairé, ne pensait qu’à faire placer tout le monde et tenait des conciliabules répétés avec Mme de Fontanieu ; Mme de Canillac avait dû accepter pour danseur un très jeune sous-lieutenant timide à en être bègue ; Fontanieu s’était honteusement dérobé et dansait avec Mme Le Barrage.

Rollo était bombardé par Mme de Canillac de bouquets et de rosettes ; elle l’appelait chaque fois qu’elle devait prendre un cavalier et, à la figure de la bougie, la baissa rapidement pour qu’il pût la souffler à son aise, et ne fit nullement attention aux huées que provoqua cette tricherie. Tout en tournant, elle lui dit :

— M. de Mottelon doit être comme moi, ce soir, bien triste.

— Et pourquoi serait-il triste?

— Est-ce qu’il ne part pas bientôt, et croyez-vous que cela ne lui fera pas beaucoup de chagrin?

— Oui, je crois qu’il nous regrettera.

Elle le regarda, et d’une voix énigmatique qu’on pouvait interpréter comme on voulait :

— Est-ce qu’on est maître de ses préférences?

— Nous ne dirons pas cela à Canillac.

— Non, il y a beaucoup de choses que les maris ne doivent ni voir ni entendre ; heureusement, ils ont des grâces d’état! Merci.

Et elle s’assit, tournant un visage caressant vers son petit lieutenant qui se tuait à trouver une phrase répondant au trouble qu’elle lui inspirait, et qui n’arrivait qu’à tirer les quelques poils de sa moustache naissante.

Rollo avait repris sa place près de la marquise, en lui disant :

— Elle n’est pas bonne, cette Canillac.

— Vous découvrez cela, vous! mais c’est une peste, simplement. Qui a-t-elle calomnié?

— Personne ; mais c’est une méchante femme.

— Surtout, n’écoutez et ne croyez jamais ce qu’elle vous dira. Elle sera meilleure quand elle aura mal tourné ; heureusement cela ne tardera pas, alors je la verrai sans désagrément ; pour le quart d’heure, je la tiens à distance.

— Marquise!

— Oui, mon cher ; ceci est le résultat de mes observations ; les farceuses de notre monde sont en général de très bonnes femmes ; si on les avait condamnées à la vertu, il n’y aurait eu que la ressource de les étouffer entre deux matelas. Tout a sa raison d’être sur cette terre, tout s’équilibre. Allons, partez, voici les houlettes. Ah! elles sont jolies ; c’est Mottelon qui a surveillé cela, c’est un trésor que cet homme.

En un instant les houlettes fleuries furent distribuées. Mme de Rollo en eut quatre ou cinq, car elle était de toutes façons la reine de la fête ; elle fit un tour avec Fontanieu qui lui dit avec conviction qu’elle était ravissante.

— Je comprends que Rollo soit fou de vous, et tous les autres ; si je n’étais pas père de famille… mais, au fait, est-ce une raison?

— Oui, une raison de vous dire de vous taire.

Il se mit à rire, toujours content, en train, bon vivant et courut à sa femme avec un empressement galant :

— Ah! non, par exemple, merci.

Et se laissant retomber sur sa chaise :

— Et dire qu’il y a des femmes qui se plaignent d’être négligées! Un rêve, quoi! Et il faut encore qu’il m’apporte des fleurs dans le monde! Rollo, mon cher, revenez donc avec nous, demain, à Fontanieu ; ici tout sera sens dessus dessous. Jean veut aller au Havre voir des chevaux, vous irez avec lui, vous l’empêcherez d’acheter quelque bête impossible ; ce n’est pas que cela ne vous soit arrivé ; mais l’esprit de contradiction rend clairvoyant. Arrangez cela avec lui, c’est une idée qui a son mérite, comme toutes mes idées, du reste.

— C’est ce que j’allais dire, marquise.

— Oui ; seulement, vous ne le disiez pas assez vite. Allons, la crécelle et les écharpes.

Et la marquise se multiplia et eut le temps, en courant, de dire à Berthe :

— J’emmène Rollo demain à Fontanieu.

— Et pourquoi?

— Pour vous en débarrasser d’abord, et vous laisser la facilité de remettre tranquillement votre maison en ordre ; et puis, pour qu’il aille acheter des chevaux avec Jean.

Berthe ne répondit pas ; une secrète délicatesse de son cœur, même dans ce moment où ce pauvre cœur s’appartenait si peu, lui faisait redouter l’absence de son mari. Il lui semblait qu’il la défendait contre elle-même ; ce soir-là, cependant, il l’irritait particulièrement ; elle le trouvait bruyant, exagéré dans ses politesses pompeuses, même dans son désir de mettre chacun à l’aise ; elle faisait entre lui et Vincent de continuelles comparaisons ; le calme élégant, la parfaite modération, le charme, tout de douceur et d’insinuation de l’un, faisaient ressortir encore plus les maladresses de l’autre. Et cependant elle eut une vraie tristesse, une sorte d’inquiétude, en apprenant que Raymond la laissait seule, même pour vingt-quatre heures. Elle se contenta simplement de sourire et de dire à la marquise :

— Nous reparlerons de cela demain, entre nous.

Et lorsque Vincent l’interrogea sur le sujet de son petit colloque avec Mme de Fontanieu, elle garda pour elle sa nouvelle. Peut-être, après tout, ne partirait-il pas, et assurément cela vaudrait mieux. Elle était effrayée elle-même du vertige qu’elle éprouvait et du chemin qu’elle avait fait dans une seule soirée ; si elle se fût laissée entièrement aller à l’impulsion de son cœur, elle aurait avoué que, durant cette nuit, tout lui était devenu momentanément indifférent, tout, sauf lui, et les émotions qu’il soulevait dans son âme, ces regards sans fond qu’ils échangeaient, le frisson délicieux qui la parcourait au seul contact de sa main, le battement éperdu de son cœur lorsqu’il lui parlait à voix basse, entr’ouvrant à peine les lèvres et lui disant des choses si douces, si ravissantes, qu’il lui semblait que tous les mots dont il se servait étaient nouveaux pour elle. A vrai dire, c’était l’abandon, l’abandon irrésistible, passionné de tout l’être. Son rêve lui semblait la réalité, et la réalité le rêve. Mais l’habitude et l’éducation sont choses si fortes qu’elle accomplit jusqu’au bout, sans le moindre trouble extérieur, et dans tous ses détails multiples, ses devoirs de maîtresse de maison ; elle fut l’âme du souper, tellement que Mme de Canillac se fit un plaisir d’observer plusieurs fois à haute voix combien Mme de Rollo était gaie et lancée ; elle avait une manière perfide et innocente de rapprocher son nom et celui de Mottelon, à tel point que, frappé, à la fin, de cette consonance répétée, Rollo ne put s’empêcher d’y faire attention. Mme de Fontanieu, toujours prête à croiser l’épée, se fit un plaisir de rendre à sa cousine deux ou trois petites douceurs destinées à la calmer et qui réussirent effectivement, et firent que le jeune sous-lieutenant eut pour lui seul des commentaires explicatifs dont elle espérait bien qu’il se servirait à Rouen. Après le souper, Mme de Fontanieu proposa inutilement un dernier tour de valse ; le jour était levé et les plus intrépides voulaient rentrer chez eux ; la voiture de Lamarie partit la dernière ; faute de mieux, la marquise suggéra alors de voir lever l’aurore, et, jetant un châle sur sa tête, elle ouvrit une des grandes portes-fenêtres avec un : « Ah! quel air délicieux » et resta là un moment malgré les rappels de tous. Berthe, rêveuse, debout sur le seuil, n’osait la suivre, mais répétait comme elle : « Quel beau matin! quel malheur d’aller se coucher! »

Il fallut y penser cependant. Fontanieu s’offrit encore un ou deux verres de Champagne supplémentaires et alluma le cigare qui devait le disposer au sommeil. La marquise monta les escaliers en chantant et en déclarant que rien ne la reposait comme de danser. Quant à Berthe de Rollo, elle allait comme une somnambule ; muette, quelque effort qu’elle fît pour parler, et angoissée comme d’une séparation éternelle du bonsoir banal qu’elle avait échangé avec Vincent ; il était parti! Quand le reverrait-elle? Quand retrouveraient-ils jamais l’ivresse de cette nuit de bal? Il lui sembla qu’on venait de les séparer pour toujours ; et la voix affectueuse de son mari lui fit un mal affreux ; elle prétexta être à bout de force pour avoir droit au silence, et, quelque bonne envie que Rollo eût de causer, il lui fallut se taire.

 
CHAPITRE XX
Mme de Fontanieu, sous une apparence de traiter tout légèrement, avait en réalité un sentiment très sérieux et très juste des choses de la vie ; elle apportait, dans celles qui étaient indifférentes ou accessoires, une philosophie gaie qui était dans son naturel ; mais cela ne l’empêchait pas d’agir toujours avec prudence et discernement. Elle voyait loin et avec une logique désillusionnée qui lui permettait d’apercevoir toutes les conséquences d’une action. Tout en rentrant à Fontanieu, en emmenant Rollo comme elle en avait arrêté le projet, elle pensait beaucoup à Berthe, et avec inquiétude. Elle avait été frappée d’une foule de détails dans l’attitude et la manière d’agir de la jeune femme, qui indiquaient un état d’âme tout à fait inusité. Depuis le matin, Mme de Rollo expliquait par l’extrême lassitude une tristesse concentrée et profonde qui n’avait échappé, du reste, ni à Mme d’Épone, ni à la marquise ; aussi, celle-ci cherchait un moyen : il fallait évidemment rompre violemment une situation qui devenait aiguë.

Mme de Fontanieu connaissait et jugeait parfaitement Rollo et son incapacité totale de percevoir seulement certaines nuances ; elle jugeait aussi, avec équité, Berthe, dont elle connaissait l’âme vraiment innocente ; et cette innocence même était ce qui l’inquiétait ; elle avait de Vincent l’opinion qu’elle avait de tous les hommes en général et théoriquement : ils ne valaient pas la peine d’une larme ou d’un regret ; tous égoïstes, tous féroces dans leur personnalité, tous suprêmement ingrats. Elle aimait assurément son cher et tendre, ainsi qu’elle appelait son mari ; mais elle savait que cette affection n’était qu’une bonne amitié qui n’avait rien de commun avec la passion, chose qu’elle avait en horreur et était parfaitement décidée à ne jamais connaître. Son ferme bon sens, sa connaissance des misères de la vie la défendaient admirablement, mais elle ne s’aveuglait pas sur le danger que courait Mme de Rollo, et, véritablement inquiète, tout à fait chagrine à la pensée qu’une amie qu’elle aimait et estimait marchait à sa perte, elle cherchait, et son petit cerveau fécond en inventions devait trouver. Elle mit les deux hommes sur le sujet cheval et manifesta un intérêt égal au leur ; elle s’exalta sur les bêtes de sang, et finit par dire à son mari qu’elle ne comprenait pas pourquoi, voulant s’acheter un cheval vraiment beau, il se contentait d’aller au Havre :

— Moi, j’irais en Angleterre ; d’abord, cela vous amuserait et m’amuserait, car je ne vous permets pas de vous éloigner de moi, bien entendu ; Rollo retournerait chercher sa femme et, à nous quatre, nous ferions une charmante petite partie. Rien ne réussit comme les choses organisées au pied levé ; ce serait charmant, je vous dis.

Ils furent d’abord stupéfaits de cette proposition ; mais après l’avoir envisagée cinq minutes, Fontanieu, qui était un bel exemple de ce que l’on peut obtenir de la suggestion mentale, arriva à dire :

— Oui ; mais les enfants?

— Mon cher, quand on en a cinq, ils perdent le prix qui s’attache aux choses uniques, et jamais il ne leur arrive rien. A la rigueur, je laisserai Françoise ; elle m’a élevée, elle les a élevés tous depuis leur naissance, elle saura bien nous les garder ; ils ne manqueront de rien que je sache, et nous leur rapporterons des habits anglais. Mme d’Épone, qui est bonne comme un ange, ne se fâchera pas de rester huit jours seule et veillera sur Sabine. Il n’y a pas une objection valable à mon idée, et je suis sûre que Rollo la trouve bonne.

Il la trouvait admirable. Il luttait, depuis quelques heures, non pas contre de la jalousie, mais contre un malaise vague qui lui faisait saisir avec empressement un prétexte d’emmener sa femme ; le prétexte ne venait pas de lui, il pourrait donc l’accepter sans arrière-pensée ; aussi il se montra si facile à persuader que Mme de Fontanieu redoubla d’éloquence.

— Et vous savez, Rollo ; ces choses-là, il faut les faire tout de suite, sans cela on est sûr d’avoir une anicroche ; nous partons demain, il va pleuvoir, cela fera tomber le vent, nous aurons une traversée magnifique. Je vous reviens, moi, avec un de ces chics anglais qui étonnera les populations, et Berthe aussi sera enchantée ; vous allez dîner avec nous, puis vous reprenez le chemin du Grez ; vous y arrivez à dix heures, vous prévenez Berthe ; demain elle fait ses malles ; nous prenons le train qui nous fait arriver à Dieppe, à six heures ; nous dînons, et nous traversons le soir ou le lendemain, à notre bon plaisir. Tenez, Jean est enchanté, et vous verrez comme il est utile en voyage ; il faut lui rendre cette justice, c’est un organisateur de premier ordre. Vous ferez tout ce que vous voudrez à Londres, et, Berthe et moi, nous courrons en hansom ; oh! nous nous amuserons!

Le dîner se passa à discuter les détails. Mme de Fontanieu avait en cinq minutes établi son plan. Rollo aurait volontiers remis la chose au surlendemain :

— Berthe serait fatiguée, il vaudrait mieux prendre un jour de repos.

Mais la marquise ne l’entendait pas ainsi :

— Mon cher, rien ne défatigue comme la fatigue ; je l’ai éprouvé cent fois ; si je me repose, j’ai des courbatures ; si je m’agite, je vais à ravir ; Berthe sera de même ; laissez-la retomber sur elle-même après l’agitation de ces derniers jours, elle sera lasse à ne pouvoir faire un tour dans le parc ; donnez-lui un but qui l’amuse, et elle retrouvera ses forces. Je vais lui écrire, du reste, et elle est trop gentille pour me désappointer. Allons, mangez pour reprendre de la vigueur, et ne pensons qu’à nous mettre en route.

 
CHAPITRE XXI
Le dîner avait fini vers huit heures et demie, et le léger dog-cart du marquis était venu prendre Rollo. Il avait placé sous ses pieds la petite valise qu’il avait apportée quelques heures auparavant, et il avait été convenu qu’il renverrait le lendemain la voiture par un de ses hommes d’écurie. La marquise, de son énorme écriture, lui avait inscrit les heures d’itinéraire ; elle avait tout prévu, et Raymond partit bourré d’instructions.

La nuit était sombre, de gros nuages noirs couraient rapidement sur la surface du ciel, s’écartant de temps en temps pour montrer un pâle croissant de lune semblant nager dans un azur sombre et lointain ; un orage menaçait évidemment, et le vent, déjà assez violent, faisait ployer les arbres. Rollo conduisait d’une main ferme, il connaissait chaque caillou de la route et la légère voiture courait presque sans bruit dans la nuit. Il était heureux ; heureux de retourner vers Berthe, à qui il ne cessait de penser, heureux à l’idée de ce petit voyage, et, pour la première fois de sa vie, heureux de quitter le Grez. Toutes les paroles perfides de Mme de Canillac avaient été comme de légers coups d’aiguille ; sa parfaite et absolue sécurité avait été troublée, et, si faible que fût la mesure, il lui importait de retrouver son calme confiant. Ceux qui se mettaient depuis quelque temps entre sa femme et lui l’importunaient. Tout en accélérant l’allure de son cheval afin d’être arrivé avant que l’orage éclatât entièrement, car déjà il tombait de grosses gouttes d’eau et des éclairs sombres coupaient les nuages, il pensait à ne pas effrayer Berthe par son retour inopiné ; aussi, en tournant la grille du Grez, il s’arrêta, ordonna au jardinier, qui avait ouvert à l’appel de son fouet, de mener tranquillement la voiture aux communs, et s’engagea à pied pour rentrer au château. Il avait entendu sonner dix heures à l’église de Rollo-la-Ville et aucune lumière ne brillait aux fenêtres. La grande bâtisse, toute sombre dans cette nuit obscure, avait un air lugubre. Tout le monde évidemment était couché. Il tourna par le plus court afin de rentrer par la porte de la petite antichambre sur laquelle s’ouvrait son cabinet de travail et ne pas alarmer la maison par une sonnerie tardive ; pensant que Berthe et sa mère s’étaient retirées de bonne heure, il se promit de ne déranger personne ; il poussa doucement sa clef dans la serrure, et, en la tournant, d’un mouvement machinal, regarda autour de lui. Soudain, il s’arrêta… Dans l’obscurité toujours plus profonde, il pleuvait tout à fait maintenant, ses yeux surpris venaient de découvrir, à vingt pas devant lui, une forme de femme entièrement enveloppée dans une longue limousine sombre, dont le capuchon était relevé ; elle allait droit devant, elle et s’engagea rapidement dans une allée étroite, d’où l’on ne pouvait la voir du château. Quelques secondes, Raymond resta pétrifié ; puis, dans un mouvement rapide comme la pensée, il déchaussa ses souliers vernis et, se cachant derrière les broussailles, s’élança vers l’allée, où il avait vu la forme disparaître ; un instant après, il la revit, c’était elle ; elle, Berthe, sans aucun doute. A la lueur d’un éclair, il avait reconnu sa silhouette et le grand manteau dont elle s’enveloppait ; elle marchait vite, se dirigeant vers la maison rustique ; car il voyait maintenant où elle allait ; seulement elle avait pris un chemin détourné pour ne pas être aperçue des fenêtres. Lui, avec des ruses de sauvage, se couchant presque à terre, la suivait dans une telle ivresse de fureur, de souffrance et de jalousie, qu’il avait conscience de ne plus entendre et de voir à peine. Il luttait contre une envie atroce de crier et de bondir sur elle ; mais il voulait une certitude, et alors il retenait son souffle. Les pas de la femme se firent plus lents ; elle eut comme une hésitation, et, pendant une seconde, s’arrêta presque, puis, reprenant son allure rapide, marcha droit à la maison rustique, ouvrit doucement la porte et entra ; une forme sombre se leva immédiatement et vint à sa rencontre, deux bras l’enlacèrent, elle s’y jeta presque, et, élevant sa main droite qu’elle posa fortement sur la bouche qui cherchait son visage, elle murmura rapidement d’une voix étouffée :

— C’est moi, pas un mot ; il me suit, ne me trahissez pas!

Et, se serrant fortement dans ces bras qui maintenant tremblaient violemment, elle garda son attitude d’abandon, absolument comme si elle n’entendait pas le bruit de la porte qui s’ouvrait, bruit auquel succédèrent deux cris rauques ; puis au même instant un bras furieux s’abattit sur elle, la faisant rouler à terre, la tête renversée, et montrait aux yeux terrifiés de Raymond le visage de Mme d’Épone! Il regardait tellement saisi, tellement suffoqué de ce qu’il voyait, qu’en ouvrant la bouche pour parler il ne put émettre un son. Il s’appuya au mur, prêt à défaillir, la regardant, regardant Vincent avec des yeux effroyablement égarés ; puis, soudain, il s’élança vers celui-ci, le bras levé, l’injure à la bouche.

En une seconde, Mme d’Épone fut relevée et entre eux, pâle et magnifique, les yeux dilatés, le capuchon tombé laissant voir ses cheveux défaits, elle repoussa Raymond.

— Non, Monsieur, vous n’avez pas le droit d’intervenir : ceci ne vous regarde pas. Je suis libre, n’est-ce pas?

— Libre… d’avoir un amant sous mon toit.

— Je partirai ; mais vous n’avez pas à vous mêler de tout ceci ; je vous le défends, entendez-vous?

Vincent, ayant sur le visage une expression effrayante, tant on sentait l’horrible effort qu’il faisait, se rapprocha de Mme d’Épone :

— Vous le voulez? dit-il très lentement.

— Oui, je le veux. Partez, partez et ne revenez pas ; obéissez-moi, je vous en conjure.

— Oui, je vous obéirai.

Et, sans se soucier de Raymond, il lui prit la main, la baisa, et, sans un autre mot, il disparut dans la nuit.

Mme d’Épone s’était assise, et sa main frémissante rattachait ses cheveux. Le sang coulait lentement d’une blessure qu’elle s’était faite en tombant contre une des petites pelles de Sabine, et elle essayait de l’étancher ; ses lèvres tremblaient horriblement aussi ; mais elle leva des yeux assurés sur son gendre et d’une voix qu’on pouvait à peine entendre :

— Je vous demande, Monsieur, de ne pas faire de scandale ; pour ma fille, pour votre femme. Il va s’éloigner, vous l’avez entendu. Elle est malade, au lit depuis cinq heures avec un fort refroidissement et un mal de gorge ; le médecin est venu ce soir ; elle a besoin de moi ; dans quelques jours, je partirai ; je trouverai une raison.

— Je ne veux pas, je ne veux pas que vous l’approchiez. Ah! quand je pense! Ah! la pauvre ange, la chère créature! Oh! j’ai pu croire une minute… car je l’ai cru…

Et se mettant à genoux :

— Je te demande pardon, ma femme, dit-il.

Et il éclata en sanglots convulsifs. Ils durèrent un bref moment, puis il releva la tête :

— Oui, je comprends ; pour elle, pour elle, il ne faut pas de scandale.

Et, frottant une allumette, il promena la flamme autour de lui. Le visage de Mme d’Épone l’épouvanta, et il aperçut le sang qui coulait sur son front.

— Vous êtes blessée?

— Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse! Rentrons, s’il vous plaît.

Elle sortit la première, suivie de Raymond, puis tourna la tête :

— Effacez un peu la trace des pas, dit-elle. Et, sans plus s’inquiéter, elle continua sa route.

Ils se rejoignirent devant la petite porte qu’il ouvrit, entra et se retrouva au milieu des objets familiers qu’il avait quittés quelques heures auparavant, avec le sentiment d’avoir vécu une vie depuis.

Sans échanger une parole avec lui, Mme d’Épone avait monté l’escalier, et il entendit le bruit de son verrou ; puis, la maison retomba dans le silence.

Lui, était incapable de bouger, presque incapable de penser ; il alluma les bougies de son fumoir, et comme un enfant désolé, cacha son visage sur les coussins du canapé. Quelque chose venait de sombrer en lui, et il souffrait vraiment pour la première fois de sa vie. Il souffrait d’abord comme d’une honte atroce, comme d’une souillure secrète mais ineffaçable, d’avoir soupçonné sa femme, sa Berthe, la chère pure épouse ; d’avoir cru qu’elle, elle pouvait aller la nuit, à pas furtifs, chercher dans les bras d’un autre des baisers criminels. Il avait vu le mouvement de ces deux êtres se rapprochant, se jetant sur la poitrine l’un de l’autre, et il avait senti à cet instant-là comme la pointe d’un poignard aigu s’enfonçant dans son cœur. Oh! si cela avait été vrai! Si cela avait été elle! Il l’aurait tuée ; jamais il n’aurait pu survivre à cette douleur, jamais… mais elle était là, là-haut dans leur chambre, incapable d’imaginer ce qui se passait si près d’elle. Cette femme qu’il avait crue une sainte! Il se rappelait maintenant mille petites choses et se demandait comment il avait pu être aussi aveugle. Vincent l’avait toujours recherchée ; combien de fois ne l’avait-il pas vu assis à côté d’elle, et souvent, depuis quelque temps, il lui avait trouvé l’air inquiet. Pauvre malheureuse! Une pitié s’emparait de lui, mais une pitié méprisante. Il était profondément humilié, car il avait toujours été fier d’elle, et il l’avait aimée comme un fils. Aussi de grosses larmes coulaient sur ses joues. Oh! il chérirait sa Berthe plus que jamais ; elle n’aurait plus que lui ; comme elle serait triste de l’abandon de sa mère qu’on ne pourrait pas lui expliquer! Pauvre petite!

Il resta là, jusqu’aux premières heures du matin, dans une angoisse de souffrance qu’il ne devait jamais oublier. Tout ce qu’il y avait de meilleur en lui montait à son cœur ; peu à peu, il y découvrait une extrême compassion pour la malheureuse femme à qui il ne donnerait plus le nom de mère, et il résolut d’agir jusqu’au bout en gentilhomme et en homme d’honneur ; non pas en voleur et en misérable comme l’autre. « Oh! si je pouvais l’étrangler! Et il faut se taire pour elle ; pour ma femme ; oui, pour elle. Oh! ma chère femme ; pardon, pardon, tous les jours de ma vie. »

 
CHAPITRE XXII
Il n’y avait pas sur terre une âme plus misérable que n’était celle de Mme d’Épone lorsqu’elle rentra dans sa chambre. Sabine, dans son petit lit, dormait paisiblement, et le petit lit était poussé tout contre celui où elle ne reposerait pas cette nuit-là. La pauvre femme aurait eu besoin de crier l’atroce douleur qui la travaillait et la déchirait comme des dents aiguës ; mais elle ne poussa pas un soupir qui aurait pu réveiller l’enfant ; elle s’approcha et pencha sur le cher visage endormi son visage décoloré ; ses bras se tendaient vers l’enfant dans un furieux désir de la saisir et de la serrer sur son cœur : « Oui, pour toi, mon enfant ; pour toi, ma fille ; oui, mon Dieu…, et je vous remercie… »

Elle tourna la tête vers le Christ qui était à son chevet, et ses lèvres s’entr’ouvrirent pour répéter dans un murmure : « … Et je vous remercie! » Elle remerciait Dieu, l’héroïque mère ; elle le remerciait sur le bûcher du sacrifice ; elle le remerciait de mourir pour ceux qu’elle aimait. Car n’était-ce pas mille fois pire que la mort? Elle s’assit dans un fauteuil bas d’où elle pouvait voir l’enfant, et, enlevant le manteau qui aurait pu effrayer la petite, si elle s’était éveillée, elle repassa tout ce qui venait de se passer ; toute cette journée, dans laquelle s’écroulait à jamais l’édifice de sa vie ; oui, à jamais ; il le fallait pour sauver le bonheur de sa fille, qui ignorerait toujours le sacrifice. Quand elle était sortie de cette chambre, une heure auparavant, oh! qu’elle ne se doutait guère au-devant de quelle horrible réalité elle allait et de quel prix il lui faudrait payer la rançon de son enfant!

Après le départ des Fontanieu et de son mari, Berthe s’était plainte d’un violent mal de tête et parlait de sortir pour le dissiper ; mais Mme d’Épone, qui lui trouvait le visage singulier, s’y était fortement opposée ; et, enfin, après une lutte assez vive, la jeune femme avait consenti à aller se coucher, avouant en même temps qu’elle avait très mal à la gorge. Mme d’Épone fut immédiatement inquiète, surtout trouvant à sa fille une sorte d’excitation fébrile qui paraissait hors de proportion avec le malaise qu’elle accusait ; ses yeux brillaient d’un feu extraordinaire et ses mains brûlantes s’attachaient à sa mère.

— Mon enfant, que je suis fâchée de te voir souffrante!

— Moi! non, pas du tout.

Puis elle ajouta pour corriger ce que cette affirmation avait d’un peu extraordinaire :

— J’aime à être dorlotée.

Ce fut en descendant donner des ordres pour qu’on allât chercher le docteur à Bretoncelles, que Mme d’Épone trouva un homme de Lamarie apportant un paquet de livres à Mme de Rollo et demandant des nouvelles de tout le monde. Elle trouva qu’il était inutile de faire un événement du malaise de sa fille et répondit par un bulletin général de « bien » ; puis elle ouvrit le paquet de livres pour voir s’il y en avait un qu’elle pût lire à Berthe pour la distraire. Au milieu des exemplaires brochés, un se trouvait dans une de ces gaines de soie, si communes aujourd’hui ; elle le prit, pensant qu’il devait appartenir à Mme Le Barrage et être une nouveauté à la mode. En l’ouvrant à la première page pour regarder le litre, elle aperçut, dépassant à peine l’enveloppe de soie, ce qui lui parut une feuille de papier blanc qu’elle tira à elle sans la moindre méfiance. Ce fut une enveloppe qu’elle trouva, une enveloppe soigneusement fermée ; elle la retourna dans ses mains avec un vague sentiment de malaise. Sûrement Mme Le Barrage ne pouvait l’avoir glissée là par hasard ; les inquiétudes qui l’obsédaient depuis quelque temps prenaient corps ; elle eut l’intuition que sa fille venait de se lancer dans quelque horrible imprudence ; elle en entrevit toutes les conséquences, et alors, sans hésiter, elle déchira l’enveloppe et en sortit le billet qu’elle contenait ; il était court, et d’une écriture qu’elle reconnut immédiatement.

« Vous avez promis hier de m’accorder enfin cette grâce que je sollicite à genoux d’un entretien seul à seule. Je sais que vous êtes libre de vous-même, ce soir, je vous attendrai dans la maison rustique, de neuf heures à minuit. Venez vers celui qui vous adore et est votre esclave. Ayez confiance en lui. »

Elle lut, elle relut ; les lettres dansaient devant elle. Quoi! sa fille en était là! Le danger était plus immédiat et plus pressant qu’elle ne l’avait cru. Ce rendez-vous manqué, un autre s’organiserait. Il n’y avait qu’un remède, un seul ; il fallait à tout prix qu’il parte ; s’il restait, c’en était fait de ce bonheur qui était son œuvre ; dans une heure d’égarement, sa malheureuse enfant le détruirait à jamais ; il fallait la sauver d’elle-même.

Elle resta là longtemps, regardant la pluie tomber : il fallait agir, agir rapidement. Lui écrire? Ce serait inutile, elle le sentait ; et ce serait une imprudence. Tout d’un coup, elle eut une inspiration ; elle irait à ce rendez-vous ; elle le conjurerait de partir ; elle trouverait les paroles qui toucheraient à son cœur ; elle s’humilierait pour racheter le repos et l’honneur de sa fille. Elle s’exaltait en y pensant ; les mots lui venaient, elle était sûre de vaincre, il partirait, et, dans trois ou quatre jours, lorsque Berthe serait remise, lorsque Raymond reviendrait, la vie reprendrait comme autrefois. L’honneur, l’habitude, l’affection, tout assurait que Berthe laissée à elle-même retrouverait la paix du cœur ; elle seule aurait traversé un moment pénible ; mais que lui importait? Elle frémissait en pensant que sa fille aurait pu répondre à cet appel!

Elle repoussa les livres, remonta lentement, alla s’occuper de Sabine, puis vint reprendre sa place de garde-malade, toute attentive à soulager sa fille, et voyant dans cette indisposition quelque chose de providentiel. Son cœur éprouvait une affreuse désolation ; mais, en même temps, elle se sentait si forte : Berthe était jeune, elle était honnête, elle aimait son mari ; oui, malgré tout, elle en avait la conviction, dans quelques mois elle pourrait lui parler de cet engouement, des dangers qu’elle avait courus ; elle pourrait lui montrer quels abîmes elle avait côtoyés. Elle avait donc oublié Sabine! Elle souhaitait, comme l’avait fait Mme de Gosselies, que d’autres enfants vinssent occuper sa vie et son cœur.

Les heures passaient vite ; le docteur était venu, avait recommandé le repos, les précautions, l’expectative, et avait promis une nouvelle visite pour le lendemain. Berthe s’était assoupie de bonne heure ; Sabine dormait dans son petit lit ; la plupart des domestiques, fatigués de la veille, étaient déjà couchés ; la femme de chambre, seule, veillait près de sa maîtresse, lorsque Mme d’Épone, avec une angoisse de peur, descendit, prit dans le vestibule un des grands manteaux qui y restaient accrochés en permanence, et, ouvrant une des portes-fenêtres de la bibliothèque, se glissa au dehors : elle n’était que nerveuse, sans aucune crainte réelle, lorsque, au bout de quelques pas, son cœur s’arrêta en entendant, — il lui parut, — marcher derrière elle ; elle ralentit sa marche, puis l’accéléra, et eut alors l’assurance d’être suivie. Malgré l’absence de Raymond, il n’y eut pas de doute, pas une hésitation dans son esprit ; c’était lui, elle en avait la certitude ; ignorant de quelle autre imprudence sa fille avait été capable, mais sûre qu’il l’épiait, elle envisagea la situation et n’eut qu’une minute de combat dans son cœur : « Je vais prendre sa place, dissiper ses soupçons à jamais. » Alors elle entra et murmura à l’oreille de Vincent ces mots qui l’avaient épouvanté sans que dans l’instant il pût les comprendre ni s’imaginer par quel miracle la mère prenait la place de la fille. Quand il vit paraître Raymond, quand il entendit la malheureuse femme revendiquer pour elle la honte et le déshonneur, quand il sentit que la disculper et dire la vérité serait une lâcheté infâme, il but une coupe d’humiliation dont il ne devait pas oublier l’amertume ; il se sentait si misérable et si peu de chose devant ces deux êtres emportés par les plus nobles émotions ; il aurait voulu se dire qu’il allait se battre avec Raymond, répondre de l’injure mortelle qu’il avait voulu lui infliger, et il fallait, sous peine de forfaire à l’honneur, se taire ; pour la première fois, il voyait de près les épouvantes et les horreurs de l’adultère ; jusque-là, il lui avait paru comme une élégance, d’un goût un peu scabreux peut-être, mais dont il suffisait d’esprit et de présence d’esprit pour n’y trouver que des plaisirs. Maintenant, par sa faute, par son égoïsme, il voyait une existence innocente brisée à jamais, et la pitié qu’il n’aurait peut-être pas éprouvée pour une maîtresse folle et imprudente, il l’éprouvait pour Mme d’Épone. Si Berthe avait été là, il aurait trouvé une sorte de consolation à se dire qu’elle y était parce qu’elle l’avait bien voulu ; mais celle qui souffrait sous ses yeux la plus atroce humiliation était là pour sauver son enfant, et Vincent se jura, dans un tardif regret, de ne pas rendre ce sacrifice inutile, car il devinait une partie du drame qui s’accomplissait. Du reste, Berthe était perdue pour lui ; il ne se faisait aucune illusion ; ils étaient séparés dorénavant comme aucune autre circonstance n’aurait pu les séparer, et il lui faudrait à ses yeux, à elle aussi, revêtir l’aspect d’un misérable qui fuit sans un mot. Si sceptique qu’il fût, il sentait que cette mère avait créé une barrière qu’il se reconnaissait incapable de franchir ; jamais plus il ne pourrait espérer voir les regards humides de Berthe se tourner vers lui, et cette pensée la lui rendait encore plus désirable et chère ; il l’aimait, en ce moment-là, jusqu’à la souffrance ; il était humilié, profondément humilié de devoir emporter un remords importun, au lieu des souvenirs charmants qu’il s’était promis et qui l’auraient parfaitement consolé d’une séparation. Il y avait dans son rôle actuel une sorte de lâcheté obligatoire qui lui était horriblement déplaisante. Laisser une femme sous le coup d’une suspicion fausse ou en trahir une autre, il n’y avait pas de choix, et son râle à lui était forcément pitoyable. Mme d’Épone lui inspirait un respect et une compassion infinis ; il aurait voulu pouvoir accomplir quelque acte noble ou courageux afin de ne pas rester si inférieur à elle, et, au milieu de sa réelle souffrance, il se connaissait encore assez pour savoir que, dans quelques mois, il aurait oublié, et qu’elle était blessée à jamais. Il lui avait volé sa fille aussi complètement que si Berthe eût tout quitté pour le suivre. Il y avait, dans la grandeur du sacrifice accompli par cette mère, quelque chose qui surpassait son âme et lui fit éprouver le plus réel attendrissement qu’il eût jamais connu ; il ne s’expliquait rien, mais démêlait confusément une volonté arrêtée de l’éloigner à n’importe quel prix. Suffoqué par la colère impuissante qui le faisait trembler, il marchait au hasard dans la campagne obscure, il ne sentait même pas la pluie qui tombait à flots ; tout était sombre, lamentable, silencieux ; il eut un réel dégoût de l’existence et de lui-même, une fureur du gâchis dans lequel il s’était mis, car il ne trouvait pas d’autre mot pour résumer ses impressions : « quel gâchis! », et, pour un homme comme lui, c’était le plus cruel aveu. Il allait attendre un jour ou deux le bon plaisir de Raymond, puis il partirait, mais, en partant, il faudrait emporter des souvenirs, et ces souvenirs seraient d’une nature qui mêlerait à tout de l’amertume, et cette pensée offusquait l’égoïsme qui avait été le fond même de son existence. L’une après l’autre des résolutions violentes lui passaient par la tête ; il envisagea et épuisa en esprit les souffrances et les expiations volontaires, puis, après s’être laissé tremper et avoir allumé plusieurs cigares qui s’éteignaient toujours, il finit par se persuader que, d’une façon ou d’une autre, tout s’arrange dans la vie.

 
CHAPITRE XXIII
Mme de Fontanieu, en recevant le lendemain de très bonne heure une lettre de Raymond de Rollo, ouvrit très grands ses yeux vifs. Elle lut, elle relut, elle retourna le papier, elle fit appeler le messager sur le perron, elle le questionna en quelques mots brefs, puis partit à la recherche de son mari ; cela indiquait chez elle une forte perturbation d’esprit, car d’habitude ses résolutions étaient prises et exécutées sans références à qui que ce soit. Elle trouva son cher et tendre dans le petit cabinet de travail où il aimait s’enfermer à double tour pour mettre au net les comptes de ses fermes, et où il conservait les archives de la famille et les journaux de sport, dans le même ordre parfait et mystérieux ; elle eut quelque peine à se faire ouvrir ; le marquis se croyait très occupé dès qu’il avait poussé le verrou ; elle ne fit aucune préface.

— Je pars pour le Grez ; je ne reviendrai peut-être que ce soir.

— Et notre voyage?

— Il n’a pas lieu : Berthe est malade.

— Pas possible!

— Son mari me l’a écrit ; je vais aller voir ce qu’elle a.

— Mais, ma chère amie, si elle est malade?

— Je sais, les enfants… Mon cher Jean, je passe ma vie à leur sacrifier quelque chose ; mais je suis décidée à ne pas me mettre sous cloche ; si nos enfants doivent avoir la rougeole, ils l’auront ; vous n’y pensez pas lorsque vous allez aux courses, n’est-ce pas? Moi, je pars pour le Grez.

— Je vais avec vous.

— Non, c’est inutile ; conservez au moins un père à nos enfants. Lapierre me conduira et me ramènera sans la moindre avarie, je serai d’une humeur dogue. Ainsi, inutile de vous l’infliger.

— Raymond est donc inquiet? Voyons, y a-t-il autre chose?

— C’est ce que je ne sais pas et ce que je veux savoir ; mais pas un mot, Jean.

— Bien entendu ; aurions-nous eu tort de renvoyer Raymond hier soir?

— Je ne l’aurais pas cru ; mais tout est possible en ce monde.

En arrivant au Grez, Mme de Fontanieu demanda immédiatement Mme d’Épone ; celle-ci, après l’avoir fait attendre un peu, parut avec un visage qu’elle s’efforçait de composer, mais dont elle ne put dissimuler les véritables ravages causés par une nuit d’atroce angoisse ; il y avait dans sa pâleur, dans l’éclat de ses yeux, quelque chose de si poignant, que la marquise resta interdite, absolument persuadée, dès cet instant, que le prétexte de la maladie cachait un drame intime :

— Vous êtes bien bouleversée? Qu’a donc Berthe? La lettre de Rollo m’a épouvantée : elle allait si bien hier.

— Oui, je suis tourmentée ; elle a un fort mal de gorge et beaucoup de fièvre.

— Puis-je la voir?

— Non, je ne crois pas ; à cause de vos enfants ; le docteur ne se prononce pas.

— Je vous en prie ; laissez-moi la voir, je n’ai aucune crainte, et j’approche, tous les jours, des pauvres gens qui ont toutes sortes de maux. Où est Rollo?

— Auprès de sa femme.

— Permettez-moi de monter, je vous en prie.

Il parut à Mme de Fontanieu que Mme d’Épone devenait plus pâle encore ; cependant elle la précéda d’un pas assuré, s’arrêta à la porte de sa fille, l’ouvrit doucement.

— Veuillez attendre une seconde, dit-elle à la marquise.

Et, laissant la porte entre-bâillée, elle entra.

Rollo était assis près du lit de sa femme qui paraissait assoupie ; il se leva à la vue de sa belle-mère, et, au même moment, la malade ouvrit les yeux :

— C’est Mme de Fontanieu, mon enfant, dit doucement Mme d’Épone.

— Oh! qu’elle entre. Puis appelant sa mère :

— Reste là, maman ; tu m’abandonnes?

— J’étais avec Sabine, ma chérie.

Rollo était allé au devant de la marquise et l’introduisait.

— Bonjour, ma petite ; pourquoi avez-vous tous des figures d’enterrement? Je vais la badigeonner, moi ; montrez-moi votre gosier ; je vous dis de me le montrer ; vous n’avez presque pas de fièvre ; un chaud et froid ; dans huit jours nous partons pour Londres.

— Pour Londres? demanda Berthe, étonnée.

— Oui. Ah! Il ne vous a rien raconté ; je reconnais bien les hommes, pas deux sous de sang-froid. Nous devions partir aujourd’hui, une escapade ; votre maman si bonne gardait Sabine, et moi je laissais mon poulailler sous la garde de Françoise ; une fameuse idée que j’avais eue là, n’est-ce pas, Madame? — se tournant vers Mme d’Épone, — et il faut que vous attrapiez un mal de gorge ; ah! quelle poule mouillée ; mais me voilà toute rassurée. Comme je respecte les terreurs de mon cher et tendre pour sa progéniture, je m’en vais. Madame, je vous défends de descendre avec moi ; restez près de cette princesse ; Rollo me donnera le bras et aura de moi tous les soins que je mérite ; je reviendrai demain. Je ne vous embrasse pas ; mais dépêchez-vous de guérir.

Rollo sortit, accompagnant Mme de Fontanieu qu’il remerciait avec de grandes phrases émues ; elle le regardait avec un certain étonnement :

— Voyons, racontez-moi ; quand cela lui a-t-il pris?

— Hier, vers cinq heures, il paraît.

— Alors, quand vous êtes revenu ici, elle était couchée?

— Oui.

— Qui vous a dit qu’elle était malade?

— Sa mère.

— Vous avez une fameuse chance de l’avoir là ; entre nous, j’ai trouvé une drôle de mine à votre belle-mère ; est-elle souffrante?

— Je ne crois pas.

— Ne la laissez pas s’inquiéter. Je suis persuadée que ce ne sera rien. Tout de même, c’est un vilain lendemain pour votre fête.

— Ah oui, quel lendemain!

— Allons, voyons, ne soyez pas tragique. En attendant que mes chevaux soufflent, et pour être en mesure de faire à Jean les serments les plus rassurants, allons dans le parc, voulez-vous?

— Dans le parc!

— Oui. Ah çà! est-ce qu’il est empoisonné, l’air de votre parc? En tous cas, il sent joliment bon.

Elle fit quelques pas, suivie de Rollo, dont le visage avait pris une expression douloureusement embarrassée qui n’échappa pas à la marquise ; elle continua son chemin vers le petit pavillon rustique, parlant toujours et le regardant à la dérobée ; il la suivait comme avec peine, et, lorsqu’elle franchit le seuil, son visage coloré devint très pâle ; elle, sans paraître remarquer quoi que ce soit, s’assit, s’accouda et regarda le panorama :

— Savez-vous que c’est fameusement plus gai ici qu’à Fontanieu? Ce que j’en ai assez de vos arbres séculaires! Si j’avais une petite maisonnette comme celle-ci, je ne m’ennuierais jamais ; c’est un bijou, que ce pavillon. Tiens, une des épingles de Berthe.

Et, se baissant, la marquise releva une fourche d’écaille blonde qui brillait au soleil. Rollo était blême.

— Ah çà! mais qu’est-ce qu’il a? se disait la jeune femme ; le mari et la mère ont une figure de l’autre monde. Est-ce qu’elle se promène en dormant? Est-ce qu’on l’hypnotise?

Et elle jouait avec l’épingle, dont la vue semblait torturer Raymond.

— Tenez, mettez ça dans votre poche. Berthe, qui est une femme d’ordre, ne serait pas contente de l’avoir perdue ; si elle avait cinq mioches comme les miens, elle ne se permettrait pas de la vraie blonde ; je sème mes fourches.

Et elle tendit à Rollo l’épingle qu’il se décida à prendre et à mettre dans la poche de son gilet.

— Eh bien! mon pauvre ami, vous êtes pire que Jean, qui est toujours dévoré de la crainte de me voir fondre. Seulement, s’il m’offrait des figures aussi désespérées, je le prierais de s’absenter.

— Mais je n’ai pas une figure désespérée, marquise.

— Pardonnez-moi ; si vous sortiez, vous effrayeriez les populations. Un peu de moral, que diable! Enfin, je me flatte que ma visite vous aura fait du bien ; si un petit tête-à-tête avec moi n’avait pas le pouvoir de vous dérider, vous avouerez que j’aurais le droit d’être humiliée. Je reviendrai demain, et promettez-moi, d’ici là, d’obéir à mes ordonnances.

— Qui sont, marquise?

— Primo : de changer de visage ; secundo : de soigner votre belle-mère qui a l’air plus malade que sa fille et, tertio : de penser à notre petit voyage. Je suppose que maintenant mes chevaux sont repus, Lapierre aussi, et que je puis m’en aller ; comme vous n’êtes pas amusant du tout, c’est ce que j’ai de mieux à faire.

— Vous êtes bien bonne d’être venue.

— Ah çà! croyez-vous que je sois une amie en carton? Apprenez que j’adore être utile, et que j’ai un esprit fertile en ressources ; demandez à Jean. Avez-vous besoin de Jean?

— Mais non, marquise.

— Parce que je vous avertis que, si je ne vous trouve pas à tous d’autres ligures, je viens m’installer ici. Mille tendresses à Berthe et à Mme d’Épone ; embrassez-les de ma part, et, si le médecin donne la moindre des inquiétudes, promettez-moi de m’envoyer Sabine immédiatement. Je tiens à ma bru.

 
CHAPITRE XXIV
Mme de Fontanieu avait observé les moindres fluctuations du visage de Raymond, et elle rentra chez elle vivement intriguée ; son mari l’attendait avec anxiété et impatience ; elle lui fit part de ses impressions, et ils tombèrent d’accord qu’il y avait quelque mystère et quelque nœud gordien qu’une vraie amitié pourrait peut-être parvenir à dénouer ; ils ne parlèrent pas d’autre chose pendant le reste de la journée, se heurtant dans toutes les suppositions au fait extraordinaire de la parfaite tranquillité de Berthe et de la tendresse que son mari lui témoignait :

— Et il a blêmi, je vous assure qu’il a blêmi, quand je lui ai rendu cette épingle.

Le lendemain et le surlendemain, Mme de Fontanieu retourna au Grez. Berthe était toujours très souffrante ; mais le docteur assurait que le mal de gorge n’aurait pas de suite ; elle voyait avec plaisir la marquise, car, quoique oppressée par la fièvre et presque incapable de parler, elle l’écoutait sans fatigue ; son mari ne la quittait presque pas ; sa mère venait plus rarement, prétextant la nécessité de garder Sabine et de faire observer les précautions que le docteur avait recommandées pour l’enfant. Plusieurs fois, Berthe avait réclamé sa mère ; car, pendant ses heures d’immobilité et d’insomnie, une lutte violente se livrait dans son cœur ; elle pensait avec effroi jusqu’où était déjà allé l’abandon d’elle-même, jusqu’où il aurait pu aller si la maladie n’était venue l’arrêter! A voir son mari la soigner avec une tendresse si grande, elle éprouvait une sorte de honte ; ce maladroit dans les choses de la vie avait des raffinements infinis dans celles du cœur. Elle l’épiait entre ses paupières demi-closes pendant les longues heures qu’il restait là près d’elle silencieux et patient, guettant ses désirs, et le regard clair de ses yeux d’enfant sans cesse tournés vers elle lui donnait envie de fermer les siens pour qu’il ne pût pas y lire.

Entre Raymond et Mme d’Épone, il y avait comme un engagement tacite de se trouver le moins possible ensemble au chevet de la malade. Le déjeuner les réunissait forcément, et le supplice que Mme d’Épone endura d’un front serein, pendant ces quelques jours, surpassa tout ce qu’elle aurait pu imaginer. La présence de Sabine rompait un peu leur gêne mutuelle ; l’enfant s’appuyait tendrement contre sa mémé ; elle babillait avec son père, et parfois alors les regards de Rollo et ceux de Mme d’Épone se rencontraient ; les uns, chargés de tristesse et de reproche ; les autres, comme fermés, mais désespérés cependant. Lorsqu’il la voyait là, avec l’extrême noblesse de son port, ce visage, que pas une passion n’avait flétri, ces yeux si jeunes et presque candides, il se demandait s’il n’avait pas été le jouet d’une horrible hallucination, si vraiment il l’avait vue, vue de ses yeux dans les bras d’un amant! Et elle, lisant toutes ces pensées sur ce visage mobile, devenait seulement plus pâle, et Sabine s’étonnait, en riant, de voir trembler la main de sa grand’mère.

Elle échappait au dîner, ayant proposé de le prendre l’un après l’autre, afin de ne pas laisser Berthe seule le soir, au moment de la journée où elle était généralement le plus souffrante ; mais pendant les heures où, restée seule, Raymond auprès de sa femme, elle errait dans les pièces solitaires ou dans les allées tranquilles du Grez, il semblait à Mme d’Épone qu’elle prenait congé de la vie ; la présence même de sa chère petite Sabine lui causait une insupportable souffrance. Elle songeait à tout ce qu’elle avait rêvé d’être pour cette enfant et à ce qu’elle serait effectivement ; puis elle remontait sa pauvre âme vaillante en se réjouissant de la tendresse que Raymond témoignait à sa femme ; elle était persuadée que Berthe serait touchée, que leurs deux cœurs, souffrant chacun en silence, allaient se rapprocher et s’unir plus fortement ; elle la saurait heureuse ; elle l’aurait sauvée d’un péril mortel pour son bonheur ; elle serait payée. Elle levait les yeux vers Celui qui, seul, connaissait son sacrifice, qui, seul, le connaîtrait jamais. Ne serait-elle pas morte volontiers pour son enfant? Elle mourrait, voilà tout. N’avait-elle pas, depuis longtemps, renoncé au bonheur pour elle-même? Elle souffrait ; mais sa souffrance serait féconde ; seulement elle ne pouvait, malgré son courage, empêcher la blessure de saigner, et ces heures de souffrance la marquaient comme des années.

Mme de Fontanieu était arrivée faire sa visite quotidienne ; Mme d’Épone, comme d’habitude, l’avait reçue et l’avait conduite chez la malade ; Raymond y était, et tous trois s’assirent autour du lit ; Rollo et la marquise d’un côté, de l’autre Mme d’Épone, à qui sa fille voulait tenir la main. Berthe se sentait mieux ; elle était fatiguée, mais plus calme, et il lui semblait que la présence de sa mère fortifiait son cœur.

Mme de Fontanieu raconta différentes nouvelles, puis, d’une voix détachée, annonça qu’elle avait reçu, le matin même, la visite de Vincent de Mottelon, venu pour faire ses adieux :

— Il est désolé de ne pas vous revoir, ma bien chère ; ils sont venus tous hier, il paraît ; mais personne n’était visible ; vous dormiez, je crois, sous la garde de votre époux, et Mme d’Épone était à la ferme avec Sabine. Notre jeune premier retourne en Russie ; nous allons retomber dans notre calme plat. Ah! nous ferons bien de voyager un peu pour ménager la transition.

Berthe avait involontairement serré la main de Mme d’Épone qui, devant le silence des deux autres, répondit tranquillement :

— Mme de Mottelon doit être désolée.

— Oui, car il part généralement pour deux ou trois ans ; on a le temps de le pleurer ou de l’oublier ; je ne lui ai pas caché que j’allais m’arrêter à ce dernier parti.

— C’est le meilleur, en effet.

Et Mme d’Épone sourit, à la stupéfaction de Raymond, qui, saisi d’une telle force de dissimulation, n’avait pas le temps de regarder le visage de sa femme.

Qu’il était triste, ce jeune visage! Elle avait cru souhaiter de ne plus le revoir, et, maintenant qu’on lui disait qu’il partait, elle éprouvait un déchirement affreux. Elle avait une peine terrible à retenir les grosses larmes qui voulaient couler ; sa mère se pencha vers elle, la couvrant presque de son corps, sous prétexte d’arranger ses oreillers, puis, se baissant, lui effleura le front d’un baiser, comme pour lui dire : « Je suis là », et souriant avec une compassion divine.

La marquise avait déjà entamé d’autres sujets avec Rollo, dont l’embarras était visible ; seulement, elle comprenait de moins en moins ; mais, comme elle était bonne et les aimait tous, elle gardait sa curiosité pour elle, et pour son cher et tendre.

 
CHAPITRE XXV
Dix jours plus tard, Berthe était convalescente, et Mme d’Épone parlait de retourner à Paris. Quoiqu’elle fût absorbée en elle-même, suffoquée de ce départ de Vincent, sans un mot, sans un adieu, humiliée dans le plus profond de son être, Berthe avait remarqué le visage plus pâle de sa mère, et, lorsque celle-ci annonça des affaires importantes qui l’appelaient à Paris, elle s’imagina que quelque nouveau chagrin, causé sans doute par son père, avait atteint le cœur déjà si cruellement blessé de Mme d’Épone. Aussi elle s’était tue, n’avait pas demandé d’explication, se blottissant seulement comme une enfant l’aurait pu faire dans les bras maternels, voulant faire sentir à sa mère, par ces muettes caresses, combien passionnément elle l’aimait.

L’une et l’autre soulageaient leur cœur dans ces silencieuses étreintes, restant ainsi de longs moments, joue contre joue, toutes deux dévorant des larmes qui voulaient couler. Le départ avait été affreux pour Mme d’Épone ; heureusement que sa fille était encore trop souffrante pour l’accompagner, et Raymond la conduisit seul à Bretoncelles. Tout le trajet, ils n’échangèrent pas une parole ; lui, était profondément remué, malheureux jusqu’aux entrailles de ne pouvoir plus estimer cette femme à qui, avec une tendresse filiale et fière, il donnait le nom de mère, et il se mêlait à ce déchirement une sorte de colère, de ce qu’ainsi, par sa faute, elle eût dérangé le tranquille bonheur de leurs existences et jeté sur l’avenir une ombre que rien n’effacerait. Il avait eu la cruauté, presque à l’instant du départ, de lui rendre la petite fourche d’écaille, pour voir, pour se convaincre encore de cette impossible réalité ; elle n’avait pas bronché, et, avec un merci presque indifférent, l’avait acceptée. Cependant, un peu avant d’arriver à la gare, elle trouva le courage de lui recommander encore sa fille :

— Soignez-la bien ; elle est digne de toute votre tendresse.

— Je le sais!

Cela fut dit avec un tel orgueil que Mme d’Épone ne regretta plus rien. Oui, le bonheur de Berthe était assuré, et avec cette conviction, elle eut la force de prendre congé de son gendre avec une tranquillité qui ne laissait aucune prise aux observations les plus curieuses.

Mais, rentrée à Paris, le déchirement se fit sentir dans toute sa force ; n’ayant plus sa fille devant ses yeux, ne tenant plus entre ses bras sa petite Sabine, elle éprouva en plein la désolation et la honte de ce qui s’était passé ; sans cesse, elle revenait sur cette scène ; elle en revivait les moindres détails, et elle souffrait de l’affront qu’elle avait reçu, comme d’une brûlure sur laquelle on n’aurait cessé d’appliquer le fer rouge ; elle sentait la main lourde de Raymond s’abattre sur son épaule ; elle revoyait son regard épouvanté lorsqu’il l’avait reconnue! Et toujours, il croirait cela! Toujours il croirait qu’elle avait quitté le chevet de sa fille pour aller se jeter dans les bras d’un homme! Alors elle souhaitait mourir, elle implorait Dieu de la délivrer du fardeau inutile de l’existence, maintenant qu’elle n’avait plus d’enfant! Autrefois, son mari l’avait abandonnée, et, à son tour, elle devait abandonner sa fille! Elle avait aussi, par instants, l’horrible pensée que son sacrifice serait peut-être inutile, qu’elle ne serait plus là aux heures de tentation qui pourraient se présenter encore, et alors qu’arriverait-il?

Mme de Gosselies avait été frappée du redoublement de tristesse de sa fille ; elle en avait parlé plusieurs fois au général. Positivement les cheveux de Valentine grisonnaient ; il y avait là, à ses yeux, un phénomène tout à fait inquiétant, et Mme de Gosselies se demanda si M. d’Épone n’avait pas fait quelque apparition à Paris ; elle l’en croyait parfaitement capable, comme d’écrire à sa femme, s’il avait une nouvelle désagréable à lui communiquer ; mais, après enquête, elle dut se convaincre qu’il n’en était rien. Elle questionna d’une façon serrée sur le ménage Rollo ; tout y marchait à souhait ; même la marquise de Fontanieu, qui rentra à Paris au commencement de décembre, put dire à Mme de Gosselies que son petit gendre n’avait jamais été plus épris de sa femme.

— Jean est allé déjeuner avec eux à Rouen, deux ou trois jours avant notre départ et m’a dit que Rollo était un vrai pigeon.

Et Mme d’Épone dépérissait à vue d’œil! Cette beauté, qui avait paru résister à tous les coups du sort, s’altérait. Mme de Gosselies en était sérieusement désolée ; elle trouvait terriblement affligeant, pour une mère, de voir sa fille vieillir, et Mme d’Épone vieillissait. Il s’était fait en elle un changement marqué, elle était devenue, non plus retirée, mais sauvage, et Mme de Gosselies avait peine à la faire venir dîner avec elle ; elle eut la terreur de voir sa fille tourner à la maladie noire et consulta sérieusement un médecin qui, avec une perspicacité qui frappa Mme de Gosselies, conseilla les distractions. Les distractions, c’est bientôt dit ; mais quelles distractions offrir à une femme qui se refusait à toutes? Après y avoir réfléchi, Mme de Gosselies pensa qu’il n’y avait d’autre distraction possible que la présence des Rollo, et annonça au général son projet de les inviter à venir passer chez elle les fêtes de Noël et de fin d’année.

— Au moins, je sortirai ma pauvre fille de son marasme ; il est possible que ce ne soit que nerveux, mais c’est horriblement affligeant. Je me sens descendre au tombeau en regardant Valentine.

Le général approuva et admira l’idée de sa femme ; d’ordinaire, le bruit des enfants fatiguait Mme de Gosselies ; mais, pour cette circonstance, elle était décidée à n’y trouver aucun inconvénient ; elle alla jusqu’à parler d’avoir un arbre de Noël en l’honneur de Sabine :

— Cela fera plaisir, j’en suis sûre, à ma pauvre enfant.

La réponse des Rollo ne se fit pas attendre. Berthe luttait contre un ennui presque insupportable, et accueillit avec une véritable joie la pensée d’un changement qui l’aiderait à secouer sa torpeur morale. Raymond, qui la croyait souffrante physiquement et l’accablait des plus tendres attentions, ne pensa pas, quelle que fût sa répugnance secrète, à la contrarier. L’invitation fut donc acceptée avec reconnaissance.

Mme de Gosselies, triomphante, monta en voiture pour annoncer la surprise à sa fille. Elle fut stupéfaite, quand, au lieu de la joie qu’elle attendait, Mme d’Épone lui dit, avec une sorte de gêne, que son médecin lui conseillait le Midi, qu’elle croyait qu’elle allait y aller :

— Tu feras très bien ; après le départ de tes enfants.

— Non, je crois que je partirai cette semaine ; je les ai vus il y a peu de temps ; Berthe sera très heureuse d’être avec toi.

Mme de Gosselies n’insista pas, véritablement alarmée sur l’état de sa fille :

« Ou elle perd l’esprit, ou il s’est passé quelque chose que j’ignore ; mais j’en aurai le cœur net de suite. » Et, le lendemain, Rollo recevait une brève dépêche de Mme de Gosselies, l’appelant auprès d’elle pour une affaire d’importance elle avait soin d’ajouter : « Rien de santé. »

 
CHAPITRE XXVI
Mme de Gosselies avait connu peu d’insomnies causées par l’inquiétude ; la vie lui avait toujours été clémente, et elle s’était d’office épargné les sollicitudes exagérées ; mais le changement de sa fille rentrait dans les choses tellement extraordinaires qu’elle ne put fermer l’œil, attendant avec une impatience pénible l’arrivée de son petit gendre.

Elle avait tout préparé afin de causer librement avec lui et être à l’abri des interruptions ; elle avait écrit à Mme d’Épone qu’elle irait la voir afin de prévenir une visite possible. Raymond apportait un visage anxieux, se demandant ce que Mme de Gosselies pouvait bien avoir d’aussi important à lui dire. « Elle ne pouvait pas être ruinée. »

Elle le reçut très cordialement, le fit asseoir en pleine lumière et le regarda dans les yeux.

— Mon ami, je vais vous parler en confidence, répondez-moi de même ; il s’agit d’une personne qui nous est bien chère à tous deux, car je sais comme vous aimez votre belle-mère ; répondez-moi hardiment, sans réticences… Pendant son dernier séjour au Grez, avez-vous remarqué quelque chose de différent en elle?

Raymond était d’abord devenu très rouge, puis avait pâli ; il répétait d’une voix embarrassée :

— Quelque chose de différent en elle?

— Oui, dans ses manières, dans ses paroles. Avait-elle des tristesses subites, sans raison?

Et, tout en parlant, Mme de Gosselies dévisageait Rollo, et, s’arrêtant soudain et changeant complètement de voix :

— Il s’est passé quelque chose ; et vous allez me dire quoi.

— Mais…, mais, il ne s’est rien passé…

Il était haletant, bouleversé, blême ; Mme de Gosselies lui mit la main sur le bras :

— Il n’y a pas, vous allez me raconter tout, de point en point. Ma fille est en train de mourir, tout simplement ; et vous croyez que je vais accepter cela comme une circonstance naturelle? Vous êtes brouillé avec elle ; voilà qui est déjà clair pour moi ; vous allez m’en donner la raison.

— La raison ; mais je ne puis pas, je ne puis pas ; demandez à Mme d’Épone.

— Vous pouvez, et vous allez le faire.

— Non, Madame, et je ne le ferai pas.

Il s’était levé et regardait Mme de Gosselies.

— Ah çà! est-ce que par hasard vous voulez me laisser comprendre qu’il y a à dire sur ma fille quoi que ce soit que je ne peux pas entendre?… Eh bien! moi, je vous dis que vous vous trompez. Je vous aime beaucoup, mon cher Raymond ; mais il y a des personnes plus perspicaces que vous ; moi, par exemple.

Raymond persistait à ne pas répondre, toujours immobile, toujours respectueux. Mme de Gosselies rassemblait ses idées, cherchait des noms, des circonstances, et, tout d’un coup, relevant la tête, et se rapprochant de Raymond :

— Tenez, je suis persuadée qu’il y a là-dessous quelque bêtise de ma petite-fille.

Il bondit.

— Berthe! Elle! Je ne veux pas… Je vous demande pardon. Ah! non, pas elle!

— Alors, c’est ma fille! Vous me faites rire, mon cher Monsieur ; vous êtes un peu trop naïf ; que ce soit de vous ou d’un autre que vienne pareille insinuation, je lui dirai qu’il est un menteur!

— Moi, un menteur! quand j’ai vu! quand j’ai vu!

— Et qu’est-ce que vous avez vu? Vous allez me l’apprendre, je vous l’ordonne, et tout de suite. J’aime bien ma petite-fille, mais à condition qu’on ne touche pas à ma fille. Je suis sensible à l’honneur d’être sa mère, et je sais très bien que je ne la vaux pas. Voyons, qu’est-ce que vous avez vu? Vous savez, ce serait le fait d’un lâche, de vous taire maintenant avec moi.

— Vous l’aurez voulu.

Et tout son orgueil fouetté par cette parole, à voix heurtée, il fit le récit de cette soirée néfaste. Mme de Gosselies l’écoutait, les lèvres serrées, l’œil fixe. Quand il se tut, secoué par des sanglots qu’il ne retenait plus, il y eut un long silence. Mme de Gosselies le regardait avec compassion, presque avec pitié :

— Et vous avez cru cela, mon pauvre enfant?

— Cru? Mais j’ai vu!

— Vous avez cru que ma fille, qui a mené la vie d’un ange, qui s’est immolée depuis sa jeunesse, s’en allait comme ça, tout d’un coup, à des rendez-vous d’amour? Mais il faut être fou pour croire cela!

Rollo la regardait, l’air effaré.

— Mais, malheureux, vous n’avez pas compris ce qui, pour moi, est clair comme le soleil, qu’elle devait être là pour réparer quelque sottise de sa fille! Oh! ne bondissez pas : je suis persuadée que ma petite Berthe est la plus honnête femme du monde ; mais, sauf ma fille, toutes les femmes ont dans la vie leur moment d’affolement. Je suis convaincue qu’il n’y avait rien, entendez-vous, rien qui pût vous outrager ; la mère, qui est ma fille, n’y serait pas allée ; mais une jeune femme toute naïve, comme la vôtre, c’est horriblement imprudent, et, plus elles valent, plus elles le sont… Je ne sais pas ce qui s’est passé ; mais je mettrais ma tête sur le billot que ma fille s’est sacrifiée encore une fois, et vous comprenez que je ne veux pas de cela. Je suis fâchée de vous affliger ; mais je trouve que tout a des bornes, et ma fille se meurt, tout simplement, de sa jolie invention. Elle vous a vu comme une espèce de fou, et elle a perdu la tête. On réfléchit, mon cher garçon ; on réfléchit. Vous êtes navré ; mais veuillez ne pas recommencer à vous livrer à votre imagination. Une autre année, évitez les tableaux vivants. En attendant, vous allez me faire le plaisir d’écrire à Berthe que le général, qui a la goutte (il l’aura certainement, s’il ne l’a pas), avait besoin, pour une affaire urgente, que vous le remplaciez à Angers, et vous allez y partir tout à l’heure. Berthe devra arriver demain vous attendre ici, et, moi, je me charge de la confesser.

— Mais elle ne peut pas venir seule. Oh! c’est horrible ; ma femme, ma femme!

— Vous la retrouverez, votre femme ; mon Dieu! Elle ne peut pas empêcher les gens de devenir amoureux d’elle! Est-ce qu’elle pouvait répondre des entreprises de ce Monsieur? Elle ne s’en doutait pas seulement, j’en suis sûre. Croyez-vous que tous les hommes soient délicats? Vous vous tromperiez furieusement ; tous les moyens leur sont bons. Vous allez faire ce que je vous dis, et c’est moi qui vais écrire à Berthe. Tâchez de vous calmer.

— Me calmer! Quand vous me prouvez… mais c’est impossible ; jamais Berthe…

— Ah çà! mais vous oubliez qui je suis! Jamais ma fille, voilà ce que je vous dis, moi ; quant à ma petite-fille, elle me ressemble, et j’étais fort capable d’une étourderie ; par inclination naturelle, j’y étais portée, et il ne m’est arrivé aucun dommage, je vous prie de croire. Allons, taisez-vous ; je vous expédie à Angers, et je vous télégraphierai de revenir quand il le faudra. Oh! baisez-moi la main ; je ne vous en veux pas, mon pauvre ami, et j’ai toujours été convaincue que les enfants, grands et petits, n’étaient bons qu’à donner du chagrin.

 
CHAPITRE XXVII
Berthe fut extrêmement étonnée en recevant la lettre de sa grand’mère, mais si contente aussi que ses réflexions n’allèrent pas loin ; il était tout simple que le général se servît de Rollo, le cas échéant, et elle se réjouissait de cette coïncidence qui avançait son voyage. Rouen lui semblait très triste maintenant ; elle avait trop de loisirs pour se souvenir, et se rappeler c’était être humiliée et avoir le cœur désolé. Elle mettait son orgueil et son courage à effacer de son âme le souvenir de ces jours évanouis dont elle ne pouvait pas oublier les courtes ivresses qui lui semblaient maintenant des crimes. Raymond l’aimait tant! Quelle différence, quelle profondeur dans cette tendresse s’affirmant toutes les heures, toutes les minutes. Malgré ses efforts, elle n’avait pu retrouver le calme du passé. Toute diversion lui paraissait un remède. Elle fit donc rapidement ses préparatifs, et, comme Mme de Gosselies l’avait prédit, elle arriva sans le moindre embarras à Paris. Elle fut étonnée de ne pas voir sa mère à la gare, plus encore d’y trouver sa grand’mère, dont l’habitude n’était pas de se déranger.

— J’ai voulu faire de votre arrivée une surprise à ta mère, je t’expliquerai cela chez moi.

— Alors, nous irons chez maman, ce soir?

— Oui, oui ; nous allons combiner notre plan. Donne d’abord les billets à Ferdinand.

Arrivés rue de Ponthieu, Berthe courut saluer le général, à qui elle trouva meilleure mine qu’elle n’avait espéré, et elle en félicita sa grand’mère.

— En effet, mais j’avais craint une crise sérieuse, et il y a un âge dans la vie où il ne faut plaisanter avec rien. Quand tu seras prête, tu me trouveras dans ma chambre.

Sabine était pressée de voir sa mémé, la demandait et répondait, intimidée, aux questions de sa bonne maman et du général, qui était extasié des charmes de la gentille créature.

— Oui, elle est mignonne, avoua Mme de Gosselies, et ma pauvre fille en est folle ; je viens sans doute après ce petit paquet de chair fraîche ; comme c’est réjouissant!

Mme de Gosselies n’avait pas envie de laisser s’éterniser la situation et jugeait que les meilleurs chirurgiens sont ceux qui agissent sur l’heure ; aussitôt que sa petite-fille fut entrée dans sa chambre, elle lui dit d’une voix sérieuse de s’asseoir près d’elle :

— Mon enfant, nous allons avoir une conversation un peu douloureuse ; mais ne crains rien ; si je ne suis pas ta mère, je suis ta grand’mère, et je connais trop la vie pour ne pas être indulgente, pour mon propre sang surtout.

Berthe avait pâli, son cœur battait à coups sourds, sans qu’elle eût idée de ce qui allait venir.

— Depuis deux mois, il faut que tu saches que ta mère dépérit et me cause de sérieuses inquiétudes.

Le cri de la jeune femme sortit de ses entrailles et remua profondément Mme de Gosselies.

— Maman! maman! qu’a-t-elle?

— Calme-toi ; rien de grave, puisque je suis à te parler tranquillement. Tu l’aimes, et tu as raison ; mais tu ne sais pas à quel point tu as raison. Ma fille, n’aie pas peur de ta vieille grand’mère. Dis-moi si ton cœur ne t’a pas trahie depuis quelques mois, — ton cœur seulement, ma fille. — Réponds-moi!

Berthe ne trouvait pas une parole, la voix expirait sur ses lèvres soudain desséchées ; il lui parut qu’un fantôme se dressait devant elle.

………………..
— Oui, tu ne peux rien dire ; mais je ne me trompe pas. Tu as été mariée très jeune à un homme qui vaut son pesant d’or ; mais, je l’avoue, il n’est pas toujours adroit. Tu as cru rencontrer, tu as rencontré quelqu’un qui répondait mieux à l’idéal que toute femme se fait ; il t’a aimée, ce qui est assez naturel ; — il te l’a dit avec des respects, j’en suis persuadée… L’aimais-tu?

— Grand’maman!

— Tu l’aimais, je vois cela ; et on vous réunissait continuellement… Ne me dis rien, je respecte les luttes de ton cœur. Ne me regarde pas avec des yeux si effrayés, et cependant écoute-moi bien et rappelle-toi toujours de ce que je vais te dire : ton imprudence (car il est certain pour moi que tu as été imprudente) a failli coûter la vie à ta mère!

— A ma mère?

— Il t’avait donné un rendez-vous, n’est-ce pas?

— Non… mais…, mais il me l’avait demandé…, et j’avais presque promis.

— Eh bien, je ne sais pas ce qui s’est passé, ni ce que ta mère a appris ; mais elle a voulu prendre ta place pour te sauver de toi-même sans doute ; ton mari est arrivé, il l’a vue, et elle lui a laissé croire…

La jeune femme s’était jetée à genoux, le visage caché sur ceux de sa grand’mère :

— Dites, dites, je veux savoir. Oh! maman, ma chère maman!

— Non, mon enfant ; je ne puis pas te dire, moi, comment elle a été outragée ; mais elle a voulu détourner les soupçons, car le pauvre malheureux avait cru d’abord que c’était toi… et depuis ce temps ta mère souffre un martyre qui n’aurait pas duré longtemps, du reste.

— Ah! je ne veux pas, je ne veux pas! Je dirai tout, tout à Raymond. Maman, ma pauvre maman! Oh! c’est horrible.

— Oui, mon enfant ; ces choses charmantes, vois-tu, finissent généralement d’une façon tragique ; pour les pauvres femmes, du moins. Voyons, sois franche avec moi : Peux-tu tout raconter à ton mari?

— Oui, je le peux!

— Dieu soit loué, Dieu soit loué! j’ai eu peur. Heureusement que les occasions te manquaient. Je ne te demande pas si tu l’aimes encore, parce que je suis tranquille ; après ce que tu sais, je ne crains plus rien.

— Oh! misérable que je suis, misérable!

— Non, mon enfant ; tu es femme, tu es jeune, et voilà tout ; mais rien n’est perdu ; ton mari t’aime tendrement ; je ne dis pas que ceci ne lui sera pas un peu rude à avaler ; mais je crois qu’il n’a plus rien à craindre. Tu connais le péril maintenant, et pour l’avenir cela vaut mieux. Tu vois que ces folies amènent de vilaines choses.

— J’étais folle, oui, j’étais folle! Oh! il ne me pardonnera pas. Ma Sabine!

— Si, si, il te pardonnera. Seulement, il ne faudra jamais lui donner une minute de jalousie. Il ne te surveillera pas, j’en suis sûre ; il a trop d’honneur et trop d’orgueil.

— Où est-il, que je lui dise? où est-il, que j’aille demander pardon à maman? Je la trouvais triste, et elle est partie si vite, et je n’ai pensé qu’à moi!

— Ton mari est à Angers. Je l’y avais expédié, ne sachant pas trop comment tournerait notre entretien ; mais tu vas te calmer, et je me fais fort de remettre tout à sa place. Va, ma fille ; tu as besoin d’être seule… et moi-même, je ne croyais pas pouvoir éprouver encore un tel bouleversement.

— Et maman?

— Pas encore, il faut que la réparation soit complète. Va!

 
CHAPITRE XXVIII
La vie dans sa réalité venait d’apparaître à Berthe de Rollo ; elle était violemment sortie du milieu presque factice que lui avaient fait les tendresses qui l’avaient entourée. Elle aurait eu une peur terrible de la colère de son mari, si sa douleur pour les souffrances de sa mère n’avait tout emporté et ne lui eût fait souhaiter ardemment le retour de Raymond. Pressée du besoin d’expier, elle se répétait mot à mot la confession qu’elle allait faire, suffoquée que de pareils aveux fussent vrais ; car déjà tout ce qui avait rapport à Vincent lui paraissait bien loin et à peine réel.

Une grande force lui était venue en songeant aux souffrances endurées par les deux êtres qui l’aimaient le plus, et il lui semblait qu’elle ne ferait jamais assez pour les leur faire oublier. De grosses larmes roulaient de ses yeux ; mais elle faisait d’héroïques efforts pour garder la pleine possession d’elle-même.

Berthe passa une nuit terrible, coupée par de courts intervalles d’un sommeil agité suivis de réveils qui lui perçaient le cœur. Le jour d’hiver se leva lent et triste, et elle se leva aussi pour attendre son mari. Oh! qu’il arrivât pour qu’elle pût courir à sa mère!

Raymond fut reçu d’abord par Mme de Gosselies :

— Elle vous dira toute la vérité, car elle peut vous la dire. Allez, j’ai confiance en vous.

Il monta d’un pas tremblant l’escalier et entra chez sa femme. Qu’allait-elle dire? Une sourde colère bouillait en lui. Il s’arrêta sur le seuil, et, pour la première fois, ils se retrouvèrent sans s’embrasser. Elle vint à lui, pâlissant sous le regard de ses yeux bleus qui l’interrogeaient avec une poignante angoisse :

— Raymond, il faudra demander pardon à ma mère.

Sa voix s’étranglait, il ne put répondre. Alors c’était elle, c’était sa femme qui allait à ce rendez-vous.

Elle lui prit la main et le fit s’asseoir : puis elle s’assit en face de lui, croisant ses doigts avec des mouvements nerveux.

— Raymond, mon mari, je veux te dire… Dieu, pourquoi me regardes-tu ainsi?

— Pourquoi?

— Tu ne crois pas vraiment que je sois une mauvaise femme, n’est-ce pas? J’ai été un peu folle ; j’ai écouté ce que je n’aurais pas dû écouter ; il m’a écrit, jamais rien de mal, je te jure ; mais je ne savais pas, non, je ne savais pas qu’il était là… ce soir où tu es revenu… Je ne l’ai jamais su!

— Alors… comment… explique-moi donc…

— Je ne sais pas… Maman sait sans doute. Ma chère maman! Oh! Raymond, si je l’avais tuée!

Il détournait la tête, il cachait ses yeux de sa main. Elle avouait avoir écouté des paroles d’amour! En avoir aimé un autre! Enfin, il la regarda.

— Tu n’étais donc pas heureuse avec moi?

Elle se jeta à terre, presque à ses pieds, l’enlaçant de ses bras :

— Oh! mon Raymond! si j’étais heureuse! trop heureuse. Oh! est-ce que tu ne m’aimes plus? Est-ce que tu ne crois plus en moi! Tu as toujours été si bon.

Il se pencha vers elle, incertain.

— Sur la vie de Sabine, l’as-tu jamais vu seul?

— Jamais ; sauf le jour de l’accident.

— Ah! il sera toujours entre nous.

— Non, non, ne dis pas cela. Tiens, en ce moment, je l’ai tellement oublié qu’il me semble que je ne le reconnaîtrais pas. Oh! Raymond, relève-moi ; appuie-moi sur ton cœur! pense à ce que ma pauvre mère voulait souffrir pour me garder ce cœur!

Il l’enleva et la serra sur sa poitrine :

— Je te crois, je te crois ; je ne peux pas ne pas te croire…

………………..
 
CHAPITRE XXIX
Depuis la violente émotion qui avait traversé sa vie, Mme d’Épone ne pouvait plus entendre un coup de sonnette sans sursauter. Toujours il lui semblait qu’un inconnu douloureux allait entrer par la porte, et à tout instant son visage pâlissait, surtout depuis qu’il était question de l’arrivée de ses enfants, son agitation avait augmenté. La seule pensée de revoir Raymond lui était devenue insupportable ; elle se demandait, maintenant, comment elle avait pu demeurer sous le même toit que lui, après cette honte. La mort même ne pourrait la délivrer, car elle se tairait, même dans la mort, afin que jamais un soupçon n’effleurât Berthe. Elle l’aimait plus que jamais, cette enfant unique de ses entrailles, pour laquelle elle immolait ce qui lui était le plus précieux ; elle y pensait sans cesse, avec cette obsession particulière qui nous fait tourner la tête, dans l’attente imaginaire d’une présence désirée.

Elle avait pâli au coup de sonnette, puis, tristement, s’était remise à lire en attendant la visite qui lui arrivait. Elle se souleva légèrement quand la porte s’ouvrit, et crut s’évanouir en voyant sa fille et son gendre ; elle n’eut pas le temps d’articuler une parole, que Berthe était à ses genoux, lui embrassant la taille d’un mouvement passionné, et levant vers sa mère un visage d’adoration :

— Maman! mon ange de mère! il sait tout ; il te demande pardon à genoux, comme moi, comme ta malheureuse fille.

Le choc avait été trop fort. Mme d’Épone mit la main sur la tête de sa fille comme pour la bénir, puis se renversa lentement ; ses yeux se fermèrent, et si Raymond ne l’eût retenue, elle serait tombée à terre. Berthe, épouvantée, se penchait vers elle l’appelant avec des cris déchirants. Rollo, bouleversé, sonnait, demandait du secours, ouvrait les fenêtres, ahuri et terrifié. La femme de chambre, accourue à l’appel, s’occupait avec plus de calme de soigner Mme d’Épone, et, tout en le faisant, perça le cœur de Berthe en disant :

— Madame ne va pas bien depuis son retour de Normandie.

Il fallut longtemps pour lui faire reprendre ses sens ; elle revint à elle peu à peu et de ses lèvres tremblantes tombèrent aussitôt ces deux mots :

— Ma fille!

La jeune femme comprit :

— Maman, il m’aime toujours ; il me croit. Raymond ne pouvait parler ; il se demandait maintenant comment il avait pu accepter même l’évidence de ses yeux, et, en constatant les ravages qu’un chagrin secret avait accomplis sur le visage de Mme d’Épone, un véritable remords l’envahissait… Et en même temps il était si heureux, si heureux d’avoir le droit de lui baiser le front avec le tendre respect d’un fils et de lire dans ses yeux baignés de larmes la joie qui l’inondait. Leur émotion à tous trois était si forte que les paroles ne venaient pas. Berthe, couchée sur le cœur de sa mère, ne pouvait que pleurer, et Raymond, malgré ses virils efforts, retenait mal ses larmes. Il fut heureux que Mme de Gosselies, qu’on était allé chercher en hâte dans le premier moment d’alarme, arrivât. Elle vit promptement de quoi il retournait et ordonna d’une voix brève la fin des attendrissements.

— Voyons, ma petite, tu sais, il y en a assez : de ce train-là vous la tuerez, tout bonnement. Et toi, Valentine, je ne te dis rien ; mais je te retrouverai ; je te prie seulement d’avoir des égards pour moi et de penser qu’à mon âge ces émotions ne sont guère salutaires. Raymond et Berthe vont commencer par s’en aller, et, moi, je resterai pour te faire reprendre tes esprits.

Mme d’Épone ne protesta pas ; elle sentait que la mesure de ce qu’elle pouvait supporter était comble, et la violente douleur qu’elle ressentait au cœur l’en avertissait. Ses deux enfants lui baisèrent la main, et elle resta seule avec Mme de Gosselies.

— Maman, explique-moi…

— Il n’y a rien à expliquer ; c’est à toi qu’il faudrait dire cela. Est-ce que tu ne me crois pas d’entrailles, que tu as pu me cacher une chose pareille? Et as-tu imaginé que j’allais te laisser mourir devant mes yeux sans essayer de savoir pourquoi? J’avais flairé quelque sottise de Berthe. Il ne va plus être question de tout cela ; seulement, tu me permettras de trouver que tu avais tenu peu de compte de moi dans tes merveilleux arrangements.

Mme d’Épone ne put s’empêcher de sourire.

— Pardonne-moi, ma mère.

— Oui, et je te prie de ne plus te mêler de rien.

Ce fut Mme de Gosselies qui se chargea de tout rétablir dans l’ordre habituel. Elle n’eut pas de peine à prouver à Raymond, qui ne demandait qu’à être persuadé, que la seule personne sérieusement à blâmer, c’était lui. Elle fit si bien même que, sans altérer la vérité, mais seulement en la présentant sous un certain jour, elle parvint à donner un très beau rôle à sa petite-fille, et Raymond dut confesser que sa femme ne pouvait être responsable des folies qu’elle inspirait. « C’est au mari à prévenir ces choses-là, et lorsqu’un homme a de l’expérience, c’est facile. » Mme de Gosselies débrouilla tout l’écheveau d’une main parfaitement habile, et rendit à sa petite-fille son mari, plus confiant et plus épris que jamais ; mais, en particulier, elle lui lava la tête d’importance et lui présenta sous leur jour véritable ces amitiés amoureuses qui paraissent si poétiques :

— Tu n’auras qu’à regarder ta mère pour te souvenir, car les cheveux blancs qui lui sont venus par ta faute ne s’en iront pas.

Mais la jeune Mme de Rollo ne voulait pas oublier ; réfugiée dans son bonheur retrouvé, elle se sentait des forces pour tous les devoirs.

Il n’y eut plus d’autre explication. Les Rollo restèrent à Paris une partie de l’hiver. La santé ébranlée de Mme d’Épone se remettait lentement ; mais quelque chose en elle avait été brisé. Elle était lasse de la route parcourue, et il lui fallait serrer bien fort sa petite Sabine dans ses bras pour ne pas aspirer au repos. La petite voit alors un nuage passer sur le visage de sa grand’mère, et, répondant aune pensée secrète qu’elle ne comprend pas, l’instinct de son cœur d’enfant lui fait dire :

— Sabine ira partout avec mémé.

Et alors la mère veut vivre.

FIN

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