Le vœu d’être chaste: roman by Emile Pouvillon

— Benedicamus Domino!

Fraîche, un peu rude, avec les cadences prosodiques encore usitées dans les séminaires toulousains, la voix de l’excitateur montait, promenée d’étage en étage, le long des corridors bas de plafond, que bordaient les chambres des élèves : trois étages pareils avec le large corridor au milieu et les deux ailes en retour plongeant sur la cour étroite, puits d’ombre que dominait au nord, rose vif ou rose pâle selon les heures, le clocher de Saint-Sernin, de l’insigne basilique.

— Benedicamus Domino!

La ruche s’éveillait. Les Deo gratias, aigus ou graves, bâillés par les dormeurs, articulés pieusement par les dévots, répondaient à l’invitation du dignitaire, aux deux coups qu’il frappait, en passant, à chaque porte. Mais les dormeurs étaient en petit nombre. Le signal du réveil était en même temps, ce jour-là, le signal du départ pour les vacances.

Dans une heure, aussitôt la messe dite, le grand séminaire allait se vider pour deux mois.

De sa chambre au troisième, au bout de l’aile gauche — en Sibérie, comme on disait entre camarades, par opposition à l’Italie (aile droite) et à la France (corps de logis principal), pays privilégié où habitaient les mal portants et les anciens — Gilbert Nohèdes écoutait venir l’appel matinal. Soulevé un peu sur le traversin, les mains jointes, il regardait devant lui. A cette heure et dans cette saison — on était aux premiers jours d’août — la chambre se trouvait encore dans l’ombre. Seules, dans l’encadrement de la croisée, au-dessus des façades grises de la cour, la flèche et les dernières assises du grand clocher voisin s’exhaussaient en apothéose, dans l’or blanc du jeune soleil.

Gilbert regardait sans voir ; il méditait, non pas au fil de ses songeries, mais selon les règles que les maîtres de l’oraison ont instituées pour le bien des âmes. Le sujet qu’il avait choisi, l’avant-veille, — il est d’usage que le même serve deux jours de suite, — était la vocation ou pour mieux dire sa vocation, l’opération de la grâce qui l’avait disposé au sacerdoce. Aussitôt éveillé, le séminariste s’était préparé par un acte de foi, un acte de contrition, une invocation au Saint-Esprit ; il avait récité le Confiteor et le Veni sancte.

Puis, ayant ainsi purifié ses lèvres et son cœur, il avait abordé le premier point de son sujet, la vue, l’intelligence du travail divin qui s’était fait en lui, l’histoire de son âme.

C’était sa vie d’enfant qu’il évoquait d’abord, le balbutiement des prières, becquée surnaturelle versée de la bouche de sa mère à sa bouche, les petites chapelles, les processions pour rire, la dévotion en sucre du premier âge.

Sa mère! Elle planait sur ce passé d’innocence. Oh! la main ferme et douce qui l’avait conduit pour la première fois au confessionnal, à la table sainte. Oh! les doigts pieux qui enseignaient ses doigts à égrener le chapelet.

Mais qu’elle était loin cette première floraison de piété mignarde! La vie avait marché. L’initiateur maintenant, l’oracle, c’était l’homme : le père, le professeur, le camarade.

Gilbert avait connu l’orgueil d’apprendre, la curiosité des voiles qui tombent — et après celui-là, un autre! — Il avait connu aussi, hélas! dans une confidence chuchotée, dans un livre dévoré en cachette, la perversité qui se glisse, qui commence son travail de mort.

Gilbert se souvenait. Le collège! La puberté triste entre les murs maussades, les fronts lourds des lectures mauvaises, les esprits en révolte ; et, les jours de congé, la ruée ensemble vers le plaisir, vers la débauche.

Puis, brusquement, pendant l’année de philosophie, le malheur était venu, la mort, presque coup sur coup, de ses parents. Et c’est là que la grâce l’attendait.

Le séminariste n’avait pas oublié le lieu ni l’heure où il avait reçu le premier choc. Il revoyait le village natal et la chambre obscure, aux volets fermés en signe de deuil, où, demeuré seul après l’enterrement de son père, il avait, en feuilletant les papiers du mort, découvert, dans une lettre de sa défunte mère, le triste drame qui avait, quelques années avant, bouleversé le foyer conjugal. Un adultère ; une faute grave du mari. Et cette faute n’était pas la première. Certains passages de la lettre en témoignaient : des allusions à des erreurs, à des hontes anciennes. Pauvre femme! Comment Gilbert n’avait-il rien vu, rien compris de son supplice? Comment n’avait-il pas deviné le secret de ces doigts pâles en caresse dans ses cheveux, de ces baisers de fièvre sur sa bouche?

L’orphelin se rappelait son trouble, il revivait le frisson de ses mains où tremblait l’écriture accusatrice, l’angoisse profonde, le retour sur lui-même, sur l’indignité de sa vie, qui l’avait fait se jeter à genoux dans un recours à Dieu.

Mais il n’était pas encore mûr pour le vrai repentir. Le geste commencé était resté en suspens, les paroles essentielles n’avaient pas été dites. La liberté des vacances, l’inauguration de la vie d’étudiant avaient écarté cette velléité de conversion. Avant d’être meilleur, il fallait qu’il fût pire.

Gilbert avait fait comme les camarades ; comme eux, avec eux, il avait été l’habitué des bastringues, le client des débits d’amour. Et cette folie avait duré un an. Puis, quand il était enlisé déjà, quand tout semblait perdu, le salut était venu, le miracle. Oui, le miracle, car, plus Gilbert y réfléchissait, plus il lui paraissait impossible qu’il se fût tiré d’affaire tout seul, sans le secours d’en-haut.

Assez banale, en somme, était l’aventure initiale d’où était sortie la crise. Le fait d’avoir été ramassé par la police dans une bagarre entre les danseurs — étudiants ou grisets — d’un bal de faubourg, l’ennui de coucher au poste, en compagnie de filous et d’ivrognes, ne suffisaient pas à expliquer un pareil changement.

Et c’était là, pourtant, dans cette ordure, que la grâce était venue le chercher. Jet de lumière au fond de sa misère morale, vomissement de ses fautes, élan vers le mieux, l’homme s’était ressaisi. Le chrétien se retrouva quelques jours après.

Ce fut à Saint-Sernin, pendant que le prêtre célébrait une messe anniversaire de la mort de sa mère — pieuse observance qui avait survécu aux pratiques religieuses depuis longtemps méprisées. A mesure que se succédaient à l’autel les phases du grand mystère, voilà que l’enfant oublieux de son âme avait senti tressaillir, ressuscités par l’intercession de la morte, son rêve ancien de vie chrétienne, sa soif de purification, de paix en Dieu, tout ce qui sommeillait en lui de l’hérédité maternelle.

Gilbert se souvenait : comment il s’était levé, il avait erré, la messe dite, autour de l’abside sous le regard des saints, des têtes mitrées d’évêques, des fronts nimbés des jeunes martyrs ; comment, en compagnie des dévotes matinales, il s’était agenouillé devant les reliquaires, il avait tourné autour des confessionnaux ; comment encore, avec l’idée, avec le désir de l’aveu, le nom lui était venu du confesseur possible, de l’abbé Védrune, directeur au grand séminaire, un saint homme dont tout le diocèse s’accordait à célébrer les vertus ; comment enfin, poussé par l’invisible, il avait frappé à la porte du séminaire, à la porte du prêtre.

Et là le miracle : la confession, l’absolution, cette saveur de la pureté, matérielle presque, comme la fraîcheur d’un fruit dans la bouche. L’acte accompli, l’action de grâces dite, c’était l’attrait de la cloche appelant la communauté à la prière, le charme de cette direction paternelle où sa volonté s’était si doucement anéantie, la vocation enfin.

— Benedicamus Domino!

L’avertissement pieux se rapprochait, jetait sur pied l’un après l’autre les voisins de chambre de Gilbert. Il sautait du lit à son tour, se vêtait, s’abluait rapidement, endossait, après l’avoir baisée ainsi qu’il est prescrit, la livrée sacerdotale. Sur l’ordre de la cloche, il se mêlait à la procession muette qui descendait à la chapelle. Et en descendant, en s’agenouillant à sa place dans le chœur, il revenait à sa méditation.

C’était maintenant le grand séminaire qu’il évoquait : une année de piété, de recueillement, de travail sous la discipline sulpicienne. Il recommençait en pensée ses parcours quotidiens, ses allées et venues à heure fixe, le long des corridors blancs où des sentences latines l’escortaient, proclamant la règle, exhortant aux vertus chrétiennes ; il reprenait les examens de conscience, bras croisés, dans la salle d’exercices, habitée par les portraits des supérieurs défunts, têtes blanches, surplis blancs, en apparition sur les murs ; il se remémorait les repas sanctifiés par la prose lue à haute voix de quelque naïf annaliste, bénis du haut de leurs cadres par les anciens archevêques, prélats de cour, mines opulentes et fleuries, en contraste avec les figures avisées et rudes des dignitaires plus récents.

Et, après le réfectoire sobre, venait la récréation grave, la promenade quatre par quatre — chiffre réglementaire — , la conversation le long de la terrasse, dans la cour, sous les tilleuls symétriques, dociles aux ciseaux. Puis, les heures de travail, la compagnie des livres dans la chambre dépouillée, sur la table de bois blanc où s’accoude un moment, paresseuse ou lasse, la pensée en ascension vers l’absolu, et les bons sommeils dans le lit de pauvre que garde le geste bienveillant des saintes images. Quoi encore? la promenade du mercredi à la maison de campagne du séminaire ; au lieu des murs, la clôture des arbres, les saisons résumées dans les fleurs des parterres, l’ombre des allées droites sous les futaies sévères, où reposent — nichée d’âmes blanches dans les cyprès noirs — les séminaristes et les directeurs défunts. Mais de ces séjours heureux, de ces châteaux de l’âme, où s’était délectée la piété de Gilbert, le plus aimé de tous avait été la chapelle, cette chapelle où il allait prier une dernière fois avant de partir. Que d’émotions sous ces voûtes légères, devant ces coupoles peintes d’où se penchaient en des attitudes nobles des figures de symbole! la messe en pleine nuit, l’hiver — mystère dans le mystère — à pointe d’aube, au printemps, avec la blancheur de la lumière naissante, comme un visage de vierge curieuse, aux vitraux, et les visites au saint sacrement, plongées rapides dans le surnaturel, prosternations solennelles des quarante heures, le front collé à la fraîcheur des marches de l’autel.

L’abbé Gilbert avait épuisé le premier point de sa méditation ; il avait sondé les voies obscures de la grâce ; il avait admiré le travail en son cœur de la miséricorde divine.

Après l’adoration, la contrition allait venir. Les motifs ne manquaient pas.

Hélas! quel usage avait-il fait des bontés de Dieu, comment y avait-il répondu?

Le séminariste s’anéantissait, écrasé par le sentiment de son indignité. Il se reprochait sa tiédeur, ses défaillances. Il s’effrayait de son peu de courage à dompter la nature, à dépouiller le vieil homme. S’il avait à peu près réussi à gouverner ses actes, combien de fois s’était-il égaré en pensée!

Ces constatations l’alarmaient davantage au seuil des vacances. Lui qui n’était pas arrivé à se vaincre, à se sanctifier dans l’atmosphère de vertu qu’il respirait au grand séminaire, que deviendrait-il dans le monde, exposé chaque jour aux périls de la nature et de la chair?

Gilbert aurait souhaité ne pas changer d’air encore, ne pas quitter l’abri des vieux murs, l’aile paternelle de l’abbé Védrune. Mais l’abbé Védrune s’était refusé à son désir. Avant le diaconat, avant même les ordres mineurs, il était prudent qu’il essayât ses forces, qu’il éprouvât sa vocation.

Gilbert s’était rendu ; l’épreuve allait commencer. Et c’était ici le troisième point de la méditation, la conclusion pratique, la mise en résolution de l’état d’âme créé par l’examen et par le repentir : résolution d’obéir ponctuellement au règlement des vacances, tel que l’avait tracé l’abbé Védrune, résolution de fuir les dissipations mondaines, de se recueillir dans l’oraison et le travail.

Ces bons propos, le séminariste les mettait sous la protection de la Sainte-Vierge, de la toute-puissante Dame qui planait en assomption aux voûtes de la chapelle.

Sub tuum praesidium… Les yeux fermés, les mains jointes dans une concentration fervente de tout son être, Gilbert donnait, offrait ses vacances à Marie. Des désirs de pureté, des élans d’amour jaillissaient de lui, s’épanouissaient en gerbes de roses et de lis. Et c’était vraiment le bouquet spirituel que les maîtres de la vie intérieure placent au sommet de l’oraison parfaite.

 
II
La messe finissait. On sortait de la chapelle : lentement, à pas comptés, comme d’habitude ; mais une fois dehors, dans le jardin, les voix, les gestes s’émancipaient ; c’était déjà la liberté des vacances. Des pas se hâtaient dans les escaliers, des convois de malles, de valises se pressaient dans les corridors, des paroles d’adieu s’échangeaient au seuil des chambres grand’ouvertes. On se hélait, on se serrait les mains, on prenait rendez-vous pour un pèlerinage à Lourdes, pour une fête patronale de village. Les camarades originaires du même pays se cotisaient, frétaient un fiacre en commun pour porter leur bagage à la gare, tandis que, dans la rue, devant la porte du séminaire, des jardinières attendaient les élèves dont les parents habitaient la banlieue.

Gilbert s’était joint à la bande des lévites du Lauragais. C’étaient tous des fils de cultivateurs ou d’artisans de campagne ; joues creuses, flétries par la théologie et par l’abstinence, figures d’ascètes malgré eux que trahissait l’éclat furtif, l’épanouissement brusque du rire d’où jaillissaient des rangées de dents, prêtes aux bonnes revanches. Le grand air, le tumulte de la foule les étonnait tous un peu. En chemin de fer, dans le compartiment de troisième, mêlés à des soldats en congé, à des paysans, ils se rencoignaient, effarés, — tels de gros oiseaux noirs tombés du nid —  ; ils parlaient bas entre eux, comme s’ils étaient encore sous l’œil de leurs maîtres. La gaieté d’ailleurs n’y perdait rien, ni la malice. C’était, ornée d’argot séminariste et de latinades, la chronique amusante de l’année, les manies des directeurs, les ridicules des camarades, un jeu de massacre où s’exerçait la fougue écolière de leur âge. Et, grave à côté d’eux, d’une gravité posée en masque sur une figure juvénile, un diacre récitait son bréviaire.

Vinrent des interrogations sur l’emploi projeté des vacances. Le plus jeune de la troupe se lamentait de la solitude où il allait être confiné. Personne à voir : un vrai trou de campagne…

— Faites comme moi, mon cher, ripostait un camarade, un gaillard taillé en force ; quand le temps me dure trop, je prends la bêche ou la fourche, je donne un coup de main à mon père et à mes frères. C’est autant d’économisé pour eux.

Mais l’autre secouait la tête. Pour avoir essayé une fois de tourner la manivelle d’un égrenoir à maïs, il avait eu la courbature pendant deux jours. Et la chose n’avait rien que de vraisemblable, à considérer le visage exsangue, la physionomie crispée, inquiète du pauvre être débile, voué peut-être par sa débilité même à la profession sacerdotale. Impropre à la terre, bon pour l’église! ainsi est-il décrété quelquefois encore dans les familles paysannes.

L’unique distraction de ses vacances, racontait le malheureux, était les offices du dimanche à la paroisse, et le fricot du curé après la messe ; un fricot triste, un curé mystique et grincheux.

On plaignait l’abandonné. Son cas heureusement était rare. Ses camarades se félicitaient, la plupart, du bon accueil qui les attendait chez eux, chez les voisins, des invitations à dîner dans les maisons riches de leur paroisse. Châtelains ou bourgeois, c’était à qui les aurait à sa table. Un sous-diacre avait été prié de donner des leçons à un jeune gentilhomme récemment refusé au baccalauréat de rhétorique. Il vantait les agréments de la vie de château, les égards, la nourriture. Du monde à dîner tous les soirs, de la musique après, et, quand le temps le permettait, des promenades en calèche.

Gilbert se mêlait à peine à la conversation. Il y avait entre ses camarades et lui un malentendu qui n’avait fait que s’aggraver de jour en jour.

L’origine bourgeoise du nouveau venu, sa vocation romanesque l’avaient isolé dès le commencement. Il était l’égal de ses condisciples ; il n’était pas leur pareil. Jusque dans leur intellectualité, jusque dans leur piété même, il y avait chez eux une rudesse d’écorce qui déconcertait sa sympathie. Ils le blessaient sans le vouloir, il leur déplaisait sans s’en rendre compte. La délicatesse de ses manières offusquait ces paysanneaux, leur prêtait à rire comme une pose. Les dévots seuls, par concordance d’âme, ou les ambitieux, à cause de l’influence qu’on lui supposait sur les directeurs, recherchaient sa société. Les autres le fuyaient. Les physionomies se muraient, les conversations s’interrompaient à son approche.

Pas un ami! La règle s’y opposait d’ailleurs, hostile aux intimités, aux conversations particulières ; le hasard des rangs occupés à la sortie de la chapelle fixait le choix des quatre condisciples qui devaient passer la récréation ensemble. Et Gilbert, qui aurait voulu pouvoir se donner à ses camarades, avait fini par se replier sur lui-même, par vivre seul avec Jésus!

— Vous, Nohèdes? l’interrogeait son voisin, l’abbé Candeil, que comptez-vous faire?

— Nohèdes? répliquait un de la bande, il édifiera la paroisse de Bazerque comme il édifiait le séminaire. Saint Nohèdes, priez pour nous!

— Bazerque ; bonne paroisse, affirma l’abbé Candeil. L’abbé Resongle est un brave homme et sa cuisinière est un ange ; cave sérieuse, spécialité de Gaillac. Et puis nous avons madame Mériel, madame Albanie! la providence du clergé. Bonne paroisse, Bazerque!

— Messieurs, fit observer l’abbé Escaffre, le diacre, en levant le nez de sur son bréviaire, vous oubliez que notre ami est orphelin. Il va faire une triste rentrée dans son pays.

Gilbert serra la main de l’abbé Escaffre.

Il y eut un silence. Le train s’arrêtait à Montlaur.

L’abbé Candeil descendit, reçu à bras ouverts, sur le quai de la petite gare, par sa mère, par son père. Et la joie de la brave artisane, les mains tendues en accueil vers le séminariste, rappelaient à l’orphelin ses anciennes arrivées d’écolier en vacances, les embrassades maternelles gênées par le trophée des livres de prix, des couronnes en papier doré qu’il rapportait au pays.

Mais ses pensées bientôt prenaient une autre direction. Il était tout au choc de la réalité vivante, qui, sournoise, après une année vouée au rêve mystique, travaillait à le reprendre. La femme surtout l’inquiétait. Exilée brusquement de sa vie après un règne éphémère, oubliée dans la claustration sulpicienne, elle reparaissait, troublante, déjà redoutable. Dans la rue, en quittant le séminaire, à la gare, dans le coudoiement de la foule, il avait subi les premiers contacts. Et maintenant, dans le compartiment du train, c’était en face de lui le tête-à-tête de deux promis de village qui se dévisageaient, serrés l’un contre l’autre, comme agrafés par le désir, se mêlaient ensemble dans des attitudes d’une impudeur ingénue.

Gilbert, agacé, se détournait d’eux pour le spectacle des campagnes en bordure de la voie. Mais là encore, d’autres images l’attiraient, des batifoleries, des culbutes sur l’herbe, de faneurs et de faneuses occupés à sauter la luzerne. Ils disparaissaient, et le séminariste les voyait encore. Et il pensait aux petites camarades d’enfance et de jeunesse qu’il allait retrouver à Bazerque, à Claire Mériel surtout, sa grande amie de jadis. L’abbé Resongle, chez qui le séminariste allait passer ses vacances, avait l’habitude de faire chaque soir la partie de bésigue de madame Mériel. Il l’emmènerait avec lui sans doute. Aujourd’hui même, dans quelques heures, il se retrouverait avec Claire.

Heureusement, Gilbert était armé. La veille encore, au cours d’un dernier entretien, son directeur, l’abbé Védrune, l’avait prémuni contre une faiblesse possible. La prudence ecclésiastique avait, en pareille occurrence, tout un règlement de conduite, une série de sages précautions : fuir les occasions de tête-à-tête avec les femmes, ne jamais les regarder en face. Si ces mesures préventives ne suffisaient pas, il y avait le recours à la prière, l’intercession de Dieu et des saints. Gilbert se rassurait en y pensant. Peut-être aussi s’exagérait-il le danger.

Après un an de séminaire, il n’était plus le même homme ; la grâce l’avait transformé. La fréquentation des prêtres, la pratique des sacrements, la nourriture eucharistique l’avaient préparé à soutenir le bon combat.

 
III
Bazerque! Une grappe de toits rouges au pied d’une église, des jardins d’arbres fruitiers mêlés aux maisons, et au-dessus du village, la colline, une forme d’argile nue sans un arbre, sans une broussaille, sans autre ornement que les stries régulières tracées comme au flanc d’une amphore par le creux des sillons. La rue, une rue calme, avec des siestes de pigeons sur les toits, des sommeils de chats roulés en boule au seuil des portes, avec des jeux d’enfants, des rondes dans la poussière blanche. Oh! cette odeur de pain chaud qui sortait de la boulangerie, et cette cadence du métier de tisserand, ce vol léger de la navette dans l’ombre du sous-sol moisi, tapissé d’images peintes! Des gestes, des paroles d’accueil arrêtaient Gilbert à chaque pas, la mousseline des rideaux s’écartait à son approche pour la satisfaction des curiosités bourgeoises.

Il arrivait au presbytère enfin, et c’était devant lui la fraîcheur du corridor soigneusement arrosé, la paix en Dieu suggérée par les gravures de sainteté pendues aux murs, la gaieté villageoise insinuée par le gazouillement des oiseaux en cage, par le spectacle, à travers la porte vitrée, du potager, du verger, où s’alignaient, entre les petits pois et les choux, les allées droites, favorables à la récitation du bréviaire. Gilbert respirait à pleins poumons cette atmosphère connue ; il écoutait le silence moite où s’assoupissait la maison.

Cependant, la diligente Thècle, la servante de l’abbé Resongle, s’était emparée de sa valise, elle le conduisait à sa chambre.

M. le curé n’était pas là : il avait chargé Thècle de l’excuser.

— Vous connaissez ses habitudes, expliquait-elle. C’est aujourd’hui jeudi ; il est allé pêcher sa friture de goujons à l’Ers. Vous le trouverez tantôt au moulin d’Engalière, si le soleil ne vous fait pas peur.

En attendant, elle aidait le séminariste à s’installer, à ranger sur sa table ses outils de travail et de piété, les paroissiens, les gros livres d’où l’abbé devait tirer la substance de son devoir de vacances, une dissertation sur le fondement de la certitude…

Et tout en l’aidant, elle l’entretenait des gens de Bazerque, l’initiait aux accidents, aux maladies survenus à l’un ou à l’autre, aux événements de la paroisse. Monsieur le curé avait eu ses douleurs pendant l’hiver ; M. l’abbé Sustre avait dû le remplacer trois dimanches de suite aux offices ; le maire était allé soigner sa maladie de foie aux eaux d’Andabre ; la métairie des Despiech avait brûlé ; les Pouzols mettaient leurs propriétés en vente pour habiter Toulouse ; le percepteur était changé.

Puis, brusquement :

— J’oubliais la grande nouvelle, toute fraîche, celle-là. Votre amie, mademoiselle Mériel se marie avec M. Adrien de Favaron, de Villefranche ; des gens riches, un fils unique. Ça va faire une belle noce! Mais ce n’est pas pour tout de suite ; mademoiselle Claire n’est pas pressée sans doute, et, vous la connaissez, on ne la fait pas marcher comme on veut… Mais je suis là à bavarder, s’interrompait Thècle, et je ne vous offre seulement pas de vous rafraîchir. La journée est chaude ; vous avez dû cuire en chemin de fer. Avez-vous déjeuné au moins? Oui ; tant mieux. Un verre de vin blanc, alors? Je vais vous le servir ; à moins que vous n’aimiez mieux de l’orangeade… C’est la boisson préférée de monsieur le curé, l’après-midi. Voulez-vous?

Gilbert refusait. Il se décidait à aller rejoindre l’abbé Resongle au moulin d’Engalière.

Le trajet lui était familier. Il l’avait suivi bien des fois, quand il allait avec son père chasser la caille dans les chaumes d’Encrambade. Et c’était la descente vers le chemin de fer, le passage à niveau, la plaine enfin, les récoltes, l’alternance uniforme des ratoubles et des maïs, et, sur la monotone étendue, en lignes d’un vert pâle, les boules frissonnantes des saules, au bord des fossés.

Çà et là, des métairies basses allongeaient leurs toits rouges ; des paillers, des gerbières en blondes architectures proclamaient la fertilité de la terre, l’opulence future des greniers, et, devant chaque jardin, des murailles de cyprès défendaient les fruitiers et les plantes potagères contre les rafales desséchantes de l’autan.

Une levée de terre, un grondement de chaussée signalaient bientôt la rivière et le moulin. Triste rivière, l’Ers! sans verdure au bord, sans arbres, une eau agitée, impatiente, rongeuse de ses berges. L’approche de la chaussée la calmait cependant ; et au-dessous, libre un moment, elle tournait en remous, ombragée par les platanes et les saules. Les bâtisses du moulin s’étageaient au bord dans la fumée blanche de la farine, et le tic-tac de la trémie menait dans la paix des campagnes son joli bruit de danse, de perpétuelle fanfrandole.

L’abbé Resongle était là. Assis, jambes pendantes, sur le mur qui séparait le canal d’amenée de la rivière, incliné un peu vers l’eau, il pêchait. Et Gilbert s’étonnait, s’attristait même à le regarder. Cette soutane, jadis noire, ce chapeau de paille attaché par des brides sous le menton à cause du vent, tout cet attirail de sauvage, de braconnier d’eau douce et la posture aussi, cette mine de loutre aux aguets, prête à fondre sur la proie, était-ce bien le costume, était-ce bien l’attitude d’un prêtre de Jésus-Christ?

Gilbert s’avançait ; l’abbé Resongle le salua d’un geste qui le cloua sur place. La minute était précieuse ; le bouchon remuait à vives secousses, dansait au fil de l’eau. Il s’arrêta un moment, repartit, plongea à pic. Et presque en même temps deux poissons sautaient en l’air, au bout de la ligne.

Le pêcheur s’épanouit.

— Jolies pièces! s’exclama-t-il en décrochant sa prise. Et il faisait admirer à Gilbert les moustaches de pandour, les reins larges et dorés des goujons. Vois-tu, petit, ajouta-t-il, en amorçant de nouveau sa ligne, les goujons de l’Ers, c’est encore la meilleure friture qu’on puisse pêcher à Bazerque. Au canal, le panier s’emplit plus vite ; mais que faire de ces gardons, de ces ablettes aux chairs molles, empuanties par la vase? Ici, rien que du goujon, mais exquis ; les issues du moulin, les pâtes en suspension dans le courant lui donnent une saveur unique. Demain à déjeuner, tu m’en diras des nouvelles. Ce soir, la marmite est renversée au presbytère ; mais tu n’y perdras rien. Madame Albanie nous a invités tous les deux. C’est convenu. Tout à l’heure, en rentrant, nous irons la visiter ensemble…

— J’irai la voir sûrement, répondit Gilbert ; mais, pour le dîner, je ne sais si je dois… Il hésitait, pris de scrupules à la pensée de cette rentrée immédiate dans la vie mondaine.

L’abbé Resongle avait froncé le sourcil.

— Si tu ne sais pas, dit-il, moi je sais. J’ai promis pour toi ; tu viendras. Allons, assieds-toi là en attendant et regarde. Tu pêchais autrefois ; pourquoi n’as-tu pas pris un roseau au presbytère? J’en ai là provision ; et, quant aux lignes, en voici de rechange.

Du geste, l’abbé Resongle les montrait soigneusement enroulées autour de la coiffe de son chapeau… A deux, la friture aurait été plus tôt prise.

Les goujons boudaient maintenant ; le bouchon restait calme, et l’abbé Resongle en profitait pour s’informer du grand séminaire.

— Que devient l’abbé Védrune? Toujours original? Est-ce qu’il a encore la manie de lessiver ses bas dans sa chambre pour économiser le blanchissage? C’est lui qui te confesse? demandait-il à Gilbert. Ramonez-ci, ramonez-là… Il s’y entend, l’homme, pas vrai? On voit qu’il arrive tout droit de l’Auvergne. Et l’abbé Maffre, ton professeur de philosophie, est-il content de toi? Probo majorem, nego minorem… Tu y mords au syllogisme? Nous n’y brillions guère de mon temps. Tu feras bien de ne pas compter sur moi pour ton devoir de vacances. D’ailleurs, tu l’auras bientôt bâclé, j’espère. J’aurai bientôt besoin de toi à l’église. Je ne sais pas si je t’ai communiqué dans ma dernière lettre le mariage de Claire Mériel. Ce n’est pas encore fait ; mais ça va se faire. Or, tu sauras que le jeune Adrien de Favaron, le fiancé, fait cadeau d’une statue de la Sainte-Vierge à la fabrique : une terre cuite de trois cents francs ; nous l’inaugurons en pompe le 15 août, jour de l’Assomption. Vêpres solennelles, procession, salut ; tout le grand tralala. Tu nous donneras un coup de main.

Une piquée ferma la bouche à l’abbé, puis une autre et encore cinq ou six à la suite : « Tu es meus », articulait-il à chaque nouvelle prise. Un cabot couronna la série : une piquée à fond qui aurait surpris un pêcheur moins expérimenté que l’abbé Resongle ; mais l’œil veillait et la main, toujours prête à donner la secousse.

Ferré, noyé par d’habiles oppositions de tierce et de quarte, le monstre — il pesait bien un quart de livre — fut amené pantelant, battant l’air de ses nageoires roses, dans le panier que secouait son agonie.

La meunière à sa fenêtre, un toucheur de bœufs du haut du pont avaient assisté à la capture.

— Bien travaillé, monsieur le curé! applaudissait le paysan. Pas un poisson qui vous échappe…

Et le curé, relevant la tête :

— J’en connais un pourtant, un gros, tu le connais aussi, toi, Baptistou. J’ai eu beau tendre mes filets à Pâques dernières, le coquin a passé à travers les mailles…

— C’est que les mailles sont usées, monsieur le curé! Faudra raccommoder le filet avant les Pâques prochaines, riposta l’homme avec un gros rire. Et il se remettait en marche.

L’abbé pliait sa ligne, envoyait un bonjour à la meunière :

— A quoi pense ton homme? lui disait-il. Voilà deux dimanches qu’on ne l’a pas vu à la messe. C’est mal fait. S’il n’a pas souci de son âme, qu’il pense à votre petit Etienne qui fera sa première communion l’année prochaine. Il lui doit le bon exemple. Et puis, méfie-toi, Rose : autant de perdu pour l’église, autant de gagné pour le cabaret.

Tout en chapitrant sa paroissienne, l’abbé avait mis son panier de pêche en sautoir, son roseau à l’épaule.

— Et maintenant, en route, mon garçon! ordonna-t-il à l’abbé. Madame Albanie nous espère, et les Favaron sont du dîner, je crois. Il faut que je fasse un bout de toilette.

 
IV
La maison des Mériel où l’abbé Resongle et Gilbert se rendaient un peu après — elle était située juste en face de la cure, et on n’avait que la rue à traverser pour aller de l’une à l’autre — passait pour la plus belle du village. Sa façade à deux étages, ses larges baies, ses corniches surchargées de moulures, son acrotère décoré de mascarons en terre cuite faisaient honte aux humbles logis voisins, aux modestes bâtisses percées de ces ouvertures étroites que la prudence des maîtres maçons d’autrefois opposait à la violence du vent d’autan, charrieur de poussières et de bruits. Pendant des années, jusqu’à son expérience de la grande ville, l’habitation des Mériel avait été pour Gilbert le lieu du luxe, de la mondanité. Les départs de la calèche surannée qui charriait la famille vers quelque partie de campagne, vers quelque visite aux châteaux voisins, les grands dîners, les sauteries d’automne qui envoyaient vers l’obscur village l’éclat des lustres avec le rythme des quadrilles avaient éveillé ses premiers appétits d’élégance, ses premiers rêves de plaisir.

Ce paradis était fort accessible. Si la grande porte, la porte d’honneur, ne se déverrouillait que pour les grands invités, pour Monseigneur en tournée de confirmation, pour l’état-major d’une brigade en manœuvres, la petite porte, la porte quotidienne, destinée dans le plan de l’architecte au service de la cuisine et des communs, était ouverte à tout venant. D’ailleurs, tant que le père de Claire avait vécu, la cuisine avait été l’endroit le plus animé, le plus fréquenté de la maison. Le salon ne comptait pas, toujours fermé, le cabinet de travail, envahi par la pharmacie de Madame, encombré par l’attirail de chasse de Monsieur, ne servait guère qu’aux siestes des après-déjeuners d’été, aux bons sommeils dans le canapé que se disputaient les chasseurs et les chiens. La cuisine était le vrai centre de la maison.

C’est là, dans la bonne odeur émanée des casseroles, de la poële où sautaient les crêpes, des chaudrons où mijotaient les confitures, que le maître recevait sa clientèle rustique, là que se soldaient les comptes de la semaine, que se donnaient les consultations du légiste amateur, que se réglaient les arbitrages. Et tout en vérifiant une addition, en écoutant une supplique, M. Mériel astiquait son fusil, enseignait le rapport à son chien, séchait au feu de la broche ses guêtres souillées de la boue d’un retour de chasse.

Les enfants du village connaissaient tous le chemin de cette cuisine hospitalière. Les petites voisines, amies de Claire, les camarades de son jeune frère Bernard s’y donnaient rendez-vous. On y concertait les amusements du jour, on travaillait à la confection d’un cerf-volant, on préparait une charade. Gilbert avait fait partie de la petite troupe. Plus âgé que Claire et que son frère, il était le chef de la bande, celui qui franchit les fossés, qui grimpe aux arbres, le voleur de nids, le maraudeur de prunes vertes ; ou plutôt, — car la royauté de Claire ne souffrait pas de partage, — il était le metteur en œuvre de ses caprices.

Cela se passait entre la septième et la douzième année. La première communion, l’usage des robes longues avaient changé Claire. L’enragée gamine, l’enfant casse-cou, était devenue une petite personne maniérée, aux mouvements harmonieux et souples. Mais le diable n’y avait pas perdu grand’chose. La coquetterie la tenait maintenant, le tête-à-tête avec le miroir, la gloire de la parure, la passion des louanges. Contenue jusqu’à la mort de son père par la bonhomie bourgeoise, le sans-façon traditionnel de ses parents, la mondaine sortait, se révélait peu à peu ; elle bouleversait le paisible intérieur, elle révolutionnait Bazerque. Les peintres, les tapissiers étaient venus, des invitations avaient été lancées aux quatre coins du pays : « On dansera! »

Gilbert avait dansé avec Claire. C’était aux vacances dernières ; et il la revoyait encore telle qu’elle lui était apparue ce soir-là, despotique et charmante, troublée par moment du trouble qu’elle donnait aux autres, étonnée de la nudité de ses épaules dans le reflet des glaces, où elle ne pouvait pas s’empêcher de s’admirer en passant. Comment, en quel état d’âme et de figure allait-il la retrouver aujourd’hui? Transformée sans doute, émue par la gravité des fiançailles. Elle promise à un autre, lui voué à la prêtrise, ils allaient être comme étrangers l’un à l’autre ; et ce serait mieux ainsi.

L’abbé Resongle, chemin faisant, initiait le séminariste aux changements, aux nouvelles habitudes de la maison :

— Tous les jours en tenue, mon garçon, comme chez Monseigneur. Regarde! (Il montrait les gants noirs, les gants de filoselle, dont s’étonnaient ses mains de jardinier et de pêcheur à la ligne ; il indiquait d’un étirement désespéré de son cou un peu court la servitude du rabat.) Il ne manque plus que les boucles d’argent aux souliers et le manteau de cérémonie, ajoutait-il. Et ça viendra peut-être. Ah! elle ne plaisante pas avec l’étiquette, notre petite dauphine! Heureusement, il y a des compensations. La cuisine! Des menus à tout casser, en double majeur, comme dit l’Ordo. Des truffes à toutes les sauces, des primeurs ; tu verras! Cette Thérèse me confond. Tu sais l’estime que j’ai toujours eue pour son talent ; un don de Dieu, mon ami, un véritable don! Personne comme elle pour rôtir un lièvre à point. Et ses croustades aux cailles, tu te les rappelles? et ses soufflés à la vanille! Mais c’était du vieux jeu, tout cela. Maintenant il lui faut inventer du nouveau chaque jour. Je ne sais pas comment sa tête peut y tenir. Et nos estomacs, donc! M. Souège de Favaron lui-même, le futur beau-père, un homme du monde, un coup de fourchette si majestueux qu’il n’en finit jamais de mettre les morceaux à la bouche… eh bien, mon cher, il n’en pouvait plus, l’autre soir ; il était rouge comme un coq ; on aurait dit qu’il allait éclater… Mais, j’y pense, s’interrompait le brave homme, tu ne les connais pas, ces Souège de Favaron? De Favaron? répétait-il en hochant la tête ; ils ne le sont que depuis hier ; mais qu’importe? Ce sont de bons chrétiens ; voilà l’essentiel ; et des gens bien posés. Monsieur s’est fait recevoir au Cercle de l’Union à Toulouse, il est vice-président du sous-comité royaliste de Villefranche ; Madame quête pour toutes les bonnes œuvres. Que pourrait-on leur demander de plus?

— Et le fiancé? interrogeait Gilbert.

— Adrien? Un bon garçon. Il n’a pas inventé la poudre, mais il s’en sert si bien! Un grand chasseur comme feu Mériel, un homme de cheval ; des succès au stand, des flots de rubans à l’hippique. On dit qu’il a raté le bachot ; et après? Notre petit Bernard aussi l’a raté en juillet, et il le ratera en novembre. Ces pauvres jeunes gens, on leur en demande vraiment trop, aujourd’hui. Jadis, il n’y a pas si longtemps, il suffisait d’être le fils à papa. Les diplômes, les places, tout vous venait dans la main. On n’avait qu’à se laisser vivre. Maintenant rien que pour arriver au bachot, il faut s’exterminer la cervelle. Ce n’est pas de jeu. Bon pour les enfants du peuple, pour les pauvres diables qui n’ont pas un sou en poche de se pousser ainsi à la force du poignet. Mais les nôtres, Adrien Souège, Bernard Mériel, comment voulez-vous?…

— Et il ne s’est pas offert d’autre prétendant pour mademoiselle Claire? demandait le séminariste.

— Eh si! justement. Mon confrère de Vieillevigne avait un candidat à colloquer, un paroissien à lui, le jeune Albert Gironis : un savantasse, celui-là, numismate, archéologue, membre correspondant de l’Académie des Inscriptions de Toulouse, lauréat des Jeux Floraux. Et pieux avec ça. Trop peut-être pour la jeune personne. Madame Mériel était bien disposée ; mais notre Claire a dit non, et Claire a eu le dernier mot : « Un mari, ça? c’est un pion que vous voulez me donner, a-t-elle protesté. Si vous croyez qu’à dix-huit ans, j’ai envie de recommencer mes classes! » Tu la reconnais là, notre Claire. Sa mère était consternée ; moi pas du tout. Entre nous, je n’y tenais pas à ce Gironis. Le négociateur, l’abbé Bouzigues, est un intrigant. Il y a longtemps que je le vois venir. Il ne cherchait qu’un bon prétexte pour s’introduire dans la maison, pour s’emparer de madame Mériel. Il s’est mis dans de gros embarras avec la reconstruction de son église ; il aurait voulu trouver une bonne âme pour avaliser ses traites. Qu’il aille se faire avaliser ailleurs! C’est mon prétendant qui l’a emporté. La future a exigé quelques mois de stage ; mais Adrien est déjà comme l’enfant de la maison. Nous brûlons les étapes. D’ici à la fin des vacances, l’affaire sera dans le sac. Et en avant les violons, c’est-à-dire le grand orgue!

— Amen! soupira sans conviction l’abbé Gilbert que cette concurrence des deux prêtres autour d’un mariage riche avait médiocrement édifié.

L’abbé Resongle frappait déjà à la porte des Mériel, à la grande! la petite, depuis les fiançailles, était réservée aux gens de service. Et à peine introduits pour la forme dans l’obscurité du salon, les arrivants étaient invités à passer au jardin où la société se trouvait réunie pour le tennis… Au bout de l’allée de charmille, dans un cabinet de verdure qui s’ouvrait sur la pelouse, les Favaron père et mère et madame Mériel assistaient aux ébats de leurs enfants.

Monsieur de Favaron avait la mine étoffée et fleurie d’un bel homme sur le retour, une tête d’apparat avec un nez busqué de grand carrossier et un front trop vaste où se poursuivaient quelques mèches indigentes. Madame de Favaron lui ressemblait ; une grosse dame qui exhibait, jalousement conservés — et pour qui, grand Dieu! — les restes d’une beauté qui florissait du temps de l’empereur second : une taille sanglée à crever dans une carapace prétentieuse, une figure acide et couperosée de blonde mûrissante, où le duvet apparaissait çà et là comme une moisissure.

L’homme et la femme — les deux faisaient la paire — saluaient les arrivants d’une inclinaison de tête aimable et familière pour le curé, condescendante pour le séminariste, tandis que madame Albanie leur souriait de toute sa figure un peu menue, presque enfantine, à peine solennisée d’embonpoint. Soulevée à demi du fauteuil où la clouaient d’invincibles rhumatismes, elle présentait Gilbert à ses hôtes, puis l’attirant à elle :

— Approchez, Monsieur l’abbé, qu’on vous regarde! Eh! mais, savez-vous que vous n’avez rien perdu à votre changement de costume? La soutane vous va à ravir. Elle vous grandit un peu. Et cet air grave! Tournez-vous maintenant, qu’on voie votre tonsure. Parfait. Dieu! que votre maman aurait été heureuse si elle avait pu vous voir dans votre nouvel habit, soupirait-elle. C’était son rêve. Pauvre Louise! Elle serrait la main de Gilbert. Vous nous restez ce soir, ajouta-t-elle. Monsieur le Curé était chargé de vous inviter. Et il a dû vous annoncer aussi…

Elle n’acheva pas, se contenta d’indiquer d’un coup d’œil sa fille et son futur gendre, un insignifiant bellâtre, qui venaient vers eux, raquettes en mains, suivis d’un collégien monté en graine, figure glabre, impertinente et flétrie : Bernard Mériel.

Claire! Elle était là, devant lui, pas du tout émue ni attendrie par les fiançailles, comme il l’avait supposé, changée un peu cependant, avec plus de désinvolture dans le geste, plus d’autorité dans le regard. Elle avait avancé dans la vie ; elle avait connu davantage le pouvoir de la beauté, le prestige de l’argent. L’éclat de la jeunesse, la certitude de sa force débordaient d’elle comme le vin d’une coupe trop pleine. Mais qu’avait Gilbert à l’analyser ainsi? Que faisait-il des prescriptions et des défenses promulguées au séminaire : « Ne jamais regarder une femme en face. »

Le lévite baissait les yeux. Mais Claire lui tendait la main. Pouvait-il faire autrement que de la prendre? Ses doigts tremblaient dans la légère étreinte. Il balbutiait. Il devait avoir l’air ridicule. Ces jeunes gens qui le dévisageaient, qu’allaient-ils penser de lui?

La poignée de main d’Adrien de Favaron lui rendit un peu de sang-froid. Mais le tutoiement de Bernard le troubla de nouveau. Ne devait-il pas faire respecter son habit? Madame Albanie lui vint en aide en reprenant Bernard. Et Gilbert s’en voulait de s’arrêter à ces vétilles. Mais il en voulait aussi à la vie mondaine de les lui imposer. Il comparait les événements, les émotions de la journée aux émotions, aux événements de la veille ; il constatait la déchéance.

Claire souriait :

— Nous vous tenons enfin, Monsieur Gilbert… pardon, Monsieur l’abbé, se reprenait-elle. Eh bien, puisque vous voilà revenu, nous allons, tout de suite, mettre votre bonne volonté à l’épreuve. J’en ai assez du tennis à trois. Vous allez faire le quatrième. Je vous prends dans mon camp.

Gilbert se récusait. Il avait sûrement oublié depuis les vacances dernières. Et il se tournait vers l’abbé Resongle, comme pour l’appeler au secours de ses scrupules.

Mais Claire suivait son manège.

— Monsieur le Curé vous donne la permission, affirma-t-elle. Pas vrai, Monsieur le Curé?

M. le Curé tournait béatement les pouces sur son ventre en écoutant d’une oreille distraite les détails que lui servait M. de Favaron sur la dernière vente de charité qu’on avait organisée à Villefranche. Il acquiesça d’un signe à la requête de mademoiselle Mériel :

— Le jeu de boules est autorisé, je crois, les jours de promenade à la maison de campagne du séminaire. Pourquoi le tennis serait-il défendu pendant les vacances? Le concile de Trente n’a pas d’objection, sans doute, contre le tennis.

— Allons, en place, Monsieur l’abbé, criait Claire. C’est à vous de servir!

Dès le premier avantage, elle avait repris avec son partenaire ses allures, son vocabulaire de camarade. L’abbé n’était plus que M. Gilbert, et Gilbert tout court, quelquefois, quand la partie s’animait, quand il fallait jeter une indication à la volée. Le jeu les passionnait d’ailleurs l’un et l’autre, les empêchait de prendre garde à ces nuances ; ils ne songeaient plus au bout d’un moment qu’à servir, à relancer les balles. Gilbert se déraidissait, dépliait ses membres engourdis par l’immobilité habituelle de la prière. Son corps jeune et ardent, ce corps qu’il s’évertuait depuis un an à mépriser, à mater, cherchait obscurément sa revanche. L’ivresse du mouvement le gagnait ; sa pensée distraite, en commençant, isolée de ses gestes s’y associait maintenant ; elle s’employait toute à calculer les coups, à manier la raquette.

— A vous, l’abbé, à vous, Gilbert!

— A vous, mademoiselle Claire!

L’amour-propre s’en mêlait, il avait une joie rude à crier les balles gagnées, à notifier les avantages. Et si le camp opposé perdait par quelque maladresse d’Adrien, sa joie se faisait méchante.

Pourquoi?

On eût dit que Claire favorisait ces mauvais instincts, qu’elle s’amusait au spectacle de cette rivalité. En le soulignant, elle aggravait le dépit de la défaite, l’insolence du triomphe.

— Quarante! proclamait-elle. Décidément, vous n’êtes pas de force, Monsieur de Favaron. Enfoncés, les laïques! Vive le séminaire!

Adrien faisait semblant de rire :

— Ah ça! vous suivez donc un cours de tennis, dans votre sainte boîte, s’exclamait-il en s’adressant à Gilbert.

Et Claire :

— Vite, donnez-leur l’absolution, Monsieur l’abbé. Ils sont perdus!

En se renversant pour prendre une balle, elle avait failli perdre l’équilibre. D’un mouvement instinctif, elle s’appuya à l’épaule du séminariste. Gilbert rougit. Elle retira sa main lentement, refusa l’aide d’Adrien qui accourait :

— Je ne veux pas d’ennemi dans mon camp, ni d’armistice, déclarait-elle. A toi, Bernard!

Sur un coup brillant de Gilbert, la partie finissait. Claire jeta la raquette, se baissa rapidement pour cueillir une ornithogale — une dame de onze heures, qui fleurissait dans l’herbe de la pelouse, et, la montrant à Gilbert :

— Vous souvenez-vous? lui disait-elle. Je me dépitais autrefois, quand nous les cueillions ensemble, et qu’elles se fermaient, aussitôt cueillies, dans mon tablier. Je les violentais, j’ouvrais de force leurs pétales. Quel mauvais petit tyran, j’étais alors! Le monde m’appartenait, je ne connaissais pas d’obstacle. Et ça n’a pas tout à fait changé, ajouta-t-elle avec un sourire. Elle tenait toujours la fleur entre les doigts, comme prête à l’offrir. A qui? Adrien venait vers elle. Elle le regarda s’avancer, et quand il fut tout près, elle détourna la tête et laissa tomber la fleur sur le gazon.

 
V
Dès le lendemain de son arrivée à Bazerque, Gilbert avait arrêté l’emploi de ses journées. Il les avait voulues semblables en tout à ses journées du grand séminaire : mêmes heures, mêmes occupations, même discipline. Mais il avait beau faire ce n’était plus autour de lui, le grand silence, l’atmosphère mystique de la clôture sulpicienne. On travaillait ferme, on s’agitait, au village. La vie matérielle, la vie pour l’argent, menait son tapage en discordance avec la vie contemplative, avec la vie de l’âme. A l’angelus du matin, les métiers s’éveillaient, le forgeron faisait parler son enclume, le tisserand sa navette. Des chariots passaient, grinçaient sur la route. Aux heures les plus lasses de l’après-midi, le grondement d’une batteuse animait la torpeur des campagnes, suscitait l’image de la fourmilière humaine, gesticulant dans la poussière comme dans une fumée de bataille.

Les sonneries mêmes de l’église, au lieu de suggérer des rêves pieux, comme au séminaire, n’étaient plus ici, qu’une espèce d’horloge à longue portée notifiant aux villageois l’horaire de leurs travaux, de leurs nourritures.

A peine si une bonne femme ou deux assistaient à la messe que l’abbé Resongle disait chaque jour à six heures. La santé de madame Mériel ne lui permettait pas de se lever aux aurores, et l’abbé Resongle ne pouvait pas attendre à cause de son estomac. A moins qu’un service d’anniversaire n’y appelât quelque famille paysanne, groupe taciturne, venu là pour conjurer les puissances occultes, pour apaiser les mânes de parents voués aux flammes du purgatoire, l’église restait à peu près vide.

Gilbert y entrait le premier après le sacristain. Docile à la règle, il aidait ce fonctionnaire, cordonnier de son état, à disposer les vases sacrés, les ornements qui allaient servir au saint sacrifice. En véritable enfant de lumière — filius lucis, ainsi que la liturgie désigne les clercs tonsurés, il s’occupait de renouveler l’huile des lampes sacrées, d’allumer les cierges de l’autel. Somnolent et quinteux, aux prises avec sa pituite quotidienne, l’abbé Resongle arrivait ensuite, dépêchait sa messe.

Vers le dernier évangile, une odeur savoureuse se répandait, voyageait à travers la nef. C’était le chocolat de Monsieur le curé que Thècle portait à la sacristie. Le brave homme commençait à le boire goulument, à peine dévêtu des ornements sacerdotaux, puis, lentement, à petites gorgées qui coupaient son action de grâces.

L’estomac une fois satisfait, il reprenait ses esprits, réglait l’ordre du jour : baptême, mariage, sépulture, cancanait avec le sacristain, causait pêche ou jardinage — les deux grandes passions de sa vie.

— L’autan souffle encore ce matin, se lamentait-il ; on ne pourra pas travailler à l’Ers ; le vent emporterait les lignes… Ou bien encore : Orage cette nuit ; les anguilles donneront au moulin. Tu verras ça, mon petit. Elles vont se prendre toutes seules. Et Thècle a un talent pour la matelotte!

Mais les légumes lui faisaient oublier les anguilles. La sécheresse les flambait ; il fallait toujours avoir l’arrosoir à la main. Thècle n’en pouvait plus. L’abbé Resongle avait les mains pelées de travailler à la pompe.

— Tu m’aideras ce soir, commandait-il à Gilbert. A nous deux, nous soignerons les petits pois ; nous leur en donnerons jusqu’à plus soif. Et tu verras comme ils seront reconnaissants. Bien arrosés, ils nous fondront dans la bouche. Avec une tranche de jambon de la Montagne-Noire et des pigeons du pays, tu t’en lècheras les doigts, mon enfant. Ils sont gras, cette année, les pigeons ; le blé couché par l’orage qu’il fit avant les fauchaisons, s’est égrené à terre ; ces bestioles s’en fourrent à pleins jabots. A quelque chose malheur est bon…

A tout moment dérangé par le curé, Gilbert n’avait seulement pas une minute de tranquillité pour dire ses prières à l’église. Il avait beau invoquer le règlement.

— Les vacances sont les vacances, déclarait l’abbé Resongle. Le temps ne te manquera pas pour te sanctifier au séminaire. Tu es ici pour réparer tes forces, pour te gaver de plein air… et pour obéir à ton curé, ajoutait-il en riant. Sais-tu que j’ai des droits sur toi? que je serai chargé, à la fin des vacances, de faire un rapport à tes supérieurs. Prends garde! Tâche de te bien conduire à table, si tu veux être bien noté. Songe que c’est une bonne œuvre que tu accomplis en me tenant compagnie. Crois-tu que je ne déjeune pas assez souvent seul? Mauvaise affaire! On mange trop vite alors, et la digestion se fait mal…

Et de fait, le déjeuner n’en finissait pas. Et après le déjeuner, le café, les petits verres. Il y avait une certaine liqueur de prunelles fabriquée par Thècle, un velours sur la langue, un baume dans l’estomac, résumait l’abbé Resongle. Chaque fois que tu en prends, assurait-il, tu allonges ta vie d’un an.

— A ce compte, nous sommes sûrs de devenir centenaires! plaisantait Gilbert en écartant la bouteille.

— Je te scandalise, mon pauvre enfant! soupirait le curé. Si, si, je le vois bien, répétait-il, en réponse aux dénégations de Gilbert. Et ça ne me surprend pas. C’est que vous êtes gâtés en fait de vertu, au grand séminaire. Vous vivez avec des saints. De l’abbé Védrune, tomber sur l’abbé Resongle, cela fait une dégringolade. Tu m’aimes, je le crois, mais tu me méprises un peu, j’en suis sûr. Et bien, tu as tort, mon ami ; tu as grand tort. Crois-tu que ton abbé Védrune que j’admire, que je vénère autant que toi, crois-tu que ce saint homme, qui sera peut-être canonisé un jour, ferait merveille, ici, à Bazerque, avec son cou tordu, ses scrupules et sa théologie? C’est très bien d’argumenter et de méditer. Mais serait-on aussi savant que l’ange de l’Ecole et aussi pieux que Saint-Antoine de Padoue, à quoi veux-tu que ça serve, ici, avec nos paysans? Trop parfait, je les ennuierais peut-être ; ils ne me comprendraient pas. J’ai été comme toi, mon enfant, j’ai eu mon heure d’intransigeance. C’était à mon arrivée ici, au début de mon ministère. Le zèle apostolique me dévorait, je ne passais rien aux autres ni à moi-même. Cela dura ce que ça put : six mois, un an? Si ça se fût prolongé, j’étais brouillé avec toute la paroisse. Tu y passeras plus tard ; tu me rendras justice. Et déjà même… Voyons que fais-je de mal, après tout? Ça te choque peut-être, que je pêche à la ligne? Que veux-tu? Les journées sont longues à Bazerque ; lire épaissit le sang ; et puis j’évangélise en route, je visite mes malades, je cause avec l’un, avec l’autre. Chacun son goût d’ailleurs ; mon voisin, le curé de Lastours s’amuse à la photographie ; le jeune desservant de Riscle compose des vers. Il travaille pour la gloire et moi pour la friture ; en quoi suis-je plus repréhensible? Et puis, qu’y a-t-il encore? les bons dîners que je fais chez les Mériel, mes parties de bézigue avec madame Albanie? C’est ça qui te déplaît? Je le suppose du moins, puisque voilà trois soirs de suite que tu refuses, sous divers prétextes, de m’accompagner chez nos amis. Eh bien! si tu boudes, c’est tant pis pour toi. Madame Albanie est la bienfaitrice de la paroisse, la mère des pauvres, la providence du presbytère. Et tu voudrais que je prive cette bonne dame du plaisir bien innocent à coup sûr de faire sa partie de cartes avec moi! Pharisien, va! Le curé tendait en même temps sa main à Gilbert. Sans rancune, mon garçon! Et maintenant, conclut-il en se renversant dans son fauteuil, je sens que mes idées s’embrouillent ; c’est l’heure de la sieste ; je te rends ta liberté.

Gilbert courait s’enfermer dans sa chambre ; il s’attelait à son devoir de vacances. Il avait écrit le titre, jeté quelques idées, quelques divisions, sur le papier. Il avait ordonné le sujet, défini les termes selon la méthode scholastique. Il s’agissait maintenant de déduire les preuves. Mais il y travaillait sans entrain, il induisait, il déduisait mollement. L’ouvrage n’avançait pas. Le rêve peu à peu se substituait au syllogisme. Gilbert pensait à Claire. Chassée, exorcisée, l’image de la jeune fille revenait malgré lui, se glissait entre les feuillets inutilement consultés du Compendium. Et Gilbert se dépitait, se révoltait contre l’intruse. Faible contre le souvenir, il fuyait la réalité, il se refusait aux occasions de revoir mademoiselle Mériel.

Et l’abbé se moquait de sa sauvagerie :

— Tu préfères donc passer la soirée avec tes livres qu’avec tes amis? Drôle de goût! Madame Mériel n’est pas contente de toi, je t’en avertis. Et moi je ne sais plus que dire pour t’excuser. La migraine? Ça ne prend plus. Tâche de trouver autre chose ; tâche de venir, surtout. Peut-être as-tu consulté l’abbé Védrune et attends-tu qu’il t’ait donné la permission de sortir, de tripoter le carton ou de pousser les dominos avec nous? Attends donc, puisque tu as peur de te damner en notre compagnie. Mais je te préviens que tu joues un sot personnage.

Gilbert souriait, promettait de venir, se dérobait encore. Mais un matin, après la messe, l’abbé Resongle le manda à la sacristie. Madame Mériel l’avait chargé d’une commission pour lui. Affaire urgente ; un service qu’elle avait à lui demander, des leçons de latin à donner au jeune Bernard.

Le bon curé s’amusait de l’air attrapé du séminariste.

— On te tient, cette fois, mon petit! disait-il, en se frottant les mains ; impossible de t’échapper. C’est Claire qui a eu cette bonne idée, et Madame Mériel a sauté dessus. Elle t’attend demain, après son déjeuner.

 
VI
— Pardonnez-moi de vous avoir dérangé, s’excusait, le lendemain, Mme Mériel, en invitant Gilbert à s’asseoir. On ne vous voit plus ici ; il paraît que notre frivolité vous fait peur ; nous sommes trop mondains pour vous! Ce n’est pourtant pas ma faute, je vous l’assure. Dieu sait s’il me tarde de reprendre mon train de vie, mes heures de lecture, de prière. C’est vrai, qu’on deviendrait païen à se tenir ainsi du matin au soir en parade, à regarder s’amuser ces jeunes fous. Hier, je n’ai seulement pas eu le temps de finir mon rosaire ; un chapelet à peine! Heureusement l’abbé Resongle a la manche large ; il me comprend ; il me plaint. Grâce à lui, j’espère ne pas me brouiller tout à fait avec le bon Dieu.

Gilbert s’excusait à son tour, invoquait la règle sulpicienne, le devoir de vacances à rédiger. Et Mme Mériel :

— C’est d’un devoir aussi, qu’il s’agit cette fois, mon cher enfant. Je voudrais que vous puissiez donner quelques heures par semaine à Bernard. Le malheureux est en train d’oublier le peu qu’on lui avait appris l’an dernier chez l’abbé Besançon. Et s’il échoue de nouveau en novembre, il n’y aura plus moyen de le tenir enfermé, j’en ai peur. Que deviendra-t-il alors! Quelle vie mènera-t-il à Bazerque? S’il consentait seulement à s’occuper d’agriculture comme son père? Il est vrai que mon mari n’y a guère brillé, le cher homme ; on l’a exploité. Mais Bernard! Je le vois déjà entre les mains des maquignons, des usuriers, de tous les aigrefins du pays. C’est que nous ne sommes pas aussi riches qu’il le paraît, mon cher enfant. Je l’ai dit à Bernard ; il n’a fait que rire ; il croit que je le trompe, que j’exagère pour l’obliger à travailler. C’est pourtant vrai. Je ne sais pas où l’argent passe. C’est ma faute peut-être. Je n’ai jamais eu la tête bien forte pour les chiffres. Et maintenant je me fais vieille, on abuse de moi, on me vole, on me ruine… Si ça continue de ce train-là, je me demande où nous en arriverons, ce que deviendront mes enfants après moi. S’il tenait un diplôme, je serais moins inquiète pour l’avenir de Bernard ; nous en ferions un avocat, un substitut, avec la protection de notre cousin Darbouste, le conseiller à la cour… Vous voyez, je vous dis tout, mon cher abbé ; et je vous ennuie peut-être. Mais c’est une habitude que j’avais prise avec votre mère… Et vous aussi, n’est-ce pas, vous êtes un ami de la famille. Vous voudrez bien vous occuper de Bernard.

— Je vous remercie d’avoir pensé à moi, répondit Gilbert ; je suis tout à vos ordres. Quand voulez-vous que je commence?

— Vous vous entendrez avec mon fils ; je vais le faire appeler.

Mais Bernard appelé ne se dérangeait pas. Il fabriquait des cartouches ; l’ouverture était proche ; il n’avait pas une minute à perdre…

Mme Albanie et Gilbert le trouvèrent installé avec ses sacs à plomb et ses boîtes de poudre dans le bureau-capharnaüm du rez-de-chaussée. Claire l’assistait. Gâterie de sœur aînée, affectation de goûts masculins, elle avait ainsi accoutumé de partager les occupations de son frère. Après lui avoir fait chercher les mots dans le dictionnaire, quand il composait ses thèmes ou ses versions, Bernard l’avait dressée à doser la poudre et le plomb, à sertir les cartouches. Et elle s’acquittait de sa fonction, avec des rêves de vie sportive devant les yeux, des vignettes de quelque costume de chasse à jupes courtes qu’elle avait le projet d’endosser à l’ouverture, et qui la faisaient exagérer d’avance ses paroles, ses attitudes garçonnières. L’affaire expliquée, Bernard se prêtait d’assez mauvaise grâce aux projets de sa mère. Travailler son latin, à quoi bon? Son unique chance, à l’écrit, était d’avoir un surveillant myope et un voisin fort en version. Des leçons? et dans quel temps? La matinée appartenait au cheval ; l’après-midi à la sieste et le soir aux réunions de famille. Il cédait pourtant devant l’insistance maternelle ; on prenait jour, et Mme Mériel, délivrée de ce souci, satisfaite de la soumission apparente de son fils, se mettait à bavarder avec Gilbert, tandis que Claire et Bernard, assis devant une table chargée d’ustensiles, s’activaient à la confection des cartouches.

Mais Claire bientôt lâchait ses outils, le plomb lui avait noirci le bout des doigts et le sertissage lui avait donné un commencement d’ampoule.

— Assez travaillé pour aujourd’hui! s’écriait-elle, en décrochant la guitare suspendue au mur au-dessous d’un trophée d’armes ; et, la tête penchée, les sourcils froncés légèrement, elle tendait les cordes, préludait, chantait enfin, en s’accompagnant, une chanson espagnole. Elle ne faisait que fredonner d’abord, afin de ne pas gêner la conversation de sa mère et de Gilbert ; mais à mesure que la chanson accentuait son rythme, précipitait son allure, la chanteuse s’animait, oubliait de se contraindre. Elle n’avait qu’un filet de voix et ce filet était âcre ; mais cette âcreté même, cette chaleur nerveuse s’accordait avec ce qu’elle essayait de dire, avec le rauque dialecte, les coups de soleil et d’ombre, les élans de passion et les langueurs subites de la habanera.

Los hijos de mimorenas
. . . . . . . . .
Gilbert ne perdait pas une note.

Mais Bernard intervenait :

— Pas si vite, tu manques l’effet, faisait-il observer à sa sœur. Et il reprenait le motif à sa façon. J’en suis sûr, expliquait-il. C’est comme ça qu’Anita le donnait aux Folies Toulousaines. Demande-le plutôt à Adrien. Elle lui a coûté assez cher à apprendre, cette habanera ; il ne l’oubliera pas de si tôt…

— Suffit! ripostait Claire. Je te dispense de me parler des maîtresses d’Adrien…

C’était sans doute indiscret d’en écouter plus long, et Gilbert se le reprochait un peu ; mais les histoires que lui contait Mme Mériel étaient d’un si médiocre intérêt : cancans de village, racontars de sacristie, le séminariste ne résistait pas à la curiosité de suivre les propos du frère et de la sœur.

— Les maîtresses d’Adrien? répliquait Bernard ; sois tranquille, je ne les connais pas toutes. Mais cette Anita était vraiment une bonne fille. Tu aurais tort de lui en vouloir. C’est elle qui m’a présenté à Adrien. Et elle m’a donné d’excellents tuyaux sur lui. Il paraît que…

— Assez, assez! insistait Claire. On pourrait nous entendre…

— Baste! reprenait Bernard, tu sais bien que maman est dure d’oreille, et quant à Gilbert, s’il entend, et bien, que veux-tu que ça lui fasse? Il en a entendu d’autres, notre cher abbé! Allons! parce qu’il porte une robe au lieu d’un veston et qu’on lui a rasé le sommet du crâne, faudrait-il pas se gêner avec notre petit Gil? Avec ça qu’il ne sait pas ce que parler veut dire. Tiens pas plus tard qu’il y a un mois, le soir de ma colle, au Pré Catelan, on m’a montré son ancien béguin, Rose Fonarme, les plus belles épaules de Toulouse. Il allait bien, avant sa conversion, Monsieur l’abbé!

— Tais-toi, je te prie, laisse l’abbé Gilbert tranquille! ordonnait Claire. Adrien et toi, vous n’êtes seulement pas capables de le comprendre. C’est très bien, ce qu’il a fait, oui, très bien, de s’être retourné comme ça tout d’un coup, de s’être donné à Dieu. Ne blague pas. C’est plus intelligent, avoue-le, que de s’abrutir au café, ou d’aller prendre sa culotte au cercle, comme le dit élégamment ce brave Adrien…

Bernard avouait ; mais il ne voulait pas que sa sœur dît du mal de son fiancé.

— C’est un chic type, affirmait-il ; il s’habille comme un ange, ses cravates sont un rêve. Et comme il se tient bien à cheval!…

— Ajoute, souriait Claire, qu’il a la poche bien garnie et que son futur beau-frère puise à volonté dans sa poche ; n’est-il pas vrai, mon petit Bernard?

— Si tu n’as pas confiance dans mon jugement, demande à l’abbé Resongle, répondait modestement Bernard…

Et Claire :

— Oh! l’abbé! Il suffit qu’Adrien ait promis une statue de la Sainte-Vierge à la fabrique, pour qu’il lui trouve toute espèce de mérites. Vous vous entendez tous pour m’obliger à le prendre.

Claire se taisait, un pli au front, soucieuse ; puis, haussant légèrement les épaules :

— Celui-là ou un autre, qu’importe d’ailleurs? soupirait-elle, puisque je n’aurais jamais l’occasion de choisir. Que je prenne mon mari des mains de l’abbé Bouzigues ou de l’abbé Resongle…? Puis après un nouveau silence : C’est égal, concluait-elle, je n’ai pas encore dit mon dernier mot.

— En effet, tu as la ressource de rester vieille fille, plaisantait Bernard, sœur gâteau, tante à héritage. Voilà un bel avenir…

Pendant que ces étranges confidences se murmuraient entre le frère et la sœur, Mme Mériel achevait d’expliquer à Gilbert la brouille récemment survenue entre l’abbé Bouzigues et sa servante. Tous les deux l’avaient prise pour arbitre : mission délicate, à laquelle le séminariste l’encourageait par de vagues assentiments.

Il était tout au malheur de Claire.

Ainsi, se disait-il, voilà une jeune fille riche, jolie, adulée, heureuse en apparence, et au fond, quelle misère! Donnée, livrée, presque au premier venu. Et pour tout appui, pour tout conseil, un frère sans cœur, une mère sans cervelle. Oui, mais elle est coquette. C’est sa coquetterie qui la perd, autant que la faiblesse de sa mère… Inutile de la plaindre. Allons! dis qu’elle a des yeux qui te parlent et que ses louanges te montent à la tête, concluait-il. Tu ne t’apitoierais pas tant sur elle, mauvais chrétien, si elle avait le malheur d’être laide.

Gilbert détourna les yeux aussitôt.

Une chambrière entrait en même temps, appelait ces dames. La couturière venait d’arriver de Toulouse.

Et Claire, se levant, battait des mains.

— Vite, maman ; c’est mon amazone qu’on apporte. Bravo! Je serai prête pour le rallye-paper des Saint-Elix, à Radegonde!

Mme Mériel s’excusait auprès de Gilbert à qui Mlle Claire offrait la main de haut et en plongeant, selon la mode de l’année.

Gilbert et Bernard étaient seuls.

— Maintenant, à nous deux, mon cher abbé, disait Bernard. Tout à l’heure, à propos de ces répétitions, je n’ai pas voulu faire de la peine à ma mère. Mais, vous savez, le bachot? je m’en fiche. Pensez donc! avant d’être bachelier de philosophie, il me faudrait — je me connais — trois ans au bas mot. Trois ans! Est-ce que j’ai une tête à me laisser coffrer pendant trois ans? Toute la vie, alors! Zut! Je plaque le bachot.

— Et que comptez-vous faire?

— Rien ; je chasserai, je monterai à cheval comme mon beau-frère. Je me marierai… plus tard… L’abbé Resongle me trouvera bien un parti ; je m’adresserai à mes anciens maîtres du Caousou. Parlez-moi de ceux-là, pour dénicher des héritières. Quelque jeune fille du commerce, une ancienne élève du Sacré-Cœur qui sera trop heureuse de décrasser ses écus en épousant le beau-frère de M. de Favaron. Oh! je ne suis pas exigeant pour la dot : trois cent mille francs ; de quoi monter ma maison, mon écurie : un cob à deux fins pour la selle et pour la charrette anglaise, une paire d’anglo-normands pour le landau. Et puis c’est tout.

— Je vois que vous êtes un garçon raisonnable et de goûts modestes, répondit Gilbert. Cependant il me semble qu’un diplôme ne nuirait pas à vos projets d’avenir. La peau d’âne de l’Université complèterait heureusement l’effet des parchemins beau-fraternels. Pensez-y ; et, si le cœur vous en dit, comptez sur moi. Vous devez être un peu rouillé, j’en ai peur ; nous referons connaissance avec les classiques latins, avec Virgile, avec Horace…

— Eh, eh! Horace a du bon, appuyait Bernard. Il connaissait les femmes, ce gaillard-là. Eh, eh! Ils ne s’embêtaient pas les Romains!

Gilbert avait rougi…

— Monsieur Mériel, reprit-il gravement ; nous avons été camarades ; je ne l’ai pas oublié, je ne vous demande pas de l’oublier non plus. Je vous prie seulement de vous rappeler mon nouveau costume. Simple question de nuances ; je compte sur votre savoir-vivre pour ne pas me contraindre à vous les faire observer.

 
VII
La fête de l’Assomption approchait ; les préparatifs de la procession mettaient en mouvement les gens de Bazerque. La libéralité de M. de Favaron, promulguée au prône par l’abbé Resongle, avait piqué au vif l’amour-propre paroissial. Il fallait faire grand, il fallait faire neuf.

On s’y évertuait.

Chez les frères Maristes, instituteurs libres, aussi bien qu’à la maison des sœurs de la Sainte-Famille, éducatrices communales des filles, on s’ingéniait à des surprises. On ne se contentait pas, cette année, de découper des bannières bleues, des oriflammes roses, forêt de papier qu’on voit, d’habitude, se balancer aux mains des enfants, en tête du cortège. Plus compliqués, objet de combinaisons savantes, des pavillons, des dômes se machinaient, destinés à abriter sous leurs arcs de verdure artificielle une série d’emblèmes, d’attributs pieux : une Couronne d’Epines, une Sainte Bible.

On parlait même d’un Agneau Pascal sensationnel, d’un véritable agneau, empaillé toutefois, qui devait figurer porté sur un brancard, dans un décor de prairie.

M. Sudre, pharmacien, esprit libre, mais passionné pour la taxidermie, avait consenti à préparer lui-même le sujet fourni gratuitement par le boucher Estup.

Mais les sœurs de la Sainte-Famille avaient trouvé mieux encore. Elles complotaient une représentation des litanies de la Sainte Vierge. La Rose Mystique, la Tour d’Ivoire, l’Arche d’Alliance défileraient, donnant une forme sensible aux invocations des fidèles.

Le Miroir de Justice était une glace ancienne prêtée par Mme Mériel, et la Tour d’Ivoire, une tour Eiffel en carton-pâte, souvenir de l’Exposition, rapporté de Paris par un serrurier enthousiaste.

Ainsi tout Bazerque travaillait à la gloire de Marie. L’abbé Resongle partageait son temps entre les ateliers où s’élaboraient ces merveilles ; il y mettait la main à l’occasion ; il donnait une idée, rectifiait le dessin d’un dôme, la découpure d’une oriflamme. Chez les sœurs, il inventait à la pointe des ciseaux un modèle de calice en papier d’argent ; chez les Maristes, les manches retroussées, il aidait les peintres, brossait les décors comme un manœuvre. Après quoi, fatigué, il chavirait son chapeau, épongeait son front, encourageait les artistes d’une prise de tabac. Le brave homme en arrivait à oublier la pêche à la ligne, à négliger les petits pois du presbytère.

Le soir, chez les Mériel, il racontait les progrès de l’œuvre, les miracles de la journée.

— Vous en faites trop, Monsieur le Curé ; si vous continuez, vous tomberez malade avant la fin! lui disait Mme Mériel en le réconfortant d’un petit verre de bénédictine. Mais le curé protestait. La joie de réussir lui enlevait la fatigue. Il lui semblait être à ses débuts dans le sacerdoce, quand, nouveau vicaire à Saint-Jérôme de Toulouse, il organisait la procession de la Fête-Dieu : vingt pavillons, quatorze bannières, plus de cinquante congréganistes en robe blanche…

— Hélas! soupirait-il, nous ne pouvons pas égaler ces magnificences ; mais, dans la mesure de nos forces, nous aurons travaillé au bon renom de la paroisse et au triomphe de notre sainte religion! Et se tournant vers le bel Adrien de Favaron, qui venait maintenant tous les soirs, de Villefranche, faire sa cour à Mlle Mériel : C’est Dieu qui vous a inspiré, mon jeune ami, l’apostrophait-il. Nous nous endormions ici dans une coupable indifférence ; grâce à vous, à votre générosité, la paroisse a retrouvé son élan. Tout le monde a voulu suivre votre exemple. Tenez, aujourd’hui encore, la congrégation des enfants de Marie a décidé de renouveler les rubans de moire bleue qui servent d’insigne à ses membres. Ces pauvres petites ne sont pas riches ; elles prendront sur le budget de leur coquetterie pour subvenir à la dépense : double profit pour le bon Dieu… Enfin ; mais ceci sous toutes réserves, mon cher ami, ajoutait l’abbé Resongle d’un air de mystère, enfin j’ai tout lieu d’espérer que les orphéonistes de Bazièges nous prêteront leur concours. Vous savez qu’ils ont eu le premier accessit de lecture à Carcassonne. Ils rehausseront la cérémonie…

L’heure du bézigue avait sonné depuis un moment et l’abbé laissait passer l’heure. La partie commencée, sa carte en l’air, prête à couper une brisque, il s’arrêtait, repris par son idée fixe. C’était un détail oublié qui lui revenait, une lettre à écrire tout de suite.

— La provision de papier d’argent est épuisée ; je me suis chargé de la commande…

Mme Mériel l’admirait.

— Comment pouvez-vous penser à tant de choses? Ménagez-vous, Monsieur le Curé, prenez garde!

— Le bon Dieu me soutiendra, répliquait l’abbé Resongle. Et il s’administrait un second verre de bénédictine.

La question du chant faillit tout entraver. Il s’agissait de choisir les motets que devaient chanter les Enfants de Marie, et le choix n’allait pas tout seul. L’abbé Nohèdes, à qui incombait cette partie du programme, avait sur la musique religieuse des idées qui n’étaient pas celles de M. Béquine, organiste attitré de la paroisse. L’abbé tenait pour la sévérité de la liturgie, M. Béquine pour les flons-flons d’opéra, qu’il accommodait en cantiques. Il y eut conflit, menace de démission de l’organiste, toute une affaire, que l’abbé Resongle, indifférent en ces matières, trancha en imposant les compositions du R. P. Lambillotte, musicien douceâtre et canonique.

Cette difficulté réglée, il n’y avait plus qu’à penser à la décoration de l’église et des maisons devant lesquelles devait passer le cortège.

Chez les Mériel, tout le monde était en l’air. Depuis Claire, grande ordonnatrice, jusqu’à Bernard, chargé des travaux de pyrotechnie, car on avait résolu de clôturer la fête par des illuminations accompagnées de fusées et de bombes — chacun s’occupait à sa manière. Gilbert lui-même était appelé, consulté à chaque instant. Claire ne pouvait rien faire sans lui. Ç’avait été d’abord le plan d’ensemble à inventer, à dessiner : un décor de verdure et de fleurs qui devait envelopper la façade tout entière. Puis les détails, les guirlandes, les couronnes. Déjà les antiques palissades de buis qui clôturaient le jardin avaient été tondues et des mains diligentes tressaient les menues branches en cordes, en festons, en astragales. Un large transparent représentant N.-D. de Lourdes devait, encadré dans une croisée du premier étage, former le centre de la composition, que complèteraient à la dernière heure les orangers du jardin alignés le long du mur et, avec les orangers, les hortensias, les hémérocales, les glaïeuls, toutes les fleurs du parterre offertes en un bouquet grandiose.

Gilbert avait fini par se passionner pour ces choses. Il s’attendrissait sur la communauté de vie que les préparatifs de la fête avaient inaugurée dans la maison.

Il croyait par moments remonter les âges, revivre un de ces moments de ferveur qui animaient jadis les familles chrétiennes. L’attitude de Claire encourageait cette illusion. Elle avait depuis quelques jours un air enthousiaste et grave qu’il ne lui connaissait pas encore, avec cependant des fusées de gaieté çà et là, mais d’une gaieté blanche, sans malice, comme de quelque jeune nonne folâtrant dans le cloître avec ses compagnes. Elle chantait ; sa voix s’unissait à la voix des jeunes servantes qui l’aidaient à tresser le buis. C’était un cantique sentimental du père Hermann :

… le jour ne paraît pas encore
Oh! nuit, cruelle nuit, dureras-tu toujours!
. . . . . . . . . . . . .
En percevant ce timbre de pureté, ces paroles d’innocence, Gilbert se demandait si c’était bien Claire qu’il entendait, la Claire du tennis, la fiancée frivole d’Adrien de Favaron. Mais elle avait toujours eu de ces contradictions en elle, des passades de ferveur religieuse après des temps de dissipation et de folie. Elle était, selon le caprice de l’heure, la vierge folle ou la vierge sage, et elle était l’une ou l’autre avec une égale ardeur, un pareil emportement à se donner tout entière. Gilbert le savait et cependant il ne pouvait pas s’empêcher de prendre au sérieux sa dernière métamorphose. Sa sévérité fléchissait, sa prudence désarmait devant elle. Ils causaient, et leurs propos tournaient vite aux confidences.

Elle était curieuse de savoir comment, dans quelles circonstances, il était revenu à Dieu. Elle s’informait de la vie qu’il menait au grand séminaire, de l’heure à laquelle on se levait, on se couchait, des plats qu’on servait au réfectoire, du vestiaire, du linge… Le règlement lui paraissait bien sévère : le lever à cinq heures en plein hiver, et ce maigre rigoureux pendant tout le carême! L’interdiction de recevoir des dames au parloir l’intriguait beaucoup. Quoi! pas même une parente, une cousine? « C’est donc qu’on se méfie de vous, qu’on ne trouve pas votre vocation assez solide? » Elle s’effrayait aussi de la durée des méditations à la chapelle : « Une heure! les genoux doivent vous faire mal! » Cependant elle approuvait Gilbert d’avoir quitté le monde. Les fêtes, le plaisir, c’est si vide, à la longue! Et malicieusement : « Vous le savez mieux que moi, d’ailleurs », ajoutait-elle. Puis se ravisant : « Ne regrettez-vous jamais votre liberté? »

— Jamais! répondait Gilbert.

— Vous avez pris le bon parti, affirmait-elle de nouveau. Puis, avec un soupir : Ah! si l’on n’était pas si lâche! Elle baissait les yeux : Je vais vous étonner peut-être, mon ami. Mais il y a des jours où j’ai envie de faire comme vous, d’entrer en religion. Mais, on ne voudrait pas de moi, sans doute?

— Pourquoi pas, si vous étiez vraiment appelée? Mais il n’est que temps de vous décider, souriait Gilbert. Que dirait ce pauvre M. de Favaron?

— M. de Favaron? Ne vous mettez pas en peine de lui. Il ne serait pas long à m’oublier. Mais avant d’entrer au couvent, il faudrait savoir lequel. Carmélite ou sœur de Charité? Conseillez-moi, Monsieur l’abbé. Pas d’ordre enseignant surtout. Sœur férule, jamais! La coiffe blanche des religieuses de Saint-Vincent de Paul, à la bonne heure! Voyez-vous ma figure au fond? La cornette ne m’irait pas mal, je crois. Et puis, je serais brave. Et savez-vous? Plus tard, quand vous seriez un bon vieux prêtre et moi une très antique religieuse, peut-être vous nommerait-on aumônier de l’hôpital. Et nous finirions de vivre ensemble en nous exhortant à bien mourir. N’est-ce pas que ce serait charmant? Vous riez ; vous ne me croyez pas capable d’un coup de tête. Prenez garde, Monsieur l’abbé, ne me mettez pas au défi. Pensez-vous donc que ça m’amuse tant que ça de me marier? Je suis une ignorante c’est vrai, une coquette aussi par moment, quand je m’ennuie. Mais je vaux tout de même mieux que ma vie, Monsieur Gilbert. Ah! tenez, je sens bien que j’aurais raison de me révolter, de ne pas vouloir ce qu’on a voulu pour moi. Je ne suis pas la poupée que vous imaginez peut-être. Pour être heureuse, il me faut quelque chose qui m’emplisse le cœur, une passion, bonne ou mauvaise ; il me la faut, entendez-vous? Croyez-vous que M. de Favaron puisse me l’inspirer…?

Gilbert ne savait que répondre. Les messieurs directeurs du grand séminaire n’avaient pas prévu une consultation de ce genre, dans leurs instructions de vacances.

Mais était-ce bien sérieux? Simple fantaisie d’enfant gâtée : un tour de piété entre deux tours de valse. Peut-être. Peut-être aussi le coup de la grâce, le vent de l’Esprit qui passait sur cette âme, qui la jetait vers Dieu? Et dans ce cas, il serait, lui, Gilbert, l’instrument choisi pour son salut!

Le séminariste se taisait, perplexe, hésitant entre la prudence qui lui conseillait de ne rien trancher, de s’en référer à ses supérieurs, et la charité chrétienne qui le poussait à secourir une âme en détresse.

La brusque entrée de Bernard le tira pour un moment de l’embarras de conclure.

— Vous causiez? interrogea le mauvais garçon en toisant Claire et Gilbert.

Il s’allongeait en même temps sur le canapé, disposait un coussin sous sa tête pour la sieste.

— Pas la peine de vous déranger ; je viens ici pour dormir, je dors…

Mais Claire ne se laissa pas démonter.

— Oui, dit-elle, nous causions, Monsieur l’abbé et moi ; nous causions de choses sérieuses. Le salut de mon âme ; rien que ça ; mon bonheur dans ce monde et dans l’autre. Dois-je me marier ou entrer au couvent?

— Au couvent, Ophélie, au couvent! ordonna Bernard avec une intonation et un geste de théâtre. Et après une pause : Farceuse, va! ajouta-t-il. Puis se tournant vers Gilbert.

— Et s’il n’y a pas d’indiscrétion, que conseillez-vous à ma sœur?

Le parti de Gilbert était pris.

— J’allais lui répondre, dit-il, qu’en pareille matière, le plus sûr est de s’en rapporter à sa mère et à son confesseur.

Claire secoua la tête d’un air de dépit…

— L’abbé Resongle? gouailla Bernard. Un jeune directeur ferait mieux ton affaire, pas vrai, sœurette?

 
VIII
Le grand jour était arrivé, un beau dimanche bleu et blanc voué aux couleurs de la Sainte-Vierge ; en haut, dans l’azur, des flocons d’ouate comme des cygnes en voyage ; en bas, sur la blancheur des draps tendus le long des murs, du papier bleu en festons, en guirlandes. Les vêpres étaient dites ; la procession venait de sortir. La porte de l’église grande ouverte dégorgeait, avec les fumées de l’encens, le flot des pavillons et des bannières. Lentement, accompagné de la sonnerie plus lente des cloches, le cortège s’avançait, se déroulait dans la rue.

L’abbé Gilbert à son rang, un peu en avant du chœur des chanteuses qu’il avait mission de diriger, se retournait, jetait un coup d’œil en arrière, prêt à modérer ou à presser l’allure, à rectifier les distances entre les groupes. Tout allait bien, mieux qu’il n’avait osé l’espérer. Les inventions naïves de ces dévots et de ces dévotes de village, les coloriages grossiers, les décorations rudimentaires, prenaient, assemblés ainsi, promenés en plein air, une belle signification d’emblème et de symbole. Dans l’éclat du soleil estival, à travers la vapeur exhalée des encensoirs et des urnes, une illusion se faisait, un rayonnement d’apothéose. Jusqu’aux figures des fidèles qui semblaient changées aussi, plus expressives, comme exaltées par le courant de vie religieuse qui, depuis quelques jours, emportait la paroisse. Même chez les indifférents, chez ceux qui assistaient au défilé en spectateurs, du haut de leur fenêtre ou du seuil de leur porte, des réminiscences de piété attendrissaient les regards, ordonnaient des attitudes concordantes avec l’âme de la foule. La Grâce passait, douce conquérante, courbait les fronts devant elle. Cependant on avait pu craindre un moment des manifestations hostiles ; au café du Siècle, centre de propagande radicale et franc-maçonnique, des conciliabules avaient été tenus, disait-on, des résolutions avaient été prises. Sur le passage du cortège des coups de sifflet partiraient embusqués, l’hymne révolutionnaire éclaterait mêlé à la détonation des pois fulminants, à l’haleine sacrilège des boules puantes. Et tout s’était borné aux casquettes enfoncées sur les yeux, aux attitudes ironiques de quelques tâcherons en blouse de travail, debout, bras croisés sur la porte du caboulot, d’où l’on avait, en manière de protestation, exilé, ce jour-là, les lauriers-roses… L’écueil franchi, Gilbert s’épanouissait plus librement dans l’atmosphère de cordialité pieuse émanée de la fête. Pour la première fois depuis les vacances, il se sentait en accord avec son milieu, en sympathie avec cette vie paroissiale où il n’avait guère rencontré, d’abord, que déceptions et déboires. Mais c’était sa faute probablement et il avait mal vu jusque-là. Non, ce n’était pas fini ; le prêtre avait conservé sa haute fonction mystique dans les campagnes. Ce monde réaliste du village pouvait à de certains jours se hausser aux sublimités de la foi. Le séminariste rendait grâce à la Sainte-Vierge de lui avoir révélé ces choses. Un élan de reconnaissance le faisait se tourner vers la statue qui s’avançait majestueuse et souriante, dominant de la tête la suite bariolée des pavillons et des dômes. Les textes sacrés récités à l’office du jour, les paroles des hymnes et des proses chantées à la louange de Marie lui revenaient à la mémoire : « Je me suis élevée comme le palmier de Gadès et comme les rosiers de Jéricho… J’ai grandi comme un bel olivier dans la campagne et comme un platane le long du chemin, au bord des eaux vives… »

Comment, par quelle étrange confusion, en venait-il à détourner vers Claire Mériel, ces images consacrées par l’Eglise à la mère de Dieu? Il s’attendrissait sur elle, sur ses fiançailles, sur la prochaine déchéance dont la menaçait un mariage indigne d’elle. Pauvre rose blanche de Jéricho! Pauvre âme orageuse et débile! La fragilité même de son actuelle candeur la lui rendait plus précieuse ; il aurait souhaité de la préserver, de la vouer telle qu’elle lui apparaissait aujourd’hui en sa blancheur immaculée d’enfant de Marie, de la donner à la Sainte-Vierge.

Ce rêve le hanta jusqu’à la fin de la cérémonie. Le long des rues endimanchées, dans l’odeur du fenouil et du romarin écrasés sous ses pas, plus tard sur la place au moment où la statue en suspens, oscillant en l’air comme pour un essor surnaturel, se fixa sur son piédestal, telle une reine au milieu de son peuple, plus tard encore dans l’église, pendant la minute suprême de la bénédiction, le séminariste poursuivit cette vision d’une Claire sublimée, fiancée par lui à Jésus.

 
IX
Ce fut Claire elle-même qui se chargea de remettre les choses au point. La fête commencée à l’église s’était continuée à table, au presbytère où l’abbé Resongle offrait à dîner aux organisateurs et aux héros de la journée, aux fabriciens, aux orphéonistes, au « généreux donateur ». Claire était là avec les Mériel et les Favaron ; mais combien changée, hélas! combien différente du personnage supra-terrestre que Gilbert lui avait attribué tout à l’heure. Terrestre, oh! très terrestre maintenant, pas du tout enfant de Marie, ni fiancée du Christ, la future compagne du bel Adrien avait repris avec la livrée du siècle — une robe à manches courtes hardiment décolletée en pointe — sa désinvolture habituelle de libre parleuse et d’enfant gâtée. Elle riait et on riait autour d’elle. La table était en belle humeur. Sceptiques ou dévots, on eût dit que les convives avaient hâte de prendre leur revanche des exercices pieux auxquels ils s’étaient associés tantôt, de l’effort qu’ils avaient dû faire, ceux-ci pour prier, ceux-là pour regarder prier les autres. Assez de spiritualité ; assez de liturgie, assez de cantiques et de prêches! Il était temps de vaquer à des besognes plus savoureuses. La salle à manger presbytérale avec ses lithographies aux murs, suggestives d’une religion indulgente et nourricière — d’un côté la Pêche miraculeuse, de l’autre la Multiplication des pains — encourageait ces dispositions. L’abbé Resongle donnait l’exemple. La procession l’avait creusé. Glorieux et las, tassé sur sa chaise, il mastiquait ferme et, entre deux bouchées, il commentait les plats, excitait ses invités à bien faire.

— Encore une tranche de daube, mon ami, disait-il à M. Toutinet, directeur de l’orphéon de Bazièges ; vous l’avez bien gagnée. Votre Tantum ergo a été une merveille. Sans le respect dû au saint lieu, on vous aurait fait recommencer. A vous de bisser ce morceau maintenant. Ce bœuf est tendre comme la rosée, n’est-il pas vrai? Je l’ai choisi moi-même, chez Terraube et j’ai fait lever le filet sous mes yeux jeudi dernier en sortant du dîner de l’Adoration perpétuelle… Terraube est un mécréant, mais il faut avouer que sa viande est de qualité supérieure. Et Thècle a soigné la sauce.

Sur le nom de Thècle il y eut une explosion de louanges.

— Je me souviens, articulait le vice-président du conseil de fabrique, d’un certain fricandeau à l’oseille… C’était en 1875, l’année où nous inaugurâmes le Chemin de Croix…

La conversation continuait, ainsi lancée ; mais Claire avait cessé d’y prendre part, tournée en tête à tête, vers Adrien de Favaron. Et c’étaient des chuchotements, des rires étouffés, des clins d’œil désignant le voisin de gauche de Claire, M. Toutinet, qui madrigalisait selon les rites anciens et prenait des airs inspirés en contemplant sa voisine. Quelquefois les plaisanteries d’Adrien allaient trop loin et Claire l’arrêtait, le doigt levé d’un geste de menace, qui était peut-être aussi bien une invitation à poursuivre. Que pouvait-il lui dire? Rien d’édifiant, à coup sûr. Une jolie conclusion aux pratiques de la journée!

Tout en suivant leur manège du coin de l’œil, Gilbert faisait semblant d’écouter madame de Favaron qui trônait majestueuse entre lui et le vice-président du conseil de fabrique. Dans la société un peu mêlée du presbytère, la froideur de ses paroles, la dignité de son maintien rétablissaient les distances. Elle avait une façon de dévisager à travers son face-à-main, le menu peuple des fabriciens et des orphéonistes qui décontenançait ces braves gens, paralysait leur coup de fourchette. Elle s’entretenait avec Gilbert des événements de la journée, et elle les trouvait consolants pour la bonne cause. Les gens de campagne n’étaient pas aussi mauvais qu’on voulait bien le dire. Ils n’avaient pas perdu la foi. C’était sur ce terrain qu’on pouvait encore s’entendre. Et elle préconisait la fusion des classes dans un vaste mouvement de croisade religieuse : des processions comme celle d’aujourd’hui, des retraites, des conférences. A l’égalité devant la loi, irréalisable et mensongère, il fallait opposer l’égalité devant Dieu! Et là-dessus la bonne dame s’indignait des toilettes exhibées tout à l’heure à la procession par les jeunes Bazerquaises : des grisettes en chapeau, des paysannes en falbalas, quelle pitié! Où irait-on de ce train! La chère personne oubliait que cette course à la vanité avait fait la fortune de son père, marchand de nouveautés à Toulouse ; mais Gilbert qui s’en souvenait était médiocrement touché de ses lamentations. Il s’intéressait moins à ce qu’il entendait qu’à ce qu’il aurait voulu entendre, à la conversation — dont il ne pouvait suivre que la pantomime — entre Adrien de Favaron et Mlle Mériel.

— Eh! Gilbert? A quoi penses-tu? l’interpellait l’abbé Resongle. Fais donc passer la bouteille de Villaudric. Tu ne vois pas que tes voisins font des prières pour la pluie? Arrose-les bien vite! Puis, se tournant vers Claire et Adrien : Vous, les fiancés, on vous surveille! menaçait-il en riant. Les conversations particulières sont défendues. Si vous causez tant que ça maintenant, prenez garde! vous n’aurez plus rien à vous dire!

Cependant le dessert arrivait et, avec le dessert, le Gaillac mousseux, excitateur du rire, père de l’éloquence.

C’était l’heure des toasts.

L’abbé Resongle se leva.

— Je vous recommande ce Gaillac, mes amis, dit-il, en aspirant la mousse prête à déborder de son verre ; je le tiens de l’abbé Gatimel, mon ancien camarade du grand séminaire, un saint prêtre qui fut pendant trente ans desservant de Nohic, en cet admirable vignoble albigeois béni par la Providence. Hélas, mon pauvre Gatimel est défunt et les vignes sont phylloxérées. Ne nous attristons pas trop cependant — ma cave n’est pas encore à sec — et buvons à la santé du bienfaiteur de cette paroisse, de mon jeune ami Adrien de Favaron. Buvons à sa santé… et à son bonheur, ajouta-t-il en s’adressant à Claire.

D’autres discours suivirent. On porta la santé du Conseil de fabrique, de l’orphéon de Bazièges, et ces toasts appelèrent des répliques. On trinqua en l’honneur de Mme Mériel, « cet ange du dévouement », de l’abbé Resongle, « notre bien-aimé pasteur ». A la demande des invités, M. de Favaron père, ancien lieutenant des mobiles, récita des vers patriotiques et M. Toutinet, favori des Muses, débita une poésie de circonstance. Mais Bernard Mériel, tout à coup, réclama le silence. Il avait chauffé sournoisement, à coups de Villaudric et de Gaillac, son voisin, le vice-président du Conseil de fabrique, lui avait soufflé l’idée de prendre la parole. Et il la prit, en effet, mais après quelques balbutiements incertains, soulignés de gestes expressifs, il la quitta honteusement. Et ce fut le fou rire.

L’abbé Resongle exultait. L’amour-propre paroissial débordait de son cœur comme la mousse de son verre. Il célébrait le terroir, la fertilité du sol, le bon esprit des habitants. Les céréales rendaient quinze pour un de la semence ; il y avait encore eu quatre-vingt-quinze pour cent de communions d’hommes aux Pâques dernières… Les mécréants eux-mêmes de Bazerque étaient d’une espèce particulière ; sensibles au fond, faciles au repentir. Témoin, le cas de ce Birol…

— Vous connaissez tous Birol, disait-il, un garnement s’il en fut, un mauvais diable qui eut, il y a quelques années, des démêlés avec la justice. Un fort gaillard, par exemple, les plus larges épaules de la paroisse. Et bien, j’étais en peine pour trouver des porteurs capables de charrier la statue. Birol s’est offert : « A condition que tu te confesseras avant », lui ai-je dit. Il s’est confessé, il a porté la statue. N’est-ce pas admirable?

 
X
L’explosion d’un marron d’air coupa court à l’éloquence de l’abbé Resongle. Le feu d’artifice commençait. Les pièces étaient dressées en bordure de la route devant la maison des Mériel. Les croisées du presbytère donnaient juste en face. Sans se déranger, en sirotant le café et les liqueurs, on pouvait assister au spectacle… Adrien de Favaron n’était plus là ; il servait de second à Bernard, artificier en chef, qui l’avait préposé au lancement des fusées. De l’embrasure de la fenêtre où il s’adossait, Gilbert regardait Claire évoluer dans le salon, verser le café aux convives. Elle riait, très excitée, répondait avec des manèges de coquetterie espiègle aux fadeurs dont la poursuivait le poète-orphéoniste Toutinet. Débarrassée enfin, elle poussa droit à Gilbert :

— Qu’est-ce que vous ruminez-là, dans votre coin, Monsieur l’abbé? lui demanda-t-elle. Gageons que vous étiez en train de penser du mal de moi — après en avoir dit peut-être, pendant le dîner, avec votre voisine. Peuh! Vous aviez l’air d’être bien d’accord ensemble. N’est-ce pas que c’est une créature imposante, ma future belle-mère? Un vrai portrait de famille avec son tour de cheveux à la Sévigné. Et ce qu’elle se gobe! Ah, elle et moi, ça fait deux! Allons! dites la vérité, elle vous a rasé légèrement, avouez-le, Madame mère!

— Madame de Favaron est une personne sérieuse, elle a d’excellents principes, murmura Gilbert.

— Turlututu! répliqua Claire. C’est une insupportable pimbêche. Heureusement, ce n’est pas elle que j’épouse… si j’épouse…, ajouta-t-elle en haussant les épaules.

— Tout à l’heure, à table, vous n’aviez pas l’air d’hésiter…, sourit Gilbert.

— Vous m’espionniez donc, Monsieur l’abbé? Et bien, quoi? parce que j’ai écouté, sans lui fermer le bec, les pasquinades que me débitait Adrien? Et après? Il n’est pas fort, ce pauvre Adrien, mais c’est un bon garçon, et pourvu qu’on ne soit pas trop exigeant sur le choix des plaisanteries, on peut s’amuser un moment avec lui…

— Amusez-vous donc, Mademoiselle, conclut sèchement Gilbert. Pourtant, après la cérémonie de ce matin — n’avez-vous pas reçu la sainte communion? — il me semblait…

— J’ai communié, c’est vrai, interrompit Claire ; et Monsieur le curé aussi a communié. Est-ce que ça l’a empêché de plaisanter tantôt et de sabler le Gaillac? Décidément, vous avez la religion sévère, Monsieur l’abbé!

— Veuillez m’excuser, Mademoiselle, mais c’est un peu votre faute. Hier encore, ne me parliez-vous pas d’entrer au couvent?

— Au couvent? Je vous ai dit ça? Au fait, c’est bien possible. Si je vous l’ai dit, c’est que je le pensais. Et peut-être bien finirai-je par y entrer, au couvent… Mais pas tout de suite ; laissez-moi servir le café d’abord. Elle riait : Vous me prenez donc au sérieux, Monsieur l’abbé, interrogea-t-elle ensuite. Vrai? vous me faites cet honneur? Et bien, c’est gentil ça! Vous mériteriez qu’on vous embrasse!

Gilbert eut une moue d’étonnement. Et Claire :

— Tranquillisez-vous, mon cher. Votre vertu ne sera pas soumise à cette épreuve. Et cependant, ne faites pas trop le fier. Si j’en avais bien envie…

Elle lui dit cela les dents serrées avec une flambée dans les yeux qui se voilèrent tout à coup. Et avant qu’il eût pris le temps de lui répondre, elle avait pirouetté sur ses talons.

— Tête folle! concluait l’abbé. Et il se demandait ce qu’il y avait au fond, espièglerie d’enfant terrible ou toquade, dans l’étrange défi qu’elle venait de lui jeter à la figure.

Cependant, après avoir ébloui la rue de la magnificence de ses fusées et de ses chandelles romaines, le feu d’artifice s’achevait dans la pluie d’or d’un soleil. Des cris d’enfants et de femmes extasiés saluaient les derniers tours de roue de l’astre qui s’éteignait piteusement en fumeron.

Et la mélancolie de cette fin s’accordait pour Gilbert avec la chute si prompte — ailes cassées — de ses illusions mystiques du matin. Le salon du presbytère se vidait en même temps. Le vice-président du Conseil de fabrique, festonnant, étayé sur deux collègues, M. Toutinet, crinière au vent, la cervelle bruissante de rimes et d’accords, Mme Mériel, paisible et assoupie, le couple Favaron, majestueux et correct, les invités prenaient congé de l’abbé Resongle. Adrien était venu, un peu avant, chercher Claire. Ils devaient surveiller ensemble l’extinction des lampions et des verres de couleur qui décoraient la façade des Mériel.

— Faites soigneusement votre ronde, mes chers enfants, avait recommandé Mme Albanie dont la prudence habituelle se trouvait avertie par la lecture de récents faits-divers. La grange est à deux pas, nous flamberions comme des allumettes…

— De contrebande… avait ajouté Adrien, en s’emparant du bras de Claire.

Et ils avaient disparu.

Gilbert se disposait à se retirer à son tour, à regagner sa chambre ; l’abbé Resongle le retint. Il n’avait pas envie de dormir. La cérémonie du matin, le nombre des communions, la tenue des fidèles l’avaient rempli d’une joie que le Gaillac mousseux avait portée à son comble.

— Une bonne journée pour la religion! affirmait-il, après avoir lâché d’un cran l’ample ceinture qui encerclait sa soutane. Le cortège était splendide. Et la musique, et les illuminations… tout! sans oublier le dîner! La daube était un morceau de roi. Thècle ne vieillit pas ; que le bon Dieu me la conserve!… (Il se frottait les mains.) Non, vrai, ce n’est qu’à Bazerque qu’on peut voir un pareil ensemble. Et je ne suis pas fâché que tu aies suivi ça de près, mon cher enfant. Tu auras une idée de la façon dont on peut entraîner une paroisse : un seul cœur, une seule âme ; n’est-il pas vrai? Tu n’avais pas trop confiance au début. Ton zèle n’en a été que plus recommandable. J’ai bien compris aussi que les lampions de ce soir, les pétards, n’étaient pas tout à fait de ton goût. Tu te trompes. Crois-en mes quarante années de sacerdoce. Le peuple est un enfant, un grand enfant ; il lui faut des spectacles. Des miracles, ce serait mieux encore ; mais Bazerque n’est pas Lourdes. On fait ce qu’on peut.

Il était tard quand Gilbert quitta son vieil ami. La croisée de sa chambre était ouverte, il se pencha vers la rue. La maison des Mériel dormait déjà, contrevents fermés, lampions éteints. Seul, au milieu de la façade obscure, le transparent lumineux, encore éclairé, faisait vivre comme une apparition, le geste auguste de la Vierge bénissante. Et voilà, pendant que Gilbert regardait de ce côté, qu’une silhouette, puis une autre, un homme, une femme, se dessinaient en ombres chinoises sur le pieux transparent : des gens de service qui venaient éteindre, sans doute. Les deux personnages, avec des allongements et des raccourcis comiques se rapprochèrent, puis s’étreignirent. Et Gilbert attiré malgré lui, curieux, reconnut, subitement révélée dans le geste de l’étreinte, la moustache effilée, la moustache accusatrice d’Adrien de Favaron.

L’autre, ce devait être, c’était Claire.

 
XI
L’abbé Resongle, empêché, par une crise de rhumatisme, d’assister à la conférence qui se donnait chez le curé doyen de Folgarde, avait chargé Gilbert de porter ses excuses à son confrère.

— Les statuts diocésains ne te donnent pas voix délibérative à nos débats, lui avait-il dit ; mais tu feras connaissance avec tes futurs confrères, tu prendras l’air du bureau. Va, mon petit, et n’oublie pas de passer chez le pharmacien. Voici l’ordonnance ; tu me rapporteras les remèdes.

A Folgarde, on s’attrista fort de l’absence de l’abbé Resongle.

— Comment, Resongle ne vient pas! tant pis! se plaignait le doyen ; tant pis pour nous et tant pis pour lui! Germaine avait cuisiné à son intention une certaine croustade! Vous la goûterez tout à l’heure, mon cher abbé. Mais vous allez commencer par avaler un morceau plus sérieux. On vous attend à la conférence.

Le conférencier de ce jour-là, l’abbé Tuste, un nouveau prêtre, avait pris pour texte de son travail la vie et les œuvres du Père Hecker, sujet brûlant qui mettait en conflit les passions soulevées par une récente encyclique de Sa Sainteté Léon XIII. Devait-on suivre les traces de l’infatigable propagandiste qui avait réussi à conclure le pacte entre l’Autorité et la Liberté, entre l’Eglise de Rome et la Démocratie américaine? Malgré les réserves dont l’orateur avait enveloppé sa thèse, des contradicteurs s’étaient levés et, parmi eux, en tête des féaux du trône et de l’autel, le desservant de Saint-Assiscle, le terrible abbé Curvale, un exalté, un brise-raisons, connu pour ses démêlés avec le gouvernement, qui avait naguère suspendu son traitement à la suite de quelques propos injurieux tenus en chaire contre la République.

L’abbé Curvale fonçait sur le caudataire du P. Hecker, démolissait brutalement son idole.

— Qu’ont-ils fait de si remarquable après tout, vos américains, concluait-il ; quel saint nous ont-ils donné, quel penseur? De l’apologétique en style de prospectus, de la propagande à mettre à la quatrième page des journaux. Des dentistes, quoi! Vous aurez beau faire, ces manières-là ne prendront pas chez nous. Le clergé français n’est pas encore assez phylloxéré pour recourir à de pareils porte-greffes!

Ainsi lancée, la discussion tournait aux personnalités, aux violences. Le doyen avait fort à faire à calmer les champions, à les maintenir dans les limites d’une controverse décente. Des préoccupations d’un autre ordre le sollicitaient d’ailleurs, le détournaient de ses fonctions.

Deux ou trois fois il avait dû abandonner la présidence, appelé directement à la cuisine par des difficultés de service à régler avec sa servante. Mensa sit frugalis, recommandent dans leur sagesse les statuts diocésains, au chapitre des conférences ecclésiastiques. Mais il est avec les statuts des accommodements nécessaires. Et quel mal y a-t-il à ce que de pauvres prêtres sans casuel, ou peu s’en faut, se refassent, à l’occasion, de leur abstinence forcée, et usent, en remerciant Dieu, des somptuosités culinaires offert par le riche confrère du canton? La majesté du décanat ne va pas sans quelques apprêts, et Germaine aurait rendu le tablier à son maître plutôt que de servir un dîner qui aurait compté moins de trois entrées et d’un rôti, sans parler des relevés et des hors-d’œuvre…

Tandis que ces choses délicates mijotaient sur les fourneaux, leur odeur, voyageant hors de la cuisine, gagnait le corridor, se glissait sous la porte du salon où se tenait la conférence. Et peu à peu, grâce à cette influence, la discussion s’apaisait, les arguments rentraient leurs pointes, un vague optimisme rapprochait, désarmait les adversaires. A un moment, il leur vint un parfum de croustade d’une suavité telle, que ce fut pour les plus acharnés comme un ordre de réconciliation immédiate.

Le président mit à profit ces bonnes dispositions pour résumer les débats que terminait, rondement expédiée, la récitation du Sub tuum praesidium. Et c’était presque aussitôt le tour du Benedicite enveloppé, comme d’une fumée d’encens, par la délectable vapeur émanée de la soupière. On dînait, on tablait ; on s’appesantissait sur la croustade, on flânait autour du gâteau monté qu’un ingénieux pâtissier avait coiffé d’une tiare en sucre. C’était l’heure de la gaieté, de la farce. L’abbé Pifre, desservant de Las Bazeilles, félibre capiscol de l’Ecole du Falgardais, récitait ses dernières épigrammes ; son confrère Sancet de Ste-Scarbe, avec un talent d’imitation remarquable, improvisait en charge une leçon d’apologétique de l’abbé Védrune, et les intonations, les gestes, c’était lui, tout craché! Puis, les grâces dites — une minute de sérieux entre deux éclats de rire, — on changeait de table. Et la partie commençait : la comédie du bézigue, le drame de la bête hombrée. La théologie était loin, loin le Père Hecker et la démocratie américaine. Il s’agissait de demandes, de remises, de voles! Et les fronts blémissaient, les doigts se crispaient sur les atouts, les exclamations se croisaient, les jurons ecclésiastiques soulageaient les âmes exaltées par le gain, ulcérées par la perte.

L’abbé Nohèdes avait fui au jardin qui s’ouvrait de plain-pied avec le salon. Le long de la treille jaunissante où festonnaient les abeilles, au bord des carrés de fraisiers où rougissaient encore quelques fraises remontantes, il se promenait en causant avec l’abbé Datil : toujours la question de l’Eglise et de l’esprit nouveau ; la conférence de tout à l’heure qui reprenait en plein air. L’abbé Datil donnait dans le mouvement, mais il l’aurait souhaité plus large, plus franc d’allures. La liberté soit, mais la liberté totale. Plus de lien avec l’Etat, plus de concubinage entre Judas et l’épouse de Jésus-Christ : la société chrétienne debout devant la société révolutionnaire, l’Evangile en concurrence avec la Déclaration des Droits de l’Homme. L’expérience alors vaudrait la peine d’être tentée. Mais le ralliement? une hypocrisie! et une hypocrisie inutile, qui pis est, puisqu’elle ne trompait personne. L’abbé Nohèdes voyait les choses d’un autre point de vue. Le ralliement avait pour lui l’avantage de mettre l’église hors de la politique, hors du temps, de la vouer uniquement à l’exercice de la morale, à l’avènement du règne de Dieu. Seulement il redoutait de la voir trop américanisée, réduite à sa fonction sociale, tournée vers l’utile. L’Evangile selon le Père Hecker lui semblait un peu court. Privée de la vie mystique, de l’union intime avec l’au-delà, la religion perdait sa signification la plus haute, sa vertu essentielle. L’oiseau de grand vol, domestiqué, amputé de ses ailes, déchoirait à la condition d’un volatile obscur, d’un cygne de basse-cour…

— Nohèdes, Nohèdes!

Son chapeau à la main, prêt à partir, l’abbé Curvale l’appelait, debout sur le seuil du salon. La bête hombrée venait de finir. Les curés suffragants prenaient congé de leur doyen… L’abbé Curvale et Gilbert sortaient ensemble.

— C’est entendu, je vous emmène, offrait l’abbé Curvale. Que feriez-vous ici? Le train ne part que dans deux heures : j’ai ma carriole aux Trois-Rois. Le temps de faire une ou deux commissions en ville, et l’on attelle… Dans une petite heure, au plus tard, vous serez à Bazerque.

L’abbé Nohèdes n’osait pas refuser, quoique, à vrai dire, le compagnon de route, ne fût pas tout à fait de son goût. A tort ou à raison, le personnage ne passait pas pour très recommandable. Plus âgé que Gilbert de quelques années seulement, il avait laissé au grand séminaire une légende peu édifiante. Ce n’était pas tout à fait de sa faute. Ce sanguin aux gestes brusques, aux cheveux en révolte, n’avait jamais pu attraper l’air, le maintien de la maison. Tordre le cou, baisser les yeux, rester à genoux sans s’accouder, assis sans croiser les jambes, ce supplice était au-dessus de ses forces. Et il ne s’était pas plié davantage aux contraintes morales : défense de rire, défense de chanter en récréation, défense de se promener deux par deux, combien d’autres défenses encore! L’abbé Curvale riait, l’abbé Curvale chantait. Il chansonnait même ses professeurs. Il avait inventé des couplets en patois sur ce pauvre abbé Pèquelèbes, l’économe, une sorte de marseillaise des ventres creux, insurgés contre la cuisine sulpicienne. Il avait ajouté des variantes à la célèbre chanson de la Culotte, que les séminaristes ont accoutumé de chanter pendant le conclave, au moment où les directeurs assemblés à huis-clos délibèrent sur le sort des candidats qui doivent être admis à l’ordination ou ajournés, culottés en argot de séminaire :

. . . . . . . . . .
Oh! grand Olier, notre soleil,
Viens éclairer le Conseil,
La culotte, la culotte!
Passe encore si l’abbé Curvale s’en était tenu à ces peccadilles, s’il s’était contenté d’introduire en contrebande quelque numéro du Gil Blas, quelque fiole de bénédictine ; mais il y avait eu, paraît-il, une certaine histoire de fenêtre, des signaux échangés avec une jeune chambrière d’en face, qui avait failli arrêter net la carrière du jeune tonsuré.

Reçu, ordonné par grâce, il avait été envoyé, pour son début, dans la plus pauvre paroisse du diocèse, à St-Assiscle, un poste qu’on donnait d’habitude aux ecclésiastiques fatigués, infirmes de corps ou d’esprit, comme une dernière étape avant le repos en Dieu…

Là, pas d’avancement à espérer, pas d’avenir. Le nouveau desservant en avait pris son parti. Il vivait au jour le jour ; il fumait, il chassait, il était à tu et à toi avec les braconniers du pays. Invité chez l’un, chez l’autre, il s’invitait au besoin, quand une odeur de bombance l’avertissait au passage. Il payait son écot en histoires, en chansons. Le mot cru ne lui faisait pas peur, ni la chose. On l’adorait ; ses paroissiens, ses paroissiennes, tout le monde.

Le clergé lui-même avait eu, en commençant, quelque indulgence pour ses frasques. C’était l’enfant perdu de la troupe, et l’enfant terrible ; il avait toujours un mot drôle au bout de la langue, une grimace ; on riait, on était désarmé. A l’archevêché, secoué par l’official, il s’en était tiré à la première réprimande avec quelques larmes très sincères et quelques pasquinades. On lui avait pardonné, et il avait recommencé le lendemain.

Effronterie ou cordialité — on ne pouvait pas le savoir au juste avec ce diable d’homme — il s’imposait à ses confrères. Et le voilà maintenant qui s’emparait, presque par force, du bras de l’abbé Nohèdes — peut-être aussi, après les copieuses libations dont il avait arrosé le dîner de la conférence, cet appui ne lui était-il pas tout à fait inutile, — qui l’exhibait en sa compagnie, dans les rues de la sous-préfecture.

 
XII
— J’ai fait mes affaires à la bête hombrée, confiait-il au séminariste : quarante sous, rien qu’au dernier tour, deux remises en préférence que j’ai gagnées à ce grigou d’abbé Bascans. Il faisait une tête! Dieu qu’il est laid, cet animal-là, quand il perd! Nous allons nous régaler à ses dépens chez mademoiselle Trémège…

Il ouvrait en même temps la porte d’une pâtisserie, une boutique dorée où des gâteaux attendaient en montre, patients, éternels, sous leur moustiquaire de gaze…

Gilbert se récusait d’avance ; il n’avait envie de rien prendre. Et Curvale, engloutissant coup sur coup trois meringues :

— Vous ne savez pas de quoi vous vous privez, mon cher, disait-il. Ces meringues se fondent en touchant les lèvres, et légères avec ça! Rien de tel pour activer la digestion, surtout si on les additionne d’un verre de malaga, n’est-il pas vrai, Mademoiselle Reine?

Indulgente et flétrie, avec des gestes mignards qui mettaient en valeur les restes d’une beauté jadis éclatante et qui ne démissionnait pas encore, mademoiselle Reine avait déjà servi les verres, la bouteille…

Gilbert se récusait de nouveau.

— Ni faim, ni soif? nous allons donc boire à votre santé, Mademoiselle et moi, souriait le desservant, en saluant du verre à la hauteur de l’œil la belle pâtissière. Ce malaga vous met de la gaieté dans le sang! concluait-il en faisant claquer la langue.

— Il n’est pas mauvais, paraît-il, acquiesçait mademoiselle Trémège. Monsieur le président, quand il me fait l’honneur de s’arrêter chez moi, ne manque pas de s’en faire servir un petit verre.

— Et il a le goût fin, notre président, ajoutait l’abbé Curvale ; il s’y connaît en douceurs!

La dépense soldée, on sortait et l’abbé s’empressait d’instruire son camarade. Le président était l’amant de mademoiselle Reine ; une liaison de vingt ans, un vieux scandale qui ne scandalisait plus personne. Et il en énumérait d’autres à la suite, il dénonçait des adultères connus, nommait des faux ménages, des gens graves, bien pensants acoquinés avec des drôlesses ; d’autres, plus circonspects, gardaient leur décorum à Folgarde, faisaient la fête à Toulouse…

Ces propos offusquaient Gilbert. Des calomnies peut-être ; et puis, quel intérêt pouvait avoir un prêtre à divulguer ces mauvais exemples?

— C’est un sujet de conversation comme un autre, s’excusait l’abbé Curvale. Tant pis pour ces tartufes, d’ailleurs ; il n’est pas mauvais de les démasquer…

— Mais, puisque vous savez ce qui s’y passe, chez cette demoiselle Trémège, qu’allez-vous faire chez elle?

— Manger des meringues, pardi!

— Et trinquer avec une créature de mauvaise vie!

— Baste! un vieux morceau, une figure bonne à guérir les gens de l’amour! que voulez-vous qu’on suppose? Et puis, ne confondons pas les genres, s’il vous plaît. La vertu n’a rien à faire avec la pâtisserie, n’est-ce pas?

L’abbé Nohèdes quittait un moment son contradicteur, pour prendre, chez le pharmacien, les remèdes destinés au curé de Bazerque. Puis ce fut une station au bureau de tabac où l’abbé Curvale fit une ample provision de cigares et de cigarettes.

— Tout à l’heure, en carriole, nous grillerons une sèche ; qu’en dites-vous?

Devant la porte des Trois-Rois, la voiture attendait, les brancards en l’air, une méchante jardinière prêtée à l’abbé par un de ses paroissiens. On attelait, et — en route!

Dans un tonnerre de ferraille, le véhicule mal graissé s’en allait au gré d’une poulinière sans amour-propre, que les coups de fouet et les injures de l’abbé ne parvenaient pas à émouvoir. Et c’était, devant les voyageurs, la défilade à perte de vue des arbres pareils, au bord de la route plate, entre des cultures monotones.

L’impatience du conducteur se calmait bientôt, bercée à l’amble paisible de la bête.

— Baste! nous avons le temps après tout, se résignait-il. Nous avons gagné notre journée sans rien faire, et la pauvre bête s’est époumonée ces temps-ci à herser les emblavures. Laissons-la marcher à son idée. Il suspendait les rênes à la lanterne de la voiture, roulait une cigarette : pour me désempâter la bouche affirmait-il. Ce malaga de la vieille Trémège est trop sirupeux. Je l’engagerai à changer de fournisseur. Il fumait à larges bouffées, se carrait sur le siège. Le huit-ressorts est un peu dur, ricana-t-il. N’importe. Il fait bon ici. Reniflez-moi cet air. Après un bon dîner, c’est exquis. La pluie de ces jours derniers a rafraîchi l’herbe ; on dirait que c’est le printemps qui recommence. Les plantes elles-mêmes s’y trompent. Les chèvrefeuilles refleurissent dans les haies. Sentez-vous leur odeur? Il avait happé une brindille fleurie au passage, l’avait portée à sa bouche ; il la mâchait, la respirait en même temps. Est-ce que ça ne vous dit rien à vous, ce parfum-là? Heureux mortel! Vous avez le sang tranquille. Moi, ça me fait un effet! il me semble que j’ai des fourmis par tout le corps.

— Vous devriez vous mortifier en rentrant, réciter quelques chapelets, lire un chapitre de l’Imitation, insinuait Gilbert.

— Et boire des tisanes rafraîchissantes. Merci. Je connais l’ordonnance. Prier? Mais je ne fais que ça du matin au soir! C’est comme si vous recommandiez à un cordonnier de faire des souliers pour calmer son tempérament. Non ; je me connais ; mon remède à moi, ce qu’il me faudrait, ce serait de voir du nouveau, de courir l’aventure.

— Faites-vous missionnaire!

— Missionnaire, c’est bientôt dit. Et la maman, que deviendrait-elle, comment ferait-elle pour vivre avec mes trois petits frères, là-bas, à Toulouse? Sans moi, sans les sous que je leur envoie de temps en temps, ils n’iraient pas loin, les petiots. Non, mon cher ; je suis à la chaîne : il faut que j’y reste. Je ne me plains pas, d’ailleurs. Les journées passent ; ce sont les soirées qui sont dures. Ma femme de ménage s’en va le soir, dès qu’elle a fini de laver la vaisselle ; je suis seul.

— Seul — avec le bon Dieu, commentait l’abbé Nohèdes.

— Avec le bon Dieu ; c’est entendu ; et avec le diable aussi. Et le diable me tente ; il me parle : Abbé Curvale, pourquoi ne sors-tu pas un peu, puisque tu en as envie? Tu es bien bon de te gêner. Va donc passer un moment chez les Capirol ; ils sont là, porte à porte avec le presbytère. Personne ne te verra entrer ni sortir. L’homme est un bon vivant, la femme, une dégourdie, une vive la joie. On déboucherait l’eau-de-vie ; on ferait du punch ; on rirait… Je cède quelquefois…

— Et vous avez tort, mon ami. Les mauvaises langues…

— Oui, je sais ; on raconte que la Capirole est ma maîtresse. On vous l’a dit à vous aussi. Et vous l’avez cru. Vous dites non par politesse, mais je sais bien, au fond, ce que vous en pensez. Eh bien, tant pis pour ceux qui le disent et pour ceux qui le croient. Je ne peux pourtant pas me condamner à vivre comme un hibou.

— Songez à votre robe, à la dignité du sacerdoce…

— Ma robe, ma robe!… Mais dites donc l’ami, vous qui faites le prêcheur, est-ce que votre robe vous empêche d’aller tous les soirs jouer au bézigue chez madame Mériel? Prenez garde, mon cher Nohèdes. Pour être mieux habillée, la tentation n’en est que plus dangereuse. Elle est jolie, mademoiselle Claire, et elle n’a pas froid aux yeux, autant qu’il m’a semblé. Elle s’ennuie à Bazerque et son fiancé est un assez piètre compagnon. Il n’a pas fait de la prison comme mon compère Capirol — oh! huit jours seulement pour une batterie à l’auberge, et il avait eu la main un peu lourde — mais il ne vaut pas beaucoup plus cher, le futur gendre de madame Albanie : un coureur, un ivrogne, et la dégaine d’un imbécile avec ça. Mademoiselle Claire ne doit pas avoir beaucoup d’agrément avec lui. Et vous êtes là, vous ; soit dit sans vous offenser, vous y êtes plus souvent qu’à votre tour. Entre son galant officiel et vous, comment voulez-vous que la donzelle ne fasse pas la différence? Elle la fait, soyez-en sûr ; sa petite tête travaille. Je ne vous ai vus qu’une fois ensemble ; mais ça m’a suffi.

— Quelle idée!

— Je vous dis que ça y est. Je connais les femmes un peu mieux que vous, n’est-ce pas? La petite vous allongeait de ces coups d’œil… C’était pendant qu’on tressait les guirlandes de buis pour la procession, chez madame Albanie. Vous travailliez côte à côte. Je l’ai vue faire, allez, elle se frottait à votre soutane comme une chatte…

— Assez, abbé Curvale, assez! Vous calomniez une honnête fille.

— La calomnier, moi? et pourquoi donc, s’il vous plaît? Parce qu’elle a le bon goût de vous préférer à son grand dadais de fiancé? Elle est libre après tout, et vous aussi. Vous n’avez pas prononcé vos vœux, que je sache. Le temps de laisser repousser la tonsure!

— Mais il n’y a rien, absolument rien, entre mademoiselle Mériel et moi, je vous le jure.

— C’est bon, je ne vous demande pas vos secrets. J’ai voulu seulement vous avertir. Méfiez-vous, si vous n’êtes pas encore amoureux ; l’amour vous guette. Mais si vous succombez, comptez sur moi, disposez de moi ; je suis votre homme…

L’abbé Nohèdes ne savait plus s’il devait se fâcher ou rire de ces offres de service. L’ingénuité de ce cynisme le désarmait.

— Je vous remercie de votre bonne volonté, dit-il ; mais je n’en ai que faire. Mademoiselle Mériel ne pense pas plus à moi que je ne pense à elle. Votre imagination a fait tous les frais de ce mauvais roman. Laissons cela, je vous en prie. Parlons plutôt de vous ; vous êtes sur la mauvaise pente, abbé Curvale. J’ai peur pour vous, peur et pitié. Venez me voir ; je tâcherai de vous faire du bien à ma façon… Si bas que vous soyez tombé, vous pouvez remonter encore, reprendre votre aplomb. Venez, je prierai pour vous, en attendant.

Cahin-caha, la jardinière faisait son entrée à Bazerque. Comme elle passait devant la maison des Mériel, une croisée s’ouvrit au premier étage, la figure de Claire apparut.

L’abbé Curvale esquissa un sourire.

— Priez pour moi, soit, dit-il, mais ne négligez pas de prier pour vous.

 
XIII
Un soir, à l’heure du bézigue, Gilbert trouva un nouveau venu installé au salon, chez les Mériel, un monsieur entre deux âges, en tenue de bicyclette.

— Mon ami, M. le vicomte de Viraben, présenta Adrien de Favaron.

La petite figure en bec d’oiseau, falotte, avec un soupçon d’impertinence, s’inclina légèrement devant l’abbé, l’œil clignotant sous la vitre du monocle.

Le nom du personnage n’était pas nouveau pour Gilbert. Il revenait à tout moment dans les propos d’Adrien, accolé à quelque souvenir de ses années toulousaines, à un incident de cotillon, à une affaire de duel, à un scandale de cabaret. M. de Viraben était connu, presque célèbre à Toulouse et aux environs, dans le monde où l’on s’amuse.

Il y tenait l’emploi d’homme à la mode, d’homme à bonnes fortunes. Ses cravates faisaient autorité ; les jeunes cercleux attendaient l’inauguration de ses complets, de ses faux-cols, pour adresser leurs commandes au chemisier, au tailleur. La chanteuse qu’il applaudissait, debout à une fin d’acte à la sortie des fauteuils d’orchestre, la jeune femme dont il patronnait l’entrée dans le monde avaient chance de réussir.

Adrien avait débuté sous ses auspices, quand il était venu faire son droit à Toulouse. Viraben l’avait abouché avec les usuriers les plus complaisants, avec les cocottes les plus en vue ; il avait présidé à son premier duel, au dîner de crémaillère qu’il avait donné en mettant dans ses meubles la belle Anita, des Folies-Toulousaines… C’était son maître, c’était son dieu.

Mais que venait faire ce monsieur à Bazerque? Comment s’était-il décidé à un déplacement si vulgaire, à une époque de l’année où il est séant de figurer sur les listes d’étrangers à la montagne ou aux bains de mer?

L’explication était un bail à renouveler, quelques changements d’exploitation à introduire dans une ferme récemment héritée aux environs de Bazerque. Dès son arrivée dans le pays, en descendant du train, le vicomte s’était enquis de l’ami Favaron, et comme il ne l’avait pas rencontré chez lui, il était venu le relancer chez ses futurs beaux-parents. Et il s’excusait de son indiscrétion, il se levait déjà, prêt à se retirer.

— On se couche tôt à la campagne… souriait-il.

— Jamais avant dix heures, affirmait Claire. Et elle obligeait le vicomte à se rasseoir. On vous tient, on vous garde, ajoutait-elle.

— A condition que vous ne changiez rien à vos habitudes, acquiesçait M. de Viraben. Je gage que vous alliez faire la partie, quand je suis arrivé. La table est prête et Monsieur le curé est impatient de battre les cartes. Le bézigue, peut-être? Très passionnant, le bézigue. Cependant, pour ce soir, on pourrait peut-être… Avez-vous quelques jeux de whist, vieux ou neufs… peu importe. Oui? Eh bien alors, je propose d’organiser un petit tata… pardon, un baccarat. Oh! le baccarat des familles à un sou la fiche.

— Un sou? mais c’est énorme! objecta en riant Mme Mériel ; et puis, nous n’avons pas de fiches.

— Les haricots feront l’affaire : la fiche agricole!

Claire battait des mains, excitée, heureuse. L’arrivée du vicomte faisait événement dans sa vie. Il était comme l’annonciateur de ce monde brillant dont son mariage allait lui ouvrir les portes, de ce pays du plaisir, vers lequel s’élançait, toutes voiles dehors, son rêve, à demi émancipé déjà, de petite bourgeoise de campagne. Elle n’avait d’yeux, elle n’avait d’oreilles que pour M. de Viraben. Il l’avait associée à son jeu et leurs visages se frôlaient, leurs doigts se mêlaient à tout moment, en maniant, en relevant les cartes. Le vicomte tenait la banque. Claire s’était chargée de payer les tableaux, et quand les haricots montaient en tas devant elle, après un bel abattage ils s’amusaient à chercher l’emploi de leurs bénéfices.

— Il y en a au moins pour quarante sous! s’exclamait l’ami d’Adrien. Qu’allons-nous faire de cette fortune? Vous ne vous laissez pas tenter, Monsieur l’abbé? demandait-il à Gilbert qui les regardait faire.

— Monsieur l’abbé est bien trop sérieux, expliquait Bernard Mériel. Il méprise le jeu. Il fait semblant de s’intéresser à la partie, mais je suis sûr qu’il récite son chapelet en dedans…

— Monsieur l’abbé est simplement un ignorant, répliquait Gilbert ; il travaille à s’instruire.

Gilbert s’instruisait en effet. Il cherchait à comprendre Claire. Cervelle légère, créature de nerfs et de caprice, il la connaissait telle et depuis longtemps ; mais qu’elle se fût prise d’un goût si vif, si immédiat, pour cette caillette surannée de Viraben, qu’elle gobât ses fadaises, qu’elle s’esclaffât de rire aux plaisanteries que le vieux beau empruntait aux plus périmés almanachs, cela tout de même le déconcertait un peu. Et quel besoin de se jeter si ostensiblement à sa tête? Sans doute, Mme Mériel et l’abbé Resongle n’étaient pas des témoins bien incommodes, ni des juges bien redoutables. Bernard non plus, ni même Adrien, qui se rengorgeait comme d’un succès personnel du triomphe de son ami. Mais il était là, lui, et la petite emballée avait l’air de le narguer par moments, de l’obliger à s’apercevoir de sa toquade.

Cependant on avait servi le thé. Adrien avait demandé du punch, et comme il n’était pas assez fort à son gré, il l’additionnait d’alcool, se versait rasade sur rasade. Son optimisme débordait alors, il risquait des plaisanteries, hasardait des banco, pontait coup sur coup des quantités de haricots fabuleuses. Et comme il avait eu vite fait de perdre son enjeu, il jouait maintenant des hectolitres sur parole. Quand l’abbé Resongle, un peu ahuri de ses allures, donna le signal du départ, le vicomte avait gagné la récolte d’une année.

— Bonne occasion pour manger un cassoulet, disait-il, en prenant congé. Je vous invite tous demain matin à Laplagnole…

Mme Mériel s’excusait ; elle avait une lessive en train. Mais elle consentait à laisser aller Claire et Bernard. Adrien, naturellement, était de la partie.

— On va s’amuser, bravo! s’exclamait Claire.

— Surtout, tâchez d’arriver de bonne heure, recommandait le vicomte. La baraque est à l’abandon depuis la mort de ma tante, et je compte sur vous pour tout organiser, Mademoiselle Claire. C’est vous qui serez la maîtresse de maison.

La vie de Claire changea brusquement à partir de ce jour-là. Le déjeuner à Laplagnole fut suivi de plusieurs invitations à Bazerque. Du village au château, les quatre amis ne faisaient qu’un chemin. Les négociations pour le bail à terme du domaine n’avançaient pas ; plusieurs candidats avaient été successivement écartés. Puis ce fut un projet d’irrigation, une prise d’eau qui devait tripler le revenu des prairies. Et comme tout cela devait prendre du temps, M. de Viraben s’était décidé à faire venir ses chevaux et ses voitures de Toulouse. Le château quelque peu délabré avait reçu la visite des tapissiers ; des meubles anciens, dénichés au galetas où les avait déportés la tante défunte, avaient changé l’aspect des salons ; d’heureux élagages pratiqués dans les massifs du parc avaient ouvert des perspectives sur l’horizon des collines lauraguaises que couronnait, aux jours clairs, le feston des Pyrénées. On s’installait, on pendait la crémaillère dans un grand dîner suivi d’un bal champêtre où les châteaux du voisinage avaient été conviés. Puis ce fut un pique-nique aux Pierres de Naurouse, paysage recommandé dans les guides, et, bientôt après, une partie de pêche au canal. L’élan était donné. Les beaux fils, les belles madames du canton accouraient, émoustillés. Les couturières de Folgarde étaient réquisitionnées pour mettre au point les toilettes de l’année dernière. Un vent d’aimable folie passait sur tout le canton.

Elle ne s’ennuyait pas, la petite Claire. C’était des combinaisons à trouver, des modèles de costumes, de coiffures. Enfiévrée, elle chiffonnait des étoffes, feuilletait des journaux de modes, des albums du Bon-Marché. Le vicomte cherchait, combinait avec elle. Il était le bon conseiller, le guide infaillible, l’initiateur et l’arbitre. Le soir, au bal, Claire triomphait. Les amis d’Adrien, dragons permissionnaires à la moustache conquérante, conducteurs jurés de cotillons, papillonnaient autour d’elle. D’imposantes douairières, de vieilles fées royalistes descendues de leurs créneaux l’accueillaient, la cajolaient. On s’étonnait seulement un peu de son intimité affichée avec le seigneur de Laplagnole ; on en chuchotait, on en souriait dans les coins. Décidément, c’était une fiancée bien nouveau jeu, cette petite Mériel, et Adrien de Favaron était un fiancé bien débonnaire. Bernard et lui, quels étranges chaperons pour une petite personne de ce tempérament! Adrien n’était là que pour la montre ; il gardait la chaise de sa fiancée pendant les quadrilles, suppléait au besoin un valseur absent. La danse n’était pas son affaire ; le meilleur de son temps, il le passait au buffet à ingurgiter les sandwiches et les rafraîchissements variés dont l’ami Viraben l’avait chargé de dresser la carte. Encore un peu novice pour aborder les manèges du flirt, Bernard, après avoir plastronné un moment dans quelque embrasure, avoir frôlé des épaules nues et respiré des gorges troublantes, allait tenir compagnie à l’ami Favaron. Les deux futurs beaux-frères en tenaient une dose à la fin de la soirée, quand le beau Viraben leur ramenait Claire, une Claire lasse et fripée, grisée de compliments et de valses. Et c’était avec des paroles pâteuses et des gestes mous, qu’ils la reconduisaient, qu’ils l’aidaient à remonter en voiture.

 
XIV
La fiancée d’Adrien se mourait d’ennui maintenant, les jours où elle était obligée de demeurer chez elle. Après les dissipations de la veille, après les heures agitées, pleines jusqu’au bord, pleines de riens, pleines de vide, mais de ce vide bruyant qui tinte comme un grelot, elle ne pouvait plus supporter la tranquillité de Bazerque. Tout lui semblait fané, décoloré autour d’elle. Oh! ces après-midi assoupies sur la monotonie du tricot, dans la clarté grise de la fenêtre, en tête à tête avec maman Albanie, quel supplice! Un mot de loin en loin, un bâillement étouffé, un soupir. Et de nouveau, l’accablement du silence. Le facteur passait, une charrette grinçait, lointaine sur la route, le tilbury du médecin tournait à l’angle de l’église ; puis c’était la récitation lente d’un pater marmonné par un mendiant au seuil de la cuisine. Puis rien. Le soir venait. La clarté baissait, faisait flotter les mailles du tricot ; les maisons en face prenaient des visages de mortes ; des pas se hâtaient sur la route plus blanche ; on rentrait du travail ; des bruits en agonie sortaient des seuils, s’en allaient vers le sommeil des campagnes.

Dans le crépuscule, en attendant la lampe, Claire fermait les yeux, revivait le plaisir d’hier, évoquait le plaisir de demain, absente déjà, partie en esprit vers le prochain bal.

Le lendemain venu, Claire partait, impatiente, après un baiser machinal à sa mère. Mme Albanie gardait la maison, occupée à ses prières, à son ménage. L’abbé Nohèdes s’arrêtait quelquefois en passant, s’informait de Mlle Mériel, s’étonnait de la solitude où elle laissait sa mère. Et la brave femme excusait l’absente. La maison était triste, les occasions de se divertir étaient rares à Bazerque, la pauvre enfant faisait bien d’en profiter, de se donner de l’air. Les soucis lui viendraient assez tôt, quand elle serait mariée. Adrien ne demandait pas mieux que de sortir et Bernard était enchanté du prétexte de chaperonner sa sœur pour se lancer dans le monde. M. de Viraben était là d’ailleurs et Mme Mériel se fiait à lui pour piloter sa fille. C’était un cavalier accompli, le seigneur de Laplagnole, un vrai gentilhomme.

L’abbé Resongle l’approuvait. Le loyalisme du vieux beau, son acquiescement aux bonnes idées, le rendait indulgent à ses tares de viveur. Quand le fond est solide, affirmait-il, qu’importe le reste? Tel quel, sa société valait mieux pour Adrien et pour Bernard que celle des compagnons de chasse, des camarades de café, qu’ils fréquentaient à Bazerque…

L’abbé Nohèdes soulevait quelques objections. Sans vouloir s’en prendre à personne, il se demandait pourquoi, en vertu de quelle morale, les fêtards du grand monde seraient plus intéressants, plus recommandables que les habitués des cabarets… L’alcool du champagne ou l’alcool de l’absinthe, c’était toujours de l’alcool.

— Tu as peut-être raison en théorie, mon cher abbé, ripostait le curé Resongle, mais vois-tu, tes balances sont trop justes. Où en serions-nous, grand Dieu, s’il fallait prendre tout au pied de la lettre? Le diable nous guette, c’est certain ; bien fin qui lui échappe. Crois-tu que je ne me sois pas reproché plus d’une fois de priser ou de jouer aux cartes? Cependant je prise et je joue, de la même façon et pour les mêmes motifs que M. de Viraben s’amuse et que Claire danse. La créature n’est que péché, mon pauvre ami. Estimons-nous heureux si nous échappons au péché mortel.

L’abbé Nohèdes se taisait ; mais il rongeait son frein. Comment une mère, un confesseur, s’aveuglaient-ils au point de ne pas voir le danger que courait Claire? Cette confiance en M. de Viraben pouvait les mener loin. Et qui sait où elle en était déjà, la pauvre écervelée? Car, sous prétexte de jeux innocents, de tennis et de contredanse, c’était un flirt en règle que poursuivait maintenant le vieux roquentin. Peut-être ne pensait-il pas à mal au début de sa liaison avec la fiancée de son ami. Il avait tourné autour par désœuvrement, par habitude, pour ne pas laisser rouiller ses facultés de joli cœur, parce qu’elle était à son goût ; et comment ne pas le lui dire?… Puis, comme ses manèges avaient aguiché l’enfant, comme il la sentait frémissante, emballée, il s’était intéressé au jeu, avait poussé ses avantages. Tant pis pour Adrien s’il ne gardait pas mieux son bien. On ne voulait pas le lui enlever, mais l’admirer seulement d’un peu près, le manier un moment. Il reprendrait ses droits, plus tard, il se dédommagerait dans la sécurité d’une possession officielle, du léger préjudice causé par des privautés sans conséquence…

En attendant, le flirt allait son train. Anxieux et muet, Gilbert assistait à ce spectacle. Chaque visite nouvelle du vicomte lui révélait un pas en avant sur la mauvaise route.

Il aurait voulu avertir Claire, lui crier casse-cou ; le cri hésitait dans sa gorge. De quel droit aurait-il parlé? Et puis, était-ce bien uniquement son devoir de chrétien qui le poussait à intervenir, à sauver une âme en perdition? Gilbert se souvenait des insinuations de l’abbé Curvale, des méchants propos qu’il avait tenus sur lui et sur Claire, le soir où il le ramenait de la conférence ; il avait protesté, il s’était fâché, et cependant sa conscience n’était pas tout à fait tranquille. Gilbert se taisait. Mais malgré lui le trahissaient la raideur, l’hostilité de son attitude. Claire et Viraben s’en étaient aperçus ; ils s’en moquaient ; Claire ouvertement, le vicomte en sous-entendus perfides ; ils raillaient son fanatisme de réformateur, ses anathèmes contre les exercices mondains…

— Vous devriez nous faire une conférence là-dessus à notre prochaine vente de charité, proposait le vicomte : l’Eglise et la valse, le quadrille devant les saints conciles. Cela ferait un numéro sensationnel. Vous auriez un succès fou.

— Chapitre premier : du décolletage chez la femme chrétienne ; le décolletage en pointe et le décolletage en carré… commentait Adrien de Favaron.

— En pointe, c’est permis, n’est-ce pas Monsieur l’abbé? interrogeait Claire en offrant au séminariste la jeune nudité de sa gorge.

— Le décolletage devrait être permis jusqu’à trente-cinq ans, interdit après. Voilà ma règle, se prononçait le vicomte. Si l’Eglise défendait les exhibitions de salières que nous sommes obligés de subir, je l’approuverais de grand cœur.

— Le fait est que pour le sel qui se dépense dans ces réunions, les salières sont peut-être inutiles, répliquait Gilbert.

— Pas mal, l’abbé!

— Un bon point à Gilbert! approuvaient ces messieurs.

Et l’abbé Resongle :

— Assez plaisanté! Passons aux choses sérieuses. Un cent de piquet, voulez-vous, mon cher Adrien?

— Et nous, pendant ce temps, nous répéterons notre pas de deux pour la soirée des Saint-Urcisse, proposait Claire au vicomte. Bernard nous jouera l’air sur sa guitare.

Gilbert n’était pas seul à remarquer les assiduités de M. de Viraben auprès de Claire. Tout Bazerque s’intéressait à leur manège. Quand Mlle Mériel s’en allait en charrette anglaise avec le vicomte, les gens sortaient, se plantaient sur leur porte comme pour un spectacle. Adrien, d’habitude, les précédait à bicyclette. Et les plaisanteries des spectateurs allaient leur train.

— Eh! eh! Le seigneur de Laplagnole ne s’ennuiera pas en route! Elle n’a pas l’air endormi, la donzelle!

— Si elle attelle à deux, avant de se marier, que fera-t-elle après? Elle va bien, l’enfant!

M. Sudre, le pharmacien-empailleur, haussait les épaules :

— La voilà bien, la noblesse ; les voilà, les classes dirigeantes! Des détraqués ou des imbéciles. Et ça voudrait faire marcher le peuple!

Derrière sa fenêtre, à travers la mousseline des rideaux, l’abbé Nohèdes observait, devinait ces grimaces, ces médisances…

— Malheureuse enfant! songeait-il, elle va se perdre, elle est perdue, si personne ne lui vient en aide.

Il se détournait de la croisée, reprenait, en marchant à grands pas dans sa chambre, la récitation interrompue de l’office de la Sainte-Vierge. Mais l’image de Claire en tête à tête avec le beau Viraben l’obsédait. Incapable de poursuivre sa lecture, il s’agenouillait, se prosternait sur le carreau. De tout son cœur déchiré, frémissant de pitié et de tendresse, il appelait la miséricorde divine sur cette tête folle qu’il était impuissant à sauver.

 
XV
L’abbé Nohèdes venait de donner une répétition à Bernard ; il quittait son élève. Sur le palier, devant lui, la chambre de Claire était ouverte. La jeune fille rentrait du jardin ; elle désépinglait son chapeau, debout devant l’armoire à glace. Gilbert ralentit le pas, donna un coup d’œil en passant aux cretonnes roses, au mobilier laqué de couleur crème. Au-dessus du lit, entre des accessoires de cotillon — un éventail japonais, un flot de rubans, — trônait sur un socle une bonne Vierge de Lourdes, un peu étonnée de ce voisinage.

— Bonjour, l’abbé, vous n’entrez pas?… l’interpella Claire. Il y a si longtemps qu’on n’a pas causé ensemble. Et il marche, le temps! plus que trois semaines de vacances ; mais c’est encore trop pour vous, sans doute. Il vous tarde de rentrer au séminaire, avouez-le…

— Avouez aussi que mon départ ne vous laissera pas un grand vide…

— C’est votre faute ; on ne vous voit plus ici, et quand vous y venez, quand vous daignez faire acte de présence, vous êtes là comme un étranger ; il faut vous arracher les paroles de la bouche. Vous étiez plus aimable, soit dit sans vous offenser, quand vous êtes arrivé à Bazerque? Nous étions amis, souvenez-vous.

— Je me souviens, et je vous assure que mes sentiments n’ont pas changé. C’est vous qui n’êtes plus la même.

— Pas la même? que voulez-vous dire? Expliquez-vous, je suis curieuse de vous entendre. Mais entrez d’abord, asseyez-vous là, près de moi. Vous hésitez? Seriez-vous devenu scrupuleux, par hasard? Vilain défaut! Soyez tranquille, on laissera la porte ouverte. Entrez donc. J’ai un volume à vous rendre, le tome premier de l’Histoire des Moines d’Occident, par M. de Montalembert ; tenez, inutile de me porter la suite. Il est rasant, votre Montalembert…

— La bibliothèque de Monsieur de Viraben a plus de ressources que la mienne, et c’est lui sans doute qui choisit vos lectures. Vous avez là un excellent guide…

— Comme vous dites ça! On voit bien qu’il vous porte sur les nerfs, notre ami Viraben. C’est pourtant un galant homme, et si aimable…

— Vous parlez si bien de lui, qu’il ne me reste rien à en dire.

— C’est pour vous éviter la peine de mentir. Vous le détestez ; il y a beau temps que je m’en suis aperçue. Pauvre vicomte! Qu’a-t-il pu vous faire?

— Rien, Mademoiselle, moins que rien.

Gilbert prenait le volume sur la table où l’avait posé Claire ; il s’inclinait, prêt à sortir.

— Déjà? Vous êtes si pressé, vraiment? Allons, encore une minute, par charité. Je m’ennuie tellement aujourd’hui! M. de Viraben est chez son homme d’affaires à Folgarde, Adrien chasse, Bernard travaille. Tout le monde m’abandonne…

— Prenez patience. Vous vous divertirez demain. N’est-ce pas demain qu’on doit danser à Radegonde? vous danserez…

— Je danserai, vous l’avez dit. Est-ce que cela vous fâche? C’est si bon de valser! On ne sait plus où l’on est, tant que ça dure, et après, on dort si bien! C’est délicieux.

Gilbert haussa légèrement les épaules. Puis, après un silence :

— Pensez-vous quelquefois au salut de votre âme, Mademoiselle Mériel? interrogea-t-il.

— Belle question! Mon âme est en bonnes mains. C’est l’abbé Resongle qui s’en charge. Il y pense pendant que je m’amuse.

— Vous prenez tout en riant, on ne peut pas causer sérieusement avec vous.

— Vous voulez que je sois sérieuse? Tenez, ça vient ; ça y est maintenant. Je vous écoute.

— C’est que, je ne sais comment vous dire… Voyons, est-ce que vous ne trouvez rien à reprendre à la vie que vous menez depuis quelques jours… depuis l’arrivée de Monsieur de Viraben? Je ne suis peut-être pas un très bon juge de ce qui est bien ou mal au point de vue du monde. C’est en chrétien que je vous parle. Il me semblait, à moi, que les fiançailles étaient une espèce de sacrement.

— Un sacrement? Comme vous prenez les choses! Et vous trouvez que je ne suis pas une fiancée suffisamment canonique… Je vous scandalise, mon cher abbé. Encore faudrait-il savoir comment. C’est mon amitié avec monsieur de Viraben qui vous choque, sans doute. Elle est pourtant bien innocente. Monsieur de Viraben est un camarade d’Adrien, il me traite en camarade, voilà tout. Adrien ne s’en formalise pas ; je ne vois pas pourquoi vous seriez plus ombrageux que lui.

— Vous avez raison, Mademoiselle, mettez que je n’aie rien dit. Cependant mon opinion n’est pas seule en cause. J’ignore ce que les gens de votre monde pensent de votre intimité avec Monsieur de Viraben. Tant mieux si ces bonnes langues vous ont épargnée. Elles ne sont pas indulgentes d’habitude. Mais j’ai eu occasion d’entendre parler les gens du village…

— Qui ça? Monsieur Sudre, le pharmacien, le capitaine Guitalens? Belles autorités! L’opinion de Bazerque! Si vous pensez que ça me trouble… En voilà assez sur ce sujet, mon cher abbé, et même trop. Vos intentions sont excellentes, je veux le croire, mais vous auriez aussi bien fait de garder ça pour vous.

— Je me tais, Mademoiselle. C’est une affaire à régler entre vous et votre conscience…

— Et, justement, vous auriez pu la laisser tranquille, ma conscience ; elle ne me reprochait rien. Pour un peu de plaisir que j’ai pris, pour un doigt de cour qu’on m’a fait, ce n’était pas la peine de me suggérer des scrupules. Avec ça que ma vie a été si gaie jusqu’ici! Et une fois mariée, je sais ce qui m’attend. Adrien a fait la fête, lui ; il s’en est fourré jusque-là. Il ne demandera qu’à rester tranquille. La chasse dans la journée, le soir sa pipe et ses pantoufles. Une jolie perspective!

— Amusez-vous donc, Mademoiselle, puisque vous ne voyez pas de meilleur emploi à faire de votre âme immortelle…

Claire se taisait. La tête inclinée un peu, entre ses cils baissés, elle dévisageait Gilbert. Sa véhémence l’étonnait. Quelle chaleur il mettait à la sermonner, quelle passion! Et son air était d’accord avec ses paroles : un air grave, une figure enthousiaste. Dans le tourbillon qui l’emportait, elle l’avait oubliée, cette figure, elle l’avait oubliée pour d’autres moins intéressantes. Etourdiment, elle avait écarté d’elle cette amitié qui s’était offerte, qui s’offrait encore ; car, elle le sentait bien, ce farouche censeur, elle n’avait qu’un mot à dire pour le reprendre. Et alors ce serait une autre vie devant elle, une autre intimité : une vie, une intimité meilleures… Claire continuait à regarder Gilbert, et, à mesure qu’elle le regardait, les raisons de changer, de revenir à lui, lui paraissaient plus pressantes.

— Eh bien, non! dit-elle, brusquement décidée. Après ce que vous venez de me dire, je n’aurais plus le même goût à m’amuser. Vous m’avez gâté mon plaisir. Malgré moi, je ne serais plus tranquille. Je ne suis pas si mauvaise que vous le pensez, Monsieur l’abbé. Rappelez-vous, au moment de la procession… vous m’aviez presque convertie ; je devenais dévote. Et puis vous m’avez lâchée… oh! lâchée indignement. Monsieur de Viraben est venu, et alors… Je suis fabriquée ainsi, voyez-vous ; toute l’une ou toute l’autre.

Gilbert ne pouvait pas lui dire pourquoi il s’était détourné d’elle ; mais il revit aussitôt telles qu’il les avait aperçues le soir de la procession, à travers le transparent lumineux, les deux figures accolées, cette vilaine image de sensualité qui l’avait révolté contre Claire… Il s’excusa vaguement.

— Je n’avais pas la charge de votre conscience, dit-il ; seul, l’abbé Resongle…

— L’abbé Resongle? Il serait le premier à se moquer de mon emballement, s’il me voyait trop prompte à me convertir ; il m’enverrait danser. Il ne me confesse que d’une oreille, le brave homme ; il connaît si bien tous mes péchés, qu’il ne m’écoute plus. Vrai, il s’endort dessus quelquefois ; il ronfle. Ce n’est pas l’abbé Resongle qu’il me faudrait, c’est vous…

— Mais comment, à quel titre? Je ne peux pourtant pas vous confesser, Mademoiselle.

— Vous pouvez me diriger tout au moins. N’êtes-vous pas mon ami, l’ami de mon âme? Tenez, je sens que cette minute est décisive. Dépêchez-vous de me prendre pendant que je me donne. Vous verrez comme je serai docile, comme je serai sage… Voulez-vous essayer? Je me suis fâchée tout à l’heure quand vous m’avez parlé de M. de Viraben ; mais, au fond, je sentais bien que vous étiez dans le vrai. J’ai été un peu légère avec lui. Sauvez-moi, mon ami ; tirez-moi de ses griffes…

— Alors ce bal à Radegonde? interrogea Gilbert.

— J’y renonce, si vous consentez à vous charger de moi. C’est dit, c’est juré, n’est-ce pas?

— Dans la mesure où les convenances…

— Pas de mesure, pas de convenances. Est-ce que ces choses-là existent dans le royaume de Dieu? A ce soir, mon ami. Ce soir vous verrez une nouvelle Claire. Vous viendrez, n’est-ce pas? M. de Viraben va faire une tête…

L’abbé Nohèdes se levait. Claire prit une touffe de roses qui trempait sur sa cheminée dans un cornet de cristal.

— Tenez, lui dit-elle. Ce n’est pas pour vous ; c’est une commission que je vous donne, une commission pour la Sainte-Vierge. Vous mettrez ces roses sur son autel. Et vous lui direz ceci de ma part : Claire revient. Elle comprendra.

 
XVI
L’abbé Gilbert put le constater le soir même, en entrant dans le salon de Mériel ; Claire était revenue. Changement de costume, changement d’attitude : une robe de conversion, le corsage montant, la jupe unie, et la coiffure à l’avenant, des bandeaux presque plats accompagnant une figure calme, qui s’essayait au recueillement.

Maman Mériel et l’abbé Resongle, enfoncés dans leur bézigue, ne prenaient pas garde à ces nuances, Adrien et Bernard pas davantage, occupés tous les deux, selon leur habitude, à transvaser coup sur coup le flacon de chartreuse dans leurs petits verres. Mais elles n’avaient pas échappé à M. de Viraben qui se creusait la cervelle à en deviner le motif. Très intrigué, il s’employait à dérider Claire, et il y travaillait à sa façon avec la liberté d’allures, le ton camarade qu’elle lui avait laissé prendre avec elle. Mais ses tentatives rataient l’une après l’autre. D’un regard, d’un silence, Claire coupait son élan, le remettait à sa place. Et elle envoyait la mortification de son ancien flirt avec un sourire, en hommage à l’abbé Gilbert. M. de Viraben avait l’air décontenancé, piteux. Et cet air ne lui allait pas du tout. Sous les grâces défrisées du vieux beau, l’âge se trahissait alors, le sourire forcé tournait en grimace, la patte d’oie accusatrice bâillait tristement aux tempes…

Claire prenait un plaisir étrange à constater ces déchéances. La disgrâce actuelle de M. de Viraben lui semblait une juste expiation des succès trop faciles qu’il avait eus auprès d’elle. Toute à son nouveau caprice, elle ne pardonnait pas au camarade d’Adrien de lui avoir inspiré un engouement qui lui paraissait maintenant si peu justifié. Où avait-elle l’esprit, où avait-elle les yeux pour avoir subi un pareil ascendant, pour avoir hésité une minute entre l’amitié d’un Gilbert et le flirt d’un Viraben, entre l’agitation mondaine si futile, si décevante où l’avait initiée le vicomte, et la vie spirituelle dont le séminariste allait lui ouvrir l’accès? Qu’étaient-ce auprès de l’abbé Nohèdes, les fades poupées avec qui, depuis quinze jours, elle se trémoussait en cadence? Adieu, chers, adieu! Dédaigneuse, elle signifiait leur congé à ces fantoches. Adieu! les chevaliers du gardénia, adieu les petits camarades d’un quart d’heure, les compagnons de valses à qui elle avait donné le bout de ses doigts, un peu de sa chair nue à frôler. C’était d’autres caresses, d’autres intimités qu’elle souhaitait maintenant : caresses d’esprit, intimités d’âme. La dévotion lui apparaissait comme un changement de décor, un horizon tout blanc, un pays de pureté et de douceur où ils allaient, Gilbert et elle, péleriner, la main dans la main.

Comment ce nouveau rêve, cette brusque toquade s’arrangerait-elle avec ses rapports de famille, avec ses engagements de fiancée, elle ne s’en inquiétait pas, elle ne voulait pas le savoir. Son unique souci était de rompre avec le passé, de se débarrasser au plus tôt du seigneur de Laplagnole.

En le reconduisant, comme elle avait l’habitude de le faire, au seuil de la porte, pendant que — non sans quelque raideur dans les articulations — il enfourchait sa bicyclette, elle lui envoyait, d’un geste de sa petite main cet : « Adieu, cher! », où se résumait son âme, la petite âme sérieuse et sincère qu’elle avait ce soir-là.

Dès le lendemain s’inaugurait sa vie nouvelle, sa vie à l’église. Elle y venait le matin, elle y revenait l’après-midi, elle y retournait le soir. Elle y faisait ses prières, sa méditation, son chemin de croix, sa visite au Saint-Sacrement. Elle y était comme chez elle. La chapelle de la Sainte-Vierge qui lui servait d’oratoire était presque la propriété des Mériel, qui, de temps immémorial, l’entretenaient à leurs frais. Elle s’installait là, aussi à l’aise que dans sa chambre. Confortablement assise sur sa chaise, agenouillée sur son prie-dieu, un prie-dieu à elle, capitonné avec un coussin et un accoudoir brodé à son chiffre, elle entrait en conversation avec la Sainte-Vierge de l’autel, une N.-D. de Lourdes qui était quasiment un bibelot de famille, ayant été offerte à la fabrique par sa mère, le jour de sa première communion.

La Sainte Vierge et Claire s’entendaient très bien. Claire prenait à cœur ses pieuses pratiques. Après la passade de frivolité qui les avait interrompues, elles avaient pour elle un attrait de nouveauté, une pointe d’émotion où elle retrouvait ses émotions, ses ferveurs anciennes. Elle se plaisait à ce retour, elle avait une satisfaction délicate à se refaire toute petite, toute humble, toute innocente, à dévêtir la livrée du siècle, à rejeter son enveloppe de mondaine. Et à cette toilette de son âme, à cette toilette à rebours, elle mettait encore une coquetterie inconsciente. Ce n’était pas pour elle seulement, ni même pour Jésus qu’elle se démarquait ainsi, c’était pour l’abbé Nohèdes.

Pendant que Claire s’appliquait à ces exercices, l’abbé arrivait, échangeait un salut muet avec elle, allait s’agenouiller dans sa stalle. Leurs regards se croisaient un moment, se détournaient pour se rejoindre encore.

Leurs âmes ne se quittaient pas. Gilbert priait pour Claire. Sa piété s’exaltait à la pensée d’avoir été choisi pour la ramener à Dieu. Et Claire était le bon élève, l’écolier docile sous le regard du Maître ; elle piochait son Imitation, sa Journée du Chrétien, comme le collégien sa version ou son thème, moins pour le thème ou la version que pour les bons points en perspective.

Les exercices dévots en se succédant modifiaient leurs attitudes. Gilbert se levait de sa stalle, se prosternait en adoration devant le tabernacle ; Claire faisait son chemin de Croix. Et elle avait jusque dans sa ferveur une élégance d’attitudes, une manière à elle de glisser sur les dalles, d’écarter les plis de sa robe en pliant les genoux, d’incliner la tête ou de la relever vers les saintes images, qui donnait des distractions à Gilbert.

Une fois la semaine, le samedi, elle s’occupait à renouveler les fleurs dans les vases de l’autel. Le jardinier des Mériel en brouettait toute une brassée, et l’abbé Nohèdes aidait la jeune sacristine à les disposer en bouquets. C’était toute une après-midi de causerie à demi-voix, de gaieté discrète, dans le recueillement du sanctuaire. L’abbé s’employait aux gros ouvrages, il égalisait les tiges, coupait les fleurs mortes, charriait sur les degrés du tabernacle les bouquetiers énormes lourds du poids des tournesols et des asters. Claire s’ingéniait à combiner les couleurs, à les assembler selon les affinités que lui révélait une délicate esthétique. Le parfum capiteux et triste des floraisons d’automne, l’odeur des verdures coupées, l’arome délicat des héliotropes et des verveines, imprégnait leurs doigts, flottait autour d’eux en une douceur voluptueuse. Et leurs jeunes visages, animés par le travail, égayés par la liberté d’une camaraderie permise, se souriaient à travers le fragile édifice des pétales qui s’effeuillaient dans leurs mains, s’en allaient en pluie fraîche sur la moquette du tapis.

Quand le paysage de l’autel était composé, Claire ouvrait l’harmonium, essayait quelques accords. Depuis la démission définitive de M. Béquine, l’organiste, elle avait dû se charger d’accompagner au lutrin, de jouer à la grand’messe et aux vêpres dans les intervalles du plain-chant. L’abbé Gilbert la guidait dans le choix, dans l’interprétation des morceaux. C’étaient des motifs de Schumann, de Mendelssohn, des mélodies pour eux, et tant pis pour les autres, s’ils ne savaient pas les entendre.

Ces répétitions en tête à tête étaient un ravissement. Grâce à la transposition de la musique, une confusion se faisait du divin à l’humain. L’amour de Jésus et l’amour de la créature parlent à peu près la même langue, éveillent des sentimentalités presque pareilles. Délicieux équivoque où se complaisait la nouvelle convertie.

L’abbé Nohèdes devait l’avertir de l’heure, et avertie, elle prolongeait les adieux, s’attardait à des consultations inutiles. Elle s’en allait enfin, pleine de son rêve, insensible au contact de la vie réelle. Le soir, dans le salon familial, autour de la table à jeu, l’émotion persistait encore, l’innocente complicité continuait entre les deux amis. A travers les platitudes de la conversation, les mots d’esprit de M. de Viraben, les plaisanteries d’usage, suggérées par le bézigue, Claire écoutait en idée les propos de l’après-midi, les confidences échangées au pied de l’autel. Gilbert lui-même, quelque effort qu’il fît, avait peine à descendre de ces hauteurs mystiques. Un regard plus profond, une parole plus grave lui échappait, évoquait pour Claire et pour lui le pays, le monde de l’au-delà où ils venaient de vivre ensemble.

 
XVII
Cependant la dévotion de Claire déconcertait le petit monde des Mériel.

— Cette enfant ne peut rien faire avec mesure, soupirait madame Albanie.

— Qu’est-ce qui la prend? se demandait Bernard. La voilà toquée du bon Dieu, maintenant. Oh! je suis bien tranquille, d’ailleurs ; ça lui passera…

— Quand l’abbé Gilbert sera rentré au grand séminaire. C’est cet enragé-là qui lui a tourné la cervelle, ricanait le vicomte.

— L’abbé est un homme instruit et un bon chrétien ; sa société ne peut être que profitable à mademoiselle Claire, ripostait l’abbé Resongle, qui n’aimait pas à entendre mal parler du clergé.

Il ne se gênait pas d’ailleurs pour taquiner sa pénitente :

— Combien de fois à l’église depuis ce matin? l’interrogeait-il. Vous savez que Séguélanette, la sacristine, est jalouse de vous ; elle finira par m’envoyer sa démission comme cet excellent M. Béquine.

— Séguélanette est bien âgée, répliquait Claire ; c’est tout ce qu’elle peut faire, de veiller au linge de l’autel. Vouliez-vous que je laisse les bouquets pourrir dans les urnes? Il ne manque pas de fleurs au jardin.

— Mes malheureux héliotropes! se lamentait madame Mériel. Moi qui les soignais comme la prunelle de mes yeux! Et maintenant ma corbeille est saccagée.

— Si les corbeilles de madame votre mère ne vous suffisent pas, celles de Laplagnole sont à votre disposition, Mademoiselle, proposait ironiquement M. de Viraben ; les massifs même et les bosquets, s’il vous plaît de transformer l’église en jardin d’hiver.

Le vieux beau se refusait à prendre au sérieux la dévotion de Claire. Pour innocent qu’eût été leur flirt jusque-là, il lui semblait qu’il lui avait donné des droits sur elle. Leur manège avait été un peu loin pour s’arrêter si court ; une ou deux fois même, il avait cru comprendre qu’on ne lui aurait pas su mauvais gré d’oser davantage. Il est vrai que, la minute après, l’enfant se ravisait, reprenait sa distance. Sans pruderie, avec un jeu discret de parades et de ripostes, elle déjouait ses assauts, le remettait gentiment à sa place. Et c’était à recommencer. Le vicomte ne savait trop que penser de ces avances, ni de ces reculades. C’était comme une figure de quadrille imprévue, où l’impeccable cavalier, le conducteur de cotillon, s’embrouillait, perdait le peu de psychologie qu’il avait acquise dans le monde où l’on danse. Cette Claire le déconcertait, tantôt sage et tantôt casse-cou, selon que ça lui chantait. Et maintenant, voilà qu’elle s’avisait d’être dévote. Pourquoi? Il avait d’abord expliqué la chose à son avantage. Cette froideur subite de son amie, quand il essayait de reprendre la conversation avec elle au point où ils l’avaient laissée, ce n’était sans doute que les dernières convulsions d’une vertu chancelante qui se réfugiait en Dieu pour lui échapper. Mais cette hypothèse, flatteuse pour son amour-propre, ne résistait pas à l’épreuve. La vérité s’imposait. La sagesse de Claire tenait bon. L’abbé Nohèdes triomphait sur toute la ligne. Quelle mortification pour Viraben! Dans son dépit d’amoureux évincé, il se reprochait de n’avoir pas poussé plus vivement ses avantages, de s’en être tenu aux menus profits, aux dérisoires à-comptes. Nigaud! qui avait laissé l’occasion s’échapper, glisser de ses doigts.

Cette aventure mettait son catholicisme à une rude épreuve. Le mieux pensant des hommes en fut pendant quelques jours le plus impie. Il en voulait à l’abbé Nohèdes, il en voulait presque au bon Dieu de lui avoir pris son bien, il s’en prenait à son ami Adrien — son ami? — de n’avoir pas su défendre sa fiancée contre les entreprises du séminariste.

Puis, ce moment de mauvaise humeur passé, il se trouva plus misérable encore. Il avait cru désirer Claire, et voilà qu’il l’aimait maintenant. Un Viraben imprévu, un Viraben sentimental éclatait brusquement à travers l’autre, le Viraben au monocle, impassible et correct. Amoureux à son âge, mauvaise affaire! Le vicomte s’enfermait en tête à tête avec son miroir ; mais ce confident ne lui disait rien de bon. Il se remémorait alors pour prendre courage ses anciens succès, ses bonnes fortunes d’antan, il recensait de vieilles écritures, des photographies éventées. Pauvres consolations!

Le beau Viraben souffrait et il s’étonnait de souffrir. Lui qui n’avait connu jusque-là que des soucis de santé ou d’argent, une culotte au cercle, un commencement de gastrite, il n’en revenait pas d’avoir gâté sa vie pour les beaux yeux d’une demoiselle de campagne. Il constatait son mal et il s’y abandonnait. Il savait ce qui l’attendait à Bazerque et il fallait qu’il se soumît chaque jour à cette épreuve, qu’il renouvelât la certitude de sa disgrâce.

Aux heures où il ne pouvait pas voir Claire, son unique bonheur était de parler d’elle avec Adrien. Les deux amis ne se quittaient plus. Ils se plaignaient l’un à l’autre de leur commune infortune. Adrien ne reconnaissait plus sa fiancée. Elle, si bon enfant, si complaisante à ses habitudes bonnes ou mauvaises, est-ce qu’elle ne taxait pas ses petits verres, maintenant? Et si elle l’avait fait par amitié encore! Mais ce n’était qu’une consigne. Elle obéissait aux instructions de l’abbé Nohèdes.

— Un fanatique, cet abbé! s’exclamait Adrien.

— Un intrigant! répliquait Viraben.

— Il est en train de la brouiller avec moi.

— Avec nous… Car, enfin, je ne lui ai rien fait, à ta fiancée… soupirait le vicomte.

— Dis que tu l’as comblée…

— Et tu vois comme elle me traite. Elle ne me laisse rien passer. Pas le plus petit mot pour rire. Ça devient funèbre, chez ta future belle-mère, mon pauvre ami. On se couche comme les poules. Un de ces soirs, je vous trouverai tous occupés à réciter le chapelet… Une jolie vie que tu vas mener là, quand tu seras marié, entre ces femmes et ces prêtres!

— C’est vrai qu’on s’ennuie à pleurer. Si nous filions à Toulouse, si nous nous donnions de l’air pendant quelques jours?

Mais Viraben était d’avis de rester. Il serait imprudent de laisser le champ libre à l’abbé. Il n’avait pris que trop d’influence sur mademoiselle Mériel.

— Que le bon Dieu le patafiole! s’exclamait Adrien.

— Il ne le patafiolera jamais assez, répliquait le vicomte. Sais-tu que tu aurais le droit de le remettre à sa place… le droit et le devoir. Il abuse vraiment, cet homme! Une visite de loin en loin, je ne dis pas. Chez les gens comme nous, à la campagne surtout, on ne peut pas faire autrement que de recevoir quelques prêtres. Si ces prêtres sont discrets, s’ils sont âgés surtout, il n’y a pas d’inconvénient. Tiens, l’abbé Resongle, par exemple… Il est un peu crampon, je ne dis pas ; mais quel brave homme! Il comprend tout, il excuse tout ; il sait vivre. Tandis que l’autre, avec son air grave…

— Je ne m’y fierais qu’à moitié à son air grave, articulait Adrien.

— A moitié, c’est encore trop. Il vous a une façon de regarder les femmes, quelque chose d’en dessous…

— Ah! le vilain tartufe!

— Tartufe! tu l’as dit… Je ne sais pas si tu as bien suivi son manège. Il travaille à isoler Claire ; il cherche à nous faire fuir la maison.

— C’est vrai ; tout à l’heure encore, j’ai failli donner dans le panneau.

— Tu pars, nous partons… et sitôt que nous avons tourné le dos, il arrive. Si nous restons, d’ailleurs, il a la ressource de l’église. Très commode, l’église! Il n’y a jamais personne. On est sûr de ne pas nous y rencontrer, en tout cas…

— Et tu supposes que Claire et l’abbé s’y rencontrent?

— Je ne le suppose pas ; j’en suis sûr. On commence même à jaser de leurs rendez-vous… Bien à tort, sans doute ; mais enfin, les apparences… Donc, pas de déplacement, pas de fugue à Toulouse, concluait Viraben. Nous ne bougeons pas.

— Et l’abbé n’a qu’à se bien tenir. Je l’ai dans le nez cet individu. Au premier geste, au premier mot suspect, je lui règlerai son compte.

— Ne nous emballons pas, mon ami. Veillons au grain ; cela suffit. Tu n’as pas envie de te brouiller avec ta future belle-mère, j’imagine…

— Que diraient mes créanciers? soupira le fiancé de Claire.

— Tu tiens le bon bout, d’ailleurs ; il s’agit de ne pas le lâcher… Bernard est dans ton jeu, n’est-ce pas? Tu n’as qu’à serrer Claire de plus près, à ne pas laisser prendre ta place… Je serai là, sois tranquille ; avec ta permission, je lui ferai même un doigt de cour, à cette ingrate. Il faut la désensoutaner, la remettre dans le train. A nous deux, que diable! nous en viendrons bien à bout du séminariste.

 
XVIII
Sur les instances de son fiancé, Claire avait consenti à faire une promenade d’après-midi en charrette anglaise, avec le vicomte. Adrien tantôt devant, tantôt derrière, les accompagnait à bicyclette. Elle était gaie, ce jour-là, la petite Mériel. Très sûre d’elle, indulgente aux autres, elle était en veine de malice légère, d’amusement puéril.

Le vieux beau se félicitait de cette débonnaireté soudaine. Retour de coquetterie, peut-être. Et dès le premier kilomètre, enhardi, il abusait du tête à tête pour ouvrir son cœur à Claire, lui raconter son chagrin. Il conduisait en même temps, et ses explications alternaient avec les avertissements qu’il était obligé de donner à sa bête un peu rétive.

— Que vous ai-je fait, disait-il, pour me traiter si mal? Pas un mot d’amitié depuis quinze jours! Si vous saviez comme votre indifférence me fait souffrir! — Pull hope! — Depuis que vous m’avez abandonné, je ne vis plus ; je suis comme un corps sans âme. Aoh!

— Vraiment? C’est affreux cela, mon pauvre ami. Mais, prenez donc garde à votre cheval, ou donnez-moi les rênes. Je n’ai pas envie d’entendre la fin de votre déclaration dans le fossé…

— Ne vous moquez pas! Je suis l’homme le plus malheureux du monde.

— Ce n’est pas une raison pour loucher de mon côté, au risque de nous jeter sur toutes les voitures qui passent!

— Vous plaisantez, et je souffre…

— C’est donc ça, que vous avez les yeux rouges ; je supposais que vous aviez pris un coup d’air.

— C’est tout ce que vous trouvez à me dire pour me consoler?

— Faites-vous consoler par Adrien. Voulez-vous que je l’appelle? Vous lui expliquerez votre cas.

— Ne m’accablez pas, Claire! Je connais Adrien ; c’est un brave cœur, mais une nature un peu élémentaire. L’échange de sentiments que je vous demande ne peut lui faire aucun tort ; ces choses-là l’intéressent assez peu. C’est à votre âme seule que j’en veux… Le reste…

— Vous le lui abandonneriez, n’est-ce pas? Vous êtes un ami généreux. Et vous me demandez de consentir au partage?…

— C’est-à-dire… Tenez, ce sujet là est délicat, et je suis trop ému pour me faire comprendre… Lisez ceci plutôt… ces quelques lignes où j’ai mis tout mon cœur.

— Des vers, peut-être?

— Oh!

— C’est que je vous vois si monté! Et c’est convenable au moins, votre papier? Donnez. Et tâchez maintenant de mieux faire votre métier de cocher. Nous avons déjà failli verser deux fois… Ah! pardon! ne vous appuyez pas sur moi. Pas de frôlements, s’il vous plaît. Vous savez que je n’aime pas ces manières…

Viraben se tint tranquille un moment ; mais le silence n’avançait pas ses affaires.

— Vous me boudez, mon amie, reprit-il. A quoi pensez-vous?

— J’écoutais chanter les grillons, répliqua Claire ; ce qu’ils me disaient ne manquait pas d’éloquence.

— Les grillons sont habillés de noir… C’est pour cela qu’ils vous plaisent, sans doute, ricana le vicomte.

— Vous êtes trop spirituel pour moi, mon ami ; je renonce à lutter avec vous…

— Ne vous fâchez pas, je vous en prie. On peut bien s’amuser un peu de votre conversion. Est-ce donc si sérieux?

— Tout ce qu’il y a de plus sérieux.

— Tant pis! Penser à son salut, à votre âge! Votre montre avance, ma chère amie.

— Et la vôtre retarde. Un vieux pécheur comme vous, il ne serait que temps de vous mettre en règle avec votre conscience.

— Pécheur tant que vous voudrez ; n’empêche que je vais à la messe le dimanche. Que voulez-vous de plus? Et les bonnes œuvres donc! J’accompagne les quêteuses à l’église, je suis commissaire de tous les bals de charité. C’est bien quelque chose, il me semble…

— Moins que rien, mon pauvre ami. Vous vous damnerez bien sûr, du train dont vous allez ; vous sentez le roussi à plein nez! Un joli chrétien, qui ne va pas à confesse et qui fait la cour à la fiancée de son ami.

— Baste! Pour ce que ça me rapporte! Au lieu de me vouer à l’enfer, en bonne dévote que vous êtes, vous ne feriez peut-être pas mal d’examiner votre conscience. Si vous regardiez bien au fond!…

— Que voulez-vous dire?

— Je dis que si j’ai le cœur pris, vous avez la cervelle malade et que l’un ne vaut pas mieux que l’autre. Vous vous montez la tête, ou on vous la monte. Ah! les dessous de la dévotion, ce n’est pas toujours beau, allez! Une mondaine qui se convertit, c’est quelquefois un prêtre qui se perd…

— Ou un séminariste qui oublie sa vocation, n’est-il pas vrai? Voilà où vous vouliez en venir. Et c’est pour me dire ça que vous m’avez fait monter en voiture? Un mot de plus, et je vous plante là, je descends…

Viraben l’obligea à se rasseoir. Il n’était pas content, le vicomte. Sa tentative ratait ; il avait essayé sans succès du sentiment et des reproches ; il était au bout de sa rhétorique. Restait l’action. Son instinct l’y poussait, ses habitudes de galanterie combative, à la hussarde. Au point où il en était, d’ailleurs, il avait tout à gagner, rien à perdre, à pousser sa pointe. Et dans combien de circonstances, là où la parole avait échoué, le geste avait réussi!

L’occasion paraissait favorable. Adrien avait pris les devants, les précédait vers Bazerque où l’heure du dîner les invitait à rentrer. Et la route était déserte, le vicomte s’en assura d’un coup d’œil ; la traversée d’un bois ajoutait à la solitude… Brusquement l’amoureux éconduit, de sa main gauche restée libre, entoura la taille de Claire, l’attira sur sa poitrine. Et ses lèvres goulues, ses lèvres brutales, cherchaient les lèvres de sa voisine. Elle se débattait.

— Adrien! Adrien! appelait-elle.

Un bruit de pas, un froissement de feuilles à côté d’eux à la lisière du bois, obligea M. de Viraben à relâcher l’étreinte. Presque au même moment, l’abbé Nohèdes débouchait d’un sentier. Il saluait Claire, tendait la main au vicomte qui n’osait passer outre. L’abbé Resongle l’avait chargé de visiter une malade au hameau d’Enbarthe. Il revenait par le plus court.

— Le plus court sera de rentrer avec nous, l’invitait Claire. L’abbé résistait d’abord, puis cédait à l’insistance de son amie.

Il se disposait à s’asseoir en arrière, dos à dos avec M. de Viraben…

— Que faites-vous? Ce n’est pas votre place. M. de Viraben ne permettra jamais… Vous allez vous mettre près de moi ; M. de Viraben derrière ; je conduirai. Est-ce que vous n’avez pas confiance dans mes talents?

— Je vous en prie, insistait mollement le vicomte, en aidant le séminariste à monter sur le siège ; je connais mon devoir. En voiture comme ailleurs, la préséance est à l’Eglise.

 
XIX
Adrien avait eu l’idée, ce jour-là, de surprendre Claire, de lui offrir une promenade matinale à bicyclette. Quand il se présenta chez les Mériel, Claire était sortie.

— Elle n’est pas encore revenue de l’église, lui dit madame Mériel. Elle est restée après la messe pour arranger les fleurs de l’autel avec l’abbé Gilbert. Cette enfant est un ange de piété.

— La piété est une excellente chose, répondit Adrien ; l’hygiène aussi. Je venais la chercher pour pédaler avec elle…

— Voulez-vous que je la fasse appeler?…

— Inutile ; je vais l’attendre en flânant, répliqua le fiancé, pas fâché de l’occasion qui s’offrait de constater la durée du tête à tête avec le séminariste.

Il sortit. Le capitaine Guitalens le héla. Il battait son absinthe sur la terrasse du café Cazalas, en compagnie du pharmacien Sudre. Adrien s’assit à côté d’eux, se fit servir.

Le poste était bon pour surveiller les abords de l’église dont le porche s’ouvrait en face, de l’autre côté de la petite place.

— Quoi de neuf, Monsieur Adrien? interrogea M. Sudre.

M. Sudre aimait à cancaner. Assaisonnée de quelque histoire, d’un commérage inédit, son absinthe lui paraissait plus savoureuse. Dans sa boutique, pendant qu’armé du pilon ou du pinceau, il triturait une drogue dans son mortier, collait une étiquette sur une fiole, il confessait ses clients, ses clientes. De la pharmacie au café, les nouvelles ne faisaient qu’un saut. Et là, entre buveurs, elles s’ornaient, s’amplifiaient avant de faire leur tour de ville.

— L’abbé Resongle a passé sept fois de suite au piquet, hier soir, avec ma belle-mère ; c’est tout ce que j’ai de plus intéressant à vous dire, racontait Adrien.

— Sept fois! C’est un veinard. La partie a fini de bonne heure cependant. A dix heures quand j’ai fermé mes volets tout était éteint chez madame Mériel. Il me semble qu’on veillait plus tard, d’habitude.

— C’est que mademoiselle Claire se lève de bon matin, maintenant, insinuait le capitaine. Au coup de sept heures, pendant que je suis en train de me raser au carreau, je la vois entrer à l’église… Elle devient dévote, à ce qu’il paraît, votre fiancée…

— Elle a de qui tenir, expliquait Adrien.

Charles, le jardinier des Mériel, passait, charriait une brouettée de fleurs à l’église. Et le capitaine se récriait sur la beauté des hémérocalles.

— Les miennes sont défleuries depuis quinze jours. Et ces zinnias! Je n’en ai jamais vu d’aussi doubles… Ça doit fendre le cœur à ce brave Charles, de démolir ses corbeilles. Mais c’est pour le bon Dieu, il n’y a rien à dire. Pas vrai, Monsieur Adrien?

— Le fait est que, dimanche dernier, la chapelle de la Vierge était superbe, affirma M. Sudre. On ne me voit pas souvent à l’église ; mais je suis allé, entre les offices, admirer le coup d’œil. Mademoiselle Claire a un goût!

— L’abbé Nohèdes aussi, souligna le capitaine, en clignant de l’œil à l’adresse de son compère. A eux deux, ils s’entendent à merveille…

— Et M. de Viraben? qu’en faites-vous? demanda encore M. Sudre. Il n’est pas venu hier soir. Souffrant, peut-être? Il en fait un peu trop pour son âge : pédaler, danser… sans parler du reste… Ce serait dommage tout de même s’il lui arrivait quelque chose. C’est un bon camarade, un ami dévoué…

La sonnette se mit à tinter, de l’autre côté de la rue, à la porte de la pharmacie.

— J’y vais, avertit de sa place M. Sudre. Il plia son journal, posa la soucoupe sur son verre d’absinthe, à cause des mouches.

— C’est Mète, de chez les Estibal, qui vient chercher des remèdes, dit-il. Mme Estibal est très bas. Encore une typhoïde, la cinquième depuis un mois…

— Bonne affaire pour les pharmaciens! plaisantait le capitaine. Une ou deux épidémies par an, ça fait aller le commerce.

Charles sortait de l’église avec sa brouette vide. Claire et Gilbert étaient seuls maintenant. Adrien songeait à leur tête à tête. Et sans doute le capitaine avait la même idée. Adrien croyait la voir à travers le mauvais sourire qu’il étouffait dans sa moustache. Il s’énervait alors, avalait son absinthe à grandes lampées, et celle-là finie, il en battait, il en buvait une seconde. Et dans sa cervelle fumeuse, la vision mauvaise se précisait, obsédante… Cependant, un ronflement d’harmonium arrivait de l’église, à travers le silence de la petite place.

— Attention! commandait le capitaine ; ils vont chanter à présent.

La voix de l’abbé s’élevait. Elle célébrait l’amour, l’amour divin sans doute, mais avec les paroles, avec l’accent de l’autre, de l’amour défendu ; et comment faire la différence? Le cantique fini, quand la voix se tut, expira en point d’orgue sous les voûtes, le silence qui succéda parut plus suspect encore au fiancé, plus angoissant à entendre.

Que se passait-il maintenant, de l’autre côté de la muraille?

— Il possède un bon organe, le futur vobiscum, fit remarquer le capitaine ; et une jolie tête avec ça ; tout ce qu’il faut pour réussir au théâtre. S’il ne se faisait pas curé, ce serait un ténor à caprices. Ce qu’il s’en paierait des femmes, le gaillard! Le voyez-vous en maillot et en pourpoint, dans le rôle de Faust, au quatuor du troisième acte?

Laisse-moi contempler ton visage.
Le capitaine chantonnait.

— Ah! les voilà qui s’en vont, dit-il en apercevant Claire et l’abbé Nohèdes qui sortaient ensemble de l’église. Et il attaquait la phrase célèbre :

Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle…
Adrien s’était levé, avait pris congé de son camarade. Il allait à la rencontre de Claire qui rentrait chez elle. La porte de la maison se refermait sur eux, et le capitaine, à qui n’avait pas échappé l’agacement du fiancé — ses insinuations y avaient bien été pour quelque chose — , se versait un doigt de pure, la dégustait lentement.

— Bon, ça chauffe maintenant chez les Mériel. La petite est en train d’écoper? proférait-il en faisant claquer sa langue.

 
XX
Adrien se plaignait à Claire, dès le vestibule.

— Un siècle que je vous attendais. Combien de chapelets avez-vous récités ce matin? J’ai failli repartir sans vous voir…

— Vous n’aviez qu’à venir me chercher. L’église n’était pas fermée, que je sache. Vous nous auriez aidés à décorer la chapelle. Vous verrez si c’est beau demain.

— Je vous crois que ce sera beau ; vous y avez mis le temps. Et de la musique encore après ; pour vous reposer, sans doute.

— C’est un cantique que je dois accompagner à vêpres ; nous répétions.

— L’abbé Nohèdes a de la chance, il vous a tant qu’il veut, vous lui donnez des journées entières, et à nous des minutes — s’il en reste…

— Seriez-vous jaloux, par hasard, mon ami?

— Jaloux? non, étonné seulement de la longueur de vos séances à l’église. Trois heures d’horloge. Ne trouvez-vous pas que c’est beaucoup? Qu’avez-vous donc tant à vous dire?

— Des choses qui ne vous intéresseraient guère, mon ami…

— Parce que je ne serais pas en état de les comprendre? n’est-ce pas? Merci de la bonne opinion que vous avez de mon intelligence.

— Ce n’est pas vous faire une grande injure, de supposer que vous aimez mieux parler chasse ou cheval, que religion. A chacun sa spécialité, mon cher… Vous trouveriez plus convenable, sans doute, que je continue à pédaler ou à danser avec votre ami Viraben?

— Dites : notre ami ; après l’intimité où vous avez été ensemble, vous n’avez pas envie de le renier, je pense? Viraben est un homme du monde, de notre monde. Personne ne peut s’étonner de vous voir en sa compagnie. Tandis que l’autre…

— Et bien, l’autre…? Qu’avez-vous à dire à l’autre?

— Rien, sinon qu’il est trop souvent avec vous. Ici ou à l’église, vous ne vous quittez pas depuis quinze jours…

— Et cela vous déplaît? vraiment? quel malheur! Et que dois-je faire pour rentrer dans vos bonnes grâces? Faut-il signifier son congé à l’abbé Nohèdes? Ou bien est-ce que vous me donneriez la permission de le voir encore quelquefois. Et pendant combien de minutes? J’attends vos ordres, mon ami. A moins que vous n’ayez besoin de consulter M. de Viraben, avant de rien décider.

— Raillez, raillez… C’est dans votre intérêt que je parle. Vous savez si les gens d’ici sont prêts à critiquer les fréquentations des gens d’église avec les femmes. On commence à jaser sur votre compte, je vous en avertis.

— Votre obligeance est extrême. Et comment avez-vous su…? quelle est la bonne langue qui vous a mis sur la voie… Gageons que c’est votre ami Viraben!

— Et quand même ce serait lui? Vous lui avez donné le droit, ce me semble, de s’intéresser à ce qui vous touche…

— Et vous ne vous êtes pas demandé s’il n’avait pas quelque motif secret d’intervenir, de vous indisposer contre l’abbé Gilbert…

— Il est notre ami. Cette explication me suffit, inutile d’en chercher une autre…

— Un ami dévoué en effet, une belle âme. Vous avez raison de vous fier à lui, les yeux fermés. Pauvre Adrien! Tenez, ouvrez-les un moment, vos yeux, pour lire ces lignes. Vous les refermerez après, si vous voulez.

Claire avait tiré le billet du vicomte de sa poche, elle le donnait à M. de Favaron.

— Ma première pensée, dit-elle, avait été de le déchirer sans le lire. Et je ne l’ai pas lu en effet ; mais je ne l’ai pas déchiré non plus. Le voilà intact, tel que votre fidèle ami me le fit passer hier en voiture…

Adrien rompit le cachet, dévora les lignes accusatrices… Un peu démonté d’abord, il se rassurait bientôt, rendait le papier à Claire.

— Une frime, cette déclaration, dit-il ; c’était concerté entre nous, une façon de vous ramener, de vous arracher à une mauvaise influence…

— Et les pressions de mains, et les baisers qu’on a essayé de me prendre, c’était aussi dans le programme? Tenez, vous me faites pitié, mon pauvre ami! Je suis bien bonne de vous écouter, de discuter avec vous. Quand on est incapable de se conduire, on n’a pas la prétention de gouverner les autres. Je vous ai laissé aller jusqu’au bout cette fois, parce que j’étais curieuse de voir où arriverait votre aveuglement. En voilà assez maintenant. Je n’avais jamais eu beaucoup d’illusions sur vous, au moins pensais-je que nous pourrions vivre en bons camarades. Et voilà qu’avant d’être mon mari, vous voudriez être mon maître! Vous me livrez sottement aux entreprises d’un vieux fat qui me compromet, qui essaie de me perdre, et quand je me réfugie dans l’amitié d’un brave garçon, quand je cherche mon salut dans la piété, vous vous mettez en travers, vous me soupçonnez, vous m’accusez presque de mal faire. Vous m’avez offensée cruellement ; je sens que je ne vous pardonnerai jamais. Tout est fini entre nous, je vous rends votre parole et je reprends la mienne… Adieu, Monsieur de Favaron!

Claire, en même temps, avait pris la rampe de l’escalier qui conduisait à sa chambre. Avant qu’Adrien fût revenu de sa surprise, elle s’était réfugiée chez elle, avait fermé sa porte à double tour. Adrien l’implorait à travers la serrure :

— Claire? voyons, ce n’est pas possible. Vous ne pouvez pas me quitter comme ça. J’ai eu tort, je l’avoue ; on m’avait monté la tête. Pardonnez-moi. Je lâche Viraben, vous me sacrifiez l’abbé Gilbert. Et tout est dit, tout est oublié.

La cloche du déjeuner sonnait, appelait la famille à la salle à manger. Des portes s’ouvraient dans le corridor ; Madame Mériel, Bernard sortaient, s’informaient auprès d’Adrien du sujet de sa querelle avec Claire… Adrien expliquait à sa manière. Il s’était énervé à attendre sa fiancée, et alors…

— Tu n’as pourtant pas perdu ta matinée, farceur, insinuait Bernard, je t’ai vu de ma fenêtre étouffer deux absinthes chez Cazalas! C’est l’absinthe qui t’a monté à la tête…

— Mais que lui avez-vous dit, que lui avez-vous fait à cette chère enfant? insistait madame Mériel.

— Rien ; rien de grave ; une simple observation à propos du temps qu’elle passait à l’église…

— Et quel mal peut-elle y faire, à l’église?

— Aucun, assurément, aucun…

— Alors, pourquoi lui reprocher…? Vous avez eu tort, mon enfant. Et elle s’est fâchée, ma Claire?

— Si elle n’avait fait que se fâcher! Elle a rompu avec moi ; elle m’a rendu ma parole.

— Lui avez-vous fait vos excuses?

— Je suis prêt à les lui faire encore.

Madame Mériel frappait à la porte de Claire.

— Tu entends, ma Claire, mon petit Clairon? disait-elle… Adrien se repent, il te supplie de lui pardonner. Allons, ouvre, ma chérie, viens déjeuner ; l’abbé Resongle est invité. Tu sais qu’il n’aime pas attendre. Viens, cela s’arrangera au dessert.

— Et nous jouerons au tennis, après déjeuner, insista Bernard. Adrien n’est pas méchant, tu sais bien ; il gaffe quelquefois, voilà tout. Veux-tu que nous le mettions au pain sec…?

— Je descendrai quand M. de Favaron sera parti, répondit enfin Claire ; je ne veux plus le voir.

— Viens toujours ; si tu ne veux pas le voir, on le fera manger à la cuisine.

L’abbé Resongle arrivait, parlementait à son tour à travers la porte…

— Claire, mon enfant, qu’est-ce qu’on me dit, que vous êtes brouillée avec Adrien? Quelque malentendu, sans doute…

Claire se taisait.

Et la cloche appelait de nouveau.

L’abbé Resongle tira sa montre :

— Midi et quart déjà. Cette enfant sera cause que nous mangerons le gigot trop cuit.

Il s’arrêta pour humer l’odeur qui montait de la cuisine.

— Il me semble que ça sent le brûlé. Qu’en pensez-vous, mes amis? Si nous nous mettions à table? L’enfant prodigue reviendra.

— Jamais! répliqua nettement Claire ; jamais, tant que M. de Favaron sera là. S’il a quelque délicatesse, il sait ce qui lui reste à faire…

— Quel contre-temps! soupira l’abbé Resongle. Je sens que cette malheureuse histoire m’a déjà coupé l’appétit. Déjeunons cependant, si vous m’en croyez. Claire réfléchira pendant ce temps et nous jugerons mieux de la situation, quand nous aurons repris des forces. Primo vivere! Nous délibèrerons ensuite!

 
XXI
En entrant à l’église, à l’heure de sa visite quotidienne au Saint-Sacrement, Gilbert aperçut Claire agenouillée, en prières devant l’autel de la Sainte Vierge. Priait-elle vraiment? Elle pleurait. Gilbert ne pouvait pas voir sa figure qu’elle cachait dans ses mains, mais sa douleur se trahissait dans le frisson de sa nuque, secouée par les sanglots.

Gilbert s’agenouilla pas loin d’elle ; mais ses lèvres seules articulaient les oraisons habituelles. Sa pensée était toute au spectacle de cette affliction dont il ignorait la cause. Pauvre Claire! Qu’avait-elle à se désoler ainsi, que lui avait-on fait? Il souhaitait et il craignait de l’apprendre. Qu’allait-elle lui dire? Elle pleurait toujours. Il percevait distinctement ses soupirs ; il assistait à l’orage de ce cœur bouleversé. Et l’orage peu à peu se communiquait à lui, vibrait en écho dans sa poitrine. Un élan de pitié le sollicitait à se lever, à se porter au secours de cette âme en peine.

Ce fut Claire qui se leva brusquement, qui alla vers lui.

— Excusez-moi, dit-elle ; il faut que je vous parle.

Gilbert était debout devant elle.

— Je vous écoute, dit-il en s’inclinant.

Elle le regardait, comme égarée, avec des yeux encore baignés de larmes et un frémissement de ses lèvres gonflées, contractées par la montée des sanglots qu’elle ne parvenait pas à étouffer.

— Je suis bien malheureuse, balbutia-t-elle après un silence. Puis rapidement, à voix basse : Adrien m’a fait une scène. Il a osé me reprocher mon amitié pour vous, il m’a menacée, il m’a insultée. J’ai rompu avec lui… Et maintenant, j’ai tout le monde contre moi. Ma mère, Bernard, tous. Ils veulent que je lui pardonne, que je me réconcilie. Jamais! Je ne veux plus le voir… Ah! que faire? Mon Dieu! que faire? Je n’ai plus que vous, monsieur Gilbert ; conseillez-moi, sauvez-moi!

— Vous devriez plutôt vous adresser à l’abbé Resongle, suggéra Gilbert ; il est l’ami de votre mère. Elle fera ce qu’il voudra.

— L’abbé Resongle? Inutile. Il est tout Favaron. Si je l’écoutais, j’aurais déjà pardonné. Et savez-vous la raison qu’il me donne? Il dit — j’ai honte de vous le répéter — il dit qu’après trois mois de fiançailles, je ne suis plus libre de remercier Adrien. On nous a trop vus ensemble ; personne ne voudrait de moi, si je lui signifiais son congé. Est-ce vrai?

— Le monde est méchant, Mademoiselle ; peut-être avez-vous été quelquefois imprudente…

— Alors, vous aussi, vous me condamnez ; c’est trop fort! Je ne peux pas le croire. Je vous en prie, mon ami, dites-moi bien vite que l’abbé Resongle se trompe, que je ne suis pas compromise. Rassurez-moi. Je suis une brave fille, n’est-ce pas? Vous m’estimez, vous m’aimez ; je n’ai pas démérité de vous…

— Certes, Mademoiselle, je vous estime et je vous plains… répondit Gilbert. Mais mon opinion est bien peu de chose. Ah! si je pouvais vous être utile!

— Vous le pouvez, mon ami. Votre présence m’a déjà fait du bien. J’avais perdu la tête. Savez-vous ce que je demandais à la sainte Vierge, là, tout à l’heure? Eh bien! je lui demandais de me faire mourir, plutôt que de me laisser reprendre par Adrien…

— Mourir? quel enfantillage! Mourez au monde plutôt, affranchissez-vous, fiancez-vous avec Dieu. Personne n’aura rien à dire ainsi, ni votre mère, ni l’abbé Resongle. Et pour vous ce sera le bonheur définitif. Vous m’avez dit une fois, je m’en souviens bien, que vous aviez la vocation…

— Hélas! ce n’était qu’une parole en l’air ; j’ai bien peur de n’être pas appelée. Non, vraiment ; Dieu est trop loin de moi ; je suis trop loin de lui, si vous aimez mieux… J’aurais besoin d’un maître plus à ma portée, d’un cœur d’homme sur lequel je m’appuierais…

— Libérez-vous d’abord de votre engagement, Mademoiselle ; débarrassez-vous de M. de Favaron. Et alors… il y a encore dans le siècle des jeunes gens sérieux, de bons chrétiens. Il y en a sûrement dans vos relations, dans votre monde. L’expérience que vous venez de faire vous a instruite. Vous saurez choisir…

Claire secoua la tête.

— Mon choix est fait, dit-elle ; elle hésita un moment, puis à voix plus basse : malheureusement celui que j’aime n’est pas libre… du moins il va cesser de l’être…

Gilbert n’osait pas comprendre.

— Vous n’y êtes pas? reprit Claire. Inutile alors de m’expliquer davantage.

Son trouble, son regard de tendre inquiétude en disaient plus que des paroles. Gilbert se taisait, suffoqué. Il essaya de se reprendre.

— Si vous le voulez bien, Mademoiselle, dit-il, nous causerons de cela plus tard… et ailleurs… L’endroit me semble mal choisi…

— Pourquoi? insista Claire. Il n’y a rien de plus sérieux, rien de plus grave que ce que j’ai à vous dire. Si quelque chose pouvait m’enhardir, ce serait cette église où nous avons prié, où nous avons communié pour la première fois ensemble.

Elle se tut un moment, baissa les yeux. Elle n’osait pas affronter le visage de Gilbert.

— Je… vous aime! prononça-t-elle enfin d’une voix à peine distincte. Pourquoi vous ai-je revu cette année? Pourquoi ai-je été obligée de vous comparer aux autres? J’ai lutté, j’ai essayé de m’étourdir. Puis, quand l’attrait s’est trouvé trop fort, quand il a fallu me rendre, j’ai cru un moment que votre amitié me suffirait, que je pourrais me contenter du lien spirituel qui nous unissait l’un à l’autre. Je l’ai espéré, je ne l’espère plus. Non, c’était vous que je cherchais, rien que vous. Et vous-même, êtes-vous bien sûr?… Nous avons été sincères un moment tous les deux, nous ne le serions plus maintenant. Il faut nous quitter tout à fait ou nous joindre. Voulez-vous de moi, Gilbert?

— Mais, Mademoiselle…

— Ne me répondez pas tout de suite. J’ai demandé jusqu’à demain pour réfléchir. Réfléchissez aussi. Si vous me rejetez, que m’importe d’être à Adrien ou à un autre? Je pardonnerai et tout sera fini…

Gilbert allait répondre. Un bruit de pas se fit entendre sous le porche. Le carillonneur venait sonner l’angelus. Le tintement grave de la cloche, prolongé dans la solitude de la nef, solennisa cette minute.

— Demain, expliqua rapidement Claire, ma mère va partager la récolte de maïs à Encrambade. Je la suivrai. Venez là-bas vers cinq heures.

Elle sortait. Une défaillance l’obligea de s’appuyer à une chaise, mais elle se raidit aussitôt, envoya de la main un adieu à Gilbert. Elle était très pâle, avec une figure mincie, décomposée, où tout le charme s’était résorbé dans le regard.

Et Gilbert la trouvait plus belle ainsi, plus attirante.

 
XXII
Il l’aimait. Comment avait-il pu se tromper, s’illusionner sur la nature du sentiment qu’il éprouvait pour elle? Camaraderie, amitié, union en Dieu? Mensonges. Il l’aimait. Dès le premier jour, dès la première minute du revoir, il avait été à elle. Elle l’avait regardé, elle s’était appuyée un moment à son épaule ; il n’en avait pas fallu davantage. Il avait été pris. Il l’avait souhaitée pieuse, il l’avait rêvée nonne ; et ce n’était qu’une manière de la confisquer, de l’arracher aux autres, puisqu’elle ne pouvait pas être sienne. Il l’aimait, et elle l’aimait. C’était donc vrai! Cet amour avait été assez fort pour la contraindre à la rougeur de l’aveu!

Au premier moment, plus tard même, dans la solitude de la chambre, où il avait emporté cette certitude, comme un voleur son trésor, ce fut un flot de délices, une ivresse sans remords, sans scrupules. Sa piété, sa vocation, son salut, tout avait disparu. Pâles créations de sa volonté, que pouvaient ces choses contre le tumulte de sa chair?

Il revivait la minute exquise, il répétait comme un évangile de bonheur les paroles de Claire ; il revoyait ses gestes, le tremblement de sa main sur l’accoudoir de la chaise où elle s’appuyait en lui parlant. Il ne revint à lui qu’en songeant à l’avenir, aux suites de son engagement, aux résistances des Mériel, aux difficultés qu’il ne manquerait pas d’avoir avec Bernard, avec l’abbé Resongle. Il y aurait là un mauvais moment à passer. Et après? Avait-il au moins la certitude d’être heureux? Heureux pour un jour, oui, mais le lendemain? N’avait-il pas cru le tenir plusieurs fois déjà, ce bonheur d’aimer? Et ce n’était que le plaisir, avec le goût amer qu’il laisse à la bouche.

Gilbert se remémorait ses expériences d’avant le séminaire, ses liaisons d’étudiant, ses nuits dans les alcôves de hasard. Et cette fois, sans doute, ce ne serait pas la même chose, mais si le décor n’était plus pareil, l’acteur était-il bien sûr d’avoir changé? Gilbert s’interrogeait et au lieu de l’encourager, cet examen ne faisait qu’accroître son incertitude. Le Gilbert d’aujourd’hui valait-il mieux que le Gilbert d’autrefois? Portait-il à l’amour nouveau un cœur plus pur, une conscience plus haute? Hélas! ce qui l’attirait vers Claire, c’était moins la tendresse — il le sentait bien — que l’attrait sensuel, ce charme capiteux qu’elle avait en elle, et qu’il subissait malgré lui. Mauvaise disposition pour entrer en ménage. Il avait fui le monde, il s’était donné à Dieu, par dégoût de lui-même, par crainte des égarements où sa faiblesse risquait de l’entraîner. Et voilà qu’à sa première heure de liberté, à la première occasion qui s’offrait, il faiblissait, il désertait le devoir. S’il succombait à cette tentation, où prendrait-il la force de résister aux autres, à celles qui viendraient le chercher plus tard, après son mariage. Traître à Dieu, comment pouvait-il s’assurer d’être fidèle à Claire?

Ainsi raisonnait Gilbert quand il reprenait assez de sang-froid pour raisonner. Mais après un moment de contrainte, la passion se réveillait, mettait ses arguments en déroute. Sa jeunesse s’insurgeait contre la sentence d’exil qui lui fermait la porte du paradis entr’ouvert. L’instinct parlait, réclamait les joies promises. Et c’était entre le bon propos et le désir mauvais, entre la nature et la grâce un duel où Gilbert se débattait, torturé.

La nuit se consuma dans ces alternatives.

A la première pâleur de l’aube, le séminariste sortit. L’église était encore fermée, il poussa plus loin, traversa le village, gagna la campagne. Les fermes s’éveillaient ; les bergers matineux menaient leurs troupeaux aux chaumes à travers l’éclaboussement des rosées ; des laboureurs çà et là commençaient à tracer leurs sillons ; des socs luisaient et l’haleine des bœufs fumait mêlée aux vapeurs de la glèbe déchirée par la charrue…

Tout cela était comme un rêve pour Gilbert, un rêve douloureux. Le spectacle de cette activité paisible, autour de lui, ne faisait qu’accroître son inquiétude. Cette humanité simple, vouée au devoir quotidien, lui était comme un reproche. Il s’enfonça plus avant dans les solitudes. Une combe s’ouvrait devant lui obscure encore, pleine du silence de la nuit. Il y entra… il s’enfonça dans le mystère des sentes.

Mais l’image de Claire s’y enfonçait avec lui. Il l’y retrouvait à chaque pas avec le souvenir du passé. Plus d’une fois, enfants, ils étaient venus là ensemble ; ensemble ils avaient pêché dans le ruisseau, ils avaient poursuivi dans les creux d’eau morte laissés par la sécheresse estivale la menuaille imperceptible qui filtrait entre leurs doigts ; ensemble ils avaient, dans les fourrés de sanguines et de viornes, pratiqué des cachettes où ils emmagasinaient sur la litière des feuilles mortes les fruits maraudés, pour des dînettes ingénues…

La saison aidait à ces réminiscences. Il y avait, autour du jeune séminariste en souci d’amour, les mêmes odeurs, les mêmes musiques : senteurs errantes de vendange et de pourriture végétale, cadence de broies cassant le chanvre au seuil des métairies, qui avaient accompagné les pas insoucieux de l’enfant.

Le cœur de Gilbert s’amollissait, se fondait en cette évocation de l’autrefois. Ses forces défaillaient. Il se laissa tomber dans l’herbe. Impuissant à lutter, il se donna tout entier à la douceur du rêve. Claire était là, comme présente ; son regard, son sourire, la ligne souple de sa gorge, de ses hanches… Invitation au bonheur, appel irrésistible aux caresses!… Sa volonté s’abolissait en cette extase…

 
XXIII
Combien de temps demeura-t-il ainsi perdu dans l’irréel? Le soleil avait monté, il touchait presque au zénith, quand le songeur reprit conscience de l’heure. A peine si un peu d’ombre sortait des bois, devant lui, mordait la lisière blonde des éteules. Un moment interrompu par la pause du déjeuner, le travail des champs avait repris. Les chansons des laboureurs, les commandements aux attelages se répondaient d’un versant à l’autre des collines. Pas loin de Gilbert, à travers le rideau frémissant des saulaies, le battoir des laveuses claquait en cadence monotone. Il ne devait pas être loin de midi.

Une sonnerie vint préciser l’heure. Juché au sommet d’un mamelon, par delà les bois qui escaladaient les pentes, le clocher de St-Assiscle envoyait à la paroisse la salutation grave de l’angelus. Et Gilbert se souvenait tout à coup d’avoir été invité ce jour-là par l’abbé Curvale aux offices de l’adoration perpétuelle. La grand’messe était dite maintenant ; sans doute, on allait se mettre à table. L’abbé Resongle, engagé lui aussi, avait décliné l’invitation ; il en avait donné à Gilbert les raisons, qui n’étaient rien moins que flatteuses pour le desservant de St-Assiscle. Et, sans doute, il ne serait pas le seul qui manquerait à l’appel. Le bruit courait de démêlés graves survenus récemment entre l’archevêché et l’abbé Curvale. On parlait de lettres comminatoires, que suivrait sans doute, à bref délai, si le malheureux prêtre n’amendait pas sa conduite, une sentence d’interdiction.

Gilbert n’ignorait pas ces choses, et peut-être, dans un autre moment, se fût-il abstenu de paraître au presbytère. Mais le trouble où il se trouvait lui-même, la déchéance dont le menaçait la tentation, l’assaut des appétits charnels, le rendait indulgent à la faute de l’abbé Curvale. Il avait pitié de ce réprouvé, de ce lépreux mis en quarantaine par ses confrères. Etait-ce bien le moyen de le ramener, de le remettre dans la bonne voie? Et qui sait, si une bonne parole dite à propos, une poignée de mains, un regard, ne ramènerait pas cette âme bouleversée par les passions, mais qui n’était peut-être pas encore fermée à la grâce! On pouvait essayer, en tout cas.

Tout en faisant ces réflexions, le séminariste avait pris le sentier qui, sous le couvert du bois, mène à la route de St-Assiscle. L’église, devant lui, montait entre les arbres du cimetière. Le même toit abritait la maison du prêtre et la maison du Seigneur. Une haie séparait les pruniers de la cure et les cyprès des morts. Et la pauvre bâtisse, si calme, si humble, le silence autour, la solitude, tout cela suggérait l’idée d’une vie en Dieu, médiocre et heureuse. Cet enfer, à distance, donnait l’illusion d’un paradis.

L’angelus finissait de sonner quand Gilbert parut au sommet de la côte. La servante qui l’avait vu venir, postée au seuil du presbytère, signala son arrivée. On attendait.

L’abbé Curvale vint à sa rencontre. Il eut en le reconnaissant une légère grimace qui s’épanouit presque aussitôt en un large sourire…

— Ce n’est qu’un demi-curé, dit-il en tendant la main à Gilbert ; mais enfin, c’est une soutane… et jusqu’ici, nous n’en avions vu aucune. Vous êtes le premier arrivé, mon cher, et vous serez sans doute le dernier. Mes confrères me faussent compagnie. Ils craignent de déplaire à Monseigneur ; ce sont les chiens couchants du grand berger ; un signe les a fait rentrer sous terre. Tas de pleutres! On se passera d’eux, soyez tranquille! Venez, mon ami. Donnez-moi votre chapeau. La peur de l’archevêché ne vous a pas coupé l’appétit ; à moi non plus. Venez! nous causerons, les pieds sous la table.

La salle à manger avait un air de fête ; une douzaine de couverts témoignaient des intentions hospitalières du curé de St-Assiscle.

— Enlève-moi tout ça, commanda-t-il à la cuisinière, une grosse réjouie qui avait plutôt la mine d’une gouge d’auberge que d’une servante de curé. Enlève, et sers-nous le potage. Nous n’attendons plus personne.

— L’abbé Resongle m’a chargé de l’excuser, mentit Gilbert. Il souffre depuis hier de son rhumatisme.

— Son rhumatisme ne l’empêchera pas d’aller dîner ce soir chez sa bonne amie, madame Mériel, si elle l’invite. Quarante ans que ça dure, ce scandale. Et l’archevêché n’y trouve rien à redire. Il est vrai que madame Albanie fonce pour les œuvres, la chère âme! Tant pour les frères et tant pour les sœurs, sans oublier le denier de Saint-Pierre et les écoles libres. Alors tout est bien et la boustifaille marche. Table ouverte chaque jour! Vous n’avez pas vu ça, vous — non, vous étiez au collège — du temps du vieux Mériel, à la fin, quand il était devenu infirme. On le couchait à neuf heures, après avoir récité la prière en commun. Et à peine le bonhomme s’était-il endormi, crac! tous les invités redescendaient au salon. Et la partie recommençait : la bourre, la bête hombrée, jusqu’à minuit, jusqu’à une heure du matin. La partie et le reste! les petits verres, la chartreuse, la bénédictine, comme s’il en pleuvait. Ah! ils s’en sont donné du bon temps, les confrères. Et maintenant, l’abbé Resongle a la goutte. Eh bien! il ne l’a pas volée, le goinfre. Il l’a ; qu’il la garde! On déjeunera sans lui… Et sans les autres. Une belle collection d’hypocrites et d’imbéciles.

L’abbé Gilbert se récriait. Et l’abbé Curvale :

— En voulez-vous la preuve. Tenez, lisez cette lettre d’excuse que j’ai reçue hier soir de l’abbé Fonade : six fautes d’orthographe en sept lignes, et autant de mensonges. Quel monde. Ah! si je voulais parler! Mais patience. Si l’on m’y force, je rendrai coup pour coup. L’archevêque ne me fera pas baisser le nez. Belle autorité pour imposer le respect ; un intrigant qui a usé ses fonds de soutane sur toutes les banquettes des antichambres ministérielles. Monseigneur a son dossier ; j’ai le mien. On nous jugera. Cependant déjeunons. Vous avez bien fait de venir, mon petit Gilbert. On ne va pas s’ennuyer. Au lieu de toutes ces faces de carême qui nous auraient gâté notre plaisir, je vous ferai manger en aimable compagnie. Mon ami Capirol est là, sa femme aussi. Je l’avais priée d’aider Cadette. Elle cuisine à ravir. Vous goûterez de ses sauces…

— Mais, après tout ce qu’on a dit sur elle et sur vous, ne craignez-vous pas? Vous avez tort ; vous allez donner de nouvelles armes à vos ennemis… objecta Gilbert qui se souciait médiocrement de voisiner avec la Capirole.

— Honni soit qui mal y pense! riposta l’abbé Curvale. Au point où j’en suis, j’aurais bien tort de me gêner. Le mari est là d’ailleurs ; nous sommes en règle. Est-ce que madame et mademoiselle Mériel ne vont pas quelquefois dîner au presbytère? La Capirole n’est pas une femme du monde, c’est vrai. Et puis, après? Ma mère à moi est marchande d’herbes à Toulouse. Nous nous valons tous. Depuis quand l’Evangile commande-t-il de ne fréquenter que chez les riches? Je prends tout sur moi, mon ami.

Sans laisser à l’abbé Gilbert le temps de répliquer, Curvale était allé chercher la Capirole à la cuisine. Il la poussa devant lui par les épaules, toute rougissante de l’honneur inattendu qu’on lui faisait.

C’était une assez piètre créature, insignifiante et passive, une de ces bêtes à plaisir comme on en voit dans les campagnes, tristes serves de l’instinct, beautés du diable évanouies après quelques années d’exercice.

Elle dénouait à la hâte les cordons du tablier de grosse toile qu’elle avait passé sur ses hardes du dimanche, pour cuisiner plus à l’aise. Ses mains hésitaient, des mains pataudes et hâlées de tâcheronne et sa figure flétrie se plissait en un gros rire, pendant qu’elle balbutiait des excuses.

Elle ne s’attendait pas… Monsieur l’abbé Nohèdes serait peut-être fâché…

— Fâché de quoi? répliqua Curvale. De déjeuner avec la plus jolie femme de St-Assiscle?

Il s’était assis, déjà.

— Assez de façons! A la soupe mes enfants! commandait-il ; et en guise de benedicite, il traçait un signe de croix avec la cuiller à pot, avant de la plonger dans la soupière.

Les plats se succédaient : hors-d’œuvre, entremets. L’abbé Curvale y touchait à peine ; il se versait en revanche de larges rasades. Etait-ce la fièvre de cette journée mauvaise, le besoin d’oublier ses rancœurs, de noyer l’affront qu’il venait de recevoir ; était-ce plutôt l’effet d’une infirmité commençante d’alcoolique, sa main tremblait en soulevant la bouteille. Sa faconde s’exaltait en même temps ; le geste et le verbe se débridaient, s’amplifiaient en une audace croissante. Et quand il avait lâché une énormité, il la soulignait d’une pincée au genou de sa voisine qui se trémoussait sur sa chaise, se débattait avec de petits cris d’ingénue.

— Aïe! vous me faites mal, Monsieur le curé ; bien sûr, j’en porterai les marques! Et coulant un regard en dessous sur son voisin de gauche : que va penser de moi Monsieur l’abbé! ajoutait-elle… Il va croire…

— L’abbé en a vu d’autres ayant d’entrer au séminaire, pas vrai Gilbert?

— Et mon mari? reprenait Marianne.

— Capirol n’est pas jaloux. Il sait bien que c’est pour rire. A ta santé, Capirol! Il emplissait le verre du braconnier d’un geste trépidant qui répandait le vin sur la nappe. Tiens, bois et mange. Encore cette cuisse de lièvre.

— Vous m’en donnez trop, Monsieur le curé, où voulez-vous que je le mette?

— Je te connais. Tu as l’avaloir ouvert et la tripe longue. Mange et ne t’inquiète pas du reste. Il n’est rien de tel que de bons fondements quand on veut bien bâtir. Tu as assez travaillé pour nous dénicher le rôti : un lièvre de sept livres! Il est juste que tu en aies ta part.

— C’est vrai, répliquait Capirol, que cette damnée bourrue n’a pas été commode à prendre. Les labours d’automne ont envoyé le gibier à plume et à poil dans les bois. Et là, pas moyen de découvrir les gîtes. Heureusement, il y a les lacets, les bons lacets de laiton, et quand on connaît les passages…

C’était le type du bohème de campagne, ce Capirol. Braconnier à ses heures, maraudeur aussi, bricoleur, ouvrier de besognes irrégulières, foreur de puits, fossoyeur, devineur de sources, sorcier à l’occasion quand on voulait y croire, que sais-je? cent métiers et pas un de sérieux. Le plus lucratif était aussi le moins avouable.

Depuis que la Capirole avait ses entrées au presbytère, le drôle se donnait des loisirs. Pas gêné d’ailleurs, pas embarrassé de son personnage. Plaisantin plutôt et gouailleur, il le prenait avec l’abbé sur un ton de camaraderie, quitte à recevoir sur les doigts — et l’abbé n’y allait pas de main morte — quand le compagnon s’émancipait trop. Il s’aplatissait alors, rentrait ses griffes, rengainait ses blagues. Mais il se rattrapait de sa soumission forcée en daubant sur les curés du voisinage : un tas de cafards, de pas grand’chose! Il en débitait de raides sur leur compte. Gilbert protestait. L’abbé Curvale haussait les épaules :

— Vous êtes bien bon de vous donner du mal pour blanchir ces vieux sépulcres! disait-il. Vous ne connaissez pas ce monde-là, mon cher. On se tait devant vous, on s’observe ; il ne faut pas décourager les vocations. Vous verrez plus tard, quand vous serez de la partie… Buvez frais si vous m’en croyez, et ne vous mettez pas en peine de vos futurs confrères. Et puis, n’oubliez pas de verser à boire à votre voisine. On dirait que vous n’osez pas la regarder en face. Vous avez tort, mon petit, les femmes, c’est encore le plus bel ouvrage du bon Dieu!

Gilbert rougissait jusqu’aux oreilles. Marianne riait. Le vin lui montait à la tête. Elle envoyait au séminariste des œillades qui le faisaient tomber en confusion.

Au dessert, Capirol se mit à chanter.

De l’autre côté du mur, dans l’église, la cloche qui commençait à sonner les vêpres, avait l’air de battre la mesure aux inepties de café-chantant gueulées par l’ivrogne.

Gilbert se taisait, paralysé, asphyxié par le scandale. Un prêtre en arriver là! était-ce croyable, était-ce possible? Le fait était là pourtant ; l’explication aussi. Oh! cette femme! ce front bas et têtu de bête brute, ces yeux de luxure, cette chair culbutée dans les fossés des routes, souillée par les étreintes de hasard! C’était ça qui avait eu raison de l’honnêteté d’un homme, de la vertu d’un lévite! Le séminariste songeait : un faible sans doute, un impulsif, cet abbé Curvale ; mais lui, Gilbert, qu’était-il de plus pour le mépriser? Avec des circonstances différentes, leur histoire était à peu près la même. L’appétit charnel les tourmentait, les affolait tous les deux.

Certes, il y avait loin, très loin de Claire Mériel à la créature qui avait perdu le curé de St-Assiscle. Et pourtant c’était toujours la femme, c’était l’ennemi. Claire! Marianne! Malgré lui, malgré l’horreur de ce rapprochement, les deux figures se fondaient en une image de volupté décevante, monstrueuse.

Un hoquet, l’écroulement d’une chute ; Capirol avait roulé sous la table ; Marianne hébétée, l’œil vague, somnolait, accoudée à la nappe, la tête dans ses mains.

Gilbert s’était levé, l’abbé Curvale le suivit.

— Vous partez, mon ami ; il vous tarde de quitter ce mauvais lieu. Je vous comprends, je vous approuve. Vous avez cent fois raison de me mépriser ; mais peut-être aussi pourriez-vous me plaindre un peu. Ah! si vous saviez!

 
XXIV
Ils sortaient, ils passaient devant l’église. La porte était ouverte ; dans l’ombre du sanctuaire, des cierges veillaient, illuminaient d’une lueur tremblante la dorure de l’ostensoir, exposé sur l’autel. Machinalement, suggéré par l’habitude, l’abbé Curvale plia le genou, se recueillit, les yeux baissés, en une brève prière. Gilbert s’agenouilla, pria avec lui. Ils longeaient maintenant le mur du cimetière. Dans une brèche mal défendue par un fagot de ronces, s’ouvrait la perspective des cyprès et des tombes. Elles disparaissaient, presque nivelées, sous la végétation des menthes et des fenouils. Une pierre surmontée d’une croix, seule debout parmi l’herbe d’oubli, désignait aux passants une sépulture plus importante. L’abbé Curvale l’indiquait à Gilbert.

— Là, dit-il, est enterré mon prédécesseur, l’abbé Argain. Je l’ai connu. C’était un brave homme, une âme de Dieu, simple et pure comme une âme d’enfant. St-Assiscle fut son premier et son dernier poste. Cinquante ans de ministère, toute une carrière de dévouement et de sacrifice vécue ici, dans cette paroisse. Quel exemple! Et quelle chute! L’abbé Curvale après l’abbé Argain! Et pourtant — vous me croirez si vous voulez — mais quand je suis arrivé ici, il y a cinq ans, j’étais plein de bonnes intentions, je ne pensais qu’au règne de Dieu, au salut de mes paroissiens. J’étais le bon pasteur, le vigneron de la vigne céleste. Ah! si vous m’aviez connu dans ce temps-là! L’abbé Curvale se tut un moment ; ses yeux se mouillèrent ; puis secouant les épaules : J’étais trop seul ici, continua-t-il. Et si ça n’avait été que la solitude encore! mais ce contact de tous les jours avec les paysans : des créatures d’argent et de boue, des coquins ou des brutes. Et puis, il y avait les confrères. Ah! ceux-là! le mal qu’ils m’ont fait! Pas un appui autour de moi, pas un bon conseil, rien que des espions et des sycophantes. J’étais étourdi, c’est vrai, j’aimais à rire, je ne me gênais pas pour badiner aux dépens de ces vieux bonzes ; ils ne me l’ont pas pardonné. On m’a dénoncé, on m’a traqué, on m’a mis en quarantaine. Les portes se fermaient sur moi ; j’étais ici dans ma paroisse comme Robinson dans son île. Capirol fut mon Vendredi. Mauvaise compagnie, n’est-ce pas? Je me mis à braconner, à boire. Le soir quand nous rentrions de l’affût, la Capirole était là. Pourquoi ne vous le confesserais-je pas à vous qui avez connu le monde, qui avez même fait la fête, m’a-t-on dit, quand vous étiez étudiant à Toulouse? La femme m’a toujours tenté. Même au séminaire, au temps de ma ferveur, j’ai failli succomber combien de fois! C’était plus fort que moi. Dans la rue, quand nous nous rendions aux offices de la métropole, à l’église même, pendant les saints offices, je les dévorais, je les déshabillais en pensée. Et la nuit, quels assauts! quelle ronde, autour de mon lit, d’images affolantes! Je mordais mon traversin. Je me levais, je m’étendais, nu, sur le carreau glacé de ma chambre, je m’écorchais, je m’abîmais à grands coups de discipline. Ah! d’avoir cette rage dans le sang, quel supplice!

— Eh! quoi? répliquait Gilbert. Est-il possible que vous ayez été tenté par la Capirole?

— Par la Capirole comme par les autres. Est-ce qu’elles ne sont pas toutes pareilles? Est-ce que la moins désirable, la plus infâme n’a pas des secrets pour vous ensorceler? Et quand elles vous tiennent…

— La chair est faible, j’en sais quelque chose, répondit l’abbé Gilbert, mais n’aviez-vous pas contre elle la ressource de l’oraison, le secours de la grâce?

— Et, croyez-vous que je n’aie pas lutté, que je n’aie pas crié ma misère à Dieu? Dieu ne veut plus de moi : je suis un réprouvé, un maudit!

— Qu’en savez-vous? La miséricorde divine est infinie. Ecoutez-moi, abbé Curvale ; je ne suis qu’un enfant, un malheureux pécheur comme vous. Vous souffrez, je souffre aussi, je suis malade du même mal. La tentation m’a visité ; quand je suis arrivé chez vous, ma vocation chancelait, j’étais prêt à rentrer dans le monde, à dépouiller la livrée de Jésus-Christ…

— Ah! ah! je comprends, fit l’abbé Curvale. Il s’agit de mademoiselle Mériel. Une jolie fille et une belle dot. Mes félicitations, mon cher!

— Inutile de me complimenter. J’ai renoncé à mon projet, j’ai vaincu la tentation. Vous m’y avez aidé. Ce que j’ai vu ici, m’a dégoûté à tout jamais de la femme. Le mariage ne me protègerait pas suffisamment contre les embûches de la chair, et le ministère paroissial, vous m’en avez fourni la preuve, ne serait pas plus efficace. Le cloître seul… Oui, le cloître, insista Gilbert en réponse à l’étonnement que lui marquait le curé de St-Assiscle. La règle, la clôture, voilà le vrai, l’unique refuge des passionnés et des faibles? Comment hésiterais-je? Tout à l’heure, à table, je regardais, pour ne pas vous voir, vous et votre complice, les images de sainteté pendues aux murs ; le portrait de l’abbé de Rancé m’a sauté aux yeux ; il m’a semblé qu’il était là pour moi, qu’il me parlait, qu’il m’appelait. J’ai fait pacte avec lui. Dès demain, s’il plaît à Dieu, j’entrerai à Sainte-Marie-du-Désert. Et vous, mon cher abbé, ne voulez-vous pas me suivre?

— Il est trop tard. Le mauvais pli est pris. Le froc, maintenant, me pèserait autant que la soutane. Vous y croyez encore, vous, à la vertu de la prière, à l’efficacité de la règle? Allons donc! qui a bu boira. Luxurieux ou alcoolique, c’est tout comme. Et je suis l’un et l’autre ; je brûle par tous les bouts. Je ne m’appartiens plus d’ailleurs ; j’ai pris d’autres engagements. Connaissez-vous l’Œuvre des Prêtres?

— Cette officine de renégats? Oui, je la connais et je l’exècre. Vous seriez-vous laissé prendre aux filets de ces huguenots?

— Il faut vivre, mon cher, il faut sustenter la bête. Si mes supérieurs m’ôtent le pain de la bouche, à qui voulez-vous que je m’adresse?

— Quoi? vous abjureriez notre sainte religion! Vous! un prêtre! Quelle honte! Ah! si votre mère se doutait…

— Ma mère! c’est vrai ; vous me prenez à l’endroit sensible. Ma mère qui s’est privée de tout, qui a trimé nuit et jour pour me faire instruire, pour m’envoyer au séminaire… Pauvre sainte femme! Elle devait venir aujourd’hui pour m’aider à faire les honneurs du presbytère. C’était sa joie, de me voir officier à l’autel, de recevoir la communion de mes mains. J’ai inventé une histoire, un prétexte pour l’écarter de St-Assiscle.

— Mais si quelqu’un la renseignait sur vos projets?

— Qui? Vous ne ferez pas cela, vous, mon ami, vous ne commettrez pas cette mauvaise action. Pourquoi tourmenter inutilement la plus inoffensive, la meilleure des créatures? Maman! Oh! maman!

L’abbé Curvale avait caché sa figure dans ses mains. Il pleurait. Les larmes coulaient entre ses doigts, pleuvaient sur son rabat, sur sa soutane. Il s’était arrêté à l’angle du mur du cimetière. De là, le sentier plongeait à travers les chaumes, jusqu’au fond de la combe où il s’embranchait avec le chemin de Bazerque. Des gens le remontaient, venaient vers lui ; des hommes, des femmes endimanchés qui se rendaient à l’église, appelés par la sonnerie des vêpres.

L’abbé Curvale se raidit :

— Allons! il faut que je vous quitte. Votre main, voulez-vous me la donner? C’est à votre pitié que je la demande. Après, ce sera fini entre nous ; vous ne me saluerez plus. Adieu! Les vêpres sont là ; je n’ai que le temps de passer à la sacristie pour vêtir l’aube et la chasuble… Quoique indigne, je suis prêtre encore ; je remplirai ma fonction jusqu’au bout…

Gilbert dévalait déjà le sentier. Au bas de la côte, il s’agenouilla dans l’herbe du talus ; le visage tourné vers la croix terminale du clocher qui s’érigeait là-haut, blanc et rose, parmi la verdure noire des cyprès, il pria pour le salut de l’abbé Curvale. Ses bras croisés sur sa poitrine avaient peine à contenir le tumulte de son cœur ; ses idées chaviraient ; les blasphèmes qu’il avait entendus, la surprise de la Grâce qui était venu le chercher à cette table sacrilège, le souvenir de Claire Mériel, l’image de Marianne Capirol, la douceur de sa vocation nouvelle, l’horreur que soulevait en lui l’apostasie prochaine de son hôte, tant d’émotions coup sur coup le bouleversaient jusqu’au tréfond. Il priait cependant, il s’unissait au chant des psaumes, à la liturgie des vêpres commencées dont la musique lente arrivait jusqu’à lui à travers le sommeil des campagnes. Il priait et il se calmait peu à peu. Exorcisées, chassées par les anges de l’Oraison, les pensées, les visions funestes s’évanouissaient comme un mauvais rêve. Et c’étaient devant lui les blanches perspectives, les harmonies heureuses du cloître, lueurs d’aube, avant la gloire éternelle des élus… Sauvé! je suis sauvé! murmurait Gilbert.

Il s’était levé ; dans un ample signe de croix énergiquement ponctué au front, à la poitrine, aux épaules, il s’était donné de nouveau à Dieu, voué à la Sainte-Trappe.

Ainsi armé, protégé contre la tentation. il pouvait maintenant aborder sans crainte son dernier rendez-vous avec Claire.

Plus que quelques paroles à dire et tout serait fini ; il serait libre, affranchi de la femme, délié à jamais du servage de la chair.

Encrambade n’était plus qu’à une étape — la dernière — sur la route de Sainte-Marie-du-Désert.

 
XXV
L’abbé Gilbert avait fait un long détour pour éviter le village. Le soir tombait, quand il arriva au bord du canal qui borde les terres d’Encrambade. L’ombre des ormeaux séculaires enveloppait l’eau morte d’une douceur de crépuscule. Une barque glissait, soulevait une onde paisible qui montait, s’épandait, s’aplanissait en mourant dans l’herbe de la berge. Et la monotonie de ce mouvement, comme d’une respiration innocente, la perspective des berges en ligne droite, ce spectacle de soumission, de docilité heureuse, achevait de pacifier Gilbert, de l’incliner vers la vie conventuelle, vers la longue suite des journées calmes, bornées par le devoir, emprisonnées dans la Règle…

Le barrage d’une écluse l’avertit qu’il était arrivé. Une prairie encadrée de platanes séparait le jardin du canal. En contre-bas du talus, l’herbe molle des regains fléchissait, déjà moite de la rosée du soir. Gilbert poussa la barrière blanche qui donnait accès dans le domaine, entra dans le mystère des charmilles. De la clarté luisait au bout d’une allée, vers la métairie. Là, s’ouvrait, en avant des bâtisses, l’horizon encore lumineux de la plaine, le désert blond des chaumes et des labours. Des gens s’activaient sur l’aire blanche, vouée aux travaux du battage. Des régimes de maïs luisaient en tas, dorés par les derniers rais du soleil, et des saches de toile bourrées d’épis s’accotaient au mur de la ferme. On faisait le partage.

Madame Mériel présidait, assise sur une chaise empruntée aux métayers. La bonne dame avait, ce soir-là, sur son front uni de vieille enfant, un pli de vague inquiétude. Que ce fût la déception de la mauvaise récolte ou l’ennui du mariage manqué de sa fille, elle souffrait, et cette souffrance — la première peut-être de sa vie — s’exprimait en une grimace de bouderie attendrissante et comique. Pauvre madame Albanie! L’arrivée de Gilbert fit diversion à son chagrin. La vue seule d’une soutane lui fut un soudain réconfort.

Gilbert s’excusait de se présenter à l’improviste. Il passait, il avait vu les contrevents ouverts…

— C’est le bon Dieu qui vous envoie mon enfant! gémit madame Mériel. L’abbé Resongle vous a sans doute raconté le malheur qui nous arrive. Un mariage si convenable, le trousseau commandé, jour pris pour le contrat… Et voilà que ça se démanche! Rupture. Et le motif? Rien ; quelques paroles que les fiancés ont eues entre eux. Une bêtise! Et Claire s’est butée. Que faire, mon Dieu, que devenir? Adrien se désole ; un si brave garçon! moi je ne fais que pleurer. J’en suis à mon troisième mouchoir depuis ce matin. Si ça ne s’arrange pas, j’en ferai une maladie, pour sûr. Ah! la méchante fille! L’abbé Resongle l’a chapitrée pendant une heure sans lui faire entendre raison. Et dire que nos toilettes sont prêtes. La couturière est venue m’essayer ma robe. En voilà une histoire! Il n’y a pas deux jours qu’ils se sont promenés ensemble à bicyclette. Ah! cette Claire! Elle m’en fait voir une! Vous la connaissez? Quand elle a dit non, c’est non. J’en perdrai la tête voyez-vous. Tout à l’heure, je m’embrouillais en comptant les sacs. J’ai peur que l’abbé Resongle n’ait pas su la prendre. Il la traite comme si elle n’avait que dix ans ; elle s’est révoltée. Mais vous, un camarade, elle vous écoutera peut-être. Essayez, mon ami.

— Vous vous faites illusion sur mon influence, répondit Gilbert. Je tâcherai cependant…

— Ah! quel service vous nous rendriez, mon cher enfant! Quelle reconnaissance! Allez et que tous les saints du Paradis vous assistent. J’ai déjà commencé une neuvaine à Saint-Antoine. Allez! Claire vient de me quitter. Vous la trouverez au salon ou au jardin.

Claire était au salon. Dans la demi-obscurité de la pièce où la porte vitrée laissait entrer un reste de crépuscule, Gilbert l’aperçut assise, les bras pendants, la tête à l’abandon renversée au dos d’un fauteuil.

— Je commençais à penser que vous ne viendriez pas, dit-elle, en tendant à Gilbert une main frémissante et glacée. Sans doute, vous n’étiez pas pressé de me porter une mauvaise réponse. Elle s’était soulevée à moitié vers lui, le dévisageait longuement. Je n’espérais pas beaucoup ; je n’espère plus, dit-elle, d’une voix amère et lasse.

— J’ai passé la nuit dernière à prier, à consulter Dieu, dit-il.

— Et Dieu vous a conseillé de me planter là? répondit-elle. Pourquoi ne pas me dire tout simplement que vous ne voulez pas de moi? C’est bien fait, je n’ai que ce que je mérite. Quelle idée, de me jeter à votre tête! N’êtes-vous pas un dévot, c’est-à-dire un égoïste inconscient, à la façon de ma mère et de l’abbé Resongle! Votre salut avant tout, n’est-ce pas? Vous avez peur de vous damner avec moi. Car vous m’aimez bien un peu, avouez-le ; vous avez au moins un certain goût pour ma petite personne. Mais la prudence vous commande de me fuir. Et vous fuyez. Que je sois malheureuse avec Adrien, peu vous importe, pourvu que vous n’ayez rien à vous reprocher dans mon malheur. Eh bien! j’en suis fâchée pour vous, mon cher ; mais vous n’échapperez pas à cette responsabilité. Tout petit saint, tout détaché du monde que vous soyez, vous avez été en coquetterie réglée avec moi. Peut-être me suis-je plus passionnée que vous à ce jeu, mais vous avez été pris, vous aussi. Osez dire que non! C’est votre faute, si je me suis peu à peu éloignée d’Adrien, si je me suis dégoûtée de lui au point de ne pouvoir pas lui revenir de bon cœur. C’est fini maintenant ; ma vie est brisée et vous vous en lavez les mains. Ah! c’est lâche, ce que vous faites ; oui, c’est lâche. Je suis peu de chose pour vous juger et mon opinion ne vous inquiète guère. Tant pis! Je vous juge et je vous condamne. Je vaux mieux que vous, Gilbert. Un peu coquette, un peu toquée, je le sais, mais quand la toquade me tient, je vais jusqu’au bout de ma toquade… Je vous aime Gilbert, je vous aime!

— Vous m’aimez aujourd’hui, mais demain? Nos pensées, nos goûts ne s’accordent guère ; nos fortunes non plus. Êtes-vous bien sûre, si je cédais à votre caprice, de ne pas regretter tôt ou tard l’existence mondaine qu’on vous destinait et pour laquelle vous êtes faite? Vous vous prépareriez une vie de repentir pour une minute de bonheur. D’ailleurs je ne suis pas l’homme que vous croyez. Trop faible pour me gouverner moi-même, comment oserais-je prendre charge d’âme, répondre de votre avenir?

— Mauvaises raisons, piètres excuses, répliqua Claire. Le plus grand malheur pour moi, le seul malheur est de vous perdre. Le reste ne m’est rien… Ah! Gilbert, vous me faites cruellement expier la folie que j’ai eue de m’attacher à vous.

— Eh! pensez-vous que je n’aie pas souffert, moi aussi? Pensez-vous que je n’aie pas commencé à expier? Sachez qu’en vous quittant, je suis décidé à me séparer du monde, à me vouer à la pénitence. Mon parti est pris. Si les Pères de la Trappe consentent à me recevoir, je vais m’enterrer à Sainte-Marie du Désert.

— Vous vous donnez à Dieu et vous me donnez à monsieur de Favaron. Singulier cadeau que vous lui faites! Un cœur plein de vous! Alors, c’est vrai, c’est fini, on ne vous verra plus! Et quand comptez-vous partir?

— Demain à la première heure. Je suis venu vous dire un dernier adieu.

Gilbert s’inclinait, prêt à s’en aller. Claire se leva, ouvrit la porte d’entrée qui donnait accès dans le jardin.

— J’étouffe ici! dit-elle, j’ai peur de me trouver mal ; ne me quittez pas, mon ami!

Gilbert l’accompagna au jardin. Ils firent quelques pas côte à côte sous la charmille, dans l’allée crépusculaire. Au fond, vers le canal, une rougeur s’épandait et dans l’ombre, au bord des massifs, des roses blanches flottaient comme séparées de leur tige.

Ils se taisaient tous les deux. Ce fut Claire qui rompit le silence.

— J’ai une faveur à vous demander, dit-elle ; la dernière. Je voudrais que vous emportiez quelque chose de moi au couvent : une médaille. Elle plongea la main dans son corsage ; un peu de chair pâle apparut, avec la chaîne d’argent et la médaille au bout, encore tiède du contact de la peau. Tenez, dit-elle, il y a plus de dix ans que je la porte. Vous, vous allez me donner votre chapelet.

L’échange se fit. L’obscurité tombait, s’épaississait autour d’eux.

— Je voudrais qu’il fît toujours nuit, murmura Claire. A quoi bon le jour, puisque je ne dois plus vous voir…

Gilbert s’attendrissait, et il se dépitait de s’attendrir. Tout est fini, pourquoi prolonger ces adieux. Je devrais être parti depuis cinq minutes songeait-il. Il cherchait la phrase à dire pour prendre congé. Les mots ne venaient pas. Un émoi le gagnait, un vertige. C’était encore une fois la tentation avec ses délices et ses affres. Eh! quoi, je serai donc toujours le même, réfléchissait-il ; une blancheur de peau entrevue, la moiteur d’un regard appuyé sur le mien suffiront à me retourner l’âme, à me changer en bête. Il détournait les yeux, s’obligeait à réciter mentalement des prières. Je ne faillirai pas! se promettait-il. Et déjà il succombait.

Lasse, frissonnante de la rosée du soir, Claire s’était laissée tomber sur un banc. Il était debout devant elle. D’un geste brusque, elle prit ses mains, l’attira sur sa poitrine.

— Je vous aime! je vous aime! soupirait-elle.

— Claire? Claire?

Madame Mériel les appelait du haut du perron.

— Adieu pour toujours! murmura Gilbert en repoussant son amie.

Sans rien dire, ils aidèrent madame Mériel à fixer les contre-vents, à fermer la maison. Ils reprirent avec elle, la route de Bazerque.

La malheureuse mère n’osait pas interroger Gilbert. Elle racontait la récolte médiocre, les métayers astucieux et geignards. Ses lamentations tombaient dans le silence…

A l’entrée de la grand’rue, comme ils allaient se séparer, elle se décida.

— Eh bien! demanda-t-elle à l’abbé, avez-vous converti cette méchante enfant?

— J’ai fait de mon mieux…, articula Gilbert.

— Et vous avez réussi, continua Claire. Vous pouvez tuer le veau gras, petite mère ; dès demain je consens à recevoir monsieur de Favaron. N’est-ce pas ce que vous souhaitiez? ajouta-t-elle en se retournant vers Gilbert.

Madame Albanie les entoura tous les deux d’un regard de malice affectueuse.

— L’abbé Resongle va être bien surpris dit-elle. Nous aurions dû y penser plus tôt. Quand il s’agit de prêcher les femmes, ce sont les jeunes prédicateurs qui font les meilleurs sermons.

 
XXVI
L’abbé Resongle eut un haut le corps, le lendemain matin, quand Gilbert lui fît part de ses nouvelles intentions. Cela se passait à la sacristie où le séminariste avait suivi le prêtre après lui avoir servi la messe.

— A la Trappe! à la Trappe! s’exclamait le curé, en remuant à petits coups de sa cuiller le chocolat fumant, que venait de lui porter Thècle. A la Trappe! Et tout de suite encore! Quel zèle! La vertu ne te suffit pas ; c’est la sainteté qu’il te faut!

— La sainteté! Je ne vise pas si haut, mon cher monsieur le curé. Si je pouvais seulement être assuré de faire mon salut!

— Et tu penses que la règle de l’abbé de Rancé t’y aidera? interrogeait le bonhomme, en émiettant délicatement, à petites bouchées, le pain grillé dans son bol.

— L’abbé de Rancé avait commencé par être un malheureux pécheur comme moi.

— Plus que toi! sourit l’abbé Resongle. Ces hommes du grand siècle faisaient tout grand, même la débauche. Sa pénitence fut en proportion de ses fautes. Mais sans doute avait-il aussi un estomac solide. C’est là l’écueil, mon cher enfant. Tout le monde n’est pas en état de supporter le jeûne et l’abstinence… Ainsi, moi… Tel que tu me vois, j’ai pensé aussi à la clôture. C’était pendant une retraite de rentrée, au grand séminaire. Le prédicateur, un grand diable de capucin qui avait de la barbe jusqu’aux yeux, nous avait servi un sermon sur l’enfer qui m’avait donné la petite mort. Je me croyais déjà dans la rôtissoire. L’idée me vint de me réfugier au couvent. En attendant de pouvoir y entrer, je lisais la vie des grands pénitents, je m’appliquais à imiter leurs pratiques. Je me privais des aliments gras au réfectoire, je m’abstenais du vin et du sel, je passais mes nuits en prières. En suite de quoi, sans grand profit pour mon avancement spirituel, ma santé s’altéra gravement. Je tombai en mélancolie et en paresse. La théologie, les sciences ne m’intéressaient plus, j’argumentais mal et mes dissertations ne se tenaient pas debout. Mes directeurs s’alarmèrent. Les sulpiciens sont des gens sages ; mon confesseur lui-même se ligua avec le médecin, pour m’obliger à rentrer dans la vie commune… Et je ne m’en suis pas si mal trouvé. Ce que je te dis là, n’est pas pour blâmer ni pour refroidir ton zèle. En ces matières, l’expérience des autres ne sert à rien. C’est affaire à toi et au bon Dieu. J’ai voulu simplement te montrer, par mon exemple, que dans le cas où ta résolution faiblirait, tout ne serait pas perdu. A défaut du couvent, tu auras la ressource de la carrière paroissiale. Et c’est bien assez, tu peux me croire, pour te faire gagner le ciel…

— Assez et trop, répliqua Gilbert. Hélas! ce n’est pas pour chercher des difficultés, c’est pour les éviter plutôt, que j’ai pensé à la Trappe. Je suis faible, et je n’ai guère le sens pratique. Que deviendrais-je à la tête d’une paroisse…?

— C’est vrai, je l’ai remarqué, que tu n’es pas ce qu’on appelle un débrouillard, mon pauvre enfant. Le zèle du Seigneur t’égare parfois, tu vas à l’extrême ; les solutions justes t’échappent. Mais ce sont là des péchés de jeunesse. La pratique se serait chargée de t’amender.

— Avouez, mon cher curé, que vous auriez autant aimé que j’expérimente ailleurs que chez vous. J’ai fait quelques pas de clerc pendant ces vacances.

— Ça, c’est encore vrai ; acquiesça l’abbé Resongle, en sauçant une dernière mouillette. Je ne t’en veux pas ; mais tu as quelque peu bouleversé Bazerque avec ton intransigeance. Ainsi ta malheureuse querelle avec M. Béquine, mon organiste. Une jolie affaire que tu me laisses sur les bras. Je te demande un peu ce que ça te faisait qu’il célébrât les louanges de la Sainte Vierge sur des airs de la Favorite ou de la Fille du Régiment? D’abord personne ne les connaissait ici ces opéras. Et puis on était habitué à prier, à communier sur ces airs là. La tradition les avait consacrés. C’était comme de la liturgie. Et qu’est-ce qui m’arrive maintenant? Tu nous quittes. Mademoiselle Mériel se marie. Me voilà sans organiste…

— Vous voyez bien que j’ai raison de renoncer au séminaire. J’aurais été un mauvais curé ; je ferai peut-être un bon moine.

— Tu aurais été un excellent directeur, mon ami, si j’en juge par ton succès auprès de Claire. Comment t’y es-tu pris pour la décider à faire sa paix avec M. de Favaron? Tu sais qu’il était un peu jaloux de toi, ce nigaud d’Adrien, et c’est là-dessus qu’il s’était brouillé avec Claire. Une bêtise! mais qui aurait pu mal finir. Je peux bien te le dire, maintenant que l’affaire est arrangée. Cette rupture était un désastre. Elle est mal dans ses affaires, la pauvre madame Albanie. Un cœur d’or et des mains percées. Tout ce qu’elle avait s’en est allé en invitations et en aumônes. Trop faible, voilà son seul défaut. Claire la faisait marcher comme un enfant. Toute fantaisies, toute caprices, cette petite. Il était temps qu’on la marie. Un fier service que tu nous a rendu là, mon ami. Je dis : nous, parce qu’il me semble que madame Albanie et moi, nous ne faisons qu’un, — ceci soit dit sans te scandaliser. Songe qu’il y a plus de cinquante ans que je la connais. Et comment aurais-je pu la voir sans l’aimer? Elle et son mari ont été ma providence dans cette paroisse. Tu te souviens de M. Mériel ; il était la simplicité même. Et elle, quelle sainte personne, quelle créature du bon Dieu! J’étais jeune alors. Nous avons vieilli côte à côte. Nous avons eu les mêmes joies, les mêmes tristesses. J’ai tenu Claire et Bernard sur les fonts baptismaux, j’ai enterré mon pauvre ami. J’aime ces enfants comme s’ils étaient miens. Ce que tu as fait pour Claire, c’est comme si tu l’avais fait pour moi. Madame Albanie t’a remercié, elle te remerciera encore. Tout à l’heure, nous irons la voir ensemble.

— Tout à l’heure, monsieur le curé, j’aurai le regret de vous quitter. Je pars par le premier train. Ce soir, s’il plaît à Dieu, je coucherai à Sainte-Marie du Désert.

— Déjà? Il me semble que je rêve. Mon cher Gilbert, mon pauvre enfant! Moi qui espérais t’avoir ici près de moi, plus tard, qui comptais te demander comme vicaire régent à Monseigneur, quand ces damnés rhumatismes ne me laisseront plus la force de gouverner mon troupeau. Depuis ton entrée au séminaire, je caressais secrètement ce projet, je m’en étais ouvert à madame Albanie. Tu aurais été notre bâton de vieillesse. La chère dame commence à s’endormir le soir sur les cartes ; tu l’aurais suppléée, tu aurais aidé Thècle aux travaux du jardinage ; et qui sait? tu n’es pas un fervent de la pêche à la ligne, mais peut-être en aurais-tu pris le goût avec moi. A la belle saison, quand le goujon donne et que la brigne commence à remonter en eau douce, nous aurions été ensemble cueillir une friture au moulin. Et maintenant, il faut renoncer à tout cela. Tu nous quittes. Que le bon Dieu t’assiste, mon cher enfant! Que le joug de la règle te soit léger! Et si l’épreuve est au-dessus de tes forces, si tu rentres jamais dans la vie séculière, n’oublie pas les amis que tu laisses ici, les deux pauvres vieux qui ne cesseront pas de penser à toi.

Gilbert s’étonnait. Il se reprochait d’avoir mal jugé l’abbé Resongle, d’avoir méconnu sa bonté. Et sans doute, cette bonté était bien quelque peu égoïste, sans doute il était intéressé, ce rêve de félicité que le brave homme s’était forgé pour ses vieux jours ; n’importe! depuis la mort de ses parents, Gilbert n’était pas gâté en fait de tendresse. Bien froids avaient été ses rapports avec ses anciens maîtres du lycée, bien sèche la paternité spirituelle des sulpiciens du grand séminaire. Oh! ceux-là, on aurait pu les tordre et les exprimer tous ensemble sans en tirer une goutte d’émotion. L’orphelin fondit en larmes…

— Bénissez-moi, Monsieur le curé, dit-il en se jetant aux pieds de l’abbé Resongle.

Le prêtre se pencha, imposa gravement ses mains sur la tête du futur trappiste. Puis, l’attirant à lui :

— Dans mes bras maintenant, mon cher fils!

Longuement ils s’étreignirent.

Une génuflexion devant le tabernacle, un regard à l’église, à l’autel où les fleurs, le joli paysage mystique imaginé, arrangé par Claire achevait de se flétrir ; Gilbert était dans la rue. Son bagage ne l’embarrassait pas. Les souvenirs, les lettres, il avait tout brûlé la veille. Ne devait-il pas dépouiller son humanité passée à la porte du couvent? La clef sous la porte, un testament de quelques lignes chez le notaire, un legs suffisant pour faire dire des messes aux anniversaires de ses parents morts, pour renouveler les fleurs et les couronnes sur leur tombe ; c’était tout ce qu’il laissait après lui. L’âme légère, de cette légèreté surnaturelle que connaissent seuls les enfants de Dieu, il descendait à la gare. La rue qu’il était obligé de suivre longeait le jardin des Mériel. Par dessus la haie de pruneliers à demi-effeuillés par l’automne, Gilbert découvrait la perspective connue des corbeilles et des massifs. Le carré sablé voué au tennis se découpait au milieu de la pelouse. Et le souvenir revenait à Gilbert de la partie interrompue et reprise, le jour de son arrivée à Bazerque. Il revoyait la figure animée de Claire, ses yeux brillants de la joie de vivre, ses gestes souples et précis dans la flanelle blanche. Et c’étaient, évoquées à la suite, les journées d’avant la procession, les propos parfumés de l’odeur amère des buis tressés en guirlande pour la gloire de la Sainte Vierge ; c’étaient les heures mauvaises du flirt avec le beau Viraben, et les bonnes heures de la conversion, de l’intimité dévote au pied de l’autel. Mais était-elle vraiment, au fond, tout au fond du cœur, la demoiselle pieuse, l’ingénue sacristine, qu’elle s’était montrée alors, ou bien était-ce un personnage qu’elle jouait pour voir, pour essayer son attrait en de nouvelles coquetteries? Et sa conversion subite à l’amour, son aveu de l’avant-veille à l’église, son désespoir d’hier sous la charmille d’Encrambade, était-ce bien sérieux? Sincère, elle l’était au moment même peut-être ; mais ensuite? Et cependant Gilbert se reprochait de n’avoir pas poussé l’épreuve, de n’avoir pas profité de cette minute d’émotion pour l’arracher aux fatalités de sa nature, pour l’emporter avec lui dans son essor vers Dieu.

Il songeait. Une charrette anglaise qui roulait à grand train à sa rencontre l’obligea à se garer brusquement. Mandé par madame Albanie, Adrien de Favaron venait à la hâte, faire sa paix avec Claire. En tenue du matin, d’une négligence calculée, gants de cheval, cravate de flanelle ajustée sur le cou sans faux-col, le feutre raide légèrement incliné sur sa tête à l’évent, il arrivait content de lui, prêt à ressaisir sa conquête. Il salua brièvement l’abbé Gilbert, uniquement attentif au tournant magistral qu’il allait prendre pour arriver au seuil des Mériel. Et l’abbé le suivait de l’œil, il imaginait les phrases d’excuses, le déjeuner de réconciliation, la partie de lawn-tennis sur la pelouse, et pour sceller l’accord, le baiser échangé, le soir dans l’obscurité de la charmille…

Comme s’il s’évadait d’une embûche, Gilbert avait hâté le pas vers la gare. Le train s’arrêtait, repartait, et, dans la fuite rapide du village, des jardins, des labours, il semblait à Gilbert que ce petit monde de Bazerque pâlissait, se rapetissait encore. Claire, madame Mériel, Adrien de Favaron, l’abbé Resongle, prenaient des figures de poupées, de pantins évoluant chacun avec son geste dans l’attitude imposée par l’habitude. Seul bientôt, le clocher restait en vue, le clocher témoin impassible de cette minuscule comédie, perdue dans l’ample comédie du monde. Mais pour Gilbert, toutes les comédies allaient finir ; il allait tomber le décor des apparences. Ce soir même, dans quelques heures, la vraie vie allait commencer, le tête à tête avec la Vérité, avec Dieu.

 
XXVII
Le moment approchait. Plus que deux stations, plus qu’une!… Le futur trappiste avait lu son bréviaire, il avait récité le chapelet ; il méditait, maintenant. Des voyageurs étaient montés, étaient descendus : petits bourgeois, dames ou demoiselles de campagne ; le compartiment s’était vidé, s’était rempli, les figures s’étaient renouvelées plusieurs fois, sans qu’il y prît garde. Des bouts de conversation lui arrivaient : propos d’affaires ; de politique, de ménage ; les intérêts, les passions faisaient autour de lui leur vain bruit de paroles… Gilbert se détournait de ces misères. Penché sur la portière, il regardait défiler les paysages. Des étendues plates se succédaient, labours ou vignobles, sur lesquels s’activaient, perdus dans l’immensité des glèbes, de chétifs tâcherons. Puis ce fut une vallée étroite où des peupliers s’alignaient au bord d’un courant d’eau, le long des prairies fleuries de colchiques. Des cultures s’étageaient au-dessus, sur la pente des collines, et entre les bouquets de bois, des clochers pointaient, égayés de tuiles roses…

Mérenvielle! Le train s’arrêtait. Gilbert descendait, s’informait de la route à suivre. Elle grimpait droit entre des bois maigres où les alisiers, des frênes commençaient à se décolorer, parmi la verdure encore intacte des chênes. Au haut de la côte, le pèlerin fit halte. Une combe solitaire se creusait sous ses pieds, et, au fond de la combe, dans un large découvert de maïs et de chaumes, s’érigeaient les bâtisses de Sainte-Marie du Désert. Récemment construit, crépi de neuf, le monastère n’a pas la majesté de ses aînés, des antiques maisons de prière, vouées par la piété des ancêtres à l’observance de Saint-Bernard. Mais à défaut de la patine des siècles, à défaut du prestige que donnent aux vieilles murailles, les souvenirs, les légendes du passé, il offrait à Gilbert le spectacle, plus émouvant encore, d’une protestation, d’un défi porté par la pérennité de la pensée chrétienne à l’invasion du monde moderne. C’était, dans le tumulte d’une société vouée à la conquête de l’argent et du plaisir, comme une enclave de sacrifice, une île de silence.

De là-haut, le voyageur pouvait suivre le plan, le développement de l’édifice, il reconnaissait l’hôtellerie en avant, avec son entrée particulière, il devinait les fenêtres du réfectoire, du dortoir, le vaisseau de la chapelle, les baies vitrées des ateliers. Plus longuement, son regard s’arrêtait sur le petit clos consacré à la sépulture des trappistes, et d’avance, il marquait sa place à côté des autres, la bonne place où bercé par les psalmodies des offices, il dormirait son dernier sommeil.

Le verger, le potager s’étendaient autour, égayaient de leur verdure rectiligne la sévérité des murailles. Tête nue, sous le soleil, quelques trappistes s’occupaient aux travaux du jardinage ; Gilbert discernait leurs mouvements, leurs attitudes ; il entendait sonner le fer de leur bêche repoussée par la glèbe caillouteuse. Bientôt je bêcherai, je sarclerai comme eux songeait-il. Et il les accompagnait en pensée, au réfectoire devant l’assiette de haricots ou de pois chiches, au dortoir, dans une de ces pauvres cellules dont il apercevait l’alignement dans l’ouverture des croisées.

Lente et grêle, tout à coup une cloche tinta. Les trappistes quittèrent leurs outils, entrèrent dans la chapelle. C’est l’heure de complies ; ils vont psalmodier leur office, se disait Gilbert. Et comme s’il obéissait à l’appel de la règle, il se mit à descendre la colline. Lentement. Il s’attardait aux rencontres de la route, aux menus incidents de cette vie extérieure, qu’il allait quitter pour la mort volontaire du couvent. Une bande de trimardeurs dévalait en même temps que lui vers la combe ; ventres creux en quête de la sportule. Des hobereaux du voisinage, piqueur en tête, traversaient la route avec leur meute, lancée à la conquête d’un lièvre. Ils excitaient les chiens avec des voix de colère, et la joie prochaine du meurtre tendait leurs muscles, luisait dans leurs yeux, ingénue et brutale. Un garçon de ferme occupé à défoncer un ratouble, avait déserté la charrue pour galantiser avec une pastoure, qui filait sa quenouille, accroupie dans l’herbe d’une friche.

Voilà donc, pensait Gilbert, l’aboutissement, après combien de siècles, de ce qu’on appelle le progrès! Des gentilhommes gavés de bonne chère poursuivent une misérable proie, comme leurs ancêtres affamés de l’âge de pierre ; un mâle rôde autour de sa femelle, couple docile à l’instinct ; de pauvres hères, éclopés de l’usine ou victimes des assommoirs, s’en vont, quêtant leur subsistance de porte en porte ; ils feront leur lit, ce soir dans l’herbe d’un fossé ou entre les murs d’une prison. Et c’est tout ce que l’homme a su faire pour l’homme! Gilbert avait mis une aumône dans la main d’un des mendiants qui l’escortaient ; ses compagnons de misère aussitôt l’assaillirent, exigeant le partage. Il y eut une bousculade, des horions, des injures. Puis ce fut le tour des chasseurs ; un coup de fusil partit à la lisière des bois, annonça la mort du lièvre ; des cuivres éclatèrent en fanfare, signalèrent ce triomphe. Et, dans la friche, en se retournant, Gilbert aperçut les deux rustres, le garçon de charrue, la gardeuse de moutons, qui s’accolaient. Beau spectacle! Le spectateur eut une grimace de dégoût. Et pourtant, la veille encore, sur le banc du jardin, à Encrambade, n’était-ce pas la même folie qui le tenait, n’était-ce pas le même geste?

Oh! le refuge ; vite! la sécurité du mur entre la femme et lui! L’épreuve finissait. Gilbert touchait au seuil du monastère. Dévotement, amoureusement, il s’agenouilla, il posa ses lèvres sur le bois de cette porte qui allait lui ouvrir le monde de la pureté, le monde de la Grâce.

Ce fut son baiser de fiançailles avec le cloître.

FIN

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