L’oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) by Andréa de Nerciat

LES MAITRES DE L’AMOUR

L’ŒUVRE
du Chevalier
Andrea de Nerciat

Deuxième Partie

FÉLICIA OU MES FREDAINES

texte intégral d’après l’exemplaire de l’édition de Londres (Liège), 1778, conservé à la Bibliothèque de Cassel

INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE
PAR

GUILLAUME APOLLINAIRE

Ouvrage orné d’une Gravure hors texte

PARIS
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
4, RUE DE FURSTENBERG, 4

MCMXXI

Il a été tiré de cet ouvrage
10 exemplaires sur Japon Impérial
1 à 10
25 exemplaires sur papier d’Arches
(11 à 35)

Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.

INTRODUCTION
Mon Introduction au premier tome de l’Œuvre du chevalier Andrea de Nerciat[1] contenait la première biographie un peu étendue du charmant écrivain dijonnais, en même temps qu’une bibliographie raisonnée de ses ouvrages. Depuis la publication de ce livre, quelques documents sont venus ajouter des faits nouveaux propres à éclairer l’existence d’un écrivain si peu connu; d’autres ont modifié mon opinion touchant certains détails d’une vie très mouvementée. Je les consigne tous ici, souhaitant qu’on me sache gré d’étudier cette figure sémillante, frivole et un peu équivoque, ce personnage singulier et délicieux qui semble danser un pas oublié, à travers les dernières années du dix-huitième siècle, à travers toute l’Europe, à travers Paris même, au moment de la Révolution et jusqu’au seuil du XIXe siècle qu’il ne devait pas connaître, ayant été lui-même le représentant le plus caractéristique de ces Français internationaux dont la grâce civilisa les deux Mondes sous les règnes du Bien-Aimé et de Louis XVI.

[1]L’Œuvre du chevalier Andrea de Nerciat contenant une œuvre entière, des documents nouveaux et des pièces inédites concernant la vie d’Andrea de Nerciat. Paris, Bibliothèque des Curieux, MCMX, 1 vol. in-8o, 7 50.

*
* *
La Note placée à la page 15 de ma première Introduction et relative à l’arrivée du chevalier André-Robert Andrea de Nerciat à Cassel, en 1780, était ainsi conçue:

«Je pense qu’Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa femme mourut probablement en couches, en 1782. Quoi qu’il en soit, le chevalier se remaria en 1788.»

Il y a un mystère que je n’ai pu pénétrer touchant le mariage de Nerciat. Peut-être s’est-il marié deux fois, il est plus probable qu’il avait enlevé sa femme. Étant sa maîtresse, elle lui donna un fils à Cassel en 1782; peut-être encore était-il en Allemagne avec une maîtresse qu’il y laissa. En tout cas, il se maria l’année suivante, 1783, à Paris, en l’église Saint-Eustache, et, pensé-je, avec celle qui avait été sa compagne en Allemagne.

*
* *
Page 29, je citais un document manuscrit conservé à la Landes Bibliothek de Cassel et qui relate la naissance et le baptême d’un fils du chevalier Andrea de Nerciat: Auguste, qui entra dans la carrière diplomatique. Je mentionnais quelques notes ajoutées par lui à un travail inséré dans le Recueil de voyages et de mémoires publié par la Société de Géographie. Il y a aussi du même Auguste Andrea de Nerciat une brochure intitulée: Examen critique du voyage de M. le Colonel Gaspard Drouville Dans les années 1812 et 1813; Par M. Le baron de NERCIAT. Le texte commence sous cet Intitulé. La brochure a seize pages, et, à la fin on trouve: Aug. Andrea, baron de Nerciat, Chevalier Baron de l’Ordre du Soleil de Perse, de deuxième classe, ancien Interprète de l’Ambassadeur Perse attaché au Ministère des Affaires étrangères, membre de la Société de Géographie et membre de la Société Asiatique; puis on lit l’indication suivante: De l’Imprimerie d’Everat, rue du Cadran, no 16.

*
* *
L’auteur de Félicia émigra, ce semble, dès le début de la Révolution. Il alla prendre du service en Prusse. C’est ainsi qu’en 1792 nous trouvons Nerciat colonel dans l’armée prussienne, et le duc de Brunswick le chargea d’une mission importante à Paris. Les historiens n’ont pas eu connaissance de cet épisode intimement lié à celui de la mort de Louis XVI; on en trouvera la trace dans une lettre du fils de Nerciat adressée à Beuchot qui avait rédigé une notice sur Nerciat pour la Biographie Michaud. Il faut ajouter toutefois que Beuchot n’a pas fait usage des renseignements contenus dans cette lettre qui se trouve actuellement à la Bib. Nat. mss. Nouv. acq. frses, 5203. En voici le texte[2]:

[2]Cette lettre me fait penser qu’en 1782 Andrea de Nerciat arriva sans doute à Cassel avec Mlle Condamin de Chaussau, la même jeune femme qu’il épousa l’année suivante à Paris. Cet épisode romanesque ne déparerait point la vie de Chevalier, et son fils, né à Cassel, parlant dans la lettre qui suit de la veuve de l’Auteur de Félicia, dit: ma mère.

Paris, ce 6 décembre 1821.

Monsieur,

J’ai rendu compte à ma mère de la note biographique que vous avez eu la bonté de me communiquer hier. Une circonstance assez importante de la vie de mon père, paraît ne pas avoir été portée à votre connaissance. En 1792, le Duc de Brunswick, Généralissime des Armées Prussiennes contre la France, reçut l’ordre de sa cour d’envoyer un Officier à Paris pour tâcher d’obtenir des garanties sur la vie de l’infortuné Louis XVI que les Anarchistes avaient incarcéré. Ce fut le Baron de Nerciat, alors Colonel, qui accepta cette honorable et déjà périlleuse mission. Il ne put arriver qu’auprès du Ministre Lebrun, qui, au bout de très peu de tems, lui donna des sauf-conduits pour retourner auprès de Son Altesse Royale, avec des promesses qui devaient avoir si peu d’effet. Si pour compenser quelques écarts d’imagination aux yeux des bons esprits, vous jugiez à propos de consigner dans la notice qui concerne mon père, cet acte de généreux dévouement; et d’ajouter—que malgré des écrits trop libres, il n’en fut pas moins le meilleur des époux et des pères, le plus solide ami, l’un des esprits les plus sémillans, et l’un des hommes les plus aimables de son tems; et qu’il fut en outre de plusieurs sociétés savantes de l’Europe, de l’Allemagne particulièrement, où plusieurs Princes protecteurs des Lettres l’honoraient de leur amitié; tout en n’ayant été que juste et véridique, vous vous serez acquis, Monsieur, les droits les plus sacrés à la reconnaissance de sa famille. Moins rempli d’estime pour vous, Monsieur, je ne vous aurais peut-être pas soumis ces observations.—Veuillez les considérer comme une humble prière que vous pouvez exaucer, l’article n’étant pas encore imprimé. Les productions qui nous affligent furent d’ailleurs les essais de sa jeunesse.—C’est avec un profond respect que j’ai l’honneur d’être Votre très humble et très obéissant serviteur.

Augte Andréa de Nerciat.

On notera l’orthographe du nom de famille Andréa, qui s’écrit indifféremment avec ou sans accent aigu sur l’e. Notons encore qu’à cette époque la veuve d’Andrea de Nerciat était veuve en secondes noces de M. de Guiraudet, Préfet de la Côte-d’Or.

*
* *
On sait que Poulet-Malassis annonça plusieurs fois la publication de la correspondance de Nerciat avec divers gens de lettres comme Beaumarchais, Restif de la Bretonne, Grimod de la Reynière, Pelleport, etc… Ces lettres appartenaient à M. Bégis, le bibliophile célèbre pour ses démêlés avec la Bibliothèque Nationale, et on ne sait ce qu’elles sont devenues. La notice suivante, due à Paul Lacroix (le bibliophile Jacob) et publiée dans le Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire du libraire Techener, 16e série (1863), page 310, concerne un petit roman dont je n’ai pu retrouver aucun exemplaire.

L’auteur semble être au courant des relations entre le marquis de Sade et Andrea de Nerciat. D’ailleurs voici cette Notice qui est curieuse:

Javotte, ou la Jolie Vielleuse parvenue, Manuscrit trouvé au bois de Boulogne, chez Lagrange, rue Geoffrois-Lasnier, no 6250, an VIII; in-12 de 140 pp., fig. gravée par Bonivet, d’après Chaillou, demi v. f., non rogné. (Élég. rel. de Hardy.)

Voici encore un de ces petits romans érotiques du Directoire, que les bibliographes n’ont pas sauvé du naufrage de tant de livres aujourd’hui disparus. Celui-ci n’est pas même mentionné dans les Bibliographies romancières de Marc et de Pigoreau. On peut donc annoncer, avant tout et à coup sûr, qu’il est fort rare, nous l’avons lu avec plaisir et nous lui délivrons volontiers une lettre de marque, pour qu’il fasse son chemin à travers l’océan des livres et qu’il s’empare, en vrai pirate, des sympathies de l’amateur qui veut être amusé et égayé, sans faire mine de se scandaliser. Nous ignorons quel est l’auteur de ces histoires gaillardes plutôt que galantes. Ce devait être un comédien, car il parle ex professo de la condition des troupes en province. Le titre de l’ouvrage se rapporte seulement à la première anecdote que raconte une belle aventurière nommée Donamour, laquelle habitait, avec son amant le chevalier de S***, un délicieux château situé sur les bords de la Seine. Ce chevalier de S*** ne serait-il pas le fameux marquis de Sade? On pourrait le croire en voyant paraître le comte de N*** (Nerciat), envoyé de Naples, parmi les héros de l’aventure. Ce comte, auteur de tant de mauvais livres, admire un tableau du célèbre B*** (Boucher), représentant Léda et le cygne, et il déclare «qu’on ne pouvait regarder sans jalousie le divin cygne qui la possédait.—Les louanges que vous donnez au pinceau, reprit le peintre, ne sont dues qu’au modèle: ce tableau est d’après une jeune fille qui vient ici tous les jours pour un écu». Cette jeune fille était une petite Savoyarde, qui se fit connaître à Paris en jouant de la vielle et en montrant sa marmotte, avant de faire fortune. Une chanson courut alors, qui se chantait avec accompagnement de guitare et dont le refrain était:

Donnez quelque chose à Javotte
Pour sa marmotte en vie!
Il y a des scènes très plaisantes dans ce roman; une d’elles est reproduite avec beaucoup d’esprit dans le dessin de Chaillou, qui avait dans ce temps-là le monopole des vignettes pour l’ornement des nouveautés qu’on vendait aux étalages des galeries du Palais-Royal, entre Justine et Le Portier des Chartreux.

P. L.

*
* *
J’ai trouvé des renseignements touchant le lieu où fut imprimée la bonne édition de Félicia (Londres, 1778), dont Nerciat donna un exemplaire à la bibliothèque de Cassel et dont il dit dans l’Extrait qui ouvre le roman de Monrose:

«La moins mauvaise édition est celle en deux volumes, chacun de deux parties et divisées en chapitres, qui est sortie en 1778 d’une presse d’Allemagne.

«On la reconnaît au titre gravé et placé dans un ovale de feuillage.»

Allemagne signifie ici Liège, qui était alors dans les Pays-Bas autrichiens, où Nerciat avait été fort bien accueilli par le prince de Ligne, et l’ouvrage fut imprimé très probablement aux dépens de l’imprimeur-libraire F.-J. Desoer, C’est sans doute dans la même officine liégeoise que furent imprimés les Contes Nouveaux (1777), la 1re édition (1792) de Monrose, la 1re édition (1798) des Aphrodites et des Contes saugrenus… (1799).

*
* *
A propos de ce dernier ouvrage, j’ai réformé les erreurs où j’étais à son endroit. Je n’ai pas vu l’édition originale de cet ouvrage. Elle est ornée de six eaux-fortes et elle est fort rare. Je donne plus loin la description de la réimpression que j’ai lue et, aucun doute, le style est de Nerciat. L’éditeur Dur..ge qui fit faire la réimpression possédait un exemplaire de l’édition originale qu’il vendit après la réimpression. Il ne faut pas confondre ces contes de Nerciat avec un ouvrage paru antérieurement: Contes saugrenus. Bussora. M. D. C. C. LXXXIX. Il y en aurait deux éditions (1787 et 1789). J’en ai vu un exemplaire de l’édition 1789 et une réimpression du XIXe siècle. Ce livre n’a rien à voir avec l’ouvrage de Nerciat, qui, au demeurant, parut plus de dix années après. Ces contes, au nombre de neuf, ont été attribués à Sylvain Maréchal, auquel le chevalier de Nerciat aurait pris un titre. Au demeurant, il n’y a peut-être là qu’une coïncidence. Nerciat pouvait ignorer qu’il y eût des Contes saugrenus antérieurs aux siens. Les Contes saugrenus de Nerciat ont été réimprimés sous l’intitulé suivant:

Andréa de Nerciat, Contes polissons (Contes saugrenus). Ouvrage orné de 6 jolies illustrations (Paris 1891), réimpression conforme comme texte et gravures à l’édition originale de 1799.

Gr. in-4o carré tiré à 300 exemplaires, 88 pages et 6 illustrations hors texte, en couleurs, d’après celles de l’édition originale, couverture rouge imprimée.

*
* *
J’ai encore trouvé des renseignements concernant L’Urne de Zoroastre ou la Clef de la science des mages, ouvrage inconnu des bibliophiles. D’après les souvenirs de la veuve de Nerciat en 1821, ce livre, qui est un petit traité de l’art cabalistique, a été imprimé à Neuwied, en 1791. Un exemplaire, envoyé par l’auteur à sa famille, fut confié par M. Ducaurroy, ami de la famille, à une personne dont la trace se perdit vers 1813, 1814 ou 1815.

*
* *
Les vers placés en tête de Félicia sont reproduits de façon erronée dans la plupart des éditions. On les donne plus loin (comme le texte entier de Félicia) d’après l’édition de 1778, la seule approuvée par l’auteur. J’ajoute qu’après la publication de Félicia, plusieurs geais essayèrent de se parer des plumes du paon, et Nerciat s’en plaint vivement par une Note à l’Avertissement de l’éditeur qui se trouve dans l’édition de 1792, bonne édition, imprimée à Liège, chez Desoer, comme celle de 1778. Voici cette note:

L’auteur: «non pas le Chevalier de Bé…ille, qui n’a pas plus fait Monrose que Félicia, dont il a trouvé bon de se vanter, mais le baron de N…, qui ne s’attribue les écrits de personne, ne signe aucun Roman, attendu que le Public n’a que faire du nom des Auteurs quand leurs productions ne sont pas essentiellement utiles.»

G. A.

Essai touchant les diverses éditions de «Félicia».
Félicia ou mes Fredaines, avec l’épigraphe: La faute en est aux Dieux qui me firent si folle. Londres, 1775.

4 vol. in-18; 12 gravures libres par Borel (non signées)[3]. D’après ce qu’en dit Nerciat dans Monrose, cette édition aurait paru en Belgique.

[3]Félicia a été traduit en anglais et publié dans le tome II de The Exquisite. A collection of tales, histories and fancy essays, London, M. Smith.—S. d. (1842–1844), 3 vol. gr. in-4o, 45 numéros avec figures. Magazine hebdomadaire dont chaque numéro se vendait d’abord 4 pences et plus tard 6 pences. Les figures sont assez libres. La plupart des ouvrages qu’on y trouve sont traduits du français.

Félicia ou mes Fredaines, etc., 1776.

4 vol. in-18; 12 gravures.

Félicia ou mes Fredaines, etc. A Londres, MDCCLXXVL.

4 tomes in-18 souvent reliés en 1 vol.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1778.

4 vol. in-18, 12 grav. Cette édition est celle que Nerciat donna à la Bibliothèque de Cassel, où il était sous-bibliothécaire. Et dans l’Extrait placé en tête de Monrose, l’auteur dit à propos de Félicia que «la moins mauvaise édition est celle en deux volumes, chacun de deux parties, et divisée en chapitres, qui est sortie en 1778 d’une presse d’Allemagne. On la reconnaît au titre gravé et placé dans un ovale de feuillage». A Liège, qui était alors dans les Pays-Bas autrichiens, et aux dépens du libraire Desoer.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1782.

4 vol. in-18; 24 fig. par Borel, d’après Eisen (non signées). Onze fig. sont libres.

Félicia ou mes Fredaines, etc., MDCCLXXXIV.

Sans lieu d’impression, Paris, Cazin, 4 vol. in-18 avec 24 fig. par Borel, d’après Eisen (non signées), onze sont libres.

Félicia ou mes Fredaines, etc., MDCCLXXXIV.

4 vol. petit in-18 avec les figures d’après Eisen. Les figures sont retournées, sauf le frontispice, et la huitième (avec le clair de lune) est couverte.

Félicia ou mes Fredaines, ornée de figures en taille-douce, etc., à Londres.—(S. d.)

4 parties reliées souvent en 4 vol. in-18. Vignette sur le titre (panier fleuri) (figures libres).

Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, 1780.

2 vol. pet. in-8o.

Félicia ou mes Fredaines, etc. Amsterdam.

4 parties en 2 tomes souvent reliés en 1 vol. in-8o, 2 ff. liminaires, 216 pp. et 2 ff. liminaires, 256 pp.

Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, MDCCLXXXV.

2 tomes en 2 vol., in-18, 2 frontispices.

Les vers

Voici mon très cher ouvrage,
Etc.,
se lisent au verso du titre du tome deuxième. Contrefaçons des éditions Cazin.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1786.

2 tomes pet. in-8o.

Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, 1792.

2 tomes pet. in-8o.

Félicia ou mes Fredaines. La faute en est aux Dieux qui me firent si folle. Tome premier. [Second. Troisième. Quatrième.] 1792.

In-8o VII, 112, 136, 151, 147 pp. Sur le tome premier, comme marque: un médaillon avec une tête dorée; sur les titres des autres tomes, une urne avec une guirlande de fleurs. Cette édition (s. l.), qui est bonne, a été faite d’après celle de 78 et sort de la même imprimerie de Liège. Au tome premier, Avertissement de l’Éditeur et une note nouvelle dont il a été parlé dans notre introduction.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1793.

2 tomes petit in-8o.

Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam aux dépens de la Société Typographique, 1794.

4 parties en 2 vol. in-18.

Félicia ou mes Fredaines, etc. Amsterdam, 1795.

2 tomes pet. in-8o.

Félicia ou mes Fredaines, avec figures. Paris, chez les marchands de nouveautés, 1795.

4 vol. pet. in-12, avec les fig. d’après Eisen.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris, an III, 1795.

4 vol. in-18, avec les fig. d’après Eisen.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris 1797.

4 vol. in-18, avec les fig. d’après Eisen.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris, 1798.

4 vol. in-18, avec les fig. d’après Eisen.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1812.

(Bruxelles), 4 vol. in-18, avec 24 fig. d’après Eisen.

Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1834.

(Bruxelles), 4 vol. in-18 de 162, 199, 198 et 179 pp.

Félicia ou mes Fredaines, par Andrea de Nerciat, Londres, 1869.

(Bruxelles), Alphonse, Lécrivain et Briard (qui imprimait), 4 tomes en 2 vol. in-12, avec 24 fig. d’après Eisen.

Félicia ou mes Fredaines, etc. (s. l.) 1869.

(Bruxelles), Vital-Puissant (?) 4 vol. in-18; 24 fig. libres d’après celles d’Eisen.

Félicia ou mes Fredaines, etc.

(Bruxelles, Kistemakers, 1890), 2 vol. in-16, 4 fig. dans le texte.

PRÉFACE DE L’AUTEUR
Voici, mon très cher ouvrage,
Tout ce qui t’arrivera:
Tu ne vaux rien, c’est dommage;
N’importe, on t’achètera.
Plus d’une femme t’aura,
Jusqu’au bout avec courage.
Lira:
La plus catin (c’est l’usage),
Au feu te condamnera;
Mais la plus sage…
Rira.
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Échantillon de la pièce.
Quoi! c’est tout de bon, me disait, il y a quelque temps, un de mes anciens favoris, vous écrivez vos aventures et vous vous proposez de les publier!—Hélas, oui, mon cher: cela m’a pris tout d’un coup comme bien d’autres vertiges, et vous savez que je ne m’amuse guère à me contrarier. Il faut tout dire, je ne me prive jamais de choses qui me font plaisir.—Vous en avez donc beaucoup à composer votre roman?—Beaucoup: je vais passer et repasser mes folies en parade, avec la satisfaction d’un nouveau colonel qui fait défiler son régiment un jour de revue; ou, si vous voulez, d’un vieil avare qui compte et pèse les espèces d’un remboursement dont il vient de donner quittance.—C’est beaucoup dire, mais, entre nous, quel est votre but en écrivant?—De m’amuser.—Et de scandaliser l’univers!—Les gens trop susceptibles n’auront qu’à ne pas me lire.—Ils y seront forcés, car votre petite vie…—Courage, monsieur, dites-moi des injures… Mais vous avez beau me blâmer, je veux griffonner, et si vous me mettez de mauvaise humeur…—Oh! oh! des menaces! Et que ferez-vous?—Un petit présent; c’est à vous que je dédierai mon livre, à vous; bien entendu qu’il y aura au frontispice, en toutes lettres, votre nom et vos qualités.—Le tout serait noir… Mais je me rétracte, belle Félicia. Oui, j’avais tort. Il est bien maladroit à moi de n’avoir pas senti d’abord toute l’utilité d’un ouvrage tel que celui dont vous vous occupez.—A la bonne heure, présentement je suis contente de vous.—Et puis-je me flatter que voudrez bien le dédier à quelque autre?…

Sa frayeur était amusante: il me vint une idée qui me fit rire de bon cœur. Le rire est contagieux pour tout le monde; les larmes le sont pour les femmes en particulier; mon marquis (c’en était un) rit donc avec moi sans savoir encore à quoi je devais mes joyeuses convulsions; il fallut ensuite le lui apprendre.—Je pensais, lui dis-je, que si j’étais dans le cas d’user de ressources, pour ne pas manquer de… vous m’entendez? il y aurait moyen de rançonner tous les hommes de ma connaissance, en les menaçant, comme vous, d’une dédicace. Pour en être à l’abri, l’un serait taxé à dix corvées, l’autre à vingt, tel à plus, tel à moins, selon mon caprice ou les facultés de chacun. Ce serait, comme tout à l’heure avec vous, à qui ne serait pas le mécène de mon ouvrage. Hein! Vous sentez où cela va? Qu’en pensez-vous? Ne ferais-je pas une belle récolte?—La spéculation est admirable. Les pauvres gens! Je vous connais, vous ne manquerez pas d’exécuter l’heureux projet dont votre imagination vient d’accoucher. Nous serons tous rançonnés.—En serez-vous fâché, marquis?—Bien au contraire, et pour vous le prouver, je vais me racheter sur-le-champ… Il le fit.—Mais, lui dis-je ensuite, ne voyez-vous pas, mon cher, que pour que mon idée bizarre pût me devenir bonne à quelque chose, il faudrait que je ne fusse plus ni jeune ni belle, car maintenant, Dieu merci, je n’en suis pas encore à prendre les gens au collet.—Il s’en faut tout.—Eh bien donc si j’étais vieille et laide, ceux à qui je serais dans le cas de dédier auraient aussi vieilli, et je n’aurais plus à tirer que sur des infirmes la plupart insolvables.—En effet, et à qui dédierez-vous donc.—A la galante jeunesse, aux amateurs des folies dont vous me connaissez l’amour; et je recevrai tous les hommages de reconnaissance qu’on voudra bien m’offrir.—De mieux en mieux. Voilà ce qui s’appelle aller au solide. Dans ce cas, je retiens un exemplaire, et vous allez trouver bon que je dépose un acompte du prix de ma souscription. Il le fit.

Combien d’auteurs envieront mon sort! on me paie d’avance, et les pauvres diables ont, les trois quarts du temps, bien de la peine à retirer quelque faible rétribution de leurs ouvrages, après y avoir mis la dernière main.

CHAPITRE II
Qui dit beaucoup en peu de mots.
Les romans ont coutume de débuter par les portraits de leurs héros. Comme, malgré la sincérité avec laquelle je me propose d’écrire, ceci ne laissera pas d’avoir l’air d’un roman, je me conforme à l’usage et vais donner aux lecteurs une idée de ma personne.

Trop modeste pour dire de moi-même un bien infini, je laisse parler à ma place ceux qui me connaissent, qui m’adorent et ne cessent de me louer. Tous s’accordent à me juger la plus belle et la plus jolie femme de mon siècle. Cependant il peut y avoir de la prévention de leur part; je consens d’égaler, mais je ne veux surpasser personne. Au reste, il est prouvé que des traits aussi réguliers que les miens et aussi gracieux en même temps, sont la chose du monde la plus rare; que j’ai seule la taille svelte d’une belle Anglaise, toutes les grâces d’une jolie Française, le maintien noble d’une princesse espagnole et les allures agaçantes d’une beauté de Florence ou de Naples. On sait que mes yeux grands et noirs ont un charme puissant qui enivre d’amour les hommes les plus froids et captive les plus volages. On connaît mes cheveux, uniques pour la longueur, la couleur et la quantité; mon teint, ma fraîcheur ne se décrivent pas. On admire mes dents, qui sont du plus bel émail, merveilleusement rangées; mais on redoute leurs morsures incurables. Les connaisseurs les plus difficiles prétendent que c’est tout au plus si la robuste Jeanne, de belliqueuse et chaste mémoire, avait la gorge aussi ferme que moi, et si la tendre Sorel l’avait aussi blanche; tout le reste à proportion tout au moins. Cependant je ne pense pas à m’enorgueillir de ces rares avantages, simples effets d’un hasard heureux. Je serai peut-être fondée à tirer plus de vanité de beaucoup d’autres perfections que je ne dois qu’à moi-même. Par exemple, je peins très bien, je joue de plusieurs instruments, je chante à ravir, je danse comme une grâce, je monte à cheval à étonner et je manque rarement une perdrix au vol. Mais est-ce encore à ces talents que je dois mon bonheur?… Il en est un dans lequel la nature perfectionnée par l’art… Chut! j’allais presque dire une sottise.

CHAPITRE III
Préliminaires indispensables.
Vénus naquit de l’écume des flots: moi, qui ressemble beaucoup à cette déesse par les charmes et les inclinations, je suis aussi née en plein océan, mais mes premiers instants ne furent point un triomphe. Ma mère accoucha de moi sur un monceau de morts et de mourants, parmi les horreurs d’un combat naval. Nous devînmes la proie d’un vainqueur qui, dès que nous eûmes pris terre en France, m’arracha du sein maternel, pour me livrer à l’infortune dans l’une de ces maisons cruellement charitables où l’on reçoit les fruits anonymes de l’amour. Il importe peu de savoir le nom du lieu qui vit élever mon enfance; je fais même grâce de douze années pires que le néant, pendant lesquelles je reçus une éducation superstitieuse, qui par bonheur n’altéra point le bon sens dont la nature m’avait fait don. Ennui perpétuel, dépendance humiliante, travail grossier, auquel ma délicatesse ne s’accoutumait point; telles étaient alors mes disgrâces. Cependant j’embellissais à vue d’œil, en dépit d’un séjour malsain et d’une très mauvaise nourriture.

Quoique naturellement inaccessible à la mélancolie, je commençais néanmoins à trouver cette existence insupportable, lorsque l’événement le plus heureux me procura tout à coup la liberté. Voici comment:

Un jeune homme aimable, issu d’honnêtes bourgeois et éperdument amoureux de la fille d’un nouvel ennobli, s’était fait aimer d’elle avec la même passion; il en résultait un enfant. Ce moyen, auquel les amants ont assez souvent recours, quand ils craignent des obstacles de la part des familles, réussit mal à ceux-ci. Ils avaient affaire à des gens bizarres, hautains, dévots, qui ne convinrent point ensemble de la nécessité de les marier. On mit la fille au couvent; le galant, au désespoir, s’enfuit, erra, se fixa enfin à Rome, où, cultivant avec succès d’heureuses dispositions, il devint en peu de temps un habile peintre. On lui avait mandé que son amie était morte en couches. En effet, elle en avait eu de très dangereuses, et les parents avaient exprès répandu le bruit de sa mort; mais elle s’était tirée d’affaire, conservant, pour toutes suites, la commode imperfection de ne pouvoir plus donner la vie.

Cependant les père et mère de la demoiselle moururent, et bientôt un grand benêt de fils, seul soutien de leur nouvelle noblesse, eut la complaisance de les suivre au monument. La recluse, qui s’était courageusement défendue d’entrer en religion, devint héritière universelle et reparut dans le monde. Le sort était las de la persécuter: il lui rendit presque en même temps son amant, qu’elle croyait perdu pour elle à jamais, ou peut-être mort. Ils se revirent avec transport et s’épousèrent. Il ne manquait plus à leur bonheur que de retrouver le tendre fruit de leur amour. Il avait été conduit dès sa naissance au même hôpital que moi; mais quand ils vinrent l’y réclamer, il ne vivait plus. Ils me virent par hasard, ma beauté les intéressa. Je leur fis pitié; ils me demandèrent pour leur tenir lieu de cet enfant, dont la stérilité assurée de la mère rendait la perte irréparable. Je ne tenais à rien, on me relâcha volontiers; je suivis les nouveaux époux, qui s’attachèrent sincèrement à moi et me devinrent aussi chers que si je leur eusse dû la vie.

CHAPITRE IV
Émigration.
Un artiste dont les talents peuvent supporter le grand jour est déplacé dans une petite ville de province. Un peintre y est l’inférieur non seulement de M. le juge, de M. l’écuyer qui vient y passer ses hivers, mais aussi du petit bourgeois qui vit de son petit revenu, de l’avocat, du notaire, du contrôleur des actes, et même du procureur. Il est rangé, en un mot, à côté du barbouilleur qui met en couleur les portes et les volets des édifices que le maître maçon du lieu fait élever sans goût et à grands frais.

Sylvino (c’est le nom que mon oncle adoptif avait pris en Italie et qu’il eut la singularité de ne point quitter, quoiqu’il fût devenu, par son mariage, seigneur d’une fort belle terre: je dis mon oncle, parce qu’étant déjà grande pour mon âge et Sylvino n’ayant que trente ans, sa femme vingt-quatre, ils trouvèrent que je les vieillissais moins nièce que fille), Sylvino, dis-je, proposa bientôt à sa moitié d’aller fixer leur résidence à Paris. Elle y consentit d’autant plus volontiers que, quoiqu’elle mît beaucoup du sien dans les sociétés, elle ne laissait pas d’essuyer de temps en temps des mortifications auxquelles elle était fort sensible. Par exemple, on se dispensait quelquefois de lui rendre ses visites; quand elle paraissait quelque part, on affectait d’éloigner les demoiselles; allait-on la voir, on n’en amenait jamais. Quelquefois on se laissait apercevoir à dessein, après avoir fait dire qu’on n’était pas au logis. Et tout cela à cause de ce maudit enfant fait avant le mariage; car, dans les petites villes de province, l’honneur est extrêmement délicat: il l’est aux dépens des connaissances, des grâces, des talents, du goût et de la politesse, qui n’y sont pas, à beaucoup près, aussi perfectionnés.

On fut prompt à tout disposer pour notre déplacement. Sylvino, quoique peu versé dans les affaires, ne laissa pas de donner aux siennes une forme passable. Nous partîmes, regrettant aussi peu nos sots concitoyens que nous pouvions nous-mêmes en être regrettés.

CHAPITRE V
Pour lequel je demande grâce aux lecteurs qu’il pourra ennuyer.
Presque toujours, un étranger qui vient de loin, tout seul, pour voir Paris et s’en faire une juste idée en quelques mois de temps, soutient, lorsqu’il s’en retourne, que cette capitale est un séjour fort ennuyeux. Je ne persuaderais pas aux gens de cette espèce que, dès mon arrivée, tout ce qui s’offrit à ma vue me plut singulièrement, que je m’habituai sans peine au mouvement, au tumulte, que les spectacles me ravirent; que les promenades publiques m’auraient paru des jardins et des palais enchantés si j’avais eu pour lors quelques notions de ces jolies extravagances. Sylvino, plein de lumières et de goût, et qui désirait que sa femme en acquît, nous faisait connaître tout ce qu’il y avait d’intéressant dans tous les genres. Il rendait nos courses aussi instructives qu’amusantes, en nous faisant toujours accompagner de différents artistes, dont il avait connu grand nombre en Italie. Nous en voyions beaucoup: eux et leurs femmes furent, pendant quelque temps, notre unique société. Je dirai, par parenthèse, pour ceux qui peuvent l’ignorer, que les vrais artistes sont, pour la plupart, sociables et bons à voir; qu’ils vivent, par exemple, incomparablement mieux entre eux que MM. les auteurs; qu’au rebours de ceux-ci, les artistes qui ennuient ne le font guère en parlant trop; qu’ils ont tous du génie, et que, passées par cette filière, leurs idées sérieuses sont toutes intéressantes, bouffonnes, pétillantes et marquées au bon coin.

N’ayant adopté dans ma solitude aucuns préjugés nuisibles au goût qui m’était naturel, je me trouvai propre à tout ce qu’on l’on exigea de moi: j’avais dès lors le bon sens de sentir l’utilité d’une bonne éducation. On me donna mes maîtres; je m’appliquai beaucoup à l’étude de l’italien, que Sylvino parlait parfaitement; au dessin, à la danse, au clavecin et surtout au chant, talent pour lequel la nature m’avait favorisée des plus brillantes dispositions. Mes progrès rapides enchantaient mes bienfaiteurs, ils ne cessaient de s’applaudir d’avoir fait un sort à l’aimable Félicia (c’est ainsi qu’il leur avait plu de me nommer; et s’il n’eût tenu qu’à moi, j’aurais conservé toute ma vie un nom dont tout semblait concourir à justifier l’heureuse étymologie).

CHAPITRE VI
Vérité.—Conduite à la mode.—Travers du vieux temps.
Charmant amour! en dépit des romans, tu n’es pas fait pour rendre continuellement heureux par le même objet. Enfant, tu ne peux jamais devenir homme; ton destin est de mourir et de renaître. Depuis une infinité de siècles, l’expérience prouve que tes feux s’éteignent aussi facilement qu’ils s’allument et que si tu étends la durée de ton règne sur certains cœurs, qui paraissent ne point changer, ce n’est qu’à la faveur de l’entêtement, de l’indifférence, souvent de l’ennui, du dégoût qui te succèdent et à qui tu permets d’usurper ton nom.

C’est de quoi la sensible Sylvina ne s’était pas encore doutée, lorsqu’elle avait formé les nœuds du mariage. On ne doit pas s’en étonner. Au couvent on peut croire à l’éternelle durée d’une passion. Là cette chimère vaut encore mieux que rien. Mais, dans le monde, au sein des plaisirs, environnée de distractions, agacée par des hommes aimables, Sylvina ne tarda pas à reconnaître qu’il faut quelquefois des efforts violents pour demeurer fidèle à l’objet qu’on croit adorer. Son mari, plus au fait de l’humaine faiblesse, n’avait garde de se raidir contre son penchant à l’inconstance. Époux de sa bien-aimée, il put l’adorer quelque temps sans partage; mais il lui avait fait précédemment nombre d’infidélités, et le goût de la variété, seulement assoupi dans son cœur, ne tarda pas à s’y réveiller. Des amies charmantes, peu capables de rigueur (à Paris elles ne sont plus de mode), des modèles attrayants, dont la profession de Sylvino comportait qu’il vît et méditât les beautés, alarmèrent bientôt la jalouse tendresse de sa petite femme. Plus d’une fois il vit trop clairement qu’on lui faisait ce que les gens à préjugés ont la sottise de nommer des affronts. Il semblait, au peu de soin que Sylvino prenait de cacher ses épisodes, qu’il prît à tâche d’engager son épouse à s’en permettre. Mais il fallut bien du temps à celle-ci pour se résoudre à profiter de cette espèce de conseil; en voici la raison: comme il faut toujours aux âmes sensibles quelque chose qui les occupe, Sylvina, dans son couvent, faute de mieux, était devenue dévote; et, rendue au monde malgré l’inclination la plus décidée pour les plaisirs de toute espèce, elle s’occupait encore plus de son salut; en un mot, elle avait pris un directeur. Ces sortes de gens excellent à s’emparer des jolies femmes qui font la sottise de leur accorder un certain degré de confiance. Celui de Sylvina était consommé dans l’art de tyranniser au nom de Dieu et de confisquer tôt ou tard les pénitentes à son profit. Il éloignait celle-ci de tout objet mondain, afin de l’occuper seul et de profiter du moment heureux où le tempérament devait enfin se révolter et jeter dans les bras d’un corrupteur spirituel celle qui aurait suffisamment détesté tout le reste des hommes. Le drôle voyait bien. Une femme jolie, fraîche, tendre, mécontente d’un mari volage, peu connue, et qui ne faisait point d’enfants; Sylvina, enfin, au point où le sournois se proposait de l’amener, le friand morceau pour un saint homme!

—Prenez bien garde à vous, ma fille, lui répétait-il sans cesse. Le monde est rempli d’écueils; Paris surtout, Paris est la capitale de l’enfer. Une âme pieuse est, à chaque pas, exposée aux embûches du démon. Elles y sont cachées sous mille fleurs. Méfiez-vous de ces amours perfides… Offrez au Tout-Puissant les infidélités de votre coupable époux… Que vous êtes belle! qu’il est impardonnable de ne pas sentir tout ce que vaut le bien dont il est possesseur! Mais a-t-il du moins de la religion?—Non, par malheur, répondit Sylvina, c’est à Rome même que l’aveugle s’est accoutumé à la braver. Il méprise toutes pratiques pieuses, quiconque y est adonné.—L’impie! l’athée! répliquait le cafard, gardez-vous, sous peine de damnation, de vous livrer à ses caresses; imaginez des prétextes pour refuser de communiquer avec ce réprouvé.—Hélas! il est cependant bien dur pour moi… Je l’aime.—Et votre âme, malheureuse!

CHAPITRE VII
Où l’on fait connaissance avec le directeur et un ami de Sylvina
A Paris, une fille de treize à quatorze ans reçoit déjà quelques marques d’attention quand elle est jolie. A cet âge, si j’avais eu la clef des propos flatteurs qu’on commençait à me tenir, j’y aurais aisément reconnu l’hommage du désir. Mais, autant j’avais d’intelligence pour ce qu’il me fallait apprendre, autant j’étais bornée relativement à la galanterie. Me disait-on que l’on m’aimait, je répondais bonnement que j’aimais aussi; mais sans me douter des plus intéressantes acceptions d’aimer, ce mot si commun! Bref, je ne savais rien, rien du tout; et sans des hasards heureux qui m’éclairèrent tout à coup, j’aurais peut-être croupi longtemps dans ma déplorable ignorance.

Au bout d’un an, Sylvino fut obligé de retourner en province pour quelques affaires d’intérêt. Nous ne fûmes pas plus tôt seules que sa femme se mit à vivre tout à fait différemment de ce qu’elle avait coutume. Plus de spectacles, plus de promenades, plus de parure. Elle arbora les grands bonnets, les fichus épais, les robes sérieuses; elle s’éloigna peu à peu de toutes les sociétés. Nous ne bougeâmes plus des églises: comme je m’y ennuyais! M. Béatin, prêtre-docteur et confesseur de ma tante, vint d’abord de temps en temps à la maison…; puis il vint un peu plus souvent…, puis tous les jours…, puis il obtint qu’on renvoyât tout le monde quand il était là. J’étais aussi de trop; je me retirais dans une pièce voisine. Curieuse un jour de savoir à quoi pouvaient s’occuper, avec tant de mystère, ma tante et le modeste Béatin, je vins heureusement à détourner un petit morceau de fer qui bouchait de mon côté le trou de la serrure, et je fus transportée de voir mes gens aussi distinctement que si j’eusse été dans la même chambre… Mais quelle fut ma surprise! Le vénérable docteur, aux genoux de sa pénitente, avait le teint animé, l’œil étincelant… en tout, une physionomie absolument différente de celle que je lui avais connue jusqu’alors. Je crus rêver quand je le vis baiser avec passion une main qu’on lui abandonnait à peu près volontiers. Il demandait très instamment… je ne savais pas quoi; mais sa harangue, qui paraissait fort vive, était accompagnée de gestes encore plus pressants; il glissait une main hardie sous le fichu…, l’autre encore plus insolente se fourra brusquement… plus bas.

—Monstre! s’écria tout à coup un homme qui sortit de l’alcôve, furieux et tirant l’épée; c’est pousser trop loin l’infamie et abuser trop indignement de sa crédulité. Tu vas périr, scélérat!

Un éclair de rage partit des yeux du Tartufe, mais il ne laissa pas de se contraindre! la belle pénitente avait déjà perdu l’usage de ses sens. Le terrible trouble-fête était un nommé Lambert, sculpteur, intime de Sylvino, courtisan assidu de ma tante, et l’un de ceux à qui Béatin faisait défendre la porte le plus sévèrement. Lambert, ce jour-là, s’était introduit, je ne sais comment, dans la maison; cependant l’évanouissement de Sylvina sauva le docteur; un homme délicat est plus pressé de secourir sa maîtresse que de tuer un rival. Mais Lambert, en donnant des soins à son amie, ne laissait pas d’enjoindre au traître, en termes fort cavaliers, de se retirer au plus vite. Celui-ci voulait disputer la place: alors deux larges soufflets détachés avec vigueur sur ses joues potelées lui firent sentir la nécessité de ne point opposer ses faibles raisons à qui en avait d’aussi convaincantes.

Pendant qu’il cherchait sa calotte et rattachait son manteau, je le devançai dans l’escalier, pour jouir à mon aise de sa confusion; mais inutilement, le drôle avait déjà repris son masque; il me salua bénignement et avec l’apparence d’autant de sang-froid que s’il ne lui fût rien arrivé.

De retour à mon cher trou, je vis qu’on disputait vivement. Sylvina pleurait, disait des injures; Lambert, à ses pieds, parlait avec émotion et tâchait de fléchir ce ressentiment injuste. L’entretien fut long et finit par un faible raccommodement. Lambert obtint à son tour de baiser une main; après beaucoup de sollicitations, on voulut bien encore lui présenter les deux joues. On était ensemble couci-couci quand on se sépara.

CHAPITRE VIII
Qui tient un peu du précédent, mais qu’on fera bien de lire.
Il faut si peu de chose pour bouleverser une jeune tête que je ne pus fermer l’œil de toute la nuit. Il me semblait bien que les entreprises du téméraire Béatin devaient aboutir à quelque chose; mais je me tourmentai vainement pour deviner à quoi. J’avais eu beaucoup de plaisir à le voir souffleter; cependant il me fâchait qu’il l’eût été si tôt. La porte allait probablement lui être interdite à son tour; et j’étais désolée de ne pouvoir plus compter sur de nouvelles occasions de le voir aux prises avec ma tante.

Pourtant, à force de donner la torture à mon esprit, j’avisai quelque chose qui me parut un moyen infaillible d’apprendre ce que je brûlais de savoir. Mon maître de danse, un jeune homme bien fait, joli, d’une douceur charmante, et qui me traitait avec un tendre respect, Belval, avait toute ma confiance. Je le crus digne de recevoir mes épanchements et ne doutai pas qu’il ne m’expliquât d’une manière satisfaisante quels pouvaient avoir été les desseins du docteur. Le pis-aller était de rire ensemble des soufflets, et cela valait toujours bien la peine de jaser.

Tout concourut à favoriser mon petit projet de bavardage; Sylvina, témoin ce jour-là de toutes mes leçons, ne le fut précisément point de celle de Belval. Elle avait à écrire, à Béatin peut-être. D’ailleurs Belval, coquet personnage, faisait une espèce de cour, qu’on tolérait, malgré la dévotion; il pouvait en conséquence n’être pas suspect. Quoi qu’il en soit, Sylvina nous laissa seuls.

Aussitôt qu’à travers la serrure je la vis la plume à la main, j’entrai en matière, non sans beaucoup rire d’avance de certaines particularités qui se retraçaient vivement à mon imagination. Cependant Belval, à qui je croyais faire partager ma joie, ne riait point! Je voyais au contraire sa physionomie se rembrunir un peu; cela me fâcha.—Quoi donc, monsieur Belval, lui dis-je, cette aventure ne vous paraît pas tout à fait plaisante?—Je vous demande pardon, mademoiselle… Elle est des plus singulières.—Savez-vous qu’il était à peindre aux genoux de ma tante?—Oh! je le crois: ces animaux-là… sont très gauches… oui! cela devait être fort risible.—Mais vous ne riez cependant pas de bien bon cœur?—C’est que je pensais… continuez… cela devait faire un bel effet.—Rien de plus original.—Il était, dites-vous, à genoux? Comme me voilà?—Précisément.—Mme votre tante assise?—Voilà comme elle était (et je m’assis).—Bon, et vous dites qu’il avait une main… là? sur sa gorge, le fripon.—Oui. Mais monsieur Belval, cette imitation n’est peut-être pas nécessaire.—Bon! vous n’y pensez pas, rien de plus innocent; et l’autre main du docteur… ici?—Ah! Belval, qu’osez-vous?

C’est qu’en effet la main du petit danseur avait, comme un éclair, pris la même route que celle du docteur avec Sylvina. Je ne m’étais pas attendue à cette licence; il parcourait sans obstacle ce dont jamais encore main d’homme n’avait approché… Je me préparais à quereller; mais la bouche de l’adroit libertin mura brusquement la mienne… une langue! un doigt!… L’ivresse d’une sensation inconnue s’empara de tous mes sens… Dieu! quel instant! et de quel autre il allait être suivi, si la sonnette de ma tante!… Belval, à l’instant debout et rajusté, fut obligé de me pousser plusieurs fois pour me rappeler à moi-même. Je commençai un menuet; mais mes jambes tremblaient sous le poids de mon corps abandonné de ses esprits; un rouge foncé colorait mon visage. Sylvina, qui survint aussitôt, n’aida pas à me calmer; la contenance du maître n’était pas non plus fort assurée… Ma tante envoya le lendemain chez lui retirer mes billets et le prier de ne plus venir. Nous avions été soupçonnés; cependant, prudente et n’ayant que des semi-preuves évidentes, ou plus occupée de ses propres affaires que des miennes, Sylvina ne me fit ni reproches ni questions. Elle me donna, quelques jours après, un nouveau maître à danser, mais si laid, si laid, qu’il était pour le coup sans conséquence.

CHAPITRE IX
Peu intéressant, mais qui n’est pas inutile.
Lambert, depuis son expédition, avait ses entrées et Sylvina le voyait tous les jours, mais ce n’était pas, à beaucoup près, avec cette satisfaction que lui causaient les visites du docteur. Cependant ces deux hommes n’étaient pas à comparer. Béatin avait la physionomie d’un prêtre, le maintien, les mouvements embarrassés d’un pédant, vermeil à la vérité, et qui pouvait valoir quelque chose; mais Lambert était vraiment beau: sa taille, sa jambe, ses traits étaient au mieux, il souriait agréablement, ses yeux pétillaient d’une vivacité tendre; en un mot, la femme de Sylvino, l’un des plus beaux cavaliers de Paris, était impardonnable de lui faire infidélité pour un Béatin; mais bien traiter Lambert, c’était toute autre chose. Il devait prétendre à triompher des bégueules les plus austères et les plus froides. Pouvait-il manquer d’intéresser enfin l’inflammable Sylvina?

On ne me renvoyait pas encore pour lui; mais je m’esquivais à dessein. Plusieurs fois ma tante m’avait rappelée; cependant elle se fit à mes absences. Je la voyais s’humaniser par degrés avec Lambert, plus délicat, mais non moins empressé que le directeur. De jour en jour les situations devenaient plus instructives, et j’aurais fait en peu de temps un cours complet sans la fantaisie qu’eut tout à coup Sylvina d’abandonner son théâtre ordinaire pour aller représenter dans un petit cabinet, dont son ami venait de lui faire une espèce de boudoir. Ce déplacement me fit perdre ce qui manquait à mon instruction. J’essayai vainement de voir mes gens dans leur nouveau réduit: j’en fus inconsolable.

Cependant, depuis qu’au lieu de porte-soutane, nous avions sans cesse avec nous l’amusant Lambert, ma tante n’était plus la même. Elle se coiffait, se parait; sa physionomie n’était plus sombre, elle avait recouvré son enjouement. Nous n’entendions plus autant de messes; bientôt nous nous en passâmes tout à fait. Nous recherchâmes les connaissances négligées; il en coûta bien des mensonges. Il fallut supposer des indispositions continuelles: demandez à ma nièce; et je protestai avec beaucoup d’effronterie que ma tante avait été très malade. On le croyait ou non. Mais maintenant, on reçoit les justifications, pour peu qu’elles vaillent, avec beaucoup d’indulgence. Il n’est plus d’usage qu’on se brouille avec les gens parce qu’il leur a plu de vivre quelque temps séparés de la société.

Sylvino revint: tout alla le mieux du monde. Lambert fut l’ami de la maison. Ma tante n’avait jamais été d’aussi belle humeur ni d’un commerce aussi facile.

Cocuage! bon, mais malheureux Monarque! tes États sont immenses, tes sujets innombrables; tu rends heureux par mille moyens différents tous ceux qui consentent à le devenir par toi; cependant, la plupart sont des ingrats qui te maudissent, au lieu de te bénir! quel aveuglement! Sylvino te rendait plus de justice! Depuis son retour, sa femme se comportait si bien à son égard qu’il ne doutait plus du bonheur d’être enfin au nombre de tes vassaux. Il n’avait garde d’en prendre de l’humeur. Béatin, qui n’oubliait pas ses soufflets, fit bientôt naître une occasion délicate… mais ce fut alors que l’admirable époux signala son esprit… sa générosité… O Sylvino! que vous étiez un galant homme! que vous vous conduisiez bien! Que ne puis-je, en traçant votre éloge, inspirer à tous les cocus présents et à venir le bon sens de vous imiter.

CHAPITRE X
Plus vrai que vraisemblable.
Nous donnions à dîner à deux artistes nouvellement arrivés d’Italie et à l’ami Lambert. On était de la plus grande gaîté. Ma tante et moi, devant qui l’on oubliait un peu de se gêner, riions aux larmes de milles saillies très vives qui échappaient à ces messieurs. Nous fûmes interrompues par l’arrivée d’une lettre qu’apportait un commissionnaire: elle était pour mon oncle.

«Mes amis, dit-il après avoir secoué deux ou trois fois la tête en lisant, c’est une lettre anonyme, et c’est vous qu’elle regarde, madame, voyez.» Son ton n’avait rien d’effrayant; cependant certaine mine, en remettant le papier, était de mauvais augure. Sylvina tremblait d’avance… elle ne put lire jusqu’au bout. Le fatal écrit tomba de ses mains; une pâleur soudaine ternit son visage; elle se trouva mal; on s’empressa de la secourir.—Cela ne sera rien, disait mon oncle, la délaçant et livrant, tout mari qu’il était, deux globes divins aux yeux connaisseurs de ses confrères. L’un donnait un flacon, l’autre frappait dans les mains; Lambert seul, par l’excès de l’intérêt qu’il prenait à cet accident, demeurait inutile, et Sylvino l’en plaisantait avec malignité. Cependant les beaux yeux de Sylvina se rouvrirent. Un baiser et quelques mots fort tendres de la part de son époux achevèrent de la rassurer. On se remit à table. La malade se rétablit en avalant quelques rasades de Champagne; après quoi Sylvino, pour la tranquilliser et mettre ses amis au fait, prit la parole et dit: «Tout ceci, messieurs, doit vous paraître fort extraordinaire; il n’y a, de vous trois, que l’ami Lambert qui puisse se douter à peu près de ce dont il s’agit; voici le fait: ma femme est charmante, vous la voyez; on l’aime, je n’en suis pas étonné, puisque moi, son mari, j’en suis encore amoureux. Il faut que pendant mon absence elle ait mécontenté quelque adorateur; il cherche maintenant à se venger en m’écrivant des choses… assez graves pour mettre martel en tête à certains époux. Mais des gens ainsi susceptibles sont des hétéroclites honnis, et je suis bien éloigné d’avoir leurs petitesses. On me mande donc que certain ami très amoureux a beaucoup fréquenté ma femme; que, pour répondre plus librement à cette passion, elle s’est séparée de toute société, privée de tout plaisir; qu’il n’y a nul doute, en un mot, que le traître (c’est ainsi qu’on le désigne) n’ait poussé les choses au dernier période. On crie au scandale: on me conseille de punir ma femme… on… mais, dites-moi, messieurs, quel cas pensez-vous que je doive faire de ces avis importants?…»—Je pense, dit l’un des étrangers, que madame est incapable d’avoir donné matière à d’indignes soupçons…—Cela est honnête, interrompit Sylvino.—Et vous? en s’adressant au second.—Je pense de même que monsieur.—Et l’ami Lambert?—Tiens, mon cher Sylvino, je t’entends à merveille: mais veux-tu que je te parle avec ma franchise ordinaire? C’est moi, sans doute, que regarde l’accusation de ton impertinent anonyme? Je ne disconviens pas d’avoir beaucoup vu ta femme pendant que tu étais là-bas; mais c’était d’abord par ton ordre. Or penses-tu que j’eusse voulu la suborner?—Il ne s’agit pas de cela, mon ami. Chacun dans ce monde se conduit comme il peut; tu auras fait ce qu’il t’aura plu: ma femme de même, c’est de quoi je me soucie peu et ne m’en informe point. Achève ce que tu voulais nous dire. Achève.—Eh bien, je veux dire, mon cher, que si, succombant au danger de voir tous les jours une femme charmante, j’avais pu servir au fond du cœur quelque chose de plus que ce qu’un mari peut approuver, du moins, étant ton ami au point où je le suis, j’aurais eu l’attention de ne te donner aucun sujet de plainte. Celui qui t’écrit exagère; ses soupçons n’ont pour fondement que sa basse jalousie: ta femme t’aime de tout son cœur; je te suis entièrement attaché, et si je puis te conseiller dans une affaire qu’on veut me rendre personnelle, je serais d’avis que ta vengeance tombe uniquement sur celui qui a pu te manquer en te parlant de déshonneur; qui a pu méditer le projet exécrable de troubler un ménage heureux et de brouiller de parfaits amis.—Touche là, mon cher Lambert, tu viens de parler comme un sage, et tu m’as deviné. Ah! si nous avons jamais le bonheur de de vous happer, Monsieur le scandalisé, nous vous apprendrons à ne pas espérer qu’un honnête homme prenne des partis violents d’après une délation anonyme. Mais ma femme va, sans doute, nous faire connaître l’imposteur.—Son écriture le trahit, dit Sylvina. Il ne se doutait pas, certainement, que je dusse voir cette lettre.—Dis-nous donc sans hésiter qui il est? où le trouver? Il faut qu’il soit châtié, que tu sois vengée! Tu connais heureusement l’écriture?—J’avoue que j’avais eu l’imprudence de recevoir quelques lettres de ce maudit homme, bien peu fait pourtant pour en écrire de l’espèce de celles qu’il m’adressait, et…—Un homme bien peu fait, interrompit Lambert. J’y suis peut-être! Ne serait-ce pas pas par hasard le vénérable docteur Béatin?—Lui-même.—M. Béatin, ton directeur? s’écrièrent tour à tour Lambert et Sylvino. Ah! parbleu! vous me le paierez, disait celui-ci. Il a déjà tant soit peu l’honneur de me connaître, disait l’autre. Puis il raconta comment il avait surpris un jour le drôle usant de violence, et comment, à la prière de Sylvina, il l’avait mis à la porte avec deux soufflets. (C’était ainsi qu’il convenait d’exposer le fait.) Le mari loua fort cette conduite: vous verrez, dit-il, que c’est pour se venger de cette disgrâce que le cagot essaie aujourd’hui de vous calomnier!—C’est cela, mon cher.—Ah! le coquin! le malheureux!—Voilà bien les prêtres! Chacun disait son mot. Ensuite il fut décidé d’une voix unanime que le scélérat devait être puni de sa double trahison, sévèrement et sans délai.

CHAPITRE XI
Conjuration.
Il me vient une bonne idée, dit Sylvino. Je tiens le Béatin, sur ma parole; écoutez, mes amis. Si ma femme lui écrivait que je suis furieux, que je viens de la traiter en époux sûr de son déshonneur; qu’elle ne peut soupçonner de l’avoir compromise ce brutal de Lambert, ce garnement sans respect pour les ministres de la sainte religion; que quoique lui, directeur, se soit montré par trop fragile; qu’il soit la cause directe de tout ce qui vient de se passer et qu’à cet égard elle ait lieu de lui vouloir du mal, elle ne l’a cependant point oublié; qu’elle ne peut plus vivre sans le voir, qu’elle craint de nouveaux tours de la part du donneur de soufflets; que dans l’embarras extrême où elle se trouve, elle n’a que le prudent et consolant Béatin pour ressource; qu’elle le prie donc de se trouver… quelque part, bien secrètement, pour conférer ensemble et déterminer le parti qu’il convient de prendre dans des conjonctures aussi fâcheuses. Si ma femme, dis-je, écrivait toutes ces choses au docteur, je pense qu’il donnerait, tête baissée, dans le panneau. Il serait enchanté de voir que sa pénitente aurait pris le change, et qu’offrant d’elle-même un rendez-vous, elle ne pourrait s’en tirer sans payer de ses faveurs ces conseils dont elle paraîtrait avoir un besoin si pressant.—L’idée fut généralement applaudie.—Il faut, ma chère, ajouta Sylvino, que tu nous secondes bien dans tout ceci; tu es la plus intéressée à te venger de l’odieux Béatin. Quand nous le tiendrons… nous faisons notre affaire du reste.—Je vous le livre, répondit-elle; périssent à jamais tous ces exécrables cafards; me voilà corrigée pour la vie de leur accorder la moindre confiance. Que j’étais malheureuse! mais c’est bien ma faute. Qu’avais-je besoin, ici, de me donner un tyran qui désapprouve jusqu’aux plus innocents plaisirs! Et quel monstre avais-je précisément choisi!—N’y pense plus, dit en l’embrassant le sensible Sylvino; que ceci te rende plus sage à l’avenir.

Le projet d’écrire à Béatin fut exécuté sur-le-champ. Le ressentiment de Sylvina était fondé: le désir de se venger qui inspire toujours si bien les femmes, lui dicta des expressions si naturelles, si séduisantes, que le plus rusé porte-calotte n’eût pu soupçonner qu’elles cachaient un piège. Béatin se prit comme un sot à celui-ci.

On le priait de se trouver au pont-tournant, pour être conduit de là, par ma tante elle-même, à Chaillot, où nous avions une petite maison; il accepta… Sa réponse était si passionnée qu’on le voyait assuré d’avance que Sylvina allait enfin le rendre heureux.

Elle fut exacte et trouva l’heureux Béatin à l’endroit indiqué. Il était en habit de campagne; frais rasé, un peu mieux coiffé que de coutume; car il n’était pas de ces ecclésiastiques élégants qui souvent plus recherchés dans leur ajustement que les gens du monde n’en diffèrent que par des cheveux ronds et une tonsure. Béatin, je l’ai déjà dit, était un prêtre: c’est assez le définir.

Bref, le voilà dans un fiacre à côté de ma tante qui feint les plus vifs empressements et conte que, son mari venant de partir pour quelques jours, ils pourront passer jusqu’au lendemain à Chaillot, s’il n’y a rien de mieux à faire. C’est alors que les transports du satyre n’ont plus de bornes. Ses yeux étincellent du feu de la concupiscence; il est au troisième ciel, il jouit déjà de l’avant-goût des plus parfaites béatitudes. Ils arrivent enfin au village. La voiture est renvoyée et le fortuné directeur introduit bien mystérieusement dans notre maison.

Mais comment le pénétrant directeur ignora-t-il cette retraite pendant qu’il était si fort en faveur? Comment! elle était, avant le départ de Sylvino, le théâtre de ses escapades secrètes; et sa femme ne fut mise dans la confidence qu’à l’occasion de la conjuration projetée contre Béatin. Si vous vous étiez douté d’un asile aussi propice, docteur, vous auriez bien sollicité votre pénitente de vous le faire voir, et sans doute vous vous seriez bien trouvé du voyage? Comme tout change! Vous le faites aujourd’hui sous de sinistres auspices. Vous courez à votre châtiment… Mais je ne vous plains pas, vous l’avez bien mérité.

CHAPITRE XII
Suite du précédent.—Disgrâce de Béatin.
Pendant que d’un côté la convoitise et la haine faisaient chacune un calcul, de l’autre, le mépris et la malignité, d’accord, préparaient leurs batteries pour accabler le vieux Béatin. Sylvino, Lambert, les deux étrangers et moi, qui voulus absolument être des leurs, suivîmes de près à Chaillot les acteurs principaux et entrâmes par une porte de derrière. Ils étaient au rez-de-chaussée; nous nous établîmes sans bruit au premier.

Ma tante, sous prétexte de faire partout une visite exacte et de se procurer de quoi faire un léger repas, vint auprès de nous et l’on se concerta. Il fut décidé que Sylvina balotterait Béatin pendant quelque temps, ferait semblant d’écouter ses conseils, feindrait pourtant des scrupules et se montrerait enfin disposée à lui tout accorder. Elle devait surtout l’engager à se coucher sans souper, les provisions que l’on croyait trouver à la maison se trouvant consommées, et la prudence exigeant qu’on ne sortît ni n’envoyât, de peur que la partie ne vînt à être découverte. Tout cela fut exécuté par Sylvina avec beaucoup d’adresse et de perfidie. Le docteur, alors dominé par un seul appétit, consentit d’assez bonne grâce à jeûner. O pouvoir du désir! Triompher de la gourmandise du docteur! Amour! ce n’est pas assurément le plus petit de tes miracles.

Béatin se crut enfin au comble de la félicité quand il reçut la ravissante permission de partager un lit avec Sylvina. Elle se réservait pourtant, par ménagement pour sa pudeur expirante, de ne point avoir de lumière dans l’endroit où se consommerait l’ouvrage de leur bonheur: l’adultère, disait-elle, est plus hardi dans les ténèbres; trop de honte nuirait à ses plaisirs, et surtout il n’est pas hors de propos de se ménager pour une féconde jouissance quelque surcroît de volupté.—L’amoureux Béatin se rendit et, plein de confiance, suivit à tâtons Sylvina dans une chambre haute.

Il est enfin dans ce lit fortuné… Il brûle, il est consumé… Sa pénitente combat encore, elle hésite de venir dans ses bras… Mais quel revers!… Dieu!… Où se cachera le couple Béatin? Cinq personnes paraissent tout à coup! Une lanterne sourde fournit en un moment de la lumière à plusieurs flambeaux! Le curieux Sylvino, le redoutable Lambert font briller leurs épées; la maison retentit de leurs imprécations!

—Je vous y prends donc, infâme adultère, criait le mari! mettant la pointe de son fer près du sein de sa femme.—Venge-toi, criait à son tour l’ami Lambert, je vais en même temps te délivrer du scélérat qui te déshonore et me calomnie. Où est-il? comble de l’horreur! au lit! dans ton propre lit!—Arrête, mon ami, interrompt Sylvino, laissant échapper sa femme qui commençait à perdre le sérieux nécessaire à son rôle; arrête, je ne puis te céder le plaisir de verser le sang du perfide…

Il faudrait avoir été témoin de la scène que j’essaie de décrire pour pouvoir s’en faire une idée à peu près juste. Je manque d’expression pour peindre l’effroi de Béatin et la révolution prodigieuse que souffrirent à la fois son corps et son esprit. Historienne fidèle, je ne puis me dispenser d’avouer, dussé-je causer quelque dégoût, que le malheureux docteur souilla très physiquement la couche de Sylvino. Cependant, on était convenu que les étrangers demanderaient grâce et désarmeraient les amis irrités. Mais ils ouvrirent en même temps un avis fait pour rassurer le coupable sur sa vie; c’était de le mettre hors d’état de jamais faire de cocus. L’un d’eux, soi-disant chirurgien, prétendait pouvoir faire lestement l’opération, et même sur l’heure, ayant, par bonheur, sur lui les instruments nécessaires. A cette condition, Lambert et Sylvino, consentant à ne plus tuer, arrachèrent du lit le sujet plus mort que vif et le portèrent dans une autre pièce, sous prétexte de l’opérer. C’est là qu’il reçut l’outrage le plus pénible, trouvant la perfide Sylvina qui riait aux larmes. Cependant, elle voulut bien intercéder en sa faveur et, à sa prière, à laquelle la mienne se joignit, comme nous en étions d’accord, la peine fut encore commuée: on arrêta que le Béatin serait tenu quitte de tout moyennant une copieuse flagellation: cette sentence était pour le coup en dernier ressort. En conséquence, le suborneur de pénitentes, l’écrivain anonyme, fut lié par les pieds, les poings et les reins contre une colonne du salon, nu et livrant à notre vengeance une vaste paire de fesses. Nous traitâmes mal cet embonpoint béni. On avait apporté bonne provision de verges; elles furent usées jusqu’au dernier brin sur le râble du pécheur qui, menacé du prétendu chirurgien, subit son exécution sans oser jeter un cri; eh! qui ne se laisserait pas martyriser le reste du corps, pour sauver une partie qui fait plus des trois quarts du bonheur de la vie?

M. le docteur dûment fustigé, tout le monde parut apaisé. Ses vêtements lui furent rendus, sans oublier la chemise très maculée et qu’il fallut rendosser. Puis, on le reconduisit jusqu’à la rue, chacun tenant un flambeau et lui témoignant les plus respectueux égards.

CHAPITRE XIII
Qui annonce quelque chose.
On voit assez que les gens avec qui je vivais n’étaient pas fort sévères à mon égard et que je ne les gênais plus; ils me traitaient déjà comme une personne formée. Je surpassais, en effet, les espérances qu’ils pouvaient avoir conçues en m’adoptant; j’étais à but avec Sylvina, et son mari n’avait point le ton grave d’un oncle ou d’un père, dont il me tenait lieu. J’étais de tous les plaisirs. Je voyais bien des choses; je suppléais au reste, et l’accommodais aux bornes étroites de mon imparfaite théorie. Les amis, et Lambert en chef, ne bougeaient de la maison. Sylvina faisait par-ci par-là des heureux; aussi, était-elle d’une attention envers son mari!… d’une prévenance, d’une aménité pour les maîtresses et les modèles!… On ne peut le répéter assez: heureux les cocus.

Sylvino, que la fortune de sa femme mettait à même de ne travailler que pour la réputation, faisait peu de tableaux, mais ils étaient tous excellents; son genre était l’histoire, et rarement il peignait le portrait. Bien né d’ailleurs, ayant un esprit fécond et cultivé et beaucoup d’usage du monde, il était non seulement chéri des femmes, mais encore recherché des hommes. Il comptait même au rang de ses amis particuliers plusieurs grands, de ceux qui sont nés pour aimer et être aimés; car tous n’ont pas le malheur d’ignorer l’amitié, de n’inspirer que du respect et de la crainte. Sylvina, quoique un peu bornée et médiocrement instruite, ne laissait pas d’ajouter à l’agrément de la maison. Elle était gaie, toujours égale. Elle avait une de ces physionomies singulières qui plaisent, pour ainsi dire, malgré qu’on en ait, qui importunent, qui allument à tous moments des passions nouvelles, et, bien plus, ressuscitent celles que la jouissance peut avoir éteintes. Son mari lui-même avait quelquefois pour elle des retours étonnants. Alors, elle se réservait entièrement pour lui; c’étaient là des procédés! Mais ses bouffées d’amour s’évanouissaient bien vite, et chacun de son côté se désennuyait de la monotonie de ces retraites conjugales par de piquantes infidélités.

Il n’était guère possible que l’air d’une maison où Vénus était si dévotement adorée ne fût contagieux pour moi. Les amis, les conversations, les événements soupçonnés, entrevus; des tableaux, des esquisses libres, que j’épiais soigneusement, tout aidait à la nature. J’étais déjà savante et résignée à tout ce que mon bon génie pourrait exiger de moi; je n’attendais plus que les heureuses occasions de vivre. C’est le mot. Je commençai à sentir le néant de mon existence. Sylvina, entourée d’amants, arbitre de leur bonheur, choisissait parmi les plus aimables cavaliers de la capitale; et moi, pauvrette, je ne recevais que des hommages, ou trop légers de la part de ceux qui me regardaient encore comme une enfant, ou trop fades de la part de quelques novices en galanterie qui me décochaient par-ci par-là quelque plate déclaration ou quelque épître ampoulée. J’eus de tout temps le bon esprit d’abhorrer les passions langoureuses, leurs productions et leur langage. Je ne cessais de me retracer mon gentil Belval, allant sensément au fait, et commençant par où les autres me semblaient ne devoir finir d’un siècle. Aussi, les fleurettes n’étaient-elles honorées de ma part d’aucune attention. Quant aux écritures, je les recevais par vanité; mais, ou je n’y répondais pas, ou, si je prenais cette peine, c’était pour persifler cruellement les nigauds qui les avaient risquées. Cependant, je ne laissais pas de me dire quelquefois: Que me faut-il donc? Je brûle d’aimer, et je rejette tous les vœux qui me sont offerts! Je ne compte qu’un seul moment de vrai bonheur, celui où l’entreprenant Belval… Cependant, je ne me sens pas amoureuse de ce petit danseur.—Je m’étais fait une douce habitude du plaisir que son heureuse témérité m’avait fait connaître. Mais dans les moments du plaisir le plus vif, l’image de Belval m’était indifférente; je ne m’en représentais aucune qui satisfît le désir indéfini de ma voluptueuse imagination.

CHAPITRE XIV
Événement intéressant.
Pendant une nuit brûlante de la canicule il y eut un orage affreux de tonnerre et de grêle. Je n’avais pu fermer l’œil; l’excès de la chaleur m’avait fait jeter mes couvertures et quitter ma chemise trempée de sueur. Vers le jour, le temps devint calme; alors je voulus me dédommager de ma mauvaise nuit, et devenue habile dans l’art de me procurer des jouissances, je réitérai plusieurs fois ce délicieux exercice qui charme l’ennui de tant de recluses, qui console tant de veuves, soulage tant de prudes, de laides, etc… Dans un moment où je revenais à peine à moi-même, j’entendis ouvrir doucement ma porte, qui faisait face au pied de mon lit. J’avais pour lors une attitude si singulière que je n’en pouvais changer sans donner matière à quelque soupçon. J’eus donc la présence d’esprit de feindre de dormir et de n’entrouvrir les yeux qu’assez pour voir qui pouvait entrer ainsi chez moi si matin: c’était Sylvino lui-même. Le premier mouvement qu’il fit en me voyant peignit la plus délicieuse surprise. J’étais dans l’état où les trois déesses s’offrirent aux yeux de Pâris, sur le dos, la tête appuyée contre le bras gauche, dont la main renversée couvrait à moitié mon visage; mes jambes, l’une à peu près étendue, l’autre écartée, le genou un peu plié, trahissaient le plus secret de mes charmes; et la main qui venait de le si bien fêter gisait mollement à côté de la cuisse… Après avoir contemplé quelques moments de la porte cette position, qu’un peintre voluptueux devait trouver ravissante, Sylvino vient à mon lit avec beaucoup de précaution et m’oblige pour le coup à fermer tout à fait les yeux, ne voulant pas qu’il pût douter de mon sommeil. Il vient tout près de moi: Qu’elle est belle! dit-il; et en même temps je sentis un baiser sur certain duvet qui commençait à cotonner. Je ne m’attendais pas à cette singulière caresse. Je frissonnai, un mouvement plus prompt que la pensée changea ma posture; Sylvino se trouva forcé de me parler.

—Ma chère Félicia, dit-il avec un peu de confusion, je suis fâché d’avoir troublé ton repos; mais j’étais venu pour savoir comment tu te trouvais après ce terrible orage, et si tu n’en as pas été incommodée. Puis te voyant dans un désordre qui t’exposait à prendre quelque maladie, j’ai cru devoir m’approcher… Il faut te recouvrir.—En effet, il rejetait le drap sur moi et l’arrangeait avec la plus heureuse maladresse; ses mains me parcouraient savamment. Je feignais beaucoup de reconnaissance: son empressement officieux alla jusqu’à me passer lui-même une chemise; complaisance qui lui valut encore quelques jolis larcins, dont je ne lui sus point mauvais gré. Certain feu brillait dans ses yeux… Ah! s’il m’eût aussi bien devinée!… Mais il ne hasarda qu’un baiser, un peu libre à la vérité pour un oncle; je le rendis, je crois, un peu libéralement pour une nièce… Il s’en allait… Il hésita… J’espérais… Il s’en alla tout de bon.

CHAPITRE XV
Où j’avoue des choses dont notre sexe ne convient pas volontiers. Singuliers discours de Sylvino, dont je conseille à bien des femmes de faire leur profit.
Vous me blâmez, lecteurs; je le mérite peut-être: mais qui de vous ne sait pas que le tempérament et la curiosité sont des ennemis bien dangereux pour l’honneur prétendu des femmes! Par eux, la plus sage n’est-elle pas quelquefois égarée et jetée dans les bras de l’homme le moins fait pour plaire?

Combien d’aventures étonnantes dans ce genre que l’on sait! et combien que l’on ignore! Quant à moi, je ne me piquais pas de sagesse. Toute à la nature, et brûlant de connaître à fond ses secrets, je n’aurais pu résister aux entreprises de Sylvino; j’étais, au contraire, fâchée qu’il n’eût rien entrepris; mais on ne règle pas sa destinée: ce n’était pas à lui qu’il était réservé de me défaire de mon onéreuse virginité.

Peu de jours après notre aventure, Sylvino se rendit aux instances d’un seigneur anglais, grand amateur des arts et son intime ami, qui le pressait de commencer avec lui un voyage de deux ou trois ans, par tous les pays de l’Europe où il pouvait y avoir des objets de curiosité pour des artistes.

Sylvina eut l’air d’être fort affligée: son mari la consola de son mieux et la recommanda à ses connaissances. Quant à moi, il me prit un jour en particulier; et voici à peu près le discours qu’il me tint: «Je te quitte, ma chère Félicia, sans craindre que mon absence te devienne préjudiciable. A l’abri de l’indigence, avec une belle figure, de l’esprit et des talents, je te vois déjà dans la carrière du bonheur: c’est à toi de t’y maintenir. Tu seras adorée des hommes. Il y en a beaucoup d’aimables; mais fais ton possible pour n’avoir de la passion pour aucun. Le parfait amour est une chimère. Il n’y a de réel que l’amitié, qui est de tous les temps, et le désir, qui est du moment. L’amour est l’un et l’autre réunis dans un cœur pour le même objet, mais ils ne veulent jamais être liés. Le désir est ordinairement inconstant et s’éteint quand il ne change pas d’objet. Veut-on le retenir, le rallumer, l’amitié ne peut qu’en souffrir. Le désir est comme un fruit qu’il faut cueillir lorsqu’il est à son point de maturité. Une fois tombé de l’arbre, on ne l’y rattache plus. Défends-toi des sentiments violents; ils rendent à coup sûr malheureux. Vis mollement dans un cercle de plaisirs tranquilles, que feront naître un luxe modéré, les arts, et des goûts réciproques que tu auras la liberté de satisfaire. Sylvina, dont par mes soins le caractère extrême est maintenant tourné du côté du plaisir, ne te gênera pas; déjà son égale, tu te verras bientôt au-dessus d’elle, par les avantages de ton printemps, de tes talents, de ton esprit. Conduis-toi bien avec elle: ne perds jamais de vue les grandes obligations que tu lui as, ainsi qu’à moi; mais l’ingratitude est, je crois, un vice étranger à ton cœur, et contre lequel je n’ai rien à te dire. Fais de bons choix, ne t’engage jamais au point d’avoir plus de peines que de plaisirs. Préviens le dégoût; et, puisqu’en galanterie, pour n’être pas malheureuse ou ennuyée, il faut se laisser tromper ou tromper les autres, ménage-toi des illusions flatteuses; n’approfondis jamais rien de propre à te causer des mortifications et sauve adroitement les apparences, aux yeux de ceux dont l’éclat de tes changements pourrait occasionner le malheur. Je te parle comme il serait à souhaiter qu’on parlât de bonne heure à tout ton sexe; bien des femmes seraient faites pour ne pas abuser de ces principes. Les femmes semblent n’être nées que pour aimer et être aimées: cependant jamais on ne leur dit les vérités qui sont du ressort de leur état. On exige d’elles des combats pénibles contre elles-mêmes, une résistance ridicule envers nous: pendant ces délais, les beaux jours s’écoulent, les roses se flétrissent. Ainsi, prudes à l’âge de la galanterie, galantes quand elles n’ont plus de charmes, et consumées de regrets le reste de leur vie, la plupart des femmes n’ont point eu une véritable existence. En un mot, il te faut de l’amour, des plaisirs. Varie-les avec délicatesse; mais que leur illusion ne te fasse pas oublier d’amasser, pendant tes belles années, des ressources pour les années stériles. Souviens-toi de ces conseils; ils sont faciles à suivre, et si tu veux en faire la base de ta conduite, je te prédis que tu seras une des plus heureuses femmes de ton siècle. M’as-tu bien compris?—A merveille, mon cher oncle, dis-je, en lui témoignant par mes caresses combien je goûtais sa morale. Que je suis heureuse, ajoutai-je, de trouver dans vos idées tant d’analogies avec celles qui me sont naturelles… Il m’interrompit pour me dire que, sans la disproportion de nos âges et le préjugé sérieux de ses rapports avec moi, il aurait brigué l’honneur d’être le premier à qui je dusse la première leçon du plaisir de l’amour. «Mais, ajouta-t-il, un pacte entre l’autorité et l’obéissance serait suspect. Même ne partant pas, je me permettrais à peine de profiter de la bonne volonté que tu pourrais faire l’effort d’avoir pour moi. Tu dois à l’amour le premier bouton de ton printemps.» Je faillis répliquer: «Je le dois à l’estime, à la reconnaissance et à vous.» Mais Sylvino ne sortait pas de son rôle sérieux; il m’en imposait… Je ne dis rien.

CHAPITRE XVI
Bel exemple qui n’est pas assez suivi. Croquis d’un prélat à la mode.
Maris ingrats, que vos femmes ont enrichis, et qui ne rougissez pas de leur faire souffrir des privations, qui leur faites trouver l’indigence dans leurs maisons, où vous êtes entrés vous-mêmes indigents, et peu dignes de cesser jamais de l’être, apprenez de l’équitable et délicat Sylvino comment un galant homme se conduit quand il doit tout à sa femme.

Sylvino, sur le point de se séparer de la sienne, non seulement se départit de toute son autorité et la mit à la tête des affaires d’intérêt avec plein pouvoir, mais encore il lui fit présent de mille louis que son compagnon de voyage lui avançait pour le dédommager de son déplacement. Cette libéralité de l’Anglais, ce désintéressement de l’artiste, n’étonneront, sans doute, que le plus petit nombre de mes lecteurs.

Nous nous trouvions dans l’aisance; nos curieux partaient munis des plus grandes ressources; nous étions de la sorte tous à peu près contents quand la séparation se fit.

Le plus grand talent de ma tante était de bien tenir une maison. Cependant, malgré la prudente économie avec laquelle la dépense se faisait dans la nôtre, le ton sur lequel nous débutâmes nous eût bientôt ruinées, si Sylvina ne se fût résignée à faire entrer pour quelque chose l’opulence et la libéralité de certains amants dans la considération des motifs qui déterminaient son choix en leur faveur.

Grâce à la prodigalité d’un gros Américain, qui fit pour elle des folies excessives pendant trois mois, nous étions encore éloignées de déchoir, lorsque notre char rapide accrocha brusquement monseigneur de… qui n’était connu dans son diocèse que de ses fermiers, mais qui l’était à Paris de toutes les jolies femmes et de quelques-unes très particulièrement. Un prélat aimable! Voilà ce qui convient à une mondaine qui veut bien donner dans l’église: et à ce prix, en est-il qui n’y donne pas! Mais des Béatins! il faut sortir d’une province bien barbare pour faire la triste sottise de s’en affubler!

Monseigneur était d’une figure intéressante, petit-maître à l’excès, vif, aussi pétulant que lorsqu’il était officier, toujours gai, content, agréable et bouillant d’esprit; il paraissait de dix ans plus jeune qu’il n’était. En effet, amateur universel, poésies, lettres, spectacles, arts, sciences, talents, plaisirs, modes, folies, tout était de son ressort. La réputation de quelques ouvrages de Sylvino nous avait procuré sa connaissance: il acheta ses tableaux; la femme du peintre l’ensorcela; la petite nièce le ravit par les délicieux accents de son gosier, déjà l’un des mieux exercés de la capitale. Bientôt il devint notre inséparable.

Un clou chasse l’autre, dit-on; ainsi monseigneur supplanta l’ami Lambert, qui cependant eut le bon sens de ne point se brouiller. Son règne fini, il sut se mettre honnêtement à sa place. Plus rare, sans négligence, plus réservé, sans froideur, il n’incommodait ni Sylvina, dont le retour était pour le coup sincère, ni monseigneur, dont une conduite moins circonspecte aurait sûrement éveillé la jalousie. D’ailleurs, Lambert, amusant et jamais à charge, partageait une grande partie de nos plaisirs, et qui sait encore s’il ne glanait pas quelquefois après monseigneur.

Celui-ci, après avoir soutenu pendant une saison entière un goût très vif et très dispendieux pour la séduisante Sylvina, eut l’air de sortir tout à coup à mon occasion d’une distraction profonde, et de regretter de n’avoir pas fait plus tôt cette attention au joli rejeton qui croissait à côté de l’arbre dont la culture avait fait jusque-là ses délices.

CHAPITRE XVII
Bonne volonté de Sa Grandeur.—Contre-temps.
«En honneur, petite Félicia, me dit le prélat un jour qu’il me trouva seule, vous n’êtes plus ici à votre place. Maintenant la belle tante vous nuit; mais bientôt, friponne, vous allez lui nuire à votre tour. Il faut que je me mêle un peu de cela, que je vous sépare. Je suis l’homme de confiance: on fera tout ce que je conseillerai en vue du bien. Je veux vous dépayser. Qu’en dites-vous? Je dois bientôt subir un exil de quelques mois dans mon diocèse; la ville, à ce qu’il m’a paru, manque de ressources pour les plaisirs. Mais il y a spectacle, un concert passable: voudriez-vous, pour m’obliger, en être la première chanteuse? On ne vous donnera point des appointements dignes de vos talents et de ce charmant minois, qui vaut à lui seul tous les talents du monde, mais je me charge d’y suppléer et de vous faire trouver, dans cette Sibérie, à peu près l’aisance et l’équivalent de vos plaisirs de Paris… Vous souriez? Serait-ce de quelque maligne interprétation de ma bonne volonté? Soupçonneriez-vous quel genre de reconnaissance je désirerais mériter de votre part? Parlez avec assurance, belle Félicia, vous n’êtes plus une enfant… Je ne vois rien qui puisse vous empêcher de bien traiter un ami solide… qui… ne vous prierait de rien que d’agréable… de rien qui durât plus longtemps; que vous ne pourriez vous-même vous en faire un amusement. Je me fais entendre? Un rochet vous en imposerait-il? Vous causerait-il quelque frayeur? On est homme là-dessous… tout de même que sous l’habit le plus galant de vos jolis danseurs de l’Opéra… Si… vous saviez… comment un homme est fait… on pourrait… vous convaincre… qu’il n’y a entre les gens du monde et nous… aucune différence.»

Ce discours, un peu fort pour mon peu d’expérience, me mettait d’autant plus mal à mon aise qu’il était accompagné de gestes vifs et hardis… Je savais confusément qu’il eût été décent d’opposer une belle résistance… Mais je craignais si fort de m’acquitter gauchement d’un rôle qui ne m’était pas naturel, qu’au lieu de m’emparer des mains, d’empêcher certain genou de séparer les miens, je ne faisais que détacher, en folâtrant, de bonnes croquignoles sur les doigts sacrés… Mais qui ne les aurait pas bravées pour arriver aux beautés les plus fraîches et les plus neuves? Mon agresseur entendait le badinage à merveille, et, loin de se fâcher du petit mal que je pouvais lui faire, il continuait avec beaucoup d’enjouement et s’établissait partout où cela pouvait l’amuser. Bientôt il fut si bien maître de ma petite personne que je crus pour le coup devoir le menacer, en riant pourtant, de le dire à ma tante, aussitôt qu’elle rentrerait.—Ah! ah! la tante est admirable, dit-il, en éclatant de rire… puis il prit un baiser très cavalier sur ma bouche entr’ouverte pour rire aussi.

Pourquoi serais-je moins franche en contant que je ne le fus pendant l’événement même? Avouons ingénument que Sa Grandeur me fit éprouver avec la dernière vivacité ce que j’avais dû à Belval en pareille occurrence. Les choses allèrent même cette fois-ci beaucoup plus loin. Comme j’avais un peu perdu connaissance et que, par un heureux instinct, j’avais pris sur le bord de ma bergère la position la plus favorable, monseigneur en profitait: déjà quelque chose de très ferme me causait un certain mal… Mais un bruit soudain qui se fit entendre dans l’antichambre fit lâcher prise à mon vainqueur, il eut à peine le temps de se rajuster…

Ce n’était pas moins que Sylvina elle-même qui rentrait avec du monde et qui, pour peu qu’elle eût voulu prêter aux apparences, se fût très aisément doutée que nous n’étions pas à propos de rien, monseigneur et moi, dans une aussi violente agitation.

CHAPITRE XVIII
Caprices amoureux.
Le prélat, dont le sourcil s’était froncé très fort au bruit des fâcheux, sut se contraindre à merveille quand il les vit paraître… «Eh! par quel hasard, mon cher neveu, vous vois-je ici avec ces dames? dit-il à un charmant cavalier dont étaient accompagnées Sylvina et Mme d’Orville (une nouvelle amie que nous ne voyions pas beaucoup alors). Le jeune homme répondit qu’étant connu particulièrement de la dernière, il avait été assez heureux pour faire connaissance ce jour même avec Sylvina, et qu’à la suite d’une promenade on voulait bien lui donner à souper. Le gentil évêque, par bienséance, pria qu’on lui permît d’être des nôtres, comme s’il n’eût pas été chez lui. Il fut toute la soirée d’un enjouement délicieux et fit les plus plaisants contes, dont Mme d’Orville et Sylvina rirent aux larmes. Quant au jeune homme et à moi nous fûmes sérieux, distraits; nous nous regardions… nous nous cherchions sans savoir que nous dire… A table, placés l’un vis-à-vis de l’autre, nous ne mangeâmes presque pas. Je sentais par-dessous des pieds qui cherchaient à lier conversation avec les miens. Je souriais au visage à qui ces pieds agaçants appartenaient: ce visage me regardait avec une expression passionnée qui me mettait hors de moi… Ah! monseigneur, vous qui, deux heures auparavant, me sembliez le plus beau des mortels, que vous étiez changé depuis que votre adorable neveu m’était apparu!

Qu’on se représente un Adonis de dix-neuf ans, dont les traits étaient parfaits, la physionomie noble, le regard vif et doux, et dont le teint aurait fait honneur à la plus jolie femme. Qu’on imagine un front dessiné par les Grâces et merveilleusement accompagné d’une chevelure unique, du plus beau châtain brun; une taille haute, svelte, pleine de grâces, et que faisait briller un petit uniforme d’officier aux gardes; une jambe! un pied! Mais tout cela ne donne encore qu’une idée imparfaite du rare neveu de monseigneur, de l’incomparable chevalier d’Aiglemont; c’est ainsi qu’il se nommait. Quels yeux! Quelles dents! Quel sourire! Que de charmes dans les moindres mouvements! Enfin, combien de ces beautés, toutes spirituelles, que la plume, le pinceau ne peuvent exprimer!

Ce mortel unique appartenait pour lors à l’heureuse d’Orville, qui, quoique jeune, belle, à la mode, et faite, à tous égards, pour aimer à but, ne laissait pas de faire des folies pour captiver son volage amant. Celui-ci ne daignait demeurer depuis quelques mois sur son compte que parce qu’elle venait de l’acquitter de plus de dix mille écus, et qu’en attendant des secours, que la famille rebutée du dissipateur tardait à lui faire parvenir, elle prévenait jusqu’à ses moindres fantaisies. Cependant elle ne manquait, ni de délicatesse, ni de pénétration, ni de manège. Elle vit d’un coup d’œil que l’inflammable d’Aiglemont brûlait déjà pour mes jeunes appas, qu’il me plaisait et que Sylvina, qui lui lançait à tous moments des œillades passionnées, méditait également d’en faire la conquête. Piquée au vif de tout cela, Mme d’Orville prit le parti de se venger sur l’heure, en se rabattant sur monseigneur. Le chevalier ne faisant aucune attention à sa maîtresse, ni Sylvina à monseigneur, d’Orville eut beau jeu pour agacer le prélat. Celui-ci, sur qui la nouveauté avait tout pouvoir, répondit avec le plus vif empressement aux avances qu’on lui faisait et prit feu d’autant plus violemment que, sans se jeter à sa tête, on se conduisait néanmoins de manière à lui faire espérer d’être bientôt heureux.

CHAPITRE XIX
Où l’on voit ce qui n’arriva pas.—Songe.
A combien de grands événements notre situation peu commune aurait-elle pu donner lieu, si nous avions été les uns ou les autres sujets à ces transports au cerveau, qu’heureusement les gens du monde ne connaissent plus! combien de vengeances, de trahisons, de malheurs occasionnés par le choc de tant de passions qui se contrariaient mutuellement! Une femme trahie, justement irritée contre un ingrat, ne pouvait-elle pas l’accabler des plus sanglants reproches; se venger par le fer, le poison, et finir peut-être par se poignarder! Un prélat offensé par une infidèle que ses bontés n’avaient pu fixer, par un neveu téméraire qui lui manquait d’égards, et par une enfant qui, après certaines particularités, était censée lui appartenir, ne pouvait-il pas humilier l’une, faire enfermer l’autre, sous prétexte de son inconduite, et se procurer la dernière par mille moyens, surtout familiers aux gens de son état? Ma tante, indignée de la préférence qu’on me donnait, ne pouvait-elle pas me renvoyer, me réduire au cruel pis-aller de recourir dans mon désastre à monseigneur, qui avait à se plaindre de moi? D’Aiglemont, enfin, me perdant, outré contre son oncle, obsédé par Sylvina, ou coffré, ne se trouvait-il pas dans le cas de commettre les plus indignes extravagances? Heureusement que rien de tout cela n’arriva: monseigneur, avant de se séparer de sa nouvelle conquête, savait à quoi s’en tenir pour le lendemain; Sylvina, à qui le chevalier s’était offert pour je ne sais quelle commission, le pria de vouloir bien s’en souvenir, c’est-à-dire de ne pas négliger l’occasion qu’on lui fournissait de revenir bientôt à la maison. Cette disposition me convenait tout à fait, je ne doutai pas qu’à son retour l’aimable chevalier ne trouvât le moment de m’entretenir ou de me glisser quelque tendre billet. A tout hasard, je me tenais prête à lui donner des facilités et à supprimer autant qu’il dépendrait de moi des formalités ennuyeuses.

Je rêvai, la nuit, que je voyais, dans un beau jardin, une ruche parée de fleurs et autour de laquelle bourdonnait un essaim d’abeilles fort singulières. Elle étaient faites précisément comme un certain objet dont monseigneur pendant sa harangue, avait régalé mes yeux et qu’il avait fait toucher à mes mains, avant de l’employer à quelque chose de plus conséquent… Ces petits animaux dont j’admirais la bizarre structure, devinrent insensiblement de la grosseur du modèle et, se présentant tour à tour à l’étroite entrée de la ruche, firent longtemps d’inutiles efforts pour y pénétrer. Cependant une abeille aux ailes violettes était sur le point de s’insinuer quand une autre, aux ailes bleues et rouge argent, profitant du moment où la première soulevait tant soit peu, s’introduisit par-dessous, culbuta la ruche, puis, y ayant voltigé quelques instants, l’abandonna tout de suite à l’essaim empressé qui s’en empara.

CHAPITRE XX
Où le beau Chevalier se montre à son avantage.
Le charmant d’Aiglemont fut d’une exactitude qui surpassa l’espérance de Sylvina et la mienne. Il parut chez nous le lendemain dès midi. Sylvina était encore au lit: je prenais dans ma chambre une leçon de clavecin.

Déjà savante, je touchai une sonate qui m’était assez familière; mais la présence du chevalier me jeta dans un trouble si grand, je perdis à tel point l’attention que la pièce exigeait, que je m’embrouillai et mis le maître de fort mauvaise humeur. Il n’eût pas été fâché de briller par le talent de son écolière, aux yeux d’un homme qui passait pour un excellent amateur de musique. Le maître jouait une partie de violon. «Donnez monsieur, lui dit l’aimable chevalier, je vais accompagner et vous aiderez à mademoiselle à se remettre.» A peine il tint le violon que cet instrument, qui criait un peu sous les doigts du maître, rendit des sons délicieux. Soudain ce doux frisson qu’une mélodie pure excite dans les organes sensibles s’empara des miens et me rappela tout entière à la musique. Nous reprîmes la sonate du commencement; jamais je n’avais aussi bien touché: d’Aiglemont accompagnait avec une justesse, une expression si analogue au genre, une imitation si parfaite, qu’il me mettait hors de moi. Si je ne l’avais pas d’avance éperdument aimé, dans ce moment il m’aurait pénétré d’amour. Mon jeu faisait sur lui la même impression: je l’entendais de temps en temps soupirer: le délire de son âme prêtait de nouvelles beautés à son exécution, de nouvelles grâces à sa figure.

Sylvina, avertie de la visite du chevalier, fut bientôt debout et vint nous trouver dans cet aimable désordre qu’inventa la coquetterie pour piquer les désirs. Une partie de ses beaux cheveux blonds, échappée du chignon, flottait sur un cou d’albâtre. Un manteau de lin mal attaché laissait voir les trois quarts d’une gorge qu’à seize ans elle ne pouvait avoir eu plus belle; ses bras blancs et dodus étaient sans gants, une simple jupe, courte et collante, caressait une croupe… des cuisses… de la plus séduisante proportion et laissait briller la jambe la mieux tournée. Il fallait être aussi jolie que je l’étais et avoir un peu d’avance pour pouvoir, dans ce moment, lui disputer l’objet de nos communs désirs. D’Aiglemont lui prodigua des éloges qu’elle méritait. Mais tous les échos de ses compliments étaient pour moi; des yeux, que je n’ai vus qu’à lui, me disaient le plus tendrement du monde: «C’est à vous, adorable Félicia, que tous mes hommages s’adressent; avec votre tante j’exerce mon esprit, mais vous seule avez mon cœur.»

Sa commission était faite: il en rendit compte et l’on ne manqua pas de lui en donner une nouvelle, afin de lui prouver combien on était satisfait de la première. On lui prodigua mille louanges délicates sur son talent pour la musique: le maître assurait que nous avions le bonheur de connaître l’un des plus habiles amateurs du royaume. Il ne nous fallut pas d’autres prétextes pour prier notre nouvel ami de nous donner tous les moments dont il pourrait disposer. Ma tante ne se lassait point de nous entendre; nous, de concerter et de nous donner, dans la parfaite intelligence de notre exécution, une image de celle de nos âmes, qui brûlaient de se confondre bientôt aussi heureusement que nos accords.

D’Aiglemont fut retenu à dîner; il s’était bien aperçu que ma tante n’avait pas moins de goût pour lui que moi-même; c’est pourquoi, soit coquetterie, soit adresse, il affecta pendant tout le repas de lui donner une sorte de préférence. Je n’aurais su comment prendre la chose si, de temps en temps, quelques regards dérobés ne m’avaient assurée que tout ce qu’il disait de flatteur à ma rivale n’avait pour objet que de lui faire prendre le change. D’ailleurs j’avais déjà dans ma poche un certain billet, et la possession de cet écrit important me promettait d’avance tout ce que je désirais y trouver à l’ouverture.

CHAPITRE XXI
Arrangements.—Obstacles.—Alarmes.
Nous quittâmes enfin la table; je courus m’enfermer chez moi. Là, le cœur palpitant, le visage en feu, la main tremblante, je rompis le cachet de la précieuse lettre… Elle contenait en six lignes tout ce que l’amour peut dicter de plus passionné. Il n’y manquait que ce serment d’une ardeur éternelle que pour la première fois de ma vie j’avais le bonheur de ne pas rencontrer dans un écrit amoureux, ce qui mit le comble à la bonne opinion que j’avais de mon amant. Je griffonnai tout de suite ce qui suit: «Que répondrai-je à votre charmant billet que mes yeux ne vous aient déjà cent fois répété? Oui, chevalier, j’accepte avec transport le don que vous me faites et je ne pourrai vous prouver assez tôt à mon gré que je suis toute à vous». Cela fut remis sans que ma tante s’en aperçût; et, presque aussitôt, pendant un moment qu’elle passa dans un cabinet, le chevalier eut encore le temps de me prier de permettre qu’au lieu de sortir de la maison il se glissât dans ma chambre et dans une armoire qu’il avait remarquée, où je viendrais aussitôt après l’enfermer. Je ne pouvais plus lui rien refuser: j’étais ensorcelée.

Cependant une envie qui prit tout à coup Sylvina d’aller juger une pièce nouvelle faillit faire échouer notre charmant projet; mais l’ingénieux d’Aiglemont fit naître un prétexte pour ne pas nous accompagner. Son grand négligé n’était pas une excuse, puisque Sylvina elle-même ne s’habillait pas et n’allait qu’en loge grillée; mais il supposa tout de suite un rendez-vous indispensable, qui l’obligeait d’aller promptement faire un bout de toilette. Puis, saisissant le moment où la femme de chambre passait une petite robe à Sylvina, il n’eut pas de peine à s’introduire chez moi et dans l’armoire qui n’était pas absolument incommode. Je le suivis; cependant je répugnais à l’emprisonner ainsi! Je craignais qu’il ne manquât d’air et n’étouffât. Mais il aimait trop pour entrer dans mes vues timides; le désir lui fit trouver mille expressions propres à me rassurer. Quelques baisers tels que je n’en avais jamais reçus ni donnés furent l’heureux prélude des délices que nous nous ménagions pour la nuit… Je l’enfermai.

Je maudis de bien bon cœur l’éternité du spectacle. J’étais furieuse que la pièce eût réussi; il manquait à mon malheur que nous trouvassions, au sortir de la loge, une amie qui nous pressa de venir souper chez elle, avec des gens fort du goût de Sylvina. J’aurais volontiers battu la fâcheuse architricline. Nous la suivîmes pourtant. A minuit, nouveau malheur: il fut question de jouer. Ma tante accepta un brelan; mais moi, tournant à profit une sombre mélancolie, qu’on m’avait reprochée, et la mauvaise mine que j’avais faite au souper, je me plaignis d’un mal de tête si violent que la bonne Sylvina ne joua point et voulut bien me ramener.

J’ai soin en entrant de demander de quoi manger pendant la nuit, dès que ma migraine viendrait à diminuer. On porte dans ma chambre une volaille, du vin, du fruit! je me fais coiffer pour la nuit, quatre minutes me débarrassent de la femme de chambre; je suis seule enfin. Je pousse mes verrous et vole à l’armoire… Mais quelle est ma douleur! Le chevalier évanoui! d’une pâleur qui pendant un instant me donne l’horreur de le croire sans vie!… Mon cœur se comprime; deux torrents coulent de mes yeux! Je presse ce cher amant contre mon sein; je porte sur son visage le feu du mien et mes larmes… Il revient enfin, reprenant à plusieurs fois une difficile respiration. Ses beaux yeux s’entr’ouvrent faiblement… Il me reconnaît à peine… Où suis-je? dit-il d’une voix mourante… C’est vous, ajouta-t-il avec passion, c’est vous! Il me serre à son tour dans ses bras et me couvre des plus ardents baisers. Nous demeurons un instant confondus dans une extase ravissante, inexprimable. Le chevalier sort enfin de son tombeau: l’air, un léger repos et surtout les témoignages passionnés de mon amour achèvent de le ranimer; de belles roses reparaissent enfin sur son visage à la place des lis mortels que je venais d’y voir avec tant d’effroi.

CHAPITRE XXII
Dont je ne sais comment Je me tirerai.
Prendrai-je ici sur moi de faire à mes lecteurs une friponnerie en faveur de mon amour-propre? Supprimerai-je la description d’une nuit dont Ovide lui-même peindrait difficilement les peines et les plaisirs? Non, je suis trop de bonne foi pour user de cette supercherie triviale. Je ne donnerai point à mon éditeur l’embarras de dire qu’ici se trouve une de ces lacunes auxquelles personne ne croit plus. Je vais conter, bien imparfaitement sans doute, comment fut prise enfin une petite place très mal défendue depuis un an par les seuls contretemps, pendant que le tempérament, gouverneur, était d’intelligence avec l’ennemi.

Quoique le moment auquel je touchais eût été l’objet des plus impatients désirs, je ne sais quelle sombre inquiétude s’empara tout à coup de moi. D’Aiglemont se pressait pour me déshabiller. Comme il était habile! Qu’il m’eut bientôt débarrassée de tout ce qui pouvait le gêner! Quelle grêle de baisers il fit pleuvoir sur tous mes charmes! Cependant j’étais immobile… Je n’éprouvais encore ni peine ni plaisir. Les facultés de mon âme me semblaient suspendues… J’existais dans un moment qui n’était pas encore et que je redoutais malgré moi… Je perdais la jouissance d’une infinité de gradations que mon voluptueux amant savourait avec le dernier transport… Il m’entraîna doucement, je me trouvai sur l’autel où Vénus attendait que je lui fusse immolée. Dieu! où puisait-il les éloges passionnés qu’il prodiguait à la moindre beauté? Je sors enfin de ma fatale apathie. Le chatouillement exquis de tant de baisers réveille mes sens engourdis. Je suis embrasée… Mon âme cherche celle qui s’apprête à s’exhaler en moi. Une tendre fureur… Mais quel obstacle s’élève? Des douleurs aiguës troublent les plus parfaites délices! Les désirs s’irritent… En vain, notre bonheur ne peut s’achever… Un mouvement machinal portant ma main sur l’instrument de mon martyre, je frémis, il me semble que nous avons entrepris une chose impossible… Un sang vermeil coule de ma blessure; semblable à ces infortunés qu’on vient d’estropier dans un combat, j’ai beau supplier mon vainqueur de m’achever… trois fois il veut m’obéir… trois fois je brave le plus affreux tourment… autant de fois il faut renoncer à la consommation du sacrifice.

O le plus tendre des amants! je me souviens de tes larmes. Je les suçais sur tes beaux yeux où la tristesse éclipsait, dans ce moment, le feu du désir qui venait d’y briller; et toi, tu recueillais mon sang, me jurant de conserver à jamais un trophée de ta plus chère victoire! et de quel soulagement, alors inconnu pour moi, voulais-tu me faire part!… Je l’aurais agréé pour toute autre blessure, mais celle-ci… Tu m’appris par la suite à vaincre un léger scrupule, et je découvris une source féconde de voluptés.

Cependant nous étions au désespoir.—C’en est donc fait, te dis-je, cela ne sera donc jamais?—Et je versais des larmes abondantes… Mais les douleurs deviennent moins vives; après quelques moments de repos, je t’invite moi-même à de nouveaux efforts. J’avais éprouvé qu’à tant de souffrances se mêlaient au moins quelques douceurs; leur attrait me prête le plus ferme courage.—Viens cher amant, m’écriai-je, transporté d’une rage voluptueuse. Viens… Encore un essai; fais-moi mourir, s’il le faut, mais soyons unis…—Alors un mouvement concerté, dont l’amour règle la force et la précision, brise les barrières… Tu parais expirer de plaisir, j’expire de douleur.

Eh! des faiseurs d’épithalames, qui n’ont jamais donné les premières leçons du plaisir, chanteront avec enthousiasme les ravissements d’une première jouissance! Une pauvre fille mariée sans amour, impitoyablement labourée par un automate, qui s’est fait un point d’honneur de remplir un cruel devoir, sera persiflée le lendemain par des parents imbéciles! Ah! si tous ces gens savaient ce que l’on souffre… (tant pis du moins pour le couple entre qui les choses se passent autrement) si l’on savait, dis-je… on ne se permettrait pas, assurément, toutes ces mauvaises plaisanteries, tous ces compliments ridicules! Certes, le jour de la mort d’un pucelage, on ne peut encore faire à celle qui l’a perdu que des compliments de condoléance.

CHAPITRE XXIII
Suite du précédent.
Ah! cher bourreau, dis-je au mourant d’Aiglemont, aussitôt que le relâchement des douleurs me permit de parler, c’est donc à faire ce mal affreux que tendaient les vœux d’un amant? Il me ferma la bouche par un baiser de flamme, et se maintenant dans le poste dont la conquête venait de lui coûter des travaux si pénibles, il entreprit de me prouver que dans ma position le plaisir succédait bientôt aux souffrances. Je le crus un instant; mais cette agréable illusion dura peu. Cependant j’aimais trop l’heureux athlète pour le vouloir priver d’une seconde couronne qu’il s’empressait de mériter. J’endurai jusqu’au bout ses cruelles prouesses… La douceur de lui donner du plaisir me dédommageait bien faiblement de n’en point avoir et de beaucoup souffrir. Bientôt des efforts redoublés, des soupirs brûlants, des morsures passionnées, m’annoncèrent que le chevalier touchait derechef au moment du suprême bonheur… Un torrent de feu coula… me consuma… Mais j’entrevis à peine l’éclair du plaisir… Mon supplice finit enfin, avec la vigueur de celui qui venait de l’occasionner. Le pauvre chevalier n’était plus à craindre, il paraissait anéanti; alors, m’entrelaçant avec plus de confiance autour de lui et le pressant contre mon sein, je recueillis avec délices jusqu’au moindre sanglot de sa voluptueuse agonie. Déjà tout ce que j’avais souffert était oublié: je jouissais réellement, sentant que je possédais celui qui m’était si cher, et qu’après avoir payé le bizarre tribut auquel la nature a voulu soumettre notre sexe infortuné, j’allais moissonner à mon aise dans le vaste champ des voluptés… Mes mains parcouraient avec admiration le corps parfait de mou amant, je lui rendais bien sincèrement toute celle qu’il m’avait prodiguée… Il revint bientôt lui-même; un entretien fort tendre remplit encore quelques instants. Le sommeil vint ensuite nous livrer à des songes flatteurs, et Morphée prit plaisir à nous assoupir dans l’heureuse attitude où Vénus nous avait laissés.

Deux fois cette bonne déesse daigna, pendant que je dormais, me rendre les biens qu’elle m’avait refusés pendant la sanglante cérémonie de ma consécration. Le chevalier, dont le repos avait peu duré, s’était occupé de me ménager ces doux instants par de légères titillations propres à m’émouvoir, sans pourtant interrompre mon sommeil. Bientôt, encouragé par le succès de ce galant badinage, il tenta de devenir une troisième fois heureux… Mais à peine essayait-il qu’un soupir de douleur annonça mon réveil; je me dérobai, le grondant et l’accusant de barbarie!… Mais, hélas! j’avais pitié de lui. Je ne pouvais douter de l’excès de ses désirs… Ses soupirs me touchaient… Je sentais avec pitié son cœur palpiter violemment sous une de mes mains, tandis que dans l’autre certaine partie révoltée brûlait et s’agitait.—Chère Félicia, disait-il avec une tristesse intéressante, ne me reproche pas d’être barbare… Tu l’es plus que moi.—Je tachais de l’apaiser par de tendres caresses; ma main, qui d’abord ne pensait qu’à prévenir des entreprises dont je m’effrayais, s’aperçut bientôt qu’elle devenait une espèce de remède… Elle se prêta doucement à certain mouvement qui la remplissait… et fit ainsi de plein gré d’elle-même ce dont on eût été trop délicat pour la prier. Je venais ainsi de faire une nouvelle découverte.—Pardon, mon cher tout, me dit avec une tendre confusion le chevalier plus calme et s’empressant de purifier cette main bienfaisante; pardon, tu viens de me sauver la vie. Je ne pus m’empêcher de rire de l’importance que je voyais attacher à un service qui m’avait si peu coûté. Je m’en prévalus néanmoins pour faire mes conditions, et j’obtins que de toute la nuit il ne serait plus question de rien: nous dormîmes. Quand je m’éveillai, je ne trouvai plus à mes côtés mon cher d’Aiglemont, vers qui mon premier mouvement avait cependant été d’étendre le bras, disposée pour lors à le défier. Quel effet du désir! Quelle inconséquence! J’eus de l’humeur de voir mon espérance trompée et d’être ainsi la dupe de mes conventions, sans lesquelles sans doute le plus caressant des hommes ne m’eût point quittée avant de m’avoir offert quelque nouvelle preuve de sa passion. J’eus recours à mon ancienne ressource; je fatiguai mes désirs et me rendormis.

CHAPITRE XXIV
Qui apprend aux gens à bonne fortune à ne rien oublier dans les maisons où ils couchent.
On me laissa reposer jusqu’à l’arrivée d’un maître qui venait à dix heures. Je vis sans inquiétude que pendant mon sommeil on avait mis un peu d’ordre dans mon appartement, enlevé les restes de notre collation et serré les hardes que j’avais laissées éparses sur le parquet. Je pris deux leçons de suite sous les yeux de Sylvina, dont je n’observais pas assez la physionomie pour y découvrir des nuages. Nous dînâmes encore tête à tête, sans qu’elle me laissât rien soupçonner de ce qu’elle me préparait. Mais aussitôt qu’on eut desservi, sa colère éclata. Je lui vis un visage, des regards…—Petite malheureuse, me dit-elle, s’emparant d’un de mes bras et le secouant avec fureur, venez, dites-moi ce que vous avez fait cette nuit.—Un coup de foudre n’aurait pas été plus terrible pour moi. Je pâlis… je faillis à me trouver mal.—«Parlez sans détour: je veux être instruite; avouez sur-le-champ votre équipée, sinon je vais vous envoyer de ce pas dans un lieu où vous aurez tout le temps de pleurer votre détestable libertinage.» Je n’hésitai pas, après cette menace, qui peignit à l’instant à mon imagination des malheurs pires que la mort. J’embrassai les genoux de Sylvina et les baignai de larmes.—Hélas! ma chère tante, dis-je, pénétrée de douleur et pouvant à peine articuler, si vous savez de quelle faute je puis être coupable, épargnez-moi la honte de vous l’avouer.—Ce n’est pas de votre faute qu’il s’agit, effrontée; elle n’est que trop évidente à mes yeux: c’est le nom de votre indigne complice qu’il faut que vous me confessiez sur l’heure. A qui appartient cette montre que j’ai trouvée ce matin accrochée au dossier d’un lit écroulé et tout souillé de votre infamie?… Serait-ce par hasard ce petit gredin de Belval que je soupçonnais dès longtemps, et qui enfin…—M. Belval, ma tante! (Malgré mon humiliation, je dis cela d’un ton piqué, qui voulait presque dire: M. Belval n’est pas mon fait…)—Et qui donc? (Elle bouillait d’impatience et de colère et martyrisait mon bras).—Eh bien, ma tante…—Eh bien?—M. le chevalier.—M. d’Aiglemont?—Oui, ma tante.—Les indignes! En même temps, je suis repoussée d’un coup qui me jette presque à bas, la montre est brisée sur le parquet; et Sylvina tombe furieuse dans une chaise longue, où, la tête inclinée et les poings fermés contre les yeux, elle demeure quelques minutes sans proférer une parole…

J’étais debout dans un coin, consternée, les yeux noyés de larmes, à qui je n’osais donner l’issue; j’attendais en tremblant ce qui pouvait m’arriver quand ma tante sortirait de ses sombres réflexions. La porte s’ouvrit, on annonça M. le chevalier d’Aiglemont. Il suivait de si près qu’à peine son nom prononcé je le vis près de nous. S’il eût fait attention à mes regards, il y eût lu sans peine que sa présence et surtout certain air de parfait contentement n’étaient point à propos dans un instant aussi critique; mais il ne s’occupait que de l’étrange distraction de ma tante qui, sans bouger de son siège et n’ayant qu’à peine tourné la tête avec une mine foudroyante, avait repris sa première attitude. A la fin, pénétré d’étonnement, il jeta les yeux sur moi; d’un mouvement de tête, je conduisis les siens sur les débris de la montre: il fut au fait.—Qu’attendez-vous, monsieur, dit alors Sylvina, se tournant brusquement vers lui, qu’attendez-vous pour vous retirer d’un lieu où tout ce que vous voyez doit vous apprendre que vous êtes de trop? Venez-vous insulter à ma confiance abusée? Vous réjouir du spectacle de mon chagrin? Voyez la prudente compagne de vos plaisirs! Ne vous a-t-elle pas de grandes obligations? Ne l’avez-vous pas rendue fort heureuse?—D’Aiglemont était trop homme du monde pour répondre à cette sortie par rien de malhonnête; il se connaissait, d’ailleurs, deux torts également difficiles à réparer: l’un d’avoir trahi nos amours par son étourderie, l’autre, plus grand encore, d’avoir irrité peut-être pour jamais une femme dont il sentait bien que le ressentiment ne portait pas en entier sur ce qui m’était relatif. Il la laissa donc s’exhaler en reproches et joua tout au mieux l’humilité, le contrit… Cependant je m’aperçus qu’il reprenait par degrés de l’assurance, voyant que, tout en grondant, on le contemplait avec des yeux… qui déjà n’exprimaient plus la colère. Il se surpassait ce jour-là: un habit riche et d’un goût exquis, une coiffure merveilleuse, la parure la plus soignée prêtaient à sa belle figure mille grâces nouvelles… Il saisit habilement un jour favorable, se prosterna devant la terrible Sylvina, s’avoua seul coupable, conta les particularités de l’armoire; mais de manière à persuader que, s’il ne s’y fût pas trouvé enfermé au moment qu’il y songeait le moins, il eût su se procurer pendant notre absence un poste bien plus propice à ses véritables désirs. Il ajouta que, sans le besoin que j’avais eu de quelques hardes de nuit, il aurait péri dans son cachot, s’y étant évanoui; que je lui avais sauvé la vie; qu’égaré par la reconnaissance, il avait mésusé de mon attendrissement pour parvenir à certain but… que j’ignorais absolument, et dont je ne m’étais doutée que lorsqu’il n’était plus temps de me défendre ou d’appeler du secours. Il ne tint ainsi qu’à ma tante de se faire honneur de ce qui m’était arrivé. Cette justification, la rare beauté de l’orateur, le désir de se tromper elle-même désarmaient insensiblement sa colère; elle oubliait de retirer des mains du coupable une des siennes qu’il couvrait de baisers; elle écoutait deux fripons d’yeux, qui lui disaient avec un grand air de vérité: Pourquoi me voulez-vous tant de mal quand vous êtes la seule cause de ma faute? C’était vous que je méditais de surprendre; et je ne suis déjà que trop malheureux de n’avoir pas réussi.

CHAPITRE XXV
Où Sa Grandeur fait briller un grand esprit de conciliation.
Pour que ma confusion fût complète, il ne me manquait plus que monseigneur: aussi ne tarda-t-il pas d’arriver. On n’avait point fermé la porte après l’entrée du chevalier; jamais on n’annonçait son oncle, qui, leste, marchant toujours sur la pointe d’un petit pied, on ne peut pas moins bruyant, nous surprit de la sorte et vit, sans y penser malice, monsieur son neveu aux pieds de Sylvina. Avant d’en être vu lui-même, il eut le temps de les considérer et de me faire un petit signe d’intelligence. J’étais si troublée que je n’avais fait, en le voyant paraître, aucun mouvement de civilité. Ce qui fit que les autres ne le surent là que lorsqu’il prit la peine de leur parler.

—A merveille, mon neveu, dit-il sans marquer la moindre humeur, je vous fais mon compliment; madame, vous ferez quelque chose de d’Aiglemont. Le fripon ne s’y prend pas mal, sur mon âme.—Excepté Sa Grandeur qui se donnait carrière, tous les autres étaient médusés. «Mais je n’y comprends rien, ajouta le prélat en prenant un fauteuil, définissez-moi donc ce que veulent dire vos trois visages? Répète-t-on ici quelque tragédie? Là, on pleure! Ici, je vois des nuages! Et monsieur mon neveu… Ma foi, je me donne au diable si je saisis l’esprit de son rôle. Il n’a pas, lui, l’air fort tragique; cependant je vois en somme qu’aucun de vous n’est content!» Sylvina eut bientôt fait d’éclaicir le mystère; elle dit tout. Sa Grandeur semblait ne pas trouver l’histoire fort plaisante. «Oui, mon cher oncle, disait avec hypocrisie son espiègle de neveu, je ne disconviens pas du fait, mais vous la voyez, elle si belle! A ma place, vous en eussiez fait autant.—Assurément.—Comment, monseigneur, se cacher dans une maison honnête?…—J’en conviens, oui, cela est un peu écolier.—Voyez l’ingratitude, mon cher oncle! C’était pour elle, pour elle seule, la cruelle, que j’avais risqué cette démarche.—Ah! madame, voilà un terrible argument contre votre colère.—Eh! fi donc, monsieur le chevalier, quand un galant homme est reçu chez une femme et qu’il a pour elle de certains sentiments, n’y a-t-il pas mille moyens?…—Mille moyens! Mon neveu, vous avez votre grâce… Mais quoi! maintenant la pauvre Félicia va se trouver seule dans l’embarras. Je vois bien, mes enfants, que c’est à moi de vous mettre tous d’accord. Fermons un peu cette porte et faites-moi la grâce de m’écouter. Venez, belle Lucrèce, ajouta-t-il, m’appelant avec bonté et me faisant asseoir sur ses genoux. Il ne faut pas, mes amis, se désespérer de ce qui est arrivé. M. d’Aiglemont est un heureux corsaire, qui, dans le fond de son âme, est enchanté de tout ceci. A bon compte il a volé ce que toutes les jérémiades possibles ne lui feraient pas restituer. A la bonne heure. L’heureux étourneau vous a cueilli, par le quiproquo le plus adroit, une fleur… digne d’être la récompense des soins les plus suivis, des plus tendres assiduités. (Puis il plia tant soit peu ses saintes épaules…) Malgré mon embarras, je ne pus m’empêcher de décocher à Sa Grandeur certaine œillade qui voulait dire: «Monseigneur, je ne pensais pas que votre système fût que les premières faveurs doivent être le prix des soins suivis, des longues assiduités…» Il continua:

«Pour vous, madame, je vais en deux mots vous mettre à votre aise. Vous êtes belle et vous aimez le plaisir. Vous savez qu’on ne le chasse pas de bon cœur quand il se présente! Vous le savez? Eh bien, la petite est pardonnable. La voilà maintenant initiée; pourquoi ne lui serait-il pas permis d’exister pour elle-même? Avec ses talents et sa charmante figure, elle pourrait se passer de vos secours: n’a-t-elle pas la clef de tous les trésors de l’univers? Ce ne serait pas la punir que de l’éloigner de vous. D’ailleurs, je la prends sous ma protection. Ainsi, croyez-moi, pardonnez-lui, faites-en votre amie; oubliez qu’il y eut ci-devant entre vous d’autres rapports. Vous vous aimez. Vivez et laissez-la vivre. Allons, qu’on s’embrasse… Là… De bon cœur… Encore plus cordialement… A merveille! Eh bien, cela ne vaut-il pas mieux que de s’arracher les yeux, comme on pensait à le faire quand je suis arrivé? Il faut maintenant arranger mon cher neveu. C’est vous qu’il aime, madame: au désespoir de n’avoir pu s’introduire dans votre appartement, il a couché avec la petite. Ce malheur est bien fait pour vous intéresser! Vous devez à d’Aiglemont quelque dédommagement: croyez-moi, laissez-vous attendrir, ayez des bontés pour lui; faudra-t-il vous en prier bien fort?—Ah! mon oncle! Ah! madame, s’écriait le pétulant chevalier, embrassant tour à tour monseigneur et Sylvina.—Un moment, mon neveu, laissez-moi finir… Puisque vous en avez fait avec la petite plus que vous ne vous le proposiez; qu’elle n’était d’accord de rien; qu’après que vous l’avez violée sans nul égard pour sa faiblesse et son ignorance, elle doit vous avoir en horreur, puisque d’ailleurs, il lui faut quelqu’un un peu moins fou que vous pour la gouverner et la protéger contre les retours d’humeur qu’on pourrait lui faire essuyer, trouvez bon, s’il vous plaît, l’un et l’autre, que je la prenne pour moi… Nous allons vivre comme deux couples de tendres tourtereaux. Je ferai de mon mieux pour que tout le monde soit content, et cet arrangement, au surplus, durera… ce qu’il pourra.»

CHAPITRE XXVI
Suite du précédent.—Monseigneur est récompensé.
Nous demeurâmes stupéfaits et muets quand sa Grandeur eut cessé de parler. Sylvina, au comble de l’étonnement, les yeux fixes et la bouche béante, semblait demander si elle avait bien entendu. Le chevalier consultait tour à tour les visages pour deviner à quoi le sien devait se déterminer. Ses yeux disaient à Sylvina: Que je vais être heureux! à son oncle: Vos bontés pour moi vont beaucoup trop loin; et à moi: Laissons tout ceci s’arranger et nous nous retrouverons. J’arrêtais à mon tour des regards curieux sur la face riante de monseigneur; mais je ne me trouvai plus pour lui cette prévention favorable, à qui, l’avant-veille, il avait eu l’obligation de commencer ce que le chevalier avait achevé. Devenue connaisseuse depuis que je voyais le neveu, l’oncle était déchu; j’avais l’injustice de ne le trouver plus qu’un homme ordinaire.

Il se fit un assez long silence… Ce fut encore monseigneur qui le rompit.—Eh bien, dit-il, à quoi nous décidons-nous? Voyons.—Mon cher oncle, reprit sur-le-champ l’habile fourbe, je n’ai point de mérite à souscrire aveuglément à vos propositions, j’adore madame.—Et malgré le respect qu’il devait au grave caractère du médiateur, il se permit d’appuyer un baiser très militaire sur la bouche de Sylvina, qui:—Doucement, monsieur (s’étant cependant laissé faire), j’espère que monseigneur ne prétend pas…—Vous voudrez bien observer, madame que je ne prétends rien; je conseille…—Mais, enfin, que penseriez-vous?…—Je penserais que le pendard est charmant; que sans doute il vous aime tout de bon, comme il l’assure et que je vous verrai bientôt folle de lui.—Mais, enfin, un cavalier du mérite de M. le chevalier… n’est pas sans avoir des arrangements… et Mme d’Orville…—Oh! pour celle-là, je vous garantis qu’elle n’aura désormais aucune envie de vous le disputer. Vous pouvez m’en croire; elle a déjà pour lui l’aversion la mieux conditionnée…—Serait-il possible? interrompit Sylvina, se trahissant par la vivacité de son transport…—Bon, répliqua le prélat avec un sourire malin, allez votre chemin, monsieur le chevalier, votre affaire va maintenant tout au mieux; il ne s’agit plus que d’arranger la mienne: séparons-nous.—En même temps, il fit glisser son fauteuil sur le parquet et, tournant le dos à l’autre couple, voici ce qu’il me dit à peu près:

—«Vous m’avez joué un tour, friponne! Je ne suis point la dupe de ce hasard auquel vous imputez votre aventure avec mon neveu. Vous vous êtes plu réciproquement et vous vous êtes arrangés: allons, convenez-en. (Je ne dis mot.) Je ne vous fais point de reproches, continua-t-il, mais avouez que j’ai joué de malheur et que je me trouve un peu lésé dans toute cette affaire? Or, dites-moi, que comptez-vous faire pour me dédommager?» J’étais très embarrassée. J’abrège: malgré ma répugnance à tromper sitôt un amant adoré, je me sentais d’ailleurs si redevable envers monseigneur, pour m’avoir tirée du pas le plus critique, que je ne pus me résoudre à le mortifier; je promis donc de lui donner, dès qu’il en ferait naître l’occasion, toutes les preuves de reconnaissance qui pourraient lui faire plaisir.

Sentimenteurs délicats! rigoureux casuistes! Pardonnez-moi cette faiblesse, qui, sans doute, vous scandalise! Je vous pardonne à mon tour vos pitoyables scrupules, dont je me contente de vous plaindre et de me moquer.

Nous nous réunîmes et passâmes ensemble le reste de la soirée. Le souper fut des plus gais; on but pas mal, M. le chevalier s’acquitta si bien auprès de Sylvina de son nouveau rôle, que j’en fus tant soit peu jalouse; ce qui fit bien pour monseigneur, à qui je me raccoutumai. Il dut être content.

Après souper, il voulut nous entendre concerter. Nous nous en acquittâmes on ne peut mieux et lui fîmes, à ce qu’il parut, le plus grand plaisir. Cependant, il bâillait de temps en temps; Sylvina surtout paraissait excédée de musique et parla d’aller reposer. On était chez moi. On m’y laissa avec la femme de chambre; je me mis au lit avec un peu de tristesse et d’humeur.

Au bout d’une heure à peu près, n’étant point encore endormie, j’entendis ouvrir doucement ma porte, et à la faveur de ma lampe de nuit, je vis que c’était monseigneur, qui, s’étant introduit avec beaucoup de mystère, refermait et repoussait les verrous. Son apparition ne me fut point agréable. N’étant pas, à beaucoup près, dans des dispositions voluptueuses, je n’envisageai d’abord que de nouvelles douleurs à souffrir, et je ne me sentis pas le courage de m’y résigner avec Sa Grandeur. Je demandai quartier; mais on me rappela mes engagements. Je me rassurai néanmoins tant soit peu quand je vis que le prélat ne se déshabillait pas et ne demandait probablement qu’un quart d’heure de complaisance. Je pris donc mon parti presque de bonne grâce. Sa bouche, ses jolies mains voyagèrent sans obstacle. Il eut l’adresse de rien exiger et peu à peu de tout obtenir. Déjà, de légers préludes m’avaient mise en feu; mes yeux se fermèrent, et loin de continuer à craindre, je commençai tout de bon à désirer. Monseigneur colla sa bouche contre la mienne qui riposta sans façon à ses voluptueuses morsures; déjà je ne me possédais plus, une extase de plaisir précéda l’effort que je redoutais, je le sentis à peine à travers les douceurs dont j’étais enivrée. Quand je repris connaissance, j’étais tout à fait au pouvoir de l’amoureux prélat; je fus agréablement surprise de n’éprouver qu’une très légère douleur. Elle céda bientôt à la sensation la plus délicieuse, qui, croissant par degrés, me mit hors de moi. Pour lors je rendis, par l’instinct seul de la nature, baiser pour baiser, effort pour effort; et quand nos ravissantes fureurs se ralentirent, quelque heureux qu’eût été monseigneur, il ne pouvait l’avoir été plus que moi.

CHAPITRE XXVII
Réflexions qu’on pourrait omettre sans perdre le fil de l’histoire.
On se fait aisément un système quand l’expérience vient de bonne heure à l’appui des principes dont on inclinait à le composer. Me trouvant, dès mon début, à même de mettre en pratique les sages conseils de Sylvino, je reconnaissais qu’en effet, sans la plus grande aptitude à se prêter à tous les événements qu’occasionne la multiplicité des ressorts qui meuvent la machine sociale, on y froissait continuellement quelqu’un, ou l’on en était soi-même froissé.

Monseigneur me quitta, en disant que pour la bonne édification de sa maison, il ne découchait jamais. A peine fus-je seule que je tombai dans une rêverie profonde et je me dis à moi-même: «Où en serais-je maintenant, si ma passion pour l’aimable d’Aiglemont ne me permettait pas d’endurer le supplice de le savoir à l’heure même dans les bras de Sylvina? Et quel rôle pitoyable n’aurais-je pas joué vis-à-vis de Sa Grandeur si, après lui avoir permis ce qu’il faisait il y a deux jours, j’avais fait aujourd’hui la bégueule, pour avoir vu depuis un beau cavalier dont je suis devenue folle? Ou bien, qu’aurais-je gagné à me défendre avec celui-ci de la plus charmante tentation, parce que j’aurais eu quelques arrangements déjà ébauchés avec son oncle? Suis-je donc maintenant bien à plaindre? J’ai satisfait hier un désir immense en me livrant au plus aimable des hommes: je viens de goûter des vrais plaisirs avec un autre qui n’est pas sans agréments. La nature a trouvé son compte à ce partage, que condamnent à la vérité les préjugés et le code rigoureux de la délicatesse sentimentale. Il y a donc nécessairement un vice dans la rédaction des lois peu naturelles dont ce code est composé.» Puis je suivais dans l’avenir les deux chaînes d’événements qui devaient résulter de deux partis différents dont sans doute j’avais choisi le meilleur. En résistant, ce qui était bien loin de ma pensée, je ne voyais qu’obstacles, haines, jalousies, remords; en cédant, comme j’avais fait, je voyais au contraire la plus riante perspective: au lieu de me rendre odieuse au chevalier, à monseigneur, à Sylvina, je les arrangeais tous et m’arrangeais moi-même. En tout, j’étais très contente de moi… Des autres?… à peu près; car je n’étais pas assez philosophe pour surmonter tout à fait certaine inquiétude jalouse… Je me représentais trop vivement mon beau chevalier dans les bras d’une rivale aimable… Passe encore si Sa Grandeur me fût demeurée… Elle m’eût sans doute aidée à chasser une image qui m’obsédait, Le sommeil eut cependant pitié de mes peines et vint y mettre fin.

CHAPITRE XXVIII
Sacrifice.—Explication.—Plaisirs.
Je fus éveillée le plus agréablement du monde. Une voix qui me fit tressaillir de plaisir me disait sur la bouche: Vous dormez, belle Félicia? Des mains angéliques pressaient avec amour deux demi-globes naissants… En un mot, c’était l’aimable chevalier qui, sortant de chez ma tante, venait savoir où il en était encore avec moi. J’eus beau m’armer d’indifférence, elle ne tint point contre le charme de ses caresses; elles auraient triomphé du ressentiment le plus réel. J’étais bien éloignée d’en avoir contre cet aimable inconstant, qui ne l’était, en effet, devenu que par une fatale nécessité.—Que venez-vous chercher ici? lui dis-je pourtant, ne voulant pas lui paraître assez résignée à son arrangement avec Sylvina, pour qu’il se crût dispensé de m’être fort attaché. «Venez-vous me raconter vos plaisirs et vous féliciter d’en avoir eu dans l’autre appartement de moins pénibles que ceux de la nuit dernière?—Cher amour, me répondit-il, touché jusqu’aux larmes, peux-tu m’accabler aussi cruellement, quand j’ai besoin, au contraire, que tu daignes me consoler? A quels plaisirs penses-tu que je puisse être sensible quand, devenu par toi le plus heureux des hommes, je vois troubler sitôt ma félicité? Crois-tu que toute autre femme que Sylvina eût pu disposer d’un amant que tu venais d’agréer, qui ne vit que pour toi, qui met tout son honneur à conserver tes précieux sentiments? ma Félicia! sois plus juste. Ne vois dans mon innocente infidélité qu’un sacrifice pénible, mais indispensable, dans la vue d’assurer ton repos et de me ménager, dans cette maison, un accès, qu’autrement je ne pouvais manquer de perdre.» Ensuite, il me conta qu’aussitôt que son oncle s’était retiré, Sylvina lui avait fait, sans façon, l’aveu de sa passion la plus vive; qu’en conséquence, il n’y avait pas eu moyen d’éviter de passer la nuit avec elle. Qu’à la vérité, par la fraîcheur de ses caresses, elle mériterait un retour sincère de quiconque n’aurait pas de l’amour pour Félicia; mais que sans les ressources infinies de son heureux âge et l’essor de sa voluptueuse imagination si fraîchement frappée des délices de ma jouissance, il aurait couru de grands risques avec une femme qui s’attendait à des prodiges. Que cependant il avait eu le bonheur de tenir un milieu difficile entre la honte de mal faire et le danger de faire trop bien. Qu’en un mot, il s’était beaucoup ménagé, tant pour pouvoir prendre sa revanche avec moi que pour ne pas accoutumer une femme, qui paraissait très exigeante, à une certaine tenue de complaisances qu’il ne se sentait en état d’avoir que pour moi seule. Tout cela était fort honnête et sans doute vrai; d’avance, mon amour avait justifié mon aimable infidèle. Je fus transportée de voir que je lui étais toujours aussi chère. Je répondis à ses tendres caresses avec une vivacité qui dissipa toutes ses alarmes. Je me hâtai de lui faire place à mes côtés, et bientôt, épuisant dans mes bras ce dont il avait frustré sa nouvelle conquête, il me fit passer par tous les degrés imaginables du plaisir. Nous nous séparâmes accablés d’une fatigue délicieuse, après nous être promis mutuellement de mettre à profit les moindres moments pour nous livrer à de ravissantes folies dont je connaissais désormais tout le prix.

CHAPITRE XXIX
Galanterie de monseigneur.—Singulière conversation qui laisse les choses au même point.
J’avais cependant un scrupule: d’Aiglemont m’ayant fait de sincères confidences au sujet de Sylvina eût mérité sans doute que je lui en fisse au sujet de son oncle, et je n’avais rien dit! Serait-ce que les femmes qui se piquent de l’être le moins le sont toujours par quelque endroit, et que la dissimulation est chez elles un défaut privilégié, qui s’y tient même après qu’elles ont abjuré, et beaucoup d’autres petitesses? Quoi qu’il en soit, le chevalier s’était retiré sans que je lui eusse fait part de mon aventure avec monseigneur. J’étais à délibérer si je l’en instruirais ou non, quand je reçus de la part du prélat une lettre accompagnée d’un paquet assez lourd. C’était, outre une petite bonbonnière d’un goût exquis, une montre magnifique. Il m’avait, disait-il, volé la mienne, sur la foi de laquelle il était rentré chez lui deux heures plus tard qu’à l’ordinaire, au grand scandale de ses gens, accoutumés à son invariable régularité. Pressé du remords de sa méchante action, il me faisait restitution, non pas à la vérité de ma mauvaise montre, mais d’une autre plus exacte, qui préviendrait tous les contre-temps qui peuvent résulter d’une horloge qui va mal, comme de faire rencontrer quelque part ensemble un oncle et un neveu mandés à des heures différentes, mais dont, faute d’une bonne montre, on aurait su régler, avec assez de précision, le départ de l’un et l’arrivée de l’autre. La lettre était d’un bout à l’autre extravagance et persiflage. Monseigneur finissait par m’apprendre qu’il allait passer une quinzaine à la cour. J’étais priée de ne pas chagriner pendant ce temps le cher neveu, malgré les sujets de plainte qu’il nous avait donnés. La montre était un bijou du plus grand prix. L’émail n’avait rien d’égal pour l’esprit et le fini du sujet. L’entourage de brillants, l’ouvroir et le piston qui étaient deux assez gros diamants, et la chaîne où tenait encore une très belle bague, donnaient à ce présent une valeur qui lui faisait passer les bornes de la galanterie. Je fus humiliée de sentir que monseigneur avait en quelque façon voulu payer ce qu’au contraire j’avais regardé comme la récompense d’un service.

Je n’aurais su comment faire part à Sylvina du procédé de monseigneur si d’elle-même elle n’eût fait une démarche qui me mit à mon aise et dans le cas d’exhiber le cadeau.

«—Félicia, me dit-elle, tu as donc secoué le joug de la subordination et trompé ma vigilance? Elle serait désormais inutile. Tu vas vivre à ta guise, tâche de n’en pas mésuser; entre nous, je suis fort aise de me trouver débarrassée d’un soin dont la seule tendresse que tu m’avais inspirée pouvait me faire un devoir, vu que nous ne sommes point liées par le sang. Tu vas donc être libre; mais je présume assez bien de ton cœur pour penser que tu ne nous quitteras pas. Accoutumée à toi, privée de Sylvino, tu me serais un vide que rien ne pourrait remplir. Si jamais il s’offre pour toi quelque grand avantage, alors je saurai me départir des droits que me donne mon attachement: mais jusque-là, vivons ensemble; soyons, comme disait monseigneur, des vraies amies et mettons de côté l’une et l’autre la dépendance et l’autorité. Je n’exige de toi qu’une amitié sincère et beaucoup de confiance. Je vais te donner dès à présent une preuve de la mienne. Je t’avoue que la colère que je fis éclater hier contre toi n’était d’abord que pour la forme et qu’elle ne devint sérieuse que lorsque tu m’appris que c’était précisément avec le chevalier que tu t’étais oubliée. Tu sauras que je l’aime autant qu’il paraît m’aimer. Il t’a eue par un malentendu bien malheureux pour moi. Je craignais que cette partie, si fatale à mon cœur, n’eût été concertée entre vous et que tu ne m’eusses prévenue dans un cœur que je brûlais de m’attacher. Je te demande une grâce, mon enfant, c’est de me laisser mon beau chevalier. Il m’adore, je n’en puis douter. Ce que le hasard lui a fait obtenir de toi lui suffira, si tu ne lui témoignes désormais que de l’indifférence et si tu ne traverses pas les efforts que je ferai pour le captiver.»

Cette effusion de Sylvina ne me plut guère. Cependant je me tirai d’affaire avec un peu de fourberie. J’assurai que je souhaitais fort son bonheur avec le chevalier; que sûrement je n’aurais point d’autres vues que les siennes, et que je n’avais pas pour lui plus d’amour que lui-même n’en avait pour moi. Il est aisé de se persuader ce que l’on désire. Sylvina, interprétant ce que je disais à son avantage, me fit des remerciements infinis et me renouvela les plus vives protestations d’amitié. Je ne voulus point la désabuser, de peur de la mortifier; cependant j’avais le plaisir de lui dire énigmatiquement que j’étais folle du chevalier; mais loin de me comprendre, elle croyait de plus en plus qu’il m’était indifférent. Son dernier mot fut que je devais m’attacher à l’oncle, qui paraissait songer sincèrement à moi.—Je connais à fond monseigneur, disait-elle. C’est un homme solide dont l’âme est aussi belle que sa figure est intéressante.—Il est aussi très généreux, interrompis-je; voyez comment son amour s’annonce.—Je montrai son cadeau. Sylvina fut émerveillée… Eh bien! ajouta-t-elle, monseigneur est ton fait. Voilà l’homme qu’il faut aimer et rendre heureux.

On annonça Mme d’Orville… Sylvina pâlit, l’autre se présenta avec l’air du monde le plus serein et le plus amical et dit qu’elle venait sans façon nous demander à dîner.

CHAPITRE XXX
Où ceux qui s’intéressent au beau chevalier verront qu’il est beaucoup parlé de lui.
D’où vient cette mine sombre, ma chère Sylvina? dit à celle-ci Mme d’Orville, qu’elle ne recevait pas aussi bien que de coutume. Quoi donc? Un joli freluquet doit-il nous brouiller? Faut-il que tu me boudes avant de savoir si je refuse de me dessaisir en ta faveur? Allons, de la gaieté; je t’apporte de bonnes nouvelles. Premièrement, je te cède de toute mon âme l’honneur d’être ruinée et trahie à ton tour par l’illustre d’Aiglemont. Secondement, je te rends aussi ton monseigneur, qui daignait jeter sur moi quelques regards d’intérêt, et que j’ai eu peut-être pendant quelques moments la maligne envie de t’enlever. Mais tu le méritais. Je vis hier cet aimable pasteur plus fait pour être tondu par des brebis telles que nous que pour gouverner un imbécile troupeau d’ouailles chrétiennes. Il est trop honnête pour qu’on le trompe; cependant, j’y serais forcée, vu mon épuisement actuel, et je dois lui préférer un prince russe qui vient de me faire faire les plus séduisantes propositions. Je suis sans le sou; ce n’est pas le cas de faire des façons et de m’arranger avec quelqu’un, moitié raison, moitié caprice; il me faut des roubles et beaucoup. Un monseigneur que tu n’as pas mal pressuré ne me convenait que pour la passade et, ne t’en déplaise, ce n’est plus chose à faire. Maintenant, comment gouverne-t-on ici feu mon chevalier? Car vous êtes deux, mesdames! et la discrète Félicia…—La discrète Félicia devenait du plus beau rouge et crevait de dépit. Cependant d’Orville, qui ne voulait que s’amuser, plaisanta sans méchanceté sur les coups de sympathie, sur le singulier de certaines rivalités, et convint, pour nous mettre à notre aise, que d’Aiglemont, moins fourbe, et surtout n’ayant pas le vilain défaut d’aimer à faire contribuer les femmes, eût été plus fait que personne pour leur tourner la tête. Puis elle nous conta, fort en détail, comment ils s’étaient connus et adorés (si toutefois on pouvait se croire adorée d’un homme tel que lui); comment, pour jouir de ce rare mortel, il avait fallu lui rendre la santé et la liberté dont le mauvais état de ses affaires le privait également depuis quelque temps. Je suis persuadée, ajouta-t-elle, que le chevalier est homme d’honneur, très reconnaissant au fond du cœur des services qu’on peut lui rendre, et point assez fat pour imaginer qu’une femme qu’il ruine fait beaucoup plus pour elle-même que pour lui; peut-être encore a-t-il assez de délicatesse pour se proposer de rendre un jour tout ce qu’il a pu coûter; mais en attendant, il puise à pleines mains et sans considérer qu’un bienfait en vaut un autre; il ne tient à rien; il est à la merci du premier caprice; il enchaîne à son char autant de folles qu’il peut s’en présenter, et, mes enfants, sans cesse il s’en présente. Consommé dans l’art perfide de feindre les plus vives passions et secondé d’une constitution unique, qui fait qu’il tient coup à des excès auxquels quatre hommes ordinaires ne suffiraient pas, il roule dans le monde avec une incroyable rapidité son infatigable tempérament; il sème, avec la dernière assurance, des faussetés dont il connaît les effets sûrs; et trop enivré de ses succès inouïs, il court aveuglément vers des précipices inévitables avec des passions qui ne connaissent ni bornes, ni frein. Je l’avais avant-hier, ma chère Sylvina, tu l’as aujourd’hui, un autre l’aura demain. Heureuse qui le gardera moins longtemps que moi.

Je faisais en particulier mon profit de ce panégyrique, et je me disais à moi-même;—Si M. d’Aiglemont est tel qu’on vient de le dépeindre, il n’est pas malheureux pour moi d’être aussi peu susceptible que je le suis d’un attachement exclusif. Je veux cependant aimer d’Aiglemont tant que je serai contente de lui, sauf à le prévenir un moment avant que je n’aie à m’en plaindre.

CHAPITRE XXXI
Qui fait voir que le chevalier n’avait pas moins que son oncle l’esprit de conciliation.
Nous comptions sur d’Aiglemont. Mais Mme d’Orville craignit que s’il venait à la savoir avec nous, il ne voulût pas entrer. Elle pria donc Sylvina de faire dire, quand il paraîtrait, qu’il n’y avait aucune personne étrangère et qu’il était attendu.

Notre héros arriva sur le soir; sa parure annonçait le plus grand dessein de plaire; un peu de rouge, que la rencontre imprévue de Mme d’Orville lui fit monter au visage, acheva de le rendre d’une beauté plus qu’humaine. Le beau fils de Priam se trouva jadis avec trois déesses rivales, qui le jetèrent dans un étrange embarras. Celui du chevalier n’était pas moins grand sans doute. S’il n’eût été question que de disposer d’une pomme, il se fût tiré lestement d’affaire; il eût partagé entre trois femmes, entre dix, et chacune l’eût cru équitable envers elle seule et simplement poli envers ses concurrentes. Mais il s’agissait de disposer de lui-même; et comment ne pas mécontenter l’une ou l’autre?

Mme d’Orville avait raison, le chevalier était fourbe, fourbissime: nos yeux pénétrants cherchèrent en vain à démêler à laquelle des trois il donnait une véritable préférence. Il se conduisit tout au mieux avec Mme d’Orville, lorsqu’elle lui déclara qu’elle venait de lui donner un successeur; il protesta que c’était de tout son cœur qu’il la voyait passer à de nouveaux liens, non qu’il ne sentît vivement une aussi grande perte, mais parce qu’il se trouvait forcé d’avouer qu’il n’avait pas assez mérité tout ce qu’on avait fait pour lui. Puis il soutint très courageusement, auprès de Sylvina, le rôle d’amant en titre; il était aisé de voir que celle-ci ne doutait en aucune façon de la sincérité des sentiments qu’on lui témoignait. Mais ce fut surtout en ma faveur que le démon mit en usage les dernières ressources de son grand talent de séduire. Que de choses ne me disaient pas ses beaux yeux! Je les comprenais à merveille, mais je n’osais plus me fier à leur éloquence. Cependant je l’aimais toujours avec passion. Je fus transportée de trouver dans un petit billet, adroitement glissé, qu’il sortait de chez un peintre et que son portrait, que je lui avais demandé, serait parfaitement ressemblant; j’avais douté que cela fût possible. Il me disait enfin qu’il mourait d’amour et d’impatience de m’entretenir tête à tête. Pouvait-il en avoir autant que moi? Je ne comptais plus sur son cœur depuis qu’on m’avait appris qu’il ne se piquait pas d’en avoir un pour aimer. Je brûlais pour le plus bel objet de l’univers; et sans m’occuper de l’avenir je ne songeais plus qu’à jouir du présent et à rendre le moins désavantageuses que je pourrais les prétentions de Sylvina, avec qui j’enrageais néanmoins de partager; mais je me consolais en espérant que les propos de d’Orville, le peu d’ardeur du chevalier, et le retour de monseigneur, qui convenait à Sylvina beaucoup mieux qu’à moi, la guériraient bientôt et me vaudraient de garder le chevalier, qui me convenait beaucoup mieux qu’à elle.

CHAPITRE XXXII
Suite du précédent.—Départ pour la province.
Comment purent donc s’arranger des intérêts de cœur aussi embrouillés? A qui restait-il, enfin, ce boute-feu dangereux, ce précieux objet de tant d’amoureux désirs? Il continua d’appartenir à toutes trois, ou n’appartint à aucune; cela revient au même. Il força Mme d’Orville à lui croire encore pour elle beaucoup d’inclination, parce qu’il la supplia de ne point lui interdire sa maison et d’agréer l’hommage d’une amitié qui ne finirait qu’avec sa vie. J’ai su depuis que le fripon, qui ne voulait pas qu’il fût dit qu’on l’avait éliminé, avait encore obtenu des faveurs malgré le traité qu’on venait de signer avec le prince russe. D’un autre côté, Sylvina, qui ne put faire agréer à son nouvel amant aucun don de conséquence, ne fut plus aussi sûre d’être aimée. Mais, à bon compte, elle ne renonça point à d’Aiglemont, qui ne demanda pas mieux, afin de se conserver dans la maison un accès qu’à moins de certaines complaisances, il aurait infailliblement perdu; Sylvina était d’ailleurs bonne à ménager à cause de l’oncle, à qui l’on avait précisément dans ce temps-là de fortes raisons pour bien faire sa cour. Quant à moi, je me rendais justice, et connaissant mes avantages, je me tenais pour dit que je l’emportais sur mes rivales. J’étais en effet la favorite, et j’aurais été très exigeante si je n’avais pas trouvé qu’on me le prouvait assez. Tel qu’un autre Antée, d’Aiglemont trouvait toujours pour moi des forces nouvelles. Sylvina avait, la nuit, en beaucoup de temps, peu de chose; et moi, le jour, beaucoup en peu de moments imprévus, dérobés, saisis; ce qui ajoutait encore à notre bonheur.

Ainsi s’écoulèrent quelques semaines que monseigneur fut obligé de passer à la cour. Il nous écrivait souvent. Un jour, enfin, il me manda que, sur sa proposition, l’on me donnait chez lui la place de première chanteuse du concert avec d’assez bons appointements; qu’il me conseillait de ne pas négliger une occasion agréable de changer pour quelque temps de séjour; que d’ailleurs nous lui serions, dans son exil, de la ressource la plus nécessaire. Il nous priait aussi d’engager l’ami Lambert à nous accompagner, tant pour être chargé là-bas de quelques embellissements qu’on se proposait de faire à la cathédrale et au palais épiscopal que pour donner plus de considération à la maison que nous tiendrions en province. Enfin il emmenait, pour nous obliger, le charmant neveu. C’était ce que celui-ci avait extrêmement à cœur, non seulement parce qu’il m’aimait autant qu’il était en son pouvoir d’aimer, mais encore parce qu’il espérait de rentrer en grâce avec sa famille, lorsqu’elle le verrait hors de Paris et sous les yeux de son oncle, homme de plaisir à la vérité, mais décent, et près de qui l’étourdi ne pouvait manquer de se former.

Ma tante et moi n’avions rien à refuser à Sa Grandeur, ni Lambert à Sylvina, pour qui cet artiste avait toujours beaucoup d’inclination. Nous promîmes donc à monseigneur de nous rendre tous ensemble au lieu de sa résidence. Il partit. Nous le suivîmes peu de jours après, et quoique chacun de nous eût pour la province une aversion décidée, comme nous faisions colonie et que nous partions sous des auspices assez agréables, nous ne laissâmes pas d’entreprendre le voyage avec plaisir, et nous le fîmes si gaiement qu’une assez longue route ne me fit éprouver ni ennui ni fatigue.

Fin de la première partie.

DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Dont on saura le contenu si l’on prend la peine de le lire.
—J’en suis fâché, me dit le censeur dont il est fait mention au commencement de cet ouvrage, et à qui j’en communiquai les deux premières parties avant d’entreprendre celles-ci, j’en suis fâché, cela ne prendra point. Vous ne savez donc pas que vous n’intéresserez personne? que vous vous peignez telle que vous êtes, avec une franchise qui vous fera le plus grand tort? Qu’on n’aime point à voir une jeune fille courir effrontément au-devant des moindres occasions, de raconter les folies d’autrui et d’en faire elle-même? Qu’il est reçu que votre sexe doit combattre, et tout au plus se rendre à la dernière extrémité? Que les gens qui seraient le moins capables de filer le parfait amour soutiennent cependant que le plaisir n’est plaisir qu’autant qu’il a coûté de peines, et que ce sont les obstacles seuls qui donnent à la jouissance un véritable prix?—Taisez-vous, mon cher marquis, répondis-je avec toute l’impatience d’un auteur dont on critique les chères productions, vous voyez mon ouvrage du mauvais côté, Je ne me propose point d’intéresser.—Tant pis.—Je ne quête pas non plus des éloges; ma conduite n’en mérite point: quand j’ai réussi à me rendre heureuse de moment en moment, j’ai tiré tout le fruit que je pouvais attendre de mon système. Je ne cherche point à faire secte.—On croirait que vous y visez.—Il y eut de tout temps des femmes de mon acabit; j’en ai de contemporaines; la postérité n’en manquera pas. Être plainte n’est pas non plus mon objet: le destin m’a constamment favorisée.—Il est vrai.—Pour gagner de l’argent, enfin? Si j’en avais besoin, n’ai-je pas à mon âge, et faite comme je suis, des ressources plus agréables, plus sûres que celles de mettre du noir sur le blanc?—Tout cela est bel et bon; mais alors pourquoi prendre la peine d’écrire?—La peine! Je vous ai déjà dit que c’était un plaisir pour moi. Je me plais à garantir de l’oubli des folies dont le souvenir m’est cher. Si, par occasion, quelqu’un peut en être amusé, si quelque femme de mon caractère, mais trop timide, se trouve enhardie par mon exemple et tranche les difficultés; si quelque autre, attaquée par des Béatins, apprend à s’en méfier et à les berner; si quelque mari, prêt à se formaliser pour une aigrette, rougit d’avoir donné quelque importance à cet accident et se pique d’imiter le sage Sylvino; si quelque Céladon renonce aux grands sentiments et se soustrait au ridicule des passions, prenant pour modèle certain chevalier, dont vous ne devriez pas condamner le système; si enfin quelque aimable bénéficier apprend de mon prélat que, malgré l’habit ecclésiastique, on peut aimer les femmes et s’arranger avec elles sans se compromettre dans l’esprit des honnêtes gens, ce seront autant d’accessoires agréables à la satisfaction que je m’étais promise de mon griffonnage. Au surplus, qu’il scandalise les prudes et les dévots, on croit qu’il n’ait pas assez de gros sel pour certains débauchés crapuleux, c’est de quoi je ne me soucie guère. Quant aux lecteurs avides de ces romans enchevêtrés, qui ne peuvent souvent se dénouer que par des miracles, qu’ils retournent à la Clélie et aux ouvrages du même genre que l’on a faits depuis; il ne faut pas que ces gens-là s’amusent à lire des histoires véritables. On ne sut que me répondre: c’est que j’avais raison,

CHAPITRE II
Où et chez quelles gens nous arrivons.—Portraits.
Au dernier endroit où l’on prenait des chevaux, avant d’arriver à notre destination, nous trouvâmes quelqu’un d’aposté de la part de monseigneur, pour nous conduire à une maison de campagne peu éloignée, où Sa Grandeur nous attendait. Il est question de nous faire faire connaissance avec quelques personnes qui devaient nous rendre service dans notre nouveau séjour.

La maison où nous allions était celle d’un vieux président, qui, toute sa vie, avait fait profession de protéger les arts et les artistes. Nous jugeâmes le personnage au premier coup d’œil, lorsqu’il se présenta sur le perron de son vestibule pour nous recevoir; et pendant qu’il tendait galamment à Sylvina une main ridée, le chevalier, Lambert et moi fîmes chorus de nos regards, pour nous dire: Voici d’abord un original.

Le chevalier m’aida à descendre; Lambert fut accueilli par monseigneur, qui lui dit mille choses honnêtes sur sa complaisance et sur les avantages qu’on ne manquerait pas d’en retirer. Lambert, tout en répondant avec beaucoup de politesse, ne laissait pas de jeter des regards étonnés sur une façade bizarre et surchargée d’ornements du plus mauvais goût. Monseigneur souriait de la surprise de l’artiste. En effet, l’on avait exprès dépensé beaucoup d’argent et pris bien de la peine pour construire un fort laid édifice. Nous traversâmes deux pièces où nous vîmes beaucoup d’hommes, et parvînmes enfin à celle où les dames nous attendaient. A notre aspect, Mme la présidente fut assez heureuse pour mettre un moment debout ses trois quintaux de graisse; puis elle retomba lourdement dans sa bergère. Une grande demoiselle, que le président nomma ma fille Éléonore, nous fit un compliment précieux. Monseigneur présenta Lambert et dit le premier des choses passables; car ni Mme la présidente qui balbutiait, ni Mlle Éléonore qui déclamait, ni M. son père qui parlait pour quatre, ni Sylvina un peu embarrassée, ni le chevalier et moi qui mourions d’envie de rire, ni quelques spectateurs qui semblaient émerveillés de voir des jolies femmes de Paris, n’avaient encore commencé de lier un entretien raisonnable.

Enfin, après que monseigneur eut présenté Lambert, ce fut le tour du chevalier; Mme la présidente lui fit un accueil infiniment gracieux et minauda même avec assez de succès. Quant à ma fille Éléonore, elle eut, en lui parlant, les yeux baissés, les deux mains réunies devant elle sur un bout d’ouvrage, et les reins à moitié pliés pour se rasseoir aussitôt que sa politesse de devoir serait expédiée. J’aperçus en même temps un grand sot qui, la bouche béante et les yeux très ouverts sur Mlle Éléonore, semblait s’appliquer à peser ses paroles. Quand elle fut assise et le chevalier à sa place, cet homme respira; je conjecturai que la réserve outrée avec laquelle on venait de parler au chevalier avait son objet, et que c’était sans doute un sacrifice que Mlle Éléonore venait de faire à l’écouteur.

Je suis minutieuse et ne puis me corriger de ce défaut, qui conduit à la prolixité. Il faut que je trace le portrait de cette demoiselle Éléonore. C’était une belle fille; un peu brune à la vérité, mais pourvue des attraits que comporte cette couleur. Une stature au-dessus de la médiocre, des yeux beaux, mais durs; une bouche dédaigneuse et déplaisante, quoique régulièrement bien formée. La taille était ce qu’on avait de mieux, mais un maintien guindé, théâtral en diminuait l’agrément. En tout, Éléonore était une de ces femmes dont on dit: Pourquoi ne plaît-elle pas?

Je vais dire aussi quelle figure avait à peu près M. le président. Cet homme, que le feu d’un demi-génie fort actif avait desséché, ressemblait beaucoup à une momie habillée à la française. De grands traits chargés de gros yeux brusques, saillants, bordés de fossés creux; une bouche plate, un nez aquilin et un menton pointu, qui semblaient regretter de ne pouvoir se baiser, donnaient au personnage une physionomie folle, mais spirituelle et passablement bonne; et sans un ridicule frappant dont cet honnête président était verni de la tête aux pieds, on se fût accoutumé volontiers à sa pittoresque laideur.

CHAPITRE III
Ridicules.
Quoiqu’il fût presque nuit quand nous arrivâmes (les jours étant alors les plus courts de l’année), à peine eûmes-nous respiré un quart d’heure que le président, pressé de faire admirer à Lambert sa belle maison, traîna cruellement cet artiste, monseigneur, le chevalier et d’autres assistants, par tous les appartements, caves, greniers, remises, écuries, jardins, terres, chenils, etc. Cette visite dura près d’une heure; après quoi monseigneur, morfondu, monta dans sa voiture et fut coucher à la ville. On nous retint jusqu’au lendemain. En attendant le souper, il fallut jouer.

Dans cette maison, chacun avait ses prétentions; Mme la présidente, qui se piquait d’être une femme au-dessus des femmes, se mêlait de tout ce qui suppose un esprit solide et de combinaison. Elle regardait les arts en général comme d’agréables futilités, dont elle ne concevait pas qu’on pût s’occuper, au point, par exemple, que le faisait M. le président. Mais, en revanche, elle avait un goût décidé pour les choses abstraites, se mêlait de mathématiques et même d’astronomie. Par une suite de ces idées, elle ne jouait que l’ombre, le trictrac et les échecs, parce qu’ils sont savants et sérieux; tous les autres étaient au-dessous d’elle et ne pouvaient amuser que des femmelettes. Je compris que c’était ordinairement M. le président lui-même ou le grand garçon que j’ai vu respirer, qui faisait la grande partie de Mme la présidente; mais comme on aime à faire diversion quand l’occasion s’en présente, Lambert, qui à propos d’échecs était maladroitement convenu qu’il y savait jouer, eut pour cette soirée l’honneur et l’ennui d’être préféré. Deux visages obscurs firent, avec M. le président, un piquet à cul levé. Je fus d’un vingt-un avec Mlle Éléonore, Sylvina, le chevalier et l’homme qui respirait. Nous apprîmes pendant la partie que celui-ci s’appelait M. Caffardot et qu’il était gentilhomme braconnier; car Mlle Éléonore lui fit beaucoup de questions relatives à la chasse; cet amusement noble, disait-elle, ce délassement des héros, qui cependant n’était pour M. Caffardot que celui d’un imbécile. On vit clairement que ce maussade personnage était très amoureux de Mlle Éléonore et que celle-ci voulait le bien traiter. Elle ne parlait qu’à lui, ne nous adressant la parole que lorsque le jeu l’exigeait indispensablement. C’était surtout du chevalier qu’elle ne faisait aucune mention; il ne fut pas assez heureux pour obtenir un seul regard de cette fière beauté, tant que dura la partie.

Enfin on soupa. De gros plats en profusion, des entremets surannés, des vins médiocres, un fruit mal rangé, tel était le repas que le bon président offrait, cependant assez agréablement pour qu’on lui sût gré: Mme la présidente servait avec les grâces dont son embonpoint la rendait susceptible. Éléonore, assise près du chevalier, avait l’air d’être en pénitence. M. Caffardot, mon voisin, ne me regardait non plus que si j’eusse été un basilic. Le président faisait assaut de connaissances avec Lambert; je dis mal: celui-ci n’ouvrait pas la bouche. C’était le premier qui parlait seul, à tort, à travers; architecture, sculpture, peinture, musique surtout, était son grand cheval de bataille: il avait été l’une des plus fameuses basses de viole de son temps et, de plus, un chanteur distingué. C’était à lui que Mlle Éléonore devait le talent du chant qu’elle possédait au suprême degré.

«Vous allez en juger, dit-il; voyez, mesdames, je suis un amateur juré et n’ai point les petitesses de ceux qui ne le sont qu’à demi; je sais que nous avons le bonheur d’avoir avec nous une chanteuse incomparable, et je m’en rapporte bien au goût éclairé de monseigneur qui nous l’a choisie; mais n’importe, je suis sans amour-propre, ainsi qu’Éléonore, et je vais la faire chanter, comme s’il n’y avait ici personne qui l’effaçât; elle a d’abord le mérite de ne se faire jamais prier.»

Cette complaisante demoiselle, qui ne se faisait jamais prier, ne prit pourtant qu’au bout d’un quart d’heure la peine de chanter… Eh quoi! Pourquoi me refuser le plaisir de le voir? etc., ce superbe morceau tant admiré des partisans du beau genre français, cette pierre de touche du vrai talent du chant… Le premier cri d’Éléonore nous fit faire à tous un mouvement sur nos sièges. Le président, nous croyant déjà saisis d’admiration, nous disait d’une mine: Eh bien! vous ne vous attendiez pas à des sons comme ceux-là?—Assurément, monsieur le président, personne ne s’y attendait. Le récit traînant était encore enrichi de stations, de développements de voix, que le cher papa, transporté, prenait soin d’encourager en ouvrant la bouche, ou de prolonger en appuyant un doigt sur la table… L’impression que me faisait le fatal morceau, et surtout la manière de l’exécuter, faillit dix fois me faire quitter la place… Quel triomphe c’eût été pour l’inimitable cantatrice! J’y pensai à propos; autrement j’aurais pu faire, pour le salut de mes oreilles, la plus maladroite impolitesse… Le chevalier, pour marquer plus de recueillement dans cette importante occasion, cachait son visage dans sa serviette. Lambert avait l’air de souffrir d’un grand mal de tête. Sylvina se composait un peu mieux. Le détestable air finit enfin. Alors tout le monde se ruina en applaudissements; quant à moi, soulagée enfin, j’eus autant que personne l’air d’être fort contente. Le président ne tarit plus sur la musique et sur l’indulgence des gens à vrais talents, etc., etc. Heureusement il ne lui vint pas dans l’idée de me demander un échantillon du mien.

Aussi fatigués du bavardage du père que nous venions d’être excédés du chant de la fille, nous nous tordions la figure pour contraindre des bâillements dont nous sentions l’incivilité. Mme la présidente, qui s’en aperçut, les attribua, par bonheur, au besoin de se reposer. Elle interrompit les belles choses que nous débitait son époux et dit qu’il était temps de laisser aux voyageurs la liberté de se retirer, attention dont nous lui sûmes, pour plus d’une raison, un gré infini.

CHAPITRE IV
De Thérèse et des confidences quelle me fit.
La maison de plaisance de M. le président pouvait être un chef-d’œuvre d’architecture; mais elle était si peu logeable qu’après un appartement somptueusement mal décoré, qu’on donnait à Sylvina, il n’y avait plus que celui de mademoiselle qui pût recevoir une femme à qui on voulait faire quelques façons. M. le président, trouvant apparemment que j’en valais la peine, délogea sa fille en ma faveur; ce qui occasionna d’étranges quiproquos. On dit bien vrai que les plus grands événements dérivent souvent des plus petites causes.

Comme une fille bien élevée doit être jour et nuit sous la garde de quelques argus, il y avait deux lits dans l’appartement qu’on me cédait. Notre femme de chambre devait occuper le second. Thérèse, c’est ainsi qu’elle se nommait. était entrée chez nous quelques jours avant notre départ: c’était une grande fille bien faite, extrêmement jolie, active et d’agréable humeur. Nous la tenions du valet de chambre de monseigneur; elle était de la ville où nous allions. Souhaitant de revoir sa famille et sachant notre prochain départ, elle s’était fait recommander par Sa Grandeur elle-même; ce visage-là nous avait plu d’abord. On voyait bien que Thérèse n’était pas une vestale, elle avait même l’air de quelque chose d’absolument différent; mais cela nous était égal. Elle coiffait supérieurement et faisait des chiffons avec beaucoup de goût et de propreté.

—«Que pensez-vous de nos hôtes, mademoiselle? me dit-elle avec un ris malin et en me coiffant de nuit. Ne trouvez-vous pas que ces gens-là ne ressemblent à rien et que le plaisir de les voir vaut bien la peine de venir exprès de Paris?» Je trouvai la question singulière et n’y répondis qu’en souriant. Elle continua: «Vous ne savez peut-être pas, mademoiselle, qu’ici je suis en pays de connaissance? J’ai servi trois ans dans cet hôpital de fous, et, si vous vouliez me promettre de ne me trahir jamais, je vous conterais des histoires qui vous réjouiraient à coup sûr… Mais pourrait-on se fier à mademoiselle? elle est si jeune, et il y a si peu de temps que j’ai l’honneur de la servir.—Va ton chemin, Thérèse; tu peux sans rien craindre me confier tout ce que tu voudras, je brûle déjà de savoir à fond ce qui regarde ces originaux; compte sur un secret inviolable; tu as donc des choses bien divertissantes à me conter de ces gens-là?—Mademoiselle, vous allez en convenir.

«Quand j’entrai en condition dans cette maison (et il y a déjà cinq ans), j’étais encore fort jeune: M. le président m’avait tirée d’une boutique de modes, où j’étais apprentie. Ma maîtresse me persuada que je serais fort heureuse; en effet, M. le président me combla d’amitiés. Bientôt il fit plus, il me parla d’amour; il me donna bien de l’embarras, car cet homme est un vrai satyre. Il aime les femmes à la fureur. On dit même qu’il ne dédaigne pas les garçons; il a toujours quelque petit laquais mignon… Mais qu’il s’arrange. Il ne faudra pourtant pas vous scandaliser, mademoiselle; il y aura peut-être dans ce que je vous dirai des choses…—Dis, ma chère Thérèse, je suis très difficile à scandaliser. Poursuis.—De tout mon cœur. Pendant que M. le président était comme un diable après moi et se faisait abhorrer, je gagnais insensiblement les bonnes grâces de Mlle Éléonore, et je lui devins attachée de si bon cœur que, malgré les persécutions de son insupportable père, je résolus de demeurer uniquement à cause d’elle. Nous devînmes à la longue très bonnes amies; elle me confia les affaires les plus secrètes et entre autres que, depuis près d’un an, elle soutenait une intrigue avec certain jeune officier. Une vieille guenon de femme de charge, préposée pour veiller de près sur Mlle Éléonore, gênait extraordinairement leur amour. Je fus priée de m’y intéresser. Mais vous allez voir à quel point Mlle Éléonore a l’esprit faux. Ce qu’elle imagina fut de me prier de prendre sur mon compte l’inclination de l’officier; de me laisser apercevoir lui parlant et lui faisant même des agaceries; de le recevoir en un mot, et de lui prêter quelquefois mon petit réduit. Cet amant devait épouser quelque jour; mais ce ne pouvait être qu’après la mort d’un oncle, qui n’avait encore que cinquante-cinq ans et pas la moindre infirmité; gaillard encore, du plus militaire enthousiasme et capable de casser bras et jambes à son cher neveu, s’il l’eût soupçonné d’en conter pour le mariage à la fille d’un président de province.

«Sans vouloir dépriser Mlle Éléonore, je puis croire que je la vaux, tout au moins pour la figure; j’étais plus jeune, car, entre nous soit dit, elle a six bonnes années de plus que moi et elle est parfois quinteuse et maussade. Son officier, qui n’était pas amoureux à en perdre la tête, finit par s’ennuyer de tant de hauts et de bas; il avait souvent occasion de passer des heures entières tête à tête avec moi, qui suis d’une humeur tout à fait opposée à celle de Mlle Éléonore. Il était joli, frais, entreprenant. Le président, me rabattant sans cesse les oreilles du doux plaisir qu’on goûte en faisant des heureux, fortifiait en moi le désir d’éprouver, mais avec tout autre que lui, si c’était en effet quelque chose de si satisfaisant. Mon officier ne manqua pas de s’apercevoir du bien que je commençais à lui vouloir; s’il n’osait m’avouer qu’il me désirait aussi, c’est qu’il craignait que je ne le trahisse auprès de Mlle Éléonore. Qu’il était novice! Il ne savait donc pas que jamais une femme ne se joue à elle-même un mauvais tour et ne manque d’en jouer un à sa rivale quand elle peut. En effet, un jour le feu prit aux étoupes. Le galant fit en ma faveur la plus grave infidélité possible à sa maîtresse. Nous nous en trouvâmes si bien l’un et l’autre que nous convînmes de nous occuper sérieusement des moyens de tromper ma rivale; ce qui n’était pas absolument difficile, vu la tournure romanesque de son esprit et la prodigieuse dose qu’elle avait d’amour-propre.»

CHAPITRE V
Suites des confidences de Thérèse.
«Il y a des femmes que l’indifférence rebute et qui ont assez de sentiment pour rompre aussitôt qu’elles ont lieu de croire qu’on ne les aime plus. Mais malgré toute sa dignité postiche, Mlle Éléonore n’est pas de ces femmes-là. Il semblait que plus son officier la dédaignait, plus elle s’acharnait après lui. Il est vrai que le fripon avait poussé les choses un peu loin. La dot d’Éléonore n’étant pas un objet à dédaigner, il avait tâché de s’assurer la possession de sa conquête par le seul moyen que lui laissait le caractère de l’oncle antirobin. En un mot, il avait engrossé Mlle Éléonore. Mais une chose fort malhonnête de la part de cet étourdi, c’est qu’il me mit dans le même cas, moi qui n’avais point de dot et qu’il aurait dû ménager pour son propre intérêt. Ma maîtresse n’avait qu’un mois d’avance sur moi. Je commençais à peine à être sûre de mon fâcheux état que notre faiseur d’enfants fut obligé de rejoindre son régiment, qui s’embarquait pour l’Amérique. Il était en retard. Au dernier moment il prit la poste et vola; mais son excessive diligence lui valut une pleurésie dont il mourut.

«Imaginez, mademoiselle, l’embarras des deux veuves! Nous nous le cachâmes cependant réciproquement et songeâmes chacune de notre côté à nous tirer d’affaire. J’avais une ressource assurée, c’était de lâcher un peu la bride à M. le président, qui n’aurait pas manqué de donner tête baissée dans le panneau. Mais ce vilain homme me répugnait si fort que je ne pus prendre sur moi de me donner à lui. Ce M. Caffardot avec qui vous avez soupé faisait depuis longtemps une cour respectueuse à ma maîtresse. Il avait tâché de me mettre dans ses intérêts par des petits présents mesquins, et je le servais tout au mieux depuis notre arrangement avec l’officier. Il y avait donc entre nous un commerce d’amitié. Si ce grand flandrin-là n’était pas si bête, et s’il n’avait pas reçu une éducation bigote, qui fait qu’à son âge il est plus novice qu’un enfant de sept ans, vous verriez, mademoiselle, qu’il ferait mieux que bien d’autres; il est assez bien bâti, n’est-ce pas? Ses traits sont passables, et cela paraît avoir de la santé. Je crus celui-ci de beaucoup préférable à M. le président pour l’exécution de mon projet. J’imaginais que quelques avances suffiraient pour m’attirer de la part du nigaud des propositions que j’aurais bien vite agréées; alors il eût bien fallu qu’il se chargeât de mon posthume; mais si Mlle Éléonore, qui s’en proposait autant, ne put faire enfreindre à Caffardot son vœu rigoureux de chasteté, quoiqu’il fût très épris et que par mes soins il passât toutes les nuits quelques heures avec elle, il ne faut pas s’étonner de ce qu’il ne voulut jamais répondre à mes agaceries. Vous l’avouerai-je, mademoiselle, cette résistance convertit en véritables désirs ce qui d’abord n’était que dessein de convenance. Je fus piquée de me voir traitée avec indifférence par un sot, pour qui je faisais beaucoup, car il m’arrivait souvent de le reconduire presque nue et de m’envelopper en cet état dans son manteau, sous prétexte du froid, mais en effet pour lui faire sentir de bien près la douce chaleur et la fermeté de mon embonpoint. Je lui parlais sans cesse du bonheur qu’avait Mlle Éléonore de posséder un cavalier aussi aimable.—Que faites-vous donc pendant de si longs moments que vous passez ensemble? lui dis-je une nuit que je le retenais sous prétexte de laisser un peu tourner la lune, dont les rayons donnaient précisément sur la porte par laquelle il devait se retirer. Vous faites sans doute bien des folies avec ma maîtresse?—Moi! Oh! pour cela non. Avant que le Seigneur me permette de jouir légitimement de Mlle Éléonore, quand elle se livrerait à moi, ce qui est très éloigné de ses sentiments chrétiens, je ne voudrais assurément pas profiter de sa faiblesse.—Mais si elle vous tenait des propos bien tendres… qu’elle vous embrassât… comme cela, en vous disant: Mon cher Caffardot, je meurs d’amour pour toi, tu es adorable…—Finissez donc, mademoiselle Thérèse. Fi! embrasse-t-on ainsi les garçons?—Puis il crachait et essuyait ses lèvres avec un air d’humeur. Ma foi, mademoiselle, après cette première démarche, je n’avais plus rien à ménager: faisant donc semblant de poursuivre un rôle de comédie et parlant toujours au nom d’Éléonore, je poussai l’égarement jusqu’à défaire deux boutons…, mais contre mon attente, trouvant là quelque chose d’inanimé, je vis échouer mes chères espérances.—En vérité, mademoiselle Thérèse, interrompis-je, vous étiez une grande coquine.—Que voulez-vous, mademoiselle, répliqua-t-elle sans trop se déconcerter, une pauvre fille qui est dans le cas de placer un enfant et qui meurt d’envie de ce qui en fait faire perd aisément la tête. C’est la misère qui fait voler sur les grands chemins.

«Enfin donc, je ne vins à bout de rien: je vis l’instant où mon vilain crierait à la violence et me donnerait des coups de poing. Je voulus alors changer de rôle et lui dis, afin de le radoucir, que je rendrais compte à Mlle Éléonore de sa fidélité, dont j’avais seulement voulu m’assurer pour savoir si je pouvais me mêler honnêtement de leur intrigue. Mais le butor prit la chose tout à fait du mauvais côté: il ne manqua pas de conter mon entreprise à Mlle Éléonore, qui, sous un prétexte frivole, me fit mettre honteusement à la porte.

«Pour me venger, j’appris par une lettre à M. le président tout ce que je savais et de l’intrigue avec l’officier et de celle avec Caffardot. Mais il y a grande apparence que le père, qui n’est pas fort délicat sur l’honneur, et qui fait bien, car il est rare dans sa maison, je pense, dis-je, que ma lettre força Mlle Éléonore de tout avouer à son écervelé de père, qui la seconda de son mieux pour que leur honte demeurât secrète. Heureusement, j’ignorais alors que Mlle Éléonore fût grosse; sans quoi, je n’aurais pas manqué d’augmenter de cette grave circonstance ce que je me plaisais de publier partout. Je me rendis si odieuse par mes médisances que, menacée d’être renfermée à la sollicitation du président, et devant d’ailleurs songer à mes couches, je m’en fus à Paris, où je savais qu’une jolie fille trouve aisément des ressources et de l’appui contre les tentations des petits persécuteurs.»

CHAPITRE VI
Méprise de M. Caffardot.
Quoique je ne haïsse pas les médisances, parce que pour l’ordinaire elles amusent, néanmoins celles de Thérèse me choquèrent un peu; sa hardiesse m’étonnait. Je lui demandai comment elle avait osé venir dans une maison où elle ne devait point être à son aise, tandis qu’il eût dépendu d’elle de pousser jusqu’à la ville, où, sachant ses raisons, on lui aurait volontiers permis d’aller nous attendre.—Moi! mademoiselle, répondit-elle avec vivacité, j’aurais manqué cette occasion de voir et d’embarrasser ces vilaines gens! Tout mon chagrin est de n’en pas avoir été remarquée et de penser qu’ils ignorent peut-être encore qu’ils donnent l’hospitalité, cette nuit, à leur plus mortelle ennemie. Je leur en veux à tous. Soyez assurée, mademoiselle, que je me vengerai tôt ou tard d’Éléonore, et surtout de ce plat imbécile de Caffardot: il passera par mes mains, je vous le jure… et il s’en repentira. Ce singulier entretien nous conduisit jusqu’au moment d’éteindre les lumières: nous nous mîmes au lit.

Je commençais à m’endormir quand Thérèse, debout, vint me tirer doucement par le bras et me dit:—Voulez-vous, mademoiselle, être témoin d’une bonne scène? Levez-vous, s’il vous plaît; enveloppez-vous chaudement et suivez-moi près de la fenêtre: le tendre Caffardot est dans le jardin. Il vient de faire le signal ordinaire, croyant sans doute sa chère Éléonore dans cet appartement. Il faut nous divertir aux dépens du nigaud. Pour Dieu, levez-vous et venez nous écouter.

Une espièglerie de cette nature avait pour moi trop d’attraits et le ridicule du personnage promettait trop, pour que la crainte d’un peu de froid me fît rejeter la proposition. Je m’arrangeai de mon mieux et sus me placer. Thérèse entr’ouvrit la croisée, puis il y eut entre elle et Caffardot l’entretien que je vais rapporter.

—Est-ce vous, adorable Éléonore?—Oui, mon cher Caffardot, c’est moi. C’est votre amante qui vous défend de lui donner jamais aux dépens de votre santé des témoignages d’un amour… dont elle a déjà reçu tant de preuves, que son sensible cœur en est à jamais pénétré de reconnaissance.—Ah! ma belle demoiselle, que cet aveu m’enchante!… Mais, dites-moi, n’avons-nous rien à craindre de la part de votre femme de chambre? Est-elle bien endormie?—Oui, mon cher ami, elle est déjà profondément ensevelie dans le néant du sommeil, et si je n’y suis pas encore moi-même, c’est que je pensais à l’amant que j’adore, et qu’un doux pressentiment de sa galanterie suspendait sans doute l’époque de mon assoupissement…

Le galimatias de Thérèse, imitation nécessaire à la vraisemblance du rôle qu’elle avait à soutenir, manqua de me faire éclater. La fausse Éléonore me serra la main: je me contraignis.

Elle ajouta:—Puis-je proposer à mon tendre ami de monter, au lieu de se morfondre au jardin? J’ai peine moi-même à supporter les injures d’une bise irritée… Venez, mon cher tout, venez avec assurance…—Oh! mais, mademoiselle!—Vous hésitez? cette retenue m’afflige à l’excès. Mon bon ami peut-il, après tant de semblables entrevues, pousser plus loin que moi-même la crainte de me compromettre?—J’entends bien, mademoiselle… Mais…—Serais-je digne d’un amant délicat, si par quelque imprudence j’exposais ma vertu, ma réputation à la moindre souillure?—Je ne dis pas que cela soit, mademoiselle… Mais… c’est que voyez-vous… la jeunesse… Et moi… au bout du compte… qui sens bien… car, je suis de chair comme un autre, et… quand le diable tente!… Mais si vous voulez absolument… Mais si vous permettiez…—Allez, amant sans estime, je reconnais à vos indignes soupçons le peu de fond que vous faites sur l’honneur d’Éléonore. Oubliez-la; ses yeux se dessillent. Elle retire sa foi, reprenez la vôtre, et que toute liaison cesse entre nous.

Après ce congé burlesque, donné avec la dignité ridicule d’une mauvaise actrice de tragédie, la feinte Éléonore referma la croisée, sans daigner écouter ce qu’on put lui répliquer. Nous rîmes comme des folles en rentrant dans nos lits. Je crus qu’il n’y avait plus qu’à me rendormir.

Mais point du tout. Peu de moments après, Caffardot, inquiet de sa disgrâce, prit sur lui, malgré le danger qu’il pouvait courir, de venir trouver la fausse Éléonore. Il frappa doucement.—«L’entendez-vous, mademoiselle, dit aussitôt Thérèse en se levant, mademoiseile, le voilà… Le laisserons-nous entrer… mademoiselle?…» Je fus sourde. En conséquence, Thérèse me crut endormie et fut ouvrir la porte mal graissée qui fit du bruit. Cependant Caffardot fut introduit. Un moment après, pour les mettre à leur aise et pouvoir jouir de ce qui allait se passer, je fis semblant de ronfler à petit bruit.

Je supprime de peur d’ennuyer, un long entretien préparatoire où la fausse Éléonore s’arrangeait tout au mieux pour faillir sans perdre l’estime de l’amoureux Caffardot, et celui-ci pour ne point faillir, et conserver toutefois les bonnes grâces de sa maîtresse. La pudeur se montrait d’un côté bien lasse et de l’autre terriblement sur ses gardes. Le rôle de Thérèse était difficile. Caffardot ne demandait à la véritable Éléonore que de la voir presser leur mariage: il y avait un obstacle. La mère du futur, qui savait l’aventure de l’enfant, avait fait avertir secrètement Mlle Éléonore que, si elle persistait à vouloir épouser son fils, elle publierait cette honteuse affaire, de manière à ne lui laisser de la vie l’espérance d’épouser qui que ce fût. Éléonore, retenue par là, tâchait de traîner les choses en longueur, jusqu’à ce que la mère, qui était infirme et vieille, pût mourir ou que les principes du fils se relâchassent enfin assez pour qu’il se trouvât quelque jour dans le cas d’être pris sur certain fait et forcé d’épouser. Mais la vieille s’obstinait à vivre, et Caffardot, de marbre, ou soutenu de la grâce, avait sauvé jusqu’alors sa précieuse innocence des pièges du diable et de Mlle Éléonore.

Thérèse, au fait de toutes ces circonstances, était obligée, pour ne se point trahir, de régler là-dessus ses paroles et ses actions.

CHAPITRE VII
Vengeance de Thérèse.
Préparez-vous, ami lecteur, à voir ici quelque chose d’incroyable… Mais pourquoi vous priver du plaisir de la surprise? Lisez, et vous croirez si vous pouvez. Quant à moi, si je n’avais pas été témoin, j’aurais bien eu de la peine à me persuader la possibilité de ce que je vais vous apprendre. Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

Il y avait déjà quelque temps que mes gens argumentaient assez haut pour que je ne perdisse pas un mot de leur entretien, quand enfin la fausse Éléonore avança ce délicat et captieux raisonnement:—Cessez, dit-elle, de vous plaindre du retard que j’apporte à votre bonheur, mon cher Caffardot: il ne tient qu’à moi, je vous l’avoue, d’engager mon père à couronner dès demain, de son consentement, le vœu qui lie déjà nos destinées; mais l’extrême passion qui me possède ne s’accorde point avec le froid dénouement de ne devoir qu’au mariage la possession du plus aimable des mortels. L’hymen sera donc pour nous, comme pour le vulgaire, une affaire de convenance. Ah! que ne suis-je assez heureuse pour trouver dans mon amant… ces élans passionnés… qui m’élèvent quelquefois au-dessus de ces chimères qu’on nomme devoir, honneur, vertu!—Ah! que dites-vous là, mademoiselle Éléonore! quel oubli de ce que prescrit la sainte religion!—Eh! laisse un moment à part ta sainte religion, mon cœur, et réponds à cette simple question: si tu avais attaqué ma pudeur et que je t’eusse cédé, me mépriserais-tu?… Refuserais-tu de m’épouser?—Mais… non. Si j’avais promis… il faudrait bien que je tinsse parole… le parjure est un grand péché.—Eh bien! cher Caffardot, je suis, comme toi, l’ennemie du parjure: j’ai juré, dans mon amour excessif, de ne me lier indissolublement à toi que lorsque ta passion et la mienne auraient subi la plus forte des épreuves, lorsque je me serais assurée qu’après avoir joui de ton amante, tu sauras encore en connaître le prix, et que de même, après t’avoir possédé, j’en conserverai le désir, au point de souhaiter que nous soyons l’un à l’autre le reste de nos jours. Où en serions-nous, dis-moi, si après quelques mois de mariage, dégoûtés réciproquement, nous venions à détester nos liens? Or, si ce dégoût peut naître de la jouissance, ne vaut-il pas mieux en courir les risques avant les sacrements? Quelles délices, au contraire, si lorsque j’aurais fait pour toi ce qui, dit-on, déshonore une femme, je te vois rechercher avec le même empressement le bonheur de m’épouser! Quel rempart pour ma tendresse que la reconnaissance infinie dont je me sentirais redevable envers le plus généreux des amants!…»

Cela était trop subtil et trop pressant pour notre Joseph; il ne sut qu’y répondre… A quoi bon faire attendre plus longtemps le dénouement imprévu de cette singulière scène? L’amour… la nature… l’imbécillité elle-même, réunies contre les préjugés, remportèrent sur eux un complet avantage. Après plusieurs si, mais, cependant, le sot, que la fausse Éléonore comblait de caresses perfides, chancela… s’oublia… partagea le lit de la lubrique Thérèse… On peut s’en rapporter pour le reste à l’expérience et à l’avidité de cette actrice passionnée.

L’effronterie avec laquelle la soubrette me manquait dans cette occasion excita d’abord une colère que j’eus peine à réprimer; mais bientôt les doux accents de ces ravissements m’intéressèrent, et je fus au-devant de tout ce qui pouvait la justifier. Je compris que, comptant sur mon sommeil et trouvant une occasion aussi favorable de se venger, elle était excusable de l’avoir saisie. La part que je l’entendais prendre aux travaux de l’heureux prosélyte allumait en moi mille feux. Caffardot, qui, dans ses ravissements, laissait échapper quelques Sainte-Vierge, Saint-Esprit, Ah! doux Jésus! me divertissait au possible. En un mot, j’unis mon intention à ce couple fortuné, l’écho de leurs plaisirs retentit plusieurs fois en moi. Je m’endormis au plus doux murmure de leurs voluptueuses caresses et dans l’étonnement que me causait la durée de ces débats. Voilà les fruits de la sagesse; heureux qui commence tard à jouir!

CHAPITRE VIII
De la culotte de M. Caffardot.
O dévots! que ce qui arriva de sinistre à M. Caffardot pour s’être ainsi laissé corrompre vous effraie et vous apprenne à résister courageusement aux pernicieuses impulsions de la chair. Le châtiment suit de près le crime. Les mortels privilégiés qui entretiennent une correspondance quotidienne avec le ciel en sont remarqués dans leurs moindres peccadilles, tandis que les pécheurs endurcis, méconnus à la cour céleste, se livrent sans trouble à leurs coupables excès. Mais aussi, gare le jour des vengeances! c’est alors que ceux qui auront amassé sur leurs têtes des monceaux d’iniquités en verront avec effroi l’énorme liste offerte à leurs yeux par l’ange exterminateur: ceux, au contraire, qui auront été châtiés dès cette vie et que cela aura beaucoup aidés à se repentir trouveront pour eux la fatale balance en équilibre et monteront d’emblée au séjour de l’éternelle félicité. Heureux, trop heureux Caffardot, à qui la bonté divine ménagea des punitions aussitôt qu’il eut failli!

Je venais de m’éveiller, une pendule sonna cinq heures. Les amants fatigués dormaient à leur tour, j’en fus assurée par le bruit distinct de deux ronflements, dont le mâle surtout annonçait le plus profond sommeil.—Je ne vois pas, me dis-je alors, que ce M. Caffardot, qu’il s’agissait de mortifier, soit trop la dupe de cette aventure: il couche avec une très jolie fille, il se croit possesseur de l’objet dont son cœur est rempli; s’il fait, selon ses idées, une grande perte pour l’autre vie, du moins il trouve la clef de ce qui fait l’unique bonheur de celle-ci; où donc est sa disgrâce? Mademoiselle Thérèse, l’objet est manqué. Le tempérament a trahi la colère, et Caffardot a tout l’avantage du stratagème que vous aviez imaginé contre lui. Je pouvais ne pas raisonner juste; et l’on verra en temps et lieu que je me trompais; je raisonnais, du moins, selon les apparences. Mais, ajoutais-je à mes réflexions, si Thérèse s’est oubliée, rien ne m’oblige, moi, qui ne goûte point M. Caffardot, à le laisser jouir paisiblement de son bonheur. Ménageons à cet idiot quelque sujet de se repentir de sa faiblesse…—Cependant j’avais beau chercher dans ma tête, je n’y trouvais rien qui répondît à la malignité de mon intention… Lui donner l’alarme d’être surpris! Il en était quitte pour s’évader; la fausse Éléonore, qui n’était point prévenue, pouvait me seconder mal. Je ne vis rien de mieux à faire que de détourner quelque pièce essentielle des vêtements du coupable. La culotte fut la première chose qui me tomba sous la main. Je m’en emparai, ayant préalablement ôté une bourse, une montre et des clefs que je remis dans les poches du justaucorps. J’attendis ensuite dans mon lit ce qui pourrait arriver de cette importante soustraction.

Mais les ronflements ne finissaient point: je perdis enfin patience, et fus tirailler Thérèse, que j’appelai plusieurs fois tout bas Mlle Éléonore. Elle eut à son tour bientôt éveillé Caffardot, qui, supposant leur aventure découverte par la femme de chambre, se crut perdu, sortit du lit, rassembla maladroitement ses habits, chercha longtemps sa culotte, mais en vain, partit cependant, traînant avec assez de bruit les boucles de ses souliers sur le parquet, et ferma la porte qui se plaignit encore beaucoup. Le pauvre diable craignait apparemment que la duègne d’Éléonore ne se mît à ses trousses. Ce ne pouvait être qu’elle qu’il venait d’entendre parler! Quel embarras! que va-t-il arriver à sa chère Éléonore? et comment ravoir sa culotte?

Thérèse, de son côté, n’était pas sans inquiétude, elle m’avait manqué trop essentiellement pour ne pas s’attendre à quelque réprimande sévère et peut-être à recevoir son congé, mais heureusement pour elle, je manquai de dignité dans cette occasion. Glissant donc légèrement sur les reproches que méritait son audace et ne prenant pas même le temps d’écouter ses excuses, je passai déjà vite à la confidence de mon espièglerie. Elle venait déjà d’avoir un effet si plaisant que je ne pouvais contenir mon envie de rire, loin qu’il me restât la moindre humeur, Thérèse, rassurée, trouva le tour admirable; nous n’osions cependant laisser éclater notre joie sur ce que Caffardot, qui n’avait pas ses culottes, resterait jusqu’à nouvel ordre dans le corridor. L’ingénieuse soubrette eut bientôt levé cet obstacle. Elle alla dire tout bas par la serrure à son bon ami, qui en effet y avait l’oreille collée, que la femme de chambre, qui s’était trouvée mal et n’avait appelé que pour demander du secours, ne se doutait probablement de rien, qu’au surplus la culotte, qui ne se trouvait point encore, ne pourrait lui être rendue par la porte, à cause du bruit qu’elle faisait au moindre mouvement; mais que s’il voulait aller au jardin, on la lui jetterait par la fenêtre dès que la femme de chambre dormirait.

Ainsi débarrassées du témoin incommode, enchantées de le savoir cul nu dans le jardin, où la bise soufflait avec fureur, nous ne contraignîmes plus nos ris: puis nous tînmes conseil, résolues de bien employer, pour notre amusement et pour le tourment de Caffardot, l’insigne preuve que nous avions de son incontinence. Le résultat de nos délibérations fut que Thérèse qui connaissait parfaitement la maison, irait sans bruit suspendre la culotte à la porte de la chambre où couchait la véritable Éléonore. Tel fut notre bon plaisir. Thérèse s’habilla tout à fait, parce qu’il faisait très froid: puis s’enfonçant dans les ténèbres du corridor, elle alla bravement exécuter notre risible arrêt.

CHAPITRE IX
Rapport de Thérèse et ce qu’elle fit pour prouver qu’elle ne mentait pas.
La téméraire soubrette demeura beaucoup plus longtemps que je ne m’y attendais, et j’étais déjà fort inquiète de son retard, quand je l’entendis enfin rire dans le corridor et parler; je crus qu’elle était avec quelqu’un: cependant elle rentra seule. Pressée de la plus vive curiosité, je lui fis cent questions. Mais, sans y répondre et riant par éclats, la folle ne cessait de répéter: Ah! la plaisante aventure! la bonne folie! le drôle de corps! Je perdais patience. A la fin pourtant, j’appris que ces ris immodérés étaient occasionnés par la plus singulière scène du monde, qui se passait à l’heure même dans la chambre d’Éléonore, et dont la porteuse de culotte venait d’entendre une partie.—«M. le chevalier, dit l’évaporée, s’interrompant à chaque mot pour éclater de rire, M. le chevalier est là-haut… chez la divine Éléonore, à qui il tient, je ne sais sous quel prétexte, les propos les plus originaux. Je défie l’homme le mieux ivre, le plus facétieux histrion, d’imaginer un amphigouri pareil à celui qu’il débite. Il a cependant passé la nuit avec la chère demoiselle, rien n’est plus évident… Tout ce qu’il dit y a rapport. Ils ont couché ensemble, mademoiselle! Cela est clair. Comment trouvez-vous la chose? Et qui diable ne rirait pas d’une découverte pareille?»—Mais, interrompis-je, êtes-vous bien sûre, Thérèse…—Tout à fait sûre, mademoiselle.—Que ce soit le chevalier?»—Ah! c’est bien lui-même; peut-on méconnaître son joli son de voix? il traite Mlle Éléonore d’épouse chérie, d’adorable déité.»—Vous extravaguez, ma mie Thérèse, dis-je un peu piquée, mais ne pouvant encore croire un conte qui, selon moi, n’avait pas la moindre vraisemblance.—Eh! parbleu, mademoiselle, répliqua-t-elle en continuant ses ris, si vous doutez que ce que je dis soit vrai, donnez-vous la peine de vous lever et de me suivre, vous verrez…—Non, il y aurait un autre moyen…

Je n’eus pas le temps d’achever. Thérèse avait de l’esprit, elle devina ce que j’hésitais à lui proposer, partit et ne reparut plus; ce fut le chevalier qui revint à sa place, riant aussi de tout son cœur.

Piquée contre le volage adorateur, déjà coupable de plusieurs infidélités, quoique nous ne vécussions ensemble qu’à peine depuis un mois, je le laissai chercher à tâtons mon lit, sans daigner le guider d’une seule parole. Mais il sut bien me trouver. Je perdis tout à coup la moitié de ma colère quand je sentis les belles mains de l’inconstant toucher mon sein et sa bouche angélique surprendre la mienne au moment où je délibérais si je voulais la détourner. J’eus cependant le courage de lui dire, avec une aigreur apparente, qu’il me laissât et retournât vers son épouse chérie, vers l’aimable déité. Ce reproche ne le fâcha point; et sans perdre du temps à se justifier, il eut recours au remède infaillible… Je m’apaisai.

«Encore, mon cher amour» (soupirai-je, en ressuscitant pour la seconde fois)… mais je me repentis de cette prière indiscrète quand j’eus touché quelque chose qui se trouvait pour lors dans l’impossibilité de me complaire.—Hélas! dit tristement le pauvre chevalier, voilà le vrai châtiment de mes sottises. Jamais coupable fut-il plus cruellement puni! mais Vénus n’abandonne pas pour longtemps ses fidèles adorateurs. Avant que je n’aie fini de te raconter la rare aventure qui vient de m’arriver, je serai désenchanté; et tu es trop généreuse pour me refuser ma revanche.» Un baiser de flamme fut le sûr garant de ma bonne volonté; nous demeurâmes voluptueusement groupés; et ce fut dans l’attitude la plus propre à opérer un prompt désenchantement que le chevalier se mit à me raconter ce qu’on va lire dans le chapitre suivant.

CHAPITRE X
C’est le chevalier qui parle.
«Le funeste président nous faisant visiter tous les recoins de sa maison, avec autant d’exactitude que si nous eussions été un détachement de maréchaussée, commandé pour y déterrer quelque malfaiteur, avait annoncé la pièce où nous sommes maintenant comme l’appartement de sa fille, et celle d’en haut, où je suis venu m’égarer, comme l’une des chambres qu’il donne aux étrangers, en attendant que le premier soit en état. La droite est pour les femmes, les hommes sont de l’autre côté. Ayant bien mis cette distribution dans ma tête, assuré d’ailleurs que Sylvina devait occuper au-dessous le bel appartement et présumant en conséquence que tu coucherais nécessairement dans une chambre où il n’y aurait qu’un lit, il me semblait que rien ne pouvait s’opposer au bonheur de passer la nuit avec toi; je suis donc parti pour le quartier des femmes, dès que j’ai présumé que tout le monde pouvait à peu près dormir. J’ai porté la main sur plusieurs serrures; enfin j’ai trouvé la clef dans l’une, j’ai ouvert. Quelqu’un dormait, mais au bruit que j’ai fait, on s’est éveillé… J’hésitais.—Entre donc, Saint-Jean, a dit très distinctement une voix que j’ai reconnue tout de suite pour celle d’Éléonore; alors il m’est venu l’idée la plus folle. La répugnance de passer pour Saint-Jean et la curiosité de voir quel micmac allait naître de ma visite m’ont fait commencer sur l’heure le rôle de somnambule, et sans répondre à la voix, je me suis mis à déclamer assez bas.—Jardin délicieux où la divine Cloé vient chaque matin disputer à la rose et au jasmin le prix de la fraîcheur… Lieux enchantés où le serment d’un amour à l’épreuve des siècles précéda le vœu que nous prononçâmes au pied des autels… (Je me suis assis). Fontaine plus limpide que celle de Vaucluse! Cristal, où mon épouse chérie…—Ah çà, Saint-Jean, a interrompu la voix, voilà qui est très bien, mais c’est assez de ces gentillesses; dis-moi par quel heureux hasard…—Le hasard n’eut point de part à mon choix, il fut forcé dès que je vis sa prunelle plus éclatante que l’étoile du matin.—Ah! ah! monsieur Saint-Jean, vous faites votre agréable! où donc avez-vous puisé tant d’esprit?—Personne n’en a comme elle. Phébus, jaloux de ses moindres paroles, se couvre d’un nuage pâle dès qu’elle ouvre la bouche… Adorable épouse! divine Cloé…»—Laisse-moi rire, mon d’Aiglemont, dis-je à l’aimable fou, dont le poids délicieux gênait le jeu de ma poitrine, je n’y tiens plus: le soleil qui s’obscurcit, le temps qui se couvre, dès que Cloé se met à parler! Cela est trop extravagant… mais que veux-tu faire? oui, je sens que tu es désenchanté; à la bonne heure; cependant, pour ta pénitence, tu patienteras jusqu’à ce que tu m’aies achevé ton récit, nous verrons après; sois sage et conte.

«—Mis au fait par l’apostrophe d’Éléonore à Saint-Jean, tu penses bien que je me suis mis à mon aise. J’ai profité de la première invitation, qui est encore échappée à la belle, pour courir à son lit, disant: Qu’entends-je? Elle est déjà sous ce berceau de chèvrefeuille! les sons de sa voix mélodieuse ont frappé mon oreille!… Ah! chère épouse!… C’est toi!… C’est elle-même… Hélas! après une si longue absence… tes bras se refusent à ceux d’un époux chéri!… O amour, ô hyménée! venez éclairer de vos brillants flambeaux les yeux de Cloé, qui méconnaissent le plus tendre des époux.

«Soit qu’Éléonore ait eu l’esprit assez présent pour sentir tout le parti qu’on peut tirer d’un somnambule, soit qu’un tempérament dominant ne lui ait pas permis de refuser une occasion, peut-être dangereuse, elle n’a fait aucun effort pour m’empêcher de partager son lit. Cependant il n’était plus possible qu’elle me prît pour Saint-Jean, dont elle doit sans doute connaître la voix. Je ne déguisais point la mienne. J’ai fait les choses en galant homme; et ne voulant pas mettre la belle à mal sans être assuré de son parfait consentement, j’ai débuté, au lit, par tourner le dos, comme pour dormir. Quelques minutes après, j’ai fait semblant de ronfler. Bientôt Éléonore s’est levée. Je m’apprêtais à m’esquiver, craignant qu’elle n’allât appeler du secours, mais prudente, ennemie de l’éclat, elle ne voulait que fermer la porte et mettre les verrous, de peur sans doute qu’il ne vînt plus de monde qu’il ne lui en fallait. Après cette sage précaution, elle s’est recouchée, et voici ce que j’ai jugé à propos d’ajouter à mes folies:—Cesse de t’abuser, divine Cloé. Quelle que soit la beauté de l’incomparable Éléonore, rien ne peut combattre dans mon cœur ton image adorée; en vain cette auguste princesse est la rivale de Minerve et de Diane, toi seule as le prix… Je ne disconviens pas que mes yeux éblouis, mon oreille enchantée… Tu surprends ma rougeur, céleste Cloé? pardonne, je suis coupable… Mais que dis-je? je ne le suis plus. Tes charmes divins détruisent une illusion passagère… Permets-moi seulement de répéter une dernière fois que si je n’étais l’amant et l’époux de Cloé, je ne pourrais vivre que pour Éléonore.»

Après une pause dont nous avions besoin tous deux, pour soulager notre envie de rire, le chevalier me dit encore qu’il s’était payé deux fois de ses éloges et qu’Éléonore avait fait très savamment la Cloé. Qu’ensuite, comme il faisait de nouveau semblant de dormir, elle l’avait tiraillé doucement, afin de se défaire de lui, s’il était possible, sans l’éveiller; qu’il s’était prêté à tout, soutenant avec beaucoup de vraisemblance le rôle de somnambule, et qu’on l’avait enfin attiré vers la porte. Thérèse s’était trouvée là précisément comme Éléonore ouvrait. Le chevalier, par pure malice, avait recommencé ses monologues, sans rentrer, sans sortir, le tout pour prolonger l’embarras de la divine Cloé. Thérèse avait profité d’un moment favorable pour se glisser dans la chambre et poser la culotte sur un fauteuil voisin du lit. Puis, laissant le chevalier continuer sa comédie, elle était revenue vers moi; par bonheur, lorsqu’elle était retournée, le somnambule n’avait pas encore pris le parti de la retraite. Celui-ci, sentant qu’une main féminine s’emparait de lui dans les ténèbres, s’était laissé conduire. Thérèse l’avait mis au fait en chemin; puis, le laissant à la porte de la chambre, elle s’en était allée, par discrétion, attendre le jour quelque part, ne manquant pas de connaissances dans une maison où elle avait servi.

CHAPITRE XI
Aubades. Fâcheux réveil d’Éléonore.
Le lecteur peut être impatient d’apprendre ce qui arriva de la culotte de Caffardot, si méchamment installée chez l’innocente Éléonore; je supprime, pour le satisfaire, les détails de ce qui put encore se passer entre le somnambule et moi.

Nous fûmes d’avis qu’il fallait attirer, sans affectation, le plus de monde que l’on pourrait à l’appartement de la belle avant qu’il y fît jour. A l’ouverture des volets, une culotte rouge, vue de tous les yeux, devait produire un effet admirable. Il ne s’agissait, pour amener ce grand coup de théâtre, que d’éveiller de bonne heure M. le président et de lui proposer de surprendre agréablement les dames par de petites aubades à leurs portes. Le chevalier jouant du violon et le président de la basse de viole, le galant vieillard ne pouvait manquer de goûter l’heureuse idée de cet éveil romanesque.

En conséquence, d’Aiglemont se rendit de bonne heure chez notre hôte avec son violon; la triste basse de viole fut tirée de son étui poudreux: on répéta quelques vaudevilles surannés et l’on se mit en marche. Sylvina fut gratifiée la première d’une forlane, d’une gavotte et de deux courantes, le tout avec des sourdines, par respect pour le sommeil de la grave présidente, dont l’appartement était contigu. Ensuite les musiciens et Sylvina, qui s’était aussitôt levée, vinrent à ma porte. Je les attendais et ne laissai jouer que le temps qu’il fallait pour ne point paraître prévenue. Je grossis bientôt leur bande avec Lambert, qui, se mêlant aussi de musique et jouant passablement de la flûte, venait se joindre aux concertants. Bientôt toute la maison fut à notre suite, excepté la présidente, Éléonore et Caffardot; en un mot, nous étions très nombreux quand nous nous présentâmes à la porte de la chambre où reposait la tendre amante de Saint-Jean, la divine Cloé.

Arrivés sans bruit, nous débutâmes par le fameux air des Sauvages, sur lequel je savais par bonheur un amphigouri, qui répondait merveilleusement à l’envie que j’avais de berner la chère Éléonore, et non de la divertir. L’honnête président, admirateur de l’artiste à qui l’on doit le sublime morceau que nous exécutions, était seul de bonne foi: possédant cette pièce à fond, il raclait littéralement la basse continue avec le plus fervent enthousiasme. Aussitôt que l’air fut achevé, le chevalier ouvrit, criant à tue-tête: Forêts paisibles; à quoi le cher père ne manqua pas de répliquer par une partie du chœur. Quant à moi, je continuais à chanter mes paroles burlesques, Lambert s’époumonnait en soufflant dans sa flûte; le tout faisait un charivari qui m’aurait considérablement amusée si je n’avais pas eu la perspective d’un amusement encore plus intéressant.

Ce fut le président lui même qui courut aux volets et fit jour. Les chants cessèrent subitement à l’aspect de la culotte; le chevalier et moi jouâmes à ravir l’étonnement; je tournai le dos, d’Aiglemont toussa, Sylvina parut stupéfaite, ainsi que Lambert et les autres spectateurs. Le président était à peindre, ayant passé tout à coup d’un enjouement, un peu fou pour son âge, à la colère la plus terrible. Tous les yeux, fixés à la fois sur la culotte, guidèrent sur ce fatal objet ceux de la malheureuse Éléonore. Sa confusion ne peut se décrire. Nous nous hâtâmes de sortir à travers une foule de curieux, parmi lesquels la perfide Thérèse, se comportant à merveille, n’avait pas l’air d’avoir la moindre part à l’événement. Le chevalier emmena le président demi-mort, ferma la porte et s’empara de la clef, pour empêcher ce père irrité de revenir sur ses pas faire quelque mauvais traitement à sa coupable fille. Cependant la culotte était demeurée, et celui à qui elle manquait ne passait pas lui-même des instants moins cruels qu’Éléonore, que ce trophée de libertinage venait de compromettre si publiquement.

CHAPITRE XII
Trait d’esprit et de charité de la part du chevalier.
D’Aiglemont était un espiègle, mais il avait le cœur excellent. Il ne vit donc point sans émotion le désespoir de notre hôte; et sur l’heure il forma le projet de réparer, autant que cela se pourrait, le mal qui résultait de notre folle plaisanterie.—«Ne vous affligez pas, monsieur, dit-il au président, j’entrevois de tout ceci de la fourberie, et je gagerais que mademoiselle votre fille est innocente, malgré les apparences qui semblent déposer contre sa vertu. Laissant à part la prévention où tout le monde doit être en faveur d’une personne bien née et élevée par des parents respectables, je m’attache au fait seul, et je soutiens que cette culotte égarée chez elle ne peut s’y trouver que par quelque perfide manœuvre de la part, sans doute, de celui à qui elle appartient. Un homme à bonnes fortunes, quelque distrait qu’il soit, n’oublie jamais sa culotte. Encore une fois, monsieur, il y a là-dessous quelque noirceur; et si vous m’en donnez la permission, je me fais fort d’éclaicir ce mystère d’iniquité. Souffrez que j’entretienne un moment en particulier Mlle Éléonore… mais non, soyez vous-même témoin de notre entretien, et tenez-vous pour dit que bientôt vous serez tranquillisé et vengé.»

Je connaissais le chevalier incapable de nous compromettre; mais je n’en étais pas moins étonnée de son effronterie, et je ne concevais pas comment il osait se mêler d’arranger une affaire où lui même avait les plus grands torts. Cependant, ayant un but, il vint à bout d’y conduire heureusement sa difficile entreprise.

Les éclaircissements entre lui, le président, Éléonore et Caffardot se passèrent sans témoins; mais voici le compte qu’il nous en rendit dans la voiture, lorsque nous eûmes pris congé de la ridicule famille. C’est encore le chevalier qui va parler.

—«Nous sommes retournés, le cher père et moi, chez la malheureuse Éléonore, que nous avons trouvée en larmes.—Rassurez-vous, mademoiselle, lui ai-je dit avec une consolante douceur, soyez persuadée que monsieur votre père est trop judicieux pour prendre le change: il ne doute nullement de votre innocence, et de même, loin de vous accuser le moins du monde, toute la maison se plaint et crie vengeance contre un scélérat qui vous a fait l’injure la plus atroce. Reposez-vous sur moi du soin de vous faire la réparation solennelle qui vous est due; mais expliquez-vous, décidez sur-le-champ du sort de l’imposteur: doit il expirer sous nos coups, ou prenez-vous assez d’intérêt à lui pour que vous daigniez le sauver en l’élevant au rang de votre époux?—Ni l’un ni l’autre, monsieur, a répondu l’indolente Éléonore, qui, m’ayant attentivement regardé pendant que je parlais, s’était un peu rassurée, sentant que je lui fournissais un moyen de se disculper, non, monsieur, une punition proportionnée à la perfidie de Caffardot ne manquerait pas d’ajouter au scandale. Sait-on d’ailleurs, après l’indigne manière dont il vient de se venger de n’avoir pu me séduire, à quel excès il pourrait encore se porter, plus irrité? Qu’il vive!… Mais j’en jure devant mon père, devant vous, monsieur, de qui je reçois dans ce moment des preuves d’intérêt qui me permettent de vous nommer notre véritable ami, je jure, dis-je, que jamais l’infâme Caffardot ne sera mon époux; hélas! je n’ai qu’une faute à déplorer: c’est d’avoir caché trop longtemps à mes tendres parents les vues abominables que le suborneur couvrait du voile hypocrite de la dévotion. Depuis plus d’une année il ne cessait de me tendre des pièges. J’espérais toujours que, cédant enfin à ses propres remords et corrigé par l’exemple de l’honneur que lui donnait ma résistance, il renoncerait enfin à ses damnables projets; mais je me suis abusée!… et qu’il m’en coûte cher aujourd’hui!—Nouveau torrent de larmes… délire de douleur.

«Je voyais le bon papa prêt à fondre en larmes; j’ai pensé que les miennes, ou du moins le semblant d’en répandre, produirait un admirable effet dans cette importante conjoncture. J’ai donc détourné la tête, et tirant mon mouchoir, j’ai caché mon visage, riant d’aussi bon cœur que les autres pouvaient me soupçonner de pleurer et pleuraient réellement eux-mêmes. Le sensible président serrait dans ses bras sa vertueuse progéniture; Éléonore jouait son rôle avec beaucoup de majesté. Je n’y tenais plus; je me suis emparé de la culotte, et sortant brusquement de la chambre j’ai feint un emportement qui pouvait signifier que j’allais confondre Caffardot et le punir de sa lâche imposture.—Arrêtez-le, mon père, s’est écriée la généreuse Éléonore, courez, empêchez le sang de couler…—Mais je suis alerte; en deux sauts j’étais loin du président, et je me suis rendu sans obstacle à la chambre du dévot suborneur.»

CHAPITRE XIII
A quel prix Caffardot retrouve sa culotte.
Sylvina et Lambert écoutaient le chevalier avec beaucoup d’intérêt; mais si cette histoire pouvait les amuser, elle était surtout délicieuse pour moi. Je jouissais seule de tout le comique du rôle du chevalier et du parfait ridicule du rôle d’Éléonore. Je mourais d’envie de mettre les autres un peu plus au fait; mais d’Aiglemont, d’un coup d’œil fin, m’imposa silence et continua:—«J’ai paru chez Caffardot avec un visage triste et courroucé. Il était au lit. Au bruit que j’ai fait en entrant, il a détourné ses rideaux; l’aspect de la terrible culotte l’a fait frémir; une pâleur mortelle a défiguré son visage, ç’a été bien pis quand le président est survenu, transporté de fureur, faisant en conséquence des grimaces d’énergumène. J’avais discrètement attendu celui-ci pour parler; immobile, je m’étais contenté d’exposer la culotte aux yeux de l’accusé, comme une autre tête de Méduse.

«Aussitôt, le président, dont la rage redoublait à la vue de l’auteur prétendu de sa honte, a pris une canne et s’est mis à frapper de toute sa force sur le pauvre Caffardot, qui, malgré les couvertures, devait très bien sentir les coups; je ne me suis point exposé à cette première explosion, parce que je connais le cœur humain et que je sais que, lorsqu’on s’est livré sans contrainte à ces sortes de transports, le moment qui les suit est celui de la clémence et des accommodements. Cependant, suffoqué de colère et las de battre, le président s’est jeté dans un fauteuil, déplorant avec beaucoup de galimatias son malheur, sa confiance abusée, sa fille perdue de réputation et privée sans doute pour jamais de l’espoir d’un honorable établissement.

—Pardonnez-moi, monsieur, s’est à son tour écrié le chrétien Caffardot, tombant du lit à genoux et se traînant dans cette posture jusqu’aux pieds du père outragé. Pardonnez: soyez assuré qu’épouser Mlle Éléonore a toujours été mon unique désir et que si j’ai été assez faible pour succomber à la tentation d’en jouir…—A la tentation d’en jouir, malheureux! a riposté le père redevenu furieux… Tu as encore l’audace de m’insulter, scélérat, et de calomnier ma fille! tu en as joui…—Mais puisque vous le savez, monsieur, il faut bien qu’Éléonore ait tout avoué…—Alors un coup de bâton, pour lequel le vieux président a retrouvé toute la vigueur de la première jeunesse, a coupé la parole de Caffardot. Le ver, dit le proverbe, se redresse lorsqu’il sent qu’on l’écrase; j’ai vu de même notre reptile frémir et mesurer d’un coup d’œil plein de rage la figure décrépite du père d’Éléonore. Cependant, afin de prévenir quelque acte de violence de la part du sournois Caffardot, je me suis mêlé de la querelle et, me joignant au président, j’ai traité l’autre de garnement: je l’ai menacé d’appeler des valets pour le lier et le conduire à la ville, où l’on saurait bien le forcer à justifier une fille aussi estimable que celle qu’il osait noircir par la plus exécrable des calomnies.

«Un dévot, dans de semblables occasions, a des ressources qui manquent au commun des hommes. Le malheureux, se prosternant la face contre terre, a offert à Dieu sa fatale disgrâce et entonné le Miserere d’un ton que le prophète lui-même avait sans doute à peine, quelque affligé qu’il pût être, quand il le composa. Mais je n’ai pas laissé le temps à notre David d’achever sa ridicule prière; je l’ai fait habiller à la hâte; vous l’avez tous vu sortir de sa chambre, noyé de honte, écrasé de l’injustice de ses accusateurs, de la gravité des circonstances qui concouraient à le faire passer pour le faussaire le plus abominable; je l’ai conduit hors des cours comme un banni. Il retourne à sa gentilhommerie à pied; le président m’adore; je suis son ami, son vengeur: à la ville, je dois être sa plus intime société; je suis chargé de vous faire à tous des excuses infinies et de vous prouver comment la belle Éléonore est l’innocence même. Je vous propose de le croire; cependant, si vous vous y refusez, je n’ai pas promis d’user de violence pour tâcher de vous en convaincre. Au reste, il n’y aura point de procès, à moins que Caffardot ne juge à propos d’en intenter. Mais il n’en fera rien. Excepté celui-ci, tout ce monde affligé nous rejoindra demain à la ville; les gens ne manqueront pas d’y ébruiter la fatale histoire de la culotte, et les bavardages extraordinaires auxquels tout ceci va donner lieu nous fourniront d’amples ressources contre l’ennui de notre nouveau séjour.»

CHAPITRE XIV
Conclusion des aventures précédentes.
«Voilà qui est bel et bon, chevalier, dit Sylvina quand il eut cessé de parler, mais je ne vois pas encore bien clair dans tout ce que vous venez de nous apprendre. Cette culotte, par quel hasard enfin se trouvait-elle chez Éléonore? M. Caffardot l’y avait-il réellement oubliée après un tendre entretien? ou bien était-il coupable du tour infâme de l’y avoir introduite à l’insu de la demoiselle, par quelque motif de vengeance ou de passion?—C’est sur quoi l’on ne peut pas vous donner des éclaircissements bien positifs, répondit finement le chevalier. Le crime du sournois Caffardot est une énigme dont le caractère indéchiffrable du personnage rend la solution fort difficile. Peut-être avec le temps serons-nous mieux instruits; mais faisons des gageures. Quoiqu’il y ait gros à parier qu’Éléonore n’est point innocente, je veux bien néanmoins risquer dix louis, et je dis qu’elle n’a pas couché avec Caffardot.—Monsieur le chevalier, interrompit Lambert, je tiendrais vos dix louis s’il était permis de parier à jeu sûr. Je n’ai pas laissé de m’instruire pendant cette fameuse nuit. Apprenez à votre tour les découvertes que j’ai faites. Quelle diable de raison que celle de ce M. le président!

«Le vin frelaté que nous avons bu à souper m’incommodait. J’ai eu besoin de sortir de mon appartement, et à force d’aller et de venir, j’ai enfin trouvé ce que je cherchais.»…

Lambert descendu… Sylvina devenue rouge, cela donnait à penser quelque chose. A la bonne heure, tant mieux pour eux, si ce que nous devinions était la vérité; nous ne témoignâmes rien et le laissâmes poursuivre.

«J’allais remonter, lorsque j’ai entendu marcher dans l’obscurité quelqu’un qui retenait sa respiration et se coulait avec beaucoup de précaution le long des murs. Tout près de moi, ce noctambule a ouvert avec assez de bruit une porte, qui, autant que je me le rappelais, devait être celle de la chambre à coucher de Mme la présidente. Je n’en ai plus douté lorsque j’ai pris la peine de venir jusqu’à cette porte, qu’on n’avait pas jugé à propos de refermer. J’aime les scènes de nuit; je me suis donc glissé dans la chambre. Le noctambule, attendu par notre galante hôtesse, a été tutoyé familièrement et reçu sans façon dans le lit. Je n’avais pas envie d’écouter en chemise les peu intéressants ébats de ce couple amoureux; mais j’ai pensé qu’il serait aussi bon de veiller là qu’ailleurs; et, retourné chez moi pour me chauffer et endosser une redingote, je suis revenu tout de suite dans l’intention de recueillir quelque chose de divertissant, ou du moins de lutiner un peu les délinquants, s’ils ne me fournissaient pas quelque meilleur moyen de récréation. Moins adroit que la première fois, j’ai touché tant soit peu la porte qui s’en est plainte aigrement. La présidente a dit avec effroi: Mon Dieu! Saint-Jean, que viens-je d’entendre?—Ce n’est rien, lui a-t-on répondu, c’est le vent ou quelque chat. (La bonne présidente s’est un peu rassurée…) Mais de quoi riez-vous donc, VOUS autres?—Continuez, mon cher Lambert répliqua le chevalier, c’est ce nom de Saint-Jean qui me divertit.—Saint-Jean ne m’a point étonné, riposta Lambert. Eh! qui diable, autre qu’un valet bien payé, pourrait se hasarder à fêter les immenses appas dont nous parlons!…

«Quand je m’introduisis, c’était fait: un entretien familier remplissait les moments de relâche.—Je suis très mécontente de toi, disait la présidente, sans prendre la peine de parler bas: tu es, je le vois bien, un petit volage; ton indolence actuelle m’en convaincrait assez, quand je n’aurais pas d’ailleurs assez de quoi fonder certains soupçons…—Saint-Jean n’était pas orateur. Il se défendait mal; madame s’est animée par degrés; et après avoir récapitulé tout ce qu’elle avait fait pour ce domestique ingrat, elle a mis le comble à ma surprise en disant que si elle avait eu la bonté de tolérer quelques infidélités en faveur des femmes de chambre, sa passion ne tiendrait pas contre la honte et le désespoir d’avoir sa propre fille comme rivale; qu’elle croyait avoir surpris entre celle-ci et M. Saint-Jean quelques signes d’intelligence; mais que si elle venait jamais à avoir des certitudes, elle ferait prendre le suborneur et renfermer l’effrontée pour le reste de ses jours. Saint-Jean s’est donné au diable, que rien n’était plus faux que ce goût prétendu pour Mlle Éléonore: écoutez bien ceci, mes amis:—C’est bien plutôt, a-t-il dit, sur ce vilain visage de Caffardot que madame devrait jeter ses soupçons. On ne dirait pas que le grivois y touche; mais il rôde jour et nuit en dehors et en dedans; et, tout à l’heure encore, au jardin… mais enfin… on verra. Si l’on ne marie pas bientôt ces deux amoureux, il arrivera sûrement quelque malheur… Eh bien, monsieur d’Aiglemont, avez-vous encore envie de parier?—Je ne me dédis pas, mon cher Lambert; mais continuez votre histoire.—Elle est finie: l’envie de rire, le froid et certain bruit que la présidente a fait dans sa table de nuit m’ont chassé de l’appartement; j’ai regagné le mien… ou celui de Sylvina, consolé de mon indigestion (en avait-il une?) et de la perte de quelques heures de sommeil.» (Nous le crûmes bien payé d’avoir veillé.)

Nous rîmes beaucoup de cette nouvelle scène; et raisonnant à perte de vue sur tant d’événements étonnants nous arrivâmes sans nous être aperçus du trajet. Un laquais de monseigneur nous attendait aux portes de la ville, pour nous conduire à notre logement. La situation, la distribution et les meubles répondaient à l’idée que nous devions avoir du bon goût et de l’amitié de notre protecteur. Quand nous fûmes installées, le chevalier nous quitta pour aller embrasser son oncle, que nous le priâmes d’amener, le plus tôt possible, auprès de nous.

CHAPITRE XV
Où l’on fait une nouvelle connaissance. Arrangements raisonnables.
Nous logions chez une jeune veuve, d’une figure charmante et mieux élevée que ne le sont ordinairement les petites bourgeoises de province. Mme Dupré, c’est ainsi qu’elle se nommait, parut aussitôt que nous eûmes mis pied à terre et nous invita de la meilleure grâce du monde à prendre chez elle un dîner qu’elle avait eu l’attention de nous tenir prêt.

Cette aimable femme nous apprit, pendant le repas, que, née de parents assez pauvres, elle avait eu le bonheur de plaire à un vieux caissier, autrefois amoureux de sa mère, et qui, devenu dévot et infirme, s’était retiré de la capitale pour finir ses jours dans sa province. L’honnête financier, à qui le grand nombre de ses confrères ne se pique pas de ressembler, avait épousé, par reconnaissance, la fille de son ancienne amie et lui avait donné tout son bien. Les scrupules, l’âge, la maladie, enfin toutes les raisons possibles ayant empêché le dévot personnage de vivre en mari avec sa jolie épouse, elle n’avait été que sa compagne; au bout d’un an, il avait eu la bonhomie de mourir. En conséquence, Mme Dupré portait son deuil et jouissait de dix mille livres de rente et d’un riche mobilier. La vieille mère, pour lors malade, et qui ne dînait point avec nous, vivait avec sa fille. Ces femmes habitaient le rez-de-chaussée: nous disposions du reste de la maison et nous pouvions être chez nous aussi isolées que bon nous semblerait, mais on nous priait, avec la politesse la plus engageante, de ne pas user à la rigueur de cette facilité; ce que nous promîmes de bien bon cœur, car Mme Dupré nous avait tous charmés dès le premier abord.

La franchise avec laquelle cette jolie veuve nous mettait de la sorte au fait de ses affaires n’avait pas uniquement pour objet de satisfaire le besoin de jaser, si naturel aux femmes; l’attention qu’elle faisait particulièrement à Lambert, pendant ses récits, et l’air de chercher à lire dans les yeux de cet artiste l’impression que ce qu’elle disait pouvait faire sur lui nous fit deviner sur-le-champ que la sensible Mme Dupré le regardait déjà comme quelqu’un qui pouvait devenir pour elle un parti. Le cœur d’une jeune veuve qui n’a connu ni les plaisirs ni les peines du mariage est ardent à convoler. J’ai dit que notre compagnon était de belle figure; le trait était décoché et le cœur de l’hôtesse blessé au plus vif. Lambert sentait lui-même tout le prix d’une conquête qui lui offrait à la fois l’agréable et l’utile. Nous achevâmes de lui prouver qu’on avait sur lui des vues positives. Sylvina, trop honnête pour qu’un intérêt de coquetterie pût balancer en elle le devoir d’une sincère amitié, fut la première à presser Lambert de faire assidûment sa cour. Monseigneur, que nous vîmes le soir avec son neveu, fut enchanté du bonheur de notre ami. Quant à nous, après le tumulte du caprice, il était temps d’écouter la raison. Elle assignait la tante à l’oncle, et la nièce au neveu; nous nous arrangeâmes en conséquence et fûmes tous quatre fort contents.

CHAPITRE XVI
Comment l’objet de mon voyage est manqué.
Le président ne fut pas plus tôt de retour avec sa famille que nous eûmes sa visite. Il me présenta M. Criardet, le maître de musique du concert, artiste sexagénaire, dont la vaste perruque à la grenadière, annonçait l’antique talent. Ce grand personnage était suivi d’un ex-enfant de chœur qui succombait sous le poids d’une douzaine d’in-folio de musique. C’étaient tous les vieux opéras français et d’admirables cantates de différents maîtres. Je pâlis à la vue de ce grimoire, dont il me fut prescrit de faire désormais mon unique étude, afin d’être bientôt en état d’enchanter mes auditeurs. Il ne s’agissait plus ici de ce qui pouvait m’être familier: la musique italienne n’avait aucun accès dans ce pays ennemi des innovations. Elle y était traitée de frédons, de papillotage; on niait qu’elle fût chantante, qu’elle pût peindre, émouvoir. On n’y avait pas plus d’indulgence pour cette musique bâtarde, à la mode depuis quelques années, qui prend aussi le nom d’italienne à la faveur de quelques plumes arrachées au paon et dont ce geai maussade essaie maladroitement de se revêtir. Cette sévérité propre à garantir de la contagion du mauvais goût m’aurait paru raisonnable si la prévention des amateurs avait été fondée sur des connaissances éclairées; mais comme elle ne l’était que sur un respect fanatique pour le genre prétendu national, je méprisai fort leur entêtement et j’eus un pressentiment sûr du peu de succès qu’aurait mon talent dans une ville où la musique française était une espèce de religion.

En effet, accoutumée à la musique mesurée, phrasée, aux roulades, aux traits saillants et légers, je ne vins point à bout de saisir les beautés du genre établi. J’étais sottement fidèle à la mesure; je n’avais pas assez de timbre, j’éclatais de rire au milieu d’un ah!

………………..
Le président et M. Criardet y perdaient leur science. Ils m’excédaient; je les envoyais paître; un jour, enfin, monseigneur survint pendant qu’on me persécutait pour me faire brailler Ah! que ma voix me devient chère, etc., tandis que je maudissais le malheur d’en avoir une qui m’exposait à tant d’ennuis. Monseigneur, qui haïssait la musique française, et surtout les pédants, mit M. Criardet à la porte, lava la tête au président, lui soutint que mon chant était fait pour plaire partout ailleurs que dans une ville barbare, digne patrie de l’ignorance et du mauvais goût, et conclut en assurant qu’il ne souffrirait pas que je débutasse au concert, dût-il payer le dédit de mon engagement, ou faire venir à ses frais, pour me remplacer, quelque vétérane des chœurs de l’Opéra.

CHAPITRE XVII
Peu intéressant, mais nécessaire.
Un hasard heureux me vengea sur-le-champ de la musique française, à qui je venais de jurer une haine immortelle. A peine avais-je essuyé des disgrâces à son occasion, qu’elle reçut un violent échec, dans cette même ville, regardée jusque-là comme le plus impénétrable de ses retranchements.

La comédie était mauvaise, et par conséquent peu suivie: il passa une troupe d’excellents bouffons italiens qui, revenant d’Angleterre et retournant dans leur pays, se trouvèrent à manquer d’argent; le directeur eut le bon sens et la hardiesse de les engager. On cria d’abord à l’horreur, à la profanation; cependant, on voulut les entendre, quelques-uns par curiosité, le plus grand nombre avec l’intention de les trouver pitoyables et de les écraser sous le poids d’une puissante critique. Mais tel est l’ascendant du beau sur la cabale que beaucoup de spectateurs furent d’abord entraînés par cette nouvelle musique, vive, pittoresque, et que la faction qui se proposait de la siffler perdit beaucoup de ses membres. On était étonné de ne rien perdre de ce que rendaient des gens dont on n’entendait pas la langue. Tout était peint; les chants séduisaient; une exécution nette, moelleuse, soutenait l’attention et faisait craindre la fin des morceaux. Le concert de M. Criardet alla tout de travers, ses belles fugues déchurent de moitié. L’amour de la vérité me force à dire qu’ayant mis en parallèle les croquis de musique du répertoire des Italiens avec les tableaux surchargés de nos grands maîtres, quelques personnes raisonnables osèrent donner la préférence aux premiers. Le président tomba malade de chagrin et des mouvements infinis qu’il s’était donnés pour empêcher le schisme. Mlle Éléonore, qui cessait d’être aux yeux de ses concitoyens la première chanteuse de l’univers, fit de cette injustice le prétexte de ses mortels ennuis.

La nouvelle troupe avait un excellent orchestre; le chevalier s’en servit et mit sur pied un concert qui aurait fait tomber à plat celui de M. Criardet, si l’on se fût soucié d’enrôler tous les transfuges. Mais il y avait un choix à faire. On se garda bien de s’associer une foule d’imbéciles qui s’offraient, les uns par air, d’autres avec des intentions suspectes. On n’admit qu’un petit nombre d’amateurs de bon sens, dont les connaissances et les voyages avaient épuré le goût et qui ne ressemblaient en rien à leurs ridicules compatriotes. Il est vrai que ces honnêtes gens déchirés, tympanisés, haïs de la demi-bonne compagnie, étaient peu répandus, mais ils avaient le bonheur de se suffire, et les vains clabaudages de leurs détracteurs, loin de les mettre en souci, tournaient, au contraire, au profit de leurs amusements.

L’oncle et le neveu étaient fort goûtés de cette coterie. Le suffrage unanime dont elle honora mon talent, répara bientôt le tort que pouvait m’avoir fait le jugement partial de Criardet et du président. Je fus accueillie partout, et en dépit des gens qui disaient avec dédain: Qu’est-ce que c’est que ces femmes-là? Fi! comment peut-on les voir? nous étions, Sylvina et moi, de tous les plaisirs.

Autant nous étions détestées des femmes, autant le chevalier l’était de certains hommes; Lambert de certains autres et monseigneur de toute la dévotion. Cependant, il était impossible d’entamer ce prélat. Rigoureux observateur des moindres bienséances de son état, exact à ses fonctions, grave en apparence, fort religieux, ayant, en un mot, tous les dehors que les gens en place doivent au public, le peuple le prenait pour un saint; mais les cafards enrageaient de ne pouvoir ni le gouverner, ni se plaindre de lui. Personne ne savait mieux porter son masque; il ne le quittait qu’avec ses vrais amis; alors nous retrouvions toujours dans monseigneur l’homme du monde, l’homme adorable; et il était en effet l’homme adoré.

CHAPITRE XVIII
Intrigues, conversation singulière.
Ni Sylvina, ni le chevalier, ni moi, n’étions gens à nous priver longtemps du doux plaisir d’être infidèles; on agaçait la première, elle ne savait pas résister. Monseigneur avait bien peu de temps à lui donner pour les plaisirs solides, et il en fallait absolument à Sylvina. D’Aiglemont pouvait jeter partout le mouchoir. Il n’y avait pas une femme un peu passable dont il ne fût plus ou moins agacé. Je n’éclairais point sa conduite tant qu’il parut à peu près le même à mon égard. Quant à moi, j’étais excédé des fadeurs, des lorgnements, quelquefois offensée des offres utiles qu’on hasardait de me faire; comme le beau chevalier était visiblement sur mon compte, on ne concevait pas la possibilité de m’avoir autrement qu’à force d’or. Cependant, ces grossiers spéculateurs étaient bien éloignés de deviner juste. J’adorais d’Aiglemont; mais un instinct indéfinissable me faisait penser malgré moi-même à lui donner bientôt des successeurs. Dupe de ma propre inconstance, je croyais agir avec beaucoup de délicatesse en mettant de la sorte mon amant dans le cas de profiter des bonnes fortunes qui lui étaient offertes.

Je le voyais presque d’accord avec la signora Camilla Fiorelli, qui joignait à beaucoup d’autres talents ceux de chanter à ravir et d’être une excellente actrice. Argentine, sa sœur, moins habile peut-être, mais bien plus séduisante, faisait tout son possible pour avoir la préférence. De mon côté, je commençais à sentir un goût très vif pour le jeune Géronimo Fiorelli, leur frère, qui ne leur était inférieur ni par la figure, ni par les talents.

Sylvina et moi devions donc être éternellement en rivalité! Aussi connaisseuse que moi, le mérite de Géronimo l’avait également frappée; sans que je m’en doutasse, elle avait pris l’avance, et le beau jeune homme était déjà dans ses filets. J’en eus un jour des preuves accablantes. J’avais oublié quelque chose en sortant; je rentrai, et je vis… ce qu’il est cruel de voir quand on aime… Cette fatale découverte acheva d’éclairer mon cœur. Le serpent de la jalousie le mordit; mes jours furent empoisonnés. Je devins triste, rêveuse; je fis mauvaise mine à mes amis, à monseigneur et presque au charmant chevalier. J’étais impatientée de l’air de bonheur qu’avait tout le monde, jusqu’à Lambert et Mlle Dupré.

Je songeais jour et nuit au moyen d’arracher à Sylvina l’aimable Fiorelli. Sans cesse, il était chez nous, mais on le gardait pour ainsi dire à vue. Bientôt, je fus sûre que le soir, faisant semblant de se retirer, il rentrait et partageait le lit de mon heureuse rivale. Je n’avais pas aussi régulièrement le chevalier. Il imaginait mille mensonges pour me dérober la connaissance de ses perfidies. Tantôt un souper, tantôt une partie de jeu poussée trop avant la nuit, tantôt le soin de sa santé, de la mienne, l’avait empêché de se rendre auprès de moi. Ses caresses étaient languissantes. Je ne pouvais me dissimuler qu’il était épuisé, ou, ce qui me faisait encore plus de peine, qu’il se ménageait peut-être avec moi pour briller ailleurs.

Thérèse m’aimait: elle avait de l’esprit, de l’imagination; tout ce qui concernait l’amour était pour elle une affaire sérieuse, dont elle était toujours prête à se mêler. Je crus pouvoir lui confier mes peines et leur cause, et je fis bien. Je reçus, en effet, de cette bonne fille tous les secours dont je pouvais avoir besoin.

«—Ce beau M. Fiorelli, me disait-elle, n’est rien moins qu’insensible, je vous l’assure; et madame votre tante ne le tient pas si fort en son pouvoir que vous ne puissiez vous-même bientôt le posséder. Vous piquez ma générosité, mademoiselle, et vous forcez mon secret dans ses derniers retranchements. Apprenez donc que votre bel Italien n’est point amoureux de madame.» Mon sang recommençait à circuler; mon cœur se dilatait; Thérèse me rendait la vie. «Je ne sais, continua-t-elle, quelle timidité déplacée a pu empêcher le jeune objet de votre amour de vous déclarer tout celui qu’il a pour vous. Sans doute il mesure la difficulté de vous intéresser au désir qu’il aurait d’y réussir. Quoi qu’il en soit, M. Géronimo vous aime, il me l’a dit; et n’osant vous l’avouer à vous-même, il m’avait souvent sollicitée de vous pressentir.»

Je grondai Thérèse d’avoir refusé de rendre un service, qui, par contre-coup, m’aurait beaucoup obligée; mais elle m’avoua franchement que, trouvant aussi Géronimo fort à son gré et se croyant assez jolie pour mériter quelque attention de sa part, elle n’avait travaillé jusque-là que pour elle-même, essayant de persuader au modeste Italien qu’il serait impossible de m’enlever au chevalier dont j’étais idolâtre. «Et vous faites sans doute tout ce qu’il faut, mademoiselle Thérèse, pour prouver à Fiorelli combien il serait plus avantageux pour lui que ses vœux s’adressassent à vous?—Ah! si j’avais pu, mademoiselle!—Comment? Si vous l’aviez pu!—Sans doute, ce n’est pas un Caffardot, celui-ci! il eût été plus traitable. Mais…—Mais! achevez.—Je vous dirai tout, mademoiselle… Cependant, soyez tranquille: je me sacrifie… et d’ailleurs que m’en reviendra-t-il?… Non, cela n’est pas possible… vous l’aurez, ma chère maîtresse, je le dois pour vous, pour lui, pour moi-même…» Puis elle s’échappa les yeux noyés de larmes, et me laissa fort étonnée, et surtout très satisfaite de notre singulier entretien.

CHAPITRE XIX
Prompte négociation de Thérèse.—Entrevue.
La joie du captif qui voit compter l’argent de sa rançon et détacher ses fers; celle du marin, lorsque, menacé du naufrage, il voit tout à coup les vents s’apaiser et les vagues s’aplanir, approche à peine de ce que l’importante promesse de Thérèse venait de me faire éprouver. J’étais encore plongée dans une douce rêverie; mon âme s’égarait avec délices dans les riantes perspectives de l’espérance, quand l’objet de ma passion me fut annoncé.

Sylvina n’était point à la maison: le mal-être dont je me plaignais depuis quelques jours m’avait servi de prétexte pour ne pas l’accompagner; j’avais saisi ce moment pour parler à Thérèse de mon amour jaloux et malheureux… Elle amenait le charmant Géronimo, qui d’abord scrupuleux et timide ne voulait pas monter; mais ayant appris que je serais bien aise de le recevoir, il s’était hâté de saisir une occasion que la ponctuelle vigilance de Sylvina pouvait empêcher de renaître.

Mon trouble fut extrême; l’Italien était à peindre dans ce charmant embarras, qui donne un air gauche aux plus charmantes figures; contrainte qui me sied, mais qui est cependant si intéressante pour qui l’occasionne qu’on en est flatté, dans ces moments précieux à l’amour-propre, de voir l’âme de l’objet qu’on aime tout entière dans ses yeux, et suffisant à peine à admirer. A peine mon nouvel amant pouvait-il se soutenir: il trébucha, il s’assit maladroitement, demeura muet… et si l’adroite Thérèse n’eût frayé bientôt une route à la conversation, de longtemps notre malaise stupide n’eût apparemment fini. «Nous sommes plus heureux que sages, dit-elle de fort bonne grâce, vous osez aimer, j’ai osé parler en votre faveur, et je crois que nous n’aurons lieu ni l’un ni l’autre de nous repentir de notre témérité. Je vous laisse et vais me mettre aux aguets.»

Après ces mots, si Thérèse ne s’était pas envolée, j’aurais peut-être jugé à propos de faire quelques façons; mais Géronimo, tombant à mes genoux, m’ôta tout à fait cette présence d’esprit avec laquelle une femme se défend ordinairement, lorsqu’un tiers la fait aller plus vite qu’elle ne se l’était proposé. Assommée de l’indiscrétion de Thérèse, émue de la passion que me témoignait mon amant, trahie par mes propres feux, je perdis absolument la carte. Jamais je n’avais rien vu de si désirable que Géronimo, dans l’intéressante posture d’un amant suppliant: je ne tenais plus contre l’impétuosité de ses caresses, contre l’éloquence de ses expressions, qu’un organe agréable et l’accent italien rendaient encore plus touchantes. L’amour qui pétillait dans ses yeux, dans les vives couleurs de son charmant visage; le délire pathétique de ses sens se communiquait aux miens; j’étais à mon tour muette, immobile; mes mains, ma gorge étaient abandonnées à ses baisers. Le plaisir concentré dans mon âme n’éclatait au dehors que par la rougeur de mon visage et les oscillations précipitées de mon sein. S’il eût osé…

A ces premiers transports, il en succéda de plus modérés; Fiorelli me conta que, dès la première fois qu’il m’avait vue, je l’avais embrasé du plus violent amour: «Je périssais de chagrin, ajouta-t-il, vous sachant amoureuse d’un chevalier trop digne de vous. M. d’Aiglemont m’efface, il est vrai, par la naissance, par mille belles qualités; mais, divine Félicia, me permettez-vous de me mettre à certains égards au-dessus de mon illustre rival et de prétendre seul à la couronne que mérite le plus sensible, le plus passionné de vos adorateurs? J’avais eu de légères inclinations avant de vous connaître; mais vous êtes ma première passion. Que ne pouvez-vous imaginer toute la violence de mon amour!… Que de vœux, que de projets déjà formés!… mais surtout quel supplice que de me taire et de me sacrifier au bonheur de vous voir quelquefois dans cette maison, la délicatesse qui rend odieuses les faveurs d’une autre femme que celle dont on est épris! Que j’ai maudit souvent mon étoile qui me condamnait si tyranniquement à servir celle qui était précisément le plus puissant obstacle entre vous et moi! Vous l’avouerai-je? Un sombre désespoir s’emparait déjà de mon cœur et me dictait de m’arracher la vie. Argentine, qui m’est unie d’une amitié peu commune entre parents, savait seule à quel point j’étais à plaindre et prenait pitié de mon état. Elle m’avait promis de mettre en usage tout ce que la nature a pu lui accorder de charmes et d’esprit pour détourner de votre amour ce mortel fortuné qui forçait le mien au silence. Mais la jalouse Camille, qui veut plaire exclusivement, avait déjà couché votre chevalier sur la liste des hommes qu’elle se propose d’immoler dans cette ville à son insatiable coquetterie. Et pendant que l’insensible s’enorgueillit d’engager par ses prestiges un cavalier que toutes les dames lui envient, la trop tendre Argentine aime tout de bon et se consume pour lui. J’avais donc à la fois et le mortel ennui d’aimer sans espérance et la douleur de voir ma chère Argentine malheureuse pour avoir voulu me servir…»

Géronimo, que j’écoutais avec un plaisir inexprimable, allait continuer. Mais Thérèse, accourant, nous annonça le retour de Sylvina, suivie de notre hôtesse et de l’ami Lambert. Nous nous mîmes au clavecin et commençâmes un duo de chant; Thérèse, assise et travaillant auprès de nous, avait l’air de ne nous avoir point quittés. Il eût été bien difficile à ma rivale, malgré toute sa pénétration, de deviner qu’il venait de se passer une scène si préjudiciable à son amour.

CHAPITRE XX
Qui prépare à des choses intéressantes.
Monseigneur était attentif à saisir les moindres occasions d’obliger ses amis. Mon état languissant lui causait de vives inquiétudes; j’étais depuis quelque temps si différente de ce qu’il m’avait toujours vue qu’il craignait que je n’eusse des vapeurs ou que je ne fusse menacée de quelque grande maladie. En conséquence, voulant essayer de me distraire, il m’avait ménagé pour ce même jour la surprise agréable de quelques amusements qui devaient remplir la soirée. D’Aiglemont avait reçu de Paris de la musique admirable, nouvelle et destinée aux plaisirs des petits comités. Il s’agissait de me la faire entendre. Le chevalier, deux jeunes officiers pleins de talents, avec lesquels il avait fait connaissance, et Géronimo, qui jouait supérieurement de la basse, suffisaient pour l’exécution. Ces pièces devaient être mêlées de quelques ariettes, chantées par Argentine et Camille. Après ce petit concert, nous soupions. Le projet était de beaucoup rire et boire.

Je ne savais rien encore de tout cela, quand je vis les acteurs arriver à la file. Monseigneur vint l’un des premiers; les sœurs amenèrent avec elles une signora, jolie, assez aimable, dont on avait besoin pour que le nombre des femmes fût égal à celui des hommes. Nous devions être en tout, les trois Italiennes, Sylvina, notre hôtesse et moi, monseigneur, son neveu, les deux officiers, Lambert et le charmant Géronimo.

La musique fut trouvée délicieuse. Les concertants se signalaient à l’envi, animés du génie de l’auteur et par la présence des femmes. Les Fiorelli briguaient avec prétention la gloire de se surpasser mutuellement. Camille, malgré la supériorité de son art, avait peine à l’emporter sur le naturel pathétique et le son de voix insinuant de sa sœur. J’étais moi-même pénétrée de leur chant, et j’avais la bonne foi d’avouer au dedans de moi que j’étais encore bien éloignée d’égaler ces séduisantes sirènes. Guidées chacune par les mouvements de son caractère et de ses passions, dans le choix des morceaux, ceux que chantait Camille étaient fiers, éclatants, propres à développer une voix étendue, à faire briller un gosier exercé. Une netteté, une précision unique dans les passages de gorge, de la force de la mollesse tour à tour et à propos, des tremblements d’un fini parfait, nous forçaient à l’admirer. Argentine soupirait mollement des chants simples, mais pleins d’effets, qui peignaient avec magie, soit les élans passionnés d’une âme amoureuse vers l’objet dont elle était remplie, soit les peines intéressantes d’un cœur dévoré d’une jalousie secrète. Malheur aux insensibles à qui cette inimitable chanteuse n’aurait pu communiquer l’enthousiasme dont elle était elle-même transportée, et qui lui aurait préféré les tours de force de l’artificieuse Camille!

La musique nous avait mis de la plus agréable humeur. On voyait sur tous les visages une nuance de désir et de volupté. Le souper eût été charmant s’il n’eût pas pris fantaisie au père Fiorelli, suivi de certain jaloux, mari de cette signora qu’elles avaient amenée, de venir subitement chercher leur monde, qui s’était engagé sans permission. Ce contre-temps nous désespérait. On tint conseil; monseigneur fut d’avis de retenir plutôt ces importuns que de nous laisser enlever nos dames; et quoique ce parti fût désagréable, il passa néanmoins à la pluralité des voix. Mme Dupré, qui n’aimait pas les assemblées nombreuses et n’avait d’abord consenti que par complaisance à être des nôtres, disparut au moment de se mettre à table; la partie se détraquait d’autant plus que Lambert, qui devait partir le lendemain de grand matin pour une emplette de marbres, déclarait aussi qu’il se retirerait à minuit. Tout cela fut cause qu’il arriva des choses fort extraordinaires et qui valent bien la peine d’occuper un chapitre.

CHAPITRE XXI
Orgie.
Quand monseigneur se mettait d’une partie, on était sûr d’y trouver tout ce qui peut aiguiser et satisfaire les sens: il avait tout prévu. En un mot, tout était exécuté: son génie de fêtes faisait surtout des prodiges à l’occasion de l’impromptu dont il nous régalait. La chère était exquise. Les vins les plus rares, et en quantité, défiaient la soif et la curiosité des convives. Les quatre saisons, mises à contribution pour nos plaisirs, fournissaient à la fois à notre table des fleurs et des fruits, étonnés de s’y rencontrer.

Ce que la présence incommode des deux Italiens nous ôtait de liberté tournant au profit de la gourmandise, on donna de bon appétit sur les services; on but à proportion. Le père Fiorelli, sans éducation et vorace, pâturait, humait du vin avec indécence; son camarade, plus jeune et très plaisant, fut délicieux pendant une partie du repas; mais devenant d’une liberté téméraire à mesure que les rasades s’accumulaient dans son estomac, il donna bientôt à la compagnie plus d’inquiétude que de plaisir. Lambert buvait fort. Les Italiennes, à l’exception d’Argentine, s’en acquittaient assez bien pour des femmes: Sylvina semblait se faire une gloire d’enchérir sur elles: le chevalier et ses deux amis trinquaient et se conduisaient comme des Suisses aux Porcherons, chantant, criant, se débraillant, jurant quelquefois, et lutinant leurs voisines. Ils mettaient surtout fort mal à son aise la signora, dont le mari sourcilleux était présent. Monseigneur, Géronimo et moi, tous trois embarrassés, buvions avec modération; cependant, à force de goûter des vins et des liqueurs, nous eûmes à notre tour de légères fumées; mais cela n’alla pas plus loin. Le chevalier s’en tint aussi à n’être que demi-ivre. Sylvina pouvait passer pour être plus que grise. On soutint Lambert sous les bras pour le conduire à son appartement à l’heure convenue. Quant au père Fiorelli et au bouffon, ils poussèrent les choses à la dernière extrémité. L’Italienne, voyant son époux hors d’état de veiller sur sa conduite, acheva de s’échauffer la tête, et se rendant on ne peut pas plus facile, elle commença la première à donner lieu aux folies excessives qui suivirent le repas.

Déjà les mains avaient beaucoup trotté, déjà les bouches et les tétons avaient essuyé maints hoquets amoureux, quand on se leva de table. On y laissa les deux Italiens, qui ne voulurent point la quitter. Le peu de signes de vie qu’ils donnaient encore n’était que pour demander à boire et pour jurer qu’ils ne bougeraient point de là tant qu’il y aurait une goutte de vin dans la maison. La signora Camille garda son ivrogne de père et fit demeurer un valet pour le secourir en cas d’accident. Tout le reste de la compagnie, à l’exception du chevalier qui venait de disparaître, passa de la salle à manger au salon, dont les deux battants demeurèrent ouverts…

O pudeur! que tu es faible quand Vénus et Bacchus se livrent à la fois la guerre! Mais est-il absolument impossible que tu leur résistes? Ou n’es-tu pas plutôt charmée de ce que la puissance connue de leurs forces justifie ton heureuse défaite?

J’y pense encore avec étonnement. A peine eûmes-nous mis le pied dans le salon que l’un de nos officiers, défié par les regards lascifs de Sylvina et perdant toute retenue, l’entraîna vers l’ottomane et se mit à fourrager ses appas les plus secrets. Elle ne fit qu’en rire. Bientôt l’agresseur, enhardi par l’heureux succès de son début, s’oublia jusqu’à manquer tout à fait de respect à l’assemblée. Sa partenaire, égarée, transportée, partageait ses plaisirs avec beaucoup de recueillement. Déjà l’Italienne mariée suivait son exemple à deux pas de là, dans les bras de l’autre officier, non moins effronté que son camarade. Argentine courait se cacher dans les rideaux des fenêtres pour ne pas voir ces groupes obscènes; monseigneur l’y suivait par décence et par tempérament. Tout le monde, occupé de la sorte, oubliait mon nouvel amant et moi, qui demeurions médusés au milieu du salon… Un regard expressif fut le signal de notre fuite. Ma main tomba tremblante dans celle du beau Fiorelli. Nous volâmes à mon appartement, où je m’enfermai, bien résolue de ne rejoindre la compagnie, quoi qu’il arrivât, qu’après avoir bien fait à mon aise, avec méditation, ce que je venais de voir faire aux autres dans le désir de la brutalité.

CHAPITRE XXII
Plaisirs d’une autre espèce.
Il existait enfin ce fortuné moment après lequel nous languissions l’un et l’autre depuis si longtemps, faute de nous entendre. Vous pourrez seul en apprécier les charmes, lecteurs délicats, pour qui de semblables instants ont eu lieu. Vous ne vous en ferez pas une idée juste, multitude libertine, aux plaisirs de qui l’amour et la volupté ne présidèrent jamais, et qui vous rassasiez sans choix de saveurs vénales, lorsqu’un besoin incommode aiguillonne vos sens grossiers.

Qu’il était intéressant, ce cher Géronimo, les yeux étincelants des feux du désir, visage embelli de l’aurore du bonheur! qu’il avait de grâces à mes pieds, serrant contre mes genoux sa poitrine palpitante, osant à peine combler ses vœux et les miens, quoique mon trouble et ma retraite eussent assez annoncé que je n’avais plus rien à lui refuser: ses mains semblaient respecter encore mes appas ou redouter le feu dont ils étaient consumés. Sa bouche tenait la mienne fermée, comme s’il eût craint d’entendre révoquer la permission qu’il avait de devenir heureux. Nous n’allions pas au bonheur avec la rapidité du trait qui vole à son but; mille gradations délicates nous y conduisaient lentement, la mèche brûlait avec économie; des plaisirs inexprimables suspendaient l’explosion des flammes dont nous étions intérieurement embrasés. Le premier instant où nos âmes se confondirent fut un éclair. La foudre du plaisir nous anéantit…

Nous goûtâmes mieux, un moment après, les douceurs dont nous venions de nous ouvrir la source. Ce fut alors que nous jouîmes en nous possédant et que nous pûmes apprécier les expressions flatteuses dont nous nous caressions réciproquement pendant que nos âmes se préparaient à une seconde réunion. Le même instant nous priva derechef de toutes les facultés de notre être. Déjà les plaies de nos cœurs étaient guéries. Parfaitement contents l’un de l’autre, nous prononcions dans l’ivresse de notre félicité le serment de nous aimer toujours…

Bientôt mon nouvel amant prit une nouvelle possession du trésor dont l’amour venait de le rendre maître. Lorsque, les yeux éblouis du soleil, on passe tout à coup dans un lieu sombre, on n’y distingue d’abord aucun objet; tel, revenu de son étourdissement, Fiorelli me parcourait avec surprise et m’avouait qu’il n’avait pas imaginé, dans le délire de la première jouissance, la rare perfection des attraits qui s’offraient à ses regards.

L’admiration fit renaître ses désirs avec une nouvelle fureur. Il venait de pousser les miens à l’excès par de voluptueux préludes. Nous nous unîmes avec les transports les plus passionnés… Nos transports ne peuvent se décrire… Deux fois encore nous expirâmes dans les bras l’un de l’autre… L’épuisement seul de nos esprits eût pu mettre fin à d’aussi ravissants ébats, si quelqu’un qui frappait à ma porte à coups redoublés ne nous eût arrachés à notre bonheur: il fallut cesser… répondre… ouvrir…

CHAPITRE XXIII
Qui frappait, et des belles choses que je vis.
C’était Thérèse, fort effrayée. Elle nous dit en entrant: «Tout est perdu, mademoiselle, si quelqu’un ne retrouve un peu de raison et de bon sens dans ce moment critique et ne prévient le malheur dont nous sommes menacés. Une foule de gens amassés devant la maison depuis plusieurs heures prétendent devoir prendre connaissance de ce qui se passe et parlent d’enfoncer les portes. Il est vrai qu’il se fait du haut en bas un tintamarre affreux. On a entendu des cris chez Mme Dupré. C’est cet enragé de M. d’Aiglemont qui s’est fourré chez elle: Dieu sait ce qu’il y fait. On était collé aux barreaux. Les uns prétendent que la pauvre dame a été maltraitée, d’autres ricanent et présument qu’au contraire elle a très bien passé son temps: même tapage en haut. Ce gros cochon de Fiorelli (je demande pardon à monsieur) jure comme un diable après une de ses filles, qui se refuse à certains caprices… Près de là, l’on entend rire, pleurer, crier, ronfler… On ne sait ce que tout cela veut dire. Cependant nous sommes fort embarrassés. Les domestiques n’osent rien prendre sur eux; les maîtres ne paraissent point. Il n’y a pas moyen d’éveiller M. Lambert à cause des sottises que M. le chevalier fait à sa bonne amie. Ce serait bien pis s’il y allait avoir guerre en dedans. Rentrez donc, mademoiselle, au nom de Dieu; paraissez dans le salon; engagez ces messieurs à faire plus d’attention à ce qui se passe au dehors, et faites sentir à monseigneur de quelle conséquence il est pour lui-même de n’être point vu dans cette maison, si la multitude qui l’afflige avait l’audace de s’y introduire violemment.»

Ce rapport nous alarma beaucoup: Géronimo, qui ne ressemblait à Mars que dans les bras de Vénus, pâlissait et demeurait dans l’inaction. Plus brave, j’allai préparer les moyens de nous défendre. De retour au salon, j’y trouvai monseigneur, suant à grosses gouttes et luttant vigoureusement avec Argentine, qui se défendait de même, non moins échauffée, et les cheveux épars. De l’or répandu sur le parquet témoignait que le prélat avait essayé d’acheter ce qu’il n’avait pu obtenir ni de bonne amitié, ni par force. Ma présence délivra la délicate Argentine, qui vint aussitôt se jeter dans mes bras. L’ottomane était occupée par la lubrique signora, qui y remplaçait la non moins lubrique Sylvina. Ces dames ayant troqué d’officier, la dernière s’était retirée tout uniment, avec son nouveau cavalier dans sa chambre à coucher.

L’Italienne dormait, un pied à terre, l’autre sur le siège du meuble; son complaisant, cul nu sur le parquet, dormait aussi, coiffé des jupes et ayant une cuisse de la dame pour oreiller. Une porte ouverte laissait voir à découvert l’autre couple ronflant dans la posture où le plaisir l’avait laissé. Plus loin, le père Fiorelli, rappelant ce fameux Sodomiste échappé au désastre de sa patrie par une faveur particulière d’en haut, bien due sans doute à ses rares vertus, martyrisait la pauvre Camille, pour l’obliger à rendre quelque service à certain membre usé qu’il étalait, et dont il espérait la résurrection, brûlant d’imiter en tous points l’antique patriarche à qui nous venons de le comparer. Le bouffon, de même en rut, en plus bel état que Fiorelli, et plus civil, était humblement aux pieds d’un valet et recevait sans se fâcher de bonnes taloches qu’il s’attirait par ses déclarations passionnées et les efforts indécents dont il hasardait de les accompagner.

CHAPITRE XXIV
Comment se termina la partie de plaisir.
J’eus bien de la peine à ressusciter nos jeunes gens; cependant je les arrachai d’auprès des femmes qui ne s’en aperçurent point. Déjà le chevalier, armé d’un bâton, avait ouvert et frappait de grands coups; ses deux amis parurent à propos pour rompre un cercle dans lequel on commençait à l’enfermer avec les plus méchantes intentions. Ce renfort puissant effraya les assiégeants, ils gagnèrent au pied; les plus lestes furent les moins battus.

Le vieux président, retardé dans sa course par le poids énorme de madame son épouse, fut un des traîneurs, et ce couple nous demeura pour otages. On les avait reconnus et ménagés: on les fit même entrer en leur témoignant beaucoup d’égards. Mme la présidente, pour lors en sûreté, pensa qu’il n’était pas hors de propos de s’évanouir; elle perdit connaissance avec beaucoup de grâce; le président marquait les plus vives inquiétudes au sujet de sa fille Éléonore, dont le conducteur avait été l’un des rossés. Cependant on se renferma. Un officier se mit en sentinelle devant la porte, dont personne n’osa plus approcher. La lourde présidente reprit, au bout d’un temps convenable, l’usage de ses sens. On parla, on s’entendit. C’était chez Mme Dupré; nous étions, le président, la femme, le chevalier, un officier, Thérèse et moi; le reste de la compagnie tremblait, dormait ou vomissait en haut: bientôt les deux sœurs nous rejoignirent; leur frère descendit le dernier, plus mort que vif. Il n’y eut que monseigneur qui ne parut point, à cause du président, et qui fit bien.

Nos prisonniers de guerre nous contèrent que plusieurs amateurs, et eux-mêmes, nous sachant réunis, s’attendaient à quelque musique après le souper et s’étaient ainsi rassemblés, malgré la rigueur de la saison. Cependant, au lieu d’un concert, on n’avait entendu qu’un vacarme affreux, et conformément au bon esprit de la province, on avait clablaudé, chacun avait hasardé des conjectures et donné son avis: le président, sans la moindre humeur, et de très bonne foi, soutenait que tout ceci ne manquerait pas d’occasionner un gros procès criminel. Mais nos jeunes gens s’en moquaient et prétendaient que les citadins étaient trop heureux de s’être tirés de la bagarre avec leurs bras et leurs jambes. Les curieux étaient, en effet, dans leur tort, ayant menacé d’enfoncer les portes.

Personne ne s’effraya donc des suites que pourraient avoir les nombreux coups de bâton qui venaient de se distribuer. Les nôtres ne s’étaient pas servis d’épées, quoique quelques combattants de l’autre parti eussent courageusement les leurs en fuyant.

Dès que l’on ne vit plus personne dans la rue et que le président et madame se furent retirés, escortés d’un de nos officiers, on mit la police dans l’intérieur: les crapuleux Italiens furent conduits par des valets, qui les portèrent chez eux. La signora, qui avait fait cocu son jaloux avec tant d’effronterie, redevenue de sang-froid et confuse, demandait humblement le secret; on le lui promit. Monseigneur, accompagné de son neveu, reprit le chemin du palais épiscopal à pied, en manteau bleu et en chapeau bordé. Géronimo se chargea de ses sœurs. Mme Dupré, très mécontente, à ce qu’il paraissait, se barricada chez elle. Je fis déshabiller et coucher Sylvina, qui n’était pas encore tout à fait quitte de ses vapeurs. Thérèse vint ensuite réparer le désordre de mon lit; je m’y mis non sans nécessité, recevant de la part de ma rivale subalterne des compliments badins qui me parurent assez sincères.

CHAPITRE XXV
Méchants confondus.—Inconvénients de la charité, qui cependant ne doivent pas rebuter les bons cœurs.
Le commandant était de la bonne société: toute la satisfaction qu’il donna le lendemain aux principaux battus qui recoururent à lui fut de faire prier nos jeunes gens de venir s’expliquer avec eux en sa présence; mais les accusateurs, loin d’être vengés, reçurent au contraire une sévère réprimande, quand les accusés eurent assuré qu’il avait été question d’enfoncer les portes. D’ailleurs, personne des gens de la maison ne se plaignait, quoiqu’on fût venu de grand matin supplier Me Dupré de porter ses plaintes en justice, pour peu qu’elle en eût sujet. Mais cette femme était bonne; dans cette affaire, surtout, elle devait pour elle-même ne point séparer ses intérêts des nôtres: d’ailleurs, elle nous aimait, et l’on n’avait pas voulu lui faire du mal. Elle avait donc fort mal reçu les députés de nos ennemis. En vain le chef de la police bourgeoise, qui était de la clique des sots, voulut remuer de son côté; il ne vint à bout de rien. La haine et l’envie n’eurent qu’une bruyante, mais inutile explosion. Et les désœuvrés, qui attendent toujours l’événement pour juger, se moquèrent encore du parti qui avait reçu des coups.

Lambert était parti de grand matin sans avoir appris un mot de notre aventure. Il y était pourtant pour quelque chose; nous nous en doutions. Mme Dupré, qui monta d’abord après son dîner, nous mit plus au fait. Voici ce qui lui était arrivé:

Le chevalier, sentant un besoin au sortir de table, était descendu. Sa tête, comme l’on sait, n’était pas bien nette. En revenant, le pied lui manqua dans l’escalier, il tomba, son flambeau fit grand bruit. Mme Dupré se couchait alors et quittait sa dernière jupe. Effrayée de la chute, elle ouvrit, et voyant que c’était le chevalier, pour qui elle avait beaucoup d’amitié, elle fut à son secours. Il avait une écorchure à la jambe. La serviable veuve s’affligea beaucoup, offrit du taffetas d’Angleterre et reçut, sans aucune méfiance, le dangereux blessé dans son appartement.

Elle en était là de son histoire, quand le chevalier nous fut annoncé. La belle veuve rougit. On vit sur son visage un mélange de honte, de colère, et pourtant une nuance d’intérêt. D’Aiglemont n’avait pas sa sérénité ordinaire. Sylvina, fatiguée et se reprochant ses excès de la veille, ne paraissait pas à son aise: moi seule, sans remords, dont les autres ignoraient absolument l’escapade, j’étais calme et n’éprouvais rien qui pût troubler le plaisir qu’attendait impatiemment ma curiosité.

On gardait le silence: le chevalier le rompit à l’occasion des larmes qui s’échappaient des beaux yeux de Mme Dupré, malgré les efforts qu’on lui voyait faire pour les retenir.

—«Se peut-il, belle dame, lui dit d’Aiglemont avec attendrissement, et lui serrant les mains, se peut-il que les misères qui se sont passées cette nuit vous affligent et me forcent à des remords qui me déchirent le cœur?—Laissez-moi, monsieur, laissez-moi, vous m’avez outragée, vous m’avez rendue malheureuse pour le reste de mes jours.—En vérité, ma belle dame Dupré, c’est pousser trop loin la délicatesse, et tout cela ne mérite pas…—Chacun a sa façon de penser, monsieur! La mienne—A la bonne heure; mais un malheur, un cas extraordinaire, daignez donc lever les yeux sur moi…—Perfide, laissez-moi, comptez pour jamais sur mon mépris et ma haine. Il n’y a donc rien de sacré pour vous, si vous ne savez respecter ni l’hospitalité, ni la faiblesse d’une femme et les sentiments que vous lui connaissez pour un galant homme, qui est de vos amis?—J’avoue tous mes torts, je suis un monstre (le fripon était à genoux avec ces grâces séduisantes que nous lui connaissions si bien); très charmante madame Dupré, je me suis conduit bien indignement; mais que sert-il de déplorer un mal auquel il n’y a plus de remède? Voulez-vous l’empirer? lui donner des suites affreuses?—Comment, interrompit Sylvina, témoignant un grand intérêt, il s’agit, à ce que je vois, de choses bien graves. (L’accusé restait à genoux, humblement contrit, à peindre.) Dispensez-moi, madame, répondit la veuve, dispensez-moi de vous conter mon opprobre.—Je vais vous épargner la peine de conter, interrompit le coupable chevalier. J’ai été assez malheureux, mesdames, pour perdre hier la raison; c’est la première fois de ma vie que cela m’est arrivé… je…—Nous savons tout, jusqu’au taffetas d’Angleterre, dit Sylvina. Le chevalier sourit involontairement et continua:—Eh bien donc, madame en cherchait: elle avait tant à cœur de me procurer du soulagement qu’elle oubliait de dérober à mes regards une gorge admirable… des yeux charmants me brûlaient à travers la dentelle d’une coiffe de nuit mise le plus galamment du monde; un corps parfait, habillé d’une simple chemise et d’un corset à peine attaché!… des jambes… uniques et nues, dont je voyais la moitié!… Je vous demande un peu quel homme eût pu résister à tant de charmes, dans un moment d’ivresse? Maintenant, de sang-froid et le cœur navré, je n’y pense pas sans transport!» Mme Dupré se radoucissait en dépit d’elle-même, disant cependant, par décence: «Passez, passez, monsieur; ces éloges ne peuvent me flatter; il m’en coûte trop cher d’avoir eu le malheur de vous paraître désirable.—Je poursuis, mesdames; il est vrai que je fus insolent. J’osais porter sur ce que j’admirais une main trop hardie… Tant de fermeté, un satin si blanc, si fin, si doux, acheva de me mettre hors de moi… Je m’en déteste… mais cette ivresse maudite… J’épargne la pudeur de madame et vais en finir en deux mots. Oui, je m’y suis pris brutalement: elle n’était point sur ses gardes. Mes premiers mouvements, quoique déjà trop libres, ne l’avaient encore que légèrement effrayée… Je la saisis… elle crie… Je fais certaines tentatives; elle crie plus haut; mais je ne me possède plus. Le lit se trouve là par malheur, madame y tombe dans l’attitude la plus avantageuse pour moi… J’en profite: elle n’a plus la force de crier, et…—Fort bien, dit Sylvina après avoir écouté très attentivement cette confession intéressante. Voulez-vous, mes amis, continua-t-elle, que je vous dise mon avis de tout ceci? Mme Dupré ne s’en fâchera-t-elle pas?—Il faudra voir, madame», dit honteusement la nouvelle Lucrèce. «Je m’en rapporterai entièrement à Mme Sylvina», dit l’intéressant Tarquin. Nous attendions tous, avec beaucoup d’impatience, ce qu’allait dire Sylvina, qui se préparait avec un air d’importance. Elle fit, avant de parler, une pause, comme un orateur après l’exode de son discours. Je vais aussi reprendre haleine.

CHAPITRE XXVI
Suite du précédent.—Aveu de Mme Dupré.—Raccommodement.
Ainsi parla Sylvina: «Je vous avoue, tout net, ma chère dame Dupré, que si je ne donne pas raison au chevalier d’après ce qu’il vient de raconter, cela ne m’empêche pas de désapprouver beaucoup la manière dont vous vous êtes conduite vous-même. Au fond, il n’y a de grave, dans toute votre affaire, que les cris qui vous ont mal à propos échappé. Qu’en espériez-vous? des secours? De qui? des femmes? qu’auraient-elles pu? De nos jeunes insensés? loin de se mêler de réparer les torts du chevalier, ils ne songeaient au contraire qu’à en avoir eux-mêmes d’aussi grands. Comptiez-vous sur Lambert? il eût été cruel de mettre pour un badinage votre amant et votre ami dans le cas de s’égorger. Quant à votre réputation, si c’était pour elle que vous craigniez, soyez sûre que vous vous compromettiez mille fois plus, en donnant, comme vous l’avez fait, à soupçonner que vous étiez aux prises avec quelqu’un, ne se fût-il passé rien de sérieux, que vous ne l’eussiez été si vous aviez fait sans bruit et de bonne amitié des folies avec un galant homme, qui n’aurait point été les publier. Vous aimez Lambert: voilà qui est mieux. Ces liaisons de cœur peuvent être fort respectables, mais l’occasion et le tempérament ont leurs droits, que toutes les prétentions du sentiment ne peuvent altérer. D’ailleurs, vous ne devez rien à un homme qui n’est pas encore votre mari: vous serez dans tous les cas un excellent parti pour l’ami Lambert, qui n’a pour tout bien que son mérite et ses talents. C’est à lui seul que vous feriez tort, si par votre faute il venait à savoir ce qui vous est arrivé; il se trouverait alors réduit à la fâcheuse alternative ou de faire une bassesse, en vous épousant avec une tache avouée de vous-même, ou de renoncer, par une délicatesse mal entendue, au mariage qui doit assurer sa fortune et son bonheur. Votre état de veuve vous dispense de lui apporter en dot le rare joyau d’un pucelage… Vous n’avez, il est vrai, que trop publié que vous étiez dans le cas de faire ce présent à un second mari…—Madame Dupré, interrompit le chevalier, soyez franche, dites la vérité… là… en conscience. (La pauvre dame Dupré rougit excessivement.) Primo, continua le chevalier, j’avoue que l’homme le plus connaisseur peut se tromper en matière de pucelage. Pourtant… je sens que malgré toute l’envie que j’ai de ménager madame, il me sera difficile de mettre, sans impolitesse, certaine idée au jour… Entre nous, ma charmante dame Dupré, vous le prendrez comme il vous plaira, mais il m’a semblé… et je crois pouvoir assurer en homme d’honneur…—Ah! j’entends, interrompit Sylvino. Pour le coup, ceci change entièrement de thèse. Mais maintenant rien de plus clair que votre affaire: nous nous alarmions inutilement. Eh bien, tout est dit. Lambert ne saura rien: il épousera; d’ici à son retour, madame aura fait ses réflexions et sera consolée. Pures misères! En effet, le chevalier avait raison de le dire. Rendez-lui justice, belle dame. Là, un peu de préjugé? un peu de sentiments romanesques? un peu de rouille provinciale? Voilà d’où viennent vos scrupules. On vous en guérira. Le futur est précisément l’homme qu’il vous faut. Il ne s’agit plus de ce que ce démon-là vous a fait. Vous êtes encore au même point; et ce n’est plus son escapade qui doit vous embarrasser vis-à-vis de l’ami Lambert…

La jolie veuve, ainsi scrutée, n’avait pas grand’chose à répliquer. Elle se vit forcée de se justifier d’un mensonge inutile, dont nous commencions de la soupçonner, car elle avait en effet voulu se faire passer pour vierge.

—Je suis bien malheureuse, dit-elle, de me voir réduite à vous avouer une grande faute plutôt que de vous laisser penser que je suis une menteuse, une bégueule; ce qui me rendrait bien plus méprisable à vos yeux qu’une tendre faiblesse. Non, mesdames, je ne songe point à nier ce que le chevalier, par trop connaisseur, vient de donner à entendre. Hélas! j’en conviens, je n’étais plus hier ce que je me glorifiais d’être quand vous arrivâtes ici. Mais… sachez que c’est M. Lambert… et quand? l’avant-veille!… Il faut avoir bien du guignon, lui de recevoir si tôt une injure, moi de la lui avoir faite, lorsque j’y songeais si peu.

Les réflexions sentimentales où se jetait la belle affligée nous firent beaucoup rire: le chevalier était redevenu sémillant, caressant; nous parvînmes à rassurer la dame, et obtînmes qu’elle embrassât sans rancune son aimable ennemi; celui-ci, rentrant malgré lui, dans son véritable caractère, sut nous apprendre fort adroitement que si l’on avait crié pour la première sottise, les autres n’avaient cependant souffert aucune difficulté; Mme Dupré convenait de tout, s’excusant sur ce qu’elle avait perdu la tête. Nous savions par expérience combien il était difficile de la conserver avec notre Adonis.

La conversation se fixa sur la matière agitée; Mme Dupré montrait, par son attention, son sourire et ses questions ingénues, qu’elle avait les plus heureuses dispositions de devenir bientôt une femme de plaisir. Aussi facile à consoler que prompte à s’affliger, elle ne voyait déjà plus dans ce fripon de chevalier, si détestable un quart d’heure auparavant, qu’un homme charmant, avec qui les femmes qu’il attrapait ne pouvaient encore que s’applaudir d’avoir fait de voluptueuses extravagances.

CHAPITRE XXVII
Jalousie des sœurs Fiorelli.—Malheur dont Argentine et le chevalier sont menacés.
Les lecteurs, accoutumés à mon exactitude, m’accuseraient peut-être d’en manquer ici si j’omettais de les mettre au fait des motifs qu’avaient eus les sœurs Fiorelli de se conduire si sagement à notre partie, tandis que les autres acteurs s’étaient livrés, chacun à sa manière, à toute la fougue de leur tempérament. Ces demoiselles, dira-t-on, furent bien réservées pour des Italiennes et pour des actrices. Comment la contagion de l’exemple ne les gagna-t-elle pas? Camille remplit pieusement un devoir filial, s’expose à des persécutions, les endure patiemment; Argentine ne cède ni aux vapeurs du vin, ni à l’éloquence persuasive, ni même à l’art d’un prélat aimable et vigoureux; les scènes lascives qui se succèdent rapidement autour d’elle n’allument point ses désirs? Quelle invraisemblance!… Un moment.

Vous vous souvenez sans doute que Géronimo m’avait parlé des vues que ses sœurs avaient toutes deux sur le beau chevalier. Quand, au sortir de table, celui-ci s’éclipsa, les rivales durent penser qu’il ne tarderait pas à reparaître. Camille, en conséquence, s’était, à dessein, emparée du poste avantageux de l’antichambre; il y devait passer, elle serait vue la première; il sentirait que c’était pour lui seul qu’elle se séparait ainsi de la tumultueuse assemblée. Argentine avait fait aussi des calculs. Depuis quelques jours, elle était en faveur, et Camille perdait de son empire. La présence d’un père et la mauvaise odeur de l’antichambre devaient empêcher d’Aiglemont de s’y arrêter: il venait droit au salon, on obtenait le mouchoir. L’une ou l’autre aurait sans doute réussi sans les obstacles qui retinrent le chevalier. Argentine surtout voyait bien, pourvu que monseigneur entrât dans les vues de décence dont elle lui donnait finement l’exemple, lorsqu’on commençait à se culbuter dans le salon. Elle s’était, comme on sait, modestement enveloppée dans les rideaux; un prélat ne devait pas être plus difficile à scandaliser qu’une cantatrice: il était à présumer qu’il se retirerait sur-le-champ d’un endroit où la dignité de son caractère se trouvait si grièvement compromise. Et point du tout!… Voilà comment ces dames, qui n’étaient d’ailleurs rien moins qu’intraitables, furent si sages ce jour-là.

Argentine et Camille, ayant des caractères fort opposés, ne vivaient point bien ensemble: ce fut pis que jamais à l’occasion du beau d’Aiglemont. Il adoucissait enfin les peines de l’amoureuse Argentine; Camille, absolument abandonnée, s’aperçut trop du bonheur de sa rivale, car le chevalier n’était pas homme à mettre du mystère dans ses amours. Les Italiennes ne supportent pas avec autant de résignation que nous autres françaises l’affront humiliant de l’infidélité. Je n’avais eu qu’un peu d’humeur de me voir supplantée par ces étrangers; mais Camille se désespérait et faisait mille efforts pour rompre la nouvelle liaison. Inutilement: Argentine avait tant de passion et de charmes que les intrigues de sa sœur ne prévalurent point. Bientôt celle-ci, poussée au dernier degré de la jalousie, ne respira plus que le désir de se venger d’un couple odieux.

Il y avait dans la maison des Fiorelli une femme surannée, sans cœur, sans mœurs, ancienne concubine du père, sa digne émule dans les plus crapuleuses débauches, espèce de duègne, protectrice de l’avide Camille, dont elle arrangeait les parties, et tyran acharné de la délicate Argentine, qui ne voulait avoir que son cœur pour intendant de ses plaisirs.

Ce fut dans le sein de ce monstre, déjà coupable de plusieurs crimes, que Camille répandit ses fatales confidences. L’infernale duègne fut enchantée de trouver une occasion aussi favorable pour se venger des mépris dont Argentine, soutenue de Géronimo, ne cessait de l’accabler. Cette forcenée n’avait jamais eu d’humanité. Elle ne vit point d’autre remède aux maux de sa pupille chérie que la mort de ceux qui les occasionnaient. Elle conclut donc de se défaire au plus tôt d’Argentine et du chevalier. Camille frémit d’abord; mais l’infâme conseillère sut si bien exciter son ressentiment, en lui rappelant plusieurs occasions où, se trouvant déjà rivales, Argentine avait eu la préférence, elle prouva si bien que ce pourrait être de même à l’avenir, qu’enfin, entraînée par la Thysiphone, Camille souscrivit; la duègne se chargea de lui procurer bientôt le doux plaisir d’une sûre et cruelle vengeance.

CHAPITRE XXVIII
Repentir de Camille.—Fin tragique de la duègne.
Le chevalier s’était mis sur le pied de venir familièrement et à toute heure chez les Fiorelli, depuis son arrangement avec Camille, favorisée de la duègne, qui gouvernait absolument le père. Les soins du galant ayant changé d’objet, on eût bien désiré de l’éliminer, mais sous quel prétexte? On devait des égards à sa naissance, à son état: il était homme à faire un mauvais traitement à qui se fût opposé à ses assiduités; cependant, la jalouse Camille avait d’abord beaucoup souffert des entrées libres du chevalier; elles devenaient désormais nécessaires à l’exécution du fatal projet. La vengeresse était toujours pourvue de poisons subtils: il ne s’agissait plus que de trouver occasion d’en faire usage.

Le hasard voulut que d’Aiglemont, se trouvant le lendemain de bonne heure chez les Fiorelli, Argentine l’invitât à prendre du chocolat en famille. La sœur et le frère unirent leurs invitations: d’Aiglemont accepta.

Ce fut la rancuneuse Camille, dont on était bien éloigné d’interpréter la perfide joie, qui se chargea de donner les ordres nécessaires. Elle alla trouver l’exécrable duègne, qui se mit aussitôt à l’ouvrage. On convint d’apporter le chocolat tout versé dans quatre tasses: deux blanches empoisonnées, dont Camille aurait soin de présenter, l’une au chevalier et l’autre à sa sœur; et deux coloriées, naturelles, dont une serait pour le frère et l’autre pour Camille elle-même. Le père Fiorelli était déjà depuis longtemps à la taverne. Le crime ainsi concerté, Camille rejoignit la compagnie…

Mais à peine fut-elle rentrée qu’un frisson violent agita tous ses membres; son visage devint pâle, livide… elle s’évanouit. On s’empressa de la secourir, on lui fit respirer des sels: elle revint… «—Ah! mes amis, que je suis heureuse», s’écria-t-elle avec une espèce de transport, voyant qu’on n’avait pas encore servi le chocolat, «mes chers amis, gardez-vous de goûter du fatal breuvage qui va paraître… il y va de tes jours, ma pauvre Argentine… et des vôtres, cruels, tendant en même temps les mains à sa sœur et au charmant chevalier.

Puis elle leur conta ce dont il s’agissait, comment son abominable confidente l’avait excitée au fatal projet, comment elle avait eu la faiblesse de s’y prêter. Sa confession était mêlée des épithètes les plus outrageantes pour elle-même… On entendit enfin le pas de l’exécrable exécutrice. Camille pria qu’on se contraignît. La duègne parut avec un front assuré, portant les quatre tasses sur un plateau. Elle vanta beaucoup la qualité du chocolat et le talent qu’elle avait de le préparer supérieurement. Puis, ayant fait un second voyage pour apporter des échaudés, elle vit avec joie que chacun avait devant soi la tasse qui lui était destinée: on paraissait attendre, pour déjeuner, que la boisson, qu’on transvasait des tasses dans les soucoupes, fût un peu refroidie. Cependant Géronimo dit qu’il ne se sentait point d’appétit et remit une des tasses coloriées sur le plateau. L’infâme empoisonneuse, trompée par la couleur, demanda cette tasse, et de là, forte, donna d’elle-même dans le piège qui venait de lui être tendu. Pendant qu’elle avait été dehors, on s’était hâté de substituer proprement au chocolat naturel, qui était en premier lieu dans la tasse coloriée, celui que devait avaler l’un des deux proscrits. Géronimo, cruel comme tous les lâches, ne put être dissuadé de venger ainsi sa chère Argentine. Le chevalier, effrayé de tout ce qui se passait, n’osa avertir la perfide duègne. Géronimo avait prévu sa gourmandise; lorsqu’elle emporta le chocolat, il la suivit, sous prétexte de se faire donner quelque chose qu’il demandait, mais en effet pour empêcher qu’elle ne partageât avec quelque domestique la fatale mixtion. Il eut la satisfaction de la lui voir avaler avec sensualité.

L’effet fut prompt. D’affreuses convulsions l’annonçaient presque sur-le-champ; une servante effrayée courut appeler des docteurs; mais ce fut en vain: la duègne, vomissant mille imprécations, voulut noircir en mourant la coupable et repentante Camille: la scélérate, heureusement, ne savait pas un mot de français: ses dépositions décousues ne furent comprises ni des médecins, ni des spectateurs: il était évident qu’elle-même avait préparé le chocolat. Celui qui existait encore, et qu’on avait mêlé, constatait quelque dessein criminel; mais ce secret demeurait entre les intéressés et ne pouvait se découvrir. La duègne venait d’exhaler son âme atroce quand le père Fiorelli rentra. Le crime de son amie fut regardé comme un acte de démence et n’eut aucune suite.

CHAPITRE XXIX
Qui fera plaisir aux partisans de monseigneur et de son neveu.
D’Aiglemont vint nous voir aussitôt qu’il sortit de la maison fatale. Le récit de son aventure nous glaça d’effroi. Que je sentis bien dans cette occasion importante combien j’aimais ce charmant infidèle! j’étais si frappée du danger qu’il avait couru que je doutais encore si c’était bien lui qui me parlait; je le touchais pour m’en assurer. Tour à tour, je versais des larmes et je témoignais une joie extravagante. Sylvina n’était pas moins affectée. Notre sensible hôtesse, malgré les griefs, donnait aussi de la meilleure foi du monde des marques d’un vif intérêt. D’Aiglemont nous rendait avec des charmants transports nos caresses empressées. Nous lui fîmes jurer de ne plus fréquenter les dangereuses Italiennes. Ses regards passionnés m’assuraient le plus éloquemment du monde que j’allais être dorénavant l’unique objet de ses hommages. Je méritais en effet cette préférence. Je valais assurément mieux que les sœurs, quoiqu’elles fussent très bien: j’avais la première fraîcheur du plus beau printemps; susceptible de les égaler un jour dans leurs talents, j’en avais beaucoup d’autres qui leur manquaient: mon éducation était plus cultivée, j’avais plus l’usage du monde, j’étais surtout plus aisée à vivre; en un mot, je pouvais me flatter, sans orgueil, d’être autant au-dessus d’Argentine que celle-ci me paraissait au-dessus de sa sœur, quoique au premier coup d’œil il ne fût peut-être pas aisé de marquer entre nous une si grande différence.

Le chevalier, devenu sage, se borna donc à me faire la cour. Je n’aimais plus Géronimo. Le moment où l’on se souvint qu’il avait montré de la faiblesse avait été celui de ma guérison. Les femmes détestent les poltrons: eussent-ils d’ailleurs tout ce qui peut nous séduire, les braves leur sont toujours préférés avec moitié moins d’agréments. A plus forte raison, quand d’Aiglemont, aussi brave qu’aimable, voulait bien rentrer dans ses droits, le pusillanime Fiorelli n’était-il pas fait pour en conserver?

Cependant, quoique nous nous trouvassions tous parfaitement bien de notre nouvel arrangement, il dura peu. Monseigneur, qui connaissait l’impétuosité de son neveu, sa fragilité, sa confiance trop généreuse, n’était pas sans inquiétude. Il tremblait que l’aimable fou ne se rapprochât des Italiennes ou que leur frère disgracié ne leur jouât quelque tour ultramontain. On murmurait d’ailleurs certains complots de la part des bourgeois qui avaient été si bien battus. Toute la ville en voulait au chevalier; il était surtout abhorré chez le président, quoiqu’on ne parlât pas ouvertement des véritables griefs que cette famille pouvait avoir contre lui. En un mot, monseigneur, pour sa propre tranquillité, pria son neveu de se rendre promptement à la maison paternelle et promit de le ramener à Paris sous peu, devant y retourner lui-même, pour remercier la cour d’une abbaye de vingt mille livres de rente dont elle venait d’augmenter ses bénéfices. Une courte absence fut la seule condition que le meilleur des oncles mit à l’engagement qu’il prit, de son propre mouvement, de payer toutes les dettes de son neveu et de lui donner par an deux mille écus. Cette convention était trop avantageuse pour mon bel ami, pour que je voulusse le retenir auprès de moi; je fus la première à solliciter son éloignement. Il paraissait désespéré de me quitter. Je n’étais pas moins affligée. Nos adieux furent tristes et touchants. Il partit.

Dès lors, plus de plaisirs pour nous. Le beau d’Aiglemont en était l’âme. Il en eût fait naître dans un désert. En vain, les deux officiers, conservés par Sylvina sur un pied d’égalité qui me donna mauvaise opinion de leur délicatesse, commençaient d’avoir quelque lustre, n’étant plus éclipsés par d’Aiglemont; ce que Sylvina trouvait excellent pour elle, ne me parut pas digne de moi; ces amis commodes eurent beau me solliciter tous deux très vivement, ils ne réussirent point, et ce fut à leur grand étonnement que je leur préférai notre charmant prélat, qui, mécontent des écarts de Sylvina et plus épris de moi que jamais, à ce qu’il disait, s’était remis à me faire sa cour.

CHAPITRE XXX
Dénouement des grands événements de cette seconde partie et leur conclusion.
Le carnaval approchait: j’estimais monseigneur, je trouvais du plaisir à le favoriser, mais je n’en étais pas amoureuse. Sylvina ne tenait à ses officiers que par les besoins excessifs de son tempérament. Nous nous ennuyions à périr, depuis le départ de d’Aiglemont. Nous n’avions donc rien de mieux à faire que de retourner au plus tôt à Paris.

Sa Grandeur apprit avec chagrin que nous fixions notre départ au lendemain des noces de Lambert et de Mme Dupré, qui se concluait à peu de jours de là, non sans nécessité; car, depuis que le futur était du dernier bien, la jolie veuve (sans compter la passade du chevalier), elle ressentait tous les petits maux qui caractérisent une grossesse. Ils se mariaient donc, nous en étions fort aises; mais c’était pour nous une raison de plus pour partir.

En même temps, comme si le sort eût pris à tâche de ne pas nous laisser emporter de cette ville même un regret de curiosité, nous apprîmes que la sublime Éléonore, malgré ses serments, épousait enfin le seigneur de la Caffardière, car, à l’occasion de son grand mariage, on obligeait notre dévot d’ennoblir son nom, dont la résonnance était ci-devant par trop roturière, pour un homme dont le grand-père avait été secrétaire du roi. M. de la Caffardière, donc, épousait, parce que la féconde Éléonore se trouvait, de même que la Dupré, dans un cas fâcheux. L’épouseur, malgré les remontrances de sa mère et les secrets importants qu’elle lui avait enfin révélés, s’exécutait par déférence pour un confesseur fanatique qui l’ordonnait ainsi. Il y avait d’autant plus de résignation entière dans le fait du pauvre Caffardière, qu’il n’avait jamais pu savoir si c’était, en effet, dans les bras de sa chère Éléonore qu’il avait souillé son âme, et que, pour surcroît, il se trouvait réduit à expier dans le purgatoire de saint Corne une souillure très physique dont il était redevable… à qui? à Mlle Thérèse. Ç’avait été le point de vengeance de cette belle irritée. C’était à cela que se portaient ces mots mystérieux que j’ai cités au chapitre sixième de cette partie: Il passera par mes mains… et s’en repentira. Cette découverte nous donna aussi la solution de ce qu’elle avait dit d’obscur relativement à Géronimo. Ah! si j’avais pu, etc. On n’avait pas voulu traiter celui-ci, qu’on aimait, comme ce vilain Caffardot, dont on avait à se plaindre; cependant, la pauvre Thérèse demeurait à même de bien faire du mal à ses ennemis: ses amis étaient au moins fort heureux qu’elle eût encore plus de probité que de tempérament, mais elle pouvait déroger. Nous l’aimions, nous en étions parfaitement servies. La pitié que son état nous inspirait ajoutait encore à l’empressement que nous avions de nous rendre à la capitale. Monseigneur devait y revenir d’abord après l’ennuyeuse quinzaine de Pâques. Il consentit enfin à nous voir nous éloigner.

Lambert se maria; monseigneur saisit cette occasion pour donner mille marques d’estime et de libéralité aux nouveaux époux. Ils nous accompagnèrent avec les officiers de Sylvina jusqu’à un château peu distant, et qui dépendait de l’évêché. Monseigneur, qui avait les devants, nous y reçut à merveille. Enfin, après trois jours consacrés à fêter l’hymen, nous nous séparâmes, Sa Grandeur promettant de nous rejoindre bientôt, et le couple fortuné de soutenir dans tous les temps avec nous les liaisons d’une étroite amitié.

Fin de la seconde partie

TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Accident.—Fâcheuse rencontre.
Pour se rendre du château de monseigneur à la première station, il y avait une lieue de mauvais terrain à traverser par des chemins détestables. On avait fait boire les postillons plus que de raison, ils nous embourbèrent à cent pas de la grande route. La berline était pesante. Les chevaux ne purent la dégager. Le laquais était en avant. Beaucoup d’humeur de notre part. Force jurements des postillons. Trois femmes ne leur en imposaient guère. Nous ne fûmes quittes de leurs mauvais propos qu’à l’occasion d’un débat qui survint entre eux au sujet d’un supplément de chevaux qu’il fallait que l’un des deux allât chercher. Le moins brutal se mit enfin à la raison et partit.

Nous eûmes le malheur de voir arriver un moment après six sacripants, en uniforme, avec lesquels était un joli jeune homme, vêtu bourgeoisement et qui ne leur ressemblait en aucune façon. Cette troupe nous était adressée à bonne intention, par le postillon qui venait de se détacher. Tous ces drôles, excepté le bel adolescent, paraissaient ivres, et l’effrayante conversation qu’ils tenaient en avançant nous donna la plus mauvaise opinion de leur honnêteté. Nous ne leur faisions pas injure.

—«Eh bien! mille dieux, dit en nous abordant celui qui paraissait être le chef de la bande, voyons; qu’y a-t-il ici de nouveau? Mort, non pas d’un diable, continua-t-il en se tournant du côté de ses compagnons, c’est une charretée de gibier! Heureusement, elles sont jolies. Ventre-bleu, la belle aubaine! Daubons là-dessus comme il faut, et que chacun de nous ait à m’imiter.—Je promets deux culbutes à chacune, répliqua l’un. Je suis, moi, homme à faire ma demi-douzaine, ripostait un autre.—Donnez-vous-en tant que vous voudrez, ajoutait un troisième, en se servant du mot propre, quant à moi, le cotillon me pue et je vais au solide. Or çà, larronnesses, fichez-moi le camp de là-dedans; allons, preste, ou l’on vous en fera dénicher de la bonne manière…

Mais, comment faire? Descendre dans le bourbier? Nous en aurions eu jusqu’au ventre.—Pas de ça, interrompit l’un des drôles, il ne sera pas dit que je le fasse à des culs crottés, venez, mes princesses, grimpez-moi dessus; à charge de revanche, sus, houp là…—La pauvre Sylvina plus morte que vive, se laissa descendre la première. Des épaules du porteur, elle passa tout de suite sous les bras du sergent, qui, remettant un court brûle-gueule dans la corne de son chapeau, se mit en devoir de lui appuyer un baiser enfumé; elle jeta les hauts cris. On lui détacha un grand coup de pied au cul pour lui apprendre à faire la cruelle.

Un autre retint Thérèse par ses jupons, comme elle allait s’élancer par la portière opposée; la beauté des appas que ce mouvement mit en évidence produisit une grande sensation. Certain air qu’elle avait, et dont j’ai déjà fait mention ailleurs, réunissait d’avance en sa faveur les suffrages des spadassins. Il n’y eut qu’un cri: A moi celle-ci. Je la veux.—A moi.—A moi. Elle se laissa mettre à terre sans résistance, et, tournant à son profit le coup de pied dont Sylvina venait d’être régalée, elle ne dit mot. Quant à moi, j’avais plus de colère que de peur. Mon tour venait, j’avais tiré tout doucement un couteau de ma poche et me tapissant dans mon coin, je menaçais de poignarder le premier qui aurait l’insolence de mettre la main sur moi. Ce trait d’assurance fut fort au goût de ces messieurs. Ils rirent et jugèrent que puisque j’avais du courage, il ne me serait rien fait, pourvu toutefois que je voulusse bien ne pas m’opposer à ce qu’on visitât la voiture et qu’on emportât de quoi se soutenir de nous; mais je refusai de capituler, et, sautant adroitement au delà de la boue, je me ruai sur l’un des soldats que je blessai légèrement avec mon couteau. Pendant ce temps-là, notre postillon qui avait hasardé des représentations, recevait des coups: on l’attachait à un arbre. Thérèse qui s’enfonçait dans un taillis, y était poursuivie par l’un des bandits. Sylvina, prosternée, demandait grâce; on la parcourait du haut en bas sans l’écouter. Celui que j’avais frappé me liait les mains et promettait de me pousser dans l’instant une botte mieux fournie que celle qu’il venait de recevoir de ma façon…

Alors le beau jeune homme, qui n’avait fait jusque-là que s’opposer de son mieux aux violences, parut en fureur. Il saisit une épée, qu’on avait quittée pour commencer d’être à son aise, et se mettant bravement en garde, il menaça de charger tous ces gueux à la fois, résolut de périr plutôt que de nous voir devenir les victimes de leur brutalité; on allait risposter cruellement à son défi généreux, lorsque deux hommes à cheval, accourant à toute bride, firent tout à coup diversion.

CHAPITRE II
Dénouement tragigue de l’aventure du bourbier. Bravoure d’un Anglais et du joli jeune homme.
Les cavaliers, voyant des épées nues, s’arrêtèrent court et délibérèrent un moment s’ils s’avanceraient jusqu’à nous. Cependant le plus déterminé, donnant l’exemple, son camarade le suivit; ils piquèrent de notre côté, le pistolet à la main. Nous connûmes aussitôt au langage et à l’habillement de ces honnêtes gens qu’ils étaient Anglais. L’aspect des armes à feu ne laissa pas d’en imposer à nos ennemis, qui n’avaient que des sabres et des bâtons. Nous courûmes au-devant de nos défenseurs et nous nous retranchâmes derrière leurs chevaux. Le beau jeune homme, qui par bonheur parlait l’anglais, raconta en peu de mots ce qui venait d’arriver. Cependant les soldats faisaient mine de vouloir charger. Au même moment une chaise parut. C’était celle du maître des courriers; il les avait suivis des yeux et ayant entendu du tumulte, il s’était détourné comme eux, pour venir à notre secours.

Nous vîmes à l’instant s’élancer hors de la voiture, encore roulante, un très bel homme, armé d’un large coutelas dont il frappa d’estoc et de taille avant d’avoir pris la peine de faire la moindre question. A l’instant, tous les coquins, à l’exception de celui qui s’était mis aux trousses de Thérèse, firent front et s’escrimèrent. Le beau jeune homme, à côté de notre nouveau protecteur, le secondait en héros. A peine eut-on ferraillé quelques minutes que les marauds furent hors de combat, percés, balafrés et fracassés de quatre coups de pistolet que la cavalerie venait de tirer. Le bruit de cette décharge ayant fait fuir l’agresseur de Thérèse, elle reparut sans coiffure, échevelée, les tétons à l’air et soutenant comme elle pouvait ses jupes, dont les cordons étaient coupés.

Deux des malheureux étaient sans vie. Les autres demandèrent quartier, on dédaigna de continuer à leur faire la guerre. Le brave Anglais eut même la générosité de faire visiter et bander leurs plaies par un de ses gens qui était bon chirurgien.

Tandis que d’un côté l’on prenait ce soin charitable, de l’autre, nos chevaliers secouraient Sylvina qui s’était évanouie pendant la bataille, puis on ajouta pour un moment à notre voiture les chevaux de selle de l’Anglais. Celui-ci, le beau jeune homme, un valet et notre postillon unissant leurs efforts, la berline fut tirée du bourbier. Tout commençait à être en bon ordre, lorsque notre cher Anglais sentit enfin qu’il avait lui-même une blessure. Heureusement elle était légère. Il y fit mettre ce qu’il fallait et remonta dans sa voiture. Nous reçûmes le beau jeune homme dans la nôtre, où il y avait une place, et nous nous remîmes en route.

Bientôt nous retrouvâmes notre postillon et le laquais qui revenaient accompagnés d’une foule de villageois, de quelques hommes bleus et d’un noir. Nous demandâmes ce que signifiait cet attroupement; le postillon nous dit que les soldats qu’il avait envoyés venant de commettre plusieurs excès dans le village, il avait prévu qu’ils ne manqueraient pas de nous insulter, qu’en conséquence, il amenait main-forte et la justice en cas de malheur; mais ce secours fût venu trop tard sans l’heureuse apparition des Anglais. Nous contâmes ce que nous venions d’essuyer: nos gens revinrent avec nous sur leurs pas. Le reste de la troupe poussa jusqu’au lieu du délit, après que l’homme noir eut reçu nos dépositions.

En effet, tout le monde était en alarme dans le village où nous prîmes des chevaux. Les coquins avaient pillé le cabaret, battu l’hôte et mis les servantes à mal. Le nombre en avait imposé. Ils s’étaient retirés sans obstacles.

Cependant le bruit de notre aventure ne fut pas plus tôt répandu que l’on accourut de toutes parts. Nos voitures furent investies. Le curé vint nous féliciter fort platement. Un petit gentilhomme désolé, qui revenait de la chasse, s’empressa beaucoup et nous persécuta pour nous engager à mettre pied à terre chez lui. Nous refusâmes. Il jurait, foi de capitaine de milice, que s’il eût été au château avec la Fleur et Jacques, ses fidèles serviteurs, les choses ne se seraient pas passées si tranquillement; puis il fallut endurer l’histoire fastidieuse de vingt bagarres de village où ce vaillant hobereau devait avoir fait des prodiges. L’Anglais se tirait d’affaire à merveille, feignant de ne pas entendre le français: c’est donc sur nous que tombait en entier l’ennui des honneurs que l’on nous rendait. Sylvina se ruinait en politesses et remerciements; j’avais de l’humeur. Thérèse rechignait encore mieux, honteuse du désordre de son ajustement, qui ne publiait que trop qu’il lui était arrivé quelque chose de particulier. Le jeune homme était à peindre, transporté, répondant de tous côtés avec une gaieté vive, délicieuse; cependant nous ne savions ni qui il était, ni ce que nous ferions de lui. Il n’était pas plus au fait de ce qui nous regardait; mais il n’en avait pas moins l’air d’avoir passé toute sa vie avec nous.

Enfin, les voitures furent attelées. L’Anglais fit un présent au cabaretier et jeta quelque argent au peuple, en reconnaissance de l’intérêt qu’il paraissait prendre à notre aventure. Nous partîmes à travers une huée de vœux et de bénédictions.

CHAPITRE III
Histoire de Monrose.—Ses singuliers malheurs.
Nous désirions bien vivement de savoir qui était ce charmant jouvenceau que le hasard nous faisait enlever. Il alla de lui-même au-devant de notre curiosité, et montrant beaucoup d’assurance, toutefois sans effronterie, il s’ouvrit à nous à peu près dans ces termes:

«—Vous trouvez sans doute bien étrange, mesdames, que je me sois ainsi faufilé sans avoir l’honneur d’être connu de vous; et quoique vous m’ayez surpris en si mauvaise compagnie, je vous prie cependant de croire que je ne ressemble en rien aux scélérats avec qui je me trouvais. Je suis un infortuné, sans ressources; je sais que je suis gentilhomme, mais livré dès l’enfance à des mains mercenaires, sorti de chez un misérable grammairien pour rentrer dans un collège, je n’ai jamais vu qui que ce soit de ma famille. On a payé pour moi régulièrement une modique pension. J’ai été mal entretenu, mal enseigné, humilié, battu; voilà en raccourci, mesdames, le tableau de mon existence. Quoique vous me voyez passablement grand, je n’ai cependant que quatorze ans; mais une vie dure m’a rendu précoce et je parais plus formé qu’on n’a coutume de l’être à mon âge. En effet, il y a déjà quelque temps que je raisonne, que je pense, et je me sens même capable de me faire un sort, venant de perdre par une démarche hardie le peu de ressources que je tirais de mes parents inconnus. On me nomme Monrose, mais ce n’est qu’un surnom: le principal du collège me l’a dit. Il a mes papiers et sait, lui seul, à qui j’appartiens et comment je devrais m’appeler.»

L’intéressant Monrose cessait de parler, mais nous voulûmes absolument savoir par quel hasard il s’était trouvé dans la compagnie de ces soldats et ce qu’il se proposait alors de devenir.

«—Mesdames, répondit-il en rougissant, je me suis échappé de mon collège, et, sur mon honneur, aucune puissance ne m’y fera jamais rentrer. Je n’ai rien de plus à dire. Le secret de ma fuite est de nature à ne pouvoir être révélé.» Notre impatience redoublait: nous pressâmes Monrose; il fit beaucoup de difficultés, mais se rendant enfin à nos instances, voici ce qu’il ajouta tristement et changeant plusieurs fois de couleur:

«—Je ne sais, mesdames, s’il est au monde un état plus malheureux que celui d’un enfant éloigné de ses père et mère et livré aux pédants. Ces bourreaux, à l’aspect farouche, au cœur dur, à l’âme vile, n’ont cessé de me persécuter; né fier, emporté, j’ai eu plus à souffrir qu’un autre. Ajouter à la fatigue et à l’ennui de mes exercices, retrancher de ma nourriture et de mon sommeil, me priver des récréations et de la société de mes camarades, ont été les injustices journalières de ces monstres que j’abhorre; heureux du moins si j’avais pu m’en faire abhorrer à mon tour et si la fatalité de mon étoile ne m’avait pas fait trouver dans leur attachement même le plus insupportable supplice.

«Il y a six mois environ que le besoin de m’attacher à quelqu’un me fit distinguer un de mes camarades, à qui de brillants succès dans les études avaient mérité la faveur de tous nos supérieurs. Je me sentais beaucoup d’estime et d’amitié pour Carvel, c’est ainsi que se nommait l’écolier; et je me proposais d’apprendre de ce jeune homme, si bien venu, l’art d’adoucir les tigres qui, jusque-là, n’avaient cessé de me déchirer. En effet, le désir que je témoignais de me lier avec Carvel sembla me ramener le principal: il parut voir avec plaisir notre bonne intelligence. Nous étions de la même classe; je partageai bientôt avec lui les bonnes grâces du régent, et je crus un moment que j’allais cesser d’être malheureux; mais bientôt certaines ouvertures de la part de mon nouvel ami et certaines démarches de celle du régent m’alarmèrent. Je voyais un grand mystère, on me louait, on me caressait; je pressentis qu’il se tramait quelque chose contre moi. Je découvris bientôt que Carvel devait une partie de sa faveur à des manières de faire sa cour, dans lesquelle je me sentais incapable de l’imiter…

«Mes doutes devinrent enfin des certitudes: notre régent était l’intime ami du principal, Carvel l’était de tous deux. On fermait assez les yeux sur notre conduite pour que nous trouvassions le moyen de coucher souvent ensemble. Carvel, libertin et plus âgé que moi, devenait familier, m’apprenait des polissonneries que je saisissais assez bien et auxquelles je prenais une sorte de goût. Mais je vois, mesdames, que mon ingénuité me nuit: vous vous moquez de moi? (Nous souriions en effet.)—Non, mon bel ami, répondit Sylvina, vous nous intéressez, vous nous amusez, vous êtes charmant. Poursuivez.—Insensiblement, il poussa plus loin le zèle de ses leçons… Une nuit, enfin, il me vanta fort éloquemment l’excellence de certains plaisirs… Mais l’image seule me causait d’abord une répugnance affreuse… En vain, il voulut essayer de me faire goûter le conseil, en l’appuyant de la pratique, je me fâchai tout de bon; il m’apaisa de son mieux, je lui pardonnai, mais nous convînmes qu’il ne serait plus question du dégoûtant article, quoiqu’il assurât, pour se justifier et me séduire, que c’était le principal et le régent eux-mêmes qui l’avaient instruit, et que ce que ces graves personnages lui faisaient sans scrupule, je pouvais bien le lui permettre aussi.

«Il est inutile, mesdames, d’allonger les détails. Vous saurez que Carvel n’agissait que par le conseil des supérieurs. Il leur était voué, il avait ordre de me débaucher pour me faire servir ensuite à leurs infâmes plaisirs. Caresses, prières, menaces, violences, tout a été tenté depuis, par les scélérats, pour venir à leur but. Bientôt divisés par une affreuse jalousie, chacun d’eux s’est imaginé que je lui préférais son rival; et je n’ai cessé d’être la victime des fureurs de l’un ou de l’autre. Je me suis brouillé à mort avec le méprisable Carvel… (Sylvina, ravie: Il est délicieux.)

«Avant-hier enfin, le principal m’ayant fait venir dans sa chambre à l’heure du coucher, sous prétexte de faire avec moi la paix, m’a serré dans ses bras et m’a prié d’oublier le passé. Je le promettais. Il m’a comblé de caresses et a servi des fruits, des confitures, du vin muscat, j’en ai goûté sans méfiance. Nous avons causé familièrement plus d’une heure… mais l’odieux principal, quittant tout à coup son visage hypocrite, s’est rué sur moi comme un loup enragé et, mettant en usage toute la vigueur d’un corps masculin et colossal, il a tenté de m’arracher ces prétendues faveurs…

«Déjà sa robe m’enveloppait la tête, et j’étais renversé sur le lit la face contre les couvertes, pouvant à peine respirer. Une jambe passée autour des miennes les tenait fortement arrêtées; déjà le monstre, de la main qu’il avait libre, avait coupé l’aiguillette de mon haut-de-chausse et découvert… Mais, dans ce moment, le régent furieux et qui probablement était depuis longtemps aux aguets, a jeté la porte en dedans, malgré les verrous, et m’a tiré, non sans peine, des mains du forcené, qui, dans l’égarement de sa passion, ne pouvait lâcher prise; je me suis évadé pendant que ces animaux féroces s’accrochaient avec la dernière fureur. Dans l’instant, toute la maison a été sur pied. Je visais à m’échapper, j’ai eu ce bonheur à la faveur de la confusion générale, les portes s’étant trouvées par hasard ouvertes.

«Je suis aussitôt sorti de la ville, n’ayant pour tout bien que ce que vous voyez sur mon corps et quelques sous que j’ai dépensés à ma première halte. Après avoir fait ensuite une longue marche sans reprendre haleine, j’ai rencontré ces soldats qui tenaient la même route que moi; nous avons fait connaissance: ils m’ont proposé de servir. La misère me pressait, je n’ai point hésité. Nous avions déjà bu ensemble à la santé du roi; et, le soir, je devais signer un engagement.»

CHAPITRE IV
Beau procédé de Sylvina.
Sans doute il était mal à nous de rire d’une histoire aussi malheureuse, mais ce principal et ce régent, entêtés pour l’amour de notre Ganimède, nous avaient paru si comiques que nous n’avions pu contenir nos éclats. Le pauvre petit, déconcerté, la larme à l’œil, se taisait et n’osait plus nous regarder; nous soutînmes toute l’étendue de notre impertinence. J’allais tâcher de la réparer quand Sylvina prit la parole: «Aimable et généreux Monrose, dit-elle en lui donnant la main d’un air caressant, pardonnez un moment de folie qui n’a rien de commun avec l’intérêt dont vos aventures sont faites pour pénétrer toutes les âmes sensibles. Mais le ridicule de vos suborneurs est si frappé, vos aventures font naître de si bizarres idées que vous devez excuser s’il se mêle un peu d’envie de rire à beaucoup d’attendrissement. Nous vous avons les plus grandes obligations; quand cela ne serait pas, tout ce qui se fait remarquer d’aimable en vous, au premier abord, n’eût pas manqué de nous inspirer les plus favorables sentiments; maintenant nous vous les devons, et j’espère de réussir à vous convaincre bientôt de leur sincérité, après vous être exposé si bravement; pour nous, vous ne pouvez pas nous refuser la satisfaction de vous devenir à notre tour, bonnement, quelque chose. Rien ne vous empêche de nous suivre à Paris. Nous tâcherons de vous y dédommager de l’infortune où vous avez vécu jusqu’à présent. Elle n’était pas faite pour vous; on peut prophétiser hardiment du bonheur, sur une physionomie telle que la vôtre et d’après les preuves que vous avez données d’une aussi belle âme. Vous savez déjà que votre naissance est noble; je suis persuadée qu’un jour, lorsque vous connaîtrez vos parents, vous apprendrez que les faveurs de la fortune vous sont aussi réservées. En attendant que ces grands mystères se dévoilent à vos yeux, vivez avec nous et partagez l’aisance dont nous jouissons; quoi que nous puissions faire pour vous, il nous sera toujours impossible de nous acquitter.»

Monrose mouilla de ses larmes la main de Sylvina et la couvrit de baisers plus éloquents que les plus belles paroles. Nous n’étions pas moins émues… Ce bel enfant, qui avait toutes les grâces du corps, toutes les qualités du cœur, tout l’esprit d’une personne faite qui en a beaucoup, sut nous occuper avec tant d’agrément que nous fûmes étonnées de nous trouver sitôt rendues à l’endroit où nous étions convenues de passer la nuit.

CHAPITRE V
Comment l’Anglais se montra aussi aimable qu’il était vaillant.
Jusque-là, nous avions à peine vu notre brave Anglais, qui paraissait attacher très peu d’importance au service qu’il nous avait rendu, et, ne bougeant de sa chaise, il avait évité de se trouver à portée de nos remerciements. Cependant il nous donna la main pour descendre de voiture et nous demanda la permission de souper avec nous.

Si cet homme généreux n’avait pas l’air d’empressement qu’aurait pu se donner un galant Français, après une aventure aussi romanesque, ayant un droit puissant à la reconnaissance de très jolies femmes, il était peut-être encore plus flatteur pour nous de voir combien l’intention de ce bienfaiteur était de nous mettre à notre aise. Pas un mot qui pût faire tomber la conversation sur l’affaire du bourbier. S’il nous arrivait d’en laisser échapper quelque chose, il nous priait, en souriant, de ne pas nous rappeler un moment désagréable.—L’art du bonheur, disait-il, consiste à chasser au plus tôt de la mémoire ce qui a fait de la peine et à conserver précieusement le souvenir de ce qui a fait plaisir.

Cet homme, qui paraissait au premier abord froid et sérieux, déploya bientôt, sans la moindre prétention, une éloquence facile, intéressante. Philosophe, il n’avait que des principes modérés, consolants: ses yeux, qui n’étaient d’abord que majestueux, devenaient tendres dès qu’il parlait: un sourire charmant inspirait de la confiance; en un mot, plus on le contemplait, plus on était frappé de la symétrie parfaite de ses traits et de la dignité de sa physionomie. Agé d’environ quarante ans, il avait la fraîcheur et la vivacité du plus jeune homme. Sa voix, quoique mâle, était douce; sa taille, aussi souple que noble, était dégagée de cette contrainte que nous reprochons au plus grand nombre de ses compatriotes. On ne pouvait enfin se lasser de voir, d’écouter, d’admirer le chevalier Sydney. C’est ainsi qu’un de ses gens nous apprit qu’il se nommait.

Avec quelle bonté, surtout, il traitait l’aimable Monrose!—Mon ami, lui disait-il, en lui frappant amicalement sur l’épaule, heureux les guerriers qui ont par devers eux, au bout de leur carrière, un seul trait qui vaille celui que tu viens de donner au début de la tienne! sois conséquent, et tu seras le modèle des hommes braves et généreux.—Le modeste Monrose répondait de son mieux, par ses caresses, à tout ce que le chevalier lui disait d’obligeant.

Cet Anglais, si différent en apparence des gens que nous avions coutume de voir, nous aurait peut-être beaucoup moins plu, malgré ses belles qualités, si nous ne lui avions pas été aussi redevables. Il en imposait surtout à Sylvina, qui ne pouvait sortir avec lui du ton du respect et de la cérémonie. Quant à moi, je ne savais quel penchant m’entraînait vers sir Sydney; et lui-même, malgré le partage à peu près égal de ses attentions, me paraissait profondément occupé de moi: ses yeux y revenaient sans cesse; mais je ne pouvais comprendre pourquoi je les voyais s’attrister en me fixant. Ceux de Monrose tenaient une conduite tout à fait différente. Le pauvre petit me regardait furtivement et ne le faisait jamais sans rougir. Si nous nous rencontrions, il détournait la vue, pourvu qu’il y songeât; car, lorsque le plaisir de me contempler lui faisait oublier la convention qu’il pouvait avoir faite avec lui-même de s’en abstenir, le fripon se déridait, son visage pétillait, j’y lisais qu’il mourait d’envie de se jeter à mon cou.

Nous devions arriver à Paris le soir du lendemain. Le chevalier ayant ordonné au laquais, qui le servait à table, de repartir bientôt, afin d’avoir le temps de lui trouver un logement convenable, nous lui en offrîmes un chez nous, en attendant; mais il n’accepta point et se contenta de prendre notre adresse, après avoir demandé la permission de nous venir voir. Ensuite il alla reposer, devant se mettre en route de meilleure heure que nous. Avant de nous quitter, il trouva le moment de donner à Sylvina, pour le jeune Monrose, vingt-cinq louis qu’elle ne put refuser, sir Sydney l’assurant qu’il tiendrait à honneur que ce brave enfant voulût bien agréer cette légère marque de son estime.

CHAPITRE VI
Où l’on ne verra rien d’étonnant.
Le reste du voyage fut très heureux. Mon cœur palpita lorsque nous approchâmes de la capitale; mais ma joie n’avait rien de comparable à celle du beau Monrose. Il dévorait des yeux les moindres objets, non avec la stupide admiration des sots, mais avec ce désir vif, si naturel à un jeune homme plein de feu, qui sort pour la première fois d’une prison, où rien n’a jamais pu l’affecter agréablement. Nous arrivâmes enfin. Notre laquais, que nous avions fait partir pendant la nuit avec celui de sir Sydney, nous attendait; les appartements étaient préparés; on logea Monrose dans une pièce qui donnait d’un côté dans la chambre à coucher de Sylvina, et de l’autre sur un corridor, à côté de la mienne. Nous n’étions pas scrupuleuses; au surplus nous n’avions personne qui pût trouver à redire à cet arrangement; et je ne me suis jamais repentie qu’il ait eu lieu.

Le chevalier Sydney vint nous voir le lendemain, quoiqu’il eût appris de son laquais, instruit par le nôtre, que nous étions à peu près de ces femmes qu’on nomme du monde. Il n’en rabattit point avec nous, et nous eûmes tout lieu d’être contentes de sa politesse. Nous devions aller au spectacle, c’est un des premiers besoins des pauvres gens qui viennent de s’ennuyer en province. Le chevalier offrit de nous accompagner au Français, que nous avions préféré: nous le priâmes d’accepter au retour notre souper; ce qu’il fit.

Pendant le repas, certaines minauderies de Sylvina me firent aviser qu’elle n’aurait pas été fâchée de donner dans l’œil du bel Anglais: ce qui fortifia beaucoup mes soupçons fut que je la vis s’étudier à ne faire aucune attention à Monrose, qu’elle avait cependant perpétuellement caressé le matin, au point de le faire asseoir sur elle et de lui donner sans gêne de ces baisers qui ne sont plus sans conséquence quand on est aussi formé que l’était notre nouvel ami. On avait beau le tutoyer, le nommer mon fils, répéter sans cesse qu’on pourrait être sa mère, Monrose était trop aimable et Sylvina trop sujette à s’enflammer pour que toute cette belle amitié ne me parût pas quelque chose de plus. Je me rappelais d’Aiglemont, Géronimo, et je disais en dedans de moi: «Voici donc encore un larcin que Sylvina voudrait me faire; pour le coup, celui-ci ne lui convient pas, il est mon lot, à moi.» Je trouvais Monrose adorable; tout favorisait le projet de me l’attacher. Je ne pouvais douter que je ne lui eusse fait impression. Il ne s’agissait donc plus d’avoir les yeux ouverts sur la conduite de Sylvina. Elle était femme à faire les démarches les plus hardies. Je résolus de la prévenir et de me jeter plutôt à la tête du bel enfant que de ne pas l’avoir la première, si la fatalité de mon étoile me condamnait à toujours partager.

Mais si j’avais des plans, Sylvina en avait aussi. Elle feignit pendant plusieurs jours d’être incommodée pour se dispenser de sortir; autrement j’aurais dû rester à la maison avec Monrose qui, n’étant pas vêtu, n’aurait pu l’accompagner: c’était précisément ce tête-à-tête qu’elle redoutait; elle restait donc au logis. Pendant cette retraite, elle donna tous ses soins au beau jeune homme, l’équipa galamment, lui donna des nippes et lui retint des maîtres. Il était d’une beauté ravissante dans ses nouveaux ajustements. Nous trouvions surprenant qu’il eût sur-le-champ cette bonne mine, ce maintien aisé et noble qui n’est pas toujours le fruit assuré d’une longue éducation.

Nous le tînmes auprès de nous, gardé, pour ainsi dire, à vue, pendant près d’un mois, n’allant que furtivement au spectacle ou choisissant quelques promenades écartées; évitant surtout de rencontrer nos connaissances, qui n’auraient pas manqué de venir nous voir et de nous rejeter plus tôt que nous ne voulions dans le tourbillon bruyant des sociétés. Le chevalier Sydney était la seule personne que nous vissions. Il devait être bien étonné de notre retenue, sachant que nous étions des femmes de plaisir. Il était surtout bien éloigné d’imaginer qu’un enfant pût être la cause de notre réforme apparente.

Sydney commençait à nous accorder beaucoup de confiance; mes talents le captivaient, nous lui devenions nécessaires, il ne nous quittait presque plus. Mais je retrouvais toujours dans ses yeux cet intérêt triste qui m’avait frappée dès le premier instant. Je ne pouvais douter de son amour. Je voyais clairement que sans la différence des âges, il n’aurait pas hésité de se déclarer. Cette disproportion seule m’en imposait un peu. Cependant je m’interrogeais. Loin d’avoir de la répugnance pour ce respectable Anglais, je me sentais plutôt prévenue en sa faveur. J’aimais Monrose, mais il y avait plus de caprice et de vanité que de passion dans mes sentiments pour lui. Je ne m’attendais pas à de grandes ressources d’aucune espèce de la part d’un amant si jeune et si neuf. En un mot, ni l’une ni l’autre de ces conquêtes ne me semblait capable de me dédommager du charmant d’Aiglemont; mais nous étions séparés, et pour l’amour, les absents eurent toujours tort avec moi. Je pris donc mon parti. Je résolus de prendre le chevalier et Monrose; rien ne me paraissait plus compatible; et, en effet, j’avais très bien calculé.

CHAPITRE VII
Où l’on retrouve des gens de connaissance.
Cependant je ne m’étais encore arrangée avec aucun des deux quand monseigneur et son neveu vinrent, tout à coup, nous surprendre. Sa Grandeur nous avait écrit à l’occasion de notre malheureuse aventure; depuis notre réponse, nous n’avions plus reçu de ses nouvelles, et nous étions bien éloignées de le supposer sitôt de retour à Paris. Nous philosophions assez sérieusement avec Sir Sydney lorsque ces aimables gens tombèrent pour nous des nues. Quand le laquais les annnonça, nous lui fîmes répéter deux fois ces noms si connus, que nous ne pouvions encore nous persuader d’avoir bien entendus.

La présence de l’Anglais obligea monseigneur à paraître moins familier qu’il n’eût pu se le permettre si nous eussions été seules. D’Aiglemont suivit son exemple, et l’entrevue se passa le plus décemment du monde. Ces messieurs eurent bientôt fait connaissance, quand nous eûmes conté aux derniers venus qu’ils voyaient dans Sydney et Monrose nos libérateurs, et à ceux-ci que nous sortions de chez Sa Grandeur quand nous avions eu le malheur d’être attaquées. Monrose fut fort caressé de l’oncle et du neveu et se tira très bien d’affaire. D’Aiglemont, toujours prêt à persifler, lui dit qu’il ne pouvait avoir obligé des personnes plus reconnaissantes et plus faites pour encourager une belle âme à rendre des services. J’eus un secret dépit de me voir si justement soupçonnée, et cela m’affermit dans le projet de récompenser le cher Monrose. Mon air piqué fut, sans doute, remarqué de d’Aiglemont, que je vis sourire malignement.

Sir Sydney, depuis qu’il vivait avec nous, s’étant conduit de manière à ne pas laisser à Sylvina l’espérance de le prendre dans ses filets, elle se rabattit ouvertement sur Monseigneur; je crus lire dans la physionomie de l’Anglais que cette préférence lui faisait plus de plaisir que de peine. Le prélat, ayant désormais à redouter la concurrence de son neveu, n’espérait apparemment plus de continuer à m’intéresser. Il se trouvait flatté de l’emporter sur Sydney, qui paraissait très aimable. Quant à d’Aiglemont, bien sûr de ne pas manquer de femmes, il se souciait peut-être assez peu d’être bien ou mal traité de ma part, et je ne m’aperçus pas qu’il fît de grands efforts pour me témoigner le désir d’être encore ensemble sur le même pied qu’en province. Cette indifférence ajoutait à mes griefs; et tout cela ne laissait pas d’avancer beaucoup les affaires du charmant Monrose.

CHAPITRE VIII
Le bien vient quelquefois en dormant.
Il n’y avait pas de temps à perdre; je savais que si je laissais à Sylvina celui de styler mon bel enfant, il était perdu pour moi: voici ce que l’amour m’inspira.

La nuit même du jour où nous avions vu monseigneur et son neveu, je me levai doucement et fus éveiller Monrose, qui dormait le plus paisiblement du monde. Cependant j’entrepris de lui persuader que je l’avais entendu ronfler d’une manière effrayante et que j’accourais, craignant qu’il n’étouffât. La brusque interruption de son sommeil lui causait, en effet, un peu d’agitation. Je prétendais que c’était une suite de l’état où il venait de se trouver en dormant; j’avais passé mes bras autour de lui; je le serrais contre mon sein, avec les démonstrations de la plus vive inquiétude. L’adolescent me comblait de remerciements; ses lèvres s’allongeaient pour baiser machinalement deux globes entre lesquels je le faisais respirer. O nature, que tu es une admirable maîtresse!

Bientôt je sentis deux bras caressants qui s’entrelaçaient autour de moi et faisaient en tremblant quelques efforts pour m’attirer.—Monrose, dis-je alors, pénétrée d’une voluptueuse émotion, si vous craigniez de vous trouver mal une seconde fois… je resterais auprès de vous. Seriez-vous scandalisé? si… Mais vous m’inquiétez… Je ne vous abandonnerai pas dans un état aussi critique…—Vous êtes bien bonne, ma belle demoiselle, répondit-il, hors de lui, je me porte fort bien, mais je voudrais être malade pour avoir besoin de secours si chers.—Parlez franchement, Monrose, vous faisiez tout au moins quelque mauvais songe?—Non, en vérité, je songeais, au contraire… je n’ose vous le dire, cela est trop bête…—Dites, dites, mon bon ami. Je veux absolument savoir…—Eh bien!… je rêvais que… vous étiez le père principal du collège, charmante, malgré la robe noire et le bonnet carré… vous… me demandiez… ce que vous savez, mais avec tant de grâce que je n’avais pas le courage de vous le refuser. Loin de m’en offenser, j’ai été au désespoir de m’éveiller… imaginez quelle a été ma surprise en me trouvant dans vos bras.

Je n’avais ni robe ni bonnet carré, et mon but n’était pas précisément le même que celui du père principal; du reste, Monrose avait songé l’exacte vérité. Je ris comme une folle et ne pus m’empêcher de lui donner plusieurs baisers. J’étais à moitié couchée sur le lit, je me glissai peu à peu sous la couverture et me trouvai enfin à côté du charmant jouvenceau.

Je m’aperçus d’abord qu’il était bon à quelque chose. La qualité réparait chez lui ce qu’il avait à désirer pour la quantité. Monrose ne fut pas étonné de sentir mes mains le parcourir; son ami Carvel l’avait instruit même au delà des mystères du plaisir, mais il n’était pas encore fort avancé, je le connus au prompt mouvement que fit sa main pour se retirer, quand elle sentit une conformation différente, l’absence de ce qu’il croyait apparemment commun aux deux sexes. Je la retins comme elle fuyait, cette main trop timide, et la ramenai sur la place.—Tu vois bien, mon cher Monrose, dis-je en le baisant avec transport, tu vois que je ne suis pas le père principal.—Je n’y suis plus, répondit-il avec un peu de confusion. Cependant une de ses mains visitait curieusement ce nouveau pays et les environs qui lui étaient moins étrangers, l’autre prenait plaisir à manier le satin de ma gorge… Il haletait, consumé de désirs dont il ignorait encore l’objet et le remède… Ses nouvelles découvertes l’avaient absolument désorienté.

Je jouissais à mon aise de son délicieux étonnement.—Eh bien, Monrose, lui dis-je, il n’y a rien à craindre avec moi. Je ne te ferai point de sottises.—Hélas non, répondit-il en soupirant: mais si Carvel eût été vous, ou si vous étiez tout de bon le père principal, je sens que je ne pourrais résister au désir d’en faire et de m’en laisser faire, car je sais que nous avons l’un et l’autre avantage.—Eh bien, dis-je au comble de l’égarement, puisque je suis malheureusement dans l’impuissance de tirer parti de ta volonté, fais du moins ce que tu voudras.

Le pauvre Monrose fut encore plus embarrassé; il n’avait qu’un objet; encore en était-il à la simple spéculation. Je le désespérais surtout par une attitude aussi contraire à ses vues que favorables aux miennes.—Viens dans mes bras, lui dis-je, peut-être se fera-t-il quelque miracle en notre faveur.

CHAPITRE IX
Fin du noviciat de Monrose.
Il obéit avec transport. J’étais aux cieux, sentant sur mon corps embrasé le poids léger de celui de mon jeune amant. Il tremblait. Il ne savait comment se soutenir. Je le tins longtemps serré contre mon sein, le dévorant de mes baisers, suçant avec délire sa belle bouche et lui prodiguant les aveux les plus passionnés. L’aimable prosélyte me laisait faire, attendant en silence à quoi tout cela pourrait aboutir. Je ne me possédais plus. J’allais… mais un obstacle s’éleva. Le trouble du pauvre petit agit cruellement sur l’aiguillon de l’amour qui se glaça dans ma main… Ce terrible contre-temps poussa mes désirs jusqu’à la fureur, je mis en usage tout ce que je pouvais connaître de ressources… Le désenchantement fut prompt, je me hâtai de le mettre à profit. J’appliquai le remède après lequel je languissais. Le docile Monrose reçut la dernière leçon. Je le pressai fortement contre moi par ces coussins potelés dont les charmes font oublier les vues honteuses de la nature; des mouvements délicieux achevèrent d’éclairer l’heureux Monrose. Je sentis l’instant où Vénus recevait sa première offrande. Le plaisir nous anéantit en même temps.

Ce fut ainsi que je trompai les desseins de la lubrique Sylvina, que je la frustrai d’une fleur précieuse qu’elle était sur le point de cueillir et que je me vengeai d’avoir partagé d’Aiglemont et Fiorelli, des grâces dont je conservais un dépit, qui, peut-être, eût été jusqu’à la haine, sans les bontés infinies dont cette rivale me comblait depuis si longtemps et dont j’étais pénétrée de reconnaissance. Je ne crains point d’avouer mes petitesses; les femmes s’y reconnaîtront: les hommes ne me sauront pas mauvais gré d’une façon de penser qui prouve quelle importance nous voulons bien attacher à leur conquête.

J’éprouvais les plus délicieuses sensations et m’étonnais de la prodigieuse distance qu’il y a du bonheur d’un homme qui change une fille en femme à celui d’une femme qui reçoit les prémices d’un candidat d’amour. Je venais de goûter avec Monrose des voluptés ravissantes; et quelle nuit, au contraire, le pauvre d’Aiglemont avait-il passée la première fois avec moi!

Monrose, dans l’ivresse d’une sensation si nouvelle pour lui, n’osait troubler mon amoureuse méditation. Il demeurait dans la voluptueuse situation où je l’avais placé. J’eus besoin de lui parler pour l’engager à rompre le silence.—Que t’en semble, mon cher ami? lui dis-je en lui donnant un baiser…—Laissez-moi, répondit-il, le temps de chercher des expressions, s’il en est, qui puissent rendre ce que je viens de sentir.—Monrose, es-tu fâché, maintenant que je sois venue troubler ton sommeil?—Ah! mademoiselle, s’écria-t-il avec mille caresses passionnées, pourriez-vous me croire assez ingrat?…—Tout de bon? Tu ne me voudras pas autant de mal qu’à ton ami Carvel? qu’au père principal?—Quelle méchanceté? vous me persiflez, et j’en meurs de honte. Mais souffrez que je vous parle avec franchise. Il n’est pas possible que ces plaisirs, dont l’impur Carvel m’entretenait sans cesse, fussent les mêmes que ceux dont vous venez de me faire jouir. Pourquoi n’y sentais-je pas le même attrait? Pourquoi, dans nos badinages nocturnes, n’était-ce souvent qu’à force d’art que Carvel venait à bout de faire éclore, faiblement encore, ces désirs que la première de vos caresses avait allumés à l’excès. Je crois le bonheur qu’il me vantait autant au-dessous de celui-ci qu’il est indifférent pour la forme.»

Pendant que Monrose raisonnait si juste, je recommençais insensiblement à tirer parti de sa position. Mes baisers lui fermèrent la bouche. Il s’y prenait déjà mieux, et j’admirais son intelligence. Cependant, pour vouloir trop bien faire, il fit mal, et je fus obligée de le remettre sur les voies. Pour lors, j’en fus parfaitement contente, et il dut l’être de moi. Filant son bonheur avec toute l’adresse dont mon expérience me rendait susceptible, je ne m’abandonnai au plaisir que lorsque je le vis toucher lui-même au moment décisif.

Ainsi les talents en amour n’étaient pas moins précoces chez l’aimable Monrose que la bravoure et l’esprit. Après s’être tiré si bien de sa nouvelle épreuve, il me devenait encore plus cher. Nous nous jurâmes le secret; et, de peur qu’un long sommeil ne nous mît dans le cas d’être surpris ensemble, je regagnai mon lit. Je m’endormis profondément dans le calme de la plus parfaite félicité.

CHAPITRE X
Intrigues dont le beau Monrose est l’objet.
Les travaux de la nuit avaient un peu pâli mon aimable élève. Ses yeux battus peignaient la douce langueur de la volupté: il était ravissant. Je lui conseillai cependant de se plaindre de quelque indisposition, afin de prévenir tout soupçon jaloux de la part de Sylvine. En effet, l’altération visible des couleurs de Monrose ne put lui échapper. Elle en témoignait la plus vive inquiétude. J’en fis autant, et nous nous tirâmes d’affaire.

Je me reprochais néanmoins d’avoir initié sitôt un enfant à qui les lumières qu’il venait d’acquérir pouvaient devenir fatales. Il était ardent; je craignais pour lui le tempérament d’une femme incapable de le ménager, à qui pourtant il ne pouvait éviter d’accorder des complaisances. Je lisais dans l’avenir que, complice lui-même de sa ruine, il donnerait bientôt dans tous les excès dont ses charmes et son mérite lui procureraient la facilité. Je m’affligeais en pensant que cette belle plante allait se dessécher et périr avant sa maturité; que, pour avoir connu trop tôt le plaisir, Monrose se livrerait aux passions et tromperait sans doute les grands desseins que la nature semblait avoir sur une créature aussi parfaite; afin donc d’arrêter les progrès d’un mal dont j’aurais été l’auteur, j’imaginai d’exiger de Monrose qu’il se soumît entièrement à mes volontés. En conséquence, je le pressentis dès le lendemain, et feignant d’attacher la plus grande importance à ce qui s’est passé, voici ce que je lui dis, après l’avoir préparé par quelques sophismes préliminaires:

—Puisque le hasard, mon cher Monrose, n’a pas présidé seul aux liens qui viennent de se former entre nous et que tu ne répugnes pas à penser qu’une forte sympathie nous avait destinés de tout temps l’un à l’autre, tu as envers moi des devoirs à remplir dont tu n’es pas affranchi, quoique, par une heureuse bizarrerie, notre intrigue ait commencé par où les autres ont coutume de se dénouer. L’une des premières lois de l’amour est de ne se point partager. Tu es à moi; tu me dois le sacrifice de tout ce que l’on pourra t’offrir de plaisir. Ce sera à moi de te permettre ou défendre à cet égard, ce que je jugerai à propos. Tu dois de même trouver bon que j’agrée ou refuse à ma volonté les désirs dont tu pourras me faire part. Ton sexe est fait pour mériter les faveurs du mien; tu goûteras mieux celles que je pourrai t’accorder, quand elles seront le prix de tes soins et le gage de ma satisfaction.

Monrose promit tout ce que je voulus. Il aimait: son âme ingénue était pénétrée de cette première ferveur qui rend incapable d’égoïsme et de méfiance. Il ne fit pas attention qu’en lui prescrivant des engagements, je ne m’en imposais aucuns, il prononça mille vœux à mes genoux, avec l’enthousiasme de la passion et du respect.

Beautés qui pouvez être jalouses d’une pure adoration, c’est à l’âge de Monrose qu’il faut prendre les hommes, si vous voulez respirer un moment cet encens délicat. Un moment, entendez-vous? Car bientôt ces cœurs si francs, si sensibles, participent à la contagion générale: alors vous devenez les dupes de ceux que vous croyez duper. On se lasse d’entretenir l’illusion de votre orgueil. Les adorateurs s’enfuient en se moquant. Vous demeurez rongées de regrets et couvertes de ridicule.

Monrose était de bonne foi; cependant, je me souciais fort peu d’être adorée. Cela ne m’a jamais flattée: j’ai toujours souhaité court amour et longue amitié. Mais j’ai dit mes raisons. Toutes les femmes qui se proposent de tromper n’en ont pas d’aussi délicates. Revenons à notre sujet.

Monrose ne fut pas longtemps sans avoir des confidences à me faire. Il ne restait jamais seul avec Sylvina, qu’elle ne fît quelque forte agacerie. Elle s’était mise sur le pied de le caresser de la manière la plus libre et de ne se gêner avec lui, non plus que s’il eût été du même sexe. Le piège favori était de le faire appeler le matin, pour lire à son chevet. Alors c’était un bras, un téton qu’on laissait voir: puis, l’on avait chaud, l’on se découvrait, ou bien il s’agissait de quelque puce incommode; on employait l’officieux Monrose à lui donner la chasse. C’était ici, c’était là, et l’insecte rusé ne se trouvait jamais, surtout s’il avait le bonheur de se retrancher dans quelques postes favorables pour lesquels le timide chasseur avait du respect.

Un jour, et j’en ris encore, un de ces petits animaux devait avoir fait rage: Sylvina en avait perdu tout le fruit de sa lecture. Après s’être fait longtemps poursuivre, la maligne bête s’était fourrée… où vous savez… et le pauvre petit avait la simplicité de croire à ce lieu commun!—Mais cela n’est-il pas singulier? Monrose?… là… précisément là!—Puis on y conduisit la jolie main du lecteur, dont on choisit le plus grand doigt pour livrer à la puce une guerre cruelle. Ce doigt, guidé sur un point très sensible, fut mis en train et mérita bientôt d’être applaudi de sa dextérité.—A merveille, disait Sylvine, en se pâmant…, je sens, je sens que tu la tues… encore… encore un peu… que la maudite bête ne revienne jamais.

J’étais tout uniment témoin auriculaire de cette excellente scène. Me méfiant des lectures, et voulant savoir où en était Monrose, s’il me trompait ou non, je m’étais glissée par le cabinet de toilette, dans ce petit dégagement aveugle qu’il est maintenant à la mode de pratiquer autour de presque tous les lits recherchés; invention qu’on ne peut assez louer pour tout ce qu’elle peut favoriser d’agréable et prévenir de dangereux. Là, je ne perdis pas la moindre circonstance de cette fameuse chasse. Je ne quittai la place que pour aller éclater de rire quelque part; après quoi, craignant que les choses n’allassent plus loin, vu la commodité de l’occasion, je pris sur moi d’entrer et de faire grand jour; ce qui ne laissa pas de donner beaucoup d’humeur à Sylvina, quoiqu’il fût déjà plus tard que l’heure ordinaire de son lever.

CHAPITRE XI
Où l’on voit Sylvina attrapée d’une singulière façon.
L’honnêteté de Monrose se montra dans son empressement à venir me faire part de sa nouvelle aventure. Non seulement son récit fut fidèle; mais il eut encore la bonne foi de m’avouer qu’il s’était senti de violentes tentations et que, sans les serments qu’il m’avait faits, il n’aurait pu supporter une épreuve aussi difficile sans demander du soulagement. J’avais différé jusque-là de rendre heureux une seconde fois ce bel enfant, quoiqu’il ne cessât de m’en solliciter. Je vis qu’il était temps de le favoriser et lui donner comme récompense méritée, un rendez-vous pour la nuit. Il fut si transporté que je crus qu’il avait perdu l’esprit.

Ce fut chez moi, pour lors, que se passèrent nos voluptueux ébats. Deux fois je fis goûter au passionné Monrose les suprêmes délices et fus beaucoup plus souvent heureuse…

Nous employâmes le reste du temps à combiner la conduite qu’il tiendrait dorénavant avec Sylvina. Il fallait absolument qu’elle passât son envie; je fus d’avis que ce fût plus tôt que plus tard, et voici ce que je prescrivis au bel enfant:

Le lendemain matin, il devait aller de lui-même offrir ses services pour une lecture. On acceptait sûrement. Pour lors, il lisait avec distraction… il soupirait… on l’interrogeait… il tergiversait un peu… Enfin il lui échappait une déclaration de désir (d’amour ce n’était pas la peine), il se plaignait… On l’entendait à demi-mot… On lui demandait s’il concevait comment il serait possible de le soulager, il priait ingénument qu’on le lui apprît… et l’on ne demandait pas mieux. Un peu faible au sortir de mes bras, il se tirait mal d’affaire; c’en était probablement assez pour qu’on se dégoûtât de lui, du moins pour un temps. Monrose souscrivit joyeusement à ce projet. Ses intentions étaient si franches qu’avant de me quitter il voulait absolument se mettre hors d’état de me laisser des doutes, mais je crus qu’il fallait à tout hasard lui laisser du moins de quoi faire contenance. Nous nous séparâmes plus contents que jamais l’un de l’autre. Je trouvai néanmoins plaisant qu’au rebours des autres amants qui se font en pareil cas mille protestations de fidélité, nous concertassions précisément le contraire, et que ce qui est réputé pour l’offense la plus grave en amour, je l’exigeasse et l’obtinsse à titre de sacrifice.

Je ne manquai pas de me cacher au même endroit que la veille: tout se passa comme je l’avais prévu. Sylvina reçut avec transport et la déclaration et la requête. Elle pria Monrose de pousser les verrous et l’ayant fait déshabiller, elle le reçut dans son lit.

—Pauvre petit, dit-elle, sans doute à l’aspect de ce qu’elle allait mettre à l’épreuve, hélas! voilà bien peu de chose! Tu veux donc manger ton blé en herbe?… Voyons pourtant… baise-moi… viens prendre place sur mon sein… Mais je ne vois pas la possibilité… Ne t’arrive-t-il jamais d’être autrement?… Je t’avoue que cela n’est pas flatteur… Allons, essayons… Ma foi, mon ami, je commence à désespérer… Rassure-toi…, ta timidité te fait tort… Est-ce dans un moment où je me rends si traitable que je puis encore t’inspirer du respect? Tiens… que je suce cette belle bouche… Sens-tu mon âme s’exhaler dans ce baiser?… Non, je n’y renonce pas… Je veux que mes désirs forcent la nature à t’accorder une vigueur qu’elle te refuse trop injustement… je meurs si j’ai la honte de ne réussir.

Tout cela voulait dire que M. Monrose n’était encore bon à rien: cependant un moment après, je reconnus que les choses commençaient à prendre une meilleure tournure.—Enfin, dit-elle, ce n’est pas sans peine… passe encore, tiens, bijou, le reste est facile.

Dès lors, je n’entendis plus que les mouvements passionnés de la lubrique Sylvina, qui paraissait seule faire tout l’ouvrage. «C’est forcer nature, dit-elle, après l’affaire. Vous voyez bien, Monrose, que vous n’êtes pas encore propre à l’amour. Je rougis de ma complaisance, dont j’espère qu’un secret inviolable éteindra le souvenir; et je me flatte surtout que si jamais vous me priez de pareille chose, ce ne sera plus par un simple mouvement de curiosité. Laissez-moi, j’ai besoin d’un peu de sommeil.»

Le pauvre Monrose vint, confus, me trouver dans mon appartement où j’étais retournée, riant aux larmes de ce qui venait de se passer. Son air humilié redoubla mes éclats. Ils le mirent au désespoir. Cependant sa tendresse pour moi, surmontant bientôt la petite peine de l’amour-propre, il rit lui-même de son aventure; nous nous applaudîmes beaucoup d’avoir détruit, par notre ingénieux stratagème, un obstacle qui serait devenu fatal à nos plaisirs.

CHAPITRE XII
Qui contient des choses dont les coquettes pourront faire leur profit.
Monrose, ci-devant soumis à des bourreaux, se trouvait trop heureux d’obéir à un objet aimé qui ne voulait que son bonheur. Il ne faisait rien sans mon attache, il n’avait pas une pensée sans m’en faire part. J’étais le centre de ses idées: tous ses désirs se bornaient à vivre et mourir avec moi; voué sans réserve à mes moindres volontés, je réglais ses occupations et ses plaisirs. Je l’aimais de toute mon âme; mais je respectais sa jeunesse et j’exigeais qu’il fût sage malgré lui; je m’appliquai surtout à lui faire abjurer certaine ressource dont ce vilain Carvel l’avait mis au fait et dont je craignais qu’il ne fît un pis-aller quand je refusais de lui accorder des faveurs. Je lui peignis avec des couleurs si effrayantes les dangers de cette habitude scholastique qu’il jura d’y renoncer à jamais. Je savais d’ailleurs quels pouvaient être ses besoins et j’avais soin qu’il ne fût pas incommodé.

Mes arrangements ainsi pris avec Monrose, je ne m’occupai plus que des moyens de bien envelopper le chevalier Sydney dans mes filets. Je ne comptais plus sur monseigneur. Quant à d’Aiglemont, je me réservais d’en tirer le meilleur parti possible. Il me fallait un intermédiaire entre Sydney, un peu âgé pour moi, et Monrose trop jeune. J’avais besoin enfin (je suis de meilleure foi que bien des femmes qui ne conviendraient jamais de pareille chose), j’avais besoin, dis-je, d’un bon acteur. Je ne sais pas ce que pouvait être sir Sydney; Monrose devait valoir quelque chose un jour, mais combien fallait-il attendre?

Je voyais avec plaisir que, quoique l’Anglais devînt de plus en plus amoureux et que je dusse m’attendre à le voir bientôt se déclarer, il n’était cependant pas gênant. Rien n’annonçait qu’il fût enclin à la jalousie. Le beau d’Aiglemont, qui venait fréquemment à la maison, ne lui portait point ombrage. Monseigneur, encore plus assidu, ne l’inquiétait pas plus. Il est vrai que le prélat se déclarait ouvertement à Sylvina, à qui tout de bon il se montrait plus que jamais amoureux et prodigue. J’eus pourtant, malgré tout, quelque tête-à-tête impromptu avec Sa Grandeur: il est si doux d’escamoter de temps en temps quelque chose à une rivale qui en a fait autant! Je trouvais réellement mes passades avec Sa Grandeur délicieuses, et j’avais eu pour le moins autant de part que lui-même à faire naître les occasions. Au reste, nous n’étions plus sur le pied de nous appartenir réciproquement. Ce n’était pas même avec d’Aiglemont. Celui-ci, quoique très coquet, très aimable, n’avait pourtant sur sa longue liste de ses conquêtes aucune femme qui me valût; et malgré l’indifférence qu’il avait marquée à son retour, il reconnut bientôt que ce qu’il pouvait faire de mieux était de me conserver. Nous nous trouvâmes l’un et l’autre parfaitement bien.

Vaut-il mieux avoir une grande et belle passion, aux risques de tout le bien et le mal qui peuvent en résulter, que plusieurs goûts agréables qui, rapportant chacun une certaine dose de plaisir, composent une somme de bonheur? Je laisse à décider à d’autres cette importante question. Quant à moi, je prétends qu’on joue plus agréablement quand on n’a pas tout son argent sur une carte. Au surplus, qui réussit a bien fait. J’ai été heureuse par la multiplication des petites aventures; tant pis pour moi si les grandes ont des délices extraordinaires que je n’ai pas eu le bonheur de connaître. Quand on est bien, on peut se passer du mieux. Cela me paraît sage.

CHAPITRE XIII
Descriptions qui n’amuseront pas tout le monde.
Sir Sydney nous avait fait promettre de venir bientôt le voir dans une superbe campagne qu’il venait de se procurer. La société qu’il y rassemblait était composée de monseigneur et de d’Aiglemont (nous avions fort lié notre Anglais avec eux), un autre Anglais qui se nommait Milord Kinston; d’une très belle femme, dont celui-ci prenait soin, et qui se nommait Soligny; de Monrose, de Mme d’Orville, que nous voyions beaucoup et dont sir Sydney faisait cas; enfin de Sylvina et de moi. Il s’agissait d’inaugurer gaiement la nouvelle acquisition et de demeurer là tant ou si peu que bon nous semblerait.

Sydney nous avait précédés, accompagné de cuisiniers, d’officiers, de musiciens, en un mot de tout ce qui pouvait contribuer à nous faire passer des jours agréables. Thérèse, qui, dès notre retour à Paris, avait commencé les remèdes, se trouvait en état de nous suivre; nous l’amenions, parce l’air de la campagne devait lui être salutaire. Elle était devenue plus fraîche et plus jolie que jamais. Nos compagnes de voyage avaient chacune un laquais. Les hommes n’amenaient de même que très peu de monde. Quand on se propose de s’amuser, il vaut mieux être un peu moins bien servis et plus libres. La colonie partit au jour indiqué.

Un guide nous attendait près d’un monument remarquable qui touchait la grande route et servait de limite aux possessions de sir Sydney. Ce monument était un groupe composé de deux statues de main de maître, placées sur un large piédestal et qui se tournaient le dos, l’une regardant du côté par lequel nous arrivions et qu’on prenait d’abord pour une Diane, représentait la Défiance. Elle était debout, élancée, l’œil furieux, menaçant, prête à décocher un trait ajusté sur un arc; à côté d’elle, un dogue furieux semblait vouloir se ruer sur les passants. On avait gravé sur la table du piédestal: Odi profanam vulgus. L’autre figure, qu’on ne voyait en face qu’en revenant de chez sir Sydney, était assise et représentait l’Amitié, témoignant par son regard et son geste le déplaisir qu’elle avait de voir les amis de Sydney quitter sa campagne. Un épagneul placé sur les genoux de l’Amitié marquait par des mouvements très expressifs qu’il connaissait les gens et voulait descendre pour les aller caresser. Au bas, on lisait: Redite cari.

On entrait dans un bois touffu par une route aussi soigneusement entretenue que l’allée d’un jardin, mais étroite, tortueuse, souvent partagée en plusieurs branches qui se détournaient, se croisaient, et l’on se trouvait à quelques pas de la demeure de sir Sydney, qui n’avait d’abord que l’apparence d’un ancien château-fort. Mais à peine était-on en dedans des murs que tout changeait absolument de caractère aux yeux des arrivants. Au bout d’une vaste cour, on en découvrait une seconde beaucoup plus petite entre trois pavillons de la plus moderne élégance. Le principal, situé en face, avait un péristyle d’une architecture simple et noble, les deux autres formant deux espèces d’ailes subordonnées et proportionnées dans leur genre à la richesse du milieu.

On trouvait au delà de nouvelles beautés qui ne surprenaient pas moins agréablement. Des jardins dignes du pays des fées conduisaient par une pente douce jusqu’à la Seine. Là, d’une longue terrasse dont les murs étaient baignés, l’œil s’égarait à droite et à gauche dans les espaces immenses le long du cours du fleuve. Au delà de son lit, on jouissait d’un paysage riant, décoré, par le hasard, de tout ce que la campagne peut offrir de plus intéressant.

Tel était le séjour que nous allions habiter. Un homme de génie, très opulent, avait employé jadis de grandes sommes à tirer parti d’un lieu si favorisé de la nature; le fils et le petit-fils avaient mis la dernière main à l’exécution des projets; celui-ci jouissait à peine du fruit de ses travaux qu’une mort prématurée l’avait enlevé. Les héritiers cédèrent à sir Sydney une jouissance limitée, moyennant une somme proportionnée à la réputation qu’ont MM. les Anglais d’être inépuisables.

CHAPITRE XIV
Plus aride encore que le précédent.
Le pavillon principal avait au delà d’un magnifique vestibule un salon enchanté de forme ovale, terminé en coupole et dont une partie avançait sur le jardin. De chaque côté, deux appartements de femmes, élégamment décorés, et, plus haut, quatre appartements d’hommes ménagés dans une attique. La distribution était telle que chacun, isolé dans le haut, pouvait néanmoins se rendre en bas chez tous les autres ou les recevoir chez soi sans qu’on s’en aperçût: je dirai bientôt comment cela se pratiquait. On s’était appliqué à favoriser dans ce délicieux séjour la liberté, la misère et le plaisir, divinités bienfaisantes auxquelles il était consacré.

Nous étions justement le monde qu’il fallait pour remplir la maison. Mme d’Orville logea Thérèse qui devait également la servir. Sylvine voulait être tout à fait libre chez elle, à cause de monseigneur. Sydney, ayant aussi des vues, était aussi bien aise que personne ne fût auprès de moi. Monrose, qu’on regardait encore comme sans conséquence, fut logé près de la maîtresse du seigneur anglais, à la place de la femme de chambre qui manquait; Monseigneur, son neveu, Kinston et Sydney dans le haut. Notre hôte avait, outre cela, quelque part, un appartement dont je ferai mention ailleurs.

Je suis forcée d’entrer dans ces détails minutieux, parce qu’ils deviennent nécessaires à l’intelligence des faits dont je dois rendre compte. Au surplus, le lecteur, averti désormais que je détaille trop, est le maître de passer outre, lorsqu’il se verra menacé de l’ennui que pourra lui procurer ma scrupuleuse ponctualité.

Encore oubliai-je de dire que les pavillons collatéraux logaient tous les subalternes dont on n’avait pas indispensablement besoin auprès de soi.

CHAPITRE XV
Qui en annonce d’autres plus intéressants.
Le premier soir, je me mis au lit sans sommeil, et ne pouvant garder, pour babiller, Thérèse dont les soins devaient être partagés entre plusieurs femmes, je lui dis de m’apporter, d’une petite bibliothèque dont chacun de nos appartements était pourvu, le premier livre qui lui tomberait sous la main. Ce fut précisément Thérèse philosophe. Cette lecture m’eut bientôt mise en feu. Pour lors je m’affligeai de ma solitude et du guignon de demeurer en proie aux désirs, tandis que j’avais sous le même toit mon Monrose, mon prélat, mon chevalier et Sydney. Je m’asseyais sur mon lit; j’y rentrais, je soupirais… je prêtais attentivement l’oreille, mais un profond silence me désespérait; on eût entendu le vol d’une mouche dans le calme insupportable qui régnait autour de moi. Une faible ressource, que je mettais en usage, ne trompait que pour quelques instants mon ennui.

Je me trouvais réellement à plaindre, quand le doux murmure d’une harpe se fit entendre si près de moi que d’abord je la crus dans ma chambre et contre mon lit. Il n’y avait cependant personne. Après un charmant prélude, une voix faible, mais touchante, mêla ses accents à ceux de l’instrument et peignit, dans plusieurs couplets dignes d’Anacréon, la vive inquiétude d’une passion encore ignorée de son objet, et le souci d’un amant que sa flamme prive du sommeil. Cette musique me parut ravissante, et ne doutant pas qu’elle ne vînt de la pièce voisine, j’y allai avec un flambeau, mais je m’étais trompée. Ce fut avec aussi peu de fruit que je parcourus successivement toutes les pièces de l’appartement. Je n’étais jamais plus près des sons que lorsque je revenais à mon lit: j’allai m’y mettre après m’être assurée à plusieurs reprises de l’inutilité de mes recherches… Mais quel fut mon étonnement quand je vis sir Sydney! Comment se trouvait-il chez moi? Par où s’était-il introduit? Je le grondai et me couchai.

—Belle Félicia, me dit-il avec un respect timide, malgré la colère où je vous vois, je me crois fort innocent. Soyez sûre que je n’aurais pas eu la témérité de me rendre auprès de vous si je n’avais pas été certain que vous ne dormiez pas.—Quoi donc! répliquai-je avec un peu d’humeur, vous étiez caché? L’on n’est donc pas en sûreté chez vous, sir Sydney? Je me croyais seule; et cependant…—Pardonnez, aimable Félicia, pardonnez à un homme qui vous adore une curiosité qui n’a rien d’offensant pour vous. Le propriétaire de cette maison peut pénétrer secrètement dans les appartements de tous ceux qu’il reçoit; mais je suis généreux et ne veux point abuser avec vous de cet avantage; et me suis permis une fois, pour ne plus y revenir si vous me défendez, le plaisir de voir votre toilette de nuit. J’attendais que vous vous endormissiez, mais vous avez veillé, et j’ai cru m’apercevoir…—Allez, sir Sydney, dis-je en m’enfonçant sous mes couvertures, vous êtes un homme affreux, vous m’avez fait un tour… que je ne vous pardonnerai de ma vie.—Je mériterai mon pardon, belle Félicia, dit-il, s’agenouillant près du lit et serrant une de mes mains qu’il baisait avec transport. Cependant je ne me sentais guère disposée à lui pardonner d’avoir vu mes folies; cette idée me donna autant de colère que de confusion.—Je m’y suis bien mal pris, ajouta-t-il d’un ton peiné, si je me suis attiré votre ressentiment, quand, au contraire, tous mes soins, depuis que j’ai le bonheur de vous connaître, n’avaient pour objet que de concilier votre attachement et votre estime. Je m’attendris enfin.—Mais, lui dis-je, cette musique que je viens d’entendre!…—C’est moi, répondit-il, qui vous avais ménagé ce moment de plaisir. Il y a sous tous ces appartements une espèce d’entresol ignoré, dont mon véritable logement fait partie, le reste est partagé en plusieurs petits réduits d’où l’on se rend à des espaces pratiqués dans l’épaisseur des murs: de là on peut entendre, au moyen de certains tubes de fer-blanc, il en passe un à votre chevet. Ce tuyau, terminé par un pavillon sous lequel était le musicien, que j’avais placé moi-même, donne dans mon entresol et finit tout près de votre oreille, à la soupape que vous voyez. C’est ce qui vous a fait croire que vous étiez si près de l’instrument et de la voix.

Je vis, en effet, la soupape que l’on pouvait ouvrir et fermer à son gré. Sir Sydney me mit de même au fait du danger de certain trumeau placé entre les deux croisées et en face de mon lit. Derrière la glace, il y avait, creusé dans l’épaisseur du mur, une niche commode où l’on arrivait du bas; je dirai bientôt comment. De ce poste l’on battait en ruine toute la chambre, moyennant des petits trous peu remarquables, dont une partie d’ornements du cadre était criblée. Il y avait dans l’intérieur de la chambre, et à l’usage de la personne qui y demeurait, de quoi condamner les trous et rendre la niche inaccessible: à l’autre face de la pièce, un moyen à peu près semblable ouvrait et fermait à volonté certaine coulisse dont on ne pouvait se douter et par laquelle sir Sydney s’était introduit. Je fus enchantée du sacrifice qu’il me faisait de ces ressources secrètes, et je lui fis grâce en faveur de sa bonne foi.

CHAPITRE XVI
Singulière conversation et comment elle se termina.
On sait bien que notre sort est de n’avoir pas plus tôt pardonné qu’on se plaît à nous offenser plus grièvement. C’est ainsi qu’en usent avec nous, pour notre bien, les hommes qui se piquent le plus d’honnêteté. Sydney, homme du monde et très amoureux, n’avait garde de déroger à l’usage, et j’aurais sans doute trouvé mauvais qu’il l’eût fait. Voici cependant comment, avant d’en venir là, nous nous pressentîmes réciproquement, semblables à deux maîtres d’escrime qui se font des appels, avant de se porter des bottes.—J’ai trop bonne opinion de vous, belle Félicia, dit Sydney en me dérobant un baiser, pour craindre que vous veuillez me punir d’avoir hésité trop longtemps à vous déclarer mes tendres sentiments. Une femme s’offense volontiers de voir qu’on lui refuse l’hommage dont elle voit que ses charmes ont inspiré la loi. Tout a dû vous annoncer que je brûlais d’amour pour vous. Mais vous vous êtes doutée de ce qui me forçait au silence?—Sir Sydney, lui répondis-je, une femme ne peut être que très flattée de se voir aimée d’un homme tel que vous; mais s’il est vrai que vous avez quelque attention à mon peu de charmes, je crois connaître assez votre délicatesse pour imaginer que les obligations infinies que nous avons, ont pu seules empêcher de vous déclarer. Fait pour être aimé pour vous-même, vous avez craint sans doute de ne pouvoir jamais être assuré si le retour que je pouvais vous accorder ne serait pas autant l’effet de la reconnaissance que celui d’une inclination réciproque?—Plût à Dieu, Félicia, que je n’eusse eu que ce scrupule: il est de bien peu de poids. Non, je n’ai pas imaginé que de faibles services pussent mériter que vous vous fissiez violence pour les récompenser. D’autres motifs me forçaient au silence… Pensez donc, jeune et belle Félicia, que je touche à ma quarantième année et que vous sortez à peine de votre troisième lustre. Fait peut-être pour réussir encore auprès de certaines femmes, il n y a que la classe où vous êtes dans laquelle il soit ridicule que je cherche à qui m’attacher. De longs voyages, des malheurs singuliers m’ont fait perdre cet enjouement qui rapproche tous les âges. Je suis Anglais, penseur et malheureux, tout cela nuit à l’espérance d’intéresser une jeune Française, vive et née pour des amours mieux assorties. Je ne puis douter que votre beau chevalier ne vous aime. C’est à lui sans doute qu’appartient ce cœur…—Entendons-nous, sir Sydney; je tremble qu’aimer n’ait pour vous et pour moi des acceptions bien différentes. Je vais prévenir en deux mots tous les faux raisonnements dans lesquels nous pourrions nous engager et qui nous éloigneraient de notre but.—Je n’en ai point d’autres, chère Félicia, que de tâcher de vous plaire, en me conformant à tout ce que vous pourrez exiger de moi.—Eh bien! sir, faites-moi la grâce de m’écouter. Vous m’aimez, dites-vous, j’en suis enchantée. Me demandez-vous si je suis sensible à votre tendresse? Je vous dirai de tout mon cœur: oui. Si je regarde la disproportion de nos âges comme un obstacle au retour que vous êtes fait pour vous promettre? Non. Il n’est pas question d’âge quand on est ce que vous êtes et que l’on pense comme je fais. Si j’aime d’Aiglemont? Si j’en suis aimée? Oui, sir, nous nous aimons commodément, comme vous et moi pourrions bientôt aussi nous aimer; comme je ne trouve pas mauvais à certains égards que d’Aiglemont aime d’autres femmes, comme il vous sera permis d’en faire autant… en un mot, sir Sydney, ne me demandez aucun sentiment exclusif, ne m’en offrez aucun, et nous allons être d’accord. Je ne vous cache point que si votre façon de penser et d’aimer peut s’accommoder de mon système, dont j’avoue la bizarrerie, je suis prête à vous témoigner combien votre conquête me flatte, combien vous êtes éloigné de me paraître disproportionné et peu fait pour aspirer au faible bonheur de m’intéresser… Vous souriez, sir Sydney?—Pardonnez, charmante philosophe, vous m’étonnez et vous m’enchantez également par des raisonnements auxquels on ne devrait guère s’attendre de la part d’une Française de seize ans…—Voilà, sir, une injure anglaise. Vous semble-t-il donc que femme française et jeune soient des titres qui excluent la faculté de penser et de raisonner? Apprenez que partout notre sexe penserait, et même très juste, si l’on n’y mettait la plupart du temps obstacle, par une mauvaise éducation, à laquelle j’ai eu le bonheur d’échapper. Mais c’est assez raisonné, mon cher Sydney, retournez sur vous-même et voyez s’il est possible que vous ne soyez point aimé d’une femme tendre qui vous doit la vie et qui vous prouve toute l’estime qu’elle a pour vous en vous révélant une façon de penser, de votre aveu très singulière, mais qui nous rend seul l’arbitre du succès de votre amour.

En parlant, je lisais dans les yeux de Sydney combien je l’intéressais et tout le plaisir qu’il avait de se voir si près d’un but dont il craignait modestement d’être encore fort éloigné. «Vous êtes plus sage que moi, répliqua-t-il, après un moment de réflexion, vous avez deviné tout ce que je pensais; et déjà je ne pense plus que comme vous. Telle est la force de l’empire que vous avez sur moi. Oui, belle Félicia, vous me rendez plus heureux que je ne le désirais moi-même. Sans vous, j’allais peut-être me préparer bien des tourments.»

Lorsqu’après un semblable entretien, on ne fait plus que balbutier ou se taire, l’amour a beau jeu. Le fripon me poussa dans un coin de mon lit et fit voir une belle place à l’amoureux Sydney. La Philosophie, contente de s’être mêlée avec tant de succès d’une affaire de plaisir, tira les rideaux et nous laissa. Pour lors, Sydney commença un nouveau rôle qui lui allait à merveille. S’il s’était plaint de quelque perte du côté du moral, il fallait que le physique n’en eût souffert aucune; il n’est pas possible d’imaginer des talents en amour supérieurs à ceux dont il me faisait part. Trois fois de suite il expira dans mes bras, et si je ne me fusse opposée à de nouveaux efforts, il eût encore été plus loin, sans reprendre haleine.

CHAPITRE XVII
Peu différent de celui qu’on vient de lire.
—Voilà, par exemple, une folie de jeune homme, dis-je à sir Sydney, qui tout hors de lui, voulait ne tenir aucun compte de ma résistance. Vous voyez bien, ajoutai-je, qu’il serait ridicule à moi de prétendre à la durée d’un amour de cette espèce. Il est bon à prendre quand on a le bonheur de le trouver; mais cela ne doit et ne peut pas être long.—Encore de la philosophie, répondit-il en riant.—Eh bien! sir, prenons un parti mitoyen. Je ne veux pas que vous vous épuisiez; vous ne voulez pas que je philosophe? Dormons.

Notre réveil fut suivi de nouveaux plaisirs plus doux que les premiers, parce que les désirs de sir Sydney étaient moins impétueux et que je me trouvais déjà plus à mon aise avec lui. Il se leva de bon matin, m’assurant que son bonheur surpassait tout ce que son imagination avait pu lui promettre. Je lui jurai de bien bonne foi que je me félicitais d’être aimée de lui et que je ne serais pas la première à rompre les liens que nous venions de serrer.—Mais de l’amitié, sir Sydney; carte blanche pour tout le reste, autrement je ne répondrais pas de vous tromper. J’avais, avant de vous connaître, des principes dont je me suis parfaitement bien trouvée, rien ne m’y fera renoncer. Je ne vous demande qu’une grâce, c’est de ne pas me mépriser quand vous me désirerez moins…—Je ne pourrai ni l’un ni l’autre, adorable Félicia, répondit-il en me donnant mille baisers.—Il se retira comme il était venu, et je me livrai paisiblement au sommeil.

La coterie joyeuse se réunit de bonne heure et vint faire carillon à ma porte. Je passai à la hâte un déshabillé, pour les suivre sous un ombrage frais, où l’on avait fait partie de déjeuner; après quoi nous nous dispersâmes: les uns furent à leur toilette, d’autres ailleurs.

J’allai m’égarer avec Sydney dans un labyrinthe touffu, au centre duquel était une fontaine rustiquement décorée et près de laquelle un lit de gazon offrait un théâtre commode aux ébats des amants. En approchant de ce réduit enchanté, on ne pouvait se défendre d’éprouver une vive émotion. Tous les sens à la fois y étaient flattés. Un filet de fil d’archal extrêmement délié renfermant un espace fort étendu tenait prisonniers une multitude d’oiseaux de toute espèce qui donnaient l’exemple et l’envie de faire l’amour. La fleur d’orange, le jasmin, le chèvrefeuille, prodigués avec l’apparence du désordre, répandaient leurs parfums. Une eau limpide tombait à petit bruit dans un bassin qui servait d’abreuvoir aux musiciens emplumés. On marchait sur la fraise; d’autres fruits attendaient, çà et là, l’honneur d’être cueillis par des mains amoureuses et de rafraîchir des palais desséchés par les feux du plaisir. J’étais émerveillée; l’incarnat du désir se répandait sur mon visage et n’échappait point au pénétrant Sydney… Notre bonheur n’eut pour témoins que les oiseaux jaloux et les feuilles qui les dérobaient aux rayons curieux de l’astre du jour.

Il est des amants pour qui les délices de la jouissance sont immédiatement suivies de l’ennui et du besoin de se séparer. Nous n’étions pas du nombre de ces êtres infortunés. Nous trouvions l’un avec l’autre de quoi nous garantir de cette sécheresse si funeste à l’amour. Sydney me conta les plus singulières aventures. Sa vie était un roman prodigieux. Il m’apprit entre autres qu’une femme qu’il avait adorée, perdue, retrouvée, et dont il ignorait enfin le destin, était pour lui la source d’un chagrin qui n’avait pu s’affaiblir ni par les voyages ni par l’amour ou les faveurs de plusieurs autres femmes. Je n’exagère pas quand je dis que sir Sydney était d’une beauté plus qu’humaine; son âme répondait à sa figure: elle se peignait dans la noblesse et les grâces de son maintien et dans la douce fierté de ses regards. En un mot, dans un autre genre, il égalait d’Aiglemont, ayant d’ailleurs un caractère bien plus estimable. Je contemplais Sydney avec admiration et ne concevais pas comment il avait pu trouver une ingrate: il disait que j’étais, pour les traits et la taille, ce qu’il avait vu de plus ressemblant à cette femme dont le souvenir l’obsédait.—Mais, hélas! ajoutait-il, ce qu’on aime ressemble toujours si bien à ce qu’on a aimé que peut-être cette conformité n’existe-t-elle que dans mon imagination! Quoi qu’il en soit, adorable Félicia, c’est vous qui désormais me tiendrez lieu de cet objet si cher. J’adopte en tout votre système; trop heureux de vous être quelque chose, quelques conditions qu’il vous ait plu d’y attacher!

Nous nous oubliâmes longtemps; les doux épanchements de nos âmes annonçaient la durée future de notre attachement mutuel. On nous demandait de tous côtés quand nous repartîmes; nous fûmes agréablement persiflés. Mais Sydney, qui voulait dérober pour un temps à ses hôtes la connaissance d’un lieu si favorable à notre amour et qui avait paru me plaire, ne dit pas d’où nous venions. La délicieuse solitude était close; l’entrée, peu remarquable à dessein, n’avait pas de quoi piquer la curiosité. Je sus à Sydney un gré infini de ce qu’il ne parla pas du labyrinthe. Les femmes sont toujours sensibles aux moindres attentions qu’on peut leur témoigner.

CHAPITRE XVIII
Où le beau Monrose reparaît.
La maison de sir Sydney abondait en tout ce qui peut contribuer à faire passer le temps agréablement. Voitures, chevaux de main, équipage de chasse, bateaux, filets, jeu de paume, billard, théâtres, livres, instruments, chère exquise; tout ce que les gens sensuels et connaisseurs peuvent désirer, toutes les bagatelles qui peuvent amuser les femmes, du jeu, de la musique, de la danse, des feux d’artifice. Par-dessus tout cela, une union parfaite; jour et nuit de l’amour et de la volupté; nous étions vraiment aux Champs-Élysées.

Je n’étais pas la seule à qui Vénus et son fils eussent destiné de nouveaux présents pendant notre heureux voyage. Monrose, qui, les premiers jours, avait paru un peu triste, commençait à se dérider: il me cherchait, et ne voulant pas le désobliger je fis naître l’occasion de me trouver en particulier avec lui.—Ma chère Félicia, me dit-il, vous devenez inaccessible pour moi. J’ai tenté plusieurs fois de me rendre auprès de vous la nuit, mais vous êtes toujours impitoyablement barricadée, cela est bien cruel!—Cher Monrose, répondis-je avec un peu de fausseté, je ne puis vivre avec toi, chez sir Sydney, aussi librement que je le faisais à Paris. Nous étions chez nous, mais nous devons des égards à un étranger qui nous reçoit; il serait malhonnête…—Quel conte, ma bonne amie! Toutes nos dames ne sont pas aussi scrupuleuses… et je vous dirai que, si je pouvais vous être infidèle, je saurais bien avec qui passer des nuits que je trouve d’une longueur insupportable depuis que nous sommes ici, etc.

Nous étions dans un lieu favorable. Monrose me priait de si bonne grâce d’adoucir ses peines!… j’avais le cœur trop bon pour le lui refuser. Le pauvre enfant usa de ma complaisance en affamé. Cette fois je ne le taxai point. Cette précaution devenait inutile, puisqu’il prenait fantaisie à quelque autre femme d’essayer du charmant jouvenceau.—Puis-je savoir, lui dis-je pendant un entr’acte, de qui tu es ainsi recherché?—Devinez.—De Sylvina?—Non.—De notre ami Dorville?—Point du tout.—Ce sera Mlle Thérèse!—Encore moins. Mais ma voisine, Mme de Soligny, pourquoi ne voulez-vous donc pas y penser? Elle est charmante, et vous conviendrez que cela serait bien commode.

A la vérité, il ne m’était pas venu dans l’idée de soupçonner cette belle, qui, m’ayant l’air d’être d’un gros tempérament et fort libertine, ne semblait pas devoir jeter son dévolu sur un enfant. Mais en amour tout n’est-il pas caprice?

Milord Kinston, cet Anglais amant de la Soligny, buvait volontiers le soir; et, à l’heure de se retirer, il avait ordinairement plus besoin de dormir que de caresser sa maîtresse; elle était donc souvent exposée à coucher seule. Les hommes, qui avaient chacun leur amie et qui ne se mettaient pas encore assez à leur aise pour chercher à troquer, ne lui proposaient rien. Monrose couchait, comme on le sait, très près d’elle. Il valait mieux que rien. On voulait le mettre à l’épreuve; on se flattait qu’il avait des prémices à donner, et les femmes sont à cet égard à peu près du même goût que les hommes, quoique cela soit fort différent pour elles, comme je crois en avoir déjà fait mention ailleurs.

En un mot, Soligny avait déjà fait beaucoup d’avance à Monrose. Le soir on le faisait causer; on lui demandait mille petits services, qu’il rendait de bon cœur; on l’employait presque en manière de valet de chambre. Ses appointements étaient force de choses flatteuses, force indécences qui le mettaient à de rudes épreuves. Quelquefois c’était son tour d’être servi. On prenait la peine de rouler ses cheveux qu’il avait de la plus grande beauté; on le voyait se mettre au lit; on le veillait jusqu’à ce qu’il eût les yeux fermés. La porte de communication demeurait ouverte toute la nuit, afin de pouvoir causer quand il s’éveillait. Les choses en étaient encore là quand je reçus les confidences de Monrose.—Mon bon ami, lui dis-je, je ne veux pas mésuser de ta tendresse et de tes serments pour t’interdire des plaisirs que je ne conçois pas que tu puisses refuser sans des efforts trop pénibles. Tu deviendrais aux yeux de ta voisine un être ridicule; peut-être t’en ferais-tu haïr, si tu ne répondais pas à des avances aussi positives. Je te permets donc de terminer avec elle; mais sois modéré et n’oublie pas de te ménager pour moi, qui ne t’aime pas uniquement pour mes plaisirs, mais qui prends le plus tendre intérêt à ta conservation.

Il me combla de remerciements et de caresses. Je vis que le fripon était ravi de la permission, et que si je la lui eusse refusée, il n’en eût sans doute été ni plus ni moins.

CHAPITRE XIX
Qu’on n’a pas pu rendre plus clair.
Sydney ajouta bientôt à mes plaisirs celui de me faire connaître les moyens secrets qui le mettaient à même de savoir tout ce qui se passait chez ses hôtes. Jadis le seigneur Cléophas-Léandre-Pérez-Zambulo vit de fort belles choses, à l’aide d’un diable, bon humain, qui le promenait de toit en toit. Moi, sans diablerie, et sans risquer de me rompre le cou, je devins maîtresse de pénétrer partout, de tout voir. C’était vraiment un plaisir de femme. Je tins le plus grand compte à sir Sydney de la complaisance avec laquelle il me le procurait.

—Je connais, dit-il, les arrangements de tous nos messieurs; chacun d’eux a la clef du couloir qui conduit invisiblement de chez lui chez la femme avec laquelle il vit. Si par la suite il est à propos que je distribue assez de clefs pour que tout soit commun, je le ferai. Cependant, quand il n’y a ni père, ni mère, ni maris, il n’est pas fort nécessaire d’user de précautions.

Je lui demandai, en attendant que je prisse la peine de me mettre au fait par mes yeux, comment chaque homme pouvait ainsi se rendre de son appartement à ceux de toutes les femmes sans être vu ni rencontré?—Rien de plus aisé, me répondit-il. De quatre points différents de chaque antichambre des appartements d’homme, on descend par une machine dans un entresol aveugle, ménagé entre les deux étages. Alors on suit un corridor serré, large de deux pieds et demi, sur six de hauteur et matelassé de toutes parts, qui conduit droit à une machine pareille à celle par laquelle on est sorti de chez soi. Vous en verrez tout à l’heure de semblables dans mon entresol, avec lesquelles je monte et descend facilement et sans bruit. Quand une femme a chez elle l’homme qui lui convient, elle est à même d’interdire l’entrée à ceux qui pourraient survenir par les autres routes. De cette façon il est impossible que rien ne se découvre. En vain une belle serait-elle enfermée à triple serrure, en vain le galant avec qui elle serait d’intelligence logerait-il à l’autre extrémité du pavillon, un jaloux ne pourrait ni les guetter ni les surprendre. On le ferait cocu sans qu’il pût seulement lui venir un soupçon. Quant à moi, tout m’est connu. J’ai dans mon entresol des moyens tout semblables à ceux d’en haut, moins compliqués seulement et dont personne ne peut se douter. Vous allez juger de l’excellence de ces inventions.

En effet, rien de plus simple. Des portes déguisées cachaient de petits enfoncements où était pratiquée une machine commode sur laquelle on se plaçait. Alors, la personne et le siège se trouvant à peu près en équilibre avec un poids de cent soixante livres qui se mouvait dans l’épaisseur du mur, on montait et redescendait sans peine à la faveur d’une corde perpendiculaire et fortement tendue; Sydney n’avait que six pieds à monter pour voir ce qui se passait chez les femmes, par les trous des trumeaux dont j’ai parlé. La mécanique de tous ces suspensoirs était faite avec le plus grand soin. Les panneaux qui servaient d’issue s’ouvraient et se fermaient à coulisse et étaient de même parfaitement finis.

Rien n’eût été aussi perfide que ces machines ingénieuses si elles n’eussent pas eu le plaisir pour unique but. Je me proposais d’en donner les figures, de même que le plan de toute la maison qui m’appartient maintenant; mais, outre que mon architecte m’a prié de n’en rien faire, de peur qu’on ne vînt à contrefaire ce qui lui a coûté tant de peine à imaginer, j’ai pensé qu’il était inutile de dévoiler ces secrets à des gens qui pourraient en faire un mauvais usage et pour qui je n’ai pas intention d’écrire. Les voluptueux qui sont assez riches pour se procurer ces superfluités recherchées trouveront aisément des artistes qui rempliront le même objet, peut-être mieux qu’il ne l’est chez moi. (N’oublions cependant pas que la maison appartient encore à sir Sydney.)

CHAPITRE XX
Courses nocturnes.—Apparition d’un lutin chez le Chevalier d’Aiglemont.
Les heures de la première soirée où je fus en possession de mes observatoires coulaient trop lentement à mou gré. Je mourais d’impatience d’apprendre comment vivaient tous nos gens. Voir faire ce qu’on aime à faire soi-même ne laisse pas d’être un grand plaisir.

Je commençai d’abord mes visites par l’appartement de la Soligny, voulant savoir comment se comportait avec elle M. Monrose, qui avait déjà sa permission depuis trois jours. Le mieux du monde. Je leur vis faire d’abord quantité de folies préliminaires qui me divertirent au possible. Après quoi ils dansèrent, nus, une allemande, à laquelle Soligny, qui était à l’Opéra une des plus aimables prêtresses de Terpsichore, accommodait mille passes lubriques; elle les enseignait à Monrose qui, rempli d’intelligence, s’appliquait aux leçons et ne demandait pas mieux que de s’exercer. Il était ravissant en état de pure nature, aussi blanc que sa danseuse et se rapprochant, par la mollesse de ses formes, des beautés de Soligny, dont le corps était un vrai chef-d’œuvre. Toutes les altitudes des passes avaient pour objet de développer quelque grâce particulière, d’aiguillonner le désir de quelque baiser lascif, de varier à l’infini les simulacres de l’union à laquelle aboutissent tous les préludes voluptueux. A certain signal de mains, Monrose passait et repassait fort adroitement sous la cuisse de Soligny, qui sautillait en tournant sur la pointe du pied, sans perdre la mesure. Cette danse extravagante dura tant qu’il eurent de forces; puis ils furent tomber sur l’ottomane dans les bras l’un de l’autre et reprirent haleine en attendant les plaisirs du lit qui suivirent de près. Je me retirai quand on alluma la lampe de nuit.

J’allai ensuite épier Mme Dorville, chez qui je fus charmée de voir aussi de la lumière. Je la croyais couchée avec d’Aiglemont; mais je vis, à mon grand étonnement, sur un fauteuil, la livrée et le chapeau du laquais de la dame. Les rideaux du lit étaient fermés. Je ne pus rien voir pour cette fois.

Ce fripon de chevalier, pensai-je, sera sans doute chez Sylvina; et monseigneur où sera-t-il? chez lui, tout seul! le pauvre homme! J’eus un moment envie d’aller le trouver. Je voulais cependant voir ce qu’on faisait chez Sylvina. Mais c’était bien Sa Grandeur elle-même qui lui tenait compagnie. Ils ne dormaient pas; ils causaient en riant, groupés voluptueusement et découverts à cause de la chaleur.

Je revins chez moi très curieuse de savoir où pouvait être d’Aiglemont. Sydney, pour me laisser jouir paisiblement de mes nouvelles possessions, n’était pas venu, comme à l’ordinaire, partager mon lit. Je n’hésitai point, et tirant à moi le suspensoir destiné à la correspondance de mon appartement à celui d’Aiglemont, je pris le chemin de chez lui et parvins à son antichambre. La porte de la chambre à coucher n’était point fermée. J’entrai à la faveur des ténèbres. En tâtonnant autour de son lit, je mis la main sur la tête d’une femme qui s’éveilla et fit un cri dont le sommeil du chevalier fut à son tour interrompu. C’était la chaste Thérèse qui partageait ainsi sa couche; il dit plusieurs fois: «Qui va là?» Je me mis à rire; il se leva, chercha de son mieux le joyeux lutin et passa si près de moi, comme j’allais m’échapper, que je me trouvai à portée de lui appliquer sur les fesses un bon coup du plat de ma main; en même temps je poussai la porte et, tournant la clef, je les enfermai. Pendant que les pauvres gens étaient, l’un fort surpris, l’autre fort effrayée, je regagnai tranquillement ma chambre et me mis au lit.

CHAPITRE XXI
Conversation moins obscène pour le lecteur que pour les interlocuteurs eux-mêmes.
La malice d’enfermer d’un côté le couple libertin n’ayant eu pour objet que de favoriser ma retraite, Thérèse put à son tour s’esquiver sans peine par le dégagement de la garde-robe. Le lendemain il fut beaucoup question de l’aventure nocturne du chevalier. Il eut beau se plaindre d’avoir été lutiné et claqué, on le traita de visionnaire. Il n’eût tenu qu’à lui de faire appuyer sa narration par un témoin, mais il n’en fit rien. Personne n’y ajoutait foi. Sylvina seule inclinait à croire qu’il pouvait y avoir des revenants.—Pour moi, dit Soligny, je n’ai pas peur. J’ai près de moi le brave Monrose; si les esprits me livrent la guerre, je n’hésiterai pas de l’appeler à mon secours.—Je ne suis pas non plus fort peureuse, disait Mme Dorville; nous ne sommes pourtant que deux femmes dans l’appartement.—Et moi donc, qui suis seule, interrompit Sylvina, je n’oserai plus me coucher.—Monseigneur souriait, Sydney faisait un peu la mine, ne doutant plus que la lutinerie ne fût un de mes tours. Je vins cependant à bout de le rassurer, ayant trouvé le moyen de lui apprendre pourquoi j’avais fait la folie d’aller chez le chevalier, et comment il n’était pas seul.—Vous verrez, mesdames, disait d’Aiglemont, qu’on sera forcé de faire venir ici garnison pour vous garder; car si nous nous offrions, vous craindriez poliment de nous fatiguer.—Non, pas moi, dit aussitôt la Dorville; venez, venez, chevalier, je vous prendrai volontiers.—Quant à moi, je m’en tiens à mon petit voisin, répliqua Soligny; il est cependant dormeur, et malgré toute la bonne volonté que je lui suppose, il serait possible qu’on m’enlevât sans qu’il s’en aperçût. Cela était dit pour le gros Kinston, à qui il fallait donner à entendre en passant que le voisinage de Monrose était tout à fait sans conséquence.—Mon état, dit monseigneur, m’empêche de demander du service. On voit peu d’évêques en sentinelle.—Peste, répliqua Sylvina, vous êtes sans contredit la plus sûre garde en cas de lutins. D’un mot d’exorcisme vous en dissiperiez une armée. C’est vous, prélat, que je retiens pour me garder…

Tous ces propos étaient fort réjouissants pour moi: je ne disais rien, on m’agaça.—Notre espiègle de Félicia, dit le chevalier, ne nous dit pas si elle est sujette à la peur. Cependant, si messieurs les revenants ont un peu de bon sens, ils ne l’oublieront pas sans doute.—J’en serais bien fâchée, dis-je d’un ton badin; et Sydney venant de nous quitter pour un moment, j’ajoutai que je ne demanderais pas mieux qu’il m’en arrivât autant qu’à d’Aiglemont.—A la bonne heure, répliqua celui-ci, mais, s’il vous arrive d’être visitée par le lutin, priez-le de ne pas frapper si fort; il touche tout de bon, je vous jure, quoiqu’il paraisse un diable de fort bonne humeur.—Vous faisiez peut-être quelque sottise, chevalier, si vous aviez mérité d’être fessé?—Je ne me rendis pas assez maîtresse de ma physionomie. Il vit bien que j’entendais finesse à ce qui venait de m’échapper, et commençant à me soupçonner d’être le lutin, il me fit du doigt une menace badine… Mais déjà la conversation avait changé de sujet. Nous ne poussâmes pas la galanterie plus loin, nous réservant in petto de reprendre l’entretien en temps et lieu.

CHAPITRE XXII
Dont la plus grande partie peint des caprices qui ne sont pas du goût de tout le monde.
J’allais tous les jours au délicieux labyrinthe avec sir Sydney, qui ne se rendait pas moins cher à mon esprit par les charmes du sien qu’à mes sens par la vivacité et la suite de ses transports amoureux. Plus nous vivions ensemble, plus nous nous attachions l’un à l’autre. Les rapports croissaient, la disproportion des âges disparaissait; en un mot, nous étions parfaitement heureux de nous aimer. Il m’avouait que désespérant, avant de me connaître, de devenir jamais heureux, je le guérissais néanmoins de la sombre mélancolie. Je lui prouvais, en effet, par des raisonnements assez justes, qu’il reste des ressources dans les situations les plus cruelles, dès qu’on a pu sauver du premier moment du malheur sa raison et sa santé. Quant à la passion que sir Sydney me témoignait, j’avais grand soin d’y donner des entraves, en répétant sans cesse que je ne pouvais agréer ni rendre un amour exclusif. Cependant, malgré ma façon de penser bizarre, je ne laissai pas de prendre un grand ascendant sur l’esprit de sir Sydney, qui s’y accoutumait et manquait d’arguments pour la combattre. Mais le système de la pluralité des goûts n’est-il pas autant à l’avantage des hommes qu’au nôtre? Heureusement il devient à la mode. En vain, quelques philosophes de mauvaise humeur, entichés d’un reste de morale du vieux Platon, traitent-ils de fous, de dépravés ceux qui embrassent la nouvelle secte. Ces heureux prosélytes me semblent au contraire les seuls philosophes, et leurs détracteurs ne font que radoter: laissons-les blâmer, gémir, et jouissons.

On se souvient que d’Aiglemont me soupçonnait d’être le lutin qui l’avait claqué la nuit. J’en convins quand nous nous trouvâmes à portée de nous éclaircir à cet égard. Mais je le mis au désespoir en refusant de lui apprendre comment j’étais venue à bout de pénétrer dans son appartement, dont il était sûr d’avoir bien fermé la première pièce.—Tu ne m’aimes plus, Félicia, me disait-il tristement; te voilà affublée d’un amant qui pourrait être ton père et qui va gâter ton esprit par le sérieux du sien. Si tu lâches une fois la bride aux goûts bizarres, tu es un sujet perdu pour le plaisir. Ne t’amuse pas à penser, crois-moi: n’éloigne pas la jeunesse et ne sois pas assez dupe pour faire des sacrifices à un homme qui ne saurait lui-même en faire assez pour mériter quelques faveurs de ta part. C’est moi qu’on éloigne! et c’est par belle passion pour sir Sydney, notre doyen! Et qui fait cette insigne sottise? La plus jeune de nos folles, la méconnaissable Félicia!—Tout cela est fort bien dit, chevalier, lui répondis-je; mais il n’en sera ni plus ni moins, vous ne saurez pas encore par où je suis venue chez vous. Cependant, pour vous prouver que je ne suis pas une bégueule, suivez-moi.

Je le conduisis au charmant labyrinthe. Il ne fut pas moins frappé que je l’avais été moi-même des beautés de ce lieu champêtre; il y éprouva de même que moi de combien les plaisirs de l’amour y étaient plus piquants. Il y avait quelque temps que nous n’avions offert ensemble de sacrifices à la bonne déesse, nous trouvâmes dans notre jouissance tous les charmes de la nouveauté. Puis nous nous contâmes réciproquement comment nous nous arrangions depuis que nous étions chez sir Sydney. Je ne lui cachai point que celui-ci me plaisait et que je vivais avec lui; mais je ne dis rien des machines d’en haut ni de l’usage que j’en avais déjà fait.—Quant à moi, dit le chevalier, malgré mes plaisirs variés dont on jouit ici, je commençais à m’y déplaire, quand heureusement je me suis avisé que la jolie Thérèse pouvait m’y faire passer des nuits agréables. Mme Sylvina est si fort à mon oncle, elle a d’ailleurs une si mince opinion de mes talents, qu’il n’y avait rien à faire de ce côté-là. J’avais donc débuté par traiter assez bien mon ancienne connaissance, Mme Dorville; mais je ne suffisais pas, j’avais pour lieutenant un grand coquin de laquais. L’autre jour, venant chez elle, sans penser à rien, je le vis de l’antichambre dans une glace qui répétait leur image: le drôle rendait, portes ouvertes, un service impromptu sur le pied du lit à son affamée maîtresse; j’eus la constance d’attendre jusqu’à la fin, ils firent toilette commune, et M. Hector ne referma point le ferme outil de sa bonne fortune sans que la reconnaissante dame y eût appuyé le baiser le plus passionné. Mme Dorville peut prendre un grand laquais de plus et se passer de moi. Piqué de cette découverte, je me rabattis sur milady Kinston. Mais la bizarrerie des goûts de cette belle me força bientôt à la retraite. Ce qu’il est de plus naturel de faire aux femmes est précisément ce dont elle se soucie le moins; il lui faut des extravagances; tantôt elle veut qu’on la traite comme un mignon, tantôt qu’on lui fasse… ce que tu me refusais si cruellement la première nuit de nos folies… quelquefois sa bouche est jalouse de l’offrande que…—Fi, la vilaine», interrompis-je, dégoûtée de cette image.—Vous avez raison, répliqua le chevalier, cela vous révolte; cependant, apprenez, ma chère Félicia, que la passion convertit souvent en plaisirs sublimes des goûts monstrueux auxquels on ne peut d’abord songer sans horreur. J’ai fait avec des femmes très ordinaires, mais pour qui j’avais des instants de délire, des folies dont j’étais étonné moi-même en m’y livrant avec délices. Je n’aurai ni la mauvaise foi de nier que ces irrégularités m’ont ravi, ni l’entêtement de soutenir qu’elles soient par elles-mêmes de véritables moyens de jouir. Tout cela gît dans l’imagination. C’est elle qui nous entraîne, qui vient aisément à bout de nous faire faire les choses qui répugnent le plus à la raison et même à la nature; le caprice bouleverse tout; mais ce désordre tourne au profit du plaisir…

Il avait raison; je l’ai souvent éprouvé depuis. D’Aiglemont ajouta que, s’il avait eu plus de goût pour Soligny, ses prodigieux caprices ne l’auraient point rebuté et qu’il avait eu d’abord la complaisance de s’y prêter, mais que, bientôt obsédé et trouvant d’ailleurs peu de ressources dans l’esprit de cette bacchante, il l’avait quittée pour la gentille Thérèse. Celle-ci était, selon lui, le plus friand morceau dont un vrai connaisseur pût goûter. Sa fraîcheur, sa fermeté, rétablies depuis les remèdes, lui donnaient tous les attraits d’une femme neuve; sa jouissance avait mille délices qu’il loua jusqu’à me donner un peu d’humeur. On sait que Thérèse n’était pas sotte; elle aimait le plaisir à la fureur et savait rendre au centuple celui qu’on lui procurait. Le chevalier prétendait qu’il ne manquait à cette rare soubrette que d’appartenir à quelque homme à la mode qui lui donnât de la célébrité. Il se proposait de lui rendre ce service dès que nous serions de retour à Paris.

CHAPITRE XXIII
Absence de sir Sydney.—Comment le beau Monrose est de nouveau poursuivi par son étoile.
J’eus encore, avec le charmant d’Aiglemont, et même avec Monrose, quelques entrevues secrètes, sans que sir Sydney s’en doutât le moins du monde; nos passades ne se faisaient jamais chez moi, nous choisissions des lieux écartés où nous ne pouvions être surpris.

Sur ces entrefaites, sir Sydney reçut de Paris des nouvelles intéressantes qui l’y rappelaient pour quelque temps; il nous laissa maîtres chez lui et nous pria de vivre en joie en attendant son retour. Sa confiance en moi était sans bornes; il m’abandonna en partant toutes ses clefs et ne mit aucunes limites à l’usage que j’en pourrais faire.

Dès le même soir, je reçus chez moi le cher d’Aiglemont, qui apprit enfin comment et par où nos appartements communiquaient. Adieu les plaisirs de Thérèse. Je lui enlevai pour le coup sans retour le chevalier, qu’elle adorait tout de bon. J’eus un plaisir malin à jouir des tendres inquiétudes de la pauvre fille qui passait une partie de la nuit à rôder autour de l’appartement de son idole, ne comprenant point comment il pouvait découcher toutes les nuits sans que jamais elle le vît sortir ni rentrer. Cependant elle prit à la fin son parti et ne rôda plus. Le chevalier fut enchanté quand je lui dévoilai tous les mystères des deux entresols. Sydney lui paraissait le plus heureux des hommes de posséder une maison si commode; il regrettait de n’être pas un grand seigneur, afin de pouvoir s’en procurer bientôt une semblable.

Nous nous promenions certain après-souper. Le gros Kinston parlait très en particulier à la Soligny. A travers leur chuchotement, nous crûmes distinguer le nom de Monrose. Leur ton était si sérieux, ils paraissaient si occupés que nous soupçonnâmes qu’il pouvait y avoir sur le tapis des projets où le beau jeune homme était pour quelque chose. Nous fûmes d’avis de veiller de près milady Kinston. La niche aux espions n’avait qu’une place, je l’occupai. Mais le chevalier usa de la communication de son appartement et fut à même de voir tout aussi bien au moyen de la coulisse imperceptiblement entr’ouverte.

Soligny, selon l’usage, fut servie à sa toilette par le complaisant Monrose, à qui, depuis que je ne les avais vus, elle avait appris beaucoup de folies nouvelles. Il paraissait fort exercé et très accoutumé à se prêter à tout ce que pouvait désirer de lui sa lubrique institutrice.

Nous le vîmes la fêter savamment dans une position inverse, qui satisfaisait à la fois deux des goûts dont le chevalier m’avait parlé; le couple paraissait s’en trouver à merveille. Soligny surtout semblait ne pouvoir démordre. Elle jouissait avec fureur et faisait retentir la chambre du sifflement de ses sanglots. Cependant, elle désempara; le mignon se mit en posture de goûter d’autres plaisirs. A l’incertitude qu’il fit d’abord paraître, je jugeai qu’il s’était enfin d’abord familiarisé avec ceux dont son ancien ami Carvel n’avait pu lui faire agréer l’essai. Il semblait même vouloir donner dans ce moment la préférence à la jonction prohibée; mais Soligny demanda d’être servie plus naturellement. A peine le jeune homme fut-il en situation, serré fortement des bras et des jambes de sa belle et forcé par cette position à élever un peu la croupe, que le gros Kinston, dont nous ne nous doutions pas, parut et grimpa lestement sur le lit. A son aspect, Monrose voulut se dégager, se croyant sur le point d’être châtié de sa témérité; mais il s’agissait de tout autre chose. Milord en voulait tout uniment à ce fessier séduisant, fait pour allumer les désirs de tous les amateurs et pour courir sans cesse les risques d’être violé.

Mais en vain Soligny, réunissant toutes ses forces et étouffant presque le beau Ganimède, faisait beau jeu à milord; en vain celui-ci, menaçait, promettant, priant, mêlant les douceurs aux injures, en bel état et bien graissé. Entreprenant de se rembourser, et commençant à réussir, Monrose, à force de se débattre, débusqua le gros Kinston et le fit choir sur le parquet d’autant plus malheureusement que, voulant s’accrocher aux deux autres, il les entraîna sur lui et faillit en être moulu. Monrose se dégagea lestement, courut à sa chambre aussitôt; l’épée à la main, il vint fondre sur le luxurieux Anglais. Mais Soligny se jeta vite entre eux deux, au péril de sa propre vie. Monrose fut, pendant que milord s’évada, pâle et bien hors d’état de faire le Jupiter. La trahison de Soligny était manifeste. Elle lui fut reprochée avec aigreur, moins durement cependant qu’elle ne devait s’y attendre. L’offensé ne voulut point faire la paix et rentra brusquement chez lui. Nous l’entendîmes aussitôt mettre les verrous et fermer la porte à double tour.

Le chevalier me rejoignit. Nous allâmes rire chez moi de cette tragi-comédie et éteindre dans nos voluptueux ébats les feux dévorants dont ce spectacle lascif venait de nous embraser.

Jeunesse! Jeunesse! faites votre profit de cet utile passage. Voyez comment, une fois lancé dans la facile carrière du libertinage, on y galope sans pouvoir se retenir. Ce Monrose, naguère si tendre, si réservé, le voilà déjà au niveau des plus grands débauchés. Déjà une maîtresse dissolue est venue à bout de lui faire surmonter une répugnance qui d’abord lui paraissait invincible. Il est vrai qu’avec une femme qui a vécu, il y a quelque chose à gagner de l’autre façon pour un jeune homme qui n’a pas de quoi remplir les espaces. Mais, en un mot, si Monrose, agent de plein gré, ne devient pas patient avec autant de résignation que le seigneur Anselme au château du More, que s’en faut-il? Peu de chose. C’est qu’on s’y est pris moins adroitement, et qu’avec les gens d’honneur la violence ne vient à bout de rien.

CHAPITRE XXIV
Où l’on verra des choses intéressantes.
Peu de jours après l’aventure que je viens de décrire, nous apprîmes qu’il était arrivé de grands changements dans les affaires de sir Sydney. Il devenait lord par la mort d’un oncle, et voyait tripler sa fortune. Son projet était de nous donner encore un ou deux jours et de se rendre tout de suite en Angleterre. Il me mandait en particulier que le séjour que j’habitais ayant paru me plaire, il venait d’acheter cette terre en mon nom, persuadé que je ne lui ferais pas le chagrin de refuser un don que l’augmentation de ses biens rendait, selon lui, de peu de conséquence. Cependant, outre les bâtiments, les meubles, il y avait encore d’assez gros revenus attachés à la terre. Je répondis que, n’acceptant ni la propriété ni les rentes, je ne refusais cependant pas la jouissance du château, mais à condition que je serais libre d’en disposer, à mon tour, en faveur de qui bon me semblerait: mon intention était de remettre tout cela aux enfants de sir Sydney, que le soin de conserver dans sa famille un titre qui se serait éteint après lui mettait dans l’obligation de se marier.

Sur ces entrefaites, nous fîmes une rencontre singulière, dont il était impossible que nous prévissions alors les conséquences importantes. Que le sort est bizarre dans ses projets! Souvent nous voyons naître d’une circonstance qui d’abord paraît tout à fait indifférente une chaîne d’événements qui donnent une nouvelle face à notre existence.

La nuit était déjà sombre, nous revenions tumultueusement d’une partie de chasse, et devions passer près de ces statues dont on se souvient que j’ai parlé: tout à coup le cheval d’un piqueur, qui était un peu en avant, s’effaroucha, recula et ne voulut point passer outre. Celui du chevalier, qui suivait de près, en fit autant, et lui-même fut effrayé, entrevoyant contre le piédestal un homme étendu; nous arrivâmes en même temps. Le piqueur pria d’Aiglemont et Monrose, qui étaient à cheval à côté de moi, de descendre et de venir examiner avec lui si ce qu’on découvrait était un homme mort ou endormi: c’était un infortuné percé de plusieurs coups et perdant des flots de sang, mais qui respirait encore.

—Laissez-moi, dit celui-ci d’une voix mourante; qui que vous soyez, vos soins sont inhumains. Ne me ravissez pas la seule consolation…—Un sanglot douloureux lui coupa la parole, nous le crûmes sans vie.

Sylvina et monseigneur, qui occupaient une petite calèche, la cédèrent et furent reçus dans une autre fort spacieuse, où le gros milord tenait compagnie à Mme d’Orville et Soligny. Monrose et le piqueur volèrent au château. Le dernier reparut bientôt, suivi du laquais et du chirurgien de Sydney, à qui Monrose avait donné son cheval. Ils apportaient de la lumière, du linge, et trouvèrent, à peu de distance du château, la calèche du blessé dans laquelle il était sans connaissance, entre les bras de d’Aiglemont; les blessures furent visitées sur-le-champ: elles étaient profondes et douloureuses. On mit l’appareil.

Nous avions ramassé l’arme fatale avec laquelle le malheureux s’était frappé, et un bracelet de cheveux auquel tenait un portrait de femme, dont le cristal terni, humide et portant l’empreinte de deux lèvres témoignait que le suicidé avait ce bijou collé sur sa bouche quand nous l’avions rencontré. Elle fut portée à l’excès lorsque sir Sydney, de retour le lendemain, parut frappé comme d’un coup de foudre à la vue du portrait. C’était celui de cette femme dont il m’avait parlé. Il avait toujours soutenu qu’elle me ressemblait beaucoup. Il en prenait pour le coup tout le monde à témoin, et l’on fut, en effet, forcé d’en convenir. C’étaient tous mes traits, et surtout parfaitement ma physionomie. Cependant le malade demeurait au même état, prêt à tout moment de rendre l’âme. Sydney ne pouvait différer son voyage. Il eût bien désiré de faire copier le précieux portrait, mais sa délicatesse ne lui permit pas de commettre ce larcin. En partant, il me supplia de ne rien épargner pour tâcher de sauver les jours d’un homme dont l’histoire devait nécessairement avoir les plus grandes liaisons avec la sienne propre.

Ma tendresse pour l’aimable Sydney me rendit ardente à soigner notre malheureux étranger. Il ne fut hors de péril et en état de parler que quinze jours après le départ du nouveau lord.

Pendant ce temps d’alarmes et de pitié, mon âme demeura fermée aux plaisirs. Je ne m’intéressai pas plus à ceux des autres. Uniquement occupée de mon malade, je ne le quittais presque jamais; l’ennui fit déserter Mme d’Orville, milord Kinston et sa maîtresse. Monrose était en Angleterre. Une société telle que la nôtre, quoique fort de son goût, lui serait devenue funeste. J’avais prié Sydney de l’amener. Le pauvre petit avait fait éclater le chagrin le plus vif; mais Sylvina elle-même ayant sollicité son exil, il avait été forcé de s’éloigner.

CHAPITRE XXV
Hors-d’œuvre à peu de chose près.
Est-ce un songe, madame? me dit mon malade presque aussitôt qu’il put parler. Par quel miracle me trouvé-je enfin parmi des êtres sensibles, moi qui depuis si longtemps… Je vis!… et c’est vous… vous que je ne connais point, mais qui êtes pour moi l’objet du plus étrange étonnement!—Je vous entends, monsieur. Ce portrait qu’on a trouvé près de vous… certaine ressemblance…—Elle est frappante. Mais vous avez un cœur compatissant et la cruelle de Kerlandec…—Un chirurgien habile que Sydney avait envoyé de Paris, et qui ne bougeait d’auprès du blessé, remarqua que cet entretien causait trop d’émotion au malade. Il me pria de m’éloigner.—Je ne doute plus, Félicia, me dit le chevalier, que je rencontrai en sortant, et qui ne prenait pas fortement à cœur l’état de notre infortuné, je ne doute plus qu’après avoir guéri cet aventurier, il ne faille retenir le docteur pour vous-même. Vous voilà concentrée dans la tristesse, hospitalière en forme, pénétrée de l’air malfaisant de la chambre d’un malade; nous aurons bientôt la douleur de vous voir l’être à votre tour. Quelque fièvre opiniâtre, ou tout au moins quelques sombres vapeurs seront le fatal salaire de vos empressements charitables. Plus de plaisir! plus de volupté: quel oubli de la nature! quelle contagion du malheur! vous me feriez devenir de bronze! De la sensibilité, ma chère Félicia; mais jusqu’à l’oubli de vous-même exclusivement.

Il est vrai que les facultés d’aimer, de jouir étaient totalement suspendues en moi, mais chez nous autres femmes de plaisir, ces révolutions sont de peu de durée et ne tirent point à conséquence. Je prouvai bientôt au charmant chevalier que je ne prétendais pas m’oublier. Et même la santé de notre convalescent exigeant que je le visse beaucoup moins, puisque je lui retraçais si vivement ses malheurs, je me rendis à la société et me retrouvai bientôt au courant de mes habitudes. Mille plaisirs assaisonnés de toutes les variétés que nous savions pouvoir seules éloigner le dégoût remplissaient nos heureux moments.

Entendre le chevalier raconter ses innombrables galanteries n’était pas le moins amusant de mes passe-temps. Il lui était arrivé des aventures si plaisantes, il les contait avec tant d’agréments et de feu, que le plaisir de l’écouter ne manquait jamais de conduire à celui de réaliser ce qu’il savait si bien peindre. J’aurais eu de quoi grossir beaucoup mon ouvrage si cet aimable libertin avait daigné jeter sur le papier son histoire; mes lecteurs m’auraient su un gré infini de la leur avoir transmise. Mais paresseux et peu jaloux d’être célébré, il a refusé cruellement de me donner un d’Aiglemontana. Bien loin de vouloir écrire, il trouve mauvais que je me donne ce plaisir: en un mot, ce censeur dont j’ai déjà parlé deux fois, et qui voulait me dissuader d’écrire ma dix-huitième fredaine, à la fin cependant il me laisse faire, sans doute parce qu’il n’est plus temps que je recule. D’ailleurs, il ne contrarie jamais au point d’être lui-même le plus entêté. Mais finissons cette digression par le récit d’une aventure presque incroyable arrivée à ce héros, et qui fera voir combien l’on perd à n’avoir pas une collection de ses folies: c’est lui qui va parler.

«Vous savez, ma chère Félicia, comment en dernier lieu j’ai eu le courage d’aller passer quelque temps chez moi, pour complaire à mon oncle. L’honnête ville qui m’a donné le jour a pour habitants des gens à peu près de la force de ceux que nous avons vus là-bas. Mêmes préjugés, mêmes ridicules; les hommes aussi sots, les femmes aussi faciles, malgré l’étalage pompeux des plus grands sentiments.

«J’étais reçu dans toutes les maisons, et tout ce qu’il pouvait y avoir de passable était à peu près à mes ordres, mais je ne voyais rien qui pût m’amuser à certain point. Je répugnais d’avoir à partager avec des maris maussades, à corrompre d’imbéciles Argus, à me contraindre avec des mères et des tantes ridicules; en un mot, je ne visais à rien, sinon à la femme d’un quidam revêtu depuis peu d’un emploi lucratif, mais qui, malgré ses avances, avait toutes les peines du monde à se faufiler avec la soi-disant bonne compagnie: la dame était très jolie, fraîche, parfaitement bien faite. Elle avait entrevu Paris, son hibou de mari lui devait son état, elle affectait les manières aisées, se parait, visait à l’élégance, femme d’assez d’esprit d’ailleurs, mais ayant le travers d’une grande intrigue avec certain officier, un de ces hommes qui ont puisé leur perfection dans les romans, pour qui le bonheur suprême est d’être montrés au doigt, comme le héros de grandes aventures amoureuses, d’être canonisés par d’antiques femmes à passions, et révérés des apprentis Céladons, un personnage, en un mot, parfaitement ridicule à cet égard, et d’autant mieux dans son jour que, de son côté, l’époux avait la manie de jouer le philosophe, de chérir le rare Sigisbé, de n’agir que par ses conseils. Souffler à ces deux messieurs une femme si préoccupée était un bon tour à leur jouer pour que je négligeasse de faire naître les moyens. Je répugnais cependant beaucoup à me mettre aux petits soins auprès de ces bourgeois; je m’épouvantais des obstacles qu’allait rencontrer ma fantaisie; mais voici comment le hasard me servit.»

CHAPITRE XXVI
Suite du précédent.
«Un de mes amis pressentit la dame sur le désir que j’avais de lui faire ma cour. La permission de me présenter fut accordée et le jour pris: c’était celui de certaine assemblée; nous devions nous rendre une heure avant celle de la coterie, avec qui je me proposais bien de ne pas me rencontrer. Cependant ce grand jour arrivé, quelque affaire imprévue retient mon introducteur, il me fait savoir qu’il ne pourra pas m’accompagner; mais il me conseille d’aller seul. La dame était prévenue et peu faite d’ailleurs pour qu’un homme comme moi se piquât avec elle d’une bien rigoureuse étiquette. Je pars donc. Il était déjà plus que sombre, je trouve à la porte un valet endimanché, qui me dit que madame est visible; l’escalier est faiblement éclairé: dans les deux premières pièces, point de lumière et personne; mais tout est ouvert; je vois plus loin une femme; elle m’entend, elle vient au-devant de moi, tenant un flambeau. C’est la maîtresse de la maison, elle-même, se plaignant un peu bourgeoisement de la négligence et de la désertion de ses gens, ciel! c’est vous, monsieur le chevalier! que je suis honteuse!…—le pied lui manque en même temps sur le parquet trop soigneusement frotté, elle tombe à la renverse, la bougie s’éteint. Je me précipite, mais quel singulier hasard! tandis que de la meilleure foi du monde je veux m’empresser à secourir la dame, ma main rencontre une gorge d’une fermeté… ma charité s’oublie. On veut se relever, j’embrasse, on retombe: les ténèbres me rendent entreprenant: la bizarrerie des attitudes me favorise. Je gagne du terrain: une cuisse de satin, potelée, dure, conduit ma main sur le plus délicieux bijou… je l’agace… on crie tout bas:—Ah! monsieur!… quelle horreur!… si mes gens… mon mari… si quelqu’un…—Je sentais déjà la nécessité d’abréger. Cependant, trahie par la nature, déjà la belle donnait des preuves non équivoques de l’impression que je faisais sur ses sens; je pousse la témérité jusqu’au bout, malgré l’incongruité du lieu; on résiste à peine; je donne l’assaut, je suis vainqueur… Mais quelle surprise! que ne peuvent pas le tempérament et l’occasion? on me rend mes baisers; on me presse avec fureur! on seconde mes efforts! j’ai déjà toute ma raison! on n’a pas encore recouvré la sienne, c’est moi qui seul commence à craindre que nous ne soyons surpris… Mais bientôt on me repousse violemment, on se dérobe, le flambeau se retrouve, on fuit en marmottant quelques exclamations de honte et de repentir. Je n’y conçois plus rien. Cependant je ne perds pas la tête; je descends, et retrouvant à son poste le soi-disant portier, je me plains de n’avoir trouvé dans les appartements ni lumière, ni domestique pour annoncer. A force d’appeler, de crier, il fait paraître un lourdaud, dont le visage est enfariné et qui se tord les bras pour endosser à la hâte une casaque trop étroite. Celui-ci me précède une chandelle à la main. Pour lors, la dame, tant soit peu remise et ayant enfin chez elle deux bougies, me reçoit l’œil humide, le visage encore animé d’un incarnat expressif. Le laquais, grondé et menacé d’être mis à la porte, va tristement éclairer les pièces dont l’obscurité venait de m’être si favorable.

«Éclaircissements, reproches, sanglots, lamentations outrées de la part de la dame; de la mienne, humble repentir, serments passionnés. Nous nous arrangeons pour le secret. On exige pour condition du raccommodement que tout ceci, regardé comme non avenu, n’aura aucunes suites, et cela vu le tendre amour que l’on convient d’avoir pour le méritant Sigisbé…—Non madame, s’écrie celui-ci, sortant d’un cabinet de toilette où il s’était caché par jalousie, effrayé de ma réputation, et voulant savoir comment se passerait cette première entrevue avec sa maîtresse. Il n’avait rien pu voir, la pièce où nous causions alors séparant du cabinet celle où notre passade s’était faite.—Non, dit-il, ne vous privez point du plaisir de conserver monsieur, je n’y ferai point un obstacle… Perfide! monstre d’inconstance et de libertinage!…—Monsieur! monsieur, interrompis-je, piqué de la liberté qu’on prenait de s’emporter en ma présence, songez à ce que vous devez à madame et à moi, que ces vociférations offensent…—Quoi, monsieur? pensez-vous…—Vous imposer silence, monsieur.—A moi, monsieur!…

«Cependant, confuse de son aventure, assommée de l’apparition subite du Sigisbé, et s’effrayant de notre querelle, la dame se trouva mal. Le soin de la secourir suspendit nos propos. Je tirai la sonnette, et, avant d’être vu des gens, je me retirai. Je ne sais comment le rival outragé fit pour s’échapper à son tour; mais il me joignit presque aussitôt. Nous nous battîmes, lui furieux, moi remplissant de sang-froid le devoir d’un homme de cœur. Je le ménageais; il brisa son épée contre la garde de la mienne, qui le blessa légèrement au bras. Je le reconduisis chez lui. Nous nous réconciliâmes. Il ne manquait à ce brave garçon que d’être un peu plus homme du monde et de ne pas aimer à filer si ridiculement le parfait amour. Ce qu’il y avait, selon lui, de fort malheureux dans son aventure, c’est qu’il devait partir incessamment, son congé touchant à sa fin. Il eût bien désiré d’emporter dans son cœur la pensée de son amante aussi pure et le souvenir de son demi-bonheur sans mélange de regrets; mais je vins à peu près à bout de lui prouver que loin de s’affliger d’une bagatelle, il devait, au contraire, s’estimer trop heureux, puisque désormais il allait savoir à quoi s’en tenir sur le compte des femmes, et que, se trouvant relevé de ses serments, il ne tiendrait qu’à lui de se mettre avec une nouvelle maîtresse sur un meilleur pied. On remarquera qu’il n’avait pas eu la dame qui le contenait, par des menaces effrayantes, de se donner la mort, s’il exigeait absolument qu’elle déshonorât son aimable époux. Le trop crédule amant n’avait pas osé devenir heureux à pareil prix, sottise de part et d’autre; voilà à quoi aboutissent toutes ces belles chimères. Une femme a du tempérament; elle le nie à son amant, à elle-même. Cependant elle se permet d’aimer; mais elle sépare l’âme des sens et faisant tout pour l’une, rien pour les autres, ceux-ci se révoltent à la première occasion. Un écumeur survient, qui moissonne dans le champ que le cultivateur timide a pris tant de peine à mettre en valeur.»

—«Diabolique chevalier, lui dis-je, tout cela vous sera rendu si jamais vous vous mariez—Si jamais? Ce sera bientôt, je vous jure. J’y suis condamné par l’invalidité d’un benêt d’aîné qui, végétant dans les drogues et tout à l’étude des anciens, me laissera probablement bientôt l’espérance d’un bel héritage. Mais je compte bien que ma femme ne sera pas une bégueule. Je veux qu’elle soit heureuse et libre; qu’elle soit l’amie de mes amis, comme je le serai des siens: et pourvu que personne ne s’érige en maître chez moi, où je voudrai qu’elle seule et moi commandions, pourvu qu’elle ne m’associe, ni de ces brigands connus sous le nom de joueurs, ni des ecclésiastiques sournois, ni des pédants affamés, tout ce qu’elle fera sera bien fait, et je ne refuserai à ses plaisirs ni complaisance ni argent.»

Le chevalier était-il un mauvais sujet? Ceux qui pensent autrement que lui, ces gens qui crient sans cesse à leurs femmes honneur, vertu, vos devoirs, mon autorité, valent-ils mieux? Décidez, lecteur.

CHAPITRE XXVII
Qui traite de je ne sais quoi.
Milord Sydney m’écrivait souvent: toujours sur le ton de l’amour; mais cependant fort occupé de notre aventurier et du portrait. Il me priait de m’informer si l’original de cette peinture existait encore; en quel lieu? et par quel hasard elle se trouvait entre les mains de notre infortuné. Enfin, qui il était lui-même? Il mandait au sujet de Monrose les choses les plus flatteuses; que ce charmant jeune homme, propre à tout et plein de bonne volonté, lui donnait toute la satisfaction imaginable; qu’il plaisait universellement et se conduisait avec beaucoup plus de sagesse qu’on ne devait l’espérer de son âge et de la vivacité de ses passions.—Je sais, belle Félicia, m’ajoutait Sydney dans une de ses lettres, que si j’ai été assez heureux pour amuser quelques instants tes sens, ce règne usurpé sur ton printemps par mon automne doit être fini sans retour; mais l’estime et l’amitié, ces sentiments délicieux qui confondent tous les âges; ces fruits exquis que n’engendrent pas toujours la fleur fragile de l’amour, vont former entre nous des liens bien plus solides et non moins heureux, etc.—Je vous entends, milord, lui répondis-je à peu près. Vous aviez besoin d’aimer, il vous a paru que je vous convenais; mais ce portrait… certaines espérances vagues… rien de plus juste. Je vous rends à votre chimère; puisse-t-elle faire un jour votre bonheur, personne ne le partagera plus sincèrement que moi! Autrement, songez que je serai toujours la même. Il n’y a dans un cœur tendre qu’un espace imperceptible entre les sentiments dont vous parlez et l’amour… Vous êtes musicien, vous entendrez une comparaison musicale. Je ne suis pas un de ces instruments bornés, sur lesquels on peut moduler sans changer l’accord. Je suis montée à la convenance de tous les tons et formée précisément pour les transitions. Mais je ne me laisse toucher que par d’habiles maîtres. Vous savez, milord, qu’entre vos mains je ne fais pas cacophonie? Vous l’éprouverez encore quand et aussi longtemps qu’il pourra vous plaire. Adieu.

Mais on va m’accabler d’injures? me traiter de folle et d’effrontée? Que m’importe. Je l’ai déjà dit ailleurs, mon bonheur me venge du blâme et du mépris des rigoristes, et je vais prouver… Non, ce qui prouve mieux que tous les raisonnements du monde que, sans doute, mon système est passablement bon, c’est que malgré ma légèreté, je n’ai perdu aucun de mes adorateurs. Ils sont toujours demeurés mes amis. Il est vrai que je n’ai jamais fait de mauvais choix. Je ne parle pas des songes qu’on nomme passades.

Me voici maintenant élevée, par l’amour et la volupté, à un certain rang parmi les protégées de Vénus; mes traits et ma taille touchent au dernier degré de leur perfection, et mes talents à leur maturité. Je me vois indépendante et si je veux y consentir, propriétaire d’un bien solide qui me met pour jamais à l’abri de certaines disgrâces, dont la seule crainte doit empoisonner les plus beaux moments d’une jolie femme qui fonde ses ressources sur des charmes et sur les passions qu’ils peuvent inspirer. C’est un grand point; car surtout pour les femmes de plaisirs, c’est l’aisance seule qui fixe le bonheur et même le mérite. Telle qui, dans une situation brillante, a de l’esprit et des manières nobles, et reçoit, pour ainsi dire, un nouveau lustre des propres effets de sa perfection, peut, après un revers de fortune ou de figure (celui-ci entraîne nécessairement le premier), elle peut, dis-je, ne se ressembler plus. L’esprit tarit, l’âme se rétrécit, des sentiments vils remplacent ceux qui la faisaient admirer dans des temps plus heureux. Écrasée enfin sous le poids de la misère et de la honte, on la voit quelquefois s’abaisser au plus dur esclavage auprès de quelque nouvelle nymphe que le caprice vient de jeter dans la carrière. Je suis compatissante. Combien de fois mon cœur n’a-t-il pas saigné de voir, à l’issue d’une petite vérole, ou de quelque chose de pis, telle femme, que tout Paris avait adorée, devenir tout à coup méconnaissable, et, dans le costume du plus bas peuple, servir quelque créature vulgaire, recruter pour celle-ci des gens sur lesquels autrefois elle n’eût pas daigné laisser tomber un regard. Loin de nous ces objets affreux. Mes yeux s’y étaient rarement arrêtés; les bontés de Sylvina et de son époux, et la perspective de succéder un jour à leur fortune m’épargnèrent l’horreur de craindre l’indigence. Cependant je ne laissais pas de sentir combien un sort assuré devait être agréable, et sans un excès de délicatesse, où, sans doute, il entrait beaucoup d’amour-propre, j’aurais accepté tout de bon les offres de milord Sydney… Mais on verra par la suite comment mes scrupules furent levés… Je pense un peu tard que voilà sans contredit un ennuyeux chapitre; que du moins il ne soit pas plus long.

CHAPITRE XXVIII
De l’étranger.—Son histoire.
A force d’art, l’habile homme qui avait entrepris de sauver les jours de notre infortuné réussit à peu près.—Mais, nous dit le docteur, ses blessures sont de nature à lui laisser pour la vie des incommodités fâcheuses; le sujet est d’ailleurs usé par les passions et détérioré au point que je ne réponds pas qu’il vive longtemps. Il sera même plus heureux pour lui de mourir bientôt que de souffrir encore peut-être un an ou deux, au bout desquels il faudra toujours qu’il périsse.—Le malade lui-même ne faisait point de cas de la vie. On était obligé de le garder à vue, et ce n’avait été qu’à force de prières et par le charme de ma ressemblance avec cette femme qu’il aimait si passionnément que j’avais obtenu sa parole d’honneur de faire tout ce qu’on lui prescrirait et de ne plus attenter à ses jours.—Il est cruel de vous obéir, me répondait-il, soyez assurée, madame, que vous ne me forceriez point à vivre si je pouvais désormais mourir sans être méprisé de vous… de vous, l’être le plus adorable, l’être qui réunit à tout ce que la divine de Kerlandec a de ravissant la seule chose qui lui manque, un cœur généreux et sensible!—Je n’y tiens plus, lui dis-je, quelle est donc cette fameuse Kerlandec?—Vous voulez apprendre ma funeste histoire? Croyez-moi, madame, cherchez le plaisir et n’empoisonnez pas, par une communication dangereuse avec le plus infortuné des hommes, la paix dont votre âme douce est faite pour jouir.—Je l’assurai que je brûlais d’entendre conter ses malheurs, et que la part que j’y prendrais ne serait pas une affliction pour moi si j’étais assez heureuse pour lui procurer quelques consolations. Il se recueillit un moment, puis, laissant échapper quelques larmes et un soupir de douleur, il raconta ce qui suit. C’est lui qui va parler.

«Je me nomme le comte de… Paris m’a vu naître il y a vingt-six ans, et je suis fils du marquis de… que le mauvais état de sa fortune avait obligé d’épouser la fille d’un banquier opulent. Mon père était un homme de la vieille roche, un brave guerrier, revêtu de dignités, abhorrant les parvenus, leur morgue, leur bassesse. Cependant, las d’être pauvre, il avait fait la sottise de se mésallier. Beaucoup de seigneurs qui en font autant s’en trouvent bien. Mais mon père, plus malheureux dans son choix ou moins propre que les autres à se plier aux désagréments que peut entraîner la mésalliance, se trouvait dans le cas de détester ses engagements. Ma mère était dissipatrice. Soutenue par des parents insolents, à qui les faveurs de la fortune faisaient perdre de vue leur vile origine, à peine oubliée, elle osait reprocher à son mari le prétendu bonheur qu’il avait d’être son époux. S’il portait des plaintes à l’impertinente famille, il n’était pas mieux reçu; cependant, il s’armait de patience. Les injures des gens qu’on méprise n’offensent pas à certain point. D’ailleurs, ma mère était belle; les travers, les caprices, le peu de sensibilité de cette femme hautaine trouvaient grâce en faveur de sa charmante figure. M’ayant mis au monde, elle devint encore plus chère. A cette époque, mon père pardonna tout.

«Il était le dernier mâle d’une famille assez illustre. N’ayant pas eu d’enfant d’un mariage pauvre, mais mieux assorti; ma naissance ranimait du moins l’espoir de la propagation de son nom. Je devenais un héritier précieux. Tous les biens des parents de ma mère devaient un jour être réunis sur ma tête; mais de si belles espérances furent bientôt détruites. Mon grand-père essuya d’énormes banqueroutes qui altérèrent son crédit, quelques paiements retardés effrayant ses correspondants, il fut soupçonné, discuté et ruiné; tout cela fut très prompt.

«Ma mère était à la campagne. Mon père allait l’y rejoindre, déplorer avec elle la perte de ses biens, et l’assurer que si elle voulait se conformer à ce que les circonstances allaient désormais exiger, il la chérirait également et ne la rendrait pas moins heureuse… Mais quel désespoir pour ce galant homme! Il était minuit; il n’avait point annoncé son arrivée… Il vole à l’appartement de sa femme… Elle dormait dans les bras de son nègre. Mon père, furieux, perce l’infidèle de plusieurs coups d’épée, l’Africain se précipite, échappe à la mort, donne l’alarme. Mon père, à peine regardé comme le maître, se voit bientôt environné de ses propres gens armés contre lui. Un seul valet de chambre, ancien compagnon de ses travaux militaires et digne, par son courage, de servir le plus brave des maîtres, se joint à lui. Ils défont sans peine leurs lâches agresseurs, puis s’enfuient, emportant quelque argent et les diamants de ma coupable mère.

«Cependant, cette affaire devint publique et prit la plus odieuse tournure. Il ne fut pas fait mention du nègre surpris au lit: on accusa mon père de s’être vengé, par un infâme assassinat, d’avoir vu échouer de grandes vues d’intérêt… Pardon, madame, souffrez que je m’interrompe un moment… Mon imagination ne peut s’arrêter sans horreur sur tant d’injustices… Se peut-il que le Ciel ne se charge pas de la vengeance de certains crimes, quand l’impuissance des hommes…—Hélas! mon cher comte, lui dis-je, le Ciel se mêle on ne peut moins de nos misérables affaires, mais…—Il ne m’écoutait pas. Sa tête était penchée sur sa poitrine. Il demeura quelque temps plongé dans une rêverie profonde… Il se remit enfin et continua son intéressante narration.

CHAPITRE XXIX
Suite de l’histoire du comte.
«On procéda contre mon père avec la dernière rigueur. Homme de grand mérite et peu courtisan, il avait de puissants ennemis; leur nombre l’accabla. Le peu de bien qu’il avait fut confisqué. Un honnête curé eut pitié de moi, me prit dans sa maison et me donna une aussi bonne éducation que ses minces revenus pouvaient le permettre; mais je perdis au bout de quelques années ce charitable ecclésiastique. Mon père était mort peu de temps auparavant en Russie. Je demeurai donc seul, sans biens, sans appui, forcé de saisir la première occasion que le hasard pourrait m’offrir de me procurer les moyens de subsister. J’étais encore trop jeune et trop petit pour me faire soldat. Le bon curé m’avait laissé quelques louis; je me rendis à Lorient, où je m’embarquai pour les Indes, sans autre dessein que celui de fuir une odieuse patrie.

«Cependant, écrivant passablement et ne manquant pas d’intelligence, je me rendis nécessaire à bord, et m’étant acquitté de diverses fonctions avec succès, je gagnai l’estime et la confiance des officiers.

«Je supprime des détails inutiles. Au bout de quatre ans, je revins avec une assez bonne somme, formé, instruit, et à même de pousser ma fortune; mais le destin devait s’y opposer: il me préparait, sous un tapis de fleurs, un piège où je devais me précipiter, pour être à jamais malheureux.

«J’étais à Brest sur le point de me rendre à Paris, avec le projet d’y placer mon argent, de faire réhabiliter, s’il était possible, la mémoire de mon père et de le venger; de trouver, en un mot, une sorte de félicité dans la satisfaction de l’honneur consolé.

«Je vis un jour, me promenant près de la mer, plusieurs canots ornés de banderolles et de guirlandes, portant une compagnie joyeuse de musiciens. On revenait d’une partie de plaisir dans la rade, et l’on côtoyait le rivage avant de rentrer dans le port. Je fus curieux de voir le débarquement.

«Parmi plusieurs femmes très jolies, une surtout se faisait remarquer par une beauté, par une taille, un maintien, des grâces, une physionomie qui lui donnaient l’air d’une divinité… Je fus frappé… Je m’informai d’elle; on m’apprit qu’elle se nommait Mme de Kerlandec, que son mari était capitaine de haut bord et devait partir le lendemain pour très longtemps. Il venait de donner cette fête pour prendre congé d’un de ses amis et se distraire un peu du chagrin de quitter une femme si belle, dont on le disait adoré.

Adoré! Cette dernière circonstance m’accablait; à la sensation cruelle qu’elle me fit éprouver, je ne pus méconnaître la violence de l’amour et de la jalousie. Il me vint aussitôt à l’esprit de quitter Brest; mais une funeste prédestination m’empêcha de prendre ce parti raisonnable, je rentrai chez moi l’âme enivrée. Un marin subalterne, avec qui j’étais intimement lié, acheva de me perdre, en m’offrant de servir la passion insensée dont je venais de le faire confident.

«Je n’avais encore rien aimé. Tout ce qu’une imagination ardente peut offrir de romanesque à un cœur neuf m’assaillait à la fois; dans mon transport, je mettais au jour mes idées tout haut, devant mon ami. Il venait de m’échapper que rien ne coûterait, pourvu que je puisse vivre et mourir près de l’adorable Kerlandec.—Que ceux qui la servent sont heureux! dis-je; quelle fortune plus digne d’envie…—Quoi, Robert, interrompit mon ami (Robert était le nom que j’avais pris pendant mes voyages), quoi! tu ne répugnerais pas à porter la livrée de Kerlandec?—Moi, mon cher! ah! plût à Dieu que je pusse me flatter d’un si grand bonheur!…—D’un si grand bonheur que celui de devenir laquais de cette belle dame? Ah! parbleu, si tu es homme à faire cette extravagance, je me fais fort de te placer dans sa maison. Quitte-moi vite cette épée, endosse-moi ton plus mauvais habit et te prépare à me suivre. Je me suis embarqué deux fois avec M. de Kerlandec, il me veut quelque bien; je lui dirai que tu es un de mes parents, que tu te trouves sans ressource, forcé par des raisons d’intérêt à ne pas t’éloigner du pays; je lui demanderai qu’il te reçoive au nombre de ses domestiques, en attendant la fin de tes affaires. En un mot, je me charge de tout. Que risqué-je? Le mari part. J’en fais autant sous peu de jours. C’est à toi de t’arranger comme tu pourras avec la dame et à tirer parti de la différence qu’il y a de M. Robert à un laquais ordinaire.

«Je manquai d’étouffer dans mes bras l’officieux pilote. Il me semblait qu’un dieu venait de parler. Il fut exact. Le hasard nous servit au delà de nos espérances. On avait réformé le même jour un laquais mutin, dont M. de Kerlandec ne prévoyait pas que sa femme pût être bien servie pendant son absence. Je pris sa place. J’avais une physionomie douce, un maintien honnête; M. de Kerlandec lui-même pressa sa femme de m’agréer. Le lendemain, il partit.»

CHAPITRE XXX
Continuation.
«C’était à Paris, chez son beau-père, que Mme de Kerlandec devait attendre le retour éloigné de son époux. Nous partîmes de suite. J’étais un domestique si zélé, si attentif; heureux dans mon état, je le remplissais avec tant d’exactitude, que bientôt ma belle maîtresse me témoigna combien elle était contente de mes services. Elle daignait quelquefois causer avec moi et me faire compliment de ce que je m’énonçais moins mal que le commun des laquais. Je ne bougeais de l’antichambre; on m’y trouvait toujours occcupé à lire ou à cultiver quelques dispositions que j’avais pour le dessin. Est-il rien de plus naturel pour un amant que de s’exercer dans un art qui se lie avec les sentiments de son cœur, qui a pour but de reproduire sous mille formes différentes l’objet dont il est occupé?

«Une année se passa dans le plaisir (faible à la vérité, mais journalier et suffisant à mon espérance), dans le plaisir de voir sans cesse celle que j’aimais, de sentir qu’elle prenait à moi tout l’intérêt auquel mon état pouvait me permettre de prétendre. Je faisais quelquefois des vers passionnés, où je chantais mon adorable maîtresse sous le nom d’Aminte. Quoiqu’elle fût de sept ans plus âgée que moi, qui en avais alors vingt et un, elle méritait mille fois au delà des louanges que je pouvais donner à ses charmes, à sa fraîcheur. Née dans ces lieux fortunés, où la nature est si prodigue de ses dons en faveur de votre sexe, Géorgienne en un mot, Aminte, était un chef-d’œuvre que notre climat étonné semblait respecter… Aminte (ce nom sera plus doux à votre oreille que celui de Kerlandec), la divine Aminte accueillait mes vers; quelquefois elle avait la complaisance de les montrer, sans nommer l’auteur, et de me transmettre les éloges qu’elle pouvait avoir recueillis dans les cercles.

«Notre maison était le séjour de la paix et de l’innocence: les seuls plaisirs d’Aminte étaient la lecture, les spectacles, la société d’un petit nombre d’amies choisies, et d’amis dont aucun ne semblait prétendre au titre d’amant, moi-même aveugle! moi, dont le cœur était sourdement miné par les feux les plus terribles, je me croyais presque raisonnable. Je supposais Aminte attachée par le devoir à son mari, mais d’ailleurs froide, inaccessible à l’amour. Je bornais donc mes plaisirs à la contempler, à l’admirer, et croyais ne rien désirer au delà. Mais que j’étais éloigné de me connaître!

«Elle se promenait un jour sur les boulevards, et j’étais derrière sa voiture; nous allions, d’autres équipages revenaient; un embarras arrête la marche des deux files… Un cri d’étonnement part d’un carrosse qui faisait face au nôtre, il échappe en même temps à ma maîtresse un cri plus fort, elle s’évanouit. Un homme d’une beauté peu ordinaire se précipite à l’instant. Il est l’auteur du trouble d’Aminte; mais il se contraint et joint ses empressements aux miens, à ceux d’une foule curieuse, dont nous sommes à l’instant entourés. Les yeux d’Aminte se rouvrent un moment: mais se voyant dans les bras de cet homme lui-même, elle s’écrie une seconde fois et veut cacher son visage. Vous savez, Madame, comment à Paris le moindre événement attire sur-le-champ l’attention d’une multitude de désœuvrés et celle de la police. Déjà nous sommes investis de peuple et d’alguazils. Un bas officier fend la presse, et ridiculement important se met à interroger. L’inconnu, sans daigner lui répondre, lui décoche un regard fier. L’homme bleu, déconcerté, ôte son chapeau et balbultie quelques excuses. Aminte, déclarant qu’elle connaît cet étranger et le priant de la reconduire chez elle, met fin à toutes les questions. La garde fait faire place à notre voiture. Celle de l’inconnu suit à vide: nous quittons les boulevards.

«C’était à mon tour d’être agité. Aminte n’avait pas plus tôt paru si troublée que la fièvre de la jalousie avait bouleversé mon sang. Quel était cet homme? quelles relations si particulières pouvait-il avoir avec ma maîtresse?… Il passa plus d’une heure à la maison.

«Sur le soir je tombai malade. Une fièvre inflammatoire mit bientôt ma vie en danger. Alors le dur beau-père me renvoya de l’hôtel, malgré les efforts que fit ma maîtresse pour obtenir qu’on m’y gardât. J’allais être transféré à l’hôpital si je n’avais pas eu de quoi me procurer un asile plus doux. Mon argent était chez un banquier, j’amassais alors… Je fus longtemps entre la vie et la mort. Cependant la nature prit le dessus, j’eus le malheur de me rétablir.»

Le comte paraissait fatigué de parler. Quoique je prisse à ce qu’il me racontait l’intérêt le plus vif, je le priai néanmoins de remettre la suite au lendemain. Il ne me sortit pas de l’esprit pendant la nuit, et dès qu’il fut jour chez lui, j’y courus: il avait assez bien reposé, et je le trouvai en état de me continuer le récit de ses aventures.

CHAPITRE XXXI
Toujours la même histoire.
«Suis-je assez malheureux, Madame, si ce que je vous ai conté jusqu’ici n’est que fleurs en comparaison de ce que vous allez entendre!… Armez-vous de courage.

«Dès que je fus en état de sortir, je me rendis chez Aminte. Mais j’étais remplacé. J’en demandai les raisons; pendant longtemps on ne voulut m’en donner aucune: à la fin, on me dit que je devais bien savoir pourquoi. J’eus beau prier qu’on me laissât parler à Madame, il n’y eut pas moyen. Je pris enfin la liberté d’écrire. Le beau-père, entre les mains de qui tomba ma lettre, me fit signifier durement par le suisse que si j’osais désormais paraître à la porte de l’hôtel, il me ferait expirer sous le bâton. J’avais trop de fierté pour souffrir patiemment cet outrage, d’autant plus mortifiant que le bilieux portier y mettait du sien par le choix des expressions. Je le régalai lui-même d’une ample volée de coups de canne, accompagnée de quelques apostrophes peu respectueuses pour le maître, à qui j’avais intention qu’on les rapportât. Il m’échappa que j’étais homme à châtier le vieillard hautain, et que s’il savait qui j’étais, il n’oserait pas me faire menacer d’un traitement peu fait pour moi. C’était sans doute commettre une grande imprudence. Je donnais dès lors à penser que j’étais un homme suspect, un aventurier, un imposteur, ou j’avouais un amour qui ne s’était déjà que trop trahi dans les transports de la fièvre; je rendais public qu’Aminte avait eu pendant un an, pour laquais, un amant déguisé. Je faillis d’être arrêté sur l’heure; mais heureusement pour moi, quelques jeunes gens, témoins de ma querelle avec le suisse et satisfaits de la fermeté que j’avais fait paraître embarrassèrent le guet et me firent jour. Je m’esquivai.

«Au bout d’une semaine, pendant laquelle je n’avais osé sortir, je retirai mon argent et partis pour l’Italie, espérant d’amortir ma fatale passion en m’éloignant de son objet. Mais bientôt, consumé d’ennui, je revins à Paris.—Du moins, disais-je, je pourrai l’épier, la voir toutes les fois qu’elle sortira. Je suivrai partout ses pas. J’existerai; loin d’elle, je meurs mille fois par jour.

«Je m’établis dans un galetas, dont la fenêtre donnait d’un peu loin sur le jardin de l’hôtel et sur l’appartement même de Mme de Kerlandec. Là, ignoré de l’univers, je passai les jours entiers à observer, à l’aide d’un télescope, les moindres mouvements de ma trop chère Aminte. Je voyais souvent auprès d’elle le redoutable inconnu, dont la rencontre avait été l’époque de son malheur. La jalousie me dévorait. Cent fois j’avais été sur le point de m’arracher la vie… Mais quelle est la folie d’une passion amoureuse! Plus on est malheureux, plus il semble qu’on prenne à tâche de le devenir. Ce n’était pas assez pour moi d’être à peu près sûr que l’étranger était du dernier bien avec Aminte, je voulus savoir à quel point ce pouvait être, et, ce qu’un scélérat ne hasarde qu’avec la certitude du gain, je l’entrepris sans autre but que celui de mettre le comble à mon désespoir. Je descendis, avec des peines incroyables, de mon réduit sur d’autres maisons, d’où je parvins (non sans avoir risqué vingt fois de me rompre le cou), je parvins, dis-je, aux fenils de l’hôtel, et je m’y tins caché un jour entier. Puis, vers la nuit, m’exposant à de nouveaux périls, je me glissai dans la chambre à coucher et jusque sous le lit de mon idole. Imaginez, Madame, ce que j’éprouvai en entrant comme un voleur dans cet appartement, où autrefois j’allais et venais librement, où j’avais souvent occupé les loisirs de la divine Aminte par quelques lectures amusantes? Maintenant je m’y exposais au déshonneur, à la mort.

«J’étais à peine arrangé sous le lit que Mme de Kerlandec rentra et se fit déshabiller. Puis, ayant renvoyé sa femme de chambre, elle feuilleta des papiers, reçut des lettres et enfin écrivit. Bientôt elle fut interrompue. Un laquais effrayé venait l’avertir que le vieux beau-père avait dans ce moment un violent accès de certaine colique à laquelle il était fort sujet. Elle vole aussitôt chez le vieillard. Je sors de mon embuscade, au hasard d’être surpris, je cours au secrétaire, je trouve une lettre commencée, je m’en saisis. Une boîte est à côté. Dieu! que vois-je? le portrait d’Aminte! quelle fortune! mais c’est un bijou enrichi de diamants; n’importe, je n’ai pas le temps d’en séparer la peinture. Je m’empare du tout. Je fais aussi main basse sur les papiers. Il n’était plus possible de demeurer, j’ouvre une croisée, je me laisse couler dans le jardin. Je franchis un mur et m’échappai par la maison du voisin. Qu’il me tardait d’être chez moi pour y jouir tranquillement du fruit de ma téméraire expédition! Le portrait était d’une ressemblance achevée. C’est celui que je possède encore. Le bracelet de cheveux était dans la boîte. Je me réserve ces effets précieux et les lettres; quant à la boîte et aux diamants, je les fis remettre dès le lendemain avec des mesures si adroites que je n’ai jamais été découvert.

«Cependant que me revint-il de tant de danger et d’inquiétudes? Rien, sinon de nouveaux malheurs; la plupart des lettres étaient anglaises, le peu de françaises qui y étaient mêlées m’apprenaient qu’Aminte et l’inconnu s’adoraient et que leur connaissance était antérieure au mariage de M. de Kerlandec. La lettre qu’Aminte avait commencée exprimait la plus forte passion; les derniers mots étaient:—Et demain l’original veut te prouver encore mieux…—Je fus transporté de rage…»

J’interrompis le comte pour lui demander si parmi ces lettres, il y en avait de signées, et s’il se souvenait du cachet. Il répondit que la plupart étaient signées d’une S, que le cachet était un chiffre S Z et que son rival donnait partout à Mme de Kerlandec le nom de Zéila.

CHAPITRE XXXII
Conclusion de l’histoire du malheureux comte.
«Je tombai, continua-t-il, dans une si profonde mélancolie qu’au bout de deux mois je ressemblais tout à fait à une momie. Je voyais la mort arriver à grands pas, et j’en étais charmé. Mais je ne supportais pas le tourment de penser que je laisserais après moi mon rival, possédant paisiblement l’objet de mon funeste amour.—Mais quoi! pensai-je tout à coup. Pourquoi ne troublai-je pas ses plaisirs! Pourquoi faudra-t-il que quelqu’un aime la belle Kerlandec et soit heureux, tandis que la même passion causera mon supplice! Oui, trop fortuné rival, tu sentiras à ton tour le poids du malheur, tu périras sous mes coups, si tu es aussi heureux à te battre qu’à faire l’amour, si tu me fais mourir une dernière fois, du moins le soin de ta liberté te forcera de fuir et tu ne verras plus ton amante… Oui, ce parti est mon unique ressource. Je suis étonné de n’y avoir pas pensé plus tôt.

«En conséquence, le même soir je me mets en embuscade, j’attends mon homme jusqu’à deux heures, il quitte sa voiture à vingt pas et s’avance, je vais au-devant de lui.—Vous ne passerez pas cette nuit avec Mme de Kerlandec, lui dis-je en mettant l’épée à la main.—Il saute en arrière, se défend, me perce de part en part et s’évade.

«Je fus ramassé sur-le-champ par quelqu’un qui sortit de l’hôtel de Kerlandec et qui peut-être attendait le moment d’introduire mon heureux ennemi. Je fus vu du beau-père, d’Aminte elle-même, le désordre, le désespoir se répandirent dans cette maison. Cependant le vieux Kerlandec, malgré sa fureur, se conduisit assez bien.—J’en vois assez, me dit-il, pour comprendre que ma belle-fille me déshonorait; les yeux d’un rival sont plus clairvoyants que ceux d’un père. Mais, si vous avez de l’honneur, aidez-nous à cacher notre honte; gardez le secret et comptez sur moi, malgré mes mécontentements; rétablissez-vous et ne craignez pas que jamais je me venge… Vous n’étiez qu’un extravagant, un autre était plus coupable…

«J’indiquai ma demeure; on m’y transporta. Cependant je m’applaudissais secrètement de mon combat: je me consolais de ma blessure, en pensant que du moins j’avais rompu la fatale intrigue. On me faisait espérer une prompte guérison, je reprenais goût à la vie. En effet, je me tirais d’affaire en assez peu de temps.

«Dès que je fus rétabli, je me remis à m’informer de Mme de Kerlandec; mais j’appris que le lendemain de mon aventure, son beau-père l’avait emmenée dans ses terres au fond de la basse Bretagne. J’y courus. Le vieillard, qui le sut aussitôt, craignant de ne pouvoir se défaire assez promptement de moi par la voie du ministère, préféra de me tromper, en me faisant prévenir adroitement que sa belle-fille était allée rejoindre son mari; celui-ci était pour lors à Saint-Domingue. Je m’embarquai sur le premier bâtiment qui fut prêt pour cette île. J’y trouvai M. de Kerlandec, mais seul et sur le point de retourner en Europe. J’épiai son départ, et m’arrangeai pour repasser à bord du vaisseau qu’il montait, il ne m’avait vu qu’un moment; j’étais fort changé, il ne me reconnut point. Pendant la traversée, je trouvai le moyen de former quelque liaison avec lui et de le faire souvent parler de sa femme. Il l’aimait à la folie; mais il ne paraissait pas aussi persuadé qu’elle eût pour lui les mêmes sentiments: et, sans s’ouvrir absolument à moi, il laissait souvent échapper qu’il n’était pas heureux. Je me gardai bien de compromettre dans son esprit celle qui m’était si chère.

«Nous arrivâmes enfin à Bordeaux. Le lendemain du débarquement, comme nous allions visiter ensemble quelques endroits curieux, nous fûmes accostés, dans une rue détournée et peu passagère, par deux hommes, dont l’un, que je reconnus aussitôt, était mon heureux rival. Ce fut lui qui porta la parole; furieux et tirant en même temps l’épée:—M. de Kerlandec, dit-il, se remet sans doute où et comment nous nous sommes vus il y a seize ans?—Kerlandec pâlit, son adversaire le chargea, le combat fut terrible. Il fallut de même me défendre contre le compagnon de mon rival; notre parti fut malheureux. M. de Kerlandec fut tué. Je reçus une blessure profonde, les vainqueurs eurent le bonheur de s’esquiver sans être vus.

«Cependant quelqu’un survint; la justice se mêla de cette affaire. Je ne songeai point à prendre un autre nom que celui de Robert, que j’avais coutume de porter. Je fus soigné et détenu. On fit part de la procédure à Mme de Kerlandec, qui, sortie après la mort de son beau-père d’un couvent où celui-ci l’avait renfermée, était retournée chez elle à Paris. Son étonnement fut extrême d’apprendre que je m’étais trouvé avec son époux à Bordeaux, et qu’on m’avait relevé blessé en même temps que lui mort. Elle manda que ce Robert lui était suspect et que, si j’étais le même qu’une ridicule passion avait déjà rendu coupable de plusieurs actions violentes, je pourrais bien avoir suscité la fatale aventure à son mari, ou m’être battu moi-même contre lui. J’eus beau faire serment de la vérité, désigner le meurtrier de M. de Kerlandec, on procéda contre moi. Cependant je guéris, et l’on me transféra enfin à Paris pour y être confronté. J’eus horreur de paraître en criminel devant une femme à qui, moins malheureux, je n’aurais pas fait déshonneur comme époux. Pendant la route, je séduisis mes conducteurs et m’échappai.

«Depuis ce temps, errant, dévoré de chagrins et d’inquiétudes, j’ai parcouru toute la France; j’allai enfin à Paris, voulant y mourir après avoir vu une dernière fois Mme de Kerlandec. Mais, le jour même de mon dernier acte de désespoir, je la rencontrai sur la grande route. Elle s’était arrêtée dans une auberge. Je reconnus devant la porte ses armes sur le panneau de la voiture. J’entrai sans me faire voir. Je la vis à mon aise, un peu défaite, mais toujours la plus belle femme de l’univers. Je ne sais où elle allait, je ne m’en suis pas même informé. Mon dernier désir satisfait, je voulais mourir.

«Le reste vous est connu, madame, vous rendez encore une fois à la vie un homme que le sort semble ne conserver que pour avoir le plaisir de le persécuter. Si vous aviez su tout ce que je viens de vous révéler, auriez-vous eu la cruelle bonté de faire prendre soin d’un reste de funestes jours?»

Fin de la troisième partie.

QUATRIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Qu’on peut aussi bien ne pas lire que j’aurais pu ne pas l’écrire.
Le chevalier d’Aiglemont (qui depuis a changé de titre et qui, comme on sait, était ce rigide censeur dont il est fait mention au commencement des deux premières parties de cet ouvrage), d’Aiglemont se remit à me chicaner quand il eut vu la troisième.—Madame, me dit-il, je n’avais pas voulu critiquer votre seconde partie, parce qu’il y aurait eu de l’humeur de ma part: vous m’y faites jouer un trop beau rôle…—Et vous n’êtes pas aussi content, mon cher, de celui que vous jouez dans la première? (Il sourit.)—Je ne dis pas cela, mais enfin… il est beaucoup plus question de moi dans la seconde partie, elle méritait donc mon indulgence, mais cette troisième! Convenez qu’elle est de ma compétence et que je puis la censurer sans ingratitude?—A la bonne heure, monsieur, qu’y condamnez-vous donc? Voyons?—Bien des choses.—Encore?—Vos descriptions, qu’on n’entendra point à moins d’être un peu mécanicien.—Eh bien, on s’imaginera lire un conte de fées.—Cela est sans réplique.—Passez donc à vos autres observations et faites vite; un auteur supporte impatiemment d’être tenu sur la sellette.—Oui? Eh bien donc: votre comte, toujours fou, toujours malheureux, je vous dirai franchement que je le trouve fort maussade et que, lorsqu’au bout du conte, on verra ce que vous en faites, il sera encore plus déplaisant.—Fort bien. Vous voudriez que, pour donner un air de roman à des mémoires, jusqu’ici très véritables, je supprimasse ou mutilasse des détails essentiels?—Vous feriez bien, surtout s’ils doivent paraître à tout le monde aussi…—Aussi ennuyeux qu’à vous? Ne vous gênez pas, marquis.—Ennuyeux, non, mais c’est que ce comte…—Taisez-vous, d’Aiglemont, il y a plus de partialité que vous ne pensez dans votre jugement… Vous n’aimâtes jamais la personne du comte, vous n’accordez pas plus de faveur à son histoire. Cependant je fais beaucoup de fond sur le pouvoir de la vérité. J’ai dit, très sèchement peut-être, tout ce qui concernait ce fou malheureux; je sais très bien que son ton mélancolique doit nuire au peu d’agrément que des folies d’un autre genre pouvaient avoir répandu sur le reste de l’ouvrage, mais, si beaucoup de lecteurs se trouvent refroidis après m’avoir suivie au chevet du comte, du moins ceux dont l’âme n’est pas blessée ne continueront leur attention; je ne désespère pas même d’en ramener encore quelques autres s’ils ont la patience de lire ce qui suit. Ils me pardonneront l’aridité d’une demi-douzaine de chapitres en faveur de la nécessité absolue… Car vous savez…—Oui, je sais que vous ne pouviez vous dispenser de parler de ce mélancolique personnage; que sans lui vous étiez, ainsi que vos parents et amis, condamnés à ignorer toute votre vie les choses qu’il vous importait le plus de savoir.—Eh bien donc?—Eh bien, je ne refuse pas de convenir que vos journaux pourront être fort intéressants, pour vous et vos connaissances… Mais pour le public?… c’est une autre affaire, et je n’en conviendrai que si, quelque jour, vous vous trouvez dans le cas de faire une seconde édition.

Il eut beau dire, je continuai de griffonner, rassurée par le sort d’une multitude d’écrits plus tristes, plus secs, aussi inutiles que le mien et qui, faute d’être aussi vrais, ne sont pas, à beaucoup près, aussi vraisemblables.

CHAPITRE II
Qui serait plus ennuyeux s’il était plus long.
Je me hâtai de faire part à milord Sydney des aventures du comte, qu’il avait tant d’impatience de savoir. J’avais prévu sa réponse, il était en effet ce rival heureux si constamment fatal à notre étranger. Il croyait l’avoir tué à Paris et, comme leur combat s’était passé de nuit, il ne l’avait point reconnu à Bordeaux; il était charmé que le comte vécût encore: quant à M. de Kerlandec, il ne se faisait aucun reproche de lui avoir ôté la vie. Cet homme féroce l’avait bien mérité. Sydney me promettait de m’apprendre bientôt comment.—Mais, ajoutait-il, quelle est ma bizarrerie, chère Félicia! définissez-la-moi, si vous le pouvez. Concevrez-vous qu’ayant conservé si longtemps pour Zéila une passion, aussi vive dans un autre genre que celle du comte lui-même, je puisse me trouver aujourd’hui presque indifférent pour cette femme? J’entrevois cependant qu’il ne serait pas impossible de la retrouver. J’ai eu d’elle deux enfants, l’un avant que le cruel Kerlandec me l’eût ravie; elle était grosse du second quand ce forcené de Robert me chercha querelle. Quelques mois plus tôt, je me serais cru bien heureux de la savoir libre!… Après avoir témoigné tant d’amour pour moi et tant de haine pour son mari, refuserait-elle de me pardonner d’avoir tué Kerlandec en brave, quand moi-même j’avais pardonné la faiblesse qu’elle avait eue d’épouser celui… qui…

Mais je ne veux pas anticiper. Qu’on sache seulement que milord Sydney ne devait pas faire horreur à Mme de Kerlandec. Il était fort excusable, c’est ce que je ferai voir en temps et lieu. Cependant il n’aimait plus Zéila, ou plutôt il croyait ne plus l’aimer, et c’était moi, disait-il, qui l’avais guéri de cette passion. Au surplus, il me priait de ne rien épargner pour découvrir, par moi-même et avec l’aide du comte, ce qu’était devenue cette Indienne, née pour avoir et pour occasionner de si singulières aventures. Mais il me semblait cruel d’employer le pauvre Robert à des recherches qui n’auraient pas manqué de rouvrir les plaies de son cœur. Je promis donc à Sydney seulement de lui faire part des découvertes que je devrais au hasard et aux démarches involontaires de notre infortuné.

Celui-ci se soutenait, sans cependant guérir. D’Aiglemont me tenait compagnie et faisait les frais de mes plaisirs. Monseigneur continuait ses assiduités auprès de Sylvina. On venait nous voir: nous retenions les amis, nous nous débarrassions poliment des importuns. La mauvaise saison approchait. Nous retournâmes à Paris et emmenâmes le pauvre comte, à qui nous fîmes promettre de ne nous quitter que lorsqu’il n’aurait plus rien à craindre des suites de ses blessures ni du mauvais état de ses affaires. Il fut facile à milord Sydney, qui était très ami du ministre de sa nation, de terminer l’affaire de Bordeaux à l’avantage du comte injustement accusé. Quant aux injustices commises envers le père de celui-ci, milord et monseigneur promettaient de faire tout ce qui dépendrait d’eux pour qu’elles fussent un jour réparées; mais il s’y trouvait alors de grandes difficultés. Cependant l’espérance donnait un peu de courage au convalescent; si sa santé ne devenait pas meilleure, du moins elle n’empirait pas, c’était le point essentiel; car il ne paraissait pas qu’il lui fût désormais possible de se rétablir.

CHAPITRE III
Qui traite de choses moins tristes.
Nous eûmes la visite de milord Kinston le lendemain de notre arrivée. La belle Soligny venait de le quitter pour suivre, au fond de la Gascogne, un militaire haut de six pieds, à qui elle sacrifiait Paris, l’Opéra, un grand bien-être dont milord la faisait jouir, enfin ses diamants, ses effets, dont cet escogriffe avait dirigé la vente, ne lui laissant que ce qu’il lui fallait pour soutenir dignement, au pied des Pyrénées, le titre de marquise qu’elle avait pris à la barrière.

Milord n’avait pas des besoins bien importants, mais il lui fallait une femme, c’était son habitude. Il périssait d’ennui s’il n’avait pas quelqu’un qui l’amusât et l’aidât à manger ses immenses revenus. Soligny valait un trésor pour cet Anglais blasé, et la perte qu’il faisait était difficile à réparer; je crus cependant lire sur la physionomie de Sylvina qu’elle calculait avec elle-même à quel point il lui serait possible de dédommager milord. Il cherchait de son côté à trouver dans mes yeux quelques dispositions… Mais je dus lui faire sentir que je n’étais pas son fait; d’ailleurs honnête et intime ami de milord Sydney, dont il n’ignorait ni les sentiments ni les bienfaits, il glissa sur un moment de tentation et s’attacha plus sérieusement à faire naître chez Sylvina quelque envie de se charger de lui.—Je suis las des folles, disait-il, elles ne me conviennent plus. Je voudrais une femme qui ne fût ni trop, ni trop peu connue: l’âge n’y ferait rien. Je ne fais pas toujours l’amour. J’aime la table; il est ennuyeux d’y être longtemps vis-à-vis d’une femme qui n’est bien qu’au lit. Je veux qu’on pense, qu’on parle; nos morveuses ont rarement des idées et de la conversation. Je ne trouverais pas mauvais qu’on eût des amants, pourvu qu’ils fussent aimables et bons à voir; on sait bien qu’une femme qui aime le plaisir n’en aurait pas assez avec un homme tel que moi; je trouverais donc tout très bon, pourvu que je ne visse rien; je ne serais pas jaloux, mais je voudrais être ménagé. En un mot, je pense sur l’infidélité comme on pensait sur le vol à Lacédémone. Au surplus, j’aime à répandre l’or; je mépriserais une maîtresse dont le génie étroit n’imaginerait pas mille moyens d’en dépenser; je…—Mais, milord, vous dites là, sans vous en apercevoir, que vous êtes le plus aimable des hommes, et cela n’est pas modeste.—Ah! parbleu, belle dame, répliqua le gros Kinston souriant et peint du vermillon du désir, il ne tiendra qu’à vous de me mettre à l’épreuve. Pour vous, surtout, il n’y a rien à rabattre de ce que je viens d’avancer… mais à propos, en supposant que cela pût s’arranger, que dirait certain prélat?—Oh! rien du tout. Je vous l’assure. Je viens de le tenir un peu longtemps en esclavage, il n’y demeurait que par bon procédé. Et sur la fin je ne pouvais me dissimuler son ennui…—Brava, cara: rendez-moi ce galant homme à la société et souffrez que je le remplace. Cela vaudra d’autant mieux que l’ami Sydney a d’excellentes intentions pour la belle nièce. Nous ferons maison anglaise: ce sera la meilleure affaire de ce genre que j’aurai conclue de ma vie.—Sylvina ne disait ni oui, ni non, mais il était visible qu’elle pensait oui. Je vis l’instant où le gros milord, qui la devinait aussi bien que moi, allait bondir de joie; heureusement il n’en fit que la démonstration: il prit pour arrhes quelques baisers, puis gaillard, épanoui, sémillant, il nous quitta, presque avec la légèreté d’un Français petit maître, en assurant que nous ne tarderions pas à le revoir.

—Mais je suis folle, me dit Sylvina quand il fut sorti.—Pas tant, pas tant.—Comment, je vais m’affubler de ce gros amant…—Quoi! déjà vous vous repentez! Cependant vous connaissez milord Kinston, il ne vous vendait pas chat en poche, et d’ailleurs il ne disait tout à l’heure que des choses vagues.—D’accord, mais il est bien gros.—L’objection était plaisante, et j’en ris de bon cœur.

Cependant ils s’arrangèrent d’autant plus facilement que, le même jour, monseigneur écrivit de Versailles qu’après avoir fait encore quelque temps sa cour, il irait en province avec son neveu, dont le frère touchait à ses derniers moments; on n’attendait que la mort de celui-ci pour marier le chevalier. Son oncle avait en vue une riche héritière. Il allait lui ménager cet établissement. La retraite de monseigneur mit en pied le gros Kinston.

C’est ainsi que le destin manifeste ses volontés. Veut-il qu’un événement arrive? Il en fait naître d’autres afin de déterminer le choix des aveugles humains, qui, sans cela, pourraient bien ne pas entrer dans ses vues. C’est une belle chose que la prédestination.

CHAPITRE IV
Suite du précédent.
Milord Kinston vint sur le soir, la tête pleine de mille beaux projets, dont la moitié me concernait, étant sûr, disait-il, de n’être point désapprouvé de milord Sydney. D’abord il était d’avis que nous quittassions notre logement, trop étroit et que nous prissions un hôtel entier. Il en avait déjà un en vue. Puis nos meubles ne convenaient plus, il fallait les renouveler. Nous avions emmené de ma terre six chevaux anglais parfaitement appareillés, mais notre voiture de ville était trop simple et déjà un peu ancienne: milord voulait que nous eussions chacune la nôtre et qu’elles fussent du dernier goût. Il savait où les prendre dès le lendemain. Quant aux diamants, Sylvina en avait peu, et moi presque point. Kinston, soi-disant grand connaisseur, priait qu’on lui laissât le soin de faire cette emplette. En un mot, tout ce que les fées peuvent opérer par leur baguette enchanteresse, milord en venait à bout avec son argent. Je voyais tout le plaisir que ces charmants projets causaient à Sylvina. Je les trouvais moi-même fort de mon goût. Peut-on être femme et ne pas aimer la magnificence?

Bientôt nous jouîmes de tout ce que milord Kinston nous avait annoncé. Nous laissâmes au comte, toujours infirme, notre logement avec nos meubles, et fûmes prendre possession de notre nouvel hôtel. Loin que rien y manquât, nous fûmes au contraire un peu honteuses de la prodigalité de milord. Chaque jour nous voyions arriver de sa part de nouveaux dons, de nouvelles superfluités. A peine nous laissait-il le plaisir de les désirer. Aidé dans l’exécution de ses idées de faste par Mme Dorville, qui se mêlait des emplettes autant par curiosité de femme que par attachement pour nous, il achetait toujours parfaitement bien. J’épargne au lecteur des descriptions fatigantes. Qu’il imagine tout d’un coup le plus grand train, la meilleure table, le nec plus ultra de l’aisance et de l’élégance, il aura une idée de notre situation. Tout cela avait surtout un grand air de décence, parce que nous n’avions jamais été sur le ton de femmes du monde; que Sylvina était connue précédemment pour avoir de la fortune, et que nous affections d’ailleurs, dans la manière d’être mises et de paraître en public, une honnêteté qui nous séparait absolument de la classe des femmes entretenues.

Milord Kinston, au goût près de quelques grossiers plaisirs, était un homme admirable. Il avait peu d’esprit, mais un sens solide, de la dignité, et surtout un usage consommé du monde. En un mot, dire que milord Sydney, infiniment supérieur à tous égards, le trouvait digne d’être son ami, c’est faire assez son éloge. Sylvina s’apprivoisait à merveille avec lui, et c’était si naturellement qu’elle le traitait on ne peut mieux que j’étais tentée de croire que, malgré son lard, il était parvenu à se faire adorer tout de bon. Voilà ce que l’on gagne avec des femmes accoutumées à la pluralité; si elles partagent leurs inclinations et leurs faveurs, du moins est-on sûr d’être récompensé de ce qu’on fait pour elles, et qu’elles n’ont pas l’ingratitude de ces fausses délicates qui, ne dédaignant pas de ruiner l’amant utile, le mortifient sans cesse pour ajouter au triomphe de l’amant agréable. Sylvina, toujours la même, toujours coquette, et disposée à se livrer au moindre caprice, trompant à tout moment son lourd Crésus, qui lui-même faisait naître les occasions, par la manie qu’il avait de vouloir que nous vécussions dans des distractions perpétuelles, Sylvina, dis-je, savait rendre son Kinston parfaitement heureux. On trouverait encore des Sylvina, mais les Kinston sont d’une rareté dont gémit, avec raison, la nombreuse armée des prêtresses de Vénus.

CHAPITRE V
Malheur imprévu.
Jouets du destin, nous ne nous croyons pas plus tôt heureux qu’il se plaît à troubler notre félicité.

Nous jouissions paisiblement de l’état le plus agréable, quand tout à coup nos cœurs reçurent une blessure cruelle, qui nous fit perdre à tous le fruit des bontés de nos généreux Anglais.

Kinston, qui ne manquait jamais de nous amener ses connaissances, nous parlait depuis quelque temps d’un de ses amis, homme d’un rare mérite, grand amateur des arts, grand voyageur, grand observateur, qui serait bientôt de retour à Paris et que nous trouverions au-dessus de tous les cavaliers qu’il nous avait fait connaître jusqu’alors. Nous attendions assez tranquillement cet homme si vanté.

Cependant un après-midi, comme nous sortions de table, on annonça les lords Kinston et Bentley.—Bentley? milord Bentley? répétons-nous toutes deux en môme temps. Ces messieurs paraissent. Milord Bentley était ce seigneur anglais dont il est parlé dans la première partie de ces mémoires, et qui avait emmené Sylvino en Italie. A l’aspect de Bentley, nous sommes frappées comme d’un coup de foudre. Il recule, non moins surpris, en nous reconnaissant; puis il détourne la vue, et se penchant sur l’épaule de son ami, nous lui voyons répandre un torrent de larmes.

«Ah! milord, s’écrie aussitôt Sylvina, prévoyant comme moi que les larmes du sensible Anglais annonçaient quelque chose de funeste, milord, qu’avez-vous fait de mon cher Sylvino? Grands dieux! l’aurais-je perdu?… Vous vous taisez!… Sylvino, mon cher époux, tu n’es donc plus?»

Des sanglots douloureux suffoquaient milord Bentley. Il s’assit loin de nous, Sylvina s’évanouit dans mes bras. Le gros Kinston se trouvait dans un fâcheux embarras. Mais c’était uniquement sa faute; à la vérité, Sylvina s’était fait passer pour veuve. Il ignorait qu’elle ne le fût pas: cependant, s’il n’eût pas fait, très inutilement, un mystère de nos noms à milord Bentley, et à nous de celui de son ami, il aurait prévenu le coup dont nous étions tous assommés; j’eus à peine assez de force et de présence d’esprit pour le mettre au fait.

Sylvina, quoique légère et livrée absolument à ses plaisirs, avait néanmoins un grands fonds de tendresse pour son mari. Il avait négligé depuis longtemps de se rappeler à notre souvenir, et j’avoue, de bonne foi que nous songions rarement à lui; mais nous lui avions de si grandes obligations, il avait été si bon ami, si bon mari, que sa perte était pour nous le plus grand des malheurs.

Le pauvre homme avait fini misérablement. Voici ce que milord Bentley nous raconta: Sylvino, peu de temps avant de revenir de son premier voyage, avait allumé la plus violente passion dans le cœur d’une jeune Romaine de haute naissance et d’une grande beauté. Ravi de son bonheur, mais peu amoureux lui-même, il avait mis fin à sa brillante aventure; cependant, colorant bientôt son indifférence de prétextes spécieux et ayant effrayé son amante des dangers d’un amour si mal assorti, il s’était éloigné et n’avait entretenu depuis, avec cette belle, aucune correspondance. De retour à Rome, il fut curieux de savoir ce qu’elle était devenue: il apprit que toujours fameuse par ses attraits, elle avait épousé l’un des plus grands seigneurs de l’Italie. L’amour-propre de Sylvino réveilla ses désirs. Il rechercha la dame, et fut assez heureux pour recouvrer son ancienne faveur. Mais bientôt épris d’une cantatrice, ses feux excités se ralentirent, il ne fut plus maître de sa nouvelle passion. Il manqua de soins ou de fourberie auprès de la dame en question; son infidélité fut soupçonnée. En pareil cas les Italiennes n’épargnent rien pour s’éclaircir et se venger. La cantatrice aimait Sylvino. Souvent il passait la nuit chez elle. Un matin, comme il en sortait, il fut assassiné.

Ainsi périt l’aimable Sylvino, tour à tour heureux et malheureux par l’amour. Croyez-moi, galants Français, si vous avez assez de mérite pour tourner des têtes femelles, demeurez dans votre heureux pays, où les amours les plus sérieuses ont rarement des dénoûments tragiques. Surtout n’allez pas exercer vos talents au delà des Alpes. Que l’aventure du pauvre Sylvino et tant d’autres dans le même genre vous rendent prudents. Là-bas, l’infidélité peut coûter la vie; ici, elle est la source de mille plaisirs. A cet égard nous pouvons nous regarder comme les vrais sages de l’univers.

CHAPITRE VI
Fin du règne de Sylvina. Le plus beau moment du mien.
Je n’aime point à manier les crayons noirs; cependant je ne puis omettre de rendre compte des tristes effets que produisit brusquement la mort de Sylvino. Sa veuve tomba dangereusement malade et fut à la mort. La fièvre et les saignées l’ayant bientôt épuisée et changée, elle se laissa dominer par une sombre mélancolie, dont rien ne put la distraire, et qui ressuscita ses anciens préjugés. Au bout de quelque temps, Kinston, rebuté, fut porter ailleurs son hommage et ses trésors. Il ne nous vit plus que sur le pied d’ancien ami. La nouvelle Artémise reprit enfin un peu de force et de beauté. Mais alors elle voulut absolument se séparer de moi, et se jetant dans la Réforme avec le même enthousiasme qui l’avait fait donner précédemment dans ces excès opposés, elle se prépara de nouveaux malheurs. Pensionnaire dans un couvent, ensevelie sous des vêtements sérieux et difformes, et devenue l’un des membres les plus zélés d’une confrérie de femelles vouées au service des malades, Sylvina gagna bientôt une petite vérole confluente, qui mit de nouveaux ses jours en danger, faillit de la priver d’un de ses beaux yeux et laissa enfin pour la vie sur son visage des vestiges profonds de sa malignité.

Depuis qu’il avait plu à ma malheureuse amie de se séparer de moi, nous nous étions très peu vues, et lasses enfin toutes deux, moi de la persécution qu’elle me faisait essuyer pour m’engager à renoncer au monde, elle du peu de fruit de ses prédications, nous étions à peu près brouillées quand elle tomba malade de la petite vérole. Mais l’état fâcheux où j’appris qu’elle se trouvait lui rendit sur-le-champ toute mon amitié. Je volai vers elle et contribuai sans doute beaucoup à lui sauver la vie. Je remarquais avec indignation que les sottes gens dont elle était entourée regardaient sa situation douloureuse comme un effet de la colère du Ciel, ne la plaignaient point et la servaient très mal: tandis que je maudissais une maladie cruelle, dont je prévoyais les suites, j’étais furieuse d’entendre parler sans cesse autour de nous des effets heureux qui devaient en résulter, tant pour cette vie que pour l’autre. Que j’existais désagréablement alors! Ne quittant la pauvre Sylvina qu’à l’heure où je ne pouvais plus demeurer auprès d’elle, y revenant dès le matin, je passais tristement mes jours dans une cellule empoisonnée vis-à-vis des médecins ignorants et pédants, des prêtres hypocrites et impérieux, des tourières acariâtres et imbéciles. Et toute cette canaille semblait me dédaigner, quoique j’eusse l’attention de ne point l’effaroucher par un extérieur mondain, que j’eusse la complaisance de ne me servir que d’un carrosse de louage, afin de ne scandaliser personne par le luxe de ma voiture et de ma livrée; qu’enfin je fusse toujours en grand négligé, sans diamants et sans rouge!

C’est ainsi que la clique bassement orgueilleuse des antimondains se venge, quand elle peut, de ses antagonistes. Quiconque n’a pas le don de plaire ou manque d’agréments, de talents, de fortune ou sort mal formé des mains de ses instituteurs, et veut cependant être compté pour quelque chose; un tel être, dis-je, se voit forcé de s’enrôler sous les drapeaux de la réforme: ces mécontents, colorant leur mauvaise humeur et leur méchanceté du prétexte spécieux des intérêts de la religion, livrent une guerre perpétuelle aux heureux du siècle. S’il arrive, par malheur, que quelqu’un de l’un ou de l’autre parti se trouve jeté parmi ses ennemis, il est vraiment à plaindre. Béatin en avait fait l’épreuve, comme on sait. Je donnais presque la revanche à son parti. Si l’on n’osait pas m’insulter ouvertement, du moins on en marquait l’intention avec si peu de ménagement, qu’il n’eût souvent tenu qu’à moi d’engager des querelles sérieuses. Mais je m’armai de patience et de mépris; j’usurpais malgré la malice de mes agresseurs, toute l’autorité dont j’avais besoin pour être utile à mon amie. Elle ne fut pas plus tôt hors d’affaire que, reconnaissant toute l’étendue de sa sottise et tout le prix de mon attachement, elle revint à moi et me pria d’oublier toutes ses injustices. Elles étaient pardonnées d’avance, je la rappelai par degrés à la raison, en lui faisant des remontrances dont la modération la faisait rougir de la dure importunité qu’elle avait mise dans les siennes. Elle se repentit, se proposa d’abjurer de nouveau la fatale dévotion; mais il était arrivé un malheur que je la flattais en vain de voir un jour réparé. Elle était défigurée. Cependant je la tirai de son maudit couvent. On lui rendit à cette occasion tout ce qu’elle m’avait prêté. Dix fois elle fut sur le point de se replonger dans le précipice, mais le naturel et mes instances prévalurent. Je la ramenai chez moi. Nous vécûmes mieux que jamais ensemble. Sa santé se rétablit. Ses idées noires s’évanouirent peu à peu. Je plaçai près d’elle le malheureux comte, toujours mourant, toujours mélancolique, mais assez aimable. Il ne la quittait pas. Quant à moi, je recommençai de vivre comme de coutume. Milord Sydney continuait de m’aimer, de m’écrire et d’entretenir ma maison sur le plus grand ton. Je voyais quelquefois les lords Kinston et Bentley. J’étais de tous les plaisirs. En un mot, j’avais atteint le plus haut degré de bonheur et de célébrité auquel une femme de mon état puisse prétendre. Ces deux avantages sont rarement séparés. Le bonheur, l’opulence seule assure aux femmes une grande réputation. Combien n’en voit-on pas demeurer dans l’oubli, parce qu’elles n’ont que des talents et des charmes?

CHAPITRE VII
Oh je recule un peu sur mes pas.
J’avais envie de dérober à mes lecteurs la connaissance d’une aventure qui m’humilia beaucoup dans le temps. C’était pour cela que j’avais tâché de détourner leur attention en les occupant de la pauvre Sylvina; et parvenue enfin à l’époque des malheurs de celle-ci, je me trouvais au delà des événements dont je me proposais de ne point rendre compte; mais j’ai trop de bonne foi pour persister plus longtemps dans le dessein de faire cette petite tromperie, et je préviens les questions embarrassantes qu’on pourrait me faire au sujet d’un vide dont on s’apercevrait aisément.

J’ai dit que milord Kinston, pendant son règne, exigeait que nous fissions de nos moments une chaîne continuelle de plaisirs. Notre inclination nous portant à ne point le désobliger à cet égard, nous ne manquâmes pas de paraître avec le plus grand éclat, pendant le carnaval, aux bals publics et particuliers.

J’étais, une nuit, à celui de l’Opéra, habillée en sultane, magnifiquement vêtue et couverte de diamants. J’avais ôté mon masque et je donnais le bras à milord Kinston. Pendant que nous nous promenions, Sylvina tenait compagnie dans une loge au pauvre comte qui avait bien voulu nous sacrifier cette nuit, quoique veiller fût une des choses que le médecin lui avait le plus sévèrement défendues. Les masques, attroupés autour de moi, me disaient les choses les plus galantes, les plus flatteuses pour l’amour-propre; je les savourais avec délices, mais je ne voulais pas paraître y prendre part, lors même que l’on piquait ma curiosité par des propos qui prouvaient que l’on était de ma connaissance.

Cependant, certain domino noir parvint, à force de me suivre, de m’agacer, de me citer des particularités qui remontaient un peu loin, ce masque, dis-je, réussit enfin à m’intriguer. Il parlait avec agrément: il montrait, outre de l’esprit et de l’usage du monde, des sentiments pour moi qui tenaient beaucoup de la passion. Il témoignait de grands regrets: «il avait eu des espérances, il n’en avait plus; il me voyait souvent, je ne le voyais jamais; il pensait à moi jour et nuit, et peut-être y avait-il un siècle que je ne m’étais occupée de lui.» J’écoutais, je cherchais à deviner qui pouvait être ce cavalier si bien au fait d’une infinité de choses qui me concernaient. Milord Kinston s’amusait beaucoup de notre conversation. Tiraillé par plusieurs de ces femmes, qui ont toujours quelque chose à dire aux Anglais opulents, il en avait congédié brusquement une demi-douzaine pour n’être point distrait d’entendre les folies de mon domino noir. Cependant à son tour intrigué par une femme d’une taille distinguée, qui s’obstinait à l’agacer, milord demanda la permission de la suivre un moment, et me laissa sous la garde du masque amoureux qui fit éclater sa joie dans les transports les plus passionnés.

Bientôt ma curiosité devint excessive. Le feu de mon aimable conducteur animait ses discours, se communiquait à mes sens et faisait des progrès d’autant plus rapides que personne ne m’ayant encore paru digne de remplacer le beau d’Aiglemont qui me négligeait depuis quelque temps, j’étais alors, sans y penser, de la plus grande sagesse. J’éprouvais donc une charmante tentation, je prêtais mille qualités au nouvel objet de mon caprice, je n’étais plus maîtresse de mon imagination. L’impression devenait de plus en plus profonde et j’avais du dépit de sentir que ma physionomie, trop ponctuelle à exprimer les moindres mouvements de mon âme, devait me trahir aux yeux de mon pressant agresseur, tandis que le masque le mettait à l’abri de rien perdre de ses avantages. La foule nous gênait également, nous en sortîmes, et placés à l’écart, notre entretien devint encore plus intéressant. Je ne voyais pas le visage de mon causeur. Il refusait opiniâtrement de se démasquer, s’excusant sur une laideur qu’il disait capable de m’effrayer, mais tirait avantage d’une jambe bien tournée et d’assez belles mains, dont une était ornée d’un gros brillant.

Je n’y tenais plus: le feu de mon visage, quelques monosyllabes… cet air distrait, que caractérise si bien la violence des désirs, annonçaient à mon cher masque combien il avait su me plaire et qu’il pouvait devenir encore plus heureux. Il n’hésita pas à m’en proposer les moyens.—Que risqué-je à l’abri de ce masque? dit-il, en se rendant aussi familier que le lieu pouvait le permettre. Que risqué-je? si vous me refusez, je suis honteux, et vous ignorerez à qui vous avez fait un affront… que l’excès de la passion me rendrait mille fois plus sensible; mais si je suis assez fortuné… Ah! belle Félicia!… quittons cette salle!… Osez.—Comment, vous n’y pensez pas! avec qui?… Cruel! vous exigez de moi cet excès de complaisance et vous me refusez… Je ne puis… Où voulez-vous donc?… Non, je demeure… Vous m’entraînez!… Voilà le comble de l’extravagance.—Nous sortions.

Il me dit bien bas, en descendant, qu’au lieu de nous servir de mon carrosse ou du sien, je ferais bien de m’esquiver furtivement dans une brouette, qui me conduirait jusqu’à la première place de voitures, et que de là nous nous rendrions chez lui. Il fallait que j’eusse perdu la tête: je consentis à tout, ou plutôt je n’eus pas la présence d’esprit de m’opposer à rien.

CHAPITRE VIII
Aventures nocturnes.
Nous eûmes bien de la peine à trouver une voiture. Celle qui nous échut était peut-être la plus désagréable de toutes celles de cette espèce; le cocher était ivre, les chevaux se soutenaient à peine. Nous montâmes cependant, je fus fort étonnée d’entendre ordonner qu’on nous conduisît au Marais. Alors je commençai à me repentir de mon étourderie. Le Marais m’éloignait trop du bal pour que Sylvina et milord Kinston ne s’aperçussent de pas mon évasion. J’aurais dû revenir, mais j’étais apparemment ensorcelée. Cependant les jurements et le fouet du cocher avaient enfin décidé les chevaux: nous changions de place. Mon ravisseur, à mes genoux, et redoublant ses serments, s’était enfin démasqué. Mais les planches, qui tenaient lieu de glace à notre sale équipage, étaient haussées, et la crainte de prendre du froid l’emportait sur le désir de voir les traits de mon nouvel amant à la faveur de la lumière des rues. D’ailleurs, je n’étais plus à moi-même. Je laissais dérober mille baisers sur ma bouche: mon sein, des charmes encore plus secrets étaient la proie du téméraire. La part que je prenais à ses transports, mes répliques involontaires à ses caresses passionnées… le dispensaient de toute retenue. J’allais moi-même au-devant de ma défaite… Il profita du désir de l’illusion et du tempérament… nous fûmes heureux.

Le moment de la première jouissance ne fut qu’un éclair. Une seconde, à laquelle nous concourûmes avec une égale vivacité, nous procura de nouveaux plaisirs, moins rapides et mieux savourés.

Cependant, grâce à la faiblesse des chevaux et au verglas, nous étions encore loin d’arriver; notre phaéton se battait les flancs pour se réchauffer, maudissait en termes énergiques l’heure indue, le mauvais temps et l’amour; car il paraissait fort au fait de ce qui venait de se passer. Nous avions sans doute négligé, dans notre ivresse, de nous contraindre, et nos exclamations, nos sanglots, avaient affiché nos ébats. Ce grossier personnage se permettant, dans sa mauvaise humeur, des expressions un peu cavalières, mon séducteur s’en offense, fait jour par devant et menace l’impertiment cocher d’une correction. Celui-ci réplique insolemment, l’autre se précipite hors de la voiture et cingle le dos du maraud d’une douzaine de coups de plat d’épée. Je reconnus alors l’heureux mortel avec qui je venais de m’oublier, pour Belval, ce même Belval dont on se souvient que j’ai parlé, ce petit maître de danse qui…

Quelle méprise! J’avais compté sur une conquête moins vulgaire. Cependant Belval, dont l’épée vient de se casser, reçoit force coups de fouet. J’ai le courage de m’élancer hors du carrosse et de l’arracher à la fureur de son adversaire, qui abuse cruellement de son avantage. Déjà quelques jeunes gens du quartier ont ouvert leur fenêtre. Une escouade du guet s’avance et n’est plus qu’à six pas. Une porte s’ouvre par bonheur. Je me jette dans la maison: on referme aussitôt. Je devais ce secours aussi salutaire qu’imprévu à un jeune homme de bonne mine, que le bruit de la querelle faisait accourir presque nu, avec de la lumière et son épée. Il me prie de la meilleure grâce du monde, de monter chez lui, en attendant que la scène de la rue fût finie, et m’assure que je ne serais point compromise, et qu’il se fait fort de me mettre à l’abri de tout dans l’asile qu’il a le bonheur de m’offrir. En effet, les alguazils, après s’être emparés de Belval et du cocher, frappèrent violemment à la porte; mais mon libérateur leur parle fort civilement du balcon, prend sur lui de dire qu’il me connaissait pour une dame très honnête, qui ne doit pas souffrir des démêlés d’un jeune homme emporté et d’un cocher ivre. Au surplus, il se nomme et permet qu’on vienne chez lui le lendemain s’informer de ce qui pourrait me concerner. La garde se retire, conduisant les délinquants chez un commissaire. Je demeure tête à tête avec mon généreux marquis: mon hôte s’étant donné ce titre en se nommant.

CHAPITRE IX
Comment tout allait mal cette nuit-là.
—Pourrais-je, belle dame, me dit-il, après qu’un peu de repos et quelques rafraîchissements eurent calmé mes esprits, pourrais-je, sans indiscrétion, vous demander par quelle aventure vous vous trouvez si tard et avec cette parure à la merci d’un cocher de place et d’un polisson. Permettez-moi la liberté de qualifier ainsi l’étourdi qui vous accompagnait.

Cette question me causa beaucoup d’embarras et de confusion.—Vous ne me paraissez pas faite, ajouta-t-il, pour courir la nuit dans un fiacre. Ce riche habillement, ces diamants, tant de charmes et de grâces, tout annonce que vous vous trouvez dans quelque situation extraordinaire. Vous avez sans doute quelque part une voiture, des gens. Ordonnez: mon laquais va courir et…—Non, Monsieur, ma voiture et mes gens sont à la porte du bal de l’Opéra, où j’étais moi-même, et où j’ai laissé ma compagnie. Tout ceci est la suite d’une intrigue de masque. Je n’ai pas dans ce moment l’esprit assez tranquille pour vous faire des détails, qui d’ailleurs seraient peu intéressants pour vous; mais je vous prie, en attendant, de ne pas porter trop loin vos soupçons sur mon compte et…—Moi des soupçons. Madame! Vous méprendriez-vous vous-même, et vous paraîtrai-je assez incivil?

Il parlait avec distraction, les yeux fixés sur une de mes oreilles; j’y portai ma main: la girandole manquait. Nouveau malheur! Nous descendîmes promptement, et à l’aide d’une torche que le marquis fit allumer nous retrouvâmes dans la boue ma girandole, mais brisée: une roue avait passé dessus. J’étais désespérée de tant de disgrâces. Il ne fallait rien moins que les attentions de notre hôte pour faire diversion à mon dépit, à ma colère. Être la dupe de ce petit gredin de Belval! avoir été sur le point de tomber entre les mains du guet, de paraître chez un commissaire! perdre un bijou de prix, et tout cela pour m’être servie d’un maudit fiacre par le conseil d’un sot, qui ne voulait pas me laisser soupçonner qu’il fût venu au bal à pied.

Cependant je me contraignais à cause de mon aimable marquis.—Belle dame, me dit-il, je n’ai pas un carrosse à vous offrir, mais on prépare mon cabriolet, et vous me permettez de vous reconduire? J’acceptai; cependant j’étais un peu surprise de me voir traitée avec tant de respect et de désintéressement par un homme très jeune, qui devait être sensible et qui paraissait se connaître en beauté.—Quelle différence, disais-je en moi-même, du marquis à ce petit faquin de Belval! Celui-ci, prétendant audacieusement à mes faveurs sans aucun titre pour les mériter, a brusqué l’événement! il m’a eu presque malgré moi: du moins il ne m’a pas laissé le temps de réfléchir; et ce pauvre marquis n’ose rien demander! il ne témoigne pas même le plus léger désir, quand tout est fait pour l’enhardir, quand il pourrait impunément faire semblant de me prendre pour une de ces femmes à qui il sied mal de montrer de la rigueur, quand je suis, en un mot, en son pouvoir!… Mais c’était précisément ce qui me mettait en sûreté… En sûreté! je dis mal; j’avoue, de bonne foi, que j’étais fâchée d’y être. Félicia, qui venait de favoriser deux fois un jeune polisson (le marquis l’avait bien dit), Félicia, souillée par un petit coureur de cachet, était trop humiliée dans ce moment pour qu’elle eût osé jouer la dignité vis-à-vis d’un homme galant et beau qui venait de lui rendre un grand service.

Cependant rien ne me fut proposé. Le cabriolet fut prêt, nous y montâmes. Le marquis me fit voler au bal; il allait finir. Nous ne trouvâmes plus que milord Kinston. Sylvina et le comte s’étaient fait ramener de bonne heure. Nous nous retirâmes à notre tour. J’indiquai ma demeure au marquis, le priant de venir me voir le même jour; je désirais bien vivement que son exactitude m’assurât qu’il faisait cas de ma connaissance et qu’il désirait la cultiver.

CHAPITRE X
De pis en pis.
Remise entre les mains de milord Kinston, je n’étais pas encore à la fin de mes déplaisirs. Il n’avait été qu’un quart d’heure avec la femme dont j’ai fait mention, puis, m’ayant cherchée, et ne me retrouvant ni dans la salle ni auprès de Sylvina, il avait fait part à celle-ci de ses inquiétudes. Un masque, mauvais plaisant, qui, sans doute, connaissait Belval et qui nous avait vus partir, s’était fait un plaisir malin de leur raconter mon escapade, égayant son récit de quelques épigrammes. Milord Kinston, qui n’entendait point raillerie, avait menacé le masque indiscret: celui-ci s’était fâché. Tout cela avait donné lieu à une espèce de scène dont milord conservait encore un reste d’humeur. Il me gronda sérieusement en me ramenant et me parla même d’écrire à milord Sydney. Je fus d’abord un peu déconcertée; mais, retrouvant bientôt ma fierté naturelle, j’eus le courage de hausser le ton; cela me réussit, et milord crut devoir mettre fin à sa mercuriale. La même fermeté me tira d’affaire avec Sylvina, contre qui j’avais d’ailleurs de puissants motifs de récrimination. Je n’eus donc plus de reproches à essuyer que de moi-même; mais ils n’étaient pas les moins cruels; et quoique je fusse accablée de lassitude, je ne pus fermer l’œil.

A midi je sonnai. L’on me remit deux billets, l’un de l’officieux marquis; l’autre de ce petit fat de Belval… Le premier me mandait d’un style froid, qui me déplut excessivement, que des affaires indispensables le priveraient du plaisir de me voir pendant le cours de la journée, comme il me l’avait promis; il ne disait pas quand il viendrait s’acquitter de sa parole; j’en eus un dépit qui m’indisposa davantage contre le téméraire danseur. Je faillis faire jeter au feu son billet; cependant je fus curieuse d’en savoir le contenu… Dieu! quel nouveau sujet de douleur! «Je suis au désespoir, belle Félicia, m’écrivait l’insolent, je suis un monstre, abhorrez-moi, je le mérite… mais vous étiez si belle!… et j’étais si amoureux!… songez à votre santé… Je vous venge en m’imposant un exil involontaire: je quitte Paris, résolu de mourir loin de vous, de mes maux invétérés et de mes remords non moins funestes.»

Ma rage ne peut se décrire. J’effrayai tout le monde de mes transports et de mes imprécations. Cependant, après le premier essai de mes fureurs, je pris un parti sage, et mettant la seule Thérèse dans ma confidence, je la chargeai de m’amener un docteur dont j’avais ouï vanter les talents et qui m’agréait d’autant plus qu’humain et tout à son art, il dédaignait d’en imposer par ce verbiage effronté, par ce luxe ridicule à l’abri desquels nos charlatans à la mode signalent impunément leur ignorance et leur cruauté.

L’Esculape accourut. Très humblement je le mis au fait. Il ne chercha point à me flatter; mais il m’ordonna des remèdes, un régime, insistant surtout sur la nécessité d’être sage. Ce fut bien à regret que je le promis. Dans la première fureur de mon goût pour le marquis, j’avais peine à satisfaire de chères espérances. Ce temps que j’allais perdre me semblait une éternité…

Cependant l’honnête docteur ne tarda pas à me rassurer: il avait su prévenir les accidents, je n’avais plus rien à craindre. Le marquis venait de temps en temps chez moi; mais dès les premiers jours il m’avait désolée en m’apprenant que, retenu à Paris par des affaires importantes, il brûlait de retourner en province, auprès d’une dame dont il était passionnément amoureux et qui lui accordait du retour. Il n’avait donc pour moi qu’une amitié tendre, fondée surtout sur ce besoin si pressant chez les personnes préoccupées de parler de ce qui les intéresse. Je croyais avoir du plaisir à entendre mon ami m’entretenir de ses amours; cependant, j’éprouvais une secrète jalousie, et je me remettais, au moment où je serais sûre de ma santé, à mettre la fidélité du marquis à de fortes épreuves. En un mot, j’avais juré qu’il me délivrerait de mon importun caprice. Je touchais à ce but heureux, quand nous apprîmes la mort de Sylvino. Presque aussitôt le marquis fit une absence, qui ajouta beaucoup à mes chagrins; ensuite les maladies, les extravagances, les malheurs de Sylvina, tout cela me fit passer des jours bien maussades. La pauvre Thérèse, qui m’aimait tendrement, était, pendant ce temps d’infortune, mon unique consolation. J’avais pris surtout les hommes en horreur. Je faisais coucher Thérèse avec moi. Sensible et folle de plaisir, elle avait la sottise de m’aimer comme un amant, et moi celle de le souffrir, et, permettant un libre essor aux feux libertins de cette soubrette passionnée, je trouvais un soulagement bizarre, dont mes sens, moins refroidis que mon âme, me faisaient éprouver le besoin. La nature ne renonce jamais à ses droits.

O vérité! quels pénibles sacrifices tu viens d’arracher à mon amour-propre!

CHAPITRE XI
Événements intéressants.
La saison était belle: le comte se faisait quelquefois porter au Luxembourg, dont notre hôtel était voisin. Il en revint un jour, fort agité, et même avec de la fièvre.—Je suis perdu, me dit-il, je viens de revoir Mme de Kerlandec. C’est elle, je n’en puis douter; je l’ai reconnue, et je me suis fort trompé si elle ne m’a pas aussi reconnu. J’ai fait remarquer à Dupuis cette beauté dangereuse; il a ordre de ne point la perdre de vue et de s’informer avec soin de sa demeure actuelle.

Je ne savais si je devais féliciter le comte ou le plaindre. Sa passion se rallumait; mais elle ne pouvait devenir heureuse, puisqu’en supposant que Mme de Kerlandec pût enfin consentir à épouser cet infortuné, il perdrait néanmoins tout le fruit de ce bonheur; ses infirmités, sa faiblesse, lui interdisant, sous peine de mourir, les doux plaisirs du mariage.

Cependant Dupuis revint fort instruit. Mme de Kerlandec habitait toujours le même hôtel et se fixait à Paris; elle était de retour depuis peu d’un voyage, qui avait eu pour objet de retrouver plusieurs personnes auxquelles elle prenait le plus vif intérêt, mais dont elle n’avait rapporté aucunes nouvelles.

L’émissaire avait tiré fort adroitement tous ces détails du suisse, vieux babillard, toujours prêt à mettre le premier venu au fait de ce qu’il pouvait savoir des affaires de ses maîtres.

Dupuis fut fort applaudi du succès de son premier message et n’eut dès lors plus rien à faire qu’à servir l’insatiable curiosité du comte. Dupuis, afin d’être à même de mieux remplir son emploi, me demanda la permission d’entrer pour quelque temps au service de Mme de Kerlandec, fit débaucher un de ses domestiques, et risqua de se faire proposer par le suisse, dont il s’était concilié la faveur en payant plusieurs fois bouteille. Tout cela lui réussit. Dupuis se disait sortant de chez milady Sydney, chez qui l’on pourrait s’informer de ses mœurs et de sa capacité.

Milady Sydney! Ce nom piqua la curiosité de Mme de Kerlandec, elle voulut entretenir Dupuis. Il connaissait assez milord Sydney, pour pouvoir le dépeindre à ne pas s’y méprendre. Il savait tout l’intérêt que ce seigneur prenait à moi, mais il savait en même temps que je n’étais point sa femme. Cependant il s’était flatté que, dans cette occasion importante, je ne le démentirais pas. Je l’avais en effet promis. Nous ne prévoyions, ni l’un ni l’autre, les grandes conséquences que devait bientôt avoir ce mensonge léger.

Dupuis répondit en homme d’esprit à mille questions que lui fit la belle veuve, mais il la mit au désespoir en lui faisant un roman fort vraisemblable, dont il n’y avait cependant de vrai que mon portrait et le tendre attachement de milord Sydney.—C’est assez, mon ami, dit-elle, outrée d’apprendre que Sydney n’était plus libre; c’en est assez, j’écrirai un mot à milady Sydney, et pour peu qu’elle me rende bon compte de vous… ou plutôt dites à mon cocher de se tenir prêt et vous me ferez conduire sur l’heure chez milady.

C’était le matin. Je ne pouvais m’attendre à semblable visite. J’étais sortie avec le comte pour des emplettes. Sylvina reçut Mme de Kerlandec. Dupuis n’était qu’un prétexte. La belle veuve brûlait de s’assurer par elle-même si mes charmes étaient aussi dangereux que Dupuis les lui avait dépeints. Elle ne put cacher le déplaisir qu’elle avait de ne point me rencontrer. L’entretien languissait; elle avait les yeux fixés, avec un intérêt frappant, sur deux portraits, dont l’un était le mien, peint avec la dernière vérité par Sylvino, peu de temps avant son départ, et l’autre celui de Monrose, aussi de la main d’un habile homme et qui servait de pendant au mien. Sylvina crut obliger Mme de Kerlandec, en lui apprenant que cette jeune personne, dont les traits paraissaient l’intéresser, était milady Sydney elle-même, et l’autre image celle d’un parent pour qui milord Sydney avait beaucoup d’attachement. Les yeux de la belle veuve retenaient, depuis quelques moments, un torrent de larmes, qui prit enfin son cours. Elle demanda pardon et voulut se retirer. Mais Sylvina s’efforça de la retenir jusqu’à ce qu’elle se fût un peu remise.—Vous voyez, madame, lui dit la belle Géorgienne, vous voyez une femme que le malheur poursuit partout. Je ne puis faire un pas sans que les choses les plus indifférentes portent à mon cœur des atteintes mortelles. Puis tirant une boîte de sa poche, elle ajouta: Voyez, Madame, si le portrait de ce jeune homme, dont j’admirais la beauté, ne ressemble pas régulièrement à cette miniature.—(Sylvina fut forcée d’en convenir). Eh bien, madame, continua la veuve éplorée, ce cavalier fut mon époux. Il n’est plus; j’ai mille raisons de ne me consoler jamais de sa mort…

Cependant Sylvina la consolait et voulait la retenir jusqu’à mon retour. Mais mon portrait ne lui en ayant que trop appris, elle résista et se retira suivie de Dupuis, admis à son service.

CHAPITRE XII
Comment on se retrouve au moment qu’on y pense le moins.
C’était la matinée des aventures. S’il était arrivé à Sylvina celle de la visite de Mme de Kerlandec, j’avais eu à mon tour celle de rencontrer… qui? le vieux président et son grand imbécile de gendre, M. de la Caffardière. La remise qui voiturait ces illustres provinciaux allait s’arrêter précisément devant ma porte comme je sortais. Mon cocher rendait la main, mes chevaux s’élançaient avec feu; les haridelles de l’autre voiture, manquant de bouche et ne pouvant être reculées assez tôt, la flèche de mon carrosse les prit en flanc, toutes deux furent abattues du coup. Heureusement mes chevaux ne se blessèrent point; cela n’empêcha pas que mon cocher ne fît grand bruit, et si, mettant les uns et les autres la tête aux portières, nous n’avions pas fait des exclamations de reconnaissance, le conducteur de ces messieurs aurait, sans doute, essuyé quelques bons coups de fouet.

Je ne voulais point de mal au ridicule président. Il m’avait à la vérité beaucoup ennuyée; mais je rendais justice à sa bonhomie et je me souvenais qu’il m’avait témoigné de l’attachement. Je lui souris donc et lui demandai, pendant qu’on mettait sur pied ses rosses, par quel hasard il se trouvait à Paris et si près de chez moi;—Nous venions, ma belle dame, dit-il, en grimaçant galamment, nous venions, la Caffardière et moi, vous présenter nos respectueux hommages, et vous donner des nouvelles de vos amis: nous avons une infinité de choses à vous dire; mais vous sortez et à moins que Mme Sylvina ne veuille bien nous recevoir.—Président (interrompis-je), il n’est pas encore jour pour Sylvina; quant à moi, je vous avoue sans façon que je sors pour des affaires qui ne peuvent se remettre; mais, messieurs, si vous n’avez rien de mieux à faire, trouvez-vous à deux heures au Palais-Royal, je vous y joindrai et nous dînerons ensemble; Sylvina sera, sans doute, aussi enchantée que moi de vous revoir. Ils acceptèrent. Je partis. Exacte au rendez-vous, je trouvai mes originaux dans la grande allée. Ils m’attendaient assis et entourés d’une jeunesse désœuvrée, qui se divertissait de la manière remarquable dont ils étaient accoutrés. Le beau-père avait, en dépit de la saison, un antique habit de drap pourpre à paniers, orné d’une multitude de boutons et de boutonnières de clinquant d’argent; cette parure devait avoir été dans son temps du plus grand effet; la veste était d’une riche étoffe, or et argent, dont le fond crasseux et les bouquets débrochés trahissaient le grand âge; la culotte, pareille à l’habit, était un peu plus neuve; des bas roulés, de vastes souliers, la perruque à la brigadière, le grand chapeau brodé d’argent, sous le bras; l’épée imperceptible et la longue canne à bec de corbin complétaient le costume du bon président.

Le sieur de la Caffardière ne lui cédait pas l’honneur d’être mis plus bizarrement: ayant perdu presque tous ses cheveux, et pour cause, il était coiffé d’une fausse grecque, huppée, placée de travers, et de deux boucles empâtées, dont la pommade fondait au soleil; une petite bourse, dont le sac vide badinait à deux doigts d’une nuque allongée, tenait diagonalement à quelques cheveux qui meublaient encore le derrière de la tête. L’habit était de camelot bleu de ciel, enrichi d’un large galon d’argent, mal festonné; la veste d’un très beau bazin un peu sale, ornée d’une longue frange à graine d’épinards, battait sur les genoux; la culotte de velours noir et des bas de soie couleur de chair; les souliers plats, décorés d’une antique boucle d’argent, dont l’éclat éblouissait tous les yeux; le petit chapeau sous le bras portait un plumet crasseux. Quant à l’épée, elle réparait par son excessive longueur l’extrême petitesse de celle du beau-père. En un mot, ces messieurs étaient à montrer pour de l’argent. Je ne pus prendre sur moi d’avancer jusqu’à eux, mais rencontrant heureusement une personne de ma connaissance que j’abordai, je leur détachai le comte: celui-ci voulut bien se charger d’amener mes hétéroclites hors du jardin. Ils avaient eu l’imbécillité de renvoyer leur voiture, comptant sur la mienne. J’eus donc la honte de les y recevoir, à la vue de nombre d’honnêtes gens, qui se moquaient de ces ridicules figures. Le gauche Caffardière cassa la glace de devant, en se plaçant, son énorme épée n’ayant pas trouvé en dedans l’espace qui lui était nécessaire. J’étais furieuse; le président gronda fort et longtemps et ne m’ennuya pas moins que l’autre sot. Enfin, nous arrivâmes.

Sylvina reçut amicalement nos étrangers. Voici ce qui avait été l’objet de leur voyage: on se souvient que la vindicative Thérèse avait fait un don fatal au seigneur Caffardot. Il s’était mis en conséquence entre les mains du plus habile chirurgien du lieu, personnage fameux à plus de trois lieues à la ronde et qui avait fait en tout genre des cures incurables; aussi le mal de la Caffardière avait-il été promptement guéri. Mais peu de temps après le mariage, il s’était déclaré de nouveau, beaucoup plus violemment qu’avant les remèdes. La Caffardière l’avait communiqué à la tendre Éléonore; celle-ci à Saint-Jean, Saint-Jean à Mme la présidente, et Mme la présidente (voyez la noirceur) au pauvre président qui, depuis longtemps, ne vivait plus avec elle, mais qu’elle avait cru devoir reprendre à l’occasion de son indisposition dont elle se trouvait affligée. Le bonhomme avait toujours par-ci par-là quelques petites amourettes suspectes; il s’agissait de lui persuader qu’on tenait de lui ce qu’au contraire on lui donnait. En un mot, toute la maison se trouvait infectée; on s’était rendu à Paris pour se faire guérir. Les maîtres avaient sué à grands frais dans un hôtel garni; le pauvre Saint-Jean, abandonné dans la détresse, n’avait eu que Bicêtre pour asile. Le président et la Caffardière étaient, comme l’on voit, hors d’affaire. Le premier en était quitte pour le reste de ses dents et de ses facultés viriles; l’autre n’avait plus de cheveux ni gras de jambe, mais cela pouvait revenir. Quant aux dames, elles ne jouissaient pas encore d’une bien bonne santé. Le mal faisait surtout de grands ravages chez Mme la présidente, comme on voit le feu prendre avec fureur dans une vieille cheminée où la suie s’est amassée pendant un demi-siècle. Il fut parlé de tous ces accidents sous les noms décents de goutte et de rhumatisme, mais nous étions bien au fait, nous ne prîmes pas le change. Nous fûmes enchantées de ce que la situation fâcheuse de ces dames nous préservait du malheur de les recevoir souvent: nous n’avions garde de le prévenir.

Lambert et sa petite femme, toujours amoureux, vivaient parfaitement ensemble et s’amusaient à faire des enfants. Mais, à cet égard, on ne nous apprenait rien de nouveau. Nous recevions, de temps en temps, des nouvelles de ces époux que nous chérissions et qui nous étaient sincèrement attachés.

CHAPITRE XIII
Qui n’est pas le moins intéressant du livre.
Le comte était désespéré de ce que nous ne nous étions pas trouvés à la maison lorsque Mme de Kerlandec y avait paru; il lui tardait de savoir ce que cette dame pouvait penser de lui et ce qu’elle éprouverait en retrouvant un homme d’autant plus fait pour intéresser à la fin qu’elle était cause de tous ses malheurs et qu’elle avait envers lui de grandes injustices à réparer. Cependant, il ne savait comment s’y prendre pour se découvrir. Nous n’osions nous mêler de son affaire, à cause de milord Sydney, qui nous intéressait encore beaucoup plus, et qui pouvait avoir des projets auxquels il était à craindre que nos démarches en faveur du comte ne nuisissent. Avant donc de prendre un parti, avant même de consulter milord Sydney, nous lui mandâmes que nous avions vu Mme de Kerlandec; que celle-ci, croyant sur un faux rapport, lui, Sydney marié, avait paru mortellement affligée. Nous parlions aussi du comte, nous demandions quelle conduite il était à propos de tenir avec cet homme passionné. Milord Sydney répondit qu’il se disposait à nous rejoindre sous peu; il ajoutait: J’ai peine à vous définir, belle Félicia, ce qui se passe maintenant dans mon cœur. Je vous aime; mais si vous saviez de quelle force les liens qui m’attachent depuis si longtemps à la belle Zéila… je ne vous l’ai point caché; faite pour être adorée par vous-même, vous ne m’aviez peut-être charmé que par une ressemblance étonnante avec une femme que je ne cessais de regretter. Je croyais avoir à me plaindre d’elle; je n’avais qu’à me louer de vous; je m’étais donc persuadé qu’attaché désormais exclusivement à vous, je pourrais revoir Zéila sans amour et lui connaître sans jalousie de nouveaux engagements; mais je crois sentir maintenant que je m’abusais: heureusement votre propre système vient à mon aide. Vous m’avez appris à penser que le cœur ne doit pas se piquer d’une constance forcée et l’objet auquel on avait accordé beaucoup d’amour n’était point offensé quand on ne lui offrait plus qu’une tendre et solide amitié. La mienne pour vous, belle Félicia, ne finira qu’avec ma vie.

Le reste de sa lettre, qui était très longue, contenait l’histoire de ses amours avec Mme de Kerlandec. Elle se nommait Zéila, lorsqu’il en devint amoureux en Géorgie, où elle était née. Il l’amenait en Europe, sur une frégate anglaise, dont il était, à l’âge de vingt-quatre ans, déjà commandant, étant neveu d’un amiral et servant depuis l’enfance dans la marine. Nous étions alors en guerre avec l’Angleterre, La frégate de Sydney se trouvant attaquée par un vaisseau français que commandait M. de Kerlandec, il y eut un combat opiniâtre et longtemps douteux. Zéila, presque au terme d’une première grossesse, et que l’horreur de mourir oubliée dans un endroit où Sydney voulait qu’elle se retirât, empêcha de quitter le pont, y accoucha parmi les morts et les mourants. Car déjà le commandant français, en faveur de qui la victoire se décidait, s’était élancé sur le bâtiment anglais, avec les plus déterminés de ses gens. Quoique ternie par l’effroi, le sens et les douleurs, la rare beauté de Zéila ne laissa pas de frapper le dur Kerlandec et de porter à son cœur une atteinte profonde. Il ordonna qu’on transportât cette belle femme sur son bord; mais Sydney, furieux, s’opposant à cette capture, fit face avec une nouvelle rage et donna le temps aux siens de descendre Zéila de la frégate, qui commençait à s’embraser, dans une chaloupe qui devenait la dernière ressource des vaincus. Cependant le cruel Kerlandec, de retour à son bord, vit d’un œil tranquille la frégate s’engloutir, et avec elle le malheureux Sydney, qui n’avait pas voulu l’abandonner; au même instant, une vague culbuta la chaloupe; mais on eut la bonté de retirer de la mer Zéila, qu’un brave matelot, qui avait veillé jusqu’au dernier moment à sa conservation, avait eu soin d’envelopper avec son enfant dans des couvertures; on laissa périr sans secours tout le reste de l’équipage.

Après cette funeste victoire, M. de Kerlandec continua à faire voile. Cependant Sydney, jouet des flots, s’accrocha à quelques débris de la frégate; il est rencontré le lendemain par un bâtiment hollandais, qui le sauve, comme par un miracle… Il ne croit pas que sa chère Zéila puisse avoir évité la mort. Il retourne en Angleterre et y languit longtemps. Quant à Zéila, moins amoureuse de Sydney que Sydney ne l’était d’elle, et ne pouvant douter de la mort de ce malheureux amant, se trouvant d’ailleurs au pouvoir d’un vainqueur passionnément épris de sa belle figure et aussi tendre pour elle qu’il s’était montré cruel envers ses ennemis; Zéila, d’un côté, sans appui, sans ressources pour elle-même et pour son enfant; de l’autre, séduite par les appâts d’une fortune et d’un rang honorable qui lui sont offerts; Zéila, dis-je, cédant à tant de considérations, épouse en arrivant en France l’amoureux Kerlandec.

On sait comment ensuite Sydney la retrouva, comment il s’en fit aimer de nouveau, et comment, prenant enfin sa revanche à Bordeaux, il punit Kerlandec de son inhumanité.

CHAPITRE XIV
Heureux changement dans les affaires du comte et dans les miennes.
Le cavalier dont mon aventure nocturne avec Belval m’avait procuré la connaissance, l’insensible marquis enfin de retour à Paris, vint aussitôt nous voir. Il s’était formé des liaisons assez étroites entre le malheureux comte et lui: leurs familles étaient de la même province. Le marquis devant y faire un voyage avait promis à son ami de lui rendre là-bas tous les services qui dépendraient de lui. Le comte désirait de savoir ce qu’étaient devenus des parents éloignés qu’il espérait d’intéresser encore en sa faveur; ce que ses parents pensaient de son père, s’ils soupçonnaient celui-ci d’avoir, en effet, commis le lâche assassinat dont on l’avait accusé. Le marquis n’ayant rien épargné pour bien remplir la commission dont il s’était chargé, rapportait les nouvelles les plus satisfaisantes. Le nègre scélérat qui avait causé le déshonneur et la mort de ses maîtres étant lui-même à son dernier moment avait fait appeler ces parents en question et il leur avait déclaré ses crimes. Cependant, ces gentilshommes, pauvres et sans ambition, vivant obscurément à la campagne, s’étaient contentés de faire recevoir par deux notaires les aveux du malheureux nègre et n’avaient pas jugé à propos de les rendre publics ni d’entreprendre à leurs frais de faire réhabiliter la mémoire de leur parent. Ils ignoraient surtout que son fils existât encore; mais l’apprenant, leur honneur et leur attachement se réveillèrent; ils promirent de sacrifier tout ce qu’ils pouvaient posséder au devoir d’aider l’infortuné rejeton à justifier son digne père.

La faiblesse du comte ne permettait pas que son ami lui annonçât sans précautions d’aussi importantes nouvelles. Nous tînmes donc conseil et fûmes d’avis qu’il était d’autant plus nécessaire de ne les lui apprendre que par degrés, que l’excès de sa passion pour Mme de Kerlandec pourrait augmenter au point de lui devenir funeste dès qu’il se connaîtrait des titres suffisants pour prétendre à l’épouser.

Cependant, si le marquis avait fait à merveille les affaires du comte, il avait en revanche tout à fait gâté les siennes. Sa dame de province n’aimait apparemment pas les inter-règnes; elle avait pris, en attendant qu’il revînt, un représentant, ne laissant pas de soutenir dans ses lettres au marquis le rôle de l’amante la plus fidèle et d’entretenir de la sorte l’amour dont il brûlait de la meilleure foi du monde. Il espérait de la surprendre agréablement en arrivant, sans l’avoir prévenue. Un ami, seul confident de son retour, vint au-devant de lui et voulut le préparer à la disgrâce que la découverte d’un rival heureux allait lui faire essuyer. L’amoureux marquis se refusa d’abord de croire; mais on lui fit voir, et il fut enfin convaincu. Le nouvel amant passait en effet toutes les nuits avec la plus perfide des coquettes. Le marquis, outré, fit un éclat, blessa son rival et fit que le mari déshonoré relégua sa femme au couvent. Ces expéditions faites et ses affaires terminées, il revenait à Paris, tâchant d’effacer de son cœur jusqu’à la moindre trace de son malheureux amour.

Qu’il arrivait à propos! je perdais aussi milord Sydney (autant valait du moins); j’avais grand besoin de consolations. Le marquis me parut mille fois plus aimable, étant devenu plus facile à captiver et surtout m’ayant prouvé, à l’occasion du pauvre comte, qu’il avait l’âme belle et le cœur bienfaisant. D’ailleurs son nouvel état de liberté ajoutait beaucoup à ses grâces naturelles. Un homme fort amoureux est ordinairement tout entier à l’objet qu’il aime. Le peu d’intérêt qu’il prend au reste de la société fait qu’il ne se donne point de peine de chercher à lui plaire; isolé, concentré dans son amour, il ne songe pas à tirer parti de ce qu’il peut valoir. Le marquis ressemblait beaucoup à ce portrait quand nous avions fait connaissance, mais il n’était plus le même. Je m’abandonnais entièrement au plaisir de l’aimer. Je vis avec joie qu’il n’était plus retenu de m’offrir son hommage que par la crainte de m’avoir déplu précédemment, quand ayant fait très ouvertement ce qu’il fallait pour lui prouver que je lui voulais du bien, il avait négligé à répondre; il craignait, je l’ai su depuis, que, me prévalant de ce qu’il n’avait plus de maîtresse, je ne voulusse le désespérer à mon tour, en lui tenant rigueur, vengeance ordinaire des femmes dont l’amour-propre serait offensé. Mais que j’étais éloignée de ce dessein! Devinant les soupçons du marquis, je le traitais mieux que jamais, et j’eus enfin la satisfaction de recevoir de sa bouche des aveux d’autant plus passionnés qu’il avait résisté plus longtemps au besoin de leur donner l’essor.

CHAPITRE XV
Fin de mes peines.—Comment j’en suis enfin dédommagée.
Mon nouvel amant ne ressemblait que par les beaux côtés à ceux qui m’avaient fait leur cour jusqu’alors: aussi bien de taille et de figure que d’Aiglemont; aussi caressant que Monrose, il n’était ni aussi léger que l’oncle et le neveu, ni aussi grave que l’Anglais, ni aussi neuf que mon jeune élève. Le marquis était doux, tendre, sans amour-propre, craignait toujours de déplaire, et ne faisant cependant rien qui ne fût à propos; empressé, capable des plus petits soins, et amusant; il possédait encore mille talents agréables.

Cependant, quelque vif que fût mon goût pour cet homme charmant, je ne tardai pas à m’apercevoir qu’il me témoignait beaucoup plus d’amour qu’il n’était à mon pouvoir de le lui rendre. Il me faisait regretter de n’être pas assez sensible; je remettais en question: «s’il est plus heureux d’aimer légèrement, de changer souvent de goût et de plaisir, ou de n’exister que pour un seul objet, de lui vouer toutes les facultés de son être.» J’avais été partisan du changement, je souhaitais maintenant pouvoir me fixer; mais, réfléchissant sérieusement aux motifs secrets de ce nouveau désir, je reconnaissais avec douleur qu’il n’était lui-même qu’une modification de l’amour de la variété. Je me persuadai donc que, née pour voltiger de caprice en caprice, pour tout effleurer, sans m’attacher à rien, je ferais d’inutiles efforts pour répondre à la passion d’un jeune marquis par une passion aussi forte, aussi exclusive. Je me flattais, au reste, que puisqu’il s’était assez facilement consolé de la perfidie de sa belle provinciale, il pourrait en être de même lorsque je ne serais plus maîtresse de lui demeurer attachée. J’avais fait toutes ces réflexions avant de rendre le marquis heureux, je puis dire avant de le devenir moi-même.

La maladie de Sylvina, en l’enlaidissant, l’avait changée à bien d’autres égards: elle était devenue scrupuleuse; elle ne se souvenait plus de s’être livrée, sans la moindre circonspection, à tous les écarts de son tempérament; elle conservait un reste de pruderie, vestige malheureux de sa sotte dévotion, fruit amer de sa disgrâce présente. En conséquence, je n’étais plus moi-même aussi libre. Sa bégueulerie se serait furieusement effarouchée si je m’étais conduite sous ses yeux, avec le marquis, comme j’avais fait autrefois avec d’Aiglemont et mes autres amants. Mais cette gêne, devenue d’autant plus nécessaire que la présence du comte, qui demeurait avec nous, exigeait des égards; ce mystère, dis-je, ajoutait à nos plaisirs. Le marquis vivait clandestinement avec moi. L’amie Thérèse était seule confidente de nos amours. On voyait chaque fois le marquis faire retraite; mais il rentrait aussitôt par la petite porte du jardin, dont il avait une clef, et je le recevais dans mon lit.

J’aurais trop à dire si j’entreprenais de décrire tous les charmes de nos heureuses nuits. Mon amant, dont aucun excès n’avait affaibli la vigueur, dont aucun dérèglement du cœur n’avait altéré la délicatesse, était l’homme le plus fait pour combler les désirs d’une femme voluptueuse. Toujours propre à donner du plaisir, cet objet était le seul qu’il eût en vue en jouissant. C’était pour me procurer mille morts délicieuses qu’il ménageait avec art ce baume précieux qui donne la vie. Il en était quelquefois avare, jusque dans les moments où, ne supportant plus l’excessive ardeur de mes feux, je le priais de me prodiguer ce qui seul pouvait les éteindre; je ne le trouvais disposé à mettre ainsi le comble à notre félicité que lorsque l’amortissement de mes sens lui annonçait la fin prochaine de mes désirs; alors l’ardeur des siens savait les faire renaître; il me faisait goûter de nouveaux ravissements, dont j’aurais été privée, s’il eût partagé jusque-là tous mes plaisirs.

Que les hommes aussi délicats sont rares! le plus grand nombre, au contraire, nous regardant comme des machines destinées à les amuser un moment, se hâtent de remplir un objet grossier et refroidi; repus nous laissent en proie à des flammes dévorantes; d’autres, se piquant d’une inutile vigueur, tirant vanité de leur force, nous fatiguent, mais ignorent l’art enchanteur de donner du plaisir; souvent aussi, ces sylphes délicats qui savent enflammer, suspendre, par mille charmants préludes, le moment de la jouissance, manquent tout à fait lorsqu’il est temps enfin de réaliser, ou finissent très mal ce qu’ils ont très bien commencé. Ceux enfin qui, semblables à d’Aiglemont, ont à la vérité le solide et l’agréable, mais font un métier d’amuser toutes les femmes; ces hommes banaux ne valent point encore mon aimable marquis, dont l’âme appartenait tout entière à qui possédait la personne. J’avais tout avec lui; j’étais assurée qu’il ne sortait point de mes bras pour voler dans ceux de la première femme qui lui aurait fait quelque agacerie, je n’avais à craindre ni partage, ni indiscrétion. J’étais, en un mot, parfaitement heureuse, et, pour la première fois, sans doute, j’aimais tout de bon.

CHAPITRE XVI
Négociations de Dupuis.—Ce qui en arriva. Lettre de Mme de Kerlandec.
Cependant, l’intrigant Dupuis avait tâché de servir le comte auprès de Mme de Kerlandec. Ce domestique, doué d’un esprit liant, avait réussi sans peine à gagner la confiance de sa maîtresse. Affable, populaire, ainsi que le comte me l’avait dépeinte, elle s’était bientôt accoutumée à causer avec Dupuis, parce qu’il connaissait milord Sydney. Elle lui avait fait part d’une partie des aventures auxquelles cet Anglais avait donné lieu. L’affaire de Bordeaux n’avait pas été oubliée; il avait été nécessairement question de Robert, Dupuis, à qui son rôle était dicté, fit alors semblant de former des conjectures, et, comparant les noms, les époques… les circonstances, se trouve tout à coup—qu’il avait connu ce M. Robert… N’était-ce pas un homme de telle figure, de tel maintien? de tel caractère? il avait fait ceci? il avait été là? C’était un fou passionnément amoureux de certaine belle… et cette belle, c’était donc Madame; dans ce cas, Dupuis ne connaissait autre chose que l’homme en question. Cependant, ce même Robert n’était pas, comme madame le disait, un homme de rien. Il était très bon gentilhomme, titré même: Dupuis en était sûr. Comment donc! ce M. Robert devait être très connu dans Paris, et si madame souhaitait d’en avoir des nouvelles, on se faisait fort de lui en donner sous peu, de positives… En effet, le seigneur avait été accusé de la mort d’un officier de marine, du mari de madame, par conséquent. Mais c’était pure calomnie. M. Robert s’était lavé de cette odieuse accusation; au contraire, il avait failli d’être tué lui-même, se battant en second pour ce même officier, et contre qui? contre le second du milord même Sydney.

Ici, Dupuis avait été interrompu. On lui avait dit que l’affaire de Bordeaux, à propos de laquelle on avait d’abord sévi contre Robert, s’était trouvée tout à coup terminée par l’autorité du ministère. Mme de Kerlandec avait ajouté qu’informée par un avis secret de la cour que Sydney s’avouait lui-même l’auteur de la mort de M. de Kerlandec, elle avait eu ses raisons pour mettre fin aux poursuites. Mais la vérité de tous ces faits était encore pour elle une énigme fort difficile à résoudre. Cependant, si c’était en effet de la main de Sydney que Kerlandec eût péri, elle paraissait regarder cette mort «comme un châtiment mérité», et les accusations contre Robert, «comme des injustices qui méritaient la réparation la plus authentique et les plus forts dédommagements». C’était à ce point que Dupuis voulait amener sa maîtresse.—Madame, dit-il, je ne vois qu’un moyen de dédommager un homme tel que M. Robert, s’il aimait encore madame, après qu’elle aurait attiré sur lui les plus grands malheurs.—Et ce moyen, Dupuis, serait…?—Ce serait, madame, d’épouser ce gentilhomme; il est fait, soyez-en sûre, pour prétendre à cet honneur, d’autant plus que milord Sydney…—Que milord Sydney est un ingrat, qui s’est marié pour achever de me faire tout le mal qui dépendait de lui…

Dupuis s’était troublé; il avait manqué d’effronterie pour soutenir avec assez de vraisemblance un mensonge dont les suites pouvaient devenir de conséquence pour lui. Mme de Kerlandec commença dès lors à se méfier de ce confident; puis, ayant fait en secret des recherches exactes, elle découvrit bientôt que je n’étais que la maîtresse de milord Sydney; que Dupuis avait chez moi de fréquentes habitudes, et que j’avais dans ma maison certain étranger qui, sur le portrait qu’on lui en faisait, pouvait bien être ce Robert lui-même… Elle se souvint d’avoir vu au Luxembourg un homme qui lui ressemblait beaucoup, et qui, en effet, avait paru la remarquer; et se rappelant encore certain laquais qui l’avait suivie avec affectation jusqu’à son carrosse, il lui sembla que la livrée de ce curieux était la mienne. Ces soupçons devinrent des certitudes, lorsque, ayant congédié Dupuis, qu’elle faisait épier soigneusement, elle s’assura qu’il était rentré à mon service. Dès lors, son inquiétude et sa curiosité crûrent à l’excès, et, brûlant enfin d’être éclaircie, elle m’écrivit la lettre suivante, à l’adresse de milady Sydney, sous enveloppe à Mme Sylvina:

«Milady, la plus malheureuse des femmes, saisit, il y a quelque temps, un léger prétexte pour aller vous voir et ne vous rencontra point. Aujourd’hui, je vais au fait et vous fais part des motifs qui me faisaient désirer d’avoir l’honneur de vous entretenir. J’avais pris à mon service le nommé Dupuis, qui quittait le vôtre et qui vient d’y rentrer; ce garçon est fort au fait de tout ce qui regarde vous, milady, milord Sydney (avec qui mon étrange destinée me fit autrefois d’intimes liaisons), et enfin un certain Robert, à qui je suis aussi dans le cas de prendre beaucoup d’intérêt. Dupuis m’a fait entrevoir bien des choses; mais c’est de vous seule, milady, que je veux apprendre la vérité de plusieurs faits dont vous êtes immanquablement instruite. Je me flatte donc que vous ne me refuserez pas une heure d’entretien. Si, par hasard vous savez que j’ai connu milord Sydney, et sur quel pied, que cela ne soit point un obstacle à notre entrevue. Je ne suis plus faite pour avoir des prétentions, dès que vous avez des droits sacrés… Mais… non, je ne puis, dans ce moment, vous en dire davantage. Voyons-nous, milady, et si, comme je n’en doute pas, vous mettez autant de bonne foi que moi dans la conférence que nous aurons ensemble, nous ne nous quitterons pas sans être contentes l’une de l’autre. Comme je ne crains pas d’avoir des témoins quand nous nous entretiendrons, vous pourrez admettre en tiers la dame qui m’a reçue chez vous. J’attends votre réponse avec impatience, me préparant d’avance à vous apporter un esprit d’accommodement, et d’après le bien infini qu’on m’a dit de vous, milady, des dispositions sincères à beaucoup d’estime et d’attachement. Je suis, etc.

«Zéila de Kerlandec.»

CHAPITRE XVII
Où l’on verra des gens bien embarrassés.
Je cherchais ce qu’il y avait à répondre, quand le valet de chambre de milord Sydney parut et m’annonça que son maître, arrivé depuis un moment, se proposait de se rendre chez moi le soir; mais j’avais besoin de le voir plus tôt; je lui écrivis donc par son émissaire de venir sur l’heure, ayant à lui communiquer des choses de la dernière importance.

Puis, répondant à Mme de Kerlandec en deux mots, qui ne signifiaient rien, je fixais au surlendemain le rendez-vous qu’elle me demandait.

Cependant, je me trouvais dans un étrange embarras. La peine que me faisait éprouver le retour subit de milord m’apprenait trop combien le marquis m’était cher… Comment allais-je me comporter?… que dire?… Quel arrangement prendre, dont l’un et l’autre de mes amants fût satisfait? J’estimais milord Sydney, je lui devais beaucoup; mais j’aimais le marquis de toute mon âme et je ne me sentais pas capable de le sacrifier… Je n’eus pas besoin de réfléchir longtemps pour me décider, je fus prête à rendre la terre, les bijoux, les équipages, plutôt que de renoncer à ma nouvelle conquête… Cependant, la dernière lettre de milord me rassurait un peu: retrouvant son ancienne maîtresse, il allait, sans doute, me laisser libre… Mais, alors, que devenait le pauvre comte? me rendais-je contraire aux intérêts de son amour? Allais-je souhaiter que Mme de Kerlandec ne lui appartînt jamais?… Il m’intéressait; il méritait d’être heureux, d’être dédommagé de tout ce qu’il avait souffert pour cette beauté constamment fatale à ceux qui l’avaient aimée…

Le marquis avait eu la délicatesse de ne me jamais faire de questions au sujet de l’aisance dont je jouissais. Son silence à cet égard prouvait qu’il me supposait une fortune indépendante, et qu’il ignorait que quelqu’un fît les frais de mon excessive dépense. Il n’était pas riche lui-même à proportion de sa naissance et de son état de guidon d’un corps de la maison du roi. Comment le mettre au fait de ma position et dans quelle circonstance, lorsqu’il s’agissait de lui dire: «Marquis, ta maîtresse ne peut plus disposer d’elle même: elle appartient à quelqu’un qui, dans ce moment, vient te l’enlever, ou bien je perds tout ce bien-être dont tu me voyais jouir, si je te demeure attachée; mais je n’hésite pas: tout à l’amour, je donne la préférence à ses faveurs sur celle de la fortune.» J’étais sûre que de ces deux partis, l’un ou l’autre affligerait également mon cher marquis, sensible, généreux: s’il eût possédé tous les biens dont la noblesse de sa façon de penser le rendait digne, il eût mis son bonheur à faire pour moi les plus grands sacrifices; mais je le savais dans l’impossibilité de me rien offrir…

Il vint justement interrompre mes cruelles réflexions. A son aspect, je ne pus retenir mes larmes.—Qu’est-ce donc, adorable Félicia? dit-il, avec un transport mêlé d’amour et de crainte, vous pleurez! quel malheur imprévu?…—Le plus grand des malheurs, mon cher marquis, êtes-vous prêt à le partager?—Vous me glacez d’effroi! Nous allons être séparés…

A ces mots accablants, il tomba dans un fauteuil, presque sans connaissance. Le comte, qui le savait auprès de moi, accourut avec son empressement ordinaire; il fut étonné de l’état violent où nous nous trouvions: son amitié fut vivement alarmée… Cependant, d’un regard expressif, j’appris au marquis que je souhaitais qu’il gardât le silence; et prenant la parole, je dis au comte que je m’affligais avec son ami d’une nouvelle fâcheuse qu’il venait de recevoir. Cette confidence équivoque fit diversion aux soupçons que le comte aurait pu former. Il plaignit le marquis et demanda d’être instruit plus en détail; mais ce sujet fut encore éloigné par l’apparition de Sylvina, qui, informée de l’arrivée de milord, venait faire éclater dans mon appartement une indiscrète joie. Le comte frémit. Le marquis, me fixant avec des yeux pénétrants, me fit rougir. Il apprenait enfin que ce malheur, auquel je venais de le préparer, était le retour de Sydney… Nous nous taisions: le marquis s’accusant de la gêne où il nous voyait tous, sortit. Je n’osai lui faire des signes d’intelligence, de peur de trahir nos secrets; mais j’étais sûre qu’il reviendrait à l’heure ordinaire: jamais le besoin de le revoir ne s’était fait sentir aussi vivement.

CHAPITRE XVIII
Comment j’appris au comte ce que nous étions convenus de lui cacher encore.—Ce qui nous arriva.—Ma première entrevue avec milord Sydney.
—Enfin donc, me dit le comte, lorsque nous ne fûmes plus que nous trois, enfin je touche au moment fatal qui va décider de ma vie ou de ma mort! Il est de retour, ce funeste étranger, cet éternel obstacle à mon bonheur! Je ne puis me dissimuler l’amour que Mme de Kerlandec a pour lui, et si vous-même, belle Félicia, vous, que milord Sydney devrait préférer à tout ce qui existe, si vous n’usez de tout ce pouvoir de vos charmes et de votre esprit pour le détourner de renouveler ses liaisons avec Mme de Kerlandec, je suis sûr que le seul bonheur, dont l’espérance me donnait le courage de vivre, va m’échapper une dernière fois…

Les pleurs dont cette plainte pathétique était accompagnée firent couler abondamment les nôtres.—Cher comte, lui dis-je à mon tour, avec tout l’intérêt d’un cœur qui lui était tendrement attaché, le bonheur chimérique de posséder Mme de Kerlandec ne doit pas être dans ce moment le principal objet de vos désirs: fermez votre âme aux chagrins, à la jalousie. C’est par une faveur bien préférable à la conquête d’une femme insensible que le sort veut aujourd’hui réparer toutes ses injustices à votre égard. (Il m’écoutait avec une attention avide.)—Quoi donc? quel bonheur, dites-vous? Madame! ne différez plus… Mais, de quelle espérance peut-on me flatter?… Que peut-il désormais m’arriver d’heureux à moi? Non, chère Félicia, je ne prends point le change; je ne puis être heureux que par…—Vous le serez, mon cher comte, par l’événement le plus avantageux pour vous, et s’il fallait choisir entre la main de l’insensible Kerlandec ou le bonheur inestimable que je puis vous prédire…—Achevez, mon impatience est au comble… hâtez-vous d’annoncer ce bonheur à celui qui n’a peut-être plus que quelques jours à vivre…—Vous vivrez. Votre digne père…—Mon père?—Cet homme, aussi vertueux que malheureux, est justifié par l’aveu même de ceux qui l’avaient calomnié. Vous aurez la satisfaction de voir rendre à sa mémoire toute la justice qui lui est due, de jouir vous-même de votre état et de reprendre votre rang dans la société…

Ce que nous avions craint ne manqua point d’arriver. La révolution que cette ouverture fit éprouver au comte le priva subitement de l’usage de ses sens; toute la maison était occupée à le secourir. Je le fis transporter à son appartement. Cependant je ne croyais pas avoir à me reprocher ma précipitation; il était impossible qu’il ne vît milord Sydney, ou, du moins, qu’il ne le sût chez moi dans quelques moments. J’avais lieu de craindre les excès auxquels le comte était sujet à se laisser porter par ses passions; il pouvait se détruire; il pouvait attaquer milord Sydney, nous donner un spectacle tragique, attirer sur nous les plus grands malheurs. J’avais donc cru devoir verser en son âme une source d’espérances et de consolation. Son trouble était l’ouvrage du premier moment. Celui qui devait lui succéder allait être heureux. Je détournais son imagination, ses idées, des objets funestes qui commençaient à l’assaillir; je prévenais les dangereux effets de la jalousie; je ne fus même point désapprouvée de Sylvina. L’homme de confiance du comte accourut et lui fit une légère saignée qui fut bientôt suivie d’un sommeil assez calme.

Milord Sydney parut enfin; il me serra dans ses bras avec les expressions de la plus vive tendresse; mais j’y répondis d’autant plus froidement que je craignais d’avoir ensuite à rougir de ma perfidie si je faisais des efforts pour rendre mes caresses plus empressées. En un mot, je ne reçus pas milord Sydney même aussi bien que l’aurait permis, sans mes réflexions, le sincère attachement que j’avais pour lui.

Cependant il n’avait pas été maître de dissimuler la surprise que lui causait le prodigieux changement du visage de Sylvina; le mouvement qu’il fit quand notre amie s’approcha pour l’embrasser n’échappa point à celle-ci:—Avouez, milord, dit-elle, en faisant des efforts pour paraître sereine et même assez gaie, avouez qu’ailleurs que chez moi vous ne m’auriez point reconnue?—Puis cette naïveté qui se concilie si singulièrement chez les femmes avec leur dissimulation naturelle lui fit ajouter:—Que cette petite folle est heureuse d’avoir payé dès son enfance, et à si bon marché, le tribut fatal qui m’a tout enlevé!

Je fus un peu piquée de ce mouvement jaloux, qui me prouvait que, malgré l’amitié la plus sincère, une femme enlaidie ne pardonne point à celle qui conserve de la beauté.

CHAPITRE XIX
Court, mais intéressant.
Milord Sydney nous donna la soirée: le ton amical qu’il eut avec moi m’eut bientôt rassurée: je me remis à mon aise par degrés. Nous parlâmes librement de toutes nos affaires et même de la dernière lettre qu’il m’avait écrite.—Je vous connais assez, me dit-il, pour ne pas craindre que ma franchise vous ait déplu. Je pense aussi, ma chère Félicia, que vous m’estimez trop pour imaginer que, retrouvant Zéila, je cesse de vous être attaché. J’ai beau l’aimer, j’éviterais de la revoir si le bonheur de vivre avec elle était attaché au chagrin de n’être plus votre ami. Je me charge du soin de votre fortune. La mienne me met à même de soutenir dans tous les temps votre maison sur le plus excellent ton, et…—Milord, interrompis-je, si vous voulez tout de bon que nous demeurions amis, je vous prie de ne jamais toucher cette dernière corde. Il est inutile que je conserve un aussi grand train, cela n’aboutirait qu’à me faire participer au mépris dont le public accable les femmes qui doivent leur opulence au produit de leurs faveurs. J’ai pu céder par une imprudente vanité de jeune fille au désir de briller quelques moments; mais cet éclat, ce faste, n’est point essentiel à mon bonheur. Une vie paisible, une société choisie, de l’aisance sans luxe, des plaisirs sans fracas: voilà tout ce qu’il me faut. Le lieu charmant dont vous m’avez fait accepter la jouissance sera ma demeure. La vente d’un riche superflu me fera un fonds dont le revenu sera plus que suffisant pour me faire passer agréablement le reste de mes jours…—D’ailleurs, milord, interrompit Sylvina, dont il semblait que ma modestie soulageât les regrets jaloux, Félicia doit s’attendre à jouir un jour de ce qui m’appartient: elle sera fort à son aise alors…

En un mot, il fut très sérieusement question d’intérêt. Mais milord ne voulut point entendre parler de réforme; et brisant sur un sujet qu’il se proposait de traiter dans un autre moment, il fit tourner la conversation sur le chapitre de son malheureux rival. Quand nous l’eûmes instruit de tout ce qui intéressait le comte, il opina que cette infortune ne pouvait être un obstacle au dessein qu’il avait lui-même d’épouser la veuve de Kerlandec; il avait eu d’elle deux enfants, dont il ignorait à la vérité le destin; il était aimé. Lord, opulent et de belle figure, il jouissait d’une parfaite santé. Il s’agissait d’entendre le surlendemain ce que dirait Mme de Kerlandec.

A minuit, milord se retira, me laissant aussi tranquille que j’avais été agitée au commencement de sa visite. Mon cœur était soulagé de tout ce qui le bouleversait depuis quelque temps. J’attendais impatiemment le marquis; je brûlais de lui apprendre que l’obstacle qui semblait vouloir s’opposer à notre bonheur n’avait été qu’un faible brouillard, après lequel je revoyais enfin la lumière la plus pure: je ne fus pas longtemps seule dans mon appartement. J’avais à peine commencé ma toilette de nuit que le plus tendre des amants y parut, mais avec des yeux éteints, défait comme s’il eût relevé d’une longue maladie. Thérèse ne fut pas moins frappée que moi de la pâleur du marquis. Cette nouvelle preuve de son amour mit le comble à la satisfaction du mien. Mais si j’avais poussé son chagrin à l’excès, que je sus bien réparer ma faute! Par quelles caresses, par quels transports ne lui fis-je pas oublier les heures malheureuses qui venaient de s’écouler! Il semblait renaître, en écoutant ce que je disais de propre à le rassurer et que j’accompagnais des caresses les plus passionnées. Nous demeurâmes plus d’un quart d’heure étroitement embrassés, répandant en silence de délicieuses larmes. Thérèse sanglotait aussi dans un coin par imitation. Ces doux moments furent bientôt couronnés par des plaisirs encore plus ravissants. Cette nuit fut sans contredit l’une des plus heureuses de ma vie.

CHAPITRE XX
Argent qui circule.—Thérèse fait fortune. Par quel enchaînement d’aventures.
Je fus étonnée le lendemain de trouver sur ma toilette un sac de mille louis. Thérèse souriait; elle ne put me taire, quoiqu’on le lui eût fait promettre, que cette somme avait été rapportée avec une balle de colifichets charmants, dans lesquels était égarée une boîte d’or du dernier goût, décorée du portrait de milord Sydney, où la ressemblance était saisie de la manière la plus frappante. Il était cependant ordonné à la confidente indiscrète de ne m’avouer que la balle, et de cacher l’argent quelque part, où j’eusse pu le trouver sous ma main, en cherchant autre chose. Mais elle crut augmenter ma satisfaction. Je rougis, au contraire, de penser que pendant que milord me faisait des dons aussi magnifiques, je me rendais coupable envers lui de l’infidélité la plus réfléchie. Je fus au moment de lui renvoyer la somme et de commettre l’insigne faute de lui avouer mon nouveau choix. J’eus cependant le bon sens de ne point céder à cette tentation bizarre, et je fis bien. Il m’en prit une autre qui ne tendait pas à d’aussi dangereuses conséquences et à laquelle je ne résistai point. Ce fut de faire passer les mille louis au marquis avec plus de mystère, je le savais à l’étroit. Ses gens avaient eu l’indiscrétion de dire aux miens que leur maître devait et négligeait depuis quelque temps la plupart des maisons qu’il fréquentait précédemment, faute de pouvoir continuer d’y jouer: il perdait toujours. Ce fut le prétexte que je saisis, et, contrefaisant avec art mon écriture, qui lui était connue, je lui mandai qu’une personne qui regrettait de le voir devenir plus rare dans leur société supposait que c’était la constance de son malheur au jeu qui l’éloignait ainsi, qu’en conséquence, on le priait de reparaître et de se servir de la somme jointe à la lettre comme d’une ressource dont on partagerait par la suite le bon ou le mauvais succès, se réservant de se faire connaître avec le temps. On exigeait pour le moment que le marquis ne fît aucune démarche pour découvrir qui pouvait lui rendre ce léger service, qu’on lui permettait seulement d’attribuer au plus vif et au plus solide attachement.

Le lendemain, cet amant délicat, usant d’un stratagème imité du mien, et auquel le tirage d’une loterie donnait lieu, le marquis, dis-je, m’écrivit le lendemain qu’ayant pris quelques billets avec intention que nous fussions de moitié, il avait eu le bonheur de gagner le gros lot de mille louis et qu’en conséquence il me priait d’agréer les cinq cents qui m’appartenaient. Cette tournure ingénieuse me mit d’autant plus dans l’impossibilité de refuser qu’il avait pris toutes les mesures nécessaires pour soutenir, avec une parfaite vraisemblance, son mensonge galant.

Cependant, si le gros lot du marquis n’était qu’une honnête imposture, il n’en fut pas de même quelques jours après d’un gros lot gagné par Mme Thérèse… Je ne parle pas de quelque lot perfide, tel que celui dont elle avait fait part au sieur de la Caffardière; je veux dire qu’elle gagna très sérieusement un terne à la loterie de l’École militaire. Voici comment:

O fortune! comme tout est pêle-mêle dans cette urne immense où tu puises au hasard! Comment un grand malheur est souvent la cause d’un bonheur plus grand encore!… Comment… Mais y pensé-je? à quoi bon ces déclamations? laissons la fortune et ses caprices, et revenons à Thérèse.

On se souvient sans doute que lorsque nous fûmes attaquées en partant de chez monseigneur, par des bandits, dont les uns cherchaient à détrousser, les autres à trousser seulement, l’un de ceux-ci poursuivit Thérèse, que sa frayeur chassait devers un taillis. J’ai dit qu’au premier coup d’œil, l’air lascif de Thérèse avait frappé singulièrement tous ces messieurs. Le plus épris fut apparemment le plus prompt à la lancer: il l’atteignit; on les oublia quand on les eut perdus de vue.

Thérèse, dans un danger pressant, se mit aux genoux du soldat et lui demanda la vie.—La vie? rien de plus juste, répondit celui-ci, mais à votre tour, poulette, vous ne me refuserez pas une grâce qui n’est pas, à beaucoup près, d’une aussi grande importance.—Puis aussitôt les mains vont, les tétons sont brusqués; d’autres charmes…—Surtout, ne criez pas, princesse, ajouta-t-il, ou sinon…—Pour Dieu, monsieur… vous avez l’air d’un galant homme…—Oui, très galant, mais dépêchons-nous…—Quoi! vous aurez le courage!…—Ah! pardieu, vous en voyez la preuve; cela n’a pas peur.—Fi! cachez… finissez… Qu’allez-vous faire?… (Les jupes gênaient; il coupait les ceintures.)—Là, cela ira mieux maintenant.—Grand Dieu! tuez-moi plutôt… Ah! ah! vous me blessez… malheureux… arrêtez… ah!… vous vous perdez… cessez… vous ne savez pas…—Ma foi, vogue la galère.—Monsieur!… mon ami… ah!… j’en suis… j’en suis au désespoir… mais… quel entêtement!… Eh bien… retirez-vous donc… malheureux; ô…ô…ôtez…—Un moment…—Je me meurs.

Ne croyez pas, lecteur, que, semblable à ces écrivains babillards, qui vous racontent avec les circonstances les plus minutieuses des faits arrivés il y a mille ans, j’aie pris dans mon imagination les détails de la scène dont je viens de vous faire part. Un moment, s’il vous plaît, vous saurez comment j’ai pu être instruite de ces particularités, si bien faites pour se graver dans ma mémoire. En attendant, reprenons le fil de notre aventure.

CHAPITRE XXI
Suite et conclusion des grands événements arrivés à Thérèse.
Thérèse violée, abandonnée de ses esprits, ou ne croyant pas nécessaire de rien disputer au vainqueur, gisait palpitante de frayeur et de plaisir. La facilité d’une seconde jouissance mit l’effronté militaire en humeur de lui faire une seconde insulte; mais ce fut alors qu’elle poussa le ressentiment au point que non seulement elle n’avertit plus le drôle, comme elle avait eu la bonté de le faire la première fois, mais qu’au contraire, elle se prêta de tout son cœur à l’empoisonner et se donna toute l’action qui pouvait contribuer à bien inoculer au débauché le venin dangereux qu’il osait braver. «Tiens, scélérat, disait-elle en le mordant avec fureur, tu t’en souviendras longtemps, je te jure… va… bon courage… tiens, tu l’as voulu… Eh bien!… tiens… tiens, si tu ne l’as pas…»

Le bruit effrayant de la décharge que firent les gens de Sydney frappa dans ce beau moment les organes distraits du couple heureux. Leur second impromptu d’amour venait de se consommer. Le soldat se débattait pour s’échapper des bras de son empoisonneuse, qui, moitié frayeur, moitié tempérament, le pressait fortement contre son sein. Cependant les coups de pistolet et les cris des blessés signifiaient que nous avions reçu du secours, et que l’affaire était des plus sérieuses; le soldat de Thérèse, saisi subitement de cette pusillanimité à laquelle on est assez ordinairement sujet après un combat amoureux, s’enfuit à travers le bois, au lieu de rejoindre ses camarades. Dès lors son parti fut pris. Il n’alla plus au régiment, et prenant une route détournée, il courut se cacher chez des parents qu’il avait dans un village éloigné d’une demi-journée du lieu de la catastrophe.

Les bonnes gens, à qui le jeune homme confia qu’il se trouvait malheureusement compromis dans une affaire où il y avait eu du monde de tué (il s’en doutait; d’ailleurs, peu de jours après, le bruit de cette bagarre devint public), notre soldat, dis-je, ayant intéressé ses parents, obtint qu’ils sollicitassent en sa faveur auprès de son père. Celui-ci était un homme ferme, qui n’avait pas pris en bonne part que le polisson eût mis la main sur une somme et se fût fait soldat après l’avoir dissipée; c’était bien pis lorsqu’il se trouvait englobé dans une affaire criminelle. Cependant ce bourgeois, qui était un fermier assez protégé, sacrifia de l’argent, accommoda les affaires de son fils, et obtint son congé.

Pendant que tout se négociait, l’infortuné jeune homme voyait croître de jour en jour un vilain mal qui se déclarait à la fois sous toutes les formes possibles. Les papiers attendus ne furent pas plus tôt arrivés que, craignant les effets d’un nouveau ressentiment de la part de son père, il repartit et vint à Paris: Bicêtre fut son refuge. Il se soumit à la barbare charité qu’on y exerce envers les malheureux que Vénus a trompés; il eut le bonheur de soutenir le traitement et de guérir. Convalescent, il avait fait connaissance avec le Saint-Jean du vieux président, venu dans le même lieu, pour la même cause, dérivant de la même source. Les nouveaux amis, sortis ensemble du cruel purgatoire, s’étaient répandus. Saint-Jean, retourné chez ses maîtres et les ayant quelquefois suivis chez moi, s’était quelquefois faufilé avec mes laquais. Bientôt il fut assez lié pour pouvoir présenter un ami. M. Le Franc, c’était le nom du sien, fut amené et reconnu de Thérèse, qu’il ne retrouva pas sans en ressentir lui-même une joie très vive. Il était resté à ces deux êtres une bonne opinion réciproque, qui faisait que, malgré ce qui s’était passé, ils se voulaient au fond de l’âme une sorte de bien. Le Franc se rappelait que la belle Thérèse avait mis beaucoup d’honnêteté dans ses procédés et que, d’après ce qu’elle lui avait dit, il n’eût tenu qu’à lui d’être moins imprudent. Elle lui avait paru d’ailleurs une excellente jouissance, et en faveur du plaisir incomparable qu’il avait goûté dans les bras de cette lubrique soubrette, il lui pardonnait généreusement de l’avoir si mal accommodé. Thérèse, de son côté, se rappelait certaine vigueur, certaine manière de faire les choses… Les esprits ainsi disposés, la première rencontre décida de leur sympathie: ils devinrent éperdument amoureux l’un de l’autre et s’arrangèrent au mieux. Depuis que je vivais moi-même avec le marquis, Thérèse favorisait très régulièrement M. Le Franc. Un jour leur bon génie leur inspira de prendre de moitié un terne sec d’un louis à la loterie de l’École militaire; le billet réussit et fit leur fortune. Peu de temps après, le couple amoureux s’unit tout de bon par le nœud solide du mariage. Ce fut alors que Le Franc, qui était un assez bon plaisant, nous conta dans le plus grand détail son aventure du bois, dont Thérèse, amie de la vérité, ne contredit pas la moindre circonstance.

CHAPITRE XXII
Entrevue orageuse avec Mme de Kerlandec.
Le lot supposé du marquis ayant amené fort naturellement l’histoire de Thérèse, j’ai parlé de cette fille et me trouve au delà de plusieurs événements sur lesquels il est maintenant nécessaire que je recule. Le lecteur voudra bien se souvenir que j’avais donné rendez-vous à Mme de Kerlandec pour le troisième jour après l’arrivée de milord Sydney. Ce fut le lendemain de son retour que celui-ci m’envoya la balle et les mille louis; le soir du même jour que je fis passer cette somme au marquis, et le lendemain matin, jour du rendez-vous avec Mme de Kerlandec, que le marquis me renvoya la moitié de l’argent. Cependant il s’était passé bien des choses depuis la lettre de Mme de Kerlandec et ma réponse.

Quoiqu’elle m’eût annoncé des dispositions à la conciliation et à l’amitié, nous la vîmes arriver agitée, décelant, par des mouvements d’impatience, un trouble secret, une humeur que nous devions nous attendre à voir bientôt éclater. Nous étions dans le salon de compagnie; milord Sydney, derrière le rideau d’une porte de glaces, était à portée de tout entendre,

—Laissons les compliments, mesdames, dit brusquement la belle Kerlandec, aussitôt que nous l’eûmes saluée, nous avons à parler de choses importantes: les moments sont précieux. (Puis s’adressant à moi):—Puis-je savoir, madame, par quel hasard vous avez connu milord Sydney? depuis quand il vous aime? et quand vous l’avez épousé… Vous rougissez, madame!… Fort bien. Je crois déjà voir clair sur cet article. Elle chercha dans son portefeuille une lettre et lut ce qui suit: «Madame, je me félicite… (je reçus hier cette lettre, mesdames): je me félicite d’avoir été enfin assez heureux pour découvrir ce qu’était devenu Monsieur votre fils, ce cher fils si digne devons et d’un père…» (etc., ce n’est pas de cela qu’il s’agit… Écoutez maintenant, mesdames): «Il s’échappa du collège pendant que tout y était en désordre: c’était un abominable homme que ce père Principal!… (Passons… Ah! voici enfin.) J’ai su, madame, et je suis en état de prouver que le jeune M. de Kerlandec, manquant de tout et poussé d’ailleurs par un sentiment bien digne de sa belle âme, s’était joint à quelques soldats et se proposait de servir. Ceux-ci commirent quelques excès en route et furent, les uns tués, les autres dispersés. L’affaire s’était engagée à propos de quelques femmes de mauvaise vie: un galant homme qui voyageait délivra ces aventurières. Mais Monsieur votre fils leur ayant plu, elles l’enlevèrent et l’emmenèrent à Paris. Il a vécu quelque temps chez elles, où probablement il était gardé à vue: peu après, ce beau jeune homme a disparu. Ce qu’on peut supposer de plus modéré, c’est que ces malheureuses l’auront fait partir pour quelqu’une de nos colonies…»

Je me levai furieuse.—Quel insolent a pu vous écrire cette lettre, madame? et vous-même, quelle audace peut vous porter à nous faire la lecture d’un écrit où vous ne doutez pas qu’on ait voulu nous désigner?—Mme de Kerlandec. un peu déconcertée: Parlons tranquillement, s’il se peut, madame.—Non, madame, tout le monde n’a pas ce sang-froid avec lequel vous prenez à tâche de nous outrager; apprenez, madame…—Entendons-nous, madame; est-ce à vous que l’aventure avec ces soldats est arrivée? est-ce à vous que mon fils…—Oui, madame, M. Monrose, votre fils, comme on n’en peut plus douter, c’est nous qui l’avons emmené à Paris. Il venait de se prêter à nous rendre service d’une manière qui lui faisait tout l’honneur possible; il était avec des scélérats; nous l’arrachâmes à cette détestable compagnie, il nous suivit de son plein gré…—Et qu’est devenu ce cher fils?…—Il est heureux, madame, il est protégé de milord Sydney.—Juste Ciel! mon fils au pouvoir du meurtrier de son père!—Elle s’évanouit.

—Quel coup mortel pour un cœur tel que le mien, dit milord Sydney sortant du cabinet et joignant ses secours à ceux que nous prodiguions à la méfiante veuve. Elle ouvrit enfin les yeux; mais apercevant milord, elle fit un cri perçant, et voulut s’échapper.—Cessez, cruelle Zéila, dit-il, la retenant et lui parlant avec une bonté qui faisait briller dans ce moment la tendresse et la générosité de son cœur, cessez de m’insulter, en détournant vos regards. Je ne fus jamais un homme vil; je suis incapable…—Mon fils! Où est mon cher fils?—Zéila, votre fils est en sûreté. Accourant à Paris avec un empressement dont vous étiez l’objet, j’ai laissé ce cher Monrose en Angleterre; mais vous le reverrez incessamment et vous apprendrez de lui-même qu’il se trouvait heureux de vivre avec moi.—Milord… je dois vous croire.—Vous m’insulteriez si vous aviez des doutes.—Mais où suis-je? je ne vois donc autour de moi que des personnes à qui j’ai donné des sujets de plainte… Mesdames!…

—L’exécrable homme! m’écriai-je tout à coup, lisant involontairement le nom de Béatin au bas de la lettre dont Mme de Kerlandec venait de nous faire part, et que je ramassais pour la lui rendre.—Qu’est-ce donc? dit Sylvina troublée. Quel étonnement!…—L’infâme Béatin, ajoutai-je…

Mme de Kerlandec se hâta de mettre le papier en morceaux; mais il n’était plus temps.—Apprenez, dis-je à mon tour à Mme de Kerlandec, apprenez, madame, que le monstre qui vous écrit…—Celui qui m’écrit, madame, est un honnête ecclésiastique qui fut régent de mon fils dans le collège…—Sylvina et milord Sydney, joignant leurs exclamations aux miennes, interrompirent Mme de Kerlandec.—Zéila, lui dit milord, ce scélérat vous abusait et c’est bien injustement que vous venez d’accuser ces dames. Votre fils leur a les plus grandes obligations. Ce régent, digne du dernier supplice, fut seul la cause de la fuite de Monrose, par ses duretés, par son abominable passion, par l’éclat de son infâme jalousie.—Ah! milord, ah! mesdames, dit-elle éplorée et nous tendant les bras.

Elle nous pénétrait d’attendrissement. Les alarmes d’une mère déclamante excusaient l’outrage sanglant qu’elle venait de nous faire essuyer. Nous le pardonnions à son égarement.

CHAPITRE XXIII
Conversation intéressante.
Bientôt les esprits furent plus calmes. Zéila, retrouvant son fils et son amant, renaissait. On voyait reparaître sur son adorable physionomie la douceur qui en était le caractère très naturel. Le ton civil de milord, l’amitié, la considération qu’il nous témoignait l’assuraient assez que nous n’étions pas de viles créatures. Autant elle avait pris à tâche de nous humilier, autant elle s’appliquait à nous flatter, à se concilier notre attention.

On prit du thé: milord Sydney conservait cette habitude. Mme de Kerlandec restait avec nous. Milord avait mille éclaircissements à lui demander, mille questions à à lui faire; il répétait souvent à Zéila qu’elle pouvait s’expliquer librement devant nous, qu’il nous accordait toute sa confiance et que nous étions incapables d’abuser des secrets que leur entretien pourrait nous découvrir. Cependant, les femmes étant naturellement dissimulées et Mme de Kerlandec devant peut-être à ses malheurs d’être plus défiante qu’une autre, elle s’expliquait avec contrainte. Sydney venait difficilement à bout de lui arracher ce qu’il désirait savoir; il s’agissait principalement des détails relatifs au temps qui s’était écoulé entre le combat avec Robert à Paris et l’affaire de Bordeaux, où M. de Kerlandec avait trouvé la mort; Zéila ne paraissait pas conserver de cet époux un souvenir bien cher. Il avait été plus amoureux qu’aimable, il n’eût pas été regretté s’il eût péri sous des coups portés par une autre main. L’obstacle que sir Sydney avait apporté lui-même à une réunion autrefois si désirée paraissait insurmontable selon les préjugés reçus. Ce point délicat fut agité.—Ma chère Zéila, disait milord, je prends à témoin ces dames de la constance du vœu que j’avais fait de vous aimer toujours et de me conserver pour vous; mais je me crus, je l’avoue, effacé de votre souvenir. Je préférais de craindre ce malheur à craindre que vous n’existiez plus. Votre silence…—Sydney! pouvais-je imaginer moi-même qu’après votre combat avec ce forcené de Robert, que vous deviez soupçonner de n’avoir pas osé vous disputer ma conquête, sans avoir quelques droits…—Non, Zéila, je ne vous soupçonnais point. Je n’accusais de ce malheur que mon étoile funeste, je vous respectai.—Mon père me confina dans le fond de la basse Bretagne. Vous savez en quel état j’étais alors: nos malheurs furent fatals à l’enfant que je portais. Il était sans vie quand je le mis au monde. Mon beau-père m’ayant ensuite gardée à vue jusqu’à sa mort, comment aurais-je pu vous donner de mes nouvelles, quand même bravant les préjugés les plus forts…—Eh! cruelle, lorsque vous épousâtes ce tigre, qui s’était fait à vos yeux un jouet de ma vie, songeâtes-vous à les respecter ces préjugés fanatiques?…—J’en rougis, Sydney… Mais… Vous avez été cruellement vengé.—Ah! si du moins le sort eût laissé vivre le fruit infortuné de nos premières amours? Ce lien puissant et antérieur à de vains obstacles… Que vois-je, Zéila? vos yeux se mouillent… votre embarras… Ciel! quel nouvel aveu va me déchirer le cœur ou me transporter de joie? Zéila, quelque chose d’intéressant vous presse!… n’hésitez plus.—Sydney!—Ma chère Zéila!—Je vous trompai dans ce temps, quand je vous assurai que notre fille ne vivait plus.—Dieu! quelle heureuse espérance! elle vit! en quel lieu?—Modérez une joie que le même instant va détruire. J’avais allaité pendant la traversée ma fille, heureusement douée d’une constitution robuste; mais M. de Kerlandec, toujours cruel, m’en priva dès que nous fûmes débarqués, et bientôt après il essaya de me persuader que la petite était morte à la campagne, chez d’honnêtes laboureurs qui s’en étaient chargés. Cependant le refus de me nommer ces villageois et le lieu qu’ils habitaient me fit douter que le rapport de mon mari fût véritable. Je m’informai soigneusement auprès des domestiques et les gagnai par des présents. Un seul avait connaissance du sort de ma fille; il voulut bien m’en éclaircir, à condition que je me contenterais de ce qu’il croirait pouvoir me confier et que je n’exigerais rien de plus. Je promis, je jurai. Il m’apprit que cette chère enfant avait été transférée, par lui-même, dans un hôpital d’orphelins sans aveu, mais il me fut impossible de lui faire nommer l’endroit. Cependant il me tranquillisa beaucoup en m’assurant que, soit qu’il continuât de servir chez moi, soit qu’il changeât de condition, il aurait soin de me donner, au moins une fois l’année, des nouvelles de ma fille, qu’il ne perdrait point de vue. En effet, aussi exact à sa parole envers moi qu’envers M. de Kerlandec, qui lui avait fait jurer un secret inviolable sur le séjour qu’habitait mon enfant, il m’en donna des nouvelles pendant douze années consécutives. Depuis ce temps, je n’ai plus su ce qu’était devenu mon homme. Cependant, milord, quand je vous retrouvai, je pouvais encore supposer que notre fille existait; mais épouse de M. de Kerlandec encore vivant…

CHAPITRE XXIV
L’un des plus intéressants de l’ouvrage.
Ce récit ballottait continuellement Sydney entre l’espérance et la crainte: nous écoutions avec le plus vif intérêt. «Enfin, ajouta Mme de Kerlandec, quelque temps après la mort dé mon mari, j’eus le bonheur de trouver dans ses papiers la note du lieu qui avait recelé si longtemps l’objet de ma tendresse et de mon inquiétude. C’était à P…»

Elle nommait l’endroit où j’avais été nourrie: je tressaillis. Sylvina fit de même un mouvement de surprise; mais les autres n’y firent pas attention.—Je partis sur-le-champ, continua Mme de Kerlandec; mais, admirez mon malheur, il y avait quatre ans que ma fille n’habitait plus ce séjour. C’était depuis ce temps que mon ancien serviteur ne m’écrivait plus. Je découvris avec chagrin qu’il n’avait jamais rien remis de ce que je lui faisais passer pour le soulagement de mon infortunée. La conduite de ce confident était un mélange singulier de bassesse et d’honnêteté. Je fus au désespoir. On me conta que l’enfant que je réclamais s’étant montrée difficile à élever, on l’avait cédée à d’honnêtes gens qui l’avaient demandée pour en prendre soin.

Mon cœur se gonflait. Sylvina brûlait de parler. Ses gestes, le jeu de sa physionomie annonçaient qu’elle avait quelque chose d’intéressant à mettre au jour… ma propre émotion… Sydney en fut frappé.—Ah! madame, vous la voyez, c’est Félicia, dit Sylvina au comble de la joie. Ce fut moi qui, venant réclamer dans le même hôpital un enfant que je ne trouvai plus… Ce fut moi, qui vis celle-ci, qui désirai de l’avoir auprès de moi… Mon mari, ne voulant pas être exposé par la suite à des recherches, donna le faux nom de Neuville…—Neuville, le voilà précisément ce nom que je détestais, comme celui du ravisseur de ce que j’avais de plus précieux… Ah! ma fille! Sydney! quelle félicité!

Un mouvement plus prompt que l’éclair m’avait jetée dans les bras de ma charmante mère: elle ne pouvait se rassasier de me baiser, et de m’arroser de ses larmes. Milord, les coudes appuyés sur la table, eut quelques instants le visage couvert de ses mains, puis, sortant tout à coup de sa profonde méditation, il me prodigua les plus tendres caresses. Je ne sortis de ses bras que pour voler dans ceux de Sylvina, la cause première de mon bonheur. Mes chers parents ne lui témoignaient pas moins de reconnaissance que moi-même; ils la nommaient leur bienfaitrice, l’artisane de leur félicité.

Tous nos cœurs nageaient dans les délices de la joie et de l’amour. Toute la sensibilité de ma tendre mère ne suffisait pas au bonheur de retrouver à la fois son amant et ses deux enfants. Elle oubliait que j’avais excité sa jalousie; que j’avais eu avec milord Sydney des rapports trop intimes. Cette corde délicate ne fut point touchée, elle ne l’a jamais été depuis. Elle donnait mille baisers au portrait de Monrose, pendant que Sydney, qui allait faire partir sur l’heure son valet de chambre, écrivait à son jeune ami de venir en diligence embrasser sa mère et sa sœur.

Surtout on avait eu la prudence de ne pas faire mention du comte. Ma mère se doutait bien qu’il était cet étranger qui demeurait avec nous. Elle devait être impatiente de savoir par quel hasard étonnant tous les êtres qui l’intéressaient pouvaient se trouver ainsi réunis. Cependant ces éclaircissements furent différés. Ma mère, en nous quittant, nous fit promettre de venir tous la voir le lendemain matin, pour passer ensemble le jour entier. Mon père la reconduisit.

Demeurée seule avec Sylvina, nous raisonnâmes à perte de vue sur la bizarrerie de mes aventures.—Milord Sydney, ton père!… Monrose ton frère!… disait-elle, mais je n’en reviens pas! (Elle soupirait.) Il y a dans tout ceci bien du bonheur et du malheur mêlés.—Félicia! tu te repentiras de n’avoir point de religion, de ne croire rien. Tu as commis de grandes fautes, heureusement que tu es jeune et tu as le loisir de les réparer… Crois-moi; voici des événements qui font voir la main de la Providence étendue sur toi. Maintenant elle te comble de faveurs; crains que bientôt elle ne te frappe….

Je bâillais; l’heure de mon cher marquis approchait; je mis fin à l’ennuyeux sermon et me retirant dans ma chambre j’y fis une méditation délicieuse, en attendant qu’un amant adoré vînt couronner, par ses charmants transports, le plus beau jour de ma vie.

CHAPITRE XXV
Indéfinissable.
Je jouissais d’avance de la délicieuse surprise que j’allais causer au marquis en lui annonçant ce qui m’était arrivé d’heureux. Il parut enfin; mille baisers passionnés furent le prélude des confidences intéressantes que j’avais à lui faire. La joie dont elles le transportaient ne se décrit point. Je ne risquais rien d’avancer que bientôt, sans doute, milord Sydney légitimerait ma naissance, en épousant sa chère Zéila… Quoi! le meurtrier de son mari! s’écrieront ici nos sentimenteurs modernes!… Mais non, ils n’auront pas lu cet ouvrage, fait pour les effrayer dès son début. De bons humains, beaucoup moins délicats, mais plus indulgents, qui auront supporté jusqu’ici la lecture de ces folies, ne seront point révoltés de ce mariage. Zéila, je l’avoue, avait manqué pour la première fois de délicatesse, et peut-être d’honnêteté, en épousant celui qui, sous ses yeux, avait noyé son amant; mais je crois en avoir dit ailleurs assez pour la justifier, du moins autant que peut être justifié le cœur d’une esclave, telle qu’elle était quand elle connut Sydney pour la première fois, ayant perdu cet amant, qu’elle regardait plutôt comme un maître qui l’avait achetée pour ses plaisirs. Elle s’était vue forcée de choisir entre deux extrêmes, M. de Kerlandec ou la misère et la mort. Depuis ce temps, l’éducation, l’expérience, l’usage du monde avaient mis ses sentiments et ses principes à l’unisson de nos mœurs; mais retrouvant un bien qu’on lui avait inhumainement ravi, n’ayant jamais été attachée à son époux qui l’avait voulu priver de son enfant chéri, devait-elle à la mémoire de cet homme dur, on peut dire de cet ennemi, de ne devenir jamais heureuse, quand l’occasion s’offrait de réparer toutes ses pertes, de guérir toutes les plaies de son cœur? Il est des cas particuliers qui font naître des exceptions aux lois générales, aux principes établis. Telle était la position réciproque de Zéila et de milord Sydney. Telle était (j’en dis un mot ici pour n’en plus parler), telle était la position de Sydney à mon égard. Qui pourra me prouver que nos liaisons, effets naturels des circonstances, de la sympathie, du tempérament, fussent des crimes atroces, en accordant même que les êtres formés d’un même sang ne doivent point serrer entre eux les nouveaux nœuds qui me liaient à mon père, à mon frère? Mais laissons cette thèse délicate; je ne prétends pas prouver que tout était bien; tout était du moins réparable. Il était donc inutile de se désoler, de se juger avec rigueur, de se rendre malheureuse à jamais. Quel bien en eût-il résulté?

Le marquis pensait tout à fait de même que moi sur cet article. Il se trouvait enfin à même de me parler sans contrainte au sujet de milord Sydney.—Ma chère Félicia, me dit-il, je t’avoue que le retour de milord m’assassinait. Je ne doutais plus de vos liaisons; je ne supportais plus l’alternative de te perdre ou de te partager. Cet homme, seulement trop âgé pour toi, puisqu’il est en effet ton père, est d’ailleurs très aimable, je le sais… Pouvais-je manquer de m’en informer?—N’y pensons plus, mon cher.—Tu l’as aimé?—Je ne m’en défends pas. Peut-être la force du sang prépara-t-elle un penchant que le tempérament détermina.—Et ton frère! ce beau Monrose?—Marquis, vous m’étonnez! Qui peut vous en avoir tant appris?—Toi-même; dans les premiers temps de notre connaissance, un jour que tu m’avais permis d’écrire un billet à côté de toi, ne baisais-tu pas tendrement le portrait de ton frère et ne disais-tu pas: «Bel amour, petit fripon!» Dieu sait combien d’infidélités tu me fais maintenant avec ces beautés d’Angleterre! Sois sage. Si tu ne devais pas l’être là-bas plus qu’ici, ce n’aurait pas été la peine de se priver de toi.—Nigaud! je disais cela pour m’assurer, pour vous donner un peu de jalousie. Cela voulait dire: «Marquis de glace, aimez donc un peu. Je ne suis pas d’une rigueur à désespérer les gens.»—Ah, friponne! je ne prends pas le change, je sais…—Allons, monsieur, soyez sage vous-même, interrompis-je, sentant qu’il ne l’était guère. Non, je ne le veux pas… je vous boude… vous deviez du moins faire semblant d’ignorer…

Mais ma feinte bouderie ne lui en imposait point; il me serrait dans ses bras… Déjà les miens le pressaient avec transport… le même désir… il me faisait respirer son âme… je lui rendais la mienne. Nous n’étions plus… Nous ressuscitâmes un moment… pour mourir de nouveau… Dieux!… quelle nuit!… quel homme!… quel amour!…

CHAPITRE XXVI
Comment se passa la seconde entrevue avec ma mère et comment le docteur Béatin se trouva dans un étrange embarras.
Quoique les tendres ardeurs du marquis ne m’eussent laissé que quelques heures de sommeil, je m’éveillai plus tôt qu’à l’ordinaire et me levai tout de suite. Impatiente de revoir mon aimable mère, je fis à la hâte une toilette du matin et partis sans Sylvina, pour qui dormir était devenu l’un des plus grands plaisirs de la vie. Il n’était pas encore jour chez Zéila, mais le suisse avait des ordres, je fus reçue. Qu’elle était belle dans son lit! quel incarnat! Qu’une de nos femmes à rouge, à blanc, à pommades, eût paru hideuse à côté de Zéila! A mon âge, je lui disputais à peine le prix de la fraîcheur! Quelles grâces donnait à son sourire la satisfaction dont on voyait qu’elle jouissait intérieurement! Je prévenais son envie. Elle avait oublié, la veille, de me demander un moment d’entretien particulier; elle était sur le point de m’envoyer chercher.

—Tout me sourit maintenant, dit-elle, en me tendant un bras d’albâtre, avec lequel elle m’attira pour me donner un baiser.—Viens, prends place sur mon lit, chère petite, et causons, non pas comme mère et fille, mais comme deux amies désormais inséparables.—Que cette familiarité me plaisait! Cependant je ne pouvais pas me défendre de certaine timidité. Je craignais que ma mère, ayant peut-être connaissance de ma vie mondaine, ne voulût me faire des reproches, exiger le sacrifice de ma liberté, de mes habitudes. Naturellement indépendante, accoutumée à ne rien refuser, à ne penser, à n’agir que d’après moi-même, je ne me sentais pas capable de me soumettre à la gêne… Cependant je me trouvais sous puissance de père et de mère! Qu’allaient-ils exiger de moi? Mais cette inquiétude fut de peu de durée.

Ma mère voulait d’abord savoir d’où nous connaissions Robert, et par quel hasard il se trouvait avec nous. Je lui fis un abrégé succinct des malheurs du comte. Elle était bien éloignée, malgré les insinuations de Dupuis, de le croire d’une naissance aussi distinguée et même de lui supposer une âme honnête: toutes les apparences avaient déposé contre lui. Mon récit la désabusait. Elle donnait des larmes aux aventures tragiques, où la violence de sa passion et le désespoir avaient mis si souvent en danger les jours de l’infortuné Robert…

Un laquais vint demander s’il devait introduire un ecclésiastique qui disait avoir les plus importantes nouvelles à communiquer.—Maman, m’écriai-je, si ce pouvait être le docteur Béatin!—Je n’en doute pas, répondit-elle.—C’est un homme, ajouta le laquais, qui dit avoir remis avant-hier une lettre au portier…—Ah! c’est lui, c’est Béatin, dîmes-nous à la fois; qu’on le fasse entrer.

Je reconnus parfaitement mon coquin, dont le costume seulement n’était plus le même; au lieu de l’habit ecclésiastique ordinaire qu’il avait autrefois, il portait maintenant celui de prêtre de l’Oratoire. C’est du moins ce qu’il nous apprit, quand je lui fis demander par Zéila ce que signifiaient certain collet blanc et des manches étroites. D’ailleurs le maintien du drôle était encore plus hypocrite, ses yeux plus pénitents, plus faux, ses reins plus souples, plus exercés aux courbettes. Il fut un peu surpris de trouver une femme auprès de ma mère, qu’il espérait entretenir seule. J’avais une calèche dont la gaze abaissée me cachait au cafard défiant que je voyais s’efforcer de démêler mes traits; peut-être m’eût-il reconnue, quoiqu’il y eût déjà longtemps que nous n’eussions eu l’honneur de nous voir.—Quelles nouveautés intéressantes m’amènent si matin, monsieur le docteur? dit ma mère d’un ton sec, dont l’oratorien parut interdit.—Tous m’excuserez, madame… Mais, d’après ce que j’ai pris la liberté de faire savoir à madame… si les choses… que j’aurais peut-être à y ajouter y ressemblaient… madame concevrait sans doute la nécessité de ne pas différer notre entretien…—Non, non, monsieur. Je déteste tous ces mystères. Madame est ma meilleure amie; je n’ai rien de caché pour elle. Vos secrets regardent mon fils; madame le connaît. Expliquez-vous, et surtout ne mentez pas. (Béatin rougit.)—Ce que j’aurais à dire à madame ne regarde plus monsieur son fils…—Et de quoi s’agit-il donc?—De milord Sydney, madame.—De milord Sydney?… Je le vis hier, je le compte voir ce matin. Mais, voyons, monsieur, vous vous plaisez donc à nous distiller des calomnies? Mon fils perdu, mon fils parti pour les colonies? Il est retrouvé, ce cher fils; je le reverrai sous peu de jours, et j’ai les plus grandes obligations aux personnes honnêtes qui ont bien voulu prendre soin de lui (le traître souriait ironiquement).—Dans ce cas, madame, je n’ai plus rien à dire… je m’y perds… Puisque madame est mieux instruite que je ne le suis moi-même, il est inutile que je demeure.—Vous resterez, monsieur, dis-je avec vivacité, me levant et le retenant par le bras, comme il faisait un mouvement pour se retirer… Ma mère sonna.—Qu’il y ait quelqu’un à ma porte, dit-elle, et qu’on reçoive tout le monde… Nous entendîmes siffler; l’instant d’après, on annonça Madame Sylvina et milord Sydney.

CHAPITRE XXVII
Qui n’étonnera point ceux qui se connaissent en Béatin.—Comment le même projet se formait en même temps en deux endroits.
Un loup tombé dans un piège, entouré de bergers et de chiens, dont les abois lui annoncent une mort prochaine; un voleur pris sur le fait par un commissaire, accompagné de ses sbires, n’est pas plus consterné que le fut l’indigne Béatin, entendant prononcer des noms si foudroyants pour lui. Je quittai ma calèche et fus me jeter au col de milord Sydney, en le nommant mon père. Sylvina frémit à l’aspect de l’odieux oratorien. Milord, à qui je venais de le présenter, le couvrait d’un regard d’indignation. On se plaça; le noir Béatin, debout et tremblant, s’attendait à quelque orage.

Ce fut mon père qui porta la parole.—Vous mériteriez, homme de bien, lui dit-il, que, vous faisant connaître de vos supérieurs, nous attirassions sur vous des châtiments dignes de toutes vos noirceurs. Vous vous jouez donc tour à tour de la religion et de la confiance des hommes? Vous avez toutes les passions, elles font naître quelquefois des vertus; chez vous, elles n’ont engendré que des vices abominables! Laissez-nous; tâchez de devenir honnête homme, et songez, surtout, que si jamais vous nous donnez le moindre sujet de plainte… rien ne pourra vous soustraire aux effets de notre ressentiment. Sortez!

Quoique le moine dût s’estimer trop heureux d’en être quitte à si bon marché, l’orgueil, la fureur l’égarèrent. Non seulement il foula cruellement la petite chienne de ma mère, en feignant une maladresse, mais encore, il balbutia quelques injures, en traversant l’antichambre. Un laquais, ayant distingué quelque chose, lui barra le passage et le repoussa d’un coup de poing: mon père, entendant du bruit, parut. Béatin, accusé par plusieurs témoins, se prosterne.—Qu’on le laisse passer, dit mon père, avec un sang-froid qui n’appartient qu’aux grandes âmes, qu’il se retire et qu’on se garde de lui faire la moindre violence. Allez, monsieur.

Béatin fut oublié. Nous ne nous occupâmes plus que de nous. Mon père insistait pour que sa chère Zéila l’épousât sans délai.—Nous devons, disait-il, assurer le sort de la chère Félicia. Nous ne sommes d’ailleurs comptables de notre conduite qu’à nous-mêmes. Nous irons en Angleterre. Monrose aura la fortune de son père: j’y joindrai de quoi le soutenir sur un pied convenable. Je suis sûr qu’il saura se faire honneur de nos bienfaits… Quant au comte… j’aurais un projet pour lui; il doit la vie à Félicia, et par l’enchaînement des circonstances, il lui doit encore l’honneur. Qu’il l’épouse! Il est absolument sans biens: je me charge d’y pourvoir et de terminer avantageusement toutes ses affaires et de lui composer une fortune convenable à sa naissance.

Cette idée, qui plût beaucoup à ma mère et à Sylvina, me fit trembler au premier moment: moi! m’engager… Cependant, devenir comtesse!… Ah! que n’était-ce plutôt marquise!… Mais non, ce n’était pas la même chose. Ce que le comte pouvait, ce qu’il devait peut-être, le marquis ne le pouvait pas. J’éloignai bien vite une mauvaise pensée… Cependant, me marier au comte, n’était-ce pas demeurer libre?… Il ne pouvait vivre longtemps… Mais mourant ami ou mari, mes regrets n’étaient-ils pas les mêmes? Toutes ces pensées se présentèrent à la fois à mon esprit; on me pressait de consentir que Sylvina, qui s’offrait, fît auprès du comte les premières démarches. Elle n’en eut pas la peine. Voici ce qu’il nous écrivait de son lit, tandis que nous nous occupions du projet singulier d’en faire mon époux. «De la part de l’infortuné comte de L… à tout ce qu’il a de cher au monde, réuni chez Mme de Kerlandec, et à milord Sydney, salut.

«Mes amis, je sais tout: ce que les obstacles n’auraient jamais pu, l’amitié, la reconnaissance le peuvent, l’ordonnent aujourd’hui. Je ne prétends plus au bonheur inestimable de posséder la belle Zéila; le Ciel, qui daigne me rendre ce que l’iniquité des hommes m’avait enlevé, m’apprend à restituer à chacun ce qui lui appartient. Que milord Sydney soit heureux. Mais, mes amis, puis-je espérer de l’être à mon tour pendant le peu de jours qui me restent encore?… Serais-je digne de donner mon nom à l’aimable Félicia, ma bienfaitrice, à qui tout ce que je possède au monde et ma vie même appartiennent plus qu’à moi? Milord, faites un fils de celui qui, tour à tour, voulut répandre votre sang et versa le sien à cause de vous. Félicia, fille de Zéila, ne me dédaignez pas par cette mince raison, qui fait que je vous suis plus attaché. Venez tous; que je ne sois plus pour vous un objet de haine. Comblez mes vœux, et je cesserai d’être un objet de pitié… Zéila! milord Sydney! je pourrai vous voir. Oui, je le sens… je vous attends avec l’empressement et l’amour d’un fils qui ne sentit jamais rien faiblement et qui, cessant de vous craindre, ne peut plus que vous chérir. Adieu.»

Cette lettre exaltée nous fit beaucoup de plaisir, mais un peu de peine en même temps. Le style du comte prouvait qu’il avait écrit dans le moment du choc de plusieurs sentiments difficiles à concilier. L’effet que le physique pouvait en avoir ressenti nous donnait de l’inquiétude. Nous répondîmes et promîmes pour le soir, pourvu que le chirurgien, qu’on devait consulter avant de remettre notre billet, jugeât le malade en état de supporter la révolution que notre visite ne pouvait manquer de lui occasionner.

CHAPITRE XXVIII
Espèce d’épisode.
En effet, une heure après, on vint nous avertir qu’il était inutile de nous rendre chez le comte. Il avait de la fièvre, le repos lui était nécessaire.

On m’apportait en même temps une lettre du fameux d’Aiglemont. Les lecteurs qui auront pris quelque intérêt à cet aimable fou seront sans doute charmés d’en entendre parler encore une fois et d’apprendre ce qu’il devint après s’être séparé de nous. Je vais copier sa lettre: je trouve cela plus commode que d’en faire l’extrait:

«Enfin donc, chère Félicia, je suis pris et très pris (cela ne veut pas dire que je suis amoureux, c’est bien pis). Je suis marié. Riche héritier et marquis, à la bonne heure, mais marié! sentez-vous bien toute la force de cette expression? Mon oncle, qui s’entend merveilleusement à manier les esprits, a su prouver à d’excellentes têtes de ce pays-ci que l’on ferait un coup de partie si l’on me donnait pour femme certaine jeune personne qui doit réunir un jour tous leurs héritages. Il a fallu passer l’affaire, car mon oncle assurait que j’étais à l’enchère à Paris, et pour peu qu’on hésitât, on risquait de me manquer. Imaginez, ma chère Félicia, toutes les angoisses auxquelles un pauvre humain peut être en butte; dès lors, je les éprouve sans exception. Présenté chez tous les parents, à la ville, à la campagne; trouvé par l’un aimable, par l’autre fou; par celle-ci petit-maître, par celle-là fier et dédaigneux; jugé par chacun au gré du caprice et des intérêts particuliers… Puis les hostilités sournoises des concurrents cachés, les délations anonymes, des éclaircissements, quelques-uns très vrais, d’autres outrés, sur ma manière de faire travailler l’argent; puis, mes contremines, mes insinuations auprès des uns, mon courage vis-à-vis des autres… On ferait un poème épique de tous mes combats, de toutes mes craintes, de toutes mes victoires. Enfin, quand tout fut d’accord, il ne me manquait plus que d’avoir vu la future.

«Je ne m’attendais pas à tant de charmes et d’agréments: élevée dans un couvent par une tante sévère, et dévote (qui fait pénitence depuis dix ans d’avoir constamment déplu par sa laideur et d’avoir incommodé la société par beaucoup de mauvaise humeur et d’orgueil), ma prétendue me semblait devoir être une petite bégueule sauvage et peu faite pour m’intéresser. Mais point du tout. Douée d’un caractère heureux, une longue communication avec une hétéroclite ne l’a point gâtée. J’ai fait comme César: je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. Le mariage a été bientôt conclu; ç’a justement été le vilain esprit de la tante qui m’a porté bonheur. Elle était si contraire à mes prétentions; elle voulait qu’on me fît subir des examens si rigoureux, qu’on réunît sur mon compte tant d’instructions, que pour la narguer, on a brusqué les affaires, et cela n’a pas été malheureux pour moi. La petite marquise a de l’esprit et des talents; elle danse, elle sait la musique. Elle a lu; mais surtout, elle a toutes les dispositions possibles à devenir bientôt, avec l’aide d’un talent merveilleux que j’ai pour former les femmes, l’une des plus aimables et des plus propres à faire honneur à un époux à ses risques et périls.

«Tout de bon, je trouve que c’est une assez jolie chose que le mariage. Ma petite femme, toute prête à adorer le premier objet que se présenterait, n’a rien eu de plus pressé que de m’adorer, et je crois, ne vous en déplaise, que je l’adore aussi. Nous rions, nous faisons des folies d’enfants, et surtout beaucoup d’autres folies; car, à certains égards, je suis parfaitement bien tombé. Que j’aime une femme attachée à ses devoirs! Puisse ma chère moitié remplir ceux qui se succéderont par la suite, dans la carrière du mariage, aussi bien qu’elle s’efforce maintenant de remplir les premiers, Aussi, suis-je d’une fidélité… Je vois tous les jours, sans l’ombre d’une tentation, une fille charmante qui la sert et deux ou trois parentes angéliques, chez qui la première faveur de la vertu conjugale est fort ralentie, et qui ne demanderaient sans doute pas mieux que de se distraire un peu d’une ennuyeuse monogamie. Concevez-vous cette conversion? n’est-elle pas digne d’occuper les deux trompettes de la Renommée?»

D’Aiglemont me demandait ensuite de mes nouvelles et de celles de Sylvina. Je ne lui avais presque point écrit; il ignorait une partie de ce qui nous était arrivé. Il s’informait aussi du comte, dont il avait toujours souhaité la fin, craignant que ce personnage mélancolique ne me gâtât l’esprit, etc.

Monseigneur, qui avait joint quelque chose à la lettre de son neveu, m’écrivait plus gravement. Il me contait comment on avait eu toutes les peines du monde à marier son étourdi: lui, oncle, payait les dettes et faisait, pour le nouveau marquis, une pension de deux cents louis à Mme Dorville. Ce revenu venait bien à propos à celle-ci, qui avait au suprême degré le défaut de l’inconduite et de ne savoir jamais sacrifier l’agréable à l’utile. Le bienfaiteur le plus solide était renvoyé de chez elle, en faveur du premier joli museau dont elle pouvait avoir envie. Sans cette rente viagère, Dorville aurait pu mourir quelque jour à l’hôpital.

CHAPITRE XXIX
Conclusion.
Quel froid me saisit? Hymen, la léthargie de mon esprit est-elle un effet de tes fatales influences? je n’ai plus le courage d’écrire… Ah! c’est que je viens de parler de toi… Vous bâillez aussi, lecteur; il est temps que je finisse.

Le marquis m’aimait beaucoup; mais voyant ce qui venait d’arriver, soit prudence, soit délicatesse, soit enfin tout ce qui peut occasionner un changement dans l’esprit d’un être à deux pieds sans plumes, il supposa tout à coup un voyage à faire dans ses terres, et partit, me livrant au tumulte de mes aventures et de mes projets. Cependant, il m’écrivit souvent, toujours avec beaucoup de tendresse; nous demeurâmes amis.

Monrose arriva bientôt sur les ailes de l’amour filial et de l’amitié. Il était devenu grand et avait embelli. J’eus un secret dépit de ce qu’il était mon frère. On peut juger de l’accueil que lui fit ma charmante mère, par la connaissance que j’ai donnée de la tendresse de son cœur. Monrose, instruit enfin de l’affaire de Bordeaux, fit bien voir qu’il avait du bon sens. Doué d’une vraie sensibilité, loin de quitter la nature pour son ombre, il ne voulut connaître de père que celui qui lui en montrait les sentiments et en exerçait envers lui les devoirs. On le fit entrer aux mousquetaires. Il est maintenant capitaine de cavalerie, en attendant mieux.

Bientôt Sydney épousa sa chère Zéila. Les lords Kinston et Bentley furent avec nous les seuls témoins du bonheur de ce couple aimable.

Le comte se rétablit un peu. Nous nous épousâmes pour la forme seulement; aucun des deux n’en désirait davantage.

Le vieux président et son gendre, qui surent nos mariages, vinrent adroitement nous complimenter en grand deuil, en pleureuses: Mme la présidente était morte, quelques jours auparavant, de ce qu’on sait.

Sylvina, avec un reste de physionomie qui agaçait encore, se mit en son particulier et devint une espèce de quiétiste, moitié dévote, moite galante; elle recevait des prêtres, des femmes retirées du monde, et surtout beaucoup de ces célibataires obscurs qui s’accommodent volontiers des femmes qu’on peut avoir sans beaucoup de soins et de mérite.

Les affaires de mon mari l’appelaient en province. Mon père voulut bien l’accompagner; ils réussirent dans tout ce qui avait été l’objet de leur voyage. De là le pauvre comte fut prendre les eaux, mais elles ne lui firent aucun bien: il mourut peu de temps après son retour, mêlant à ses derniers soupirs le nom mille fois répété de Mme Kerlandec. Sa manie, jusque-là combattue par la raison, renaissait de la faiblesse de celle-ci.

Milady Sydney mit au monde, avant la fin de l’année, un fils qui combla les vœux du couple le plus digne des faveurs du destin.

J’avais suivi en Angleterre les chers auteurs de mes jours. Au bout d’un certain temps je les quittai pour voyager. Je m’arrêtai en Italie, où le goût des arts me fit trouver mille agréments. Peut-être ferai-je la folie de donner quelque jour au public l’histoire des aventures qui me sont arrivées dans ce charmant séjour. Mais si je n’écris plus, vous saurez, mes chers lecteurs, que pensant comme un homme doué d’une assez bonne tête et sentant comme une femme très fragile, je consacre mes jours aux études agréables, aux plaisirs d’une société choisie, et mes nuits aux délices de la volupté, dont je me suis fait un art que j’ai poussé plus loin qu’aucune femme. Constante en amitié, mais volage en amour, je suis heureuse et me flatte de n’avoir jamais fait le malheur de personne.

Si quelqu’un de ces gens sévères qui aiment qu’on fasse une fin me remontrait ici que, sortie d’un état équivoque dans lequel j’étais peut-être excusable de me conduire mal, j’aurais dû me réformer et vivre plus honnêtement, je lui répondrais que je n’y pensais pas dans le temps, et que d’ailleurs j’aurais peut-être fait des efforts inutiles. Car un homme de génie, qui connaît le cœur humain, a dit pour ma consolation et pour celle de beaucoup d’autres: «N’est pas toujours femme de bien qui veut».

Fin de la quatrième et dernière partie.

TABLE
Pages
Introduction 1
Essai bibliographique 7
PREMIÈRE PARTIE
Chapitre I. — Échantillon de la pièce 13
II. — Qui dit beaucoup en peu de mots 15
III. — Préliminaires indispensables 16
IV. — Émigration 18
V. — Pour lequel je demande grâce aux lecteurs qu’il pourra ennuyer 19
VI. — Vérité.—Conduite à la mode.—Travers du vieux temps 21
VII. — Où l’on fait connaissance avec le directeur et un ami de Sylvina 23
VIII. — Qui tient un peu du précédent, mais qu’on fera pourtant bien de lire 25
IX. — Peu intéressant, mais qui n’est pas inutile 27
X. — Plus vrai que vraisemblable 29
XI. — Conjuration 32
XII. — Suite du précédent.—Disgrâce de Béatin. 34
XIII. — Qui annonce quelque chose 37
XIV. — Événement intéressant 39
XV. — Où j’avoue des choses dont notre sexe ne convient pas volontiers.—Singuliers discours de Sylvina, dont je conseille à bien des femmes de faire leur profit 41
XVI. — Bel exemple qui n’est pas assez suivi.—Croquis d’un prélat à la mode 44
XVII. — Bonne volonté de Sa Grandeur.—Contretemps 46
XVIII. — Caprices amoureux 48
XIX. — Où l’on voit ce qui n’arriva pas.—Songe 50
XX. — Où le beau chevalier se montre à son avantage 51
XXI. — Arrangements.—Obstacles.—Alarmes. 53
XXII. — Dont je ne sais comment je me tirerai 56
XXIII. — Suite du précédent 58
XXIV. — Qui apprend aux gens à bonne fortune à ne rien oublier dans les maisons où ils couchent 60
XXV. — Où Sa Grandeur fait briller un grand esprit de conciliation 63
XXVI. — Suite du précédent.—Monseigneur est récompensé 66
XXVII. — Réflexions qu’on pourrait omettre de lire sans perdre le fil de l’histoire 69
XXVIII. — Surprise.—Explication.—Plaisirs 71
XXIX. — Galanterie de monseigneur.—Singulière conversation qui laisse les choses au même point 72
XXX. — Où ceux qui s’intéressent au beau chevalier verront qu’il est beaucoup parlé de lui 75
XXXI. — Qui fait voir que le chevalier n’avait pas moins que son oncle l’esprit de conciliation 77
XXXII. — Suite du précédent.—Départ pour la province 79
SECONDE PARTIE
Chapitre I. — Dont on saura le contenu, si l’on prend la peine de le lire 83
II. — Où et chez quelles gens nous arrivons.—Portraits 85
III. — Ridicules 87
IV. — De Thérèse et des confidences qu’elle me fit 90
V. — Suite des confidences de Thérèse 93
VI. — Méprise de M. Caffardot 96
VII. — Vengeance de Thérèse 100
VIII. — De la culotte de M. Caffardot 102
IX. — Rapport de Thérèse et ce qu’elle fit pour prouver qu’elle ne mentait pas 105
X. — C’est le chevalier qui parle 107
XI. — Aubades.—Fâcheux réveil d’Éléonore 110
XII. — Trait d’esprit et de charité de la part du chevalier 112
XIII. — A quel prix Caffardot retrouve sa culotte 115
XIV. — Conclusion des aventures précédentes 117
XV. — Où l’on fait une nouvelle connaissance.—Arrangements raisonnables 120
XVI. — Comment l’objet de mon voyage est manqué 122
XVII. — Peu intéressant, mais nécessaire 123
XVIII. — Intrigues, conversation singulière 125
XIX. — Prompte négociation de Thérèse.—Entrevue 128
XX. — Qui prépare à des choses intéressantes 131
XXI. — Orgie 133
XXII. — Plaisirs d’une autre espèce 135
XXIII. — Qui frappait.—Des belles choses que je vis 137
XXIV. — Comment se termina la partie de plaisir 139
XXV. — Méchants confondus.—Inconvénients de la charité, qui ne doivent cependant pas rebuter les bons cœurs 141
XXVI. — Suite du précédent.—Aveu de Mme Dupré.—Raccommodement 144
XXVII. — Jalousie des sœurs Fiorelli; malheur dont Argentine et le chevalier sont menacés 147
XXVIII. — Repentir de Camille.—Fin tragique de la duègne 149
XXIX. — Qui fera plaisir aux partisans de monseigneur et de son neveu 152
XXX. — Dénouement des grands événements de cette seconde partie et leur conclusion 154
TROISIÈME PARTIE
Chapitre I. — Accident.—Fâcheuse rencontre 157
II. — Dénouement tragique de l’aventure du bourbier.—Bravoure d’un Anglais et d’un joli jeune homme 159
III. — Histoire de Monrose.—Ses singuliers malheurs 162
IV. — Beau procédé de Sylvina 166
V. — Comment l’Anglais se montre aussi aimable qu’il était vaillant 168
VI. — Où l’on ne verra rien d’étonnant 170
VII. — Où l’on retrouvera des gens de connaissance 173
VIII. — Le bien vient quelquefois en dormant 174
IX. — Fin du noviciat de Monrose 176
X. — Intrigues dont le beau Monrose est l’objet 179
XI. — Où l’on voit Sylvina attrapée d’une singulière façon 182
XII. — Qui contient des choses dont les coquettes pourront faire leur profit 184
XIII. — Descriptions qui n’amuseront pas tout le monde 186
XIV. — Plus aride encore que le précédent 189
XV. — Qui en annonce d’autres plus intéressants 190
XVI. — Singulière conversation et comment elle se termina 192
XVII. — Peu différent de celui qu’on vient de lire 195
XVIII. — Où le beau Monrose reparaît 198
XIX. — Qu’on n’a pas pu rendre plus clair 201
XX. — Courses nocturnes.—Apparition d’un lutin chez le chevalier d’Aiglemont 203
XXI. — Conversation moins obscure pour le lecteur que pour les interlocuteurs eux-mêmes 205
XXII. — Dont la plus grande partie peint des caprices qui ne sont pas du goût de tout le monde 207
XXIII. — Absence de Sydney.—Comment le beau Monrose est de nouveau poursuivi par son étoile 210
XXIV. — Où l’on verra des choses intéressantes 213
XXV. — Hors-d’œuvre, à peu de chose près 216
XXVI. — Suite du précédent 219
XXVII. — Qui traite de je ne sais quoi 222
XXVIII. — De l’étranger.—Son histoire 225
XXIX. — Suite de l’histoire du comte 228
XXX. — Continuation 230
XXXI. — Toujours la même histoire 233
XXXII. — Conclusion de l’histoire du malheureux comte 236
QUATRIÈME PARTIE
Chapitre I. — Qu’on peut aussi bien ne pas lire que j’aurais pu ne pas l’écrire 241
II. — Qui serait plus ennuyeux s’il était plus long 243
III. — Qui contient des choses moins tristes 245
IV. — Suite du précédent 247
V. — Malheur imprévu 249
VI. — Fin du règne de Sylvina.—Le plus beau moment du mien 252
VII. — Où je recule un peu sur mes pas 255
VIII. — Aventures nocturnes 257
IX. — Comment tout allait mal cette nuit-là 260
X. — De pis en pis 262
XI. — Événements intéressants 264
XII. — Comment on se retrouve au moment qu’on y pense le moins 267
XIII. — Qui n’est pas le moins intéressant du livre 271
XIV. — Heureux changement dans les affaires du comte et dans les miennes 278
XV. — Fin de mes peines.—Comment j’en suis enfin dédommagée 276
XVI. — Négociations de Dupuis et ce qui en arriva. Lettre de Mme de Kerlandec 278
XVII. — Où l’on verra des gens bien embarrassés 281
XVIII. — Comment j’appris au comte ce que nous étions convenus de lui cacher encore et ce qui nous arriva.—Ma première visite avec milord Sydney 284
XIX. — Court, mais intéressant 286
XX. — Argent qui circule.—Thérèse fait fortune.—Par quel enchaînement d’aventures 288
XXI. — Suite et conclusion des grands événements arrivés à Thérèse 291
XXII. — Entrevue orageuse avec Mme de Kerlandec 298
XXIII. — Conversation intéressante 297
XXIV. — L’un des plus intéressants de l’ouvrage 299
XXV. — Indéfinissable 302
XXVI. — Comment se passa la seconde entrevue avec ma mère et comment le docteur Béatin se trouva dans un étrange embarras 304
XXVII. — Qui n’étonnera point ceux qui se connaissent en Béatins.—Comment le même projet se formait en même temps en deux endroits 307
XXVIII. — Espèce d’épisode 309
XXIX. — Conclusion 312

//chooxaur.com/4/4051934