Le Grand Silence Blanc: Roman vécu d’Alaska by Louis-Frédéric Rouquette

LOUIS-FRÉDÉRIC ROUQUETTE

Le
Grand Silence Blanc

Roman vécu d’ALASKA

Préface d’André LICHTENBERGER

PARIS
J. FERENCZI, ÉDITEUR
9, RUE ANTOINE-CHANTIN (XIVe)

Il a été tiré de cet ouvrage:
15 exemplaires sur papier vergé pur fil
des Papeteries Lafuma,
numérotés à la presse, de 1 à 15.

Copyright by J. Ferenczi, 1921.

A TEMPEST,
chien d’Alaska,
qui à force de tendresse attentive m’a fait oublier les misères humaines…

Freddy.

PRÉFACE

Vous présenter mon ami Louis-F. Rouquette?

A quoi bon?

«… Né à Montpellier, en 1884, il y fit de complètes études classiques où, de bonne heure, le démon qui le hante introduit un grain de fantaisie. Il publie à quatorze ans ses premiers vers et prononce au même âge sa première conférence, qui lui vaut, outre des tonnerres d’applaudissements, une verte correction maternelle. A vingt ans, il est à Paris, pour le conquérir. Laborieuse histoire…»

Bah, je m’arrête. Tournez quelques pages. Au premier chapitre de ce livre, voyez Freddy.

Freddy n’est pas tout Rouquette. Rouquette n’est pas tout Freddy.

Mais Freddy est sans doute:

«Un étranger vêtu de noir
Qui lui ressemble comme un frère.»

L’écrivain a trouvé en notre vieux monde la vie dure et les hommes vils. Comme le poète de Musset, mais sous des cieux autrement lointains que ceux où se limitait notre romantisme, il a promené sa nostalgie.

Il ne s’est pas arrêté:

«A Gênes, sous les citronniers,
A Vevey sous les verts pommiers,
Au Havre devant l’Atlantique.»

Il a franchi l’Océan. Et c’est dans les solitudes de l’Alaska, proches du pôle, parmi les âpres contacts de la vie farouche et brutale, qu’il a ressenti davantage les liens qui unissent l’individu à l’humanité dont il est issu et dont il ne saurait s’abstraire. Freddy, misanthrope, a dédié son livre à son chien Tempest. Celui de Rouquette s’adresse à tous les hommes, et en particulier à ceux de France.

*
*  *

L’originalité des pages qui suivent est en effet double.

Nous sommes en ce moment, je ne dirai pas accablés (car je les adore), mais abondamment comblés d’histoires d’aventures.

Au lendemain de la guerre, tandis que ses suites continuent de nous opprimer, notre existence étant fort incommode, nous éprouvons le besoin de nous réfugier ailleurs. La crise des transports et des changes et l’encombrement des hôtels rendent malaisé de voyager. Nos grands bienfaiteurs sont donc les romanciers qui, sans nous forcer à quitter notre fauteuil, nous emmènent avec eux loin du boulevard et des autobus, hors de portée du nouveau riche et du prolétariat conscient.

Ces bienfaiteurs sont ou bien des écrivains français ou des étrangers.

A part quelques excellentes ou admirables exceptions, les écrivains français d’aventures ont souvent ceci de commun qu’ils n’en ont jamais eu, et n’ont jamais mis les pieds dans les pays où ils nous promènent. Nous avons donc leur seul génie pour guide. Cela nous ménage parfois de délicieuses surprises, et offre d’autres fois quelques inconvénients.

Les écrivains étrangers,—parmi lesquels nous faisons en ce moment à bon droit aux Anglo-Saxons un traitement privilégié,—écrivent sur les pays où s’est modelée leur âme. D’où la palpitation robuste, intense et ardente des récits d’un London, d’un Conrad et de plusieurs autres.

Ceux de Rouquette diffèrent de la plupart des romans français de l’heure actuelle en ce qu’ils portent la directe empreinte d’une des régions de mystère les plus évocatrices du globe.

Ils diffèrent des récits angle-saxons par le fait de la sensibilité et de la culture foncièrement gréco-latine qui s’y réfracte.

La suprême SagesseL’Homme qui portait un Chapeau haut de formeLa Bête sociable: je n’ai rien encore goûté d’analogue dans notre littérature, puisque des raisons assez fortes ont empêché que Daudet se soit amusé à récrire du Kipling.

En attendant que des œuvres prochaines achèvent d’imposer au grand public la vision complète de son tempérament curieux et sensible, ironique et généreux, je vous invite à savourer à leur valeur les récits poignants et humoristiques d’un écrivain français qui ne s’est formé ni dans les cénacles montmartrois, ni au sein des cloîtres académiques, mais au contact étroit, douloureux et fécond de l’immense vie, maîtresse inimitable.

André Lichtenberger.


Au moment de donner le «bon à tirer» de ce livre, on m’apprend que Jack London a donné, à une de ses nouvelles, le titre: «Le Grand Silence Blanc.»

Je suis heureux, moi, qui, comme lui, ai vécu de longues heures de solitude dans l’extrême Nord américain, d’avoir perçu, avec la même acuité, cette sensation de grandeur et de silence qui pèse sur la Terre Blanche.

Avec joie je saisis l’occasion qui m’est donnée de pouvoir rendre hommage à ce garçon du Far West, qui dans sa littérature a su conserver les rudes qualités de sa race.

A l’heure où certains ont tendance à monnayer sa gloire,—comme d’autres ont voulu se tailler des pourpoints dans le burnous d’Isabelle Eberardt—je veux apporter à la mémoire de Jack London le tribut de mon entière admiration.

L.-F. R.

Le Grand Silence Blanc
Roman vécu d’Alaska

I
UNE VISITE EN MANIÈRE DE PRÉSENTATION

L’homme entra.

Il s’installa confortablement dans un fauteuil, posa son feutre à côté de lui sur le tapis, croisa les jambes l’une sur l’autre et dit:

—Monsieur.

Il prononça: Mon Sieur, à la manière anglaise, puis il ajouta:

—Je suis Français.

Je lui présentai quelques paroles de bienvenue, mais il m’arrêta d’un geste brusque de la main.

—C’est moi qui vous remercie, vous êtes un homme très occupé et je vous dérange. Je sais, je sais. Je vous prendrai aussi peu de minutes.

«La littérature, qu’elle soit de France, d’Angleterre ou d’un autre pays, se vend pareillement à la moutarde, au cirage ou aux harengs du capitaine Cook. On met des affiches, on roule le tambour, et l’on crie, la main en porte-voix: Holà! vous qui passez, lisez le roman de Monsieur Chose. Monsieur Chose est un homme célèbre. Sa dernière production atteint cent éditions de mille exemplaires.

«Selon le public, on dit encore «le roman de Monsieur Chose est le meilleur des romans, les vieilles filles, les curés de campagne, les membres de la Y. M. C. A. peuvent le lire, ou bien: ce roman-ci, les vieilles filles, les curés de campagnes, les membres de la Y. M. C. A. ne peuvent pas le lire.

«Dans les deux cas on achète, les uns pour avoir une littérature «saine, morale, ad usum pucellarum», les autres parce qu’ils s’attendent à trouver des situations graveleuses et des descriptions croustillantes.

«Vous me pardonnerez, Mon Sieur, les ancêtres, je veux dire ceux qui sont arrivés, ont loué tous les panneaux-réclames, tous les emplacements en vue, les jeunes ont le bas de la muraille que les autobus éclaboussent de crotte et que compissent souventes fois les chiens, errants malgré les décrets de police.

Je risquai:

—Je ne vois pas…

Energique, l’homme me coupa la parole.

—Si, Mon Sieur, vous voyez et je suis venu parce que vous voyez et que vous savez faire une place sur le panneau aux camarades qui tirent la langue.

«Vous me plaisez. Il y a dix minutes, je ne vous connaissais pas, mais l’idée que j’avais dressée dans mon cerveau était telle que je vous aperçois. Excusez, Mon Sieur, je ne sais plus parler le français… Je veux dire, vous êtes la représentation du type que je m’étais créé sur votre nom. Ça ne vous arrive pas, à vous, Mon Sieur, de mettre des… comme dites-vous?… des physionomies sur des noms?

Et sans attendre ma réponse, il poursuivait:

—Vos livres me plaisent. Vous ne posez pas à l’artiste, vous êtes un bourgeois qui n’avez pas honte de votre bourgeoisie, all right! et vous la dépeignez comme elle est. Vous auriez pu tout comme un autre atteindre «le fort tirage» par des procédés outranciers, vous n’avez pas voulu. Les académies vous font sourire, vous ne monopolisez pas la vertu, vous ne jouez pas de l’adultère, c’est bien. Vous êtes secourable aux apprentis des lettres, cela est mieux. Je sais… je sais… Ne prenez pas votre air colonel, malgré votre masque froid, derrière vos besicles, votre œil pétille. Malice? non, bonté. C’est pourquoi je suis là.

Et comme pour prouver sa présence, l’homme se cala dans le fauteuil, changea ses jambes de place, puis il continua.

—Qui je suis? Freddy. Parbleu, oui, j’ai un autre nom, comme tout le monde, mais qu’importe. J’ai trente-six ans depuis… (il regarda son bracelet-montre)… depuis 2 heures 35 minutes. Mais trente-six ans bien employés…

Il resta un moment silencieux, comme poursuivant un rêve. J’en profitais pour le dévisager à mon aise. La lampe éclairait en plein sa figure. Trente-six ans, pas possible, je lui en aurais donné vingt-huit ou trente, tout au plus. Mais, en examinant bien, le visage est osseux, les joues creuses, ces rides qui guillochent les tempes… ce pli amer qui tire la bouche… cet être-là a souffert… seules les lèvres sont jeunes, d’un rouge vif, plus rouge et plus vif de la pâleur des joues… Le front en pleine lumière découvre une intelligence éveillée et les yeux brillent d’un feu sombre, dans la cavité des paupières.

Mais l’homme a reprit son discours.

—Je ne suis pas venu ici pour faire une confession. Je ne fouillerais pas avec le crochet de Jean-Jacques les épaves de ma jeunesse.

«Ce que j’ai fait? Mille métiers, mille misères disait ma mère, et mon père ajoutait: oui, tu sais un tas de choses qui te permettront de crever de faim toute ta vie… C’était sagesse!

«En effet, je peignais, je sculptais, je mettais en vers de huit à douze pieds, le soleil, les oiseaux, les fleurs, le printemps, comme si le soleil avait besoin de moi pour rayonner sa gloire, les oiseaux pour lancer leurs trilles éperdus, les fleurs pour enchanter nos yeux, le printemps pour faire croire au bonheur de notre âme!

«Le cercle étroit de la petite ville était trop restreint. Paris, voilà le tréteau!

«Vous n’attendez pas de moi que je vous dise les courses dans la grande ville. Il ne s’agissait plus de triomphes, et de lauriers, mais plus simplement de manger. La course à l’écu! C’est un championnat comme un autre!

«Si j’ai mangé de la vache enragée… un troupeau, Mon Sieur, un fameux troupeau… Bah! ces choses sont finies et les Arabes disent: le passé est un mort.

«Les mille métiers, je les ai faits, les mille misères, je les ai connues.

«J’ai été, voyons, que vous dirai-je? J’ai couru les journaux pour placer «un papier». J’ai fait des chansons (vous faites trop bien le vers, donnez-nous quelque chose de moins soigné… dans le goût populaire) et la chanson vendue (quinze francs, Mon Sieur), on touchait six centimes quand un chanteur voulait bien la mettre au programme.

«Le théâtre, ce fut ma marotte, n’avais-je pas eu une pièce primée, médaillée comme une bête au concours, lorsque j’avais seize ans! «Vos actes, oui… très bien, portez-le donc à Monsieur un Tel qui signera avec vous (moitié des droits d’auteur), plus une ristourne d’un quart pour le régisseur, un autre quart pour le directeur». Je pose zéro et je retiens tout.

«J’ai été secrétaire… J’ai beaucoup été secrétaire dans ma vie et à ma mort, je ne désespère pas d’être embauché par M. Saint-Pierre, secrétariat, service des entrées!…

«Secrétaire de théâtre (toujours!), cent cinquante francs par mois; quatorze heures de travail par jour, un patron qui vomissait des injures comme un autre parle ou respire… une brute congestionnée qui avait une façon de se mettre les pouces dans les poches de son gilet en disant: «Moi, je travaille pour l’Art!!!»

«Secrétaire de vagues gazettes, puis secrétaire d’un abbé… oui, Mon Sieur, d’un bon abbé qui me faisait traduire Saint Jean Chrysostome, et me payait quand il avait le temps. Il aimait à dire: «Il fait bon vivre sous la crosse.» Hélas, sa crosse était dédorée! Il n’avait plus d’argent cet homme, il ne pouvait pourtant pas en voler pour moi!

«Puis, j’ai fait le trust des parlementaires d’un département, trois députés, deux sénateurs, cent quarante francs par mois, mais la paie était aussi irrégulière. Alors j’ai envoyé le Palais-Bourbon au diable, j’ai pris une blouse et je me suis embauché sur un chantier comme ouvrier peintre… oui, peintre… barbouilleur, quoi! J’ai fait du faux bois dans une banque, j’ai passé au minium les fers à T d’un immeuble sur les boulevards, j’ai couvert d’une couche «ignifuge» les palissades de l’ascenseur du Métropolitain, station Barbès… je travaillais de mes mains, je gagnais huit francs par jour… j’étais heureux… Hélas! j’avais une marotte… Oui, le microbe littéraire, je lâchai les brosses pour le porte-plume et j’entrai comme nègre chez un de nos plus sympathiques auteurs qui… que… dont…

«J’ai des diplômes aussi, si ça vous intéresse, comme tout le monde… j’en ai gagné que je n’ai même pas. J’ai fait deux thèses de doctorat économique, trois thèses de médecine. J’ai donné ma matière grise pour cinquante centimes la page, c’était bien payé pour un «nègre».

«Et puis, las de courir Paris, le ventre vide, j’ai couru le monde pour changer mes idées…

«J’ai pris ma chance, comme nous disons en Amérique, je me suis promené de Rhadamès à Agadir, j’ai vu les oasis du Sud, empanachées de palmes, j’ai couché dans des bordjs et sous la tente, j’ai écouté, le soir, la chanson du sokar saharien qui montait dans la pureté du ciel, droite comme une fumée aromatique, et j’ai commencé à saisir intuitivement toute la grandeur, toute la beauté mystérieuse des Simples… Ah! qu’on était loin de la course aux gros sous sous le ciel barbouillé d’encre de la Ville!

«Je suis entré dans Marrakech, la cité rouge, trois fois ceinturée de remparts, et, du haut de la casbah d’Agadir, j’ai longuement regardé l’Océan qui berçait ses eaux vertes comme pour séduire l’ardente terre barbaresque…

«L’Amérique? J’y viens, Mon Sieur, si je la connais? Depuis Punta-Arenas, dans le détroit de Magellan, jusqu’à Point-Barrow, à l’extrême-pointe de l’Alaska…

«Ce que je faisais… Hé donc! toujours mille métiers, mille misères!

«J’ai fait des conférences sur la littérature française, lorsque le microbe littéraire prenait l’offensive. Entre temps, j’étais mineur aux mines d’or, meneur de chiens et conducteur de traîneau.

«J’ai même représenté officiellement le gouvernement de la République dans une grande foire, quelque part, là-bas, dans l’extrême Far-West. C’était la guerre; comme sept conseils de revision n’avaient pas voulu de moi pour les armées, je fis «de la propagande»; c’était avant l’intervention américaine. Mais voilà, pour «la propagande», il y avait un tas de braves gens «service armé» à qui l’air de l’Amérique était favorable. Je fus «ce pelé, ce galeux, haro»! De quoi se mêlait-il celui-là? On me le fit bien voir… Le chœur des vieillards célébra sa victoire en dansant, sur le mode antique, la danse du scalp.

«J’avais la bouche amère, comme après boire; j’aurais pu me fâcher, raconter les petites fripouilleries qui sont monnaie courante… Bah! A quoi bon?

«Je me suis enfoncé dans les solitudes vierges du Grand Nord. Là, j’ai goûté vraiment le repos de ma chair et le repos de mon âme. La vie était rude, mais j’avais la santé physique et morale.

«Au fait, c’est pour cela que je suis ici. Voici, Mon Sieur, quelques papiers (eh! oui, toujours le fameux microbe), j’ai noté là, par à-coup, les heures de paix et de solitude, les heures mornes aussi où la désespérance agrippe le cerveau.

«Vous lirez ces choses… oui, merci, mais je voudrais plus encore.

«Moi, voyez-vous, Paris, ses combinaisons, ses truquages, c’était bon pour ma carcasse de vingt ans; aujourd’hui, non… je lâche tout… oui, Mon Sieur, je m’en retourne vers le Grand Silence Blanc de ma Terre qui paye. Vous lirez, vous verrez; une fois qu’elle vous tient, c’est pour toujours…

«Je voudrais…

Pour la première fois, mon interlocuteur s’arrêta; il hésita, puis se décidant:

—Je voudrais que vous le fassiez paraître… si cela est possible… quelque part… Je ne le saurai pas, mais ça me fera plaisir tout de même.

«A moins que vous trouviez la chose insuffisante, auquel cas je vous demanderai de ne pas tenir compte de ma démarche et de jeter au feu ces feuillets inutiles.»

L’homme se leva, prit son manuscrit, le posa sur la table, se baissa pour prendre son chapeau et dit encore:

—Je vous salue… Mon Sieur!

Arrivé à la porte, il se retourna, fit trois pas en avant:

—A propos, si la chose paraît, excuse me, encore un service: je voudrais que vous mettiez un nom sur la première page… Tempest… Qui c’est? mon chien, parbleu! Croyez-vous que je dédie mon bouquin à un homme!

Il leva les épaules et sortit…

*
*  *

Ai-je rêvé cette scène singulière?

Pourtant, le manuscrit est là… L’écriture n’est pas très nette, nerveuse, presque illisible; au diable soit l’animal!… S’il croit que je vais déchiffrer ces hiéroglyphes… il peut aller au bout du monde, lui et son manuscrit…

Et cependant, je l’ai lu et tel que je l’ai lu, je l’offre au public et je supplie les lecteurs de croire que je n’y ai pas changé une virgule, j’ai, tout au plus, corrigé les épreuves…

II
LES TROIS RENCONTRES DE JESSIE MARLOWE

Un garçon, que j’avais rencontré dans un bar de Montgomery-street, à San-Francisco, m’avait assuré qu’on trouvait de l’or dans une des îles de l’archipel de la Reine-Charlotte. «Mais, ajoutait-il, confidentiellement, on tenait la chose cachée pour éviter un rush, une poussée formidable.»

Ayant payé le tuyau de nombreuses tournées de whisky, il ne m’en fallut pas davantage pour boucler mon maigre bagage et me mettre en route vers les pays du Nord.

Je fis la chose en plusieurs étapes. N’avais-je pas dans ma ceinture quelques centaines de dollars que j’avais arrachés à la terre du côté d’Alhégany, dans le Nevada-County?

Je musais plusieurs jours à Portland, la ville des roses. Puis, un matin, je pris le train pour Seattle où je m’arrêtais deux fois vingt-quatre heures pour échanger un cordial shake-hand avec ma bonne amie, Marcelle de J…, dont l’âme est fleurie de poésie comme un églantier de France à l’avril.

*
*  *

La coquette villa où s’abrite, à Seattle, le consulat de France. Devant la porte, au milieu d’un jardinet minuscule, un haut mât avec, à la cime, la flamme tricolore.

A l’intérieur, deux petits salons où la volonté de l’hôtesse a su faire revivre la grâce de la patrie lointaine.

Aux murs, quelques gravures d’un goût rare; sur un chiffonnier Louis XVI, le Mercure de France fait une tache mauve, et Farrère est présent avec ses Petites Alliées.

J’ouvre le livre, distrait, et ma pensée vagabonde.

Une voix prononce, derrière moi:

—Vous devez aimer Farrère?

—Beaucoup.

L’hôtesse m’observe et dit avec un anglicisme:

—Je pensais ainsi.

—J’aime les gens de mer. Tout ce qui vient de la mer m’attire. J’aurais tant voulu être marin.

—C’est un regret?

—Oui, le grand regret de ma vie.

—Diable, quel amour!

—C’est un amour, aussi pour le satisfaire, j’ai tourné la difficulté: ne pouvant être matelot, je suis voyageur!

—Je rends grâce à cette vocation qui nous permet de vous avoir. C’est si rare que nous ayons quelqu’un qui vient de France.

—Ne comptez pas sur moi pour la dernière mode ou l’ultime potin. J’arrive de France, si vous voulez, mais après un sérieux crochet dans le Texas, l’Arizona et la Californie. Demain, je pars pour l’Alaska.

Avec une pointe d’émotion, Mme de J… me parle alors de Paris, du Paris qu’elle aime, du Paris littéraire et théâtral. J’écoute la musique de sa voix. Des noms frappent mon oreille peu accoutumée. De Max, Lavallière, Bartet, Robinne, c’est comme un doux ronronnement qui berce mon âme, la calme et l’endort…

Le nom d’un théâtre ou le titre d’un livre accroche de-ci, de-là, ma pensée… c’est un film qui se déroule, je vois nettement les tableaux et les scènes… Mais alors? L’Arizona brûlant que je viens de parcourir à cheval, les Indiens Opi, hospitaliers et primitifs, la Californie et mes bons camarades qui travaillaient avec moi dans la mine?

Qui est dans le vrai?

Elle ou moi?

Mais le consul s’approche, souriant:

—Prendrez-vous un cocktail, cher?

Un cocktail, by Jove! Je suis bien à Seattle, dans l’Etat de Washington, là-bas, à tous les diables, sur la côte du Pacifique.

*
*  *

J’allais par mer à Victoria et de Victoria à Vancouver, où j’eus la chance de trouver le jour même de mon arrivée un vieux cargo, l’Abraham-Lincoln, qui faisait le service de la poste à travers le méandre des îles.

La traversée? Un peu mouvementée, comme cela se doit dans ces parages où l’on navigue dans des couloirs étroits, où le vent et la mer s’engouffrent avec un bruit d’orgue.

Tant bien que mal, plutôt mal que bien, nous avons franchi le détroit de Georgie que longe l’île de Vancouver.

On danse fortement lorsque, après les îles Scott, on pénètre dans le Pacifique; mais, crachant, soufflant, faisant un bruit de vieille quincaillerie, l’Abraham-Lincoln double enfin la pointe du cap Saint-James. Et notre bon cargo contourne l’île Prevost, laisse sur la gauche l’Houston-Stewart-channel et le Skincuttle-inlet.

Nous avons encore quelques coups de mer dans le Juan-Perez Sound où s’égrène un chapelet d’îlots abrupts et sauvages.

On jette quelques sacs de dépêches à Lyelle, nous doublons l’île Louise, après avoir fait escale à Skedans. Je débarque enfin à Cumshewa, dans la grande île de Moresby, tandis que mon vieil Abraham-Lincoln poursuit sa route vers Skidegate, dans Graham Island, la plus importante des îles de l’archipel de la Reine-Charlotte.

*
*  *

A Cumshewa, pas plus d’or que sous le pied d’un âne. Je vis quelques jours sur mes économies et je serais mort d’ennui si je n’étais embauché dans une fabrique de conserves de saumon.

Temps passé, douze jours. Un indigène haïda qui part à Skidegate me propose de l’accompagner. Tope-là, en route vers le nord, et me voilà mécanicien dans l’usine où l’on extrait l’huile des chiens de mer.

Je regagne quelques dollars que j’ai la chance de doubler au poker et je reprends mon bâton de voyageur, ce qui est une façon de parler lorsqu’on saute de cargo sur steamer et de steamer sur paquebot.

Il est plus facile d’entrer dans Graham Island que d’en sortir. Les Abraham-Lincoln n’assurent, sur la côte, qu’un service postal très approximatif, mais j’ai la chance de franchir l’Hecate strait avec des compagnons qui vont à Port-Essington, dans la British Columbia, afin de renouveler leur provision de whisky, opération de la plus réelle importance.

«Bonne chance, camarade», et me voilà seul sur le pier en bois de Port-Essington, cependant que, courbés sur leurs rames, mes amis gagnent la haute mer.

Je prends une décision: le premier bateau, cargo à vapeur ou à voile, qui passera dans un sens ou dans l’autre, j’embarque.

Dix-sept jours après, la Princess-Sophia, de la British Columbia Coast Service, jette l’ancre de l’autre côté de Port-Essington, sur la rive droite de la Skeena, à Prince-Rupert.

La destinée me pousse au Nord. En route donc pour la terre du silence, terre du mystère, terre de la neige et de l’or: n’est-ce pas la pay-dirt, la terre qui paye? Qui paye quoi? La volonté? La résistance? Qui paye comment? Avec l’or arraché aux roches dures? Avec la rigide beauté des paysages ou l’émerveillement des aurores boréales?

Avec de l’or ou avec de la mort. L’une ou l’autre, plus souvent l’une et l’autre. L’or conquis ruisselant entre les doigts comme l’eau du torrent. La mort paisible qui vous couche, sur le linceul des neiges polaires. Le corps s’enfonce et fait un trou, la neige pèse, pèse, pèse. Le gel la durcit. Les traîneaux y tracent leur piste. La vie va vite. Il y a des morts dessous. Qui le sait? Et l’âme s’en va, falote et errante, dans l’immense nuit sans étoiles, avec la chanson du Grand Nord qui la berce, en faisant craquer les branches, tandis que, là-bas, brament les cariboos affolés par le rire aigu des loups, dont le vent vient, soudain, de rabattre l’odeur.

Je pense à toutes ces choses sur le pont du Princess-Sophia, assis sur mon bagage, les coudes sur les cuisses, les poings aux tempes. L’hélice bat l’eau rythmiquement. Une brume grise enveloppe la côte cependant toute proche. Le steamer suit le long labyrinthe des îles et la côte déchiquetée. A droite, l’île du Prince-de-Galles, entourée de sapins, sommeille et la nuit tombe à gauche sur Ketchikon dont les feux rouge et vert trouent avec peine la brume.

Princess-Sophia. La Princesse Sagesse! Est-ce sagesse? Est-ce folie de suivre cette route? L’hélice bat comme un cœur, «flouk, flouk, flouk, flouk». Est-ce oui? est-ce non? Une vie nouvelle s’ouvre devant moi et le vers de Térence vient sur mes lèvres: «Ce jour qui t’apporte une vie nouvelle réclame, en toi, un homme nouveau.»

—Vous avez tort de rester là, garçon, la brume est mauvaise.

Je lève les yeux et rencontre le regard d’une femme, gainée dans un vaste chandail gris.

Elle est debout, solidement plantée sur ses jambes, les mains dans les poches de son chandail, le col lui cache le cou, le menton et la bouche, et le polo rabattu, barre le front à la hauteur des yeux.

—Je suis Jessie Marlowe, et vous?

—Moi, Freddy.

—Freddy qui?

—Freddy rien, Freddy tout court.

—Ah!

La femme prend un temps et ajoute:

—Vous ne devriez pas rester immobile, c’est toujours mauvais dans ces régions. Marchez plutôt avec moi.

Et nous voilà, tous deux arpentant le «deck» du navire comme deux vieux camarades.

—Vous venez pour la première fois?

—Oui, et vous?

—Moi, je suis déjà une vieille Yukoner. J’ai fait cinq fois le passage.

—Et vous allez?

—A Dawson, rejoindre mon mari…

—Ah! vous êtes mariée.

Le ton sur lequel j’ai prononcé cette phrase fait rire Jessie d’un rire qui sonne clair.

—Oui, j’ai marié Harry Marlowe, le sergent de la police montée.

La police montée canadienne! Le corps splendide qui n’aurait pas son pareil si la Légion n’existait pas. On s’engage dans la police montée comme dans la Légion, par coup de tête ou amour d’aventures.

Les magnifiques bêtes humaines, aventureuses et folles, qui, de l’Hudson à l’Alaska, à travers l’immensité silencieuse du Grand Nord représentent la loi de Sa Majesté Britannique.

Depuis j’en ai rencontré, groupés ou solitaires, plusieurs centaines au hasard de mes pérégrinations polaires et j’ai toujours trouvé chez eux les qualités qui font les hommes forts: la générosité, la droiture, la bonté et le courage.

Et cependant de la savoir, cette Jessie, à un autre, cet autre fût-il sergent de la police montée, cela me crispe.

Hé là, hé là! A quoi vais-je penser! Jessie Marlowe, il y a deux quarts d’heure je ne soupçonnais même pas son existence… alors…

Alors, maintenant, je la connais. Voilà.

Le bateau tangue fortement, excellent prétexte pour saisir le bras de ma camarade qui, du reste, ne se dérobe pas.

Sous la laine, je sens la chair ferme et la dureté des muscles. C’est une femme souple et solide, mon amie Jessie Marlowe.

Mon étreinte se resserre.

—Venez-vous à l’entrepont, il y a des figures étranges de Chechaquos.

En argot du Yukon, Chechaquos désigne tous les nouveaux venus au travail de la mine, apprentis chercheurs d’or et chercheurs de fortune.

Nous descendons; dans un fouillis invraisemblable gîtent, pêle-mêle, des dynamos, des sacs, des barils, des caisses, des cordages, des poutrelles de fer, un enchevêtrement de pics et de pioches, avec çà et là, dans une encoignure, un être vivant qu’éclaire la lumière jaune d’une lampe à huile que la houle balance.

Vers le milieu, la place est plus nette. Assis sur des seaux renversés, quelques hommes jouent aux cartes sur une table improvisée.

La partie est silencieuse et déjà la fièvre du gain stigmatise les visages. On la reconnaît à ce froncement de sourcils si spécial et au léger tremblement des doigts qui tiennent les cartons maculés.

Le vice humain s’étale sans forfanterie et sans honte. C’est brutal comme une plaie.

Je me retourne. Je ne sais pourquoi, il m’a semblé voir dans les yeux de ma compagne comme une lueur fauve. Oh! rien qu’une lueur vite éteinte. Les narines se sont contractées vivement, oh! un battement imperceptible!

J’ai dû me tromper, évidemment, puisque Jessie Marlowe dit d’un air indifférent:

—On ne respire pas, ici. Quelle tabagie! Venez-vous, cher.

*
*  *

Au matin, je monte sur le pont. Jessie est déjà là, accoudée au bastingage.

Elle a deviné ma présence et se retourne. Son visage est angoissé.

Sans explication elle dit:

—Oh! voyez, cher garçon.

Je regarde. Dans une brume bleuâtre, le plus fantastique des paysages apparaît.

La côte est proche, nous louvoyons entre Etolin Island et Prince of Wales; c’est un jaillissement formidable de roches, de longues chaînes de trachytes, de gigantesques chaussées de basaltes. La grande loi géologique s’affirme, laissant loin derrière nous les pauvres imaginations poétiques des Hellènes et de leurs Titans qui mirent «Pelion sur Ossa», jeux d’enfants à côté de la vision chaotique qui s’offre à nous.

Pour arrêter la mer envahissante, la Terre a fait un effort surnaturel, elle a contracté sa chair, les roches éruptives se sont dressées, elles sont là, sans transition, mettant à nu le granite primordial.

Strates régulières, déchirures aiguës, arêtes vives, le mont se dresse à pic à des centaines et des centaines de pieds, tout pareil au jour où il jaillit, du soulèvement primitif, venant du tréfonds des entrailles terrestres pour dire à l’Océan: «Arrête, tu n’iras pas plus loin.»

La main de Jessie Marlowe a saisi ma main. Tout à coup, le soleil déchire le voile de brume qu’il effiloche et jette au loin. Ses rayons dorent la muraille ocre et terre de sienne; c’est une harmonie magistrale et je sens les ongles de Jessie qui se plantent dans ma paume. Elle est secouée d’un frisson. Mais elle se reprend aussitôt, murmure l’inévitable I’m very sorry et, pour me punir d’avoir vu son frémissement en face de la majesté impérissable de la nature, elle me quitte brusquement.

*
*  *

Un sifflement. Un cri horrible. Un tumulte de pas précipités. A nouveau, des cris… Je sors de ma cabine pour aller aux nouvelles. Un groupe remonte de la chambre des machines. Les gémissements finissent en une plainte rauque et continue. Je m’informe. Un retour de vapeur a brûlé, atrocement, un soutier. La vision est infernale. Les yeux vidés laissent voir deux trous sanglants. La bouche se tord, noire et rouge. Le corps entier n’est qu’une plaie à laquelle des lambeaux de vêtements adhèrent encore.

Les passagers s’empressent, inutiles. Le capitaine interroge:

—Y a-t-il un médecin parmi vous?

Les émigrants se regardent l’un l’autre, personne ne répond.

Le capitaine insiste:

—Vous n’allez pas le laisser mourir comme ça…

Alors, je songe que j’ai, il y a bien des années déjà, préparé l’examen de l’Ecole de médecine navale de Bordeaux.

Le cercle s’est ouvert devant moi. Je me penche sur le blessé. Il ne faut pas être grand clerc pour se rendre compte que l’homme est perdu. Il faut abréger cependant ses souffrances.

Le plus urgent est de débarrasser les plaies du linge qui plaque.

Je demande:

—Des ciseaux, un couteau…

Un geste brusque, une voix qui répond:

—Voilà.

C’est Jessie Marlowe qui, d’une gaine de cuir qu’elle porte sous son chandail, me tend un minuscule poignard, fait d’une seule pièce d’acier.

Elle m’offre, en même temps, son aide et avant que je l’aie agréée, elle s’accroupit près de moi et d’un coup net, elle tranche l’étoffe.

Le spectacle est monstrueux: la chair est grillée, tuméfiée, des boursouflures se forment qui éclatent avec de minces jets de sang. Les veines et les artères sont à nu, elles crèvent aussi, une à une. C’est un enchevêtrement de lacets rouges et bleus où le sang qui se coagule fait, çà et là, une tache grenat sombre.

Nos mains se sont rencontrées. La mienne tremble un peu. Celle de Jessie est souple et froide. Je regarde la jeune femme et je revois dans ses yeux la courte flamme de la veille.

Cette chair qui souffre un châtiment de damné cause de la joie aux yeux de cette femme. J’en jurerais.

Je donne un ordre bref. Avec d’infinies précautions, on soulève le corps douloureux, on l’emporte, cependant que Jessie Marlowe murmure à mi-voix, comme pour elle-même:

—Quelle splendide chose que ces vives couleurs!

*
*  *

Le soir tombe. Le steamer glisse, silencieux, sur les eaux étroites du détroit de Wrangell. Çà et là, un chapelet de bouées s’égrène, indiquant au navire les récifs qui brusquement jaillissaient du fond des abîmes à fleur d’eau. Parfois, on voit les roches, comme des bêtes sournoises tapies. Elles essayent de happer la proie facile, mais nous passons et l’écume du sillage les recouvre.

Des sapins, poussés là, Dieu sait comment! se penchent vers nous jusqu’à nous toucher. Un soleil oblique éclaire les hautes falaises noires et derrière nous, nous laissons un gouffre d’ombre.

Tout à coup, la muraille de basalte s’échancre et un glacier immense, tombant à pic dans la mer, apparaît. Sur sa blancheur vierge, le vent balaye les neiges récentes et le soleil fait miroiter des lumières violettes, oranges et bleues.

Un oiseau passe dont les ailes roses battent longuement dans un rayon.

Venant du cœur du navire, on entend le râle continu de l’agonisant qui quitte la vie, peu à peu.

*
*  *

Nous quittons Juneau au matin. Nous avons fait escale pendant la nuit.

Nous franchissons le chenal Gastineau. La capitale de l’Alaska s’enfonce dans la brume, où le Capitole, adossé à la montagne, fait une tache laiteuse.

Une voix prononce près de moi:

—Vous n’êtes pas descendu à terre, docteur?

C’est le capitaine qui me salue de cette appellation. Je suis monté en grade depuis hier.

—Non, capitaine.

—Vous avez ma foi raison. Pour retrouver des usines, des autos et des cinémas, ce n’est pas la peine de venir jusqu’ici: autant vaut rester à Seattle ou à Vancouver.

Le capitaine tire deux ou trois bouffées de sa courte pipe de terre, reste un instant accoudé près de moi, puis il s’en va de cette démarche spéciale, à la fois lourde et souple, des marins.

A trois pas, il se retourne et dit:

—A propos, savez-vous, l’homme est mort cette nuit.

Il lance un jet de salive jaunâtre par-dessus bord, puis il ajoute:

—Jessie Marlowe est descendue à Juneau.

—A Juneau, mais ne devait-elle pas débarquer à Skagway pour aller à Dawson?

Yes, doctor, mais elle a changé d’avis.

Et il s’en va roulant des épaules en grommelant:

—C’est une femme!

Une main invisible étreint ma gorge. L’homme est mort. Jessie Marlowe est partie… Une tristesse monte en moi, envahissante, sans que je puisse exactement me rendre compte si la cause première est la mort de l’homme ou le départ de la femme.

*
*  *

Le thermomètre est descendu de 20 degrés en quelques heures, l’hiver est venu tout d’un coup.

Le fleuve, qui roulait hier encore ses flots noirs, portant la vie à la «terre qui paye», est aujourd’hui figé, morne, silencieux. Pour huit mois, le Yukon est prisonnier des glaces, le monstre tumultueux est enchaîné.

Sournois, il a bloqué les chalands, un grand steamer à palettes s’est aussi laissé surprendre.

Pour huit mois, Dawson est sous la neige.

La grande ombre polaire descend. La nuit a mangé le jour.

En attendant que le jour prenne sa revanche et dévore à son tour la nuit, il faut faire provision de sagesse et de philosophie.

Le paysage m’intéresse par sa nouveauté. Je suis, hors la cité, sur une hauteur, dans une cabane faite de rondins de sapins assemblés, qui tient beaucoup plus du perchoir que de l’habitation humaine. La ville et le fleuve déroulent à mes pieds une symphonie blanche, où, par endroits, les sapins mettent une tache vert sombre.

En face, derniers contreforts des Rokies, la montagne se dresse barbouillée d’ocre et plaquée, çà et là, de blanc légèrement bleuté.

J’ai le temps de contempler ces choses et j’emploie ma première journée d’hivernage aux soins ménagers. J’ai visité mes bottes, remis un talon, cloué une semelle. Je couds une peau de renard au col de ma veste de cuir lorsque ma porte s’ouvre et Lynn, mon ami Lynn, entre chez moi.

Lynn est un indien koyukuk, à la face camuse qui, malgré ses rapports avec les civilisés, a conservé l’habitude ancestrale de se peinturlurer les joues.

Il porte un vaste plaid à carreaux, qui a dû appartenir jadis à quelque miss errante, une lanière en cuir de bison lui ceinture la taille. Ses mocassins, en peau de phoque bordés de wolverine, laissent traîner leurs attaches. Ses mains et ses bras sont emprisonnés dans des moufles de cuir fourrées, serrées à la hauteur du coude. On dirait mains et bras de marionnettes.

Il serait très couleur locale, mon ami Lynn, n’était l’affreux chapeau melon qu’il arbore fièrement en guise de couvre-chef. Ce chapeau melon est pour Lynn le signe suprême de la civilisation.

Il est une autre concession que l’Indien fait à notre monde. Il a pris l’affreuse habitude de mâcher de la gomme.

Ayant mastiqué plus fortement et logé sa boule comme une chique dans sa joue gauche, Lynn me salue à la manière koyukuk, s’informe de ma santé et m’annonce qu’on vient de ramasser en plein Dawson, près du pont de la Klondike river, à l’endroit même où se termine Front-street, le cadavre d’un homme.

Avec ce saut brusque du thermomètre, la chose n’est point étonnante. Quelque ivrogne qui aura quitté tard le Bank, l’Exchange ou le Green Tree et que la congestion aura fauché.

Lynn secoue la tête en écoutant ma supposition. Il rumine sa gomme, puis il ajoute dans son anglais un peu rauque:

—Non, non, l’homme est un sergent de la police montée canadienne. Le froid ne l’a pas tué, mais bien la blessure qu’il porte à son cou…

Et Lynn conclut:

—Ça fait un joli tumulte dans la cité.

Puis, m’ayant emprunté deux poignées de thé, l’Indien sort, traînant dans la neige ses mocassins dont les cordons pendent.

*
*  *

Un sergent de la police montée. Fichtre, c’est une belle pièce au tableau. Cela nous change des querelles dont les mineurs font habituellement les frais.

Malgré que la ville ait oublié, comme un cauchemar, les légendaires batailles d’antan, alors qu’au petit jour, on ramassait quelques gimblers, plus ou moins troués, il arrive, parfois encore, que des mauvais garçons vident leurs différends à coups de browning. Mais un sergent de la police montée! J’émets un sifflement qui fait dresser les oreilles à mon chien.

—Si nous allions aux nouvelles, Tempest, mon ami, qu’en dis-tu? Un sergent de la police montée proprement meurtri, ça ne se voit pas tous les jours, et puis cela chassera un peu la monotonie de cette journée qui s’obstine à ne point finir. De plus, ce sera une occasion unique de montrer notre nouveau col de fourrure.

J’assure ma toque de loutre et revêts la veste au fameux col. Tempest jappe de joie et nous voilà courant dans la neige comme deux jeunes fous. Une pente s’offre, nous la dévalons en roulant.

—Allons, paix, soyons sérieux.

J’époussète la neige d’un revers de main et, Tempest sur mes talons, je pénètre dans la ville.

Devant les barracks, c’est ainsi qu’on appelle la caserne de la police montée à Dawson, il y a une foule qui discute avec force gestes, émettant des appréciations diverses. En connaisseurs, les Yukoners apprécient le «beau coup» qui envoya le sergent dans l’autre monde.

Un camarade m’offre d’entrer avec lui: il connaît un garçon qui pourra nous renseigner.

Sans trop de difficultés, nous pénétrons dans la cour des barracks où des prisonniers revêtus du traditionnel costume jaune et noir creusent des chemins dans la neige dure.

Le garçon que nous cherchons, nous le trouvons dans sa chambre en train d’apprêter un jeu de raquettes. En effet, dix hommes vont battre la campagne pour essayer de s’emparer de l’assassin, tandis que l’enquête se poursuit dans la ville.

Des détails? Il n’en sait pas plus long que nous. Le sergent a été trouvé ce matin, gelé à bloc à l’endroit même que Lynn avait dit.

Ayant mis les raquettes sous son bras, le policier nous propose d’aller voir la victime.

Dans une salle basse, sur un lit de camp, le sergent est étendu. Quelques camarades veillent le corps en fumant des cigarettes.

La tête de la victime est légèrement inclinée sur la gauche et, sous l’oreille, on aperçoit la blessure, une blessure triangulaire, nette, qui n’a pas un centimètre de longueur et d’où pourtant la vie s’est échappée. C’est, en effet, un «beau coup».

—C’est le seul indice que nous ayons, explique un autre sergent, mais c’est suffisant pour retrouver l’homme.

—Pauvre Harry Marlowe! prononce le garçon qui nous conduit.

Harry Marlowe! Harry Marlowe! Je connais ce nom. Où donc l’ai-je entendu déjà?

Ah! oui, je me souviens, la Princess-Sophia. Jessie Marlowe, il y a quatre mois déjà. Les soucis de mon installation m’ont fait oublier cette rencontre.

J’entends avec netteté la voix qui me dit:

—J’ai marié Harry Marlowe, le sergent de la police montée canadienne.

Jessie Marlowe, dont le souvenir m’occupa quelques heures et que je n’ai point revue…

Et répétant la phrase que je viens d’entendre, je dis, à mon tour, mais avec une variante: «Pauvre Jessie Marlowe.»

*
*  *

En entrant, je n’ai vu que le corps étalé… et les camarades qui veillent.

Mon regard se porte maintenant vers le fond de la salle et j’aperçois alors une femme, le dos appuyé contre la cloison de planche; ses bras sont croisés sur sa poitrine, elle a une attitude hostile et farouche.

—Jessie Marlowe, me souffle mon compagnon.

Je l’ai, par Dieu, bien reconnue. On n’oublie pas Jessie Marlowe quand on l’a vue une fois.

Ses yeux sont fixes, sa mâchoire contractée… Son malheur immense l’accable, Niobé défiant le destin n’a pas dû être plus belle…

Pauvre Jessie Marlowe! Je la plains sincèrement, je voudrais pouvoir aller vers elle et lui dire non pas de banales paroles de condoléance, mais des mots affectueux et doux, ou plutôt ne rien lui dire, lui prendre simplement la main et pleurer, pleurer longuement avec elle.

Je n’ose pas. Ces gens qui nous entourent me gênent. D’ailleurs, l’aspect de Jessie n’a rien d’engageant. Dans son coin, elle est tapie comme une bête sauvage, insensible à tout ce qui n’est pas sa douleur.

A quoi songe-t-elle? Quel paysage évoque-t-elle? Quel souvenir? Le bonheur perdu? Le foyer détruit? Autrefois ou demain?

Autrefois? Les randonnées à cheval avec l’espace pour horizon, la solitude, la tendre solitude à deux pendant les longues nuits polaires? Les dangers évités ensemble? La première étreinte des mains?

Demain? L’insécurité, le problème de la vie quotidienne, le retour à la maison où tout vous dit l’absence de l’être aimé, sa place, son verre, son couteau, sa carabine pendue au mur, désormais inutile?

Que voit-elle dans son rêve intérieur? Ses yeux regardent-ils sans voir ou fixent-ils un point lointain dans son rêve éperdu?

Pourquoi l’idée absurde me vient-elle que ses prunelles agrandies, d’une fixité hypnotique, voient uniquement dans la chambre la petite blessure triangulaire qui est au cou de celui qui fut son mari?

*
*  *

—Tempest, mon vieux frère, qu’avez-vous à tourner en rond comme un chien de riche dans un jardin public? Tenez-vous tranquille, que diable! Employez mieux votre halte, reposez-vous.

Mes conseils de sagesse—comme tous les conseils de sagesse—sont inutiles.

Tempest va, vient, il court vers ses camarades qui font craquer sous leurs mâchoires robustes les morceaux de phoque gelés que je leur ai jetés. Chose singulière, Tempest, mon leader, mon chien de tête, n’essaye pas de ravir leur proie… Il tourne, inquiet, lève le mufle comme pour prendre le vent, remue, tour à tour, l’oreille droite et l’oreille gauche, les pointe toutes deux attentives, puis il revient vers moi, s’assied sur son arrière-train et la gueule ouverte gémit.

Je torche d’un bout de pain mon assiette d’aluminium.

—Tenez, dis-je, la main tendue.

Tempest détourne la tête. Il refuse mon présent et gémit à nouveau. Soudain, il s’élance, va vers ses copains qui achèvent de manger et leur mord les jarrets.

Peureuses, les bêtes se dispersent. Il les rappelle de la voix, un aboiement clair comme un commandement. Les chiens obéissants s’assemblent.

Il se place à leur tête et voilà mon bataillon qui se met en marche. Un aboi bref, la troupe s’arrête devant le traîneau chargé que j’ai laissé, voici une heure, à l’abri d’un boqueteau de sapins, de pauvres sapins rabougris perdus dans la solitude polaire.

Tempest laisse les chiens soumis et s’approche de moi. Cette fois, il n’aboie pas. Il me regarde. Je lis dans ses yeux comme dans un livre et ses yeux me disent:

—Eh bien, qu’attends-tu? Tu ne vois donc pas que nous sommes prêts? Allons, en route, dépêche-toi.

—Tempest, old fellow, vous êtes maboule. Nous venons d’arriver et vous voulez repartir. Le traîneau est lourdement chargé, l’étape a été rude, vos frères sont fatigués. Tous n’ont pas vos jarrets d’acier. Depuis huit jours que nous sommes en route, j’ai moi-même les reins en capilotade, il fait doux ici, le vent ne souffle pas. Patientez, patientez. «Il y a un temps qui trempe et l’autre qui détrempe», dit-on en languedocien, mais vous n’entendez pas la langue de mes pères, donc fichez-moi la paix.

Ce discours, accompagné d’une tape peu rude, ne satisfait pas mon ami. Il est sensible cependant à ce qu’il croit une caresse. Il s’approche et avec son crâne qu’il a dur et bossué, il me donne des coups à la façon des béliers…

—Il faut vous obéir, soit, mais vraiment vous êtes insupportable.

D’un coup sec, je ferme mon couteau qui claque. Il a compris le signal. Il est fier de s’être fait entendre. Il bondit et jappe, joyeux, la queue en coquille d’escargot… En maugréant contre ma faiblesse, je range mon assiette après l’avoir lavée d’une poignée de neige. Je boucle mon sac.

—En route, puisque vous le voulez. Vous êtes le maître de ma vie, allez devant, je vous suis…

Pendant que j’attelle ses compagnons, Tempest reste à mes côtés, surveillant tous mes gestes; la dernière courroie serrée, il va de lui-même se placer en tête. A peine son harnais est-il assuré, qu’il lance l’appel du départ et file un train d’enfer.

J’ai juste le temps de sauter sur le taku où je tombe debout, les rênes en main.

Il a le diable dans le corps, il tire de tous ses muscles, excitant les autres chiens de la voix; ceux-ci, gagnés par cette belle ardeur, donnent toute leur force; si l’un d’eux paresse ou se ralentit, le chien d’à côté lui mord les jambes.

La vitesse les grise… jamais mon team n’a donné un tel effort. Vainement, j’essaye de modérer son ardeur, allez donc vous faire écouter de ces labradors et de ces huskies conduits comme des enragés par un fou comme Tempest.

Je laisse aller, les guides molles. Les chiens, ne se sentant plus soutenus, redoublent d’ardeur. Nous prenons des virages fantastiques, mon équipe est attelée à la façon indienne; automatiquement, l’éventail se referme. Nous frôlons des gouffres sombres, nous rasons des sapins dont les branches me giflent au passage.

—Holà, démons, arrêtez-vous.

Le team n’obéit plus à ma voix. Les chiens suivent, la langue en loque, les flancs en soufflet, Tempest qui tire, tire, tire…

J’ai la sensation nette qu’au premier tournant, nous allons nous briser. Il n’en est rien. Le virage est pris avec une courbe savante, nous dévalons. Enfin, nous voilà dans la plaine…

Alors, seulement, Tempest s’arrête, les jarrets raidis, comme pour soutenir seul toute la charge. Heureusement, les autres chiens ont aussi freiné. Je tombe moi-même sur les genoux; n’importe, ils ont reçu un fameux choc. Le traîneau patine. Trois chiens s’affaissent dans la neige en hurlant… Je me précipite. Un examen sommaire. Rien de cassé. Je saute sur le siège.

—Allons, mes petits frères, en route.

Personne ne bouge. Je descends et les excite de la voix:

Mush on, mush on, boys…

Rien n’y fait. Pour me narguer, Tempest se couche sur le flanc. Je prends le fouet. Le fouet claque, je tire sur les courroies. Les chiens n’ont pas fait un pouce en avant…

—Vous n’allez pas me planter là, je suppose.

Alors, Tempest se dresse et, de ses pattes de devant, il fouille le sol et lance la neige à gauche et à droite.

—Tu veux te reposer? Je sais, vous m’avez conduit d’un train peu ordinaire, mais le but n’est pas ici…

Pour toute réponse, Tempest gratte, gratte, gratte furieusement.

Découragé, je dételle le team. Aussitôt libres, les chiens font leur trou comme pour se coucher.

La neige est bientôt déblayée, l’ouverture assez large, les bêtes se tapissent.

Tempest a fait son trou plus vite que les autres, mais il est aussitôt ressorti.

Ses bons grands yeux me regardent et me disent:

—Comment, tu ne te couches pas aussi?… Vite, vite, fais comme nous…

Il va vers son gîte, revient vers moi, et ne me quitte plus du regard.

Alors, pour faire comme lui, dans cette immensité où rien ne paraît, où rien ne vit, ayant rangé mon traîneau et sorti mes outils, je commence à construire un abri pour la nuit.

Hâtif, je façonne une hutte de neige, un igloo à la façon des Esquimaux. Un peu d’eau jetée sur les blocs les unit plus solidement que le meilleur mortier.

Au bas, j’ai ménagé une porte étroite sous laquelle on passe en rampant. On pénètre ainsi dans une chambre circulaire de quinze pieds de diamètre… Je jette sur le sol battu, deux peaux de phoques et une couverture. Je ménage une place pour ma cantine… une étagère s’improvise bientôt pour mes objets usuels.

La clef de voûte est un bloc de glace équarri. J’y suspends ma lampe, une lampe primitive où brûle un lumignon qui flotte dans l’huile de phoque…

L’odeur m’écœure toujours un peu. Mes nerfs de civilisé sont encore sensibles…

Je sors… Mes chiens ont disparu sous la neige. Seul Tempest m’attend sur le seuil. Son œil pétille de satisfaction. Il remue sa queue avec contentement, je lui tapote les flancs. Il disparaît heureux dans son trou de neige…

Et comme je reviens un peu étonné vers mon igloo en levant la tête, j’aperçois devant moi, par-dessus le mont que nous avons descendu à une allure si vertigineuse, j’aperçois un tourbillon qui vient à la vitesse d’un cheval au galop.

—Ho! ho! nous allons avoir une sacrée tempête…

Et je comprends, tout à coup, la hâte de mes chiens et l’esprit de Tempest qui a prévu l’ouragan. Il a senti que si nous étions surpris par lui dans la montagne, c’était la mort.

La bête, avec son intelligence sûre, a eu conscience de cette chose…

Elle m’a sauvé la vie tout simplement… J’éprouve mon igloo du poing. Il est dur comme du granite.

La tempête peut arriver maintenant. Je la brave. Et tout en émettant des pensées philosophiques sur les bêtes en général et Tempest en particulier, à quatre pattes je me glisse dans mon abri, cependant que la hurlée de l’ouragan monte et passe, avec bruit de galopade fantastique…

Pour une sacrée tempête, c’est une sacrée tempête! La neige tombe, épaisse et rude, que les vents emportent en tourbillons. Il ne doit pas faire bon à cette heure sur le trail de la montagne.

Je savoure, en égoïste, la joie d’être à l’abri… Je paresse, allongé sur mes peaux, les mains sous ma nuque, les jambes tendues vers le feu sur lequel la bouilloire de cuivre chante.

Un instant, mes mocassins qui fument m’intéressent, puis c’est la flamme courte de ma lampe, toute pareille à un œil jauni, qui retient ma pensée. Je me sens fort, je me sens sain, je suis heureux…

La rafale n’ayant plus rien qui lui résiste passe, frénétique, courant droit sur la plaine comme une bête enragée.

L’âme du café s’éveille, elle monte lente, comme un parfum, et bientôt elle emplit ma chambre. Mes narines battent, mes paupières se ferment à demi; au travers de mes cils j’aperçois encore un tout petit point lumineux qui troue ma nuit. Le rideau tombe doucement et je glisse au royaume des songes.

Et mon âme légère évolue, elle a quitté son enveloppe de chair, elle tourne en rond dans la chambre, puis elle danse devant la courte flamme. C’est le vol autour des lumières et bientôt la flamme l’attirant, elle s’identifie avec elle… L’âme du feu, pureté première, a pris l’âme de l’homme dépouillé des bassesses charnelles.

La flamme est descendue de la lampe primitive. Elle vagabonde à son tour, de-ci de-là, là-bas, plus loin, ailleurs, ici… Je veux la saisir, mais un poids m’oppresse qui m’accable et me cloue.

L’étincelle de mes yeux est morte… je suis aveugle et pourtant je vois dans ma nuit intérieure, je vois l’étoile qui conduisit les croyants en marche vers l’adoration des Saintes Images.

Un saut léger, elle a disparu. La nuit. La grande nuit froide et bleue de décembre… Non, la revoilà. Elle anime à nouveau le cœur familier de la lampe. Une lampe! non, une veilleuse dans le temple… Elle est enclose dans la richesse des métaux, parmi l’or pur et les gemmes précieuses. C’est le cœur farouche de l’Islam qui brûle dans le sanctuaire de Moulay Idriss; mais oui, Moulay Idriss, je suis à Fès, voici le souk et la rue Chemmaïne où se tiennent les marchands de dattes, de figues, de cierges et de gâteaux, des marchands, graves et paisibles, qui, accroupis, attendent le client en égrenant d’un geste uniforme leurs chapelets aux grains oblongs.

Mais non, c’est la lampe de Julien… de Julien qui veille, dans son palais de Lutèce, cherchant où est la Vérité.

Le monogramme du Galiléen flambe sur le labarum portant en auréole la prophétie faite à Constantin: «Par ce signe, tu vaincras.» Mais là-bas, par delà les collines monte l’éternel Dieu de lumière, Mithra, père du Monde.

Hélios ou Christ? Qui? Les légions inquiètes attendent.

La nuit encore. Des couloirs sombres où l’on s’enfonce en rampant avec la sensation affreuse que le couloir va en s’amincissant et que le plafond descend, descend. Mais voici que la lueur reparaît, agrafée aux chapeaux des mineurs… Des hommes peinent un labeur immense pour arracher à la terre la pierre noire qui porte en elle le principe du Feu. Mais non, je suis fou, du charbon, ça? Non. De l’or. Les murs s’élèvent à une hauteur vertigineuse, la petite flamme se transforme en un brasier effrayant; la voûte, les parois, le sol, tout est en or. Le métal jaune illumine la nuit de son rayonnement, c’est un soleil de feu d’artifice qui gire en lançant aux murs des gerbes d’étincelles; et moi, aussi, je suis en or, l’or coule, il ruisselle, il pénètre ma chair comme une pluie, il circule dans mes veines et le sang chassé remonte à mon cœur… je vais mourir, le poids m’écrase…

*
*  *

—Satanée bête! Que faites-vous là?

Je me dresse et reconnais Tempest.

—Tempest, mon ami, vous êtes un âne… oui, un âne…

A-t-on jamais vu de semblables manières, un sacré individu qui entre sans crier gare et qui pèse de tout son poids, les pattes sur ma poitrine. Vous croyez qu’il a du remords? Vous ne connaissez pas l’animal. Il est heureux avec insolence et sa mimique exprime la joie de m’avoir éveillé.

—Hein! Quoi? Vous n’y pensez pas, old chap, sortir par un temps pareil. Allez au diable si vous voulez, mais allez-y seul si telle est votre fantaisie.

Je dis cela pour le principe, car je me connais et je sais que j’en passerai finalement par où voudra Tempest. Tempest veut que je sorte dans l’ouragan et dans le froid. Ecoutons-le. Il est chien de bon conseil. Conseils de chien doivent toujours être suivis, ce ne sont pas conseils d’hommes.

Je m’équipe et sors. La tempête paraît calmée. Tempest file le museau dans la neige; à cent pas, il s’arrête et lance un aboiement de détresse. J’accours et j’aperçois une forme que la neige qui tombe couvre, peu à peu, de son drap glacé.

—Holà, fellow, vous choisissez bien mal votre couchette, vous n’en reviendrez pas, savez-vous…

Je secoue le corps avec violence. C’est une loque inerte. Le vent, un instant apaisé, siffle à nouveau aigre et aigu. Des milliers d’aiguilles piquent ma peau. Il faut prendre une décision.

Houp là! Je charge le camarade sur les épaules. Quelque chechaquo évidemment. Il faut être novice pour continuer sa route dans la montagne par un temps pareil.

Tempest suit, le mufle sur mes talons. Je glisse mon fardeau, par l’ouverture de l’igloo, dans ma chambre où j’entre à mon tour.

Sans façon, Tempest fait la même chose. Le spectacle l’intéresse évidemment.

L’inconnu est tombé la face contre terre. Je le retourne afin de lui donner des soins et je constate que ce diable d’imprudent est une diablesse de femme, et que cette femme est Jessie Marlowe.

*
*  *

Quelques gorgées de whisky et surtout la bonne flambée que j’ai faite ranime Jessie qui, en bonne Yukoner, ne s’étonne pas de me trouver à son chevet. On vit de telles histoires dans ce pays!…

—C’est vous, Freddy?

—C’est moi.

Elle me tend la main d’un geste spontané.

—Merci.

C’est tout.

Je sais ce que l’on doit en pareille circonstance. Je mâche un grognement, qui signifie: «Ça importe peu, pas la peine, vous auriez fait de même…»

Ici, on n’interroge jamais un hôte. On l’accueille, d’où qu’il vienne, où qu’il aille.

Jessie n’est pas trop mal en point. Pourquoi insister? Du reste, je vous dis, ça n’est point la coutume.

—Vous avez du thé dans la boîte, du café dans le pot, du whisky dans la bouteille, des cigarettes dans ma cantine, voici une peau de phoque, une couverture, couchez-vous et dormez. Bonsoir.

—Bonsoir, Freddy.

—Bonsoir.

Après un silence, j’ajoute:

—Il fait tout de même meilleur ici que là-bas.

Jessie est accroupie devant le feu, son regard dur fixe la flamme.

Un autre temps.

—Vous dormez, Freddy?

—Pas sommeil.

—Vous n’êtes pas bavard…

—Possible.

—Vous m’en voulez?

—Peuh!

Le vent balaye la plaine, chassant devant lui la neige par paquets. La hurlée recommence. Jessie Marlowe frissonne. Ses épaules sont secouées par mouvements saccadés. Elle s’approche. Je veux me lever.

—Non, restez, vous êtes confortable; restez, je vous en prie.

Elle s’assied tout près de moi, me prend la main et, dans un souffle, elle me jette ces deux syllabes:

—J’ai peur…

«Oui, j’ai peur, ami, protégez-moi… Je viens de vivre des heures d’épouvante. Surpris par la tempête, mon «team» est tombé dans un ravin; c’est miracle que je sois sauve, un faux mouvement qui m’a jetée sur la piste, tandis que mes bêtes hurlantes se fracassaient sur la pointe des rocs.

Le frisson la reprend… ses yeux semblent revivre l’horreur passée.

Elle poursuit, sur le même ton bas, comme pour une confession:

—Ce n’est pas la tempête qui me fait peur… ce sont les hommes… La police montée me traque. Oui, moi, Jessie… on m’accuse du meurtre de Marlowe…

*
*  *

—Voilà trois semaines que cela dure. C’est un supplice abominable. J’erre de camp en camp. A peine installée, il me faut repartir. La moitié de mes chiens a crevé à la peine, l’autre est vous savez où. Je n’ai plus rien, ni bêtes, ni traîneau, ni vêtement, ni provision. Rien, rien, rien, ni un briquet, ni une once d’or.

«Vous auriez bien dû me laisser dans la neige. C’est un sommeil d’où l’on ne revient pas.

«Ils sont sur ma piste depuis hier soir. J’ai coupé à travers la montagne pour gagner du terrain. C’était fou? Oui, je le sais, je serais passée à travers la banquise. Je ne veux pas que l’on me pende. J’ai peur de la mort, j’ai peur, j’ai peur.

La femme se suspend à mon cou, les yeux révulsés, tous les muscles de la face tellement crispés qu’on dirait qu’elle porte un masque…

Puis, elle se fait tendrement câline:

—Gardez-moi, gardez-moi près de vous, ne me chassez pas… Je vous jure, dear, que je n’ai point meurtri Marlowe… Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi.

«On m’accuse.

«La jalousie et la bêtise, ces deux sœurs jumelles des hommes, sont après moi, comme une troupe affamée. Je suis une pauvre femme qui implore… Je suis partie, affolée, je n’aurais pas dû. Là est ma faute; ne me livrez pas… Vous me connaissez, vous qui m’avez vue si peu.

Voilà les mots qu’il ne fallait pas dire.

Pourquoi Jessie a-t-elle prononcé ces paroles?… Jessie, chercheuse de périls et guetteuse d’inconnu… Oui, oui, je me souviens… vos yeux allumés dans l’ivresse du mal… vos narines reniflant la douleur, vos nerfs tendus vers les impossibles désirs…

Mais tuer un homme, son homme à elle, cela n’est pas possible, et je prends dans ma main, la main fragile de la jeune femme. Main aux doigts effilés, à l’attache fragile… Non, cette main vivante dans ma main vivante n’a pu donner la mort…

J’essaye de vagues consolations:

—Ils auront perdu votre trace…

«Comment voulez-vous qu’ils nous retrouvent à présent. L’ouragan a balayé le trail, bien malin qui pourrait lire sur la neige. Le sillage du traîneau, la griffe des chiens, vos pas, les miens, tout cela est effacé à jamais, admettant toutefois qu’ils essayent. La montagne est peu sûre cette nuit et le démon lui-même ne passerait pas…

Tempest s’agite, va vers la porte basse, renifle et aboie…

Jessie s’affole et crie:

—Les démons ont passé… les voilà… Il n’y a pas de doute, ce sont eux…

Dans le fracas de la tempête, on entend les coups de gueules de la meute harassée et les cris des meneurs qui les excitent…

—Ehahayaha! Ehoyohooo…

Tempest va s’élancer… Jessie se précipite et tombe devant le chien au moment même où il arrive à la porte. Nous formons, à genoux, un groupe étrange. Le chien nous regarde de ses yeux étonnés…

S’il aboie, nous sommes perdus…

Je prends la tête entre mes bras et je lui dis tout près de l’oreille:

—Tempest, hijo mio, taisez-vous, ne soyez pas méchant, ayez pitié de cette chose lamentable qui est là auprès de vous. Vous n’êtes pas un homme, vous, mais un bon chien… vous avez un cœur simple et fidèle… vous ignorez les combinaisons redoutables et les raisons qui nous font agir, le mensonge, la cupidité, la jalousie, les pensées qui hantent la cervelle pendant des jours et des nuits… Ils vont passer… entendez-les… Ils cherchent une proie.

«Voyez comme nous sommes peu de chose. Un aboi et ce corps est perdu, ce qui est peu, mais que fera-t-on de cette âme?

«Mon chien, mon bon, mon excellent Tempest, mon frère, mon ami, tais-toi, tais-toi, tais-toi, ne sois pas le pourvoyeur de la justice des hommes…

—Ehahayaha! Ehoyohohoo… oua… oua… oua…

Les appels et les cris passent, se perdent, se fondent et se confondent dans le rauque aboiement de la tempête…

De grosses larmes de sueur tombent de mon front sur mes joues; alors, Tempest tourne vers moi son regard de bête, puis avec un gémissement plaintif, il essuie ma figure à petits coups de langue…

*
*  *

Nous sommes depuis huit jours bloqués par la tempête, vivant côte à côte, dans une fraternité inconnue dans tout autre partie du monde.

Jessie, le danger passé, a retrouvé son activité féminine. Elle va, alerte, dans l’étroite chambre, me débarrassant des soucis domestiques. Elle est la clarté de ma vie, sa présence se devine à mille détails ménagers… Ma veste de cuir a tous ses boutons, mes fourrures ne pendent plus comme des loques, ma toque de loutre possède une coiffe…

Ce matin, elle est sortie le rifle sur l’épaule, avec Tempest qui l’a prise en amitié. Vers le milieu du jour, mon chien revient seul au logis. Craignant un accident, je le suis. A deux milles, je trouve Jessie, qui m’attend fumant une cigarette, confortablement installée entre les bois immenses d’un cariboo qu’elle a abattu.

—Je ne pouvais traîner cette grosse bête, alors j’ai envoyé le chien.

«Nous allons faire une belle réserve de viande fraîche.

Jessie est heureuse, elle rit d’un rire éclatant qui découvre ses dents de jeune louve.

*
*  *

Ne pouvant rester là indéfiniment, nous avons décidé de partir…

Jessie attelle les chiens qui aboient, impatients de courir.

Are you ready?

Je réponds:

Just a minute… attendez, un instant, je suis à vous.

Je rentre dans l’igloo, sous le fallacieux prétexte de voir si nous n’avons rien oublié… Là, je reste debout… emplissant mes yeux de souvenirs…

Non, il n’y a plus rien, plus rien qu’un peu de cendre froide à la place de ce qui fut notre foyer.

*
*  *

Comme je rentrais d’une battue aux phoques, je n’ai point aperçu comme de coutume, au tournant du chemin, la lumière qui indique, dans ma hutte, qu’une femme est là qui m’attend.

Jessie s’est attardée certainement. Sur le seuil, Tempest guette mon arrivée. Sa joie, ce soir, est plus exubérante. Il saute et me lèche les mains.

—Allons, la paix. Oui, vous êtes un bon chien, je le sais, la paix, la paix…

Une sensation de froid me saisit en entrant… Brrou, Jessie a laissé mourir le feu… J’allume la lampe, la porte sur la table et j’aperçois un papier cloué sur le bois avec un couteau. C’est un billet de Jessie. Je lis plusieurs fois avant de comprendre, puis la lugubre, l’évidente réalité s’impose.

Jessie est partie…

Ce qu’elle me dit. Oh! peu de choses, elle n’a pas fait grand frais…


«Ami, une baleinière appareille tout à l’heure pour Frisco. Je pars. Vous m’en voudrez longtemps, mais lorsque l’apaisement sera fait en vous, vous garderez au fond de votre cœur mon souvenir, parmi les souvenirs qui aident à vivre la vie.»

*
*  *

J’ai fait ainsi. J’ai creusé un trou dans mon cœur. Un trou profond comme une tombe, et j’ai mis, dans le fond, Jessie Marlowe que j’ai rencontrée trois fois, pour chaque fois la perdre.

Le temps a mis sa fine poussière sur ma mémoire, mais sous la housse grise de l’oubli ma pensée veuve se souvient.

Durant les mauvaises nuits d’hiver, quand les vents descendent du Nord pour heurter à ma porte, je cherche à réunir, un à un, les fils cassés de cette histoire que je jurerais avoir rêvé si je n’avais, devant mes yeux, accroché au mur, le fin poignard, dont la lame triangulaire s’adaptait si bien à la blessure que portait au cou certain sergent de la police montée canadienne.

Jessie Marlowe, vous êtes une réalité. Je vous ai vue, je vous ai connue, vous êtes passée dans ma vie, marquant mon cœur d’une empreinte indélébile.

Et dans le tumulte de mes pensées, plus fort que l’ouragan de jadis, je vous entrevois, Vous, pour qui je n’ai rien été, Vous qui ne fûtes rien pour moi, Vous qui êtes aujourd’hui quelque part dans le monde…

III
LA SUPRÊME SAGESSE OU LE SECRET DU BONHEUR

Si vous vous ennuyez sur le Yukon et que vous redescendiez à la côte vers la Chilkoot pass, n’allez jamais du côté des îles de l’Amirauté et, si, par hasard, le démon des voyages vous pousse, ne traversez pas le chenal et n’entrez jamais dans l’île Baranov.

Où c’est? Au bout de la terre naturellement, pas au bout, au bout, j’exagère, mais vers le 57e degré de latitude nord.

A l’ouest de l’île, si votre mauvaise chance vous amène là, vous dénicherez une ville qui porte le nom des Indiens indigènes, Sitka; les Russes essayèrent bien, lorsqu’ils la fondèrent, de lui donner le nom de Novo-Arkangelsk, mais Novo-Arkangelsk, c’était trop difficile à prononcer, on a adopté Sitka. Sitka, c’est un nom civilisé… a-t-on idée de ces Russes!

Mais, ce n’est pas la question; quand je dis dénicher la ville, je dis bien dénicher. Lorsque vous venez par la mer, vous ne voyez rien: des flots, des écueils masquent la cité, vous n’apercevez à l’horizon que le mont Edgecumbe, debout comme une gigantesque sentinelle et la base occidentale du volcan Vestoria.

Lorsque vous avez doublé l’île Japonaise et suivi un long chenal tortueux, dans le fond, apparaît la crique de Sitka et la ville en amphithéâtre.

Le mot est grand, la chose petite; voyez d’ici un amphithéâtre de 5 à 600 méchantes cabanes de planches ajustées ou de rondins de sapins!

Une église qui tient du minaret et de l’isba autour de laquelle se groupent les maisons. Telle est Sitka.

Mais, que vous importent ces détails, vous n’irez jamais là-bas, gentlemen, heureusement pour vous…

Moi, j’ai voulu voir… J’ai traîné mon ennui par les rues de la ville; par les rues, c’est une façon de parler, dans les bars est plus exact…

Or, un soir, j’étais accoudé à la balustrade en bois qui domine de quinze pieds la grande salle où l’on danse, au Northern, un fameux bar, entre nous.

Dans le fond l’orchestre, représenté par un orgue mécanique; à droite, le comptoir où trônait master John Sulivan, une épaisse brute qui, entre deux rasades, glapissait: «Allons, garçons, choisissez vos cavalières, fifty cents le tour». Ici, ça ne coûte que cinquante sous; à Skagway, à Dyea, à Dawson, la polka ou la valse se paye un dollar… mais à Sitka, il y a plus de marchandises que d’acheteurs; la loi de l’offre et de la demande joue… l’offre dépasse la demande, alors le produit est en baisse… Les dancing-girls de Sitka? Pfut, la même chose que celles de là-haut, un peu plus fripées, peut-être, parce que plus misérables… Dieu les garde tout de même!

Je n’aime pas tourner en rond ou piétiner sur place, même lorsque cela ne coûte que cinquante sous.

Ce soir-là, de nombreuses dancing-girls étaient inoccupées, faute de clients. Elles étaient assises, leurs robes pailletées cachées sous de vastes fichus de laine; jamais la ressemblance avec un morne bétail ne m’avait paru aussi rigoureusement identique.

Cependant quelques matelots—débarqués la veille d’un steamer de San-Francisco, qui ravitaille toute la côte depuis l’archipel de la Reine-Charlotte jusqu’à Saint-Paul, l’île des Phoques—s’en donnaient à cœur joie; les chers garçons s’excitaient du rire et de la voix et menaient grand bruit pour prouver qu’ils étaient heureux.

Je dois rendre grâce à l’un d’eux qui avait renouvelé ma provision de mixture. Je n’avais pas fumé de bon tabac depuis des mois… et j’étais là, ne pensant à rien—il faut le dire—savourant l’herbe à Nicot, dont la fumée faisait des ronds bleuâtres qui allaient en s’amincissant…

Le tableau est très net dans ma mémoire. Je suis là, l’orchestre fait rage, les pieds des danseurs frappent, en cadence, le parquet; les rires fusent, celui des femmes aigre, celui des hommes gras, avec sur tout cela, la voix enrouée de l’hôte qui excite son public à la consommation.

Je devine plutôt que je sens un frôlement… C’est mon ami Hong-Tcheng-Tsi, que j’ai connu dans la Chinatown de San-Francisco.

Mon ami Hong-Tcheng-Tsi est un Chinois qui a su résister à tous les décrets et prohibitions du gouvernement américain qui, pour se débarrasser de la concurrence des hommes jaunes, a expulsé tout simplement les fils de la Céleste République.

Comment? à la suite de quelles compromissions avec le shérif, Hong est-il resté? Je n’entreprendrai pas de vous le conter.

Ce que je sais, c’est que les autres sont partis, lui est là…

C’est un vieillard alerte, vif, fluet. S’il porte des lunettes d’or? Cette question! Parbleu, comme tous les Chinois cossus et, vous pouvez m’en croire, Hong-Tcheng-Tsi est un Chinois cossu. Ce qu’il vend? Je vous avoue que je n’en sais rien. Mais je vous affirme que Hong est un commerçant considéré même des Yankees. Si vous me pressez davantage, je vous dirai que je le soupçonne de se livrer à l’usure et au trafic de la drogue.

Je vous vois rire, de la drogue? S’il y a un Chinois, il doit y avoir de la drogue, évidemment…

Hong-Tcheng-Tsi est tout près de moi. Sa voix aigrelette murmure:

—Ça ne vous intéresse pas?

—Pas à la folie.

—Je vois ça… Il ne faut pas rester ici.

—Où aller, pour être plus mal?

—Chez moi, si vous voulez…

—Oh! alors…

Hong glisse sur le parquet, c’est sa façon de marcher; je le suis à trois pas…

La porte ouverte, la pluie nous gifle le visage.

Le Fils du Ciel, philosophe, relève le col de son paletot. Moi, j’ai ma veste en peau de rennes, mais je maugrée:

—Brrou, damné temps…

Comme si je n’avais pas l’habitude. Je dois vous avertir, puisque j’ai oublié de le faire, qu’il pleut à Sitka 285 jours… je dis bien, vous n’avez pas la berlue, deux cent quatre-vingt-cinq jours par an. Les statistiques sont là, vous n’allez pas nier les statistiques, je suppose.

Dire que plus au Nord, on aperçoit la cime d’une montagne qu’on a appelée Fairweather: le beau temps… Les explorateurs ont certainement voulu se payer notre tête…

Il pleut à torrents. Hong-Tcheng-Tsi sautille, j’enfonce mes lourdes bottes dans la boue liquide, je jure tous les démons de l’enfer… Hong chemine maintenant près de moi; dans une ornière, je perds pied; d’une poigne qu’on n’aurait pas soupçonnée chez un homme de son âge, Hong-Tcheng-Tsi me remet debout.

Du cône du Vestoria sortent des jets de flammes. Le spectacle du volcan serait pittoresque si l’on avait le temps ou plutôt si le temps était plus agréable…

Je continue à pester. Pourquoi diable, suis-je allé écouter ce vieux fou, n’étais-je pas heureux dans le bar? J’avais chaud, j’avais une pipe… Ah! les hommes ne sont jamais satisfaits de leur sort…

—C’est ici, fait mon ami.

Ma foi! la maison paraît confortable et de bon accueil, ma physionomie s’éclaire, je deviens moins maussade.

—Entrez.

Le vieillard s’efface et je pénètre dans sa demeure. La porte soigneusement refermée, deux serviteurs chinois se précipitent. Hong-Tcheng-Tsi donne des ordres dans sa langue natale, ce dont il s’excuse auprès de moi.

Les serviteurs font diligence, l’électricité brille, doucement voilée par des lanternes multicolores. Maintenant, ils sont là; l’un d’eux, avec adresse, enlève mes bottes boueuses. L’autre a pris ma veste de cuir et m’a passé une robe aux manches larges et souples. Il n’y a que les Chinois pour savoir s’habiller sans gêne aucune.

Je ris de me voir ainsi attifé; cela doit être drôle, en effet, car Hong-Tcheng-Tsi plisse ses yeux bridés, ce qui est sa façon de sourire.

Les serviteurs ont disparu. Hong me convie à prendre place auprès de lui sur des coussins aux soies vives. Il frappe dans ses mains. Une poupée chinoise est là; par où est-elle entrée? Mystère.

Du thé et des pipes… C’est ce que le maître a dû commander, car la poupée est sortie et déjà revenue apportant ces choses.

La petite flamme crépite… La poupée est restée. Elle est assise à cropetons, elle a l’air vraiment mécanique; d’une main experte, elle prépare la boule, la grille à la courte flamme… Elle tend la première pipe…

Hong avec politesse renouvelle ses excuses… Du thé, il n’a jamais d’alcool; de l’opium, il ne m’en offre pas. Il me juge probablement indigne de pénétrer les arcanes de la sacrée drogue. Au fond, je préfère; je sors ma pipe de terre et avec la permission de Hong, je fume…

*
*  *

Depuis combien d’heures je suis là? Je ne sais. Je ne pense à rien. Je n’ai pensé à rien et Hong-Tcheng-Tsi a respecté ce qu’il croyait être ma rêverie.

Mais, j’ai fini par m’ennuyer. J’ai fumé comme la cheminée d’un steamer, j’ai la bouche pâteuse, la gorge irritée… je tousse. Par déférence, Hong s’arrête de fumer. Il délaisse le bambou et s’informe de ma santé.

Dieu qu’il est drôle ce magot vivant, qui, dans la contrée la plus abominable du monde, est arrivé à s’évader des contingences humaines et à vivre son rêve!

Mes yeux regardent ce raffiné de civilisation avec stupeur.

Il perçoit toutes mes idées; c’est étonnant comme ce diable d’homme lit en moi… ça me gêne. Je ferme les yeux.

Alors, Hong-Tcheng-Tsi dit:

—Laissez vos paupières ouvertes, mon fils; tant que Bouddha nous ordonne de vivre, ne voilons pas la beauté du regard. Tout vieillit, en nous, avec l’heure qui marche, notre cœur, notre corps surtout, le visage, la bouche comme un arc qui se détend, le menton qui se creuse ou s’amollit dans la graisse, les oreilles qui se ratatinent comme de vieilles choses brûlées, les mains qui se plissent, les doigts qui se nouent, seuls les yeux ne vieillissent jamais.

«Ces choses vous paraissent toutes simples et pourtant vous n’y aviez pas arrêté votre pensée avant. Pourquoi? Parce que vous êtes d’une race qui n’observe pas.

«Vos hommes qui se croient les premiers des hommes ne sont que des enfants. Vos savants en sont à la première lettre du livre de science; vos lettrés, des gâcheurs de copie qui manient le roseau d’une main inexperte; vos artistes, quels monuments ont-ils élevés qui soient durables? Votre Vénus de Milo est une robuste femelle. Et votre Parthénon ne vaut pas un des piliers d’Angkor…

«Vous êtes habiles dans l’art des duperies; pour une parole chinoise, vous avez dix actes, parafés par les scribes, et la parole chinoise est cependant la plus certaine.

«Vous êtes un peuple enfant, chacun sait que l’enfance a des mauvais penchants; nous avons eu le tort de vous montrer l’art de faire du bruit avec de la poudre. Comme des garnements, vous vous en êtes servi pour vous entre-tuer. Du reste, tout ce que Bouddha vous inspira pour être heureux, vous l’avez détourné de sa source pour le diriger vers la Mort.

«Vous portez en vous le germe de toutes les destructions. Enfants, qui ne serez jamais des hommes».

Il parle et sa voix fluette coupe avec la dureté et le tranchant de l’acier… Une fumée monte du creuset en bronze, la poupée est toujours accroupie, hiératique, le visage fermé.

Et mon regard s’arrête sur un petit groupe de porcelaine, un groupe bizarre que je ne distingue pas très bien.

Hong-Tcheng-Tsi devine ma préoccupation. Il donne un ordre, la poupée me tend la statuette… Ce sont trois singes assis; l’un d’eux, celui de gauche, a ses pattes devant sa bouche; celui du milieu les a devant les yeux; celui de droite ferme de ses poings minuscules ses oreilles.

—Cela vous intrigue? Sachez simplement que ceci est le secret du bonheur de notre race. Ce groupe représente à nos yeux la suprême sagesse:

Ne pas parler.

Ne pas y voir.

Ne pas entendre.

La poupée chinoise a pris dans mes doigts le groupe de porcelaine fragile et l’a remis en place. Les petites bêtes sont là-haut, faisant leur geste immuable et consacré. Celui qui n’entend pas et celui qui ne parle pas ont l’air de me regarder d’une façon impertinente…

La suprême sagesse? Allons donc… et je cherche en moi l’argument qui réfutera les témoignages que mon ami Hong-Tcheng-Tsi ne va pas manquer de me servir à l’appui de sa thèse… Je ne trouve rien… et mon hôte a repris sa fumerie silencieuse…

A la soixantième pipe, comprenant ma pensée et lui répondant, Hong-Tcheng-Tsi soulève péniblement sa tête et me dit:

—La preuve que nous possédons la suprême sagesse? Un seul exemple, voulez-vous?

—J’attends.

Et Hong-Tcheng-Tsi ajoute placidement:

—La preuve, c’est que nous avions découvert l’Amérique bien avant Christophe Colomb; seulement, on s’était bien gardé de le dire.

Et la tête de Hong-Tcheng-Tsi retombe, faisant une tache blanche sur la soie vive des coussins.

IV
LES «POURQUOI» DE KOTAK, ESQUIMAU INNUIT

—Avoue que tu habites un drôle de pays.

«Tu te prétends un homme libre (les hommes blancs sont immodestes et se croient toujours les premiers des hommes), cependant cette chose-ci, il ne faut pas la faire, cette chose-là, non plus. Que te reste-t-il? Rien.

«Tu compliques à plaisir ton existence, pourquoi?

«Vous avez des shérifs, des policemen, pourquoi?

Le raisonnement des êtres primitifs est pareil à celui des enfants, sa logique est impitoyable et je dois reconnaître que j’étais fort embarrassé de répondre à mon ami Kotak, qui me posait ces interrogations, tout en entaillant avec un couteau une défense de morse.

Ceci se passait chez les Esquimaux Innuit, campés à l’extrême pointe que l’Amérique enfonce dans l’Océan Glacial et que les géographes ont dénommée Point-Barrow.

Autour de nous, hérissant le sol, gisaient des carcasses de baleines qui avaient une vague ressemblance avec des cales de cargos en construction. C’est là que les indigènes arriment leurs canots.

J’affûte la pointe d’un harpon et affecte d’être absorbé par l’unique souci de mon travail, afin de ne pas avoir à répondre.

Mais Kotak est tenace.

—Je voudrais bien le connaître, ton pays. Si j’en juge par ce que j’ai vu à Dawson…

Je l’interromps brusquement:

—Tu connais Dawson, toi?

—J’ai remonté le Yukon, parfaitement, avec la face-blanche-qui-vendait-des-prières, et si ton pays ressemble à Dawson, je ne te fais pas mon compliment.

«Il y a plus de décrets et de règlements affichés dans l’Office du shérif que jamais Tounya, l’esprit qui vit dans la terre, dans l’eau et dans le ciel, n’en édicta pour le bonheur des hommes.

«Pourquoi travailler tout le jour aux rudes tranchées de la mine pour disperser la pierre jaune si péniblement acquise en quelques instants sur un coup de dé? Pourquoi?

«Pourquoi boire quand on n’a plus soif? Dis.

C’est étonnant ce que l’affûtage de ma pointe d’acier m’absorbe de plus en plus.

Mais Kotak continue.

—L’homme-blanc-qui-vendait-des-prières me grondait lorsqu’il me voyait polir mon bâton d’ivoire qui sert à éloigner les maléfices de Kiolya, l’Esprit de l’aurore boréale. En revanche, il voulait que j’embrasse le double bâton de bois sur lequel est attachée la face-pâle-suppliciée, pourquoi?

—Tu m’agaces, Kotak.

—Ne te fâche pas, et dis-moi: pourquoi enfermez-vous les petits enfants dont l’Esprit a pris les parents dans des prisons au lieu de les confier comme cela se fait chez nous aux plus riches familles?

«Pourquoi vous battez-vous pour déplacer la pierre qui borne votre domaine?

«Toute la terre est à nous, la mer aussi, tout appartient à chacun, sauf le Kayak qui est nôtre, puisque nous l’avons creusé de nos mains.

«Les femmes de Dawson dansent, boivent des choses fortes et fument le tabac, vous les méprisez; nos femmes préparent nos armes, elles ont les mêmes droits que nous. Aucune grande chasse n’est décidée sans elles, elles nous accompagnent dans nos aventures.

«Où est ta femme, à toi?»

Cette question précise me laisse bouche close, j’avoue que je n’avais pas prévu le cas où l’on me demanderait pourquoi je n’ai pas amené de femme voir ce qui se passait à Point-Barrow par 39 degrés de froid, aux environs de l’année 1916.

Kotak, impitoyable et triomphant, poursuit:

—Et les vieillards, qu’en faites-vous?

Je surprendrais fort mon camarade si je lui disais que, dans mon pays, où la compétence exige la sénilité, les vieillards occupent les premières places, défendant unguibus et rostro les prébendes acquises, que ce sont eux qui président aux destinées de l’Etat et donnent le ton à la politique, ou plus simplement à la littérature.

Je me garde bien de dire ces choses qui mettraient en déroute l’esprit simple de Kotak, Esquimau Innuit, vivant aux dernières contrées habitables du monde.

Kotak ajoute froidement:

—Chez nous, les vieillards, on les mange.

Cette fois, c’en est trop, j’interviens et le rudoie; j’essaye de lui faire comprendre toute l’horreur de sa conduite, mais Kotak n’est pas ému pour si peu. Il m’explique:

—Aux bonnes pêches, aux chasses heureuses succèdent les périodes de famine: on supprime alors les bouches inutiles. Ce sont les vieux eux-mêmes qui demandent à mourir.

«Nous ne sommes pas des barbares, nous leur évitons de voir la mort en face; on les empoisonne, un jour, sans qu’ils s’en doutent, puis on leur tranche la gorge et on les donne en pâture à nos chiens.

—A vos chiens?

—Bien sûr, et puis les chiens, c’est nous qui les mangeons.

Ce jour-là, je ne poursuivis pas l’entretien plus avant.

V
LA CITÉ DES PHOQUES

Entre le 171e et le 169e degré de longitude, à l’ouest de Greenwich, il est une île qui, sur la carte, a l’air d’une poule s’enfuyant déplumée. C’est Saint-Paul, l’île des Phoques.

Cette poule a trois poussins, Saint-Georges au sud-est, l’île des Morses à l’est et l’île des Loutres au sud-ouest. Toutes quatre sont connues des navigateurs et des géographes sous le nom des îles Pribilov, que les Esquimaux Aléoutes nomment plus simplement Atik.

Saint-Paul, la poule déplumée, est une île rocheuse, parsemée de cônes et de cratères. Il est fort probable qu’elle serait restée inconnue s’il n’avait pris, un jour, la fantaisie à Messieurs Phoques de la choisir comme domaine.

Hélas! Rudyard Kipling nous a conté, avec humour, la belle histoire du phoque blanc, histoire qui lui a été rapportée, dit-il, par Limmershin, le roitelet d’hiver, et Kipling nous a prouvé que là où il y avait des phoques des hommes surgissaient, habiles à les traquer.

Il est vrai que Kotik, le phoque blanc, découvre à la fin de l’aventure la terre bénie où les chasseurs ne viennent jamais. Heureux Kotik!

Mais je n’ose croire à tant de bonheur pour Messieurs Phoques et de mon temps, tous n’avaient pas abandonné les rivages de l’île Saint-Paul pour s’en aller chercher fortune dans les idéales prairies de Sea Cow!

Ils étaient là par milliers, couvrant la grève.

Après M. de Buffon, le naturaliste aux manchettes de dentelle, ou l’honorable M. Cuvier, après le grand poète anglais à qui le livre de la mer est aussi familier que le livre de la jungle, rechanterai-je les héroïques combats des phoques mâles pour la possession d’un terrain de 30 mètres carrés, et les batailles homériques pour—comment dirai-je—pour l’usage personnel des huit ou quinze Dames Phoques élues de leur cœur!

Jamais la loi de la force ne s’est affirmée, dans la nature, avec autant de précision.

Depuis que les Messieurs Phoques évoluent dans l’empire des mers, c’est à date fixe la même volonté de vaincre, c’est aux premiers jours de juin que, précédés par le vieux bull au pelage gris fer, ils arrivent. On les voit s’avancer, le mufle large hors de l’eau, fortement moustachus; ils donnent l’assaut au rivage; comme leurs pattes postérieures sont dirigées en arrière, ils ne peuvent se soulever, leur marche est une succession de sauts où les muscles du tronc jouent le principal rôle.

S’aidant autant que possible des pattes de devant, ils cherchent la meilleure place. Pour qu’une place soit bonne, il faut qu’elle réunisse la triple condition d’être rapprochée du rivage, abritée du vent, exposée au soleil.

Hélas! la place n’est pas au premier occupant, mais bien à celui qui sait la faire respecter.

Mordant, griffant, écrasant leur adversaire sous leur poids, les forts assurent leur conquête. Et le nombre des cicatrices qui couturent certaines peaux disent suffisamment les escarmouches livrées.

Lorsque la maison est en ordre, il n’y a plus qu’à attendre l’hôtesse. Celle-ci arrive quelques jours après.

La cité des Phoques a un gardien vigilant, qui, haut perché, signale l’approche du danger ou les événements mémorables. L’arrivée de Mesdames Phoques est un événement mémorable.

Par un cri guttural, qui tient du mugissement et du soufflet de l’orgue, le guetteur signale que ces dames sont en vue.

Aussitôt les bulls prennent la mer, faisant leurs plus beaux plongeons, ébauchant leurs plus savants ébats nautiques, beuglant, meuglant, ils virent, chavirent, reviennent à l’air, crachant l’eau en soufflant, ils font pour elles mille grâces et mille tours.

C’est un bruyant cortège nuptial qui se dirige vers la grève où se choisissent les épouses.

Quelques-uns, très gourmands, se constituent un harem. On a vu certains bulls s’offrir jusqu’à quinze femelles.

Mais avec le mariage adieu la tranquillité. Monsieur Phoque est jaloux, rageur, soupçonneux; il veille sur sa propriété avec une telle attention qu’il ne quitte plus sa «rookerie». Deux, trois mois, tant que durera la belle saison, le vieux mâle ne quittera plus son poste, s’abstenant de courir la mer, oubliant de manger. Si bien que venu en juin gros et gras, il part à l’automne réduit à sa plus simple expression, ayant perdu, parfois, jusqu’à quatre cents livres.

Malheur au «célibataire» qui rôde autour du harem. Il lui en coûte sinon la vie, du moins une belle raclée, et le jeune présomptueux revient clopin-clopant à l’emplacement qui lui est réservé.

N’ayant pas su vaincre, les faibles, les moins bien armés pour la lutte, sont réduits au célibat. Ils sont refoulés par leurs congénères, loin dans l’intérieur des terres, en des endroits mal abrités où le soleil n’arrive pas, où les vents froids du nord soufflent en tempête.

Ne produisant pas, ne reproduisant pas surtout, ce sont eux qui sont voués à la mort, car les règlements édictés par les hommes sont impitoyables et les célibataires sont seuls frappés et détruits.

Les faiseurs de statistique vous diront que plus de trois millions de phoques tombent assommés tous les ans, sous la matraque des chasseurs.

Pauvres Bachelors!

Quelle leçon morale, les phoques donnent aux hommes!

Mais laissons là ces considérations et revenons à Mesdames Phoques, lesquelles ont assisté impassibles aux batailles de leur maître et seigneur.

Peu après son arrivée, Madame Phoque met bas—un seul petit généralement—qui vient au monde couvert d’un duvet laineux. Il y a des centaines d’espèces: MM. les zoologistes vous diront en latin leur nom, genre, famille, succédané, etc…

Baby Phoque est un petit déluré qui prend la mer quelques heures après sa naissance, mais ce sont des précoces pareils à ces bouts d’homme qui jouent du violon à trois ans. Chez les gens raisonnables, Phoquelet attend d’avoir perdu son pelage laineux, ce qui prend bien une quinzaine.

Tous les Babies Phoques vous diront que ce n’est pas un jour de noce, pour eux, le jour où ils perdent leur «bourre». Maman Phoque survient et traîne, par la force, yesgentlemen, par la force, leur progéniture dans les flots. Bêlements, soupirs, rien n’y fait. Maman est impitoyable. A l’eau, à l’eau et flac, elle vous jette son petit qui barbote, qui barbote dans l’eau salée.

Si l’aventure tourne mal Madame Phoque, d’un coup de queue, ramène l’imprudent au rivage. Mais, pour peu qu’il soit intelligent, Phoquelet se débrouille et en peu de temps devient un nageur émérite. Dès lors, il a un nouveau terrain de jeu où il peut batifoler avec les camarades…

*
*  *

Dans l’île Saint-Paul, la cité des Phoques, il y a des quartiers, des places, des rues, où chacun va à ses petites affaires et où chacun jouit de la plus stricte liberté, liberté selon la formule la mieux conçue et qui consiste à faire tout ce qui vous plaît, à la condition de ne pas gêner son voisin.

Mais là des animaux commandent et non des hommes.

*
*  *

Et quand la saison est finie, lorsque les premières brumes d’automne enveloppent les hautes falaises de Saint-Georges et les cônes volcaniques de Saint-Paul, Messieurs Phoques, suivis de Mesdames Phoques et des Babies Phoquelets, se mettent en route vers les mers du Sud.

Des milliers de célibataires—les bachelors, comme disent les marins anglais—qui les années précédentes évoluaient, libres dans la mer libre, ne reviendront pas; ils ne pourchasseront plus le flétan et le saumon, ils ne joueront plus sur la crête des vagues en renâclant et sifflant, ils ne se laisseront plus porter, les griffes ouvertes, par les courants.

Hélas! leurs dépouilles sèchent, depuis des semaines déjà, sur les claies des abattoirs; leur peau, tondue au rasoir, débarrassée des poils raides et couchés, ne garde que la bourre brune qui, entre les mains du faiseur de Londres ou de Paris, deviendra pour les épaules de nos belles ladies de la «loutre marine».

Pauvre Bachelor dépouillé, ta chair, qui est loin d’être savoureuse, a fait les délices de quelques-uns de mes amis Aléoutes ou Innuits, et ta graisse bouillie, fondue, a été échangée aux trafiquants contre quelques dollars ou plus souvent quelques gallons de whisky.

Tout ce qui vient de toi, le plus inoffensif, le plus sage peut-être de tous les animaux, sert au trafic.

Jusqu’à tes dents que, pour dix cents la pièce, on peut se procurer dans les shops de Seattle et de Vancouver.

Avoir couru le Pacifique de l’île Juan-Fernandez à l’archipel de Pribilov pour finir en breloque sur le ventre tendu d’un bourgeois satisfait, quelle triste destinée! Vrai, ce sont bien là inventions des hommes.

VI
DE L’UTILITÉ DU PARAPLUIE CHEZ LES THLINKITS

La porte tourne sans bruit. La face camuse de Kotak paraît; il entre avec précaution, puis il m’aperçoit; sa physionomie s’éclaire d’un large rire qui montre ses dents éclatantes. Son nez court et plat semble encore s’élargir, ses yeux se plissent comme une patte d’oiseau.

Kotak fait ses plus belles révérences, il se frotte, tour à tour, l’oreille droite et la narine gauche, ce qui est sa manière de montrer sa civilité.

Les politesses terminées, il s’assied sans façon près de moi, sur le lit de camp où je suis couché tout habillé.

Kotak gratte de l’index son crâne, puis lisse ses cheveux qu’il a roides, drus, luisants et noirs.

Evidemment Kotak a des choses importantes à me dire.

Je lui demande des nouvelles de sa femme, de son père, de son grand-père, de ses trois petits enfants.

Tout le monde va pour le mieux. Les chiens alors? Non, l’équipage est au repos; Doll, qui s’était brisé une patte dans la toundra, est guérie, et Kâa-ka n’a plus ses coliques qui le faisaient se rouler sur la neige en hurlant.

Alors, seulement, je vois la tenue de mon ami Kotak. Il a sa double jaquette de peau de phoque, celle de dessus porte un capuchon, ses culottes, en phoque également, sont attachées par des courroies de cuir.

Il a chaussé ses hautes bottes dont la semelle est faite de peau de moose, ses gants en cuir de cariboo pendent à sa ceinture.

—Tu pars en expédition?

—Oui.

—Allons, bonne chasse, Kotak. Emporte ce flacon de whisky.

Kotak empoche le whisky et ne bouge pas d’un pouce.

Il se décide tout d’un coup.

—Tu viens avec moi.

—Moi?

—Toi.

—A la chasse?

—A la chasse. On m’a signalé un passage important de phoques.

«Je prends la mer et tu viens avec moi.

Je veux protester. Kotak maintenant parle avec une volubilité extraordinaire.

—Tu ne peux pas ne pas venir. D’abord cela t’intéressera. C’est une joie de chasser le phoque et puis…

—Et puis?

—Et puis, tu ne peux rester seul éternellement; Tounya, qui vit dans la terre, est entré dans ta tête, pendant ton sommeil, mais le Corbeau qui nous protège chassera Tounya. Il est tout-puissant, c’est notre Père. Il a ravi au Chariot, notre grand-père, le poisson pour le donner aux Thlinkits, il offrira à Tounya des présents et Tounya fuira dans sa demeure souterraine.

Si tous les dieux esquimaux s’en mêlent, je n’ai qu’à obéir.

Je vais pour prendre ma Winchester, Kotak m’arrête.

—Non, non, pas cette chose.

—Pour chasser, il faut un fusil.

—Inutile.

Et Kotak m’explique que les détonations effarouchent les phoques, peureux à tel point qu’ils restent cinq ou six années sans reparaître dans les régions où ils les ont entendues.

Nous sortons. Il me montre alors ses armes: javelines, harpons, lances. Ce sont, assure-t-il, les armes qui ont été données aux Esquimaux par Klouch, le grand maître des sommets, à l’époque où l’homme parlait comme le chien.

Sur la côte, quelques hommes sont assemblés qui préparent des amorces, fourbissent des coutelas ou raclent des peaux avec un grattoir d’ivoire.

Des femmes aussi, vêtues absolument comme les hommes; le capuchon est plus large. C’est là que gîte le dernier-né. Ficelé soigneusement dans une gaine de cuir, seule apparaît la face cuivrée où les yeux bleu tendre s’étonnent.

Kotak tire son kayak sur la grève, puis le kayak que Tohui a bien voulu mettre à ma disposition, cependant qu’il allait chasser la baldface, l’ours blanc redoutable.

Certes, la civilisation des Esquimaux m’a toujours surpris, mais où vraiment elle se montre raffinée, c’est dans l’établissement de ces fragiles esquifs. Ce sont des peaux de phoques tendues sur un cadre de bouleau de cinq à six mètres de long, sur un mètre soixante de large. Une lunette est ménagée au milieu. C’est là que le pagayeur se place. Il ramène à lui une des peaux, l’agrafe; dès lors, le canot est insubmersible. L’homme et le bateau ne font qu’un. Il peut chavirer, un coup de pagaie le redresse. C’est un chef-d’œuvre de précision et d’ingéniosité.

Kotak préside à notre installation, boucle lui-même les courroies, me donne l’unique pagaie, puis il s’installe à son tour. A l’avant sont ses armes, à l’arrière une vessie reliée au harpon par une longue corde, vessie qui servira à indiquer la trace du phoque harponné.

Les femmes nous souhaitent bonne chance et sourient d’un sourire agrandi par les tatoux qui sont des boutons minuscules en os ou en ivoire qu’elles placent latéralement au-dessous de la commissure des lèvres.

Leurs mentons tatoués portent de cinq à douze raies parallèles, selon le clan auquel elles appartiennent.

Mais Kotak profite de la galerie pour s’offrir un succès personnel. Il fait virer son esquif, il bascule, il disparaît, reste quille en l’air un long moment, puis réapparaît.

On dirait un dieu marin jouant sur les eaux.

Quand il estime avoir suffisamment excité l’admiration, il émet un petit sifflement et pique droit vers la haute mer.

Je m’efforce de le suivre de mon mieux, le kayak vole littéralement sur la crête des flots et bientôt, en me retournant, je vois la Pointe de Barrow qui se perd, confuse, dans l’enchevêtrement fantastique des carcasses de baleines d’un blanc de craie sur la neige bleuie.

*
*  *

Kotak vient de confectionner un plat de sa façon où le sang et la graisse de phoque jouent un rôle important.

La chasse a été fructueuse. Quatre mâles harponnés, que nous avons traînés là, avant de revenir à Point-Barrow.

Nous sommes dans une anfractuosité de rochers d’un îlot où des myriades d’oiseaux nichent, des oiseaux aux plumages étincelants; mais, ce qu’il y a d’admirable, c’est l’harmonie, l’ordre qui règne.

Chaque espèce a son domaine déterminé: les mouettes, aux plumes couleur de pêche, sont sur la haute falaise; à l’étage au-dessous, sur les rochers en terrasses qui surplombent la mer, les goélands orange se dandinent sur leurs pattes roses; dans les trous, il y a des millions d’oiseaux inconnus, portant sur leurs ailes toutes les émeraudes de l’Océan et tout l’azur du ciel.

La mer est calme, d’un vert puissant; l’horizon est fermé, là-bas, dans un arrière-plan bleuâtre où se silhouette la masse dentelée d’un iceberg, qu’entraînent irrésistiblement les courants sous-marins.

Et Kotak, très fier de montrer son savoir, en profite pour me faire un cours sur les phoques.

Il s’exprime certes avec moins d’élégance que M. de Buffon, mais M. de Buffon aurait beaucoup appris à l’entendre.

Il me parle du phoque couleur de buffle. Du phoque, dont la lèvre supérieure est cannelée, dont les pieds de devant n’ont que quatre doigts.

Le phoque à long cou, qui vient on ne sait d’où et qui ne possède point d’ongles; de ces vieux à la peau tigrée; de ces jeunes, noirs sur le dos et sous le ventre blancs.

Du phoque grand comme un bœuf qu’on voit parfois, mais qu’on ne harponne jamais; certains chasseurs l’ont poursuivi pendant cent cinquante milles; il disparaît toujours au moment de l’atteindre, protégé par les esprits des eaux.

Il en est qui ont la tête d’une tortue, d’autres fantaisistes sont d’une couleur noirâtre et portent un dessin jaune sur les côtés.

Les mouchetés et les tachetés sont par mille fois mille. Une espèce a, sur l’échine, des ronds bien tracés.

Celui-ci est barbu, celui-là moustachu. Il y a encore les otaries aux yeux chassieux, au pelage doux ou au pelage dur et grossier, les unes noires, les autres gris cendré. L’une, coquette, s’orne d’une bande rousse sous le ventre, celle-ci l’a sur la tête, comme une écharpe.

Quelques-unes sont jaunes avec des oreilles longues; d’autres, pour se différencier, ont les oreilles rabattues. On en rencontre qui n’ont pas d’ongles, d’autres en ont trois, quatre ou cinq.

Et Kotak a des précisions qu’envierait M. le Directeur du Muséum. Il m’explique pourquoi les phoques ayant les pattes postérieures dirigées en arrière ne peuvent pas se tenir debout et sont obligés de rebondir sur le sol comme une balle.

Il sait que le phoque ordinaire a trente-cinq dents, dix-huit en haut, dix-sept en bas, que la plupart ont cinq griffes développées réunies par une membrane interdigitale.

Il en a vu de trois mètres de long et pesant huit cents livres, mais la plupart ont un mètre cinquante et pèsent moitié moins.

Je songe, malgré moi, à toutes les hécatombes dont les malheureux phoques font les frais!

Pauvres phoques ignorant la malice des hommes! Quelle affreuse chose que votre mort! Qui n’a pas entendu vos cris et vos appels déchirants ne connaît pas jusqu’où peut aller la douleur.

On vous abat, on vous assomme, on vous égorge, on vous dépèce, le sang coule, il ruisselle, et bientôt la neige disparaît pour laisser la place à une boue liquide dont l’odeur fade écœure.

*
*  *

Mais Kotak, dont l’esprit ne s’embarrasse pas de sentimentalité, me dit, pratique:

—Nous avons eu ici des proies faciles, mais sais-tu ce que c’est que guetter pendant des heures, sur la banquise, le trou où le phoque viendra sûrement respirer?

«On est accroupi sur la glace, l’œil fixe, le poing crispé sur le harpon.

«Le froid pénètre les os, la pensée vacille et s’obscurcit; une seule idée subsiste: «Si la chasse est infructueuse, la tribu ne mangera pas.» Le phoque pour nous, c’est la vie, notre vie, et celle de nos chiens… C’est pourquoi les tribus qui sont loin des côtes font de grandes expéditions pour se procurer des réserves.

«Nos frères Thlinkits capturent des animaux vivants. C’est une curieuse chasse. Ils se placent en arc de cercle entre les phoques et la mer et les effrayent avec de grands cris; le cercle se referme, peu à peu; ils poussent les phoques dans la direction voulue. Pour arriver à leur but, les chasseurs se servent d’une arme étrange importée par tes frères: des parapluies.

—Des parapluies?

—Oui, des parapluies, c’est vraiment très commode, des parapluies échangés aux pêcheurs et aux trappeurs, de grands parapluies rouges ou bleus qu’ils ouvrent et referment avec fracas. Les animaux affolés font des bonds, tombent, essoufflés; le jeu des parapluies recommence et, ainsi de suite, jusqu’à ce que les animaux soient rendus à l’endroit propice pour les abattre. Parfois, la chasse dure vingt jours.

Je reste confondu devant l’utilisation inattendue des riflards de nos pères par les Esquimaux d’Alaska. Et comme toujours, dans les plus tristes choses, il y a une note comique; c’est la note comique que je retiens et qui me fait sourire. Je souris encore quand Kotak me dit:

—Ne nous attardons pas, la nuit va manger le jour. Si tu veux, nous retournerons, petit frère, nous et notre chasse.

Et nous sommes rentrés à Point-Barrow, le dernier port du monde avant le pôle ou le premier, cela dépend à quel point l’on se place et d’où l’on vient.

VII
SUR LE TRAIL

Brusquement, la longue trace blanche, le trail, sur laquelle glisse le traîneau, a disparu, et pour comble de malchance une bourrasque de neige s’est abattue.

Vaillants, mes chiens font tête, mon team est attelé à la façon indienne, le leader d’abord, puis les autres déployés en éventail. Les bêtes tirent sur les harnais, enfonçant leurs ongles durs dans la neige gelée, les jarrets tendus, le museau cherchant la piste…

Si mes souvenirs sont exacts, après cette colline, je dois retrouver le trail de la poste; j’encourage mes bêtes de la voix: Mush, mush on, boys…, mes sept labradors redoublent d’effort, mon sleigh passe, rapide; un coup de collier, enfin voici le sommet de la colline…

Là-haut la tempête fait rage; les chiens, aveuglés, s’affolent et nous dévalons la pente comme poussés par l’ouragan.

Et le team s’enfonce dans une gorge étranglée; l’abîme est là, à sept cents pieds. L’éventail se replie; d’instinct, les chiens ont pris le virage. J’ai le temps d’apercevoir le gouffre où le vent se précipite en mugissant…

De piste, point. Il n’y a rien que de la neige pendant des milles et des milles.

La nuit tombe. Le thermomètre marque quarante sous zéro…

… Nous allons.

Depuis deux jours, nous avons perdu le trail et nous errons et campons à l’aventure.

Dix fois, j’ai cru retrouver mon chemin; dix fois, je me suis rendu compte que c’était ma propre trace que je suivais.

Nous avons tourné en rond. Les chiens sont harassés. Ils répondent mal à mon appel.

Ma boussole est détraquée. J’ai perdu toute direction. Parfois, les bêtes, lasses, s’arrêtent; je dois, malgré ma répugnance, employer le fouet en cuir de renne qui se lance comme un lasso.

Ma provision de farine de maïs est épuisée, il me reste une poignée de thé et du sel dans un cornet de bois.

Heureusement, la tempête s’est apaisée. Dans le ciel, courent de gros nuages blancs et la plaine s’étend à l’infini, ourlée de rose mauve à l’horizon.

Des sapins rabougris étirent leurs branches…

Une lourde fatigue accable mes paupières; je secoue ma torpeur, si je m’arrête, je dormirai, et si le sommeil me gagne, c’est la mort…

Come on, boys, Ehô Ehôôô.

Les bêtes, excitées de la voix et du fouet, donnent un suprême effort.

Tout à coup, Tempest, le leader, lance un aboiement… Pourquoi cette joie? Mes yeux cherchent… je ne vois rien.

Lui a vu, ses camarades ont compris: le traîneau glisse sur ses patins de cuivre… je laisse faire… les guides molles. Appuyant sur la droite, les chiens tirent, leurs mâchoires claquent, l’aboiement du leader a fait place à un grognement continu qui a l’air d’un gros rire… Et soudain, je vois aussi… Là-bas, une mince traînée grise… C’est le trail… nous sommes sauvés…

*
*  *

Nous courons depuis trois milles sur le trail de la poste, les chiens paraissent avoir oublié la fatigue… mais la nuit va venir et l’excitation tombée, que deviendrons-nous?

Mais le Dieu des coureurs de bois nous protège… Les chiens jappent tous à la fois et s’arrêtent devant une hutte de sapin.

Sans frapper, je pousse la porte en lançant mon plus aimable hello! mais pas un souhait de bienvenue,—ainsi qu’il est de coutume—ne m’accueille… J’entre, la demeure est vide…

J’en use librement, selon la loi établie par les rudes hommes du Nord. Je bats le briquet. Je fouille les coffres, je trouve des vivres pour mes chiens qui les reçoivent avec une évidente satisfaction.

Quant à moi, je m’endors comme une brute, la tête enfouie dans les poils de renard gris.

*
*  *

Lorsque je m’éveille, il fait grand jour. Un soleil pâle fait miroiter la neige. Je me mets sur mon séant. De mes poings, je frotte mes yeux, je bâille longuement en étirant mes bras, mais mon geste ne s’achève pas. Je viens d’apercevoir, clouée au-dessus de la porte, une gravure représentant l’Angelus de Millet.

Certes, le chromo était affreux, mais je m’attendais si peu à retrouver là cette image, qui me rappelle la patrie lointaine, que je reste un moment comme étourdi.

Je regarde avec tendresse ce paysan et cette paysanne de France, le chef courbé vers la terre, donneuse de moissons, et j’oublie que je suis à des milliers de lieues sur une terre âpre qui défend avec obstination le misérable métal qui se cache en ses flancs. Certes, c’est «la terre qui paye», les mille parcelles d’or jaune étincellent au fond de la pan, mais combien moins belle, combien moins lumineuse que la meule qui est là, dorée par le soleil couchant.

*
*  *

Deux jours après, j’étais à Eagle, dans l’Alaska yankee, chez mon ami Jim Mac Carter, un cher garçon qui m’amena chasser le moose, si bien que j’oubliai totalement de lui demander s’il connaissait le nom de l’individu qui avait apporté l’Angelus de Millet aux dernières marches du monde.

VIII
L’HOMME QUI PORTAIT UN CHAPEAU HAUT-DE-FORME

—Vous êtes jeune, camarade, me dit Gregory Land, qui était en train de confectionner des beignets de maïs dans la propre poêle qui me sert à passer les sables aurifères, vous êtes jeune et vous connaissez mal le pays.

«Croyez en la vieille expérience d’un sacré individu qui traîne sur le trail depuis quatorze années. Quatorze années, yes, sir, que je cours, sur la piste, derrière mes chiens, distribuant lettres et journaux sur tout le territoire du Yukon… Et pour quel salaire! Damné gouvernement!…»

Et Gregory Land s’interrompt pour lancer un jet de salive brunâtre au delà des beignets, dans la cendre chaude, car Gregory a l’honorable habitude de chiquer.

Je crois devoir intervenir:

—Vous êtes l’homme le mieux accueilli, dès que les grelots de vos chiens tintent sur le trail; le cœur est en joie, vous êtes celui qu’on attend, on vous choie, on vous fête…

—Je sais, je sais, mais je ne me fais pas d’illusion, on attend non moi, mais ce que j’apporte.

—C’est la même chose…

—Encore un de vos défauts, garçon, si vous voulez vivre dans ce pays, il faudra vous débarrasser de cette sentimentalité. Du sentiment ici…

Gregory rit d’un rire qui le secoue, il en profite pour faire sauter les beignets…

La poêle remise en place, il continue:

—Ici, il faut un cœur solidement accroché dans une bonne vieille carcasse à toute épreuve, de la volonté, de la force, ou, à défaut, de l’adresse.

«Tenez, moi, j’étais fait pour une autre vie: j’ai étudié à l’Université de Berkeley, en Californie, j’ai même des diplômes écrits en latin, avec mon nom en lettres rondes au milieu.

«Pourquoi je ne suis pas resté dans ma ville où je serais devenu un lawyer, ni plus ni moins réputé qu’un autre? Pourquoi? Parce que les civilisés me dégoûtent.

«Je suis parti, un matin, essayer ma chance; j’ai perdu au jeu le peu que j’avais arraché à la terre, ce qui m’a guéri des mines; ensuite, j’ai été bûcheron, maçon, garçon de bar, puis, comme je savais mener proprement un team, le gouvernement canadien a bien voulu m’agréer comme maître de poste… voilà quatorze ans… Excusez-moi, camarade, je me répète… mauvais signe.

Gregory Land soupire et s’apitoye:

—Ah! ça n’est plus le bon temps… ça n’est jamais le bon temps quand on vieillit; alors, on trouve tout naturellement que les jours de notre jeunesse étaient les plus beaux… Tout de même, ici, c’était mieux autrefois.

Pour lui donner du courage, je lui verse une rasade de whisky. Gregory l’avale d’un trait, la tête rejetée en arrière.

—Vous êtes un aimable garçon, fait-il pour me remercier; puis il ajoute: Voilà des beignets dont vous me direz des nouvelles…

Il m’en offre un, doré, croustillant, à la pointe de son couteau.

Je rends hommage à ses talents culinaires, il accepte, sans modestie, et reprend son discours.

C’est vraiment une encyclopédie, cet homme qui court la piste, il cite des faits, des dates, il émaille son parler d’une série d’anecdotes sérieuses ou plaisantes.

C’est ainsi que Gregory Land paye l’hospitalité qu’on lui donne lorsque ses chiens et lui sont surpris par la nuit, qui tombe, dans ces régions polaires, comme un rideau qu’on abat.

Le postier poursuit tandis que je mange, lui se déclarant satisfait avec la bouteille de whisky et la blague que j’ai mise à sa disposition.

—Si mes souvenirs sont exacts, le territoire de l’Alaska (les îles comprises) ne doit pas atteindre moins de 1.376.000 kilomètres carrés, c’est-à-dire presque trois fois la superficie de votre France.

De l’embouchure du Simpson à la pointe sud de l’île du Prince, du Saint-Elie à l’Océan Glacial, en suivant le 143e degré 20′ de longitude est de votre méridien, sur ces 1.376.000 kilomètres carrés, vous êtes bien aujourd’hui trente à trente-cinq mille mineurs ou vivant des mines, groupés dans la vallée du Yukon ou les environs de la Tanana, de la Stewart ou de la Porcupine.

«Vous êtes, comme cela se doit, de joyeux garçons venus des quatre coins du monde pour prendre la chance.

«Je vous connais presque tous; en tous cas, tous vous me connaissez. Ah! j’en ai rencontré, j’en ai vu: des Américains de l’Ouest à qui «la paye» n’avait pas été favorable du côté du Sacramento ou du Nevada, des Canadiens français de l’Alberta ou du Saskatchewan, des Européens aussi ayant traîné—faites excuses—dans tous les bouges du monde, essayé de tous les métiers, Anglais, Ecossais, Irlandais, Allemands, Autrichiens, Français, des Espagnols parfois et des Italiens, mais qui restaient peu devant les rigueurs du climat.

«Je ne dis pas, le métier est rude, car il ne suffît plus—comme jadis—de tamiser les alluvions aurifères, ou d’arracher à même le roc, sans grand travail ni peine, le quartz receleur de pierre jaune.

«Depuis longtemps, les creeks sont abandonnés, ne donnant plus un cent de «paye». Les mineurs ont renoncé ou sont montés plus au nord, où la vie est plus âpre, où le sol défend mieux son secret.

«Savez-vous, garçon, que sur la Porcupine, une équipe de mineurs a dû défoncer neuf mètres de glace avant d’arriver à la terre meuble! Ceux qui, comme moi, partirent à l’aventure, un pic sur l’épaule, ont peu de certitude d’arriver à un résultat. Les vieux Yukoners ne trouvent plus une once d’or livrée à leur seule ressource.

«Ah! les mines d’aujourd’hui! Il faut être plusieurs fois millionnaire pour être mineur; et des prospecteurs, et des machines électriques, des grues, des défonceurs, des concasseurs, un matériel du diable qu’ils amènent par des sentiers d’enfer.

«Etre mineur aujourd’hui, c’est le bagne. Le vieux libertaire d’autrefois allait, venait, comme un loup des prairies; maintenant, il est domestiqué comme un chien de ville.

«Il obéit au contremaître qui obéit à l’ingénieur, lequel représente Messieurs les financiers des cités civilisées; c’est une cellule dans l’organisme. Voilà.

D’un coup de langue, Gregory passe sa chique de la joue droite à la joue gauche.

—Mais ce sont là des considérations philosophiques, qui ne changeront rien à la chose. Il importe de savoir—uniquement—que les quinze hommes de race blanche qui se livraient au trafic des peaux, dans le bassin du Yukon, vers l’année 1890, se sont maintenant multipliés par milliers. Or, je dis et je prétends que les milliers sont des esclaves et que les quinze seuls étaient des hommes libres.

C’est étonnant ce que le whisky rend mon Gregory loquace. Au fur et à mesure que l’ivresse envahit son cerveau, son esprit devient plus clair, mathématique. Mais pour ne pas me désobliger, il redevient indulgent.

—Bah! vous êtes de bons compagnons; dire que vous n’avez rien à vous reprocher, serait exagéré. J’en connais (il dit cela en plissant sa paupière gauche), j’en connais plusieurs qui sont en délicatesse avec la Justice de leur pays et des pays voisins. Ce ne sont pas les plus mauvais.

«Beaucoup sont d’honnêtes garçons, épris d’aventureuse vie, et que la terre du Nord, mangeuse d’hommes, attire comme une maîtresse. Croiriez-vous pas, Freddy, mon ami, qu’il y aurait long à écrire sur la psychologie de ces gens qui quittèrent tout pour courir leur chance aux dernières marches du monde!

«De savants docteurs trouveraient là matière à disséquer l’âme de l’homme mais—fort heureusement pour nous—les graves docteurs restent frileusement ficelés dans leur robe de chambre, quinteux, toussotant et grincheux, au fond de leur confortable studio.

Je ne sais rien de plus bavard qu’un homme solitaire. Gregory Land, qui passe des journées et des journées en tête à tête avec ses chiens, parle de tout et sur tout; il saute d’une idée à une autre idée, comme un oiseau d’un perchoir à un autre perchoir.

Les mains croisées sur la poitrine, les jambes allongées sur le parquet, il parle plus pour lui que pour moi!

De temps en temps, il s’arrête, boit une gorgée d’alcool et repart, poursuivant tout haut son rêve.

Tout à coup, il se replie si brusquement qu’il a l’air d’une marionnette cassée.

Il se recueille un instant, mâchant sa chique avec béatitude. Je respecte son silence, mais il est de courte durée.

Il reprend bientôt sur le mode familier qui lui est cher:

—Bien sûr, j’en ai connu de drôles de types depuis quatorze ans que je roule, de Skagway à Port-Clarence, en passant par Dawson et Rupert-city, mais le plus intéressant, sans mentir, est un de vos compatriotes. C’est un solitaire, qui n’a pas voulu se plier aux exigences des grandes compagnies, il a un creek à 35 milles d’ici, un creek bien à lui, dont les papiers de propriété sont en règle; promesse, argent, rien ne l’a tenté, il est plus têtu que le roc auquel il arrache, péniblement, avec des moyens de fortune, quelques onces d’or tous les jours.

«S’il les boit? Jamais un cabaret ne l’a reçu sur son seuil.

«S’il les joue? Personne n’a vu une carte entre ses doigts.

«Cela est. César Escouffiat existe, il est mineur sans être ivrogne ni gimbler. Quand je vous dis, c’est un drôle de type, c’est un drôle de type, vous pouvez m’en croire. Au surplus, je vous le veux montrer, dès demain, si telle est votre fantaisie toutefois.

«Pour l’instant, votre whisky n’est pas éternel, mon gosier en a perdu le goût depuis deux quarts d’heure; de plus, je vous assomme avec mes bavardages et je vois que malgré votre politesse, vous tombez de sommeil.

Et sans prononcer une autre parole, Gregory Land étale une couverture de peau à même le sol, devant le feu; il ramène ses genoux à la hauteur de son menton et bientôt un grognement rythmique m’annonce que Gregory Land, le postier, dort du sommeil de ceux qui ont conscience d’avoir bien accompli leur journée.

*
*  *

Des aboiements me réveillent en sursaut. C’est Gregory Land qui rosse d’importance deux de ses chiens. Les bêtes cinglées hurlent, les crocs dehors, les oreilles rabattues, le regard mouillé de larmes. Le fouet en lanière de cariboo se déroule et enveloppe, tour à tour, les flancs de chaque chien.

Gregory a la justice dans le sang. A chaque coup, il compte: un pour Ruf, un pour Chappy…

Je veux intervenir, Gregory m’arrête du geste.

—Laissez, sir, laissez, c’est cette rosse de Chappy qui voulait prendre la place du leader.

—Mais pourquoi fouetter Ruf alors?

—Parce que Ruf est un fils de porc, qu’il est lâche comme un lièvre et qu’il tremble de tous ses membres devant cette satanée femelle de Chappy.

Gregory n’aimait pas les lâches, c’est pourquoi Ruf eut deux coups supplémentaires.

Les autres chiens attendent, impassibles, que la correction soit terminée; chacun est rangé, à la place assignée, près du harnais qui est sien.

Le postier est un maître conducteur de bêtes. Il a tôt fait d’installer son attelage. Je prends place, dans le sleigh, entre deux sacs de dépêches. Gregory grimpe debout sur le taku, il rassemble les rênes, fait siffler joyeusement son fouet et lance son traîneau sur le trail, cependant qu’il commence une complainte compliquée où il est vaguement question des amours d’une bar-maid avec un intrépide postier, coureur des bois.

*
*  *

Trente-cinq milles ne sont rien pour le mail stage, surtout lorsque le traîneau est tiré par un team de labradors croisés avec des huskies esquimaux et que ce team est conduit par un maître tel que Gregory Land.

Trente-cinq milles de bonnes pistes—bien entendu—mais cela n’était pas notre cas.

Il fallait, pour atteindre le camp de Kid’s city, traverser une vaste étendue de toundras qui, à première vue, paraissait uniforme mais qui, en réalité, n’était qu’une longue suite d’arêtes glacées, quelques-unes même avaient huit à dix pieds de haut. Un véritable jeu de montagnes russes, si l’on peut dire…

Jamais je n’ai vu plus morne paysage, des herbes échevelées méritant bien leur nom de «têtes de femmes», des racines enchevêtrées où les pattes des chiens se prenaient comme dans un piège, ce qui agaçait particulièrement les bêtes qui aboyaient avec fureur.

Parfois un bouquet d’arbustes, grêles ou rabougris, des saules et des aulnes, des arbres pitoyables, pauvres choses souffreteuses, pareils à des rejetons issus de septuagénaires, dont la sève est épuisée, et qui portent, malgré leur jeunesse, tous les stigmates d’une précoce flétrissure.

J’essaye de me rappeler le printemps dernier, alors que sur la côte nord-ouest abritée des tempêtes, je voyais se dérouler, devant mes yeux, à perte de vue, des fleurs aux couleurs merveilleuses; les hauts sapins immuablement verts, gardiens silencieux des monts impassibles, veillaient comme des personnages de légendes sur cette floraison de rêve…

Mais le printemps est mort. Y a-t-il eu seulement un printemps? J’en doute, le ciel est bas, d’un gris argenté, on dirait une chape de plomb qui va couvrir la plaine…

Les sacs de dépêches et l’angle du traîneau s’enfoncent dans mes côtes, à chaque virage je retiens un cri et Gregory hurle un juron.

*
*  *

Nous avons franchi la toundra. Gregory arrête son équipe. Les chiens, haletants, soufflent, la langue pendante, les paupières battent plus vite, les flancs oppressés…

Le maître postier visite, soigneusement, les pattes de ses bêtes.

—Allons, rien de cassé, ça va. Mais, pour sûr, un jour, j’y resterai avec les dépêches du gouvernement.

Cette idée le met en gaîté sans que je sache pourquoi; lorsqu’il a fini de rire, il ajoute:

—Si je ne savais pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions, je le croirais vraiment fait comme cette route.

Puis il m’explique:

—Ce que vous venez de voir n’est rien, je connais plus au nord-est, vers la Great-Fish-River, du Chesterfield-Inlet à la mer polaire, un territoire long d’un millier de kilomètres, où vous avez, en grand, ce que vous venez de voir en raccourci.

«Encore en hiver on passe, on se casse les pattes dans les racines et la glace, mais en été, des fondrières vous guettent pour vous happer; toute une végétation rampante, des lichens, des mousses, tend des pièges difficiles à éviter.

«C’est la terre de l’absolue désolation où rien ne croît si ce n’est les baies de corail, les gueules noires, la tripe de roche ou le pain de cariboo.

«Holà, vous n’allez pas dormir ici, mes garçons, allons hop, à l’ouvrage.

Le fouet claque, les chiens tirent sur les harnais, le traîneau repart.

*
*  *

Maintenant, la piste court, bordée d’épinette blanche, de sapins et de pins, de bouleaux à canots et des baumiers, des trembles, beaucoup de trembles…

Les dix derniers milles sont franchis en se jouant, par les chiens. L’instinct les avertit que l’étape est prochaine.

Gregory les encourage de la voix et, joyeux, il entonne:

When you come to the end of a perfect day.

Il cesse, tout à coup, son chant pour pousser des cris inarticulés, les coups de fouets cliquent-claquent, les chiens aboient comme des enragés, une ligne brune apparaît. C’est le camp des mineurs de Kid’s City.

*
*  *

La musique que mène Gregory, son fouet et ses chiens, annonce l’arrivée de la poste. Les baraquements se vident en quelques instants; les hommes qui sont au bar, eux-mêmes, viennent sur le pas de la porte.

Tous nous saluent avec des hourrahs; j’avais raison, Gregory Land est l’homme le plus attendu de la ville. Même ceux qui n’espèrent rien de sa venue sont autour du traîneau.

C’est là que j’ai vu se détendre les plus rudes visages: telle face est sombre qui s’illumine à l’appel d’un nom, telle mâchoire est contractée, dure, mauvaise, qui s’échancre d’un large sourire pour un paquet de quelques grammes, et les mains, toutes ces mains tendues, mains calleuses, rugueuses, entaillées, qui toutes frémissent comme des ailes d’oiseaux; quelques-unes mettent une note plus blanche. D’où viennent-elles? Que viennent-elles faire là? D’autres sont crevassées ou bosselées d’ampoules, d’autres encore ont le poignet serré dans un bracelet de cuir lacé, et les doigts noueux, les doigts crochus, les doigts écrasés en spatule, les doigts volontaires, les doigts impatients et trembleurs…

Et chacun ayant reçu son bien se retire à l’écart pour savourer la joie de se sentir moins seul, moins perdu dans l’immensité de ces terres mystérieuses.

Pour ceux qui n’ont rien, les doigts se replient, la main se contracte et retombe, la face reprend son masque, le front barré, le regard dur, les maxillaires crispés.

*
*  *

—Ouf! c’est fini, déclare Gregory Land qui a rangé son traîneau et libéré ses chiens, et je vous vois venir: vous voulez savoir lequel parmi ces garçons est celui qui nous intéresse. Aucun de ceux-là, venez avec moi.

Habitué à ces manières, je le suis sans demander d’autres explications. Nous remontons le camp qui vit d’une vie particulière, puisque c’est aujourd’hui dimanche.

Kid’s City a, naturellement, sa rue centrale, pompeusement appelée Broadway. Passé Broadway, il n’y a plus rien que les champs de neige à l’infini. C’est pourtant sur cette route que Gregory s’engage. Nous tournons à droite et, soudain, j’ai devant mes yeux le plus inattendu spectacle, la chose la plus imprévue qui soit: j’ai devant les yeux, en plein Alaska, dans un camp de mineurs, par une température qui dépasse 30° sous zéro, j’ai là, vivant, marchant, un homme qui porte un chapeau haut de forme et une redingote qui lui bat les talons.

Certes, Gregory ne m’a conduit ici que pour jouir de cette minute et de mon ahurissement. Il se tient les côtes et rit comme un fou. L’homme se retourne, ce qui arrête net le rire du postier qui, presque respectueux, lance:

—Hello! camarade, je vous conduis un de vos compatriotes. J’ai pensé que vous aimeriez à le voir…

L’homme retire son chapeau haut de forme, salue cérémonieusement et dit:

—Vous avez bien fait, monsieur.

Gregory s’esquive et nous laisse en tête à tête.

J’essaye une politesse. Je lui dis:

—Je suis heureux de rencontrer un Français.

L’inconnu enlève encore une fois son chapeau et répond:

—Tout l’honneur est pour moi.

Alors, il me parle le plus simplement du monde, il m’interroge sur ma vie, mon passé, sur la France. Je le regarde éberlué.

—Je vois ce qui vous intrigue, ajoute-t-il.

—Ma foi, je l’avoue, votre tenue est si étrange… et je lâche tout de trac! Pourquoi diable, portez-vous un chapeau haut de forme?

Il me regarde fixement et laisse tomber ces mots:

—Parce que c’est dimanche!

*
*  *

Parce que c’est dimanche! Alors seulement je regarde l’homme qui vient de me donner une raison aussi convaincante. C’est un gars solidement râblé, un cévenol de l’Aveyron ou de la Lozère, j’en jurerais, et tout à l’heure, lorsque je me rappellerai le nom que Gregory lui donne: César Escouffiat, je n’aurai plus aucun étonnement.

Je comprends alors l’infini de cette réponse.

—Parce que c’est dimanche!

Toute l’âme française est là. L’âme paysanne ou bourgeoise si identiquement même. Dimanche, la blouse neuve bien empesée ou la redingote sortie de l’armoire. Dimanche, toute la tradition, toute la beauté sentimentale de la race. Et soudain, la neige s’efface, le ciel gris se dépouille pour s’azurer légèrement, j’entends les cloches du pays, je vois les bandes rieuses de jeunes filles et de jeunes garçons sous les platanes feuillus, les petits rentiers assis sur le banc de la promenade, les vieux sur le seuil de leur porte, et je sens tout le parfum qui monte de la terre natale…

Et je songe à toutes les batailles que l’homme-qui-porte-un-chapeau-haut-de-forme a dû livrer pour faire respecter sa volonté.

Les poings du montagnard me rassurent. Le premier, qui a dû rire de son couvre-chef, a dû être maté depuis longtemps, imposant le respect aux autres et ceux-là désormais lui ont laissé célébrer en paix, à sa manière, le jour que le Seigneur créa pour le repos.

*
*  *

Je n’étais pas au bout de mes étonnements.

—Voulez-vous me faire l’amitié de venir jusque chez moi?

Comment refuser une invitation ainsi faite? J’opine du bonnet et je suis l’homme-qui-porte-un-chapeau-haut-de-forme et dont la redingote bat les talons. César Escouffiat me fait les honneurs de chez lui; devant la porte de sa hutte, il s’efface pour me laisser passer.

—Vous m’excusez, dit-il.

Et brossant du revers de sa manche son chapeau, il l’enveloppe dans un papier de soie, puis l’enferme, soigneusement, dans un coffre de bois. Il relève, l’un après l’autre, les pans de sa redingote et s’assied.

—Vous m’excusez, répète-t-il, la demeure du sage est simple, mais la sagesse se développe partout, à la condition de ne point abaisser son âme aux promiscuités environnantes.

Je regarde mon hôte d’un air effaré, mais il poursuit sans prendre garde:

Ἐσθλῶν μεν γαρ ἀπ’ ἐσθλα διδάξεαι ἢν δὲ κακοῖσιν
συμμισγῃς ἀπολεις καὶ τὸν ἐόντα νόον.

Ce sont deux vers de Théognis, que Xénophon et Platon placent dans la bouche de Socrate. Xénophon dans les Entretiens mémorables et Platon dans le Banquet et le Ménon.

Mon effarement a fait place à la stupéfaction, je dois avoir les yeux ronds et la bouche ouverte. César daigne m’expliquer:

—Avec les sages, tu apprendras la sagesse; si tu te mêles aux méchants, tu perdras ce qu’il y a de bon en toi.

Puis il ajoute avec condescendance:

—C’est du grec.

—Du grec!

—Oui, du grec, cela vous étonne?

—J’avoue… vous me pardonnerez, dans ce pays…

Je bafouille et m’emberlificote en des phrases que je commence sans pouvoir les finir. César Escouffiat me prend en pitié et plein de suffisance, il savoure son triomphe.

—Enfant, fait-il avec un accent inénarrable.

Ce mot dans sa bouche prend une signification péjorative, il le laisse tomber avec une moue un peu méprisante; heureusement, ce jour-là, je n’étais pas d’humeur trop susceptible…

Je regarde la carrure de cette splendide bête humaine, ce cou court, cette face massive, ces cheveux tondus ras sur le front étroit, ce nez fort, ces lèvres charnues, ce menton volontaire. Certes, ce n’est pas la race grecque que je m’attendais à trouver là, on lit, ouvertement, sur cette physionomie, tout l’entêtement, toute la résolution, toute la brutalité romaine.

Devançant mes questions, il daigne m’éclairer:

—Vous allez me demander si je suis un professeur en rupture de chaire, un prêtre échappé du Séminaire, un savant expulsé de l’Université; non, rien de tout cela, je suis César Escouffiat tout court, et je suis charretier de mon métier…

Il s’assied à mes côtés, sur la caisse dans laquelle est enfermé le fameux haut-de-forme. Il jouit un instant de ma stupeur et ajoute:

—J’ai été à l’école jusqu’à onze ans. J’ai gardé les porcs jusqu’à quinze ans, j’ai cinquante ans, je suis ici depuis près de dix ans.

Il y a un trou dans les explications de mon brave, ce qu’il fit de quinze à quarante ans, qui le saura jamais? César Escouffiat a sauté sans transition de son extrême jeunesse à sa maturité.

Timidement, j’ose l’interroger:

—Et vous avez appris le grec?

—Ici, monsieur, ici, les solitudes du Nord sont mauvaises conseillères, mais quand on a une âme bien trempée, on résiste aux tentations; cela n’est pas toujours facile, et je dis avec Hésiode:

Τὴν μὲν γαρ κακότητα καὶ ἰλαδὸν ἔστιν ἑλέσθαι

Je dois avoir l’air d’Henriette, dans les Femmes savantes, lorsqu’elle dit:

«Pardonnez-moi, monsieur, je n’entends pas le grec.»

César traduit:

«Il est facile d’atteindre, même en troupe, à la demeure du vice; la route est unie, il habite près de nous. Mais les dieux immortels ont placé la fatigue et la sueur sur les chemins de la vertu, un sentier long et escarpé conduit à elle; il est rude d’abord, mais lorsque tu es arrivé au sommet, il devient facile.»

«Du reste, Epicharme, de Cos, nous dit sous une autre forme:

… τῶν πόνων
πωλοῦσιν ἡμῖν πάντα τἀγαθ’ οἱ θεοί.

«Les dieux nous vendent tous les biens au prix de nos fatigues. Le bonheur s’achète, je l’ai payé, je puis en jouir. J’imite, en cela, l’exemple de mon unique maître, Socrate, je suis endurci contre le froid et tellement habitué à me contenter de peu qu’un rien suffit à mes besoins.

«Dans le pire milieu, je reste étranger. Je n’ai aucun souci de vouloir imposer mon commandement; Xénophon vous dira que telle était la coutume du grand Philosophe.

«Comme lui, je suis frugal, je ne bois jamais sans avoir soif et j’évite les alcools qui nuisent à la fois à l’estomac, à la tête et à l’esprit…

… καὶ γὰρ τὰ λυμαινόμενα
γαστέρας καὶ κεφαλὰς καὶ ψυχὰς ταῦτ’ ἔφη εἶναι.

«Je travaille parce qu’Hésiode a dit: L’action n’est pas une honte, l’inaction est un opprobre…

—Et vous avez appris le grec?

Il me réplique avec orgueil:

—Tout seul, monsieur, tout seul.

—Mais enfin, pourquoi?

—Pourquoi? parce que je m’ennuyais, monsieur.

César Escouffiat s’est dressé. Il a rouvert son coffre, enlevé minutieusement le papier de soie et, à nouveau, il lustre le poil de l’ineffable chapeau.

Pendant qu’il accomplit cette grave fonction, je regarde autour de moi et, sur une planchette, je vois, pêle-mêle, des livres entre des boîtes de saumon et de lait condensé. Quelques titres m’arrêtent. Isocrate: Conseils à Démonique; Euripide: Electra; Eschyle: Prométhée enchaîné; Jean Chrysostome: Homélie en faveur d’Eutrope; Platon: Apologie de Socrate; Esope: Fables choisies; d’autres gisent avec de gros dictionnaires sur une caisse renversée qui sert de table de nuit, mais j’ignorerai toujours quels en sont les auteurs. César Escouffiat a replacé sur sa tête son chapeau haut-de-forme. Il se tourne alors vers moi; d’un large geste, il se découvre et me salue, puis il me dit:

—Le monde est plein d’imprévu. Je suis heureux de vous avoir rencontré. Nous reverrons-nous? c’est peu probable. Qui sait sa destinée? Tout naît, tout meurt, disent les uns, rien n’a été engendré, rien ne périra, disent les autres; qui croire? Le mieux pour l’homme serait de ne pas naître ainsi que nous l’explique Sophocle du 1215e au 1220e vers d’Œdipe à Colone.

Et César Escouffiat conclut, nettement, en bon français, cette fois:

—Je ne vous retiens pas.

*
*  *

Devant le bar, je trouve Gregory Land qui m’attend, l’air goguenard, les mains aux poches.

Il cligne de l’œil selon son habitude et me crie d’aussi loin qu’il m’aperçoit:

—Eh bien! garçon, pour un drôle de type, c’est un drôle de type, n’est-ce pas? Vous en êtes encore tout ahuri; entrez, garçon, entrez, j’ai fait préparer pour vous un oysterprayer dont vous me direz des nouvelles.

Et d’une bourrade, Gregory Land me pousse dans la salle du bar où, dans une fumée bleuâtre, une centaine de mineurs dansent au son d’un phonographe criard.

*
*  *

—Ma tournée est finie, je redescends à la côte, je vous ramène chez vous en passant.

All right…

Dans les claquements du fouet, les Ehôôô ôôô de Gregory, le traîneau passe, en trombe, au milieu du campement parmi les cris d’adieu des mineurs assemblés.

A cent cinquante pas, j’aperçois la lourde silhouette de César Escouffiat, qui fut, tour à tour, gardien de porcs, charretier, et qui, étant mineur aux mines d’Alaska, apprit le grec pour se désennuyer.

Il marche gravement à pas comptés. On pourrait le croire absorbé par des préoccupations vulgaires. Sous le chapeau haut de forme, la cervelle accomplit son obscur travail et les mâchoires massives ruminent des citations grecques.

Je lui lance un amical bonjour; perdu dans son rêve, l’homme ne l’entend pas, le traîneau vire, la silhouette diminue, elle a l’air de s’enfoncer dans la terre. Je me retourne sur mon siège et j’aperçois encore, là-bas, tout là-bas, le chapeau haut de forme; c’est longtemps un point noir sur la blancheur immaculée de la neige polaire.

Le vent qui balaye la piste me fouette, je ferme les yeux; lorsque je les rouvre, il n’y a plus rien à l’horizon.

Je ne reverrai jamais plus l’homme-qui-portait-un-chapeau-haut-de-forme «parce que c’était dimanche» et subitement, sans raison, j’en ai une peine infinie…

....................

—Vous pleurez! ma parole!

—Moi, pleurer! Vous êtes fou, Gregory, c’est ce diable de vent qui me pique les yeux.

IX
LA BÊTE SOCIABLE

Depuis trois heures, la bourrasque fait rage. Le vent secoue la hutte, pourtant bien abritée et protégée à la fois par la montagne et un épais rideau de sapins.

Le thermomètre ne doit pas être loin de quarante, au-dessous de zéro, naturellement, ainsi qu’il convient à un thermomètre en usage passé le 70e degré de latitude nord.

Dehors, mes chiens sont couchés, sauf Tempest, mon husky esquimau, que j’ai gardé auprès de moi. Un feu assez vif pétille, la bouilloire à thé commence à chanter sa chanson.

Tempest est accroupi, le museau dans ses pattes; un petit sifflement, une secousse brève de ses poils raides où les glaçons achèvent de fondre disent son évidente satisfaction.

Désœuvré, je prends ma trousse et me mets en devoir de réparer ma chemise de peau qui est en grande pitié.

Je tire l’aiguille à rendre des points—c’est le mot—à Jenny elle-même. De temps en temps, Tempest ouvre un œil, grogne un peu plus fort, puis reprend sa somnolence.

Il faut avoir vécu dans la solitude pour comprendre la joie de pouvoir parler à un être humain. Les plus cruelles privations ne sont rien à côté de l’effroyable supplice du silence. Etre seul devant les plus beaux paysages du monde, seul avec sa pensée qui tourne en rond autour du cerveau comme une bête emmurée, sentir sa raison mourir peu à peu, être ivre de solitude au point de chanceler, avoir faim de parler à quelque chose de vivant!

Dans l’Arizona, sous un soleil flamboyant, où les cactus se dressent comme de gigantesques chandeliers à sept branches, je parlais à mon cheval; ici, aux dernières marches du monde, je trouve l’apaisement et avec l’apaisement la sagesse, en discourant avec mon chien.

—N’est-ce pas, Tempest, qu’il fait un affreux temps…

Tempest grogne, donc il approuve.

Un temps que les hommes—qui sont injustes parce qu’ils sont des hommes—appellent un temps de chien… ou un chien de temps, si vous préférez.

C’est évidemment son avis.

Je poursuis mon monologue:

—La justice n’existe pas. Qu’est-ce, en somme, que la justice? Un mot. Et les juges? Moins que rien, des hommes. Si vous les voyiez, monsieur Tempest, chez moi, dans mon pays de civilisés, ces hommes s’habillent de rouge ou de noir, on leur met sous le menton des petites bavettes blanches. N’allez pas croire pour cela qu’ils soient en enfance ou simplement gagas, non, c’est la coutume; au pays britannique, ils ont des perruques hautes comme ça…

Mon geste ou mon raisonnement effraye Tempest qui se dresse et montre les crocs.

Son âme incivilisée ne comprendra jamais les beautés de notre monde.

Changeons la conversation.

—Là, rentrez vos crocs barbares, j’ai pourtant raison. Si la justice existait, vous seriez dehors, avec vos compagnons, endormis sous la neige et non devant le feu à vous rôtir les pattes…

Monsieur Tempest n’en veut pas savoir davantage, il ne rouvre même plus son œil gauche, ses oreilles sont repliées, il rêve tout haut devant les flammes qui dansent.

Tout à coup, il se dresse, les oreilles droites, la gueule ouverte; rauque, il aboie trois fois, il replie à moitié l’oreille… Il guette. Il aboie encore, puis il s’élance vers la porte…

J’écoute. Rien. Le sifflement du vent qui passe en tournoyant.

—Quelle idée folle, vouloir sortir… Enfin, allez, si tel est votre désir…

J’ouvre. Un tourbillon de neige me frappe au visage.

—Damné chien!

Tempest est parti comme une flèche; dans l’enclos, les autres chiens sont réveillés qui hurlent à l’unisson.

—Damné chien!

Je répète l’injure et vais pour refermer la porte, lorsque j’entends soudain une voix claire qui m’interpelle.

—Hello, appelez votre chien, c’est un démon qui me dévorerait tout vif.

J’accours sur la piste. Je siffle Tempest qui vient se ranger près de moi, les crocs dehors, grognant toujours.

—Qui va là?

—Un ami, Mac O’Neil. Quel temps, camarade!

—Entrez et chauffez-vous.

—Ça n’est pas de refus. Attendez. Ici, Floch, ici, Dark. Tenez votre démon, pour Dieu! ils vont se battre.

Je saisis par la peau du cou Tempest qui va s’élancer et le jette dans la hutte dont je tire la porte.

Libres, les chiens de l’homme creusent vivement leur trou dans la neige et disparaissent.

O’Neil enlève ses raquettes et secoue son manteau. Nous entrons.

La douce chaleur nous enveloppe. Le voyageur pousse un ah! réjoui en arrachant les glaçons qui pendent à ses moustaches.

Le thé copieusement arrosé de whisky. Beaucoup de whisky, très peu de thé, c’est ainsi que mon compagnon comprend la chose.

—Garçon, j’ai pensé que vous vous ennuyez tout seul, alors je suis venu…

—Merci.

—Pas la peine. Je m’ennuyais aussi. J’ai la noire bête, comment vous dites en français le… là… vous savez l’affreuse noire bête.

—Le cafard.

All right. Le cafard. C’est la nuit de Christmas, tout de suite.

—Ah! c’est Noël, j’avais oublié.

—Alors, j’ai pris mes raquettes et je suis venu. Seize milles, c’est peu de chose, la Stewart est gelée à bloc. C’est une piste admirable, mais après Cariboo Kid, le vent souffle de biais. Ça n’est pas chaud.

Il tend ses doigts à la flamme, puis, se pétrissant les mains, il fait craquer ses os. Il étend ses jambes, entourées de peaux de renard bleu qui, au contact du feu, se dégèlent. Lui aussi n’a pu rester seul. Je contemple l’inconnu, il est heureux de vivre, ses paupières s’avivent. Il parle, il parle, il parle.

Ce n’est pourtant pas un intellectuel, un cérébral, celui-là. C’est une splendide brute taillée pour le combat.

La pensée qui voltige de-ci de-là s’est cognée les ailes dans la cage étroite de ce cerveau… Et l’homme a fait seize milles par un temps abominable, il a fui droit devant lui, risquant cent fois la mort pour ne pas rester seul, ce soir, seul avec la pensée qui ronge, la pensée qui vrille, la pensée qui affole, la pensée qui tue.

Enfin, l’homme se tait. Il fume, silencieusement, sa pipe par bouffées mesurées et la fumée bleuâtre enveloppe sa tête. Il clôt à demi ses paupières. Pour un peu, il grognerait avec satisfaction comme Tempest.

L’homme est une bête sociable. Celle-ci maintenant est heureuse.

*
*  *

Lorsque Mac O’Neil a fini de fumer, il tape sa courte pipe contre son talon et dit:

—Oui, je m’ennuyais à crever; parler à ses chiens, ça n’est point drôle. Voilà quarante jours que Gregory Land est passé avec la poste. Il m’a laissé un numéro du Post-Intelligencer, de Seattle. Je le sais par cœur et pourrais vous réciter les articles et les annonces. C’est lui, Gregory, qui m’a annoncé que vous étiez campé sur la Stewart. Il m’a dit aussi que vous étiez Français. Je suis Ecossais, moi (ici, Mac O’Neil soulève sa toque en peau de loutre), j’aime la France, moi, je ne suis pas une écrevisse, ni un mâcheur de gomme, moi… Alors, j’ai pensé: il doit s’amuser la même chose que moi, ce garçon, je vais aller le voir… et me voilà… La terre paye-t-elle ici? ajoutait-il au bout d’un moment.

—Peuh! 8 à 9 cents d’or à la pan

Mac O’Neil émet un sifflement admiratif.

—Voilà ce qu’elle donne chez moi.

Et dans le creux de sa main rugueuse, le mineur me tend des pépites grosses comme des amandes.

Lorsque j’ai apprécié leur valeur, il les renferme dans un petit sac de toile qui avait contenu du tabac. Comme il serre les cordons et les noue avec attention, il soupire:

—C’est avec ça que nous aurions une belle Christmas à Glasgow. Je connais une taverne, dans la basse ville, où l’ale a la couleur du miel, et le jambon!…

Les souvenirs des ripailles passées lui reviennent en foule, il se donne des claques sur la cuisse et rit d’un gros rire…

—Une fois, chez mon père, on avait tiré un marcassin, sur les terres de lord Denshire; entre nous, nous l’avions tiré sans autorisation et nous l’avions bourré, le marcassin, pas le lord, avec des saucisses et des châtaignes. Tous les voisins étaient de la fête—et comme cela se doit—chacun avait apporté son présent; le whisky, le bon vieux whisky d’Ecosse, était copieusement représenté.

Et Mac O’Neil fait claquer sa langue.

—Dans la cheminée, un tronc entier brûlait; la flamme jetait de grandes lueurs qui illuminaient le visage des filles et les filles riaient parce que les garçons les chatouillaient. Le lendemain, mon père et moi étions seuls autour de la table.

—Et les voisins?

—Les voisins? Ils étaient dessous.

Le mineur conclut:

—En vérité, ce fut une belle Christmas!

Puis, l’homme conte d’autres souvenirs… Mais je n’écoute plus, sa voix fait un ronronnement à mon oreille. Est-ce que je sommeille, est-ce que je rêve? Ces évocations font se dresser un long cortège de fantômes oubliés…

Les cérémonies familiales, mon père, ma mère, mes sœurs, mon frère, la grande table, autour de laquelle nous étions tous réunis attendant que minuit sonne…

Le Père Noël chargé des joujoux convoités, les poupées pour mes sœurs, les livres pour moi. Je vois nettement la couverture rouge, les tranches dorées, et le titre qui flamboie: Le sphinx des glacesLe Capitaine Hatteras

Le mystère des terres polaires qui m’attire…

Le grand silence blanc!

Hein! quoi… Ah! oui, je ne rêve pas… les solitudes glacées, les neiges éternelles… je suis servi…

Tempest a repris sa place auprès du foyer, il grogne, l’air heureux. Mac O’Neil confectionne un cocktail savant, et il parle, il parle…

Mes Noëls d’étudiants, dans la ville aristocratique où le ciel est clément. La nuit trouée d’étoiles, la théorie des jeunes gens qui passent chantant des refrains grivois… Mes camarades, je vous vois: Broche, si drôlement ivre; Bartek, au large sourire; Sapiens, Catacloum… Je vous vois aussi, Lise, Margot, Daisy, Mourrette, poupées qui enchantiez nos âmes de vingt ans…[1]

[1] Voir: L.-F. Rouquette, La Cité des Vieilles.

Les cloches sonnent à la volée, les cloches qui chantaient à ma naissance, les cloches qui pleuraient au cercueil de mon père… Le vent m’apporte leurs voix graves qui passent sur les eaux, qui passent sur les terres et qui, après une randonnée de huit mille lieues, mettent de la joie dans mon âme, du soleil dans mon cœur.

Noëls de Provence illuminés de foi naïve… Les Santouns… Les Saints… viennent pour adorer l’Enfant sur la paille de l’étable… Les rois Mages et les bergers, tous si drôlement accoutrés. Un court dialogue persiste que j’entends avec netteté.

Hérode est là, Hérode, le méchant roi tueur d’enfant, le seul qui parle français—parce qu’il est le Roi—le serviteur arrive, vêtu d’une peau de mouton; il parle provençal, car il est d’une basse origine…

—Gran Rei, vaqui li reis Mages.

Et Hérode, qui parle français parce qu’il est le Roi, étend la main avec majesté et laisse tomber de ses lèvres augustes cette phrase:

—Dizi qui z’entrent…

Et la foule, simple et naïve, de rire…

Je l’entends ce rire avec la voix des cloches…


—Hé là, cher garçon, vous dormez debout…

Et Mac O’Neil me remet d’aplomb avec une bourrade.

Puis, il sort, ayant pris son fouet en cuir de cariboo, pour aller rosser ses chiens qui hurlent à l’unisson de la tempête.

X
LA BÊTE QUI RONGE

N’était la carabine Winchester que je porte en bandoulière, je dois avoir l’air, en descendant les pentes escarpées du Black-Mount, d’un homme préhistorique.

Je suis parti pour une randonnée en montagne et j’ai eu la chance de tuer un tébaï, sorte de petit chamois à pelage blanc; je porte la bête autour de mon cou, la tenant par les pattes.

Je saute d’un rocher à un autre rocher, tandis que Tempest, mon chien, bondit en jappant autour de moi.

Au pied du Mont, dans une hutte qui a été autrefois occupée par un trappeur de l’Hudson Bay Co, je chausse mes raquettes et me voilà filant, comme une flèche, sur le trail, avec ma proie sur mes épaules et mon chien rivalisant de vitesse avec moi.

Bonne chasse, joyeux retour. D’une main experte, je dépouille la bête dont je mets la peau à sécher. Je découpe un cuissot que je passe à la broche, cependant que, dehors, Tempest et ses compagnons se disputent les entrailles de la victime.

*
*  *

Les branches de sapins font des gerbes d’étincelles. Je hume avec joie l’odeur du rôti. Par ma foi! je veux faire ripaille. De ma cantine, je sors une bouteille de champagne, du bon vieux champagne de France et non un Champaigne-type de Californie. Hélas! c’est la dernière. Tant pis, ce soir Lucullus dîne chez Lucullus. Décidément, je fais des frais, je mets le couvert avec soin.

Sur une caisse renversée, je déploie le dernier numéro d’un journal de Portland,—les ultimes nouvelles du monde civilisé, vieilles de trois mois! Voilà ma nappe. Mon assiette d’aluminium, ma fourchette pliante que j’ouvre d’un coup sec, ma provision de sel et de poivre que je garde—comme nos pâtres languedociens—dans le creux d’un roseau.

Je ris sans raison en me frottant les mains. Qu’est-ce que c’est? Du sang? mais oui, du sang… Ah! j’y suis, le sang de la bête. Je sors: un peu de neige, il n’y paraîtra plus.

Les chiens repus somnolent, seul Tempest se dresse et, me reconnaissant, vient me flairer. Il me regarde de ses bons yeux suppliants, et remue la queue. Oui, je te vois venir, tu voudrais rentrer avec moi. Tu sais qu’il y a un bon feu qui pétille et quelque os à attraper… non, non, my dear Tempest, il faut rester avec les camarades.

La bête a compris que je ne voulais pas d’elle, elle s’en va tristement, l’échine ployée, la queue traînante, la tête ras du sol…

La table dressée, la viande qui cuit, tout cela c’est pour moi. Je vais banqueter, oui, banqueter tout seul.

Tout seul?

Tout seul.

Ces deux mots martèlent mes tempes. C’est vrai, je suis seul, ce soir, seul, depuis des mois, et je serai encore seul demain, les jours suivants… toujours alors…

Pourquoi cette idée hante-t-elle ma cervelle?

Loin de moi, pensées mauvaises…

On dirait que je suis ivre. Je jure de par Dieu que pas une goutte d’alcool n’a frôlé mes lèvres depuis sept semaines, je me sens tout drôle. Bah! ce ne sera rien, je suis à jeun depuis le matin. La faim peut-être!

C’est ce sang sur mes mains qui m’a troublé! Pourquoi? Je ne suis pas Macbeth et n’ai point les remords qui déchirent son âme. Ils ne peuvent rien contre moi, les fantômes dressés, mes mains sont pures de toute souillure, mes pauvres mains blanches d’autrefois, maintenant crevassées et rugueuses, habituées à se servir elles-mêmes…

Quelle folie! Allons, Freddy, mon vieux camarade, tu t’es promis un Balthazar… Qu’attends-tu? Les viandes sont prêtes, le vin est tiré…

Je veux me mettre en gaîté, le bouchon saute, le vin blond fait une mousse blanche.

Ah! ça va mieux! Par tous les diables, vive la vie! et je chante:

Nargue la tristesse
Et l’ivresse,
Chasse pour aujourd’hui
Les ennuis…

D’un trait, je vide mon verre, je vous dis que cela va beaucoup mieux. A nous deux… et je plante mon couteau dans la chair savoureuse…

Je suis un maître coq fameux, je me décerne, sans modestie, des compliments que mon orgueil accepte.

Dommage d’être tout seul!

Hein! Quoi? Qui a parlé? Je me dresse, le couteau à la main… J’ouvre la porte: personne, je suis fou… ce soir… qu’est-ce que j’ai donc?…

Je me rassieds, ou plutôt je retombe accablé sur l’escabeau de bois… Un mince filet de fumée s’élève de la viande… des globules blancs montent, montent du fond du verre. La viande est fade, le vin mauvais. Je n’ai plus faim, je n’ai plus soif.

Mon Dieu! mon Dieu! épargnez-moi, éloignez de mon cerveau l’affreuse bête qui ronge; je la sens, elle arrive, elle vient, elle est là… J’entends le travail obscur de ses pattes… Sournoise, elle s’avance, tâtant le chemin de ses frêles antennes…

Moi qui n’ai pas reculé devant le grizzli des Rocheuses, j’ai peur. Je suis tout seul, Seigneur, ne m’abandonnez pas! tout seul, tout seul, perdu dans l’immensité blanche de la terre polaire…

Que faire? Que devenir? La fièvre bat à coups précipités mes poignets et mes tempes… J’ai chaud et je claque des dents.

Si je mourais là, par aventure, qui le saurait? Personne.

Non, non, je ne veux pas, je ne veux pas… Au secours, quelqu’un, venez, venez… je ne veux pas rester tout seul.

Maman, maman, j’ai peur de la méchante bête. Je ne puis rien contre elle, elle ronge mon cerveau, vrille ma tête, elle se repaît de ma chair, lambeau par lambeau…

J’ouvre la porte et je hurle dans la nuit:

—Tempest, ici, Tempest…

Le chien, me croyant en danger, accourt l’aboi furieux.

—Entre.

Peureuse, craignant d’être battue, la bête passe…

—Mais non, mon pauvre vieux, je ne veux rien te faire; viens, mon chien, viens près de moi, plus près encore.

Tempest a mis son museau sur mes genoux, ses bons yeux me guettent, étonnés; je lui parle, je lui dis des choses insensées sur un ton tellement lamentable qu’il se met à hurler d’un sanglot continu…

*
*  *

Ma voix s’est tue. L’emprise de la bête est définitive. Elle agrippe mon cerveau, aspirant toute ma volonté… Il n’est pas possible de lutter. Je le sais par expérience. Je suis comme un vêtement vide. Tout sombre dans la nuit terrible. Et l’effroyable cauchemar commence.

L’ancienne croyance au démon tentateur, elle est là. L’esprit du mal qui rôde, c’est lui. Il est multiple et divers. Le chacal de Paphnuce, les larves d’Antoine, le serpent d’Eve, le démon de Jésus, le cafard du légionnaire, la bête d’orgueil et de proie… C’est lui, lui.

Lui qui nous fait chercher l’impossible, qui insuffle le doute à notre âme, lui qui gâche toutes nos joies, lui qui fait que nous ne sommes jamais satisfaits de nous-mêmes.

Allons, va, hante ma cervelle, épuise ma matière grise, repais-toi du suc de ma chair.

Que ton marteau frappe, frappe, frappe ma boîte cranienne. Va! forgeron mauvais, poursuis ta funeste besogne:

Aux enclumes du mal notre cœur s’est forgé,
L’oubli, ce forgeron terrible s’est vengé…

Oui, j’ai cru oublier, j’ai cru pouvoir effacer de ma vie les moments pénibles. J’ai cru, en mettant entre moi et le passé huit mille lieues de mer et de terre, avoir rompu à tout jamais le lien qui me rattachait au monde civilisé, déchiré la page du livre de ma vie.

Ah! simple que je suis!

Les voilà, les voilà, les souvenirs anciens, ils sont rangés dans mon cerveau, un à un, comme les sarcophages dans les catacombes. La bête tire le rideau et la scène s’anime… Et les pantins, qui sont des hommes, s’agitent. Tous les types de l’éternelle comédie humaine défilent, même ceux qui ont échappé à Molière et à Balzac.

Et dans la nuit s’éveillent les noires jalousies.

Le jaloux est là, ce n’est plus cette vieille loque de Bartholo… c’est Pierrot, peut-être, joué par Arlequin, oui, c’est Pierrot, il est si pâle… Il guette par la croisée celle qui ne vient pas, son oreille écoute les bruits de la rue, mais ce n’est pas le toc-toc du haut talon qui martèle le pavé… S’il fermait les yeux, le malheureux! il verrait celle qui est toute sa joie dans des bras mercenaires. Il pourrait dire la rue, le numéro, l’étage et s’il écoutait à la porte, il entendrait des phrases toutes faites et bien connues; s’il tournait le loquet, il la verrait Elle, son Idole, ravalée aux pires caresses.

Et dans le cerveau, la bête promène ses antennes sur tous ces tableaux afin que rien ne reste dans l’ombre.

Tout est précis. Le bruit des baisers, je les perçois; les beaux regards sombres où brillent deux paillettes d’or, je les vois; je vois aussi les lèvres comme une fleur rare où la pourpre du soir met un reflet sanglant.

Cette chose qui fut mienne, que j’ai façonnée de mes mains, à laquelle j’ai insufflé mon rêve, cette chose-là gît au ruisseau avec les bassesses humaines.

Pitié! ne me fais pas voir cela, Bête!

Et la Bête ricane.

La lumière chasse le troupeau des nuages nocturnes et le soleil surgit, dans un éblouissement. J’ai la hantise du soleil, j’ai faim de lui dans ma nuit polaire.

Ce n’est pas Toi, cette tache laiteuse qui roule dans le ciel blafard, c’est ta contrefaçon… un esprit malin a ravi ta couronne de gloire, ou bien c’est toi qui, pour ne pas voir ces terres désolées, as replié le double éventail de tes rayons.

Grand Roi, on t’a pris ta chevelure lumineuse et tu montes, chauve, au zénith de mes jours.

Oui, rappelle-moi que tu existes, resplendissant, là-bas, tout là-bas, et que tes flèches dansent sur la mer latine… Les criques au creux des rochers rougeâtres… les golfes pleins d’ombres bleues, et la maison toute blanche sous sa calotte de tuiles rouges avec, montant la garde, les platanes feuillus et le fuseau vert sombre des cyprès immobiles. De ma chambre d’enfant, on aperçoit la mer qui étincelle comme une épée nue; sous l’ardent soleil, les barques mettent une tache brune, et la tache vive des voiles triangulaires.

Petite chambre, d’où mes rêves puérils sont partis, où mon sommeil a été bercé au rythme des vagues, où j’ai tremblé de peur, dans la crainte des vents qui passaient en rafales, courbant les hautes cimes et livrant bataille à la mer jusqu’à ce que la mer se soulève furieuse et démente.

Mais le soleil revient chauffant la garrigue pierreuse, tordant les ceps, lourds de grappes, et sur la route blanche des filles saines passent en chantant.

La page tourne, l’ardeur s’atténue, c’est un soleil plus frileux et plus pâle, sa lumière diffuse enveloppe la grande ville qui, peu accoutumée, se réjouit. Et Paris apparaît, pas le Paris turbulent et luxueux, ni le Paris ouvrier, un seul coin surgit de l’ombre: la pointe de l’île de Saint-Louis.

Je n’ai jamais pénétré dans l’île et soudain une envie furieuse me prend de la voir, tout de suite, tout de suite.

Je me lève si brusquement que Tempest aboie:

—Ah! oui, te voilà, viens.

Je sors, le fouet en main.

—Allons, garçons, debout.

Les chiens surpris surgissent de leur trou, mal éveillés et secouant la neige qui tombe de leur poil. Plusieurs bâillent et étirent leurs pattes de devant.

Tempest, inquiet, rôde autour de moi, je le bouscule, il se plante à trois pas et me considère tout étonné.

Non, je ne resterai pas une minute de plus. Je veux partir, je veux partir maintenant. Je serai à Dawson dans deux heures, je réglerai mes affaires; dans huit jours, je serai à White Horse où je prendrai le train qui me conduira à Skagway; avec un peu de chance, je rencontrerai bien un steamer descendant la côte qui en dix jours me mettra aux quais de Vancouver. Là, le Canadian Pacific Railway par le Fraser Canyon, Banks et Calgary, la frontière américaine et New-York, cinq jours de chemin de fer. La «Transatlantique» aura bien quelque Rochambeau ou Touraine accotés et si la mer est bonne, dans neuf ou dix jours tout au plus je débarquerai au Havre.

Si l’on arrive dans la nuit ou à l’aube, je pourrai prendre l’express de sept heures ou de neuf heures. Dans les deux cas, je serais à Paris vers midi.

Mentalement, je calcule les probabilités; oui, tout s’arrange pour le mieux, je serai à Paris pour déjeuner. C’est drôle. Cette certitude amène une détente et un apaisement.

Je suis sûr de moi à présent, j’attelle mes chiens sans impatience et, comme je lance mon traîneau sur le trail, je me surprends à siffloter.

*
*  *

Mais la bête ne lâche pas sa proie. Au premier mille, elle reprend son martèlement régulier, comme pour dire: c’est moi, je suis là, je ne suis pas partie…

Je fais donner à mes chiens toute leur vitesse, j’entends leur souffle rauque.

Je sens des picotements dans mes yeux, et j’ai la sensation d’avoir des aiguilles piquées dans le crâne… Tiens, j’ai oublié ma toque de loutre. Que m’importe!… La pointe de l’île Saint-Louis est là, toute proche, un effort encore et je l’atteindrai…

Mush, mush on, boys…

J’use du fouet. Les chiens, inaccoutumés, essayent de se mordre les uns les autres. Je suis debout dans le traîneau, hurlant des choses insensées; les bêtes affolées tirent sur les harnais, en hurlant.

L’île Saint-Louis est là. Enfin, j’aperçois ses lumières.

Un trait s’est rompu. Les chiens roulent, le traîneau verse… Je me relève, je me tâte machinalement, rien de cassé, tout va bien…

Soudain, une voix goguenarde prononce à mes côtés:

—Vous menez comme un fou, garçon; à ce train-là, je ne vous donne pas trois milles avant d’avoir claqué vos bêtes…

Dans la nuit, des inconnus approuvent.

Alors moi, qui passe pour le plus sage, le plus calme, le plus raisonné, des mineurs du Yukon, je vais droit à celui qui a parlé et avant qu’il soit revenu de la surprise, je lui envoie un crochet à la mâchoire qui l’étend dans la neige boueuse qui couvre la Troisième Avenue.

Je me suis attaqué à Boby, celui qu’on appelle Boby le rouge, non parce qu’il est un méchant homme, mais parce qu’il est d’une riche nature et très haut en couleur.

Boby se relève, c’est un colosse important, il est encore un peu ahuri. Posément, tranquillement, avec sûreté et précision, il m’envoie une suite de coups de poings que je pare avec difficulté.

Mes jambes se dérobent et je m’affaisse. Ma tête porte sur un des patins de cuivre du traîneau…

Lorsque je reprends mes sens, je suis chez moi, dans ma hutte; une grande ombre va et vient avec des gestes gauches et brusques.

C’est Boby le rouge qui s’est constitué garde-malade; ses énormes mains portent, avec précaution, la théière et le bol…

—Ah! vous voilà revenu, garçon, je n’en suis pas fâché; depuis deux jours, vous commenciez à me donner des inquiétudes.

«Tenez, buvez ça.

Avec des prévenances maternelles, le bon géant me soulève et me fait boire une mixture de sa composition où le gin et le whisky jouent certainement les premiers rôles.

Deux grosses larmes tombent de mes yeux. Et je pleure, je pleure, je pleure…

—Ça, c’est indispensable… conclut le rude mineur. Sans ça, ça vous crève… Je les connais ces coups-là… Pleurez, mon garçon… pleurez tout votre saoul… ça noie la bête-qui-trotte-dans-la-cervelle-des-hommes-qui-vivent-dans-la-solitude…

«Vous m’avez décoché un maître coup de poing; savez-vous qu’on les compte, ceux qui ont envoyé Boby sur les épaules? Mais non, mais non, je ne vous en veux pas, mais sachez bien une chose, c’est qu’il est heureux que je n’entende pas le français, car depuis deux jours vous m’en avez fait des confidences!

Et Boby m’ayant fait avaler une seconde bolée de son remède, je retombe assommé sur ma couche, cependant que mes oreilles perçoivent assez distinctement un bruit saccadé. C’est Boby qui rit en disant:

—Il est véritablement prouvé que la Bête noire ne supporte pas le whisky!!

XI
L’HOMME QUI TROUVA UN MAMMOUTH

—En ce temps-là, vous m’excuserez, je parle comme un évangéliste, mais je ne sais vraiment par quel bout commencer mon histoire… En ce temps-là, c’est une expression fort commode, cela permet de rassembler ses idées et de chercher ses mots.

«En ce temps-là… Damnée jambe! Voulez-vous, sir, arranger mon coussin? Là, merci. Je suis très fâché… J’emprunterai, s’il vous plaît, votre blague. Thanks.

Et Gregory Land écrase avec son pouce, dans la paume de sa main, le tabac qu’il roule ensuite en boule, laquelle boule il place, consciencieusement, dans sa bouche.

Gregory Land, le postier, l’intrépide coureur des bois, est mon hôte depuis déjà trois semaines. Une chance qu’il a eu de se casser la jambe, non de se casser la jambe, je m’exprime mal, mais de la casser à un mille de ma cabane. Un mauvais virage pris par ses chiens.

Et, depuis trois semaines, je fais le rebouteux et le garde-malade. Dire que c’est une double sinécure serait mentir, car Gregory est bien le patient le plus impatient qu’il soit.

Ne parlait-il pas, dès le lendemain, de repartir! Heureusement qu’une bonne fièvre est intervenue à temps, qui l’a calmé pour quelques jours.

Depuis, il est beaucoup mieux et passe son temps à boire mon whisky: c’est souverain, prétend-il, pour les cassures, à chiquer mon tabac et à le fumer lorsqu’il est las de le mâcher.

Parfois aussi, il me conte des histoires. Le plus souvent, il fait les trois choses à la fois. Ainsi présentement, la bouteille de whisky est à portée de sa main, il mastique sa chique et commence:

—En ce temps-là…

Ce sont non des histoires, mais l’histoire de ces temps héroïques où l’homme était seul, ici, à se battre contre les éléments.

Le froid terrible, la faim, la soif, la fatigue, le surmenage, le combat de tous les instants pour mater la nature et essayer de lui ravir sa proie.

Pour les exploits de deux villes rivales grandes comme le demi-quart d’un quartier de Chicago, les Grecs ont persuadé au monde, pendant des siècles, qu’ils étaient un peuple admirable. Des artistes, des philosophes, des orateurs et des poètes ont chanté leur «gloire immortelle». Oui, mais au commencement était Homère, et:

Trois mille ans ont passé sur la cendre d’Homère
Et, depuis trois mille ans, Homère respecté
Est jeune encor de gloire et d’immortalité…

Quel Homère dira l’abnégation et le courage, la volonté et l’énergie de ces hommes qui partirent à la conquête de la moderne toison d’or, n’ayant devant eux que des mondes inconnus, des solitudes vierges se perdant à l’infini dans des milliers de lieues de neige?

L’or qui, dans les villes, coule entre les doigts comme l’eau primitive, ne laisse pas de trace.

L’or! Tout ce qui s’achète et tout ce qui se vend… Sait-on ce qu’il a coûté de patience, d’attente, et de longue espérance au mineur solitaire! Les compagnons d’Ulysse sont changés en pourceaux, avilissement de l’intelligence par la matière.

Vous n’avez pas eu de poète pour vous chanter, aventuriers de tous les mondes, qui vîntes au matin sur la «terre qui paye» pour y chercher sinon fortune, du moins l’assurance d’une vie libre, loin des règles étroites de nos civilisations.

Aucun artiste n’a gravé nos exploits au Temple de Mémoire, et vos douleurs et vos joies ne seront à jamais immortelles.

Pas de Parthénon pour vous, ni de Panathénées! Mais combien plus simples, plus émouvants sont vos tumulus de pierre qui bossèlent, çà et là, les plaines neigeuses, indiquant au passant qu’un homme dont personne ne saura le nom dort son dernier sommeil au cœur même du grand silence blanc.

Je songe à toutes ces choses cependant que Gregory prépare une combinaison savante d’alcool, dont il prétend avoir seul le secret.

Il ferait la fortune d’un marchand de recettes, cet old fellow de Gregory Land. Il connaît trois cent quatre-vingt-trois manières de fabriquer les cocktails, et cent vingt façons de cuire le maïs; il sait l’art d’apprêter les peaux blanches et à longs poils des phoques nouveaux-nés, et les prières pour les morts de toutes les tribus indigènes, depuis les Esquimaux Innuits qui campent sur les bords de l’Océan Glacial jusqu’aux Ingalit, ces Indiens qui, venus des Rokies, vivent à l’est de l’Alaska.

Il entretient des relations d’amitié avec les Tenankoutchin, qui ont la figure peinte et dont les terrains de chasse suivent le cours de la Tanana. Il déchiffre les totems Thlinkits comme un vieil indigène, il a l’esprit bourré de statistiques d’une précision étonnante et, ce qui est mieux, Gregory connaît le cœur des hommes.

Je pense, en moi-même, que ce postier est un drôle de corps et, tout en l’écoutant bavarder, je fais trois parts de ma «paye».

Nuggets les pépites, gold dust les parcelles d’or plat, et flour gold l’or fin, la poussière d’or, que je serre précieusement en des petits sacs de cuir.

—Vous avez une belle «paye» aujourd’hui. Vous n’avez point perdu votre temps; la jolie breloque que voilà!

Et Gregory fait sauter dans sa main ma dernière trouvaille, une pépite grosse comme une amande.

Le postier l’examine en connaisseur, entre le pouce et l’index, puis, délicatement, il la pose sur le bord de la table en disant:

—Vous en avez là pour cinquante dollars. Prenez toute votre chance jusqu’au bout, c’est de toute justice, mais j’avais, je crois, commencé une histoire.

Il se recueille et, pour la dixième fois, il répète:

—En ce temps-là…

J’éclate de rire.

—Vous avez raison de vous moquer, old chap, mais je sais plus long que le commencement… En ce temps-là… les bouches de la Renommée apprenaient à tous les propre-à-rien, qui sont des propre-à-tout, de la machine ronde, que l’or poussait en Alaska comme blé en juillet dans les champs du Manitoba; il n’y avait qu’à se baisser pour emplir ses poches. Un trappeur du bout de son soulier avait trouvé une pépite grande comme un œuf de cane; un autre, en creusant pour tendre un piège, avait mis à jour un filon… Et les imaginations de galoper.

«Le bassin du Yukon fut bientôt envahi par une foule d’apprentis richards. Je ne vous dirai pas ceux qui sont tombés en route, ceux qui ont fait en quelques jours des fortunes scandaleuses, et qui les ont reperdues en quelques heures; ceux qui, plus malins, laissaient travailler les autres et les attendaient posément au retour dans les passes de White Horse et dans les bouges de Skagway.

«Ce fut une belle époque. J’en étais, moi qui vous parle. Oui, j’en étais.

Et Gregory redresse le torse fièrement, ce qui déplace sa jambe et lui arrache un cri… Mais, déjà, il poursuit:

—Et les mains que vous voyez là ont aidé à brancher pas mal de mauvais garçons. Dame! Il fallait faire la police soi-même, le gouvernement—que Dieu garde!—ne prétendait pas encore se mêler de nos affaires.

«A Rome, il faut agir comme les Romains, ce que vous traduisez, je crois, dans votre langue, par: «Il faut hurler avec les loups.»

«Je hurlais donc ainsi que vous dites. Je travaillais, je gagnais de l’or que je reperdis, je bus pas mal de gin et de whisky dans tous les saloons disséminés depuis la source du Yukon jusqu’à la Porcupine.

«Si j’ai vu des choses étonnantes! Etonnantes est le mot. Tenez, et c’est pour cela que j’ai commencé mon histoire, la plus curieuse, assurément, est l’aventure de celui qui, étant venu pour chercher de l’or, n’en trouva pas et fit fortune tout de même.

—Hein?

—Ah! ça vous intéresse donc mes histoires? Mon coussin, ici, s’il vous plaît. Thanks. Un peu de whisky? Non? Alors une part pour vous et une part pour moi.

Gregory Land prend son temps, avale son alcool à petites gorgées, cligne de l’œil de mon côté, puis il continue:

—La chose est arrivée sur la Lewis River; trois cents mineurs en furent les témoins qui pourraient attester que je vous dis la vérité et non des contes pour endormir les enfants.

«Patrick Packing, un Irlandais naturellement, était un bon géant roux, doux comme une petite fille, comme une petite fille qui aurait bu sa bouteille de whisky tous les jours ou plutôt tous les soirs; c’est le soir que Patrick buvait. Mais il tenait confortablement la boisson et gardait son égale humeur. On l’estimait beaucoup dans notre camp, mais ce n’était pas un garçon qui avait de la chance.

«Il avait acheté pour cent dollars toute une colline. Il s’usait à l’ouvrage, peinant, piochant, minant, s’abîmant les yeux à chercher la plus petite parcelle d’or; mais de l’or, pas ça, m’entendez-vous, pas ça, pas une once.

«A droite et à gauche, ses compagnons ramassaient «de la paye» comme ils voulaient. C’était à se cogner la tête contre le rocher. Patrick ne fit pas cette stupide chose, ce en quoi il agit raisonnablement.

«—Ça viendra», répétait-il avec philosophie.

«Ça vint, en effet. Un après-midi, il avertit les camarades d’avoir à s’éloigner. Il voulait faire sauter une mine assez importante, assurant que certains indices lui révélaient avec certitude un filon.

«Il alluma sa mèche et vint se mettre à l’abri avec ses compagnons. La mine réussit à merveille, et lorsque la fumée se fut dissipée, la colline apparut comme coupée au couteau. Un trou béant s’offrait; on dégagea l’entrée, et Patrick et ses amis pénétrèrent dans une immense caverne. Mais, dès qu’ils eurent fait quelques pas, ils reculèrent, épouvantés.

«Patrick, en bon Irlandais, se signa et revint affronter le péril; il put se rendre compte alors qu’il se trouvait en présence d’un gigantesque mammouth.

Yes, sir, un mammouth, un vrai mammouth, en chair, en peau, en poils, en os, et en ivoire.

«Un de ces mammouths qui, à l’époque tertiaire ou quaternaire, furent les souverains du monde.

«Il était là, admirablement conservé, effrayant, monstrueux, splendide; il avait de longs poils formant crinière sur le dos; sous ces poils, on apercevait une bourre laineuse; mais, ce qu’il avait de magnifique, c’était ses défenses, des défenses énormes et contournées en spirales… Patrick les mesura. Elles avaient trois mètres quarante-deux, oui, trois mètres quarante-deux, exactly.

«Jack London, que j’ai connu ici et qui était le meilleur compagnon de la terre—il est mort aujourd’hui et son âme est dans la paix du Seigneur!—Jack London a raconté comment un certain Thomas Stevens, qui fut son hôte toute une soirée, avait tué le dernier mammouth. La chose s’était passée fort simplement. La bête avait écrasé les sept petits chiots de la chienne Klooch. Pour se venger, Thomas Stevens avait pourchassé l’animal, l’empêchant de boire, de manger, de dormir; et, le faisant tourner en rond dans une vallée, comme dans un cirque, pendant des jours et des nuits, le mammouth était mort d’épuisement et de fatigue.

«Mais Jack London lui-même conseille à ses lecteurs de croire au récit de Thomas Stevens sur parole.

«Aux incrédules, il dit d’aller à la recherche du célèbre chasseur qu’ils trouveront certainement entre le cinquante-troisième degré de latitude nord et le Pôle, à moins que ce ne soit sur la côte orientale de la Sibérie ou les confins les plus reculés du Labrador.

«Donc, le mammouth de Jack London pour beaucoup est un mythe. Mais ce qui était une réalité, c’était le mammouth de Patrick Packing. Chercher de l’or et trouver un animal d’avant le déluge, c’est une chose peu ordinaire.

«Les mineurs se moquaient de Patrick, lui demandant si c’était là «les indices certains d’un filon».

«Patrick laissait dire. Il réfléchissait. Un matin, il confia son terrain et son mammouth à un camarade, puis il partit.

«Le camarade en profita pour faire payer un dollar à ceux qui voulaient voir l’animal; pour deux dollars, on avait droit à l’un des poils.

«Tenez, regardez cette chaînette tressée: ce sont des poils du mammouth de Patrick. En vérité.

«Les jours passaient après les jours. Enfin, Patrick revint. Ce fut un événement; il était accompagné de véritables gentlemen, des vieux à lunettes, qui discutaient en agitant leurs bras qu’ils avaient courts.

«Ils se disputaient avec des mots latins.

«Ils parlaient de protapirus, ancêtre hypothétique, d’ypotapirus, grand-père des éléphants et des artiodactyles; un autre assurait qu’ils étaient en présence d’un spécimen unique de chœrodonte non moins ancêtre et non moins hypothétique que le protapirus.

«Un grand maigre, qui avait l’air d’un porte-manteau enredingoté, certifiait que c’était un proproboscidea, ce à quoi répliqua vertement un bon gros tout réjoui, traitant «son cher confrère» d’ignare, attendu que le proproboscidea n’avait, paraît-il, qu’une trompe rudimentaire.

«Ils échangèrent des propos aigres-doux et faillirent en venir aux mains; il fallut s’interposer.

«Enfin, après avoir cité Pohlig, Falconer, Gaudry, Brehm, Ameghino, Cope et parlé de lombrifrons, ganesa, insignis, hysudricus, namadicus, angustidens, trigonocephalus, méridionalis, et pentalophodon, et passé tour à tour de Java à l’Inde, de l’Inde à la Chine, de la Chine à l’Europe, après un crochet en Afrique, ces honorables gentlemen tombèrent d’accord pour déclarer qu’on se trouvait en présence du Mastodon américanus et mirificus de l’Amérique du Nord, contemporain de l’Elephas primigenius, lesquels vivaient, comme chacun sait, à l’époque quaternaire, à moins que ce ne soit dans le miocène supérieur, peut-être bien aussi dans le pliocène.

«Finalement, on sut que Patrick avait échangé son mammouth contre un chèque de cinquante mille dollars… C’était un bon business.

«Aujourd’hui, le mammouth est au Muséum et Patrick, avec ses cinquante mille dollars, vit comme un homme heureux dans une ferme qu’il acheta dans le sud de l’Irlande.

«Et comme il faut une morale, conclut Gregory Land, en se versant une dernière rasade de whisky, je dirai donc qu’avec de la persévérance on vient à bout de la plus mauvaise destinée.

«Freddy, mon ami, je vous souhaite de trouver un mammouth.

«Ce était le filon, ajouta-t-il, en français.

XII
LA VALLÉE DU YUKON

Ce jour-là, Gregory Land m’assura:

—Vous n’entendez rien à la géographie. Il est vrai que ça n’est pas une chose qui s’apprend dans les livres…

«Lorsque la nouvelle se répandit que l’on avait trouvé de l’or, au cœur même des solitudes glacées, au-dessus du 60e degré de latitude nord, ce fut une ruée.

«Des quatre coins du monde, les aventuriers accoururent pour tenter la chance. La fièvre de l’or les tenait si fort qu’ils en oubliaient les rigueurs impitoyables du Grand Nord.

«Les ports du Pacifique, de San-Francisco à Vancouver, fournirent une bonne partie des premiers émigrants; du Canada et de la Colombie Britannique vinrent les autres.

«Ils remontaient la côte du Pacifique, de Vancouver à Skagway, à travers le méandre des îles, sur des petits vapeurs trapus ou sur des embarcations à voiles. Les uns et les autres eurent à affronter les terribles courants de Prince of Wales, et plusieurs se fracassèrent sur le granite des roches, traîtreusement tapies au fond des passes.

«Aujourd’hui, les passes ont été explorées, les sondages ont permis d’éviter les fonds pernicieux, quoique, par les grandes marées, la traversée est encore des plus périlleuses.

«Les hommes qui, en 1897, débarquèrent sur la plage boueuse de Dyea ou de Skagway, n’étaient pas au bout de leur peine.

«Quelques cabanes de bois groupées au pied de la Pink Mountain, un misérable ponton sur pilotis, telle était Skagway.

«Pour atteindre les terrains aurifères, la «terre qui paye», selon l’expression pittoresque des premiers mineurs, il fallait franchir la redoutable White-Pass. De Skagway à White-Horse, il y a cent onze milles par une route affreuse, surplombant l’abîme de huit cents à neuf cents pieds.

«Aujourd’hui, une compagnie audacieuse a agrippé un chemin de fer sur les aiguilles et les arêtes des rochers de basalte. Par quel prodige, à la suite de quels efforts inouïs, la volonté de l’homme a-t-elle pu s’affirmer? Les centaines de cadavres des ouvriers que la White-Pass engloutit pourraient seuls répondre.

«Les mineurs, pour franchir la Passe, confiaient leur destinée soit aux traîneaux que les chiens tiraient le long du trail, soit à des embarcations légères qui devaient résister au tumulte des eaux, aux chutes des rapides, aux sournoiseries des brisants.

«La neige, les glaciers, les gouffres s’ouvrant tout à coup et avalant hommes, chiens et traîneaux, quarante degrés sous zéro n’eurent pas raison de l’énergie de ces farouches pionniers, qui avaient résolu d’arracher son secret à la terre mystérieuse.

«La folie du Klondike les soutenait; nombreux furent ceux qui tombèrent, mais d’autres arrivaient qui réussirent leur aventureuse performance.

«Là où rien n’existait que la solitude vierge, sur les berges de ce Yukon, le plus important, le plus grand des fleuves nord-américains du Pacifique, se dressèrent des campements qui, bientôt, devinrent des villes.

«Une chose remarquable: dès que la «terre payante» était découverte, les mineurs arrivaient, attirés par la lueur fauve de l’or comme par la lumière, et avec eux, ces hommes amenaient toujours une ou deux dynamos, on posait des fils et les paysages du Grand Nord s’agrémentaient bientôt de poteaux qui sont comme le symbole de la puissance de l’homme. Télégraphe, téléphone, courant électrique, les fils se greffaient parallèles sur les croix de Saint-André clouées au faîte des sapins à peine ébranchés.

*
*  *

«Le Yukon qui, en été, a un débit formidable, plus de vingt-cinq mille mètres cubes à la seconde, est long de trois mille trois cents kilomètres (de sa source jusqu’à l’embouchure de son bras principal, le Yukon formant un vaste delta). Il prend sa source au col qui porte le nom du géodésien français Périer, à mille deux cent cinquante mètres d’altitude.

«Son bassin crève les frontières officielles de l’Alaska, empiète sur les territoires du Canada et couvre une étendue de plus d’un million de kilomètres carrés (deux fois la superficie de votre France).

«En hiver, par les grands froids, le fleuve est gelé, parfois à bloc, c’est-à-dire jusqu’au fond de son lit. En été, il est navigable jusqu’en amont de sa jonction avec la Lewis river. C’est-à-dire sur plus de trois mille kilomètres.

«Les mineurs bloqués à Dawson attendent avec impatience l’époque de la débâcle qui leur permet d’espérer la venue des bateaux de ravitaillement.

«C’est un spectacle féerique dans le mystère de ces contrées silencieuses que celui du craquement monstrueux qui annonce le dégel.

«Sous la rude poussée du fleuve, la glace casse, les blocs se heurtent, s’entre-choquent et se précipitent. On dirait un combat de monstres antédiluviens. Au lac Labarge, la sensation est grandiose: c’est la ruée des blocs qui essayent de passer tous à la fois; malheur à l’embarcation du pilote inhabile qui, impatient, s’est aventuré sur le fleuve avant que les temps soient révolus!

«Dès sa source, dans la région volcanique qu’il a à traverser, il forme de nombreux lacs qui sont d’anciens cratères.

«La pureté des eaux est telle que le paysage s’y reflète comme dans un miroir; ce fait a frappé les premiers pionniers; aussi, les mirrors lakes sont légion dans toute la vallée.

«Le Yukon descend les pentes rocheuses des monts Chilkoot; ses eaux s’enfuient, dans des couloirs, sombres et tortueux, étranglés dans les immenses parois à pics des roches de basalte; elles sautent de cascades en cascades augmentées par les eaux des torrents issus des glaciers.

Gregory Land prend sa respiration, puis il repart sur le ton d’un maître d’école:

—Il reçoit à droite et à gauche, d’importants affluents, la Hotalinqua, la Newberry, la Big Salmon-River, la Pelly, la Lewis, puis en aval de la traversée des Rocheuses, la Stewart et la Porcupine (dont la vallée se profile parallèle à la rive de l’Océan Polaire), la Tanana, la Cooper-river, la Koyukuk, qui vient des toundras.

«Là, il atteint 2.500 mètres de large; on pourrait croire qu’il va se jeter dans la baie de Norton, dont il est séparé par une quarantaine de kilomètres. Mais non, il tourne brusquement vers le sud-ouest, puis vers l’ouest, remonte au nord et se sépare enfin en plusieurs branches qui forment un delta.

«Les rives de ce delta changent constamment du fait de l’apport considérable d’alluvions, mais aussi (et surtout) du fait de l’érosion causée par les glaces.

«Les énormes blocs minent la rive, la mangent peu à peu, et la font écrouler dans les flots.

«Parfois, l’embâcle tardant, il y a des conséquences inattendues: les saumons ne peuvent remonter le cours des diverses branches du fleuve, le frai ne peut se faire et les populations indigènes souffrent cruellement de la faim.

*
*  *

Le postier boit une rasade et poursuit:

—Dawson, qui s’étend sur plus d’un kilomètre le long du Yukon, est aujourd’hui une ville importante.

«Ce n’est plus le camp des mineurs où certain hors-la-loi célèbre dans les annales de la cité imposait autrefois sa volonté.

«Ses rues numérotées coupent à angle droit (selon la mode américaine), huit avenues. Dawson qui, à l’époque héroïque, s’enorgueillissait de ses bars fameux, le Northern, l’Exchange, le Monte-Carlo, a maintenant des églises, des temples, un vaste bâtiment postal, qui encombre la Troisième Avenue, des trottoirs en bois, et si la ville a perdu en pittoresque, certes elle a gagné en sécurité.

«Encore quelques années et le vieux Yukoner, chaussé de mocassins en peau de wolverine, aux fourrures lépreuses, revêtu de l’indispensable overall en grosse toile imperméable bleue ou kaki, retenu aux épaules par de courtes bretelles, le vieux Yukoner, aux gants de cuir fourrés serrés au-dessus du coude, ne sera plus qu’un souvenir.

«Et le soir, dans un hôtel confortable de la Cité de l’or, devant un feu clair, les belles dames en quête de sensation ou les beaux messieurs neurasthéniques entendront conter les exploits légendaires de ceux qui ouvrirent, à force de courage, les portes mystérieuses de la Terre de l’Eternel Silence.»

Gregory Land soupira… et pour chasser ce tableau désolant, il s’offrit un double Martini cocktail.

XIII
PUSH, CHIEN D’ALASKA

—La chose avait été décidée dans un bar de Dawson, le Monte-Carlo, si vous voulez des précisions.

«C’était à l’époque de la «ruée de l’or» où chaque jour, à Skagway ou Dyea, débarquaient de joyeux garçons qui, sans plus attendre, remontaient le Yukon afin de prendre la chance.

«Les uns, les plus riches, achetaient un team, c’est-à-dire un équipage de chiens et un traîneau; les autres, c’était le cas pour la plupart d’entre eux, chargeaient leur maigre bagage sur leur dos et se mettaient en route.

«Les capitalistes n’avaient pas réalisé alors cette chose follement aventureuse: accrocher un chemin de fer sur le granite des rochers à pic.

«Combien de compagnons sont restés dans les gorges de la White-Pass, combien ont fini là leur rêve de richesse!

«La terre du silence garde son secret.

«Mais ce n’est pas là l’histoire, il importe peu de philosopher; sachez seulement que ceux qui essayèrent de franchir la Passe et réussirent cette performance étaient de rudes hommes.

«Hans Troemsen était de ceux-là. C’était un bon géant blond de Scandinavie, silencieux et grave. Pêcheur, il avait abandonné sa barque pour courir sa vie, à travers le Canada et la Colombie Britannique.

«A Vancouver, il avait entendu parler des découvertes des champs d’or de Fairbanks et de la Tanana. C’était, si mes souvenirs sont exacts, vers 1902 ou 1903.

«Hans Troemsen s’embarqua sur un des vapeurs qui, à travers le méandre des îles, faisaient le trafic sur la côte du Pacifique entre Vancouver et Skagway.

«C’était un garçon économe. Il put acheter un team de six chiens, des bêtes du Labrador magnifiques, pas trop usées, mais cependant habituées au trail. Il les choisit en connaisseur.

«De Skagway à White Horse, il y a 111 milles par l’affreuse route que vous savez surplombant l’abîme de 8 à 900 pieds.

«A 15 milles à l’heure, le team allait allègrement, Hans excitant ses bêtes de la voix, dans un anglais un peu rauque. Les chiens tiraient, l’ongle dur griffant la glace, le cou en avant; je dois vous dire que le thermomètre marquait 38° sous zéro.

«N’importe, homme et bêtes allaient; le sleigh, glissant sur ses patins de cuivre, semblait voler, lorsque tout à coup un craquement se fit entendre. Un vieux Yukoner, habitué de la Passe, aurait pris garde à cet avertissement. Hans Troemsen, pas. Il supputait ses bénéfices, les yeux perdus dans le lointain. Et ce qui devait arriver arriva. Un bloc de glace (rongé par quel monstre invisible?) se détacha qui s’abattit sur le team.

«Cinq chiens furent écrasés du coup. Hans, que la commotion avait rejeté contre une roche, gisait la tête ouverte.

«Ces blessures-là, quand on n’en meurt pas sur le coup, sont sans importance. Le Scandinave avait le crâne dur.

«Lorsqu’il revint à lui, ses yeux rencontrèrent les bons yeux clairs du wheeler (le chien de queue) qui, n’ayant pas de mal, léchait, à petits coups de langue, le sang qui coulait de la blessure de son maître.

«C’est de cette heure que data l’amitié de l’homme et de la bête.

«Hans Troemsen était heureux dans sa malchance. Il eut la bonne fortune d’être rencontré par le mail stage, qui le rapatria. Le soir même, l’homme et le chien étaient à Dawson.

«Le pionnier avait perdu tout son bagage, seule sa ceinture de cuir qu’il portait sur la peau lui restait, et la ceinture contenait encore quelques beaux dollars.

«J’en viens maintenant à l’histoire. Donc, ainsi que je vous le disais, la chose avait été décidée dans un des bars de Dawson: le Monte-Carlo.

«Il ne faut pas vous imaginer que la Dawson de 1902 était semblable à la ville d’aujourd’hui. Mais combien plus pittoresque!

«Naturellement, nous avions eu des bars avant d’avoir une église: nous avions le Bank, l’Exchange, le Northern, le Savoy et surtout le Monte-Carlo où, pour un dollar, nous avions le droit de goûter les charmes de la valse entre les bras d’une dancing girl, yes, sir, un dollar pour une valse. Il est vrai que l’on donnait deux dollars pour un cocktail; bah! la terre «payait» et la poudre d’or semblait ruisseler entre nos doigts comme l’eau des sluice boxes. Heureux temps tout de même!

«Les souvenirs m’emportent, excusez-moi. Or, un soir, au Monte-Carlo, nous vîmes entrer Hans Troemsen suivi de son inséparable chien Push. L’entrée du bon géant blond fit sensation. En effet, jamais le Scandinave ne franchissait le seuil du cabaret. Il était accompagné par Ralph Harrisson, un mauvais garçon, franc buveur et coureur de filles.

«—Jésus et le mauvais larron», fit à voix haute James W. Bilt.

«On rit. Ralph dédaigna l’insulte. Les deux compagnons s’assirent à une table écartée. L’orchestre mécanique attaquait une polka. On dansa sans plus prendre garde aux deux hommes.

«Tandis que nous dansions, un marché était conclu. Hans Troemsen achetait «sur la chance», c’est-à-dire sans autre information que la parole du vendeur, un creek, à 20 jours de marche de Dawson, du côté de Ruppert City, sur la Datkeena.

«On avait trouvé par là de la «paye» en quantité et les terrains s’enlevaient à coups de dollars.

«Au moment de régler, Hans, qui était un garçon pratique et méfiant, ne donna qu’un tiers de la somme, promettant le surplus sur place.

«Ralph fit bonne contenance, empocha les dollars et promit de conduire lui-même le nouveau propriétaire. On partirait le lendemain.

«Hans Troemsen sortit, Push sur ses talons, et Ralph, qui était le plus enragé gimbler de la terre, entreprit une partie de faro avec quelque rushler

«A cent onces d’or le point, Ralph, qui n’avait pas la chance, eut tôt fait d’être à sec.

«Le lendemain, néanmoins, il attela son team et partit avec Hans Troemsen, précédé par Push qui jappait, libre, à la tête de la meute.

....................

«Deux jours après, dans ce même Monte-Carlo, nous vîmes revenir Ralph Harrisson. Il était seul et portait un énorme bandage autour de la tête. Son poignet droit était aussi serré dans un pansement.

«Il conta l’aventure. Hans Troemsen avait voulu conduire le team à l’indienne. Peu accoutumé, le Scandinave n’avait pu, à un tournant, rassembler assez vivement les guides et le team était tombé dans un ravin; lui, Ralph Harrisson, avait prévu la chute: debout sur le taku, il avait sauté juste à temps, cependant que chiens, homme et traîneau se fracassaient dans le gouffre.

«Ralph avait la tête un peu cassée, mais solide; un team qui rentrait à Dawson l’avait heureusement reconduit vers la ville.

«Ces sortes d’accidents étaient quotidiens. Personne ne s’apitoya sur la triste fin de Hans et comme Ralph payait une tournée générale, on le proclama le meilleur des garçons.

«Il avait le verre en main—je le vois, tenez, comme si c’était d’hier—il était accoudé sur le bois du comptoir et tenait son verre de la main gauche. Il regardait la liqueur à hauteur de son œil et riait d’un rire qui découvrait une double rangée de dents blanches, des dents aiguës comme celles des loups. Il buvait et riait et les filles le trouvaient beau, la tête un peu pâlie dans son maillot de linge…

«Il allait porter la santé lorsque quelque chose de hirsute se précipita.

«De la porte au comptoir, il y avait bien quinze pieds; un seul bond et l’espace fut franchi. Les buveurs s’arrêtèrent. La chose: un chien hurlait à la mort devant Ralph.

«Quelqu’un dit: «C’est Push.» Push? Oui, Push, le chien du Norvégien…

«Push, heureux d’être reconnu, arrêta son aboiement et remua la queue. Puis, il se livra à un étrange manège: il allait de l’un à l’autre en gémissant, des larmes voilaient véritablement ses regards; arrêté devant Ralph, l’aboiement devenait rauque et furieux.

«Ralph fit bonne figure, il voulut chasser le chien d’un coup de pied; mais la bête s’élança, furieuse, sur lui. James W. Bilt le retint, au vol, par le collier…

«Il apaisa Push, d’une tape amicale et s’avançant vers Harrisson, il lui dit:

«—C’est le chien de votre compagnon?

«—Oui.

«—Il n’était donc pas tombé dans le ravin?

«—Je ne sais… je croyais bien… toutefois…

«—Oh!

«D’un geste brusque, James W. Bilt venait d’enlever le pansement; la tête de Ralph apparut, saine, nette, sans blessure…

«Se voyant démasqué, le bandit eut un geste vers sa ceinture; il ne put l’achever, vingt poings s’étaient abattus…

«Trois garçons partirent sur-le-champ, guidés par Push. Ils suivirent le trail jusqu’au Yukon. Là, la piste remontait vers le nord; à un jour de marche, ils reconnurent que le trail avait été abandonné pour une piste nouvelle…

«A trois milles du point de départ, dans une gorge solitaire, Push poussa des gémissements insensés. Il grattait la neige durcie avec ses pattes… on déblaya la place et l’on trouva d’abord le cadavre des chiens, gelés à bloc, puis celui de Hans Troemsen, qui avait fini là sa carrière de chercheur d’or.

«Comme il portait entre les deux omoplates la trace nette d’une balle, les trois compagnons revinrent.

«La justice d’alors ne s’embarrassait pas d’enquête ni de paperasses inutiles. Pour le surplus, Ralph avouait.

«Il avait manqué à la loi du Nord, il serait pendu… La chose devait arriver un jour ou l’autre à un garçon comme Ralph. La sentence ne l’émut pas. Il avait perdu. Il payerait.

«On l’amena, un peu hors la ville, en face du Yukon. Là, il y avait un saule, véritablement confortable pour l’usage auquel on l’employait…

«Le prisonnier fut amené, mais comme James W. Bilt lisait la sentence, Push se précipita sur l’assassin de son maître et lui ouvrit la gorge d’un seul coup. Ce fut précis, rapide, personne n’eut le temps d’intervenir…

«Mais, comme Ralph avait été condamné à être pendu, quoique mort on le pendit tout de même. Car la loi doit toujours suivre son cours… Il faut qu’il en soit ainsi pour toute chose.»

XIV
LA MACHINE A FABRIQUER LES DOLLARS

—Jack Nichols? encore un à qui j’ai tenu les brassières.

—Vous avez été mère nourrice, Gregory?

—Vous êtes bête.

—La même chose pour vous.

Thanks. Je continue.

Et Gregory Land se cale dans ses coussins. Je sens venir l’histoire. J’en prends mon parti et je feins de m’absorber dans la coupe d’un pantalon, que j’essaye de tailler dans une peau de renne, une peau magnifique, brune et blanche, un vrai porte-bonheur.

La chose est cependant délicate, je n’ai pas de ciseaux et me sers de mon couteau de chasse.

La lame, à mon gré, n’est pas suffisamment effilée. Je la passe plusieurs fois sur la pierre.

Ceci n’est pas du goût du postier.

—Garçon, vous m’agacez les dents.

—Je suis au regret.

—Si vous continuez, vous ne saurez pas la suite.

—Gregory, mon vieux camarade, vous n’avez pas plus envie de vous taire que moi j’ai envie de traverser les pieds nus le lac Labarge.

—Dieu me damne si vous savez la fin!

Ma peau taillée, je m’installe à cropetons devant l’âtre qui crépite, je sors mon aiguille et je couds.

Un silence…

Gregory gigote sur sa chaise. Sa jambe est encore en capilotade. Il geint…

Je couds en mesure… Gregory, de ses doigts nerveux, joue une marche sur la table.

Je l’accompagne en chantonnant.

Le postier grogne:

—Vous n’avez pas plus de cœur que l’ours polaire et encore cet animal a l’instinct de la famille; ainsi, un jour…

Voilà mon Gregory lancé dans une autre aventure.

Je ne puis retenir mon rire.

Mais comme il remue sa jambe malade d’une façon inquiétante, j’ai peur pour le pansement.

—Voyons, old fellow, je plaisante. Racontez-la, votre histoire.

—Vous n’en saurez pas un traître mot.

Je souris, j’enfile mon aiguille avec attention; à peine l’opération terminée, il commence:

—Je vous la dirai tout de même, car elle peut vous servir d’exemple.

«Jack Nichols, je l’ai vu débarquer au camp de Cariboo. Il me plaisait, ce garçon à lunettes. Il était timide comme une demoiselle et doux comme un mouton. Le voyant, je m’étais dit: «En voilà un qui ne fera pas long feu ici, si personne ne le garde.»

«J’avais la maladie à cette époque d’être philanthrope, une maladie qui m’a passé heureusement!

«J’adopte mon garçon. Je le prends sous mon aile (ce qui est une façon de parler), et le présente aux camarades; je le conduis moi-même devant l’ingénieur du Gouvernement et je lui fais acheter une bonne place, vous pouvez m’en croire.

«Le malheureux ne savait rien de rien. Mais il avait de la bonne volonté.

«Je lui appris, tout d’abord, à reconnaître un terrain aurifère. Ça n’était pas facile. Il se perdait dans mes explications, Dieu m’a doué d’une belle patience…

Je souris à nouveau.

L’homme patient se fâche.

—Tout doux, ami Gregory, j’écoute votre cours d’histoire naturelle.

—Vous en avez bien besoin, vous n’êtes qu’un apprenti.

Je ne sourcille pas.

Gregory s’étonne et répète:

—J’ai dit que vous n’étiez qu’un apprenti.

Avec un flegme tout britannique, je réponds:

—Je suis…

—Oui, Jack ne savait pas discerner un filon de quartz, je lui enseignai cette chose; je lui montrai le filon coupant les roches métamorphiques qui sont, comme vous le savez, ou plutôt comme vous ne le savez pas, le plus souvent des schistes argileux…

Je poursuis, du ton d’un écolier récitant sa leçon:

—… Des schistes argileux, talqueux, chloriteux, de couleur verdâtre ou grisâtre; parfois aussi on le rencontre dans des roches porphyriques, des gneiss, rarement des granites…

Je prends la respiration. Gregory m’arrête du geste, cligne de l’œil et dit:

All right!

Puis un peu présomptueusement, il ajoute:

—J’ai fait de vous un bon élève.

«Jack ne pouvait concevoir que, dans ce conglomérat quartzeux qui lui sert de gangue, il pût y avoir de l’or.

De l’or… Le soleil de nos vieilles barbes d’alchimistes! De l’or! La possibilité de satisfaire son désir, de l’or! Le prestige, la puissance, de… Quelles fâcheuses bêtes que les hommes!

«Celui dont je parle, véritablement, découvrait le monde. Il avait des innocences d’enfant. Il fallait voir sa joie lorsqu’au fond de la pan où il lavait les sables, il vit, pour la première fois, des petits grains luisants… Il fut tellement satisfait qu’il pleura.

«Il resta des heures à contempler sa «paye», les yeux fixes, les mains trembleuses; on aurait dit qu’il voyait quelque chose, comme dans un miroir.

«Je lui ai aidé à construire son premier sluice-box, son premier canal incliné, le long d’une centaine de pieds.

«Je lui expliquai pourquoi il fallait garnir le fond de saillies en bois et de cavités et pourquoi dans les cavités on mettait du mercure.

«Il ignorait, le cher garçon, que l’or a la propriété de s’unir au mercure et qu’ainsi il était plus facile de le débarrasser du sable granulaire.

«Du courage? Il en avait, malgré son air chétif, et jetait vaillamment dans le haut de «la boîte» la matière.

«Il maniait la pelle avec ardeur. Parfois il s’arrêtait. Je surprenais alors la même fixité dans ses yeux. Il semblait toujours regarder, plus loin, dans la vie… Il soupirait, crachait dans ses mains et reprenait l’outil.

«Il avait une force de résistance étonnante. Il lavait parfois 18 tonnes de sable dans une journée!

«L’eau qui coulait dans le sluice-box semblait soutenir son courage. Parfois il s’arrêtait et s’amusait à plonger sa main dans l’eau qui coulait, sans arrêt, entre ses doigts, rapide et insaisissable.

«J’avais dit: «Avant trois mois, en voilà un qui aura replié bagage et qui prendra le chemin de Dawson sans espoir de retour.»

«Les mois passèrent. L’homme tint. Je partis. Après une longue tournée, je le retrouvai, toujours ardent à la besogne, ouvrant comme un mercenaire. Avec cela sérieux comme un ministre, jamais au cabaret, jamais une bonne goulée de whisky qui assomme, jamais une carte entre les doigts.

«Il avait pris goût au métier. La joie qu’il avait en lavant sa «paye», il la retrouvait en regardant ses appareils d’amalgamation qui tournaient en cadence; il surveillait avec amour son rocker, suspendu comme un berceau d’enfant, recouvert d’une toile grillagée avec, au fond, un tapis de toile grossière.

«Le sable aurifère déposé sur la grille, sous la double influence de la rotation et de l’eau, cédait ses parties les moins grossières qui se tamisaient, peu à peu, pour ne laisser—l’or étant 18 fois plus lourd que l’eau—que les pépites sur la toile.

«Avec quelle ivresse, il recueillait sa «paye», qu’il serrait ensuite dans des petits sacs de cuir!

«Un jour, je l’ai surpris écoutant, comme une musique divine, l’effroyable tumulte du moulin à broyer; les concasseurs à mâchoires mangeaient le quartz comme des bêtes goulues, le minerai disparaissait comme devaient autrefois disparaître les proies offertes à Baal ou à Moloch.

«Les distributeurs amenaient la matière, les cinq pilons fonctionnaient, alternativement, soulevés par une lame en fonte dont l’arbre était supporté par un bâti en bois.

«Les pilons retombaient, en tournant sur eux-mêmes, broyant le minerai.

«Je jure que ce bruit d’enfer était doux à l’âme de cet homme.

«La convoitise la plus basse se lisait ouvertement sur son visage. Cet homme frêle, myope et doux, avait une face de démon lorsqu’il raclait, avec des frottoirs en caoutchouc, la surface des lames de cuivre qui avaient retenu l’or…

«L’or… l’or… l’or…

«C’était la seule chanson que lui chantait la machine à fabriquer les dollars.

Gregory prend un temps, puis il émet:

—Jack Nichols me répugne, c’est un avare sordide.

Et pour prouver son dégoût, par-dessus ma tête, le postier crache dans le feu.

*
*  *

—C’est là toute votre histoire?

Gregory me regarde, interloqué…

—Eh bien! il me semble…

—Il me semble, ô psychologue, ô contempteur des humains, ô ceci, ô cela, il me semble que vous êtes une stupide bête.

—Vous dites?

—Je dis qu’avec toute votre philosophie vous n’êtes qu’un imbécile.

«Laissez donc votre jambe tranquille, vous remuez comme un diable et toute la nuit vous geindrez comme une femmelette.

Jamais je n’ai rudoyé aussi brutalement mon ami. Il en reste médusé et se contente d’interjecter lorsqu’il peut placer un mot:

—Ah! bien! ah! bien…

—Ah! bien, j’ai dit que vous étiez un mauvais psychologue et je le prouve. Et votre histoire, c’est moi qui la terminerai.

—Jack Nichols?

—Oui, Jack Nichols, je l’ai connu; nous avons été voisins, placer contre placer, sur la Tanana, et si cela peut vous être agréable, féroce postier, je lui ai fermé les yeux à ce garçon, et s’il y a une justice quelque part, dans un paradis, Jack Nichols a sa place auprès de ceux qui ont souffert le supplice de la vie.

«Il a eu une agonie atroce, un accident banal, un bloc lui avait écrasé les deux jambes… et cette agonie n’était rien à côté de celle qu’il a subie des mois et des mois sous le cercle polaire.

«La fièvre le tenait. Son esprit battait la campagne et j’ai su… J’ai su la vie d’abnégation et de courage de cet être, qui était né pour une vie paisible, dans la quiétude d’un cabinet de travail, parmi l’ombre amicale des livres qui sont chers et des bibelots rares qu’on a su assembler avec un soin jaloux…

«Mais une femme passe qui bouleverse tout, sa jupe en coup de vent renverse les plus beaux projets… La vie est mesquine, quotidienne, les gazettes rapportent les succès mirifiques des coureurs d’aventures.

«L’or, donneur de fortune, est là, il n’y a qu’à se donner la peine de le prendre. Mais pour le prendre, faut-il encore l’aller chercher.

«La jolie poupée à cervelle étroite veut être aussi belle, aussi attifée, que ses amies… Quoi, elle va traîner sa misérable existence en attendant quoi? Dans vingt ans, un succès problématique?

Les querelles éclatent qui gâchent le bel amour.

«Vous n’êtes qu’une poule peureuse.

«Vous n’êtes qu’un loir paresseux.

«Vous avez un cœur de lièvre.

«Enfin, un soir, l’ultimatum: la poupée va partir essayer sa grâce… Perdue pour perdue, ne vaut-il pas mieux lui montrer qu’on est un homme?

«Au matin, sans plus raisonner, il part, lisant dans les yeux de porcelaine un peu d’amour et beaucoup de joie.

«Et Jack Nichols débarque, vous le rencontrez, vous l’aidez. Il m’a souvent dit combien il vous était reconnaissant et combien il souffrait de votre éloignement…

«L’apprenti chercheur d’or, fixait «dans la vie» disiez-vous, par Dieu! oui; lorsque vous le voyez, penché sur la pan, ce ne sont pas les pépites qu’il contemple, mais l’image de la poupée chère qui apparaît souriante, et les paillettes de l’or animent un regard lointain.

«Il reste accoudé sur sa pelle, les nerfs tordus par la fatigue, il est las à tomber; là-bas, par delà les collines et les milles de neige, dans la grande cité, il y a une poupée fragile qui attend le bonheur; ce bonheur, lui seul peut le donner à force de labeur et de peine… Houp là, on crache dans ses mains et l’on remet en marche la machine à fabriquer les dollars.

«Ce ne sont pas vos concasseurs aveugles, vos appareils anonymes qui à force d’ingéniosité arrachent à la terre «l’or, dieu souverain». La machine à fabriquer les dollars, c’est lui, l’être chétif qui, sous un climat effroyable, travaille, travaille, pour que là-bas la poupée soit rieuse et que des fanfreluches neuves lui servent à mettre en valeur sa beauté…

«Et le sacrifice est vain.

«L’or qu’on arrache à la terre est plus pénible à trouver que l’or qui roule dans la grande ville.

«Vous n’avez pas vu le visage de «votre avare» lorsque vous êtes passé trois fois au camp et que, pas une fois, dans votre sac de cuir, vous n’avez eu pour lui la lettre coutumière… L’enveloppe bleue où se lisait en grandes lettres endiablées le nom de Jack Nichols…

«Finies, les lettres! Il n’en recevait plus! Mais l’espérance illuminait son cœur d’amant; après un désespoir farouche, il se reprenait. «La machine à fabriquer les dollars» se remettait à œuvrer d’un mouvement continu, avec cette obstination, cet entêtement qui est la force des faibles.

«Il est mort tandis que l’aurore boréale enchantait la nuit polaire. Il est mort doucement, les yeux grands ouverts sur son rêve, avec un nom de femme sur les lèvres.

Gregory dit simplement:

—Vous avez raison, ami, décidément, je suis une stupide bête.

XV
UNE FAMEUSE PÊCHE

La journée finie on vient au Saloon, où dans le tumulte des cris, la fumée des pipes, le son criard des phonographes et la plainte des accordéons, on laisse aller sa pensée vers des choses lointaines.

On boit pour soutenir son corps brisé. On boit pour oublier les tristesses anciennes, on boit surtout pour boire.

Les deux coudes sur le comptoir, une paille entre les lèvres, je bois.

Une voix m’interpelle:

«—Eh bien! cher garçon, votre pêche?

«—Ma pêche, dites ma chasse.

«—Votre chasse! Je suis véritablement étonné. Ne vous ai-je pas vu partir flanqué de tout un attirail. Vous alliez, m’aviez-vous assuré, pêcher la truite dans les torrents des Rokies.

«—Pêcher la truite, certainement, et nous avons ramené le corps d’un magnifique grizzli.

«—Un grizzli?

«—Oui, une superbe bête, deux mètres quarante pour vous donner des précisions.

«—C’est une drôle d’histoire. Waiter, deux whiskies.

«—La chose est toute simple. Voici:

«Nous étions partis, Lewis W. Gould et moi, pour pêcher la truite—la belle truite saumonnée—nous avions amorcé nos lignes lorsqu’un trappeur est descendu, courant: «J’ai relevé, dit-il, les traces d’un grizzli, dans la montagne, à deux milles d’ici. Si vous voulez le tuer, je ne m’en charge pas seul.»

«—Avec nos cannes à pêche, ce serait drôle de tuer un grizzli, répond froidement Lewis W. Gould.

«—Qu’à cela ne tienne, j’ai deux Winchester à vous offrir.

«Mon camarade se tourne vers moi:

«—Cela vous plairait, dear, d’être venu pour la pêche et de chasser l’ours.

«—All right!

«—Bon.

«Méthodique, Lewis W. Gould replie les engins et s’adressant au trappeur, déclare:

«—On vous suit.

«Par une piste en lacet, nous escaladons la montagne, tout étonnés de nous retrouver, après un mille et demi de marche, devant l’endroit que nous avions quitté, mais à 300 pieds plus haut.

«La hutte—une hutte de rondins de pins—faite selon les bons principes, les fissures bouchées avec de la terre glaise. Les Winchester sont en bon état. Lewis W. Gould les examine avec attention. L’examen est satisfaisant, car il émet simplement:

«—En route!

«Nous suivons un chemin étroit, bordé de pins gigantesques, mais je n’ai pas le temps de m’émouvoir à l’aspect «des plus vieilles choses vivantes de la terre», comme disent les Yankees, notre guide nous montre déjà des traces indiscutables.

«Pour être vrai, je dois avouer que je trouvais le sentier pareil aux autres sentiers. Ce n’est pas évidemment l’opinion de Lewis W. Gould qui hoche la tête et prononce:

«—C’est une importante bête!

«Je ne devais pas tarder à savoir combien importante elle était.

«Les arbres cessaient, les rocs amoncelés faisaient une gorge peu large, en bas on entendait le mugissement du torrent étranglé dans la passe trop étroite.

«La gorge passée, la végétation reprenait et à cinquante pas, devant nous, nous vîmes un des plus beaux ours que jamais les Rokies Mountains abritèrent.

«Il fut, certes, plus surpris que nous. Mais il continua d’avancer en balançant sa tête énorme, à droite et à gauche avec une régularité de métronome.

«—Vous le tirez, cher?

«L’invitation m’est adressée.

«J’ajuste. Je fais feu et… je rate la bête—qui, cependant, souvenez-vous-en, était d’importance—Lewis W. Gould eut un sourire de pitié. Il lâcha deux coups et la bête croula sans un cri; elle ouvrit seulement ses griffes en éventail qu’elle replia presque aussitôt, arrachant d’une seule étreinte un sapin de trois ans.

«Vous pourrez voir, chez moi, sa peau, qui est fort belle, les poils sont longs, pas abîmés du tout, la bête était adulte.

«—C’est en effet, une fameuse «pêche», apprécie mon compagnon en jetant d’un trait, dans le fond de son gosier, le contenu de son verre de whisky.

XVI
UNE BELLE CHASSE

Ce soir, c’est moi qui parle.

Gregory est d’humeur bourrue et pour cause: le tabac manque…

Il tette sa pipe vide pour tromper sa fringale et se créer une illusion.

Je fais:

—Vous connaissez Seattle?

Le postier lève les épaules.

—Evidemment!

Je poursuis, plus pour moi-même que pour lui, pour bercer mon ennui, je me souviens à voix haute.

*
*  *

—L’arrière-boutique d’un bar, à Seattle, dans l’Etat de Washington, où malgré les prohibitions, on boit toute la gamme des alcools, depuis le gin d’Ecosse jusqu’à la grappa d’Italie, en passant par le cognac de France. La salle est pleine de joyeux garçons, marins arrivant des mers du Pacifique, caboteurs venus d’Europe et remontant jusqu’à Vancouver, après avoir suivi la côte, passé le détroit de Magellan.

«On parle toutes les langues ou plutôt l’argot de toutes les langues. Le slang domine, depuis les appellations gutturales des Chiliens au teint olivâtre, jusqu’au zézaiement des Chinois, aux yeux bridés, aux visages ridés comme des pattes de poule.

«Les Malais mâchent du bétel, les Yankees de la gomme. Deux marins, basque et marseillais, fument la cigarette, le premier silencieux et grave, le second par bouffées saccadées et hâtives.

«Il y a des matelots de la marine fédérale, pantalons à pattes d’éléphants et béret en galette.

«Tous ont le cou libre, nerveux, musclé, avec une ligne de peau plus mate lorsque le cou se soulève.

«Des mineurs descendus du Klondike jouent au faro et selon la coutume pèsent leur mise—de la poudre d’or—dans des balances minuscules.

«Harry Flink, le garçon britannique, en veste blanche, impeccable, verse à boire d’un mouvement brusque. Un jeune garçon de quinze ans—un Italien aux yeux de femme—manie avec force la machine à fabriquer les cocktails.

«Le mouvement est continu. Des garçons entrent, boivent, payent et sortent, d’autres arrivent qui font de même. Ici, on ne vient pas au bar pour causer, on vient uniquement pour boire… Toute chose doit servir à ce pourquoi elle est destinée. Un bar, c’est pour boire, donc on boit.

«Un gars de l’Est fredonne: All the nice girls love the sailors, commande un whisky, jette deux «nickels» sur le bois du comptoir; la machine enregistreuse tinte, le tiroir n’est pas refermé qu’il est déjà dehors, son refrain se perd dans la rue.

«—Hello, boy!

«Une rude tape s’abat sur mon épaule. C’est mon ami Lewis W. Gould. J’ai reconnu sa manière.

«—… Are you? mâchonne-t-il entre ses dents et, sans attendre ma réponse, il ajoute: «Moi, je suis véritablement confortable.»

«En effet, j’ai rarement vu un garçon tenant mieux le whisky. Pour prouver sa «confortabilité», il jette au garçon: «Un whisky pour moi» et avec une moue de pitié il poursuit: «Un verre de bière… pour Monsieur.»

«—For your love.

«—The same to you.

«Il élève le verre à la hauteur de son œil et d’un trait vide l’alcool…

«Il pousse un ah! satisfait et, les coudes sur le comptoir, il me dit:

«—Etes-vous revenu de votre chasse au grizzli?

«—Ma foi, oui.

«—Voulez-vous être en chasse cette nuit?

«—Cette nuit?

«—Probable, si vous dites oui, nous sortons et nous embarquons.

«—Nous embarquons. On va donc chasser le phoque?

«—Non, répond Lewis W. Gould flegmatique, non pas le phoque: le Chinois.

«—Hein! vous dites?

«—Je dis bien: le Chinois.

«—Une bête que vous appelez ainsi?

«—Non, non, je m’exprime correctement, pas une bête chinoise, une bête de Chinois… C’est la même chose, achève-t-il dans un gros rire.

«Son rire me gêne et m’intrigue à la fois. J’ai tellement vu de choses bizarres dans cette bizarre Amérique. Je ne sais si je dois prendre au sérieux la proposition de mon camarade.

«Mais, imperturbable, il conclut:

«—C’est une chose vraiment excitante.

«Du moment que c’est exciting, c’est le fin du fin pour un Américain.

«—Vous venez?

«J’hésite. Mais Lewis W. Gould ajoute:

«—Mistress Flossie Hurchisson en sera…

«—Oh! alors, du moment que mistress Hurchisson en est. All right! J’accepte.

«—Hé! là, camarade, pas si vite. Comme vous êtes bien Français. Vous ne voulez pas et puis, quand vous voulez, vous voulez tout de suite.

«—Garçon… un whisky pour moi.

«J’ajoute, ironique:

«—Et un verre de bière pour moi…

«—Non, rectifie Lewis W. Gould… un whisky pour vous aussi. La nuit sera rude. Whisky, très bon contre la brume maritime…

«Les whiskies absorbés, nous sortons. La nuit est claire, les hauts buildings silencieux silhouettent leurs masses énormes… Les lampadaires à huit globes jettent des nappes lumineuses dans la rue où seuls des groupes de matelots s’attardent…

«Le Totem Pole se dresse hiératique au milieu de Pionner-Square

....................

«Les pontons… le wharf… Les trois canots automobiles qui, sur leur coque, portent en lettres capitales brunes POLICE, sont allongés comme des bêtes endormies.

«—Mistress Flossie Hurchisson?

«—Me voici, jette une voix claire.

«—Well!

«Le chef de police, qui est le manager de l’expédition, après les salutations d’usage, nous prie d’embarquer.

«Mon ami Lewis W. Gould monte dans l’embarcation du sous-chef. Mistress Hurchisson et moi avec le chef.

«Diable! on n’est pas trop «confortable», pour employer l’expression de Lewis… ces sacrés canots automobiles ont une lunette peu large; enfin, on se case, mistress Flossie tout près de moi…

«Elle est «confortable», mistress Flossie, aussi ai-je le côté droit un peu trop serré contre le bastingage… mais auprès d’une jolie femme…

«Le chef, un grand homme glabre, lève le bras gauche et l’abat, c’est le signal… Les bêtes endormies se réveillent… les moteurs ronronnent… nous sommes en route.

«—Je vous souhaite bonne chance, lance la voix de Lewis W. Gould, dont le canot prend la tête.

«—Merci, répond mistress Flossie, qui s’emmitoufle dans une vaste couverture faite de peaux de renards assemblées…

«Nous passons à ras d’eau auprès des steamers gigantesques.

«La lune déchire un voile de nuage et risque un œil… Son reflet danse sur les vagues.

«—Damnée lune, jure le chief of police.

«Moi, je la trouve divine cette lune blonde qui met en valeur la nuque plus blonde de ma voisine; assis, en retrait, je regarde ce profil de femme, cette nuque grasse où se jouent des frisons légers… Elle a dû comprendre que je la regardais, car elle se retourne brusquement, elle me sourit. Et ce sourire échancrant largement la bouche me montre une rangée de dents solides… Je lui trouve le sourire un peu «fauve» à la jolie mistress Flossie Hurchisson.


«Nous avons franchi l’avant-port, l’œil du phare nous poursuit. Nous voici remontant le large estuaire que forme le détroit de Juan de Fuca.

«Laissant à notre droite l’île de Vancouver, nous louvoyons, en vue des feux de Victoria, mais en évitant de pénétrer dans les eaux anglaises.

«La Colombie Britannique est là, n’oublions pas que nous sommes, nous, pour l’instant, police américaine…

«Nous sommes à ce qu’il paraît en chasse, cela doit être vrai, car je lis sur le visage du chef de la police toutes les déceptions du chasseur qu’étreint l’angoisse de rentrer bredouille.

«Les Dam se succèdent dans sa bouche…

«Dam, c’est ce sacré gibier qui ne veut pas se laisser tuer ou tout au moins se laisser prendre.

«Une interrogation de mistress Flossie fait éclater la déconvenue de notre manager.

«—Vous ne trouvez rien, cher? Mon Dieu, que c’est peu intéressant!

«Il répond avec une rudesse toute américaine:

«—Hé, madame, croyez-vous que ce soit une sinécure… mes renseignements sont exacts pourtant… mais allez donc vous rendre compte avec un ciel pareil, et ce moteur qui fait un bruit de tous les diables. Je suis sûr qu’on nous entend à 10 milles d’ici…

«Nous tournons en rond depuis deux grandes heures. Les autres canots sont invisibles, perdus, là-bas, dans l’immensité.

«Moins abrités par la côte, nous sommes pris de biais par un vent nord, nord-est, qui nous poussant vers la mer accélère notre vitesse.

«—Il ne fait pas chaud, murmure avec une moue notre jolie compagne qui s’emmaillote complètement dans ses peaux de renards.

«Soudain, trois coups de sifflets brefs, aigus, stridents, déchirent l’air.

«Le signal!

«L’animal est en vue. Un coup plus prolongé nous avertit que nous devons surveiller sur notre gauche…

«Un commandement du chef. Le canot, docile, vire, et prend de la vitesse.

«Mistress Flossie Hurchisson pousse un ah! curieux, elle rejette les couvertures, son cou se tend.

«—Plus vite, plus vite, ordonne le chief of police debout, les yeux guetteurs.

«—Ah! là-bas, je vois…

«J’écarquille les yeux, en vain.

«Deux coups brefs, un coup espacé:

«—Changez de direction, coupez la route.

«Deux ordres exécutés avec une ponctualité militaire.

«Là-bas, là-bas… Le doigt tendu, le chef me montre un point que j’aperçois enfin. C’est une barque, qui semble grandir en sortant des flots…

«Un ordre encore…

«—Comment, nous abandonnons la chasse? regrette mistress Hurchisson.

«—Non, nous coupons la route à ces damnés animaux avant qu’ils soient dans les eaux britanniques.

«Les coups de sifflets se succèdent qui parlent dans la nuit. Un cri plus long… puis le sifflet pousse un hurlement continu. C’est le cri de victoire.

«La route est coupée… Les trois canots forment un arc de cercle. La proie ne peut échapper… On ralentit l’allure. Les canots dansent sur les lames, la barque, une jonque chinoise à voile rectangulaire est là, à un demi-mille de nous. Quelques ronflements du moteur et nous serons sur elle.

«La lune a crevé sa ceinture de nuages, goguenarde et amusée, elle contemple ce tableau… La jonque louvoie, elle ruse encore, essayant de passer au travers des mailles du filet qui se resserre de plus en plus.

«On voit distinctement les matelots courant sur le pont. Tout à coup, le chief of police pousse un juron épouvantable. Un commandement a retenti sur la barque, les hommes se groupent, soulèvent une caisse et la jettent par-dessus bord; ils procèdent ainsi quatre fois…

«Je ne comprends pas… Le chef jure comme un démon. Je regarde ma voisine, ses yeux sont luisants comme des lames, une lueur les allume. La bouche est tirée, les narines sont contractées. Il y a de la louve dans cette physionomie. Elle sent que je l’observe.

«La lady reparaît avec son sourire immuable, elle dit:

«—Aoh! very exciting!

*
*  *

«C’est nous qui donnons les ordres, cette fois; an coup de sifflet bref, un coup plus long, les trois canots virent, nous tournons le dos à la jonque qui bientôt diminue, diminue et se perd dans l’Océan.

«—Je ne comprends pas…

«Alors, mistress Flossie Hurchisson m’explique, complaisante:

«—La chasse est finie.

«—La chasse?

«—Je vais vous dire, homme de peu d’entendement, les lois américaines sont sévères qui prohibent l’entrée des Chinois sur le territoire de l’Union.

«Aussi ces maudites bêtes usent-elles de ruse pour passer sur la frontière. La plus facile, parce que la plus difficile à surveiller, est la mer. C’est pourquoi par la mer, la contrebande est plus importante…

«—Mais alors…

«—Alors, les Chinois s’enferment dans des caisses et les matelots de leur pays les déposent sur le sable, tout simplement.

«—Tout simplement!

«—A moins, continue la jolie Mme Hurchisson, avec un sourire ambigu, à moins qu’on ne leur donne la chasse comme ce soir.

«—Alors les caisses par-dessus bord?

«—C’est pour ne pas être puni, la loi est dure, vous ai-je dit.

«—Mais dans les caisses?

«—Dans chaque caisse, il y avait un Chinois, cela n’a aucune importance.

«Véritablement, c’était une belle chasse…»

XVII
DANS LE SILENCE DE LA NUIT

Je suis seul, ce soir, dans ma hutte, mes chiens reposent au dehors; seul avec Tempest roulé en boule devant l’âtre qui flambe.

La journée a été rude et saine. Je me sens heureux, le corps lassé, le cerveau libre.

Ouvrir un livre, à quoi bon? Le dernier journal a deux mois de date, et puis qu’importent ces choses qui sont vieilles, il y a entre le monde et moi des milliers de milles. Le camp le plus proche—où l’on vit de ma vie—est à trois jours de marche, au sud-est.

Quelle ivresse d’être une chose anonyme perdue dans le grand Tout immense!

La nuit polaire m’environne et je savoure la joie calme d’être seul.

La neige ne tombe plus molle sur la neige molle. Rien ne vibre, rien ne vit que mes bêtes et moi.

Dans le ciel clair, il y a l’errance des étoiles qui parcourent leur cycle immuable.

En face de moi, il n’y a rien que la nature dressant la virginité redoutable et le hérissement de la Banquise. Ceux qui ont cherché la Route sont passés plus à l’est. Garde, ô ma Terre, ton secret de la curiosité des hommes!

Et cependant, ce sont les meilleurs qui sont venus à Toi, les cœurs exaltés qui croyaient servir une idée et les cœurs farouches qui suivaient par simple goût de l’aventure.

Ils s’étaient donnés à Toi et tu t’es donnée à eux, tu les as pris, dans une étreinte irrésistible, sans voir que tu brisais leur vie. Accomplissant le sourd travail de la destinée, tes glaces, qui tenaient leur navire prisonnier, ont resserré leur emprise; le bois, le fer, l’acier, elles ont tout tordu, tout brisé; elles ont effacé la preuve de la hardiesse des hommes. Rien n’a subsisté que quelques êtres qui ont erré des jours encore, puis la misère et le découragement, plus sûrement que le froid et la faim, les ont couchés.

La neige a empli les paupières creuses, puis une autre neige encore a nivelé le tout. Et le Grand Nord est rentré dans le silence blanc qui le garde depuis les premiers âges du monde.

*
*  *

Ce silence est descendu du Nord mystérieux. J’ai la paix du cœur, la paix des sens, la paix du cerveau.

Seule la Bête vit en moi et, ce soir, la Bête est heureuse de sa solitude dans le cœur immense de la forêt septentrionale.

Rien ne vibre. Rien ne vit que Moi. Quelle erreur! La vie poursuit sa marche invisible. Tout vibre. Tout tressaille autour de moi.

Les mille bruits de la forêt, je les perçois: le craquement du bois sec qui se détache et tombe, le frôlement des branches, les millions d’aiguilles de pins s’entremêlent, des cônes tombent avec un bruit mou.

Comme dans la vision fantastique de Shakespeare, la forêt s’agite, elle se meut, elle marche, elle vient, son ombre immense s’étend oblique sur la terre blanche… les racines fouillent le sol pour y chercher les couches primitives, la sève monte généreuse dans l’âme des arbres et les arbres grandissent, grandissent pour atteindre les nues.

Et la chanson du vent est passée dans les branches, c’est une chanson vieille comme le vieux monde, où l’éternel réprouvé se plaint de ne s’être jamais reposé. Il implore ses amis les arbres, se suspend aux rameaux, fait un bouquet de feuilles, qu’il jette bientôt, lassé, pour aller mugir comme un orgue sous les hautes voûtes des séquoïas. Puis, il ravale sa plainte aux humbles pousses, caresse les saxifrages et les lichens, se cogne aux rochers pointus et va, plus loin, porter sa peine et pleurer sa douleur.

Et les bêtes de la forêt s’éveillent une à une. Mon oreille reconnaît le lynx aux yeux obliques, guettant, les jarrets repliés, sa proie. Seules, ses oreilles droites écoutent…

Le chat-tigre trompe son attente en plantant ses griffes dans la branche qui le soutient. Son museau se plisse et ses oreilles sont rabattues.

Les renards passent, fouineurs, la queue basse, les gris, les argentés, les noirs, les rouges fauves, les blancs rosés; puis, voici les aristocrates, les bleus et les blancs, qui vont du Labrador à la mer de Baffin promenant leurs rares fourrures.

Ils ont le museau large et court, ils trottent sur leurs courtes pattes et changent de pelage deux fois l’an. Blancs en hiver, ils deviennent blond foncé avec des reflets violets en été.

Soudain, peureux, ils se tapissent… l’armée redoutable des loups s’avance…

Les grands loups polaires au pelage souple, noir ou gris, qui vont maigres et nerveux, les oreilles droites, la gueule ouverte essayant de calmer l’atroce faim qui les mord aux entrailles… Ils s’arrêtent parfois les yeux luisants, une patte en l’air, le mufle droit pour prendre le vent… Sur un signal du chef, la troupe repart, avide, empressée…

Grignotant l’écorce des arbres, je reconnais la dent du blaireau et du skunk; la martre veut sa part, la martre au corps agile, fière de sa peau dorée. Le blaireau paisible quitte la place, mais le skunk puant reste, c’est dame Martre qui, dégoûtée, s’en va…

Un cri aigu. C’est l’hermine querelleuse qui se bat. Elle a surpris un vison. Ses dents pointues s’enfoncent dans le cou de la pauvre bête… Les petits yeux ronds se voilent, les pattes grêles se replient, la queue s’agite, deux ou trois fois, un long tremblement court sur son corps… le vison est mort. Quelques gouttelettes de sang souillent la belle robe de l’hermine.

Ces frôlements, en bas, ce sont les rats musqués; en haut, ce sont les petits-gris, aux courtes oreilles pointues, à la queue en panache.

Patak, patak, patak, pflout, pflout, pflout… voici les loups qui reviennent menant leur ronde affamée.

Un aboi, la troupe s’arrête, haletante; dans le lointain un bruit monte, qui va grandissant, on entend un cloq, cloq, cloq, cloq significatif… Ce sont les grands orignals, qu’on nomme ici les cariboos. Les cariboos dont la rotule se déboîte en marchant et produit le bruit sec que les loups connaissent si bien. Si les cloq, cloq, cloq sont répétés, c’est que le troupeau est nombreux, les loups alors s’abstiennent. Si non, la chasse commence. Les cariboos fuient, les femelles et les enfants au milieu, les mâles gardant les flancs et l’arrière. C’est dans la plaine blanche une fuite éperdue… Les loups suivent, les mâchoires claquantes. Désespérés, les mâles font tête… C’est une lutte épique, les loups attaquent en demi-cercle; l’orignal se défend non avec ses bois, mais avec son genou et ses pattes. Malheur au loup imprudent, il roule la tête cassée sur la neige; mais, le plus souvent, les loups se précipitent tous ensemble sur leur proie: le cariboo plie les jarrets et tombe. Il est perdu. Mais sa mort paye la vie des autres qui fuient, cependant que les loups se précipitent à la chaude curée…

Cette nuit, on n’entendra pas le brâmement de détresse, ce long cri pitoyable qui de la plaine monte jusqu’à la forêt et fait frissonner les bêtes apeurées. Les cariboos sont en nombre, ils passent avec leur galop martelé, et sur la piste opposée, les loups poursuivent leur insaisissable destin.

XVIII
LA DAMNATION

Las de chiquer, Gregory Land sort une courte pipe de terre, il la cure avec précaution à l’aide d’une allumette, la tapote à petits coups secs sur le bois de la table, puis il me réclame ma boîte de mixture.

—Vous avez un excellent tabac, dear boy, indice d’une conscience honnête. Les mauvais bougres, comme moi, n’ont jamais de tabac et fument celui des autres.

«Ne protestez pas, je me connais mieux que vous, je suppose. La preuve—et Gregory prend une voix lugubre—j’ai refusé, moi qui vous parle, une pincée de tabac à un homme qui allait mourir.

—Oh!

—Comme je vous le dis. C’était dans le Saloon de Rupert-City; je me chauffais, le dos au poêle, en regardant deux honorables gentlemen qui jouaient. La partie était rude, l’enjeu important. L’un d’eux gagnait avec une étonnante persistance. Il avait l’œil pétillant, et ce pli gouailleur au coin de la lèvre qui semble de la pitié et n’est que de l’insolence. Deux plis parallèles barraient le front de son partenaire et, au bas de ses joues, deux autres plis mettaient sa bouche comme entre parenthèses.

«Celui-ci prend le cornet d’un geste nerveux, jette les dés: quatre rois. Son camarade saisit l’étui de cuir, place les cubes d’ivoire, un à un, avec attention, comme quelqu’un qui a tout son temps.

«Il agite le cornet, paraît s’intéresser au bruit des dés prisonniers, puis il s’arrête et s’adressant à moi, il me dit:

«—Vous n’auriez pas une pipée de tabac, sir

«Il m’agaçait cet homme avec son air suffisant; bourru, je lui réponds:

«—Je suis au regret…

«—Ça ne fait rien, merci tout de même…

«Il secoue les dés qui tintent et se décide à les faire rouler sur la table: quatre as…

«Il avait encore gagné. Mais au moment où il ramassait son gain, l’autre lui envoya une balle dans le ventre.

«Il ne poussa pas un cri: un flot de sang envahit sa bouche, il se cassa en deux comme un polichinelle et mourut.

«—C’était vraiment scandaleux, fit l’autre en empochant l’or qu’il avait perdu et celui qu’il n’avait pu gagner…

«Puis, il sortit après avoir absorbé un double whisky.

«Vous voyez, old Freddy, conclut Gregory de plus en plus lugubre, que je suis une vieille bête sans cœur…

Il a bourré sa pipe. Je veux lui donner du feu. Il bougonne:

—Vous me croyez donc paralytique, je peux bouger, que diable!

S’aidant des deux mains, il se redresse, fait quelques pas; il saisit avec les pincettes un charbon et allume sa pipe…

Heureux d’avoir réussi ce court voyage, il déclare:

—Je suis tout à fait bien. Demain je pourrai vous débarrasser…

C’est sa marotte. Je laisse dire… il se rassied, se cogne la jambe, ce qui lui arrache un cri et le voilà qui se lamente… Mais, ça ne dure pas avec lui.

—Assez, crie-t-il, avec une voix de commandement. Je n’ai plus mal…

—Freddy, mon ami, excusez-moi. Quand je vous dis que je suis une vieille bête, j’ai mes raisons. C’est vérité pure… Il ne faut pas m’en vouloir, je suis toujours passé dans la vie à côté du bonheur. J’aurais pu, comme tant d’autres, ramasser des dollars et retourner chez moi, où je serais devenu un Monsieur comme Monsieur-tout-le-monde. Cela aurait été difficile, les premiers temps, mais je m’y serais fait. J’aurais eu un chapeau melon, et des souliers à boutons, et peut-être aussi une femme… Souvent, j’ai essayé, j’ai rogné sur mon tabac, sur mon whisky, pour économiser… Une fois même, j’ai retenu mon passage à Skagway; mais, au moment de m’embarquer, je n’ai pas pu, le vent soufflait de l’est m’apportant l’odeur de la terre où nous sommes: j’ai pensé à mille choses, à la neige, à mes chiens, à mes amis les arbres de la forêt, les pins, les thuyas, les bouleaux, les mélèzes, aux noirs rochers de la Passe, aux flots mugissants du Yukon, à la mer d’un blanc laiteux qu’on aperçoit soudain du haut d’un col, à l’eau transparente des lacs formés dans le cratère des volcans morts, à la pyramide aiguë du Saint-Elias que les Indiens appellent «la grande montagne», à mes rivières, la Tanana, portant les bois flottés, la Cooper, aux flots métalliques où les saumons ne vivent pas.

«A cette heure, je vous le jure, j’aimais même la Toundras, ses pièges, ses moustiques qui ne dorment jamais, ses maringouins et même ses kiss-flies qui se logent sous les ongles, sous les cils et rongent les oreilles des chiens. Je regrettais mes soirées de solitude, et mes soirées de ripailles en compagnie de joyeux garçons…

«J’aimais ma terre qui paye pour son printemps alors que les lichens verts, jaunes, rouges, mettent des taches vives dans le paysage; et les saxifrages, rouges aussi, mêlés aux touffes de fleurs blanches des dryas, qui, hélas! ne vivent que quelques journées.

«Je l’aimais aussi pour son rude hiver… les froids noirs où le mercure gèle dans le thermomètre, où le lit des fleuves est une piste dure; où les loups rôdent inquiets, où le grand ours affamé descend du cercle polaire. Mes courses du nord au sud, de l’est à l’ouest, de Chilkoot à Kinging, de la Mackenzie aux bouches du Yukon, mes longues randonnées avec mon team de labradors et de huskies.

«J’avais la hantise du trail, du trail qui se déroule à l’infini offrant au regard les plus affolants mirages.

«Je n’ai pas pu partir, je suis resté…

«Quand on a subi une fois l’attirance du Grand Nord, c’est fini. La terre nous prend, elle vous a, elle vous garde…

Et Gregory Land s’abîme dans une lointaine songerie.

Je respecte son silence, mais bientôt le postier reprend:

—Je vous ai parlé de Ruppert-City, tout à l’heure. Vous connaissez, n’est-ce pas?

«Oui, Ruppert-City. Quelques douzaines de maisons en planches sur la rive droite de la Dat-Keena, non loin de la Chilkoot pass, c’est cela même…

«A l’époque du grand rush, ce fut un camp renommé. C’est là qu’on trouvait de la paye!! Les premiers arrivants furent d’heureux garçons… je parle de ceux qui ne s’étaient pas cassé les reins pendant la traversée de la Passe.

«Mais ce qu’un coup de pioche apporte, un coup de dé l’emporte. Il y eut de fameuses parties dans le saloon de Ned Douglas!

«Car Ruppert-City, comme tout camp qui se respecte, avait son saloon… et Ned Douglas, le tenancier, une brute aux massives épaules, était peut-être le seul qui n’ayant pas de placer avait cependant la mine qui rapportait le plus…

«Je crois même que cette infâme brute aidait la chance et qu’il dépouillait les garçons qui, ayant gagné, avaient le tort de boire plus que de raison.

«Mais je ne suis pas dans la conscience de Ned Douglas, c’est affaire entre lui et Notre Maître.

«Le succès appelle la concurrence. Un autre saloon s’ouvrit où le service était fait par des girls assez faciles.

«Ned faillit en claquer d’apoplexie, surtout lorsqu’aux bar-maids, le nouveau venu ajouta un piano pour faire danser…

«Heureusement pour Ned, son confrère fut trouvé, au petit jour, avec un couteau proprement planté entre les deux épaules.

«Ceci est encore une affaire dont probablement Ned rendra compte lorsque les temps seront révolus.

«La succession du malheureux ne tenta personne et Douglas hérita, du fonds, des girls et du piano.

«Dès lors, ce furent des séances épiques. La fièvre de l’or et de l’alcool montait dans le plus effroyable charivari qui se puisse concevoir…

«Cette brute épaisse de Ned avait peut-être l’âme poétique. Il installa, un beau soir, un pianiste devant le piano, fait mémorable, car jusqu’alors n’importe qui tapait n’importe quoi sur la boutique, pourvu que cela fît du bruit le reste importait peu.

«Le pianiste vint. C’était un pauvre individu, un gringalet, pâle, mince, frileux et souffreteux, avec un air de fille. Je vois toujours sa face blanche où vivaient deux grands yeux profonds, brillant comme des lampes.

«On l’accueillit avec des rires. Ned, en patron pratique, eut peur qu’on lui abîmât son joujou. Comme il connaissait ses clients et savait qu’au fond, c’étaient des cœurs généreux, il fit placer bien en vue, sur le piano, une large pancarte qui portait cet avis:

Vous êtes priés de ne pas tirer sur le pianiste, il fait ce qu’il peut.

«La pancarte obtint un beau succès et le pianiste fut accepté. Il put dès lors, du soir au matin, moudre des fox-trotts, des one-steps, des two-steps, et des valses pour la plus grande joie des garçons et des dancing-girls, mais surtout pour le plus grand bénéfice de Ned Douglas, tenancier pratique, qui faisait payer aux danseurs un dollar par danse.

«La vie quotidienne s’écoulait avec des heures de travail, de plaisir ou de peine. Chacun prenait ce qui lui revenait, selon son lot.

«Sandrino,—ai-je dit que le pianiste était Florentin?—Sandrino faisait son métier avec conscience, dans l’atmosphère lourde de fumée et d’alcool. Il poussait même la complaisance jusqu’à éviter de tousser pendant les danses.

«Mais à la mi-temps, il sortait et le monstre enchaîné dans sa poitrine alors se déchaînait. Il toussait, il toussait à se déchirer les poumons. Une mousse sanglante émergeait à la commissure des lèvres… puis il rentrait, un peu plus pâle, le regard encore agrandi; il buvait un grand verre de lait, ce qui lui valait les sempiternelles plaisanteries des buveurs de whisky, puis il s’accroupissait devant sa boîte et en avant, recommençait à moudre des airs sautillants et gais…

«Quelquefois, un mineur en goguette priait Sandrino de lui accompagner un air de son pays, car tous ces aventuriers, qui affectaient d’être d’aucune patrie, gardaient tous, au fond du cœur, le souci ou la hantise du clocher natal.

«Et Sandrino accompagnait, avec bonne grâce, Ireland must be Heaven ou When Irish eyes are smiling pour les Irlandais; chaque Yankee chantait son état: Carry me back to old Virginia ou Back home in Tennessee ou My old Kentucky home, puis nous vociférions en chœur:

Yip, i, yaddy i aye, i aye
Yip i yaddy, i aye, i aye,
I don’t care what become of me
When I hear that sweet melody…

ou bien encore:

K, ka, k, Katy
Beautiful Katy
You’re the only girl that I adore
When the m, m, m, moon shine
Over the cow-shed
I’ll be waiting at the k k k kitchen door.

«C’était ensuite un Andalou qui chantait en dansant:

El hombre que se enamora
De una mujer del teatro
Es come aquel que tiene hambre
Y be dan bicarbonato.

«Et tous les mineurs de langue espagnole, de la vieille Europe ou des pays du Sud-Amérique, accompagnaient, en battant des mains:

Con el garrotan
Con el garrotan
A la vera, vera, vera,
Vera, va…

«Latulipe, un Canadien français de la paroisse de Québec, grasseyait:

Auprès de ma blonde,
Qu’il fait bon, fait bon, fait bon,
Auprès de ma blonde,
Qu’il fait bon dormir.

«Et Sandrino, sans jamais se lasser, accompagnait ces rondes populaires ou ces refrains saugrenus; ses mains délicates, d’une maigreur monacale, ses mains couleur de l’ivoire, semblaient des oiseaux farouches qui voletaient sur le clavier…

«Comment était-il venu s’échouer là, après quelles infortunes, après quels avatars, ce fils de la terre ensoleillée s’était-il perdu sur la terre polaire? Nul ne l’a su. Sandrino a gardé un secret que personne n’a songé, du reste, à lui demander.

«Les dancing-girls trouvaient à leur gré sa délicatesse devant la brutalité coutumière des autres garçons. Il était toute politesse, son anglais zézayant plaisait, surtout sa figure classique d’archange pour mauvais lieux.

«Mais Sandrino avait l’air désabusé des choses amoureuses; il devait porter au cœur une de ces blessures, sans cesse rouverte, dont on ne revient pas…

«Rose, une blonde Luxembourgeoise, qui se disait Française pour plaire aux hommes, l’amusait cependant. Elle lui avait proposé de joindre leur vie, il avait répondu avec douceur: que deux détresses ne pouvaient pas faire un bonheur.

«La fille n’avait pas insisté. Il lui savait gré pourtant d’avoir songé à lui et lorsqu’il avait touché quelque pourboire, il lui achetait une babiole ou un colifichet, un collier de verroterie, ou un fichu de laine.

«Un soir de querelle entre mauvais drôles, Rose fut tuée d’une balle qui ne lui était pas destinée. On emporta la fille; un peu de sciure de bois, un coup de balai, les tables mises en ordre. Sandrino continua à faire danser les clients dont les bottes martelaient le parquet où le sang faisait une tache brune.

«Pendant le repos, l’Italien sortit. Une quinte le prit et le flot rouge emplit sa bouche.

«C’est moi qui le trouvai, en sortant, gisant à terre et râlant… Il n’en mourut pas. Mais il lui était désormais impossible de reprendre sa place. Quelques camarades et moi, à qui «la paye» avait été généreuse, nous lui fîmes tenir cent dollars afin qu’il pût se rapatrier.

«Il partit.

«Mais la Terre du Nord est une amante qu’on ne peut oublier; deux mois après, Sandrino était de retour. Il était allé jusqu’à Vancouver, et au moment de s’embarquer pour son pays, il avait tourné le dos au clair soleil du Pacifique. Le premier cargo le ramenait à la terre des Brumes.

«Ned Douglas l’accueillit avec joie. Il reprit sa place devant sa boîte à musique et nous, pauvres fous, de danser et de reprendre en chœur nos stupides refrains.

«Sandrino était promis à la terre septentrionale. Les êtres sont ainsi marqués par le Destin. Un soir, le saloon de Rupert-City fut dans la joie. Un camarade avait découvert une pépite qui pesait une livre deux cents.

«Ces trouvailles-là, ça se fête, et ça se fête, parbleu, au cabaret. Quelle noce! mon ami, je m’en souviendrai toute ma vie…»

L’évocation de la ripaille fait un instant briller les yeux de Gregory Land, mais ses yeux se voilent bientôt et il répète sur un ton plus assourdi:

—Oui, je m’en souviendrai toute ma vie…

«On a bu comme des bêtes, plus que des bêtes. La bête, lorsqu’elle a sa suffisance, s’arrête; l’homme est le seul animal qui puisse manger sans faim et boire plus loin que sa soif. L’intelligence, si intelligence nous avions, avait sombré sous la griffe de notre maître, l’Alcool. Sûr, nous étions ivres-morts.

—Tous?

—Tous. Les dancing-girls et même Ned Douglas qui, pourtant, dans les beuveries savait, et pour cause, conserver son sang-froid.

«Mais ce soir-là, il avait dû boire pour entraîner les autres et le whisky avait eu raison de ses calculs de brute roublarde.

«Il était tombé assommé derrière son comptoir. Nous, sous les tables…

«Combien de temps dura notre ivresse? Je ne sais; je me souviens, nettement, m’être réveillé me croyant dans un nouveau rêve. Mon corps brisé ne bougeait pas. Il m’eût été pénible de remuer un doigt. Mais mon cerveau avait repris sa faculté de réception. Une musique, douce et grave, me berçait et mon âme s’éveillait dans la réalité bien plus belle que le songe.

«Sandrino était à son piano. Il jouait. Ses mains, qui frappaient en cadence les fox-trotts et les refrains pleurards, ses mains plus blanches, plus diaphanes que jamais, animaient l’instrument qui vibrait et vivait. Je n’aurais jamais cru qu’on pût ainsi extérioriser son âme.

«Sandrino jouait la Damnation de Faust. C’était une reprise sur lui-même, une revanche de sa volonté d’artiste bafoué.

«L’harmonie montait comme un triomphe, purifiant les mauvais instincts, les bas désirs, les louches compromissions.

«Sandrino sortait de la fange où on l’avait ravalé et il s’élevait beau comme un Dieu.

«La pensée musicale de Berlioz se développait, rude, heurtée, violente avec le chœur des étudiants et des soldats pour devenir aérienne avec le ballet des Sylphes. L’idée mélodique s’affirmait, pure comme une eau de source, sans une mièvrerie, et l’évocation à la nature montait, hommage de la créature au créateur, avec un élan spontané, une richesse de timbres admirable, unique.

«Ce fut, après l’ouragan déchaîné, la course à l’abîme, de la joie et de douleur; dans sa riche splendeur, le paysage symphonique se déroulait montrant toutes les promiscuités, toutes les hypocrisies de l’âme humaine, les colères et les désespoirs, la pitié, la souffrance, les espoirs méconnus, tout passait, dans une rafale, avec le galop du coursier farouche qui emportait l’homme, cet éternel damné.

«Le rire de Satan couvrait les appels et les cris, et la course passait fantastique.

«Sortis de leur ivresse puante, les joueurs et les filles s’étaient dressés comme dans un sommeil hypnotique et tous, nous étions là, debout, en demi-cercle écoutant, écoutant, écoutant. Les figures les plus basses, les physionomies les plus crapuleuses auxquelles la vie avait donné les masques les plus durs, se détendaient; la joie intérieure, que tout être porte, sans le savoir, dans le fond de son âme, montait comme pour une transfiguration, éclairant d’un rayon plus qu’humain la face des hommes.

«Oui, les visages les plus flétris où le vice avait mis sa griffe et son stigmate, je vous le jure, ces visages étaient beaux, pareils à ceux des prédestinés, qui, aux premiers siècles de croyance, dans leur extase, croyaient voir Dieu.

«Et pour donner plus de vraisemblance encore à ce tableau, dans une rupture d’équilibre, avec ce don inouï du contraste, qui fait le génie de Berlioz, Sandrino interprétait maintenant le Chœur des Anges, où tout le mysticisme de la foi est enclos.

«Tous ces hommes, toutes ces femmes avaient oublié Dieu depuis de longs jours déjà.

«Cette damnation était à leur image, cette course à l’abîme était la course chimérique de l’or, gardien de la cité, pourvoyeur de plaisir, donneur de considération, dispensateur de renommée… et la mort passait, emportant la vie en croupe.

«Les illettrés et les mécréants comprenaient obscurément cette chose, des larmes délayaient le fard des filles, les hommes avaient un pli rude au front.

«La dernière note les délivra de leur angoisse.

«La dernière note. L’âme du piano chante encore et vibre dans la prolongation du son. Les mains restent, inertes, sur le clavier.

«Ayant accompli sa mission, ayant purifié sa vie, Sandrino courba la tête comme pour accepter son Destin. Puis, il mourut.»

XIX
MON CHIEN TEMPEST ET MOI

—Quand vous contempleriez jusqu’à demain votre thermomètre, vous ne le feriez pas monter d’un dixième, vous voyez bien qu’il est gelé à bloc.

C’est Gregory Land qui m’apostrophe véhémentement.

Je réponds, vexé:

—Je sais; le mercure gèle à 40 virgule 12.

J’ai dit: virgule, douze, ce qui provoque le bruit de crécelle rouillée qui est la façon de rire de mon ami, le coureur des bois. Quand son accès d’hilarité est fini, il avale deux gorgées d’une mixture où le gin entre pour une part, le whisky pour l’autre.

Sans se déranger, il tend la main et décroche du mur son thermomètre. Il l’examine avec soin et émet un long sifflement. Je me retourne.

Gregory Land explique:

—Pour un sacré froid, c’est un sacré froid; savez-vous, Freddy, cher garçon, que nous avons présentement 48 et que nous atteindrons au petit jour 50?

Sous zéro, fichtre, c’est, en effet, une belle température. Mais, encore bourru, je réplique:

—Votre thermomètre à pur alcool bat la berloque.

What do you say?

—Je dis, bat la berloque.

Et pour lui faire comprendre l’expression française, de l’index je toque mon front.

Cette mimique expressive est saisie immédiatement par le postier qui me lance un répertoire d’injures des mieux choisies.

Gregory a cette spécialité de pouvoir jurer dans une quarantaine de langues ou d’idiomes qu’il a ramassés au cours de ses pérégrinations de la British Columbia aux North-West Territories.

Je laisse passer le flot. Après, j’essaye de convaincre mon hôte, à l’aide des données les plus scientifiques, que passé 50 degrés les thermomètres à pur alcool perdent toutes précisions. Devant mes phrases empruntées aux manuels dernière école, Gregory ne dit plus mot; il hausse les épaules, signe d’un profond mépris pour toutes sciences exactes, et chique, preuve irréfutable que ma conversation ne l’intéresse plus.

Cinquante degrés sous zéro, c’est une affaire. J’ouvre la porte et je sors. J’ai simplement relevé le col en wolverine de ma veste de peau. Cinquante degrés, pas possible! L’air est pur. Rien ne trouble l’immense silence de la nuit polaire. La silhouette des sapins se découpe, nette, comme au ciseau. Seule, la terre est dure sous le pied. Et cela est une constatation qui ne trompe pas.

Je rentre au bout d’un moment et je dis:

—Vous aviez raison, nous aurons cinquante.

Gregory Land bougonne quelque chose comme «évidemment». Avant de fermer la porte, je siffle. Dix secondes après, une boule hirsute bondit en jappant.

C’est Tempest.

Du coup, le mutisme du postier cesse. Il recommence à égrener son chapelet d’injures qu’il émaille, aux gros grains probablement, de conseils appropriés.

—Dam! nom d’un chien, per Dio! vous n’en ferez rien de cette brute bête. Diavolodevildemonio, a-t-on idée d’élever un chien ainsi!

J’arrête le discours de Gregory d’un seul mot.

—Tempest n’est pas un chien.

—Eh, bruto! qu’est-ce que c’est donc?

—Tempest est mon ami.

J’ai dit cela si gravement que les grognements de Gregory s’arrêtent net et sa colère tombe avec cette phrase:

—Oh! alors… vous m’en direz tant.

Devant le feu qui flambe, clair, Tempest se grille le museau et les pattes.

Lorsque j’ai dit: «Tempest est mon ami», il s’est dressé, il est venu mettre son museau sur mes genoux, il a levé ses bons gros yeux vers moi, et sa queue a balayé les cendres.

Et comme pour moi, je parle:

—Il y a longtemps que l’on se connaît, n’est-ce pas, vieux copain? Une amitié comme la nôtre cela date. Ah! ça n’est pas d’hier… Où je l’ai rencontré? C’est toute une histoire… J’étais encore un apprenti qui excitait la commisération et la pitié des aînés lorsqu’il essayait d’atteler ses chiens ou de charger proprement son traîneau. Mais j’avais une chose qui me faisait respecter: deux poings solides et très peu de patience. Les rieurs se turent bientôt, pas vrai, Tempest?

—Vous avez toujours eu un fichu caractère, interrompt Gregory qui crache sa chique dans le foyer…

—Possible, c’est comme ça! Ça ne vous dit pas comment j’ai connu Tempest? La chose est simple. Je prospectais à l’ouest des Alpes alaskiennes, le long de la Tanana river, l’affluent de gauche qui se jette dans le Yukon, à Nuklukayet.

—Dix! laisse tomber Gregory.

—Quoi?

—Rien. C’est la note que je vous donne… en géographie.

—Bête.

Mais comme je tapote le crâne de Tempest, Gregory ne peut prendre l’épithète pour lui. Je poursuis donc:

—Dans ma hutte, j’ai donné, un soir, l’hospitalité à un Yukoner famélique, enveloppé dans des fourrures râpeuses. L’homme me convenait peu, il avait le regard fuyant, le pli de la bouche mauvais. Un pauvre diable, au demeurant, qu’on ne pouvait faire coucher dehors, n’est-ce pas?

«Dans son team, il avait comme wheeler (chien de queue) une chienne qui était sur le point de mettre bas. Au matin, l’homme, qui entre parenthèses avait bu mon thé et couché sous mon toit sans me dire le moindre: «Je vous remercie», l’homme attelle son team; la chienne lassée rechigne, il lui décroche un coup de pied dans le ventre qui envoie rouler la bête, hurlante, à dix pas.

«J’avais le caractère que vous savez, plus, sur le cœur, la goujaterie du bonhomme; je lui dis:

«—Vous êtes une belle brute!

«—Mêlez-vous de ce qui vous regarde.

«Voilà une phrase que je n’aime pas, surtout lorsqu’on a couché chez moi et qu’on a réchauffé sa carcasse à mon feu.

«Sans répliquer, je lui allonge un direct et voilà mon homme les quatre fers en l’air.

«J’étais fou furieux. Quoiqu’il fût à terre, je le bourrai consciencieusement; je crois même que je lui administrai en plus des coups de poing, quelques solides coups de souliers ferrés dans les côtes, histoire de lui apprendre à vivre.

«Las de frapper, je m’arrêtai et rentrai dans ma hutte. Lorsque je ressortis, l’homme avait décampé, me laissant en héritage la chienne qui se traînait en geignant.

«Elle mit bas le jour même. Cinq chiots mort-nés, un vivant. Le vivant, le voilà, c’était Tempest, ce voyou, ce vieux frère!

Je gratte de mon index le crâne du chien, qui rit. Ma parole; je vous dis que Tempest rit lorsqu’on lui gratte le crâne. Ses yeux pétillent, ses flancs s’agitent et puis, il a une de ces façons de mettre sa gueule de travers.

—C’est bon, c’est bon, je n’insiste pas, fait Gregory Land, il rit, il rigole.

—Parfaitement.

Et je poursuis:

—J’ai soigné la mère et le fiston; la mère est morte, un matin, écrasée par un bloc de glace. Le fiston, le voici, j’en ai fait un joyeux gaillard. Nous en avons couvert des milles et des milles tous les deux, hein?

Tempest répond par un grognement affirmatif.

—Ça n’a pas été tous les jours drôle, il a fallu parfois se contenter d’un morceau de phoque gelé ou d’une poignée de maïs; quelquefois aussi, on a dîné «par cœur». Pas vrai? Mais en revanche, les belles lippées de viande fraîche lorsqu’on avait abattu un cariboo… et les saumons de la Mackenzie! Quelle ventrée, hein, vieux frère?

«Aussi, ne boudait-on pas à l’ouvrage! On a couru le trail en tous sens. Souvent, l’étape était rude. Nous avons accompli, sir, une traite de 65 milles, comme je vous le dis.

«La hausse brusque de la température ne me disait rien qui vaille, on fuyait devant la tempête; vous savez, camarade, ces woolies qui descendent des montagnes de la côte et qui font trembler les marins. 65 milles, ça n’est pas rien. Les bêtes sont tombées épuisées en arrivant, seul Tempest était vaillant, car Tempest savait qu’on avait sauvé sa peau.

«Les autres chiens n’étaient que des bêtes. Tempest, lui, est un homme, mieux qu’un homme, c’est un bon chien.

«Sitôt qu’il a pu se tenir debout, il a été plein de courage. Tout petiot, il mordait les pattes du leader pour le faire avancer, et quand le leader dételé venait à lui les crocs dehors, Tempest, au lieu de se réfugier comme un chien de ville sous la table ou dans mes jambes, Tempest, lui, tenait tête. Il a reçu de fameuses raclées; une fois, la peau de son cou pendait comme une loque. C’est ça qui forme le caractère…

«Croyez-vous, master Gregory, qu’il n’a jamais voulu être attelé dans le team! Il lui a fallu la première place, comme cela, tout de suite. Il avait conscience de sa force et de sa supériorité.

«Un matin, comme je levais le camp, la chose a été réglée entre lui et Flic, le labrador qui menait mon équipe.

«C’était une bête prudente, ce Flic; il connaissait tous les coups, il avait roulé pas mal et savait qu’il faut se méfier de ces huskies esquimaux qui sont fils du grand loup noir et qui portent en eux l’âme sauvage de leurs ancêtres.

«Mais il fallait en finir et vider la querelle une fois pour toutes. Ce fut une mémorable bataille. Le prétexte? Aucun. Tempest s’était simplement placé à l’avant du traîneau pour être attelé en flèche.

«Flic accepte le combat. Les autres chiens se rangent en arc de cercle, heureux de l’aubaine. Dame! le vaincu, c’est ça qui augmentera l’ordinaire.

«Quelques-uns montrent ouvertement et sans aucune retenue leur fringale, claquent des mâchoires et se passent la langue sur les babines. Tous les yeux luisent de convoitise.

«Flic sait que les meilleures attaques sont les plus promptes. Il bondit, mais cette sacrée rosse de Tempest se dérobe et Flic va s’assommer contre un des patins de cuivre du traîneau. Il en reste tout étourdi.

«L’affaire a été vite réglée, Tempest a profité du moment et a planté ses crocs au travers de la gorge de Flic.

«Le robuste animal se relève et secoue mon Tempest comme une chiffe, son corps va de droite à gauche comme le battant d’une cloche, mais il ne desserre pas son étreinte.

«Le sang gicle et aveugle Flic; soudain, un long tremblement agite ses membres, ses jambes fléchissent, la bête gît sur la neige, pantelante, une eau grisâtre mouille son regard. Elle attend son destin…

«Un seul aboi jaillit, immense, c’est la meute qui se précipite à la curée. Poor Flic!

«Tempest s’est tenu à l’écart, il lèche à petits coups ses poils, vient à moi quêter une caresse. Je lui administre, pour la bonne règle, une magistrale volée; pensez donc, Flic m’avait coûté 100 dollars… La raclée reçue, têtu, Tempest prend la place du leader

«Qu’auriez-vous fait, sir? Je lui ai passé les harnais du défunt et, depuis, il a conduit mon team comme une vaillante bête qu’il est.

«Ce qu’il a fait depuis? Il faudrait 350 pages d’un livre à 1 dollar 75 pour raconter ses exploits. Il a vécu de ma vie, souffert de ma misère, nous avons exalté ensemble notre joie.

«Il sait des choses que les hommes ignoreront toujours. Je lui ai raconté, aux soirs de détresse, les secrets dont mon âme était lourde. Il a compris ma peine… et, parfois, nous avons pleuré tous les deux. Oui, master Gregory, pleuré de vraies larmes, car, je vous le dis en vérité, Tempest pleure.

J’ai cru saisir un ricanement de Gregory. Je me lève, furieux.

—Mais oui, il pleure, c’est une bête sensible qui est meilleure que vous, vous m’entendez?

Gregory ne s’émeut pas pour si peu, il se verse une copieuse rasade et dit simplement:

—Quand je vous le dis que vous avez un caractère déplorable!

XX
ADIEU, TEMPEST!

—C’est la dernière heure de mon dernier jour dans la région polaire. Viens, mon chien, viens, mon vieux compagnon, vivons ensemble nos dernières minutes.

«Tu vois, mes coffres sont bouclés, on va venir les prendre. Renifle, tourne tout autour. Nous ne les chargerons pas cette fois sur notre traîneau rapide. Ils vont partir, tirés par d’autres chiens. Ils vont partir! Je vais partir! Sais-tu ce que contiennent ces mots: partir pour toujours?

«Je vais te quitter, Tempest, tu ne me verras plus jamais, je ne te verrai jamais plus. Tes bons yeux ne rencontreront plus mes yeux, ma main ne passera plus caresseuse sur ton pelage, je ne gratterai plus ta tête et, moi, je ne sentirai plus ta douce langue sur ma joue.

«Tu ne grifferas plus de ton ongle dur ma cuisse pour me demander un morceau…

«Le double sac de toile est vide que tu ne porteras plus sur ton dos, du moins avec moi. Tes harnais, un autre que moi les fourbira… Ils pendent au mur comme des choses inutiles.

«Nous n’irons plus courir ensemble du nord au sud, de l’est à l’ouest. Finies les randonnées sur la neige, dans la forêt, dans les toundras!

«Le trail est effacé pour moi.

«Allons, mange, mon vieux, la pâtée préparée. Si, mange, je le veux. Tu secoues la tête et tu la baisses comme si tu étais en faute, tes oreilles sont repliées, tes jarrets se cassent…

«Tempest, tu as du chagrin, je le sais, je le sens, je le vois…

«Non, ne me regarde pas ainsi, tes yeux ont un air de reproche. Ecoute-moi, vieux, il faut que je m’en aille; j’ai mon pays là-bas, où je vais revenir… un pays où la neige est un accident, où la mer est d’un bleu profond, qui se confond avec le bleu du ciel…

«Je ne peux plus rester ici. Hélas! je n’ai point fait fortune. J’ai vécu et ma vie a été moins rude, moins impitoyable parce que je t’avais.

«Tu as souffert mes peines et ressenti mes joies. Depuis des mois, nous étions l’un à l’autre, nous avons été côte à côte, nous soutenant tous deux.

«Et le meilleur, c’est toi.

«J’étais nerveux souvent—tu sais, les heures sont lourdes parfois—pardonne-moi. Je t’aimais bien pourtant. Tu as été fidèle, n’étant pas un homme.

«Ah! ah! te souviens-tu de nos gambades dans la neige, à Dawson? Et lorsque nous dévalions les pentes en roulant?

«Approche-toi, mets ta tête sur mon genou, dresse ton oreille; dis-moi, te souviens-tu de Jessie Marlowe?

«Chut! Il ne faut pas en parler. Si tu la rencontres un jour sur le trail, tu t’approcheras d’elle en jappant et remuant la queue et tu lui diras: «Reconnaissez-moi, je suis son chien, son chien à lui…» Te voyant seul, elle comprendra alors que je suis parti…

«Partir, c’est une chose affreuse, un déchirement, une angoisse. J’ai comme une boule qui monte à la gorge. Ma salive ne passe plus… Je ne puis pas parler.

«Tes camarades sont loin et je n’ai pas eu de peine. L’homme les a emmenés; je t’ai gardé, toi… pour te perdre bientôt.

«Tu resteras avec Gregory, je t’ai donné à lui, rends-lui un peu de ton affection. Il viendra te chercher ici… quand je n’y serai plus. Tu le suivras, tu l’aimeras, un peu moins que moi, dis? Mais aime-le tout de même. Il n’a pas voulu être là quand je m’en irai. Vois-tu, c’est un homme. Il ne veut pas montrer qu’il a, au fond, un peu de peine, d’avoir à me quitter… Il sera peut-être ivre ce soir, ne lui en veux pas. Tu veilleras sur son sommeil comme tu veillais sur le mien. C’est un cher garçon. Il ne te battra pas… en souvenir de moi.

«Non, je ne peux pas te prendre avec moi. C’est impossible!

«Qu’est-ce que c’est? Ah! oui, je sais. Come on. C’est vous, Jack? Bonjour, emportez les caisses; moi, je couperai à travers la piste et je vous rejoindrai bientôt. Attendez-moi auprès du boqueteau de sapins. Permettez, je vous donne un coup de main… Ça, oui, c’est Tempest, c’est mon chien. Non, il reste ici avec Gregory Land. Une belle bête! Parbleu, je le sais. Vous l’achèteriez 350 dollars?… Je crois bien qu’il les vaut… Mais Tempest n’est pas à vendre. Je l’ai donné… Oui, c’est ça, good bye, boy.

«Hein!… c’est vide, ici… quelle tristesse! Allons, du courage, il va falloir se quitter… Mon sac, ma carabine, mon bâton. Tu veux que je t’embrasse? Ça, oui, je veux bien… Adieu, Tempest, adieu, mon bon, mon vrai, mon unique ami!

«Je pleure moi, tu sais, comme Gregory, je ne suis qu’un homme. Non, ne gémis pas. Le cœur me fend… Allons, tu es un bon garçon que j’aime. Adieu.

«Tu veux me suivre? Jusqu’à la côte alors, je veux bien.

«En route. Allons, cours, gambade, sois heureux, tu n’as pas le cœur en fête… pauvre vieux.

Je me mets en chemin et pourtant mes jambes sont cassées comme après un long voyage. Je n’avais jamais remarqué combien cette côte était rude. Quel calvaire!

«… Et maintenant, il faut rentrer; va, Tempest, va, retourne à la cabane, reviens à ce qui fut «chez nous». Tu y chercheras, tu y trouveras l’odeur de ton maître. Moi, ton maître? Non, ton égal, ton copain, ton frère… Garde-moi un coin secret dans ton bon cœur de chien, va, va, va…


… Je suis debout, au haut de la colline. Tempest descend la côte, lentement, pitoyablement; chaque trois pas, il retourne la tête pour voir si je ne vais pas le rappeler… Son ventre rase la terre, sa queue traîne.

—Va, va, va…

Enfin, il arrive. Il s’assied sur le seuil et me regarde une dernière fois. Une dernière fois, je vois ses bons yeux mouillés de larmes qui m’implorent.

—Va, va, va…

D’un coup de patte, il pousse la porte. Tempest est rentré dans la maison et dans mon souvenir.

Il est désormais hors ma vie. Je ne le verrai plus jamais, jamais, jamais.

FIN

TABLE DES CHAPITRES

Pages
I. Une visite en manière de présentation 9
II. Les trois rencontres de Jessie Marlowe 21
III. La suprême sagesse ou le secret du bonheur 67
IV. Les «pourquoi» de Kotak, esquimau Innuit 79
V. La cité des phoques 85
VI. De l’utilité du parapluie chez les Thlinkits 93
VII. Sur le trail 103
VIII. L’homme qui portait un chapeau haut-de-forme 109
IX. La bête sociable 135
X. La bête qui ronge 145
XI. L’homme qui trouva un mammouth 159
XII. La vallée du Yukon 171
XIII. Push, chien d’Alaska 179
XIV. La machine à fabriquer les dollars 189
XV. Une fameuse pêche 201
XVI. Une belle chasse 205
XVII. Dans le silence de la nuit 217
XVIII. La damnation 223
XIX. Mon chien Tempest et moi 239
XX. Adieu, Tempest! 249

1196-11-21.—Imp. Henry Maillet, 3, rue de Châtillon, Paris.