L’oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2) by Andréa de Nerciat

LES MAITRES DE L’AMOUR

L’ŒUVRE
du Chevalier
Andrea de Nerciat

Le Doctorat impromptu
Monrose, ou le Libertin de qualité.—Mon Noviciat
Les Aphrodites.—Le Diable au corps, etc.

Comprenant une Œuvre entière, des morceaux ignorés, avec des documents nouveaux et des pièces inédites concernant la vie d’Andrea de Nerciat

INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE, ANALYSES ET NOTES
PAR
GUILLAUME APOLLINAIRE

Ouvrage orné d’un portrait d’Andrea de Nerciat hors texte

PARIS
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
4, RUE DE FURSTENBERG, 4

MCMXXVII

Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.

ANDREA DE NERCIAT
d’après la sanguine à Mr Br. de Paris
L’ŒUVRE
DU
CHEVALIER ANDREA DE NERCIAT

INTRODUCTION
Le chevalier Andrea de Nerciat est un personnage presqu’encore inconnu. Ceux qui ont voulu s’occuper de sa vie ont été arrêtés jusqu’ici par l’absence des documents et n’ont fait en somme que reproduire l’article de Beuchot paru dans la Biographie Michaud. Ni M. Poulet-Malassis, rédacteur de la Notice bio-bibliographique signée B.-X. et qui parut en tête de la réédition des Contes nouveaux publiée par cet éditeur en 1867, ni M. Ad. Van Bever dans la notice qu’il a consacrée à Nerciat dans la deuxième série des Conteurs Libertins du XVIIIe siècle (Sansot, 1905), ni Vital-Puissant, auteur et éditeur, à Bruxelles, de la Bibliographie anecdotique et raisonnée de tous les ouvrages d’Andrea de Nerciat, par M. de C…, bibliophile anglais… (1876), n’ont donné de détails nouveaux sur l’existence d’un auteur dont M. Van Bever dit qu’il est «un des plus singuliers, par contre un des moins notoires parmi les écrivains érotiques du XVIIIe siècle».

Le même auteur déplore le «défaut d’anecdotes pour rappeler sa mémoire» et ajoute que «son bagage insuffisant à exprimer les traits de son caractère, mériterait d’éveiller la curiosité des historiens».

A défaut d’anecdotes, Eugène Asse publia dans Le Livre dirigé par M. Octave Uzanne un article très courageux où il exposait clairement tout ce que l’on connaissait de la vie du chevalier et faisait ressortir ses mérites d’écrivain. Enfin, M. Jean-Jacques Olivier[1] a donné des indications précieuses relativement à la représentation, à Cassel, d’un opéra-comique de Nerciat.

[1] La Cour du Landgrave Frédéric II de Hesse-Cassel, Paris, MCMV.

Il est juste d’ajouter qu’il doit exister, concernant le chevalier, des documents dont je n’ai pas pu trouver de traces; mais sans doute n’ont-ils pas été ignorés de Monselet qui, dans Les galanteries du XVIIIe siècle (Paris, 1862) dit: «L’auteur de Félicia est le chevalier de Nercyat (sic), de qui nous nous occuperons un jour». Cependant, s’il s’est étendu sur l’œuvre du chevalier, Monselet ne s’est jamais, à ma connaissance, occupé de sa biographie.

Ces documents ont été dans les mains de Poulet-Malassis, ou du moins on les lui avait promis.

En 1864, Poulet-Malassis publie une réédition des Aphrodites et insère à la fin du second volume une sorte de catalogue annonçant la publication des Œuvres complètes d’Andrea de Nerciat, et il ajoute: «Le dernier ouvrage de la série se composera d’une notice sur la vie d’Andrea de Nerciat, rédigée sur des documents entièrement nouveaux, et de correspondances inédites de Nerciat avec plusieurs femmes et divers gens de lettres, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Grimod de la Reynière, Pelleport (auteur des Bohémiens), etc., le volume sera orné de fac-simile. On fait appel à l’obligeance des curieux qui connaîtraient des portraits de Nerciat et qui pourraient ajouter à l’ensemble déjà extraordinaire des pièces sus-mentionnées».

Mais le volume annoncé ne parut pas. Dès 1867, le même éditeur, à la fin de la notice qu’il avait rédigée pour la réédition des Contes nouveaux, ne mentionne même plus les femmes et écrit simplement qu’«il existe des correspondances de plusieurs gens de lettres du XVIIIe siècle, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Pelleport entre autres, avec Andrea de Nerciat.» Et Vital-Puissant[2], parlant de ces correspondances, dit: «Leur impression avait été annoncée vers 1866 ou 1867, en pays étranger (Belgique), mais des renseignements certains nous ont appris que tout cela était resté à l’état de projet, pour être ensuite définitivement abandonné».

[2] Loc. cit.

La famille d’Andrea de Nerciat était originaire de Naples. Un aïeul, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, le frère Antoine Andrea perdit la vie en Afrique où il combattait, le 17 août 1619. La maison était éparse à Naples, en Sicile, dans le Languedoc. Une branche s’était établie en Bourgogne. J’ai trouvé[3] un document concernant un certain Louis Nercia, sous-lieutenant au régiment de Bourgogne. C’est un reçu de la somme de 20 livres qui lui ont été données par gratification et pour lui donner moyen de se rendre à sa charge. Le reçu est daté du 4 février 1697 et signé Louis Nercia.

[3] Bib. Nat. Mss. Pièces originales 2096.

*
* *
L’auteur de Félicia était le fils d’un trésorier au parlement de Bourgogne. M. Maurice Tourneux a transcrit à Dijon et m’a communiqué l’extrait baptistaire qui dissipe l’incertitude où l’on était touchant la date de naissance d’«André-Robert Andrea de Nerciat né à Dijon 17 avril 1739, fils de Andrea, avocat au Parlement, et de Bernarde de Marlot. Parrain Claude André Andrea, avocat payeur des gages du Parlement, seigneur de Nerciat». Après avoir terminé ses études, et sans doute de bonnes études, car il était fort cultivé, le chevalier voyagea pour parfaire son instruction. Il parcourut l’Italie, l’Allemagne, apprenant l’italien, puis l’allemand, et la carrière des armes lui souriant, il alla prendre du service au Danemark.

La preuve de ce fait se trouve à la fin de la Dédicace placée en tête de la comédie: Dorimon ou le marquis de Clairville (Strasbourg, 1778). Le titre de cette pièce ne porte aucune indication d’auteur et cependant, c’est le premier et un des rares ouvrages que Nerciat ait signés. On lit après l’épître dédicatoire cette signature imprimée: le Cher De Nerciat, ancien Capitaine d’Infanterie au service de Danemark et ci-devant gendarme de la Garde de S. M. T. C.

A son retour en France, il resta militaire et entra dans la Maison du Roi. La compagnie de gendarmes de la garde dont il faisait partie fut comprise dans la réforme qu’opéra le comte de Saint-Germain par Ordonnance du Roi pour réduire les deux compagnies des gendarmes et chevau-légers de la garde du 15 décembre 1775. Nerciat se retira avec une pension et le grade de lieutenant-colonel, mais néanmoins il regretta beaucoup cette réduction. Ses regrets, il les mit en vers[4]:

Dieu des combats, je suivais tes timbales;
Aux bandes que l’on vit à Fontenoy fatales,
Foudres de guerre, ornements de la paix,
Je m’étais joint, mais un orage épais
De projets destructeurs menaça notre tête…
Sur nous fondit la première tempête…
Au bien futur nous fûmes immolés…
Quand du bien opéré l’on chômera la fête,
Vrais citoyens nous serons consolés.
[4] Prologue de contes nouveaux (Liège, 1777).

Et il ajoutait en note: «L’auteur servait dans les gendarmes de la garde, lorsqu’on réduisit cette compagnie et celle des chevau-légers au quart, et les deux compagnies de mousquetaires à rien».

Nerciat a dû peindre Monrose, le principal héros de ses romans, avec quelques-unes des couleurs sous lesquelles l’auteur se voyait. Et par endroits, il y a de l’auto-biographie dans ses ouvrages: «Les êtres bien nés, dit-il, bien inspirés, se livrent volontiers avec enthousiasme à la profession qu’ils ont embrassée. Monrose, militaire, crut devoir épier les moindres occasions d’apprendre son métier, et chercher par toute la terre à s’y rendre recommandable». Et auparavant Nerciat dit que Monrose fit partie de la compagnie des mousquetaires noirs et qu’il ne la quitta que lors de leur suppression.

Jusqu’au licenciement, Nerciat avait mené une vie assez mondaine et probablement assez dissipée, fréquentant aussi bien les mauvais lieux que certains salons où l’on devait apprécier ses talents de musicien et de poète compositeur de musique. Il allait chez le marquis de La Roche du Maine, ce Luchet dont les ouvrages avaient eu du succès, et dont la femme avait reçu une nombreuse compagnie jusqu’au jour où ils avaient dû partir ruinés par des mines dont s’occupait le marquis et déconsidérés à la suite des farces énormes des mystificateurs qui avaient pris le salon de la marquise pour théâtre de leurs exploits.

Nerciat avait dû pénétrer dans ce milieu brillant et bruyant, présenté par un de ses aînés, Jean-Louis Barbot de Luchet, chevalier de Saint-Louis, qui faisait partie des gendarmes de la garde depuis le 20 octobre 1745 et y demeura jusqu’à la réforme. Selon toute vraisemblance, c’était un parent du marquis. Nerciat devait retrouver plus tard ce dernier.

C’était une époque où l’amour était à la mode. Nous n’en avons plus idée aujourd’hui où l’on a tant parlé d’amour libre.

L’amour, l’amour physique apparaissait partout. Les philosophes, les savants, les gens de lettres, tous les hommes, toutes les femmes s’en souciaient. Il n’était pas comme maintenant une statue de petit dieu nu et malade à l’arc débandé, un honteux objet de curiosité, un sujet d’observations médicales et rétrospectives. Il volait librement dans les parcs ombreux où le dieu des jardins prenait ses aises.

Andrea de Nerciat aima l’amour et il en étudia passionnément le physique, pénétrant les mystères des sociétés d’amour, et les secrets de cette maçonnerie galante qui, sans savoir toujours qu’elle répandait en même temps le goût de la liberté, propageait le culte de la chair en Europe.

Nerciat menait une vie voluptueuse et sobre. Quoique né à Dijon, il boit peu de vin. Ce contraste entre son goût et ses origines est si frappant qu’il le trouve digne d’être chanté et ce Bourguignon s’excuse auprès de Bacchus[5]:

Dieu que Jupin fit jaillir de sa cuisse,
Je te dois hommage féal,
Et pourrais, étant ton vassal
Près de toi trouver du service…
De mon devoir je m’acquitterais mal;
N’ayant pu me former en Allemagne, en Suisse,
Souffre que du tendre Appollon
Je préfère le violon
A tes discordantes cymbales:
Ce choix n’est ingrat, ni félon.
[5] Loc. cit.

Le galant chevalier avait consacré, à écrire des ouvrages licencieux et brillants, les loisirs que lui laissaient son service, l’amour et ses occupations mondaines. Il avait écrit les Aphrodites qui ne devaient paraître qu’en 1793, et le Diable au corps qui ne devait paraître qu’en 1803, après sa mort, et dont on venait de lui dérober la première partie que l’on publia à son insu en Allemagne quelque temps après. On venait de faire paraître malgré lui, mais en respectant son anonymat, un ouvrage dont les premières éditions se sont vendues ouvertement et qui est son chef-d’œuvre: Félicia ou mes Fredaines. Le succès en était très vif, mais l’édition était fort incorrecte, au dire de l’auteur que cela chagrinait infiniment.

En outre, le chevalier avait fait recevoir par le théâtre de Versailles, une comédie[6] en prose (déjà mentionnée) Dorimon, ou le marquis de Clairville, qui fut jouée le 18 décembre 1775, trois jours après que le roi eût rendu la fatale ordonnance.

[6] Elle était tirée d’une nouvelle, un roman, qu’il avait écrit «en pays étranger».

L’effet de cette représentation n’ayant pas été celui qu’espérait Nerciat, il se remit à voyager pour compléter encore son instruction. Il alla en Suisse, retourna en Allemagne, écrivant des petits vers et composant de la musique légère pour se consoler du licenciement qui avait brisé sa carrière, de sa déconvenue théâtrale et des chagrins d’amour auxquels il fait allusion dans le Prologue déjà cité:

Brûler encens à Paphos, à Cythère,
Fut l’office de mon printemps;
Mais hélas! ne dure longtemps
De prêtre de Vénus le galant ministère.
Sage est celui qui n’attend de déplaire
A la déesse et qui prend son congé;
Elle ne veut dans son clergé
Que jeunes clercs, et les novices
Sont revêtus des meilleurs bénéfices…
J’eus, dans mon temps, un bon archevêché…
Par le destin jaloux il me fut arraché…
En noirs cyprès mes myrtes se changèrent…
Prieurés ne me consolèrent…
Adieu Vénus, adieu, adieu charmant Amour
Je suis de trop à votre aimable cour.
Quelle était cette femme qu’il appelle indévotement un bon archevêché? Sans doute, celle qu’il a dépeinte sous les traits de Félicia, dont il fera plus tard la principale dignitaire de l’ordre des Aphrodites.

Il faut ajouter que Nerciat dédia à une femme qu’il dissimulait sous les initiales: M. L. D. D. sa comédie, lorsqu’il la fit paraître, et qu’un des morceaux de ses Contes nouveaux intitulé: Vérité est dédié à Mlle Angélique d’H…

Il erra ainsi pendant toute l’année 1776, ne trouvant où se fixer, triste et ne sachant que faire. C’est en vain qu’il se montre dans une allégorie[7] consolé par la visite de Momus, le dieu plaisant:

[7] Prologue des Contes Nouveaux.

Ainsi parlais quand figure comique,
A l’œil perçant, au sourire cynique,
Brusquement s’offrit à mes yeux.
Or, je lui dis: «Etranger si joyeux,
Qui cherchez-vous? Est-ce moi?—C’est vous-même,
Reconnaissez un dieu qui vous plaint et vous aime:
Plus gai que vous, quoiqu’aussi réformé[8].
—Qui? Momus!—Vous m’avez nommé.—
—Certes, votre visite est un honneur extrême…
—Sans compliment, mon cher, écoute-moi:
Ne pense plus à ta Maison du Roi,
Et quitte ce visage blême.»
Du Dieu l’influence suprême
Agit soudain; mon cœur est délivré,
Et mon esprit follement enivré.
[8] Il est vrai qu’on ne rit plus (note de Nerciat).

Il ajouta: «Tu ne veux donc au Parnasse
Te présenter? On n’y peut trouver place,
Phœbus[9] en vain se laisse importuner;
Je lui connais, aux hôtels de Mémoire,
De Vrai Goût, d’Estime et de Gloire,
Vastes logements à donner:
En obtenir, c’est une mer à boire;
A ce ne faudra t’obstiner.
[9] Phœbus. Apollon s’entend; car le vrai Phœbus est de nos jours singulièrement accessible (note de Nerciat).

Voici le fait: orner la double cime
Où règne le dieu de la rime,
Est cas soumis à de nouvelles lois,
Au pied du mont tourne un immense abîme
Que sur un pont l’on passait autrefois:
Ce pont rompit sous trop pesante armée
D’écrivains stériles et froids,
Cohorte à jamais diffamée,
On réparait: la foule envenimée
Des envieux et des rivaux
Ne laissait faire, abattait les travaux:
Lors toute voie à ces gens fut fermée,
Grand nombre se précipitaient,
Dans le bourbier barbottaient, périssaient.
Cependant élite estimée
Pour vrais talents, et d’Apollon aimée,
Visites de Pégase avait,
Qui sur son dos, favoris recevait;
Puis malgré l’effort du pygmée
Invectivant d’une voix enrhumée,
Pégase, fier, sous grand homme arrivai
Au temple de la Renommée.
L’usage plut; or, il est demeuré.
Le pont jamais ne sera réparé,
De l’avenir ne te mets donc en peine
Sans cabaler, obéis à ta veine;
Signale-toi: rien ne peut empêcher
Que le père de l’Hippocrène[10],
Où que tu sois, ne te vienne chercher:
Franchir sans lui l’espace, est entreprise vaine,
De temps en temps je viendrai t’inspirer,
Non traits amers, qui pourraient t’attirer
De l’univers le mépris et la haine,
Comme à Rufus[11], à Défontaine[12],
Insolents que Thémis fit bien de châtier;
Non de ces traits que Fréron, Chevrier[13]
Versaient, dans leur noire migraine,
Sur un mercenaire papier;
Mais traits plaisants, tel qu’au bon Lafontaine
Je les triais dans Boccace et la Reine[14];
Tels qu’en offrais au délicat Vergier[15].
Causticité, de son impure haleine,
Jamais ceux-ci n’osa souiller,
Ni leur chefs-d’œuvre barbouiller.
[10] Pégase toujours (note de Nerciat).

[11] Rufus. Rousseau, qui fut grand poète, grand brouillon: maintenant tout le monde est au fait de ses torts et des ses malheurs. La postérité ne connaîtra que ses talents vraiment admirables (note de Nerciat).

[12] Desfontaine. Je me suis permis d’altérer, pour le besoin de la rime le nom d’un méchant qui a défiguré tant de réputations pour le seul besoin de faire du mal. Je renvoie, pour les détails qui le concernent, à son ami Voltaire (note de Nerciat).

[13] Fréron et Chevrier. Loin de vouloir insulter à la mémoire de ces illustres morts, je crois au contraire aider à la justifier, en supposant que la haine et la médisance étaient chez eux plutôt une maladie que des vices (note de Nerciat).

[14] Dans les contes de la reine de Navarre, dans l’Arioste et ailleurs (note de Nerciat).

[15] Vergier, auteur, entre autres, du charmant conte du Rossignol (note de Nerciat).

Mieux te plairaient les jeux de Melpomène,
Ceux de Thalie et d’Erato[16]?
Tu viens trop tard, la lice est pleine.
D’Euterpe[17] tu voudrais au chant de la Syrène
Mêler le brillant concerto?
Un noble délire t’entraîne?…
Prétends-tu disputer l’arène
A Philidor, à Monsigny?…
Redoute pour le moins, la lance de Grétry…
Fais contes bleus, mon cher, ils donnent moins de peine.
—Soit, dis-je au dieu des quolibets,
Mais sur Alizons et Babets
M’apprendrez-vous anecdotes certaines?
—N’en faut douter: leurs piquantes fredaines,
Et celles de Rabais-Coquets,
Et celles d’Eventés Plumets,
Dans mon recueil se trouvent par centaine;
A côté de ces freluquets
Figure aussi mainte dame hautaine,
Du livre précieux je te fais abandon.
Tiens, prends.—Ajoutez à ce don,
Dieu généreux… (j’osais à peine)
—Quoi?—Le burin du divin Lafontaine[18].
—Hélas! mon cher, il me l’avait rendu;
Mais, étourdi, je l’ai perdu:
Sottise insigne et malheureuse,
Puisqu’en dépit de travail assidu,
Vulcain, ne retrouvant trempe si merveilleuse,
S’est avoué, sur ce point, confondu,
Butin de qualité douteuse
Est celui qu’un tel a reçu[19].
Du défaut l’on s’est aperçu.
Faute de mieux, celui-ci je te donne,
S’il est chétif, seul n’as été déçu:
Comme à plus d’un faudra qu’on te pardonne».
[16] Jeux de Melpomène, de Thalie, d’Erato tragédies, comédies, opéras. Pour peu que des contes soient passables, ils tombent aussi dans les mains de lecteurs qui n’ont pas toujours présents les départements des muses (note de Nerciat).

[17] D’Euterpe, etc., concerto. Mettre des opéras en musique (note de Nerciat).

[18] La Fontaine qui me paraît aussi divin dans son genre qu’Homère dans le sien (note de Nerciat).

[19] Qu’un tel a reçu. J’avais en vue quelqu’un dont le nom m’empêchait de faire mon vers. Les inconvénients de mètre se font sentir dès les premiers pas (note de Nerciat).

Ces mauvais vers sentent un peu le désenchantement. Nerciat se met au courant de la littérature allemande; Il goûte surtout les poètes de l’Association anacréontique: Gleim, Uz et particulièrement le major Christian Ewald de Kleist qui avait été tué en 1759, dont Uz avait chanté la mort et que le prince de Ligne invoquait en vers:

Kleist, Horace des Germains
Inspire-moi de l’Elysée,
Puissent les vers qui passent par mes mains
Se ressentir de ta tournure visée.
Nerciat l’appelle: «Poète délicieux, un des plus beaux génies que l’Allemagne ait produits».

Vers la fin de 1776, le chevalier parcourt Bruxelles, Namur, Louvain. Il compose ses Contes nouveaux, ouvrage faible dont tout l’intérêt réside dans les détails autobiographiques qui y sont consignés. Nerciat fait alors connaissance avec le prince de Ligne qui agréa la dédicace des contes nouveaux. Ils parurent l’année suivante, A Liège, lit-on sur le titre, et le nom de l’auteur se trouve à la signature de l’Epître dédicatoire. Ces contes n’étaient ni libres ni très spirituels, mais souvent trop longs et d’une lecture assez pénible. Nerciat avait perdu sa grâce et son charme, il s’ennuyait et ennuyait les autres. Son amitié avec le prince de Ligne dut être assez intime. Si l’on en croit une note des Contes nouveaux, Nerciat pouvait se vanter de connaître les secrets du Prince.

Celui-ci, cependant, n’a jamais, à ma connaissance, cité nommément Nerciat, c’est tout au plus si dans cette œuvre considérable, où les beautés ne manquent pas et qui parut en 24 volumes à partir de 1795, sous le titre de Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires, j’ai trouvé une note qui pourrait se rapporter à Nerciat. Il s’agit de la Noce interrompue, comédie en trois actes, mêlée d’ariettes. Le prince de Ligne dit: «Je voudrais avoir la musique qui avait déjà été faite pour cette petite pièce: mais je ne sais ce qu’elle est devenue, pas plus que celui-ci qui l’avait composée. Ce que je sais, c’est que je n’ai pas eu le temps de la faire exécuter».

Ensuite Nerciat se remet à voyager et sans doute devint-il à cette époque un agent secret comme Mirabeau, comme Dumouriez. On le retrouve en 1778 à Strasbourg où il fait paraître sa comédie de Versailles: Dorimon ou le marquis de Clairville. Il visite les bords du Rhin et fait réimprimer en Allemagne, pour sa satisfaction, Félicia, dont il n’existait pas d’édition correcte. Ensuite on perd sa trace jusqu’en 1780.

*
* *
En 1780, la cour du Landgrave de Hesse-Cassel brillait de son plus grand éclat. On n’y avait jamais connu une telle splendeur. Le rococo y triomphait et à la vérité, ce faste n’allait pas sans mesquinerie; il sentait l’imitation. Il avait été importé de France et les bons Hessois ne voyaient pas tout ce luxe étranger d’un bon œil. Le Landgrave Frédéric II était monté sur le trône, en 1760, succédant à son père Guillaume VIII. Frédéric avait prouvé sa valeur en combattant à la tête des troupes hessoises pendant la guerre de Succession d’Autriche. Pendant la guerre de Sept Ans il avait passé au service de la Prusse et en février 1759, le Roi dont il devait devenir un homonyme l’avait nommé général d’infanterie et vice-gouverneur de Magdebourg. Frédéric de Hesse-Cassel avait un caractère fantasque fait de mysticisme et de scepticisme. Son goût pour les pompes extérieures l’avait amené à se convertir au catholicisme et, pour rassurer son père alarmé par cette conversion, il signa sans difficulté l’Acte d’assurance où il s’engageait à réserver aux protestants les fonctions de l’Etat et à n’accorder aux catholiques que le libre exercice de leur culte. Il était dévot à ses heures, mais l’on dit aussi qu’il n’avait passé dans l’Eglise Romaine que dans l’espoir d’obtenir la couronne de Pologne.

A sa cour, on ne parlait que le français, on s’efforçait d’avoir une élégance française, on observait l’étiquette de Versailles, car le Landgrave méprisait tout ce qui était allemand et particulièrement la littérature allemande pour laquelle commençait alors l’époque des chefs-d’œuvre. La beauté des troupes de Hesse était renommée. Frédéric II amassa un trésor de 60 millions de thalers en vendant des mercenaires à l’Angleterre pendant la guerre d’Amérique.

Cette prospérité permit au landgrave de satisfaire ses goûts fastueux. Il fit venir de France un architecte, Simon-Louis Ry qui embellit Cassel, abattant les remparts, dessinant des jardins à la Lenôtre. Tischbein, peintre allemand, mais de talent si français qu’on l’a comparé à Nattier, fut chargé de la décoration des appartements princiers.

Le landgrave entretint aussi une troupe dramatique et lyrique qui jouait les chefs-d’œuvre classiques de la scène française, les opéras et les opéras-comiques français, car Frédéric, contre le sentiment de l’Allemagne du XVIIIe siècle, préférait la musique française à l’italienne, de même qu’il mettait avant toutes les autres la littérature française de son temps. La dévotion du Landgrave ne l’empêchait pas au demeurant de partager les idées des Encyclopédistes et d’honorer Voltaire avec lequel il correspondait.

A cette époque, le philosophe de Ferney était fort embarrassé d’un de ses admirateurs qui se trouvait dans une mauvaise situation.

Jean-Pierre-Louis Luchet, Marquis de La Roche du Maine, puis marquis de Luchet, était né à Saintes en 1774. Il avait pris du service dans un régiment de cavalerie et avait démissionné pour épouser une Genevoise. A Paris, il mena grand train et se tailla de beaux succès littéraires. Mais la marquise eut le tort d’admettre dans son salon les mystificateurs fameux pour avoir turlupiné ce bizarre et ridicule Poinsinet qui finit par se noyer dans le Guadalquivir, à Cordoue: «Notre langue lui doit, disent les Mémoires secrets, de s’être enrichie du terme de mystification, terme généralement adopté, quoi qu’en dise M. de Voltaire, qui voudrait le proscrire on ne sait pourquoi».

Mais ces mystificateurs, parmi lesquels on comptait le comte d’Albanel, l’avocat Coqueley de Chaussepière, les acteurs Préville et Bellecour, de la Comédie-Française et un commis dans les fourrages qui était connu sous le nom de Lord Gor, firent d’autres victimes que Poinsinet et ils mystifièrent grossièrement différentes personnes. Sur la plainte d’une dame de qualité, la police intervint. Il y eut des menaces de prison. Cette affaire finit par s’arranger, mais tout le monde tourna le dos aux Luchet et toutes les portes se fermèrent devant eux.

A cela vint s’ajouter la faillite du marquis qui s’occupait de mines. Il dut fuir et après un séjour chez Voltaire, il s’en alla à Lausanne où il fonda en 1775 les Nouvelles de la République des Lettres. Il engloutit ainsi ce qui lui restait de fortune. C’est alors que Voltaire le recommanda au landgrave de Hesse-Cassel qui l’accueillit.

Luchet était un homme agréable et disert. Les Allemands, même ses ennemis, accordaient qu’il fût un «connaisseur en beautés théâtrales comme presque tous les Français de qualité». Sa réputation de littérateur était faite.

Il plut beaucoup à Frédéric II qui dès le 1er juin 1776 écrivait à Voltaire: «Plus je connais M. de Luchet, plus je l’estime. Quel charme dans la conversation; quelles idées nettes! Il s’exprime avec la plus grande facilité et précision. Je l’ai fait directeur de mes spectacles et l’on dirait qu’il est fait exprès pour cette place». C’est pour Luchet l’époque des triomphes: il est successivement nommé conseiller privé, directeur du Théâtre-français, surintendant de l’orchestre de la cour, bibliothécaire du Muséum de Cassel, secrétaire perpétuel de la Société des Antiquités fondée à Cassel en 1777, historiographe du Landgrave, vice-président du cercle du commerce à Cassel. Il était déjà ou allait devenir membre de la Société d’Agriculture de Berne, des Académies de Marseille, de Turin, de Dijon, de Saint-Pétersbourg, d’Erfuhrt, de celle des Arcades, de la Société des Antiquaires de Londres, de la Société royale de Lunebourg, de l’Institut de Bologne, etc. Tout-puissant à la cour du Landgrave, il y introduit des compatriotes.

Comme intendant de la musique et des spectacles de la cour, le marquis recrutait et dirigeait la troupe française, qui jouait à Cassel, et suivait la cour dans ses déplacements d’été, à Wabern, à Geismar, à Weissenstein. Dans ces résidences on jouait devant la cour seule.

M. de Luchet s’occupait de la mise en scène et c’est lui qui désignait les pièces à représenter. Sachant que le Landgrave serait flatté que l’on jouât pour la première fois à Cassel des œuvres d’auteurs français, Luchet recherchait les pièces nouvelles.

Vers la fin de 1779 il reçut l’offre d’un opéra-comique. Celui qui l’offrait, et qui était l’auteur des paroles et de la musique, s’appelait le Chevalier Andrea de Nerciat. Le marquis de Luchet, qui l’avait connu à Paris, brillant officier de la maison du Roi, se dit que ce serait une bonne recrue pour la cour de Frédéric, que ce lieutenant-colonel français, auteur et musicien, et lui répond que l’opéra-comique est reçu et que si l’auteur se trouve sans situation, il n’a qu’à venir à Cassel où on lui en trouvera une.

Le chevalier de Nerciat fut très flatté. Il pensa qu’on utiliserait ses talents comme sous-directeur des spectacles ou dans quelqu’autre fonction du même genre et se mit en route. Il arriva à Cassel dans les premiers jours de février 1780 et fut très bien reçu. Il se logea dans la haute ville neuve[20]. On le nomma aussitôt conseiller et sous-bibliothécaire de S. A. S. le landgrave Frédéric II. Nerciat n’entendait rien à cette fonction, mais il accepta le poste, en attendant mieux. Par reconnaissance, peu de jours après son arrivée, il donna lecture à la Société d’Antiquités d’un discours dans lequel il manifestait son étonnement devant les projets magnifiques d’un prince, un des plus grands pour la protection qu’il accordait aux sciences et aux arts, un des meilleurs pour le souci qu’il prenait du bien-être de ses sujets: c’était un Titus, un Auguste, etc. Le discours eut le succès qu’on en attendait et Nerciat devint un courtisan apprécié dans la cour frivole du landgrave.

[20] Je pense qu’Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa femme mourut probablement en couches en 1782. Quoi qu’il en soit, le chevalier se remaria en 1783.

Le marquis de Luchet y tenait la première place. On l’appelait «le roi du pays». Il régnait véritablement, décidant de tout ce qui avait trait au goût, à l’élégance, à l’étiquette, et Frédéric l’écoutait avec déférence. Il y avait aussi le marquis de Trestondam, qui de 1772 à 1780, figure sur les états de la cour comme «premier gentilhomme de vénerie». Il était glückiste et musicien de talent. Ses talents sur le violon étaient, paraît-il, incomparables, il y joignait ceux de danser le menuet à ravir et d’être redoutable dans ses fréquents duels. A partir de 1781, il seconda Luchet comme sous-intendant de la musique. On voyait aussi un maestro nommé Fiorillo qui écrivait des Opéras légers, un chimiste du nom de Prizier qui coûtait cher au Landgrave, un français officier au service de la Hesse, le marquis de Préville, des savants comme Forster, Johann von Müller, Sœmmering, Dohm, des artistes comme Böttner et Nahl, et le chevalier Andrea de Nerciat qui parmi tous ces courtisans dont les conservations roulaient sur l’art militaire, l’Encyclopédie, le magnétisme, la littérature ou la musique, racontait avec grâce ses voyages ou gravement tenait des propos sur la philosophie française. Ce dernier trait est rapporté par Lynker, un des rares auteurs qui mentionnent Nerciat; et c’est d’ailleurs tout ce qu’il en dit[21].

[21] Geschichte des Theaters und der Musik in Kassel bearbeitet von verstorbenen Hof-Theater-Sekretär W. Lynker, etc. (Kassel, 1865).

On représenta l’ouvrage du Chevalier, Constance ou l’heureuse témérité, opéra-comique en trois actes, au Komœdienhaus de Cassel où le Théâtre-français donnait ses représentations.

On peut supposer que le duc de Wurtemberg assistait au spectacle et que c’est sur sa demande que Nerciat lui envoya le manuscrit de la partition de Constance, qui est conservé à la bibliothèque de Stuttgart. La cour et la ville étaient réunies, le chef d’orchestre était un français nommé Finet et l’Opéra-comique eut un succès que n’encouragea pas le glückiste marquis de Trestondam. Le sujet de Constance ou l’heureuse témérité «n’offre rien de nouveau, dit M. Jean-Jacques Olivier[22]. C’est l’éternelle histoire de l’ingénue promise à un barbon ridicule et qui, secondée par une soubrette intrigante, parvient à force de ruses à épouser son jeune amant. Mais le livret est coupé avec adresse et les couplets sont joliment tournés.

[22] Loc. cit.

«Pour la partition, si elle contient des maladresses et des négligences de style, qui dénotent un travail d’amateur, elle renferme un grand nombre de morceaux d’une heureuse inspiration, où ne manque ni la couleur, ni la vivacité.»

Ces paroles de l’Air de Finette donneront une idée du livret de Constance:

Si je me donne un mari,
Je ne le veux ni joli
Ni galant, ni fait pour plaire,
Un benêt, c’est mon affaire,
Il en est tant Dieu merci.
Pour époux, vive une bête,
Madame fait à sa tête,
Elle gouverne monsieur
Et d’un maître sans malice
Fait, au gré de son caprice,
Son très humble serviteur.
Et voici encore celles-ci, de l’Air de Madame Armand:

Se faire craindre d’un époux
Est un méprisable avantage.
D’une femme sage
L’empire est plus doux;
Pour la paix du ménage,
De la part d’un jaloux.
Elle sait avec courage
Souffrir un léger outrage
Les caresses, la douceur
Ramènent un mari volage,
Il fuit l’humeur;
Beauté qui veut être affable
De l’homme le moins traitable
Désarme enfin la rigueur.
Certains livrets d’aujourd’hui ne valent pas celui de l’heureuse témérité.

La même année, Nerciat fit paraître le texte de son opéra-comique, à Cassel, mais la musique resta inédite. Jusque-là le chevalier n’avait guère été dans cette bibliothèque dont il était le Sous-Bibliothécaire. Il n’avait pas eu le temps. Mais le Bibliothécaire en chef le rappela à ses devoirs. Le marquis de Luchet avait en effet trouvé en venant à Cassel que les livres de la Bibliothèque étaient mal classés. Un de ses amis lui avait fait une description de la Bibliothèque du comte de Clermont. Luchet s’enthousiasme pour le plan d’après lequel elle avait été conçue, et ayant adopté ce plan, il rédige un Projet d’arrangement de la Bibliothèque dans le Muséum Fridericianum présenté à Son Altesse Sérénissime Mgr le Landgrave, par son premier Bibliothécaire à Cassel ce 29 février 1779. Tout était rangé sous cinq dénominations ou facultés: Théologie, Jurisprudence, Sciences et Arts, Belles-Lettres, Histoire. Le Landgrave adopte aussitôt le projet et le marquis fait diligence pour qu’il soit exécuté. Les livres sont envoyés au relieur et au fur et à mesure de leur retour, classés sur le nouveau plan dans le nouveau catalogue. A cette époque la direction intérieure du Muséum était confiée à un certain Schminke qui s’opposa à tout changement et préféra se démettre de son poste plutôt que de prêter la main aux fantaisies de Luchet. Outre les deux bibliothécaires, il y avait à la bibliothèque un Bibliotheksskribent. Luchet engage de nouveaux employés: un ancien comédien français, deux anciens valets, un inspecteur des lanternes révoqué et tombé dans la misère, un ci-devant négociant dont le négoce n’avait pas réussi, qui vivait d’écritures, tenait des livres et à l’occasion faisait des courses, et enfin un sous-officier du 1er bataillon de la garde. Tout ce monde changeait les étiquettes sous la direction du Bibliotheksskribent. Les savants de Cassel ne voyaient pas d’un bon œil ces modifications et le Bibliotheksskribent, homme du métier, était le premier à protester dans la ville, disant que les précédents bibliothécaires étaient fondés dans leur science et n’auraient pas attendu messieurs de Luchet et Nerciat pour établir une classification nouvelle, utile aux savants et amateurs de lettres. Cependant il n’osait enfreindre les ordres du marquis tout-puissant et les exécutait, se promettant de prendre sa revanche. Ce Bibliotheksskribent se nommait Friedrich Wilhelm Strieder. Il était né à Kinken le 12 mars 1739 et il mourut à Cassel le 13 octobre 1815. Il avait d’abord servi dans les troupes hessoises et était employé à la Bibliothèque depuis le 13 décembre 1765. Après la mort du Landgrave Frédéric II et le départ du marquis de Luchet, il fut nommé Premier Bibliothécaire. Il haïssait les Français et c’est lui qui nous a conservé le récit de ces petits événements[23].

[23] Grundlage zu einer Hessichen Gelehrten und Schriftsteller Geschichte seit der Reformation bis auf gegenwaertige Zeit… (Cassel, 1788), tome 8.

A vrai dire, Strieder ne nous dit pas le rôle qu’il a joué, mais qu’on devine.

Inexperts, les nouveaux employés de la Bibliothèque multiplièrent les erreurs. Un jour, le marquis de Luchet vint au Muséum et voulant donner un exemple sur la façon de classer les livres, inscrivit gravement dans le catalogue: Commentaires de Saint-Paul sur quatre épîtres de saint Paul, Galates, Ephésiens, Philippiens, Colossiens, Genève 1548. En réalité, il s’agissait des commentaires de Calvin sur les Epîtres de Saint-Paul.

Le Chevalier de Nerciat vint aussi. Il apportait ses ouvrages imprimés pour en faire don à la Bibliothèque. Ils y figurent toujours. Ce sont: Contes nouveaux, Dorimon ou le marquis de Clairville, Constance ou l’heureuse témérité et Félicia ou mes fredaines, édition de 1778, sans indication de lieu, en quatre volumes.

Le chevalier de Nerciat ayant vu le buste du Landgrave qui se dressait dans la Bibliothèque, composa aussitôt ces vers:

Frédéric à la gloire alliant les vertus,
Du Sage et du Héros offre ici le modèle,
Dans ce marbre animé par un ciseau fidèle
Nous voyons Ptolémée, Auguste avec Titus.
Le chevalier de Nerciat.

Avec l’approbation du marquis de Luchet, ce quatrain et la signature furent gravés sur une plaque dorée que l’on plaça sous le buste du Landgrave.

Strieder dit à propos de Nerciat: «Comme il a en qualité de Bibliothécaire beaucoup plus travaillé avec les pieds qu’avec la tête et les mains, il n’a pas fait beaucoup de bévues à réparer». Ce qui signifie sans doute que Nerciat se remuait beaucoup et ne faisait rien. Au demeurant, il inscrivit dans le Catalogum Historiæ litterariæ une indication: Friedr. Geo. August Loberthan. Versuch einer systematischen Entwickelung der gantzen Lehr von der Gerichtsbarkeits, der weltlichen sowohl als der kirchlichen, Halle 1775, 8o relié neuf. Son travail se borna là. A partir de cette époque Nerciat commence à devenir mécontent de son engagement, et un peu jaloux de son supérieur avec lequel il eût volontiers partagé la surintendance des spectacles.

Luchet et le Landgrave tenaient pour la musique française, le marquis de Trestondam était glückiste et Nerciat n’aimait que la musique italienne. De là, des propos aigres-doux entre Nerciat et Trestondam. Celui-ci parvint à évincer le chevalier, et lorsqu’on nomma un sous-intendant de la musique, Trestondam obtint ce poste que le marquis de Luchet avait promis à Nerciat. Le chevalier manifesta son mécontentement, mais le marquis de Luchet, qui commençait à le trouver encombrant et trop exigeant, était assez fin pour le tenir à l’occasion dans les limites de la subordination, selon son engagement. Nerciat était hésitant: devait-il rester à Cassel comme employé à la Bibliothèque, ainsi qu’il disait, et attendre que le bon plaisir du landgrave ou plutôt celui de Luchet l’appelât à un poste plus en rapport avec ses goûts, ou devait-il chercher du service auprès d’un autre prince allemand?

C’est à cette époque que parut dans la Gothaer gel. Zeitung un article qui selon Strieder rendit célèbre en Allemagne le marquis de Luchet et la bibliothèque de Cassel. Au Musæum, dans les catalogues, les erreurs se multipliaient et Strieder se gardait bien de les redresser. Nul doute que ce soit lui qui ait rédigé l’article paru dans la feuille de Gotha. L’exploit érostratique qui avait bouleversé une vieille bibliothèque allemande était sévèrement jugé:

«J’ai encore vu la Bibliothèque de Cassel dans l’ordre où elle était primitivement. Tout y était bien. On pensa l’améliorer en y changeant tout et l’on présenta au Landgrave un plan sur lequel il paraîtrait qu’est arrangée en France, une bibliothèque qui m’est d’ailleurs inconnue.

Le prince trouva le plan si bien exposé qu’il y donna son consentement en ajoutant une somme suffisante à l’achèvement d’un nouveau catalogue qui était devenu nécessaire. Aussitôt, on fit relier luxueusement en 20 volumes un grand nombre de rames de papier et on y fit inscrire les livres d’après l’ordre dans lequel on les avait mis. Les copistes chargés d’indiquer au catalogue, brièvement et clairement, les titres des ouvrages, n’avaient pas la moindre des connaissances nécessaires. Chaque volume du catalogue comporte encore des divisions par format et on y laisse des blancs en vue de l’accroissement de la Bibliothèque.

Cependant, les livres dont elle est déjà pourvue sont inscrits à la suite les uns des autres, de telle façon qu’il ne serait pas possible d’y intercaler un volume à la place qui conviendrait, mais il faut porter à la suite toute nouvelle acquisition. D’après les renseignements que je vous donne sur le classement, vous pourrez raisonnablement juger que ce défaut dans ce catalogue a de graves inconvénients.

Par exemple, à l’Histoire naturelle on trouve, et non pas, comme on pourrait le croire, reliés ensemble, les livres suivants: Milii diss. de origine animalium, Genevæ 1705, et La vie du Père Paul de l’ordre des Serviteurs de la Vierge, etc., Amsterdam, 1663, in-12. A la Généalogie et la Diplomatique on trouve côte à côte: Constitution, hist., lois, charges, etc., acceptées des Francs-Maçons, trad. de l’Anglais par J. Kuessen à la Haye, 1763, 4o et Idea de el Buon Pastor por Numez de Cepada en Léon 1682 4o. Une histoire orientale est perdue parmi les livres relatifs à la Hollande. Les Ambassadeurs par Wiquefort et les Droits des gens par Vattel se trouvent dans les Sciences Economiques. Le Médecin du Cheval (Rossartz) par Winter a été rangé parmi les ouvrages sur l’Art. A peine le croirait-on! Les cartouches et les pupitres, sur lesquels sont marquées les différentes classes indiquées par des lettres, donnent aussi la preuve des connaissances qui ont présidé à cette installation. J’ai copié quelques-unes de ces indications. Historia Europæana, Historia Exeuropæana, Litteræ Diarii, Theologia Sermon…»

C’était l’époque où Schlœzer était dans tout l’éclat de sa renommée. August Ludwig Schlœzer né à Jaggdstad dans le Wurtemberg le 5 juillet 1738, mourut le 9 septembre 1809. Il s’immortalisa en liant l’Histoire aux Sciences Politiques. Il professa à Saint-Pétersbourg et ensuite à Gœttingue: On a dit de lui qu’il avait mis la science en contact avec la vie, qu’il avait été un journaliste d’avant les journaux, un voyageur d’avant les voyages, un historien de la civilisation avant l’existence d’une opposition politique. Il fonda les Staatsanzeigen.

En 1781, il faisait paraître le Briefwechsel. Il y releva l’histoire de la Gothaer gel. Zeitung sous le titre de Bibliothèque de Cassel:

«Cassel, depuis longtemps l’ornement de toute notre patrie allemande, progressera encore d’année en année grâce à la sollicitude de son Altesse. La bibliothèque fameuse depuis le temps d’Arkenholz s’est sans cesse accrue et compte 40.000 volumes. Elle est une des plus importantes de l’Allemagne. Elle est conservée dans un édifice qui manifeste un faste princier. Le choix des nouvelles acquisitions témoigne des grandes connaissances du Prince. Mais dans le Gothaer gel. Zeitung du 20 janvier 1781, il y a des nouvelles étonnantes au sujet de l’agencement intérieur de cette Bibliothèque, ce qui naturellement est l’affaire de MM. les Bibliothécaires… [Ici Schlœzer cite les bévues mentionnées par la feuille de Gotha].

«On ressent quelque chose de pénible à apprendre tout cela et à penser que le Prince protège les Arts et les Sciences et paye très cher ses serviteurs. Il est tout à l’honneur de M. le Conseiller Schminke, que peu satisfait de pareilles installations, il ait abandonné la direction de la Bibliothèque.

«Voilà des nouvelles incroyables, mais elles sont imprimées dans la Gothaïschen Gelerten Zeitung qui notoirement est lue loin à la ronde. On demande patriotiquement: 1o, au cas où ces informations ne seraient pas vraies, une prompte rectification, afin que la calomnie ne se répande pas et ne passe pas la frontière allemande, ou 2o, au cas où tout cela serait vrai, on exige les noms de ces messieurs qui ont proposé et exécuté les dits nouveaux agencements. Car ce serait toujours consolant pour nous autres Allemands, si comme la légende en court, ce n’étaient pas des Allemands, mais des étrangers ignorants [ou manquant d’érudition: ungelehrt] ceux qui ont provoqué des plaisanteries publiques sur une capitale allemande qui possède, tout le monde le sait, un grand nombre d’Allemands érudits, auprès desquels ces étrangers pourraient apprendre à décliner et plus encore.»

La Goth. gel. Zeitung répliqua aussitôt:

M. le professeur Schlœzer a publié avec quelques commentaires dans le cahier 44 de son Briefwechsel quelques passages relatifs à l’agencement et arrangement intérieur de la Bibliothèque du Landgrave à Cassel. Il se pose, en quelque sorte, en juge et avec un souci patriotique de l’honneur des Allemands il exige: 1o qu’au cas où ces informations ne seraient pas vraies, etc… [Le rédacteur de Gotha cite ici l’article de Schlœzer].

Le premier point est pour l’auteur de la lettre le plus intéressant et l’amène à certifier qu’il n’a pas forgé ces informations d’après les récits d’un tiers, mais les a tirés à la source même. Quelques heures qu’il passa dans la Bibliothèque, il les employa seulement à se faire une idée de l’arrangement auquel il entendait quelque chose. Il nota ensuite dans une société assez nombreuse, tout ce qui avait trait à la Bibliothèque. On peut présumer que M. le professeur Schlœzer a lui-même une connaissance assez précise de cet arrangement de la Bibliothèque et qu’il a quelque idée des auteurs, car pour ce qui concerne ceux-ci, il se réfère à un bruit qui court, que ce ne sont pas des Allemands, mais des étrangers ignorants qui doivent porter le poids des moindres bévues commises non seulement dans l’agencement, mais aussi dans les inscriptions que l’on a laissé mettre sur les cartouches de la Bibliothèque. La lettre suivante qui nous a été envoyée par un des bibliothécaires pour être rendue publique est une preuve que nous ne disons rien qui soit ignoré. C’eût été l’occasion d’un démenti que nous n’aurions pas supprimé. Aucune syllabe de cette lettre ne réfute les informations que nous avons données. Elle répond aussi, pour ceux qui connaissent le personnel de la Bibliothèque de Cassel, à la 2e question de M. le professeur Schlœzer: que sont ces messieurs qui ont proposé et exécuté ces nouveaux agencements? Pour ce qui est de l’exécution, l’auteur de la lettre[24] suivante s’y reconnaît expressément:

[24] En français.

«La manière dont Vous Vous êtes expliqué dans une de vos feuilles au sujet de la Bibliothèque de Cassel a mis le rédacteur du journal littéraire de Gœttingue dans le cas de commettre une injustice que Vous voudrez bien sans doute réparer. Il qualifie collectivement d’ignorants étrangers les Bibliothécaires de Cassel, comme si deux ou plusieurs étrangers ignorants étaient les auteurs solidaires des bévues que Vous aviez indiquées, et que relève la correspondance de Gœttingue avec des réflexions peu flatteuses pour les étrangers assimilés.

«Deux Français à la vérité sont rattachés à la Bibliothèque de Cassel, mais l’un est un chef, une espèce de Primat des Sciences, lettres et Arts. Ce chef a seul imaginé la distribution actuelle; divisé les matières; placé les livres, et composé les légendes latines qui indiquent leur arrangement. Tout cela était conçu avant que l’autre Français eût mis le pied dans le nouveau Musée, où il n’a accepté une place très surbordonnée qu’afin de ne pas manquer une occasion précieuse de s’attacher à un Prince éclairé, bienfaisant, qui à cette époque n’avait pas besoin du nouvel étranger pour les choses auxquelles celui-ci pouvait être propre.

«Je suis ce Français et je vous proteste, Monsieur, qu’employé à la Bibliothèque de façon à ne pas partager la gloire de mon Supérieur s’il en avait acquis, je ne veux pas plus partager ses disgrâces. Bien ou mal, j’ai fait avec une muette subordination, mais avec toute la diligence possible, ce qu’on m’a commandé.

«Si Vous aviez su ces particularités, Monsieur, Vous m’auriez sans doute mis à part dans Vos remarques et le journaliste de Gœttingue qui Vous a copié m’aurait aussi tiré du pair. Vous êtes trop équitable, Monsieur, pour ne pas faire usage pour ma justification de la lettre que j’ai l’honneur de Vous écrire, et à laquelle je Vous prie de donner place dans Vos feuilles. J’ai l’honneur d’être, etc…

Le Chev. de Nerciat

à Cassel

le 6 mars 1781.»

L’article de la Goth. gelerte Zeitung et la lettre de Nerciat n’étaient pas tendres pour Luchet. Quelques jours auparavant, le 22 février, le chevalier avait adressé à Schlœzer la lettre[25] que voici:

[25] En français.

«Monsieur,

«Un article du 44e cahier de Votre journal de cette année copiant mot à mot un article de celui de Gotha contre certaines bévues commises dans le nouvel arrangement de la Bibliothèque de Cassel finit par une tirade très patriotique où, traitant d’ignorants les sujets auxquels Monseigneur le Landgrave a confié les livres de Son Muséum, Vous témoignez le désir de connaître ces Etrangers, apparemment pour leur faire le procès comme criminels de Lèse littérature.

«Eh bien, Monsieur! Je suis l’un des coupables, que vous citez à votre tribunal, je n’attends pas qu’on me dénonce, et j’ose vous présenter ma courte justification que je me flatte de voir bientôt insérée dans vos feuilles, ne doutant pas plus de votre équité, que d’une franchise dont votre diatribe me fournit la preuve la moins équivoque.

«Celui qui a l’honneur de Vous écrire, Monsieur, est très persuadé que, pour être un Bibliothécaire passable, il faut avoir passé une partie de sa vie parmi les livres, et s’être fait du moins une routine qui dans une Bibliothèque peut tenir lieu de savoir, ce qu’il serait possible de prouver, mais une simple lettre ne doit pas être le cadre d’une discussion.

«Celui donc qui vous écrit, Monsieur, français à la vérité, sans que ce soit un préjugé contre son état d’homme de lettres, militaire pendant 20 ans, sous-bibliothécaire par hasard et sans vocation, sans prétentions dans une partie pour laquelle il ne s’était pas offert, le chevalier de Nerciat enfin, pourrait n’avoir pas les qualités nécessaires à un Bibliothécaire, sans être pour cela dans le cas de recevoir avec docilité la qualification d’ignare que vous avez la bonté de lui décerner. Avant sa métamorphose imprévue, il avait produit quelques ouvrages d’imagination en vers et en prose, ses pièces et sa musique avaient avantageusement occupé quelques théâtres. Comme non omnia possumus omnes, ce qu’il cite lui suffit pour réclamer contre le titre qu’il obtient sur parole dans Votre Journal. Si vous voulez bien considérer outre cela, Monsieur, qu’un sous-bibliothécaire qui se trouve sans trop savoir comment sous la discipline d’un Supérieur, se borne à l’exécution servile de ce que ce Supérieur prescrit, vous conviendrez que vos coups ne devraient point frapper l’innocent instrument des erreurs émanées de l’autorité; c’est ce dont auraient dû vous prévenir les zélés qui vous ont si minutieusement détaillé les bévues de la Bibliothèque. Cette distinction aurait été d’autant plus juste que, selon les dispositions du nouvel établissement, la gloire et l’utilité du succès devant retourner en entier au Supérieur, sans que le subalterne y eût aucune part, celui-ci peut renoncer au bénéfice des satires et vous prier, Monsieur, de mettre désormais au singulier certaines épithètes, s’il vous plaît d’honorer encore de votre attention les sujets inégaux que Mgr le landgrave emploie au service de sa Bibliothèque. J’ai l’honneur d’être avec un très humble respect, Monsieur,

Votre affectionné Serviteur

le chevalier de Nerciat.»

Immédiatement, le professeur Schlœzer envoya la lettre[26] suivante au susceptible Sous-Bibliothécaire:

[26] En allemand.

«Très noble Monsieur,

«Monsieur le très honorable conseiller, je n’hésiterais pas un instant à insérer mot à mot dans ma Correspondance, conformément à votre demande, l’écrit dont vous m’avez honoré le 22 courant, si d’une part il n’était pas à craindre que cette lettre imprimée mot pour mot ne causât à Cassel une trop grande sensation, désagréable pour vous-même; d’autre part, il règne dans cet écrit un malentendu au sujet d’un mot allemand qui vous a conduit à d’injustes conséquences.

«Ungelehrt ne signifie pas ignorant ni ignare, mais il désigne le manque de ces connaissances littéraires qui sont indispensables aux Savants de profession, par exemple: connaissance de la langue latine, de la bibliographie, etc. Un capitaine, un Banquier peut ne pas savoir décliner mensa, mais plaise au ciel qu’on ne l’appelle pas pour cela un ignorant. Seulement, lorsque ces connaissances littéraires manquent dans une charge qui suppose nécessairement un homme de lettres, alors ce défaut deviendra blâmable. Un homme de lettres n’a pas besoin de connaître l’équitation et personne ne le blâmera à cause de cela, comme on ferait s’il était écuyer.

«L’affaire ayant été portée par la Goth. gel. Zeitung devant le seul tribunal qui lui convînt, le tribunal du public (car devant quel tribunal de Cassel aurait-on pu la plaider?) deux cas seulement se présentent.

«Ou bien, les dénonciations de la Gothaer Zeitung ne sont pas vraies. En ce cas, je demanderais seulement une attestation de l’un de Messieurs les Bibliothécaires; elle serait aussitôt imprimée et les calomniateurs seraient entièrement confondus.

«Ou bien, elle est vraie. Et il est alors prouvé que l’artisan de cet agencement n’entend pas le latin, n’a pas de connaissances bibliographiques et que par conséquent il n’aurait pas dû s’occuper d’une bibliothèque publique qui reçoit chaque semaine tant de voyageurs.

«En conséquence, je vous conseillerais de provoquer le silence sur ce qui tombe le plus sous les yeux, sur ce qui attire l’attention des connaisseurs et de m’envoyer, en vue de la publication, à moi ou à tout autre rédacteur d’une feuille mensuelle, un avis manuscrit qui nous informerait que:

«Sur les cartouches on ne lit point Europæana mais Europæa, ni Exeuropæana mais Asiat. Afric. Americ. et ainsi de suite;

«Que Mosheim ne se trouve pas parmi les Pères de l’Eglise mais là ou là, etc.

«Ainsi tout serait bien fait. Chaque voyageur pourrait ensuite contrôler lui-même cet avis et l’odieuse enquête pour retrouver le premier auteur cesserait.

«Vous ne m’avez point demandé en quoi cette affaire me regardait, ni pourquoi j’ai fait reproduire l’article de la Gothaer Zeitung, et cette question certes, vous ne me la ferez pas. Vous êtes un Français et l’une des plus nobles et des plus fréquentes vertus nationales de cet aimable peuple, c’est le patriotisme.

«Lorsqu’il y a de cela six mois vous parliez presque chaque jour avec un voyageur qui venait de Paris et vous racontait avec des rires l’érection, en public, d’une statue qui contre toutes les règles de l’Art—à Paris où l’on connaît cet Art—due au ciseau d’un Allemand, avait été ornée d’inscriptions françaises telles que le grand Duguesclin ne les aurait certes pas écrites, votre patriotisme n’en fut-il pas excité et réchauffé?

«Cassel est en petit, pour nous Allemands, ce qu’est en grand Paris pour les Français. Cassel est notre orgueil. De plus, nous, habitants de Gœttingue, avons un intérêt tout spécial à cela. Cassel et Gœttingue se servent mutuellement, et maint illustre voyageur ne viendrait pas dans notre région, si les deux villes n’étaient d’aussi proches voisines.

«Pour les deux ouvrages imprimés que vous avez bien voulu m’envoyer comme cadeau, je vous présente mes remerciements les plus obligés. L’examen de ces deux ouvrages m’a confirmé dans la haute idée que j’ai de vos talents dans ce beau compartiment de l’érudition et desquels la renommée avait déjà fait impression sur moi.

«Pardonnez-moi si j’écris en allemand. A la vérité, j’entends le français, mais je ne m’aventure pas à l’écrire parce que je cours le danger de faire à chaque ligne une Exeuropæana.

«Dans l’avenir, je saisirai avidement chaque occasion de vous donner des preuves effectives de la considération très distinguée avec laquelle j’ai l’honneur d’être votre très obéissant serviteur.

Schlœzer.

«Gœttingue, le 26 février 1781.»

La politesse et l’ironie de cette réponse ne découragèrent point Nerciat et l’on a lu la lettre que, sans craindre le scandale, il écrivit ensuite au rédacteur de la Goth. gel. Zeitung.

Le marquis de Luchet fit semblant de ne rien savoir. Il écarta tout doucement Nerciat de la cour et le confina dans ses misérables fonctions d’employé à la Bibliothèque, mais le chevalier se garda bien depuis lors de collaborer en quoi que ce fût au fameux catalogue.

Nerciat resta un an encore à Cassel. Son nom figure en 1781 et en 1782 dans le Hochfuerstl. Hessen-Casselischen Staats- und Adress-Calender et il s’y trouve indiqué comme il suit: «Rath und Sous-Bibliothecar, Herr chevalier de Nerciat.»

Cependant, Nerciat cherchait à se procurer une autre position. Il quitta son poste de sous-bibliothécaire à Cassel en juin 1782 et entra au service du Prince de Hesse-Rheinfels-Rotenburg, qui en fit son Baudirector, c’est-à-dire son directeur ou intendant des bâtiments. Nerciat avait laissé à Cassel sa femme qui était enceinte.

Parmi les manuscrits conservés à la Landesbibliotek de Cassel on en trouve un sous la cote: Mscr. Hass. fol. 450 qui contient un grand nombre de renseignements de toutes sortes, rassemblés par Rudolf de Butlar, et concernant les familles nobles de la Hesse ou ayant séjourné dans ce pays. Une page contient l’indication suivante:

Monsieur le chevalier de Nerciat, Hesse-Rotenburg Oberbaudirektor

Georg
Philipp
August
Get. Oberneust.
fr. Gem.
9 — 15

10
1782
Ce qui signifie qu’un fils de M. le chevalier de Nerciat, surintendant des bâtiments de la Hesse-Rotenburg, naquit à Cassel, le 9 octobre 1782, et qu’il fut baptisé le 15 octobre, à la paroisse française de la haute ville neuve de Cassel, sous les noms de Georges-Philippe-Auguste.

Le chevalier de Nerciat eut deux fils qui furent boursiers de l’Egalité. Dans les palmarès on trouve, l’An VI: «Louis-Philippe Nerciat, né à Paris, accessit de version latine». Et l’An VII: «Auguste-Georges-Philippe Andrea, né à Hesse-Cassel, accessit de langues anciennes et d’histoire naturelle». Auguste de Nerciat entra dans la carrière diplomatique. J’ai trouvé dans le tome 2e du Recueil de voyages et de mémoires publié par la Société de Géographie (Paris, 1825) un Extrait de la traduction faite par M. le baron de Nerciat d’un mémoire de M. de Hammer, sur la Perse…

Plusieurs des notes ajoutées à ce travail par le traducteur sont signées: A. de N.

Le chevalier Andrea de Nerciat ne se plaisait pas beaucoup dans son nouveau poste d’Oberbaudirektor. Sa femme venait sans doute de mourir en couches à Cassel. Le chevalier revint à Paris en 1783 et se remaria la même année en l’église Saint-Eustache comme cela a été noté par Ravenel[27]: «Nerciat (André-Robert Andrea de) épouse Marie-Anne-Angélique Condamin de Chaussan. Reg. Saint-Eustache 1783». Il conserva des rapports avec toutes les petites cours allemandes où il avait des amis; il publiait de la musique et l’on trouve de lui une Romance (paroles et musique) parue en 1784 dans le Choix de Musique dédié à S. A. S. Monseigneur le duc des Deux-Ponts:

[27] Notes Ravenel: Bib. Nat. mss. fr. n. a. 5859.

Tircis dont l’âme délicate
Fut tendre au comble du malheur
Près de mourir pour une ingrate
Nous peignait ainsi sa douleur.
De deux beaux yeux connaissez-vous le prix?
Venez admirer ceux d’Ismène,
Mais craignez-vous les maux d’un cœur épris?
Fuyez, fuyez mon inhumaine.
Vous brûleriez de mille feux
Si par malheur, cette beauté cruelle
Dardait sur vous une étincelle
De ses beaux yeux.
Tremblez pour vous! Je défiais l’amour
De ranimer un cœur de glace
Je vis Ismène, hélas! depuis ce jour
Je suis puni de mon audace.
Il me sembla d’abord si doux
Ce sentiment que soudain elle inspire;
Bientôt, il devint un martyre.
Tremblez pour vous!
Plaignez mon sort, je me consume en vain
Le roc est plus tendre qu’Ismène,
Aucun espoir, je sens que le chagrin
Lentement au tombeau me traîne.
Viens me guérir, affreuse mort
Et vous, amis qui savez ce qu’endure
L’amant qui meurt de sa blessure,
Plaignez mon sort.
Le chevalier de Nerciat avait quitté l’Allemagne sans regret, mais non sans émotion. «Les Allemands, a-t-il écrit dans Monrose, m’ont passablement ennuyé, tout en me forçant à les beaucoup estimer.»

Il ne songea pas avant son départ à revoir le marquis de Luchet dont les projets étaient devenus grandioses.

Il s’était fait imprimeur et libraire, rêvant de faire de Cassel un centre où la littérature française et l’allemande se rencontreraient pour se vivifier mutuellement. On devait y traduire en français des livres allemands et en allemand les succès de la librairie française. Ces idées commerciales ne laissaient pas de choquer un peu les habitants de Cassel et l’on se moquait ouvertement du favori qui trouva un matin attaché à une persienne de sa maison une feuille de papier sur laquelle on avait écrit en français: «Monsieur le marquis de Luchet, Imprimeur, Libraire, conseiller intime de S. A. S. Mgr de Landgrave, vend toutes sortes de livres».

La librairie du marquis de Luchet dura du 18 novembre 1783 au 11 novembre 1785. Au commencement de 1785, la Krieg und Domainen Kasse demanda au Landgrave la suppression des comédiens français qui coûtaient cher à la couronne.

Frédéric II allait se séparer à regret de sa chère troupe française, lorsqu’en bon courtisan, Luchet prit à son compte, jusqu’en 1788, l’entreprise du Théâtre-Français, moyennant une subvention de 3.000 écus la première année et 4.000 les suivantes, plus les dédits à payer aux artistes renvoyés ayant la fin de leur engagement. A Cassel, le Landgrave devait avoir une loge à sa disposition et dans les Résidences, la troupe devait jouer devant la cour seule.

Frédéric II mourut le 31 octobre 1785, et presque aussitôt après l’avènement du landgrave Guillaume IX, on conseilla au marquis de Luchet d’abandonner les postes qu’il occupait et de quitter la Hesse.

Il se démit de ses fonctions le 10 février 1786 et quitta Cassel le 3 avril à 5 heures du matin.

La troupe française fut congédiée et la population de Cassel approuva par des manifestations le départ des sauteurs français, c’est ainsi que le peuple hessois appelait ces comédiens. Ceux dont l’engagement n’était pas terminé reçurent six mois de gages.

M. de Luchet passa au service du prince Henri de Prusse. Un roman du marquis avait à ce moment un véritable succès. Il s’agit du Vicomte de Barjac ou Mémoires pour servir à l’histoire de ce siècle, que l’on a quelquefois attribué à Choderlos de Laclos.

Il n’y a pas lieu d’insister ici sur le reste de la carrière du Marquis de Luchet, qui est connue.

*
* *
A son retour en France, le chevalier Andrea de Nerciat reprit le métier des armes qui masquait sans doute celui d’agent secret. Il fit partie des officiers qu’en 1787, le Roi envoya soutenir les patriotes hollandais, insurgés contre le Stadhouder. Déguisé en bourgeois, Nerciat arriva secrètement par Gorcum à Utrecht.

Il revint bientôt et il semble qu’il fut chargé la même année d’une mystérieuse mission diplomatique en Autriche. Il alla aussi en Bohême, et fit imprimer à Prague deux comédies-proverbes: Les rendez-vous nocturnes ou l’aventure comique et Les amants singuliers ou le mariage par stratagème. Il reçut en 1788 la croix de Saint-Louis et fit paraître la même année les Galanteries du jeune chevalier de Faublas.

Le roman de Louvet de Couvray venait de voir le jour et Nerciat voulut profiter de la vogue d’un ouvrage où il reconnaissait l’influence de Félicia. En 1788, il fit encore paraître Le Doctorat impromptu dont Monselet dit qu’il est «écrit avec légèreté».

En 1789 parurent ses Contes saugrenus, en 1792 Mon noviciat et Monrose dont il ne faut pas douter malgré Wolff[28] que ce soit un ouvrage de Nerciat. Il semble que pendant la Révolution, Nerciat joua un rôle assez louche, demeurant comme agent secret aux gages de la République qu’il détestait et trahissait peut-être.

[28] Allgemeine geschichte des Romans… (Iéna, 1850).

Quoi qu’il en soit, il se préoccupait toujours de ses livres. Il laissa paraître en 1793 les Aphrodites et vendit le manuscrit du Diable au corps qui ne devait paraître qu’en 1803, à Mézières, après la mort de l’auteur.

Cependant, le métier d’écrivain ne remplissait pas tous ses loisirs, et tandis que ses fils étaient boursiers de l’Egalité, le citoyen Nerciat exerçait la profession équivoque de policier.

Sabatier de Castres le mentionne dans sa lettre, au général Bonaparte[29] datée de Leipzig, 19 mai 1797:

[29] Catalogue… de deux cabinets connus, 19 décembre 1871, no 95 (vendu 44 fr.).

Cette lettre (moins ce passage et quelques autres) a été imprimée dans Lettres critiques, morales et politiques sur l’esprit, les erreurs et les travers de notre temps. Erfurt, pet. in-12, VI-28 p.

«L’agent chargé de surveiller Mme de Buonaparte est le baron de Nerciat (Nercia) qui se donne tantôt pour italien et tantôt pour français et qui est auteur de quelques romans orduriers très mal écrits».

On retrouve ensuite Nerciat à Naples où il fut envoyé, sans doute sur sa demande et la même année, à cause de sa connaissance de l’allemand et de l’italien, pour surveiller la cour. Il se présenta comme un émigré qui n’avait quitté son pays que pour venir dans celui d’où sa famille était originaire. Il fut bien accueilli et la reine lui accorda une pension. Il est toujours agent secret aux gages de la France, mais ses préférences qu’il ne parvient pas à dissimuler le portent à passer au service de Naples[30]. Paris est bientôt informé de cette trahison et le 13 nivôse, an VI, Trouvé, chargé d’affaires à Naples, écrit à Talleyrand: «Le citoyen Nerciat auquel j’ai envoyé celle par laquelle vous lui annoncez qu’il n’est plus porté sur vos états comme agent secret est venu me remettre deux tableaux de chiffres nos 5 et 6 (Italie germinal, an V) et m’a aussi apporté la lettre que vous trouverez ci-jointe». On peut supposer qu’à partir de ce moment Nerciat rompit définitivement avec la République. Il avait gagné la confiance royale et en 1798, Marie Caroline le chargea d’une mission secrète, auprès du Pape. Le chevalier de Nerciat arriva à Rome en février, au moment où les troupes françaises commandées par le général Berthier s’emparaient de la ville.

[30] M. Maurice Tourneux pense que Nerciat joua un rôle important comme agent au service de Naples, sous le nom supposé de M. de Bressac. Ce Bressac a été mentionné par quelques historiens. Il se trouvait à Berlin en 1798 et il est question de lui dans plusieurs rapports conservés aux Archives des Affaires étrangères. Gaillard écrit de Berlin le 2 ventôse, an VI: «J’ai remis, il y a quelques jours, au cabinet de Berlin, la note concernant les décorations de l’ancien régime. Leur suppression totale ne souffrira aucune difficulté, mais le ministère tient à ce que l’ordre qui émane du roi à ce sujet, ne porte que sur ses propres sujets et sur les étrangers qui sont à son service ou qui jouissent dans ses Etats du droit d’asile sans qu’il puisse concerner en aucune manière les étrangers… Je vous prie de faire décider la cour de Naples le plus promptement qu’il sera possible et de demander qu’elle donne immédiatement l’ordre de se conformer à cette mesure, à un certain M. de Bressac ou Pressac qui se trouve à Berlin depuis quelque temps. C’est un Français qui dit qu’il est depuis très longtemps au service de Naples où il est chambellan du Roi. Il porte la croix de Saint Louis. On se rappelle de l’avoir déjà vu ici autrefois, et on lui suppose des intentions, quoique je ne le voie en aucune autre liaison qu’avec les émigrés, ce qui est assurément sans conséquence. Je le regarde comme un de ces agents secrets qui aura intrigué à Naples pour se faire donner une mission quelconque à l’étranger et surtout de l’argent. Au reste il pourrait arriver qu’il reçût de Naples l’ordre de quitter la croix et qu’il le dissimulât. C’est un cas à prévoir et à prévenir et il faudrait pour cela que le ministre de Berlin pût avoir une connaissance officielle de l’ordre général que S. M. Sicilienne donnera à ce sujet.»

Une lettre de Parandier portant la même date confirme le rapport de Caillard en exagérant l’importance de Bressac.

«Il est arrivé ici depuis quelque temps un fameux aventurier nommé Bressac. Cet homme si connu à Naples par son immoralité, par ses basses intrigues en politique, par ses liaisons avec la reine, par son intimité avec son favori et par toutes sortes d’infamies, se dit actuellement brouillé avec Acton, et obligé de voyager tant que son ennemi sera en faveur. Il est reçu à la cour et dans les principales maisons avec une distinction particulière et affecte un luxe ridicule dans un pays où les fortunes bornées ne permettent pas de s’y livrer. Faufilé partout, d’une activité inconcevable, ses jactances, ses manières intrigantes, décèlent le but de son séjour ici. Quoi qu’il ne soit qu’un intrigant subalterne et le preneur débouté de la coalition, cependant son séjour ici ne laisse pas que de faire beaucoup de mal. Dans un pays où nous ne sommes pas aimés, où toute espèce de rapprochement n’est amené que par la peur de la puissance républicaine… tout ce qui tend à réveiller les passions, les haines, à entretenir les soupçons et les défiances ne saurait trop être écarté.»

Le 19 ventôse an VI, Talleyrand répond à Gaillard:

«… J’ai fait écrire à Naples relativement à M. de Bressac, qui se montre à Berlin avec la croix de Saint-Louis. Je suppose que c’est l’aventurier dont il est fait mention peu honorable dans les mémoires de Gorani. Quand je serai instruit des effets des démarches qui auront lieu à Naples, je vous en instruirai.»

Enfin, le 18 germinal an VI, Trouvé écrit à Talleyrand:

«J’ai reçu vos deux lettres 5 et 6 en date du 18 ventôse, relatives aux démarches touchant les décorations de l’ancien régime. Vous m’en prescrivez une relativement à M. de Bressac, je vais m’en acquitter avec d’autant plus d’empressement, que ce Bressac a dans toutes les occasions, déployé l’animosité la moins équivoque envers les Français.»

Toutefois, ces extraits ne paraissent point démontrer que Nerciat et ce Bressac, n’aient été qu’une seule personne. Au contraire, il y a lieu de croire qu’au moment où M. de Bressac se pavanait à Berlin, Nerciat se faisait arrêter à Rome, et qu’à la date où Trouvé protestait à Naples contre la décoration de Bressac, Nerciat était déjà enfermé dans un cachot du castel Saint-Ange.

Nerciat fut aussitôt arrêté et incarcéré au château Saint-Ange. On n’a encore mis au jour aucun renseignement relatif à l’emprisonnement du chevalier de Nerciat, et son nom même a échappé à M. Rodocanachi qui a consacré (Hachette, 1909 in-4o) un important ouvrage à la vieille citadelle romaine. La détention du chevalier se prolongea au delà de l’évacuation de Rome par les Français.

Il fut élargi dans les premiers jours de l’année 1800. Il était tombé gravement malade dans son cachot et avait perdu tous ses papiers parmi lesquels se trouvaient, paraît-il, les manuscrits de quelques ouvrages. Aussitôt libre, tout malade qu’il était, il revint à Naples où il mourut presqu’aussitôt, dans les derniers jours du mois de janvier.

Psychologue subtil et raffiné, esprit dégagé de tous les préjugés, écrivain délicieux, aux néologismes presque toujours heureux, personnage équivoque et séduisant, le charmant auteur de Félicia finissait en même temps que le XVIIIe siècle dont il est l’expression la plus délicate et la plus voluptueuse[31].

G. A.

[31] Je tiens à remercier ici le savant M. Maurice Tourneux qui m’a fait le don précieux de ses notes sur le chevalier de Nerciat. M. le docteur Lohmeyer, directeur de la Landesbibliothek de Cassel et M. le docteur Sceffler, bibliothécaire à la Landesbibliothek de Stuttgart, ont également part à ma reconnaissance.

ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE SUR LES ŒUVRES D’ANDREA DE NERCIAT
Félicia, ou mes Fredaines avec l’épigraphe: La faute en est aux Dieux qui me firent si folle. Londres, 1775.—4 vol. in-18; 12 gravures libres par Borel (non signées)[32]. D’après ce qu’en dit Nerciat dans Monrose, cette édition aurait paru en Belgique.

[32] Félicia a été traduit en anglais et publié dans le tome II, de The Exquisite. A collection of tales, histories and fancy essays, London, M. Smith.—s. d. (1842-1844) 3 vol. gr. in-4o, 45 numéros, avec figures. Magazine hebdomadaire dont chaque numéro se vendait d’abord 4 pences et plus tard 6 pences. Les figures sont assez libres. La plupart des ouvrages qu’on y trouve sont traduits du français.

Félicia, ou mes Fredaines, etc., 1776. 4 vol. in-18; 12 gravures.

Félicia, ou mes Fredaines, etc. A Londres MDCCLXXVI. 4 tomes in-18 souvent reliés en 1 vol.

Félicia, ou mes Fredaines, etc., Londres, 1778.—4 vol. in-18, 12 grav. cette édition est celle que Nerciat donna à la Bibliothèque de Cassel où il était Sous-Bibliothécaire. Et dans l’Extrait placé en tête de Monrose, l’auteur dit à propos de Félicia que «la moins mauvaise édition est celle en deux volumes, chacun de deux parties, et divisée en chapitres, qui est sortie en 1778 d’une presse d’Allemagne. On la reconnaît au titre gravé et placé dans un ovale de feuillage».

Félicia, ou mes Fredaines, etc. Londres, 1782.—4 vol. in-18; 12 fig. par Borel d’après Eisen (non signées). Onze fig. sont libres.

Félicia, ou mes Fredaines; etc., MDCCLXXXIV.—(sans lieu d’impression), Paris, Cazin, 4 vol. in-18 avec 24 fig. par Borel d’après Eisen (non signées). Onze sont libres.

Félicia, ou mes Fredaines, etc., MDCCDXXXIV.—4 vol., petit in-18 avec les figures d’après Eisen. Les figures sont retournées, sauf le frontispice; et la huitième (avec le clair de lune) est couverte.

Félicia, ou mes Fredaines, orné de figures en taille-douce, etc., A Londres.—(s. d.) 4 parties reliées souvent en 4 vol. in-18. Vignette sur le titre (panier fleuri) (Figures libres).

Félicia, ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1780.—2 vol. pet. in-8o.

Félicia, ou mes Fredaines, etc., A Amsterdam.—4 parties en 2 tomes souvent reliés en 1 vol. in-8o. 2 ff. liminaires, 216. pp. et 2 ff. liminaires, 256 pp.

Félicia, ou mes Fredaines, etc., A Amsterdam, MDCCLXXXV.—Deux tomes en 2 vol., in-18, 2 frontispices.

Les vers

Voici mon très cher ouvrage
etc.
se lisent au verso du titre du tome deuxième.

Contrefaçon des éditions Cazin.

Félicia, ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1786, 2 tomes pet. in-8o.

Félicia, ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1792.—2 tomes pet. in-8o.

Félicia, ou mes Fredaines, etc., A Amsterdam, 1793.—2 tomes petit in-8o.

Félicia, ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, Aux dépens de la Société Typographique, 1794, 4 parties en 2 vol. in-18.

Félicia, ou mes Fredaines, etc. Amsterdam, 1795. 2 tomes pet. in-8o.

Félicia, ou mes Fredaines avec figures. Paris chez les marchands de nouveautés, 1795.—4 vol. Pet. in-12 avec les fig. d’après Eisen.

Félicia, ou mes Fredaines, etc., Paris, an III.—(1795) 4 vol. in-18 avec les fig. d’après Eisen.

Félicia, ou mes Fredaines, etc., Paris, 1797.—4 vol. in-18 avec les fig. d’après Eisen.

Félicia, ou mes Fredaines, etc., Paris, 1798.—4 vol. in-18 avec les fig. d’après Eisen.

Félicia, ou mes Fredaines, etc., Londres, 1812.—(Bruxelles) 4 vol. in-18 avec 24 fig. d’après Eisen.

Félicia, ou mes Fredaines, etc., Londres, 1834.—(Bruxelles), 4 vol. in-18 de 162, 179, 198 et 179 pp.

Félicia, ou mes Fredaines par Andrea de Nerciat, Londres, 1869.—(Bruxelles), Alphonse, Lécrivain et Briard qui imprimait, 4 tomes en 2 vol. in-12, avec 24 figures, d’après Eisen.

Félicia, ou mes Fredaines, etc., (s. l.), 1869.—(Bruxelles) Vital-Puissant (?) 4 vol. in-18; 24 fig. libres d’après celles d’Eisen.

Félicia, ou mes Fredaines, etc.—(Bruxelles, Kistemaeckers, 1890), 2 vol. in-16, 4 fig. dans le texte.

Monrose, ou le libertin par fatalité, suite de Félicia [s. l.], 1792.—4 vol. in-18 et parfois in-8o[33].

[33] The Exquisite (voir la note au 1er article de Félicia) renferme au tome III un abrégé de Monrose.

Monrose ou suite de Félicia par le même auteur [s. l.] 1795.—4 vol. in-18 avec 24 gravures libres attribuées par Cohen à Quéverdo.

Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur, à Paris, an V (1797).—4 tomes in-12 avec les 24 grav. libres. Le 1er tome ou Première Partie comprend 1 feuillet préliminaire X-179 pages et 1 feuillet pour la table; la deuxième partie 1 feuillet prél. 202 p. et 1 f. pour la table.

Le titre répété en tête du 1er chapitre de chaque partie porte: Monrose ou le libertin par fatalité.

Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur, Paris, an huitième.—vol. in-18 avec les fig. libres.

Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur, à Paris chez le Prieur, libraire quai Voltaire, no 12 an IX.—4 vol. in-16, 4 fig. non signées.

Monrose, ou le libertin par fatalité, par Andrea de Nerciat, 1792-1871.—(Bruxelles, Lécrivain et Briard, imprimé par Briard) 4 vol. in-18, avec les grav. copiées sur celles attribuées à Quéverdo.

Les galanteries du jeune chevalier de Faublas ou les Folies parisiennes, par l’auteur de Félicia, Paris, 1788.—4 vol. in-12. Le Faublas de Louvet de Couvray sort manifestement de Félicia. Quoi d’étonnant si Nerciat a voulu revendiquer un peu de cette paternité en essayant de profiter d’une vogue où il avait part? Les sept premières parties des Amours de Faublas venaient de paraître en 1787-1788. Je n’ai point eu entre les mains l’ouvrage de Nerciat, je ne sais donc point si c’est comme l’insinue Vital-Puissant, une imitation de l’ouvrage de Louvet, mais c’est peu probable. Nerciat a dû, peut-être même à l’instigation de son libraire, changer pour celui du chevalier de Faublas, le nom du héros d’un ouvrage déjà terminé et prêt à être publié.

Mon noviciat ou les joies de Lolotte [avec épigraphe].

Pour être heureux, ô Lubriques mortels!
Faut-il, hélas, un trône et des autels!
Foutromanie, Chant I

[s. l.] 1792.—(Berlin), 2 vol. in-18, avec 2 grav. libres[34].

[34] Ce roman a été traduit en allemand:

Mein Noviziat [qui forme le 3e vol.] III Band des Priapische Romane Rom. bei Seraph Calszovulva 1791-97.—(Berlin).

Mein Noviziat, etc.—Réimpression des Priapische Romane faite à Leipzig vers 1810. Voici le titre complet d’une réimpression faite à Leipzig vers 1860:

Priapische Romane III Band Dritte Abtheilung Boston Bei Reginald Chesterfield [avec une vignette représentant deux amours, remouleurs dont l’un repasse un… tandis que l’autre fait pipi sur la meule, un deuxième titre porte] Mein Noviziat III Band Erste Abtheilung. [Les autres vol. des Priapische Romane contiennent le 1er une adaptation du Fanny Hill et le 2e une adaptation du Meursius.] Mon Noviciat a aussi servi, paraît-il, pour deux ouvrages anglais en lettres; How to raise love or mutual amatory secret London 1848—(Amérique) in-18 fig.

How to make love, or the Art of making love in more ways than one, exemplified in a series of most luscious adventures between two cousins, translated from the french.—(s. l. n. d.) en 12 f. Il y a au moins une réédition in-12 récente (vers 1860).

Mon noviciat, ou les joies de Lolotte par Andrea de Nerciat, 1792-1864.—Avec l’épigraphe (Bruxelles, 1886, Poulet-Malassis) 2 parties en 2 vol. in-18, 2 f. libres. A la fin du premier vol. on trouve cette note: «Œuvre d’Andrea de Nerciat avec figures sur acier (même format et même typographie que mon Noviciat). Sous presse, Le Doctorat impromptu, 1 vol. 2 fig. Les Aphrodites, 4 vol. 8 fig. En préparation, Le Diable au corps, Félicia, ou mes Fredaines, Monrose ou suite de Félicia, etc. Le dernier ouvrage sera précédé d’une notice sur la vie d’Andrea de Nerciat rédigée sur des documents nouveaux et des correspondances inachevées de la plus grande curiosité». Cette notice n’a pas paru. Il y a quelques exemplaires sur Chine avec deux états (noir et bistre) des figures.

Mon noviciat ou les joies de Lolotte par Andrea de Nerciat, Paris. Aux dépens de la compagnie, 1890.—(Sans l’épigraphe, titre en rouge et noir) 2 tomes en 2 vol. in-8o 174-178 pp. (grav. libres).

Les Aphrodites ou Fragments thali-priapiques pour servir à l’histoire du plaisir. Lampsaque, 1793, 8 part. petit in-8o de 80 pp. 1 planche chacune. Ces 8 parties se reliaient en 1 ou 2 vol. Les fig. sont libres. Cohen les attribue à Freudenberg. L’ouvrage est bien imprimé. Jusqu’ici il n’a été signalé que trois exemplaires de cette édition originale. Le 1er a appartenu à M. Bégis. La 6e figure qui manquait avait été reproduite de l’original par le procédé Pilinski; le deuxième exemplaire était complet, il a appartenu à M. Frédéric Henkey, anglais résidant à Paris; un troisième exemplaire était en Angleterre, il a été vendu à Paris en 1860. Cette édition aurait été imprimée à l’étranger pendant la Révolution[35].

[35] The Exquisite (voir la note au 1er article de Félicia) renferme la traduction du 1er numéro des Aphrodites.

Les Aphrodites ou Fragments thali-priapiques pour servir à l’histoire du plaisir. Réimpression textuelle de l’édition unique et rarissime de Lampsaque, 1793. Bâle, imprimerie de Steuben frères, 1864.—Avec l’indication: «tirage: 200 exemplaires numérotés de 1 à 200», et un Avis de l’éditeur intéressant. 2 vol. in-12 (Bruxelles, Jules Gay, imprimé par Mertens) avec la reproduction des grav. originales. Ouvrage recherché. Vital-Puissant, éditeur belge fort médiocre et qui ne vivait qu’en contrefaisant les éditions de Gay et de Poulet-Malassis, rapporte dans une note où l’injustice se mêle à des détails sans doute véridiques: «Cette édition est tellement mauvaise qu’à la suite de nombreux reproches reçus de quantité d’amateurs à ce sujet, Jules Gay fut obligé de la jeter en quelque sorte au panier. A cet effet, il vendit les 80 ou 90 exemplaires qui restaient sur 200 au sieur Jean-Pierre Blanche, son compatriote, Parisien, réfugié à Bruxelles, où il avait établi une petite librairie d’occasion en chambre, rue Saint-Jean. Cette vente fut effectuée au prix de quatre-vingts centimes l’exemplaire, Jules Gay ayant préalablement enlevé les titres et la préface de l’ouvrage. Il va sans dire que J.-P. Blanche, l’acquéreur, s’empressa de faire réimprimer une préface quelconque et les titres enlevés et qu’ainsi, il parvint peu à peu à écouler entièrement les exemplaires en sa possession. Nous tenons ces renseignements certains d’un libraire qui fut témoin oculaire de cette affaire[36]».

[36] Bibliographie anecdotique et raisonnée de tous les ouvrages d’Andrea de Nerciat par M. de C… bibliophile anglais, édition ornée du portrait inédit de Nerciat gravé d’après l’original appartenant à M. B… de Paris, Londres, Job-Alex. Hoogs, éditeur-libraire Burlington Arcade et se trouve à Paris, à Bruxelles et à Stuttgart 1876. In-8o de 63 pp. et 1 p. de table des matières tiré paraît-il à 150 exemplaires. Au verso du faux-titre on lit: Printed By Edward Cox 314 Old Kest Road et à la fin du livre: Hic liver impressus est in civitate londoniensi and expesas Vitalis potentis, belgici civis in urbe Lutetiæ manentis. Anno Domini MDCCCLXXVI. En réalité ce livre a été imprimé à Bruxelles pour le compte de Vital-Puissant qui n’est pas seulement l’éditeur de cet ouvrage, véritable pamphlet catalogue où il attaque des concurrents et vante ses produits—mais l’auteur même. Les dernières pages du livre sont occupées par des notices sur des réimpressions faites pour le compte de Vital-Puissant. En frontispice, se trouve le portrait sur chine d’Andrea de Nerciat d’après la sanguine à M. Br. de Paris. Ce portrait imprimé en rouge a été tiré sur la planche qui a servi pour le même portrait, qui se trouve en tête des Contes nouveaux d’Andrea de Nerciat, édition de Poulet-Malassis (Voir ce qui est dit de cet ouvrage). Et sans doute cette Bibliographie de Vital-Puissant n’est-elle qu’une nouvelle édition augmentée de l’ouvrage suivant publié par le même Vital-Puissant: Eclaircissements historiques sur les Aphrodites et le Diable au corps du chevalier Andrea de Nerciat et sur leur auteur, 1871 in-18.

Ces exemplaires sont peut-être ceux qui portent ce titre: Les Aphrodites, etc., Bruxelles, Schmidt.

Les Aphrodites, etc., par Andrea de Nerciat [avec cette épigraphe]. Priape, soutiens mon haleine. Piron, ode à Priape, 1793-1864.—8 numéros en 4 vol. in-18, 8 fig. libres gravées sur acier d’après celles de l’édition originale, et 1 frontispice de Rops; j’en ai vu un exemplaire avec 2 frontispices de Rops. (Bruxelles. Auguste Poulet-Malassis, imprimé par Briard.) A la fin du no 4, c’est-à-dire du 2e volume on trouve un catalogue annonçant la publication des Œuvres complètes d’Andrea de Nerciat avec figures gravées sur acier. Sous presse. Le Diable au corps, 4 vol. avec gravures d’après douze beaux dessins attribués à Monnet, qui ornent un manuscrit de ce livre célèbre appartenant au duc d’A… Ce manuscrit en 2 volumes in-4o, daté de 1798, et, par conséquent postérieur d’une dizaine d’années à la date d’achèvement du livre que Nerciat avait terminé suivant toute probabilité avant 1788, est conforme, à quelques variantes près, à l’édition originale de 1803. Les dessins de Monnet présentent cette particularité que sans souci de l’anachronisme, cet artiste les a composés avec les costumes et le mobilier du temps où on les lui a demandés. Les amateurs apprécieront d’autant plus cette particularité que les gravures de l’édition originale du Diable au corps, publiée après la mort de Nerciat, sont informes, et qu’il n’existe pas de livres érotiques bien exécutés dont les figures représentent les modes du Directoire. En préparation. Le Doctorat impromptu.—La matinée libertine.—Félicia ou mes Fredaines.—Monrose ou suite de Félicia, etc., etc.—Le dernier ouvrage de la série se composera d’une notice sur la vie d’Andrea de Nerciat rédigée sur des documents entièrement nouveaux, et de correspondances inédites de Nerciat avec plusieurs femmes et divers gens de lettres, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Grimod de la Reynière, Pelleport (auteur des Bohémiens), etc., le volume sera orné de fac-simile. On fait appel à l’obligeance des curieux qui connaîtraient des portraits de Nerciat—et qui pourraient ajouter à l’ensemble déjà extraordinaire de pièces sus-mentionnées». Ce recueil n’a jamais paru. Il y a quelques exemplaires sur chine avec deux états (noir et bistre) des figures.

Les Aphrodites, etc., Lampsaque 1793.—(Belgique, vers 1872), 2 vol. in-18, 360-376 pp. précédés d’une notice historico-bibliographique. 8 fig. d’après celles de l’éd. orig. et 2 frontispices de Rops. C’est probablement une contrefaçon de l’éd. de Poulet-Malassis, contrefaçon exécutée pour le compte de Vital-Puissant. Il paraît qu’il n’en a été tiré que 50 exemplaires.

Le Diable au corps… 1798.—Manuscrit en 2 vol. in-4o. Il a appartenu au duc d’Aumale. On y trouve quelques variantes avec le texte de l’édition originale (1803). Il contient douze dessins libres attribués à Monnet. Ce manuscrit et ces dessins ont servi à Poulet-Malassis pour son édition de 1864 (Voir ce qui est dit à l’article des Aphrodites). Je ne sais où est à présent ce manuscrit. Est-il écrit de la main de Nerciat? C’est peu probable. Le chevalier, d’après ce qu’il dit dans sa préface, aurait écrit son ouvrage «bien longtemps avant le lever éclatant de Figaro». Le Barbier de Séville fut joué en 1775 et le Mariage de Figaro en 1784. Plus loin le chevalier précise en indiquant que le Diable au corps était écrit avant 1776. Ces éclaircissements, Nerciat les donne en manière de plainte contre «des imprimeurs français établis en Allemagne pour y faire une espèce de contrebande littéraire», qui avaient publié la première partie du Diable au corps sous ce titre:

Les écarts du tempérament ou le catéchisme de Figaro; esquisse dramatique.

[Avec cette épigraphe:]

Et flon flon, ture lure, lure
Chacun a son tour et son allure
A Londres 1785.—In-18o avec 4 grav. libres assez mal faites. Nerciat dit que c’est «une brochure négligée, pleine d’absurdités, inintelligible en plusieurs endroits». Il ajoute: «Je ne conçois pas trop bien quelle avait pu n’être la spéculation des éditeurs, mais il est clair qu’ils n’ont pas su lire, ou qu’ils se sont fait une tâche de tout gâter. Pas le moindre écart, pas la moindre addition, le moindre retranchement qui ne soit un contre-sens, une platitude, ou du moins une faute contre le goût, sans parler des innombrables difformités purement typographiques». Quoi qu’il en soit, cette première partie lui fut dérobée vraisemblablement en 1770 et c’est vers cette époque que Nerciat termina son ouvrage. Cette édition fautive, mal intitulée, volée à l’auteur, fut contrefaite dans le pays même où elle avait été publiée, et Nerciat ne parut pas avoir eu connaissance de cette contrefaçon dont le titre était modifié. On s’était enfin aperçu que Figaro n’avait pas affaire dans cette fantaisie:

Les écarts du libertinage et du tempérament, ou vie licencieuse de la comtesse de Motte-en-feu, du Vicomte de Molengin, du Valet Pine-fort, de la Conbanal, d’un âne et de plusieurs autres personnages, nouvelle édition. A Conculix, chez l’abbé Boujarron, bon bretteur, 1793.—in-18 de 132 p. figures.

Le Diable au corps, œuvre posthume du très recommandable Docteur Cazzoné, membre extraordinaire de la joyeuse Faculté Phallo-coiro-pygo-glottonomique 1803.—3 vol. in-8o, 20 figures libres avant la lettre et encadrées, les figures sont bien exécutées. Il en fut tiré 500 exemplaires de ce format et 500 exemplaires en format in-18, mais en 6 volumes et les figures ne sont pas encadrées. Elles portent sur le titre et avant la date avec figures. Quelques exemplaires in-18 présentent encore quelques différences et notamment la date est indiquée ainsi: MDCCCIII. Cette édition avait été préparée par Nerciat, il en écrivit l’Avertissement nécessaire en 1789. La Révolution dérangea ces projets et l’ouvrage ne parut qu’en 1803, après la mort de son auteur. L’imprimeur fut, paraît-il, Frémont, à Mézières (Ardennes). La plus grande partie de l’édition fut saisie lors de son entrée à Paris, ce qui explique que les exemplaires en soient si rares. On recherche surtout les exemplaires in-8o. La Bibliothèque Nationale en possède un. On en a signalé un autre qui appartenait à M. Frédéric Henkey, bibliophile établi à Paris, l’un des auteurs, dit-on, du charmant ouvrage libre: L’école des biches, et le même qui possédait un des trois exemplaires connus de l’éd. orig. des Aphrodites. L’exemplaire du Diable au corps de M. Henkey était parfait et contenait de plus de 20 dessins exécutés par un artiste inconnu, mais moins beaux que ceux de Monnet. Le catalogue no 2 (1909) de la librairie Chrétien offre un exemplaire à toutes marges dans un état parfait au prix de 700 fr.

Le Diable au corps, etc… 1842.—(Allemagne—Stuttgart?) 6 vol. in-32 de XII 208, 204, 188, 194, 259 et 216 pp. avec tirage nouveau des anciennes planches de l’éd. originale. Mauvaise réimpression.

Le Diable au corps, etc., 1864 (Bruxelles, publié par A. Poulet dit Malassis associé avec A. Lécrivain et Briard qui imprimait) 3 vol. in-12 avec 12 fig. d’après 12 dessins attribués à Monnet faisant partie d’un manuscrit appartenant au duc d’Aumale et reproduit dans cette édition. Il présente quelques différences d’avec celle de 1803. Les dessins représentent les costumes et le mobilier du temps où on les a commandés (V. plus haut ce qui concerne l’édition Poulet et Malassis des Aphrodites et les précédents articles sur Le Diable au corps). Outre la reproduction des douze dessins, cette édition contient en outre 4 frontispices par Félicien Rops. Il y aurait eu 5 exemplaires in-4o sur papier vergé fort de Hollande.

Le Diable au corps, etc., Cazonné (Andrea de Nerciat), membre, etc., Genève (Bruxelles, Christiaens, vers 1865) 3 vol. petit in-12, 12 planches libres et mauvaises.

Le Diable au corps, etc., Cazonné (Andrea de Nerciat), membre, etc., Genève 1786.—(Bruxelles, vers 1872) 4 vol. in-18, 32 fig. gravées.

Le Diable au corps, etc., Cazonné (Andrea de Nerciat), Membre, etc., Genève 1786.—(1873, contrefaçon allemande ou hollandaise de l’éd. précédente) 4 vol. avec 36 mauvaises planches souvent coloriées donnaient des indications erronées relativement à leur placement, 32 fig. dont les contrefaçons lithographiées des figures de l’édition précédente et 4 qui servent de frontispice sont de mauvaises diableries exécutées à la détrempe et qui ont déjà servi dans des albums de charges obscènes.

Le Diable au corps, etc., Mézières chez Frémont imprimeur-libraire 1813-1876. (Bruxelles, Vital-Puissant). 4 vol. plus 1 vol. contenant la bibliographie des ouvrages de Nerciat (c’est la Bibliographie anecdotique et raisonnée qui a été décrite plus haut, en note). En tout 5 vol. petit in-8o contenant 34 grav. sur chine, fac-simile des 20 gravures de l’édition originale, 12 gravures d’après les dessins de Monnet et double épreuve (1 rouge, 1 noire) du portrait de Nerciat (c’est celui qui est en tête des contes nouveaux, éd. Poulet-Malassis et que Vital-Puissant avait reproduit en tête de la Bibliographie anecdotique et raisonnée. Voir les articles concernant ces deux ouvrages.)

Le Diable au corps, etc., Cazonné (Andrea de Nerciat), membre, etc., orné de gravures, Genève 1786.—(Bruxelles, 1890). Le titre est imprimé en rouge et noir. 4 tomes in-8o en 4 vol. indiqués tome premier, etc., VIII, 152, 148, 177 et 248 pp. orné de 36 fig. plus 4 frontispices lithographiés.

Le Doctorat impromptu, 1788.—In-32, 120 pages avec 2 jolies gravures libres. Livre rare. Lemonnyer dit que c’est «un Cazin du meilleur temps».

Le Doctorat impromptu, Londres 1788-1866.—(Bruxelles, Poulet-Malassis) in-12 IV, 98 pages avec 2 gravures d’après celles de l’édition originale. Papier vergé.

Le Doctorat impromptu…—(Vers 1870) avec les deux gravures. Papier vélin.

Le Doctorat impromptu…—(Bruxelles, Kistemaeckers, 1880), in-16, 2 fig. libres grav. sur acier, texte encadré, tiré à 64 exemplaires.

Contes saugrenus, Bassora [Il y en aurait deux éditions] 1787 [et] 1789.—Lemonnyer doit les confondre ou peut-être en a-t-il vu une, in-8o de 176 pages avec une fig. libre. L’édition dont il parle ne doit pas contenir des contes de Nerciat, mais a sans doute paru sous le même titre que l’ouvrage du chevalier. Peut-être ce recueil est-il de Sylvain Maréchal à qui on l’a attribué. D’après Lemonnyer, il contient «neuf contes en prose, assez spirituels, indévots et licencieux», que Viollet-Leduc trouvait peu piquants: Voici le titre de ces contes: L’araignée, ou la boîte en diamant.—Le Déluge ou le niveau Nisach.—Rhodope.—Le mouvement perpétuel.—Druyda, ou la Vertu des femmes.—La Résurrection.—Lison et Annette.—La Pyramide, conte égyptien.—Rocoschen et Loulou. Le nombre de ces contes et leurs titres ne répondent en rien à ceux d’une réimpression qui contient bien des contes de Nerciat destinés à animer et expliquer les gravures libres qu’ils accompagnaient. Sans doute Lemonnyer qui dit que «l’attribution de ces contes à Nerciat est de pure fantaisie» a-t-il eu entre les mains l’édition de 1787. Ouvrages rares, surtout celui qui contient les contes de Nerciat.

Contes polissons (contes saugrenus) par Andrea de Nerciat. Ouvrage orné de 6 jolies illustrations. Paris 1890.—Grand in-8o carré, 88 pages, couverture imprimée. Réimpression conforme comme texte et gravures à l’édition originale de 1789 (Voir l’article précédent). Ces contes paraissent bien être de Nerciat, ils ont été écrits d’après les figures qu’ils accompagnent et ces figures sont fines. On reconnaît l’auteur de Félicia à de certaines grâces de style qui lui sont particulières et à d’heureux néologismes. Voici les titres de ces contes: Le mouvement de curiosité.—Le témoin ridicule.—La petite académicienne.—Les amours modernes.—Les Violateurs.—Les folies amoureuses. Cette édition aurait été tirée à 300 exemplaires. Elle a été imprimée à Paris, rue de Seine, pour le compte d’un libraire, nommé Dur…e. Elle est bien exécutée. Elle a été publiée, je crois, à 25 francs, mais comme elle ne se vendait pas facilement, ce prix fut porté dans le catalogue publié par l’éditeur en 1900 à 9 francs. Il ajoute que «cet ouvrage presqu’inconnu des amateurs, donne une idée bien exacte des débordements de la haute société du siècle dernier». Ce livre doit maintenant être devenu rare, cependant les exemplaires sans les gravures ne se payent pas plus de 6 francs. Les exemplaires avec les gravures ne se rencontrent pas souvent: 25 francs dans le catalogue Lemallier (avril 1904) qui indique: «La 1re édition de cet ouvrage est introuvable et même inconnue des bibliographes».

Contes nouveaux [avec l’épigraphe].

Sine me, liber, ibis in urbem, ovidius.
A Liège MDCCLXXXII.—in-8o ce recueil contient: Epître dédicatoire au prince de Ligne.—La veillée des Procureurs.—Le feu d’hymen.—La rancune posthume.—Les amours modernes.—Le Superflu du régime.—La Duchesse.—Les preuves sans réplique.—L’âme en peine.—L’incertitude et la Barbe.—L’oracle imaginaire.—Le manchot.—Les Bas.—Céphise.—Le souhait.—La femme accomplie, etc.

Contes nouveaux par Andrea de Nerciat précédés d’une notice bio-bibliographique ornés d’un portrait inédit de l’auteur.—Liège MDCCLXXVII.—MDCCCLXVII.—(Bruxelles, Poulet-Malassis 1867) in-12 de VI, 118 pages. La notice est signée: B.-X, ce qui signifie Beuchot et X. Cet X est Poulet-Malassis qui a reproduit la vie de Nerciat par Beuchot dans la biographie Michaud et y a ajouté quelques renseignements surtout bibliographiques. Le portrait de Nerciat est d’après la sanguine à M. Br. de Paris. Ce portrait est de pure fantaisie, il a été exécuté par M. Bracquemond.

Les conteurs libertins du XVIIIe siècle, recueil publié avec une préface et des notices bio-bibliographiques par Ad. Van Bever (Deuxième série). E. Sansot et Cie. MCMV.—On a reproduit dans ce recueil un conte extrait des Contes nouveaux: Le Manchot, et Van Bever indique qu’«on trouve deux autres versions fort plaisantes de ce conte dans les Anecdotes européennes, 1785, t. II, p. 46: Sire Albonnet et p. 276 à La Comparaison naïve».

Dorimon, ou le marquis de Clairville, Comédie, jouée pour la première fois à Versailles, le 18 décembre 1775, et terminée d’après l’effet de cette représentation [Avec l’épigraphe].

Forsan miseros meliora sequuntur… Virg.
A Strasbourg de l’imprimerie de Levrault, imprimeur de l’Intendance. Et se vend chez Gay, Libraire sous les grandes Arcades. M. DCC. LXXVIII. Avec permission.—in-8o de 96 pages. La dédicace est signée par le chevalier de Nerciat.

Les rendez-vous nocturnes, ou l’aventure comique, comédie-proverbe, par le chevalier de N…t, Prague, Jean-Ferdinand Le Noble de Schönfeld 1787.—in-8o.

Les amants singuliers, ou le mariage par stratagème, comédie-proverbe, par le chevalier de N…t, Prague, Jean-Ferdinand Le Noble de Schönfeld 1787. in-8o.

Constance ou l’Heureuse témérité, comédie en trois actes mêlée d’ariettes, scène et musique de M. le chevalier de Nerciat. Cassel, P. O. Hampe 1780.—pet. in-4o de 87 pages.

Partition de Constance ou l’Heureuse Témérité, Comédie mêlée d’Ariettes. Sujet, Dialogue et Musique de la composition de M. le Chevalier de Nerciat, édition de 1781. Exemplaire offert à son Altesse Sérénissime, Monseigneur le duc de Wurtemberg par son très respectueux serviteur l’auteur. Manuscrit de 183 pages; il se trouve à la Königliche Landesbibliothek de Stuttgart (Cod. mus. fol. 6. 2. R.). Il n’est pas absolument certain que le manuscrit ait été écrit par Nerciat lui-même. Il se peut qu’il soit de la main d’un copiste. Les manuscrits de Nerciat sont très rares, et comme on n’a pas trace des correspondances signalées par Poulet-Malassis, il serait peut-être intéressant de comparer l’écriture du manuscrit de Stuttgart avec celle du manuscrit du Diable au corps datée de 1798 (?) et ayant appartenu au duc d’Aumale, si toutefois, ce manuscrit existe encore. Si l’écriture des deux manuscrits était la même, il serait à peu près certain qu’ils fussent de la main de Nerciat.

M. Jean-Jacques Olivier à la fin de son ouvrage:—Les comédiens français dans les cours d’Allemagne au XVIIIe siècle, quatrième série.—La cour du Landgrave Frédéric II de Hesse-Cassel,… Paris…, MCMV a donné (paroles et musique) d’après le manuscrit de Stuttgart, des Fragments de Constance ou l’heureuse témérité, comédie mêlée d’Ariettes, sujet, dialogue et musique de la composition de M. le chevalier de Nerciat. Ce sont l’ouverture, les deux ariettes et le quatuor.

La surprise de l’amour, ariette avec accompagnement de deux violons, alto et basse.—Il ne faudrait pas confondre cette ariette de Nerciat avec la comédie de Marivaux, qui porte le même titre.

Les Invalides de l’Amour, ariette.—Le grand dictionnaire Larousse en cite ces vers:

Amis, il neige sur nos têtes;
À notre âge, plus de conquêtes
Renonçons aux tendres désirs;
Abandonnés d’un dieu volage,
Quittons Cythère avec courage
Et cherchons ailleurs des plaisirs.
Choisissons un bonheur durable;
Jamais ingrat, toujours affable,
Bacchus nous invite à sa cour.
Enrôlons-nous dans sa milice,
Ce dieu reçoit à son service
Les invalides de l’amour.
Choix de musique dédié S. A. S. Monseigneur le duc des Deux-Ponts.—in-4o. La publication de ce recueil a commencé le 15 juillet 1783. Cette année se compose de 10 fascicules numérotés de I à X comprenant 34 morceaux de musique numérotés de 1 à 34. L’année 1784 comprend les fascicules XI à XXIV comprenant 41 morceaux numérotés de 35 à 75. On y trouve des morceaux de: Adam, Andreozzi, F.-H. Barthelmont, Beaumesnil, Bianci, Blin de la Codre (2 morceaux), Clémenti, Couperin, Fr. Devienne, Dezaides (Dezède), J. Fr. Edelman (2 morceaux), Mlle Edelmann, Adélaïde Eichner, Ch. Gabr. Foignet, Fontaine de Fontenet, Fr. G. Gossec, Grétry (2 morceaux), A. J. Gros, Jos. Hemerlein, M. George Karr, Aut. Lachnith l’aîné (2 morceaux), Le noble, Martini, Christ. Mayer, L. Mayer, Mengozzi, de Nerciat, Nittel, G. Paisiello, M. Piccini (4 morceaux), Mlle Pouillard, Pouteau, H. J. Rigel (3 morceaux), L’abbé Rose, Mlle Roy, le baron Sigmund von Rumling (2 morceaux), Sacchini (2 morceaux), Pompéo, Sales, Sivol, J. Fr. Tapray (2 morceaux), Toeschi, Vogler (3 morceaux), William (2 morceaux) et 6 morceaux anonymes. La Romance de Nerciat pour chant et Basse se trouve dans le fascicule no XVIII (année 1784) elle forme le no 63 du recueil et comprend 4 pages en 2 feuillets. Au bas de la quatrième page se trouve l’indication: Par M. de Nerciat. Cette Romance est placée à la fin du fascicule où l’on trouve aussi un Andante pour clavecin par M. Edelmann, une Romance chant et Clavecin par M. Blin de la Codre, un minuetto pour violon et clavecin par M. Tapray[37].

[37] Il existe aussi plusieurs quatuors pour instruments à cordes, composés par Andrea de Nerciat.

On a attribué et l’on attribue parfois encore au chevalier de Nerciat les ouvrages suivants.

La matinée libertine ou les moments bien employés, Cythère 1787.—in-18 de 144 pages. Il y a des exemplaires avec 3 gravures en couleurs et des exemplaires avec 5 figures (un frontispice et les gravures libres aux pages 37, 42, 94 et 132). Ces dialogues érotiques sont certainement de Nerciat, cependant comme ils se trouvent sous leur forme définitive au tome 1er des Œuvres de la marquise de Palmarèze, on les attribue généralement à Mérard de Saint-Just qui a changé les noms et le titre. Il est aujourd’hui démontré que Mérard de Saint-Just était un plagiaire. La matinée libertine allongée et devenue La petite maison se trouve aussi au tome II du Théâtre Gaillard (éd. de 1865).

La matinée libertine, etc.—(Bruxelles, 1867) in-16 de 114 pages avec trois figures libres. Vital-Puissant dit de cette édition dont le titre reproduit le texte de celui de l’originale: «La réimpression de la matinée est l’œuvre de feu Jean-Pierre Blanche (ex-contremaître de la fabrique de M. Collas de Paris), réfugié français qui avait établi à Bruxelles une petite librairie d’occasion. L’imprimeur est le sieur J. Briard».

La matinée libertine, etc. [s. d.] Paris, chez les marchands de nouveautés.—(Bruxelles, Brancard, 1883). In-12 de 96 pages. Cette édition porte en tête: Œuvres érotiques d’Andrea de Nerciat, La matinée libertine, etc.—(Bruxelles, Kistemaeckers), in-32 de 78 pages, 2 fig. libres, édition minuscule tirée à 64 exemplaires, faisant partie de la collection des: Documents pour servir à l’histoire de nos mœurs.

L’Odalisque, ou Histoire des amours de l’Eunuque Zulphicara, ouvrage traduit du turc par Voltaire. Constantinople, chez Ibrahim Bectas, impr. du Grand Vizir, 1779, petit in-8o de 85 pages.

Ce petit ouvrage peu intéressant a été attribué à Andrea de Nerciat, sans doute à cause du titre de la 2e édition (voir plus loin), mais peut-être en avait-on d’autres preuves, car les biographes n’avaient point signalé cette édition, ce qu’ils n’eussent point manqué de faire s’ils l’avaient connue. On sait que Du Croisy (cité par Barbier) attribue ce roman à Pigeon de Sainte-Paterne, bibliothécaire de l’abbaye de Saint-Victor. Pour ce qui est du nom de Voltaire mis en tête de cette production, on n’a pas besoin de montrer qu’il n’y est que par supercherie. A cet égard, l’Avis de l’éditeur est assez amusant:

«Voltaire a composé cet ouvrage à quatre-vingt-deux ans. Le manuscrit nous a été remis par son secrétaire intime, ce qui nous autorise à assurer l’authenticité de ce que nous annonçons. On verra qu’il nous aurait été facile de faire disparaître quelques expressions énergiques, mais une froide périphrase n’aurait pas aussi bien rendu l’expression du personnage. Au surplus nous pensons qu’il nous faut respecter un grand homme jusque dans les écarts de son imagination».

La spéculation sur le nom de Voltaire paraît avoir réussi, puisque cette faible élucubration a été plusieurs fois réimprimée. Par bonheur il n’y a pas d’apparence que quelqu’un s’y soit laissé tromper. «Il est impossible, dit Monselet dans Les Galanteries du XVIIIe siècle, de se laisser prendre à ce piège vulgaire: l’Odalisque est un récit absolument dépourvu d’intérêt. Zéni est une petite fille que l’on élève pour la couche du Sultan; un eunuque nommé Zulphicara, devient amoureux d’elle; de là, des descriptions de sérail, des scènes de jalousie. Ce n’est pas autre chose que cela».

Sur la page du titre, au milieu d’un cadre de fleurs et d’oiseaux, un J, un F et M majuscules sont entrelacés. Ce chiffre nous fait supposer que l’éditeur de l’Odalisque pourrait bien être Jean-François Mayeur «assez coutumier de ces indignes supercheries».

Goy n’était pas de cet avis: «Quant à l’opinion de M. Charles Monselet, écrivait-il dans la 2e édition de sa Bibliographie, qui attribue cet ouvrage à Mayeur de Saint-Paul, elle est peu admissible; car Mayeur en 1779, n’avait que vingt et un ans, et il était bien jeune pour commettre une telle supercherie». Goy s’est trompé; en 1779 Mayeur écrivait déjà et collaborait depuis longtemps aux Mémoires secrets.

Il n’est pas donc impossible qu’il ait écrit l’Odalisque. Au reste, on sait que les supercheries ne lui déplaisaient point. D’autre part, Monselet avance seulement que Mayeur pourrait bien être l’éditeur de l’Odalisque.

L’Odalisque, ouvrage érotique, lubrique et comique, traduit du turc, par un membre extraordinaire de la joyeuse faculté phallo-coïro-pygo-glottonomique à Stamboul, 1787.—In-12. C’est la deuxième édition, elle parut, paraît-il, en Allemagne. Faisant allusion à ce titre modifié et copié en partie sur le titre du Diable au corps, Vital-Puissant avance sans élégance: «Nerciat aurait presque levé le voile qui cachait sa paternité». On pourrait expliquer cela différemment. Cette seconde édition a sans doute été publiée par les mêmes imprimeurs qui avaient publié en 1785 la 1re partie du Diable au corps, dérobée à Nerciat. Ils l’avaient intitulée: Les écarts du tempérament ou le catéchisme de Figaro: quoi d’étonnant que continuant leur contrebande littéraire, ils aient modifié le titre de l’Odalisque, l’amalgamant avec celui du Diable au corps dont ils ne s’étaient pas servis!

L’Odalisque, ouvrage traduit du turc par Voltaire, à Constantinople chez Ibrahim Bectas, imprimeur du grand Vizir, auprès de la Mosquée de Sainte-Sophie avec privilège de sa Hautesse et du Muphti, 1796, in-8o de 75 pages, avec 4 gravures libres aux pages 46, 57, 67 et 74. Sur le verso du faux-titre on lit: «On trouve des exemplaires de cet ouvrage, à Paris chez le libraire cour Mandar, no 9.» Je n’ai pas vu l’édition de 1779 de l’Odalisque, mais j’ai un exemplaire de celle-ci entre les mains. On y remarque sur le titre la vignette avec les J. F. M. entrelacées qui ont compromis, et peut-être avec raison, Mayeur dans cette affaire. Mais peut-être ces initiales ne se trouvent-elles pas sur la première édition, mais seulement sur celle-ci.

L’Odalisque… Constantinople, 1796.—In-32 de 75 pages avec 4 gravures libres.

L’Odalisque… Paris, 1797—In-18 de 108 pages, avec 2 gravures libres grossièrement exécutées.

La même année, une partie du même ouvrage reparut sous le titre suivant.

Zulphicara, histoire turque… Paris, 1797.—In-18 de 32 pages, avec des figures libres.

L’Odalisque, etc.—(Allemagne vers 1850), cette réimpression reproduit le titre de la deuxième édition et porte la même date: 1787.

L’Odalisque… (Bruxelles, Poulet-Malassis, 1863), in-18 de 92 pages avec 4 figures libres gravées sur acier.

L’Odalisque… Constantinople, 1797.—(Bruxelles, vers 1865), in-18 de 80 pages.

L’Odalisque ou Histoire des amours de l’eunuque Zulphicara; ouvrage traduit du turc par Voltaire, Constantinople, chez Ibrahim Bectas, imprimeur du grand Vizir, 1796 (Bruxelles 1868), in-18 de 94 pages avec 4 figures libres. Vital-Puissant dit: «Cette édition bien imprimée, sur papier vergé, a, sur toutes celles qui l’ont précédée, l’avantage d’être ornée de 4 gravures inédites, qui sont d’un drôlatique plein d’humour. Elle fut imprimée par le sieur G. Briard à Bruxelles, pour le compte d’un certain J. F. Deblaesere que l’on a vu exercer quantité de métiers; il fut, en effet, successivement, soldat, agent de police, bouquiniste, voyageur de commerce, courtier pour guanos, marchand de tableaux, directeur de rentes, marchand de légumes, agent d’émigration pour le Kansas (Amérique), racoleur d’hommes pour les Indes Néerlandaises, et enfin agent d’affaires quelconques, métier qu’il exerçait encore en l’an de grâce 1876».

L’Odalisque, ou les Mémoires de l’eunuque Zulphicara. Pièce libre attribuée à Voltaire (Bruxelles). Brochure in-12, avec 4 gravures libres.

Le Vademecum des f…eurs, par le Docteur Cazonné, membre de l’Académie Lampsaque, au temple de Priape, 1775, in-12 ou in-8o de 36 pages avec un frontispice libre. Ce petit ouvrage en vers est attribué à Nerciat par Vital-Puissant qui mentionne aussi une autre édition in-32 ou in-64 qu’on lui avait signalée, mais qu’il n’a point vue.

Le Vademecum, etc.—(Bruxelles, Vital-Puissant, 1871), in-18 avec un frontispice d’après celui de la 1re édition, tiré à 150 exemplaires.

L’urne de Zoroastre ou la clef de la science des mages…—in-8o. Cet ouvrage qui n’est pas mentionné par les bibliographies est attribué à Nerciat par la Biographie Didot. On le trouve une fois, mentionné dans un catalogue belge, mais il n’est accompagné d’aucune description. En somme, c’est un livre inconnu. Vital-Puissant dit dans son jargon: «Est-ce une pièce de théâtre? Est-ce un roman? Aucune bibliographie ne l’indique. Ce livre presqu’inconnu doit être très rare. Peut-être est-il une satire sur Mesmer ou Cagliostro, très célèbres à l’époque de Nerciat, par leur charlatanisme et leurs découvertes prétendûment scientifiques».

On a en outre attribué à Nerciat des ouvrages dont manifestement il n’est point l’auteur.

L’Etourdi, roman. Lampsaque 1784. Réimprimé depuis et qui a été attribué, faussement aussi d’ailleurs, au marquis de Sade. Peut-être est-il du chevalier de Neufville-Montador qui, alors, serait aussi l’auteur de:

L’Almanach de nuit, à l’instar de celui de la marquise D. N. N. C. contenant des anecdotes nocturnes… Aux Etoiles, chez Vesper, rue du Croissant, à la Lune.—Nerciat n’est certainement pas l’auteur, et celui de l’Etourdi dit dans ce roman avoir publié un petit livre qu’on ne trouve nulle part: L’Almanach de nuit, année 1776.

LE DOCTORAT IMPROMPTU
N.-B.—Toutes les notes qui se trouvent dans l’œuvre du chevalier Andrea de Nerciat sont suivies d’un (N.) lorsqu’elles sont de Nerciat lui-même.

AVIS DES ÉDITEURS[38]
[38] Cet Avis se trouve déjà dans la 1re édition du Doctorat, en 1788.

Un valet d’auberge, chargé de jeter dans la boîte la première de ces lettres, et supposant, d’après le volume, qu’elle pouvait contenir quelque chose de mystérieux, la porta chez un jeune homme attaché, en sous ordre, à l’un des bureaux ministériels, et qui logeait dans l’hôtel. Ce commis, abusant de la circonstance, ouvrit le parquet; mais au lieu de secrets d’Etat il n’y trouva que des folies, qu’il transcrivit pour son amusement. Cette copie, qui a circulé, nous est parvenue, et c’est d’après elle que nous avons imprimé.

Le lecteur nous pardonnera la liberté que nous avons prise de jeter par-ci par-là quelques notes. Celles qui tendent à l’instruire étaient du moins nécessaires, et ce n’est pas sans quelque peine que nous nous en sommes procuré les sujets. Quant à nos réflexions, si elles préviennent celles du public, c’est que, premiers lecteurs, nous avons dû avoir avant lui les idées qui lui viendront, sans doute, en lisant cette étrange anecdote.

Il nous reste à rendre compte de ce qu’a d’équivoque la première planche, qui montre un abbé dont il n’est nullement fait mention dans la peinture du moment auquel cette estampe est appliquée. Mais qu’on lise tout: on saura que des amants qui se croyaient seuls au monde à l’instant de leur bonheur étaient vus.

LETTRE D’ÉROSIE A JULIETTE[39]
[39] Juliette était une jeune dame qui vivait au couvent, en attendant l’issue d’un procès qu’on lui avait fait intenter à son mari pour cause d’impuissance. (N.)

«Quand nous nous sommes séparées, ma chère Juliette, je t’ai promis, et de bien bonne foi, de ne te cacher ni mes faiblesses, ni la moindre de leurs circonstances, si par malheur, je venais à me pervertir. C’est ainsi que je nommais très sérieusement le parti d’abjurer peut-être certain système anti-masculin que tu m’as connu, dont j’étais orgueilleuse et dont tu ne cessais de me railler. La haine active que j’avais conçue contre un sexe… selon moi si perfide, puisque trois de ses individus m’avaient offensée, cette haine, que je croyais immortelle dans mon cœur, contrastant avec les délices dont me faisaient jouir nos tendresses féminines, je me persuadais que jamais animal au menton barbu ne viendrait à bout de m’arracher la moindre faveur… Que j’étais folle! Trompe-t-on ainsi la nature!

Hélas Juliette, j’ai violé mon serment. J’ai cessé de brûler de cette flamme que je nommais pure, parce qu’aucun homme ne l’alimentait. J’ai cessé d’être, comme nous disions, une vestale mitigée[40]; et non seulement l’homme, enfin, a profané mes vierges appas, mais du même saut dont je franchissais la barrière qu’il m’avait plu d’opposer à mes mâles désirs, j’ai fait une culbute effrayante dans le gouffre du plus blâmable dérèglement…

[40] Plaisantes vestales que des femmes qui, pour se passer d’hommes, ne laissent pas de donner le plus vif essor à leurs feux libertins! Mais il faut excuser de jeunes folles qui se sont exaltées dans un système faux, et qui autant qu’elles peuvent, décrient le travers par lequel elles croient se rendre heureuses. (N.)

«Je crois te voir sourire avec malice et de mon cas fâcheux et du ton d’élégie sur lequel je t’en parle? Ris, mon enfant, tu fais bien: moi-même, quand j’y pense, je suis tentée de rire aussi de ma déconvenue; du moins, je ne saurais m’en affliger.

«Tu conviendras que si quelque femme est excusable de penser faux, à vingt ans, en matière de galanterie et de volupté, c’est sans contredit celle qui, née, comme moi, avec le germe des passions lascives, et douée d’organes assez perfectionnés, qui brûlant dès les plus tendres ans d’un feu secret, dont notre menteuse éducation prévient et détourne même la connaissance, qui, en un mot, malheureuse trois fois de suite, par trois amants mal choisis, attribuait au genre masculin tout entier le mal que quelques espèces lui avaient occasionné seules. Le sémillant chevalier de Bruyancour (me disais-je), à qui j’avais voué les prémices de ma sensibilité morale, m’a trahie lâchement; je le surpris un jour dans les bras de ma mère, et l’entendis plaisanter avec elle du goût trop vif qu’il avait su m’inspirer. Cette affreuse découverte m’avait guérie; le besoin d’être amoureusement occupée me pressait de distinguer un jeune suppôt de Thémis qui se désolait, et dont je craignais de faire le malheur… C’est lui qui m’a tyrannisée. Hérissé de fausses vertus; imbu de la tristesse d’Young, des sophismes de Jean-Jacques; embrumé des sombres productions de d’Arnaud; admirateur studieux de tous les romans et drames déclamateurs, larmoyants ou sanguinaires; jaloux, moins en amant passionné qu’en mentor despotique, M. de Mélambert m’a fait bientôt regretter de n’avoir pas plutôt été la dupe de son éventé prédécesseur que sa propre victime. Assiégée enfin par l’adroit et diabolique abbé Des Ecarts, j’ai eu le courage de rompre avec le magistrat; et, dès lors, adoptant une morale tout à fait opposée, j’ai mis sous les pieds tous les préjugés, même ceux de rigueur. Dûment dégoûtée pour lors, et des agréables qui se partagent et se font des trophées à nos dépens, et des docteurs en sentiments, dont l’aride galanterie tend à coaguler le sang de la bouillante adolescence, me voici toute à mon petit maître calotin… Mais le plus imprévu, le plus sanglant des outrages m’attend où je crois trouver enfin le parfait bonheur! Quand tout obstacle est aplani; quand je suis résignée; quand je brûle de perdre toute espèce de droits au respect de mon amant… M. l’abbé se trouve en défaut! Apparemment frappé de quelque coup d’un sort ennemi, cet intrépide fileur d’intrigues manque d’haleine au plus beau moment de son rôle! J’en suis, moi, pour mes frais de scène, et la toile est tombée sans qu’il y ait eu de dénouement[41]. Dans quelle âme, chère Juliette, trois aventures consécutives aussi malheureuses n’eussent-elles pas jeté le trouble, la défiance et le dégoût!

[41] Avec raison on trouverait invraisemblable qu’une jeune et jolie personne entièrement livrée à l’homme qu’elle chérit et qui a tâché de la séduire, ne lui eût rien inspiré au moment de devenir heureux. Le fait est que M. l’abbé, dans ce temps-là même, était cruellement incommodé du bien qu’avait daigné lui faire l’une de ses plus agréables connaissances. Un faible reste de probité s’était opposé à ce qu’il empoisonnât, pour un instant de plaisir, la confiante et tendre Erosie.—Comment avons-nous su cela?—C’est que tout se sait à Paris, aussi bien que dans le plus petit bourg de province. (N.)

«Par une suite bien naturelle de tant de disgrâces, je prends pour le monde une simple aversion; à cor et à cri, je demande le cloître; à force d’importunités, j’obtiens enfin d’y être confinée. Là, d’abord dévote presque extatique, mais peu à peu, moins sublime; bientôt, désabusée du ciel, et me rabaissant vers la terre, assez près pour observer que, même dans la solitude des couvents, le plaisir a des autels, je me hâte de figurer avec ces mondaines guimpées qui savent, en dépit de la règle et des vœux, se procurer à peu près l’équivalent des jouissances du siècle…

«Mais à quoi bon, ma Juliette, te rappeler tous ces faits! Ne t’ai-je pas mille et mille fois raconté ce que tu n’avais point vu de mon roman bizarre? Et tout le reste, n’en as-tu pas été la principale héroïne, jusqu’au triste moment de notre séparation? Quel plaisir n’ai-je pas à me rappeler que, pendant les trois ans qui nous ont cachées sous le même dôme, nous n’avons eu qu’une âme, qu’un secret, qu’un bonheur! Tendrement aimée, ardemment désirée de ton Erosie, toi seule as rempli complètement le vide que mes infortunes galantes avaient ouvert dans mon cœur. Tu étais mon bon génie; tu me consolais; tu m’enchantais… Tu le pourras encore, lorsqu’à ton tour dégagée de tes fers momentanés[42], tu reparaîtras sur le théâtre du monde, où tes charmes et tes admirables qualités te présagent la plus belle carrière… Mais alors, seras-tu la même pour moi? Ton cœur ne sera-t-il pas de glace pour l’infidèle Erosie? Ne me mépriseras-tu pas d’avoir pu si brusquement devenir inconséquente à mes plans et parjure aux serments qui nous avaient liées? Non; tu seras indulgente. Ton âme est douce; tes sentiments, modérés en tout, ne te rendent pas, comme moi, susceptible de passer inopinément d’un point extrême à l’extrême opposé. Je me souviens avec plaisir que lorsqu’il était question entre nous de l’excellence d’un système, dont tu suivais assez volontiers la pratique, sans être fort engouée de sa théorie, tu me disais avec une touchante ingénuité: «Je crois ma chère, que dans notre position, ce que nous nous permettons est pour le mieux; mais, dans tout autre, pour mon compte du moins, je ne répondrais de rien. Les simulacres sont assez agréables où manque la réalité; mais où l’on peut la trouver, peut-être, ce qui la représente le mieux, n’a-t-il que bien peu de mérite.»

[42] Le procès de Juliette allait être jugé. Il n’avait été suspendu pendant si longtemps, que parce qu’elle avait négligé de faire ce qui rend tout procès imperdable pour une jolie femme. (N.)

«Quant à moi, ma chère amie, je n’ose prononcer. Il me convient de flotter quelque temps encore entre mon ancienne erreur (si mon système en fut une) et la nouvelle (si c’en est une encore que de m’être réconciliée avec l’homme). Eh que sais-je, violente comme je suis dans toutes mes affections, si, bientôt, je ne me jetterai pas à corps perdu dans le travers d’aimer, autant que je le haïssais, un sexe dangereux, aux atteintes duquel je me croyais à jamais inaccessible!… Lis mon récit, et juge-moi.

«Puisqu’il ne suffit pas ici-bas d’être jolie, grande, faite à peindre; d’avoir de la naissance, de l’éducation, des talents; d’être de plus douée de ce caractère harmonique qui peut contribuer au bonheur de ce qui nous entoure; et puisqu’avec tous ces attributs, sans richesse, on peut fort bien se trouver en butte à toutes sortes de disgrâces, il était raisonnable que je me décidasse à prendre un mari, quand un homme honnête et riche se présentait avec le désir de m’avoir pour épouse. Tu sais, parfaite amie, quels profonds et sages raisonnements je fis, lorsque mon tuteur me proposa le plus que quadragénaire baron de Roqueval. Tu me vis docile aux volontés supérieures[43], en dépit d’un portrait qui, bien que flatté, comme le sont toutes ces effigies, ne m’annonçait qu’un homme laid et passablement dépourvu de tournure…—Eh bien! te dis-je, il est du moins estimable et riche; et son état d’homme de mer abrégera de neuf ou dix mois par an l’ennui de lui faire face dans sa gentilhommière; il m’offre de notables avantages, un douaire décent… j’épouserai.—Mais il faudra traiter M. le baron en mari!—Pourquoi pas! Dès que le cœur ne sera pour rien dans toute cette affaire, à quoi va se réduire ma corvée?… à remplir de temps en temps une espèce de formalité… que d’ailleurs il dépend toujours à peu près d’une femme de rendre insipide pour l’agent, et par conséquent de plus en plus rare! Non, l’hommage d’un mannequin tout à fait étranger à notre âme, est zéro sur le registre du plaisir. Ainsi donc, mon mariage ne rompra point mes vœux féminins; et pour tolérer des services absolument sans importance, je ne me croirai nullement infidèle à ma bien-aimée Juliette.

[43] Erosie, par une clause assez bizarre du testament d’un de ses parents, ne devait hériter qu’à condition qu’elle serait, à 20 ans, mariée à quelqu’un d’agréé par le tuteur. (N.)

«Tu le sais, je vis tout cela comme il le fallait voir, et, sans faire la renchérie, je promis à l’empressé baron l’honneur de ma main. Les cadeaux parurent; le moment de quitter ma retraite (chère à cause de toi seule, mais, à tous autres égards, fort maussade) arriva: je partis bien affligée, non pas à cause de ce que j’allais trouver, mais à cause de ce que je quittais. En un mot, je pris d’assez bonne grâce le chemin de la capitale.

«Pourquoi ce pauvre diable de baron ne se trouva-t-il point pour m’y recevoir? On ne croit pas universellement à la fatalité Cependant il est très vrai que certains événements sont écrits mille ans d’avance dans le livre des destinées et que toute l’adresse humaine ne viendrait pas à bout d’effacer le moindre de ces décrets… Encore une fois, pauvre baron, pourquoi n’étiez-vous point chez vous lorsque j’y suis arrivée? Pourquoi votre mauvais génie, afin que vous manquassiez de quarante heures l’instant où j’aurais pu vous joindre, avait-il arrangé je ne sais quel incident qui, vous appelant à Brest, tandis que je cheminais vers Paris, me ménageait l’occasion et tout le temps nécessaire pour que vous reçussiez d’avance… (ah bien innocemment de la part de mon cœur) l’échec le plus redouté par l’espèce épousante!… Voici, ma Juliette, comment tout cela s’est passé.

«J’étais partie comme tu sais, sous la garde de cette fausse prude de Béatrix, mon ancienne gouvernante (devenue ma complaisante de bien des manières au couvent), et de plus escortée par le brave Rud’homme, ancien serviteur et compagnon des guerres de feu mon père. Voyageant ainsi, je ne pouvais qu’être bien tranquille et quant à ma sûreté personnelle, et quant aux soins qui rendent plus supportable la fatigue d’une longue route. J’étais prévenue, par plus d’une lettre, que mon galant prétendu viendrait au-devant de moi, de sa terre jusqu’à Fontainebleau, où pour lors la cour se trouvait.

«Point du tout. A une demi-lieue de là, je vois s’avancer contre la portière de ma diligence un ecclésiastique à cheval, qui venait de parler à Rud’homme, équitant en avant.—Mademoiselle de… (mon nom, me dit cet homme, avec assez de respect) voudra bien permettre que son très humble serviteur l’abbé Cudard lui présente l’hommage de M. le baron de Roqueval, malheureusement absent par ordre et pour des devoirs indispensables. Je suis chargé de l’agréable commission de le suppléer auprès de mademoiselle, jusqu’à son prochain retour.

«Me voilà fort embarrassée.—Mais, monsieur l’abbé (balbutiai-je), je suis fort sensible… Il faut bien… puisque je suis privée du plaisir de trouver ici M. de Roqueval lui-même, que je me conforme… Je ne savais que dire, en vérité, car je n’étais pas moins embarrassée du contre-temps qui me livrait à cet être absolument étranger, que de l’avide et gênante curiosité avec laquelle l’émissaire tonsuré (toujours chapeau bas et penché sur l’encolure de son cheval) parcourait, étudiait ma physionomie, et semblait vouloir marquer que ce rigoureux examen faisait partie du devoir de son ambassade.

«Je crus qu’il était honnête de proposer au personnage de descendre de cheval et d’entrer dans ma voiture. Il accepta l’offre avec transport[44]. Béatrix lui céda sa place de fond; il faillit s’y mettre; cependant, par réflexion, il préféra le devant; bref, me voilà face à face de l’ambassadeur, nos jambes mêlées, et lui, s’inclinant assez, soit impolitesse, soit effronterie, pour que son nez soit presque fourré sous la dentelle de mon ample chapeau. Rud’homme conduit le cheval délaissé, nous cheminons au petit trot vers le gîte.

[44] Défaut d’usage de part et d’autre; mais on sait que la voyageuse est une provinciale, et M. l’abbé n’avait, comme on verra, nulle connaissance des belles manières. (N).

«Naturellement, je devais être curieuse de savoir ce que M. l’abbé pouvait être de plus que l’émissaire de mon honnête futur. Pendant le trajet, cette curiosité fut satisfaite. M. l’abbé Cudard venait d’achever l’éducation scolastique du jeune fils d’un intime ami de M. de Roqueval. Le maître et l’élève sortaient d’un collège de Paris. Conduire l’adolescent à Fontainebleau, où le baron devait le présenter au ministre de la guerre, à l’occasion d’un emploi récemment accordé, était le dernier devoir que M. Cudard remplissait; et, déjà, gratifié d’un bénéfice, il n’attendait plus que le retour de mon baron pour se retirer d’auprès du jeune vicomte de Solange.

«Je faillis demander pourquoi celui-ci n’était point venu. N’est-ce pas, Juliette, que c’eût été bien indiscret à moi? Aussi me souvins-je à propos que j’étais fort indifférente sur le compte de tout être masculin; et je me dis qu’il devait m’être égal, qu’un blanc-bec eût ou n’eût pas accompagné son pédagogue pour venir à ma rencontre. D’après cette réflexion, je n’aurais dû tout imaginé de me faire instruire de ce qui pouvait regarder le petit vicomte; mais il plut à M. Cudard, sujet à babiller, et (je m’en étais aperçue dès son début) fort entrant, de me parler uniquement de son élève.

—En vérité, Mademoiselle, il est charmant; sans doute, vous voudrez bien permettre que j’aie l’honneur de vous le présenter ce soir? Autrement, le pauvre petit aurait le chagrin de souper seul dans sa chambre.

—Comment donc, Monsieur l’abbé! Certes, je ne souffrirais pas qu’à cause de moi…

—Vous le verrez, Mademoiselle. C’est un petit amour. Il est fait pour avoir dans le grand monde les succès les plus distingués. Qu’il me tardait de le voir sortir de ces maudits collèges! J’y languissais par intérêt pour lui. On croit faire merveille en claquemurant de la sorte ses enfants dans ces écoles, où l’on suppose que l’instruction est excellente et que les mœurs sont à l’abri de toute corruption! Eh bien! Mademoiselle, c’est une erreur. D’abord, on n’y devient pas fort savant; d’ailleurs, à quoi bon, pour un militaire, savoir le latin et le grec! Mais, ce n’est pas tout: le grand inconvénient de ces maisons, c’est qu’il y règne des abus! C’est qu’il s’y passe des choses!… Pour peu, voyez-vous, qu’un enfant ait de bonne heure des dispositions à se sentir… pour peu que la nature ait poussé son premier cri… et mon élève est bien précoce…

—Mais, Monsieur l’abbé, ces détails sont assez indifférents, ce me semble, à l’objet de mon voyage?

—Vous avez raison, Mademoiselle, et je vous supplie de m’excuser. Mais, c’est que chacun est toujours si rempli de son objet! et j’aime mon petit bonhomme, je l’aime! Suffit, il était temps qu’on nous fît changer de théâtre. Le monde, Mademoiselle, le monde est l’élément où doit respirer, avant la naissance des passions, un gentilhomme qu’on a dessein de pousser dans le militaire et de lancer à la cour. Un an de plus de notre contagieuse solitude, et le plus aimable enfant… peut-être se perdait.

«A travers ces extraordinaires confidences, qui avaient fait hausser plus d’une fois les épaules à la maligne Béatrix, nous entrâmes enfin dans notre auberge.

«J’avais à peine pris possession d’un appartement, assez commode et presque élégant, que mon futur avait pris soin de m’y faire préparer, qu’on entendit, dans le corridor, le bruit de quelqu’un qui courait en folâtrant avec des chiens.

—Le voici, le voici (s’écrie aussitôt l’abbé, marquant le plus vif intérêt)! c’est M. le vicomte avec ses danois. Il a voulu voir la chasse du roi: je n’ai pas cru devoir lui refuser cette petite satisfaction pendant que mon obéissance aux ordres de M. de Roqueval m’appelait ailleurs.

«En même temps une voix encore enfantine, mais intéressante, disait très haut à quelqu’un:

—Eh bien! a-t-on des nouvelles de M. Cudard! A-t-il trouvé?

«Comme soudain nous n’entendîmes plus rien, je compris qu’on répondait tout bas à ses questions. Pour lors, après s’être une seconde fois assuré de mon consentement, le mentor ouvre, et dit d’un ton magistral:

—Venez, venez, monsieur le vicomte; la respectable personne qui doit faire le bonheur de votre digne patron, veut bien vous permettre de la saluer. Allons, moins de timidité, venez, vous dis-je.

«Figure-toi, chère Juliette, l’excès de mon étonnement, lorsqu’au lieu d’un morveux tel que je me l’étais imaginé et qu’annonçait peut-être l’invitation de Cudard, je vis s’avancer avec grâce un jouvenceau de la meilleure tournure, très grand pour son âge, svelte, à la physionomie noble, et beau!… ma chère, beau comme Adonis. J’ai peut-être le malheur d’avoir quelque chose d’un peu repoussant pour les gens qui ne me connaissent point, et c’est pourquoi sans doute le sourire du vicomte fut coupé sur-le-champ par l’air le plus composé; je vis ses longs et beaux yeux noirs s’abaisser vers la terre. Il fit un temps d’arrêt, rougit et devint céleste… Ce ne fut qu’une minute plus tard qu’il put, en hésitant, me faire un compliment, d’ailleurs fort honnête. Cudard, déjà très familier, et qui avait le ton de l’ascendant, prit alors la parole avec assurance et me dit:

—Il faut nous excuser, Mademoiselle. Nous sommes écolier; nous n’avons rien vu encore; ainsi, notre embarras est bien pardonnable.

—Pédant (manquai-je de lui répliquer)! tu serais moins audacieux et bien embarrassé toi-même si tu pouvais sentir le ridicule de ton rôle; va, ta médiation est ici bien inutile.

«En effet, le trouble du bel adolescent, sa gêne respectueuse, les grâces que cette louable timidité prêtait à sa charmante figure, avaient bien plus d’éloquence que les sottes excuses de l’abbé! Je ne pus m’empêcher de couvrir celui-ci d’un regard peu flatteur pour sa vanité, s’il eût été saisi; mais cet homme, plus histrion qu’observateur, allait de l’avant et parlait comme se croyant inaccessible à la critique.

«Comme je n’étais pas assez fatiguée pour ne pouvoir trouver de plaisir à me promener, je témoignai l’envie de parcourir les jardins du château. Nous nous y rendîmes donc aussitôt que mes nouveaux compagnons eurent quitté leur attirail de cheval, et que j’eus fait moi-même un peu de toilette.

«Pendant cette promenade, je fus aussi parfaitement contente du petit vicomte, que mécontente de l’excédant abbé. Ce présomptueux ne s’était-il pas donné les airs de me questionner de mille manières, toujours en me priant beaucoup d’excuser!

«Mais (disait-il) on ne peut voir mademoiselle sans prendre à tout ce qui la concerne le plus vif intérêt. Oui (essayant de me prendre affectueusement la main), je voudrais avoir le bonheur de vous connaître à fond, afin de pouvoir… vous devenir peut-être fort utile. (Ma mine aurait dû l’embarrasser: il osa poursuivre.) Une jeune personne qui prend pour époux un homme âgé doit,… sur bien des articles, être de bonne heure préparée.

—Je ne vous entends pas, Monsieur l’abbé.

—C’est que… dans l’état que vous allez embrasser, tout n’est pas roses; il s’en faut beaucoup.

—J’avais imaginé que les gens du vôtre avaient assez peu de connaissance de ce qui regarde l’ordre où je vais entrer?

—Préjugé que cela, Mademoiselle. Les gens de mon état ont des rapports avec toutes les classes de la société: nous tenons à tout. Nous sommes si accoutumés à voir!… et à bien voir!… (Et le sot ne voyait pas que je le portais sur les épaules!)

—Monsieur (lui ripostai-je), j’ai beaucoup de penchant à vous croire homme très capable, mais, toute ma vie, j’ai pris assez volontiers conseil des circonstances… du moment, si vous voulez; et sans me préparer à jamais rien, j’ai communément le bonheur de choisir avec assez d’adresse le parti convenable… Je crus voir alors mon Cudard sourire avec épigramme, et combiner quelque idée qui lui serait venue sur-le-champ…

«Pendant tout ce beau colloque, le pauvre petit vicomte n’avait pas dit une parole. Il avait rêvé, Dieu sait à quoi; mais il y eut un moment de silence, ce qui rendit très remarquable un profond soupir que le pauvre enfant exhala.—Bonté divine (s’écria l’ex-gouverneur)! à qui donc en avez-vous avec cette suffocation soudaine!—Moi! riposta Solange, je ne suis point suffoqué… Je me trouve… parfaitement et n’ai été mieux de ma vie.—Monsieur (interrompis-je), est peut-être fatigué? (Je le regarde avec amitié). La promenade le gêne? On peut rentrer.—Oh! non, non, Mademoiselle, demeurons, de grâce: ce jardin est délicieux! et la soirée si belle! Ah! quels yeux, quels yeux, Juliette, il avait en exprimant ainsi son admiration! et je crus sentir en même temps que le bras dont j’enlaçais le sien, se trouvait pressé contre son flanc… Je devinai qu’il étouffait pour le coup quelque nouveau soupir, ne voulant pas donner plus de prise aux sottes annotations du pédagogue. Moi… (tu peux m’en croire) sans coquetterie, mais… par espièglerie peut-être, et pour savoir si je pouvais avoir quelque part à l’agitation que montrait mon petit promeneur, je fis la faute de lui sourire, avec un mouvement involontaire de la main, qui, peut-être, serra tant soit peu l’une des siennes… Ah j’eus bientôt lieu de me repentir de ces apparences d’agaceries. Ne voilà-t-il pas à l’instant mon Adonis qui fixe sur mes yeux les siens brillants comme du phosphore! Il est sur le point de s’arrêter tout court. Je me vois menacée… Je ne sais si ce n’est point peut-être d’être embrassée à la vue de cent personnes, ou Dieu sait quelle autre imprudence de jeune homme. Heureusement, M. Cudard venait de s’arrêter pour ramasser un papier fort sale qu’il avait pris pour une trouvaille de conséquence. Je le rappelai bien vite.

«Cependant le cœur me battait! les veines du pauvre petit étaient gonflées! on les voyait serpenter sur son front enluminé… Je le sentais tremblant, brûlant… Je fus obligée (comme s’il y eût déjà de l’intelligence entre nous) de lui faire, au moment où l’abbé nous rejoignait, un chu imposant.

«Et voilà comment, en dépit qu’on en ait, peuvent naître des malentendus. Qui, dans ce moment, nous voyant ainsi troublés, n’aurait pas imaginé qu’il y avait de part et d’autre un commencement de galanterie?

«Je me plaignis de la fraîcheur du soir et voulus retourner chez moi tout de suite. Le doux et tendre adolescent nous suivit sans murmure. L’abbé goûtait d’autant mieux ma résolution subite, qu’avant de quitter l’auberge, il avait oublié de demander le bulletin du souper; il se reprochait cette négligence en homme qui affichait une gourmandise… d’abbé, c’est tout dire.

«Je redoutais fort l’instant où cet inspecteur, visitant la cuisine, me laisserait probablement seule avec mon trop inflammable élève. Par bonheur, Béatrix, qui se trouva devant la porte et que je fis monter avec moi, me sauva le dangereux tête-à-tête. Je renvoyai promptement mon jeune homme, sous prétexte que je voulais me déshabiller; cependant ce besoin n’était pas le principal objet qui me faisait désirer d’être seule. Je fus invisible jusqu’au moment de nous mettre à table.—Victoire! future baronne (dit, en entrant, avec le souper, l’emphatique et toujours bruyant Cudard: il tenait à la main deux lettres). Voici pour le coup des nouvelles positives et dont vous allez être enchantée. M. le baron m’écrit, et voilà, Mademoiselle, ce que j’ai trouvé de joint pour vous à son épître. Ma foi! vive la sympathie! Ce galant homme a su calculer à la minute votre voyage et celui de notre paquet, afin que tout arrivât ensemble.—Je lus, sans partager à certain point l’extase du sot commissionnaire. M. de Roqueval, après un début de lieux communs galants, dont je ne me sentais nullement touchée, et d’excuses à propos d’une absence que je m’étais déjà résignée à souffrir très patiemment, s’annonçait pour le lendemain ou le surlendemain au plus tard. Je fis, comme le petit vicomte, un gros soupir, que l’examinateur Cudard ne manqua pas de prendre, avec tout le discernement possible, pour l’expression frappante du désir que j’aurais déjà d’embrasser mon cher prétendu.

«Pendant le court intervalle de temps que le petit amoureux avait passé sans me voir, ses traits avaient déjà souffert de l’altération, il avait perdu la moitié de ses brillantes couleurs. Quand il fut à table, quoiqu’à mon côté, je lui vis l’air sombre et distrait: il ne me regardait presque point. J’étais impatientée de cette conduite, et comme je ne doutais pas qu’instruit avant moi-même du rapprochement de M. de Roqueval, Solange ne fût, à cause de cela, si tourmenté, je fus piquée de l’air que semblait se donner un étourdi de compter d’avance sur assez d’intérêt de ma part pour qu’il se crût en droit de se faire des chances personnelles de ce qui pouvait me concerner. Dans ces dispositions, je fis l’essai d’une manœuvre qui me réussit pourtant assez mal. Je crus, en persiflant le petit boudeur, le réveiller et mettre fin à ma maussaderie; mais, il avait un assez bon caractère pour me sourire, et me dire même des choses assez agréables, tandis que je le harcelais; il n’en avait pas moins le cœur gros, et des larmes qu’il ne pouvait retenir s’échappèrent tout à coup avec tant d’abondance, que Cudard les eût infailliblement remarquées, s’il n’eût pas été profondément occupé à dévorer une volaille succulente, unique objet de sa gloutonne attention… Cet accès d’appétit nous épargna ce que le mentor n’aurait pas manqué de dire au sujet des vapeurs de l’élève… Je fus enchantée de ce que l’abbé ne voyait d’un trouble dont enfin il aurait aussi bien que moi deviné la véritable cause.

«Ce moment, ma chère Juliette, était le premier où, depuis mes malheurs, j’avais, en faveur d’un homme, éprouvé quelque mouvement de compassion… disons plutôt d’attendrissement… Je ne sais, mais si j’avais été tête à tête avec mon petit affligé quand ses pleurs se firent jour, je me serais peut-être mise en grands frais pour lui donner des consolations. Mes yeux apparemment lui en dirent quelque chose; car après y avoir fixé quelques instants les siens, il reprit visiblement sa sérénité naturelle, sa charmante humeur; et le plus attrayant coloris reparut sur son visage.

«Pendant ce temps-là, Cudard goinfrait, et buvait comme un Suisse: bourgogne, bordeaux, champagne, il appela de tout; sous ces beaux noms, on lui présenta les drogues qu’on voulut; il les huma sensuellement et en telle quantité, que le sage gouverneur était ivre quand nous quittâmes la salle. La paix était faite à la sourdine entre l’élève et moi; Cudard eut l’insolence de me voler un quart de baiser; je lui aurais arraché les yeux, si je n’avais imaginé soudain que cette vivacité m’autorisait sans doute à donner à mon tour un baiser tout entier, et de la bien bonne espèce au petit témoin. Là-dessus, nous allâmes tous essayer de dormir…

«Je vais aussi, ma chère, te laisser respirer un moment et combiner comment je pourrai te peindre (sans trop effaroucher ta pudeur) le reste un peu bien fort de ma singulière aventure…

«Je poursuis. On supposerait volontiers qu’une jeune personne qui pendant cinq jours de suite a été cahotée et n’a pas eu de très bons gîtes, va s’endormir, lorsqu’enfin, à peu près parvenue à sa destination et passablement contente, elle se trouve étendue dans un excellent lit. Cependant, je ne fus pas assez heureuse pour que les pavots de Morphée vinssent à souhait engourdir mes paupières. Une chaleur dévorante précipitait la circulation de mon sang; aucune attitude ne me semblait commode; sans rhume, j’éprouvais une oppression…

«Après m’être longtemps agitée dans mes draps, ta pensée (que j’avais, je te l’avoue, un peu repoussée, comme si j’eusse eu honte de me voir citée par elle au tribunal de la fidélité), ta chère pensée, qui m’obsédait, eut enfin audience.

«J’avais de la lumière: je me levai pour courir à certaine cassette, où tu sais que je conserve avec le plus tendre soin les trésors de notre amour. J’apportai près de mon lit ce meuble, et j’en tirai tes lettres… dignes de Sapho: je les relus avec une tendresse… avec un désir!… Je portai tes beaux cheveux à ma bouche… Je mis autour de mes hanches cette galante ceinture, à laquelle il te souvient qui pend un médaillon précieux où, derrière ton portait, sont enchâssées certaines dépouilles… cher trophée de mon bonheur claustral. Oh! bien sincèrement et sans cajolerie, ma Juliette, je puis t’affirmer que ce talisman de plaisir ne toucha point en vain au champ où les traces de ton amoureuse moisson sont encore récentes. Mille délicieux souvenirs m’enivraient, et, sans qu’il fût besoin de recourir à cette effigie grossière[45] que j’ai voulu conserver, qui tant de fois nous servit tour à tour à pulvériser dans le mortier de Cythère le désir de l’homme que nous y voulions exterminer; ta céleste image, aidée du plus léger attouchement, me fit deux fois oublier mon être dans le sein du parfait bonheur. C’était cette réparation de mes torts envers toi, cette amende honorable qu’attendait Vénus, protectrice de tes intérêts, pour me permettre de fermer l’œil.

[45] N’en déplaise à la sublime Erosie, l’usage de ce qu’elle indique ici dément un peu sa prétention aux vierges appas. Une demoiselle, après avoir vécu du régime dont elle nous fait l’aveu, peut valoir une veuve, au dire des connaisseurs. Les malins vont plus loin: ils donneraient volontiers, à deux amies aussi délicates, aussi fières de n’avoir jamais connu l’homme, des brevets de catins. (N.)

«J’eus une nuit délicieuse.—A mon réveil (il était déjà grand jour), je me mis à méditer sur tout ce qui s’était passé le jour précédent… On m’avait fait du feu. Quelque peu de fumée rendait nécessaire la précaution d’aérer ma chambre! mais la croisée était trop près du lit pour qu’on pût l’ouvrir sans m’incommoder; on préféra donc laisser ma porte entr’ouverte. Béatrix allait être occupée chez elle à mettre en état les chiffons que j’avais choisis pour ce jour-là. Calme et livrée ainsi à moi-même, je me sentais exister bien agréablement.

«Que j’étais folle (me disais-je avec gaieté)! J’ai failli, pour un enfant, déroger à mes principes!… car enfin… il m’avait intéressée, je ne puis le nier… C’est qu’en effet, il est bien beau! bien aimable!… Quels traits! quelle tournure… et les grâces qu’il a dans son langage! dans ses manières! dans ses moindres mouvements!… Mais cela n’a que seize ans.—En même temps, mes regards se trouvaient, par hasard, dirigés sur l’outil auxiliaire que tu connais, et qui avait le nez hors de ma cassette… Devine l’idée bouffonne qui me survint… C’est qu’il devait y avoir bien de la différence entre cette figure étoffée et le joujou naissant dont ce pauvre Solange devait être pourvu. Le ridicule de l’échantillon animé, placé par mon imagination à côté de l’effigie, me fit sourire; et pour mieux m’amuser du parallèle, je saisis l’objet qui se trouvait à ma portée, au défaut de celui qui n’y était pas… Ce que je tenais me parut plus fort qu’à l’ordinaire… impraticable même, quoique nous l’ayons si souvent employé… Comme si j’avais doute que ce fût le même, je fis l’enfance de l’approcher du seuil de son domaine… et je me dis: Un Solange figurerait là beaucoup moins bien… D’ailleurs, il est homme; il n’aura jamais l’honneur d’en approcher.

«Etourdie j’avais totalement oublié que ma porte était ouverte! Bornée par mon seul rideau, j’agissais comme si j’avais été seule au monde; gênée par mes couvertures, j’étais sortie tout à fait de mes toiles. Un écart lascif préparait l’accès au joujou chéri!… Dieux! mon baldaquin s’entr’ouvre! C’est Solange, un gros bouquet à la main, et qui, léger comme l’ombre, s’était avancé jusque-là!

«Un coup de foudre ne m’aurait pas mieux atterrée. Je fais un cri sourd et me hâte de cacher ma turpitude, en m’enfonçant dans mon lit. L’indiscret non moins frappé, tombe la face sur moi… Nous gardons d’abord un morne silence, je le romps enfin, furieuse, et, me retournant avec brusquerie vers le téméraire visiteur:

—Osez-vous, monsieur, lui dis-je, vous arrêter ici quand vous venez de me causer une frayeur…

—Pardon, mille fois pardon, mademoiselle.

—Entra-t-on jamais chez une personne de mon sexe!…

—Hélas je vous supposais endormie… Je me flattais de vous voir un instant à votre insu, et de pouvoir poser sur votre lit ces fleurs, qui, lors de votre réveil, vous auraient appris…

—Quoi?

—Que la première pensée du tendre Solange avait été pour vous; car, à quel autre que moi auriez-vous pu imputer cette légère marque d’attention?

—Sous toute autre forme, monsieur (répliquais-je plus d’à moitié radoucie), votre attention m’aurait infiniment touchée; mais…

«Que pouvais-je ajouter de raisonnable, Juliette? J’aurais eu bonne grâce à faire la méchante! à quereller! J’allais être, ma foi! la plus embarrassée, si l’aimable enfant, tombant à mes genoux et portant à sa bouche ma main dont il demeurait emparé, ne s’était mis éloquemment en frais de justification. Peine inutile, car j’étais bien éloignée de lui vouloir du mal, mais j’avais besoin qu’il entrât en scène, afin que je fusse dispensée de pousser plus loin un rôle que je sentais ne pouvoir soutenir avec vérité… Le prétendu criminel dit tout ce qu’il voulut; je me tirai d’affaire avec un air de demi-colère que je n’avais point de peine à laisser dégénérer par degrés en indulgence. Ma position exigeait ce petit manège. Quelque coupable que pût être, dans le fait, celui que son intention et surtout son amour justifiaient si bien, sa cause n’était pas à beaucoup près la plus mauvaise. Sans ma faute, quelle eût été la sienne! il s’agissait donc de détruire l’impression que ce qu’avait vu Solange (eut-il été plus enfant encore) ne pouvait manquer de faire naître dans son esprit.

«Cependant, au lieu de se prévaloir de sa découverte et de la prise qu’elle lui donnait sur moi, le pauvre petit, toujours contrit, toujours suppliant, couvrait ma main de baisers.

—Belle, mais perfide main (disait-il), je te caresse, et j’y ai bien du plaisir… tu n’es pourtant que mon ennemie (ceci m’étonna).

—Que voulez-vous dire, Monsieur!

—Cruelle! eh! n’ai-je donc pas vu…

—Vous devenez fou, mon cher Solange.

—Vous flatteriez-vous d’abuser de votre ascendant au point!…

—Quoi! tout à l’heure, cette main adorable n’était-elle pas armée d’un formidable instrument et ne le dirigeait-elle pas?…

—Achevez de dire quelque impertinence!

—Je me tais, mais… je sais trop ce que l’exercice égoïste où je vous ai surprise a de fatal pour un amant[46].

[46] Si l’on continue de lire, on cessera d’être étonné de voir notre enfant de seize ans parler et même agir comme l’homme le plus formé! Solange n’en était pas (comme le fait le prouve) tout à fait à sa première aventure. En dépit du collège et de l’abbé, son éducation amoureuse était déjà bien avancée. Paris est un séjour où les jeunes gens sont si précoces! et pour peu qu’ils aient des dispositions à saisir les principes mondains, il y a de si bons professeurs! (N.)

«Je commençais à n’être plus à mon aise.

—Parlons un peu raison (dis-je, lui retirant ma main et m’élevant assise contre mes oreillers). En supposant qu’il y ait quelque chose de répréhensible à ce dont votre indiscrétion, peu civile, vous a fait témoin, quel droit auriez-vous, s’il vous plaît, à vous en formaliser?

—Aucun sans doute, mais si vous aviez un peu…

—De prudence, voulez-vous dire apparemment… ma porte aurait été fermée, et vous n’auriez pas maintenant la cruelle satisfaction de m’humilier.

—Vous humilier! moi, qui vous adore! moi qui suis votre esclave! oh! non, non; je pourrais plutôt me croire infiniment heureux d’avoir vu ce qui s’est passé!… mais il aurait fallu pour cela… ou plutôt vous ne l’auriez pas fait si… (Il fixait ses regards sur les miens sans continuer).

—Poursuivez; faites-vous mieux comprendre.

—Une femme un peu susceptible de compassion et qui aurait daigné réfléchir à l’état violent où je suis depuis que j’ai le bonheur ou le malheur de vous connaître… si d’ailleurs elle n’eût pas éprouvé pour moi quelque répugnance insurmontable, et que ses sens l’eussent tourmentée… (Au travers tout son petit tortillage, je le voyais très bien venir: à dessein donc de l’aider un peu).

—Cette femme! eh… bien!

—M’eût donné la préférence.

Et voilà mon pauvre petit tout confus, repentant peut-être d’avoir laissé échapper cet aveu cavalier. Cependant, au lieu de me fâcher, comme pour la décence j’aurais peut-être dû le faire, je fais la folie de rire aux éclats.

—Comment (ripostai-je d’un ton railleur), à seize ans! mais, mais, mon ami, voilà de ces propositions… qu’on ose tout au plus faire quand, décidément libertin, on a sous la main quelque femme d’une dissolution connue… car, avant tout autre, il n’y a qu’une longue habitude ou des sentiments réciproques bien avoués qui puissent relever l’homme le plus épris du respect qu’il doit à notre sexe.

—Ah! oui, je n’ai qu’à me conformer à ces belles maximes! Une longue habitude! des sentiments réciproques! Avons-nous le temps de voir se former tout cela! Vous en parlez bien à votre aise! Indifférente, bravant l’amour, et devant vous marier après-demain vous ne vous souciez guère de ce que va devenir le malheureux Solange. Ce M. de Roqueval, qui revient pour votre bonheur, fera mon supplice, il me comblera, si vous voulez, d’amitié, à cause de mon père; il me conduira chez le ministre, voilà qui est fort bien; mais après cela, le bourreau qu’il est me fera témoin de son funeste mariage; le lendemain il me renverra dans ma famille… Et cependant vous serez à jamais perdue pour le malheureux que vous avez ensorcelé… Ah! j’en mourrai… Non, non, Mademoiselle; je ne survivrai point au moment affreux qui m’arrachera d’auprès de vous!

«Et voilà les plus beaux yeux du monde changés en deux ruisseaux de larmes… Mes mains en sont trempées. J’allais peut-être dire quelque chose de trop, quand le bel enfant continua. Si vous étiez de ces femmes austères, sauvages, qui méconnaissent le charme de la volupté! Mais après ce que j’ai vu!… barbare!… Pourquoi pas plutôt moi! Pourquoi pas, au lieu d’une idole difforme, un être vivant qui se consume pour vous?… Conçois-tu, ma chère Juliette, qu’on puisse raisonner plus juste? Et crois-tu qu’il m’eût été décent de faire la bégueule avec le clairvoyant témoin de ma luxurieuse manœuvre!

—Mais, Solange (lui dis-je, me prêtant à l’effort qu’il faisait pour prendre un baiser), quand je serais assez faible… tu vois, mon bel ami, que je le suis peut-être plus que tu ne l’imaginais… Oui, je te l’avoue, je n’ai pas un instant douté de t’avoir donné de l’amour. Tout ce que tu m’as laissé voir de tendre, d’impétueux m’a flattée. Ton imprudence même d’être venu ce matin, je t’en sais gré, je crois, en un mot, que, pour faire une joyeuse folie, on ne pourrait choisir un être plus charmant et moins capable que toi de donner des sujets de repentir. Mais, avec tout cela, mon cher, si je me livrais à ton penchant, au mien; si nous venions à perdre la tête, à quoi cela me mènerait-il?

—Au bonheur, céleste amie, au parfait bonheur.

—Parfait bonheur immédiatement suivi de peines cruelles. Tu me le faisais observer à l’instant. N’aurai-je pas dans vingt-quatre heures un souverain maître, des devoirs sacrés?

—C’est donc à nous de reculer de vingt-quatre heures un malheur inévitable qui commence dès maintenant, si nous raisonnons en sophistes, quand tout nous invite à jouir en amants.

«Ah Juliette! c’est mon étoile qui, pour confondre ma trop présomptueuse confiance en moi-même, me suscitait cette étrange aventure et voulait, afin que je fusse complètement humiliée, qu’un enfant triomphât de ma haine factice contre tout le sexe masculin. Ne trouves-tu pas que mon énorme préjugé, vaincu d’emblée par Solange, rappelle ce fanfaron de Goliath que le petit David terrasse du premier coup?

«Mais laissons ces puérilités.

—Tu dois être impatiente de voir comment va se terminer notre singulière argumentation. Puisse, hélas! le dénouement ne pas te déplaire, mon cœur. Voici l’instant où, comme souveraine de mes inclinations, tu vas être mortellement offensée; mais j’aurai mon tour, et tu peux d’avance compter sur le même pardon, que tu ne me refuseras pas sans doute.

Qui l’eût cru d’un enfant! Au reste ce qu’il va faire est moins difficile à l’âge le plus tendre, que ces tours de force d’un esprit prématuré par lesquels mon petit séducteur m’a déterminée enfin à combler ses amoureux désirs.

«Un baiser, de ceux qui signifient tout, qui donnent carte blanche pour tout, mit fin à notre débat sentimental. Tandis que nos bouches étaient collées, nos langues enlacées, des mains prévoyantes arrachaient ma triple enveloppe. Déjà, mes plus attrayantes richesses étaient saisies, incendiées, et souffraient un doux pillage. Quel écolier, grands dieux! Quel parti ne sut-il pas tirer de ses premiers succès. Avec quelle adresse n’escamota-t-il pas si bien les apprêts du triomphe décisif, que je croyais le vainqueur bien loin encore de faire son entrée, lorsque je reconnus qu’il était déjà maître absolu de la forteresse… Mais, que dis-je? Tandis que ma tête roulait peut-être encore quelque sot projet de résistance, ah! sans doute, tout le reste de mon individu était d’intelligence avec l’ennemi pour que je fusse complètement subjuguée; car lorsque après un moment (de ceux qu’aucune plume ne peut décrire, de ceux que peu d’heureux peut-être peuvent obtenir et qu’il faut avoir connus pour pouvoir s’en faire une juste idée)… lors, dis-je, que je revins à moi, je reconnus que, de tous mes membres, j’avais saisi, étreint, enchaîné le bel enfant, comme si j’avais essayé de le faire passer tout entier au-dedans de moi… Nous nous renvoyions réciproquement nos âmes du fond de nos poitrines, avec nos brûlantes haleines… O sexe trop fait pour nous, trop nécessaire à notre bonheur, comme Solange te vengeait par la conversion d’Erosie et la défaite de ta plus intrépide antagoniste!

«Cependant chère Juliette, comme j’ignore si j’aurai le temps, avant l’arrivée du baron, de finir la tâche de ma confession dont tu ne sais pas encore ce qui m’a rendue le plus coupable, je vais à bon compte t’expédier ce que j’ai griffonné. Trouve bon qu’en finissant je te demande humblement pardon, et t’assure que si les vapeurs de ma tête exaltée peuvent, en se dissipant, entraîner aussi la passion chimérique que tu m’avais inspirée, du moins mon attachement parfait et réfléchi conservera dans mon cœur plus sage une existence inaltérable. Adieu, Juliette, ton Erosie te couvre de baisers.»

A Fontainebleau, le 3 novembre 17**

SECONDE LETTRE D’ÉROSIE A JULIETTE
«Je venais, chère et tendre amie, d’envoyer à la poste le premier volume de mes sottises, quand une seconde missive, adressée pour le coup directement à moi, m’a fait savoir qu’encore deux jours se passeraient sans que je visse arriver M. de Roqueval! Ainsi soit-il!

«Qu’ai-je besoin (me suis-je dit) de me trouver, même aussitôt, en face d’un homme à qui j’ai manqué (car il faut bien en convenir, à moins de prétendre à me mettre au-dessus de toutes les idées reçues)… avec un homme, enfin, devant lequel je ferai peut-être l’enfance (à vingt ans!) de rougir, comme si j’avais lieu de craindre qu’à son arrivée il ne lise sur ma physionomie que d’avance j’ai décoré son front!… Cependant, Juliette, il faudra bien qu’il soit sorcier s’il devine tout… et je le donnerais en cent… à toi-même, qui sais déjà la bonne moitié de ma galante équipée. En vérité, mon cœur, si je n’avais qu’une turpitude abominable à te raconter, je te ferais grâce du reste de mon aventure, mais quelques détails, selon moi, si bons à savoir, se mêlent à ma propre scène, que, de nouveau, je vais victimer mon amour-propre en faveur de ce goût décidé que je te connais pour toute peinture lascive.

«Après m’être volontairement et bien délicieusement donnée à mon petit séducteur, un retour vers la bégueulerie eût été quelque chose de fort ridicule; l’éprouver ne m’était pas possible; le feindre?… à quoi bon! Cette plate fausseté m’aurait assez mal réussi sans doute. Heureuse, parfaitement heureuse; pressant contre mon cœur l’être charmant avec lequel je venais de m’unir; donnant, recevant mille et mille baisers, et tous deux inaccessibles au souvenir de notre porte pleinement ouverte, nous jasions avec l’abondance et l’ivresse du contentement absolu…

—Comment, petit démon (dis-je à mon enfant gâté), se peut-il qu’à ton âge, et sortant d’un triste collège, tu aies pu former un plan de bonne fortune si rusé, si bien combiné?

—Hélas ma chère vie, je n’ai point de ruse; je n’avais rien prévu: tu es infiniment belle; tu m’as rendu amoureux; un désir violent agit vite et profite de tout; une occasion s’est offerte; je l’ai saisie; l’instinct du plaisir suffirait pour tout cela. Notre sympathie a fait le reste…

—Il n’y a pas, à ce que je vois, de novices parmi vous autres hommes, et l’on a grand tort de plaisanter aux dépens de ces prétendus timides qu’on croit ne savoir comment déclarer une première passion, et que les femmes, dit-on, quelquefois sont obligées de provoquer, pour qu’ils aillent un peu vite au but, quand elles le connaissent elles-mêmes et qu’elles ont résolu de les y pousser.

—Pardonne-moi, mon cœur; ces timides-là sont en grand nombre; on commence presque toujours par cette gaucherie que tu viens de décrire, et tout comme un autre, j’ai payé ce tribut. Mais on est plus ou moins chanceux dans la rencontre de la première belle à qui l’on adresse son voluptueux hommage, ou qui se fait un plaisir de nous le dérober… Je te dirais bien, dans ce genre, quelque chose d’assez piquant, et qui m’est relatif… mais près de toi, je ne saurais m’occuper que de toi seule… les moments sont courts… laisse-moi…

Il voulait…

—Non, non (lui dis-je), modère un instant ce transport, qui me flatte, mais auquel je ne veux répondre qu’après que tu m’auras fait confidence de ce que tu viens d’annoncer. Dis, dis-moi, cher toutou, qui fut, avant ce jour, l’heureuse friponne qui te donna les excellentes leçons dont tu as si bien profité?

—La nommer serait un crime[47]; mais sous le nom… de Lindane, si tu veux, je vais te crayonner le portrait d’une femme qui a si bien voulu se charger du tendre soin d’éclairer mon inexpérience, et de me donner les doux préceptes dont je viens de faire une si heureuse application. Cependant, ma divine, il faudra me permettre de remonter un peu plus haut, au risque de t’ennuyer; autrement j’aurais peine à te faire comprendre à propos de quoi cette fée bienfaisante m’apparut et voulut bien prendre à moi quelque intérêt.

[47] Solange a était fait pour trouver dans son propre cœur ce sentiment de justice et de reconnaissance; mais, outre cela, l’institutrice aimable (qu’il fera bientôt connaître vaguement) lui avait recommandé pour toujours la discrétion comme l’une des vertus les plus utiles aux galants et comme l’un des moyens les plus sûrs pour qu’ils aient beaucoup de femmes. En effet, celui qui n’a jamais cité ses bonnes fortunes, inspire la confiance; on hésite moins à le rendre heureux; il obtient des faveurs qu’on ne regrette point et qu’on ne regrettera jamais; et quand cette douce chaîne vient à se rompre, il conserve encore l’estime et l’attachement de celles qui n’ont plus d’amour, tandis que le fat, décrié, méprisé, trouve dans ses maîtresses désenchantées autant d’ennemies qui souvent font pis que de lui rendre difficiles de nouvelles intrigues. Que ne peut-on persuader de cette vérité l’essaim de ces avantageux, fatals aux amours, qui ne se plaisent qu’à diffamer celles qu’ils ont pu séduire! (N.)

«C’est maintenant l’ingénu Solange qui va t’entretenir, ma chère Juliette; et pour ne point l’interrompre, je te fais grâce des questions éparses que j’ai pu lui faire pendant son récit.

—Dès l’âge de treize ans, je sus (je ne me rappelle pas précisément à propos de quoi) qu’il existe entre ton sexe et le mien une différence de conformation. Certaines estampes immodestes que possédaient, dans le plus grand secret, quelques-uns de mes condisciples les plus formés, et qu’ils eurent l’imprudence de me montrer, occasionnèrent de ma part mille questions auxquelles ils se firent un plaisir de répondre. Dès lors, ces aimables instituteurs devinrent les objets de ma fervente amitié. J’appris d’eux tout ce qu’ils savaient eux-mêmes, c’est-à-dire bien plus (et j’en rougis) que ce qui concerne les vrais rapports de notre sexe avec le tien. Ils connaissaient, ces pervers! des pratiques palliatives de plus d’un genre. La première, qui me fut enseignée au bout de très peu de temps, me sembla bien douce et bien commode. Plus les sensations qu’elle procure sont nouvelles, plus elles sont ravissantes. Pendant près d’un an, j’en fis, quoique avec modération, mes uniques délices; mais je devenais grand garçon; on me crut digne enfin de recevoir un grade de plus: on me pressentit avec la bonne volonté de m’initier… j’en étais à peu près là quand il arriva ce que je vais dire.

«Il y avait dans notre collège un garçon de seize à dix-sept ans, sorti, je crois, des Enfants Trouvés, et domestique dans notre pédantesque solitude[48]. Ce balourd avait reçu de la nature un embonpoint frais et normal; sa tête ronde, moutonne, ornée d’une forêt de cheveux du plus joli blond, n’aurait pas mal été sur les épaules d’une grosse dondon de la basse classe du peuple. Claudin (c’est ainsi qu’on le nommait), simple, sot, pourtant babillard, était familier et si dominé par l’intérêt et l’appétit, que, pour le moindre argent, ou pour quelque friandise, on pouvait exiger de lui les choses les plus déraisonnables. Tous nos pédagogues, tous nos humanismes, philosophes, et, bien entendu, M. Cudard aussi, faisaient grand cas du maniable Claudin. Il visait au bouffon, cela faisait grand effet dans un séjour dénué d’amusements, et puis encore le petit rustre croyait bêtement, ou feignait de croire que, dans un collège, on se rend recommandable en affichant le désir de s’endoctriner. En conséquence, il paraissait épier avec soin les occasions où pendant nos récréations et d’autres moments de loisir assez rares le premier venu de nos pédants pouvait le faire lire, écrire ou répéter quelques tirades de livres classiques qu’il faisait semblant de savoir par cœur, bien qu’il n’y comprît pas une syllabe. Avec toute l’enfance de la maison, Claudin jouait un autre rôle. Pour quelques sous, pour une pomme, il endurait des mystifications, grimaçait, ou faisait de gauches contorsions du corps qu’il nommait ses tours de force. J’étais espiègle et gai: Claudin me faisait rire; et comme, pour sa gourmandise et son avarice, j’étais un de ses plus utiles chalands, il m’honorait d’un attachement particulier, je le traitais aussi comme un espèce de camarade.

[48] Le tableau qui suit, au défaut du coloris de la vraie volupté, que ne peuvent avoir les objets qu’il représentera, a du moins celui d’une confiance naïve qui peut mériter aussi bien l’indulgence du lecteur. D’ailleurs, tout ce que va raconter le petit vicomte est de nature à fournir de sérieuses réflexions aux parents qui confient leurs enfants à l’éducation vicieuse de certains collèges. En considération du but moral que nous avons cru démêler à travers l’incongruité de ces détails épisodiques, toutes réflexions faites, nous avons pris le parti de ne rien retrancher. On conviendra sans doute qu’en fait d’érotisme, les bornes entre le bon et le mauvais goût ne sont point encore fixées? (N.)

«Pourtant un jour:

—Claudin (lui dis-je avec quelque défiance), en vérité, je ne conçois pas pourquoi tu t’enfermes si souvent avec mon vilain abbé Cudard. Je crains bien que ce ne soit pour lui faire sur mon compte des paquets… Prends-y garde! si…

—Moi, Monsieur! Ah bien! c’est joliment moi qui fais des paquets à Messieurs vos précepteurs! Ah! dame! quand j’ai l’honneur d’aller vers eux, ils songent bien à me parler de leurs disciples, ma foi!

—Eh de quoi diantre peut te parler… par exemple, un Cudard, qui fait profession de ne s’occuper que de moi? Il est insoutenable…

—Oh bien! il y a pourtant des moments où il n’y pense guère.

«Bref de fil en aiguille, et moyennant un écu (grosse somme pour un Claudin), j’arrachai par lambeaux, l’aveu complet d’une intimité… qui me sembla d’abord incompréhensible, mais qu’à force de questions et de réponses, je fus enfin en état de supposer praticable. Je ne te cacherai pas, ma bonne amie (c’est toujours l’écolier qui parle, et tu nous écoutes, Juliette?), je ne te cacherai pas qu’il s’était passé parfois, entre l’obligeant Claudin et moi, fort complaisamment aussi, de légères scènes de polissonneries réciproques; mais, en honneur, j’étais à mille lieues de l’infâme Cudard, jusqu’à cet instant, je n’en avais pas eu la moindre idée. Claudin venait de m’expliquer tout cela de la manière la moins équivoque. Pour un écu de plus il ne tint qu’à moi de passer des connaissances de la théorie à celles de la pratique. Mais, soit pudeur, soit dignité, soit aussi la crainte d’être trahi auprès de Cudard, je refusai net les bontés qui m’étaient offertes.

«Cependant ces singulières ouvertures m’avaient frappé, des images imparfaites se retraçaient sans cesse à ma vive imagination; un désir curieux m’obsédait.

«J’avais pour ami particulier le jeune… disons de Saint-Elme, toujours pour ne désigner personne par son véritable nom[49]; cet ami, de deux ans plus âgé que moi, cadet de trois enfants d’un père assez dur qui venait de se remarier, et tonsuré pour jouir déjà du revenu de quelques chapelles, Saint-Elme, dis-je, n’aurait eu aucunes dispositions pour être d’Eglise, si tout de bon il était indispensable qu’un ecclésiastique fût chaste, doux, sobre, sans ambition, etc. Saint-Elme, au rebours, était le plus dissolu de mes camarades; sans cesse il se faisait quelque querelle par un excès de pétulance qui offusquait en lui le meilleur naturel. Quant à l’orgueil et au désir des richesses, ces défauts s’étaient développés dans son cœur dès la plus tendre enfance. Aussi Saint-Elme portait-il fort gaiement son petit collet, parce qu’il avait très bien saisi qu’étant d’une maison assez considérée et neveu d’un prélat en crédit, il ne pouvait manquer d’être quelque jour évêque ou gros abbé commendataire.

[49] Solange, enfant léger et ne pensant nullement, dans la position où nous le savons, à faire un discours académique, il faut qu’on lui pardonne son bavardage et ses enjambements, d’épisode en épisode. Ceci n’est point un roman fait à plaisir, mais une copie d’originaux auxquels nous aurions mauvaise grâce à changer la moindre chose, l’ouvrage dût-il y gagner quelques degrés de perfection quant à sa forme. (N.)

«Ce qui résulta des consultations secrètes que je préférai de prendre auprès de Saint-Elme, sur les matières que Claudin m’avait dégrossies, n’est pas fait pour se mêler, dans l’imagination d’une amante adorable, aux récentes impressions de vraie volupté qu’elle vient de recevoir. Regarde donc, chère âme, la prétérition des conférences mystérieuses que j’avoue d’avoir eues avec le débauché Saint-Elme comme l’humiliante expression du plus sincère repentir que j’ai de me les être permises…»

Je commençais, ma Juliette, à m’impatienter un peu, ne concevant pas comment un Claudin, un Saint-Elme, tout à fait étranger à la méthode qui venait de si bien réussir à Solange auprès de moi, pourraient m’amener cette Lindane que je brûlais de connaître. J’en fis la question.

—Deux mots encore et nous en sommes à elle, répondit le petit conteur, puis il continua:

—L’extrême amitié que nous affichions, Saint-Elme et moi, devient bientôt l’objet de l’animadversion de tout l’aréopage scolastique. Nous étions un peu pâles, nous maigrissions, M. Cudard, qui devinait, ou, plus vraisemblablement, à qui le sieur Claudin avait dit ce qu’il pouvait savoir de mes progrès dans la carrière du libertinage, le zélé Cudard trouva bon de m’observer… Un jour il me surprit composant avec mes désirs: il partit de là pour redoubler de vigilance et de sévérité. Ce ne fut pas assez de m’obséder le jour, il étendit jusque dans le loisir des ténèbres la rigoureuse observance de ses devoirs, et me signifia bientôt qu’avec l’agrément des supérieurs, il partagerait dorénavant ma couche. Le trait était atterrant; car la nuit du moins je me vengeais un peu de la contrainte du jour. Je ne me fiais plus au vénal Claudin, et Saint-Elme, non par refroidissement, mais par égoïsme et de peur de se trouver englobé dans mes disgrâces, ne familiarisait plus que furtivement avec moi; les occasions en étaient des plus rares. La nuit donc je me retraçais de charmants souvenirs; ils m’agitaient et je ne manquais guère d’apporter à ce voluptueux tourment un peu de remède… Cudard, de moitié de mon lit, allait me réduire au désespoir.

«Oh! le mauvais coucheur! ma tendre amie. Odeur fétide, ronflement importun, position en zig-zag qui ne me laissait presque point d’espace dans un lit d’ailleurs assez étroit!… Mais, ce maudit homme qui m’avait si vivement chapitré sur mon petit vice impur, dont il avait sans doute raison de chercher à me corriger, croiras-tu bien qu’il n’était pas plus sage que moi! que, dès qu’il se croyait pleinement assuré de mon sommeil, il se livrait à la même turpitude! En un mot, que plus d’une fois il prit lui-même le soin d’exciter chez moi, croyant le faire à mon insu, les dangereuses sensations que proscrivait son austère morale!

«Ce qui pourtant passait un peu trop les bornes, c’est qu’une nuit, comme je dormais pour le coup tout de bon et bien fort, je me sentis réveillé par une atteinte criminelle qui ne tendait à rien moins qu’à me déshonorer[50] en me déchirant! Si dans quelques autres occasions j’avais avec succès joué le dormeur pour ce qui pouvait m’être agréable, cette fois-ci, m’éveillant avec douleur et surprise, je ne songeai pas à rien ménager:—Ouf! doucement donc, monsieur Cudard! dis-je, en changeant brusquement d’attitude; quel rêve pénible faites-vous donc là! Vous me pressiez à m’estropier! Lui, pas un mot. Mais, ma chère, peins-toi ma disgrâce et l’excès de colère où je me mis! La main que j’opposais en parlant se trouve à l’instant, ainsi que la moitié de ma place, souillée d’un flux visqueux, à peine connu, et dont j’ignorais surtout qu’aucun degré de plaisir pût faire couler une telle abondance. J’étais furieux. Mon coquin cependant n’eut pas l’air d’y faire la moindre attention, et feignant à son tour un sommeil léthargique, il se mit à ronfler avec une telle maladresse et un bruit si outré qu’ils ne pouvaient faire illusion à personne.

[50] Ici le jeune homme raisonne avec délicatesse et discernement; mais ne lui en déplaise, pourquoi cette idée décente ne lui vint-elle pas à l’esprit la première fois que son ami Saint-Elme essaya de lui communiquer ses connaissances de pratique? (N.)

«Le lendemain je roulais dans ma tête comment je pourrais, sans me compromettre à certain point, mettre sur le tapis mon aventure nocturne, et bien employer, pour nuire à Cudard, les dangereuses armes qu’il venait de me donner contre lui. Mais, le même jour, des nouvelles intéressantes, que reçut le cher Saint-Elme, et qui me concernaient en partie, firent diversion en m’occupant de projets beaucoup plus agréables à mon imagination que celui de confondre et faire chasser mon luxurieux gouverneur.

«C’était au commencement du mois d’août dernier; la belle-mère de Saint-Elme, pour faire un peu la cour à son vieux mari, s’était proposé de réunir auprès d’eux à la campagne, pendant le reste de la belle saison, les trois enfants du premier lit. Mais l’aîné, qui servait dans un régiment de cavalerie, refusait net; une sœur, qu’il conseillait, refusait de même; le seul Saint-Elme, qui n’avait pas de raisons de fortune pour haïr provisoirement sa belle-mère, et qui, d’ailleurs, s’ennuyait mortellement au collège, avait accepté de grand cœur l’invitation. Lindane (c’est mon institutrice, nous allons enfin en parler!) Lindane savait à Saint-Elme tout le gré possible d’une complaisance qui faisait le procès à la conduite désobligeante du capitaine et de sa sœur. Pour mieux marquer à l’abbé toute sa satisfaction, Lindane ajoutait à ses remerciements l’offre de bien accueillir quelqu’un de ses camarades, que, pour qu’il s’amusât mieux à la campagne, elle le priait d’amener avec lui. Le choix de mon plus cher ami pouvait-il ne pas tomber sur moi?

«Saint-Elme achevait sa philosophie; du collège, il était décidé qu’on le transplanterait tout de suite au séminaire de Saint-Sulpice: on ne pouvait donc s’opposer à son départ. Quant à moi, l’accompagner, surtout avant la vacance des classes, était quelque chose de fort difficile à obtenir; mais de prudentes mesures ayant été prises avec le plus impénétrable secret, Saint-Elme fit que Lindane écrivit à mon père, qui consentit. Cudard, que ce déplacement devait aussi soulager tant soit peu de la gêne de notre clôture, fut enchanté, quand, à l’improviste, l’ordre paternel lui parvint pour qu’il me suivît chez les parents de Saint-Elme. En dépit du danger qu’il y avait à me rapprocher trop de cet ami, prétexte de tant de soins et de défiance, Cudard fut le premier à presser les préparatifs du voyage. On partit.

«Cependant les geôliers farouches auxquels nous échappions, nous ménageaient clandestinement de quoi troubler beaucoup nos champêtres jouissances. Si Lindane, entre les mains de qui tomba, par bonheur, certaine lettre adressée à son mari, n’eût pas été la femme la plus prudente et du meilleur naturel, mille dégoûts nous eussent assaillis dans un séjour où nous étions venus chercher des dissipations et du plaisir. Ces infernaux pédants n’avaient-ils pas eu l’indignité d’écrire que les émigrants étaient de petits vauriens corrompus, épris follement l’un de l’autre, et plus que soupçonnés d’entretenir ensemble un infâme commerce! Cudard avait sa petite note aussi. L’écrit de ces messieurs le désignait comme un adroit débauché sur lequel il convenait d’avoir l’œil. Claudin apparemment l’avait un peu terni et fait passer pour… tel que nous avons eu l’honneur de le connaître.

«Mais l’admirable conduite de Lindane prouva que de semblables libelles sont sans effet, quand ils ne provoquent au mal que des cœurs honnêtes et des esprits justes. Cette dame, il est vrai, ne dédaigna pas absolument l’avis des noirs délateurs; mais ce fut pour nous sauver (au lieu de nous perdre, comme ils en marquaient l’envie) que Lindane y eut égard.

«La terre du marquis, père de Saint-Elme, était un délicieux séjour. Nous y vîmes, l’abbé et moi, tous deux pour la première fois, Lindane, petite personne, régulièrement jolie, mince, parfaitement bien faite, d’une élégance recherchée; poupée accomplie, en un mot, et qui cachait, sans beaucoup d’efforts, trente ans bien comptés, sous des dehors tellement enfantins que même à bout portant elle paraissait à peine l’aînée de Saint-Elme. Beaux cheveux blonds, sourcils plus foncés au-dessus de deux grands yeux, blancheur éblouissante, bouche de rose… des pieds, des mains en miniature[51], un son de voix aigu, mais plein de douceur… tout cela donnait l’air de la plus fraîche jeunesse, et personne ne saurait aussi bien que Lindane en tirer davantage. De qualité, veuve d’un mari dissipateur qui l’avait, au surplus, rendue fort heureuse, elle s’était remariée par raison au marquis sexagénaire, nullement agréable, mais heureusement sans prétention, qui se prévalait on ne peut moins de ses droits d’époux, et qui semblait avoir à cœur de trouver dans sa femme plutôt une agréable compagne qu’une obéissante esclave. Au bout de deux jours nous étions au fait de tous ces détails, et cela parce qu’aussitôt arrivé, l’attrayant Saint-Elme avait été frappé par une égrillarde de femme de chambre, aussi babillarde que catin et parce que encore, moi-même entrepris, pour mon bien, par la très singulière Lindane, j’avais fait rapidement, et sans rien y mettre du mien, d’inconcevables progrès dans sa confiance.

[51] Si parfois le petit conteur parle en homme formé, nous trouvions ici que se montre l’enfant manquant d’usage. Qui, comme lui, dans les bras d’une jolie femme, ferait (avec un peu plus d’expérience) la bévue d’en louer une autre! (N.)

«Prévenue par nos cuistres de collège que le beau-fils et le petit camarade étaient deux grivois fort inflammables, elle avait judicieusement conçu que notre honteux mignonisme[52] était uniquement l’erreur d’un désir extrême et prématuré qui, ne pouvant, dans un collège, suivre sa véritable direction, s’en frayait une quelconque, telle que les circonstances pouvaient le permettre. Lindane (je l’ai su depuis) avait été galante et l’était encore; mais aussi réservée dans sa conduite que prudente, ou peut-être heureuse dans ses choix, jamais sa réputation n’avait souffert le moindre échec: on la citait, au contraire, comme un modèle de décence ainsi que d’amabilité. Son mari chassait tout le jour, buvait toute la soirée et dormait toute la nuit. Aucun parisien, pas même quelque voisin à tournure supportable, n’avait des habitudes au château…

[52] Ce mot est forgé sans doute: mais sommes forcés de le laisser, ne lui connaissant point de décent synonyme. (N.)

Pourquoi n’aurait-on pas essayé, dans des conjonctures aussi stériles, ce que pouvait valoir un marmot ingénu, tout neuf, pour le beau sexe, et qui passait déjà pour être de l’étoffe dont se font les hommes de plaisir! Lindane avait donc résolu, dès mon arrivée, de me convertir, et cela lui fut bien facile.

«La troisième soirée de notre séjour à la campagne, nous nous promenions deux à deux dans le jardin, moi posément aux côtés de Lindane, et l’abbé batifolant avec la luronne de soubrette. Il faut l’avouer, ma chère, je lorgnais de l’œil la petite marquise et la trouvais bien à mon gré; je soupirais même, à ce que je crois[53]. De temps en temps elle avait l’air de sourire, sans presque me parler. Nous allions d’un bon pas. Elle ouvre la grille du parc; nous y sommes. C’est un bois vaste, frais, délicieux. Nous y perdons bientôt de vue mademoiselle Victoire, pourchassée dans un détour par le petit égipan l’abbé…

[53] Tous ces détails ne devaient guère amuser Erosie, et nous supposons qu’ils ont contribué beaucoup à ce que le goût très vif qu’elle avait pour le petit Solange ait, comme nous l’avons su, fort peu duré. (N.)

«(Mais mes doigts fatigués ont peine à soutenir la plume, chère Juliette, permets que je la quitte un moment, laissant Solange et Lindane trotter le long d’une allée terminée par un cabinet rustique, à la porte duquel je viendrai bientôt les reprendre).

«—Entrons ici, dit Lindane, je ne serai pas fâchée de me reposer un moment, d’ailleurs… j’ai quelque chose d’intéressant à vous communiquer… Ouvrez, s’il vous plaît, le volet de cette petite fenêtre et refermez-la… Bon, poussez la porte… Ecoutez-moi bien, mon petit ami; surtout gardez-vous de m’interrompre[54]…—Oh! par ma foi! je n’y tiens plus; c’est assez babillé! dit, en se montrant dans la chambre… qui? le scélérat d’abbé Cudard! et ce monstre aussitôt s’enferme avec nous, empoche la clef et s’avance! Mon trouble, mon indignation, ma fureur ne se décrivent point, non plus que la stupeur, l’effroi de mon petit complice. J’avoue qu’en écoutant celui-ci, j’étais demeurée hors du lit, me prêtant beaucoup aux distractions amusantes d’une jolie main qui badinait avec le plus amoureux de mes charmes. Ainsi mon attitude était comme exprès choisie pour que l’insolent Cudard pût tout voir. Pour comble de disgrâce, Solange, couché tout de son long en face de moi, m’empêchait de rentrer vite, sous les couvertures; je ne pus que jeter sur mon visage ma chemise, remontée si haut et si bien engagée sous mes reins, qu’en la rabattant elle n’avait pu couvrir la honteuse lice de nos récentes prouesses…

[54] Nous sommes fâchés de ce que le récit de Solange, qui commençait à promettre quelque chose d’intéressant, se trouve si bien interrompu, que le reste de la lettre ne dit plus un seul mot de Lindane. Mais, par les soins que nous nous sommes donnés, la suite du discours de cette dame nous est parvenue, avec celle des aventures d’Erosie et de Solange; nous ne tarderons pas à publier ce supplément. (N.)

«Solange, après un court moment de silence, allait s’emporter.—Là, là! mon fils, lui dit presque gaîment le funeste pédagogue, ne vous dérangez pas. Comme en même temps le mauvais plaisant hasardait un geste grivois qui tendait à pousser Solange contre moi, de ma part, un vigoureux soufflet, de celle de Solange, un terrible coup de pied je ne sais où, nous firent soudain raison de cette audace.—Oui! dit alors Cudard presque en colère, c’est ainsi qu’on me traite quand on ne saurait user avec moi de trop de ménagements! Eh bien! eh bien! c’est bon; mes braves enfants: M. de Roqueval va tout savoir, et…—Dieux! que dites-vous, barbare! interrompit Solange, frappé de la cruelle idée de mon malheur; et voilà le pauvre petit, les maintes jointes, assis sur le lit, mais toujours posté de façon qu’il était fort difficile pour moi d’y rentrer. Au même instant, un serrement de cœur m’avait saisie. Je me serais trouvée mal infailliblement, si des larmes abondantes ne s’étaient fait jour.—Ecoutez-moi, dit alors d’un ton assez radouci le redoutable auteur de nos disgrâces; vous n’avez qu’à me lier la langue. Il faut d’abord vous dire que depuis une demi-heure, je vous vois et vous écoute. Oui, belle demoiselle; j’étais là[55]… j’ai tout vu, très bien vu; grâce à la complaisance que vous avez eue de laisser cette porte ouverte, j’ai joui complètement du plaisir de vous voir rendre heureux ce petit garnement. Pesez, d’après cela, son intérêt, le vôtre, le mien aussi, j’ose en parler, et jugez si de mauvaises manières peuvent être le moyen de me porter à l’indulgence!—Vous l’entendez, mademoiselle! me dit avec indignation le stupéfait élève. Il frémissait de rage, mais était-il bien en état d’en imposer à l’atroce gouverneur?—Crois, malheureux, ajouta Solange se retournant brusquement vers l’insolent, et lui mettant sous le nez un poing dont on ne parut pas fort effrayé, crois que tu périras de cette main, si jamais un seul mot…—Brrr, belle menace, ma foi! Point d’extravagance, mon cher vicomte; eh! quel mal, s’il vous plaît, est-il en votre pouvoir de me faire! Vous êtes là, sans armes; avant que vous ne soyez descendu du lit et rajusté, j’aurais déjà crié, rassemblé tout le monde: j’ouvre; je dis ce que je sais; je vous montre in statu quo. L’on m’applaudit d’avoir fait mon devoir en épiant votre entreprise libertine.

[55] Revoyez la planche de la première lettre. (N.)

—On trouvera, j’en conviens, que vous aurez fait votre métier; mais mademoiselle sera déshonorée.

«Cette dernière réflexion rendit muet le sensible adolescent, qui pour toute réplique, fixa les yeux sur les miens, découverts depuis qu’enfin j’étais venue à bout de me glisser dans le lit.—Que je suis malheureuse! m’écriai-je avec un mouvement assez vif pour que Solange craignît que je ne songeasse à quelque acte de violence contre moi-même.—Chut, chut! faisait Cudard avec un geste de la main, point d’éclat, mes enfants.—Et voilà mon coquin incliné sur le lit, les deux poings sous le menton, consultant nos visages et balançant la tête:—Ecoutez-moi. S’il est avec lé ciel des accommodements[56] à plus forte raison doit-on être sûr qu’on en fait aisément avec les hommes (C’est à moi que ce qui suit s’adressait.). Lequel est le pire ou de porter pendant toute sa vie la cicatrice infâme d’une blessure faite à l’honneur, ou de se soumettre un moment à l’application du remède qui peut opérer que cette blessure, aussitôt guérie que faite, ne laisse aucune trace! (Prévoyant à peu près à quoi cet insolent début pourrait aboutir, je sentis le feu du courroux me monter au visage; Solange allait aussi s’emporter.) Paix, paix, mes enfants… mais paix donc, encore une fois! Vous ne me faites nullement peur, et moi je peux vous faire beaucoup de mal. Entre nous, monsieur Solange, vous avez très bien fait. Oh! ce ne sera pas moi certainement qui vous jetterai la première pierre; mais je ne ferai qu’en approvisionner le public, pour qu’il vous en assomme, si je n’obtiens pas que mon petit compte se trouve aussi dans toute cette aventure. Comme je n’ai que des propositions aimables à vous faire, mes bons amis, je me flatte que vous ne vous y refuserez pas. (Se tournant vers moi.) Il s’agit tout uniment, charmante demoiselle, de me lier tant soit peu à vos fredaines, afin qu’en conscience je sois réduit à n’en pas parler. (Solange alors:)—Comment malheureuse! en ma présence, tu pourrais oser!… C’est à mademoiselle que j’ai l’honneur d’adresser la parole.—Laissons-le dire, interrompis-je, afin que cet infernal garnement nous développe jusqu’au bout toute la scélératesse de son âme.—Ce ne sont pas là des douceurs, je pense… mais comme j’ai l’esprit mieux fait qu’on le suppose, passons, passons… Je disais que…—Si tu profères un mot de plus (Solange en même temps veut se précipiter à bas du lit. Cudard le retient seulement, sans rudesse, et poursuit:) Je disais donc que dans une conjoncture scabreuse, comme celle-ci, c’est de celui qui ne perd pas la tête qu’il est à propos de prendre conseil. Mademoiselle, cinq minutes de raison et de douceur peuvent vous assurer un repos toute votre vie; cinq minutes de bégueulerie et d’humeur livrent à la honte et au regret pour le reste de vos jours…

[56] Rien d’étonnant à voir un tartuffe citer un trait de la morale d’un cordon-bleu de sa clique. (V. la com., act. 4). (N.)

«Il semblait, Juliette, que la feinte ou véritable tranquillité du maudit homme nous en imposât: nous commencions à l’écouter.

«L’élève fut apostrophé à son tour.—Monsieur, lui dit Cudard en souriant, vous avez bien médit de moi: je vous le pardonne cependant, quel reproche avez-vous à me faire? Petit ingrat! est-ce donc de vous avoir trop aimé? Quant au reste, ai-je été brutal à votre égard? ai-je négligé ce qui dépendait de mes soins? avez-vous, en un mot, été persécuté par moi, comme le sont, d’où nous sortons, la plupart de vos camarades?

«Le pauvre Solange a le cœur si bon, que cette tendre plainte de l’abbé faillit lui arracher des larmes.—Eh bien mon ami, continua le galant orateur, chacun, ici-bas, a ses petites faiblesses. Si j’ai pu découvrir, l’un des premiers, que chez vous les passions s’allumaient, que déjà la nature demandait et voulait donner, suis-je donc un monstre d’avoir désiré de jouer un rôle dans ce nouvel ordre de choses? Pourquoi n’aurais-je pas été aussi heureux que le petit Saint-Elme!… Je vous entends: mon âge… le sérieux de nos rapports… Oui, je vois que vous me contemplez, comme voulant et n’osant me dire: Ce visage étique! cette barbe!… Eh! mon ami, tout cela pouvait-il vous choquer, lorsque dans les ténèbres, j’essayais…—Cessez, monsieur l’abbé, de me rappeler des horreurs…—Ma foi! mon cher, je n’en parle que parce que tout à l’heure vous me prouviez qu’elles n’étaient pas tout à fait sorties de votre mémoire. Bref, revenons à nos moutons. Vous avez escamoté fort habilement les bontés de mademoiselle, et je vous en loue; mais, lui plaira-t-il de faire maintenant en ma faveur, afin que je me taise? Car, enfin, il faut bien qu’avant que nous nous séparions, un important secret soit acheté et payé (Moi pour lors:)—Puisque vous êtes assez peu délicat, monsieur, pour mettre votre silence à prix, je vous sacrifie volontiers tout ce que je possède: il y a dans ma bourse… à peu près cent louis; je suis fâchée de n’être pas plus riche; prenez-les, je puis encore vous offrir quelques nippes de certaine valeur… tout, tout est à vous!—Oui, belle conduite ma foi? M. de Roqueval va se donner, à ce que je vois, une petite femme bien économe, qui jette ainsi l’argent par les fenêtres à propos de rien! Allons, allons, charmante, vous n’y pensez pas! Suis-je un corsaire donc? Vous me connaissez mal, j’aime beaucoup l’argent… parce qu’il en faut; mais, à Dieu ne plaise qu’il vous en coûte un écu pour acheter ma discrétion. Je vous l’accorde gratis mais, en revanche, vous allez m’honorer d’une petite faveur, peu difficile, douce peut-être à donner; sinon, déesse (en grossissant la voix, et le sourcil froncé), sinon dussé-je être honni, lapidé, moulu, tout se saura… Oh! tout, sans vous faire grâce de la moindre circonstance; j’en jure par le ciel et l’enfer!

«Eh bien, Juliette, que penses-tu de la méchanceté de cet indigne homme, et te figures-tu l’excès de ma détresse, après avoir entendu prononcer ce serment affreux?

«J’étais si profondément abîmée dans mes craintes, mes remords et ma confusion, que je n’avais pas trop pris garde à Solange pendant toute cette harangue. Du moins il ne l’avait point interrompue. Il se taisait encore; je me taisais comme lui… Cudard, qui pour n’être qu’un pédant, ne manquait pas d’adresse (et l’on en a toujours, par instinct, pour venir à bout de ce qu’on désire avec passion [57]), Cudard entama sur-le-champ une ouverture qui nous pénétra d’étonnement.—Il est tout simple, dit-il, que dans ce moment vous trembliez l’un et l’autre de me voir exiger de vous quelque sacrifice cruel? Point du tout. (A moi:) Mon élève vous adore. (A Solange:) Vous êtes adoré de mademoiselle: eh bien! mes enfants, soyez heureux. Que je sois même le témoin fortuné des nouvelles preuves qu’il convient que vous vous donniez d’une ardeur aussi belle que parfaitement assortie… Ce que je dis vous surprend!… Je ne plaisante point. Oui, vous allez recommencer, mes tendres amis. Pauvre petit! il croyait, peut-être, en vérité, que je songeais à le faire cocu, à doubler l’injure de ce parfait honnête homme de Roqueval! (Ici je faillis m’évanouir de saisissement et de honte: il poursuivit.) Oh! non, non: est modus in rebus; je sais me mettre à ma place, moi!… (Pour le coup, son discours devenait pour nous incompréhensible. Solange, la bouche béante, pourtant un peu soulagé, prêtait une oreille attentive). Ecoutez bien, continua Cudard, osant me prendre une main, vous avez entendu ce petit vaurien vous raconter ses espiègleries de collège? Sa première maîtresse a, comme vous savez, été le charmant abbé de Saint-Elme (Baisant ses doigts avec transport): Proh! Deum hominum que decus. Il eût, parbleu! bien été la mienne aussi, si la chose eût été praticable. Eh bien! belle demoiselle (il roulait et fixait sur moi des yeux de basilic; sa main tremblait en serrant la mienne)… vous en coûterait-il donc beaucoup? (Ce peu de mots suffit pour me pénétrer d’horreur. Moi, soupçonnée de souscrire à pareille infamie! car j’en voyais la proposition sur les lèvres du diabolique abbé… Cependant il ne convenait pas qu’une personne de mon sexe eût sur ce point l’air d’entendre à demi-mot).—Achevez, monsieur, que voulez-vous dire?—Vous coupez, en vérité, la parole aux gens, avec votre air digne et courroucé! Mais n’importe, il s’agit, mademoiselle, ou de me traiter sur-le-champ comme vous venez de traiter le cher vicomte (et je l’exigerai sans quartier, si vous m’irritez à mon tour), ou, par accommodement, et pour ne point traverser votre union amoureuse… il s’agit…—Eh bien! De faire, s’il vous plaît, un moment avec moi le petit Saint-Elme (j’étais furieuse, il ne me laisse pas le temps d’éclater). Par bonté, par justice! ce que ces charmants étourdis ont été l’un pour l’autre, daignez l’être un moment pour moi. Ce que l’aimable échanson des dieux fut, par tendresse pour le grand Jupiter, soyez-le, par terreur du moins, et pensez que, dans cette conjoncture, je suis pour vous le grand Jupiter même, armé de sa foudre vengeresse, dont il ne tient qu’à lui de vous écraser… Imprudents! ne sentez-vous donc pas que je puis vous perdre l’un et l’autre!—Le ton et le geste s’accordant pour lors à cette déclamation terrible, Cudard devenait d’une laideur effroyable. Je ne pus soutenir sa face de Gorgone; je me jetai dans les bras de Solange; nous nous embrassâmes en sanglotant.—Un moyen encore, ajouta fort tranquillement le monstrueux abbé; vous? ou lui?…

[57] Il nous paraît évident que, déjà de plus loin, Mlle Erosie fait de son mieux pour capter l’indulgence de son amie, et peut-être se ménager à elle-même la consolation d’imaginer que sa faute devient à peu près graciable d’après les biais heureux qui en pallient la difformité. (N.)

En même temps le drôle eut l’adresse de marcher vers la porte, comme voulant nous dire:—Je ne vous laisse qu’une minute pour vous décider. Refusez-vous? Je fais un éclat et vous couvre d’ignominie. Il ouvrait:—Arrêtez! m’écriai-je, nous n’avons pas encore dit non! Crois, Juliette, que cela m’était échappé bien involontairement, et sans doute par fatalité… Il se rapprocha. J’eus beau le sermonner, lui remontrer pathétiquement l’atrocité de son projet, l’imprudence effrénée de son vice, digne du feu…—D’accord, répondait-il de sang-froid, et secouant négativement la tête; j’avoue que je ne suis pas un modèle de mœurs… Chacun a ses petits caprices. Au surplus, les dames nous valent bien à cet égard. Si, dans les retraites même de la continence et de la dévotion, elles n’égalent pas nos excès, c’est que ceci leur manque!… (Devine le geste, et ce qu’il eut l’infamie de produire?) Mais, ajouta-t-il en me mettant à deux doigts des yeux l’outil, qui depuis l’entrée de Solange était errant sur le lit, avec cela seulement elles savent faire d’assez belles sottises…

Cette satire était d’autant plus accablante pour moi, qu’elle me rappelait de honteux essais dont il te souvient aussi sans doute? et dans lesquels[58], à travers nos gaietés, nous cherchions à connaître, au moyen du claustral consolateur, quel attrait pouvait faire consentir les hommes à jouer le mauvais rôle dans ce désordre grossier, qui fait pendant à celui, si délicat, dont nous faisions nos délices… Hélas Juliette, il faut en convenir, le cri de ma conscience m’imposait la loi de me taire; et, quand j’étais sur le point d’invectiver le plus démasqué des pervers, ma raison me disait:—Que te demande-t-il, fille perdue? Rien que ce dont, sans aucun à-propos, sans l’intervention de quelque séducteur, mais bien par la seule corruption de ton imagination obscène, tu voulus plus d’une fois goûter le simulacre!

[58] Il faut demeurer enfin bien convaincu que Mlle Erosie se moquait des gens quand elle parlait de ses vierges appas. Quelle vierge! (N.)

Ce vous ou lui n’avait pas moins accablé le pauvre Solange, qui n’avait aussi qu’un peu de répugnance peut-être à opposer. Le faire, c’eût été choquer l’amour-propre d’un vainqueur… car l’abbé l’était, en effet; victimes de notre mauvaise fortune, nous étions ses prisonniers de guerre, et nous nous trouvions à la merci de sa fureur ou de sa générosité.

«Te l’avouerai-je, ma chère? un sentiment jaloux me fit craindre que, pour me racheter, le plus tendre des amants ne voulût, comme il s’y disposait, s’exécuter avec l’intraitable pédagogue. Non! m’écriai-je, aussi courageuse que le petit, non! cela ne sera pas; ta personne angélique ne sera point souillée par l’infamie de cet enragé! Qu’il assouvisse sur une infortunée, proscrite par le sort, sa luxure dénaturée!… Viens, scélérat! j’en mourrai, mais…—Bast! interrompit en riant le serein et triomphant despote, meurt-on de cela donc, enfant! Vous n’en mourrez pas plus que de la représentation; pas plus que Claudin et M. de Saint-Elme, et M. de Solange, et un million d’autres ne sont morts de la réalité… Et puis ne sait-on pas ce qu’on fait! ignore-t-on ce qu’on doit aux dames de ménagements particuliers! Ne craignez rien; je dis plus: que je sois le plus infâme Jean f…arine de l’univers, si, pour peu que vous fassiez les choses de bonne grâce, vous n’y trouvez pas vous-même un certain plaisir!…

«Mais c’est trop déployer à ta vive imagination, ma chère Juliette, les détails affreux de cette capitulation funeste. Quelquefois sans doute on t’a parlé de quelque vilain crapaud qui, du pied d’un arbre, attire de tendres rossignols, et, du plus haut du feuillage, fait descendre les malheureux oiseaux dans sa gueule venimeuse. Eh bien! de même, enchantés, sans doute, nous voilà, Solange et moi, préparés à tout ce qui convient au monstrueux Cudard. Il lui plaît que nous nous arrangions, Solange sur le dos et moi par-dessus, dans l’attitude d’un amant qui va moissonner des faveurs; et l’infernal demeure par derrière, à genoux, se faisant de mes charmes neutres[59] une espèce d’oratoire…

[59] Neutres veut apparemment dire ici, qui ne sont ni masculins ni féminins ou qui sont communs à l’un et l’autre sexe. (N.)

«Tout le reste se brouilla pour moi… Ce fut, je crois, la propre main du damnable abbé qui guida vers le vrai séjour du plaisir l’aiguillon brûlant de l’amoureux élève… La magie de la volupté frappant à la fois à toutes les portes, noya subitement toutes mes tristesses; j’eus un de ces rares moments… que les dévots fanatiques cherchent et croient avoir trouvés quelquefois dans leurs contemplations célestes. Ah! la mienne, infernale peut-être, avait bien plus de réalité.

«Ce fut probablement à travers cette tempête de sensations extrêmes que Cudard fut heureux à sa manière. Solange aussi fut assez heureux pour ne plus songer à la honte d’un partage. Mais que les degrés de ravissement furent inégaux pendant cette mémorable orgie! Je commençais à me reconnaître, quoique encore agitée des plus vives sensations de plaisir, quand je m’aperçus que Solange, éteint, avait perdu son poste et tout moyen de s’y rétablir… Que sommes-nous donc, nous autres femmes! Où peut nous égarer l’emportement de ces sens, si dédaignés dans les paisibles calculs de notre pudique philosophie, et auxquels nous avons la présomption de croire que notre raison peut commander! Ah! Juliette, quel soufflet tu vas me voir donner au sublime platonisme[60]. Plus piquée encore qu’affligée de la désertion du petit invalide; assez injuste pour me figurer qu’un enfant doit être tout au moins à mon unisson, je m’agite… Je m’emporte, je baise, je mords, j’excite… inutilement! J’ai la noirceur enfin de lui reprocher sa très pardonnable faillite!

[60] C’est un peu plus tard sans doute qu’Erosie s’aperçoit qu’elle le maltraite. (N.)

«Cudard, plus en règle, me victimait encore; mais mes soubresauts convulsifs me dérobent… O mon cœur! quel oubli de toute pudeur! de toute délicatesse!

«Et l’autre aussi! m’écriai-je, comme une folle. Ah! sans doute, ainsi que chez une autre sybille, un démon parlait ici pour moi. Jamais autrement, avec ma honteuse exclamation, ne se fût échappé certain mot énergique que je n’avais proféré de ma vie… Pas même dans tes bras. A qui la faute, après cela, si le plus corrompu des hommes a l’audace de méditer de nouvelles horreurs! A peine le cri de guerre a-t-il frappé l’oreille de l’impudent, qu’il se croit en droit de diriger son javelot immonde vers un but auquel il me semblait comme engagé par ses propres conventions à ne point faire insulte… Il l’ose pourtant: je le sens… je le souffre! Une avantageuse différence, en fixant un instant ma curiosité, me fait perdre celui qui pourrait me dérober à la plus lâche surprise… Que dis-je! un je ne sais quoi ravissant me sollicite et promet à ma brûlante soif un soulagement infaillible. Hélas! je suis muette; je cède, je seconde… et Solange est trahi.

«Nous ne nous arrêtons guère en chemin, ma chère, quand une impulsion violente nous a lancées sur le rapide escarpement des erreurs. C’est peu de faire à mon jeune ami le plus sanglant outrage: pour ne pas avoir horreur de moi-même, je veux me persuader que malgré le nouveau triomphe de Cudard, tous mes vœux n’ont pas encore cessé d’être pour l’adorable Solange. Je crois sentimental et pur le feu que je souffle dans ma poitrine, et cependant je sens en même temps très bien qu’un feu détestable, détesté se glisse dans mes entrailles et y cause un schisme de bonheur. Telle, autrefois, l’indiscrète Pasiphaé ne pensait guère sans doute à terminer avec son amant cornu, quand, agitée peut-être de quelque passion dont l’heureux objet manquait à ses vœux, elle fit la faute de s’exposer à quelque semblant d’accolade qui d’encore ou encore devint une réalité monstrueuse.

«Bref, tu vois que je payais cher ma curiosité, chère Juliette. Jusqu’au bout je subis tout ce qu’il plut au garnement de me faire. Ah! mon âme, crois-moi, n’y prit aucune part. Oui, toute ma tendresse demeurait bien véritablement à l’aimable Solange. Le mécanisme avait seul favorisé le détestable usurpateur.

«Mais avoue donc que mon inimaginable aventure a bien de quoi mettre en défaut tout système sur la cause et les effets de l’amour et de la volupté! Qui m’eût dit, lorsque je reçus ton dernier baiser, il y a si peu de temps, que presque aussitôt je serais radicalement guérie de mon antipathie contre le sexe masculin, et, bien pis, que, sans s’amuser à prendre graduellement mes licences, par un fatal concours d’incidents je me trouverais impromptu coiffée du bonnet de docteur.

«Bast! il faut se consoler de tout ici-bas. Oui, je veux rire de mon aventure au lieu de m’en affliger; et si ma bégueule de raison veut m’ennuyer de ses tristes reproches, que me répondra-t-elle quand je lui répliquerai: Sottise, à la bonne heure, mais j’ai bien eu du plaisir.

«O ciel! un affreux tintamarre de fouets! une chaise! un uniforme bleu. C’est lui! c’est M. de Roqueval! cachons vite tout ceci… Beaucoup d’indulgence, ma Juliette, et toujours un peu d’amour.

«Adieu».

A Fontainebleau, le 3 novembre 1788.

MONROSE OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ
Monrose n’est que la suite du roman de Félicia et encore une fois, ainsi que le dit le titre du premier chapitre: c’est Félicia qui parle. Ce qu’elle dit, l’auteur le pensait lui-même, et ce chapitre est fort intéressant puisqu’il fait connaître le caractère et quelques opinions du chevalier Andrea de Nerciat au retour de ses voyages. Ce chapitre, le voici.

Je reviens à vous, chers lecteurs, puisque vous voulûtes bien m’écouter avec autant d’indulgence la première fois que je m’avisai de vous entretenir. Mais malgré l’espèce d’engagement que j’avais pris avec moi-même de vous donner les suites de mes Fredaines, ce ne sera pas cependant de moi que je vous parlerai. Trouvez bon de ne me plus voir sur la scène qu’en qualité d’accessoire: Monrose (dont vous vous souvenez sans doute) va maintenant y jouer le rôle principal.

Au surplus, ne vous imaginez pas que ce soit faute de matériaux qu’il me convienne de laisser un autre lier son monument aux pierres d’attente du mien, au contraire, bien plutôt, mes chers amis, serais-je dans le cas de m’appliquer ce mauvais vers:

Pour avoir trop à dire… je me tais.
Mais pendant plus de dix ans qui se sont écoulés depuis que j’ai cessé d’écrire, tout ce que j’ai pu me permettre d’agréables folies ressemble si bien à ce que vous connaissez déjà, que j’ai cru devoir vous épargner des redites. J’ai beaucoup voyagé; mais que fait un nouvel auteur du voyage? Répéter, s’il est véridique, ce qu’un autre, aussi bon observateur, aura dit avant lui, mieux ou plus mal, des mêmes objets remarquables. J’ai lu aussi dans les cœurs plus à fond que du temps où j’écrivais pour la première fois, mais mes notes n’ayant pas été toutes gaies et à l’avantage de l’espèce humaine, et mon esprit n’étant d’ailleurs nullement enclin à la satire, j’ai fait vœu de ne rien peindre de ce qui exigerait que je mêlasse une trop forte dose de noir à mes couleurs. Pourquoi, sans vocation, et je crois, sans moyen, pour la médisance, m’élèverais-je comme exprès: afin de vous donner de l’humeur contre une infinité de choses qui souvent ont excité la mienne!

Les Français ont cessé de me plaire depuis que, de gaieté de cœur, ils ont renoncé à être d’amusants originaux, pour devenir de sottes copies. Les Anglais m’ont envaporée; les Allemands m’ont passablement ennuyée, tout en me forçant de les beaucoup estimer; les Italiens m’ont excédée de leurs grimaces et de leur multiforme agitation. C’est pour ne pas délayer tous ces travers sur mon papier: c’est en un mot, pour n’être méchante sur le compte de personne, en particulier, que je renonce à vous parler de moi. Le petit nombre d’amis choisis avec lesquels je passe doucement ma vie, ne mérite que des éloges. Or, l’éloge n’est point ce qu’on lit avec le plus d’appétit, non plus que la description monotone d’un petit bonheur exempt de ces traverses romanesques, de ces oppositions délicieuses pour le spectateur qui, pourvu qu’il ait du plaisir, ne s’embarrasse guère de ce qu’ont à souffrir les héros de la scène.

Le deuxième chapitre intitulé Eclaircissements nécessaires, n’est pas moins intéressant. Félicia raconte ce que fit Monrose pendant le temps où elle l’avait perdu de vue.

Monrose n’est point mon frère, quoique l’aient ainsi consacré de nombreuses éditions qu’on a faites de mes Fredaines. Si la première qu’on fabriqua chez les Belges à mon insu, et que toutes les autres ont plus ou moins incorrectement copiée, n’avait par elle-même été toute autre chose que ce que j’avais écrit, on saurait que Monrose, mon neveu seulement, est le fils de Zeïla, devenue Mme de Kerlandec et depuis encore, devenue Milady Sydney ma sœur, et nullement ma mère. Au surplus l’occasion naîtra de rectifier, chemin faisant, des erreurs généalogiques, qui, dans le fond, sont de peu de conséquence pour le lecteur. Mais il est à propos de lui dire, s’il n’a pas sous la main quelque exemplaire de mes Fredaines, que ce fut moi qui lançai dans le monde le charmant Monrose, et qui lui donnai les premières leçons de bonheur; qu’on lui fit faire ensuite un voyage en Angleterre; qu’il en revint à l’occasion du débrouillement de nos intérêts de famille, qu’alors il fut inscrit dans la compagnie des Mousquetaires noirs, et qu’à leur suppression, Monrose à peine âgé de 16 ans, mais grand, et assez formé pour qu’on pût supposer qu’il en avait deux de plus, fut pourvu d’une réforme de cavalerie.

Les êtres bien nés, bien inspirés, se livrent volontiers avec enthousiasme à la profession qu’ils ont embrassée. Monrose, militaire, crut devoir épier les moindres occasions d’apprendre son métier, et chercher par toute la terre à s’y rendre recommandable. Il prit donc de lui-même le parti d’aller servir en Amérique où la France prodiguait son or et ses soldats pour le soutien de cette insurrection prétendue philosophique, dont l’exemple est devenu funeste à plus d’une contrée de l’Europe et de laquelle certains politiques jugent que nous aurions mieux fait de ne point nous mêler.

Quoi qu’il en soit, comme une discussion de ce genre est absolument étrangère à mon sujet, il me suffit de dire qu’utile ou préjudiciable à l’Etat, cette émigration militaire fournit à Monrose l’occasion d’une heureuse caravane. Il partit comme volontaire déterminé par des convenances avantageuses, et assuré de l’intérêt particulier que prendrait à lui certain officier général.

Il servit là-bas, comme il se pique de tout faire, c’est-à-dire à merveille. Trop de zèle pourtant lui fit outrepasser parfois les bornes du devoir; un coup de baïonnette et une forte contusion dont on l’apostropha justement à deux échauffourées auxquelles il n’était nullement obligé de se trouver, le punirent de cette ardeur hors de saison; mais, comme il ne lui est resté de ces honorables blessures que des cicatrices qu’on ne voit point, et qui n’ont pas privé son adorable figure du moindre de ses agréments, il est aujourd’hui démontré que mon intrépide neveu fut très bien inspiré lorsqu’il s’exposa de la sorte.

Peut-être avec le temps fût-il devenu célèbre par ses exploits belliqueux, mais la paix enchaîna son courage. Il revint en France, où les myrtes du plaisir devaient bientôt succéder sur son front aux lauriers de la gloire. C’est cette douce transition qui me vaut aujourd’hui l’honneur d’être l’historien de mon enfant gâté; car n’entendant rien à chanter des prouesses martiales, je me sens, au contraire, autant de facilité que de vocation à célébrer celles qui sont de mon ressort.

Est-il nécessaire, cher lecteur, de vous dire que Monrose revint de là-bas avec un petit aigle d’émail pendant au bout d’un ruban bleu de ciel, liseré de blanc!… Pourquoi non? Bien que cette décoration militaire soit absolument étrangère aux attributs galants d’un homme à bonnes fortunes, disons tout de suite, pour n’être plus dans le cas de reparler des trophées de la guerre, que notre héros était parti d’Amérique avec des dépêches secrètes qu’on lui avait confiées, bien moins vu leur importance officielle, qu’afin de le faire mieux accueillir à Versailles; qu’il y fut accueilli par les ministres avec cet engouement dont les plus graves personnages sont susceptibles dès qu’ils sont nés français; qu’on joignit aux éloges un bienfait considérable, avec le grade de colonel, et qu’on fit le fortuné Monrose chevalier de Saint-Louis, à cause de ses actions d’éclat et de ses blessures. Il avait vingt-deux ans alors.

«De nouveaux personnages ajoutés à ceux que nous connaissons, dit Monselet, recommencent une série d’orgies, pourvue du même genre d’attrait que la première. L’abbé de Saint-Lubin, la baronne de Liesseval, Mimi, Mme de Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville, placés pour ainsi dire sous le commandement de Félicia et de Monrose, vont passer la saison d’été dans une délicieuse terre située à quelques lieues de Paris; ils n’y couronnent point de rosières, comme on le pense bien; ils se contentent de jouer la comédie.—Les fausses infidélités, par exemple,—et de chasser tout le jour dans les bois, souvent même le soir.» Monrose raconte aussi à Félicia une série d’aventures galantes dont la plus piquante est sans contredit la suivante. Ce récit est de Monrose; il est interrompu parfois par Félicia qui rapporte les réflexions par lesquelles elle interrompait le récit de Monrose, c’est donc une sorte de dialogue où le principal rôle est tenu par Monrose. On a commencé un chapitre intitulé:

NOUVELLES AVENTURES.—HERMAPHRODITE
Le lendemain était un samedi. Ponctuel autant qu’amoureux je vole de bonheur à Versailles, à l’auberge indiquée. Arrivé le premier, je vois bientôt survenir Mme de Moisimont elle-même, in fiocchi, sans hommes, accompagnée de la seule demoiselle Nicette; leur dessein était d’accrocher à l’issue du conseil, celle-ci le ministre de Paris; celle-là le ministre des finances, leurs protecteurs respectifs. Elles y réussirent. Vers minuit, je les revis au Juste, où je m’étais ennuyé comme un mort à les attendre.

—Nos affaires sont faites et parfaites (me dit Mme de Moisimont avec son enjouement ordinaire), ainsi nous pouvons souper sans souci; nous veillerons ensuite à notre aise, car je n’ai guère envie d’assister au brouhaha de demain…

«A mesure qu’elle parlait, Mlle Nicette pâlissait, et l’on voyait le voile du chagrin se déployer sur ce pittoresque visage. En effet, Mimi n’avait pas dit tout cela sans dessein, et l’Italienne s’en trouvait fort contrariée. Cette étrangère qui venait pour la première fois à Versailles, n’avait cessé de répéter dans la voiture, comme elle aurait de plaisir à voir le lendemain le spectacle du lever, et à entendre la musique de la messe, curiosité bien naturelle, surtout chez une virtuose. Il y avait lieu de présumer que Nicette jalouse, comme toutes les femmes, de se montrer avantageusement dans une occasion aussi solennelle, craindrait de compromettre sa fraîcheur dans une veillée. Il s’agissait donc de l’envoyer coucher de bonne heure, nous ménageant ainsi non seulement le reste de la nuit, mais les heures encore que la curieuse irait passer le matin à la galerie. Mais Nicette, qui ne pensait pas sur toutes choses en femme, regimbait in petto contre l’ouverture faite par notre amie. Nous soupons.

«Malgré le succès de l’audience du soir et quoique Mimi, non moins pétillante que le Champagne, ait déjà fait voler au plafond les bouchons des deux bouteilles, Nicette ne peut être distraite d’un sérieux réfléchi. Nous lui demandons des vers, elle en improvise de très fous dans la bouche d’une femme, et qui n’ont aucunement l’air analogues à la situation, ils ont cependant un sens, et bientôt, je vais, chère comtesse[61], vous donner le mot de l’énigme.

[61] Félicia était comtesse.

«Au sortir de table, on passe quelque part où les dames se rendent volontiers ensemble et sans suite. Au bout d’un temps un peu long pour semblable cérémonie, j’entends mes convives revenir fort vite, faisant assez de bruit. La porte s’ouvre:—A mon secours, chevalier (me crie fort gaiement Mimi, que Nicette, bien éloignée d’être gaie, s’efforçait de ramener en arrière), comment me mêler de leur dispute?

«On rentre cependant: Nicette ferme la porte d’un air boudeur; Mme de Moisimont s’approchant de moi continue:—Je viens, ma foi, de l’échapper belle. Cette Sapho voulait me donner du fil à retordre. Tubleu, comme il va! Cette plainte amphibie, loin de m’instruire, contribuait à m’embarrasser.—Eh bien, oui, madame (repart avec feu l’égarée Nicette), je l’avouerai donc, puisque vous venez de le trahir, cet amour que vous devez être fière d’inspirer à notre sexe!—Notre sexe, Nicette! il y a bien quelque chose à redire là-dessus (Comme tout cela m’étonnait!)—Vous êtes bien française, madame, riposte l’agresseur. Une Italienne à qui j’en aurais dit autant qu’à vous, me ménagerait et ne me ferait pas rougir devant un étranger.—Un étranger, encore vous n’avez pas le sens commun, Nicette, le chevalier est mon amant, nous nous aimons à la folie.

«Je ne sais qui, de Nicette ou de moi, fut le plus assommé de cette indiscrétion gratuite. La virtuose furieuse frappe du pied, étend avec bruit ses bras élevés contre la muraille, et s’y colle la face. L’instant d’après, elle veut sortir brusquement, je m’y oppose, craignant que, dans un premier mouvement, elle ne fasse la folie de retourner à Paris, compromettre auprès de M. Moisimont son épouse étourdie. Je saisis Nicette avec les ménagements qu’on doit à ses amies; nous lui parlons raison, enfin elle paraît entendre.

«Vous êtes bien bons, tous deux (dit-elle plus maîtresse d’elle-même et nous serrant les mains). Hélas; voilà comme je suis, je ne sens rien à demi, la nature en m’accordant deux sexes, m’a départi double dose d’âme et trop de passion. Homme ou femme, j’en aurais trop de la moitié. Quand un climat ardent m’a vu naître, quand je ne jouis de l’existence qu’à de bien extraordinaires conditions, il serait cruel d’exiger de moi que je fusse à l’unisson de vos affections superficielles et vos badins usages.—Chevalier (interrompt pour lors la folle Mimi), d’après son propre aveu j’opine qu’on peut bien te mettre un peu plus dans la confidence! Approche et juge par tes sens du prodige que tout à l’heure on m’a fait voir.—S’il me touche… (coupe tragiquement Nicette avec une expression menaçante).

«Je n’avais garde de me faire arracher les yeux.—Oh! bien (répartit Mimi dont le rôle était différent du mien), si le chevalier est un homme délicat à l’excès, je suis femme; et veux voir les choses de plus près à mes risques et périls. En même temps, elle se jette bon jeu, bon argent, aux jupes de Nicette. Soit amour, faiblesse, ou secret contentement après une faible résistance, cette créature équivoque laisse parvenir au but une main, à qui dès lors il est permis de fourrager.

—«Ce n’est point une plaisanterie! (me dit après deux minutes l’intrépide visiteuse) elle a tout!—Tant mieux pour elle (répondis-je assez tranquillement). Peu content d’ailleurs d’une diversion qui me semblait occuper trop mon amante, et retarder du moins l’heureux moment où je devais partager son lit.—Eh bien, ma chère Nicette (continue ma beauté) s’il est vrai que j’aie sur toi quelque empire et que tu participes à la galanterie du sexe dont je ne suis pas, j’ai le droit de te commander. A ton obéissance, on te reconnaîtra. J’exige que tu fasses voir au Chevalier ce que je viens de toucher. Songe que si tu refuses, je tiens désormais pour le plus insolent outrage cette exhibition de pièces que tu t’es permise au cabinet.

«L’essentielle qualité de Nicette n’était point la pudeur, l’occasion était belle de faire preuve d’amour. Elle se lève donc et livre sans scrupule à mes regards, une conformation bizarre, de nature en effet à dérouter un observateur. Cette amphibie, fort exercée sans doute à produire avantageusement des singularités qui n’étaient pas le moins adroit moyen de sa charlatanerie, serrait les cuisses avec quelque affectation, cette pression donnait à certain hochet à peu près imberbe et sans grelots, l’air de sortir d’un bourrelet dont les lèvres écartées du haut, vu le volume du cylindre, se réunissaient par le bas figurant (comme à l’attribut naturel du beau sexe) le seuil magique du centre des voluptés.

«J’espère qu’il va m’être permis de toucher, mais non; Mimi seule aura ce privilège. On lui prend ce doigt qui chez les neuf dixièmes des femmes est particulièrement au fait de semblable local. Nicette promène à mes yeux ce doigt connaisseur, du haut en bas du sillon, et le fait heurter avec quelque prétention contre l’angle inférieur. En même temps l’autre caractère, quoique d’une consistance alors douteuse, exprime par quelques soulèvements masculins, la part qu’il prend lui-même à l’honneur de cette visite.

EXCÈS DE FRANCHISE DE LA PART DU CONTEUR.
HOROSCOPE ACCOMPLI
Cher lecteur! vous avez, je gage, la même pensée que j’eus dans le temps! Ne vous semble-t-il pas que Monrose, oubliant qu’il doit se confesser seulement, improvise, pour s’amuser, une invraisemblable folie? Patience; ne soyez pas trop léger à fixer votre jugement, et daignez suivre avec moi le fil de cette véritable histoire. Voici ce que Monrose y ajouta:

«Croiriez-vous bien, chère comtesse, que je n’en suis pas encore au plus étonnant de mon aventure? Il était écrit que toutes mes passions, non moins sentimentales que fougueuses dans leur origine, dégénéreraient subitement, et toujours par la faute des femmes… Vous souriez?… Oui, comtesse, je parle ici même de vous, qui, si vous ne m’aviez en quelque façon chassé quand je voulais de si bonne foi…—Vous me cajolez, fripon; je vois d’ici que vous allez avoir à faire passer quelque chose de difficile et que vous vous recommandez à mon amour-propre! L’hameçon est découvert, ainsi tenez-vous ferme, et renoncez surtout à mettre si cavalièrement sur le compte des femmes les vicissitudes convulsives de vos inclinations. Cette guerre de housard que vous n’avez pas cessé de faire au beau sexe, vous plaisait fort, et je vous aurais bien attrapé, si j’avais été femme à passer bail avec vous. Mais oubliez-moi dans ce moment et parlons de vos sollicitudes de Versailles. Il poursuivit:

«Nul doute que sans Nicette Mme de Moisimont ne m’eût donné, selon sa première intention, une nuit franche et complète: mais un second aimant commençait à l’attiser, et combattait un peu l’effet du mien. Si les premières dispositions avaient pu s’accomplir, Nicette renvoyée, à moins qu’elle ne se fût retirée de son propre mouvement, aurait occupé la chambre qui lui était destinée, j’aurais fait semblant de me retirer dans la mienne, d’où je serais bientôt revenu me jeter dans les bras de l’adorable Mimi; mais les trois quarts de ce mystère étaient inutiles quand notre liaison venait d’être imprudemment affichée. Si l’on m’aimait à la folie, on était bien tant soit peu sensible à la déclaration qui s’était faite dans le fatal cabinet. A quoi bon maltraiter un être bien épris, piquant par beaucoup de singularité, désirable et mis étourdiment en possession d’un dangereux secret? faudra-t-il lui donner le crèvecœur de méditer dans une triste chambre d’auberge, tout le bonheur dont une femme adorée allait combler sans doute un rival avec lequel il y avait des moyens d’accommodement? Non: Mimi, coquette et brûlante, n’était pas capable d’un trait de dureté qui n’aurait abouti qu’à retrancher quelque chose à ses propres jouissances. Que dis-je! Il devrait entrer dans les idées de cette femme extravagante que mettre en commun l’aubaine d’une Nicette convenable à tous deux, c’était faire en faveur de moi-même preuve de générosité.

«Voilà, ma chère comtesse, tout ce qu’il me fallut extraire des propos et de la conduite que tenait ma chère, inconstante et folle Mimi depuis l’explosion des feux de Nicette, jusqu’à l’instant du coucher, qui se fit… comme vous le prévoyez déjà, dans un même lit, heureusement assez vaste pour comporter notre singulier assemblage.

«J’avoue qu’un peu piqué de certaines privautés, que ces dames s’étaient préalablement permises, je résolus en secret de me venger à ma manière, et de faire si bien les choses en faveur de Nicette elle-même, que Mme de Moisimont eût peut-être quelque dépit de m’avoir partagé. Quant à la passion de Nicette, ne la battais-je pas à plate couture avec une seule moitié de mes moyens?

«J’ai dit comment avait calculé Mimi, comment je calculais à mon tour; plus tard je ferai connaître quels étaient aussi les calculs de Nicette.

«A peine l’avide Mimi se trouve-t-elle entre nous deux, que de droite et de gauche, elle procède à l’inventaire de ses richesses. Ensuite, prenant à l’hermaphrodite une main qu’elle attire chez moi… sur ce que je ne puis mieux désigner qu’en ne le nommant pas…—En conscience, dit-elle, le tien aurait beau, comme nouveau venu, prétendre à l’honneur du pas, tu conviendras que celui-ci n’est pas fait pour le lui céder. Mimi parlait encore, que l’Italienne, rebelle à cette décision, proteste par le fait, s’élance et… peu s’en faut qu’on ne me frustre!… Ce transport, flatteur sans doute pour celle qui en est l’objet, est trop à mon désavantage pour que je ne me hâte pas d’en empêcher la réussite. Par bonheur, Mimi, si vivement disputée, penche un peu pour moi: se dérobant avec souplesse, elle met l’entreprenante Nicette en défaut; je repousse avec ménagement cette tenace concurrence, le champ de bataille me reste; je m’y établis en vainqueur et savoure à longs traits les délices du triomphe.

«Dieux! quelle femme que cette Moisimont! quel inconcevable alliage de tendresse, de fougue, d’abandon et de délire! Les moments heureux de la veille ne m’avaient donné qu’un léger avant-goût de tant de voluptés. Maintenant Mimi se livre sans réserve; elle donne l’essor à tous ses feux; elle déploie toute la perfection de sa manière: ma fortune n’a plus rien de terrestre, je plane dans l’élément du plaisir.

«Mille glaives se plongeant dans mon sein n’auraient pu me faire sentir les aiguillons de la douleur, à plus forte raison, hélas! une trahison, revêtissant la livrée du badinage, pouvait-elle m’assaillir sans que je fusse à temps sur mes gardes. Un accessoire, si peu nécessaire qu’il faisait à peine pour moi l’effet d’une bougie allumée, quand le soleil de midi, un beau jour d’été, darde ses rayons avec fureur, un… je ne savais quel travail qui me semblait être de la part de Nicette plutôt un procédé galant qu’un sournois attentat…

—Quoi! m’écriai-je! l’interrompant, cette fille, cette amante éperdue qu’outrage votre bonheur, elle… Serait-il bien possible que j’eusse deviné?…

—Vous pouvez tout conjoncturer. Oui, ma chère comtesse, pourquoi n’en pas retrancher l’humiliant aveu! Cette fleur idéale que ni Carvel, ni le père principal, ni le lord Kingston, ne purent m’arracher, une femme, ou plutôt un démon ose essayer de la surprendre, et mon frénétique bonheur, mon délire extatique lui permettrait d’y réussir, si le seul hasard de ma conformation n’y mettait un invincible obstacle! C’est ainsi que la perfide Nicette méditait de se venger à la fois, et de celle qui me préfère et de moi qu’elle voit préféré. Quelle humiliation intérieure, lorsqu’enfin je réfléchis! Que je me hais surtout lorsque je dois m’avouer, que de peur de perdre la moindre douceur du crépuscule de ma jouissance, je n’avais pas la vertu d’écarter l’infâme Nicette, et demeurais sa conquête assez longtemps pour que Mme de Moisimont eût enfin le temps de s’apercevoir d’un travail qui pouvait aboutir à me déshonorer.

DE MAL EN PIS.—ORAGE.—SENTIMENTS CONFUS
S’il pouvait y avoir quelque chose au monde de plus ridicule, que ce que venait de confesser mon cher neveu, ce serait le ton de Jérémie et les réflexions morales dont il avait bigarré son récit. La tête plongée dans ses mains, il se taisait, j’eus pitié de lui. Sans doute, lui-dis-je, il est louable, en pareil cas, de se rappeler qu’un brave militaire est taché, s’il fut exposé par derrière aux coups de l’ennemi; mais ici je ne vois qu’une surprise, votre honneur pouvait d’autant moins souffrir de l’outrage, qu’il venait de la part d’une femme…

—Et! plût à Dieu, s’écrie-t-il, mais n’anticipons point; souffrez, chère comtesse, que nous marchions à grands pas vers l’issue du dédale de la honte où ma franchise inconsidérée m’a fait conduire votre curiosité.

«Oh la vilaine! ne put s’empêcher de dire, quoiqu’en riant, la folle Mimi. Certes, mademoiselle Nicette, vous me donnez une belle preuve de votre amour prétendu! C’était bien la peine d’en faire tant d’étalage dans ce cabinet! et je suis singulièrement payée d’y avoir pris un peu d’intérêt. Quant à moi, je n’avais qu’un moyen de laver mon injure. Je songeais à l’employer lorsque Mimi elle-même m’y excite. Elle est doublement intéressée à me voir occuper la terrible Nicette, qui déjà se disposait à me succéder. Je pare le coup encore une fois. Ce démon qu’on nomme Nicette est jeté dans l’attitude qui convient à ma vengeance… Alors ma rusée créature, avec de bonnes raisons pour ne pas s’abandonner tout à fait à ma discrétion, s’empare du trait, et se rend maîtresse de le diriger. Elle est sur le dos, se ployant en demi-cercle, les genoux élevés jusqu’à la hauteur du menton: je n’ai pas de peine à supposer qu’apparemment la singularité de sa conformation exige cette position gênante. Je me résigne; l’idée d’avoir une hermaphrodite m’exalte: le piquant de notre double rapport, un art qui pour être différent de celui de l’adorable Mimi, ne laisse pas d’avoir certain mérite; le désir encore de ramener complètement à moi la capricieuse amphibie qui, tandis que je la serre avec ardeur, recherche les baisers de sa rivale, et l’occupe encore d’une autre façon, tout cela souffle mes feux, et me vaut de faire à Vénus le plus fastueux sacrifice.

Mais quel froid mortel me saisit, lorsque m’occupant de ce qu’a pu devenir chez Nicette un sexe oisif tandis que je tenais l’autre en activité, je reconnais que je suis dupe encore, et que ma revanche est une méprise abominable! je saute à bas du lit, je prends un flambeau, j’accours… Déjà l’enragée Nicette est dans les bras de mon infidèle amante. Je les découvre du haut en bas; je visite; elles vont leur train, comme si elles étaient seules au monde. J’ai tout le temps d’enrager et de m’assurer qu’au lieu d’être des deux sexes, la perfide Nicette n’est d’aucun; que cette jolie femme n’est qu’un joli homme dégradé, que le sillon qui ci-devant m’avait trompé n’est qu’un impasse factice, bizarre, mais effrayant vestige d’une amputation, m’en voilà convaincu: en un mot, je n’ai fait que restituer à Nicette une réalité pour un semblant: le voyage eût été le même si un terrain vierge ne se fût invinciblement refusé chez moi à ce qu’avait permis sans résistance chez Nicette, une route… hélas! si frayée, que je ne pouvais me dissimuler qu’elle fût publique.

«Cependant, tandis que je me désespère, ma volage amante subit avec recueillement les transports du monstre; celui-ci tout à sa nouvelle besogne, s’embarrasse peu de mes recherches curieuses: tous deux m’ont totalement oublié. J’ai trop d’indignation pour qu’il me soit possible de rentrer dans ce lit, théâtre du parjure et de la dépravation. Je rallume le feu, je prends quelques vêtements, et, plongé dans une bergère, je médite sur ma honte compliquée. On me donne tout le temps d’en savourer l’amertume, il semble qu’exprès les impudiques aient juré de ne jamais cesser… Au bout d’une demi-heure enfin, c’est Mimi, qui d’une voix faible, demande quartier.—Ote-toi, dit-elle, je n’en puis plus. Presqu’en même temps elle m’appelle… Chevalier?… Chevalier?… Je ne réponds point. Elle détourne le rideau, me voit (Une troisième fois et du ton de l’inquiétude). Chevalier.—Eh bien, madame, que me voulez-vous? La sécheresse de mon ton l’alarme, elle s’élance: accourant où je suis, elle se précipite dans mes bras qui la repoussent… Est-ce bien le même Monrose, dit-elle, toi dur et presque brutal avec la tendre Mimi! (Je me lève furieux.) Il est fou! la remarque m’irrite encore davantage. Je la couvre d’un regard foudroyant; cependant une larme trahit ma faiblesse. Je me sens avec dépit une bien singulière espèce d’attendrissement, puisque je bouillais en même temps de rage. Je veux sortir de cette chambre funeste; Mimi, à genoux, s’efforce de me retenir… Mes pas l’entraînent sur le tapis; elle est en larmes à son tour. Mon cœur se brise: je me fais des reproches. Mimi gagna son procès; je ne vois plus en elle qu’une folle capricieuse, mais tendre, de qui les lubriques erreurs ne doivent point faire penser que son cœur n’est capable d’aucun bon sentiment. Je la relève tremblante, presqu’évanouie: hélas, le peu de force qui lui reste est pour me presser contre son cœur; elle mouille de ses larmes une joue sur laquelle elle vient de coller la sienne, craignant avec raison que ma bouche ne refusât ses baisers. Je la porte au lit; je l’y couche; ses bras me retiennent, nos pleurs se mêlent, mon cœur palpite vivement sous la main qui le consulte, tandis qu’un sein oppressé me marque par un soulèvement précipité, que l’âme éprouve la plus violente agitation quand la bouche se condamne au silence…

RETRAITE DE NICETTE.—ÉTONNANTE MORALE DE MIMI
Nicette avait trop de pénétration pour ne pas saisir le sens de cette singulière scène.—Que n’ai-je pu me douter de tant d’amour, dit-elle avec quelque dépit, vous n’auriez eu ni l’un ni l’autre à vous plaindre de moi. En même temps, elle se lève. Mimi me faisait face; mais, avertie par le mouvement de Nicette, sans la regarder, elle lui tend une main; Nicette répond avec transport à cette intention, en baisant cette main qu’elle a saisie, et qui, par une douce pression, semble lui dire: Ne nous quittons pas avec inimitié. Trois fois Mimi la rassure, et témoigne qu’elle est elle-même un peu rassurée.—Et vous, Monsieur? (Ose aussi me dire la funeste Nicette en me tendant sa main libre.) Je lui vois dans ce moment des yeux si doux, si magnétiques, un prestige si complètement féminin, qu’oubliant tout ce que j’ai appris aux endroits décisifs, je goûte encore l’illusion de la vue d’une femme charmante. Je ne baise point à la vérité la main du joli monstre; mais je lui exprime du moins sans équivoque que je ne puis le détester…—Demain, dit notre fatale compagne, demain, si vous êtes juste, vous pourrez me revoir; je ne me ferai pas presser pour me rendre à vos ordres… soyez heureux… (ses larmes coulent alors) et ne haïssez pas la malheureuse Nicette. A ces mots, prononcés avec sentiment, elle passe dans l’autre pièce et nous laisse…

«—On est bien fou quand on aime! dit après un long silence Mme de Moisimont, près de qui je ne m’étais point encore recouché.—Madame, répliquai-je, je serais bien malheureux si cette réflexion me regardait seul.—C’est à moi, par malheur que je parlais, cruel… Eh bien? quand finirez-vous de bouder, et qu’attendez-vous pour reprendre votre place? ou bien songez-vous aussi à m’abandonner? J’étais bien contrarié, je l’avoue. Non seulement je me sentais assez faible pour être tout prêt à rentrer dans cette lice de déshonneur; mais il me semblait qu’on était bien bonne de m’y inviter, que j’avais tenu dans toute cette aventure, une conduite ridicule et cruelle; enfin, que j’avais peut-être moi-même autant de tort avec Mimi, qu’elle pouvait en avoir avec moi. Cependant, je quittais bien lentement ma robe de chambre. La passionnée Mimi se hâte de m’en délivrer; si je la laissais faire, elle arracherait ce qui fixe le vêtement que l’amour déteste le plus. Séduit enfin, réenchanté par cette tendre impatience, je m’y conforme: derechef me voilà dans ce lit dont la jalousie et l’humeur m’avaient exilé. J’y suis saisi, pressé, accolé, dévoré.—Ah! (me dit-on alors à travers mille baisers) que Mimi soit pulvérisée par la foudre, si elle a cru un moment t’offenser! quelle importance peux-tu donc attacher aux formes purement matérielles de l’amour? qu’est-ce donc pour toi ce sentiment, ou cette fièvre, ou cette démence? Est-ce de l’amour à ta manière que tu as pensé m’exprimer en me déchirant le cœur? C’était trop de questions à la fois, pour que je pusse répondre; on continua.

—Je crains, mon bon ami, de t’avoir fait trop d’honneur en supposant que je pouvais m’abandonner à toi sans nous être étudiés davantage. Mais écoute: connais-moi tout entière; tu sais ce que je vaux pour le plaisir? Eh bien, apprends que je me pique de valoir bien plus encore par mes sentiments. Je n’avais rien aimé jusqu’au moment de te voir. Mes sots adorateurs de province: un histrion, que je méprisais en me servant de lui comme d’un ustensile commode pour les besoins de mes sens, mais nullement cher ni précieux; un Moisimont que je n’ai préféré pour m’unir à lui, que parce qu’il avait encore plus de sottise et moins de caractère que ses compétiteurs; rien de tout cela ne m’avait fait sentir si j’avais une âme. L’histrion, l’époux, le premier venu… toi-même, ne t’en déplaise, tout charmant qu’on te voit, vous seriez tous également bons pour moi, quant à l’objet physique; mais je devais t’aimer. Cette chance seule, et non la supériorité de tes agréments, t’a tiré pour moi du pair, et me fait être avec toi… ce qui m’a paru surpasser ton attente. Il faut te l’avouer, Monrose, dès ce fameux soir où je te vis à la Chaussée d’Antin, tu me plus… mais je dis à l’excès; oui tu me tournas subitement la tête. C’était à toi que je buvais coup sur coup des rasades de Champagne.

Ce fut à toi que je projetai d’élever mon âme dans cette passade, où je n’entraînai si cruellement ce bélître de Rosimont, qu’afin de me procurer à la fois la jouissance d’empoisonner un traître et de sceller d’un voluptueux sacrifice le vœu mental que je te faisais de mon premier sentiment, premier véritable essor de mon âme. Mon état cruel, la faveur où je te voyais dès le premier instant, auprès de ces coquettes qui nous recevaient, ne laissaient pas de m’alarmer. Mais bientôt j’appris ton accident; j’en bénis le ciel; je vis que ta course dans la carrière du bonheur n’allait pas être moins retardée que la mienne; que nous allions nous traîner du même pas, et que j’arriverais au but à peu près en même temps que toi. J’aurais dressé volontiers un autel à l’empoisonneuse Flakbach, comme en maints lieux, on sacrifie dévotement au mauvais principe…

SUITE, OÙ MONROSE CONTINUE DE LAISSER PARLER MIMI.
Heureusement, poursuivit-elle, j’ai plus d’une passion. Non moins ambitieuse que tendre et lascive, je saisis l’occasion qui s’offrait de connaître plusieurs gens en place: mes remèdes ne m’interdisaient pas absolument de sortir. Mille soins d’intrigue firent une propice diversion à l’amour qui, s’il m’avait exclusivement occupé, me serait infailliblement devenu funeste. J’eus bientôt pris la mesure de quelques-uns de ces colosses qui se partagent le pouvoir et la distribution des faveurs de la fortune, je démêlais qu’ils n’avaient eux-mêmes guère plus de hauteur réelle que leurs représentants en sous-ordre, qui s’efforcent de paraître des géants à leur tour. J’observai que presque tous ces êtres si respectés, si redoutés des sots, étaient à mener par le nez, tout comme le vulgaire, qu’ayant la plupart, un ou plusieurs vices favoris, que certains les ayant tous, il ne s’agissait, pour pêcher ces énormes poissons, que d’amorcer, pour chacun, la ligne d’une manière convenable. Sûre, grâce à toi, de ne plus prendre de l’amour pour personne, et de porter désormais imperturbablement mon cœur dans ma tête, je me dis: Poursuivons avec acharnement la richesse et les honneurs. Je jurai de t’aimer, je me flattai que tôt ou tard je t’attacherais à moi, je me réservai de goûter avec toi seul les voluptés de l’âme; quant à celles des sens isolés, il me semble que je pourrais fort bien les convertir en monnaie courante pour acheter du crédit, des protections, de l’accès et des réussites. Oui, mon cher, telle est ma philosophie, que je crois ce système très compatible avec une véritable et complète préférence du cœur; car enfin les bases uniques d’un pacte entre gens qui s’aiment, font la sympathie, l’union d’intérêt, la sûre et brûlante amitié, qui n’ont rien de commun avec quelques gestes absolument insignifiants, quand ils se passent entre deux automates, si rien n’est comparable à leur magie, quand ils résultent de la sublime inspiration de deux amants…

Monrose respirait.—Voilà la première fois, lui dis-je, que j’ai vu l’amour marcher comme le mène votre incompréhensible Moisimont. Elle débute dans le monde par un libertinage tout cru, qu’ensuite elle débrutalise un peu par quelque hypocrisie: de là son mariage. Puis elle devient insensible, mais c’est pour se réserver tout de suite la commodité d’être sans reproche, à l’univers! Au reste, elle ne prétend à rien moins qu’à convaincre son amant, que son lot suprême diffère infiniment de celui de ses rivaux, parce que ceux-ci, bien que puisant à discrétion, tout comme lui, dans la caisse des revenus, n’ont toutefois aucune part à la propriété du capital! L’étonnant, le merveilleux par-dessus tout cela, c’est la métaphysique, ou, pour entrer dans le sens de la belle dame, c’est l’épuré platonisme de sa banalité. Voilà, je le répète, un caractère des plus neufs, et de nature à mettre en défaut la science des gens qui se croient habiles à disséquer le cœur humain. Voyons pourtant à quoi doit aboutir cette éruption d’originale philosophie. Monrose sourit et continua de faire pérorer l’étrange métaphysicienne.

«Chevalier, ajouta Mimi, c’est d’après mes bizarres idées, que dès notre premier bec-à-bec, je t’ai jeté mes faveurs à la tête, comme l’aurait pu faire une fille publique; c’est d’après mes idées, que rien ne m’étonnait hier chez notre grand chanoine, n’y voyant que des actes d’ivresse et des besoins satisfaits, en un mot, de l’argent jeté par les fenêtres; or, ne vaut-il pas mieux l’employer, cet argent, à quelque chose d’utile? Moi-même, je me proposais bien de me permettre quelques jours de gaspillage avec toi: c’est sur ce pied que, renvoyant à mettre plus tard un peu d’ordre dans nos affaires de cœur, je ne me suis fait aucun scrupule d’associer Nicette à notre petit carnaval. D’honneur, je t’ai vu, sans l’ombre de jalousie… N’achevez pas, interrompis-je d’un baiser, ne me retracez pas ma funeste aventure.—Tu déraisonnes, mon cher. Funeste! elle est charmante. Ne sois pas ingrat: ne t’ai-je pas vu jouir? n’étais-je pas moi-même heureuse de tes plaisirs? Oui, fripon, je les partageais quand tu me voyais raccrocher, sur les lèvres de Nicette, ton âme dont tu lui faisais part avec tant de vigueur. Il n’eût tenu qu’à toi, plus juste, moins rigoriste, d’éprouver à ton tour que ces ricochets de volupté ne sont pas sans douceur. Il eût fallu pour cela supporter, comme je venais de le faire à ton égard, le nouveau succès de Nicette, la voir sans humeur dans mes bras, et rendre ainsi sa peu signifiante manœuvre délicieuse pour moi, dès qu’embrasée de tes baisers, j’aurais englouti deux âmes à la fois: mais ton caprice jaloux a tout gâté, mon cher. Avoue cependant que nos imaginations du moins ont eu une hermaphrodite… que ce n’est pas une chose ordinaire, et qu’il y aurait bien de la sottise à nous affliger de notre délicieux quiproquo?

«J’aurais dû vous dire, ma chère comtesse, qu’à travers des ébats trop longs pour que Mimi n’eût pas le temps de réfléchir, elle s’était mise au fait de la conformation de notre hermaphrodite, pour qu’elle sût enfin tout aussi bien que moi que Nicette n’était qu’un charmant giton. Après s’être justifiée pour son compte, ou croyant du moins l’avoir fait, voici ce qu’elle ajouta pour tâcher de me remettre bien avec moi-même:—Que les hommes sont fous de se forger gratis de chimériques anxiétés! Où diable est-on allé placer un tarif d’honneur, de vertu, de honte, de repentir! Un être singulièrement conformé te fait une sottise dans un moment où tu ne pouvais t’y opposer, mais n’y réussit point. Si cet être était femme, il n’y aurait qu’à rire de cette gaieté; ce n’est pas une femme? tu l’ignorais: cependant dès que tu l’apprends, la crainte d’un déshonneur commence d’exister! Mais tandis que durait encore ton erreur, tu serres à ton tour dans tes bras l’être charmant, à titre de femme, l’illusion complète a pour toi mille délices. Un maudit scrupule te fait vérifier, après coup, qu’il y a dans ton calcul quelques lignes d’erreur. Ici naît une prétendue flétrissure, et tu te crois dans le cas du désespoir! Détestable subtilité, mon ami; funeste abus du raisonnement. Pour moi, je trouve ton accident fort graciable. Dût l’univers te huer, Mimi du moins t’absout de toute son âme. Viens, mon adorable chevalier, mes intentions sont bien franches; mais j’espère te former assez pour que tu ne te désespères point, si jamais il pouvait aussi me prendre la capricieuse envie de t’attraper.

«Déjà Mimi s’évertuait à me donner une preuve brûlante du parfait retour de sa faveur mal entendue: querelle, épisode, tout était réciproquement oublié. C’était la céleste Mimi de l’entresol toute entière dont j’occupais pleinement et l’âme et les sens. Chez moi, le sentiment d’être réellement aimé, chez elle, la satisfaction d’avoir avec succès déclaré le secret de sa tendresse, tout concourait à combler notre bonheur. Le reste de cette mémorable nuit fut pour nous un tissu serré des plus inexprimables délices.»

IDÉES DONT ON JUGERA.—CROQUIS DE L’HISTOIRE DE NICETTE
Je me serais bien gardée, cher lecteur, de vous rendre avec tout ce détail l’étrange confidence de Monrose, si la manière dont elle m’affecta moi-même dans le temps ne m’avait pas avisée que cette aventure jette une grande lumière sur l’incertitude que mille fables diverses nous laissent au sujet des hermaphrodites. On ne peut nier sans doute qu’il dépendit du créateur de jeter par ci, par là, sur la terre, des individus gratifiés des deux natures; mais cette singularité ne pouvant avoir aucun but qui ne fût contraire au système général de la création, nous devons supposer que le grand être n’a dû jamais se permettre d’opérer, comme exprès pour se démentir, un inutile prodige… Il y a beaucoup à parier, au contraire, que dans tous les temps, les hommes, sujets aux mêmes passions, aux mêmes caprices, ont été avides de la beauté sous quelle forme qu’elle s’offrît, et n’ont pas mieux demandé que de tomber sans y regarder de si près, dans le piège des Nicettes. Croyons que mille individus chantés, célébrés en tant de lieux, et dont quelques-uns ont obtenu l’honneur de l’apothéose n’ont été de leur temps ou que des victimes de cet art cruel qui conserve à l’adolescence quelques formes féminines au prix de la virilité, ou que de tolérants jouvenceaux qui, soit plies par l’esclavage, soit façonnées par la dépravation de leur siècle, se sont rendus habiles à recevoir, comme la nature les avait destinés à donner; croyons que l’amour amphibie qui convoite ces êtres équivoques, leur a partout élevé plus ou moins furtivement des autels, et que de la nécessité du désir de justifier des affections, un culte partout proscrit par les lois, est née la palliative chimère de l’hermaphrodisme.

Par la suite, j’ai voulu voir cette même Nicette, dont il serait temps sans doute de s’occuper moins; mais j’aurai bientôt fait, cher lecteur, de te répéter ce qu’elle m’a conté de l’origine de sa double représentation.

Né d’une célèbre cantatrice de Rome, et d’un monsignor, Nicetti, beau comme un ange, avait atteint l’âge de douze ans. Dès lors précoce en tout genre, il était également dominé par la passion des vers, de la musique et des femmes. A Venise, un jour, le directeur de l’Opéra le surprend à dévirginer de bon courage un enfant de neuf ans, sa fille unique, petit chef-d’œuvre de beauté dans son genre et dont les prémices n’étaient assurément pas destinés au gaspillage qu’exerçait sur elle l’amoureux Nicetti. L’homme atroce approche, saisit par derrière, et tord avec fureur de pauvres petites amulettes, hélas! bien innocentes, car elles n’étaient pas encore assez mûres pour mettre du leur au crime qui se commettait: elles en deviennent les victimes.

Le petit malade est longtemps entre la vie et la mort. En vain malgré l’intérêt d’en faire un virtuose, a-t-on essayé de lui conserver, s’il est possible, ce qui fait nos plus chères joies; chaque jour le ravage de l’inflammation exige le sacrifice de quelque parcelle. La macération était générale; l’enveloppe elle-même ne pouvait être sauvée. Cependant au bout de trois mois, l’habile homme qui dirigeait le plus difficile pansement, observe que les chairs supérieures se disposent enfin à la cicatrisation; mais trop prudent, il craindrait en la favorisant trop tôt, de renfermer peut-être quelque principe destructeur: il retarde donc; et jusqu’à ce qu’il soit absolument sûr de son fait, il entretient, au moyen d’un anneau d’or de forme ovale allongée, l’ouverture de l’ulcère fatal. Il résulte de ce soin une double cicatrisation: l’intérieur qui met le sceau à la guérison de l’infortuné Nicetti, et l’extérieur qui convertit en un bourrelet, modelé sur l’anneau d’or les longs bourrelets de la balafre. De là cette parfaite apparence d’une nature féminine au-dessous de la masculine. Celle-ci, grâce, soit à l’âge de l’opéré, soit à quelque reste furtif de ce qui recèle l’élément de la vie, conserve du moins après cette cure, la précieuse faculté de croître avec le reste du corps, et le bien plus cher privilège de cette intéressante variation… Mais il est des choses qu’on ne peut entièrement définir. Bref, la maturité, l’exercice et surtout l’excessive lubricité de l’individu perfectionnent par la suite un don sauvé par miracle. La nature, cette admirable mère, dédommage par des affections particulières l’être charmant qu’on a si traîtreusement dégradé. Elle veut qu’il attire les deux sexes, comme il en est attiré lui-même. Mille aventures qui ne sont pas de notre sujet, enrichissent les premières années du délectable Nicetti, jusqu’à ce qu’enfin il lui convienne d’être Nicette, afin d’échapper, sous l’habit féminin et de s’expatrier sans péril, lorsqu’au bout de six ans de malédictions secrètes contre l’auteur de ses pertes, survient enfin la jouissance, délicieuse pour un Italien, de faire tomber le directeur féroce sous trois coups de poignard.

Mais revenons à Monrose. Il était si honteux à la suite du plus humiliant chapitre de sa confession, que je crus charitable de me mettre en grands frais pour le consoler et le convaincre que le danger de ce qu’il regardait scrupuleusement comme une tache, ne lui avait rien fait perdre de mon estime. Parfaitement, et non moins agréablement rassuré, l’aimable ami ne me fit pas languir après la continuation de son histoire.

PROJET DE MADAME DE MOISIMONT.—RETOUR A PARIS
Le lendemain, poursuivit-il, le déjeuner nous réunit. Les passions étaient respectivement amorties; nous pûmes causer sans humeur et sans dissimulation de tout ce qui s’était passé la nuit.

«Nicette nous avoua qu’en général, elle n’avait que des fantaisies du moment, mais toujours ardentes, et qui la martyrisaient à la moindre contrariété. Comme demi-homme toute femme pourvue de quelques agréments allumait chez elle un prompt désir; comme vêtissant le costume féminin, elle se faisait un point d’honneur d’intéresser tout homme à peu près aimable. Telle était devenue la routine de ses sens qu’homme ou femme, et soit jouant le premier rôle ou le second elle avait toujours un plaisir physique (Je cite la figure dont elle se servit) dans la proportion du brillant d’un beau clair de lune, comparé à la lumière du soleil. Quant à la faculté de multiplier les jouissances, son organisation, son habitude et sa sensibilité permettaient qu’elle n’y mît aucune borne.

«Vers l’heure du public, Nicette fut prête pour aller satisfaire son avide curiosité. La toilette achevée, nous la vîmes complètement belle, et séduisante à nous étonner. Nicette avait su dérober au beau sexe tout son art à relever d’élégance et de grâce, les charmes naturels. Moi-même, j’en conviens, je me pardonnais dans ce moment toutes mes fautes, et regrettais qu’il manquât à notre Conculix (si différent de celui de la Pucelle), une réalité qui m’aurait à l’instant décidé à ne pas me priver d’une seule manière de l’avoir. Mimi riait sous cape, s’apercevant très bien de certain symptôme plus qu’indulgent en faveur de Nicette, et qui trahissait ma mentale infidélité.—Fripon! (dit-elle dès que nous fûmes seuls) ce sera, s’il vous plaît, pour moi que Nicette aura mis les fers au feu. Elle exigea tout de suite une réparation: je la fis de grand courage; et comme je doublais:

—A la bonne heure, dit-elle, mais il faut donc que tu te reconnaisses bien coupable!

«Elle m’apprit ensuite que son projet était de convertir en fermier général, ou tout au moins en gros bonnet de la finance, son petit président aux comptes de mari; leur fortune leur permettait de faire en partie les fonds d’un cautionnement considérable. Quant au crédit pour ce qui ne serait pas en leur pouvoir, on sait comment elle projetait de se le procurer. En une seule semaine, elle avait accaparé, et paya sans doute, la voix de l’intendant de la ferme générale, et de cinq des plus importants de la compagnie. Peu s’en était fallu que la veille elle n’eût aussi lié le ministre.—Mais il m’a tout promis, dit-elle, et je le connais trop galant pour craindre qu’il me manque de parole. J’objectai que je le voyais bien obsédé de femmes, et qu’il faudrait qu’il y eût bien des places à donner, pour que toutes ces dames fussent satisfaites.—Bon! répliqua-t-elle, la plupart n’ont pas de plans, ou n’en ont pas de raisonnables. Beaucoup n’aspirent qu’à des bienfaits passagers, à des pensions, à des sommes une fois payées, qu’elles sollicitent de façon qu’on ne peut guère les leur refuser sans ingratitude. D’autres n’entourent le ministre que par coquetterie; il en est, mais celles-ci sont bien dupes, qui ambitionnent de le captiver avant d’y rien mettre du leur. Trop roué pour ne pas les voir venir de dix lieues, il fait volontiers ce qu’il faut pour qu’elles s’élancent avec confiance dans la face du ridicule. Je ne l’ai vu que deux fois en particulier, et déjà nous avons plaisanté de ces petites orgueilleuses. Ne rien faire pour elles, est tout au moins la vengeance qu’il se croit permis d’exercer contre ces insidieuses beautés si sûres du pouvoir de leurs charmes, et si jalouses de pouvoir mener quelque jour, au gré de leur ambitieux caprice, un homme léger qu’on sait n’aimer rien au monde que son égoïste liberté.

«Nicette reparut enivrée de ses succès, enchantée de tout ce qu’elle venait de voir et d’entendre. Nous dînâmes à la hâte, Mimi jugea que nous pouvions fort bien, comme gens qui s’étaient rencontrés à Versailles, ne faire pour le retour qu’une seule voiture. Il fallut donc absolument que je montasse dans celle des dames, déplaçant la femme de chambre dont se chargeait Lebrun, conducteur héréditaire de mon cabriolet.

A la fin de ces récits tout pleins d’un charmant libertinage et où le drame intervient parfois, où passent les personnages les plus divers de toutes les nationalités européennes, où l’on pénètre dans l’intimité même de la vie du XVIIe siècle, à la veille de la Révolution, Monrose finit par épouser la fille de lord Sydney. Cette jeune anglaise s’est fait faire un enfant par le marquis d’Aiglemont, le premier amant de Félicia et à cause de cela se fait scrupule d’épouser Monrose. Cet épisode qui se trouve à la fin du roman donne bien le ton de la philosophie indulgente de Nerciat et des doctrines de son époque en fait de libertinage.

A la fin, d’Aiglemont, toujours singulier dans ses idées, résolut d’essayer un quitte ou double; il n’y avait plus aucun moyen raisonnable à tenter pour arracher à miss Charlotte une sage résolution.

—Madame (vint-il lui dire très sérieusement un beau matin) notre bon pays de France n’est pas du tout le théâtre où peuvent être applaudis des honnêtes gens ces partis romanesques, qui sont en grand prédicament dans votre île philosophique, du moins si l’on en croit vos romans, que les extravagants seuls prennent ici ici pour modèles. Trop de perfections vous distinguent, vous tenez à trop de personnes considérables par leur état et par leur fortune, et particulièrement, vous avez un oncle d’un trop grand mérite, pour qu’il vous soit possible de soutenir, sans vous avilir, la gageure de ne point vous marier. J’ai eu la fortune de vous faire un enfant! Eh bien, le cher Monrose en a fait un à Mme d’Aiglemont, partant quitte. Un jour doit venir où vous saurez encore mieux combien il y a d’alliances entre tant de personnes que vous voyez former notre aimable, et j’ose dire, heureuse société: vous serez alors très aise de vous remettre à notre unisson. Votre amant, celui dont il convient absolument que vous fassiez un époux, a contracté d’innombrables dettes; il est de votre honneur de les acquitter. Voyez au surplus à quoi tiennent vos scrupules. En même temps il ouvre la porte d’un boudoir… Tandis que Charlotte est stupéfaite de voir l’heureux Monrose dans les bras de Mme d’Aiglemont, le Marquis la surprend elle-même, et… la façon d’une oreille est plus qu’à moitié faite avant que la belle Anglaise ait pu seulement respirer. Cependant notre héros et la Marquise lui sourient et lui font ainsi comprendre que le crime dont on la rend complice n’est pas de nature à faire tourner le ciel.

—Eh bien, belle Charlotte, lui dit avec toute sa grâce, Flore encore embellie par le plaisir, épousez du moins à demi le cher Monrose, afin de ne pas me voler tout net ce que vous usurpez maintenant… Cette folie fut le coup de marteau sous lequel devait se briser le dur noyau du préjugé de Charlotte, l’amande n’en était point amère, c’était la tolérance sous un bon épiderme du goût du plaisir… Elle sourit: l’oreille achevée, l’Anglaise vola dans les bras de sa ci-devant rivale, lui jurant de s’assurer par un prompt hymen d’imprescriptibles droits à sa précieuse amitié mise à des conditions si douces…

Cette analyse et ces extraits donneront une juste idée du singulier ouvrage que l’auteur apprécie en ces termes:

Je conviens avec vous, cher lecteur, que la marche de toutes ces aventures n’est pas ordinaire.

Ce mélange singulier de vertu, de faiblesse, de sentiment, de caprice, ces brusques transitions de la tristesse au plaisir, du plaisir au remords, du courroux à l’attendrissement, tout cela est de nature à vous ballotter peut-être désagréablement, si vous avez l’habitude et le goût de ces scènes uniformes où chaque acteur conserve son premier masque d’un bout à l’autre de son rôle. La plupart de mes personnages sont à moitié purs et à moitié atteints d’une corruption dont il est bien difficile de se garantir au sein des capitales, quand on y apporte des passions et d’assez grands moyens de les satisfaire. De là, tant de disparates. L’histoire de mes acteurs est celle des trois quarts des mondains de tous les pays de l’Europe.

Nerciat a été souvent pillé. Dans son autobiographie intitulée: Illyrine ou recueil de l’inexpérience (Paris, an VII) la Morency a inséré des passages qu’elle empruntait à Monrose et sans prévenir le lecteur. On trouvera notamment dans la lettre CXXI (Julie à Lise) un morceau pris dans la première partie de Monrose, au chapitre VI.

Monselet fait remarquer dans Monrose «un individu italien qui pourrait bien avoir servi de modèle à Balzac pour son ou sa Zambinella, dans le petit roman de Sarrazine».

MON NOVICIAT OU LES JOIES DE LOLOTTE
Ce roman n’est pas excellent. Le titre donne assez bien l’idée du sujet. Il s’agit des premiers pas d’une jeune personne dans le libertinage. Le premier extrait comprend le passage le plus intéressant d’un récit des aventures de Félicité que celle-ci, femme de chambre de Lolotte, raconte à sa maîtresse.

AVENTURES DE FÉLICITÉ
»La suite de mon roman jusqu’au moment où j’eus l’honneur de connaître Mme de Pinange n’a rien de fort intéressant.

»La Florinière était le fils d’un anobli dont le père avait fait dans le commerce maritime une fortune considérable, que ce fils avait commencé de gaspiller et que le petit-fils surtout avait de merveilleuses dispositions à rendre en très peu de temps nulle. Celui-ci était simple et confiant jusqu’à la prodigalité, brave sans émulation, car, officier, il n’avait pu soutenir plus d’un an le régime des garnisons, après s’être mis en frais d’estropier deux ou trois vaniteux lieutenants qui avaient fait des façons pour le regarder comme leur camarade, à cause de sa presque roture. Sans beaucoup d’esprit, détestant l’étude, n’ayant dans la tête ni histoire, ni fable, ni poésie, ni théâtre, et n’étant même jamais que très imparfaitement au courant des intérêts journaliers; s’énonçant d’une manière commune, mais joli garçon; le meilleur enfant du monde, sans humeur, sans caprices, toujours assez gai, plus caressant encore. La Florinière, qui n’avait rien de piquant, ne pouvait en somme ni me plaire beaucoup par ce qu’il avait de bon, ni prendre de l’ascendant sur moi, parce que j’étais dès lors plus fine que lui, et que dès la première occasion où je vins à bout de lui faire faire mes volontés au lieu des siennes, mon grossier empire fut irrévocablement décidé.

»Disons qu’avec l’habit de femme, j’endossai sur-le-champ la ruse et l’esprit de domination.

»Nous menions une joyeuse vie, assidus à tous les petits spectacles (de meilleurs ne m’auraient point alors intéressée): La Florinière abhorrait la tragédie; la comédie, à moins qu’elle ne fût bouffonne, le faisait bâiller. Audinot et Nicolet surtout faisaient ses délices. Fidèles à tous les Waux-halls, aux foires, enfin à toute fête publique; logés chèrement, car dès le lendemain de l’aventure d’Alidor nous avions déménagé et le même jour La Florinière avait touché trente mille livres; regorgeant de liberté, d’aisance et de facilités à nous divertir, nous vécûmes ainsi plus de six mois, pendant lesquels mon nigaud eut la sottise de me faire faire connaissance avec la plus mauvaise compagnie en hommes qu’il soit possible d’imaginer, avec des militaires à expédients, des agioteurs, des pupilles à affaires, des abbés parasites (celui de Mlle de La Motte fut à son tour du nombre; je vous en parlerai tout à l’heure), avec des joueurs sybarites, de faux marquis, comtes, chevaliers qui ne venaient jamais au logis, il est vrai, sans m’apporter des bonbons ou des fleurs, mais qui n’en sortaient jamais sans avoir puisé quelques louis dans la bourse de mon extrait de Jourdain[62]; telles étaient nos plus intimes ou plutôt nos seules connaissances.

[62] Qui ne connaît le héros de la comédie du Bourgeois gentilhomme. (N.)

»En un mot, ma chère maîtresse, le maladroit La Florinière prit comme exprès tant de soins à me distraire de lui-même qu’un beau jour je le fis cocu avec mon maître à danser, une autre fois avec un fringant garde du corps; une autre fois avec un marquis de bouillotte, toujours en rapprochant les dates; puis avec un prieur, faiseur de vers libertins et de nouvelles érotiques; avec celui-ci qui me lisait chaque jour sa besogne du matin, je ne manquais jamais d’essayer ce qu’il avait écrit: il m’apprit vraiment de jolies choses! Bientôt, sans beaucoup de goût pour ceux qui m’arrachaient des faveurs, bientôt par besoin du tempérament, puis par caprice, puis pour narguer en quelque façon mon aveugle amant, et plus d’une fois, lui présent mais trompant habilement ses regards, je fus ainsi tour à tour en moins d’un an, la conquête d’une quarantaine de godeluraux, qu’au fond je méprisais si fort, que j’osais à peine les saluer en public, et que j’avais la sueur froide quand, au spectacle ou ailleurs j’en voyais deux ensemble les yeux fixés sur moi, tant je craignais leurs confidences et les scènes qui pouvaient en résulter.

»A travers cette banalité, nous nous trouvâmes enfin, mon cher entreteneur et moi, poivrés d’importance. Il s’était bien lui-même rendu par-ci par-là coupable de quelque petite infidélité, mais il y avait cent à parier contre un que j’avais tous les torts de notre mutuelle infortune. Au surplus, il aurait mis sa main au feu de mon innocence à toute épreuve, et tandis que je tremblais de me voir mise brusquement à la porte, à coups de pied au cul, j’eus un beau soir la surprise de voir mon jocrisse à mes pieds, s’accusant, se maudissant, se frappant la poitrine, mettant entre mes mains sa vie, etc.

»Après avoir longtemps feint de ne rien comprendre à son désespoir, et me l’être fait bien humblement expliquer, je me montrai généreuse. Le pardon ne tenait à rien; en veut-on à ce qu’on idolâtre! Il fallait bien qu’il se crût idolâtré, tout au moins. Je pardonnai donc avec toute la dignité convenable.

»J’ai dit qu’il était à mes pieds; je le relève, mais une assez grosse bourse restait à terre, je l’avertis de cet oubli.» Ne m’outrage pas, chère Félicité! s’écrie-t-il avec une reprise de suffocation; ne me fais pas rougir de la modicité du dédommagement que je t’offre. Plus économe, j’aurais expié par un plus digne sacrifice l’irréparable outrage dont je suis coupable envers toi. Pardon! me pardonnes-tu?—En peux-tu douter?… Mais là, sincèrement?

»De toute mon âme!—Eh bien! (il me serre la main et me verse un torrent de larmes) adieu, adieu, Félicité! Maintenant je pars moins malheureux…—Tu me quittes!—Oui, pour quelques mois. Rétablis ta santé. Je ne pourrais près de toi mettre ordre à la mienne; nous nous écrirons. J’apprenais alors, et commençais à pouvoir tracer quelques lignes, bien entendu sans un mot d’orthographe. Je promis de correspondre.

»Je parlais encore quand La Florinière s’évada fermant et emportant la clef, sans doute de peur que, courant après lui, je n’ébranlasse sa résolution courageuse; mais hélas! j’avoue que je me sentais résignée à supporter notre théâtrale séparation, cependant je m’acquitte du cérémonial convenable, je trépigne des pieds et des poings contre l’obstacle qui m’arrête. En même temps j’entends derrière moi rire quelqu’un à gorge déployée.

»Je me retourne… C’est ce garnement d’abbé, le greluchon de la coquine de La Motte et l’un de nos plus assidus piqueurs d’assiette. La Florinière l’avait caché dans ma garde-robe pour être témoin de nos adieux, voulant, disait-il qu’après son départ quelqu’un pût le purger dans notre société du soupçon d’inconstance et de perfidie. Il ne pouvait guère s’adresser plus mal pour choisir un juge en fait de procédés. L’abbé, la plus vile de toutes les créatures de l’univers, les ignorait et n’était pas homme à remplir le moindre devoir d’amitié ou de reconnaissance. Il est bon de vous dire que reçu un peu tard parmi nous et n’ayant peut-être pas fait dans le temps grande attention à ma figure, il ne m’avait jamais reconnue pour avoir été le témoin de sa bonne fortune et de sa basse escroquerie. Au contraire, aux petits soins avec moi, plus d’une fois il m’avait aidée à satisfaire quelques caprices, et j’avais eu l’avantage de le payer pour ses commissions.

»Il savait donc combien peu d’importance j’attachais à conserver ou perdre un amant tel que La Florinière; il devait par conséquent trouver complètement ridicule la tragi-comédie qui venait de se passer. Aussi se mit-il à la parodier d’une manière très bouffonne dont je ne pus m’empêcher de rire.

»Me serais-je doutée qu’encouragé par cet instant de familiarité, le drôle eût osé me saisir à bras le corps à l’improviste et me jeter sur le pied du lit avec autant d’effronterie que si j’eusse été la raccrocheuse de La Motte!

»Qui quitte sa place la perd, dit l’insolent, déjà maître de celle dont La Florinière avait eu jusqu’alors la putative propriété. Je m’arme d’un sérieux foudroyant! «Qu’osez-vous, monsieur?…

»Te consoler, mon chou… C’est ainsi qu’à Paris on sèche les pleurs des veuves.» C’est moins l’insulte, que la tournure qui m’indigna contre ce calotin, et me fit concevoir sur l’heure l’idée d’une vengeance aussi mémorable que raffinée, je veux dire d’empoisonner du moins l’audacieux, si je n’ai pas sous la main un pistolet, un poignard pour lui arracher la vie… Ah! ah! Félicité, m’écriai-je, je tremble d’être forcée à vous haïr quand vous m’aurez achevé votre horrible récit.—Je suis vraie, je n’en retrancherai pas une syllabe.» Il n’y avait déjà plus qu’à laisser entrer ce vil fameux. Le premier que j’eusse vu de ma vie.» Est-ce tout de bon? ai-je la méchanceté de lui dire. Oubliez-vous ce qui s’est dit entre La Florinière et moi? Pouvez-vous ignorer en quel état…—Eh! foutre! qu’est-ce que cela me fait à moi! Je crains peu la vérole avec mon eau de Préval.—Soit! Il y est.

»Dès lors, je le travaille, Dieu sait comment! Tant de talent l’étonne, l’enflamme. Il f…, réf… tant que la nature s’y prête; plutôt fatigué que rassasié de ma jouissance, il invoque les secours de l’art. J’ai, lui dis-je, d’admirables diabolini, mais je vous avoue que si je prends la peine d’en aller chercher, je me ferai payer cher l’intérêt.—Ah! de ma vie, s’il le faut! A la bonne heure. J’apporte le stimulant fatal, j’en donne une bonne dose, le ribaud gobe le tout avec avidité. En attendant l’effet, je suis passionnément caressée; tout cela me convient et tend à mon but. On y arrive enfin; j’use, j’abuse du bienfait des diabolini, je mets mon homme sur les dents; enfin il demande grâce… Revenu de son ivresse, il éprouve un froid, un tremblement, un accablement mortel.

»Pendant que tout cela se passait, le portier, conformément à l’ordre de La Florinière, était venu me défermer, mais sans prendre la liberté de paraître. Je sonne et demande un fiacre.—Quoi! vous me renvoyez!—Sans doute; à quoi seriez-vous bon? A me gêner.—Mais si tard! dans l’état où je suis!—Je vous conseille de vous plaindre.»

Je prends un livre en attendant le retour du pauvre diable de domestique, qui n’a point trouvé de fiacre et grogne de loin contre les abbés qui veillent si longtemps chez sa maîtresse. Pour le coup, le trop heureux calotin compte bien sur mon bon cœur; l’hospitalité ne peut lui être refusée. Point du tout, sans quartier, je le congédie, il lui convient donc de s’en retourner à pied, par la pluie, à l’autre extrémité de la ville. Il m’appelle cruelle; je lui ris au nez, et lui reproche sa cruauté, aussi avérée que son ingratitude envers un candide ami qui l’a comblé de biens. J’ai la malice d’ajouter: va, gredin! je doute que ton eau de Préval puisse te garantir de la multiforme vérole que j’ai mis tant d’importance et d’art à te donner. Et puisse ton funeste exemple effrayer tous les ingrats de la sorte!»

Pétrifié, le malheureux n’osa proférer une parole et passa la porte. N’oubliez pas, monsieur l’abbé, lui criai-je, de chanter dans l’escalier: Ah! je triom…om…omphe de son cœur!…

Ce dernier outrage déchira pour lui le voile…

Quoi! vous, Félix?… Et il voulait rentrer… Moi qui ne voulais point d’explications, je me renferme, en ordonnant au domestique de ne quitter mon homme que lorsqu’il serait dans la rue.

Voilà, dis-je à Félicité qui reprenait haleine, voilà, ne vous en déplaise, une horrible aventure; mais c’est un assassinat dans toutes les règles! Judith amputant le chef de l’hostile Holopherne n’eut pas le cœur plus dur et plus perfide que vous.—Bon, un rebut de la calotte! Qu’allait-il faire dans cette galère?—Et dis-moi, l’eut-il?—Ah! je vous en réponds! soit qu’il comptât trop sur son merveilleux spécifique, soit qu’il ne manquât de moyens pour se faire guérir, il laissa les choses au point où je les avais mises. Je sus peu de temps après que tous les accidents sans exceptions étaient survenus à sa partie peccante, et de plus un chancre au palais, dont certain nazillement et une prononciation ridicule sont à coup sûr l’indélébile certificat. Bicêtre fut trop tard le refuge du malheureux; on n’y ménage pas les martyrs de la vérole; dès les premiers jours une opération déplorable défigura ce fier modèle des boute-joies. Il fut même agité si on n’abattrait pas un de ses ornements symétriques. J’appris tous ces détails d’un officier frater détaché pour me prier d’aider de ma bourse un insolent dont j’étais trop vengée. En faveur de l’honnêteté du messager, je donnai quelques louis, mais en exigeant que pour le moment il n’accusât au calotin qu’une aumône de douze livres.

»Je reviens sur mes pas pour vous dire que dès le lendemain de cette prouesse, j’entrai chez un parfait honnête homme de chirurgien, à qui je donnai carte blanche pour travailler au rétablissement de ma santé; nous convînmes de cinquantes louis; je les déposai chez un notaire, l’Esculape devant n’en toucher que la moitié quand il déclarerait la cure achevée, et le reste trois mois après que je serais convaincue de ma parfaite guérison, s’en rapportant à moi du soin de ne pas le voler en m’exposant derechef à l’horrible maladie.

»La bourse que m’avait laissée mon généreux ami contenait deux cents louis en or, et dans la queue était roulée une lettre de change de la même somme, sur l’un des plus solides négociants de Nantes. L’échéance n’était pas fort éloignée. Sur ce pied, à l’abri du besoin, et désirant d’employer le temps de ma retraite à m’instruire, car je voulais effacer jusqu’à la trace de mon ignorance savoyarde, je suppliai qu’on ne brusquât point les remèdes, et que surtout on garantît des atteintes du mercure, mes dents, dont la beauté était vantée par-dessus tout ce que je puis avoir de charmes.»

»Que Dieu vous garde, ma chère maîtresse, d’être jamais dans le cas de passer par la casserole de Saint-Côme!

»Comme la plus belle femme cesse alors d’être l’image d’une divinité! Quelle humiliation! quelle différence d’étaler ses charmes aux yeux d’un f… plein d’ivresse ou bien à ceux d’un inanimé docteur qui ne voit dans tout cela qu’une machine immonde, détraquée, qu’il s’agit de purifier et réparer! Quelle barbare nomenclature au lieu de ces jolis ou joyeux noms qui dans le plaisir sont prodigués aux attrayants objets de mille folies!

»Trois mois à peu près s’écoulèrent pour moi dans un affreux et honteux état de pénitence, de jeûne, de régime, qui toutefois s’adoucissait graduellement.

»Au bout de ce temps, le chirurgien, dont j’avais fait un véritable ami, me pressa d’aller passer la belle saison à la campagne, chez une sœur d’assez bonne société, avec laquelle j’avais fait connaissance pendant ma maladie. Elle faisait sa demeure à sept heures de Paris. L’avis du docteur avait bien un peu pour but de s’assurer de ma sagesse pendant la seconde période de mon rétablissement, en m’écartant ainsi de la capitale. Quoi qu’il en soit, je fis très bien de suivre son conseil. Dans ce champêtre séjour, où je me rendis encore faible et flétrie, je retrouvai bientôt les forces, l’appétit, le sommeil et les couleurs; mes chairs dont l’affaissement me causait de vives alarmes se remplirent derechef, et recouvrèrent leur agaçante fermeté. Je reconnus enfin que j’étais complètement régénérée. Mais avec cette belle santé, mes facultés physiques et mes goûts lascifs étaient aussi de retour.

»Un jeune homme de fort bonne mine, un brave enfant de la nature, fils d’un noble casanier qui vivait sans ambition dans ce village, fréquentait chez nous; il n’avait pas manqué de me rendre justice; il était amoureux à perdre la tête. Le premier objet plaît là où il n’y a rien de mieux. Je pris aussi du goût pour ce médecin adorateur. Il était complaisant, assez instruit pour un campagnard; il me faisait lire, écrire, et corrigeait l’orthographe des lettres par lesquelles je répondais aux siennes; commerce uniquement imaginé pour mon instruction, car nous avions la liberté de nous voir sans cesse, et ce qui se disait réciproquement avançait beaucoup mieux les affaires que ce qui était écrit.

»Il fallait conclure enfin quelque chose. J’étais obsédée par mon jouvenceau, je mourais aussi du besoin de rentrer dans la jouissance de mes droits de nature. Cependant, ayant promis à mon Esculape d’être sage, jusqu’à ce que je l’eusse entièrement satisfait, et comme j’ai du caractère, je tenais ferme et reculais de tout mon pouvoir l’époque d’un complet abandon. Mais je ne me refusais pas à de petites caresses, et même pour mater les fougueux désirs dont on me faisait hommage, souvent ma main avait une complaisance qui ne fut, au surplus, jamais trop de mon goût: c’est, ce me semble, assassiner le plaisir que de rendre aux hommes cet humiliant service. Bientôt j’imaginai le biais de me donner sans tromper le confiant docteur, et, non moins par vanité que par caprice, j’abandonnai sans réserve à l’ardent Saint-Amand (ainsi se nommait le jeune homme) mes arrière-charmes, sur lesquels il me semblait que l’embargo de la Faculté ne s’était point étendu. Cette fortune était trop délicieuse pour que le docile Saint-Amand osât désormais paraître refuser de s’y borner.

De là, ma chère maîtresse, l’habitude familière que j’ai contractée de favoriser à la mode de Berlin ceux de mes galants qui peuvent avoir cette fantaisie, et comme à peu de chose près, j’y trouve aussi mon compte, ce qui n’est peut-être pas général chez les femmes qui se permettent de semblables revirements, j’avoue que, comme vous savez[63]

Il ne m’importe guère
Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière.
[63] Citation de Dom Japhet d’Arménie de Scarron. (N.)

»En un mot, je me trouve à cet égard dans le cas de mille femmes qui, n’ayant jamais eu ou n’ayant plus de sensations extrêmes à faire la chose ordinaire, y trouvent néanmoins un plaisir de fantaisie, de caprice, d’habitude, qui fait qu’elles ne sauraient s’en passer sur ce pied. Ganymède aussi longtemps qu’il plut au docteur de retarder le paiement du reste de son salaire, dès que je fus complètement acquittée, je mis enfin le comble aux vœux de Saint-Amand. Dès la première fois, le traître ou le maladroit, me fit un enfant, malheur dont sur-le-champ, l’absence de certain état que j’attendais, et dont je croyais avoir déjà senti les avant-coureurs, me donna la funeste certitude.

»Il n’y a pas grand mal à cela, Mademoiselle, me dit avec un grand air de bonne foi l’auteur de ma disgrâce, je suis honnête homme, je vais vous épouser». Fort bien, mais mineur, ayant un vilain père, vaniteux, brutal, avare peu riche et qui avait d’autres enfants, l’exécution du projet de Saint-Amand n’était pas facile. Au premier mot qui fut dit, dans la gentilhommière, d’un enfant fait et d’une envie d’épouser, il y eut un tracas d’enfer; un curé bonasse qui voulut bien se mêler de cette affaire, y perdit son latin. Mon épouseur fut mis à la tour, c’est-à-dire au premier étage d’un colombier, qui donnait un air de château à la bicoque seigneuriale. Bientôt je vis se préparer pour moi-même une petite persécution; je n’étais qu’accidentellement férue: il ne s’agissait pas pour moi d’une fortune; j’avais les moyens de m’éloigner, je le fis, et vins à Paris pour me fixer chez une marchande de modes.

»Cette commère, comme la plupart de celles de son état, indépendamment de son commerce, gagnait beaucoup en faisant de sa maison, bien pourvue de jolies ouvrières, un honnête bordel. J’y eus quelques aventures, ou lucratives, ou de pur agrément; cette vogue ne dura que les quatre premiers mois de ma grossesse peu sensible. Quand je devins plus ronde, mes actions tombèrent à plat; force fut de me rabattre philosophiquement sur le travail des doigts et l’étude dont j’avais réellement contracté le goût à la campagne. Vers le milieu de mon neuvième mois, je vins reprendre chez l’honnête chirurgien mon ancien domicile.

»J’accouchai au temps convenable, mais à travers tant de douleurs et de dangers, que dès lors, je pris pour le respectable état de mère une horreur insurmontable. En dépit du talent et de l’humanité du docteur, mon enfant, qui était une fille, périt dans les difficultés de ma délivrance. Heureusement, l’accoucheur n’était pas de ces faux raisonneurs qui, pour assurer la vie d’une créature à peine ébauchée que mille chances peuvent empêcher d’arriver à sa maturité, sont prêts à sacrifier sans scrupule celle que la nature a conduite avec bien de la peine à son point de perfection. Je dois encore à ce bienfaisant mortel tous les petits soins qui sauvent aux femmes les accidents et la difformité.

»Je veux, disait-il, que vous sortiez de mes mains sans la moindre trace de cette première campagne; mais pour Dieu! ne faites pas la folie de recommencer: à chaque enfant il peut y aller de votre vie.» Il tint mieux sa parole que, du moins pour les précautions, je n’ai tenu la mienne. Mais grâce au ciel, jamais depuis l’on ne m’a fait d’enfant.

»Cependant mon argent s’écoulait, car je m’étais abondamment équipée et j’avais bien vécu, je voulus négocier ma lettre de change; par malheur, le solide négociant de Nantes venait de faire banqueroute. Effrayée de l’instabilité des jouissances humaines, et pouvant, avec de l’économie, me soutenir encore quelque temps, j’achevai d’apprendre à coiffer, à chiffonner, et pris aussi quelque teinture du talent d’ouvrière en robes. Je n’avais plus entendu parler de Saint-Amand que pour apprendre qu’on l’envoyait à l’île Bourbon, pour faire le triste métier de lieutenant d’infanterie. Je pris dès lors le parti de ne plus aimer rien, puisque cela rendait si malheureux, et je ne favorisai plus que ceux qu’un caprice du moment, ou quelque vue d’intérêt qui en valût la peine, ou le besoin de mes sens, me dictait d’agréer. De cette manière, je fus encore passablement heureuse, et ne fis pas mal mes affaires. M. de Pinange, votre père…—Ah! oui; mon amant! interrompis-je avec transport: dis mon tout, mon Dieu! (Elle haussait les épaules et levait les yeux au ciel) Eh bien! mon père?—Votre père se prit comme un autre, dans mes filets, ou je tombai dans les siens, nous nous arrangeâmes. Bientôt il imagina qu’il serait plus commode pour tous deux de nous réunir dans un hôtel que d’être en bonne fortune à mon troisième étage, il trouva moyen de me faire entrer au service de madame.

Le meilleur moyen pour se dégoûter bien vite, c’est d’avoir à tout moment sous la main les facilités d’être ensemble. Notre intrigue, brûlante dans mon taudis, devint à l’hôtel de Pinange d’une tiédeur affadissante. M. le Marquis me négligea. Fanfare sut en profiter… Quelle chute! Allez-vous vous écrier; un domestique succéder à ce sylphe, à cet enchanteur (Je soupirais à l’unisson de son éloge). Oui, Fanfare! il succéda délicieusement pour votre servante à son incomparable maître, Fanfare! vous en conviendrez, est charmant, et n’a rien de commun avec ses semblables qui, surtout ceux qu’on emploie tout de bon à la chasse, sont ordinairement des ivrognes et des rustres; mais si votre diabolique prévention en faveur de M. le Marquis vous rendait trop injuste envers son successeur, j’en appellerais à Mme la Marquise, non moins connaisseuse que vous sans doute, et qui sait à fond tout ce que Fanfare peut valoir.»

Je ne revenais pas de ma surprise. Quoi, Mme de Pinange aussi? Ma mère donnait dans la domesticité!—A plein collier, mademoiselle. Eh! Mon Dieu, c’est le ton maintenant, depuis que les seigneurs, les cavaliers, les militaires, en un mot tout ce qui se piquait jadis de courtoisie, de galanterie, de soins et de probité surtout, ont quitté les manières, l’élégance, et se dispensent de tous ces procédés auxquels notre sexe est si sensible. Le domestique presque toujours bien de figure, seigneur de sa personne, enorgueilli de l’attention qu’on peut lui témoigner, vaut bien mieux pour le plaisir, est plus sûr et expose, soit pendant, soit après une liaison, à bien moins de disgrâces. En un mot, Fanfare avait encore Mme la Marquise quand je me le donnai. Ce sont, au surplus, de petits intérêts de famille sur lesquels je vous demande le secret.» Je le promis. «Voilà, ma chère maîtresse, continua-t-elle, ma confession… humble, pas trop, mais sincère et entière, après laquelle il ne me reste de contrition que pour avoir fait sottement un enfant et pour avoir eu la vérole.»

LE DIABLE AU CORPS
ŒUVRE POSTHUME
DU TRÈS RECOMMANDABLE DOCTEUR
CAZZONE
MEMBRE EXTRAORDINAIRE
DE LA JOYEUSE FACULTÉ
PHALLO-COIRO-PYGO-GLOTTONOMIQUE

Le Diable au corps est un tableau des mœurs parisiennes un peu avant la Révolution et ce tableau, Nerciat l’a complété par un autre: les Aphrodites, qui a lieu une quinzaine d’années plus tard, pendant les premières convulsions révolutionnaires.

C’est sans aucun doute à propos du Diable au corps et des Aphrodites que Baudelaire écrivit cette note qu’il avait l’intention de développer «… La Révolution a été faite par des voluptueux».

NERCIAT (utilité de ses livres).

Au moment où la Révolution française éclata, la noblesse française était une race physiquement diminuée (de Maistre).

Les livres libertins commentent et expliquent la Révolution.

—Ne disons pas: Autres mœurs que les nôtres, disons: Mœurs plus en honneur qu’aujourd’hui.

Est-ce que la morale s’est relevée? non, c’est que l’énergie du mal a baissé.—Et la niaiserie a pris la place de l’esprit.

La fouterie et la gloire de la fouterie étaient-elles plus immorales que cette manière moderne d’adorer et de mêler le saint au profane?

On se donnait alors beaucoup de mal pour ce qu’on avouait être bagatelle et on ne se damnait pas plus qu’aujourd’hui.

Mais on se damnait moins bêtement, on ne se pipait pas (Charles Baudelaire, Œuvres Posthumes, Paris, Mercure de France, 1908).

La plupart des personnages du Diable au corps font partie de la secte des Aphrodites et plusieurs reparaissent dans l’ouvrage de ce nom. Dans la Préface, Nerciat suppose qu’un docteur en Phallurgie, le fameux Cazzone, est mort en lui laissant le soin de revoir et de publier ce singulier roman dramatique.

Les acteurs sont: La marquise, une superbe brune, La comtesse de Mottenfeu, laideron piquante, Philippine, charmante blonde, soubrette matoise, Bricon, colporteur-espion, l’abbé Boujaron, prêtre napolitain, traits mâles, physionomie de réprouvé, vigueur monacale; vices de toutes les nations, de tous les états, vernis de mondanité parisienne.

Le Tréfoncier, prélat allemand, traits agréables, un peu féminin, goûts bizarres, libertinage d’officier, caprices de prélat.

Hector, être privilégié que la nature a composé de tout ce qui plaît dans l’un et l’autre sexe. Adonis par devant, Ganymède par derrière; et bien d’autres parmi lesquels figure même un âne. Durant l’action du Diable au corps, la marquise, qui est le principal de ces personnages, devient veuve, et l’on peut imaginer que son libertinage augmente à proportion de sa liberté.

L’action d’ailleurs est assez peu suivie, et il serait sans intérêt de la résumer. Mais les extraits fort divertissants qui suivent montrent bien combien Nerciat possédait l’art du dialogue.

Je ne dis rien du style qui est attrayant au possible.

RÉVEIL
Il n’est pas encore jour chez la marquise; elle s’éveille et détourne son rideau. Médore, son bichon, lui fait fête; elle se découvre et se fait gamahucher un moment par l’intelligent animal, puis elle sonne.

Philippine.—Eh! bon Dieu! madame. Quel démon vous réveille aujourd’hui si matin? Il est à peine dix heures.

La Marquise, bâillant.—Bonjour, Philippine… j’ai très mal dormi, je vais être toute la journée d’une laideur affreuse et d’une humeur à désespérer les gens.

Philippine.—Ah! pour l’humeur, tant pis, madame. Quant à la laideur, je suis caution du contraire: vous êtes déjà belle à ravir.

La Marquise.—J’ai cependant très mal reposé.

Philippine.—Je me l’imagine, et c’est pour cela que madame doit avoir passé une très bonne nuit.

La Marquise.—Oh! ne m’en parle pas, Philippine; tu me vois furieuse. Mon aventure est la chose du monde la plus maussade.

Philippine.—Comment donc? ce beau cavalier que je n’avais point encore vu céans, et que vous ramenâtes hier soir triomphante…

La Marquise, froidement.—Quel temps fait-il?

Philippine.—Froid, mais le plus beau du monde.

La Marquise.—Tant mieux: j’ai des courses à faire dans le voisinage du Palais-Royal et je craignais de ne pouvoir y faire quelques tours d’allée.

Philippine.—Voici, madame, plusieurs billets et une corbeille assez lourde, de la part de M. Patineau, avec une épître en grand papier.

La Marquise.—De la part de Patineau! ceci devient intéressant. Voyons… (souriant) c’est de l’or, Philippine: je le reconnais au poids.

Philippine.—De l’or, madame! les charmants amis que ces fermiers généraux!

La Marquise.—Celui-ci ne sait pas donner à ses cadeaux des formes bien galantes, mais il est tout rondement libéral: c’est un bonhomme.

Philippine, à part.—Oui une bonne dupe… (Haut.) Défaisons ces chiffons… (Elle y travaille.) Cela est emmaillotté comme le trésor d’un pèlerin.

La Marquise, ayant lu.—La lettre annonce trois cents louis, mais une mortelle visite pour l’après-midi. Il faudra bien l’endurer… (On gratte à la porte). Voyez ce que c’est.

Philippine.—C’est un de vos gens pour vous faire du feu.

La Marquise.—Qu’il entre et se dépêche.

(Il y a du feu. Le domestique s’est retiré. La marquise et Philippine sont seules).

La Marquise.—Où sont les autres billets?

Philippine.—Sur votre lit, madame.

La Marquise.—C’est bon.

Philippine, étalant les louis.—Voyez, madame, la belle collection de médailles!

La Marquise, avec dédain.—Ote cela; compte, et serre la somme dans mon bonheur-du-jour. Attends, il faudra que je porte soixante louis à Dupeville; mets-les à part; quarante encore, pour des emplettes que je me propose de faire chez la Couplet.

Philippine, comptant.—A propos, elle vint hier en personne; vous l’ai-je dit, madame? Il s’agissait d’une affaire qu’elle prétendait être de la plus grande conséquence pour vous, et je l’envoyai.

La Marquise.—Oui, elle me déterra chez le grand mousquetaire, et je lui donnai parole pour demain. Cependant si j’avais pu prévoir que le bon génie de Patineau me serait aussi propice, je n’aurais eu garde d’accepter une partie qui pourra me compromettre.

Philippine, toujours comptant.—Il n’y a qu’à rompre, madame; j’irai de votre part…

La Marquise.—Il faut encore y réfléchir, car il s’agit d’un jeune prince étranger… S’il est jeune, Philippine… (Elle sourit.)

Philippine, comptant.—Et peut-être joli, par-dessus le marché. J’entends ce demi-mot, madame; oui, laissez à tout hasard les choses comme elles sont. Il manque dix louis.

La Marquise.—J’entends aussi à demi-mot, Philippine: cachez cet argent. Un billet de Limefort! M. le chevalier, vous avez tort d’écrire; ne parlez même pas; il faut vous en tenir à la pantomine, car c’est où vous excellez! tout le reste vous sied mal… Ah! voici du Molengin (Sans ouvrir le billet). Sais-tu, ma fille, que malgré le mal infini qu’on dit de ce pauvre vicomte, j’ai la singularité d’en être un peu férue, et qu’au premier jour il me fera faire quelque sottise?

Philippine, froidement.—Je n’en crois rien, madame.

La Marquise.—Pourquoi donc? Molengin, intime ami du marquis, a chez moi l’accès le plus facile. Il est beau, fait à peindre, caressant, fort amusant. Les occasions naissent à tout moment pour lui…

Philippine.—Il n’en profitera pas, madame, je vous le garantis.

La Marquise. Je n’y conçois rien! tout le monde semble s’accorder à le juger nul. Cela pique ma curiosité, je veux être éclaircie…

Philippine.—M. de Molengin, madame, mérite bien sa réputation; vous pouvez m’en croire… et pour cause.

La Marquise, avec intérêt.—Ah! ah! tu me parais au fait. Mais avoue qu’à juger de Molengin par les yeux, il est tout fait pour plaire.

Philippine, avec dépit.—Mais il rate, madame, et c’est une infamie.

La Marquise, gaiement.—Le dépit de Philippine est délicieux! il t’a ratée, n’est-ce pas? Conte, conte-moi ton aventure. Eh bien! il faut qu’il me rate aussi; cela ne m’est jamais arrivé, je veux essayer une fois de cette nouveauté.

Philippine.—Vous en serez dégoûtée pour la vie, madame. Mais nous perdons du temps à dire des balivernes. J’ai cependant des choses de la plus grande importance à vous communiquer et je vous prie de les entendre.

La Marquise.—De quoi s’agit-il?

Philippine.—Ce M. de Molengin dont nous nous occupons, n’a-t-il pas ramené cette nuit M. le Marquis? celui-ci bien ivre; l’autre n’était que passablement aviné.

La Marquise.—C’est monsieur mon mari qui gâte comme cela les gens les moins faits pour partager ses excès. Eh bien!

Philippine.—Eh bien! madame, ces messieurs venaient tout droit à votre appartement; et vous qui n’étiez pas seule…

La Marquise.—Tu me fais trembler.

Philippine.—J’ai bien eu plus peur que vous, ma foi! Monsieur avait le plus beau transport d’amour possible. Il voulait absolument coucher avec vous. J’étais heureusement à mon poste. J’ai bataillé comme il fallait. M. de Molengin, dont je n’ai pas très bien conçu les motifs, trouvait que l’empressement de M. le Marquis était la chose du monde la plus juste. Je soutenais, moi, qu’il était bien mal à monsieur de venir troubler votre premier sommeil et de se montrer dans un état aussi peu ragoûtant… car ils puaient le vin, et monsieur laissait de temps en temps échapper…

La Marquise.—Fi! la description seule me fait mal au cœur!

Philippine.—Bref, je les ai détournés de leur projet… mais il m’en a coûté bon.

La Marquise.—Comment cela, ma bonne amie?

Philippine.—M. le marquis disait, en jurant, qu’il ne coucherait pas seul. Son ami disait, à son tour, qu’il ne se sentait pas le courage de s’en retourner à l’autre extrémité de Paris.

La Marquise.—Ah! Ah! ces messieurs m’auraient apparemment fait la galanterie de coucher tous les deux avec moi?

Philippine.—C’est, je crois, ce dont vous étiez menacée. M. le Marquis sait à quel point son cher vicomte est sans conséquence. D’ailleurs, ivre comme il l’était, il n’aurait pu s’opposer à rien. Vous les auriez eus probablement à vos côtés ou bien vous auriez été forcée de leur céder la place.

La Marquise.—C’est ce qui ne serait pas arrivé! Une femme comme moi se déplacer pour deux ivrognes? Mon lit est énorme: on se serait arrangé comme on aurait pu; mais enfin un autre y était… Après?

Philippine.—Si bien donc, madame, que ne pouvant pénétrer chez vous, M. le marquis a dit à M. le vicomte: «Prenons notre parti, mon cher, et couchons tous deux avec Philippine». M. de Molengin aussitôt de se jeter au cou de Monsieur, qui lui a presque vomi sur la face.

La Marquise.—Cette scène de tendresse est touchante en vérité!

Philippine.—Quant à moi, je me trouve alors dans un tel embarras, vous m’aviez ordonné d’entrer chez vous à cinq heures précises afin de conduire votre heureux coucheur, il n’était que trois heures et quelques minutes: Si je vais avec ces messieurs, me disais-je à moi-même, je peux manquer l’heure; ils ne seront plus ivres, ils me retiendront, ou me suivront.

La Marquise.—Très bien combiné. Comment t’es-tu tirée de ce pas difficile?

Philippine.—Ma foi! madame, j’ai pris mon parti galamment, et me suis laissé suivre chez moi, n’ayant plus rien à faire chez vous jusqu’à l’heure indiquée. Après quelques petites façons que je croyais devoir à la bienséance, j’ai permis à ces messieurs de se coucher à mes côtés.

La Marquise.—Peste! quelle résignation!

Philippine.—Ecoutez jusqu’au bout, madame. Vous allez convenir que je n’ai pas tiré grand parti d’une aussi favorable conjoncture.

De la discrétion, mon cher Molengin, a dit monsieur en poussant un dernier hoquet. Puis il a tourné le derrière, et bientôt a ronflé comme une pédale d’orgue.

SUITE DU REVEIL
Philippine.—Daignerez-vous me raconter, madame, où vous avez péché ce nouvel adorateur?

La Marquise.—Par le plus étrange hasard chez cette baronne allemande qui donne à jouer.

Philippine.—Ah! je sais ce que vous voulez dire.

La Marquise.—Je vais depuis quelque temps assez régulièrement dans ce tripot, et j’ai tort, car j’y perds l’impossible. Hier, entre autres, j’ai joué d’un guignon si constant quoique à petit jeu, que cent louis, dont je m’étais munie, n’ont duré qu’une heure, et que j’aurais quitté la partie avec des dettes, sans Dupeville, qui gagnant contre son ordinaire m’a glissé soixante louis. Je me suis acquittée autour du tapis, et le peu qui me restait n’a fait que paraître.

Philippine.—Heureux en amours, malheureux au jeu, vous reconnaissez la vérité du proverbe?

La Marquise.—On sortait de table, et le pharaon recommençait. Ma voiture n’était point arrivée. J’ai vu près du feu la grosse présidente de Combanal qui causait avec un inconnu. Comme je suis fort au fait des mœurs de la dame, et qu’on la connaît pour ne s’entretenir jamais de suite que d’une seule chose, je me tenais un peu à l’écart, mais l’extravagante m’a forcé d’approcher, en me disant: Venez, marquise, venez donc, je suis en contestation avec monsieur sur un point qui est de votre compétence. Puis s’adressant à son interlocuteur, elle a ajouté tout bas: Nous pouvons traiter librement la question devant la marquise, elle est des nôtres: c’est la Fougère…

Philippine.—Des nôtres! la Fougère! qu’est-ce que cela pouvait signifier, madame?

La Marquise.—Je te l’apprendrai quelque jour. En attendant, tu peux savoir que la Fougère est mon nom dans certaine confrérie[64].

[64] Je me rappelle parfaitement qu’autrefois j’entendis dire au docteur Cazzone qu’il existait sous le nom d’Aphrodites, une société de voluptueux des deux sexes voués au culte de Priape, et qui renouvelaient dans leurs secrètes orgies toutes les débauches antiques dont nous avons une légère connaissance par les écrits et les monuments qui se sont conservés jusqu’à nous. Mais ce dont je me souviens aussi, c’est que les véritables Aphrodites, en assez petit nombre, tiraient tous leurs noms du règne minéral, tandis que les affiliés, c’est-à-dire, des membres beaucoup plus nombreux qu’on admettait aux pratiques sans qu’on leur donnât la parfaite connaissance des mystères et sans qu’ils prêtassent le grand serment, tiraient leurs noms du règne végétal. Ainsi la marquise et d’autres qu’on verra figurer dans cet ouvrage n’étaient qu’affiliés et ne pouvaient proposer des sujets que pour l’affiliation. Quand la faveur devenait trop multipliée, ou que certains indiscrets avaient occasionné quelque événement nuisible au repos de l’ordre et qui pouvait entraîner sa destruction, le grand comité, par quelque changement de local, ou quelque suspension de pratiques, venait aisément à bout de congédier tous ces intrus, en leur persuadant que l’ordre était en effet détruit. C’est de quoi l’on verra la marquise se désoler plus loin avec une amie qui n’en savait pas plus qu’elle. Le docteur ne m’en a jamais appris davantage, quelque pressant que je me fusse rendu près de lui au sujet de son ordre. Il y portait le nom de Chrysolite. On a voulu me persuader que maintenant encore, les Aphrodites, confondus parmi les Maçons, ont dans Paris même un temple et des assemblées. (N.) Lorsqu’il écrivait cette note, Nerciat ne savait pas qu’un jour il écrirait les Aphrodites.

Oh! je ne voudrais pas, pour tout l’or du monde, n’en point être; l’esprit humain n’imagina jamais rien d’aussi délicieux… Va, bientôt je t’en ferai recevoir et tu m’en auras d’éternelles obligations.

Philippine.—Quoi! madame, une pauvre fille de chambre comme moi, vous la feriez recevoir d’une confrérie dont vous êtes?

La Marquise.—Tu n’y penses pas! il s’agit bien parmi nous autres… Mais non, je ne nommerai rien devant une petite profane.

Philippine.—Le beau mystère! je vois que vous êtes Maçonne.

La Marquise.—Qui ne l’est pas? Mais il s’agit bien d’autres travaux, ma foi! Contente-toi cependant de savoir que les charmes seuls et les talents en amour déterminent le rang parmi les membres de notre heureuse société. Je ne serais point étonnée que toi, que j’aurais proposée, tu fusses peut-être en bien peu de temps, plus avancée que moi. Cette tournure, cette fraîcheur unique…

Philippine, un peu confuse.—Ne vous moquez donc pas de moi, ma chère maîtresse.

La Marquise.—Je te jure que je ne connais rien au monde d’aussi piquant, d’aussi dangereux… Tu le sais bien, friponne! Combien d’infidélités ne m’as-tu pas fait faire à mes amis dans le plus fort de mon goût pour eux! Va, tu es bien heureuse que je sois anéantie ce matin; autrement je te rappellerais parbleu bien que tu es en droit de me faire parfois tourner la tête… (Elle met une main sous le fichu de Philippine et va de l’autre lui lever les jupes.)

Philippine, les baissant.—Là! là! Madame, pour un autre moment; nous avons bien d’autres choses à traiter.

La Marquise, la laissant.—J’ai d’abord mon histoire à t’achever. Tu comprends donc que la présidente, son causeur et moi, nous nous trouvions être tous trois confrères?

Philippine.—Fort bien, et, par conséquent, ce monsieur vous était connu. Pourtant vous avez dit d’abord…

La Marquise.—Eh! non, se connaît-on? a-t-on seulement envie de se connaître? On est peut-être… mille… répandus dans la France, ou ailleurs. Il faut s’être fait des signes, avoir travaillé ensemble, s’être trouvé aux mêmes assemblées.

Philippine.—C’est comme la Maçonnerie, n’en conveniez-vous pas d’abord?

La Marquise.—Tais-toi; toute ta petite curiosité ne viendra point à bout de me faire révéler ici des secrets… que je promets, pourtant, de te faire connaître en temps et lieu. Dès qu’un geste significatif m’eut assurée de la fraternité de l’inconnu, je demandai à la présidente quelle était donc cette importante discussion dans laquelle on pouvait avoir besoin de mon avis. «Je prétends, a-t-elle répondu, qu’il n’y a plus de Tircis.»

Philippine.—Qu’est-ce que cela voulait dire, madame?

La Marquise.—J’ai fait la même question que toi, et croyant qu’on voulait donner à entendre par là que l’amour pastoral était de nos jours en grand discrédit, je me suis rangée du côté de la présidente. Elle m’a ri au nez, et le monsieur en a presque fait autant!

Philippine.—Cela n’était pas honnête, par exemple.

La Marquise.—J’étais leur dupe; ils me faisaient un mauvais calembour. «Elle n’y est pas, a donc repris l’effrontée, Tire-six, entendez-vous, marquise, esprit bouché? Croyez-vous qu’il y en ait beaucoup?» J’opinai encore en faveur de la présidente, lorsque notre homme avec un accent gascon, a répliqué: «Sandis? Mesdames, je ne prends point la liberté dé vous démentir sur le fait dé vos bésogneurs dé Paris, mais je puis vous donner ma parole d’honneur que le plus petit gentilhomme dé mon pays est un tiré-six, sept, huit, neuf!…»

Philippine.—Peste! que sont donc les grands seigneurs de Gascogne?

La Marquise.—Il y en a peu. Cela nous a d’abord assommées. Nous allions faire nos objections, quand un des joueurs, avec qui la présidente avait mis quelques louis en société, l’a appelée pour partager le produit d’une taille heureuse. Je suis donc restée tête à tête avec le fanfaron. «Si nous n’étions pas confrères, lui ai-je dit en feignant un peu d’embarras, je vous supplierais, monsieur le chevalier, de mettre la conversation sur quelque autre chapitre.»

Philippine.—Il était pourtant assez de votre goût, celui-là.

La Marquise.—Sans doute. Mais devant des gens qu’on a jamais vus! Retiens cette leçon, Philippine: quelque catin que soit une femme, il faut qu’elle sache se faire respecter, jusqu’à ce qu’il lui plaise de lever sa jupe.

Philippine.—Je pense de même.

La Marquise.—Revenons à mon causeur. Après quelques raisonnements de part et d’autre, je me suis opiniâtrement retranchée dans l’avis par lequel je croyais pouvoir constater et fâcher mon Gascon; en un mot, j’ai dit tout net que je croyais à peine à l’existence de tire-six, moins encore à celle des tire-sept, huit, neuf et plus, fussent-ils voisins de la Garonne. Sandis! Madame, a riposté mon pétulant antagoniste, avec un mouvement violent qui m’a presque effrayée, vos doutes offensent mon honneur, et me prévalant, né vous en déplaise, dé mes droits dé confrère je vous somme dé me mettre à l’épreuve.

Philippine.—Voilà, certes, une impertinence à se faire jeter par les fenêtres.

La Marquise.—Point du tout. Un de nos statuts principaux autorise formellement ces sortes de défis.

Philippine.—Je n’ai plus rien à dire. Peut-on savoir comment vous avez répondu?

La Marquise.—Négativement d’abord.

Philippine.—Ce monsieur avait donc le malheur de vous déplaire?

La Marquise.—Pas absolument.

Philippine.—Et vous êtes peu contente de lui. Sachons donc comment il a pu démériter?

La Marquise.—«Madame, a-t-il dit avec une assurance qui m’en a beaucoup imposé, quoique Gascon, je né suis point un hâbleur, et je né veux pas vous engager dans une démarche qui puisse être entièrement à mon avantage, même dans le cas où je vous aurais trompée. Souffrez donc que notre essai soit une gageure. Il y a dans cette bourse cent louis: je viens dé les gagner; je vous les sacrifié, à ces conditions. Mme la marquise aura la complaisance de m’accorder une nuit dé six ou sept heures seulement. Après la première faveur que j’aurai obtenue dé madame, j’aurai perdu cinquante louis. Suis bien ce calcul, Philippine.

Philippine.—Ne vous embarrassez pas, madame, je retiendrai à merveille: cinquante louis la première faveur, c’est-à-dire…

La Marquise.—Le premier coup.

Philippine.—Bon.

La Marquise.—«Après la deuxième, madame aura gagné trente louis dé plus.

Philippine.—Fort bien. Voilà déjà quatre-vingts louis.

La Marquise.—Juste. Après le troisième, madame aura gagné vingt louis dé plus.

Philippine.—Les cent louis sont donc à vous maintenant.

La Marquise.—C’est cela même. Après le quatrième, madame n’aura rien gagné dé plus.

Philippine.—Gratis; mais les cent louis sont encore à madame?

La Marquise.—Sans doute. Après le cinquième, c’est toujours lui qui parle, j’aurai regagné vingt louis.

Philippine.—Ah! ah! madame, vous n’avez plus que quatre-vingts louis!

La Marquise.—Bien compté. Après le sixième, j’aurai regagné trente louis dé plus.

Philippine, étonnée.—Eh bien! reste à cinquante, madame.

La Marquise.—Pas davantage. Après le septième, votre serviteur aura regagné cinquante louis dé plus; c’est-à-dire que nous serons quittes.

Philippine.—Quittes?

La Marquise.—Cela est clair.

Philippine.—Eh bien! madame?

La Marquise.—Eh bien! maltraitée au jeu, endettée, je me suis laissé éblouir par cette diable de bourse… Le jeune homme est d’ailleurs assez bien fait.

Philippine.—Il m’a paru tel.

La Marquise.—J’avais remarqué qu’il a la jambe belle, certain air de santé…

Philippine.—Les épaules carrées, l’oreille rouge; là, tout ce qu’il faut.

La Marquise.—Ma foi! j’ai hasardé, sans grimaces, l’événement d’une gageure où je pouvais gagner gros sans risquer de perdre.

Philippine.—C’est un marché d’or.

La Marquise.—La présidente nous a rejoints. Nous l’avons instruite. Ne voulait-elle pas que je la misse de moitié?

Philippine.—On lui en garde, ma foi!

La Marquise.—Bientôt on m’a annoncé mon carrosse, je suis rentrée, amenant mon parieur, et, comme tu l’as vu, nous nous sommes mis au lit.

Philippine.—J’ai cru voir aussi que c’était avec beaucoup d’émulation des deux parts?

La Marquise—Je n’en disconviens pas. Oh! j’ai gagné quatre-vingts louis, en moins de rien, mais bien loyalement gagné.

Philippine.—J’en crois votre parole.

La Marquise.—A peine avions-nous causé dix minutes, que les cent louis ont achevé de m’appartenir.

Philippine.—Peste! comme il y va, ce monsieur le Gascon!

La Marquise.—Il faut convenir que de longtemps je n’avais été si bien tapée. Mon grivois n’a pas les allures bien galantes, il n’est pas très voluptueux, sa manière est un peu bourgeoise, mais tudieu! c’est un gars expérimenté, léger, adroit, point incommode, sans sueur, sans odeur, brûlant…

Philippine avec feu.—Divin!… Non, madame, vous ne viendrez jamais à bout de me faire penser mal de cet homme-là.

La Marquise.—A la bonne heure! Nous avons travaillé avec tout le zèle et l’accord imaginables à la quatrième opération…

Philippine.—La bonne aubaine! madame.

La Marquise.—Je me suis prêtée, comme il convenait, au cinquième coup, et j’en ai pris pour mes vingt louis: pas l’ombre de tricherie de part ni d’autre. Quant au sixième, je ne m’en suis pas aussi bien trouvée.

Philippine.—Vous étiez déjà lasse?

La Marquise.—Non: je ne me lasse pas pour si peu, mais, comme il n’y avait guère que deux heures et demie que nous avions commencé, j’avais déjà l’inquiétude de sentir que mon pari ne valait rien. Cependant, il ne fallait pas faire une vilenie. Prenant donc mon parti galamment, je vous ai travaillé mon homme d’une manière…

Philippine.—Comme je berce… Daignez poursuivre.

La Marquise.—Tout autre aurait été mis, de cette fougue, sur les dents: deux fois je l’ai fait dégaîner par mes haut-le-corps mais inutilement: il n’y avait pas un temps de perdu. Au retour, il y était, et bien que les choses en allassent plus mal, il semblait, au contraire, que ces contretemps donnassent à mon drille un surcroît de vigueur.

Philippine.—Vous trichiez, pour le coup! cela n’est pas bien.

La Marquise.—D’accord. Voilà donc trente louis de perdus. Dieu sait si j’ai fait et fait faire ablution à la place! «Or, ça! mon cher Tire-six, ai-je dit en me recouchant, je demande quartier: je suis exténuée, moulue. J’étais une impudente quand j’ai douté de ce dont tu n’étais que trop sûr. Dormons, tu ne me dois rien; tu pourrais être incommodé d’un excès: je ne me le pardonnerais de ma vie.»

Philippine.—D’où vous venait cette générosité, madame?

La Marquise.—Ne vois-tu pas, petite imbécile, que c’était le moyen de stimuler celle du Gascon? Il pouvait prendre la balle au bond et me dire galamment: Belle marquise, je me trouve trop bien de vos précieuses faveurs pour que je veuille risquer de m’en priver en abusant de mes forces. Je perds cinquante louis avec le plus grand plaisir du monde. Enfin, quelque chose d’approchant. Point du tout; comme si ce maudit infatigable avait craint que je me refusasse à la septième accolade après que j’aurais dormi, pas pour un diable, il a voulu regagner la somme entière avant de me laisser fermer l’œil!

Philippine.—Et force à vous d’en passer par là?

La Marquise.—Il l’a bien fallu. Mais, pour le coup, je l’ai favorisé le plus maussadement du monde; je me suis plainte, j’ai fait des soupirs comme de douleurs, je lui ai dit avec le ton de l’anéantissement: Vous me tuez, mon cher… Je suis martyre de votre ambition et de l’extrême crainte que vous avez de perdre… Vous ne me devez rien… Encore une fois, retirez-vous… Je vais vous donner cinquante louis à mon tour, pour que vous me laissiez tranquille… Et d’autres propos aussi ragoûtants.

Philippine.—Holà! madame, voilà de l’imprudence: s’il vous eût prise au mot: un Gascon!

La Marquise.—J’avais à peine dit, que déjà je me repentais. C’était comme si j’avais frappé contre un rocher. Il allait son train comme un cheval de poste, et sans que je l’aie secondé le moins du monde, même dans le moment où son vigoureux culetage faisait sur mes sens la plus vive impression, il a consommé sa septième prouesse…

Philippine.—Da! sans tricherie?

La Marquise.—Bon Dieu! non! Pour que je ne puisse pas faire semblant d’en douter, cette fois avec bien plus d’affectation que les autres, il a eu soin de faire filer à mes yeux le superflu de son offrande.

Philippine.—Cet homme ne manque à rien. Si bien que madame n’a rien gagné!

La Marquise, avec humeur.—Pas une obole.

Philippine.—Et… Madame se propose-t-elle de demander sa revanche?

La Marquise.—Non certes. Pourquoi cette question?

Philippine.—C’est que peut-être serait-il sage de ne pas se tenir comme battue: les armes sont journalières… et… (Elle baisse les yeux.) Si Madame répugnait absolument à s’exposer de nouveau, je lui suis assez dévouée pour m’offrir… si toutefois Madame m’en trouve digne?

La Marquise, l’embrassant.—Bravo! Philippine. A ce noble courage je reconnais mon élève, et je te prédis que tu te feras un bonheur infini dans notre délicieuse confrérie.

Philippine.—Je ne sais pas encore au juste ce qu’il faudra pour cet effet; mais il suffirait que Madame eût daigné répondre de moi, pour que je me crusse obligée à monter le plus grand zèle.

La Marquise.—On n’exigera de toi rien de difficile. Je t’avais déchiffrée d’abord. Tu es née pour nos plaisirs. Tes bégueules de tantes, de chez lesquelles il a fallu tant de peine pour t’arracher, auraient, avec leur bigoterie et leur sotte pudeur, gâté le plus heureux naturel. Faire de toi une vestale, ou du moins l’obscure épouse de quelque malotru d’artisan, c’était un beau projet, ma foi! Laissons ces vertueux métiers aux laides, aux maussades; mais une jolie femme, dans quelque état que le sort l’ait fait naître, se doit aux voluptés. Toute à tous! Voilà quel doit être notre cri de guerre: c’est ma devise au moins. Je veux qu’elle soit aussi la tienne. Tu te trouves bien sans doute des douces habitudes que je t’ai fait contracter? Quant à moi, je suis, par mon système, la puis heureuse des femmes. Nargue des préjugés, et donnons-nous en tant et plus!

Philippine.—Charmante morale, madame! Je crains fort cependant que votre système, tout attrayant qu’il soit, ne vous mène aussi par trop loin. Vous vous livrez trop, excusez la liberté que je prends, madame, vous vous livrez trop à vos caprices libertins. Quelque robuste que soit votre tempérament, quelque solide que soit votre beauté, vous risquez de vous user bien vite. D’ailleurs, vous n’êtes pas toujours prudente, et je tremble qu’enfin M. le Marquis…

La Marquise.—Mon mari! ce polisson[65] de quel droit trouvera-t-il à redire à ma conduite? Elle est cent fois meilleure que la sienne. Ma naissance vaut mieux aussi. Je suis riche: il mourait de faim sur le pavé de Paris quand je fis la sottise de m’engoncer de sa jolie figure. Je voulus me le donner, il abusa de ma confiance, et par un vil calcul d’intérêt, il me fit un enfant: on fut obligé de nous marier. Que n’a-t-il su me fixer? Pourquoi m’a-t-il entourée de la plus mauvaise compagnie? Pourquoi, m’enseignant les plus extrêmes raffinements du libertinage et me mêlant avec l’essaim des complices de ses orgies, m’en a-t-il aussi lui-même donné le goût? Ce n’est pas au surplus, ce dont je le blâme. S’il n’eût fait que cela, sans doute il ne m’en eût été que plus cher… mais ses scènes publiquement scandaleuses, ses prodigalités sourdes, le discrédit où cet homme sans sentiments s’est laissé tomber… Ne me parle pas de lui, je t’en prie.

[65] Quoique ce livre ne soit nullement un cadre convenable pour de la bonne morale, celle que renferme cette tirade valant cependant la peine d’être remarquée par le lecteur, j’ai trouvé bon de ne point l’en retrancher, quoique ce hors-d’œuvre fasse longueur. (N.)

Philippine.—Il est bon cependant de vous rappeler quelquefois que par malheur, il a sur vous une autorité dont il pourrait abuser, si vous affectiez trop de le compter pour rien dans le monde.

La Marquise.—Tu raisonnes fort juste, et je te sais gré du motif. Je fus bien folle aussi! Ah! monsieur le marquis, si j’avais pu prévoir que j’aurais sitôt le malheur de perdre mes parents, je n’aurais certes jamais été votre femme. Epouse-t-on tout ce qu’on désire, tout ce qu’on s’est donné! Ma sœur la chanoinesse n’a-t-elle pas bien su faire deux enfants le plus secrètement du monde? et celle-ci? et celle-là? et tant d’autres qui se sont très bien mariées par convenance, après s’être très sensément appliqué les objets de leurs inclinations!

Philippine.—Savez-vous bien, Madame, que M. le marquis a toujours la fantaisie de me donner des meubles et trente louis par mois?

La Marquise.—Si je le connaissais galant homme, je te dirais: «Accepte»; mais tu serais à coup sûr malheureuse. Agit-il bien avec qui que ce soit?

Philippine.—Une bien plus forte considération pour rejeter ses offres, c’est que ses libéralités ne pouvaient avoir lieu qu’aux dépens de ma chère maîtresse… Mais n’entends-je pas du bruit dehors?

La Marquise.—Va voir ce que c’est.

Philippine, après avoir passé un moment dans la pièce voisine.—Madame, c’est un marchand de fleurs qui dit avoir reçu ordre, de vous-même, de se rendre ici ce matin.

La Marquise.—C’est la vérité; mais il vient de bonne heure. La petite comtesse de Mottenfeu me fit remarquer ce garçon à la porte du Vaux-Hall: elle le dit très amusant. Qu’il entre.

Philippine.—Et me retirerai-je, madame?

La Marquise.—Quelle folie! non assurément: il convient même que tu restes.

Philippine, gracieusement.—Entrez, entrez, monsieur.

UN LAQUAIS, précédant le marchand.—Monsieur Bricon, madame. (Il sourit.)

La Marquise.—Voyez un peu ce grand nigaud. Il y a bien de quoi rire… (Le laquais reste pour voir l’entrée de Bricon, ayant l’air de mettre quelque chose en ordre.) Eh bien! que faites-vous là?… (Le laquais se retire. A Philippine.) Il faut que je réforme ce grand sot. Je suis bien la servante de sa superbe figure, mais il est trop bête aussi.

L’ABBÉ BOUJARON
Philippine, avec un billet.—Tenez, madame. Je n’ai pas eu la peine de courir bien loin. Voici un mot d’écrit de la part de votre marchand de ce matin. On demande réponse sur-le-champ.

La Marquise, avec trouble.—Bon Dieu! que vais-je apprendre? (Elle va vers la croisée, lire la lettre.)

La Comtesse, à mi-voix, pendant que son amie est occupée.—Savez-vous Philippine, que vous êtes jolie comme l’amour, et fraîche comme un bouton de rose.

Philippine.—Vous êtes bien honnête, madame.

La Comtesse.—D’honneur! si j’étais garçon, je voudrais passer un caprice avec vous.

Philippine, avec grâce.—Et moi, si vous étiez garçon, je n’aurais pas le courage de vous résister.

La Comtesse, encore plus bas, faisant un léger mouvement de la main vers l’objet de son désir.—Viens donc me voir quelquefois.

Philippine, répondant à cette agacerie en pressant sur cet endroit la main de la comtesse.—Mais, par malheur, vous n’êtes pas garçon.

La Comtesse, en feu.—Viens toujours!

Philippine, avec un regard bien lubrique et l’accent le plus tendre.—Oh! oui! j’irai vous voir… (Elle jette en même temps, avec beaucoup de finesse, un regard du côté de la marquise; ce qui signifie… qu’elle prie la comtesse de lui garder le secret.)

La Comtesse, très bas.—Sois tranquille (Elles se serrent mutuellement la main). Demain.

Philippine, très bas.—Demain.

La Marquise, ayant fini de lire.—Allez à mon tiroir, Philippine, et donnez cinquante louis au porteur (Elle donne la clef, Philippine sort.)

La Marquise, agitée.—Ecoutez ceci, comtesse, c’est votre Bricon qui m’écrit.

La Comtesse.—Il est bien un peu le vôtre aussi. J’écoute.

La Marquise, lisant.—«Madame, au sortir de chez vous, M. l’abbé, malgré ce que vous savez, est allé dire sa messe. Dieu l’a bien puni de cet horrible sacrilège…»

La Comtesse.—Peste! M. Bricon a de la religion!

La Marquise.—Suivez sa lettre (Elle lit). «Par malheur, il a pris un goût subit pour le petit garçon qui l’avait servie, et, dans la sacristie, moitié gré, moitié force, il l’a enfin exploité.» Vous remarquerez, comtesse, qu’il avait joué trois fois avant de sortir d’ici.

La Comtesse.—Ce n’est pas ce qui me donnera mauvaise opinion de lui…

La Marquise.—Mais après une nuit pareille, à moins d’avoir le diable au corps, peut-on être tourmenté de cette force?

La Comtesse.—Qu’est-ce que trois fois, pour certaines gens! Voyons la suite.

La Marquise, lit.—«Il était déjà tard, l’église est peu fréquentée, il s’y croyait absolument seul. Cependant, une bigote qu’on n’avait point aperçue, sentant sa conscience inquiétée de quelque peccadille, a cru trouver une belle occasion de se purifier, en prenant au bond le prêtre qui venait de célébrer… Elle est donc venue, comme un chat, vers la sacristie: on était au fort de la besogne…»

La Comtesse.—Belle vision pour une béate.

La Marquise, lisant.—«A l’instant M. Boujaron, furieux, a voulu se ruer sur la dévote et la mettre à mal aussi, pour s’assurer du secret; mais elle a jeté les hauts cris; le petit bonhomme s’est enfui, sa culotte encore rabattue; un bedeau, qui survenait, l’a arrêté. Il a tout déclaré. Deux passants appelés, et le bedeau se jetant dans la sacristie, ont surpris M. l’abbé qui (la tête perdue apparemment) jetait au cou de la dévote les cordons du vêtement sacerdotal. On l’a délivrée de ses mains. L’abbé, porteur de deux pistolets, a voulu se faire ouvrir la sacristie que le bedeau fermait à la clef… De ses deux coups, il a manqué les deux hommes avec lesquels il restait…»

La Comtesse.—Voilà, certes, un joli petit monsieur!

La Marquise, lisant.—«Le troisième personnage allait pendant ce temps-là chercher main forte. Bref, M. l’abbé a été saisi, lié et jeté dans un fiacre pour être conduit en prison. Je me trouvais par hasard dans le quartier, tandis que tout cela se passait. Je m’étais donc mêlé parmi la foule, et j’avais tout appris. Comme j’entendais dire que le prisonnier était tombé dans une espèce de délire et vomisssait, avec mille imprécations, des atrocités qui pouvaient compromettre nombre d’honnêtes gens, j’ai profité des relations que je me trouve avoir avec quelques-uns de ceux qui le conduisaient, et j’ai suivi…»

La Comtesse, interrompant.—M. Bricon est bien faufilé, ce me semble!

La Marquise, lisant.—«M. Boujaron s’est enfin évanoui dans le fiacre; cet état ayant rendu nécessaire qu’on lui fît boire quelque chose, je me suis mêlé, avec beaucoup d’autres, de ce service, et pour en rendre un bien plus important à tous les intéressés aussi bien qu’au criminel lui-même, j’ai mis subtilement une drogue dans sa boisson. Il vient d’expirer. Comme ce breuvage a passé par plusieurs mains, je ne pense pas qu’on me soupçonne plutôt qu’un autre, ni même qu’on recherche l’auteur de ce salutaire attentat; mais, comme tout peut se découvrir, je crois nécessaire, madame, de m’éloigner pour quelque temps; et pour cela, je vous prie de m’aider de votre secours, auquel j’ai d’autant plus de droit que le nom de M. le Marquis et le vôtre ont été le signal du juste ressentiment qui m’a fait violer les droits sacrés de la nature, et de l’amitié. Vous allez me sauver ou me perdre… Craignez de mal choisir… J’ai, etc.» Craignez de mal choisir! cela est souligné! une menace! Que pensez-vous de tout cela?

La Comtesse.—En premier lieu, qu’il est très heureux pour tout le monde que le monstrueux Napolitain ne vive plus… Ensuite…

La Marquise.—Que M. Bricon ne lui cède guère en scélératesse?

La Comtesse.—Je ne sais s’il ne le surpasse pas encore. L’abbé n’était qu’un effréné, perdu de luxure, sans politique, méritant mieux, avant son dernier excès, Bicêtre que l’échafaud. Mais Bricon! c’est un grand faiseur, au moins…

La Marquise.—Tout cela est horrible! Je suis glacée d’effroi.

La Comtesse.—C’est l’affaire du moment. Au fond, nous gagnons toutes deux beaucoup à cette catastrophe. Où nous aurait pu mener par la suite la fréquentation de ces deux scélérats?

La Marquise.—Dorénavant, je vais éplucher mes connaissances.

LE DOMESTIQUE-COIFFEUR
La Marquise est dans son boudoir, la pièce la plus reculée d’un fort bel appartement; le Tréfoncier, un prélat allemand, survient: c’est avec lui qu’elle a l’entretien suivant:

La Marquise, entendant frapper.—Qui va là?

Le Tréfoncier, d’une voix aiguë et factice.—Ami.

La Marquise, en dedans.—Je n’y suis pour personne. (D’un ton fâché.) Qui êtes-vous?

Le Tréfoncier, de sa voix factice.—Un ami de cœur, vous dit-on.

La Marquise, avec plus d’humeur.—Eh bien! je me suis expliquée: je n’y suis pour personne au monde. Mais, c’est que cela est du dernier singulier! J’avais expressément défendu…

Le Tréfoncier, de sa même voix.—Paix, paix, mauvaise! Dieu vous apaise[66]. Il n’y a point de consigne qui tienne contre un empressement tel que le mien. Porte, cour, antichambre, appartement, tout est franchi; me voici, je veux entrer, j’entrerai.

[66] Citation d’une mauvaise chanson, et les mêmes mots dont Bazile (qui la connaissait apparemment) se sert dans Les noces de Figaro.

La Marquise, d’un ton plus doux.—Faites-vous du moins connaître.

Le Tréfoncier, de sa voix factice.—Ouvrez.

La Marquise, presque gaîment.—Jamais pareille voix de chat n’eut le privilège de pénétrer dans cette solitude… Si nous nous connaissons, vous savez…

Le Tréfoncier, de sa voix naturelle.—Nous nous y sommes cependant réunis quelques fois.

La Marquise.—Ah! j’y suis, pour le coup. A quoi bon tout ce mystère? Mais cela est très mal, mon cher comte[67], très mal en vérité; et pour vous punir, vous n’entrerez point.

[67] C’est aussi le titre de ces messieurs. (N.)

Le Tréfoncier, gaîment.—De par toutes vos grâces! j’entrerai.

La Marquise, gaîment.—De par tout ce qu’il vous plaira, vous n’entrerez point. Impossible d’ouvrir, je suis dans un état…

Le Tréfoncier.—Eh! c’est le cas d’ouvrir.

La Marquise.—Je n’en ferai rien; vous savez que j’ai une volonté?

Le Tréfoncier.—Ouvrez toujours; j’amène quelqu’un.

La Marquise, avec humeur.—Encore mieux! vous moquez-vous des gens! vous n’êtes pas seul?

Le Tréfoncier, impatient avec gaieté.—Oh mais! c’est qu’il faut d’abord être ensemble; ensuite vous verrez… que vous serez bien aise.

La Marquise, avec intérêt.—Attendez du moins un moment. Envoyez-moi quelqu’un… On ne paraît pas comme je suis faite…

Le Tréfoncier.—Débraillée? chiffonnée? nue comme la vérité? Eh bien! tant mieux; c’est pour votre bien que…

La Marquise, interrompant.—Que?…

Le Tréfoncier.—Quand vous aurez ouvert.

La Marquise.—Entrerez-vous seul?

Le Tréfoncier.—Si vous l’exigez absolument.

La Marquise.—Un moment. (Le comte gratte. Elle, impatiente). Un moment donc! (Elle cache, à la hâte, quelques livres libertins dont elle s’amusait, en s’amusant encore autrement. Elle ouvre.) En vérité, monsieur le Comte, vous êtes le plus maussade entêté que je connaisse!

Le Tréfoncier.—Dites-moi des injures! Eh bien! je m’en retourne et j’emmène mon homme?

La Marquise.—Quel homme?

Le Tréfoncier, souriant.—L’homme en question.

La Marquise.—Oh! parlez plus clairement.

Le Tréfoncier.—Là… celui que je vous avais dit, qui…

La Marquise, d’un ton dédaigneux.—Ah! Ah! ce domestique! quelle pompeuse préparation pour…

Le Tréfoncier.—J’aime fort ce dédain. Dix-huit ans! Narcisse! l’Amour… (Il baise ses doigts.) Un demi-dieu!

La Marquise, ironiquement.—Voyons donc ce chef-d’œuvre de la nature… Il écoute peut-être?

Le Tréfoncier.—Oh! non; nous avons de la discrétion, il attend à trois pièces d’ici… Je vais l’appeler?…

La Marquise.—Faites.

Tandis que le Tréfoncier s’éloigne, elle se dépêche de donner un bon tour à ses cheveux et de la grâce à son fichu. Le prélat reparaît tenant par la main le jeune homme, qui salue avec assez de grâce d’usage.

Le Tréfoncier, avec un rire malin.—Bravo! pas un moment de perdu (C’est qu’il a remarqué le soin coquet qu’a pris la marquise; il poursuit). Ainsi, madame, j’ai l’avantage de vous présenter mon Hector… (Avec charge). Bien plus Hector que celui… (Naturellement.) Ma foi! qu’il achève: c’est à lui à se faire valoir.

La Marquise, d’un ton sec.—Vous perdez l’esprit, monsieur le Comte (A Hector). Qu’êtes-vous, mon ami?

Hector.—Domestique-coiffeur, pour vous servir, madame.

Le Tréfoncier, appuyant.—Pour vous servir. Voilà le mot, c’est pour cela que je vous le propose: entendez-vous bien, marquise? pour vous servir.

La Marquise.—Mais je ne vous reconnais pas aujourd’hui! Devenez-vous fou?

Le Tréfoncier.—Jamais je ne fus plus sage, au contraire. Ecoutez, Hector. Si madame vous fait la grâce de vous prendre à son service, comme je le lui conseille, vous serez bien payé, bien vêtu, bien nippé, cela s’entend. Au surplus, ce sera comme chez madame… (Il lui nomme, à mi-voix, quatre ou cinq femmes dont la marquise connaît fort bien les mœurs et la réputation.)

La Marquise, en colère.—Savez-vous bien, monsieur le Comte, que voilà de très mauvais propos! Avec quelles horreurs de femmes vous plaît-il de n’assimiler? Je vous trouve bien plaisant…

Le Tréfoncier, gaîment.—De la colère! Des grosses paroles! Rien de fait, madame. Plions bagage. Hector, madame ne veut point être une horreur (Il a chargé ce mot). Des horreurs, des femmes adorables! J’en fais juge Hector?

Hector.—Assurément, madame… ces dames sont bien respectables, en vérité. J’ai eu l’honneur de les servir toutes, et j’ose protester à madame…

Le Tréfoncier, interrompant.—De les servir toutes. Vous l’entendez? C’est pour servir que ce garçon-là sert; il n’a pas d’autre métier, lui. Mais on est des horreurs! Allons, Hector; madame est aujourd’hui tout à fait l’opposé de ces horreurs-là, nous ne sommes point son fait… Sortons. (Il fait semblant de vouloir emmener Hector.)

La Marquise, souriant à Hector.—Un moment. Si je ne connaissais pas monsieur le Comte pour un mauvais farceur, il faudrait se quereller.

Le Tréfoncier.—Ah! c’est moi, maintenant! Je suis peut-être une horreur aussi!

La Marquise, lui sautant vivement au cou et l’embrassant.—Oui, monstre!

Le Tréfoncier.—On s’entend, enfin (A Hector). Ecoute derechef, mon ami. Tu fus un fortuné maraud: les plus délicieuses coquines du grand et joyeux monde t’ont mis dans le secret de leur tempérament et de leurs caprices; mais sache, trop heureux Hector, que tu n’as encore rien vu, rien goûté; qu’on n’a pas autant de charmes… Tiens, admire… (En même temps il lève brusquement, et aussi haut qu’il peut, les jupes de la marquise.)

La Marquise.—Voilà bien la plus fière insolence, par exemple!

Le Tréfoncier.—Ne prenez pas garde, madame. Il faut bien instruire un nouveau serviteur (A Hector): C’est le feu, vois-tu, c’est la foudre… Il ne s’agira pas ici, comme chez la princesse… de souffler des cendres chaudes qui ne donnent jamais une étincelle; ni comme chez l’illustre baronne… là-bas, tu m’entends? de battre à froid une vieille laine qui a perdu tout son ressort; ni comme… etc., etc. Enfin tu vas, trop heureux impur, trouver la sensibilité perfectionnée… Un regard, une posture… un rien…: crac! cela part… Oh! quand il s’agira d’en découdre… ce sera pour le coup… Ma foi! tire-t’en comme tu pourras…

Hector, pendant toute cette tirade, a eu la contenance la plus modeste et les yeux baissés avec un respectueux embarras.

La Marquise, au Tréfoncier.—J’ai montré, je crois, assez de patience. Au surplus, ce n’est pas de moi que tout ceci donnera la plus mauvaise opinion à votre protégé.

Le Tréfoncier.—Que gagneriez-vous à prendre en mauvaise part le bien infini que j’ai dit de vous?

La Marquise, souriant.—Et tout celui que vous paraissez me vouloir. Eh bien! il est clair que nous ne valons pas mieux l’un que l’autre: il n’est donc plus à propos de faire des simagrées, Hector?

Hector.—Madame?

La Marquise.—Quelle était votre dernière condition?

Hector.—Madame la présidente de Conbanal, chez qui je remplaçais Chenu, le même qui avait eu l’honneur de vous servir[68]…

[68] Chenu avait quitté à la mort du marquis. (N.)

La Marquise, un peu confuse.—Ah! ce garçon-là. Et pourquoi avez-vous quitté la présidente?

Hector.—Parce qu’il y a trois, jours qu’elle est morte, madame[69].

[69] Nerciat fera remourir cette dame dans Les Aphrodites dont l’action est cependant postérieure à celle du Diable au corps. Peut-être s’agit-il d’une proche parente de la Conbanal des Aphrodites!

Le Tréfoncier.—Ils vous l’ont tuée; c’est un fait.

La Marquise.—Ne plaisantons point (A Hector). J’ai connu la présidente un peu Messaline, il est vrai, mais bonne femme au fond.

Le Tréfoncier, regardant Hector.—La chronique disait sans fond? Mais que je n’interrompe point…

La Marquise.—Je vous donnerai, mon ami, ce que vous aviez chez la présidente, cela vous conviendra-t-il? voyez…

Hector.—Madame est bien bonne (regardant le Comte). D’après ce que je vois, et ce que monsieur le comte m’a fait l’honneur de me dire, j’aurais volontiers celui de servir madame à moitié moins.

Le Tréfoncier, à la marquise.—Est-ce être honnête, cela?

La Marquise.—J’aime ses sentiments: il m’intéresse.

Le Tréfoncier.—J’en étais sûr. Oh! peste! je ne me charge pas, moi, de produire du véreux: Hector était né pour être de qualité.

La Marquise.—Fi donc! Voudriez-vous qu’il pensât comme…

Le Tréfoncier.—Chut, chut, vous allez médire! J’en sais, là-dessus, plus que vous ne pourriez m’en apprendre. Je vous ai pourtant vu raffoler de nos petits apprentis seigneurs.

La Marquise.—Je l’avoue, à ma honte; mais la très juste opinion qui me reste d’eux, c’est qu’ils sont fort avantageux, fort libertins, et souvent fort à charge.

Le Tréfoncier.—J’imaginais, moi, que leur plus grand défaut, aux yeux de certaines de mes connaissances… (Regard malin) était de faire parfois… là… ce qu’en terme vulgaire on nomme rater?

La Marquise, avec dignité.—En vérité, monsieur le Comte, vos idées sont quelquefois d’un ignoble! On me ferait peut-être, à moi, des affronts de cette espèce (A Hector). Je vous retiens, mon ami; voilà des arrhes… (Elle lui jette une bourse).

Hector, la retenant adroitement, et la laissant sur un siège dans son chapeau.—Je tombe à vos pieds, Madame, non pas à l’occasion de cet or que vous me prodiguez avec trop de générosité, mais pour…

UNE FÊTE PROJETÉE
Au retour de cette agréable promenade, le Tréfoncier se souvient d’une lettre qu’il avait mise en poche, deux heures auparavant, sans la lire.—«Ah! Ah! dit-il en l’ouvrant, c’est l’illustre maman Couplet qui m’écrit! que peut-elle me vouloir?—Voyons, voyons, dit impatiemment la petite Comtesse».

Le Comte, lit ce qui suit:—«Monseigneur, seriez-vous curieux d’être aussi d’une fête d’un genre… peut-être tout à fait neuf, que, Dieu aidant, je donnerai après-demain vendredi dans le pavillon que vous savez près de Choisy, et qui sera honorée de la présence de plusieurs brillants amateurs, actuellement les coryphées de mes nombreuses pratiques? Si le cœur vous en dit, Monseigneur, ayez la bonté de me le faire savoir demain, au plus tard à midi, et de joindre un mandant de vingt louis à votre réponse. Je vous vois d’ici reculer en vous écriant: «Vingt louis! la chère Couplet se moque du monde». Vingt louis, Monseigneur, tout autant, et, si vous souscrivez, vous avouerez, après, que vous aurez eu du plaisir pour mille. Rapportez-vous en sur ce point à la scrupuleuse probité de celle qui ne vous trompa jamais, et qui prend la liberté de se dire avec un profond respect, monseigneur, votre… etc.» Qu’en pensez-vous, mes belles amies?

La Marquise.—Qu’avant de financer, il conviendrait de savoir quel est le dessein de cette fête; avec quelles gens il s’agit de vous faire rencontrer.

Le Comte.—Vous avez raison: en pareil cas, il serait à propos que chaque souscripteur eût sous les yeux une manière de prospectus. Pour ne pas risquer d’acheter chat en poche… (Il sonne.) Je vais à Paris (Un domestique paraît). Dites à mes gens que je veux ma voiture avant dix minutes. (Le domestique se retire.) Je confesserai la Couplet, et demain, si vous voulez me donner à dîner, je vous rendrai bon compte de ce dont on me fait ici l’ouverture.

La Marquise.—Vous serez ici impatiemment attendu.

La Comtesse.—Songez, mon très cher, que s’il s’agit de grandes prouesses, comme ceci m’en a tout l’air, je veux en être, moi. Quant à la Marquise, il n’y faut plus penser: elle se réforme (Elle sourit).

La Marquise.—Madame persifle…

La voiture du prélat fut bientôt prête. Il ordonna d’aller le plus grand train et d’arrêter rue des Déchargeurs. C’était celle où demeurait la Couplet. Le lendemain, le Comte, très exact, fut de retour à deux heures. En abordant ces dames:

Le Comte, avec vivacité.—Vive l’admirable, la sublime, l’inappréciable Couplet! Par ma foi! l’aperçu de sa fête est un éclair de génie, et pour la seule idée qu’elle a eue de m’en mettre, je lui aurais volontiers donné dix louis de plus!

La Comtesse.—Contez, contez-nous cela, délicieux ami!

Le Comte.—Oh! non, sur la plupart des objets je ne pourrais vous instruire qu’en gros. Il convient, que vous ayez le plaisir de la surprise.

La Marquise, avec feu.—Nous en sommes donc?

Le Comte.—Si vous daignez y consentir!

La Comtesse.—Je respire. Sa question me fait espérer qu’elle tient encore au plaisir.

Le Comte.—Vendredi nous en aurons de plus fortes preuves…

La Marquise.—La fête, la fête, qu’est-ce que c’est?

Le Comte.—Local enchanteur, que je connais: vingt cavaliers, vingt dames; deux à deux, quatre à quatre, en nombre pair, enfin, comme au château de Cutendre. Promenade en attendant que tout le monde soit réuni; concert ensuite et feu d’artifice; souper exquis et magnifique: toute la nuit, danse, jeux et folies; au point du jour chacun à petit bruit défilera…

La Marquise.—Voilà qui est à merveille, mais la société?

Le Comte.—J’ai vu la liste. Les hommes sont presque tous des étrangers de marque, ou du moins décents et riches. Les dames, j’en connais une demi-douzaine; tout cela convient pour la circonstance, et, d’après la parole que Couplet m’a donnée, je crois que le reste ne gâtera rien; ainsi nous pouvons ne point appréhender de nous trouver absolument en mauvaise compagnie. Quant à notre entrée là-bas, comme il nous faut être pairs, j’ai pris d’avance la liberté d’arranger la chose. L’une de vous paraîtra sous l’escorte du palatin Morawiski, le meilleur ami que j’eus en Italie et que je viens de retrouver, grâce à la liste; l’autre voudra bien se laisser mener par votre très humble serviteur.

La Comtesse.—Cher Comte, ce sera moi. Je n’ai pas l’avantage de connaître votre palatin. Donnons ce chaperon à la marquise et soyez le mien.

Le Comte.—Votre lot ne sera pas le meilleur, ma chère comtesse. Morawiski, je vous le jure, est l’un des plus beaux et des plus aimables cavaliers que nous ait fourni sa nation, dont vous savez que la noblesse jouit à juste titre d’une haute réputation de politesse, de galanterie et de magnificence; au surplus, il ne s’agit que d’avoir mis le pied dans l’Eden: dès qu’on y sera, chacun sera libre de se faufiler à son gré, car… j’outrepasse ici les bornes de la discrétion qui m’était recommandée, mais vous ne jaserez point?

La Comtesse.—Nous saurons nous taire.

Le Comte.—Eh bien! le fin mot de la partie est que chaque dame sera toute à tous; chaque homme, tout à toutes.

La Comtesse, avec exaltation.—Toute à tous! J’aime ce noble cri de guerre! Ah! oui! j’y serai fidèle! Qu’un affreux prodige mure chez moi toutes les portes du plaisir, si je déroge à la loi; ou mon peu de charmes et la vivacité de mes agaceries manqueront leur succès, ou je ne quitterai point la lice sans que chaque champion ait fait tout au moins un coup de lance avec moi!

La Marquise.—Comme elle y va? Tout doux, l’amie, et les autres donc? (Au comte). Madame suppose apparemment qu’il ne doit y en avoir que pour elle!

Le Comte, baisant la main de la marquise.—Charmant souci! il est pour demain d’un bienheureux présage! Mais si nous nous dépêchions de dîner? car il est indispensable d’aller coucher tous à Paris, où notre présence sera nécessaire pour différents préparatifs: (La marquise sonne et ordonne qu’on hâte le dîner. Le comte continue.) A propos, j’oubliais de vous faire part d’un accident fâcheux arrivé à quelqu’un que je crois être ou du moins avoir été de notre connaissance.

La Comtesse.—Si vous le nommiez…

Le Comte.—Le Vicomte de Molengin, garçon d’esprit fort aimable.

La Marquise.—Nous le connaissons… comme cela.

Le Comte.—Mélomane outré, et disait-on, le plus mauvais tendeur du royaume…

La Comtesse.—Nous en savons quelque chose (Haussant les épaules). Et vous qualifiez cela d’homme aimable?

La Marquise.—Au surplus qu’a-t-il fait?

Le Comte.—Il est mort.

La Marquise.—Mort?

La Comtesse, souriant.—Il est mort en entier?

Le Comte.—Voici son histoire.—Cet équivoque personnage, ennuyé de ne pouvoir employer agréablement l’un des plus distingués boute-joie que la nature ait jamais fabriqués, avait mis sa confiance dans un docteur italien, fieffé charlatan, dit-on, mais qui, d’abord, avait si bien ressuscité le vicomte, que celui-ci se flattait tout de bon d’avoir enfin retrouvé ce qui lui manquait depuis si longtemps. Devenu presque vigoureux par artifice, le pauvre diable a bientôt abusé de cet état heureux. Malgré les piano perpétuels de l’esculape ultra-mondain, c’était chaque jour quelque nouvelle aventure galante mise tellement vivement à fin. Bref, avant-hier… Que diable allait-il faire dans cette galère! il s’était donné le régal d’une nymphe subalterne des coulisses italiennes… il a rendu l’âme avec la seconde bordée de son fluide génital.

La Comtesse.—Peste! le bel effort qu’il avait fait! deux fois! (Elle hausse les épaules.)

LES INVITÉS A LA FÊTE LIBERTINE
Le moment impatiemment attendu de se rendre à cette campagne où l’on devait si bien s’amuser était sur le point d’arriver. Le palatin Morawiski, présenté chez la Marquise par le prélat, y avait dîné. Ce polonais, homme superbe à la vérité, mais ayant un certain air de gravité fière et de recueillement, qui décelait plus de penchant à l’ambition qu’aux folies voluptueuses, ne produisait pas sur l’âme et les sens de la Marquise l’impression que l’introducteur s’était promise. A peine au moment du champagne l’étranger parut-il s’humaniser, et pour lors, la transition fut si brusque, si affectée, qu’il sauta aux yeux des trois convives que cet homme venait de se dire: «Il convient cependant que je sois enfin sémillant et gai». La petite comtesse, à côté du prélat, lui serrait de temps en temps la main par dessous la nappe, pour lui faire comprendre combien elle le préférait pour menin, à son peu naturel ami. Au surplus, celui-ci n’avait rien dit ni fait qui ne fût marqué au coin des plus nobles manières et du savoir-vivre le plus raffiné. La fin du repas n’eût pas été bien amusante, si le comte, qui depuis le matin avait en poche la liste des acteurs de la future fête, enrichie de notes rapides qu’y avait jetées l’officieuse Couplet, n’eût tiré ce papier de sa poche et proposé d’en faire lecture. Ces dames témoignèrent que cela leur ferait grand plaisir. Le Tréfoncier se mit donc à lire ce qui suit:

«Les messieurs et les dames qui honoreront ce soir de leur présence ma petite fête, ayant bien voulu consentir à s’y rendre sans fracas en nombre pair, je me suis assurée d’avance de l’ordre que cet arrangement produira. Il en résulte que l’on verra se réunir à… les personnes ci-après désignées.

»Premier couple. Monsieur le comte…»

(Parlé.) C’est moi (Lu.) «Avec Madame la Comtesse de Mottenfeu.». (Parlé.) On nous a dispensés de notes. (Lu.) «Deuxième couple: Monsieur le palatin Morawiski; Madame la marquise…

La Marquise.—C’est nous; sans notes apparemment!

Le Comte.—Sans notes (Il continue de lire). «Troisième couple: Le comte Chiavaculi; lady Où veut-on.» (Parlé). Il y a certainement ici quelque faute d’orthographe. Je gagerais que le nom de cette Anglaise s’écrit autrement. Voyez.

Il montre ce nom comme il est imprimé plus haut: nous ignorons comment il s’écrivait en anglais.

La Comtesse.—les notes?

Le Comte, lit.—«Le comte Chiavaculi est un seigneur napolitain, auquel il manque la moitié de chaque jambe; on aura le plaisir d’apprendre de bouche à monseigneur l’histoire de cet accident[70]. Cet italien a l’infamie d’abhorrer ce que les dames ont de plus attrayant, et n’aime de leur sexe que ce qu’il a de commun avec le masculin, dont, en revanche, il est idolâtre. Je ne sais comment suffire aux prodigieux besoins et caprices de cet original. Au surplus, il est opulent et prodigue, et je l’ai d’autant plus volontiers inscrit au nombre de mes acteurs de ce soir, qu’il doit donner pour son compte, à la compagnie, la moitié d’un bien étrange spectacle. Lady, qui peut-être l’est un peu de contrebande, est du moins une dame fort riche. Elle se dit malade quoiqu’elle fasse à tort et à travers des excès qui supposent celui de la santé. Elle surpasse en luxure et en complaisance mes plastrons les plus infatigables. Elle veille, boit, jure, se bat au besoin avec ses amants et ses domestiques…»

[70] Comme ce détail ne se trouvait nulle part dans l’ouvrage du docteur, on s’est informé de ce comte Chiavaculi, et voici ce qu’on a recueilli concernant cet infortuné personnage. Beau comme un ange à l’âge de vingt ans, il eut le malheur de s’amouracher d’une bégueule. N’ayant pu séduire ce dragon de vertu, l’ardent jeune homme imagina la réussite du viol, et pour cela, certaine soubrette achetée avait laissé complaisamment entr’ouverte une fenêtre de la chambre à coucher. A l’heure où le Tarquin présomptif suppose sa cruelle bien endormie, il tente l’assaut: mais elle s’éveille au léger bruit, s’élance hors du lit; voit un homme sur le point d’enjamber chez elle, se trouble, s’irrite, le repousse si malheureusement pour lui que, renversé avec son échelle il y demeure engagé par les deux jambes, qui se brisent au-dessous des mollets. Avant que, d’après l’alarme donnée au dedans, on ait été voir dehors ce qui pouvait s’y passer, surviennent deux coquins; ceux-ci trébuchant, trouvent un homme évanoui, le dégagent, non pour lui donner du secours, mais pour pouvoir le dépouiller plus à l’aise dans un cul-de-sac peu distant. C’est là que le pauvre diable abandonné sans vêtements, et devant y passer une nuit longue et froide, a tout le temps de déplorer sa passion funeste et de maudire avec sa barbare amante, tout le sexe qui donne de l’amour. Il sent que sa vie est en danger, et fait vœu s’il échappe à la mort, de n’avoir de ses jours rien à démêler avec les femmes. Le jour lui procure enfin des soulagements, mais trop tardifs; on ne peut le sauver à moins qu’il ne consente au sacrifice de ses jambes incurables. Le Comte, guéri, devient dévot outré. Au bout de deux ans, la nature trop longtemps réprimée se révolte, prend le dessus. Du respect qu’on a pour le vœu cité naît le goût palliatif des gitons.

On s’y livre; il croît; il devient une passion, une rage enfin. Tous les pareils du comte n’ont pas à donner d’aussi bonnes excuses de leur dépravation. (N.)

La Marquise.—Voilà une jolie petite personne et de bien bonne compagnie, en vérité! Faites-nous grâce du reste de son article.

Le Comte, lit.—«Quatrième couple: sir John Kindlowe; Mlle d’Angemain. Note. Sir John, frère de lady, est un marin des plus bruts, mais beau comme le dieu Mars: dans l’Inde, où les femmes sont très précoces, il a pris la manie des enfants; à Paris, il lui en faut de onze à treize au plus, et, ce qui me fait enrager, c’est qu’il est assez connaisseur en pucelages; je suis aux expédients pour lui en fournir de véritables. Au surplus, il s’accommode de tout. Cet Anglais sera le second acteur principal du spectacle dont j’ai déjà parlé. Mlle d’Angemain est une fille de condition pauvre; mais parfaitement élevée, un peu passée, quoique jeune; elle fait peu d’heureux; mais pour les apprêts du bonheur, elle a des talents si rares que mes infirmes les plus désespérés ne passent jamais par ses mains sans se trouver en état de faire gagner l’avoine à quelqu’une de mes filles…»

La Comtesse.—Il me vient une idée, Comte, c’est d’arranger cette magicienne avec l’ami Dupeville: l’œuvre serait méritoire. C’est dommage de laisser ce talent au bordel.

Le Comte.—J’aime qu’on se souvienne ainsi de ses amis…

La Marquise.—Elle a raison. Dupeville a besoin d’une compagne. Elle a le cœur excellent. Nous ferons la fortune de cette demoiselle. Après?

Le Comte, lit.—«Cinquième couple: le baron Immer-Steiff; la Vicomtesse de Chaudpertuis (Parlé). Sans notes; mais je les connais tous deux; le baron est grand, gros et gras Bavarois, bon buveur, bon fouteur. (Pardon, cela m’est échappé.) Mais, pardieu! la chère vicomtesse, à qui j’ai eu l’honneur de rendre quelques hommages, aura bientôt fait d’ajouter une lettre au nom du pauvre diable[71].

[71] Immer-Steiff en allemand signifie toujours roide. En ajoutant un N à Immer, c’est Nimmer qui signifie jamais. (N.)

La Comtesse.—Cela nous passe: allez.

Le Comte, lit.—Sixième couple: M. Lecker (Parlé). Je le connais aussi; c’est le fils d’un riche banquier de Dresde (Il lit). «Et Mme de Condouillet. Note. Elle fait l’étroite et prétend n’admettre aucun homme de forte proportion à l’abordage. Mais, dix heures du jour sur le dos, elle lasse à la caresser trois chiens, son laquais, son coiffeur et son maître de musique.»

La Marquise.—La Couplet se moque des gens, quand elle veut nous mêler avec ce monde-là.

La Comtesse.—Point d’humeur, madame. De quoi s’agit-il enfin? de libertiner: nous faut-il pour cet objet la compagnie de vestales, de bégueules prétendant aux mœurs! Laissez-la dire, Comte, et poursuivez.

Le Comte.—Peste! Voici du grand!! (Il lit.) «Septième couple: le prince de Lowenkrafft; la princesse de Stolzinskoff. Note. Le prince est un seigneur danois, diplomatisé à Vienne, gourmé comme le comte de Tufière[72] bravache sur le chapitre de la vigueur; mais, comme à titre d’homme d’importance et d’allié d’Hercule, il a voulu se frotter à la princesse en question, cet homme, trop infatué de ses avantages, est tombé comme une mauvaise épître… D’arrogant vainqueur, il est devenu un ridicule esclave, humilié dix fois par jour par le service non secret de trois géants domestiques, dont l’insatiable princesse fait son amusement journalier. Cette dame au surplus est unique pour la haute stature, la perfection des formes, la blancheur et la finesse de la peau; mais elle a contre elle une fierté dédaigneuse si superlative, et son tempérament égoïste est si mal en proportion avec les ressources ordinaires que fournit notre bon pays, qu’elle est repoussante pour tous nos amateurs et n’en peut attacher un seul à son char.»

[72] Le héros du Glorieux de Destouches.

La Marquise.—Eh bien! Comtesse, celle-ci vous dégote, ma fille.

La Comtesse.—Je ne me pique pas d’être un môle de luxure contre lequel doivent se briser tous les désirs. J’aime à les faire naître, à les fomenter, à les satisfaire, à les ressusciter. J’en fais gloire. Personne ne sortit jamais humilié de mes bras, ni méditant le projet ingrat de n’y plus revenir. Sur ce pied, j’ose me préférer à celle qu’on m’oppose. Au reste, je la verrai ce soir, je prendrai sa mesure, et n’hésiterai pas à la défier si je la trouve digne de ma colère; on saura qui de nous deux a plus de talent et d’intrépidité.

Le Comte.—Magnanime dévouement! ma chère Comtesse; d’avance je parie pour vous…

La Marquise, à la comtesse.—Je suis enchantée d’avoir pu te piquer, puisque cela nous vaut d’avoir vu dans tout son jour la portée de ton insigne émulation…

Le Comte, interrompant.—Voilà qui est fort bien, mais si nous nous jetons ainsi dans les égarées, notre lecture ne finira jamais.

La Marquise.—Nous écoutons.

Le Comte, lit.—«Huitième couple! le marquis Dietrini; Mlle de Nimmernein. Note. Le marquis, beau, jeune et riche, Florentin, serviteur des dames a posteriori, sans cependant les négliger sur le pied courant. Mlle de Nimmernein…» (Parlé.) Celle-ci je la connais à fond. Voyons ce qu’en dit la note. (Lu.) Blonde parfaite, à qui l’horreur d’épouser un vieillard puant et bossu fit déserter l’Allemagne» (Parlé.) Le fait est véritable (Il lit.) «Elle est douce comme un agneau, se pâme dès qu’on la touche, se laisse violer tant qu’on veut; devient par une suite de sa constitution physique et morale, la victime de tous les caprices. Fille d’esprit, instruite, ayant des talents: tout lui convient comme elle convient à tout le monde. Avec les gens froids, elle raisonne, avec les enjoués, elle rit, boit avec les buveurs; jure et fait tapage avec les militaires; en un mot, joue, veille, hausse et baisse tous les tons, selon que l’exige la scène dans laquelle elle se trouve chargée d’un rôle.» (Parlé). Ce portrait est parfaitement ressemblant; toutefois, comme dans les moments décisifs, elle ne se mêle de rien et ne partage point la besogne, bien des gens pourraient ne pas goûter son indolente jouissance. J’ai eu le premier, à Paris, ce chef-d’œuvre germanique. Tête-à-tête avec Mlle de Nimmernein dans ma petite maison des boulevards, je la mets nue… Oh! sans hyperbole je crois voir respirer Galathée après le dernier coup de ciseau de Pygmalion. Ivre de désir, je la renverse à moitié sur le bord d’un grand lit, à mon approche, elle devient rose de la tête aux pieds: immobile, elle m’attend, me reçoit, me laisse faire sans se donner autre peine que celle de déployer en crucifix deux bras de proportion divine et de soupirer en murmurant: Herr Jesus! mein Gott! Ses entrailles frémissent. Je me sens à la nage et voilà deux grands yeux bleus fermés, ma nymphe morte, distillant après ma retraite l’humeur bouillante où je venais d’être noyé…

Cependant je me rappelle qu’une lettre d’affaire très importante exige de ma part une prompte réponse: j’écris trois pages et reviens à ma beauté. Elle n’a pas changé d’attitude: un baiser profond à travers deux rangs de perles lui fait pousser un soupir. «Que d’attraits!» m’écriai-je, pénétré d’admiration et semant partout mes brûlantes caresses. «Mais quoi! ne pourrais-je donc pas jouir de l’aspect enchanteur de ce que me dérobe votre pose actuelle?» Je n’ai pas achevé que déjà la charmante Nimmernein s’est roulée sur le ventre, les jambes pendantes, le râble horizontal et les fesses en valeur. Nouveau prodige de perfection! Je me sens renaître mille fois plus épris. Je baise et presse les superbes cheveux, je rends hommage à la chute des reins… miraculeuse…

«Sodann! se contente-t-on de me dire, d’une voix douce comme un flageolet, «mach urtig, mein herz; es thut mir weh!»

La Comtesse.—Ce qui signifiait?

Le Comte.—Oui-dà! fais vite, mon cœur: cela me fait mal.

La Marquise, souriant.—Voilà qui est à merveille. Mais si nous nous jetons comme cela dans les égarées, jamais la lecture ne finira.

Le Comte, lui baisant la main.—J’ai tort. (Il lit.) «Neuvième couple: M. le bailli de Fousept; Mme la Comtesse d’Ogreval. Note. Le bailli, à la vérité quoique approchant la cinquantaine, va bien quand il s’y met; mais cela ne lui arrive qu’une fois par semaine: c’est aujourd’hui son jour. Mme d’Ogreval, qu’il entretient, n’observe pas le même régime; le jour de travail de son ami est un de repos pour elle. Ils se mettent réciproquement la bride sur le cou pour cette nuit, où probablement Mme d’Ogreval fera des siennes.

»Dixième couple: le chevalier de Saint-Bernard; Mme Durut. Note. Cousin et cousine. Le cavalier, entre nous, est un moine en dignité qui garde l’incognito, sa parente, le chef-d’œuvre de l’embonpoint, est une délicieuse bourgeoise, veuve d’un négociant avare et millionnaire. Comme elle fait en tout l’opposé de son mari, elle met actuellement autant d’activité à dissiper le trésor que l’harpagon en mit à l’amasser. Sa fureur, est de faire la grande dame et la protectrice des talents. Elle soudoie deux abbés, beaux esprits, un violon de l’Opéra, un peintre en galanteries, et, sous main, elle soutient bon an mal an, dans Paris, quatre ou cinq gardes du corps[73].

[73] Mme Durut devait plus tard jouer un rôle important dans l’Ordre des Aphrodites.

La Marquise.—Cette femme pourra bien mourir à l’hôpital.

Le Comte, lit.—«Onzième couple: M. Cazzoforté; Mme de Brisamants. Note. C’est un arrangement fait d’hier. L’Italien a les vertus et les allures d’un crocheteur; je lui ai lâché cette bacchante pour l’assouplir.»

La Comtesse.—On pourra lui donner ce soir une petite leçon.

Le Comte, lit.—«Douzième couple: le commandeur Pottamico; Mlle de Pinamour. Note. Nouvel arrangement encore. Gens délicats; petits besoins, petits plaisirs, filés et rares…»

La Marquise.—Ces gens là seront bien déplacés ce soir! Ils m’affadissent! Passez.

Le Comte, lit.—«Treizième couple: V. Vanhuren; Mme de Foutencour.» (Parlé) Encore une de mes connaissances. Note. Vanhuren est un laid et lourd Hollandais qu’ont enrichi trois grosses banqueroutes; par goût, il n’aime que le dernier ordre des coquines, mais comme il s’est mis en tête de faire agréer par notre gouvernement je ne sais quel plan de manufacture, il a désiré de connaître quelque intrigante, capable d’appuyer son projet. A cet effet, je l’ai arrangé avec cette brûlante haridelle de Foutencour, aux grands airs, à la langue dorée, et qui, pour avoir violé, par-ci, par-là quelques jeunes présentés, croit tenir à tout. Son véritable crédit pourtant, porte sur les sous-ordres et valets de Versailles, dont il n’est aucun qui ne le sache par cœur, l’ayant, eue à leurs trousses depuis dix ans, pour mille sollicitations, sur le succès desquelles elle ne refusera jamais des acomptes, sauf à faire des ingrats et à tromper l’espoir de ses commettants…»

La Marquise.—Ah! Ah! Mme Couplet s’amuse à médire. C’est passer un peu les bornes de la simple instruction.

Le Comte, souriant.—La lecture ne finira jamais. (Il lit.) «Quatorzième couple: M. de Boutafond; Mme de Forgésy. Note. Boutafond, gentilhomme de province, à prétentions auprès des femmes à tempérament. Celles à qui je l’ai fourni s’en louent assez; il cherche à gagner quelque place ou à faire un mariage. Mme de Forgésy, jolie veuve, passablement riche, lui conviendrait. Mais elle m’a dit, en confidence, qu’elle compte l’essayer pendant six mois, afin de pouvoir être bien sûre de ne pas faire un pas de clerc, en épousant un homme dont les soins pourraient manquer de suite.»

La Comtesse.—Peste! Quelle prévoyance!

Le Comte, lit.—«Quinzième couple: le vicomte de Phallardi; la baronne Matevits.» (Parlé.) Encore une des miennes! (Lu.) «Note. Le vicomte, j’en suis bien sûr, a fourbi, depuis douze ans, plus de quatre mille créatures humaines. Jamais il ne voit la même deux fois, il en change tous les jours, et en voit plutôt deux qu’une. Jouant à ce jeu dangereux avec un bonheur incroyable, jamais il n’eut la moindre menace de mal vénérien…»

La Comtesse, interrompant.—On dit qu’il y a des êtres inaccessibles à la contagion. (Montrant la Marquise.) Elle, moi, bien d’autres en sont des exemples.

Le Comte, avec un soupir.—Ah! que ne puis-je aussi me citer! mais… loin d’ici, souvenirs funestes! Voyons le reste du vicomte. (Il lit.) «Cet enragé, depuis que l’eau d’un certain médecin[74] a pris faveur, s’est jeté dans la plus vile classe des malheureuses. La halle au blé, la rue Saint-Honoré, le boulevard même, il a tout écumé. Ce qu’il y a d’étonnant c’est que, dès qu’il rentre en bonne compagnie, cet homme est charmant. On n’a pas plus de politesse, plus d’égards pour les femmes honnêtes, plus de ce qui sait entraîner tous les suffrages. La Matevits, que je lui prête, et qu’il ne se piquera pas de baiser plus d’une fois, c’est une brune de cinq pieds trois pouces, qui met sa gloire à momiser[75] ses pratiques. Je n’ose l’employer avec des gens à petite santé, car je craindrais de commettre des assassinats. Elle aime aussi les femmes.

[74] L’eau de Préval.

[75] Dessécher, réduire à l’état de momie, c’est apparemment ce qu’a voulu dire la Couplet. (N.)

La Comtesse.—Bonne connaissance; je veux lui faire amitié.

Le Comte, lit.—«Seizième couple: le chevalier de Pinefière; Mlle des Ecarts. Note. Le chevalier ne finit jamais. Sa compagne, fille du grand genre susceptible de passions outrées, ardente comme un volcan, compte, dans son roman, vrai quoiqu’à peine croyable, six enlèvements et trois lettres de cachet. Deux fois elle s’est échappée par séduction; la troisième elle a mis en douceur le feu au couvent, et s’est tirée d’affaire à travers ce désastre. Elle a coûté la vie à trois adorateurs, mécontents de ses mauvais procédés, et que des rivaux plus heureux ont mis sur le carreau. Certain infidèle a reçu de l’héroïne elle-même un grand coup d’épée, en duel. Mlle des Ecarts enfin, majeure, sans famille et jouissant d’une fortune honnête, vit sans éclat, et l’on ne pense plus à ses folies.»

La Marquise.—Je ne sais plus, en vérité, si j’ose être de cette partie. Quel choix de gens.

La Comtesse.—Va te faire lanlaire avec tes scrupules. Comte, ne lui laissez pas le temps de nous dire des pauvretés, allez.

Le Comte, lit.—«Dix-septième couple: le vidame de Pillemotte; Mme de l’Enginière. Note. Un Gascon des mieux faits, des plus amusants, des plus vains et des plus gueux. Mme de l’Enginière l’entretient…» (Parlé). Je connais encore cette bretteuse-là. Sortant une nuit, avec elle, d’une maison de jeu, et n’ayant pas ma voiture, j’acceptai l’offre que madame de l’Enginière me faisait de me ramener: mais comme son équipage était, à dessein, je crois, une désobligeante[76] dans le fond de laquelle on me fit asseoir, force me fut d’avoir la dame sur mes genoux; elle avait eu la précaution de se trousser jusqu’aux hanches. Un instant après elle trouva que mes breloques la blessaient. Pour s’en délivrer elle eut la distraction de me déboutonner complètement: je compris, en homme du monde, ce que cela voulait dire et… je m’exécutai. La chose se passait tout au mieux: on m’avait fourré là, nous ne cessions point de parler de la société que nous quittions, des événements du jeu, des nouvelles du jour. Pourtant, lorsque Mme de l’Enginière, au delà des ponts, comprit que nous approchions de mon hôtel: «Il est temps de penser à nous, dit-elle, et voilà ma diablesse à se trémousser sur moi de manière à me faire craindre que la voiture ne se défonçât. L’ardeur brûlante de cette Messaline m’entraînait; je réalisai: Ça! me souffla-t-elle dans l’oreille comme on arrêtait pour me descendre, ne rentrez pas à la vue de votre livrée, sans vous bien envelopper de votre redingote.—Je ne savais d’abord ce que pouvait signifier ce conseil. Mais après l’avoir, à tout hasard, suivi, je fus au fait, lorsqu’aux lumières je me vis souillé du haut en bas, d’un déluge menstruel. Je n’y songe point encore sans effroi, moi l’ennemi juré de cette saloperie et qui suis bien dans mon état quant à l’horreur que me cause du sang ainsi versé.

[76] Voiture à une seule place. Il y en a peu. (N.)

La Marquise.—Voilà, sans contredit, la plus impudente coquine.

Le Comte.—D’autant mieux qu’elle riait aux larmes en me quittant… N’y pensons plus… (Il lit.) «Dix-huitième couple: dom Plantados; Mme de Curival. Note. Cette dame est la femme d’un vieux colonel suisse chez lequel dom Plantados, grand personnage fier et poltron, quoique Portugais, est trop circonspect pour mettre le pied: on ne se voit que chez moi. Je soupçonne Mme de Curival, qui n’est plus de la première nouveauté, de ne s’attacher le flegmatique et hautain Plantados qu’au moyen de quelque goût honteux qu’il aurait, et que je connais à son amie bien du penchant à contenter. Il est vrai que le ravage des couches a furieusement gâté les charmes antérieurs, et que les autres sont, au contraire, d’une beauté surprenante. Cette femme-là me fait gagner beaucoup d’argent. L’époux ombrageux est pour quelques jours à Versailles, ce qui donne de la marge pour ce soir.»

La Marquise.—Ces pauvres maris, comme on les dupe!

Le Comte, lit.—«Dix-neuvième couple: M. Eselsgunst[77]; Mme de Caverny».

[77] Eselsgunst signifie, en allemand, bel attribut de l’âme.

La Comtesse.—Quels diables de noms!

Le Comte.—«Note. Eselsgunst est un Allemand qui tient par je ne sais quel fil au corps diplomatique.» (Parlé). C’est le chargé d’affaires de deux ou trois de nos petits souverains germaniques. (Il lit). «Mme de Caverny, femme des plus jolies, penchant vers le sentiment, et, qui, malgré cela, n’a pas laissé de distribuer, chez moi, ses largesses à plus de cent personnes. Il faut du pain, Eselsgunst l’entretient mesquinement, mais au défaut de l’utile, on trouve chez lui l’agréable; c’est à quoi la sensible Caverny tient encore plus qu’à l’argent. Un rapport de conformation assez rare fait que ces deux êtres s’aiment beaucoup, et la dame ne s’est pas très volontiers décidée à se trouver là ce soir. Mais à l’argument sans réplique que son amant veut y recueillir de quoi mander quelque chose à sa cour par le courrier prochain, elle s’est rendue, et c’est ce qui vous procurera le plaisir de la voir.»

La Marquise.—Ces détails commencent à me fatiguer. Est-ce tout?

Le Comte.—Encore un article (Il lit.) «Vingtième couple: le chevalier de Pasimou; Mme des Clapiers.» (Parlé.) Je les ai furetés tous deux, ces clapiers-là. J’en connais peu d’aussi logeables.

La Marquise.—Vaurien, taisez-vous. (A la Comtesse.) Il va nous faire encore quelque commentaire saugrenu.

Le Comte.—Vous m’attaquez! Eh bien! pour vous faire enrager, j’ajoute avec fondement, que je crois avoir aussi pratiqué ce Pasimou, tandis qu’il portait la soutane. Voyons la note. (Il lit.) «Le plus beau jeune homme qu’on puisse voir, et peut-être le plus aimable. Ci-devant abbé.» (Parlé.) Tout juste, c’est le même. (Il lit.) «C’est maintenant un excellent officier.» (Parlé.) J’en suis fort aise (Il lit.) «Il a quelques défauts.» (Parlé.) Je lui ai connu celui d’être bardache, mais tant d’honnêtes gens le sont! (Il lit.) «Les femmes ont soin de lui.» (Parlé.) Les hommes, quand cela lui plaira, seront fort à son service.

La Marquise.—Insupportable homme, finirez-vous!

Le Comte.—Là, là, je promets de ne plus y mettre un mot du mien (Il lit.) «Les femmes ont soin de lui, mais il est si galant, si complaisant, et fait tant d’honneur à leur libéralité, qu’aucune n’est mécontente. C’est en un mot, le phénix des hommes à bonnes fortunes.» (Parlé.) C’est tout.

La Marquise.—J’aime ce Pasimou à la folie. Voilà comment il eût fallu que fussent tous nos cavaliers de ce soir.

Morawiski.—Et toutes nos dames comme vous (Il prend en même temps et baise amoureusement la main de la marquise.)

Le Comte (pariodant avec la comtesse).—Ou comme elle.

La Comtesse, souriant.—Peste! j’en suis aussi! (A Morawiski.) Ecoutez donc, mon cher palatin, vous avez bien fait de dire enfin quelque chose, car je vous croyais en léthargie.

Morawiski.—Daignez m’excuser, mais de si grands et de si chers intérêts viennent quelquefois me distraire de ce qui m’attache le plus, que je fais alors la sottise d’envoyer mon âme en Pologne, tandis que ma personne matérielle demeure où l’on me voit.

La Comtesse.—A la bonne heure, mais comme votre langue en fait partie, et qu’elle doit savoir dire de jolies choses, gardez-la-nous, s’il vous plaît.

La Marquise.—Pendant que nous nous amusons de balivernes, le temps se passe. (Elle regarde à sa montre.) Plus de cinq heures! et j’ai je ne sais combien de petites choses à faire avant de partir! (Au comte.) Y pensez-vous donc, méchant homme, de nous avoir ainsi mises en retard avec votre scandaleuse gazette!

Elle se lève et va s’occuper des petits soins qu’elle vient d’annoncer. La comtesse et les deux cavaliers vont, en attendant, prendre l’air sur une terrasse. Bientôt après on monte dans un carrosse à six chevaux et l’on vole au rendez-vous du pique-nique.

LES APHRODITES
OU
FRAGMENTS THALIPRIAPIQUES POUR SERVIR A L’HISTOIRE DU PLAISIR

Cet ouvrage est brodé par Nerciat sur les aventures probables des membres d’une société secrète d’Amour qui exista réellement.

La lettre connue adressée à M. de Schonen par le marquis de Château-Giron donne un détail précis sur cette compagnie. Cette lettre accompagnait l’envoi d’un exemplaire de l’Alcibiade fanciullo de Ferrante Pallavicini: «J’y joins, disait le marquis de Château-Giron, les Aphrodites dont je vous ai parlé; cet ouvrage du chevalier de Nerciat est presqu’inconnu à Paris, ayant été supprimé à l’étranger pendant la Révolution. Il est assez remarquable, comme historique, car il peint, dit-on, au naturel une société qui s’est formée aux environs de Paris, du côté de la vallée de Montmorency, et dont un certain marquis de Persan était président. Cette association, à laquelle chacun des initiés concourait dans une proportion convenue, n’avait d’autre but que le libertinage.»

Nerciat donne aussi des renseignements historiques sur la société dans un préambule nécessaire qu’on lira plus loin.

«Les Aphrodites, dit Monselet, sont une association de personnes des deux sexes, association qui n’a d’autre but que le plaisir. Des femmes de la cour, des abbés, des princes, de riches étrangers, des ex-nonnes, paradent dans une série de tableaux dont la nature trop exclusive restreindra nécessairement nos citations. Nous le regrettons, au point de vue de l’esprit et du style, deux qualités que M. de Nerciat possède à un rare degré; que ne les a-t-il déployées dans des livres avouables! Il a surtout une science et une aisance de dialogue on ne peut plus remarquables, et qui ne se sont jamais manifestés plus abondamment que dans les Aphrodites. Il jargonne comme les petits maîtres de Marivaux.»

Au début, l’Ordre avait fait du libertinage une sorte de culte religieux, mais telle que la décrit Nerciat l’institution s’est débarrassée de toute pratique superstitieuse. L’admission parmi les Aphrodites ou Morosophes est difficile et très coûteuse, mais pour les hommes seulement, les dames ne payent rien. L’association se réunissait aux environs de Paris, du côté de Montmorency dans une propriété merveilleusement agencée, comprenant de beaux jardins, des bâtiments magnifiques, aux chambres commodes, aux salles spacieuses et disposées pour les grandes fêtes que donnaient parfois les Aphrodites. Cette propriété appelée l’Hospice, est administrée par Mme Durut, surintendante des menus. Elle est aidée par une belle blonde nommée Célestine, par une jolie brune appelée Fringante et au-dessous d’elles, on trouve encore Zoé, une négrillonne de 14 ans, enlevée à l’Afrique. On y trouve encore, selon la mode du temps où le livre a été écrit, des jockeys charmants et beaucoup de jeunes domestiques des deux sexes qu’on désigne sous les dénominations de Camillons et de Camillonnes.

«Camilli et Camillae, dit Nerciat, ita dicebantur ministri et ministrae impuberes in sacris.»

L’Ordre comprenait environ deux cents adeptes, en comptant les deux sexes et recrutés parmi les gens de qualité, l’armée, le haut et le petit clergé, etc., personnages ardents et pourvus des vices les plus agréables et les moins avouables. Outre les adeptes appelés intimes, on admet dans l’Ordre, des auxiliaires qui ne sont pas mis au courant des secrets de l’Association. Les uni-sexuels ne sont pas favorisés par les règlements des Aphrodites. Les initiations donnent lieu à de somptueuses orgies, à de voluptueux banquets. L’association fut dissoute aux premiers troubles de la Révolution et reconstituée hors de France.

Nerciat est très explicite sur ce point dans la Postface de son ouvrage que l’on trouvera à la fin des extraits.

«Il y a dans les Aphrodites, ajoute Monselet, quelques parties dramatiques et même fantasmagoriques;—l’histoire d’un baronnet qui se fait suivre partout de l’image de sa défunte maîtresse, en cire, de grandeur naturelle;—les jalousies, les fureurs sentimentales et la mort d’un comte de Schimpfreich;—mais ce sont des parties faibles et hors leur place. En outre, M. de Nerciat ne perd jamais l’occasion de donner son coup de griffe aux événements et aux hommes de la Révolution.»

Nerciat a fait de Félicia la principale dignitaire de l’Ordre des Aphrodites. Plusieurs sociétés de ce genre ont existé au XVIIIe siècle. Elles avaient chacune leur vocabulaire, et leurs adeptes y prenaient des noms de guerre. C’est ainsi que le vocabulaire de l’ordre de la Félicité était emprunté à la marine, tandis que les Aphrodites choisissaient des noms dans le règne minéral, pour les hommes et dans le règne végétal, pour les femmes.

PRÉAMBULE NÉCESSAIRE
L’ordre, ou la fraternité des Aphrodites, aussi nommés Morosophes[78], se forma dès la régence du fameux duc d’Orléans, tout ensemble homme d’Etat et homme de plaisir, au surplus bien différent de son arrière-petit-fils, qui s’est aussi fait une réputation dans l’une et l’autre carrière.

[78] De deux mots grecs dont l’un signifie folie et l’autre sagesse. Ainsi les Morosophes sont des gens dont la sagesse est d’être fous à leur manière: Insanire juvat. (N.)

Soit qu’un inviolable secret ait constamment garanti les anciens Aphrodites de l’animadversion de l’autorité publique (si sévère, comme on sait, contre le libertinage porté à certains excès), soit que dans le nombre de ses fidèles associés il y en eût plusieurs d’assez puissants pour rendre vaine la rigueur des lois qui auraient pu les disperser et les punir, jamais avant la Révolution leur société n’avait souffert d’échec de quelque conséquence; mais ce récent événement a frappé plus des trois quarts des frères et sœurs; les plus solides colonnes de l’ordre ont été brisées; le local même, qui était dans Paris, a été abandonné.

Des débris de l’ancienne institution s’est formée celle dont ces feuilles donneront une idée, on y verra se développer progressivement le lubrique système et les capricieuses habitudes des Aphrodites, gens fort répréhensibles peut-être, mais qui du moins ne sont pas dangereux, et qui, fort contents de leur Constitution, ne songent nullement à constituer l’univers.

Ci-devant il n’y avait pas eu d’exemple qu’un seul statut, un seul usage des Aphrodites eût été divulgué; mais ce n’est pas quand un nouvel ordre de choses existe, quand mille petites récréations (criminelles du temps de l’ancien régime), comme la calomnie, les délations, les exécutions impromptues, sont, sinon encouragées, du moins tolérées, qu’ont à craindre de se livrer sans beaucoup de mystère aux leurs, des citoyens infiniment actifs qui, d’accord avec la nation, reconnaissent la liberté, l’égalité, pour bases de leur bonheur; qui, comme elle, méprisent toutes distinctions de naissance, de rang et de fortune; qui savent tirer la vraie quintessence des droits de l’homme, si heureusement dévoilés de nos jours, et ne font rien en un mot, qui n’ait pour but la paix, l’union, la concorde, suivies (surtout pour eux) du calme et de la tranquillité.

C’est au peu d’intérêt qu’ont les Aphrodites modernes à cacher ce qui se passe dans leur sanctuaire, que nous devons les scènes fidèles dont sera composé ce joyeux recueil.

C’EST TOI! C’EST MOI!
1o Le mélange du dialogue au récit nous a paru plus propre que l’une ou l’autre exclusivement à prendre dans ce genre-ci.—2o Comme le simple nom d’un personnage qu’on introduit sur la scène n’apprend rien au lecteur, afin que l’imagination n’ait aucune peine et ne se mette pas en frais de fausses idées, nous définirons exactement chaque acteur au moment où il sera fait mention de lui.

Le Chevalier[79], à peu de distance de Paris, à cheval et seul, reconnaît un local à portée duquel il se trouve pour celui que lui désigne une adresse qu’il vient de lire; alors il met pied à terre, laisse son cheval au domestique, se détourne, et suivant le sentier, ainsi que le tout lui est prescrit, vient contre une maison de peu d’apparence, des deux côtés de laquelle s’étendent de longues murailles qui annoncent un grand emplacement. Il frappe; un portier aveugle vient lui répondre.

[79] Le Chevalier, vingt ans: charmant jeune homme fait à ravir; une de ces physionomies si rares qui allient à la noblesse la douceur, l’expression et la vivacité. Il revient de Malte ayant fait ses caravanes. Absent de France depuis quelques années, il a tout le savoir-vivre, toute la candeur dont ses pareils, surtout ceux de la défunte cour, ont eu, depuis ce temps à peu près, l’affectation de se dispenser. (N.)

Le Portier, en dedans et porte close.—A qui en voulez-vous?

Le Chevalier, en dehors.—A Mme Durut.

Le Portier.—C’est ici. Etes-vous seul? à pied? à cheval? en voiture?

Le Chevalier.—Je suis seul, mes chevaux m’attendent plus loin; je suis à pied.

Le Portier, courant.—C’est bon! entrez. (Le Chevalier entre, la porte se referme aussitôt; une grille borne le passage du côté de la cour.) On va vous ouvrir la grille. Il est inutile de parler à l’autre portier. Sourd, il ne vous entendrait pas; muet, il ne pourrait vous répondre. Vous irez à droite, le long du portique, jusqu’à l’angle de la cour.

Le sourd, qui a vu le Chevalier, vient ouvrir la grille. Dès qu’il a passé, cet homme referme, tandis que le Chevalier va du côté qu’on lui a indiqué[80]. On entend un coup de sifflet très bruyant.

[80] Cette combinaison de deux portiers, dont chacun est privé d’un sens fort nécessaire, fut imaginée par les anciens Aphrodites, et les vieux serviteurs ont été conservés. La plupart des choses qu’on voudrait tenir secrètes sont ébruitées par les valets, s’il y en a dans la confidence. Comment pourrait-il transpirer au dehors que madame une telle, monsieur un tel sont venus, si, de deux personnes nécessaires à leur introduction, la première ne voit point, et si la seconde, fixée dans l’intérieur, ne peut recevoir ni faire aucun rapport (N.)?

Madame Durut[81], avertie par le sifflet, déjà sur la porte et ouvrant ses bras avec une surprise mêlée de plaisir.—Jour de Dieu! qui s’y serait attendu! Te voilà donc de retour, mon beau bijou? Est-ce bien toi, mon fils? (Ils se sont joints et s’embrassent avec la plus vive amitié.)

[81] Mme Durut, trente-six ans, brune, blanche, dodue, irrégulièrement jolie, très bien conservée et fort piquante encore; fille d’une femme de charge, elle fut nourrie dans la maison du père du Chevalier. Non seulement elle a soigné l’enfant, mais elle s’est fait son précepteur d’amour; quand il a eu seize ans elle lui a ravi ses désirables prémices. Mme Durut est bonne, vive, étonnamment active, non moins intriguante, et dominée par un indomptable tempérament, qui a décidé de sa vocation quand elle a brigué le pénible mais amusant et lucratif emploi de concierge de l’hospice des Aphrodites. (N.)

Le Chevalier.—Oui, maman, arrivé d’hier soir, et bien pressé de vous revoir!

Madame Durut.—Ah! point de vous, je t’en prie. Comme le voilà grand et beau, ce cher enfant! (Le prenant par la main.) Viens, mon toutou. (Elle lui fait traverser la cour et le conduit à un pavillon du meilleur style.) Sais-tu bien qu’il y a quatre mortelles années que je n’ai vu mon cher Alfonse ni reçu de lui la moindre nouvelle!

Le Chevalier.—Tout autant, je l’avoue, mais il n’y a pas eu de ma faute, je te le jure. (Il s’est interrompu frappé de l’élégance et du bon goût d’un appartement qu’on lui fait traverser pour l’amener enfin à un délicieux boudoir.) Mais dis-moi, ma bonne, as-tu fait fortune depuis mon départ? ce séjour diffère étrangement du modeste hôtel garni que tu tenais il y a quatre ans.

Madame Durut, souriant.—Il s’est fait quelque heureux changement dans mes petites affaires; nous aurons tout le temps d’en causer ensemble. (Lui sautant au cou.) Mais comme il a tourné ce polisson-là! Eh bien! n’avais-je pas raison de dire à ton imbécile de père… Oh! mais ce n’est pas ce grand dadais-là qui t’a fait, je l’ai toujours soutenu à ta maman.

Le Chevalier.—Ne va pas m’apprendre qu’elle ait pu en convenir. (Il l’embrasse.)

Madame Durut.—Je leur soutenais donc, quand ils se plaignaient de ta figure longtemps équivoque, que tu serais un jour le plus joli cavalier de Paris… C’est pourtant moi, Fanfan, qui ai eu la gloire de t’avoir mis dans le monde, ce fut moi qui t’appris… hein? tu souris, fripon!

Le Chevalier, caressant.—Cette gloire est bien peu de chose pour toi, ma chère Durut: c’est à moi de m’enorgueillir d’avoir eu, en fait de galanterie, le plus admirable précepteur.

Madame Durut, le prenant dans ses bras.—Ce cher enfant, qui ne l’aimerait à la folie!

Le Chevalier.—Je suis venu tout exprès, maman, pour me faire redire que tu m’aimes toujours un peu.

Madame Durut.—Un peu, petit ingrat! que ne peut-on, sans se donner un complet ridicule, te prouver à quel point on t’aimerait encore! Mais parlons d’autre chose.

Le Chevalier, avec feu.—Non, non, chère Agathe!

Madame Durut, lui serrant la main.—Bon cela, tu viens de me rajeunir de dix ans en me donnant mon nom de fille. (Elle soupire.) Ah! le bon temps, mon cœur!… Mais pour aujourd’hui, c’est assez. J’ai sur toi des vues qui me prescrivent de te ménager. (On entend trois coups de sifflet très vifs.) Pour le coup, il faut que je te quitte.

Le Chevalier.—Que vais-je devenir?

Madame Durut, sonne et ouvre une porte déguisée.—Passe là-dedans, tu trouveras du chocolat et quelqu’un dont tu as besoin: on aura soin de toi. Nous dînons ensemble. Songe que tu es mon prisonnier pour tout le jour, sans adieu. (Elle sort.)

TANT PIS TANT MIEUX
LA DUCHESSE[82], MADAME DURUT

[82] La duchesse de l’Enginière, très grande femme, proportions fortes, sans épaisseur et sans mollesse. Traits et caractère de Junon. Grands airs, principes hardis, conduite imprudente. Belle peau, belles dents, superbes cheveux châtain-brun. Tempérament moins ardent qu’exigeant et capricieux. En tout une femme infiniment agréable pour ses favoris et pour les femmes dont le goût est de s’inscrire sur la liste de ses amants; mais peu goûtée des hommes qu’elle traite moins bien, et cordialement détestée de tout le reste de son sexe. L’âge? A peu près vingt-trois ans, dont on avoue dix-neuf. (N.)

La Duchesse, dans le déshabillé le plus négligé, mais le plus coquet, et avec beaucoup d’agitation.—Je vous avoue, ma chère Durut, que vous m’étonnez à l’excès en m’apprenant que le comte n’est point encore arrivé.

Madame Durut.—D’après son billet d’hier, madame la duchesse, il devrait être ici depuis une heure.

La Duchesse.—Et… à défaut de sa présence, pas un mot aujourd’hui!… Je ne suis pas une femme ridicule, je conçois qu’on peut être retardé, tout à fait empêché même par quelque fâcheux contretemps, mais du moins on a des égards, on fait un message, et l’on n’expose pas une femme de ma sorte à se trouver au dépourvu pendant peut-être tout un jour.

Madame Durut.—Ici, madame, vous ne devez pas avoir cette crainte.

La Duchesse.—A la bonne heure, mais je pouvais consacrer cette journée à des occupations qui, certes, m’auraient bien valu ce qu’à le mettre au plus haut prix M. le comte pourra me procurer d’agrément.

Madame Durut.—Que voulez-vous que je vous dise, madame? Il est galant homme, et je lui connais pour vous des sentiments…

La Duchesse, avec feu.—Oh! je suis bien la très humble servante de ses sentiments; on ne me paye point avec cette monnaie. Je veux du plus solide. Il y a quelque chose là-dessous, ma bonne; ceci m’a tout l’air d’un tour, et je le trouverais très mauvais, je vous jure. (Elle a changé dix fois de place pendant cette conversation; elle secoue sa badine avec plus que de l’humeur.) Vite, un de vos gens à cheval; qu’on coure chez le comte; qu’on y prenne langue; si l’on ne peut me le trouver sur-le-champ, qu’il soit lancé tout le jour de place en place, autant qu’on pourra se mettre, au fait de sa marche, et qu’enfin on me l’amène mort ou vif!

Madame Durut.—Charmante vivacité! qu’il est heureux, ce cher comte, d’exciter une aussi flatteuse inquiétude!

La Duchesse, brusquement.—Trêve aux flatteries; je ne suis pas de la meilleure humeur… et…

Madame Durut.—Là, là, madame la Duchesse, épargnez-moi. Il est agréable de vous louer, mais on peut sans effort vous obéir, quand vous exigez qu’on ménage votre modestie.

La Duchesse, allant et venant.—M. le comte, M. le comte!… (A Mme Durut.) Mais vous m’avez entendue et vous êtes là encore! Allez donc! ordonnez donc! on veut me faire devenir folle aujourd’hui! En vérité, madame Durut, vous remplissez très mal, je dis très mal, les devoirs du poste que vous occupez ici.

Madame Durut, qui par malice ne s’était pas pressée, va enfin servir l’impatience de cette femme altière, mais en s’éloignant elle fait une mine d’irrévérence et presque de mépris, que, par bonheur, la Duchesse, occupée de se regarder dans une glace, ne peut apercevoir.

La Duchesse, seule, toujours agitée, se lève, s’assied, fredonne un air, soupire avec oppression, et tire enfin avec vivacité le cordon d’une sonnette. Un jockey paraît.

Le Jockey[83].—Qu’y a-t-il pour le service de Madame?

[83] Le jockey—ébauche d’un joli subalterne, timidité, petits moyens.—Chez Mme Durut, quiconque fait le service domestique est tenu à d’autres complaisances encore. On en avertit une fois pour toutes le lecteur afin qu’il accorde à ces êtres en sous-ordres un peu d’intérêt. (N.)

La Duchesse, avec colère.—Ce qu’il y a pour mon service? Un bain, et un autre que toi pour m’y servir. La Durut? Qu’elle rentre et me parle à l’instant (Seule.) Oh! tout ceci va mal; l’établissement dégénère à faire pitié!

Madame Durut, accourant.—Me voici. On va partir; votre comte se retrouvera sans doute; mais, pour Dieu! Madame la Duchesse un peu de sang-froid, et ne tourmentez pas, à propos de rien, des gens qui vous sont dévoués de toute leur âme. Voilà mon pauvre Loulou[84] que vous avez rudoyé, je gage, et qui s’en va le cœur gros, versant des larmes.

[84] Mme Durut prend à ce Loulou un intérêt particulier, et, le gardant pour elle jusqu’à nouvel ordre, elle n’a garde de s’offenser des reproches que va lui faire la duchesse, d’avoir un balourd qui ne devine pas les caprices des belles dames à demi-mot. (N.)

La Duchesse.—Ah! c’est que j’ai aussi sur le cœur sa bêtise de l’autre jour.

Madame Durut.—Qu’a-t-il donc fait?

La Duchesse.—L’animal me sert au bain, tremble comme si j’étais apparemment un tigre, un crocodile! Je daigne lui faire nombre de questions, il ne sait y répondre. J’ai un caprice, il ne sait le deviner; je le lui explique aux trois quarts, il ne comprend rien, et mon butor me quitte après mes avances humiliantes! Mais vous ne savez pas, madame Durut, mettre à la porte des balourds de cette espèce!

Madame Durut.—C’est un bon petit diable; il a craint de vous offenser.

La Duchesse.—Eh! morbleu! que n’avez-vous plutôt des insolents qu’on puisse souffleter pour ce qu’ils oseraient de trop, que ces timides inutiles, qui vous servent ric-à-ric avec un sot respect! (Elle hausse les les épaules.) Mon bain est-il commandé?

Madame Durut.—Oui, sûrement.

La Duchesse.—Je mangerai un morceau, des drogues, ce qui se trouvera; comme me voilà désorientée à crever de dépit, j’attendrai ici l’heure de la seconde pièce des Italiens.

Le Jockey reparaît pour avertir que le bain est prêt. Comme la Duchesse marche du côté de la porte…

Madame Durut, avec un peu de mystère, l’arrête et lui dit à voix basse.—Si madame voulait permettre, je lui offrirais pour aujourd’hui le service d’un nouveau venu…

La Duchesse.—De quel sot encore?

Madame Durut, saluant.—C’est mon neveu; il est tout neuf, à la vérité, peu au fait du service des bains; j’ose cependant me flatter qu’il contenterait madame.

La Duchesse.—Cela a-t-il un peu de figure, de tournure?

Madame Durut.—Il n’est pas mal. Au reste, il arrive de province ce matin, et la fatigue du voyage fait un peu de tort à ses agréments naturels… mais…

La Duchesse, avec impatience.—En voilà dix fois de trop! (Avec ironie.) Les agréments naturels du neveu de Mme Durut, voilà de l’intéressant au moins! Pauvre petit enfant gâté! Monsieur votre neveu, délicieux personnage, a fait une longue course? Il est fatigué? Eh bien! Madame Durut, qu’il se délasse, et recouvre à loisir ses agréments naturels.

Madame Durut.—Fort bien, je n’avais garde d’interrompre cette tirade d’orgueil et d’humeur d’une dame de cour à qui l’on manque de parole.

La Duchesse, interrompant avec courroux.—Si l’on me manque de parole, songez à ne pas me manquer de respect!…

Madame Durut.—Ma foi! madame la duchesse, si nous voulions, le décret du 19 juin nous dispenserait de bien des formes[85]; mais à Dieu ne plaise que j’oublie mon devoir. D’ailleurs vous connaissez le faible que j’eus toujours pour vous. Je veux la paix, et pour cela j’insiste pour que vous daigniez voir mon Alfonse.

[85] 1790. Ce fut la nuit de ce fameux jour qu’une poignée d’ivrognes biffa sans retour toute la noblesse passée, présente et à venir! Quel immortel service! (N.)

La Duchesse, avec aigreur.—Ah! c’est mon Alfonse! Ces gens ont la fureur de se donner des noms… Eh! madame Durut, pourquoi votre neveu ne se nomme-t-il pas tout uniment Nicolas, Claude, François? Voilà ce qui convient tout à fait à des gens de votre étoffe.

Madame Durut, un peu piquée.—Vous verrez que je ferai débaptiser mon neveu pour entourer ses patrons au gré de votre vanité! quoi qu’il en soit, voyez-le; qu’il se nomme Alfonse ou Nicolas, c’est un charmant garçon; je n’en rabattrais pas une épingle. Souffrez que j’aie l’honneur de vous servir au déshabiller, et qu’ensuite…

La duchesse, sans dire oui ni non, va du côté de son bain; Mme Durut suit et la déshabille; tout cela se passe en silence.

La Duchesse.—Quelque livre…

Madame Durut.—De quel genre, madame?

La Duchesse, avec humeur.—Autre bêtise! Du genre que j’aime apparemment.

Madame Durut.—Ah! j’entends. (Elle disparaît un instant, et revient deux volumes à la main.) Voici Ma conversion, du célèbre Mirabeau et le Petit-fils d’Hercule.

La Duchesse.—Quant au premier ouvrage, je l’aimais assez avant cette exécrable révolution, à laquelle l’auteur a tant pris de part, mais un renégat destructeur de la noblesse et des titres ne mérite plus que ses victimes daignent sourire à ses gaîtés. Donnez-moi le Petit-fils d’Hercule.

Madame Durut.—Le voilà… Par exemple, ce serait le cas… Mon neveu lit comme un ange.

La Duchesse.—Elle a le diable au corps avec son neveu! J’aurais bien plutôt fait de céder à cette présentation que de chercher à m’y soustraire. Allons, voyons donc M. Alfonse; que j’aie le rare avantage de faire connaissance avec M. Alfonse Durut!

Dès que la duchesse a eu cette velléité de consentir, Mme Durut s’est mise à écrire sur une carte ce qui suit:

«Viens, mon cher Alfonse, mettre à fin une délicieuse aventure: c’est avec une duchesse, que je te donnerai pour une actrice de province.

«Toi, je te fais mon neveu. C’est une faiblesse que j’ai: il faut en passer là. Point de bottes, le ruban noir en poche; un peu de niaiserie… accours[86].»

[86] Il est bon de rappeler aux minutieux que maintenant les affaires de plaisir se traitent en très petits caractères, tracés avec des plumes de corbeaux: ainsi l’avis de Mme Durut a pu tenir tout entier sur une carte. (N.)

Mme Durut sonne, parle bas au jockey, qui disparaît avec la carte; en même temps, la duchesse, qui a parcouru les estampes du Petit-fils d’Hercule, continue:—Gravures détestables. Les artistes qui se mêlent de décorer ces sortes d’ouvrages ne devraient-ils pas avoir autant d’esprit et d’usage que les auteurs eux-mêmes!… je veux dire que ceux qui en ont comme celui-ci, qui paraît terriblement bien connaître et nos goûts et nos caprices. Voyez, Durut. (Elle lui montre la planche d’une duchesse sollicitant à genoux les complaisances du héros.) Ici, par exemple, on a voulu représenter une de nous; ce n’est pas la posture ni l’intention que je blâme, nous sommes bien capables de tout cela, mais, comme ce bélître de dessinateur a pensé le grand habit! Cette femme n’a-t-elle pas plutôt l’air d’une reine de Saba que d’une dame du palais?… C’est à faire pitié! (Elle jette le livre au loin avec mépris.—En même temps le chevalier vient montrer sa jolie mine à travers la porte, qu’il entr’ouvre avec une feinte timidité.)

Le Chevalier, à Mme Durut.—On dit, ma tante, que vous me demandez?

La Duchesse, avec étonnement.—Quoi! c’est là votre neveu?

Madame Durut.—Lui-même. (Souriant.) Peut-il entrer?

La Duchesse.—Assurément. (Au chevalier, d’un ton amical.) Entrez, monsieur. (Le chevalier entre. Bas à Mme Durut.) On n’a pas une plus charmante figure.

Madame Durut, au chevalier.—Fais tes remerciements à madame, à qui je viens de parler de ta vocation pour le théâtre, et qui veut bien s’intéresser en ta faveur auprès du directeur d’une troupe dont elle est la première actrice. (La duchesse agréablement surprise du tour qu’a choisi Mme Durut, sourit, et lui serre la main en signe d’approbation.)

Le Chevalier, saluant la duchesse.—Ah! madame que de bonté!

La Duchesse.—Je n’aurai pas grand mérite à seconder vos vues, monsieur. Je prétends, au contraire, me faire de ma négociation un droit à la reconnaissance de celui de qui votre adoption va dépendre. (Elle attire à elle Mme Durut pour lui parler à l’oreille.) Mais c’est un ange que ce neveu-là! (Le chevalier s’est écarté pour feindre la discrétion.)

Madame Durut, bas.—Je ne voulais pas vous en faire tout de suite un grand éloge.

La Duchesse, bas.—J’étais bien devant mon jour, je l’avoue, quand je me défendais de le voir: je suis femme à raffoler de lui. (Haut.) Monsieur Alfonse, ayez la complaisance de relever ce livre et de me le rapporter… (Il obéit; pour recevoir le livre de ses mains, la duchesse a la coquetterie d’écarter si bien la toile dont sa baignoire est enveloppée, que rien n’empêche le chevalier d’y voir complètement cette belle en état de pure nature. Aussi ne manque-t-il pas de plonger un regard furtif sur tant d’appas. En même temps la duchesse fixe avec méditation sur lui des regards qui par degrés s’animent de tous les feux du désir: leurs yeux venant enfin à se rencontrer, ils rougissent l’un et l’autre. La duchesse continue:) Vous me trouvez un peu curieuse? C’est que j’ai pour principe qu’on peut saisir à certain point, dans une physionomie, les indices du caractère; je cherchais donc à démêler dans le vôtre à quel emploi, pour la comédie, vous pouviez être plus propre. Il me semble que celui de jeune premier est le seul qui vous convienne.

Madame Durut, au Chevalier.—C’est celui qu’on nomme dans le monde les Amoureux. (A la duchesse.) Il n’est pas au fait; il faut lui expliquer les choses. (Au chevalier.) Te sens-tu des dispositions, là, franchement?

Le Chevalier, vivement.—Oh! oui, ma tante, d’infinies (baissant les yeux…) surtout s’il s’agit d’entrer dans une troupe où madame…

La Duchesse, interrompant.—Je crois vous entendre. (A Mme Durut.) Il n’est pas sans esprit.

Madame Durut, un peu bas.—Je m’en suis toujours doutée, et je suis sûre que, si vous aviez la bonté de lui communiquer un peu du vôtre, il ferait en peu de temps des progrès admirables.

La Duchesse, moins bas.—Soyez assurée, ma chère Durut, qu’il n’y a rien que je ne suis capable de faire pour votre neveu… Il rougit!

Il est divin!

Cette rougeur, très vraie, provient de l’impression plus que douce que fait sur le très impressionnable jeune homme la fréquentation de ses yeux sur une infinité de charmes. On siffle pour Mme Durut.

Madame Durut, souriant.—Excusez-moi, mes enfants. (Elle sort.)

La Duchesse, à Mme Durut, comme pour la rappeler.—Eh bien! eh bien! (Au chevalier.) Votre tante est la meilleure femme de l’univers, mais, entre nous, elle perd l’esprit. Y a-t-il du sens à s’en aller sans me laisser personne qui puisse m’aider à sortir du bain?

Le Chevalier.—Je croyais, Madame, que vous y étiez depuis bien peu de temps. Mais, quand il vous plaira d’en sortir, j’aurai soin de vous procurer tout ce qui pourra vous être nécessaire.

La Duchesse.—C’est parler raisonnablement. Mais votre tante est vraiment folle, comme je vous le disais: n’imaginerait-elle pas que j’allais me servir de vous-même!

Le Chevalier.—Permettez, madame, que je sois neutre dans cette occasion. Si, de peur de vous déplaire, je n’oserais vous contredire, il n’en est pas moins vrai que ma tante pensant à me procurer tant de bonheur, je ne puis aussi la blâmer.

La Duchesse, gaîment.—Cela est clair, je suis condamnée.

Le Chevalier.—Il serait heureux pour moi que de vous-même vous voulussiez bien avoir tort.

La Duchesse, finement.—Monsieur Alfonse, vous n’êtes pas tout à fait aussi neuf qu’on a voulu me le persuader… Eh bien, je souscris à votre arrêt, et vous allez être chargé seul de tous les petits soins d’usage. L’effet que j’espérais de ce bain est absolument manqué… Je ne sais… au lieu de me rafraîchir il m’a mise dans une agitation!… (Elle se met debout dans sa baignoire.) Je n’y peux plus tenir! (Faisant face au chevalier, elle expose ainsi dans tous leurs avantages ses plus attrayants appas. Alfonse, malgré son inexpérience, fait tout ce qui convient avec une adresse infinie. Ses larcins même ont une grâce qui donne de lui la plus favorable opinion. Les détails de cette toilette vont jusqu’à une espèce de pillage galant, pour lequel au surplus la duchesse, sûre de son triomphe, affecte de donner les plus engageantes facilités.)

Bref, la duchesse est… violée. La loi d’une guerre de siège est que le vainqueur ne fasse aucun quartier quand la place succombe à l’assaut; aussi notre adorable conquérant fait des siennes à toute outrance, darde sa rosée de vie sans le moindre ménagement. Le peu de part que semble prendre l’assiégée à la joie de ce triomphe ne veut pas dire qu’elle y soit tout à fait insensible. Elle a goûté, peut-être en dépit d’elle-même, le plus vif des plaisirs, mais à peine cet orage de bonheur a-t-il fini pour elle, qu’elle laisse échapper de désobligeantes expressions de repentir et de ressentiment. Nous n’en rapporterons que ce qui est indispensablement nécessaire à la solution de l’énigme.

—Monstre! dit-elle dans un délire de fureur, tu te crois heureux!

Eh bien! si je suis grosse de ta façon, vil petit bourgeois, tu m’auras assassinée, car je me brûlerai la cervelle!

Sans doute le lecteur ne s’attendait pas à ce dénouement, qui n’est pas du tout analogue à l’imbroglio de la scène! Il faut le mettre au fait. La Duchesse, par un de ces travers dont rien ne peut rendre compte, a conservé de son origine allemande et de l’éducation qu’elle a reçue, le préjugé de croire qu’une femme de haut rang se doit de ne mettre au monde que de vrais gentilshommes. En conséquence, mariée depuis trois ans, il lui est assez égal que les enfants qu’elle pourra donner à son époux soient de lui ou du plus fécond des aide-maris qu’elle favorise: le point essentiel est qu’aucun levain roturier ne puisse fermenter dans ses nobles entrailles; elle a donc fait et tenu jusqu’alors le serment de ne se livrer selon la nature qu’à des nobles. Or, elle est persuadée, dans cette occurrence, que le bel Alfonse est le neveu d’une femme dont la naissance est non seulement obscure, mais abjecte. Elle a du caractère, nous l’avons dit en traçant son portrait, aussi, quelque charmante qu’ait été pour elle la naissance de sa tentation, elle est au désespoir d’avoir été entraînée. Elle avait tout autre projet: d’abord celui de satisfaire un désir curieux, la vue d’un corps qu’elle soupçonnait être admirable, lui promettait un grand plaisir. Pourquoi ne pas le goûter en entier? Pourquoi se priver, par un peu de fausse honte, de savoir si ce qui fait l’homme répondait chez Alfonse au reste de ses perfections? De là le caprice de proposer le bain, d’aider à déshabiller, d’exiger la chute du caleçon, etc… D’ailleurs, elle supposait Alfonse novice, docile, capable de s’arrêter où elle le lui prescrirait. Ensuite, la duchesse, par exemple, aime à la fureur, qu’une langue complaisante et vive l’électrise et lui fasse oublier son être. C’était à ce seul badinage qu’elle se proposait d’employer son beau protégé. Mais point du tout! Le voilà qui a pris le mors aux dents et le reste! Quel bonheur pour cette femme bizarre quand elle sera détrompée. Quelle bonne scène ridicule pour le Chevalier, qui sent tout l’embarras que se donne la duchesse, en sortant soudain de son rôle de femme de théâtre pour outrer la hauteur d’une femme de cour!

Oublions-les pendant quelques moments, et voyons un peu ce qui se passe ailleurs.

A BON CHAT BON RAT
A peine la duchesse est-elle au bain, que le comte (rencontré tout près de l’hospice par l’émissaire) est arrivé. C’est à cette occasion qu’on avait sifflé pour Mme Durut quand elle a si brusquement laissé seule la Duchesse et le neveu supposé.

Mme Durut introduit le comte dans le même pavillon où elle avait d’abord conduit le chevalier.

Le Comte[87]. C’est qu’aussi la chère duchesse extravague; exiger de moi, dans ma position, des entrevues de jour, c’est manquer totalement de bon sens.

[87] Le comte: ce que cet homme a de plus remarquable est son extrême suffisance; il n’est d’ailleurs ni bien, ni mal; mais il était ci-devant à la cour, et d’une liste dans laquelle les femmes telles que la duchesse choisissent volontiers leurs amis de boudoir. (N.)

Madame Durut.—Vous savez que, la nuit, elle ne peut ni sortir, ni vous recevoir chez elle.

Le Comte.—Jeter ensuite feu et flammes, parce que je ne suis pas à la minute au rendez-vous où elle n’a rien de mieux à faire que de se trouver même avant l’heure, c’est me tyranniser!

Madame Durut, ironiquement.—Je vous conseille de vous plaindre.

Le Comte.—Où est-elle enfin?

Madame Durut.—Au bain.

Le Comte.—Je vole auprès d’elle…

Madame Durut.—Non pas, s’il vous plaît (On devine la véritable raison de Mme Durut. Voici celle qu’elle donne:) L’objet du bain est de calmer le sang: or, nécessairement, l’explication que vous auriez ensemble agiterait cette belle dame. Vous aurez donc la complaisance d’attendre que j’aie pris ses ordres à votre sujet et rapporté sa réponse.

Le Comte.—Vous avez raison, ma chère Durut; du caractère que nous lui connaissons, elle ne manquerait pas de faire une scène: il faut l’éviter. Mais je meurs de besoin! cloué, dès dix heures du matin, sur les bancs de ce maudit Manège, d’où je me suis échappé comme un voleur, sans attendre la fin de cette intéressante discussion… (Quoique le comte n’ait dit tout cela qu’en vue de faire l’important, Mme Durut, sachant absolument très bien qu’il est absolument nul à l’Assemblée, et se plaisant à faire des épigrammes à sa manière, coupe cette tirade:)

Madame Durut.—Que prendrez-vous, monsieur le comte?

Le Comte.—Une croûte grillée, avec un peu de vin d’Espagne.

Madame Durut.—On va vous servir à l’instant. (Elle disparaît. Un moment après le déjeuner du comte est apporté par Célestine[88], une charmante fille qui passe pour être sœur de mère de Mme Durut.)

[88] Célestine: à peine 20 ans, grande et belle blonde au plus frais embonpoint, richement pourvue de toutes les rondeurs et potelures que peuvent désirer tous les genres d’amateurs. Célestine a de grands yeux bleus plus animés que ne le sont habituellement ceux de cette couleur, et qui semblent demander à tout le monde l’amoureux merci. Sa bouche riante, ses lèvres légèrement humides ont le mouvement habituel du baiser. Cette fille est, parmi les femmes, ce qu’est, parmi les fruits une belle poire de doyenné, tendre et fondante. Célestine, désirée de tout le monde, aime tout le monde; aussi jamais cette bienfaisante créature ne put répondre non à quelque proposition qu’on ait eu le caprice de lui faire. Elle a de plus la gloire d’avoir remporté au concours la place de première essayeuse. On rendra compte en temps et lieu des fonctions et prérogatives de cet important emploi. (N.)

LE COMTE, CÉLESTINE
Le Comte, allant au devant.—Quoi! C’est vous-même, belle Célestine, qui prenez la peine…

Célestine.—Pourquoi pas, Monsieur le comte? On a toujours plaisir à servir quelqu’un d’aimable.

Le Comte, avec un mouvement modeste.—Ah! ce joli compliment met le comble à vos attentions. (Il la débarrasse du plateau.) Si vous vouliez, charmante Célestine, que ce déjeuner devînt délicieux pour moi, vous mouilleriez ce verre de vos lèvres de rose, et, buvant après vous, je croirais recevoir un baiser.

Célestine.—Voilà qui est d’une galanterie bien quintessenciée! Pourquoi demander de ma part un baiser par ricochet, quand je puis vous en donner plutôt deux qu’un directement?…

Le Comte, la prenant avec transport.—Est-on aimable? En vérité, Célestine, vous surpassez tout ce qui vient ici…

Célestine, interrompant gaiement.—Chut! chut! songez que nous avons quelque part certaine duchesse, et…

Le Comte.—Bon! elle est au bain, si loin, si loin de nous!…

Célestine, avec finesse.—Mais si près, si près de votre cœur! (Il ne laisse pas d’entraîner Célestine jusque vers un fauteuil où il se jette la tenant entre ses jambes.) Allons, Monsieur le Comte, de la bonne foi dans les traités; vous n’êtes point ici pour moi.

Le Comte.—Laissons, mon cœur, ces subtilités de délicatesse. Il y aurait moyen de bien mieux employer les instants. (Il chiffonne le fichu.) Si vous m’aimiez un peu…

Célestine, défendant faiblement sa gorge.—Nous ne nous connaissons point, pourquoi vous aimerais-je?… Vous êtes joli cavalier, pourquoi ne vous aimerais-je pas?

Le Comte, s’animant.—Elle est divine! Il y a un siècle, belle enfant, que tu me trottes en cervelle; mais tu as précisément une de ces sorcières de mines qu’il faut chasser de son imagination comme la peste, si l’on ne veut pas s’enfiévrer.

Célestine.—Pourquoi, s’il vous plaît, me chasser si fort! Sachez que j’aime beaucoup, moi, qu’on se passionne un peu pour mon petit mérite… Mais voyez donc comme il m’accommode! (Les tétons sont au pillage.)

………………..
(On supprime ici d’inutiles lambeaux de dialogue.)

Célestine[89] acceptant l’assignat après quelques façons.—Ne croyez pas cependant que je veuille employer ce chiffon à réparer une sottise. On dit qu’avant peu ce beau papier de votre fabrique ne sera plus bon qu’à cet usage, mais en attendant, je vais bel et bien le convertir en écus.

[89] Le Comte donne à Célestine un assignat de 300 livres.

Le Comte.—Tu me bats avec mes armes, friponne! Cela n’est pas généreux…

Pour l’apaiser Célestine, se jetant à son cou, lui donne un de ces baisers qu’elle a le talent de rendre si doux, et échappe à l’instant. Il est bon d’avertir le lecteur que cette si complaisante Célestine avait été députée au comte par Mme Durut, afin qu’il fût occupé tout le temps qu’il faudrait à la duchesse pour s’arranger avec le charmant Alfonse. On voit que Célestine ne pouvait s’acquitter mieux de son agréable commission. Le Comte se purifie, aidé, comme l’a été le Chevalier, par la jolie négrillonne. Ensuite, il déjeune, et attend, en lisant quelques feuilles du jour, qu’on vienne enfin lui donner des nouvelles de la Duchesse.

VIVE LE VIN! VIVE L’AMOUR!
Le Comte, au Chevalier, se levant brusquement.—Je connais trop la façon de penser de Mme la Duchesse pour pouvoir douter que vous soyez un homme comme il faut; ainsi, monsieur, nous n’aurons probablement ensemble qu’une explication très décente sur le hasard qui vous fait recueillir le fruit d’un rendez-vous donné pour moi. Cependant, si par malheur je me trouvais encore plus lésé que je ne suppose l’être…

Le Chevalier, avec fierté.—Qu’en serait-il, monsieur?

Le Comte, fièrement à son tour.—C’est ce que je vous ferai savoir, monsieur.

Le Chevalier, se soulevant.—Je n’aime pas à différer ces sortes d’éclaircissements… (Il s’échappe du lit et suit nu le comte, qui vient de passer dans la salle de bain, où sont aussi les habits du Chevalier.)

Madame Durut, leur courant après.—Holà! mes beaux champions! ce lieu n’est pas du tout celui des scènes tragiques.

La Duchesse, accourant aussi, à Mme Durut.—Arrêtez-les! ma bonne. Si j’ai quelque empire sur vous, messieurs…

En même temps, Mme Durut a fermé la pièce à clef. Le Chevalier s’habille en grande hâte. Mme Durut sert la Duchesse, qui en fait autant, marquant par des mouvements presque convulsifs qu’elle éprouve quelque chose de bien pénible…

Le Comte.—Quel est ce jeune homme, madame Durut?

La Duchesse, vivement.—Son neveu[90].

[90] Ce mensonge a pour but à la fois et de vexer le Comte et de prévenir une affaire d’honneur. (N.)

Le Comte, feignant de se calmer, et d’un ton ironique.—Digne choix, en vérité! Je n’ai plus rien à dire. (A Mme Durut.) Ouvrez-moi.

Le Chevalier.—On vous trompe, monsieur. Dans un moment je retourne à Paris; si vous n’avez rien de mieux à faire que de m’y suivre, nous pourrons causer en chemin et déterminer à quel point chacun de nous offense son rival.

Le Comte.—Je suis à vos ordres.

Madame Durut.—Cela vous plaît à dire: vous êtes tous deux aux miens. Mais voyez donc un peu ces mutins! Sachez, mes beaux messieurs, que, toute taquinerie cessante, vous ne sortirez pas d’ici que je le veuille bien. Oh! vous êtes, en dépit de vos bouillants courages, tout à fait en mon pouvoir.

La Duchesse ne sort des mains de Mme Durut que pour aller tomber pesamment dans une bergère, où elle joue assez bien la défaillante.

La Duchesse, avec les mines convenables.—Je me sens mal… Durut, de l’eau de Cologne… des sels… de l’éther… Je n’en puis plus… J’étouffe… je me meurs… (Elle est pour lors immobile, dans l’attitude la plus théâtrale, l’œil fermé, mais sans que les roses des joues et des lèvres aient pâli de la moindre nuance.)

Le Chevalier, aux pieds de la Duchesse.—Oh! ciel! quel malheur!

Madame Durut, assez calme et donnant du secours.—Là! là! ne vous désespérez pas, cela n’aura pas de suites…

En effet, à peine a-t-on mis des sels d’Angleterre sous le nez de la Duchesse, qu’un long soupir annonce la clôture de son évanouissement.

Madame Durut, au Comte.—Voilà pourtant, vilain homme, la belle besogne que vous êtes venu faire ici! Que je déteste ces vaniteux! Tout irait si bien, si l’on voulait ne mettre que de la folie à ce qui est uniquement affaire de plaisir.

Le Comte.—Vous verrez que c’est moi qui ai tort!

Madame Durut.—Assurément, et en tout point. Vous vous êtes conduit en homme qui n’a pas le sens commun. Vous arrivez trop tard; premier tort, d’autant plus inexcusable, qu’il est absolument volontaire; vous vous montrez ici avec l’assurance et la brusquerie dont on blâmerait même un mari: second tort; vous nous rompez tous en visière; plus grand tort qui vous donne en même temps beaucoup de ridicule; la preuve en est à ce qu’il vous a été forcé de voir et d’endurer. Répondez à tout cela. Eh! morbleu! puisque, vous aviez assez joliment passé votre temps là-bas, que n’y restiez-vous? Célestine aurait bien eu la complaisance de vous y tenir plus longtemps compagnie.

La Duchesse, avec intérêt.—Célestine!… Ils ont été ensemble?

Madame Durut.—Assurément et de la meilleure intelligence encore.

LES MÊMES, CÉLESTINE.
Célestine, en dehors et frappant.—J’entends qu’on parle de moi, veut-on bien m’ouvrir?

Mme Durut ouvre et lui conte rapidement la querelle de ces messieurs.

Célestine, gaîment.—Fort bien! (Au Comte.) Voilà donc, petit perfide, comme je puis me fier à vos belles protestations! (Avec une menace badine.) Si j’étais babillarde, comme vous seriez grondé! Allons, la paix, mes bons amis. (Au Comte en lui montrant le chevalier.) Voyez donc comme il est joli! Vous auriez la barbarie de l’embrocher en face?

Les esprits sont déjà considérablement apaisés, la Duchesse et Mme Durut souriant à l’épigrammatique plaisanterie de Célestine.

La Duchesse, au Comte d’un ton piqué.—Il paraît, monsieur, que nous ne sommes pas en reste l’un avec l’autre… (D’un ton moins sec.) Que tout ceci finisse donc convenablement. (Elle lui tend la main.) Je vous pardonne l’aimable Célestine; faites-vous de même une bonne raison au sujet du charmant Chevalier… Touchez là.

Le Comte, obéissant.—Vous avez tant d’ascendant sur moi… qu’il faut bien en passer par ce que vous voulez. Allons, madame, qu’il n’en soit plus parlé.

Célestine, avec espièglerie.—Oui dà! Cela est fort aisé à dire. Je ne prends pas, moi, la chose aussi indifféremment. J’avais fait une conquête; on m’avait juré les plus belles choses du monde; il faut que mon compte se trouve à tout ceci. Je déclare donc que je m’empare de monsieur (du Chevalier)… sauf à le restituer à qui il appartiendra lorsque je croirai m’être suffisamment vengée.

Madame Durut.—La matoise! tout en riant, elle le fera comme elle le dit, ou le diable m’emporte! Oh! je la connais! Mais pensons enfin au solide; il faut dîner; qu’en pensez-vous, mes enfants?

La Duchesse.—Je meurs d’appétit.

Madame Durut.—Eh bien! allons. Nos jeunes braves videront leur querelle à table, et se battront à l’aise le verre à la main. (Elle prend au Comte une main; à Alphonse:) La vôtre? approchez. (Le Chevalier approche. Elle réunit leurs mains.) La paix, au nom du plaisir!

Le Comte.—De tout mon cœur. (Ils s’embrassent.)

Madame Durut.—Je ne demande pas à madame la Duchesse si elle trouve bon que nous ne nous séparions pas. Si sa conversion est sincère…

La Duchesse, interrompant.—Très sincère, je te jure, ma chère Durut. Il faut que Célestine et toi soyez des nôtres; je l’aurais exigé si tu ne m’avais pas prévenue…

Madame Durut.—C’est parler, cela. Allons, je commence à espérer qu’enfin on pourra faire quelque chose de vous. (Mme Durut s’en va.)

Peu d’instant après, un des jockeys, qu’on connaît déjà, vient annoncer qu’on a servi et conduit les convives à une pièce délicieuse. Elle représente un bosquet dont le feuillage, peint de main de maître, se recourbe en coupole jusque vers une ouverture ménagée en haut et d’où vient le jour, à travers une toile légèrement azurée qui complète l’illusion. On voit, sur le fond transparent, les extrémités des feuilles et quelques jets élancés se découper avec une vérité frappante. Tout autour de la pièce, aux troncs des arbres régulièrement espacés, on voit attachée une draperie blanche bordée de crépines d’or, qui est censée cacher tous les intervalles au-dessous du feuillage. Le bas est une balustrade du meilleur style, peinte en marbre blanc et qui paraît se détacher. Le tapis est un gazon factice parfaitement imité. A peine s’est-on réuni dans cet agréable lieu qu’il y survient le dîner le plus sensuel.

Le Duchesse, le Comte, le Chevalier, Célestine et Mme Durut sont à table et mangent.

Madame Durut.—Vous ne paraissez pas penser à me remercier, cependant vous avez l’étrenne de cette jolie salle, qui n’est achevée que depuis quelques jours, et où je n’ai permis à qui ce soit d’entrer tandis qu’on y travaillait.

Le Chevalier.—On ne pouvait penser rien de plus agréable, et l’exécution en est parfaite.

Le Comte.—L’architecte a un peu écouté aux portes. Je connais la pareille salle, je dis absolument pareille, chez le marquis de[91]…

[91] Le Comte a raison. Cette salle existe en original chez une dame fort célèbre, que les deux sexes déchirent également, les femmes, par hypocrisie, car elles ont son amour et lui prodiguent le leur, les hommes par un sot amour-propre, car près d’elle ils sont rarement heureux. Mais qui peut juger sans passion cette Sapho moderne ne peut s’empêcher de l’admirer et de l’aimer, et s’étonne de lui voir concilier de la manière la plus naturelle les goûts et les habitudes de la femme à la fois la plus légère et la plus frivole et la plus essentielle, la plus capricieuse en fait de plaisir, et la plus invariable en fait de sentiments. (N.)

Madame Durut, interrompant.—Je connais, je connais! assurément vous pouvez connaître. Une chose n’a-t-elle donc de prix qu’autant qu’elle soit unique? A boire! je passe ma vie à entendre d’insoutenables gens comparer, épiloguer, au lieu de jouir…

Célestine, interrompant.—Et ma bouillante sœur se fâcher au lieu de manger! cela ne revient-il pas au même?

La Duchesse.—Célestine a raison, et je suis enchantée, Durut, qu’elle vous ait prise sur le fait. Savez-vous que vous devenez d’une humeur…

Madame Durut, avec surprise.—Et vous aussi? A votre tour, messieurs, grondez-moi. J’ai donc de l’humeur? Eh bien! il faut la noyer dans le bourgogne. (Elle s’en fait donner une bouteille et se verse une rasade.) A vos santés…

Le Comte.—. J’aime mieux cela que de la morale.

On boit à la ronde. Ils mangent tous du meilleur appétit et boivent à proportion. Avec le second service on a apporté des vins délicieux. Les entremets sont ingrédientés de manière à ne pas permettre que de tels convives conservent longtemps leur sang-froid et demeurent à table sans s’agacer. Quoique le Chevalier ait fait passablement des siennes, il se sent déjà des velléités pour cette friponne de Célestine, dont il est voisin, et qui joue avec lui de la prunelle, à faire sauter le bouchon. La vue de plus de la moitié de ses merveilleux tétons (qu’elle découvre sous prétexte d’y pourchasser un peu de pain qui la blesse) achève de mettre en rut l’inflammable jouvenceau. Cependant il s’observe assez bien pour ne pas se mettre dans le cas d’offenser la Duchesse, qui le guette du coin de l’œil. De son côté le Comte croit de son honneur qu’avant qu’on se quitte, la Duchesse ait fait aussi quelque chose pour lui. Durut, qui ne perd rien de tout ce manège, rit sous cape, et déjà se doute de ce qui va suivre. Au dessert, les gens renvoyés, la conversation s’anime par degrés et devient des plus polissonnes. En voici un léger échantillon:

Madame Durut.—A propos, madame la Duchesse, il y a longtemps que vous n’êtes venue par ici avec ce grand lévrier… cet étranger si blond, si pomponné!…

La Duchesse.—Elle me divertit avec son lévrier, c’est justement un Danois… l’Opéra me l’a enlevé…

Célestine.—L’Opéra ne vous a pas enlevé grand chose. Cet homme est bien le plus glacial bande-à-l’aise! (Gaîment.) Nous sommes tous garçons ici?

La Duchesse, souriant.—Il a donc l’avantage de vous connaître?

Célestine.—Oh! ne m’en parlez pas. J’eus un jour, je ne sais par quel caprice d’avoir quelqu’un d’encore plus blond que moi, le malheur de m’aventurer avec ce beau monsieur; cela fut d’un nul!… Il est vrai qu’il resta sur le champ de bataille un diamant, mais vivent les gens qui savent les faire gagner!

La Duchesse, sentant une atteinte.—Comte, j’ai des cors, je vous en avertis. (Elle sourit.)

Madame Durut.—Oh! je le reconnais au langage des pieds. Chez moi, certain soir qu’il s’agissait d’enivrer un provincial et de lui souffler sa jolie femme, ne voilà-t-il pas mon maladroit qui, à table, en face du couple, se trompe et croyant faire une gentille à madame, nous appuie amoureusement un pied sur l’orteil goutteux du mari. Celui-ci de jeter le cri de quelqu’un qu’on mettrait à la broche et de retirer les jambes si promptement, si fort et si haut qu’il soulève la table et renverse tout ce qui la couvrait. Figurez-vous le baccanal, le tracas, la consternation d’une femme peu faite, alors, à de pareils événements!… Il est vrai que, depuis, nous en avons fait une rude lame… Comte, vous pouvez certifier ce que je dis.

Le Comte, froidement.—Qu’en faites-vous?

Madame Durut.—C’est du véreux maintenant. Elle vient encore dans ma maison de Paris, pour les moines.

La Duchesse.—Fi!

Le Comte,—Quant à moi, je l’ai totalement perdue de vue, il y a bien six mois, depuis qu’elle m’a débauché mon valet de chambre.

Célestine.—Ce fut surtout pour vous un grand crèvecœur que de perdre ainsi deux maîtresses à la fois?

Madame Durut.—Pourquoi pas trois? car la dame ne se faisait pas beaucoup prier pour faire le thème en deux façons.

Le Comte.—De la méchanceté! Il est assez plaisant qu’on gronde ici des sortes de caprices, tandis qu’on veut bien les laisser en paix dans la société. Vous voilà trois femmes: laquelle de vous osera jurer de n’avoir jamais varié la manière de faire des heureux?

Célestine.—Monsieur le comte voudrait nous confesser apparemment! Quant à moi, je ne suis pas pressée de m’accuser de péchés dont il est très possible que je n’aie aucun repentir.

………………..
Un excellent café, suivi des liqueurs les plus fines, termine ce voluptueux dîner.

Le Comte très pressé (ou qui feint de l’être) d’assister à l’auguste pétaudière, part tout de suite dans son rapide cabriolet. La Duchesse reste. L’adroite et complaisante Célestine prête son ministère pour la mettre en état de paraître au spectacle. Le Chevalier dont on a renvoyé les chevaux, et qui n’a rien de mieux à faire que de se reposer, suit aux Italiens son équivoque conquête, qui l’enlève dans un vis-à-vis d’une élégance achevée, attelé de deux anglais sans prix pour la vitesse et la beauté.

L’ŒIL DU MAITRE
MADAME DURUT, CÉLESTINE

Elles sont dans le logement de la première et sont occupées de compter. Chacune a sous les yeux un livre de dépense, dont elle vérifie les articles.

Madame Durut.—J’ai fait.

Célestine.—Et moi aussi, bien juste en même temps que toi.

Madame Durut.—A combien, d’après ton addition, se monte la dépense du mois?

Célestine.—A neuf mille six cent quatre-vingt-quatre livres douze sols.

Madame Durut.—Barême ne serait pas plus correct que nous; j’ai le même total à six deniers près.

Célestine.—Tu as raison; six deniers: je les oubliais à cette colonne.

Madame Durut.—La recette?

Célestine.—Dix mille huit cent quatre-vingt-seize livres huit sols… sans deniers pour le coup.

Madame Durut.—On ne peut mieux. Eh bien! Célestine, quel est le métier, le commerce soi-disant honnête qui produirait par mois, à raison de nos fonds, un bénéfice net de douze cent douze livres cinq sols six deniers, tous frais et bien des petites fantaisies satisfaites, dont le prix se trouve englobé dans la masse des dépenses?

Célestine.—L’observation est juste. Encore ce mois-ci n’a-t-il pas beaucoup donné.

Madame Durut.—Sans compter que j’ai réduit de près de mille écus les mémoires des bâtiments depuis l’approbation des comptes.

Célestine.—Tout doux, s’il vous plaît, ma chère sœur; j’ai réduit est bientôt dit! Oubliez-vous, que ce rabais, c’est à moi qu’on en a l’obligation, puisque j’ai fait ce qu’il fallait pour que M. du Bossage y souscrivît?

Madame Durut.—Tu cries, Mademoiselle, avant qu’on écorche! Tiens, regarde, lis: «Trois cents livres de gratification à Mlle Célestine pour le dixième d’une épargne de trois mille livres qu’elle a procurée à l’établissement». Et cela sans préjudice de ta part d’associée.

Célestine.—C’est parler, cela, et j’aurais d’autant plus mauvaise grâce à me faire trop valoir, que ce petit pince-sans-rire d’artiste s’est donné les airs de me le mettre[92] sept fois pendant la nuit qui fut le pot-au-vin de votre arrangement.

[92] Entre sœurs on ne se gêne pas. (N.)

Madame Durut.—Sept fois! mon cœur; oh! sur ce pied, ce sera moi, ne t’en déplaise, qui lui compterai, le 30, les mille livres qu’il doit recevoir. Je ne me prévaudrai nullement des dix jours de grâce, et j’espère bien qu’en faveur de mon exactitude à payer, il daignera me faire tâter de son savoir-faire.

Célestine.—Rien de plus assuré, car il m’a dit plus de trois fois, à travers les beaux transports qu’il me témoignait, que tu devais être une excellente jouissance…

Madame Durut, interrompant.—Je m’en pique…

Célestine interrompant.—Mais que tu lui en imposais.

Madame Durut.—Le pauvre garçon! Il est bien trop bon d’avoir peur de moi! Qu’il vienne! je lui ferai connaître qu’on m’apprivoise assez facilement, et que les gens qui parlent par sept, ont le plus grand droit de tout oser avec leur très humble servante. Mais poursuivons notre besogne: combien d’abonnements reste-t-il encore à faire payer?

Célestine.—D’abord… celui du commandeur de Palaigu.

Madame Durut.—Qui? ce grand jeudi[93] qu’on dit malade d’un satyriasis incurable? Après? (On reprend le travail.)

[93] Chez les Aphrodites on nomme jeudis ces messieurs qui, tout au moins partagés entre l’œillet et la boutonnière, avaient pour jour de solennité le jeudi, en l’honneur de Jupiter, le Villette de l’Olympe comme tout le monde sait. Les femmes qui avaient la complaisance de se prêter au goût de messieurs les jeudis sont connues sous le nom de Jannettes (de Janus), à cause de leur double manière de faire des heureux. Les amateurs de ces sortes de femmes se nommaient, en conséquence Janicoles. Les Andrins, en petit nombre, étaient ceux qui, ne faisant cas d’aucun charme féminin, ne fêtaient que des Ganymèdes.

Célestine.—Ici viennent quelques articles véreux. Plusieurs aristocrates émigrants avaient écrit pour que leur abonnement continuât, ils en doivent le montant, et ils sont notés pour leur part des dépenses casuelles. Sans doute ils se flattaient de n’être pas aussi longtemps atteints, mais n’ayant point assisté, peut-être refuseront-ils d’entrer en compte?

Madame Durut.—Fi donc! Quel horrible soupçon! Ils paieront, Célestine. C’est de l’or en barre. Oh! s’il s’agissait de quelque dette d’un autre genre, comme pour habits, voitures, fournitures de domestiques, il y aurait peut-être à batailler pour le paiement; mais quand il est question pour ces messieurs de demeurer Aphrodites, de n’être pas rayés avec ignominie de la plus heureuse liste, crois qu’ils y regarderont de plus près[94].

[94] Un statut de la dernière rigueur supprimait les mauvais payeurs. Les délais étaient très courts.

Célestine.—Peut-être?

Madame Durut.—Je te dis que leur dette envers l’établissement est sacrée, et qu’ils sont bien trop avisés pour manquer d’y faire honneur.

Célestine.—Soit. J’admire, en effet, comment, tandis que tout le monde a l’air de mourir de faim, nous voyons venir ici nos habitués les poches pleines.

Madame Durut.—Tu serais bien plus surprise encore de voir les joueurs, quand nous aurons une partie, ils regorgent d’or. Ce n’est pas que les espèces manquent, mais on n’ose en laisser voir, et plus on se refuse, par hypocrisie, pour de vrais besoins, ou pour un luxe extérieur que maintenant il est dangereux d’afficher, plus, en revanche, on est en état de faire des sacrifices pour de secrets plaisirs. Après?

Célestine.—Rien de plus en souffrance, quant aux abonnements; mais voici quelques non-valeurs d’un autre genre: «Prêté à Mme de Braiseval, quinze louis». Elle devait les rembourser au bout de huit jours, le mois est près de finir.

Madame Durut.—Passons: le lendemain du prêt, je me suis fait rendre ces quinze louis par un vieil oncle de Mme de Braiseval, assez sot pour être amoureux, gratis, de sa banale nièce. Si le pauvre diable savait à quel usage elle avait employé cet argent, il se repentirait bien, ma foi, d’en avoir fait le sacrifice. C’était pour récompenser le solide service d’un sauteur de chez Nicollet, qu’elle venait de distinguer, mais non pas comme Mlle Célestine distingue le commandeur.

Célestine.—Si l’on jette des pierres dans mon jardin, gare la revanche! Au fait: quand Mme de Braiseval parlera de payer, il faudra lui donner quittance?

Madame Durut.—Etourdie! que dis-tu? Il faudra recevoir[95].

[95] Elle est un peu friponne, cette Mme Durut. (N.)

Célestine.—Et si l’oncle a par hasard avec elle un éclaircissement!

Madame Durut.—Il l’aura probablement. Où sont les hommes assez généreux pour obliger incognito? Mais, pour lors, tu n’auras pas su, j’aurai négligé d’enregistrer cette recette et ne t’aurai prévenue de rien. Tu me renverras la dame, que je menacerai auprès de mon mari, de quelques confidences de ma part qui n’iraient à rien moins qu’à la faire coffrer pour le reste de sa vie. (Avec un air de mystère.) N’ai-je pas fourni à cette Messaline jusqu’à trois cents suisses en un jour!

Célestine, soupirant.—Grand bien lui fasse! Avance à la vicomtesse de Chatouilly, neuf cent soixante livres en différents articles.»

Madame Durut.—Cela sera bien payé. En attendant, cet argent n’est pas sorti de la maison. Il s’est répandu en petits salaires sur toute la marmaille mâle et femelle que je puis enrôler, Mme la Vicomtesse a le talent d’occuper ici cette espèce pendant des matinées entières à se faire dorlotter, manioter, tripoter, baisoter, suçoter, peloter à six francs par heure pour chaque individu.

Célestine.—Voilà, par exemple, une bizarre fantaisie!

Madame Durut.—D’autant plus bizarre que si, par malheur, quelqu’un de ces petits êtres avait l’ombre d’un poil follet où tu sais, la dame furieuse le mettrait brutalement à la porte et me laverait la tête d’importance. Mais est-on bien ras, bien scrupuleusement imberbe, ce sont de sa part des transports! un délire! Après cela, c’est son tour de fêter tous ces petits engins, toutes ces petites moniches. C’est à mourir de rire, en vérité.

Célestine.—Et c’est là tout ce qu’elle fait?

Madame Durut.—Le plus souvent, il faut bien qu’elle s’y borne; quelquefois pourtant un marmot précoce se trouve de douze à treize ans, bon à quelque chose.

NOTE DU CENSEUR
MAITRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUITÉS DE C…

On ne sait souvent où une langue va puiser ses richesses. J’ai vu des Français se creuser la tête pour trouver l’origine du mot gamahucher, et dire ensuite qu’il était de pure fantaisie.—Point du tout, messieurs; il existe au fond de l’Egypte une secte de bonnes gens qui rendent un culte à l’ami de Priape. Je ne cite ni l’ouvrage où j’ai trouvé ce renseignement important, ni l’auteur trop grave et trop national pour ne pas se courroucer s’il se voyait nommer dans des écrits bouffons qui décèlent évidemment la futilité d’un esprit aristocratique. Je prie donc le lecteur de m’en croire sur ma parole, comme j’ai cru le voyageur sur la sienne… Or, il me semble que le mot Quadmousié, apporté d’Egypte en France, peut fort bien s’être altéré pendant la traversée. L’essentiel est que le culte lui-même se soit exactement transmis et sans doute perfectionné parmi nous. Quant à la racine de l’expression, elle peut bien être adoptée sans difficulté par une nation qui de Rawensberg[96] a fait Ratisbonne; Liège, de Luik; La Haye, de S’Gravenhaag, etc., et qui, d’après ses conventions alphabétiques, nomme Shakespear le génie que nos voisins, d’après les leurs, nomment Chekspir. Il convient, dis-je que cette nation reconnaisse cette savante étymologie. Je réclame de plus contre l’innovation de l’ignare abbé Suçonnet[97], qui ne fait dériver son terme que du grec, tandis que les Grecs auxquels il fait l’honneur de l’invention même, pourraient fort bien n’avoir fait qu’emprunter des Orientaux une pratique qui ne pouvait, au surplus, être connue nulle part sans y être adoptée et maintenue avec ferveur.

[96] Nerciat se trompe: c’est de Regensburg que l’on a fait en français Ratisbonne.

[97] L’abbé Suçonnet, dont Célestine parle ailleurs, remplace gamahuchage par glottinade. «M. Suçonnet, qui est docteur, prétend que rien n’est plus significatif, et qu’il convient absolument d’emprunter du grec le nom d’une volupté dont les Grecs nous ont transmis l’usage».

POST-FACE DES ÉDITEURS
Dès la fin de 1791, les Aphrodites de Paris et de la province se préparaient à se dissoudre. Quantité d’individus des deux sexes s’étaient d’avance expatriés. De ce nombre le prince Edmond, que des circonstances infiniment heureuses avaient rappelé dans son pays, et la nouvelle grande-maîtresse Eulalie, qui, par des circonstances inutiles à déduire se trouvait dans le cas d’accepter enfin, sans manquer à la délicatesse, le riche legs que le malheureux comte de Scheimpfreich lui avait destiné; cette dame, disons-nous, et le prince s’étaient passionnément occupés de préparer à ceux des Aphrodites qui étaient dignes de survivre à la fraternité de Paris, un asile en pays étranger et les moyens de placer avec avantage ce que l’Ordre conserverait encore de richesses, après que tous les confrères (soit volontairement dégagés, soit congédiés) seraient remboursés. Les comptes scrupuleusement ajourés par des frères financiers d’une probité à toute épreuve, l’Ordre survivant se trouva riche encore de 4.558.923 livres que des frères banquiers trouvèrent moyen de faire sortir adroitement du royaume. L’industrieux M. du Bossage s’était chargé, de plus loin, de dénaturer en fait de constructions tout ce qui caractérisait l’Ordre et ses divers objets, de même que de faire parvenir à sa nouvelle destination tous les détails transportables de décoration et d’ornement. Comme presque rien n’était réel, que les machines, surtout difficiles à renouveler en pays étranger, l’entreprise du transport était moins difficile que minutieuse; son utilité infinie l’emportait d’ailleurs sur toute espèce de considération. Mme Durut, Célestine, Fringante et quelques camillons des deux sexes suivirent à la file les fréquents envois, où Ribaudin signala dans la conduite secrète de cette partie de l’opération, son excellente tête, sa présence d’esprit, sa vigueur de caractère, et justifia parfaitement l’honneur imprévu qu’on lui avait fait en se rangeant unanimement sous sa loi. Quand tout l’ordre fut écoulé, corps et biens, sa feue Révérence sortit la dernière; elle porte aujourd’hui le nom de Martinfort, et continue à prouver qu’on peut être de très nouvelle noblesse, avoir porté par système un uniforme odieux, avoir même précédemment été moine, sans être, comme certains dédaigneux le pensent, un homme vil, parce que l’on n’aurait pas été fait pour monter dans les carrosses du Roi.

La journée funeste du 10 août 1792 suivit de bien près le départ de l’héroïque Martinfort. Plusieurs Aphrodites réformés périrent dans cette bagarre; un plus grand nombre d’eux encore, dont même quelques dames, subirent les horreurs du 3 septembre suivant; mais, par bonheur, nul frère, nulle sœur de ceux et celles que nos cahiers ont fait connaître, ne furent du nombre des victimes. En général, aucun de nos acteurs n’a mal tourné, sinon le pauvre Trottignac, son mauvais ton, quelques propos indiscrets en faveur de cette liberté qui promet tant aux gens sans élévation d’âme et sans fortune, ayant déplu, sur les bords du Rhin, à quelques fougueux émigrés, curieux d’ailleurs du sort d’un pied plat, étalon de quatre jolies femmes, ces messieurs, disons-nous, se persuadèrent que l’écuyer Trottignac était un propagant. En conséquence ils le jetèrent, pour le laver, dans le fleuve: il s’y noya: On les blâma fort. Tant de zèle était diamétralement au rebours des vues d’union et d’humanité qu’avaient les chefs de l’émigration, et dont ils n’ont cessé de recommander l’observation à leurs nobles cohortes. Mais il y avait bien d’autres abus, on n’y remédiait point, et Trottignac, à bon compte, était ad patres pour la plus grande gloire de la contre-révolution.

Les Aphrodites rénovés ont maintenant, dans un pays que nous ne pouvons nommer, un asile délicieux, des statuts épurés et des sujets d’élite. On nous a flatté d’une prochaine concession de matériaux pour la suite de notre histoire, ou plutôt pour une histoire tout à fait nouvelle. Nous comptons d’autant plus sur la solidité de cet engagement, que M. Visard, notre ami particulier, conserve, en partage avec un homme de lettres du pays, aussi de nos amis, son précieux emploi d’historiographe.

TABLE DES MATIÈRES

Introduction 1
Essai bibliographique 37
LE DOCTORAT IMPROMPTU 57
MONROSE OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ 105
MON NOVICIAT OU LES JOIES DE LOLOTTE 135
LE DIABLE AU CORPS 151
Réveil 155
L’abbé Boujaron 172
Le domestique coiffeur 176
Une fête projetée 183
Les invités à la fête libertine 188
LES APHRODITES 203
C’est toi! c’est moi! 208
Tant pis tant mieux 212
Vive le vin! vive l’amour! 225
L’œil du maître 233
Note du censeur 238

BIBLIOTHEQUE DES CURIEUX
EXTRAIT DU CATALOGUE

POÉSIES COMPLÈTES DE BRANTOME

RECUEIL D’AULCUNES RYMES DE MES JEUNES AMOURS

Première édition intégrale augmentée des autres poésies de l’auteur. Publiée avec préface, dépouillement du manuscrit, notes, variantes et glossaire, par Louis Perceau.—Un vol. in-8o carré de 307 pages… 25 fr.

Il a été tiré quelques exemplaires sur Arches au prix de… 75 fr. l’exemplaire.

Les poésies de Brantôme sont en partie inédites. Elles le sont même en très grande partie, pourrait-on dire, puisque l’édition fort défectueuse qui en fut faite en 1881 est aujourd’hui très rare. Elle était d’ailleurs incomplète, un sentiment exagéré de pruderie ayant incité l’éditeur à passer sous silence les pièces écrites avec cette liberté d’expression qui a rendu célèbre le «conteur» des Dames Galantes. Toutes les jeunes amours de Brantôme défilent dans ces vers galants adressés à ces «belles et honnestes dames» de l’escadron volant de Catherine de Médicis, dont les faits et gestes alimentaient la chronique scandaleuse du temps. Des notes, en grande partie tirées du Recueil des Dames et d’autres mémoires de l’époque, ajoutent un commentaire piquant à ces Rymes amoureuses et galantes. Ajoutons que M. Louis Perceau a établi le texte des poésies avec un soin particulier, et qu’il s’est livré à un dépouillement complet du manuscrit de Brantôme, fait précieux pour l’histoire littéraire. Le Recueil d’aulcunes Rymes est un ouvrage parfait qui séduira à la fois les érudits, les bibliophiles et les curieux de notre histoire poétique et galante.

L’HISTOIRE GALANTE DU XVIIIe SIÈCLE

par Jean HERVEZ

Dans les quatre volumes de L’Histoire Galante du XVIIIe siècle, Jean Hervez a voulu établir, avec la sincérité de l’interviewer, la «manière» dont aima le XVIIIe siècle qui, on peut le dire, fut essentiellement amoureux de l’amour. C’est aux chroniqueurs légers, aux conteurs malins, aux chansonniers alertes, voire même aux folliculaires ou pamphlétaires indiscrets, qu’il a demandé les secrets du cœur, les secrets d’alcôve—c’est un peu la même chose en un monde passionné—des Souverains et de leurs favorites, des abbés et des grandes dames, des grands seigneurs et des vendeuses d’amour.

L’illustration, toute documentaire, est empruntée aux maîtres du pinceau de l’époque, les Fragonard, les Boucher, etc.

Chacun des quatre volumes de L’Histoire Galante forme un tout complet et se vend séparément. Chaque volume du format in-12 carré, orné de quatre belles illustrations hors-texte, est présenté sous une élégante couverture illustrée. Les quatre tomes de l’ouvrage sont parus:

  • I.—LA RÉGENCE GALANTE (Le Régent, ses Filles, ses Maîtresses).
  • II.—LES MAITRESSES DE LOUIS XV, LE BIEN-AIMÉ.
  • III.—LE PARC AUX CERFS ET LES PETITES MAISONS D’AMOUR.
  • IV.—LE PORTEFEUILLE D’UN TALON ROUGE.

Chaque volume, illustré… 18 fr. (Port en plus: France, 1 fr.; Étranger, 3 fr.)

Les quatre volumes ensemble… 70 fr. (Port en plus: France, 5 fr.; Étranger, 10 fr.)

LE LIVRE DU BOUDOIR

Nouvelle collection de petits ouvrages galants des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, présentés sous un aspect élégant, typographie, ornements, papier, couverture justifient le titre de «Livre du Boudoir» et correspondent à cette littérature voluptueuse où se retrouvent les secrets de l’Art d’aimer, de badiner et de plaire.

MÉMOIRES DE L’ABBÉ DE CHOISY, Habillé en Femme.

LE CHEVEU, par Simon Coiffier de Moret.

CONTES SAUGRENUS, par Sylvain Maréchal.

LE DIVAN D’AMOUR DU CHÉRIF SOLIMAN. Traduit de l’Arabe par Iskandar-Al-Maghribi.

Chaque volume, format 13 × 16 1/2… 15 fr.

L’HISTOIRE ROMANESQUE

Guillaume Apollinaire.—LA ROME DES BORGIA.

Edmond Cazal.—HISTOIRE ANECDOTIQUE DE L’INQUISITION D’ESPAGNE.

Edmond Cazal.—HISTOIRE ANECDOTIQUE DE L’INQUISITION EN ITALIE ET EN FRANCE.

Dr Ludovico Hernandez.—LE PROCÈS INQUISITORIAL DE GILLES DE RAIS, Maréchal de France.

Chaque volume, illustré… 18 fr.

LES PROCÈS DE L’HYSTÉRIE AU MOYEN-AGE

Par le Dr Ludovico HERNANDEZ

LES PROCÈS DE BESTIALITÉ

(RELATIONS SEXUELLES DES PERSONNES AVEC DES ANIMAUX)

Prix: 15 fr.

LES PROCÈS DE SODOMIE

(D’APRÈS LES DOCUMENTS JUDICIAIRES)

Prix: 15 fr.

SAINT-AMAND (CHER).—IMPRIMERIE BUSSIÈRES

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