Le Banian, roman maritime (2/2) by Edouard Corbière

LE BANIAN,

Roman Maritime,

PAR
ÉDOUARD CORBIÈRE.

TOME SECOND.

BRUXELLES.
J. P. MELINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR.

1836

Imprimerie de J. Stienon.

XVI

Un seul officier, chargé de veiller à la manœuvre, reste immobile sur le pont, un œil fixé sur le compas qu’il observe près du timonier, et l’autre œil errant sur les voiles dont il épie le battement et le FASEYAGE; car c’est encore un des secrets du métier que cette espèce de dualité d’organes et cette double faculté de perceptions, que les marins exercent avec un seul sens.

(Page 10.)

Discipline du bord;—délibération en mer;—le navire pseudonyme.

Les premières ombres du couchant descendaient lentement sur les flots ranimés par la brise du soir, quand le corsaire l’Oiseau-de-Nuit, appareilla de la rade de Saint-Pierre.

Tout autre bâtiment aurait peut-être attendu le jour pour exécuter plus sûrement la manœuvre assez confuse de l’appareillage; mais ce n’était pas pour lui qu’étaient faites ces précautions vulgaires. La lune d’ailleurs cachant à moitié son globe ascendant, derrière les mornes silencieux de l’île, ne venait-elle pas déjà blanchir, sur la tête de l’équipage, la surface arrondie des voiles hautes que le corsaire avait livrées aux fraîches risées du soir! C’est à la lueur des étoiles scintillantes, c’est à la clarté de l’astre des nuits, que le capitaine Invisible aimait à naviguer.

A l’activité un peu bruyante de cette manœuvre nocturne, succéda bientôt le calme le plus profond, à bord du mystérieux navire; et quand il laissa arriver après avoir tracé un cercle rapide autour des terres qu’il allait quitter, on eût dit un bâtiment fantastique gouverné, manœuvré sur les eaux soumises, par des êtres muets, impalpables, et voltigeant dans cet air paisible que ne troublaient ni le son d’une seule voix, ni le bruit d’aucune manœuvre, ni le murmure même des vagues clapotantes.

Un seul homme se promenait sur le gaillard d’arrière, près du timonier attaché presque immobile à la roue du gouvernail.

A la fin de chaque heure du quart, l’officier de service, après avoir jeté le lock, venait dire à cet homme, d’une voix respectueuse et brève:

«Commandant, votre navire file huit nœuds, file dix nœuds,» selon que la vitesse du brick avait augmenté ou diminué depuis le moment du départ.

Le commandant, en continuant sa promenade, ne répondait à l’officier que par un léger signe de tête qui signifiait: C’est bon!

Et l’officier retournait alors devant, se mêler aux groupes des hommes de quart, qui n’osaient interrompre, par le bruit de leurs conversations particulières, le silence que leur prescrivait la présence de leur chef suprême sur le pont du bâtiment.

Quelles idées devaient inspirer à notre Banian si nouvellement jeté à bord de l’Oiseau-de-Nuit, le spectacle de cette discipline muette, la vue de ces vingts canons faisant, à chaque petit coup de roulis, briller leurs platines de cuivre aux rayons de la lune, à la lueur vacillante du feu de l’habitacle!

Et cet homme surtout qui, environné de tant de soumission et de dévouement discret, se promenait seul sur le gaillard, sans daigner jeter un mot, adresser un signe à tous ces officiers, à tous ces matelots rassemblés, loin de lui, dans l’attitude de la crainte et du zèle qui n’attend que le moment d’obéir!

Deux fois notre Banian, surmontant ses craintes, étouffant sa timidité par excès de curiosité, s’était hasardé à s’approcher du commandant pour voir sa mise, connaître sa tournure, et saisir, s’il était possible, un des traits de sa physionomie.

Il avait réussi à le voir vêtu élégamment d’une courte redingote de chasse, coiffé d’une petite casquette de cuir verni, et chaussé, autant qu’il avait pu le remarquer, de fines et moelleuses pantoufles.

Puis il s’était dit à lui-même: Il paraît que cette fois-ci nous n’aurons pas de mauvais temps, car l’Invisible a plutôt pris une toilette de cabinet, qu’un lourd costume de bord…

Un officier qui avait deviné le petit voyage d’observation que s’était permis de tenter notre curieux, en se glissant le long de la chaloupe, lui frappa sur l’épaule pour le prévenir qu’il venait de manquer une première fois à la consigne du navire, et que la troisième fois, il se rendrait passible de la discipline établie à bord de l’Oiseau-de-Nuit.

Le Banian s’excusa, trembla du mieux qu’il put et alla se coucher, en continuant de trembler, dans le hamac qu’on lui avait accordé dans l’entrepont…

Minuit venait d’être piqué sur la cloche de devant. Aux quatre coups doubles, frappés sur l’airain retentissant, l’Invisible sembla sortir de sa rêverie pour dire à l’officier de service:

«Faites appeler le second!»

Le second paraît à l’instant même, le chapeau à la main; le commandant lui adresse ces mots: «Prévenez ces messieurs, que, dans cinq minutes, le conseil se rassemblera dans la grand’ chambre.»

Le second ordonne aussitôt aux deux valets et au jockey du commandant, d’étendre le tapis vert sur la table de la chambre, et d’allumer les bougies…

Le commandant ajoute à cet ordre: «Le capitaine d’armes, nouvellement embarqué, assistera à la séance, en sa qualité d’officier…»

C’était notre Banian que ce décret verbal venait d’appeler à l’honneur de faire partie du conseil légalement convoqué: quel honneur!

Au bout des cinq minutes accordées pour les préparatifs de la solennité, les dix officiers faisant partie de l’assemblée, se trouvèrent réunis, par rang de grade, autour de la table qu’éclairaient huit girandoles chargées d’odorantes bougies. Deux matelots, le sabre d’abordage à la main, se posent à l’entrée du dôme du commandant pour écarter ou punir les audacieux qui se présenteraient derrière, pendant la durée de la délibération.

Le navire fend, toujours avec sa vitesse accoutumée, la mer sur laquelle il balance ses flancs rapides, et l’air au sein duquel il déploie majestueusement ses voiles élargies par le souffle de la brise qui l’enlève dans l’espace.

Un seul officier, chargé de veiller à la manœuvre, reste immobile sur le pont, un œil fixé sur le compas qu’il observe près du timonier, et l’autre œil errant sur les voiles dont il épie les battemens et le faseyage; car c’est encore un des secrets du métier, que cette espèce de dualité d’organes et cette double faculté de perceptions, que les marins exercent avec un seul sens.

«Messieurs les officiers, dit le commandant au conseil assemblé:

»Ma volonté jusqu’ici n’a pas cessé d’être souveraine à bord d’un navire qui m’appartient et dont je me sers pour augmenter ma fortune et assurer en même temps la vôtre. Mais malgré une autorité dont j’ai le droit d’user et d’abuser, j’ai toujours tenu à avoir votre avis sur les entreprises que je médite dans l’intérêt commun. Aujourd’hui il s’agit d’une opération que j’ai l’espoir fondé de mener à bien, mais sur laquelle je suis bien aise de recueillir, avant tout, votre opinion. Je vais m’expliquer, et vous pourrez me faire vos observations en toute liberté, sur le plan que je ne trouve pas au-dessous de ma dignité de vous exposer. Ainsi donc, sachez bien que c’est moins une complaisante approbation dont je pourrais aisément me passer, qu’une discussion qui pourra m’éclairer, que j’appelle sur la question qui va vous être soumise… Veuillez bien en conséquence m’écouter avec toute l’attention que j’ai le droit d’attendre de vous…»

Un léger murmure d’adhésion succéda à ces paroles, et l’assemblée rentra ensuite dans le plus profond recueillement, pour laisser le commandant continuer:

«Notre relâche à la Martinique, que l’on pouvait attribuer à la fantaisie de mouiller là plutôt qu’ailleurs, a eu, Dieu merci, une cause moins futile et un intérêt plus sérieux. Cette relâche tenait à un plan arrêté d’avance.

»Le brick de guerre français, le Scorpion, mouillé depuis quelque temps au Fort-Royal, devait partir pour Cumana avec une mission de pure surveillance. Je le savais; en arrivant à Saint-Pierre, mon premier soin a été de m’informer du jour du départ de ce brick, du nom de son commandant et de ses officiers, et enfin de plusieurs détails qu’il était essentiel de connaître pour assurer l’exécution de mon projet. J’ai réussi dans toutes mes démarches, et pour vous convaincre du parti que j’ai tiré de mes observations, il vous suffira de vous rappeler que j’ai fait peindre, installer, gréer mon corsaire de manière à le rendre méconnaissable aux yeux de ceux qui l’auraient vu il y a un mois. La nouvelle installation que je lui ai donnée a pour but de rendre sa ressemblance frappante avec le brick le Scorpion lui-même.

»Cette révélation doit vous suffire pour vous initier au mystère de mon projet. Nous portons en ce moment-ci le cap sur Cumana: l’Oiseau-de-Nuit se nomme désormais le Scorpion; le pavillon français flottera bientôt sur son arrière à la place du pavillon de la république que nous servons et que nous servirons toujours; chacun de vous prendra le nom et le costume d’un officier de la marine française; et le soleil ne se lèvera pas trois fois sur nous sans que nous n’ayons jeté l’ancre sur la rade de Cumana, où vous recevrez mes ordres ultérieurs. Vous m’avez entendu, j’ose même croire que vous m’avez compris… Retournez, messieurs, chacun à votre poste. Je me charge de tout le reste.»

L’assemblée allait se séparer après cette délibération, lorsqu’un des plus jeunes officiers demanda avec respect la permission de présenter une petite observation.

Le président, surpris de cette témérité, tourna les yeux vers l’orateur et lui demanda d’un ton qui fit trembler tout l’auditoire, si c’était pour appuyer ou pour combattre le projet qu’il réclamait la parole:

«C’est pour le combattre, répond le jeune homme.

—En ce cas, reprend le commandant, je vous interdis la parole, car il n’est permis de s’exprimer ici que pour approuver ce que je propose: c’est à cette condition seulement que les opinions sont libres et que je veux bien consentir à écouter vos avis. D’ailleurs vous devriez vous être aperçu que le temps que j’ai assigné pour la discussion est expiré, et que j’ai déjà levé la séance.

—Pardon, commandant, reprit le contradicteur, vous avez oublié de la lever.

—Puisqu’il en est ainsi, s’écrie l’Invisible, je la lève cette séance scandaleuse, et je cesse d’être le président du conseil, pour redevenir le commandant, le roi de mon navire; j’ordonne en conséquence au capitaine d’armes de conduire l’officier qui s’est permis de me faire des observations, aux arrêts forcés, qu’il voudra bien garder jusqu’à notre départ de Cumana.

—Bravo! bravo! commandant, répétèrent en chœur tous les autres officiers… c’est bien fait! il ne l’a pas volé; car son observation était d’une indécence qui n’a pas de nom.»

Une petite porte s’ouvrit: elle communiquait de la grand’ chambre à l’entrepont: l’imprudent officier, escorté par le Banian, notre capitaine d’armes, passa par cette petite porte pour se rendre ensuite de l’entrepont à la fosse-aux-lions.

Ce fut par ce premier acte que le capitaine d’armes entra dans l’exercice de ses fonctions à bord de l’Oiseau-de-Nuit.

Le lendemain et le jour suivant on apporta à notre apprenti-corsaire les cent cinquante mousquetons du bord à visiter et à inspecter. C’était encore là une spécialité qui rentrait dans l’exercice de sa charge. Le drôle qui, dans ses jours de prospérité à la Martinique, avait quelquefois été à la chasse des pluviers, fit semblant d’examiner scrupuleusement la batterie de chaque fusil. Il trouva toutes les armes en parfait état, dans l’impuissance où il était de reconnaître et de réparer les défauts de quelques-unes d’entr’elles, et quand son examen d’armurier fut terminé, on annonça, fort heureusement pour lui, que l’on découvrait sur l’avant les plus hautes terres de la Côte-Ferme. Un jour de plus d’épreuves aurait convaincu tout l’équipage, que le capitaine d’armes n’était pas plus armurier à bord de l’Oiseau-de-Nuit, qu’il ne s’était montré cuisinier à bord du Toujours-le-même.

XVII

Tout était ivresse, coquetterie, curiosité et impatience à terre; tout était calcul, patience et méditation à bord du corsaire.

(Page 35.)

Félicité diplomatique d’un consul;—travestissement du capitaine d’armes;—ivresse d’une fête;—changement à vue.

L’arrivée du brick pseudonyme, du prétendu brick français le Scorpion, sous les forts immenses de Cumana, fut splendide, foudroyante; vingt-et-un coups de caronades chargées de poudre jusqu’à la gueule, allèrent couvrir fastueusement de feu et de fumée, les flots troublés de la rade; et les maisons de la ville s’ébranlèrent sur leurs fondemens, au bruit d’une aussi lourde détonation. La terre, pavoisée de tous ses pavillons, répondit noblement à un salut aussi gracieux. Le consul français fendant la foule curieuse rassemblée sur le rivage, ne se tenait pas d’aise. C’était enfin le drapeau de sa nation qu’il pouvait contempler s’enflant au souffle de la brise, sur l’arrière d’un admirable navire de guerre de la marine de son souverain, de la glorieuse armée navale de son puissant souverain[1]! Que de félicitations à recevoir pour ce pauvre consul, combien de serremens de main à donner et à rendre à toutes les autorités du lieu! c’était un paria abandonné long-temps sous les bambous de sa case diplomatique, que l’entrée d’un brigantin venait de couronner roi, roi de l’événement d’un jour! Heureux consul! charmante illusion des rares voluptés de la chancellerie! Journée de délices consulaires, si chèrement achetée par tant de mois d’abandon et d’oubli, et qui devait être suivie, trop tôt, hélas! d’un retour plus cruel encore que tous les mois passés dans l’oubli et dans l’abandon!

[1] Tout ce qui, dans ce chapitre, concerne le prétendu consul français de Cumana, ne fait allusion ni à aucune personne, ni à aucun événement historique. J’ignore même si jamais la France a songé à établir un consul à la résidence de Cumana.

Le temps était magnifique, le soleil, radieux comme le consul, faisait briller, au feu de ses rayons chatoyans, la broderie de l’habit moisi du fortuné fonctionnaire français. Mais le fortuné fonctionnaire attendait vainement depuis une heure, sur l’embarcadère, le canot du brick, qui, selon tous les usages reçus, devait venir prendre ses ordres suprêmes ou le conduire lui-même à bord pour qu’il pût les donner de vive voix au commandant. Le canot tant désiré se détacha enfin du brick et nagea sur la terre… Mais au moment où il allait toucher le rivage, un grain furieux, un de ces grains inattendus que le ciel des colonies semble toujours tenir en réserve pour rappeler son inconstance et sa fougue, vint obscurcir le jour, cacher l’horizon et comprimer un instant les flots troublés par la turbulence de cette bourrasque inattendue… Malgré la violence de la rafale, l’embarcation du faux Scorpion parvint à accoster l’embarcadère. Un consul romain n’eût pas manqué d’accueillir cette brusque variation atmosphérique, comme un sinistre présage. Mais le consul français, une fois la grainasse un peu amortie, n’hésita pas à s’embarquer avec son chancelier et le garde de chancellerie, pour aller offrir ses services au commandant du navire de Sa Majesté.

Les changemens à vue qui, dans nos théâtres, s’exécutent si magnifiquement pour vous faire admirer un palais à l’endroit même où une minute auparavant vos yeux rêveurs se perdaient sous les arbres d’une forêt, ne vous donneraient qu’une faible idée de la transformation subite qui venait de s’opérer dans la physionomie de l’équipage du Scorpion, par l’ordre du capitaine.

Pendant que l’embarcation destinée à ramener le consul allait à terre, l’Invisible avait rassemblé ses officiers autour de lui et leur avait dit:

«Messieurs, vous allez vous déguiser en officiers de la marine française. Vous, monsieur, vous n’oublierez pas que vous vous nommez M. Vatel; vous, M. St-Jean; vous, M. Desroseaux; vous, M. de St-Prieuré. Des habits d’uniforme, il vous en faut, je le sais, et je l’avais prévu. Vous trouverez dans ma chambre des malles remplies d’effets coupés à peu près à votre taille; mes domestiques vous attendent pour vous les distribuer. Quant à vous, monsieur le second, je vous ai déjà dit le nom que je vous destinais. Votre costume a été remis à votre mousse. Vous allez ordonner à tous nos gens de prendre, comme les hommes qui déjà ont été chercher le consul, les habits de compagnie d’équipage de ligne, que j’ai fait confectionner mystérieusement pour eux pendant notre séjour à Saint-Pierre. Faites donner un coup de sifflet par le maître pour faire connaître ma volonté à tout l’équipage.»

Le coup de sifflet ordonné se fit entendre bientôt, et le maître cria à haute et intelligible voix:

«Descends tout le monde en bas pour changer de costume en double, et remonter ensuite sur le pont proprement.»

Quand vint le tour du Banian d’aller faire aussi sa toilette en sa qualité d’officier du bord, le commandant le fit appeler pour lui dire en particulier:

«Vous, monsieur le protégé, je vous ai réservé une mission qui conviendra aux manières et aux formes que vous avez dû contracter dans le monde où vous avez brillé un instant, et qui s’est ensuite moqué de vous. Vous vous travestirez en officier de marine pour aller inviter, de ma part, au bal que je donne à bord, toutes les personnes considérables et toutes les femmes les plus riches et les plus jolies de Cumana.

—Monsieur le commandant, vous me permettrez de vous faire observer…

—Monsieur le capitaine d’armes, je n’aime pas les observations.

—Mais en ce cas, monsieur le commandant, je prendrai la liberté de vous faire remarquer…

—Je remarque et j’observe tout par moi-même.

—Eh bien! commandant, je vous avouerai tout bonnement alors, qu’étant venu à la Martinique avec une jeune comtesse qui devait habiter Cumana, je craindrais, en me chargeant de la mission que vous voulez bien me confier, d’être reconnu par cette comtesse, et de m’exposer à trahir involontairement un projet qui, peut-être, selon vos intentions, doit rester secret.

—Ah! diable, vous connaissez, dites-vous, une jeune comtesse à Cumana?

—Oui, monsieur le commandant; la comtesse de l’Annonciade, ex-chanoinesse honoraire, et issue d’une des premières familles du pays.

—Quand cette comtesse vous a vu, vous étiez brun comme vous l’êtes encore, avec ce teint foncé qui n’a pas dû beaucoup varier, et vous aviez sans doute déjà la barbe noire. Eh bien! on pourra changer tout cela; et pour vous en offrir promptement le moyen, vous allez ordonner de suite, de ma part, au frater du bord, de vous raser complétement la tête, les sourcils et le menton; et vous aurez bien soin de rappeler, toujours de ma part, à celui qui vous fera cette opération, que s’il s’en acquitte mal, je vous ai chargé de lui administrer vingt coups de corde sur les omoplates. Allez, monsieur, et quand tout sera fait, vous viendrez me trouver.»

Le capitaine d’armes, qui n’avait pas pour la tonsure une vocation des plus décidées, aurait bien voulu oser faire quelques représentations à son impérieux commandant; mais ce diable d’homme avait quelque chose de si imposant dans le regard, le ton et la voix, qu’il aurait été fort difficile au Banian de trouver assez de courage en lui-même pour hésiter un instant à exécuter la volonté de son redoutable chef. Il alla donc, en maudissant sa destinée et sa faiblesse de caractère, inviter le frater à lui raser la tête;… et la noire chevelure du patient tomba en une minute, sous l’instrument impitoyable du Figaro de l’Oiseau-de-Nuit

Tous les matelots de l’équipage, témoins de la toison abondante que venait de faire le frater, auraient bien volontiers éclaté de rire, en voyant leur piteux capitaine d’armes ne relever de dessous le rasoir de leur perruquier ordinaire, qu’une tête nue et lisse comme un œuf d’autruche. Mais le respect qu’ils devaient à l’exécution d’un ordre du commandant retint dans de raisonnables bornes la folle hilarité qui demandait à s’échapper de leurs lèvres, à grand’ peine contractées.

«Mon commandant, vint dire, en se rendant aux ordres de son chef, l’officier rasé, tondu, et sans sourcils, me voilà maintenant à votre disposition…» Et le tondu, en prononçant ces mots, ne pouvait s’empêcher de rire lui-même de la pitoyable mine qu’il devait avoir, ainsi privé des grâces de sa noire chevelure.

Le commandant, lui, ne riait pas. Il ordonna froidement au capitaine d’armes d’aller essayer une des perruques blondes qu’il y avait pour lui dans sa chambre, et que l’un de ses domestiques lui remettrait.

Il ajouta: «Quant à vos sourcils, vous les remplacerez avec le poil enlevé adroitement à l’une de mes perruques, pour le coller aussi bien que possible à la place voulue. Une paire de moustaches de la même nuance, remplacera les deux vilaines babouches qui vous couvraient auparavant les lèvres. Et si la comtesse de l’Annonciade vous reconnaît encore après cette métamorphose, vous pourrez lui dire de ma part, qu’il faut que tous deux vous vous soyez vus de bien près autrefois. Allez!…»

L’embarcation envoyée à terre pour chercher le consul, était sur le point d’élonger le navire, avec son précieux fardeau. La transformation qui venait de s’opérer à bord était complète, et les gens du canot de corvée, en revoyant leurs officiers et leurs camarades sous le costume nouveau qu’ils avaient pris pendant leur courte absence, les auraient à coup sûr à peine reconnus, s’ils n’avaient pas été prévenus eux-mêmes de la métamorphose qui devait s’accomplir à bord. Le capitaine d’armes, surtout, leur parut être devenu une énigme indéchiffrable, sous sa perruque blonde et ses sourcils roux.

Le consul fut accueilli sur le pont du faux Scorpion, avec tous les honneurs dus à son rang, et toute la politesse exquise que l’Invisible savait déployer dans toutes les occasions délicates.

«Jamais équipage plus beau, mieux tenu, s’écriait le fonctionnaire tout ravi, ne s’est offert à mes yeux à bord d’un bâtiment de guerre! Votre brick, commandant, n’est pas un navire! c’est un palais flottant! Quelle mâture majestueuse, quel gréement léger, quels emménagemens délicieux! Ce n’est pas seulement du luxe, c’est la perfection de l’élégance la plus raffinée et le nec plus ultra du plus délicieux confortable

L’Invisible, après avoir reçu avec modestie tant de félicitations exagérées, parla au consul français de l’intention qu’il avait d’offrir, pour le lendemain même, aux principaux habitans de Cumana, un bal à son bord, un souper sur l’eau, pour mieux resserrer, ajoutait-il, les relations amicales, l’heureuse intimité qui existaient déjà entre les autorités françaises des Antilles, et les autorités colombiennes de la Côte-Ferme.

«Bien trouvé, bon moyen, répondit le consul; procédé presque diplomatique, monsieur le commandant! Je crois, Dieu me pardonne, que vous voulez aller sur mes brisées… Mais, du reste, tout ce qui tend, comme vous le faisiez observer très judicieusement, il n’y a qu’un instant, tout ce qui tend à resserrer par les relations sociales, l’alliance politique de deux peuples faits pour s’estimer, ne peut que contribuer au bien général des deux pays et au maintien de la paix universelle. Car, c’est peu que les hommes ne soient pas ennemis, il faut encore, s’il est possible, tâcher qu’ils deviennent frères.»

L’Invisible voyant que son projet avait été aussi bien goûté par monsieur le consul, continua à pousser sa pointe sur le même ton. Il insinua fort adroitement qu’arrivant à peine dans un pays tout nouveau pour lui, et n’y connaissant personne, il lui serait aussi difficile de choisir les familles qu’il conviendrait d’inviter à son bal, que de faire agréer peut-être aux notabilités du lieu, l’invitation d’un officier qui leur était encore complétement inconnu.

«Erreur, erreur, mon cher commandant, s’écria alors le consul. Nos dames sont ici folles de la danse, avides surtout de tous les plaisirs délicats. Une fête en mer, et une fête encore donnée par un commandant français! Mais en voilà deux fois plus qu’il n’en faut pour tourner entièrement la tête à nos plus jolies Colombiennes. Au reste, pour ce qui concerne vos invitations, je m’en charge. Je sais tout le pays sur le bout du doigt, et pourvu que vous vouliez bien m’accompagner ou me faire accompagner, si vous aimez mieux, par monsieur votre second, dans les principales maisons de la ville, je vous promets de vous amener demain les personnes les plus comme il faut, les beautés les plus riches de Cumana, toutes ruisselantes de diamans et de pierreries, et toutes disposées à faire honneur à votre soirée en mer. Trop heureux que vous vouliez bien me confier une aussi facile et une aussi agréable négociation!»

Toutes ruisselantes de pierreries et de diamans, se dit tout bas l’Invisible. C’est bien là ce qu’il me faut.

Pour profiter tout de suite des bonnes dispositions du consul, il appela le capitaine d’armes.

Celui-ci arrive sur le pont, sanglé sous son uniforme d’officier de marine, la tête emboîtée dans sa perruque blonde, et la bouche souriant sous deux flammèches de poil à demi-roux.

Il demanda en faisant l’élégant et en s’adressant à l’Invisible:

«Commandant, vous m’avez fait appeler! Qu’y a-t-il pour votre service?

—M. de Saint-Prieuré, vous allez vous rendre à terre avec M. le consul, qui aura la bonté de vous introduire chez les personnes que je désire avoir l’honneur de posséder demain à bord. Vous ferez les invitations en mon nom et en celui de l’état-major du brick de S. M., le Scorpion. Après vous être acquitté de cette mission qui ne doit avoir rien que de fort agréable pour vous, je vous prierai de chercher à terre un cuisinier qui puisse se charger de dresser un souper recherché, et un limonadier capable de nous fournir les rafraîchissemens les plus exquis. Vous ne tiendrez pas au prix, mais je vous recommande de tenir à la délicatesse des mets et au bon goût des choses nécessaires. Voici du reste une bourse dans laquelle vous pourrez puiser sans réserve. L’heure du rendez-vous pour le bal sera huit heures du soir, celle de l’ambigu pour le restaurateur, onze heures. Vous n’oublierez pas de m’amener en masse tous les ménétriers du pays.

—Voilà ce qui s’appelle, mon commandant, s’écria le consul, après avoir entendu l’Invisible donner ses ordres; voilà ce qui s’appelle agir en chevalier français. Moi, de mon côté, je vous promets d’agir de manière à ne pas me montrer trop indigne de marcher de bien loin sur d’aussi nobles traces.»

Un canot brillamment disposé, attendait, le long du bord, avec le pavillon national déferlé sur l’arrière, le consul et le capitaine d’armes devenu M. de St-Prieuré, pour conduire à terre ces deux éminens personnages.

Après bien des politesses, des offres de service, des témoignages mutuels de considération, le consul, son chancelier, son vice-chancelier et toute la chancellerie enfin, sautèrent dans l’embarcation, à côté de l’élégant M. de St-Prieuré.

Oui, mais ce fut quand cette embarcation se trouva un peu éloignée du corsaire, que le mouvement le plus vif succéda à l’impassibilité qu’avait conservée l’équipage pendant le séjour du consul à bord… «M. le second, avait dit le commandant à son premier officier, faites-moi disposer le brick en salle de bal pour demain! J’entends que tout soit propre, vaste et commode à bord de mon navire…» et après avoir donné ce nouvel ordre, l’Invisible était descendu dans sa chambre, laissant à son état-major le soin d’exécuter sa volonté suprême.

En une seconde, les officiers ont mis bas leurs habits d’uniforme d’emprunt, et tous les matelots ont repris leur costume de travail. En une minute, les embarcations qui pesaient sur le pont ou aux extrémités de leurs potences, sont amenées à la mer. Les caronades se rangent pour être collées le long du bord; la drôme resserrée en un faisceau de mâts, descend dans l’entrepont. Le pont, dégagé de tout ce qui pouvait l’encombrer, est lavé, brossé, blanchi sous des flots d’eau douce et de savon; et à cette aspersion générale succède l’aspersion plus raffinée du jus de mille petits citrons que les laveurs écrasent sous leurs pieds nus, pour rendre les bordages odorans, et la couleur du sapin de leur pont plus douce, plus laiteuse. Des tentes d’une blancheur éclatante couvrent de leur fin tissu, et de bout en bout, les gaillards et le milieu du navire, de souples rideaux en percale rouge emprisonnent, en s’étendant le long des tentes, le demi-jour qui nuance d’une teinte rose l’air qu’on laisse pénétrer dans ce sanctuaire réservé aux plaisirs du lendemain; et pour préserver de la rosée du matin ou des ondées de la nuit, la mobile toiture que l’on vient d’élever sur ce pont, si bien dégagé et si soigneusement lavé, on enveloppe d’un double réseau de toile, les tentes précieuses qui, dans les jours de fête et de solennité, servaient à transformer la batterie découverte de l’Oiseau-de-Nuit, en un vaste et somptueux salon de compagnie.

A minuit, le commandant monte sur le pont pour inspecter, à la lueur de deux fanaux, les préparatifs qui ont été faits dans la journée. Il indique par un signe de tête approbatif à ses officiers et à son équipage, qu’il n’est pas mécontent. L’état-major et les matelots sont dans la joie.

Au moment même où l’Invisible terminait son inspection nocturne, le capitaine d’armes revenait de terre, tout essoufflé, tout enchanté de sa corvée. Les premiers mots qu’il adressa à son chef sur le résultat de sa mission, furent ceux-ci:

«J’ai vu, j’ai retrouvé la comtesse de l’Annonciade: toujours jolie, toujours ange, toujours…

—Eh bien, tant mieux pour elle et pour vous, lui répondit le commandant; et les autres invités, comment les avez-vous trouvés?

—Elle ne m’a pas reconnu; elle n’a même pas paru soupçonner…

—Tant mieux encore pour vous et pour elle. Mais arriverez-vous bientôt au rapport de votre corvée?

—Commandant, je puis vous garantir que vous aurez demain ici toutes les plus jolies femmes de la contrée, des reines d’amour; tous les habitans les plus riches du pays, à qui j’ai dit qu’on jouerait gros jeu…

—Vous avez dit qu’on jouerait gros jeu à bord… mais c’est bien… je n’y avais pas pensé… mais c’est fort bien même… capitaine d’armes, à la première opération, je ne vous oublierai pas. Continuez, mon ami…

—Le consul s’est conduit en galant homme. Il m’a fait trouver le plus fin cuisinier du pays. Le repas sera divin: c’est un poète que ce cuisinier; il sait l’art: le limonadier étudie, travaille en ce moment; et tous les violons, clarinettes, cors et contre-basses qui existent ici, seront ce matin rendus à bord pour qu’on ne puisse nous les enlever dans la journée… Mais je ne vous le dissimulerai pas, commandant, l’or a ruisselé, le métal a plu. Voilà ce qui me reste de tout le précieux minéral que vous avez mis à ma disposition…

—Et tout ce qui vous reste là est à vous… tout est bien, je vous estime un peu. Allez vous coucher!»

Les domestiques du commandant venaient de suspendre sous le guy du brick, le léger hamac dans lequel leur maître avait l’habitude de dormir quand il voulait rester sur le pont et passer la nuit au milieu de son équipage.

Le commandant satisfait, fit encore quelques pas entre le couronnement et le grand mât, et un quart d’heure après, il sauta légèrement dans son hamac suspendu sous la tente, pour laisser reposer ses idées et peut-être pour penser encore à l’événement qu’il avait si habilement préparé.

Le lever du soleil qui devait ouvrir cette journée de galanterie française et de délices, fut salué, à bord du Scorpion, de sept coups de canon… Les premiers rayons de l’aurore vinrent faire briller aux yeux des habitans de Cumana les riches pavillons du brick pavoisé, et le premier souffle du matin agita gracieusement, sous un ciel pur et calme, et au-dessus d’une mer d’azur, toutes ces banderolles transparentes et ces couleurs harmonieuses si ingénieusement mêlées au gréement élégant et mâle du beau navire.

Tout était ivresse, coquetterie, curiosité et impatience à terre…

Tout était calcul, patience et méditation à bord du corsaire…

Le soir, ce soir si désiré, dont le consul et les belles danseuses de Cumana accusaient depuis si long-temps la lenteur inaccoutumée, vint enfin avec ses ombres propices envelopper le brick français, qui bientôt, au sein de la nuit, étincela du feu de mille bougies allumées sous ses tentes, de la lueur de trente fanaux suspendus en guirlandes à son magique gréement.

A huit heures, cinquante frêles pirogues aidées des embarcations du bord, transportent le long du brick des essaims de femmes légères, étincelantes de jeunesse et de pierreries, et belles surtout du plaisir qu’elles se promettent et du plaisir qu’elles donneront. Leurs pères, leurs époux, leurs amans les suivent: le fortuné consul les accompagne, les précède, les suit aussi: il est partout, on l’entend partout, on le voit partout: sa main touche toutes les mains, son œil rencontre tous les yeux, sa bouche sourit à toutes les bouches épanouies. C’est l’homme universel: il vient de gagner la bataille, et il savoure son triomphe en assurant sa victoire sur tous les points.

L’orchestre donne le signal à la joie: la joie éclate, l’ivresse circule au son des instrumens, au contact de toutes les mains qui se pressent; elle remplit l’air parfumé qu’on respire; elle suit les contours capricieux de la danse qu’elle rend délirante; et la voix du consul, elle-même, se perd au sein de ce concert de douces sensations, de délicieuses causeries, et du tendre murmure des flots qui viennent caresser le navire, heureux lui-même de tous les plaisirs, de toutes les aimables folies dont il est devenu le confident et le théâtre!

Les officiers du brick, au milieu de cette confusion ravissante, sont trouvés charmans, parce qu’ils s’emploient de leur mieux pour faire les honneurs de chez eux; le galant capitaine d’armes, le prétendu M. de Saint-Prieuré lui-même, oubliant la réserve qu’il devait se prescrire, et se rappelant trop vivement les courtes voluptés qu’il a savourées à si longs traits dans sa fortune d’un jour, se hasarde à parler à la comtesse de l’Annonciade, qui jamais ne lui a paru si vive, si enivrante.

La comtesse, en portant ses yeux pleins d’une tendre rêverie sur les yeux timides du brillant officier, ose lui confier qu’elle cherche à saisir dans ses traits le souvenir d’un jeune passager avec lequel elle a fait le voyage du Hâvre à la Martinique; et M. de Saint-Prieuré, tout en assurant qu’il serait flatté de lui rappeler un souvenir déjà si éloigné, a soin de lui répéter que jamais il n’a vu le Hâvre, que jamais même il n’a navigué que sur les bâtimens de l’État. La conversation se prolonge: la ressemblance n’est pas saisie, et la confiance de M. de Saint-Prieuré s’augmente et l’entraîne jusqu’à la témérité d’une demi-déclaration que la jeune comtesse ne repousse qu’en interposant un éventail de jais, entre la parole de feu de l’officier et son oreille trop attentive à cette parole ardente.

Mais c’est pour le commandant du Scorpion que la louange prend les formes les plus animées dans toutes les bouches. C’est le plus beau, le plus élégant, le plus magnifique officier de marine que l’on ait vu. Quelle tournure séduisante, quelles manières à la fois imposantes et affectueuses! C’est sans doute l’homme de mer le plus distingué que la cour ait hasardé si loin du grand monde où il a été élevé. Voyez, il est présent partout, en conservant cet air d’aisance qui semblerait faire croire qu’il est le plus heureux et le moins occupé des personnes de la fête qu’il donne.

Son or coule sur toutes les tables de jeu; sa douce voix anime toutes les conversations, répond à tous les mots flatteurs que lui adressent les dames; ses pas gracieux se mêlent à toutes les contredanses. C’est le plus joli valseur de son bal.

Il est minuit: c’est l’heure du souper; l’orchestre s’est arrêté, les danses ont cessé; des matelots, des domestiques en livrée circulent: de longues tables sinueuses comme les formes sveltes du navire, descendent du plafond léger de la tente, pour se fixer sur le pont: des mets exquis, des vins délicieux, des cristaux éblouissans, des fleurs, des fruits, des pâtisseries merveilleusement préparées, couvrent les glaces limpides qui répètent aux yeux des convives enchantés, tout ce mélange de couleurs, toutes ces nuances si brillantes, tout ce voluptueux assemblage de jouissances promises à l’appétit, au goût, à la sensualité des heureux invités.

Le bal avait été enivrant: le souper devient divin; ce n’est plus seulement du plaisir, c’est de la folle extase. Les convives sont dans le plus indicible enchantement: les femmes même ont cédé au charme de cet entraînement inconnu. La mousse du Champagne rosé a humecté leurs lèvres de pourpre. Le Constance a mouillé leur palais délicat de sa pétillante ambroisie: elles chantent, elles redemandent la valse, la folle et délirante valse: les couples emportés par l’appel harmonieux de l’orchestre ranimé, donnent à peine le temps de faire disparaître les tables du festin… le pont du bruyant Scorpion n’est plus que le théâtre de l’ivresse, de l’abandon, de la volupté même, qui folâtrent, qui s’oublient, qui s’exaltent, là entre les canons de sa formidable batterie, là sur les bordages de ces gaillards tant de fois teints de sang, au pied de ces mâts meurtris de boulets, de ces mâts à la pomme desquels le pavillon du corsaire redouté a si souvent porté la terreur sur les mers épouvantées!…

Oui, dansez encore, folâtrez tant que vous pourrez, plongez-vous bien avant dans ces jouissances que je vous ai si facilement ménagées, se disait en lui-même le terrible capitaine Invisible. Dans une heure vos plaisirs auront cessé et mon règne recommencera à bord de ce bâtiment livré pour un moment aux vains caprices de ces femmes écervelées, et à la sottise de ces hommes si imbéciles qui s’oublient si stupidement dans leurs bras!

Aux sons plus hâtés, plus pressés de l’orchestre, les groupes des danseurs s’exaltent, se croisent, se heurtent: de légers coups de roulis imprimés au navire, par une houle naissante, et jusque-là insensible, ont fait chanceler les cavaliers et leurs dames: ce doux balancement du large brick trompe les pas et l’aplomb des valseurs, provoque des demi-chutes charmantes, des incidens piquans: on rit, on applaudit; la gaieté est au comble. Mais bientôt la force du roulis augmente: un vent plus frais fait frémir les rideaux des tentes, et les tentes elles-mêmes se sont gonflées sous l’effort de la brise déjà menaçante qui s’élève en murmurant. Quelques convives passent la tête sous les rideaux pour regarder le long du bord, et ils n’aperçoivent plus la terre; ils s’écrient effrayés: «Le bâtiment chasse! nous allons au large.» Les nègres venus à bord dans l’escadrille de pirogues qui entourent le brick, trop occupés jusqu’à ce moment du spectacle qu’ils admiraient sur le pont, ne commencent à regarder autour d’eux, que lorsque le corsaire les a entraînés loin du rivage. Ils crient aussi alors, en s’adressant au commandant: «Vous chassez, commandant! vous chassez, il faut mouiller une autre ancre! laissez vite tomber une autre ancre!

—Non, on ne mouillera pas! répond le formidable commandant d’une voix solennelle! et à ces mots les officiers qui ont disparu un instant et les matelots qui se sont tenus silencieux, pendant tout le bal, dans l’entrepont, remontent, s’élancent à la fois sur le pont, mais non plus en habits d’uniforme, mais non plus en costume de fête, mais sous la casaque rouge, sous le large chapeau, sous le redoutable accoutrement de corsaires…

Quelle plume, quel pinceau pourrait rendre cette scène infernale! ce bouleversement soudain, ces contrastes épouvantables!… De jeunes femmes palpitantes encore des émotions d’un bal, mêlant l’éclat de leurs frêles toilettes, la beauté de leurs délicates figures, à la sinistre couleur de ces vareuses de matelot, à la teinte effroyable de ces faces de fer; ces faibles femmes, ces pères, ces époux consternés, confondus avec cette multitude farouche de forbans, sur ce pont dont ces forbans sont les rois, sur ce navire qui a déjà la vaste mer pour domaine…

Au premier moment de terreur, succèdent des cris d’effroi! c’est la mort là où une minute auparavant était le bal; c’est du sang qui va peut-être ruisseler entre les débris d’un festin!

Le consul français, anéanti d’abord, retrouve enfin en lui assez de force pour parler le premier: il ose demander au faux commandant du Scorpion, la cause de cette horrible surprise…

Un signe impérieux du commandant est la seule réponse qu’il daigne faire à cette question, et la réponse ne s’adresse même pas au consul: ce sont les officiers du corsaire qui l’ont comprise.

Le consul est jeté dans une des pirogues de terre, qui l’emporte vers Cumana.

Des ordres ont été donnés au second du brick, pendant que l’on dansait encore: ces ordres vont être exécutés.

La voix du maître d’équipage s’élève et domine tous les cris de frayeur, toutes les clameurs de l’épouvante…

«Que tous les hommes et toutes les vieilles, hurle lentement le maître, soient embarqués dans les pirogues, et attrape à dégréer tout le monde!»

Les joueurs, à ce commandement barbare, sont dépouillés de leur or, de leurs bijoux; les vieilles femmes de leurs diamans, de leurs joyaux, de leurs pierreries… puis tous sont jetés, pêle-mêle et à moitié nus, aux nègres tremblans qui les ont amenés à bord pour le sinistre festin, et qui les reconduisent au rivage après cet horrible dénouement de la fête… Quelques mères, quelques époux, réclament en vain de la pitié du commandant, leurs jeunes filles, leurs épouses bien aimées: le commandant se promène avec indifférence et ne répond ni aux prières, ni aux larmes de la douleur, ni aux menaces de la rage.

Une demi-heure après le départ de la dernière pirogue, l’Oiseau-de-Nuit enlevait, sous toutes voiles, à la plage désolée de Cumana, des malles remplies d’or et de bijoux, et les femmes qui faisaient les délices et l’ornement de ce pays naguère si rempli de joie, d’espoir et d’amour!…

XVIII

Et c’est parce que vous vous trouvez trop malheureux pour supporter la vie, que vous vous sentiriez assez brave pour affronter la mort? Singulière espèce de courage que vous avez là, monsieur mon capitaine d’armes!

(Page 62.)

Galante tentative des corsaires auprès des captives;—aversion de celles-ci pour leurs vainqueurs;—invitation à dîner;—frugalité et continence de l’Invisible.

Le jour allait poindre: la clarté tremblante des étoiles commençait à s’effacer sous le ciel que la brise du matin colorait déjà des nuages qu’elle venait de détacher de l’horizon en feu; et les premières lueurs de l’aurore, projetées dans l’Ouest, ne laissaient plus voir qu’à peine la terre que fuyait le corsaire en louvoyant sous toutes ses voiles du plus près…

A la faveur de l’aube naissante, les hommes placés en vigie sur les barres de perroquet, avaient cru apercevoir un navire sur l’avant; l’objet signalé à l’attention du chef de quart, en grossissant à vue d’œil, avait bientôt pris une forme, une couleur, une apparence distincte; c’était un bâtiment, un brick courant aussi à toutes voiles à contre bord du corsaire.

L’Invisible, resté sur le pont depuis le départ de Cumana, ordonna à l’officier de manœuvre de faire gouverner de façon à passer le plus près possible du brick qui venait à leur rencontre…

Dès que les deux bâtimens se trouvèrent rendus à demi-portée de canon l’un de l’autre, ils mirent en panne, l’un courant l’avant au large, l’autre présentant le cap vers la côte où il semblait vouloir atterrir… Le branle-bas de combat avait déjà été fait, pour plus de sûreté, à bord de l’Oiseau-de-Nuit.

Le commandant du brick rencontré prit le premier la parole; il cria dans son porte-voix au capitaine du corsaire assis flegmatiquement sur le rebord de ses bastingages de l’arrière:

«Oh! du brick, oh!

—Holà! répondit aussitôt au porte-voix, l’Invisible.

—D’où venez-vous?

—D’où je veux.

—Comment se nomme le navire?

—Comme il me plaît.

—Je n’entends pas bien vos réponses.

—Je n’ai pas compris vos questions. Mais, à mon tour je vais vous héler… Comment se nomme votre brick?

—Le brick de S. M. le Scorpion.

—Tant mieux pour S. M.; et où allez-vous?

—A Cumana.

—Tant pis pour vous. Un autre brick de S. M., nommé aussi le Scorpion, comme vous, vient d’appareiller de Cumana… Vous arriverez trop tard, mon ami… A d’autres!

—Pas possible!

—C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire… Mais essayez toujours. Bon voyage, en attendant… Évente le grand hunier, borde les écoutes de foc, amure grand’ voile, et hâle boulines partout!»

C’était le Scorpion, le véritable Scorpion, ce brick de guerre dont l’Oiseau-de-Nuit avait pris si audacieusement et si impunément la place pendant deux jours!

Une fois au large, le second du corsaire, fort embarrassé des beautés qui se lamentaient au milieu de l’équipage, se hasarda à demander à son capitaine:

«Commandant, que voulez-vous que l’on fasse de toutes ces particulières qui pourraient gêner la manœuvre dans un cas pressé?

—Ce que je veux que vous en fassiez, répondit l’Invisible… Ma foi, faites-en ce que vous pourrez!…

—Mais elles crient et pleurent comme des Madeleines!

—Eh! bien, laissez-les crier et pleurer tant qu’elles voudront. Il est même bon que leur douleur s’exhale en plaintes et en murmures violens. A ce moment d’orage succédera le calme, et c’est du calme qu’il me faudra bientôt… Mais au surplus, écoutez-moi, monsieur le second…

—Commandant, je vous écoute…

—Écoutez-moi bien, surtout… Vous allez d’abord annoncer à nos gens que ces dames sont pour eux; mais à une condition, pourtant…

—Pour eux, commandant!… Mais ils n’oseront jamais… C’est que, voyez-vous, permettez-moi de vous faire observer que ces grandes dames sont un peu trop fines de façons et trop bien acastillées pour eux… Le pire d’ailleurs, c’est qu’elles ne consentiront jamais à…

—Ah! c’est pourtant là la condition que je mets à la possession de ces belles par l’équipage. Je permets bien qu’elles se livrent à nos gens, mais je ne veux entendre parler ni de violences ni d’actes de brutalité… Le premier d’ailleurs qui oserait provoquer, de la part d’une de nos conquêtes, une plainte de la nature de celles que je prétends prévenir, serait condamné immédiatement à prendre le bain de pied le long du bord…»

Le bain de pied dont parlait l’Invisible, c’était le débarquement immédiat du coupable à la mer.

«Diable! reprit respectueusement le second, c’est que je doute fort qu’avec des personnes de qualité de cette espèce-là, l’équipage trouve à gagner sa vie. Autant que j’ai pu m’en apercevoir, elles sont disposées à joliment faire les difficiles…

—Alors, que nos gens s’efforcent de se rendre plus aimables qu’elles ne pourront être difficiles.

—Aimables! Vous savez bien, commandant, ce que c’est que des matelots, sur l’article de l’amabilité. Ce n’est pas la bonne volonté qui leur manque… mais les moyens n’y sont pas. Nous autres mêmes, qui sommes officiers, nous serions peut-être assez embarrassés de nous en tirer un peu proprement, avec des gaillardes aussi bien élevées dans le grand monde.

—Que voulez-vous que j’y fasse? Est-ce de ma faute, à moi, si nos captives résistent, et si nos hommes ne trouvent pas en eux assez de ressources pour vaincre galamment leurs scrupules? Voulez-vous que j’autorise le viol à mon bord, et le spectacle de toutes les horreurs qui se commettent dans une place prise d’assaut!

—Non, sans doute, commandant, bien loin de là… Je sens parfaitement qu’on ne peut pas… Enfin, que voulez-vous, on ne fera que ce que vous aurez la bonté de vouloir.

—N’est-ce pas assez que je prêche moi-même d’exemple, et que je m’abstienne de toute espèce de contrainte à l’égard des beautés que nous avons capturées! M’avez-vous vu m’en réserver une seule, et chercher à me faire la part du lion, dans le partage que j’aurais pu ordonner?

—Non, mon commandant, bien loin de là; et quand bien même, une supposition, il vous aurait pris fantaisie de vous marquer un petit lot bien gentil dans la marchandise, ce ne serait pas encore une raison pour que tout notre monde tombât sur le reste comme un grain du Nord-Ouest sur un navire qui a les perroquets dessus.

—Faisons notre métier de corsaires avec activité, puisque nous sommes condamnés à le faire; mais sachons aussi ne l’exercer qu’avec dignité et générosité… Cette maxime a toujours été la mienne, et j’espère qu’elle deviendra bientôt la vôtre… d’autant plus que j’ai sur notre cargaison féminine, des vues qui s’accordent mieux que je ne puis encore le dire, avec ma maxime…

—Oh! dès l’instant que vous avez des vues, commandant, tout est dit et les choses iront rondement et d’aplomb.

—J’aurais pu, dans cette circonstance, convoquer le conseil du bord et lui communiquer mes idées; mais la scène qui a eu lieu dans la dernière séance, m’a fait prendre la résolution de ne plus rassembler ces messieurs pour leur demander des avis dont je puis si aisément me passer.

—Et vous avez eu raison, commandant. A votre place, j’aurais été cent fois plus sévère que vous, permettez-moi de vous l’assurer avec ma bonne grosse franchise.

—Voici mon projet grosso modo, comme on dit…

—Oui, rosse au mot haut, j’entends bien, quoique je n’entende pas beaucoup l’espagnol. Rosse-les au premier mot trop haut: c’est une bonne consigne, celle-là.

—Les familles, les parens des femmes que nous possédons, sont riches, ai-je pensé!

—Je crois bien! tous ces gros parias qui ont joué toute la nuit à bord de nous, avaient des onces d’or plein la poche de leurs beaux habits noirs.

—Ces parens riches, comme il est facile de le prévoir, chercheront à ravoir leurs femmes, leurs filles, leurs sœurs, ne fût-ce même que pour l’honneur et la dignité des familles. En sorte qu’en allant relâcher dans quelque bon petit port neutre et en faisant annoncer que nous pourrions entrer en arrangement pour la rançon de chacune de nos beautés, nous verrons les plus opulens Colombiens venir à composition…

—C’est cela, deux mille gourdes rondes pour chaque papa qui voudra ravoir sa fille; mille gourdes pour le frère qui voudra traiter de mademoiselle sa sœur, et cinq cents gourdes seulement pour chaque mari qui voudra reprendre sa femme; parce que, voyez-vous, mon commandant, j’ai été marié, et je sens qu’il faut mettre le prix des femmes un peu à la portée de l’attachement, tant soit peu avarié, de chaque mari.

—Enfin, une fois amarrés tranquillement dans notre port de relâche, nous réglerons le prix du rachat sur la valeur de chaque objet et les ressources plus ou moins grandes des familles… Or, vous comprenez bien qu’avec un projet pareil, il doit entrer dans mes vues de ménager la délicatesse de ces pauvres femmes.

—Oui, oui, de ménager la qualité de la marchandise pour trouver à la placer mieux que s’il y avait eu du déchet sur elle dans le cours du voyage.

—Vous avez parfaitement compris mon intention.

—Ah, c’est que, voyez-vous, mon commandant, sans avoir autant d’esprit que vous, bien certainement, j’ai aussi mon gros bon sens, et il ne faut pas que…

—Si, il faut que vous fassiez connaître à l’équipage, par un grand coup de sifflet du maître, l’ordre que je vous ai donné relativement à la conduite que nos gens doivent observer envers nos passagères pendant toute la durée de leur séjour à bord de mon corsaire…

—Ça suffit, commandant, je vais tâcher de m’entendre avec maître Fouc sur la manière de donner le coup de sifflet et de faire comprendre la chose à tout notre monde…»

Le second passa devant: il s’entretint quelques minutes avec maître Fouc, qui l’écouta attentivement et qui, après avoir saisi l’idée que son chef venait de lui communiquer, jeta un coup-d’œil respectueux sur son commandant et fit retentir l’air d’un des plus longs coups de sifflets que l’équipage eût encore entendu.

Le maître ayant repris haleine, après ce signal d’avertissement, se mit à beugler avec un imperturbable sang-froid et de toute la force de ses larges poumons:

«L’équipage est averti qu’il pourra faire les aimables avec les particulières; mais qu’à la première plainte de tentation un peu trop forte de leur part, les indécens seront envoyés le long du corsaire pour prendre le bain de pied de santé, selon l’ordre du commandant. Tout le monde généralement quelconque a-t-il entendu l’ordre à bord?…

—Oui, oui, maître Fouc. C’est entendu! répondirent avec soumission tous les gens de l’équipage.

—C’est bon, en ce cas veille au grain et ouvre l’œil!»

Maître Fouc, pour mettre à profit un des premiers la munificence des dispositions que le commandant venait de lui faire proclamer, descendit de la caronade sur laquelle il s’était placé avant de donner son coup de sifflet, et mettant galamment sa casquette de loutre à la main, il alla offrir ses services à l’une des prisonnières. Tous les matelots imitèrent la courtoise conduite du maître, et croyant qu’il n’y avait pour eux qu’à se présenter aux belles captives pour tarir leurs larmes et leur faire oublier leurs douleurs, ils se décoiffèrent de la meilleure grâce possible en s’efforçant de se donner des airs de gentillesse pour mieux apprivoiser leurs conquêtes futures. Mais à l’horrible aspect de ces chevaliers goudronnés, les prisonnières reculèrent d’effroi, en se portant sur le gaillard d’arrière, comme pour chercher près du commandant un dernier refuge contre la brutalité amoureuse de leurs nouveaux adorateurs. Leurs cris de frayeur et d’épouvante n’arrachèrent qu’un sourire à l’Invisible, bien convaincu, qu’il était, de la réserve dans laquelle se maintiendrait son équipage en sa présence, à l’égard des fugitives. Mais pour mieux rassurer encore leur pudeur sur le danger des tentatives qu’elles paraissaient redouter de la part des Lovelaces du gaillard d’avant, il daigna leur répéter lui-même qu’aucune espèce de violence ne leur serait faite, et que leurs vainqueurs ne devraient leurs succès qu’à la bienveillance particulière des victimes.

«Plutôt la mort! s’écria alors une des prisonnières. Toutes mes compagnes n’ont pas, dans leur infortune, d’autre sentiment que le mien en présence de ces brigands dont vous êtes le chef.

—Peste, la mort! répondit avec une sardonique tranquillité le commandant. Madame, vous êtes une héroïne, et un capitaine moins courtois que je ne le suis vous choisirait pour lui, vous la première!

—Oui, si tu pouvais te croire un héros!… Heureusement pour moi que tu te rends plus de justice et que tu sais bien n’être qu’un forban!

—C’est vrai, et un forban qui poussera la patience jusqu’au bout et la délicatesse jusqu’au scrupule. Oserai-je, madame, vous demander votre nom?

—Mon nom? et ne le sais-tu pas? il est écrit sur les bijoux dont tu m’as dépouillée, et si tu sais lire, ce dont je doute encore, tu peux le voir et apprendre à quelle famille, un jour, tu auras à rendre compte de ton crime…

—Ah! j’y suis maintenant: c’est à madame la comtesse de l’Annonciade que j’ai l’honneur de parler… Garçons, dit alors l’Invisible en s’adressant à ses pirates: respectez par dessus tout une dame aussi noble: que personne ne lui adresse la parole. Cette réserve vous sera d’autant plus facile à observer, que madame est noire, petite, acariâtre, et déjà d’un certain âge: il y a ici cent fois mieux qu’elle, cherchez moins haut et plus loin, vous trouverez mieux. J’ordonne qu’on la laisse tranquille!»

La comtesse voulut répondre à ce sarcasme de forban: sa voix expira de dépit sur ses lèvres pâles et titillantes…

L’Invisible continua à se promener, en affectant, aux yeux de ses victimes éplorées, cet air de grandeur dédaigneuse que les infortunées avaient tant admiré en lui quelques heures auparavant pendant le bal.

Les captives tombèrent le long des parois et au pied des caronades, dans l’attitude du désespoir et de l’anéantissement, et pour mieux narguer encore la fierté inflexible de la comtesse, le commandant, voyant l’ardeur amoureuse de son équipage se ralentir en face des beautés presqu’évanouies, demanda tout haut à maître Fouc:

—Eh bien! maître, pourquoi donc vos gens se rebutent-ils aussi facilement auprès de ces dames?

—Ah! mon commandant, voyez-vous, c’est que, permettez-moi de vous dire sans les offenser, que ces dames ne sont pas du tout aimables! nos gens disent comme ça, qu’à terre ils auront quelque chose de mieux pour leur argent et sans se donner tant de mal…

—Au fait, c’est possible!» reprit l’Invisible après avoir entendu la réponse de maître Fouc… Puis, au bout de quelques minutes de réflexion, il ajouta en parlant à son second:

«Que l’on fasse préparer la moitié de l’entrepont pour la nuit: ces dames s’y placeront, et personne n’ira troubler leur repos ni leurs méditations sur la cruauté des pirates… Allez donner vos ordres, monsieur le second, et que je n’entende plus parler d’elles!…»

Pendant toute cette scène, le capitaine d’armes de l’Oiseau-de-Nuit, notre timide et timoré Banian, s’était tenu caché le plus soigneusement possible, dans un des recoins de l’entrepont, et il ne remonta sur le gaillard d’arrière, auprès de son commandant, que lorsque les prisonnières, en descendant dans la partie du navire qu’il avait occupée jusque-là, le forcèrent de reparaître sur le pont.

Le commandant, en voyant son galant officier encore défiguré sous sa perruque blonde et ses moustaches d’emprunt, ne put s’empêcher de lui demander en riant presque aux éclats:

«Et d’où venez-vous donc ainsi, beau chevalier? Il y a un siècle qu’on ne vous a vu, vous sur qui je comptais tant pour vaincre la résistance de nos farouches Lucrèces de Cumana!

—Commandant, répondit le Banian, en s’approchant le plus qu’il put de l’oreille de son caustique chef: c’est que, voyez-vous, j’avais peur d’être reconnu…

—Et reconnu par qui, s’il vous plaît, dans l’état où vous êtes? vous-même, j’en suis sûr, vous ne vous seriez pas remis devant la glace la plus fidèle; car jamais on ne s’est moins ressemblé que vous après la métamorphose que je vous ai fait subir!

—Mon commandant, si c’était un effet de votre bonté de parler plus bas!

—Et pourquoi donc, parler plus bas, quand tout est fini et que le mystère est devenu inutile?

—Je vous avouerai que j’avais peur et que même j’ai encore peur d’être reconnu de la comtesse.

—Savez-vous bien, au fait, que cette comtesse est une terrible femme! Tudieu quelle gaillarde!

—Pour moi surtout, commandant, elle me fait trembler rien que d’y penser seulement.

—De frayeur, n’est-ce pas?

—Non, de sentiment, mon commandant… J’ai eu, comme je crois avoir eu l’honneur de vous le dire déjà, j’ai eu le malheur d’aimer un peu la comtesse de l’Annonciade…

—Et elle a eu le malheur plus grand de vous aimer beaucoup peut-être?

—Mais je ne dis pas trop non, mon commandant.

—Adorable petit fat que vous faites!…

—Non, je vous promets bien, foi d’honnête homme, qu’il n’y a aucune espèce de fatuité de ma part dans cette affaire… Il y a plutôt regret et… un peu peur…

—Toujours de la peur chez ce diable de capitaine d’armes… Ah çà, est-ce que si le hasard voulait que nous eussions un engagement et qu’il fallût payer de votre personne, vous ne parviendriez pas à vous débarrasser de cette couardise qui vous travaille si rudement?

—Au contraire, commandant, au contraire… je sens qu’à présent je me battrais comme un lion, tant je suis las de la vie… Je ne vois que trop clairement que je ne suis destiné qu’à être toujours malheureux et qu’à traîner une existence misérable au milieu de tous les événemens et dans toutes les parties du globe.

—Et c’est parce que vous vous trouvez trop malheureux pour supporter la vie, que vous vous sentiriez assez brave pour affronter la mort? Singulière espèce de courage que vous avez là, monsieur mon capitaine d’armes!

—Non, commandant, ce n’est pas cela que j’ai voulu vous faire entendre. J’ai voulu dire que mon désespoir ne pourrait que contribuer à augmenter ma détermination naturelle…

—Oui, oui, j’entends parfaitement que vous ne savez pas ce que vous voulez dire… Cambusier, cambusier!»

L’homme chargé à bord du corsaire de la distribution des vivres, se présenta devant son commandant, la casquette à la main. Le commandant lui intima cet ordre:

«Vous allez donner un grand verre d’eau-de-vie à monsieur…»

Le Banian, très surpris de la politesse que semblait vouloir lui faire l’Invisible, le remercia fort humblement en disant qu’il ne buvait jamais d’eau-de-vie.

«Je ne vous demande pas, lui répondit l’Invisible, si vous en buvez: j’ordonnais simplement au cambusier de vous en faire boire un grand verre.»

Le Banian crut comprendre l’intention du despote; et la volonté du plus fort fut faite encore une fois.

«Mais j’oubliais de vous dire, ajouta l’Invisible au moment où le capitaine d’armes se disposait à s’éloigner après avoir avalé sa double ration d’eau-de-vie, j’oubliais de vous dire, qu’aujourd’hui vous dînez avec moi…

—Trop d’honneur, mon commandant, fit l’heureux invité tout troublé encore de l’effet que venait de produire sur lui la dose de spiritueux… trop d’honneur!… j’accepte avec reconnaissance cette nouvelle marque de bonté…»

«Ma foi, pensa le Banian, si ce diable de commandant me force à manger en dînant, comme il vient de me forcer à boire après déjeûner, je pourrais fort bien me trouver aussi mal ici que je le fus à bord de ce coquin de capitaine Lanclume lorsqu’il lui prit fantaisie de me faire digérer le potage de sept à huit personnes… Oh les capitaines, les capitaines! il est écrit dans le ciel qu’ils feront toujours mon malheur… Et dans quel nouveau dédale d’événemens le sort m’a-t-il encore jeté ici? comment tout cela finira-t-il?… Combien mon existence à la Martinique, toute misérable, toute proscrite qu’elle fut, était préférable à celle que j’entrevois dans l’avenir!… Ici c’est la terreur, l’effroi de moi-même et des autres… Là je n’avais pour reposer ma tête poursuivie, que l’humble case de Supplicia… Mais ici, sous mes pieds, je sens un volcan qui gronde, et l’épaisseur seule de ces planches que je foule, me sépare de la comtesse de l’Annonciade, de cette femme céleste que j’ai trompée et que moi-même j’ai livrée à ses épouvantables ravisseurs… Dieu! que je souffre, que je suis tourmenté… Et n’avoir pas le courage de mettre fin à mon supplice en me précipitant à la mer, dans ce gouffre qui mugit si près de moi… Le malheur m’a donc tout ôté, honneur, résolution, âme et cœur! Il ne m’a laissé que l’infamie et la peur, la faiblesse d’une femme enfin sous la vaine apparence extérieure d’un homme!»

En ce moment-là même et au beau milieu de ses réflexions misanthropiques, la voix aiguë du jockey du commandant vint crier à l’oreille distraite de notre héros désespéré…

«M. le capitaine d’armes, le dîner est servi: le commandant vous attend.

—Allons, se dit le Banian réveillé en sursaut par l’avertissement du petit domestique, allons toujours faire un bon repas de plus en attendant le triste sort que le ciel peut-être me réserve…»

Le dîner du chef avait été ce jour-là servi sur le capot de la chambre, au grand air, à la vue de tout l’équipage… Une nappe de beau linge blanc, deux carafes de cristal, deux assiettes de porcelaine transparente et quelques plats vides en argent, composaient le service. Deux couverts seuls avaient été mis en face l’un de l’autre sur le capot.

Le Banian, après avoir attendu respectueusement que le commandant se fût assis sur un coin du dôme, se plaça, avec un peu d’embarras et de gêne, vis-à-vis de son sévère Amphitryon…

On apporta le dîner: c’était un gros morceau de bœuf salé, cuit dans l’eau de mer à la chaudière de l’équipage… Une galette de biscuit brisée en deux fit l’office de pain, et le commandant se mit à manger son biscuit et une large tranche de salaison, en engageant son convive à en faire autant que lui, si le cœur lui en disait…

Le discret convive fit d’abord comme son hôte, mais en pensant que bientôt arriveraient sur la table quelques-uns des succulens débris du festin de la veille, débris en faveur desquels il jugeait à propos de ménager son appétit en ne donnant que faiblement sur la viande salée qu’il avait devant lui. Mais son Amphitryon prit bientôt un malin plaisir à lui ravir cette illusion, la dernière peut-être qui lui restât.

«M. le capitaine d’armes, dit-il à son invité, vous serez peut-être étonné de la frugalité du repas que je vous ai engagé à venir partager avec moi; mais cette austérité alimentaire tient à mes principes, quoiqu’elle paraisse s’accorder assez mal avec mon goût assez prononcé pour le luxe. Une bonne table à bord m’a toujours semblé un délassement ou une jouissance peu digne de la rigidité que doivent s’imposer comme une règle inviolable, les gens qui savent un peu naviguer. On cite des capitaines qui, en sortant d’une sale orgie, se sont laissés prendre ou tuer, pleins d’alimens ou de vin, par des navires qui les avaient surpris mangeant leurs abondantes provisions et vidant les dernières bouteilles de Champagne de leurs fastueuses cambuses. Chez moi la cambuse n’occupe que la plus petite partie du navire et ne contient que du biscuit noir, de la viande salée et un petit baril de rhum ou d’eau-de-vie destinée à n’être bue que pendant le combat ou après l’abordage, quand je suis satisfait de mes gens. Vous m’avez vu quelquefois, depuis que vous êtes à bord, descendre dans ma chambre pour manger seul le dîner qu’on venait de servir; ce dîner ne m’aurait pas été envié par le dernier mousse du bord; et mon jockey, qui me tenait une assiette derrière le dos, n’eût pas consenti probablement à échanger sa ration contre la mienne. Mes matelots ont même conçu une si haute idée de ma sobriété, qu’ils vont disant partout que je vis sans manger et sans boire, et aucun d’eux ne trouve mauvais que je leur impose des privations auxquelles je me soumets moi-même avec la dernière rigueur. Aussi vous avez pu voir que lorsque j’ai donné l’ordre de jeter à la mer les restes du festin d’hier, personne n’a hésité à envoyer par-dessus le bastingage, les morceaux les plus friands et les plus exquis.

—Quoi! mon commandant, tout a été jeté par-dessus le bord!…

—Mais oui, sans doute, et cela sans regret, sans la moindre hésitation… Qu’y a-t-il donc de si surprenant dans ce sacrifice que j’avais ordonné d’ailleurs?

—Oh! rien sans doute, rien que de fort ordinaire… c’était seulement une petite réflexion que je faisais, je ne sais même pas trop pourquoi…

—A terre, il est vrai, je me dédommage un peu de cette contrainte; et ces plats d’argent que vous voyez vides ici, paraissent là sur ma table autrement que pour la forme… Mais à bord, il faut que tout ne soit qu’austérité, surveillance, sang-froid, activité et ordre… Williams, versez un verre d’eau à monsieur qui doit avoir le palais altéré.

—Pardon, commandant, j’ai bu déjà…

—Cette eau est excellente et ne se gâte jamais à la mer: c’est celle que nous avons faite à la Martinique… Vous en boirez bien un verre à ma santé?…

—Volontiers, mon commandant, et puisque vous voulez bien le permettre…

—C’est cela. Maintenant que notre dîner est fini et que nous avons passé un quart d’heure à table, le service du bord va reprendre son empire sur nos têtes saines et nos esprits remontés… Que dites-vous de l’épicurisme de votre commandant?…

—Mais, je dis qu’il convient parfaitement à la santé et qu’il a surtout l’avantage de prêcher d’exemple.

—Et vos fusils sont-ils toujours en bon état, vos batteries de caronades disposées à ne pas faire chate?

—Tout est en aussi bon ordre que vous pouvez le désirer, commandant, et que j’ai pu moi-même m’en assurer.

—A la bonne heure, car d’un moment à l’autre, dans le métier que nous faisons, il peut arriver une de ces circonstances qui ne justifient que trop l’excessive prévoyance que l’on doit apporter dans ce qui concerne le service parfait du navire.

Cela dit, le commandant se mit à se promener sur le pont, et le Banian presqu’encore à jeûn, alla causer au pied du grand mât avec les autres officiers, en ruminant tout bas et de manière à n’être entendu de personne: «Faire servir un mauvais morceau de bœuf salé dans un plat d’argent, et manger une demi-livre de salaison d’équipage dans des assiettes de porcelaine de Sèvres! O mystification des mystifications… Ces capitaines sont les plus terribles originaux que le ciel ait pu engendrer dans sa colère et pour mon malheur!…»

XIX

Hourra! mes fils, à nous la part du diable, s’écrie d’une voix tonnante l’Invisible, monté sur son bastingage.—A nous la part du diable! c’est moi qui jure de vous la donner, et vous me connaissez!

(Page 89.)

Rencontre de nuit;—mort de l’Invisible;—délivrance des prisonnières.

Dans le vague souvenir des lectures favorites de votre enfance, vous devez vous rappeler encore l’impression rêveuse que laissaient, après elles, dans votre imagination, les aventures des voyageurs sur mer, les récits qui venaient de vous peindre un corsaire algérien, ramenant tranquillement dans sa cale le narrateur de l’histoire d’abord et cinq ou six belles passagères devenues la proie des forbans, après un abordage sanglant et une victoire vaillamment disputée par le malheureux navire capturé!

Eh bien, tel qu’un de ces romanesques corsaires des conteurs des temps passés, naviguait l’Oiseau-de-Nuit, avec un groupe de jeunes beautés colombiennes dans son entrepont, et des malles remplies de riches dépouilles dans la chambre secrète du commandant.

Les séductions permises aux écumeurs de mer n’ayant pu réussir auprès des captives, eu égard aux violences défendues par le capitaine Invisible, l’équipage était revenu sur le pont, laissant les jeunes captives se lamenter tout à leur aise et déplorer entre elles le sort qui les avait si cruellement condamnées à devenir la proie d’un inflexible pirate…

Quant à l’Invisible, très peu ému des plaintes qui s’élevaient du fond de l’entrepont vers lui, et fort indifférent aux imprécations dont il savait être devenu l’objet, il se promenait paisiblement sur le gaillard d’arrière, en faisant louvoyer son navire contre le vent, pour gagner le point qu’il lui fallait atteindre et laisser arriver ensuite pour filer vers les côtes du Brésil ou ailleurs… Une nuit s’était déjà écoulée depuis le départ de Cumana… Une autre nuit allait descendre sur les flots, portant avec elle un événement plus terrible encore que tous ceux que nous avons retracés jusqu’ici… Et pourtant, à voir les ondes paisibles que fendait, sans secousse, le rapide corsaire; à entendre le doux gémissement de la brise tiède et régulière soupirant dans les voiles qu’elle enflait avec rondeur, et à contempler surtout la sécurité et le silence qui régnaient sur le pont éclairé par les premiers rayons de la lune qui s’élargissait à l’horizon, on aurait dit le bâtiment le plus inoffensif, voguant le plus bourgeoisement du monde vers sa tranquille et pacifique destination…

La cloche d’argent placée luxueusement au pied du grand mât, avait déjà piqué minuit, et la grosse cloche de l’équipage, élevée sur ses deux potences de l’avant, avait répété les quatre coups doubles de l’heure annoncée sur l’arrière. Le grand quart qui jusque-là avait veillé sur le pont, se disposait à être remplacé par les hommes que l’on venait d’appeler au service de la nuit… Mais au moment où les gens de la grande bordée allaient descendre dans leurs hamacs réchauffés par leurs camarades, une voix s’éleva pour leur faire entendre ce commandement sec et bref:

«Personne en bas, tout le monde à son poste!»

C’était le capitaine Invisible qui, les yeux tournés vers la partie des flots qu’argentaient les reflets de la lune, venait de donner lui-même cet ordre.

Les regards de l’équipage se portèrent aussitôt dans la direction du point où le commandant semblait avoir aperçu quelque chose… On savait à bord que c’était lui qui découvrait toujours les navires qui se montraient au large. Cette faculté si précieuse qu’il devait à l’excellence de sa vue perçante, paraissait être encore un des priviléges attachés aux qualités ou au pouvoir surnaturel que le vulgaire se plaisait à reconnaître en lui…

Le commandement venait d’être fait: cinq minutes après l’avoir entendu, le second vint prévenir son chef que tout le monde était rangé à son poste de combat.

«C’est bon, avait répondu l’Invisible, que tout le monde y reste!»

Une demi-heure au moins s’était écoulée depuis le branle-bas général, lorsque les regards pénétrans des hommes les plus exercés à distinguer les objets au large et pendant la nuit, s’arrêtèrent sur un point noir que faisait ressortir, sur la face argentée des flots mobiles, la clarté de l’astre qui s’élevait majestueusement et silencieusement dans l’Est… «C’est le navire qu’a vu le commandant, se disaient tout bas à l’oreille, les matelots… Il court sur nous avec de la brise, car il grossit rondement, il va y avoir du nouveau, s’il y a des piastres ou du chenu dans sa cale…»

Le bâtiment aperçu au vent ne tarda pas en effet à approcher de l’Oiseau-de-Nuit qui continuait sa bordée au plus près du vent… Mais dès que l’on put observer à une plus petite distance le nouveau venu, on remarqua qu’il avait une batterie couverte, en voyant les fanaux parcourir cette batterie de l’avant à l’arrière et permettre aux hommes de l’Oiseau-de-Nuit de compter un à un, à la lueur de la lumière voyageuse, le nombre des sabords de ce bâtiment si soudainement rencontré…

Ce dernier n’eut pas plus tôt accosté le corsaire à demi-portée de canon, qu’il prit la même bordée que son compagnon de route, en conservant toujours sur lui l’avantage du vent.

Les deux navires suivirent parallèlement la même direction pendant une demi-heure à peu près, sans se parler, sans faire aucune manœuvre décisive qui annonçât une résolution arrêtée chez l’un des deux commandans.

La bordée que venait de prendre le nouveau venu, à si peu de distance du corsaire, permit à l’équipage de l’Oiseau-de-Nuit d’observer et d’examiner tout à son aise le navire sur lequel, jusqu’à ce moment, il n’avait pu former que des conjectures plus ou moins exactes.

Ainsi que l’avaient d’abord pensé le capitaine et ses gens, en l’apercevant dans l’ombre à une grande portée de vue, leur compagnon de voyage était une grosse corvette à batterie couverte. Sa mâture était haute et ses mâts largement espacés entr’eux. Les rayons de la lune, en éclairant, par le côté de bâbord, ses voiles mollement balancées au roulis, laissaient voir des huniers et des perroquets d’une forte dimension et parfaitement établis sur leurs longues vergues.

«C’est à quelque croiseur de la division anglaise ou française que je vais probablement avoir affaire, se dit en lui-même l’Invisible. Tout m’annonce déjà que cette corvette ne m’a accosté de si près que pour me visiter ou me surveiller comme un bâtiment suspect… Mais ce qui me rassure contre l’événement décisif que je prévois, c’est le désordre qui paraît régner à bord de mon voisin… Dans la petite manœuvre qu’il lui a fallu faire pour prendre la même direction que moi, on criait et l’on hurlait à son bord, comme sur le pont d’un bâtiment en perdition; tandis que chez moi tout le monde est silencieux, attentif, dévoué… Ces hommes rangés le long de ces pièces prêtes à faire feu au premier signal; ces gens de la manœuvre disposés à m’obéir sans souffler le mot, sont là au milieu de la nuit, immobiles comme des statues, impassibles comme du marbre… Et un seul de mes signes, le moindre de mes gestes suffira pour en faire des lions furieux… Que puis-je avoir à redouter avec une pareille discipline et un semblable dévouement, d’un adversaire à bord duquel tout est désordre, tumulte, confusion? Là, les voilà encore qui braillent de l’anglais, de manière à m’assourdir!…»

Et en faisant ces réflexions rassurantes, l’Invisible continuait à se promener sur l’arrière, sans que les yeux de ses cent cinquante braves pirates, qui paraissaient dormir debout à leur poste, perdissent un seul de ses mouvemens, un seul des pas qu’il faisait sur le gaillard. Leur attention concentrée tout entière sur leur commandant ne leur permettait pas de s’inquiéter de ce qui se passait au dehors: c’était par lui seul qu’ils voulaient voir ce qui les intéressait le plus; c’était par lui qu’ils voulaient agir, respirer et combattre, lui le chef suprême, la vie morale et le Dieu vivant en quelque sorte, de cette masse si servile et si fanatisée par lui seul!

Une demi-heure environ s’était écoulée depuis le moment où la corvette avait jugé à propos de prendre les mêmes amures que le corsaire, et jusque-là aucun des deux navires n’avait paru songer à héler son voisin.

Bien déterminé à ne pas entamer le premier l’entretien dans la position passive où il se trouvait par rapport au nouvel arrivé, l’Invisible avait eu le temps de méditer le parti qu’il lui conviendrait d’adopter dans le cas probable où le commandant du croiseur se déciderait à lui adresser la parole…

Après avoir mûrement réfléchi dans cette circonstance assez délicate, il s’arrêta à la détermination qui lui sembla s’accorder le mieux avec la dignité de sa situation et la fierté de son caractère…

«S’il a plu, dit-il, à cette corvette dont j’ignore encore la nation et le but, de m’approcher pendant la nuit, ce n’est pas une raison pour que je réponde avec docilité aux questions qu’elle pourra m’adresser en mêlant peut-être l’insolence du ton qu’elle croira pouvoir prendre, à l’inconvenance déjà assez intolérable de sa manœuvre… Le mieux, si elle m’interroge, sera de ne rien lui répondre et de la forcer à quelque manœuvre agressive, pour avoir ensuite le droit de lui faire payer cher son manque d’égards… et son imprudence… Elle ignore sans doute avec qui elle s’expose à se mesurer… Qu’elle tremble l’orgueilleuse, de recevoir de moi la plus terrible leçon!…»

L’intrépide commandant fit signe à son second de venir recevoir ses ordres…

Le second du corsaire, le chapeau bas, présenta respectueusement l’oreille aux paroles que son chef désirait lui faire entendre à voix basse…

«Je suis content de vous et de mes gens, lui dit-il, mais veillez avec les autres officiers à ce que le silence qu’on a observé jusqu’ici à bord ne soit pas interrompu… même par le cri des blessés ou des mourans, s’il y en a bientôt… Ensuite, écoutez-moi bien, avant de vous rendre à votre poste pour ne plus le quitter… à moins cependant que je ne vienne à vous manquer… Vous ordonnerez tout bas à mes gens de se coucher à plat-ventre sur le pont, au moment où, au signal de mon porte-voix, je leur indiquerai de faire casse-cou avant la volée que pourra nous envoyer le croiseur… Vous entendez bien: casse-cou! je le veux… Mais le feu de l’ennemi passé, il faudra que tout le monde se relève…

—Tous ils se relèveront, commandant, moins les morts, s’il y en a… Ce sera bien assez déjà que d’essuyer le feu à plat-ventre, comme des galines! Ils aimeraient mieux n’avoir pas à s’allonger à plat pont… mais puisque vous le voulez…

—Oui, je vous le répète, je le veux!…

—Cela suffit, mon commandant, ça sera.

—Ainsi voilà une affaire entendue: les haches d’abordage et les poignards sont prêts?

—Ce soir, commandant, vous avez bien vu, je leur ai fait donner un coup de meule; et tout cela coupe maintenant comme des rasoirs…

—C’est bon… A propos, vous aurez soin de faire descendre immédiatement nos prisonnières de l’entrepont, dans la cale… L’affaire que nous allons avoir ne regarde pas les femmes.

—C’est vrai, commandant: il ne faut pas d’ailleurs risquer à avarier la marchandise dans le combat… Moi-même je vais veiller à les faire descendre en double à fond de cale…

—Allez! vous savez maintenant l’ordre du jour… Silence, toujours silence! et attention au commandement; casse-cou au besoin et souple à l’abordage s’il le faut… Vous n’oublierez pas d’ordonner à notre nouveau capitaine d’armes, de se tenir au pied du grand-mât, là sans cesse sous mes yeux… C’est un garçon sans expérience et qui a besoin d’être surveillé…»

A l’instant où l’Invisible venait de donner ainsi son dernier ordre, un homme placé sur le côté de dessous le vent de la petite dunette qu’avait la corvette, se mit à brailler en anglais, dans son long porte-voix, en s’adressant à l’Oiseau-de-Nuit:

«Brick, ohé!»

L’Invisible laissant ce cri sauvage se perdre dans les airs et sur les flots, continua à se promener paisiblement comme s’il n’avait rien entendu…

Le héleur obstiné, qui probablement n’était rien moins que le commandant de la corvette, très surpris et peut-être bien même très piqué de n’avoir obtenu aucune réponse, renouvela son interpellation avec plus de force encore que la première fois et d’un ton impérieux qui sentait le dépit qu’avait dû lui faire éprouver le silence absolu qu’on avait observé à bord du brick.

«Brick, ohé!» répéta l’officier de la corvette jusqu’au complet enrouement de sa voix.

L’Invisible ne daigna pas seulement tourner la tête du côté d’où lui venait le bruit; tous les officiers et les matelots pirates, seulement en voyant l’impassibilité de leur capitaine, avaient fixé leurs yeux flamboyans sur lui, comme pour attendre le signal de faire feu.

Aucun geste ne leur fut fait, aucun signal ne devait encore leur être donné…

Aux questions inutiles adressées au tranquille brick par la corvette, succéda un peu de tumulte à bord de celle-ci. La personne qui avait si vainement crié dans son porte-voix, parut s’entretenir quelque temps avec plusieurs individus venus sur la dunette pour se concerter sans doute sur ce que la corvette devait faire dans cette étrange conjoncture…

Au bout de plusieurs minutes de tumulte, de conversations et d’indécision, la corvette prit le parti de laisser arriver sur le corsaire de manière à l’aborder par l’avant et à lui couper le chemin dans la direction qu’il avait continué à suivre jusqu’à ce moment…

L’Invisible, qui déjà avait prévu cette manœuvre, et qui surtout avait calculé l’avantage qu’il pourrait tirer du mouvement imprudent auquel paraissait vouloir se livrer son adversaire, s’arrêta au pied de son grand mât et commanda à demi-voix à ses gens:

«Brasse à culer partout, traverse les focs au vent: la barre toute à tribord pour un instant!…»

Cet ordre donné avec un imperturbable sang-froid, est exécuté avec la plus surprenante promptitude: le corsaire cule en venant dans le vent.

La corvette qui a laissé arriver dépasse le corsaire, et se trouve bientôt sous le vent de son ennemi, avant qu’elle puisse reprendre l’allure qu’elle a quittée et lui disputer l’avantage qu’elle a perdu…

Le corsaire, après avoir réussi dans cette manœuvre hardie, reprend sa bordée du plus près en orientant pour courir de l’avant; et favorisé par la brise qui fraîchit un peu, le voilà qui passe au vent de la corvette en la rasant par la hanche du vent, à longueur de gaffe:

«A mon tour maintenant de te héler, imbécile de corvette,» se dit tout bas l’Invisible.

Et aussitôt il saisit son porte-voix en passant du côté de tribord et il articule ces mots, d’une voix lente, sonore et ferme:

«Oh! du navire, oh!»

Cette fois pas de réponse, le bruit seul qu’on fait à bord de la corvette accueille son interrogation; c’est à son tour d’éprouver l’humiliation du silence qu’il a fait subir à son adversaire…

Mais lui, moins patient, malgré sa résignation apparente, que le commandant dont il a dédaigné les questions, ajoute à son interpellation:

«Si vous ne répondez pas à ce que je vous demande, je vous coule!»

Et il crie une seconde fois à la corvette avec le même sang-froid et la même lenteur:

«Oh! du navire, oh!…»

Au bout d’une minute de silence, l’Invisible, sur lequel tombe la clarté de la lune du bord du vent, lève, agite son porte-voix: c’est le signal qu’attend depuis long-temps son brûlant équipage: toute la volée de tribord part et tonne, ne fait qu’un coup et va se loger de bout en bout par la hanche dans les flancs ébranlés de la corvette…

«Casse-cou, casse-cou! tout le monde à plat sur le pont! s’écrie l’Invisible dès que sa voix peut se faire entendre après le fracas de la formidable bordée qu’il vient de lancer…»

La corvette revient au vent pour riposter: elle envoie toute sa bordée de bâbord au corsaire qui la reçoit vaillamment à bout portant. Un seul homme pendant ce terrible vacarme est resté droit sur le pont auprès des deux timoniers qui gouvernent à la barre: ce seul homme c’est l’Invisible

«Recharge en double et feu toujours! dit-il à son équipage: ils crient comme des salopes à bord de cette barque à piment; elle est à nous!…»

Les volées se succèdent: on combat en silence à bord du corsaire: on ne tire qu’en désordre et au milieu du tumulte à bord de la corvette…

Le moment paraît favorable à l’Invisible pour tenter l’abordage, et ce parti lui semble d’autant plus nécessaire, qu’il croit avoir senti son brick au bout d’une demi-heure d’engagement, frémir sous ses pieds et devenir plus lourd à gouverner…

De sourdes clameurs ont même été poussées dans la cale par les captives qu’on a placées dans cette partie du navire avant le combat: Elles ont crié que l’eau les noyait… On a fermé les panneaux et leurs cris ont été étouffés sous les écoutilles dont on a bouché toutes les issues. Il n’y a plus à hésiter.

«A l’abordage! à l’abordage!» commande l’Invisible, et ses matelots hurlent après lui: A l’abordage!… C’était le seul cri qu’il leur fût permis de pousser pendant le combat…

Un coup de barre est donné au vent, l’écoute du guy est filée: le corsaire arrive et aborde de bout en bout la corvette.

La lune qui jusqu’alors avait éclairé le duel de ces deux bâtimens, disparaît tout-à-coup sous de gros et sombres nuages. L’obscurité favorise l’audace des corsaires en cachant à leurs ennemis l’infériorité de leur nombre. On se hache long-temps, le massacre se prolonge sur le pont et sur les bastingages des deux navires, sans que l’avantage tourne du côté du plus fort contre le plus faible. L’ardeur des combattans est égale de part et d’autre, et l’intrépidité des pirates surpasse même, s’il est possible, le courage de leurs adversaires… Cependant, au bout d’une demi-heure de carnage, les officiers et les matelots du corsaire semblent s’être aperçus que, sous leurs pieds ensanglantés, leur navire s’est affaissé le long de la corvette. Aux efforts qu’ils font pour sauter sur le pont du bâtiment ennemi, ils devinent avec effroi que leur brick s’est enfoncé dans l’eau et qu’il va couler, sous les bastingages élevés de la corvette… Nous coulons, nous coulons bas! crie une voix perçante que la frayeur semble rendre encore plus aiguë… Cette voix sinistre est celle du capitaine d’armes que l’eau qui s’engouffre dans le bâtiment a forcé de sortir de la cale où le poltron avait été chercher un refuge contre le danger, parmi les blessés et les femmes… Loin de ralentir l’ardeur des forbans, la certitude du danger qu’ils courent ne sert au contraire qu’à rendre leur détermination plus énergique et leur attaque plus redoutable.

Un surcroît d’efforts, un redoublement de rage devient nécessaire au bouillant équipage de l’Oiseau-de-Nuit pour lui assurer une victoire si difficile et déjà si vaillamment disputée. L’Invisible sent que le moment est arrivé pour lui et pour les siens, de recourir à l’extrémité du désespoir. Dans les nombreux engagemens que l’intrépide capitaine a livrés aux navires de guerre, qui sont si souvent devenus sa proie, il a éprouvé sur son équipage l’effet d’un mot magique qui n’a jamais manqué d’enflammer la sauvage valeur de ses gens. Ce mot terrible, il va le prononcer, car il ne prévoit que trop que l’instant de triompher ou de périr est venu… Une minute, une seule seconde de plus peut-être de résistance de la part de la corvette, et le corsaire est vaincu; et lorsque d’un mot, d’un seul mot, il peut ramener à lui les chances heureuses du combat, il ne doit plus hésiter à faire entendre ce mot à ses farouches compagnons, quelque épouvantable que soit la promesse contenue dans ce mot de carnage et de sang…

«Hourra! mes fils, à nous la part du diable! s’écrie d’une voix tonnante l’Invisible monté sur son bastingage, à nous la part du diable! c’est moi qui vous le jure; et vous me connaissez!

—A nous la part du diable! répètent à la fois tous les corsaires, hors d’eux-mêmes, en élevant au ciel et au-dessus de tout le tumulte du combat, cette clameur homicide! C’est la première fois depuis qu’ils ont accosté la corvette, que les forbans de l’Oiseau-de-Nuit aient fait entendre un seul cri, une seule parole, un seul mot. Jusque-là ils ont combattu en observant le plus profond et le plus sinistre silence; et jusque-là même les blessés et les mourans sont tombés sans pousser un soupir, sans oser faire entendre une plainte, le plus léger murmure. Mais à la voix de leur capitaine qui leur a dit: A nous la part du diable! toutes les bouches écumantes des pirates ont répondu avec un féroce délire: A nous la part du diable! et les pistolets qui armaient leurs poings, et les sabres qui voltigeaient dans leurs terribles mains, ont été jetés comme des instrumens inutiles sur le pont ou le long du bord. C’est un large poignard, qui, de leur ceinture, passe dans leurs mains frémissantes pour leur ouvrir un passage de sang sur les gaillards de la corvette… Chacun d’eux cherche, dans les groupes des matelots ennemis, l’homme qu’il doit attaquer et déchirer de la lame de son coutelas… La part du diable, c’est pour eux la mort de l’équipage danois et le pillage de la corvette!… Cette part du diable leur sera faite et ils la dévoreront bientôt, les tigres qu’ils sont, tant ils ont soif de sang, tant ils ont faim de pillage! Le succès désormais ne peut être douteux pour les corsaires, et leur navire percé, criblé, qui va couler sous leurs pieds, les laissera vainqueurs à bord de la corvette qu’ils viennent d’escalader et qu’ils ont déjà couverte des cadavres des hommes qui la défendaient contre leurs épouvantables coups.

Mais à l’instant du triomphe et au milieu de l’affreuse mêlée des combattans qui se hachent sur les bastingages du bâtiment danois, un cri d’effroi se fait entendre sur le pont de l’Oiseau-de-Nuit… Le capitaine est blessé, le capitaine est blessé!! Tels sont les mots qui viennent d’être portés aux oreilles des forbans qu’avaient une minute auparavant exaspérés la voix de leur commandant. Ceux des corsaires qui combattent sur les pavois de l’arrière, le plus près de leur capitaine, le cherchent des yeux à la place où sa présence les conviait au carnage et soutenait leur ardeur… Ils s’aperçoivent avec terreur qu’il n’est plus au milieu d’eux… Ils le demandent alors, ils l’appellent, ils veulent le voir, le toucher, le secourir du moins, et ils trouvent sous leurs pieds un homme expirant qui leur montre de la main la corvette à moitié rendue… Mais il est trop tard maintenant pour songer à vaincre. La bouche imprudente qui s’est ouverte pour dire: Le capitaine est blessé, a décidé du sort du combat: un seul instant de plus encore, et les Danois étaient accablés. Mais à ce cri funeste les forbans déjà victorieux se sont arrêtés: la fureur qui les transportait s’est ralentie: leurs poignards levés pour faire tomber à leurs pieds leurs adversaires massacrés, sont restés suspendus sur la tête des matelots qu’ils allaient immoler à leur rage… Les officiers de la corvette, qui, jusqu’à ce moment, ont vainement cherché à s’opposer au sentiment de terreur qui semblait s’être emparé de leurs hommes, ne savent que trop bien profiter de l’hésitation qu’ils remarquent du côté des corsaires: ils ramènent leurs gens au carnage, en se jetant les premiers sur les groupes de forbans qu’ils ébranlent et qui, d’assaillans qu’ils étaient, deviennent à leur tour assaillis et repoussés. Long-temps encore dure le massacre; mais l’avantage de ce dernier engagement restera au grand nombre… Au bout d’une heure de lutte acharnée, c’est l’équipage mutilé, écharpé et vaincu du capitaine Invisible qui rentre à bord de son brick, et le brick lui-même, mitraillé par le feu de son ennemi et éreinté par le choc de l’abordage, menace de couler sous les pas des forbans auxquels, pour la dernière fois, il va offrir un trop inutile refuge…

Peu de temps fut nécessaire à la corvette victorieuse pour mettre ses embarcations à la mer et amariner le bâtiment capturé. Aucune résistance ne fut opposée par les corsaires découragés aux premiers canots qui l’élongèrent, et les marins danois, en sautant à bord de leur prise, aperçurent avec étonnement, dans l’entrepont de ce mystérieux navire, la foule des malheureuses captives que l’eau avait gagnées en entrant de toutes parts dans la cale, percée à la flottaison par plusieurs boulets… «Sauvons les femmes et les blessés d’abord, avant que le brick ne coule bas!» s’écrièrent les officiers chargés du commandement des embarcations. Mais, avant tout, tâchons, parmi les morts ou les mourans, de retrouver le capitaine de ces pirates… Ils cherchèrent long-temps, les officiers danois, sans qu’aucun des forbans daignât leur dire lequel parmi les blessés et les morts était leur capitaine… Mais aux efforts que l’un des marins mourans fit pour tourner le pistolet qu’il tenait encore à la main, sur sa poitrine déjà percée d’une balle, tous les Danois s’écrièrent: Voilà le capitaine! et plus tard, quand le corsaire eut disparu sous les eaux, et que les femmes, les blessés et les matelots prisonniers eurent été transportés à bord de la corvette, les vainqueurs apprirent, en frémissant encore d’effroi, que le pirate qu’ils venaient de combattre et de soumettre, était le Capitaine Invisible.

Dans le faux-pont de la corvette le Hamlet, plusieurs cadres furent bientôt suspendus auprès des cadres qui avaient déjà reçu les blessés du bord. Sur ces derniers lits, on plaça les blessés du brick et parmi eux l’Invisible expirant. En vain le chirurgien-major du bâtiment danois essaya-t-il d’étancher le sang qui coulait en abondance de deux ou trois larges plaies qu’il avait sondées dans la poitrine du chef des écumeurs de mer: le sang, plus fort que tous les appareils que l’art opposait à sa fuite, continua à couler avec les restes de la vie du redoutable corsaire. L’œil fixé sur les traits agonisans de son ennemi vaincu, le commandant de la corvette semblait contempler encore avec avidité et terreur, cette physionomie mâle et funeste sur laquelle la mort allait bientôt effacer la dernière empreinte des passions qui avaient rendu cet homme extraordinaire, l’épouvante de toutes les mers qu’il avait si long-temps parcourues. Un signe du mourant, à l’aspect d’un des officiers du corsaire qu’il vit passer auprès de son cadre, indiqua au commandant que l’Invisible voulait parler à cet officier prisonnier… Le commandant fit approcher du blessé cet officier sur lequel l’Invisible tenait ses regards attachés avec l’expression d’un sentiment indéfinissable. C’était le Banian… «Ah! te voilà donc toi,» murmura l’Invisible d’une voix affaiblie et avec effort, dès qu’il vit son ancien capitaine d’armes rendu assez près de lui pour lui faire entendre ces mots:… «Reste-là, ajouta-t-il, et vous, commandant, reprit-il aussitôt, écoutez bien… mes dernières paroles… c’est une révélation importante que votre ennemi expirant… veut vous faire… Tenez, s’écria-t-il aussi haut qu’il le put, voilà le misérable qui a tout fait… lui seul a ordonné de commencer le feu sur vous; c’est sur lui… que doit retomber votre vengeance…» Puis, après avoir prononcé ces mots en tenant ses yeux en feu arrêtés sur le Banian anéanti, il allongea sa main défaillante, pour attirer près de lui le malheureux qu’il venait d’accuser, et lui dire tout bas à l’oreille, en souriant avec une infernale ironie: «Misérable, c’est toi qui as crié que j’étais blessé… et qui as ravi la victoire à tes frères… Mais tu recevras le châtiment… que mérite ta lâcheté… et je meurs avec l’assurance, infâme que tu es… de t’avoir condamné à recevoir la mort qui attend mes braves!…»

Avec ces derniers cris de vengeance et de malédiction, s’exhala l’âme indomptable du corsaire vaincu, mais insoumis… Long-temps encore, après sa mort, les officiers et les matelots danois se disputèrent le sombre plaisir de contempler sa figure, ses traits, son regard éteint, et de mesurer de l’œil la taille de ce pirate célèbre, qu’un grossier cercueil allait recevoir pour être transporté à Saint-Thomas, comme le témoignage le plus sûr et le trophée le plus précieux d’une victoire que nul croiseur n’aurait osé espérer avant le combat.

Quant au malheureux Banian, accablé, écrasé sous le poids de la terrible dénonciation que son capitaine expiré venait de faire tomber sur sa tête, il fut saisi, chargé de chaînes et jeté à fond de cale à bord de la corvette, au milieu des autres prisonniers que le commandant danois se proposait de livrer bientôt à toute la sanglante rigueur des lois…

Peu de jours après cet événement, la corvette le Hamlet, tout avariée encore des suites de son engagement terrible, mais toute fière du succès inespéré qu’elle venait d’obtenir, arriva à Saint-Thomas, avec les jeunes captives Colombiennes qu’elle avait eu le bonheur de délivrer, et les forbans qu’elle avait eu la gloire de vaincre.

Son entrée triomphale dans le port de sa station ordinaire, fut célébrée comme un événement à jamais mémorable dans les fastes de la marine danoise des Antilles! Quel croiseur anglais, américain ou français, n’eût pas envié au Hamlet l’honneur d’avoir coulé bas le navire de l’Invisible, le brick redouté de ce forban, dont le nom avait si souvent épouvanté les marins de ces parages! «Mais quel dommage, répétait la foule accourue sur les rivages de l’île pour voir débarquer les pirates humiliés et enchaînés! quel dommage de n’avoir pu s’emparer de leur chef vivant, pour lui faire expier, dans l’infamie du dernier supplice, l’impunité qui trop long-temps avait été réservée à ses crimes! Le cadavre du bandit, s’écriait-on, ne sera qu’un trophée trop peu éclatant pour la pompe du triomphe que l’on prépare au vainqueur. C’est lui qui, chargé de liens, la rage dans le cœur et la honte sur le front, aurait dû survivre à tous ceux qui se sont immolés pour exécuter ses ordres ou servir sa détestable soif de meurtre et de pillage…» Et c’est ainsi que la foule, toujours disposée à insulter à la défaite d’un ennemi vaincu, regrettait que la mort du pirate lui eût ravi le plaisir cruel de lui faire expier en humiliation et en outrages, la terreur qu’il avait si long-temps inspirée à ceux qui, pendant qu’il était encore debout, n’auraient osé ni l’insulter ni le défier…

Avec quelle joie les malheureuses captives de l’Oiseau-de-Nuit revirent les rivages hospitaliers de l’île qui, pour elles, était devenue la terre de liberté et de délivrance. Leurs familles, informées de l’événement qui venait de les rendre au bonheur et à la sécurité, devaient bientôt venir les rejoindre et les consoler. Une sombre et solitaire prison s’ouvrit pour recevoir les forbans prisonniers, et ce cachot ne devait les rendre à la lumière que pour leur faire entrevoir, sur une place publique, l’échafaud qu’une justice inexorable allait dresser pour eux.

XX

«Quoi, monsieur ne connaît donc pas St-Thomas? l’hôtel Barnabé c’est la grande maison noire, le garde-manger de potence dont le concierge Barnabé a la clef.»

(Page 114.)

Saint-Thomas;—la prison de l’île;—le concierge Barnabé, sa fille Acacie;—une rencontre imprévue;—philosophie militaire d’un geôlier: négociation muette; délivrance; fuite.

«Si vos affaires vous appellent à Saint-Thomas, et que vous vouliez sauver la tête d’un malheureux qui n’a plus d’espoir qu’en vous, ne tardez pas. Cette tête de malheureux est la mienne, et le billot du bourreau la réclame. Je ne puis vous en dire davantage pour le moment; je craindrais même de signer ce mot… Mille fois à revoir, si jamais je puis vous revoir; vous, l’ange sauveur de l’infortuné et bien innocent…

»G. L…»

Ce fut deux mois environ après avoir expédié le Banian sur le brick de mon ami l’Invisible, que je reçus cette triste missive, des mains d’un pauvre nègre arrivé à la Martinique sur un petit sloop caboteur, qui n’avait guère mis moins de dix à douze jours à remonter contre le vent, de Saint-Thomas à Saint-Pierre. J’interrogeai ce malheureux émissaire sur plusieurs faits qu’il m’importait de connaître, avant de me décider à faire précipitamment le voyage de Saint-Thomas, pour sauver la tête du malheureux que réclamait le billot du bourreau. Tout ce que le nègre, porteur de la laconique dépêche, put me dire, c’est que le billet lui avait été remis à travers les grilles d’une grande prison, par un jeune blanc qui paraissait bien à plaindre, et qui l’avait conjuré, par le ventre de sa mère, de porter au plus vite, une fois rendu à la Martinique, ce billet à son adresse. On sait combien, pour les esclaves de la côte d’Afrique, les adjurations faites au nom du ventre de leur mère sont puissantes et sacrées. Le noir messager de Gustave, au risque de recevoir cinquante coups de fouet des geôliers de la prison, s’était chargé de la commission du détenu; et aussitôt rendu à Saint-Pierre, il n’avait rien eu de plus pressé que de demander ma demeure à toutes les personnes de la ville. Quant aux autres renseignemens que j’aurais désiré obtenir de lui, il ne put me les donner. Il avait eu assez d’instinct d’humanité pour se charger du message, mais son intelligence n’avait pu aller plus loin que sa bonne action.

J’allai de suite trouver le patron du petit sloop de mon nègre, après avoir récompensé le zèle de celui-ci. Le patron du bateau était un mulâtre fort déluré, qui me laissa d’abord lui adresser toutes les questions au moyen desquelles il voulait s’assurer de l’identité de ma personne, sans risquer de compromettre la commission dont il avait été aussi chargé pour moi… Quand il m’eut bien écouté, avec un air apparent d’indifférence, il tira mystérieusement, de la poche intérieure de sa veste de coutil, un gros paquet de dépêches qu’il me remit, en me disant: «Si vous désirez le trouver encore en vie, vous n’avez pas une minute à perdre… Voilà une petite goëlette qui part ce soir pour Saint-Thomas; et elle n’arrivera probablement que tout juste… A mon départ, il y a douze jours, on parlait déjà de monter l’échafaud…»

Le discret patron ne voulut pas pousser plus loin ses révélations, dans la crainte, sans doute, d’engager la responsabilité qu’il avait assumée en se chargeant de remettre le paquet à mon adresse. Il s’exposa cependant au péril de recevoir un doublon de la main à la main, pour prix de sa commission, et pour m’obliger.

J’ouvris de suite les dépêches de Gustave. Elles contenaient, en style boursouflé, la relation détaillée du terrible voyage que je lui avais fait faire à bord de l’Oiseau-de-Nuit. Le malheureux avait passé plusieurs jours et plusieurs nuits, me disait-il, à écrire sa déplorable histoire, qu’il me léguait comme un dernier souvenir, dans le cas où il viendrait à être exécuté avant que je ne pusse voler à son secours et l’arracher aux mains sanglantes de l’exécuteur, qui chaque matin venait lui demander sa tête… Rien n’avait été omis dans les mémoires posthumes du condamné; ni ses sensations, ni ses impressions de cachot, ni les larmes brûlantes qu’il laissait tomber sur le papier confident des tortures de son âme… Ce funeste journal avait été écrit heure par heure, pour mieux peindre et rendre l’actualité de ses émotions instantanées… Les post-scriptum abondaient surtout, et la dernière note portait: «—Minuit; je viens d’être condamné à mort comme pirate!… Moi, pirate! nom d’enfer, dont tout mon sang murmurant d’innocence ne pourra pas même effacer la tache!… Moi, pirate!… Oh! si les juges qui viennent de m’appeler au tribunal de Dieu dans quinze jours, avaient prononcé leur arrêt la main sur mon cœur et non sur le leur, non jamais cet arrêt infâme n’aurait brûlé leurs lèvres: c’est mon cœur qui aurait brûlé leur main, à eux, d’indignation!… Une heure du matin: Je sens mes cheveux blanchir sous mes doigts convulsifs; et ces doigts, ces cheveux n’ont pas encore vingt-huit ans, et l’ange sauveur n’entendra pas ma voix qui crie, mes yeux qui pleurent, ma bouche et mon cœur qui pleurent et qui crient comme ma voix et mes yeux. Pardon! oh! oui, pardon, n’est-ce pas, pour le jeune homme de vingt-huit ans!»

Il ne m’en fallut pas davantage pour être convaincu du péril trop certain que courait le prisonnier… Cette exaltation d’idées et ce désordre de langage m’indiquaient assez sa situation. Jamais encore il n’avait parlé sur un ton aussi élevé et d’une manière plus figurée. Jamais, par conséquent, il n’avait dû se trouver dans une position plus affreuse… Je n’hésitai plus à m’embarquer sur la petite goëlette qui, le soir, devait appareiller pour Saint-Thomas. Quelques-uns de mes amis, en donnant caution pour moi aux autorités de Saint-Pierre, m’obtinrent le laissez-passer que je réclamai pour une prétendue affaire pressée, qui exigeait immédiatement mon départ de la colonie, et ma présence à Saint-Thomas… «C’est moi, me disais-je, qui involontairement ai placé cet infortuné dans la fatale conjoncture où il se trouve. C’est à moi qu’il appartient de l’arracher à la mort qui le menace, et que, sans le savoir, hélas! j’ai attirée si imprudemment sur sa tête… Oui, partons, et partons tout de suite… Il me semble déjà que chaque heure de retard apporte avec elle un remords sur ma conscience… Oh! pourvu que j’arrive à temps à Saint-Thomas pour sauver la victime que j’ai faite et dont je crois entendre à chaque instant le dernier cri et le dernier soupir!…»

La goëlette à bord de laquelle j’eus bientôt mis un léger paquet d’effets et quelques petits sacs d’argent, fit voile à onze heures du soir, avec une brise fraîche et favorable que je ne trouvais ni assez forte ni assez portante, malgré l’affirmation du patron, qui me répétait que c’était là le plus beau temps que l’on pût désirer. Je passai toute la nuit sur le pont, sans pouvoir fermer les yeux, ou plutôt craignant de les fermer et de faire quelque rêve épouvantable, dont ne me menaçait que trop mon imagination troublée… Les heures me semblaient traîner, et la goëlette ne pas marcher, quoique la brise lui fît filer sept à huit bons nœuds… Je voyais à tout moment le calme venir, et le patron ne cessait de répondre à mes prédictions: «Diable, monsieur, savez-vous que pour peu qu’un calme comme celui-là augmente, il me faudra serrer mes huniers! Le bateau en porte deux fois plus qu’il ne peut!»

Il me fallut dévorer encore mon impatience un jour et une nuit. Ce ne fut que le surlendemain de notre départ que nous pûmes arriver à Saint-Thomas.

Il était trois heures de l’après-midi quand je mis le pied à terre. Sauter sur le bord de la mer, demander à la première personne que je rencontrai où était la prison et courir vers l’endroit qu’on venait de m’indiquer, ne fut pour moi que l’affaire d’un instant. Mais au moment où j’allais entrer dans la geôle qui se présentait déjà à cent pas de moi, au bout d’une petite place, je rencontrai, à ma grande surprise, une dame qui en sortait et qui me reconnut en m’appelant par mon nom. C’était la comtesse de l’Annonciade, mon ancienne compagne de voyage et l’une des victimes, comme je l’avais appris en lisant la relation du Banian, de l’attentat de l’Oiseau-de-Nuit à Cumana. Un petit vieillard tout habillé de noir et barbouillé de décorations vertes, jaune-orange, bleu de ciel et noisette, accompagnait la comtesse. Elle m’apprit que j’avais l’honneur de voir devant moi M. le comte, son père, venu tout exprès de Cumana pour la ramener avec lui, dès que la terrible affaire qui l’avait retenue à Saint-Thomas serait terminée.

Je feignis à ces mots d’ignorer tout-à-fait l’affaire terrible dont la comtesse voulait bien me parler…

«Comment, s’écria-t-elle, vous ne savez pas ce qui m’est arrivé à moi et à vingt-sept jeunes personnes de mon pays à bord d’un pirate, à bord de ce misérable Invisible dont la mort n’a expié que trop peu et trop tardivement, les crimes et les forfaits exécrables?

—Non, madame, je n’ai encore rien appris, lui répondis-je. J’arrive d’aujourd’hui seulement à Saint-Thomas.»

Et là-dessus la comtesse, en me priant de la reconduire jusqu’à l’hôtel du gouverneur où elle avait accepté un logement, se mit à me raconter son aventure avec tous les détails que je connaissais déjà. Son animosité contre les pirates me parut portée au dernier degré d’exaltation. Elle m’assura qu’elle n’était restée dans l’île, depuis son débarquement de la corvette danoise, qui l’avait si heureusement arrachée à la fureur des forbans, que pour faire punir ces misérables comme ils le méritaient, et que le lendemain elle partirait satisfaite après avoir vu dix-sept d’entr’eux laisser leurs têtes sous la hache du bourreau… Cette nouvelle me fit frémir, et quelque envie que j’eusse eue d’abord d’entendre la comtesse me confirmer toutes les circonstances de l’événement dont le Banian m’avait rendu compte, je commençai à trouver son récit fort long en calculant le peu de temps qu’il me restait pour sauver mon prisonnier… Jusque-là la jeune Colombienne ne m’avait pas encore parlé de Gustave, et je demeurai convaincu qu’elle ignorait à quel homme elle avait eu réellement affaire en cédant à l’invitation qu’un des officiers de l’Oiseau-de-Nuit lui avait faite comme aux autres dames de Cumana, au nom de son commandant, la veille du funeste bal donné en mer par l’Invisible. Cette certitude me rassura un peu. Je me hasardai alors à rappeler à la comtesse nos anciens compagnons de traversée du Toujours-le-même, et à dire un mot du pauvre cuisinier Gustave; et l’ex-chanoinesse s’écria à ce nom:

«Ah! monsieur, j’en veux d’autant plus à ces misérables pirates, que l’un d’eux, le plus criminel peut-être de tous, m’avait rappelé, par le son de sa voix, ses manières et même quelques-uns de ses traits, ce malheureux jeune homme que vous appeliez Gustave… Oui, je crois que je les aurais moins abhorrés sans cette circonstance étrange. Mais l’idée du forfait qu’ils ont commis en empruntant en quelque sorte l’illusion d’un de mes souvenirs, pour me sacrifier, pour me perdre, oh! cette idée a révolté mon cœur au dernier point. Car, vous le savez bien, c’est du sang espagnol qui coule dans mes veines, et ce sang ne sait demander qu’amour, amitié ou vengeance…»

Le vieux comte qui, jusque-là, s’était contenté d’écouter sa fille, à ces mots, qu’il crut sans doute comprendre, fit un signe de tête approbatif en ajoutant même, pour corroborer la phrase de la jeune comtesse, quelques paroles espagnoles que je n’entendis pas bien; la comtesse reprit après un moment de silence…

«Et ce pauvre jeune homme, qu’est-il devenu que vous sachiez?

—Qui, Gustave, madame?

—Oui, M. Gustave, monsieur, cette innocente victime du vilain capitaine Lanclume? Oh ces démons de capitaines, je les ai tous en horreur!

—Mais, après avoir éprouvé des fortunes diverses à la Martinique et avoir même été dans une position assez brillante, il est redevenu, je crois, plus malheureux encore que vous ne l’avez connu.

—Ah! ce que vous m’apprenez-là m’afflige beaucoup. Il paraissait si digne d’un meilleur sort! et que fait-il maintenant? où est-il ce pauvre M. Gustave?

—Je serais, ma foi, fort embarrassé de vous le dire, madame. Je l’ai entièrement perdu de vue depuis quelque temps…»

Nous allions arriver au palais du gouverneur. Deux sentinelles placées à la porte du gouvernement m’indiquaient que nous devions nous trouver rendus au logis de la comtesse. Je profitai de cette circonstance pour la quitter en la remerciant des instances qu’elle faisait pour m’engager à entrer chez elle. Avant de me laisser partir, elle me fit promettre de venir la voir le lendemain, pour peu que les affaires pressantes que j’avais prétextées, me permissent de lui accorder quelques instans avant son prochain départ. Je promis tout ce qu’elle voulut, et je courus tout haletant à la geôle.

Autre contre-temps! En arrivant chez le concierge on m’apprit que ce jour-là il donnait à dîner à quelques-uns de ses amis. Je le fis demander pour une affaire qui ne pouvait se remettre au lendemain. Il m’envoya dire que son dîner, qui était chaud, était encore plus pressé que mon affaire… Je sollicitai alors la faveur de voir l’ancien capitaine d’armes de l’Oiseau-de-Nuit, et un porte-clefs me répondit que le lendemain je le verrais de dix à onze heures du matin sur l’échafaud, mais que jusque-là il ne pourrait parler qu’au prêtre chargé de le confesser…

«Et ce prêtre, m’écriai-je désespéré, peut-on au moins le voir?

—Impossible, me répondit encore l’inexorable porte-clefs. Il en a dix-sept à préparer pour là-haut… Tous les pirates veulent se confesser, et ils en ont long à dire, allez, ces pénitens-là!»

Il ne me restait d’autre parti à prendre qu’à attendre l’heure où le concierge aurait fini de dîner avec ses amis… On m’assura que vers neuf ou dix heures du soir, je pourrais obtenir un moment d’audience de lui dans sa salle basse de réception…

Pour dévorer jusqu’à ce moment mon dépit et mon impatience, j’allai me promener au hasard sur le bord de la mer… Plongé dans les plus pénibles réflexions, j’avais fait et refait dix à douze fois les quatre cents pas que l’on peut parcourir sur la partie un peu propre du rivage, lorsqu’un homme de couleur, vêtu à la façon des patrons caboteurs, vint me demander négligemment:

«Monsieur voudrait-il passer à la Guayra?»

Je ne sais pourquoi ce mot de Guayra eut, en cet instant, le privilége de m’arracher à la profonde rêverie qu’un coup de canon n’aurait peut-être pas eu le pouvoir d’interrompre… Je répondis d’abord au patron que je ne partais pas.

«C’est dommage, me dit-il, car à minuit j’appareille, et un passager de plus à la chambre aurait bien fait mon affaire… Monsieur ne connaîtrait pas, par hasard, un passager de chambre à me donner?»

Il y a dans la vie des momens de distraction ou de préoccupation, pendant lesquels un instinct, que nous ne connaissons pas, semble veiller pour nous aux choses qui nous sont utiles et qui ont échappé à notre intelligence ou à notre prévoyance. Je demandai machinalement au patron quelle formalité il fallait remplir à Saint-Thomas avant de s’embarquer pour la Côte-Ferme?

«Aucune, monsieur, me répondit-il avec une merveilleuse sagacité. S’il fallait, comme dans les autres colonies, ne s’embarquer que le passeport à la main, il n’y aurait pas ici d’eau à boire pour nous. Notre navigation se faisant pour les gens suspects entre deux ports francs, il n’y a que la liberté de voyager ici et de brûler la politesse aux créanciers des autres îles, qui nous font vivre.»

Le caboteur venait de me prendre pour un fripon disposé à lever le pied… Je continuai:

«Pourriez-vous bien, au besoin, vous charger de quelqu’un, d’ici à minuit ou à une heure, dans le cas où une personne à laquelle vous venez de me faire penser, se déciderait à s’embarquer avec vous pour la Guayra?

—Un passager de chambre?

—Oui, un passager de chambre!

—Mais c’est justement ce que je cherche pour faire mon plein!

—Et vous resteriez pour l’attendre jusqu’à une heure après minuit!

—Jusqu’à deux heures si j’étais sûr de quelque chose…

—Fort bien… et pourriez-vous vous engager formellement à attendre jusque-là?

—Mais, cela dépend de vous, monsieur… Avec des arrhes, je ferai tout ce qu’il vous plaira…

—Oh! j’entends. Combien exigez-vous pour ce délai?

—Je ne taxe jamais ces sortes de choses avec des personnes comme il faut. Vous me donnerez ce que vous voudrez, pourvu que j’y trouve mon compte…

—Dix gourdes vous paraîtraient-elles suffisantes?

—Vingt me conviendraient mieux…

—En voilà douze et l’affaire est conclue…

—Vous êtes bien bon, monsieur… Cinq, six, douze! Oui, le compte y est… Je vois ce que c’est, maintenant… Monsieur attend probablement un des pensionnaires de l’hôtel Barnabé, pour l’envoyer à la Guayra passer la mauvaise saison de l’hivernage qui commence demain, sur la grande place, à dix heures du matin…

—Qu’entendez-vous donc par l’hôtel Barnabé?

—Quoi, monsieur ne connaît donc pas Saint-Thomas?… l’hôtel Barnabé, c’est la grande maison noire… le garde-manger de potence dont le concierge Barnabé a la clef…

—Et connaissez-vous ce concierge?

—Non, plus à présent, depuis que je lui ai fait la queue de deux pratiques sans lui donner la moitié du prix que j’avais promis pour les faire passer de la geôle à la Côte-Ferme… c’est un vieux-corps de mauvaise foi et de mauvaise humeur, avec qui il n’y a plus moyen de faire quelque chose de bon…

—Et vous ne pensez donc pas que l’on puisse s’arranger avec lui pour une évasion? On m’avait cependant assuré…

—Oh! si fait, il y a toujours moyen; mais il est cher en diable et brutal surtout: il vient encore dernièrement d’augmenter ses prix, le vieux coquin! dix onces d’or pour chaque homme à pendre… Et vous sentez bien que c’est payer trop cher un pendu; et tous les condamnés n’ont pas le moyen de mettre des sommes comme ça pour conserver leur vie… Il y en a dix-sept aujourd’hui pour demain, à ce qu’on dit, et si quelqu’un faisait la folie de les acheter tous, Barnabé aurait de suite, de sa marchandise, 170 onces d’or, près de trois mille gourdes rondes. Le métier serait trop beau…

—Si encore à ce prix on était certain de pouvoir obtenir!…

—Mais on obtient quand on en a les moyens, parce que c’est un prix fait comme des petits pâtés… Il n’y a pas de protection ni de faveur pour cela… Vous payez, on vous donne la marchandise, voilà tout.

—Pourriez-vous bien vous charger, vous, qui paraissez si bien connaître les usages du pays, d’une commission de ce genre?

—Moi, non, parce que, comme je vous l’ai dit, Barnabé s’est fâché avec moi pour un coup de pied qu’il m’a donné dans notre dernière querelle… Mais vous n’avez qu’à vous présenter vous-même, avec de l’argent d’abord, et en vous expliquant, et ensuite l’affaire s’arrangera…

»Tenez, je crois que le vieux ivrogne est justement descendu de son grand dîner, car il me semble voir de la lumière dans la salle d’en bas, à l’entrée de la pistole… Vous pouvez aller lui parler si vous avez affaire à lui, et puis ensuite, si vous avez besoin de moi, je suis là jusqu’à deux heures. Mais je serais bien aise de pouvoir partir, je ne vous le cache pas, le plus tôt possible… Eh! oui, je ne me trompe pas, c’est Barnabé qui est descendu… Le voyez-vous, le tigre, qui cuve son trop de tafia, à côté de sa fille…»

Satisfait des explications que le hasard venait de m’envoyer par la bouche de ce bavard de patron, je courus vers la geôle, plus rempli d’espoir que jamais…

Au fond d’une grande salle basse et sinistre, ouverte en grand sur une cour située au coin d’une place, je vis, à la lueur d’une lampe, un homme vêtu en matelot, assis près d’une table, et à côté de cet homme une jeune fille: j’entrai.

Je demandai d’abord monsieur le concierge…

«C’est moi! me répondit d’une voix de taureau, le concierge lui-même, sans lever à peine les yeux sur moi.

—Qu’y a-t-il pour votre service? me demanda d’un ton assez doux la jeune personne.

—Je voudrais dire un mot en particulier au chef de la maison.

—Quand je vous ai dit que c’était moi, hurla encore le geôlier, c’est que c’est moi, et si vous avez un mot à dire, dites-en deux si vous voulez: je suis ici en particulier… Mais, sans être trop curieux, qui êtes-vous, s’il vous plaît, monsieur? car on est bien aise de savoir à qui on parle, quand on parle à quelqu’un.

—Je suis étranger, monsieur…

—Mais vous m’avez l’air cependant d’être Français et de parler la langue comme un Parisien?

—Oui, je suis Français, mais j’ai voulu vous dire que j’étais étranger à Saint-Thomas.

—Alors dites ce que vous voulez dire, si vous voulez que je vous comprenne… On peut être étranger ici, et c’est tant mieux même, car il ne manque pas de mauvais garnemens dans la population de ce pays; mais quand on est Français et qu’une sentinelle vous crie: Qui vive? on répond sans rechigner: Français, quoi! parce qu’il n’y a pas de mal à cela, et le péché mortel n’est pas dans la chose en question. N’est-ce pas, petite, que penses-tu de la chose et du péché mortel, qui n’est pas dans la chose en question?

—Mon père, je pense comme vous; mais monsieur a témoigné le désir de vous parler.

—Qu’il parle, le monsieur, qu’il parle! je ne l’empêche pas de parler en conséquence; mais quand on vient me conter qu’on est étranger parce qu’on est Français, moi je prends pour mon compte l’insulte faite à ma nation: c’est que je suis Français aussi, moi, et surtout, quand je viens de dîner, le pays se présente à ma tête avec tout ce que moi et les autres avons fait pour notre patrie… Entendez-vous, Français toujours, moi, et jamais étranger, ou que le diable m’enlève plutôt!

—Je le savais, M. Barnabé, avant de venir à vous… Je sais même que vous avez servi avec honneur dans l’armée…

—Eh bien! à présent, le voilà plus savant que moi sur moi-même, cet autre que je n’ai jamais tant vu! il sait que j’ai servi, avec honneur, dans l’armée… Mais est-il donc savant ce particulier qui s’est dit étranger parce qu’il est Français.»

Je jugeai prudent, en voyant la causticité bachique à laquelle se livrait M. Barnabé, de le laisser dégorger un peu le flux d’épigrammes dont il semblait avoir besoin de se soulager à mes dépens. Sa fille, devinant probablement mon embarras et applaudissant à ma réserve, prit, pour faire changer la conversation, un moyen qui avait dû souvent lui réussir: elle apporta une bouteille de Porto et deux verres sur la table, me présenta une des trois ou quatre mauvaises chaises qui boitaient dans l’appartement, et m’engagea à m’asseoir vis-à-vis de son père… Je me plaçai en face de M. Barnabé, et au risque de recevoir, en l’écoutant, les chaudes bouffées de son haleine fort irrégulièrement entrecoupée par des hoquets assez fréquens, je me résignai à conserver ma position… Il avala d’abord un verre de Porto, et exigea ensuite que j’en busse un aussi, non pas à sa santé, mais à la santé de sa fille; par respect, me fit-il observer, pour le sexe. Mademoiselle Barnabé qui, pour le dire en passant, me paraissait d’autant plus jolie que son père me semblait plus hideux dans l’abjection de son état d’enivrement, répondit à mon toast par un sourire gracieux, mais sans coquetterie… La brutalité de son père semblait lui faire mal en présence d’un homme bien élevé… Quant au père Barnabé, après avoir brisé son verre en le posant sur la table, et en avoir demandé un autre, il se mit à me beugler dans le médium de sa voix de basse-taille et à propos de je ne sais quoi:

«Moi, voyez-vous, tel que vous me voyez, j’étais sergent dans la vieille-garde, avec l’autre, vous savez bien. Une fois le petit caporal bloqué à la geôle à Sainte-Hélène, je me dis: Barnabé, plus d’empereur, plus de garde impériale: c’est fini pour toi, mon ami, et pour le grand-homme; cherche ta vie ailleurs, l’air de France commence à être malsain pour les moustaches grises de ton tempérament…

—Ah! vous étiez sergent dans la vieille-garde?

—Sans doute; et qu’y a-t-il donc de si étonnant là-dedans, pour m’interrompre en parlant? laissez-moi donc prendre le pas en conséquence, si vous voulez que j’arrive à la première étape de mon histoire… Je me dis donc alors: va chercher ta vie ailleurs, Barnabé, mon ami; et, ma foi, je ne sais pas trop comment je m’en vins de l’autre côté de l’eau. C’était peut-être pour faire comme le petit tondu, qui commençait un peu tard aussi, de son côté, à apprendre la navigation… Bref, me v’là arrivé à Saint-Thomas, par mer, où je procède d’abord par traîner la savate et à manger à crédit, chez l’un et chez l’autre, faute de moyens de pouvoir payer comptant les alimens et de manger chez moi en particulier… Ça ne pouvait pas durer long-temps pour un vieux soldat, ce métier de toujours dîner en ville… On me fit loger en prison pour m’accorder le coucher et pour ce que je devais à l’ordinaire, oui, en prison, dans cette grande baraque dont je suis, avec le temps et par mes services, devenu le colonel ou le général… Ma bonne conduite dans la prison m’avait fait respecter de mes semblables… Les chefs et les geôliers en firent leur rapport au gouverneur qui était un bon vivant, un ancien de l’armée de son pays de loups, et quand je voulus sortir, on me dit: «Doucement, Barnabé, tu ne t’en iras pas! tes souliers sont mauvais… le concierge va mourir, et c’est toi qui es porté sur la liste d’avancement pour le remplacer dans son grade.

»Le concierge changea effectivement son fusil d’épaule, comme il l’avait laissé espérer à ses amis et à ses chefs… C’est moi qui ai été gradé à sa place, de même qu’ainsi on me l’avait promis sur la mauvaise mine du geôlier titulaire en chef.

—Je ne vois rien là que de fort honorable pour vous, M. Barnabé; c’est une preuve de confiance qu’on a voulu vous donner en récompense de votre belle conduite; mais j’aurais un mot à vous dire…

—Et moi j’en ai encore bien plus d’un aussi à vous dire… Vous ne voulez donc pas me laisser parler?…

—Pardon, continuez, je vous en prie; votre récit même m’intéresse beaucoup…

—Tiens! il vous intéresse et vous me coupez la parole à tout bout de champ!… Tenez, voyez-vous cette petite fille qui nous écoute, voilà plus de mille fois qu’elle m’entend récidiver mon histoire, et elle reste là toujours immobile, toujours la tête droite et les yeux fixés à quinze pas devant elle… N’est-ce pas, Acacie, ma bonne petite troupière?… C’est que ça connaît le service et la discipline militaire. Voyons, embrasse-moi: et dis-moi ton mot d’ordre dans le tuyau de l’auditoire…»

Acacie embrassa monsieur son père avec une docilité charmante…

Le tendre et paterne geôlier continua…

«Pour lors, je vous disais donc que je pris, pas plus fier que ça, le grade de geôlier de Saint-Thomas, chez le Danois… Pardieu! que je pensai: tu as quitté la France, Barnabé, parce que tu ne pouvais plus casser les reins au Prussien, à l’Allemand et au Danemarck. Eh bien! tu auras à présent au moins la satisfaction d’en bourrer quelques-uns de ces godichons-là dans ta niche à rats; car à Saint-Thomas on trouve des rognures de toutes les nations à mettre au colombier… C’est toujours la guerre aux malins que je fais ici pour le compte de la France, et les coups de clef ont remplacé l’action militaire de la baïonnette…

—C’est au mieux, mon brave M. Barnabé: c’est même une fort jolie retraite que vous vous êtes donnée là; mais j’ai une affaire aussi et une affaire très pressante à vous conter: il s’agit de la vie d’un homme.

—Et qu’est-ce que c’est que ça que la vie d’un homme, quand c’est ma vie à moi dont je vous parle!… Silence dans les rangs!… On ne parle pas sous les armes quand le colonel commande… Acacie, versez-nous encore un petit verre de Porto dans nos grandes moques… Bien, c’est cela, la belle cantinière du premier régiment de la vieille garde de la prison… Tenez, cette petite fille que vous voyez là est à moi, à moi tout seul et en propriété encore, attendu que c’est moi qui me suis donné la peine de la faire, à moins que cependant sa pauvre défunte mère…

—Elle est charmante, mademoiselle Acacie.

—Elle est charmante! parbleu, c’est une belle chose que vous croyez peut-être lui avoir dite là? Si vous prenez celle-là pour un compliment, vous! il y a dix-sept ans que c’est connu… Mais puisque vous êtes si malin, je parie tout ce qu’on voudra, que vous ne devineriez jamais pourquoi elle s’appelle Acacie, cette petite brune-là de ma façon?

—Non; mais on peut dire du moins, quelque joli que soit son nom, qu’il est encore moins joli que celle qui le porte.

—Tur lu tu tu! en avant donc encore les complimens comme s’il en fusillait! Voilà bien les conscrits de mon temps, des douceurs et toujours des douceurs et puis rien du tout! Je l’ai baptisée moi-même, puisqu’il faut vous le dire, je l’ai baptisée du nom d’Acacie, parce que l’acacia est mon arbre à moi… Y êtes-vous à présent, devineur de pommes cuites quand elles ne sont pas crues?»

Ce mot du geôlier me remettant en mémoire que j’avais eu, en France, l’honneur d’être reçu maçon, je me mis à faire à mon cerbère tous les signes de reconnaissance que je pus me rappeler. Acacie ne devinant pas le motif de mes grimaces et de celles que son père cherchait à m’envoyer de son côté pour répondre à mes avances maçonniques, se prit à rire comme une folle… Mais le geôlier, voyant probablement une profanation dans l’hilarité de sa fille, termina cette scène télégraphique en criant d’une voix grave: «Silence, petite: ceci ne vous regarde pas: c’est du trop profond pour vous… Oh! vous êtes de là, mon frère! reprit-il en s’adressant à moi; vous en mangez, je le vois bien, et vos frères doivent vous reconnaître pour tel; mais, voyez-vous, on est frère ici jusqu’aux cordons de la bourse et au trou de la serrure… Cependant expliquez-moi toujours votre affaire, si vous en avez une, en attendant que nous ayons fini cette bouteille…

—Ce ne sera pas long, monsieur Barnabé, puisque vous voulez bien m’entendre… Vous avez ici un prisonnier…

—J’en ai cent, et tous à moi encore: c’est mon régiment…

—Celui dont je veux vous parler était officier sur le corsaire l’Oiseau-de-Nuit.

—Ah! pour celui-là je ne l’aurai plus demain… Et il m’a déjà été recommandé. Il y en a dix-sept de cette compagnie à qui j’ai fait faire la barbe et la toilette pour demain, afin qu’ils puissent se présenter décemment à l’exercice…

—Eh bien! c’est ce jeune prisonnier, un de ceux qui doivent être exécutés demain, que je veux sauver avec votre protection.

—Impossible! mon bel enfant! impossible! c’est justement celui-là qu’une comtesse ou une marquise de Mistenflûte m’a recommandé expressément… de ne pas laisser déserter, quand ce serait pour toutes les mines d’or de là-bas.

—Et que vous a donné la comtesse pour cet affreux service?

—Elle m’a promis, pour cet affreux service, cinq doublons de gratification et son estime, c’est-à-dire, cinq doublons net. Et pour être plus sûr de toucher le prêt, j’ai mis mon officier de pirates à la double chaîne et dans le numéro dont voici la clef. Un vrai bijou de logement pour les arrêts forcés d’un sous-lieutenant de Saint-Cyr qui a été voir les filles en oubliant de payer le dégât.

—Et moi, je vous donne dix doublons comptant pour ravoir le prisonnier, et, de plus, cette bague pour votre jolie Acacie…

—Donnez toujours, mon brave, donnez; mais brosse pour mon prisonnier! Il est bien trop gentil, le garnement, pour qu’on le laisse partir comme cela, ce bel oiseau. Il a piraté sur mer et on le piratera sur terre: ceci est Arhusmétique, comme un et un font deux.»

Acacie venait de jeter un coup-d’œil sur la bague que je montrais, elle avait souri ensuite; je lui fis un signe, et elle me répondit en m’engageant par un geste de la main à attendre encore et à prendre patience…

Barnabé continua:

«Ah! vous avez cru peut-être que parce que je suis bon enfant, vous pourriez entrer en conversation avec moi sur l’article de ma consigne, et me faire faire plus de quinze pas en dehors de ma guérite… bonsoir, l’ami… bonsoir: il pleut trop, vous repasserez demain… On est geôlier parce qu’on trouve sa vie à gagner dans ce métier-là… On fait des signes à un frère, parce que les frères sont toujours des frères, quand ça ne dépasse pas les grimaces portées sur le diplôme et l’exercice de peloton du vénérable de la respectable et cætera, suffit… Mais quand le réglement du poste est affiché à la porte du corps-de-garde, Jean-fesse qui donne le mot d’ordre à l’ennemi… C’est ma maxime à moi, c’est ma maxime… Entendez-vous, conscrit, entendez-vous?…»

En ce moment-là même, Acacie m’indiqua par un geste dont je saisis tout de suite l’intention, de m’en aller; je pris mon chapeau pour faire semblant de sortir: un autre geste de la jeune fille me fit entendre, après ce premier mouvement, qu’il fallait rester, et à la lueur incertaine de la lampe qui se consumait auprès de la bouteille du geôlier, j’allai me nicher dans un coin du lugubre appartement qui servait de salon de réception à l’illustre Barnabé…

Celui-ci me croyant déjà loin, causa encore quelques instans avec sa fille sur ce qu’il appelait ma retraite précipitée avec perte… puis accablé sous le poids du vin et du sommeil, il finit par laisser tomber sa tête appesantie sur la table, et par s’endormir comme un bienheureux, entre sa bouteille vide, ses deux verres renversés et sa lampe huileuse. Mais avant de s’abandonner tout-à-fait à l’assoupissement contre lequel il luttait en déraisonnant depuis une demi-heure, il avait eu le soin de s’emparer d’une des mains de son Acacie, qu’il tenait serrée contre ses genoux avinés et nonchalamment étendus sous la petite table.

L’argus repu ronfla bientôt de manière à ébranler les murs de sa geôle… Acacie, profitant de ce moment favorable si impatiemment attendu par moi et peut-être par elle, se met, sans faire le moindre mouvement, sans déranger sa main de la main de son père, à appeler à demi-voix: Bartholoméo, Bartholoméo!

Un grand et jeune mulâtre sortant de je ne sais quel recoin, tout déhaillé, tout nonchalant, aux trois quarts endormi encore, se présente en bâillant devant la jeune fille…

«Que voulez-vous, maîtresse? lui dit-il.

—Bartholoméo, lui demanda Acacie, voulez-vous gagner cinq doublons?

—Cinq doublons? Je veux bien, maîtresse, où sont-ils?»

Je montrai alors les cinq doublons au mulâtre hébêté dont les yeux se rouvrirent tout-à-fait à l’aspect de cet or.

«Et que faut-il faire pour cela? ajouta-t-il, et sans perdre mes cinq doublons de vue…

—Il faut me suivre tout-à-l’heure au numéro trois, et prendre la place de l’officier pirate pour la nuit… pour la nuit seulement…

—De l’officier qui va être pendu demain, maîtresse?… Mais si on me trouve à sa place, pourra-t-on me pendre aussi?

—On vous donnera vingt-neuf coups de fouet, et vous aurez vos cinq doublons…

—Et je ne serai pas pendu, n’est-ce pas, à la place de l’officier?

—Que vous êtes imbécile, Bartholoméo! Vous n’aurez qu’à ne rien dire et qu’à faire semblant de dormir quand mon père fera sa ronde, à minuit, comme il ne manque jamais de le faire. Il vous prendra pour le prisonnier… Vous entendez bien, n’est-ce pas?

—Oui, maîtresse, j’entends bien.

—Et demain quand l’erreur sera reconnue, vous aurez vos cinq doublons… Pourvu que vous ne disiez rien contre moi sous le fouet, vous entendez… Voilà les cinq doublons que vous aurez…

—Et un quatre piquets[2], moi je le veux bien, maîtresse.»

[2] Quatre-piquets, mot dont on se sert pour désigner la correction de vingt-neuf coups de fouet que l’on fait donner aux esclaves.

L’affaire, mon affaire, celle du pauvre Banian, venait d’être faite entre l’intelligente fille et le stupide Bartholoméo… Je croyais n’avoir plus que mes doublons à donner, et à attendre le succès de la tournée des deux libérateurs, au numéro trois… Acacie me fit signe d’approcher d’elle… J’exécutai l’ordre qu’elle venait de me donner d’un mouvement de tête et d’un coup-d’œil. Elle prit ma main, retira doucement la sienne de celle de son père pour glisser mes doigts tremblans sous ceux de l’impitoyable geôlier, et elle me dit alors: «N’ayez donc pas peur ainsi! Il ne se réveillera qu’à minuit, et dans un moment je vais venir reprendre ma place…»

Acacie, en achevant de prononcer ces derniers mots, promène délicatement la main qu’elle venait de dégager, sur le lourd trousseau de clefs de Barnabé, et elle en détache, avec l’adresse d’une fée, la double clef du numéro trois… Elle fait un geste impérieux à Bartholoméo: l’esclave la suit en baissant la tête. Tous deux disparaissent dans un sombre couloir du fond qu’éclaire à peine la faible lueur de la lampe de la geôle, et ils me laissent seul, debout près du geôlier endormi, seul, tenant du mieux possible ma main crispée sous la main brutale du tyran de la prison.

Les minutes que je passai dans cette position cruelle, me parurent des heures entières… A chaque mouvement que faisait le dormeur, à chaque ronflement qui s’échappait de sa pesante poitrine, ma main tremblait de manière à le réveiller tout-à-fait, et alors je sentais ses doigts noueux s’allonger pour saisir plus fortement les miens ou pour étreindre plus tendrement la main qu’il croyait être celle de son Acacie… J’aurais donné tout au monde pour être délivré du supplice que mon bourreau endormi me faisait subir sans le savoir… Au bout d’un quart d’heure de torture enfin, je crus entendre du bruit dans le couloir du fond: mes cheveux se dressèrent sur ma tête… Le geôlier s’apercevant, même dans l’instinct animal de son sommeil, du mouvement que je n’avais pas été maître de réprimer, murmura quelques mots, releva sa tête alourdie, et après un moment d’incertitude et d’hébêtement, laissa retomber son front sur la table… Je respirai…

Le bruit que j’avais entendu avait cessé tout-à-coup. Il se renouvela bientôt. Le frottement de quelques pas longs, timides, incertains, vint frapper mes oreilles de plus près… Je tournai la tête du côté du couloir, et un autre homme que Bartholoméo suivait la jeune libératrice… Cet homme, c’était le Banian, qui, en m’apercevant dans la posture que je continuais à garder par prudence, tomba à mes genoux sans proférer un mot, sans laisser échapper un soupir…

Acacie, la bonne Acacie, s’approche de moi en souriant pour reprendre la place qu’elle m’avait confiée pendant son absence… Je passai à l’un des doigts de la main qu’elle avait libre, l’anneau promis, le prix attaché à sa belle action, et dans la poche de son tablier je laissai tomber quelques doublons… Je baisai même, je crois, avec bonheur, la main et la bague… Et saisissant ensuite mon Banian comme la proie sur laquelle j’avais si long-temps compté, je sortis avec mon trésor de la terrible geôle de Saint-Thomas, pour perdre bientôt de vue Acacie qui continuait à sourire en nous regardant fuir et en tenant toujours sa jolie main dans la redoutable main de son père…

XXI

Et cette tête, c’est moi qui l’ai sauvée!

(Page 161.)

Nouvelle rencontre:—autre embarras;—seconde évasion par mer;—adieux à Saint-Thomas.

«Eh bien! demandai-je à mon homme une fois dans la rue et loin de la prison; que pensez-vous de celle-là?

—Je pense, me répondit-il avec des larmes dans la voix, que vous êtes un Dieu et que vous venez de faire un miracle pour moi…

—Un miracle, eh non! il n’est pas fait encore, et tant que je ne vous aurai pas embarqué je ne serai pas tranquille!

—Embarqué, s’écria à ce mot le fugitif, et pour où?

—Pour la Côte-Ferme!

—Et peut-être encore sur quelque autre corsaire! Oh! non, de grâce, mon généreux libérateur. Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance; mais si, pour vous en donner une preuve, il fallait retourner à bord de quelque forban, tenez, j’aimerais mieux vous désobéir, quelque chose qu’il m’en coûtât, et mourir!

—N’ayez aucune crainte, venez toujours et ne nous arrêtons pas ainsi au milieu de la rue où l’on pourrait nous remarquer et écouter notre conversation… C’est à bord d’un paisible bateau caboteur, et non plus sur un pirate, que je vais vous conduire. Je vous en donne ma parole d’honneur. Les conditions de votre passage pour la Guayra ont été faites entre le capitaine qui vous attend et moi… Une fois rendu là et tout-à-fait dépaysé, il vous sera facile, avec le peu d’argent que je viens vous prier d’accepter, de vivre en toute sécurité, et peut-être même dans une certaine aisance, pour peu que vous sachiez profiter des leçons du passé et prendre la peine de travailler…

—Oh! pour travailler, ce n’est pas cela qui m’embarrasse… Mais écoutez, puisqu’il faut vous l’avouer, et que vous avez encore la bonté de m’entendre, je crains, presque autant que la mort à laquelle je viens d’échapper, un nouveau voyage sur mer. C’est que j’ai été si malheureux aussi dans les deux seules campagnes que j’ai faites!

—Oh! ma foi, que vous ayez ou que vous n’ayez pas de vocation pour un troisième voyage, il faut bien cependant vous décider à mettre encore une fois le pied à la mer, et cela le plus tôt possible; car il n’y a plus moyen de rester ici pour vous, et il y a même danger à cheminer lentement comme nous le faisons vers le rivage où la barque nous attend. Vous ne savez donc pas que la comtesse est ici et qu’elle a poussé la vengeance jusqu’à payer le geôlier et des surveillans pour que vous ne puissiez pas lui échapper?

—Pardonnez-moi, je l’ai su; mais la comtesse ne m’a pas reconnu à bord parmi les forbans, et ici elle n’a pu réussir à me voir en face, malgré l’envie qu’elle avait de venir jouir de mes maux en me contemplant dans les fers… Grand Dieu! si elle avait su qui j’étais!…

—Silence! silence!… m’écriai-je en ce moment. Abaissez comme moi votre chapeau sur vos yeux, et cessons de parler français… Oui… oui… C’est justement elle et son père que je crois voir venir à nous…

—Et qui, elle? me demanda tout bas mon compagnon déjà tremblant comme la feuille…

—Eh! la comtesse elle-même… Chut! prenons vite l’autre côté de la rue où il y a le plus d’obscurité.»

Je ne m’étais pas trompé, c’était bien la comtesse de l’Annonciade que j’avais reconnue, venant dans la même rue que nous et suivant la direction opposée à celle que nous avions prise pour aller vers le bord de la mer. Marchant lentement à côté de son père et accompagnée de ses nègres et de ses négresses, elle nous croisa à quelques pieds de distance; mais avant d’être rendus assez près d’elle pour reconnaître le son de sa voix, à chaque pas qu’elle faisait vers nous, je sentais à l’agitation nerveuse de mon compagnon, à qui j’avais fait prendre mon bras, la peur qui allait chez lui en augmentant et qui devint telle qu’elle me parut lui avoir ôté enfin l’usage de ses jambes. Je fus obligé même de le soutenir pendant un instant pour donner à l’émotion qu’il éprouvait le temps de se dissiper un peu, une fois que le danger de la rencontre se trouva passé.

Cette leçon inattendue que venait de lui donner la frayeur ne me fut pas au surplus inutile pour le déterminer à quitter Saint-Thomas. Mon éloquence aurait eu probablement beaucoup de peine à vaincre sa répugnance pour le nouveau voyage de mer que je lui avais préparé; mais la vue de la comtesse le détermina tout-à-fait à céder à mes pressantes sollicitations. Quand son évanouissement fut dissipé, je ne trouvai plus en lui qu’un homme résigné à braver plutôt les chances de la navigation, que le danger d’une autre rencontre avec son ancienne conquête.

Un autre incident, pour le moins aussi terrible que celui qui venait de s’offrir à nous, se présenta dans notre court trajet de la prison au bord du rivage. En passant sur une petite place qu’il nous fallait traverser, et dont je ne me rappelle plus le nom, nous remarquâmes une douzaine de nègres qui, à la lueur de leurs torches fumeuses, s’occupaient gaiement à dresser une espèce de théâtre en bois. Un groupe assez nombreux d’esclaves paraissait suivre avec curiosité le travail de ces ouvriers nocturnes. Quelques-uns d’entre eux faisaient, à voix haute, des observations sur la construction de la machine que l’on élevait. Nous nous arrêtâmes une minute pour regarder aussi et pour écouter ce que disaient les esclaves… C’était l’échafaud que l’on dressait pour les pirates, et c’était de l’exécution qui devait avoir lieu le lendemain, que s’entretenait la foule.

Le Banian avait tout deviné, tout compris avant moi. Il s’évanouit tout-à-fait à mes côtés à l’aspect de l’échafaud sur lequel il était destiné à figurer il y avait encore deux heures… Je ne savais comment faire avec un homme que j’étais obligé de soutenir debout comme un cadavre, et qu’il m’aurait fallu emporter sur mes épaules pour achever le trajet qui nous restait à faire… Une pluie furieuse, une ondée que le ciel sembla nous envoyer en ce moment pour nous tirer d’embarras, fondit sur la foule qu’elle dispersa en un clin-d’œil, éteignit les torches, mouilla jusqu’aux os mon compagnon évanoui et moi, et peu à peu rendit l’usage de ses sens au malheureux dont la figure se ranimait sous les gouttes de pluie bienfaisantes de ce grain tutélaire…

«Marchons, marchons, lui dis-je, dès que je crus trouver en lui assez de forces, marchons… L’échafaud est là, vous l’avez vu: le grain est passé, et la comtesse peut-être nous suit… Marchons…

Elle nous suivait effectivement sans que je l’eusse vue nous suivre… Un secret pressentiment, ou l’envie de donner le courage de la peur à mon malheureux fugitif, m’avait inspiré ce mot.

Le Banian marcha. Nous arrivâmes enfin sur le bord de la mer, entre les tas de planches et les amas de marchandises dont le rivage était couvert… Je cherchai des yeux et dans l’obscurité le capitaine caboteur qui devait nous attendre à l’endroit même où nous nous trouvions…

Un homme qui sortait de dessous une de ces piles de planches où probablement il avait été se réfugier pendant l’ondée, se présenta à nous: il s’approcha et nous regarda sous le nez: le Banian se remit à trembler; pour cette fois il dut se croire perdu… Il n’y eut que lorsqu’il entendit l’homme me dire: «Ah c’est vous, monsieur!» que je le sentis se redresser sur ses jarrets chancelans.

—Eh oui, c’est moi, répondis-je au patron caboteur. Vous ne m’attendiez pas sitôt, n’est-il pas vrai?

—Non, me dit-il; mais cependant j’avais fait venir mon petit canot à terre pour plus de précaution; tenez, le voilà amarré là à la lune, avec le mousse qui ne l’a pas quitté… Lequel de vous s’embarque, messieurs?

—C’est monsieur.

—Allons, qu’il soit le bien venu: la brise est ronde; la grainasse a éclairci et rafraîchi le temps… Je n’ai plus qu’une amarre à larguer pour appareiller; mon ancre est à bord depuis que vous m’avez parlé… Allons, messieurs, embarquons-nous; une heure de gagnée est quelquefois l’heure qui sauve la vie… Embarquez…»

Le Banian n’avait plus de voix… Je lui remis dans la main la somme qui pouvait lui être nécessaire pour payer le reste de son passage et pour se débrouiller un peu à son arrivée à la Guayra… il me sauta au cou en sanglotant, mais sans pouvoir parler; je l’embrassai, ma foi, comme on embrasse un homme que l’on vient d’arracher à l’échafaud… Le patron, qui attendait la fin de nos adieux pour se rendre à bord dans son petit canot, nous cria à deux ou trois reprises encore: «Allons, embarquons-nous, une heure de gagnée est l’heure qui quelquefois sauve la vie…» J’aidai mon prisonnier évadé à s’embarquer dans le canot: le patron me souhaita le bonsoir… Et pour la seconde fois je confiai aux flots et au hasard les destinées du pauvre Banian.

En voyant la chaloupe du caboteur fuir dans l’obscurité, et le caboteur lui-même livrer bientôt ses voiles à la brise de terre pour gagner le large, je restai plongé dans les réflexions assez tristes que m’inspirait en ce moment le brusque départ du prisonnier que je venais de délivrer si miraculeusement. Long-temps probablement j’aurais gardé l’attitude méditative que j’avais prise sur le rivage, sans le bruit que firent les pas de quelques personnes qui s’avançaient vers le point même où j’étais demeuré après avoir embarqué le Banian dans le canot… Arraché à ma rêverie par l’approche de ces importuns, j’allais me retirer pour retrouver l’hôtel où j’étais descendu, lorsqu’une main légère me frappant sur le bras, me fit tourner la tête vers l’individu qui venait de m’aborder aussi familièrement: c’était une femme, et je reconnus presque aussitôt que cette femme était la comtesse. Un homme l’accompagnait et s’était arrêté à quelques pas d’elle, au moment où elle s’était approchée de moi.

«Et que faites-vous si tard au bord de la mer, monsieur le voyageur mystérieux? me demanda-t-elle.

—Ma foi, madame, lui répondis-je en me remettant un peu du trouble que m’avait causé son apparition, je pourrais vous faire, je crois, la même question, dans le moment actuel.

—Oh! ma réponse à moi sera facile, reprit-elle avec vivacité. Vous savez bien que j’exerce et que je me suis imposé, jusqu’à mon départ de Saint-Thomas, une mission de surveillance qui, Dieu merci, finira demain! J’ai dix-sept prisonniers à garder, et j’en cherche un qui vient de s’échapper de la geôle.

—Qui vient, dites-vous, de s’échapper de la geôle?

—Oui, de la geôle, d’où je sors à l’instant même et où son évasion a répandu l’alarme.

—Le ciel en soit loué! c’est une tête de moins que le bourreau aura à trancher demain!

—Oui, et un crime de plus qui restera impuni… Mais d’où vous vient donc aujourd’hui cette commisération pour d’infâmes pirates qui n’ont que trop mérité le sort qu’on leur prépare?

—Ma foi, je vous avouerai qu’en me rendant ici, j’ai vu se dresser un échafaud, et que cet aspect a suffi pour m’épouvanter.

—Ah! c’est donc vous que j’ai vu passer tout-à-l’heure avec une autre personne… Je ne m’étais donc pas trompée!… Mon père, mon père, s’écria-t-elle en s’adressant au vieillard qui s’était tenu à quelques pas de nous, c’étaient eux, voyez-vous, qui passaient auprès de nous! Et avec qui étiez-vous encore, s’il vous plaît, monsieur, quand j’ai eu le plaisir de vous rencontrer?

—Avec un de mes amis que je viens d’embarquer pour Porto-Rico.

—Sur ce petit navire, sans doute, qui ne fait que d’appareiller?

—Oui, sur ce petit navire-là même, madame.

—Et c’était un de vos amis, dites-vous?

—Oui, madame, un de mes amis.

—Oh! non, non; vous vous trompez: ou vous voulez me tromper: vous ne pouvez pas avoir d’amis de cette espèce-là… C’était le prisonnier qui manque à la geôle…

—Quelle idée étrange! Rien, ce me semble, ne peut vous porter à concevoir un soupçon aussi ridicule, permettez-moi de vous le dire!

—Ridicule, oui; ce soupçon peut vous paraître tel, à vous; mais quelque ridicule que vous soyez en droit de le trouver, je vais l’éclaircir à l’instant même.

—Et comment cela, s’il vous plaît?

—Vous allez le savoir… Dans une heure, un bâtiment expédié par ordre de monsieur le gouverneur, aura rejoint le navire sur lequel vous avez cru offrir un refuge assuré à votre fugitif…

—Ce moyen pourrait peut-être être tenté, cependant j’en doute encore. Mais il serait indigne de vous et il n’aboutirait à rien… Vous réussiriez tout au plus à faire revenir le navire, et vous ne trouveriez pas à bord ce que vous auriez eu le désagrément d’y chercher.

—Et pourquoi cela?

—Parce que votre supposition est fausse et que la personne que j’ai embarquée n’est pas celle que vous cherchez avec tant de persistance et de cruauté.

—Eh bien! c’est ce que nous allons voir!… Maintenant ce n’est pas seulement ma vengeance qui se trouve intéressée à pénétrer ce mystère, c’est mon amour-propre que vous forcez à prendre ce parti désespéré… L’évasion du coupable fera perdre sa place au concierge imbécile qui s’est laissé tromper ou corrompre. Et le coupable lui-même n’échappera pas à mon juste ressentiment… Mon père, allons tout de suite prévenir le gouverneur; il faut qu’il soit instruit de cet événement et que toute l’île nous prête assistance pour retrouver la trace du criminel qui vient de nous échapper.

—Puissent vos recherches, madame la comtesse, et tout le bruit inutile que vous allez faire, vous convaincre de mon innocence dans toute cette affaire qui paraît vous tenir si fort à cœur!

—Un mot, monsieur, un mot seulement, avant que je ne vous quitte pour courir au gouvernement… Quel était cet homme?

—Je vous l’ai déjà dit, madame.

—Non, vous avez voulu me donner le change… votre main tremble trop et votre voix est trop émue pour que vous m’ayez dit la vérité!… C’était mon prisonnier!

—Et quand cela serait, quel intérêt aurais-je maintenant, je vous le demande, à vous cacher la vérité, et par quel moyen parviendriez-vous à empêcher le succès de ma tentative?

—Quel intérêt, dites-vous? mais celui de gagner du temps et de retarder le départ du bâtiment que je puis envoyer à la poursuite du coupable… Mais écoutez, malgré la cruauté dont vous m’accusez avec un si étrange emportement, je veux bien consentir à ne pas pousser ma vengeance jusqu’à la dernière inflexibilité; mais je mets une condition à ma tolérance: c’est que vous m’avouerez que vous étiez complice de cette évasion, en me donnant le nom du prisonnier que vous êtes parvenu à soustraire à la surveillance du geôlier.

—C’est-à-dire que c’est un renseignement certain que vous cherchez pour vous aider dans la chasse que vous voulez faire donner à cet infortuné?

—Un tel soupçon m’offense trop pour que j’y réponde autrement qu’en vous jurant ici, sur l’honneur de ma famille, que si vous convenez de tout, je ne ferai aucune démarche pour mettre la justice sur les traces du fugitif ou même pour l’inquiéter dans sa fuite.

—Vous me le jureriez par l’honneur de votre famille et de votre nom?

—Ah! c’était donc le prisonnier qui me manque!

—Je n’ai rien dit encore, j’attends votre parole d’honneur.

—Eh bien! je m’engage sur l’honneur à ne faire aucune démarche qui puisse contrarier le projet que vous venez de mettre à exécution.

—En ce cas-là aussi, je vous avouerai maintenant que l’homme dont j’ai favorisé l’évasion est le prisonnier qui vous manque et que j’ai réussi à délivrer à l’insu du concierge Barnabé.

—Là! j’en étais sûre; et tellement même que sans cette ondée maudite qui est survenue au moment où je vous ai rencontré dans la rue, je ne vous aurais pas quitté d’un pas. Ciel! est-il possible que cette ondée soit venue justement comme pour me forcer à vous perdre de vue! sans cela, vous n’auriez pu réussir à l’embarquer, je vous le jure… Et quel est son nom?

—Son nom est encore un mystère. Je ne me suis pas engagé à vous le dire.

—Je le sais!

—Vous le savez! pourquoi exiger alors que je vous le dise?

—Pour mieux confirmer mes soupçons et la certitude que j’ai acquise.

—Eh bien! qui pensez-vous que ce prisonnier puisse être?

—Un de vos amis.

—Cette conjecture ne prouve pas encore que vous sachiez son nom. Vous pensez bien qu’il n’y a que pour un ami que l’on puisse tenter ce que je viens de faire pour ce malheureux.

—Un de vos amis qui a fait la traversée avec nous, du Hâvre à la Martinique?»

A ce mot, je crus, et non pas sans frayeur, que la comtesse était instruite de tout et qu’elle ne connaissait que trop bien le malheureux que je venais de soustraire à sa vengeance et à la mort. Je n’osai plus lui répondre, elle continua:

—Ah! vous avez cru cacher à ma pénétration le nom du criminel que vous étiez parvenu à ravir à ma vigilance! Mais vous devez être convaincu maintenant que s’il est encore possible de me surprendre, il est un peu plus difficile de m’abuser long-temps. Au reste l’intérêt que vous avait témoigné le despote pendant la traversée, méritait bien un pareil acte d’obligeance de votre part. Vous vous êtes montré reconnaissant en lui conservant la vie; il n’y a rien que de très honorable pour vous dans une telle conduite.

—Mais de qui donc encore voulez-vous parler? demandai-je à la comtesse en devinant qu’elle se trompait dans ses conjectures.

—De qui? ah! vous voulez encore me faire perdre la piste! il est trop tard, monsieur le mystérieux. L’homme dont je veux parler est celui qui a tenu, à son bord, la conduite d’un pirate, et qui a préludé à l’honorable profession qu’il a embrassée par la suite, en nous rendant témoins de sa cruauté, en abusant de la manière la plus atroce de son autorité et de la faiblesse de son malheureux équipage!

—Le capitaine!

—Oui, votre capitaine Lanclume, lui-même… Oui, faites l’étonné maintenant, je vous le conseille; comme si je ne l’avais pas reconnu déjà au nombre des forbans du corsaire qui nous a arrachés à nos familles épouvantées…

—Le capitaine Lanclume… Je vous jure que vous êtes, madame, dans l’erreur la plus complète et que ce n’était pas lui…

—Qui était-ce donc, alors?»

Je restai muet à cette question soudaine qui me mettait ou dans la nécessité fâcheuse d’avouer la vérité, ou dans l’embarras de laisser la comtesse dans l’erreur qui l’abusait sur le compte du brave capitaine… Je me tus encore, ne trouvant rien à répondre. Elle reprit:

«Et fallait-il, pour savoir ce qu’il serait capable de faire un jour, autre chose que la manière dont ce fanatique Napoléoniste a traité, pendant tout le voyage, cet infortuné jeune homme qu’il a forcé ensuite à déserter de son bâtiment…

—Gustave le cuisinier?

—Oui, ce pauvre M. Gustave… Après des procédés semblables, est-il donc si surprenant que l’on se livre à ce qu’il y a de plus affreux au monde, et que l’on immole de faibles femmes sans défense, comme on a sacrifié un pauvre jeune homme sans appui, sans protection… Il n’y a eu dans le fait de ce pirate, au surplus, qu’une chose fort ordinaire. On ne devait rien attendre de mieux d’un Napoléoniste comme lui: tel héros, tel imitateur; ou, comme on dit dans notre pays: tel Dieu, tel saint!… Enfin, que voulez-vous! il est parti, il n’y a rien maintenant à y faire, qu’à me consoler demain en voyant les seize autres condamnés qui n’ont pas trouvé comme lui de nobles libérateurs, expier sur l’échafaud que leur sang va souiller, leur crime et celui de leur affreux complice… C’est un spectacle que j’ai assez long-temps attendu et assez chèrement payé, pour avoir le droit d’en jouir tout à mon aise.

—Beaucoup de plaisir que je vous souhaite, madame. Quant à moi qui n’ai pas les mêmes représailles que vous à exercer envers ces pauvres diables, je partirai demain de Saint-Thomas avec le jour et avant l’exécution, satisfait d’avoir racheté une tête du supplice et d’avoir ainsi payé ma dette à l’humanité…

—Eh bien! s’écria la comtesse avec la plus vive exaspération, voilà ce qui me révolte et qui me met hors de moi! Depuis qu’ici je poursuis les brigands qui nous ont si lâchement immolées, moi et mes amies, à leurs sanguinaires fureurs, c’est que nulle part, c’est que dans aucune âme je n’ai trouvé pour les criminels les ressentimens trop légitimes que j’éprouvais en pensant à leurs crimes. Partout, au contraire, je n’ai rencontré qu’indifférence pour moi et que pitié pour ces hommes affreux. Oh! si quelques voleurs de grands chemins, cent fois moins coupables qu’eux, avaient été arrêtés demandant aux voyageurs la bourse ou la vie, toute la société se serait levée pour crier vengeance et réclamer un châtiment exemplaire, une punition soudaine et terrible. Mais pour des pirates, la société et l’autorité même n’ont témoigné que de l’indulgence: Il me semble même que quelque chose d’inexplicable ait anobli aux yeux de la justice et des habitans de Saint-Thomas, les forfaits contre lesquels j’appelle de toutes mes forces la sévérité des lois, et je me suis trouvée presque réduite à penser que les bandits et les assassins sur mer, jouissaient d’une impunité que l’on se serait fait un crime d’accorder à des brigands et à des voleurs de grandes routes. Juste Dieu! pourquoi donc faut-il que je ne puisse pas devenir homme pour quelques heures seulement, et que mon père soit trop vieux pour exécuter le projet que j’avais conçu!… Le gouverneur lui-même m’aurait répondu des lenteurs mortelles de ce procès qu’il a si long-temps différé avec la plus coupable et la plus inconcevable négligence… Mais le ciel en soit loué! mes tourmens touchent à leur fin et ma juste vengeance va s’accomplir: vingt-quatre heures encore, et je quitterai cette terre maudite, satisfaite et vengée… Venez, mon père, retirons-nous et laissons monsieur aux douces réflexions que sa bonne œuvre lui réserve sans doute pour le reste de la nuit. Notre présence qui n’a pu déconcerter le plan qu’il vient d’exécuter avec une si heureuse habileté, lui deviendrait maintenant importune, et c’est bien assez pour nous qu’elle ait été trop tardive.»

La vindicative Colombienne s’éloigna avec son père, me laissant, comme elle venait de le dire ironiquement, tout entier à mes réflexions.

Parbleu! pensai-je, cette idée qu’elle a eue de songer au capitaine Lanclume, pour l’accuser à la place du Banian de tous les méfaits qui pesaient réellement sur la tête de celui-ci, est arrivée fort à propos pour m’épargner l’embarras d’avoir quelque coupable à lui nommer. Je ne sais trop, ma foi, sans cette heureuse méprise, ce que j’aurais pu lui dire pour me tirer de presse? Lui avouer la vérité, ç’aurait été mettre cette jeune Némésis sur les traces du coupable, qu’elle aurait pu faire poursuivre et harceler jusque dans la retraite que je lui avais ouverte… Et puis, d’ailleurs, je sens qu’il m’en eût coûté pour détruire d’un seul mot l’illusion qui semble protéger encore dans son cœur le tendre souvenir qu’elle a conservé de M. Gustave… Oh si la sentimentale comtesse avait appris subitement le nom du vrai coupable, quelle figure elle eût faite! Je crois, ma foi, que sans le danger qu’un aveu sincère eût pu faire courir à mon protégé, je me serais donné le plaisir de désenchanter cette beauté altière en lui disant: Eh bien! ce jeune homme, que vous accusez le capitaine Lanclume d’avoir traité si inhumainement, c’est ce même officier pirate qui vous a conduite à bord du corsaire où vous avez éprouvé les outrages pour lesquels vous demandez justice et châtiment, et ce capitaine Lanclume à qui vous attribuez une partie de vos malheurs, n’a plus entendu parler de vous depuis qu’il vous a quittée à la Martinique… Quel bouleversement se serait opéré à ces mots dans les idées de la comtesse de l’Annonciade! Il me semble voir tout son corps trembler, la voix lui manquer et son exaltation redoubler contre les forbans… M. Gustave, le romantique et intéressant Gustave Létameur devenu pirate, et se déguisant en noble et galant officier français pour enlever son ancienne et tendre amante!… Vraiment, je regrette, en y pensant encore, de n’avoir pu me procurer le plaisir de désillusionner la petite comtesse, et de me venger de la torture morale qu’elle m’a fait subir par ses importunes questions, en lui faisant éprouver à mon tour le supplice d’un désappointement total, d’un désenchantement impitoyable… Mais maintenant que je l’ai laissée bien convaincue de la présence du capitaine à bord du corsaire et de son évasion de la prison de Saint-Thomas, si elle allait se mettre en tête de révéler publiquement ce prétendu fait en faisant peser une accusation de piraterie sur le compte de ce brave marin…? Oh non! elle ne le fera pas; et puis quand bien même elle réussirait à causer un peu de scandale en ébruitant cette absurde imputation, rien ne serait plus facile que d’en démontrer la fausseté, puisqu’il est de notoriété que le capitaine Lanclume était au Hâvre, privé de la faculté de naviguer, au moment où s’est passée, dans les mers du Mexique, l’affaire de l’Oiseau-de-Nuit. Ainsi donc nul danger d’un côté pour le capitaine dans la fausse accusation de la comtesse, et avantage évident pour le Banian, qui n’a pas même été soupçonné du crime qu’il a commis… Tout a donc été pour le mieux aujourd’hui, et Dieu aidant, je puis dire n’avoir pas perdu ma journée… Quinze doublons et ma bague y ont passé toutefois; et c’est avoir acheté peut-être un peu cher le plaisir d’une bonne œuvre; mais, au bout du compte, la jouissance que j’éprouve en ce moment ne vaut-elle pas cent fois l’argent que j’ai déboursé pour sauver la vie d’un malheureux?… Oui, quelque chose me dit là intérieurement que j’ai bien mérité de l’humanité… Allons nous coucher par là-dessus: nous pouvons maintenant reposer en paix!

En rentrant à mon hôtel, je recommandai à l’un des nègres du logis, qui m’attendait sur la porte, de ne pas oublier de me réveiller de bonne heure pour partir sur un sloop qui devait faire voile avec le jour pour remonter à Saint-Pierre… Après avoir donné cet ordre, je me jetai sur mon lit et je m’endormis…

Quand le nègre vint me réveiller en bâillant et en me disant avec nonchalance: Vin vite, mochué, tit navi qu’à partir avant vous arrivé, je le grondai de m’avoir laissé sommeiller si tard; il était jour déjà.

«Prends tout de suite mon paquet, lui dis-je, et cours prévenir le capitaine que je te suis et que je vais m’embarquer à la minute même.»

Il me fallut traverser encore, pour me rendre sur le bord de la mer, la place où la veille on dressait l’échafaud. Les travaux n’étaient pas encore terminés. On aurait dit que les ouvriers prenaient plaisir à prolonger les préparatifs du grand spectacle promis à la curiosité des habitans de l’île… Je baissai la tête en courant le plus vite possible, pour me rendre à l’embarcadère. Mais au moment de dire adieu à la terre, je ne pus échapper au spectacle d’une autre exécution; sur le sable même du rivage qui touchait le petit canot qui m’attendait pour me conduire à bord du paquebot, je vis deux esclaves qui plantaient quatre longs piquets, presque à mes pieds, et près de ces quatre piquets un grand mulâtre tenu en respect comme un patient, entre deux estaffiers qu’à leur costume on reconnaissait pour appartenir à la police du lieu… Ce grand mulâtre était Bartholoméo, le niais officieux qui, la veille au soir, avait consenti à prendre, pour mes cinq doublons, la place du prisonnier évadé… En m’apercevant, le pauvre diable me reconnut, et sans avoir l’air de s’adresser à moi, il s’écria tristement et par forme d’allusion à sa situation présente: C’est quatre piquets qui gagné actuellement doublons sur dos moué (Ce sont les coups de fouet qui actuellement vont, sur mon dos, gagner les doublons que j’ai reçus). Le coupable fut bientôt couché à plat ventre sur le sable entre les quatre piquets, au moyen desquels on lui attacha au sol les pieds et les mains. Dans cette posture toute passive, il reçut les vingt-neuf coups de fouet sur lesquels il avait compté; il supporta son châtiment en hurlant un peu, mais sans laisser échapper aucun mot qui pût compromettre les complices de son délit… Une femme assistait au reste à l’exécution: c’était la jeune Acacie elle-même; je lui jetai un coup-d’œil d’intelligence auquel elle ne répondit qu’en posant sur sa bouche, avec un grand air de mystère, le doigt sur lequel brillait encore la bague que je lui avais offerte pour prix de sa généreuse assistance… Je compris à merveille tout ce que m’indiquait ce signe qui me révélait surtout le motif de sa présence au moment du châtiment du coupable, dont il lui importait tant de prévenir l’indiscrétion ou les aveux. Une fois les vingt-neuf coups de fouet bien comptés et bien reçus, Acacie s’éloigna pour retourner à la geôle, suivie de Bartholoméo, et moi je m’embarquai pour revenir à Saint-Pierre, enchanté de m’éloigner de Saint-Thomas avant le moment où seize têtes allaient tomber sous la hache du bourreau… Oui, qu’il frappe, me disais-je avec orgueil, qu’il frappe tant qu’il pourra, que la comtesse même compte et recompte le nombre des victimes; il manquera toujours une tête à la hache du bourreau et au ressentiment de la Judith colombienne, et cette tête c’est moi qui l’ai sauvée!

XXII

La vérité, monsieur, est une chose assez belle et assez rare, pour qu’on accorde une petite récompense à ceux qui ont le don de la deviner et le courage de la dire.

(Page 198.)

Un capitaine caboteur des Antilles;—le brick la Mandragore;—retour à Saint-Pierre-Martinique;—correspondance de femmes;—la journée du sentiment;—la devineresse.

Le troisième ou le quatrième jour de notre départ de Saint-Thomas, en louvoyant contre la brise alisée qu’il nous fallait vaincre pour remonter à la Martinique, nous fîmes, à bord du petit sloop caboteur qui nous transportait, la rencontre d’un brick qui, en deux ou trois bordées, nous eut bientôt gagné les deux lieues qu’il avait à parcourir pour nous rallier dans la partie du vent où nous nous trouvions placés par rapport à lui, quelques heures auparavant.

Le patron étonné de la marche extraordinaire de ce navire, avait tenu braquée sur notre coureur, pendant une bonne heure au moins, la mauvaise longue-vue dont il ne se servait que dans les occasions solennelles: c’était la seule lunette que nous eussions à bord.

Après que notre savant pilote eut bien examiné le grand brick qui nous approchait de manière à nous rendre le secours de son instrument embrumé tout-à-fait inutile, il s’écria avec l’air de la plus vive satisfaction, et comme si on lui eût ôté un poids de cent livres de dessus la poitrine: c’est ce coquin de Trompeloup! Je reconnais maintenant son grand scélérat de brick.

Aucun des passagers n’ayant pris la parole pour s’informer de ce que pouvait être ce Trompeloup que notre capitaine caboteur paraissait connaître si bien, je me hasardai à lui demander si la visite que ce bâtiment semblait vouloir lui faire devait présenter quelque danger pour nous.

«Du danger! me répondit le patron, en allongeant dédaigneusement sa lèvre inférieure pour donner, sans doute, une expression plus énergique à sa phrase: ah! bien oui, du danger, nous ne sommes pas assez calés pour lui. Trompeloup a le cœur trop haut, le brigand qu’il est, pour piller des pauvres rafalés de notre système. Il ne s’attaque qu’à la richesse, l’orgueilleux forban! Vous allez voir sa manœuvre.

—C’est donc, selon vous, un pirate que ce brick?

—Un pirate! un pirate! je le crois pardieu bien! que voulez-vous que ce soit hormis cela? La mer, toute fière qu’elle est, n’en a pas porté un cent comme lui, allez, et c’est moi qui vous le cautionne. Après l’Invisible, à qui le bon Dieu fasse grâce et miséricorde, c’est à lui le pompon… et le plumet par-dessus le marché. Voyez plutôt: vingt-deux canons en batterie et fourbis comme des cuillers d’argent! Bien malin celui qui ferait tomber une épingle sur son pont: il y a tant de bandits de l’avant à l’arrière, qu’il n’y aurait pas de place pour loger, entre eux tous, le plus petit fétu de paille.»

Et, en effet, les gens de l’équipage du brick étaient si nombreux et tellement pressés sur le pont, que l’on ne voyait que des têtes entassées au-dessus des bastingages, comme dans le parterre d’un grand théâtre le jour d’une première représentation…

Notre patron, à qui j’adressai encore quelques autres questions, n’était plus à la conversation, il paraissait n’avoir plus d’yeux, de langue et d’oreilles que pour observer, répondre au besoin et écouter ce qu’il plairait au pirate de lui demander ou de lui dire.

Quand le brick nous eut accostés à petite distance, une voix aigre, impérieuse et brève, sortant d’un des groupes de marins qui se pressaient sur l’arrière du corsaire, s’éleva pour crier à notre capitaine attentif au commandement qu’il attendait:

«Mettras-tu aujourd’hui en panne, espèce d’imbécile?

—Oui, commandant Trompeloup, oui, tout de suite,» s’empressa de répondre notre docile patron.

Et dès que notre petit sloop eut obéi à l’ordre qui venait de lui être donné, des sifflets perçans gazouillèrent à bord du brick pour faire exécuter la manœuvre qu’avait apparemment ordonnée le commandant Trompeloup à ses gens.

Une embarcation aussi longue que tout notre caboteur, venait d’être amenée à l’eau au bruit de ces sifflets aigus.

En deux minutes et en quatre ou cinq coups d’avirons, cette embarcation, montée par une douzaine d’hommes et un officier, s’élança du travers du corsaire pour venir nous élonger de bout en bout. L’officier saute sur notre pont, cherche de l’œil notre capitaine qui, le chapeau à la main, se présente devant lui; l’officier lui demande alors:

«Depuis quand as-tu quitté Saint-Thomas?

—Depuis trois fois vingt-quatre heures, mon lieutenant.

—Quoi de nouveau à ton départ?

—Mais on ne disait rien de nouveau, quoiqu’on parlât beaucoup d’autre chose.

—Et que faisait-on?

—On était en train de pendre ou de décoller quinze à seize des gens de l’Invisible.

—Et tu appelles cela rien de nouveau, espèce de Nicodême?

—Mais, à vous dire le vrai, il y a si long-temps qu’on s’y attendait!

—La corvette danoise qui a mis la patte sur l’Invisible était-elle prête à appareiller bientôt que tu saches, si tu sais quelque chose?

—Qui? la corvette le Hamlet, oh! la coquine, elle appareillait en même temps que moi pour croiser au vent!

—Pour croiser au vent? Et pourquoi, triple lofia, ne m’as-tu pas dit cela tout de suite?…»

Et, en prononçant ces derniers mots, mon officier de corsaire bondit comme un cabri, de notre pont dans son canot, en criant à ses gens: Pousse au large; et le canot, en un clin-d’œil, regagne le brick qui, après avoir rehissé son embarcation sur ses palans, évente son grand hunier et laisse arriver en se couvrant de toile pour faire route vent arrière.

La voix que la première nous avions entendue, résonna de nouveau dans un porte-voix pour adresser ces paroles à notre capitaine caboteur, devenu encore plus attentif, s’il est possible, qu’il ne l’avait été jusque-là.

«Dis donc, patron Gombeaux[3], si par hasard tu rencontres ton gueux de capitaine du Hamlet avant moi, n’oublie pas de lui dire de ma part, entends-tu bien, que je le cherche pour lui clouer les oreilles à la pomme de mon grand mât et pour faire amarrer son pavillon au-dessous de ma poulaine… Entends-tu, Jean-Fesse?

[3] Terme de mépris dont on se sert quelquefois aux Antilles, pour désigner les pauvres petits capitaines caboteurs qui s’imaginent être quelque chose de plus que des patrons de barque.

—Oui, mon commandant, j’entends bien et je n’oublierai pas la commission si je le rencontre, mais vous le verrez sans doute avant que j’aie cet honneur: il a dû courir plein nord!…

—C’est bon, c’est bon… Il va me payer, le chien, le tour qu’il a joué à l’Invisible

Et le corsaire déployant, comme un faucon qui étend ses ailes, ses bonnettes hautes et basses, s’éloigna de nous avec la rapidité d’un nuage noir poussé par la brise sur la surface de la mer qu’il obscurcit au loin…

«Oui, oui, racaillassasse, se prit à marmotter notre patron dès qu’il crut le brick assez loin pour pouvoir se permettre sans danger de faire le fendant à bord de son petit sloop. Oui, oui, attends-moi là, je remplirai ta belle fichue commission, avaleur d’oreilles crues…, compte là-dessus, et en attendant mange des gourganes… Elle est belle, va, ta commission, pour en parler tout bêtement au capitaine du Hamlet… Mais c’est qu’au moins il le ferait comme il le dit, ce nègre maron de Trompeloup… Le scélérat a le nez si fin! Il a senti bien sûrement quelque chose sur l’eau, car je parierais ma tête à couper, qu’il n’a pas pris un double équipage, comme il en a un, pour le plaisir seulement de compter plus de monde à l’appel à son bord et de se faire manger plus vite les vivres de sa cambuse…

—Et pensez-vous, demandai-je au patron que je voyais tout disposé à jaser long-temps sur le compte du pirate, pensez-vous que ce brick, en attaquant la corvette danoise, fût peut-être plus heureux contre elle que ne l’a été l’Oiseau-de-Nuit?

—Qui, Trompeloup avec sa Mandragore? Parbleu! si je le pense; le diable! et qui ne le penserait pas? L’Oiseau-de-Nuit, voyez-vous, n’avait que cent cinquante hommes à bord, et la corvette l’Hamlet deux cent cinquante, tandis que je suis bien sûr que ce renégat de Trompeloup n’a pas, à bord de sa Mandragore, moins de trois cents à trois cent cinquante joueurs de fourchettes… Oh! c’est que je le connais depuis long-temps, le pèlerin! Il est Basque de naissance, du même pays que moi, et c’est tout dire… S’il a pris un double équipage, mettez-vous bien dans le toupet que ce n’est pas pour leur faire griller des bananes à sa cuisine et boire du lait de coco pour le mal de poitrine. Il sait que l’abordage est une jolie chose, quand on a du monde pour jouer des castagnettes sur le pont d’une prise… Et puis on dit bien: L’Invisible a été happé par la corvette, et l’Oiseau-de-Nuit s’est fait mettre dans le sac, comme un rat dans une souricière… Mais on ne dit pas qu’au moment de l’abordage, l’Invisible ayant reçu le coup de la mort, son équipage de vautours avait perdu la plus belle plume de son aile et la plus belle griffe de sa patte… Sans cela, croyez-vous que jamais la corvette danoise aurait mangé la soupe de l’Oiseau-de-Nuit? Ah! bien oui, je t’en fiche et va me la chercher toi qui as de bonnes jambes… pas fichue pour cela la barcarassasse danoise! Mais! l’Invisible, voyez-vous, ayant une fois dépassé le lit du vent, il n’est plus resté sur le pont que des hommes, et des hommes petits en nombre et grands en découragement. Quand l’âme manque, le corps n’est plus qu’une carcasse bonne à jeter par-dessus le bord ou à donner à grignotter à des chiens danois… Comprenez-vous la chose? Ah! ah! ah!… telle que j’ai l’honneur de vous la dire, comprenez-vous, la chose des chiens danois, c’est-à-dire les Danois, les chiens qui ont mis la patte sur l’Invisible?

—A merveille! le calembour est même fort joli… Il est vrai que c’était un fier capitaine que cet Invisible!

—Qui n’avait pas et qui n’aura jamais son pareil sur la surface du globe terrestre et marâtre[4]. Le plus joli pirate de toutes nos mers et de bien d’autres. A présent, c’est à Trompeloup le pompon. C’est lui qui va le remplacer dans la renommée et le venger, s’il le peut, dans ce bas monde.

[4] Marâtre, apparemment pour maritime. Les patrons caboteurs des Antilles ne sont pas tous de l’Académie française.

—Ces deux hommes étaient donc bien bons amis, bien liés ensemble, quoique faisant le même métier, puisque Trompeloup cherche tant aujourd’hui à venger la mort de l’Invisible?

—Bons amis! ils ne pouvaient pas plus se souffrir l’un l’autre qu’un chien de chasse n’aime un renard… Ils se sont battus cinq à six fois comme des lions pendant leur vie… Mais depuis que l’un est mort, l’autre lui a juré une amitié éternelle. C’est, sans comparaison, comme les maris et les femmes qui font mauvais ménage toute leur vie durante, et qui se pleurent comme des Madeleines une fois qu’ils se sentent bien morts… Ah! le pauvre Invisible, c’était un si brave homme hors de son métier!… Une fois il m’a fait donner vingt-cinq coups de garcette sur les omoplaques, quand tout autre que lui m’aurait fait fusiller comme un chien de basse-cour, sans jugement ni frais de justice. Ce n’est pas l’embarras, la ration des vingt-cinq était bonne; mais je lui pardonne, car je ne l’avais pas volée, et s’il n’y a devant Dieu, notre juge suprême en dernier ressort, que ma plainte pour l’opposer d’avoir sa part de paradis, jamais le père de la nature humaine n’entendra une réclamation de ma bouche contre défunt le Roi des écumeurs de mer de ces parages.

—Et qu’aviez-vous donc fait pour mériter un châtiment aussi sévère de la part de l’Invisible?

—Oh! mon Dieu, c’est que, voyez-vous, une nuit en appareillant à Paramaribo, le long de son corsaire, j’avais eu le malheur de prendre une de ses embarcations à la place de la mienne, et ce ne fut que lorsque je fus rendu au large que je m’aperçus de l’erreur faite pendant la noirceur de la nuit. Le canot que j’avais amené avec moi dépassait en longueur tout mon sloop. L’Invisible, en me rencontrant une semaine après le coup de temps, n’oublia pas l’erreur, et il m’en fit payer la monnaie sur le dos en dessous du drap de mon gilet rond. Comme vous voyez, je ne l’avais pas volée.

—Quoi, l’embarcation?

—Non, la tournée de l’Invisible… Il était si grand, si généreux en tout, dans le bien comme dans le mal, ce damné de brave homme!… Ce n’est pas pour me vanter et parce que je suis Français moi-même, mais on peut bien dire que tous les forbans un peu relevés que nous avons dans ces parages, sont tous des capitaines français, taillés pour la gloire et l’amour. C’est la nation qui a la fourniture générale de tout ce qu’il y a de mieux en ce genre de pacotille.»

Notre patron basque, en terminant cette petite esquisse biographique, alla sous le vent de son bateau contempler avec complaisance le sillage que nous faisait faire la brise assez fraîche contre laquelle nous louvoyions en ce moment. La nuit vint bientôt nous environner de ses tranquilles ombres, sans ôter à l’air pur que nous respirions avec délices, sa transparence et son doux éclat: l’horizon qui étendait son cercle régulier à une assez grande distance de nous, resplendissait encore du feu pâle et scintillant des étoiles qui pointillaient par milliers sur nos têtes… Les sons vagues d’une voix qui semblait être apportée à mon oreille sur l’aile des vents d’Est, attira mon attention. On aurait cru que cette voix partait du fond d’un nuage pour venir à nous, tant elle me paraissait lointaine et vaporeuse. Je m’approchai de l’endroit où je croyais pouvoir l’entendre le mieux, et mon illusion s’évanouit pour faire place à une très commune réalité: c’était notre patron qui, toujours les yeux fixés au large sur la partie occidentale de la mer, fredonnait, sur le ton le plus uniforme, ces couplets de matelot:

Jouer la Mandragore[5]
N’est pas un jeu si bon;
Car la lourde pécore
Paie à coups de canon.
Et bon! bon, bon!
Entendez-vous encore?
C’est le bruit du canon.
Oui c’est la Mandragore
Qui fait ronfler son nom.

[5] Mandragore, nom d’une plante qui offre un purgatif très violent, et d’un jeu anciennement en vogue chez les marins du midi. C’était aussi, comme on le voit, le nom du corsaire du capitaine Trompeloup.

La dame Mandragore
A pris pour cotillon
Un jupon tricolore,
Un forban pour mignon.
Et bon! bon, bon!
Entendez-vous encore?
C’est le bruit du canon.
Oui c’est la Mandragore
Qui fait ronfler son nom.
Quand sa couleur maudite[6]
Se montre loin du port,
Croyez-moi, mettez vite
Le cap à l’autre bord.
Et bon! bon, bon!
Entendez-vous encore?
C’est le bruit du canon.
Oui c’est la Mandragore
Qui fait ronfler son nom.

[6] La couleur d’un navire est le pavillon sous lequel il navigue, et l’indication de la nation à laquelle il appartient. Le mot couleur seul est employé pour les mots couleur du pavillon. C’est une ellipse dont se servent les marins dans le langage du bord, sans s’être jamais doutés probablement qu’il existât en grammaire, un trope ou une figure qui s’appelle ellipse. Les règles et la science ne sont venues qu’après les usages qu’avait d’abord créés la nécessité.

«C’est donc toujours la Mandragore qui vous trotte par la tête? demandai-je à notre Amphyon caboteur, en l’interrompant au milieu de la petite chanson qu’il psalmodiait.

—Eh! mon Dieu, oui, me répondit-il, après s’être retourné vers moi et avoir quitté, pour se promener à mes côtés, le poste qu’il avait occupé sous le vent pendant près d’une heure. J’étais là à regarder comme un innocent, le bord de dessous le vent de l’horizon, et il me semblait avoir aperçu dans l’ouest-nord-ouest ou l’ouest-quart-nord-ouest, des manières d’éclairs, des espèces d’épars de beau temps. J’ai cru même, pendant un instant, entendre maribarou, ainsi que les nègres appellent le tonnerre, comme vous ne l’ignorez pas, grogner un peu au large… Mais ces épars, ces feux d’été, comme on dit, ne nous annoncent qu’une beauture de brise: vous voyez bien, d’ailleurs, la preuve en est très claire, et… si le temps était à vendre, on en achèterait comme celui que nous avons depuis notre départ; car une jeune fille ne pourrait pas, sans être goulue, en demander mieux au ciel et à son époux le jour de ses noces.»

A peine notre jaseur de patron achevait-il ces mots, qu’une lueur très vive, venue de l’ouest, lui fit tourner la tête du côté d’où la clarté nous semblait être partie… Il se tut et moi aussi, et quelques secondes après avoir gardé le silence, nous entendîmes un bruit sourd retentir dans le lointain et ébranler, comme un lourd coup de foudre, l’air paisible qui nous environnait…

A la première lueur qui avait d’abord attiré notre attention, succéda une autre clarté aussi vive, et au coup de foudre, une autre détonation plus forte que celle que nous avions d’abord entendue…

«Ces éclairs, dis-je au patron, paraissent indiquer qu’un orage s’élève contre le vent dans la partie de l’ouest.

—Oui, reprit-il; mais vous ne remarquez pas, vous, monsieur le marin de la terre ferme, que ces éclairs prennent leur pied dans le même aire de vent, et que le bruit de votre tonnerre à vous, reste toujours, pour mon oreille, qui, sans vous faire de peine, est plus amarinée que la vôtre, dans l’ouest plein ou l’ouest-quart-nord-ouest tout au plus.

—Et que concluez-vous de cette remarque ou de cet indice?

—J’en conclus d’abord, ceci soit dit pour rire et sans vous offenser, que toute chemise qui ne dépasse pas le bas du dos, est réputée pour vareuse, et ensuite que le tonnerre que vous entendez est le tonnerre de Trompeloup, et que les éclairs qui nous brûlent les yeux partent tous unanimement de la lumière des caronades de la Mandragore et de la corvette danoise.

—Vous croyez donc qu’un engagement ait pu avoir lieu déjà entre ces deux navires?

—Si je le crois, dites plutôt que j’en suis sûr, et vous ne risquerez pas de vous mettre dedans. Raisonnons un peu, car le raisonnement est ce qui distingue les hommes des autres animaux de même espèce, à ce que je me suis laissé dire du moins à l’école par mes maîtres, dont malheureusement je n’ai pas profité. Sur quel aire de vent, s’il vous plaît, Trompeloup a-t-il gouverné en nous quittant?

—En nous quittant?

—Oui, en nous quittant, ou, si vous aimez mieux et si c’est plus français, quand il nous a quittés?

—Ma foi! je crois, autant que je puis me le rappeler, qu’il a gouverné à l’ouest.

—Oh! à l’ouest, à l’ouest! ceci ne dit rien, parce que c’est bientôt trouvé, à l’ouest, à l’ouest! la belle manière de répondre à une question de mathématiques!

—Ah! écoutez donc, je ne me flatte pas non plus d’être marin.

—On ne le voit bien que trop, et si vous vous en flattiez, vous auriez bigrement tort, ceci soit dit sans prétendre à vous insulter aucunement. Trompeloup a mis le cap à l’ouest demi-nord, ou à l’ouest-quart-nord-ouest, pas un piment de plus, ni de moins. Or, combien de lieues supposez-vous qu’il ait faites de son côté, vent arrière, et que nous ayons halées en louvoyant, dans le vent, depuis cinq heures? Voyons, d’après votre estime?

—C’est là ce qu’il me serait difficile de préciser et ce qu’il vous est très facile d’apprécier, vous.

—Voilà ce qui s’appelle ne pas répondre et répondre tout de même très bien. Mais, cédez-moi la parole pour un instant seulement, et il n’y aura pas trop de bêtises de dites. Eh bien! moi, j’estime que Trompeloup, avec la petite brise qu’il fait, aura fait sept lieues et demie et nous une lieue et demie, ce qui fait par conséquent… attendez donc… ce qui fait sept et demie et une et demie… Attendez donc!…

—Parbleu, neuf lieues…

—Ah! vous voilà redevenu plus savant que moi en fait de calculs de géométrie… C’est juste, au reste… Cela fait, par conséquent, neuf lieues marines qui ne sont pas des lieues de poste aux chevaux, qui existent entre Trompeloup et nous actuellement… Or, dans quel aire de vent voyez-vous flamber les éclairs et entendez-vous les susdits coups de soi-disant tonnerre? Regardez là au compas. Dans l’ouest ou à l’ouest-quart-nord-ouest, n’est-ce pas?… Et à l’instinct de l’oreille, à environ huit ou neuf lieues plus ou moins, n’est-il pas vrai? Ainsi donc, vous voyez bien que la dérive et la variation étant du même bord, si vous savez l’astronomie, il faut ajouter les deux quantités: ce qui vous donnera ce que vous cherchez. Conséquemment donc, c’est Trompeloup et non pas le tonnerre qui se donne une peignée, entre l’ouest et l’ouest-quart-nord-ouest, avec la corvette danoise en question. Or, c’était bien là, je pense, ce qu’il fallait démontrer… Et dites-moi à présent si les mathématiques et la théorie sont inutiles dans la navigation!»

La suite de nos observations sembla, au surplus, donner raison aux savantes et lumineuses conjectures du patron. Des lueurs d’une vivacité extraordinaire, sans altérer la pureté de l’horizon, sous le vent, continuèrent à se succéder avec rapidité, et le bruit des sourdes détonations ne cessa, pendant plusieurs heures, de suivre à des intervalles égaux l’explosion de ces éclairs qui nous éblouissaient de leur éclat répété.

Plus tard, nous apprîmes qu’à l’heure où nous avions remarqué cette circonstance intéressante de notre navigation, un combat terrible s’était livré cette nuit même, entre la Mandragore et la corvette danoise, et que celle-ci, après avoir succombé dans un abordage furieux, avait été incendiée par les corsaires et jetée toute fumante encore sur la côte de Saint-Thomas, pour que le gouverneur reconnût, à ce signe épouvantable, la vengeance que les forbans avaient su tirer des vainqueurs de l’Invisible et de la capture de l’Oiseau-de-Nuit, par la corvette le Hamlet.

Nous mouillâmes, le septième ou le huitième jour de notre départ de Saint-Thomas, sur la rade de Saint-Pierre, en face du quartier appelé le Figuier.

Malgré toute la célérité qu’avait pu mettre notre patron caboteur à nous faire faire le trajet de Saint-Thomas à la Martinique, une petite goëlette partie de Saint-Thomas même deux jours après nous, se trouva être rendue à notre destination quelques jours avant que nous ne pussions mouiller sur la rade de Saint-Pierre.

A mon retour dans mon logis, le facteur de la poste me remit deux lettres apportées le matin par la petite goëlette qui nous avait devancés. Une de ces missives était scellée du cachet de la comtesse de l’Annonciade. J’ouvris d’abord la lettre de cette dame. L’épître était ainsi conçue:

«Oh! monsieur, combien il m’en a coûté de vous faire l’aveu que vous allez lire et qui est devenu trop nécessaire au repos de ma conscience, pour que j’hésite un seul instant à surmonter tous les faux scrupules qu’il me faut vaincre, pour ne paraître à vos yeux que la plus coupable des femmes. Oui, monsieur, j’ai besoin que vous me pardonniez l’égarement malheureux que j’ai mis à poursuivre jusqu’à la mort, quelques infortunés que je croyais plus criminels peut-être qu’ils n’avaient pu l’être. Vous avez été témoin de l’acharnement irréfléchi et bien condamnable avec lequel je n’ai cessé de solliciter, pendant plusieurs mois, l’exécution des pirates, dont la rigueur de la loi toute seule n’aurait que trop tôt, sans mon aide fatale, réclamé le sang et la tête; je n’ai eu de repos que lorsque ce que j’appelais ma vengeance a été assuré par un funeste arrêt. Hier encore, malgré les nobles efforts que vous aviez faits si inutilement pour apaiser l’exaltation de mon ressentiment, je pensai, en apprenant la condamnation des coupables, pouvoir porter au pied de l’échafaud où ils devaient tous monter, un courage exempt de pitié et le dirai-je, une âme presque satisfaite du succès de mes cruelles démarches. Mais que nos plus fermes résolutions s’évanouissent vite chez nous autres pauvres femmes, quand nous voyons devant nos yeux le spectacle des maux qu’a causés notre imprudence et l’abîme que nous avons entr’ouvert sous les pas de ceux que nous nous croyions intéressées à punir! Comment, après m’être enorgueillie devant vous, de ce que vous nommiez si justement ma cruauté, oser vous dire maintenant ce que j’ai éprouvé en voyant ces seize infortunés monter au supplice, non pas avec l’audace de monstres endurcis dans le crime, mais avec la touchante résignation de chrétiens repentans et soumis à la volonté divine!… Huit d’entre eux se sont confessés au pied de l’échafaud: ce spectacle, qui arrachait des larmes à la foule, a produit sur moi une impression dont je ne saurais vous donner une idée, et quand les têtes de ces malheureux qui priaient avec tant de ferveur une minute auparavant, ont roulé, toutes sanglantes, à mes pieds, je me suis évanouie!!!!

»En revenant à moi, monsieur, j’ai pris la plume pour vous dire que j’ai été bien coupable en demandant autant de sang chrétien au tribunal de la justice humaine… Oh! j’ai bien besoin que vous, qui m’avez vue, avec horreur peut-être, si cruelle et si peu digne de mon sexe, j’ai bien besoin que vous me pardonniez en apprenant les larmes que je verse aujourd’hui sur une faute que je voudrais pouvoir racheter au prix de tout ce qui me reste de plus précieux au monde… C’est à ceux qui n’ont rien à se reprocher qu’il est facile de se montrer généreux envers les pécheurs qui n’ont que des remords à offrir au ciel en expiation de leurs coupables erreurs. Vous avez arraché à la mort le plus criminel de tous les condamnés; je donnerais aujourd’hui ma vie pour avoir fait ce que je vous reprochais, il y a deux jours encore, d’avoir osé faire en faveur de ce misérable capitaine. Pardon, pardon… j’implore à genoux votre clémence et celle de Dieu! Ils sont morts chrétiens et repentans, eux, et c’est à eux de prier aujourd’hui pour moi… Je n’ai pas la force d’achever; mes pleurs inondent mes yeux, obscurcissent ma vue et mouillent le papier sur lequel je vous trace ces lignes pour vous demander que vous ne détestiez pas trop la malheureuse

A**** VESLACA,
COMTESSE DE L’ANNONCIADE.»

Saint-Thomas, île de sang et de deuil,
ce 10 janvier 18

Qui jamais, m’écriai-je après avoir lu et relu cette lettre étrange, se serait attendu à un revirement si soudain de sentimens! Est-ce bien là cette comtesse que j’ai vue si acharnée à poursuivre sa proie, qui vient aujourd’hui verser des larmes de pitié sur le sort des victimes qu’elle se faisait orgueil d’immoler à sa haine! Quoi, parce qu’il a plu à quelques-uns de ces forbans de se confesser au pied de l’échafaud, voilà ma petite tigresse qui se reproche comme un crime, la plus douce satisfaction qu’elle pût, disait-elle, éprouver au monde! Oh! qui pourra dire tout ce que le cœur des femmes renferme de mystère, de contradictions et d’inexplicable!… Et combien je me félicite de n’avoir jamais confié le bonheur ou le repos de ma vie, à la mobilité de cœur et à la légèreté d’esprit de ces êtres qui nous promettent une félicité qu’ils ne sauraient nous donner. Passons maintenant à cette autre épître dont l’écriture de l’adresse m’est inconnue. Elle m’arrive aussi de Saint-Thomas… Voyons ce qu’elle peut contenir… J’ouvris et je lus:

«Monsieur,

»J’ai appris votre nom, et j’ai su que vous habitiez Saint-Pierre. Je me permets aujourd’hui de vous écrire pour vous annoncer une chose qui vous fera peut-être plaisir, si vous êtes aussi bon que j’aime à le penser. Mon père n’a pas perdu sa place, comme je le craignais, après la fuite du prisonnier; mais il a été fortement grondé pour sa négligence. Pour moi, je suis bien satisfaite de vous avoir aidé à arracher à la mort la plus honteuse, le jeune homme que les pirates avaient perdu et qui me paraissait si innocent du crime qu’on voulait lui faire payer si cher. Je ne l’ai vu que trois fois dans sa prison, mais son malheur m’a tellement prévenue en sa faveur, que, sans aucun espoir de récompense, j’aurais fait pour lui ce que vous croyez peut-être que je n’ai fait que par intérêt; mais pour mériter votre estime et pour vous prouver que je n’ai agi que par humanité, je vous prie de reprendre l’or et la bague que vous m’aviez donnés pour m’engager à prendre part à votre bonne action. Mon père n’ayant pas été renvoyé, cela me suffit; et je vous prie de ne pas m’en vouloir, si je vous renvoie des cadeaux qu’en toute autre circonstance je me ferais un plaisir d’accepter de vous, mais qui me feraient mal à voir, en me rappelant le motif qui vous a engagé à me les offrir. C’est votre estime que je veux et pas autre chose, à moins que ce ne soit un peu d’amitié et un petit souvenir pour votre

»Très humble et obéissante servante,

»Acacie BARNABÉ

Un petit sac de taffetas noir accompagnait cette lettre: il renfermait la bague et les doublons que j’avais donnés à la bonne et jolie fille du geôlier de Saint-Thomas.

Allons, me dis-je, encore une femme dont ce vagabond a fait la conquête! Et quelle femme, je vous le demande, la plus intéressante de toutes celles qui se sont attachées à lui. Oh! il n’y a que pour les aventuriers que ces bonnes fortunes-là sont faites, et il n’est dans la destinée d’aucun homme comme il faut, d’intéresser à ce point des femmes de toute condition, avec des qualités aimables seulement et des moyens ordinaires de plaire et de séduire. Négresses, comtesses, dames de haut parage, filles de concierges, tout a subi la commune loi qui semblait soumettre tant de cœurs féminins au charme irrésistible du sort de ce Banian! Une fière espagnole va le chercher dans le rang le plus abject pour en faire son amant. Barbouillé de noir pour fuir l’infamie qui s’attachait à ses pas, il subjugue la fidélité conjugale de la plus belle négresse de la colonie. Arrêté comme pirate pour être jeté comme le plus vil criminel au bout de la corde du gibet, il lui suffit de se montrer à la plus séduisante des filles de concierge pour la charmer et l’engager à braver la colère de son père, afin de le soustraire au supplice le plus ignominieux et à la mort la plus inévitable.

Quel Adonis, doué de toutes les qualités du cœur et de l’esprit, pourrait se flatter, dans les situations les plus brillantes de la vie, d’avoir fait autant de conquêtes ou d’avoir inspiré un amour aussi vrai et aussi désintéressé! Pour un homme épris de la passion des aventures galantes, ne serait-ce pas une compensation presque suffisante à tous les maux et à toutes les angoisses qu’a éprouvées ce drôle! Non, mais c’est qu’il y a dans la lettre de cette petite Acacie, quelque chose de si touchant et de si naïvement tendre, qu’en vérité on se sentirait presque tenté de porter envie à une partie de la destinée de mon digne protégé. «Je ne l’ai vu que trois fois dans sa prison, m’écrit-elle, mais son malheur m’a tellement prévenue en sa faveur, que, sans aucun espoir de récompense, j’aurais fait pour lui ce que vous croyez que je n’ai fait que par intérêt!» Quel aveu ingénu dans ces mots si simples! «Je ne l’ai vu que trois fois,» et comme elle a bien compté les fois!… Et la fille du plus endurci de tous les geôliers des colonies… Où diable donc va se fourrer la délicatesse des sentimens les plus exquis?

J’en étais à ce point de mes réflexions, quand j’entendis dans mes escaliers un pas lourd et lent qui m’annonçait l’arrivée de quelque mulâtresse ou de quelque négresse. A l’aspect de deux yeux flamboyans qui brillaient comme deux diamans dans l’obscurité du petit corridor qui conduisait à ma chambre, je devinai la visite de Supplicia.

«Bonjour, maître, me dit-elle, en laissant un sourire mélancolique entr’ouvrir ses deux belles rangées de dents. Comment est-ce que vous vous portez?…

—Bien et toi, ma bonne amie? lui répondis-je avec distraction.

—Et lui? me demanda-t-elle, sans oser ajouter un autre mot à cette question naïve.

Lui! eh bien! il se porte toujours bien aussi, j’ai du moins tout lieu de le croire.

—Et où, s’il vous plaît, sans vous fâcher, croyez-vous qu’il se porte bien?

—Où, dis-tu?

—Oui, maître, j’ai dit où? à vous pour savoir où il est actuellement.

—Mais, je pense qu’il est actuellement en lieu de sûreté et à son aise à la Côte-Ferme.

—Et c’est bien loin la Côte-Ferme, s’il vous plaît, maître?

—Et pourquoi me fais-tu cette question, est-ce que tu voudrais par hasard l’aller rejoindre?

—Oh! non, je n’y pense pas, parce que ça m’est défendu. Mais, si j’étais libre de mon corps ou libre de Savane seulement, j’aurais alors la permission de penser à ce que je voudrais et j’y penserais… Depuis surtout que le bâtiment du capitaine Invisible l’a pris et qu’on a dit qu’il s’était battu, je sens bien moi que j’ai envie de le voir…

—Et, d’où sais-tu, ou plutôt qui t’a mis dans la tête qu’il était parti avec l’Invisible?

—Qui? la petite fille de couleur qui fait des piailles et qui devine tout ce qui est arrivé aux autres.

—Et cette petite fille de couleur t’a dit?…

—Que vous aviez embarqué M. Gustave à bord du grand brick là de l’Invisible, et puis qu’il était parti pour courir la piraterie sur les grandes mers et se faire peut-être arriver malheur.

—Supplicia, ma bonne amie, cette petite fille de couleur, qui vous a dit la bonne aventure et que vous avez été assez simple pour écouter, vous a trompée et en a menti. Il faut que vous me conduisiez chez elle et que vous m’avouiez ce que vous lui avez donné pour l’engager à vous tourner la tête avec toutes ces faussetés.

—Ce que j’ai donné à elle?

—Oui, ce que vous lui avez donné?

—Tout ce que moi j’avais: mon collier de grenat, mes bracelets fermés et tous mes madras-papillon.

—La petite coquine! Je vais d’abord la voir et la faire punir ensuite pour avoir ainsi abusé de ta sotte crédulité. Conduis-moi à sa case et nous verrons.»

Je me dirigeai, accompagné ou plutôt guidé par Supplicia, vers l’asile de la maudite bohémienne de Saint-Pierre.

Mais c’est en vérité aujourd’hui le jour des femmes pour le compte de ce damné de Banian! me dis-je en cheminant à côté de l’une de ses tendres victimes. Et de toutes celles dont le drôle a fait la conquête, cette pauvre négresse décidément me semble mériter le prix de la constance et du dévouement; si tant est que l’on soit jamais tenté de décerner un prix à l’amour que peut avoir inspiré un pareil garnement. La comtesse a oublié les devoirs que lui imposait son rang, pour descendre jusqu’à lui et en faire son amant. La fille du geôlier de Saint-Thomas l’a délivré de sa prison en exposant la place de son père et sans vouloir accepter la récompense due à un service aussi signalé. Mais cette pauvre Supplicia qui, après avoir été séduite, trompée, abandonnée par lui, elle et son enfant, s’avise de donner à une devineresse tout ce qu’elle a de plus précieux, pour apprendre non pas où il peut s’être réfugié et ce qu’il fait, mais seulement ce qu’il est devenu, ah! voilà qui surpasse en mérite et en abnégation amoureuse et le sacrifice de la comtesse et le tendre désintéressement de la fille du geôlier. «Bravo Supplicia! lui dis-je, en m’approchant d’elle et en lui pressant, je crois, la main avec une sorte d’attendrissement. Bravo! ma bonne amie, tu es une folle d’avoir ainsi donné tes petits bijoux pour un mensonge, mais tu es une bonne fille et cela doit tôt ou tard te porter bonheur…

—Mais, je le crois aussi, me répondit-elle, toute gaie et toute contente de ma prédiction. Et puis, ajouta-t-elle en s’inclinant pour me baiser respectueusement la main que je lui avais tendue, c’est que, voyez-vous, maître, je prie toujours le bon Dieu qui est là-haut, pour lui, pour le petit enfant à lui, et pour vous!

—Et pour toi aussi, sans doute?

—Oh! pour moi, pauvre négresse, non; le bon Dieu ne s’en occuperait pas. C’est pour vous autres blancs et peut-être un peu pour les mulâtres que le bon Dieu travaille dans le ciel. Mais, voilà, me dit-elle, à voix basse, en s’arrêtant devant une maison en bois, la case de la petite fille de couleur, celle-là qui fait des piailles

Faire des piailles signifie, dans la langue des noirs, faire des évocations cabalistiques et de la fantasmagorie.

J’entrai aussitôt et en marchant à quatre pattes pour franchir plusieurs étroites issues, dans un appartement tendu de larges pièces de calicot noir, sur lesquelles étaient cousues des découpures de toile blanche, figurant grossièrement des têtes de mort et des ossemens en croix. Au milieu de ce sinistre repaire de sorcière, était une table en mauvais bois de sap, et sur cette table vermoulue, des fioles, un petit squelette d’enfant, des branches de cyprès desséchées et des paquets d’herbes flétries. Une odeur nauséabonde de fenouil et de fleurs funéraires, saturait l’air pesant qui remplissait cet antre à peine éclairé par une lampe fumeuse que l’on voyait filer dans un coin. Je demandai d’une voix forte et très peu émue, la maîtresse du logis. Tout resta sourd dans l’appartement à ce premier appel. Je jugeai bientôt à propos de faire une nouvelle sommation aux esprits infernaux du lieu, et le même silence accueillit cette injonction devenue cependant plus impérieuse encore que la première. Pour la troisième et dernière fois, je m’avisai de joindre le geste aux paroles et de frapper cinq à six coups de rigoise (car je m’étais muni d’une cravache) sur la table encombrée de la sorcière, au risque de briser les fioles mystérieuses d’où elle tirait probablement la science qu’elle faisait payer si cher à ses crédules et sottes pratiques. A ce sacrilége bruit, je vis enfin sortir de dessous les sinistres draperies d’un des angles du sanctuaire, une manière de femme recouverte de guenilles noires. La pâleur cadavérique de cette misérable me parut d’autant plus repoussante, que je ne pus la remarquer qu’à la lueur blafarde de la lampe qui jetait, sur toute cette scène, une apparence pour ainsi dire sépulcrale. «Qui êtes-vous? m’écriai-je, en voyant ce spectre s’avancer lentement vers moi…

—Rien sur la terre, me répondit d’une voix caverneuse le spectre.

—Eh bien! si vous n’êtes rien ici, allez me chercher la maîtresse de cette case à canailles.

—La maîtresse, c’est moi; mais le maître de tout, vous n’avez pas besoin de le chercher ici, car il est là-haut!»

La sorcière, en prononçant ces mots d’un air solennel, me montrait le ciel, ou plutôt le plafond de son obscur logis.

«Comme pour le moment la maîtresse de votre turne me suffit, lui répondis-je, c’est à vous que je m’adresserai pour savoir ce que sont devenus les bracelets et le collier de grenat que vous avez pris à cette négresse pour lui débiter des mensonges?

—Le mensonge, répliqua la sybille, n’est jamais entré par cette porte; et la vérité, monsieur, est une chose assez belle et assez rare pour qu’on accorde une petite récompense à ceux qui ont le don de la deviner et le courage de la dire.

—Trève de langage prophétique avec moi, lui dis-je un peu impatienté du ton d’assurance qu’elle conservait en ma présence. Il faut que tout de suite vous rendiez à cette malheureuse, et devant moi, les bijoux que vous lui avez escroqués.

—Ce dernier mot, monsieur, ne s’est jamais trouvé dans mon livre.

—Eh bien! vous l’y mettrez, si bon vous semble. Mais venons-en le plus tôt possible au fait, car je n’ai pas de temps à perdre avec vous. Il est à ma montre six heures dix minutes et si, à six heures un quart, je n’ai pas ici à ma disposition les objets que je veux vous faire restituer, je vous avertis que je vais faire aussi des miracles dans la case, et des miracles à ma manière.

—Que la volonté du ciel s’accomplisse, dit-elle, et agissez, si vous avez reçu de là-haut le don d’agir dans le présent et de pénétrer dans l’avenir.»

Les tentures du sanctuaire ne tenaient à la muraille que par quelques mauvais clous. D’un tour de main il me fut facile d’arracher ces lambeaux et de déchirer les misérables voiles qui, jusque-là, avaient caché aux yeux des profanes, les mystères de la prophétesse. Mais quelle fut ma surprise, lorsque, sous une des guenilles de la draperie que j’étais en train de si bien déralinguer, comme disent les marins, j’aperçus, blotties et tremblantes dans un des coins de l’appartement, deux des autorités de la Martinique! Aussi étonné moi-même de cette découverte, que ceux qui en étaient l’objet avaient pu être déconcertés de se voir ainsi traqués dans leur gîte, je m’adressai à la sybille pour lui dire:

«Puisque le libertinage ou la superstition amènent chez vous si bonne compagnie, je ne pousserai pas plus loin mes recherches. Le respect que je dois conserver encore pour certaines convenances, me prescrit une réserve dont vous ne devez pas me savoir gré, et qui cependant pourra tourner à votre profit. C’est le procureur du roi lui-même, qui se chargera sans doute de poursuivre, au nom de la justice, les investigations que j’ai si bien commencées…»

A ce mot de procureur du roi, la malheureuse qui, jusqu’au dernier moment, avait paru dédaigner mes menaces, perdit tout-à-coup le calme qu’elle avait conservé. Elle ne sut plus que balbutier quelques paroles inintelligibles d’une voix émue et suppliante… Le trouble qu’elle éprouvait était trop visible pour que je ne cherchasse pas à profiter de son embarras pour arriver au but de ma visite…

«Vous allez, lui dis-je d’un ton sévère, remettre à ma disposition les objets que vous a livrés cette pauvre négresse, et m’avouer ensuite les moyens que vous avez employés pour découvrir ce que vous appelez la vérité sur la prétendue fuite de celui qu’il vous a plu de nommer son amant.

—Mon bon maître, me répondit-elle, sans me donner le temps d’achever, voici, puisque vous m’ordonnez de vous les rendre, les bracelets, les madras et le collier de Supplicia. Mais, de grâce, pas un mot, je vous en prie, à M. le procureur du roi, de ce que vous avez vu ici. Mon existence et le sort des pauvres, dépendent de votre discrétion… Tout l’argent que je gagne, au métier que je fais, passe en aumônes et en charités dans les mains des indigens de la colonie.

—Admirable bienfaisance qui dépouille quelques malheureux nègres bien laborieux, pour engraisser l’oisiveté de quelques mendians moins pauvres que ceux dont tu trompes l’imbécile crédulité! Mais revenons au dernier article de la capitulation. Comment as-tu pu être conduite à imaginer que le Banian avait quitté l’île pour s’embarquer à bord d’un corsaire?

—Puisque vous le voulez, je vous dirai, mais ceci entre vous et moi, que certain soir… excusez-moi si je vous parle si bas, que certain soir, lorsque vous vous rendiez à l’Anse Belle-Vue avec l’Invisible et une autre personne, une jeune fille de couleur, que vous n’avez sans doute pas aperçue, se trouvait à dix pas de vous sur la grève. Elle vit un blanc qu’elle crut reconnaître pour M. le Banian, s’embarquer dans un des canots du corsaire mouillé en rade: elle entendit même le capitaine Invisible parler à M. le Banian qui vous avait baisé la main avant de sauter à bord du canot…

—Et cette fille de couleur qui espionnait si bien les trois personnes qu’elle avait prises pour ce qu’elles n’étaient pas, qui était-elle, elle-même?

—C’était moi!

—Et sur un soupçon qui vous a si complétement abusée, vous avez été donner, comme une vérité dont vous étiez sûre, le conte que que vous avez fait payer à Supplicia, pour une révélation de là-haut! Et vous n’avez pas craint, en mentant ainsi, de vous exposer à recevoir le prix réservé au mensonge, et le châtiment dû à votre coupable avidité?

—Si ce n’est pas la vérité que j’ai dite, vous pouvez m’en punir. Mais si je n’ai pas menti, je ne demande qu’une chose, c’est votre silence. Et puis, mon bon maître, si, comme vous le répétez, j’ai fait un mensonge, à présent que vous avez repris les bijoux de la négresse, vous ne pouvez pas dire que ce mensonge m’a été payé trop cher. Je voudrais pouvoir donner tout ce qui reste encore dans ma case, pour que ce qui vient d’avoir lieu ce soir chez moi ne me fût pas arrivé. C’est le pain des pauvres et le mien que je vous demande à genoux comme une charité, et je vous crois trop bon cœur pour que j’aie à craindre que vous cherchiez à me perdre ou à me faire arriver de la peine.»

Je sortis du trou de la sybille, sans daigner la rassurer sur son avenir, et en jetant les yeux avec dégoût sur le pan de serpillière que, par pitié, j’avais laissé retomber sur les deux notabilités coloniales que j’avais laissées, plus mortes que vives, tapies dans leur coin. Supplicia, riant comme une folle du désappointement de la devineresse, me suivit en faisant sauter avec joie dans ses mains les bracelets et le collier que je venais de lui faire restituer…

«Eh bien! lui demandai-je, en la voyant si heureuse de sa gaieté et de son triomphe, que penses-tu de tout ce que tu viens de voir?

—Moi, me répondit-elle, en entr’ouvrant ses deux belles rangées de dents et en fixant sur moi ses yeux brillans comme deux émeraudes, moi, je pense, maître, que vous êtes dix fois, cent fois, plus que cent fois, plus sorcier que cette petite sorcière-là!»

La bonne Supplicia ne savait compter que jusqu’à cent. Elle eût dit mille fois si elle avait compris ce que voulait dire mille.

«Et sais-tu pourquoi, ajoutai-je, elle m’a rendu tes bijoux?

—Elle vous a rendu ces bijoux-là parce que j’ai bien vu qu’elle ne m’avait pas dit la vérité, car si elle avait dit la vérité à moi, elle aurait gardé ce que je lui avais donné pour me dire ce que moi j’aurais voulu savoir d’elle.

—C’est cela, ma fille, tu as deviné fort juste ce que je voulais te faire comprendre. Et une autre fois, ce qui vient de se passer sous tes yeux te servira de leçon et t’apprendra à ne plus te faire tromper par ces diseuses de faussetés et de menteries.

—Maître, me dit alors la jeune négresse, puisque vous êtes plus savant que la sorcière qui a menti à moi, je vous en prie, dites-moi ce que vous savez, et apprenez-moi ce que monsieur est devenu et où il a été?

—Oui, je vais te l’apprendre, curieuse, puisque tu le veux à toute force. Monsieur est en France, il est heureux et pense toujours à toi.

—Et c’est bien la bonne aventure bien vraie que vous venez de dire à moi? Oui, n’est-ce pas, bon maître? Ah! tant mieux! A présent au moins je pourrai travailler pour gagner ma liberté, et aller un jour en France le retrouver; car si vous savez tout ce qui doit arriver, vous devez voir qu’un jour je deviendrai libre de mon corps et que j’irai rejoindre monsieur à moi qui sera bien content de revoir Supplicia et son fils à lui et à la pauvre négresse.»

Cette idée que Supplicia m’exprimait si ingénument dans un langage dont il me serait impossible de peindre la naïveté, la préoccupa tellement pendant les années qu’elle passa encore sous mes yeux à Saint-Pierre, que toutes les semaines je la voyais arriver chez moi pour me dire: «Maître, j’ai ramassé, depuis lundi, deux gourdes, trois gourdes sur mon travail: gardez encore cet argent, et quand il y en aura assez pour racheter ma liberté à ma maîtresse, vous me préviendrez, et j’irai trouver un capitaine pour le prier de me conduire en France, avec quelque dame de la colonie qui me prendra à son service pour la traversée.

—Et une fois en France, lui demandai-je, que feras-tu?

—J’irai trouver le père de ce petit mulâtre-là, qui sera bien heureux de revoir son enfant et la mère de son fils.»

Sans partager toutes les illusions de la pauvre Supplicia, je cherchai du moins à réaliser une partie de ses espérances; et ses petites épargnes, grossies de tout ce que je pouvais y ajouter, la mirent bientôt à même de racheter cette liberté après laquelle elle soupirait chaque jour. Elle devint libre enfin, la malheureuse, et le soir où je lui annonçai cette nouvelle tant désirée, je sentis la joie inexprimable que je venais de lui donner me faire mal; c’était le moment où elle devait perdre les illusions qui, jusque-là, lui avaient fait supporter avec tant de résignation et d’enchantement peut-être, tout le poids de l’esclavage.

XXIII

Ah! le candidat de votre choix n’est pas Français!

(Page 215.)

Dernier retour en France;—une élection et un député; soupçon, méprise et nouveau soupçon.

Après avoir fait fort passablement mes petites affaires dans les colonies et avoir eu le malheur de perdre en France les deux vieux oncles dont j’étais l’unique héritier, je trouvai bon de revenir dans ma patrie, jouir paisiblement du fruit de mes travaux et des avantages de ma succession. Un navire que j’affrétai et que je chargeai de quelques centaines de barriques de sucre, me ramena en Europe avec ma fortune conquise et les espérances que je fondais sur ma fortune héréditaire; et je débarquai, au bout de dix ans de pacotillage et de quarante jours de traversée, dans un port du midi, que je demanderai la permission au lecteur de ne pas nommer, pour éviter d’offrir à la malignité du public des allusions trop directes ou trop absurdes sur les habitans du lieu où je fus accueilli à mon retour dans mon pays natal.

A mon arrivée dans ce port anonyme, la première personne qui courut s’embarrasser dans mes jambes, fut ce négociant du Hâvre qui, pour avoir ma commission de pacotille, était venu, comme on s’en souvient peut-être à mon début dans les affaires, m’inviter à dîner chez lui et à entendre sa fille aînée chanter de l’italien. Cet honnête trafiquant ayant appris à l’avance mon débarquement dans la ville où il avait jugé à propos de transporter, depuis quelque temps, ses pénates commerciaux, s’attacha à mes pas avec un tel acharnement, que, pour me dégager un peu de lui, je me trouvai forcé de lui accorder la consignation des marchandises que je ramenais avec moi. «Vous n’avez pas de répondant en douane, me dit-il, pour expédier vous-même vos sucres où il vous plaira, et d’ailleurs, n’étant pas établi sur place, vous ne pourriez parvenir que fort difficilement à faire seul vos propres affaires avec quelque sécurité pour les crédits à accorder selon l’usage reçu ici. Moi je vous offre au contraire toutes les facilités qui vous manquent, et la connaissance des lieux, que vous ne pouvez encore posséder. J’ai du crédit chez le receveur, une activité infatigable pour les affaires qu’on me confie, un dévouement à toute épreuve pour les intérêts des autres quand ils deviennent surtout un peu les miens et que je les ai épousés par devoir. Vous ne connaissez personne sur le marché et vous m’avez été anciennement recommandé au Hâvre: vous avez même dans le temps refusé de dîner chez moi et de venir entendre mon aînée qui chantait alors si bien: c’est donc une réparation que vous me devez, et que j’exige aujourd’hui de votre justice et de votre bienveillance. Consignez-moi vos quatre cent soixante-quinze barriques de sucre et vos tierçons d’assortiment: le cours de la douceur est ferme et promet de devenir bon; nous écoulerons bien cette partie qui arrive à point pour alimenter une consommation aux abois et à laquelle nous ferons mettre les pouces, et ce sera une affaire arrangée entre nous à notre satisfaction mutuelle et au mieux de nos intérêts réciproques.»

Cette argumentation mercantile était trop logique et l’argumentateur trop pressant, pour que je ne me laissasse pas entraîner. Je constituai mon obligeant cicerone consignataire de ma cargaison. C’était d’ailleurs un brave homme assez droit et adroit en affaires et qui passait pour avoir une réputation intacte. Je n’aurais pas trouvé mieux dans toute la ville. J’acceptai avec confiance les services qu’il m’offrait avec tant d’empressement. Le lendemain les deux ou trois feuilles de commerce de la ville ne furent remplies que de son nom.

«Voilà donc une affaire conclue entre vous et moi, dis-je à mon consignataire. Mais expliquez-moi, s’il vous plaît, quelle raison a pu vous engager à quitter une place où vous paraissiez vous trouver si bien, pour venir habiter un pays qui devait être nouveau pour vous?

—Raison de santé et considérations de famille, me répondit mon homme. L’air de la Normandie était trop lourd pour mes poumons; et puis j’avais deux filles à marier dans un pays où les transactions matrimoniales sont difficiles en diable, sous le rapport de l’assortiment de la marchandise ou plutôt des caractères, s’entend; tandis que, dans le midi, ces genres d’affaires se font presque d’elles-mêmes, sous l’influence d’un climat qui semble singulièrement favoriser les spéculations conjugales et les liaisons de relations convenables.

—Vous avez donc réussi à marier vos demoiselles ici?

—A merveilles, monsieur, à merveilles! L’aînée, celle qui chante ou plutôt qui chantait si remarquablement, m’a été demandée au bout de six mois de séjour sur place, par un des plus riches fabricans de chandelles du département. Le parti n’était pas brillant, mais il était solide, et le prétendant est devenu mon gendre, par marché passé par le courtier du lieu, ou plutôt par-devant un des notaires.

—Et la cadette?

—La cadette, trois mois, jour pour jour, après l’écoulement ou plutôt après l’établissement de ma virtuose, s’est mariée à une des meilleures maisons en vin et eau-de-vie du cru du pays. Excellente acquisition, ma foi: toutes deux sont déjà mères de famille, et cette fois-ci j’espère bien que vous les verrez dans leur ménage où vous n’aurez plus à redouter le bruit importun des romances, mais où vous trouverez un ordre admirable et des livres tenus en partie-double avec une régularité et une intelligence rares, même chez les meilleurs comptables. Ce sont elles qui servent de premiers commis à leurs maris et qui nourrissent elles-mêmes leurs enfans… Utile dulci, comme dit le bon Cicéron ou le bon père Lafontaine. Ah! nous voici justement près de la douane. Vous m’avez donné, je crois, votre manifeste: allons faire notre entrée et notre déclaration. Les visiteurs sont rares aujourd’hui, et n’en a pas qui veut: nous n’avons donc pas un instant à perdre pour en obtenir un. Entrons d’abord au bureau des expéditions. J’ai le premier commis dans ma manche et le directeur me mettrait au besoin dans sa chemise. Ce qui n’est pas indifférent, car la douane, quand on n’y connaît personne, est le dédale le plus indéfinissable que le démon ait pu imaginer pour le tourment des négocians passés, présens et à venir.»

Dix ans d’absence m’avaient rendu tout-à-fait étranger aux mœurs et aux habitudes nouvelles que je trouvai toutes formées en revoyant la France. Dans l’endroit où je venais de débarquer, j’entendais parler autour de moi de Charte, de constitution, de députés et d’élections, sans trop savoir le sens que je devais attacher à ces mots encore inusités dans les colonies que j’avais quittées depuis si peu de temps. «Que signifie, demandai-je un jour à mon consignataire, une réunion électorale que je vois annoncée chaque matin dans les journaux de votre ville, pour le choix d’un candidat?—Ah! c’est là effectivement, me répondit-il, une chose qui doit être inintelligible pour vous qui venez d’un pays où l’on ignore sans doute encore les avantages et les charges du gouvernement que la Restauration nous a octroyé ou que plutôt nous l’avons forcée à nous donner. Une assemblée électorale, c’est, voyez-vous, une réunion préparatoire que forment les électeurs pour s’entendre sur le choix du candidat qui aspire à la députation. Mais pour vous expliquer plus clairement tout cela par un exemple et pour mieux vous faire concevoir une chose que je serais moi-même assez embarrassé de vous définir, en peu de mots, il y a un moyen tout simple à employer, c’est de vous faire assister à la réunion électorale dont vous venez de me parler. Tel que vous me voyez, je suis électeur et voici ma carte. Il vous sera facile de vous introduire cet après-midi dans le sein même de l’assemblée préparatoire qui doit avoir lieu dans une demi-heure tout au plus, et là vous en entendrez de belles, je vous jure, et vous pourrez du moins voir par vos yeux ce dont il s’agit. C’est trois jours après cette réunion que nous nommerons le député chargé de représenter notre ville à la chambre législative.

—Et sur quel homme, demandai-je à mon électeur, avez-vous déjà porté vos vues?

—Mais, pour ce qui me concerne, j’ai déjà engagé ma voix en faveur d’un candidat qui a rendu les plus signalés services à notre localité. Tenez, ce pont en construction, dont vous pouvez apercevoir d’ici les piles à moitié faites, c’est lui qui l’a fait commencer. Cette eau qui coule si abondamment dans nos rues, c’est encore lui qui nous l’a fait venir de deux lieues au moins, et d’un endroit où jusqu’ici personne n’avait soupçonné l’existence d’une source. Quelques-uns des envieux, que tant de bienfaits ont valus au candidat de mon choix, allèguent pour lui nuire sa qualité d’étranger; car il faut vous dire qu’en récompense et pour prix des nombreuses améliorations que nous lui devons, il a obtenu des lettres de grande naturalisation, et que la date de ces lettres est encore assez fraîche.

—Ah! le candidat de votre choix n’est pas français?

—Non, il est, je crois, mexicain, chilien ou péruvien, ou quelque chose comme cela. Mais cette circonstance, comme bien vous le pensez, n’est pas un motif d’exclusion pour lui, à mes yeux du moins. On peut n’être pas né en France, et être un très bon citoyen, n’est-ce pas? Lorsque surtout, comme mon candidat, on a fait servir à la gloire de sa patrie adoptive, les ressources d’une immense fortune.

—Il est donc bien riche votre candidat?

—Plus que millionnaire, et ses talens égalent au moins ses richesses. Il a fondé ici, à lui tout seul, un journal qu’il rédige quelquefois, et qui chaque jour dit un bien prodigieux de lui. Vous pensez bien que dans tout cela il y a un peu de partialité de la part du journaliste en faveur du propriétaire de la feuille en question. Mais quelques préventions que l’on puisse avoir contre tout ce qu’avance le journal de M. de Camposlara, on est forcé d’avouer que souvent ses éloges sont mérités, et que presque toujours il frappe juste sur les abus qu’il signale en politique comme en administration. Oh! c’est surtout lorsqu’il se met en train de tancer l’exagération et la mauvaise foi d’un petit journal de l’Opposition que nous laissons végéter dans le pays, qu’il est amusant à lire! car la feuille de M. de Camposlara reçoit, il faut vous le dire, les communications directes et intimes de la préfecture et quelquefois même, dit-on, certains petits articles de M. le préfet, lui-même, le plus mordant et le plus malicieux de tous les préfets du royaume, depuis qu’il y a des préfets en France; et comme vous devez le prévoir, cette faveur excite au plus haut degré la mauvaise humeur de la feuille de l’Opposition. Celle-ci, quand le dépit la pique, tonne aussi de son côté sur les priviléges, les subventions et les faveurs exclusives: M. de Camposlara ordonne alors à son rédacteur de répondre, et le rédacteur riposte de suite et avec de bonne encre encore. Il résulte du choc de ces opinions et de l’ardeur de cette petite guerre, un grand divertissement pour le public. Aussi M. de Camposlara dit plaisamment, avec l’esprit et l’à-propos qui caractérisent toutes ses saillies, que c’est lui qui a amené en France l’usage des combats de journalistes pour tenir lieu des combats de coqs dont s’amusent tant nos chers voisins les Anglais. Pour moi j’avoue que deux coqs se battant et se mordant à beau bec en pleine rue, m’amuseraient beaucoup moins que la polémique acharnée de nos deux journaux.

—Tout ce que vous me rapportez là de ce M. de Camposlara, me donne le plus vif désir de le voir.

—Bientôt vous ferez mieux, car dans quelques minutes vous pourrez l’entendre et jouir du plaisir de le voir s’escrimer au beau milieu de la mêlée de nos électeurs. Lui-même, en provoquant la réunion à laquelle nous allons assister, a offert de réfuter toutes les objections qui pourraient lui être présentées par ses adversaires, car il sait combien l’influence qu’il exerce dans le pays lui a fait d’ennemis. Plusieurs d’entre eux, par exemple, ont poussé l’animosité jusqu’à vouloir insinuer, dans le public, qu’il ne devait la fortune dont il use si libéralement envers nous, qu’aux bontés secrètes d’une dame mystérieuse qui l’a suivi d’outre-mer dans notre ville et qui lui a promis sa main, disent toujours ses ennemis, s’il parvient à se faire nommer député et à acquérir une haute position sociale en France. Cette histoire romanesque, qui n’a pas même le mérite de la vraisemblance la plus grossière, nous a tous rendus furieux contre les calomniateurs d’un aussi beau et d’un aussi noble caractère, et les basses manœuvres des adversaires de l’homme de notre choix, n’ont servi qu’à nous raffermir tous dans les bonnes dispositions que nous avions pour lui. Croiriez-vous bien, par exemple, qu’on a même été, et ce seul fait caractérise assez l’Opposition, jusqu’à prétendre que notre candidat n’avait pas l’âge voulu pour être éligible, et que ce n’a pu être qu’au moyen d’un extrait de naissance simulé et obtenu dans les pays étrangers, que M. de Camposlara a su justifier des quarante ans exigés par la loi, pour entrer à la chambre! comme s’il pouvait tomber sous le sens commun qu’on se fît vieux à plaisir pour tromper la bonne foi des électeurs, et convoiter un mandat législatif au moyen d’une ruse qu’il serait si facile de découvrir tôt ou tard!»

Tout en causant ainsi et en nous dirigeant vers le centre de la ville, nous arrivâmes en face d’une sorte de magasin dont un groupe de gens habillés de noir de la tête aux pieds, semblaient garder les portes. «Tenez, me dit mon consignataire, c’est ici que la réunion a lieu, et si je ne me trompe, les débats pour ou contre sont déjà commencés. Prenez ma carte d’électeur et entrez avec assurance: les commissaires ne vous feront aucune observation, et quant à moi, comme je suis connu de l’un d’eux, je passerai sans carte et au vu seul de ma bonne mine. Tâchez de ne pas vous perdre dans la foule: dans une minute ou deux tout au plus, je vous rejoindrai. Il y a justement affluence d’électeurs et de curieux en ce moment à la porte; profitez de la confusion, entrez et je vous suis.»

Je passai par l’étroite issue du lieu de la réunion comme une lettre à la poste, et sans avoir besoin d’exhiber même ma pseudonyme carte d’électeur.

L’espèce de raout politique qui s’offrit à mes premiers regards dans le magasin de réunion, se trouvait composé de cent cinquante à deux cents individus de tournure et de mise assez différentes. Les uns causaient vivement entre eux; les autres paraissaient écouter attentivement ceux qui parlaient, et tous semblaient être là aussi à l’aise qu’ils l’auraient été dans une halle au blé ou une foire en plein vent. Ce ne fut qu’après avoir pris le temps nécessaire pour démêler un peu un à un tous les objets qui s’étaient présentés d’abord si confusément à mes yeux, qu’il me fut possible de remarquer qu’un homme, monté sur une table, haranguait tant qu’il pouvait toute l’assemblée. Cet homme, dont la voix animée se perdait encore dans le bruit des conversations particulières, réussit bientôt, à force de patience, de force pulmonaire et d’obstination, par attirer sur lui l’attention des auditeurs même les plus distraits, et le silence de l’assistance me permit enfin d’écouter ce que disait l’orateur:

«Messieurs, s’écriait-il, en enflant sa voix et en exagérant ses gestes, des caloumnies que ze tiendrais pour infâmes, si elles n’étaient pas trop absourdes, ont été dirizées contre moi pour altérer, dans vos esprits, la counfiance précieuse que vous m’avez accordée et de laquelle auzourd’hui z’attends la pruve la plus etlatante et la plus hounourable. On a osé me réprocer (car que n’ose-t-on pas quand il faut calomnier), on a osé me réprocer ma qualité d’étranzer alors qu’un ate solennel du gouvernement venait de me déclarer citoyen français en récompense des trop faibles services que z’avais eu le bounheur de rendre à ma belle patrie d’adotion. Des hoummes, qui n’ont eu que le mérite de naître sur le sol de cette France à laquelle ils sont à charze, n’ont pas craint de me faire oun crime d’avoir acquis le titre de bourzoisie au prix de sacrifices qui prouvaient au moins le désir que z’avais d’être coumpté au nombre des citoyens de la cité. Ils ont été, le dirai-ze, zusqu’à contester l’âze dont je ne porte que trop les signes visibles, pour me ravir l’hounneur de représenter la ville qui m’a accordé la plous noble et la plous touçante hospitalité et à laquelle z’ai counsacré une etzistence qu’elle a protézée et que j’aurais voulu loui devoir, s’il avait été au pouvoir de l’homme de se çoisir le liou de son berceau et de se dounner ouno mère…»

Ici le murmure le plus flatteur s’éleva comme un nuage d’encens, du sein de tous les groupes, vers l’orateur qui reprit d’une voix émue et d’un ton plus élevé…

«Oui, à d’autres la facile gloire de s’être dounné la peine de naître en France, et d’avoir hérité du beau titre de citoyen français comme du champ de leur père ou de la fortoune toute acquise par leurs aïeux; mais à moi au moins le mérite d’avoir conquis, par mon dévouement, ce titre dont vous m’avez zugé digne et que notre roi bien aimé a daigné m’accorder à votre sollicitation. Que ceux qui cercent à semer la division dans le pays qu’ils réclament comme leur patrimoine etzclousif, tremblent de vouloir passer pour meilleurs citoyens que ces étranzers hounourables qui ont offert toute leur fortoune à la France pour y faire prouspérer l’indoustrie, y établir la councorde et y maintenir le règne de l’ordre et des lois sans lesquelles il n’est pas de patrie habitable pour les hounêtes zens, pas de prospérité poussible pour le travail et pas de récoumpense souciale pour les vertous outiles et les atcions qui hounourent lou plous l’houmanité

Une explosion de bravos délirans arrêta tout court le péroreur, et il était temps, car malgré la fluidité d’élocution et la volubilité oratoire qu’il avait mises à nous débiter son lambeau de discours, il était facile de prévoir le moment où les idées viendraient à manquer au moulin à paroles dans lequel il semblait broyer les phrases qu’il jetait à son auditoire. Le moment d’interruption occasionné par la masse d’applaudissemens qui avaient accueilli sa harangue, loin de lui donner une force nouvelle et de lui offrir un second point de départ favorable à l’essor qu’il lui fallait reprendre, sembla, au contraire, l’avoir un peu dérouté et lui avoir fait perdre le fil des idées qu’il avait suivi jusque-là avec plus de succès et de facilité que de puissance et de méthode.

«Oui, s’écria-t-il, dès que le tumulte fut un peu apaisé; oui, l’on m’a demandé quelles étaient mes oupinions poulitiques, à moi qui çaque jour expose toutes mes oupinions dans l’ourgane poublic le plous en favour parmi toutes les feuilles du département; mais puisqu’il faut ici répoundre à l’inzoustice des attaques ou à la perfidie des etzigences, par la droitoure des intentions et la bonne foi des etzplications, vous me permettrez, messieurs, de répéter et de déclarer à haute voix, pour que vous pouissiez en prendre ate contre moi si jamais j’étais assez lace pour trahir mes promesses, que mes principes sont et seront toujours ceux d’un gouvernement auquel la France a dû sa gloire, sa prospérité, une paix de quinze années et la récounciliation générale des partis qui déchiraient le sein épouisé de notre belle, de notre grande, de notre noble, de notre glorieuse patrie! Voilà, oui, je le répète avec orgouil, mes principes, et je le répète devant mes amis comme en face de mes ennemis, si j’étais assez malheureux pour avoir des ennemis chez ceux-là parmi lesquels je ne croyais rencontrer que des adversaires loyaux, équitables et libéraux.»

Il ne fut plus possible, à ces mots, de contenir l’enthousiasme de l’auditoire. L’orateur, hors de lui-même, fut enlevé de la table qui lui servait de tribune, sur les bras de la foule qu’il avait exaltée, et on porta le triomphateur tout essoufflé chez lui, avant que j’eusse pu le voir d’assez près pour le contempler tout à mon aise et éclaircir, en l’examinant attentivement, un soupçon qui m’avait saisi en portant d’abord mes regards sur sa physionomie et en recueillant, d’une oreille étonnée, les premiers sons que j’avais entendus sortir de sa bouche.

«Eh bien! me dit mon consignataire, une fois la toile baissée et la comédie jouée: que pensez-vous de ce gaillard-là?

—Ma foi, lui répondis-je encore tout étourdi, je pense que ce gaillard-là ne m’est pas tout-à-fait inconnu, et que je l’ai déjà vu quelque part.

—Rien ne serait moins extraordinaire. Il a tant couru et vous aussi, qu’il est fort possible que vous vous soyez rencontrés de l’autre côté de l’eau.

—Comment déjà m’avez-vous dit qu’il se nommait, ou du moins qu’il se faisait appeler ici?

—Il se nomme monsieur le comte de Camposlara et d’une demi-douzaine d’autres noms ou prénoms espagnols ou portugais, que je ne me rappelle pas bien; mais ses papiers, je vous le certifie, sont en bonne et due forme, et j’affirmerais bien que les noms qu’il se donne sont bien réellement ses vrais noms.

—Et il se fait passer, dites-vous, pour Mexicain?

—Oui, pour Mexicain, Colombien ou Chilien. Tout ce que je sais, c’est qu’il nous est venu de très loin, et avec une fortune dont il fait le plus honorable usage pour lui et pour nous.

—Tout ce que j’ai vu et tout ce que vous me dites-là me confond, ou du moins m’intrigue au dernier point… J’aurais bien envie de parler à votre monsieur de Camposlara.

—Rien de plus facile, je vous jure, mon cher monsieur. Personne n’est plus accessible à tout le monde, que ce grand personnage. L’hôtel qu’il habite est ouvert, chaque jour, à deux battans, à tous les habitans du pays; et Dieu sait la multitude de réclamations qu’on lui adresse, le nombre de services qu’on lui demande, et la quantité prodigieuse de consultations qu’il donne gratis à tous les solliciteurs, les nécessiteux et les oisifs qui ont besoin ou qui croient avoir besoin de lui et de ses lumières.

—C’est cela: pas plus tard que demain, votre grand personnage recevra ma visite dans son hôtel…

—Pour une consultation?

—Non, pour un éclaircissement que je serais bien aise… C’est une ancienne affaire que je vous conterai plus tard…»

Le lendemain, à neuf heures du matin, je me présentai aux portes de l’hôtel de M. de Camposlara, préoccupé de l’idée que l’orateur éligible que j’avais entendu la veille, pourrait bien n’être autre chose que M. Gustave Létameur, avec lequel j’avais fait la traversée du Hâvre à la Martinique; et à qui, plus tard, j’avais eu le bonheur d’épargner un tour de corde patibulaire à Saint-Thomas. Ce monsieur de Camposlara, me disais-je, m’a bien paru être plus âgé que ne peut l’être encore mon Banian. Il m’a même semblé un peu chauve, plus brun que ne l’a jamais été M. Gustave, et plus maigre, plus cassé surtout que celui-ci; mais les années qui se sont écoulées depuis notre brusque séparation à Saint-Thomas, et le long séjour qu’il a fait au Mexique ou ailleurs, n’ont-ils pas pu le rendre tel que m’a apparu hier M. de Camposlara! Et puis, en supposant que je me sois trompé sur la ressemblance que m’offrait la figure de celui-ci avec la physionomie du Banian, ce son de voix qui m’a d’abord frappé comme si j’avais entendu M. Gustave lui-même, m’aurait-il abusé sur l’identité de ces deux personnages? Non, il est impossible que tant de circonstances réunies aient concouru à me mettre dans l’erreur. C’est le Banian lui-même, que j’ai vu et entendu hier faire une parade électorale à ses futurs commettans. En vain cherchait-il, le malheureux, à donner à sa phrase un tour hispanique, et à son accent une teinte de prononciation portugaise ou castillane, le naturel se trahissait à chaque instant chez lui, dans l’inflexion de certains mots français qui lui sont devenus trop familiers pour qu’il pût, à sa fantaisie, en déguiser la consonance dans sa bouche. Et d’ailleurs, l’arrivée de ce drôle revenant du Mexique, de la Colombie ou du Pérou, pour prendre racine ici sous un nom dont il peut à peine, m’a-t-on dit, justifier la réalité, ne s’accorde-t-elle pas parfaitement avec le séjour qu’il aura dû faire dans l’Amérique méridionale, où je l’avais relégué pour ses péchés et pour éviter la corde? Allons, plus de doute, c’est mon Banian que je viens de retrouver encore une fois, faisant des dupes ou se faisant duper, peut-être, en dissipant l’or qu’il sera parvenu à escroquer au Mexique ou au Pérou. Entrons donc chez M. de Camposlara lui-même, pour éclaircir le fait et acquérir la certitude ou la vanité des soupçons que j’ai formés sur cet illustre et aventureux individu.

Le concierge de l’hôtel m’introduisit auprès d’un laquais qui, en m’annonçant à son maître, me fit entrer dans un vaste salon où je trouvai M. de Camposlara au milieu de trois ou quatre secrétaires et autant de visiteurs.

Le personnage vint à moi d’un air affectueux, et me demanda ce qu’il pouvait y avoir pour mon service.

«Peu de chose, lui dis-je en le regardant de la tête aux pieds. Je viens devant vous pour vous demander tout simplement si vous me reconnaissez?

—Nullement, me fit-il, après m’avoir regardé fort attentivement et sans la moindre émotion apparente. Z’ai vou tant de physiounoumies dans ma vie, et mes souvenirs me sont quelquefois si infidèles, que la mémoire des figoures m’éçappe assez voulountiers. Mais si vous aviez la bounté de me dire voutre nom, put-être qué zé me le rappélérai mieux que votre visaze qui paraît bien  pas m’être tout-à-fait inconnou; mais qué cépendant je crois n’avoir zamais rémarqué

J’articulai alors mon nom, et je rappelai à mon homme quelques-unes des circonstances qui auraient pu le mettre sur la voie dans le cas où j’aurais eu l’honneur de parler à M. Gustave Létameur. A toutes mes questions M. de Camposlara opposa le front le plus imperturbable et l’étonnement le plus naïf. «C’est oun altre certainement que vous aurez pris pour moi, me dit-il, mais il faut que la ressemblance soit bien étranze pour qué l’illousion doure encore en ma présence. Au sourplous zé suis bien facé de n’être pas la personne que vous cercez, si cette personne vous intéresse ou se trouve à même  vous être agréable; et si, dans ce dernier cas, z’étais assez houroux pour la remplacer,  vous prie, monsieur,  disposer  votre servitur, comme si c’était elle.»

Après quoi M. de Camposlara me salua profondément pour aller s’occuper de ses affaires auprès de ses secrétaires et de ses amis qui paraissaient sourire malignement de la position un peu singulière dans laquelle venait de me placer ma méprise.

Parbleu, me dis-je en moi-même, en quittant l’hôtel Camposlara et en renfonçant mon chapeau sur ma tête, il faut que cet individu-là soit un bien froid misérable si je ne me suis pas trompé, ou que je sois moi-même un fameux sot si je me suis trompé réellement comme il le prétend… Mais non, c’est lui-même et je ne saurais plus en douter, malgré le ton d’assurance que je n’ai pu lui faire perdre et les efforts qu’il a faits pour me tenir dans l’erreur ou pour prolonger la mystification… Mais aussi, pourquoi l’ai-je abordé avec cette hésitation dont il a su profiter avec tant de calme et d’adresse! Il fallait aller tout nettement à lui et le déconcerter!… Quand je songe cependant à tout cela, le doute peut bien encore m’être permis, car enfin quel motif aurait eu le Banian à me cacher ce qu’il aurait intérêt à m’empêcher de dire, si ç’avait été réellement notre Banian que j’eusse retrouvé ici? En m’avouant tout, il pouvait compter sur ma discrétion et prévenir l’éclat qu’il aurait à redouter en cherchant au contraire à tout nier en face de moi qui, par dépit, me trouverais intéressé à provoquer le scandale aux dépens d’un homme qui aurait voulu se jouer de ma bonne foi… Mais non encore une fois, c’est lui et ce ne peut être que lui: j’ai été berné là comme un sot, faute d’assurance et de tact; mais demain il fera jour, et je suis décidé à prendre ma revanche d’une manière éclatante et cruelle, car je ne puis me dissimuler que j’ai été joué comme un sot aujourd’hui et que je me sens même humilié du personnage que j’ai rempli auprès de cet aventurier.

Le lendemain, je retournai, avec un nouveau plan d’attaque dans la tête et des projets de vengeance dans le cœur, à l’hôtel Camposlara. Le concierge et les valets m’apprirent que, dans la nuit même, leur maître était parti pour Paris.

Le surlendemain son élection à la chambre des députés fut enlevée à une immense majorité par les électeurs qu’il avait si bien harangués trois jours auparavant.

Un courrier extraordinaire expédié sur ses traces, partit à franc-étrier pour lui apprendre en route cette heureuse nouvelle, sur laquelle il comptait du reste depuis long-temps.

Allons, me dis-je en apprenant le départ de M. de Camposlara pour Paris et sa nomination à la chambre des députés, c’est à la tribune législative que, de loin et confondu dans la foule des auditeurs obscurs, je reverrai mon Banian, si toutefois encore, comme tout semble me l’annoncer, M. de Camposlara est bien effectivement mon Banian.

Je partis deux ou trois jours après le nouveau député de l’arrondissement de …, pour la capitale.

XXIV

A certaine fête dont la brise du matin balaya les vestiges sur le sol volcanique qui semblait l’avoir produite le soir avec tous ses miracles, ses prestiges et son ivresse. Ah! c’est qu’aussi ces maudites brises du matin dans les colonies et ces diables de raz-de-marée enlèvent tant de prospérités fraîches écloses!

(Page 253.)

Double rencontre au café;—conversation;—plan à former.

Le café Lemblin était encore, à l’époque dont je vous parle, le rendez-vous des mécontens et des désappointés, rancuniers qu’avait fait naître sur ses traces et autour d’elle l’exclusive et imprévoyante Restauration. Long-temps avant mon départ de France pour la Martinique, j’avais entendu citer ce lieu de réunion, comme le club public le plus accrédité parmi les libéraux et les officiers à demi-solde, dont regorgeaient alors les allées du Palais-Royal; et pendant le séjour que j’avais fait à Paris, avant mon excursion aux Antilles, pour me composer une petite pacotille assortie, je n’avais eu garde d’oublier de fréquenter le café Lemblin, en ma qualité d’ex-officier de l’ancienne armée et de Napoléoniste congédié sans pension. Chacune des demi-tasses et chacun des petits verres que je prenais dans cette buvette patriotique si justement renommée pour la bonté de ses décoctions de moka et l’excellence de ses liqueurs fines, me semblaient un acte de protestation que je signais en traits de feu, contre le gouvernement établi par la Sainte-Alliance, et contre le trône que l’étranger avait si insolemment planté sur le parquet glissant des Tuileries. Aussi avec quelle mâle et militaire fierté, en entrant dans mon café de prédilection, ne demandais-je pas alors aux garçons en moustaches qui servaient les membres de notre association de consommateurs: Garçon, le Constitutionnel et un verre de Cognac! Garçon, la Minerve et une prune confite! Ah! c’était alors le bon temps du libéralisme pour nous, et l’époque la plus belle de la vente pour le café Lemblin! La vogue est restée peut-être encore au bienheureux café qui retentit si souvent des énergiques imprécations de toutes les notabilités patriotes des deux mondes, contre la tyrannie et le despotisme des rois coalisés… Mais le libéralisme qui fonda la réputation universelle de Lemblin, qu’est-il donc devenu aujourd’hui que tant de vieux libéraux ont déserté à la fois et leur ancien café et leurs anciens principes?

Depuis mon retour à Paris, j’allais chaque après-dînée, par un reste d’habitude et de vénération, savourer ma demi-tasse séditieuse, dans cet établissement, et me mettre au niveau de la politique contemporaine en lisant tous les journaux rédigés dans le sens de mes opinions restées toujours nationales. Un soir que, tout occupé de chercher parmi les petites nouvelles du jour la nomination de M. de Camposlara à la chambre des députés, je ne songeais nullement à rencontrer près de moi une vieille connaissance, je me sentis tomber sur l’épaule droite, la lourde main d’un individu qui, en me faisant tourner soudainement la tête vers lui, s’écria le nez à deux pouces du mien:

«Eh bien! donc, est-ce que nous ne reconnaissons plus les vieux amis, à présent?

—Eh quoi! c’est vous, mon brave capitaine, m’écriai-je à mon tour, en retrouvant devant moi la figure tout épanouie du capitaine Lanclume! Et depuis quand ici et par quel hasard?

—Oh! par un hasard très facile à concevoir, me répondit-il. Vous me voyez à Paris par la raison toute simple que j’ai pris la diligence pour y arriver il y a quinze à seize jours. Il n’y a pas plus de hasard que cela dans toute mon affaire.

—Vous ne sauriez croire, ajoutai-je, le plaisir que j’ai à vous revoir, mon brave capitaine. Mais franchement, si le son de votre voix ne m’avait pas frappé avant que j’eusse vu votre figure, j’aurais eu de la peine à vous remettre au premier coup-d’œil.

—Ah, pardieu! je vous crois bien; c’est que quelques années de plus, voyez-vous, ne rajeunissent pas, à mon âge, une physionomie qui, tous les cinq ou six mois, va se faire bronzer ou rebronzer sous le soleil des tropiques. Depuis que nous ne nous sommes vus, mon toupet, comme vous avez dû vous en apercevoir, s’est furieusement dégarni, et la barbe a un peu grisonné sur cette face que la misère et les contrariétés ont déjà passablement sillonnée de ces rides précoces qu’elles n’épargnent guère aux gens de ma profession. Mais ce n’est pas l’embarras, à présent que je vous observe de plus près, et que j’examine votre coque dans tous ses détails, savez-vous bien que vous n’êtes pas embelli, vous, non plus!

—Eh! je ne le sais que trop aussi! mais que voulez-vous, il faut bien en passer par là, quelque dépit qu’on en ait!

—Non, mais soit dit entre nous, sans compliment, c’est que je vous trouve plus laid encore que de coutume. Mais c’est égal, vous êtes toujours un brave garçon, je pense, et cela me suffit à moi qui n’ai pas la prétention d’être une jolie femme. Tenez, asseyons-nous tous deux à cette table pour causer un peu, et contons-nous réciproquement nos affaires, si nous en avons, et nos peines, et de celles-là on en a toujours… «Garçon, deux verres de grog au rhum, bien chaud, entendez-vous, et sans eau, car je trouve votre rhum assez fort comme ça sans que vous ayez besoin d’y mettre de l’eau pour lui donner du montant.»

J’eus bientôt raconté à mon capitaine les détails principaux de ma vulgaire histoire. Ce fut ensuite à lui à prendre la parole.

«Vous vous rappelez encore sans doute, me dit-il, ce voyage où je vous laissai mourant ou à peu près mort, à la Martinique, pour revenir en France avec mon navire le Toujours-le-même. Eh bien! à mon retour au Hâvre, croiriez-vous bien que, sur la dénonciation clandestine d’un salotin qui se trouvait à mon bord, on me retira ma lettre de capitaine, pour me punir d’avoir arboré le pavillon tricolore à la mer et d’avoir osé rétablir le nom du Grand Napoléon sur l’arrière de mon bâtiment?

—Oui, j’ai su tout cela dans le temps, à la Martinique. Votre affaire fit même assez de bruit dans l’île à cette époque; et je n’avais que trop bien prévu, au reste, ce qui devait vous arriver.

—Enragé de cette dénonciation et brûlant du désir de mettre le grappin sur le traître qui avait pu se souiller d’un acte aussi atroce, je songeai à employer le temps que je me voyais forcé de passer à terre dans l’oisiveté, à découvrir le nom de mon assassin, car c’était m’avoir assassiné moralement que de m’avoir ravi la faculté d’exercer un métier auquel je tenais plus qu’à la vie. Je me rendis à Paris avec l’espoir et le besoin d’obtenir quelque renseignement précieux qui pût me mettre à même de tirer une vengeance éclatante et sûre de mon délateur. Je courus tous les bureaux du ministère: je jetai de l’or dans la gueule de tous les gardiens et dans la patte de tous les bureaucrates qui pouvaient m’être de quelque utilité dans mes démarches; mais toutes les gueules se turent et toutes les pattes se fermèrent sans vouloir me dire ou me livrer le nom de l’infâme que je poursuivais sans savoir qui il pouvait être. Enfin, au bout de deux longues années de recherches, de sollicitations, de cadeaux et d’importunités, je parvins à poser le doigt sur le nom de mon ténébreux mouchard… c’était… vous ne devineriez jamais qui…

—Un des passagers?

—Oh non, c’étaient tous des gens d’honneur, assez drôles, assez ridicules même, mais au fond de braves gens.

—Un de vos matelots peut-être?

—De mes matelots! oh encore moins, et j’en rends grâces au ciel, quoiqu’ils ne valussent pas grand’ chose les canailles! Mon délateur était un misérable à qui j’avais donné du pain et quelques taloches; que j’aurais pu assommer parce qu’il avait trompé indignement ma bonne foi et que je m’étais contenté de fustiger avec cent fois plus de douceur qu’il n’en méritait. C’était enfin, puisqu’il faut vous le nommer…

—Le cuisinier Gustave Létameur!

—Justement et vous l’avez deviné! résolu de me venger, à quelque prix que ce pût être, sur ce grand misérable, quelque indigne qu’il fût de ma colère, je demandai la faveur de reprendre ma lettre de capitaine au long cours, et je fis encore jouer les espèces pour recouvrer ce titre de capitaine que mon mérite et mes services m’avaient acquis et que la lâcheté m’avait momentanément ravi. J’espérais, en naviguant dans les lieux qu’habitait encore mon obscur persécuteur, pouvoir le dénicher dans quelque coin éloigné, et le tuer là plus à mon aise que je n’eusse pu le faire en France. Mais inutiles efforts! ce ne fut que deux ans après avoir découvert le nom de mon espion, dans les cartons rouges du ministère, qu’il me fut permis de reprendre la mer et le commandement de mon pauvre navire… Il était alors trop tard: l’infâme avait disparu de tous les lieux qu’il avait souillés tour à tour de sa présence, et j’eus beau, pendant deux ou trois ans encore, le réclamer, comme une satisfaction qui m’était due, à tous les rivages que j’abordais, personne au monde ne put me dire: Il est là, tombe dessus et donne t’en sur sa peau à cœur joie! J’avais bien saisi par-ci par-là quelques indices sur les traces de ce vagabond; mais aucun des renseignemens que j’avais recueillis ainsi, ne me paraissait assez certain pour mettre le nez sur le trou du gîte où se cachait son ignominie. Dégoûté, rebuté de mes vaines et longues poursuites, j’avais remis, ma foi, ma vengeance au chapitre des créances oubliées et des non-valeurs par insolvabilité du débiteur, lorsqu’il y a quelque temps, pendant une relâche que je fis à la Martinique (vous étiez alors absent de l’île pour vos affaires), j’appris que mon délateur, après avoir fait une espèce de fortune à la Côte-Ferme et s’être appliqué un nom supposé, s’était retiré, honoré et considéré, dans une ville de France, où il faisait, disait-on, la pluie et le beau temps… Cette révélation, qui m’avait été faite sous la promesse du secret le plus inviolable, réveilla tout-à-coup mes désirs presque éteints de vengeance et de haine. J’apprends en même temps qu’une négresse que ce sale Banian a rendue mère, habite encore la colonie…

—La négresse Supplicia, n’est-ce pas?

—Oui, sans doute… et d’où savez-vous?…

—Continuez, je vous conterai ensuite ce que j’ai à vous dire à ce sujet…

—J’apprends, comme je vous l’ai déjà dit, que cette négresse habite encore la Martinique avec l’enfant de mon ex-marmiton qui, à force d’intrigues et d’escroqueries, avait réussi, quelques mois auparavant, à se faire passer pendant une semaine ou deux pour le plus riche négociant de l’île… Bon, me dis-je, il faut lui faire avaler le calice jusqu’à la lie la plus épaisse et la plus amère, à présent qu’il se croit tranquille et fortuné dans le pays où il vit inconnu et impuni. Amenons cette négresse en France, avec son petit mulâtre, et allons, avant de le tuer, lui jeter, comme une nouvelle flétrissure, la mère et l’enfant au beau milieu de sa prospérité. Ce qui fut dit fut fait. La négresse était libre: elle s’était rachetée de ses maîtres, et ne demandait pas mieux que de rejoindre son infernal suborneur. Je l’embarque avec moi, comme un corps saint, et je l’amène au Hâvre, pour le plaisir seul de lui faire voir du pays et de me servir d’elle au besoin, pour servir au Banian un plat tout chaud de ma façon.

—Quoi! vous avez donc ramené Supplicia en France?

—Avec son mauricaud qui ressemble trait pour trait à l’infâme auteur de ses malheureux jours; tous deux, depuis un mois, sont logés à mon hôtel, rue du Bouloy, no 20.

—Oh! la singulière chose que tout cela!

—Attendez, ce n’est pas encore tout; je n’en suis qu’à l’exorde de mon discours, ou si vous aimez mieux au premier couplet de ma romance sentimentale. Mon désir le plus vif après ce coup de temps et après tous les frais que j’avais faits pour assurer l’exécution de mon projet, c’était de découvrir le refuge de mon introuvable ennemi. J’arrive à Paris, le rendez-vous, comme vous savez, de tous les renégats enrichis et le refuge inviolable des parias qui ont trahi leur caste. Je cherche nuit et jour et je ne découvre rien. J’allais encore maudire le sort qui depuis si long-temps me faisait consumer ma vie en efforts impuissans et en vaines poursuites, lorsque avant hier, en me promenant clopin clopan le long de l’allée extérieure du boulevard Montmartre, je me sens éclaboussé par une brillante calèche à quatre chevaux. Ce que ma sagacité et mes efforts n’avaient pu me faire découvrir, le hasard et une éclaboussure venaient de me le faire trouver. Furieux, je jette aussitôt mes yeux irrités sur les deux impudens qui se faisaient trimballer aussi insolemment en voiture, et je vous laisse à penser quelle fut ma stupéfaction et en même temps ma joie, quand je reconnus, dans mes deux éclabousseurs, la comtesse de l’Annonciade et mon ex-marmiton, assis fièrement à ses côtés!

—Pas possible!

—Pas possible tant que vous voudrez, mais pourvu que cela soit, la chose, j’espère bien, doit vous suffire et à moi aussi! A cet aspect si soudain et si inattendu, je jette un cri de surprise ou de satisfaction ou, ma foi, un cri de tout ce que vous voudrez; et, par un mouvement machinal ou instinctif, je lève ma canne. Les deux gueux s’éloignent ventre à terre dans leur calèche flamboyante; mais comme ils n’avaient pas de jockey derrière, moi, sans perdre un seul instant, je saute en vrai gabier sur le siége, en me blottissant de mon mieux sous la voûte du brillant et rapide phaëton, et le cocher nous conduit les uns et les autres dans la cour de la mairie du onzième arrondissement. Le couple monte dans la salle de la mairie; je quitte alors mon siége aux yeux des gens de la maison de ville, qui me prennent peut-être pour un des valets du coquin, et pendant que le coupable et sa complice sont à faire leurs affaires là-haut, je me mets à lire, pour me donner l’air d’avoir une contenance à moi, les avis de mariage de l’arrondissement… Depuis cinq ou six jours les deux tendres amans étaient affichés, l’un sous son nom de comte de Camposlara, et l’autre sous le vrai nom de veuve comtesse de l’Annonciade, qu’elle était si indigne de porter, et c’est ce dernier indice qui m’a fait même découvrir le faux nom et le faux titre que se donne depuis long-temps mon escroc, mon vil dénonciateur… Le parti que j’avais à prendre après avoir fait cette belle découverte, fut bientôt arrêté, comme je vous le laisse à penser. Je me décidai à sauter de suite à l’abordage pour mettre obstacle à un mariage si bien assorti, et je me disposais à faire en pleine mairie une scène de ma façon aux futurs conjoints, lorsque j’appris qu’au lieu de revenir, en descendant de l’Hôtel-de-Ville, par la cour, où je les attendais pour les accoster en plein bois, ils s’étaient échappés par la porte de derrière de la maison. Je m’adressai alors au cocher de la voiture qui les avait conduits si bon train eux et moi jusqu’à la mairie. Cet animal m’apprit que sa carriole n’était qu’une remise de louage, et qu’il ne connaissait pas plus que moi-même les individus qu’il avait ainsi trimballés pour leur argent. Désespéré d’avoir manqué si bêtement un aussi beau coup, je rentrai à mon logis, en me promettant bien une autre fois de mieux prendre mes mesures pour traquer ce gibier de potence dans son gîte. Mais à peine avais-je passé deux heures à faire, tout désorienté, le quart dans ma chambre, que le garçon de l’hôtel m’apporta un billet, mais un billet un peu soigné, allez, et auquel je n’ai pu encore comprendre un seul mot. Il était écrit de la main de la comtesse elle-même, qui, ayant été sans doute à la préfecture de police, se sera procuré mon adresse au moyen de mon nom. Mais pour vous donner une idée de la singularité de cette épître, je vais vous mettre l’original sous les yeux: tenez, lisez et dites-moi si, plus heureux que je ne l’ai été jusqu’ici, vous pourrez y concevoir quelque chose.»

Le capitaine tira de sa poche le billet froissé; il était ainsi conçu:

«Vil pirate, si ce n’est pas assez pour vous que de m’avoir fait subir les plus atroces traitemens après votre attentat de Cumana, c’est déjà trop pour moi que d’avoir toléré votre fuite à Saint-Thomas, et je vous préviens que pour peu que vous persistiez à me persécuter de votre indigne présence, je vous dénoncerai à la justice, comme le plus affreux de tous les hommes et le plus inhumain de tous les forbans qui ont souillé les mers. Tremblez de tout ce que vous avez fait, et tremblez surtout de reparaître jamais à mes yeux.

»Ve de l’Annonciade.»

«Que dites-vous, me demanda le capitaine, de ce tendre billet doux et du style énigmatique de cette petite mégère? Pour moi, le diable m’emporte, je crois qu’elle est folle: c’est la conjecture la plus favorable à son honneur, que j’aie pu tirer jusqu’ici de toutes ses actions et du désordre d’idées qui règne dans cette lettre. Et de quoi riez-vous donc ainsi? Je ne vois pas ce qu’il peut y avoir déjà de si gai dans tout ce que je viens de vous dire!

—Je ris, répondis-je à mon ami, d’une imprudence que me rappelle ce billet, et pour laquelle j’ai à réclamer ici toute votre indulgence. Trop heureux si, comme moi, vous voulez bien prendre la chose aussi gaiement.

—Et de quelle imprudence voulez-vous donc me parler? Voyons un peu, car rien ne me taquine plus que de voir les autres rire sans que je sache pourquoi.»

Je racontai alors à Lanclume ma dernière entrevue avec la comtesse, à Saint-Thomas, et la nécessité où je m’étais trouvé, pour favoriser l’incognito et la fuite du Banian, de le faire passer lui-même pour un des officiers pirates capturés à bord de l’Invisible.

Après m’avoir attentivement écouté en faisant plusieurs fois la grimace, mon auditeur, sur la physionomie duquel se peignait un certain air de mécontentement, me dit:

«Savez-vous bien que ce que vous avez fait là n’était pas une chose trop loyale.

—Mais c’était une chose si invraisemblable que cette substitution de noms! Et puis j’étais tellement pressé par la nécessité!… D’ailleurs quel mal pouvait-il en résulter pour vous qui étiez alors en France, qui ne pouviez plus naviguer, vous dont la bonne réputation plaçait toute la vie à l’abri d’un soupçon si injurieux?

—Oui, mais il n’en est pas moins vrai que vous m’avez toujours fait passer pour un pirate!

—Aux yeux d’une folle tout au plus, que personne n’aurait crue quand bien même elle vous aurait accusé de piraterie en face de toute la terre!

—Vous avez beau dire et beau vouloir me dorer la pilule pour me la faire avaler plus souplement, jamais vous ne me persuaderez que ce n’est pas là une affaire désagréable pour moi… Et quand je pense encore que c’est pour sauver un canaillon de l’espèce de ce gredin de Banian, que vous m’avez fait passer pour un forban, je ne sais qui m’empêche de vous en vouloir toute ma vie!… Si encore ç’avait été pour quelque chose de bon! Mais pour un scélérat de cette sorte, qui s’est fait agent de police pour pouvoir me dénoncer avec plus de lâcheté et d’impunité, voilà ce qui me révolte presque autant contre vous que contre lui.»

Ce ne fut pas sans quelque peine que je parvins à calmer l’irritation du brave capitaine qui aurait fini peut-être par me chercher querelle sans le faible qu’il s’était toujours senti à mon égard, et sans le plaisir qu’il avait eu à trouver en moi les dispositions de vengeance qu’il avait nourries si long-temps contre le Banian. Selon la mauvaise habitude de tous les provinciaux qui arrivent à Paris, nous avions causé tout haut de nos petites affaires dans le café Lemblin. Un vieillard, assis seul à une table voisine de la nôtre, m’avait paru prêter avec curiosité l’oreille à notre conversation. Je remarquai l’attention importune avec laquelle notre auditeur nous avait écoutés jusque-là, et j’engageai mon capitaine à sortir pour nous rendre à son hôtel, et pouvoir, loin des indiscrets, nous entretenir plus à l’aise sur ce que nous pourrions avoir à faire pour empêcher ce qu’il appelait l’alliance monstrueuse de notre folle comtesse avec l’immonde objet de sa passion. Nous quittâmes tous deux le café… Il faisait déjà nuit.

A peine avions-nous fait quelques pas dans les allées obscures du Palais-Royal, que le vieillard qui nous avait observés si attentivement dans le café, s’approcha de nous, en nous saluant jusqu’à terre et en nous disant:

«Vous allez sans doute, messieurs, me trouver très indiscret; mais le motif qui m’inspire fera excuser, j’ose l’espérer, la hardiesse ou l’inconvenance de ma démarche. La conversation que vous venez d’avoir ensemble sur un individu qui, malheureusement, ne m’est pas inconnu, m’autoriserait d’ailleurs à me présenter devant vous, quand bien même je n’aurais pas eu déjà l’avantage de me rencontrer avec monsieur.

—Avec moi! dis-je alors à l’étranger qui venait de me désigner.

—Oui, avec vous, monsieur, à la Martinique, s’il m’en souvient, à certaine fête dont la brise du matin balaya les vestiges sur le sol volcanique qui semblait l’avoir produite le soir avec tous ses miracles, ses prestiges et son ivresse. Ah! c’est qu’aussi ces maudites brises du matin dans les colonies et ces diables de raz-de-marée enlèvent tant de prospérités fraîches écloses!… Prenez-vous du tabac, monsieur? c’est du Macouba tout pur que je me procure en fraude.»

A ces mots sententieux, beaucoup plus qu’à la mine de notre nouvel interlocuteur que la lueur vacillante des réverbères ne me montrait qu’imparfaitement, je reconnus l’homme grand, sec et noir, ce sinistre trouble-fête, que quelques années auparavant j’avais rencontré, errant comme un spectre, au milieu des prestiges du bal de M. Baniani.

«Quoi! c’est encore vous, monsieur, lui dis-je, arrivant tout justement au moment où il est précisément question de ce misérable!

—Oui, c’est tout justement moi, mon cher monsieur, arrivant toujours, comme vous le dites, avec des prévisions funestes et inévitables sur le sort de ce pauvre comte de nouvelle fabrique, à qui je ne donne pas quarante-huit heures de noblesse à vivre, grâces aux pièces authentiques dont je me suis pourvu contre lui.

—Et que vous a-t-il donc fait aussi à vous? demanda le capitaine à mon ancienne connaissance.

—Il m’a tout bonnement escroqué la commission qui devait m’être allouée sur quelque argent dont le recouvrement m’avait été confié.

—Ce n’est que cela?

—Mais n’est-ce pas assez, s’il vous plaît, quelque peu que cela vous paraisse?

—Bah assez! à moi il a escroqué bien autre chose que de l’argent, le gueusard!

—Et quoi donc, autre chose?

—L’honneur, monsieur, l’honneur!

—Il est vrai que c’est autre chose et que c’est même quelque chose… Mais l’argent, quelque bas qu’on prétende le mettre aujourd’hui, vaut bien aussi son prix, quand surtout il est marqué au bon coin.

—Et quelles sont donc les pièces authentiques, demandai-je à notre grand homme noir, que vous vous êtes procurées contre ce chevalier d’industrie?

—Les voici: elles pourraient passer, m’ont dit quelques hommes de loi, pour un petit chef-d’œuvre de procédure: un certificat des autorités de Caraccas, attestant que l’individu en question a troqué son vrai nom qui ne pouvait lui jouer qu’un mauvais tour, contre celui de comte de Camposlara, qu’il s’est procuré dans un dictionnaire historique; qu’il a été convaincu d’avoir fait partie d’un équipage de forbans; qu’il a été presque pendu à Saint-Thomas; mais que la corde a manqué par un effet dépendant de sa volonté; une autre pièce certifiant que, dans l’espace de cinq ans, il a fondé trois faillites qui, au besoin, auraient pu passer pour autant de banqueroutes frauduleuses; c’est par conséquent une faillite et deux tiers à peu près par année, si je sais encore calculer; que ce n’est que depuis qu’il s’est retiré pour vivre honorablement en France, que l’on a découvert ses méfaits commerciaux et autres… Plus, diverses pièces attestant qu’après avoir enlevé Mme la comtesse veuve de l’Annonciade à sa famille, et de plein gré de la part de celle-ci, il a abusé de la manière la plus scandaleuse de la fortune de sa victime résignée, pour compromettre la réputation et les propriétés de cette honorable et noble dame. Et en outre, enfin, un arrêt constatant que l’identité de la personne de ce faussaire peut être prouvée au moyen d’une large cicatrice en forme de hallebarde, qu’il porte habituellement sur la partie antérieure droite de la poitrine.

—Bravo! bravissimo, s’écria le capitaine dès que le vieil habitant eut fini. Touchez-là, monsieur, vous m’avez l’air d’un créancier solide, décidé à vous faire rendre justice, les preuves à la main; mais quelle est votre intention et votre plan de campagne concernant le malotru à qui nous allons tous trois donner la chasse?

—Mais, monsieur le capitaine, mon intention en le poursuivant à outrance, est de rentrer, s’il est possible, par la peur d’une esclandre, dans les fonds qu’il m’a escroqués; et mon plan de mettre à exécution cette intention, de la manière la plus favorable et selon la circonstance la meilleure que le hasard pourra m’offrir.

—Quoi, ce n’est que pour rattraper de l’argent que vous vous sentez enflammé d’une aussi sainte ardeur contre lui! Moi, c’est pour rentrer dans mon honneur et le punir du mal qu’il m’a fait, que je me mets à la tête de la croisade que nous allons former contre ce Sarrazin de la plus basse espèce. Mais comme le but que vous vous proposez peut fort bien s’arranger avec le ressentiment qui m’anime, nous allons tâcher de nous entendre pour mener tout cela de front et à une bonne fin. L’hôtel dans lequel je suis descendu n’est qu’à quelques pas d’ici. Faites-moi le plaisir de me suivre, et rendus là nous pourrons, plus commodément qu’en plein air, nous concerter sur les meilleurs moyens à adopter pour empêcher l’infernal mariage qui se prépare de se consommer, et pour épargner à la chambre des députés la honte de recevoir un forban et un escroc dans son sein. Veuillez donc, monsieur, me faire l’amitié de nous accompagner jusqu’à ma demeure.»

Nous suivîmes tous deux mon ami Lanclume.

En arrivant à l’hôtel du capitaine, les premières personnes que je rencontrai dans le salon du rez-de-chaussée, ce fut la négresse Supplicia et son fils: la pauvre fille, en me voyant, manifesta, par de grands éclats de rire, la joie qu’elle éprouvait à me retrouver à Paris.

«Quand je vous disais à la Martinique, maître, que je viendrais un jour en France, vous aviez l’air de ne pas me croire. Eh bien, à présent nous y voilà tous les deux, me dit-elle, et moi bien contente, allez! Petit Gustave, cria-t-elle en appelant son fils, saluez monsieur; c’est votre maître et celui de votre papa, de ce papa à vous, entendez-vous bien, qui est devenu en France un grand monsieur.»

Curieux de savoir quelles étaient les idées que s’était formées Supplicia sur le but de son voyage, je lui demandai ce qu’elle comptait faire à Paris, et elle me répondit avec son ingénuité habituelle, qu’une fois devenue libre à la Martinique, elle avait voulu se rendre en France pour retrouver le père de son fils et jouir du plaisir de remettre cet enfant dans les bras de celui qui lui avait donné l’être. Puis après m’avoir raconté toutes les bontés que le capitaine avait eues pour elle dans la traversée, elle ajouta: «C’est M. Gustave qui va être joyeux et surpris de me revoir, n’est-ce pas? lui qui s’attend si peu à me rencontrer à Paris? C’est demain que le capitaine m’a promis de me conduire avec mon petit enfant, à l’endroit où il demeure, et je crois qu’en attendant ce moment, je ne dormirai pas de la nuit!»

La joie de Supplicia était si naïve et sa confiance si touchante que j’aurais craint, en lui faisant comprendre la vérité, de lui arracher l’heureuse illusion qu’elle semblait goûter avec tant de ravissement.

Le capitaine, le vieux créole et moi, nous allâmes délibérer à huis clos, jusqu’à deux ou trois heures du matin, sur ce qu’il conviendrait de faire le lendemain, pour jeter une interdiction subite sur les projets de mariage du Banian.

C’est dans le chapitre suivant que je retracerai les détails de cette scène que nous avions passé une partie de la nuit à répéter et à mettre convenablement en œuvre.

XXV

Allons-nous-en, gens de la noce,
Allons-nous-en chacun chez nous.

(Page 269.)

Scandale, perplexité d’un des douze maires de Paris;—retraite des deux fiancés;—triomphe du capitaine Lanclume.

Trois ou quatre voitures arrivent à la file et avec fracas dans la cour de la mairie, où Lanclume, le vieux créole, Supplicia, son petit mulâtre et moi nous nous trouvions réunis depuis une bonne heure au moins.

C’étaient les futurs époux et les témoins du mariage, qui venaient d’arriver, si bruyamment, pour se jeter dans le piége que, la veille, nous nous étions occupés à dresser sous leurs pas. Les laquais des trois ou quatre équipages entourent les fiancés; les témoins s’empressent de mettre pied à terre et de rejoindre l’heureux couple dont ils vont sceller l’union, et tout le cortége nuptial se complimentant, se saluant et riant, se dirige vers l’escalier de l’hôtel-de-ville.

Le capitaine Lanclume s’élance alors à notre tête, pour marcher à l’ennemi, le front haut, le jarret droit et la badine à la main. Il aborde fièrement, et en leur barrant le passage, le comte et la comtesse, et il se met à leur crier de ce ton que donne l’usage du commandement et l’habitude d’être obéi:

«Arrêtez, monsieur, et vous, madame! J’ai deux mots à vous dire avant que s’accomplisse le mariage pour lequel vous vous êtes rendus ici.

—Qui êtes-vous? lui demanda alors le comte, en pâlissant et en se mettant devant la comtesse, à l’aspect du capitaine et à la vue de Supplicia et de son fils que je fais avancer, en ce moment, sur le lieu de l’action.

—Qui je suis? répond Lanclume en faisant flamboyer ses yeux dévorans sur les traits décomposés du comte. Ah! tu as encore l’audace de me demander qui je suis! eh bien! tu vas l’apprendre plus que tu ne le voudras peut-être. Je suis celui que tu as eu la lâcheté de dénoncer, toi l’ex-marmiton de mon navire, et pour t’aider à reconnaître, à des indices certains, les personnes qui m’accompagnent, je te dirai que voilà la négresse que tu as subornée et perdue, et le fils malheureux à qui tu as donné le jour; que monsieur est l’homme que tu as volé à la Martinique, et que voilà celui qui, après t’avoir arraché à l’échafaud où tu devais monter comme pirate, à Saint-Thomas, a été payé par toi de la plus noire et de la plus ignoble ingratitude. Eh bien! à présent nous reconnais-tu tous? vil Banian qui renies à la fois ton chef que tu as vendu à la police, le sang nègre auquel tu as mêlé le tien, le créancier que tu as dépouillé de sa fortune, et le bienfaiteur qui semble ne t’avoir soustrait à une mort infamante, que pour te voir chercher à unir ton existence déshonorée à celle de la femme confiante que tu as, toi-même, livrée aux pirates de Cumana…

—Que me veut cet homme? chassez-moi cet homme! s’écria le comte de Camposlara, en interrompant le capitaine. Je ne le connais pas! je ne l’ai jamais vu! Éloignez-le! éloignez-le! et vous, madame la comtesse, venez, venez! n’ayez pas peur: c’est un fou! n’ayez pas peur!»

Les témoins et les laquais qui entourent le comte se précipitent entre lui et le capitaine qui déjà écume de rage de n’avoir pu terminer sa véhémente apostrophe. La comtesse, toute tremblante, hésite à suivre son fiancé qui cherche de toutes ses forces à l’entraîner loin du capitaine. Elle s’arrête troublée, haletante: le capitaine alors arrache des mains du vieux créole les papiers que celui-ci a déjà tirés de sa poche, puis Lanclume, en chiffonnant avec colère ces papiers accusateurs, braille de plus belle:

«Ah je suis un fou, misérable! eh bien! si tu l’oses, tâche de jeter les yeux sans pâlir, sur ces certificats accablans qui prouvent ta honte, ton ignominie et les méfaits dont tu t’es souillé! Diras-tu aussi que le gouverneur de Caraccas est un fou, que les juges qui t’ont flétri étaient en démence; que ces pièces qui attestent ta complicité dans l’acte de piraterie de l’Invisible, sont fausses, ou ont été simulées par la calomnie! Ah! je suis un fou, moi que tu as si lâchement dénoncé à l’imbécile crédulité d’un ministre ténébreux! Attends, malheureux, que ce fou que tu feins de ne pas reconnaître pour une des victimes de ton infamie, ajoute à tous ses actes de démence, celui de s’oublier jusqu’à t’élever jusqu’à lui, pour tirer ensuite vengeance de ton atroce conduite…»

Et en hurlant ces derniers mots, le capitaine, la badine levée, se disposait à joindre énergiquement le geste à la menace. Je me jetai sur lui pour l’empêcher de se livrer à toute la violence de sa colère. Les témoins du Banian, qui sans beaucoup d’efforts étaient parvenus à entraîner leur ami loin de la portée des coups que lui destinait le capitaine, criaient tant qu’ils pouvaient: A la garde! à la garde! La comtesse s’était évanouie dans les bras des deux ou trois dames qui l’accompagnaient. La garde du poste vint et intervint, sans trop savoir ce que signifiait encore tout ce tapage. Le maire de l’arrondissement, appelé lui-même dans la cour de l’hôtel par le retentissement du bruit qui, sans doute, avait fini par troubler sa béatitude administrative, arriva aussi, escorté de ses adjoints, de ses commis et de ses garçons de bureau, pour s’informer du sujet d’un tumulte aussi grand et aussi intolérable. Les imprécations du capitaine Lanclume contre le Banian se faisaient entendre seules au sein de cette cohue. «Quand tout le onzième arrondissement serait là, criait-il aux oreilles du maire qui cherchait à l’apaiser, je lui dirais et je lui répéterais que ce misérable est un faussaire, un forban, un dénonciateur, un fripon, et que la chambre des députés se déshonorerait si jamais elle pouvait recevoir un tel reptile dans son sein. Il n’y a qu’une femme comme madame la comtesse qui ait pu vouloir unir sa destinée à celle d’un homme de cette ignoble espèce.»

Le maire, tout en demandant à tout le monde ce dont il s’agissait, continuait à rester interdit. Le chef de la garde du poste demandait de son côté au maire quels étaient les individus qu’il fallait expulser de la cour. Le maire, réduit enfin à l’impossibilité matérielle d’apprendre ce qu’il lui convenait de faire ou d’ordonner, conseilla au chef du poste de renvoyer provisoirement tout le monde. La comtesse revenue à elle-même au bout de quelques minutes de spasme, promena sur la foule qui fatiguait ses yeux en pleurs, des regards de dépit et de douleur, et la voiture dans laquelle elle était venue, l’enleva, avec ses compagnes, à cette scène de douleur et de désordre… Mais le Banian, pâle, défait, muet, restait encore sur le champ de bataille. Un de ses amis, mieux inspiré que les autres, le voyant si humilié et si décontenancé, s’empara de lui, comme d’un objet inanimé, et le jeta en paquet dans une voiture. La voiture part, disparaît au milieu de la confusion générale, et nous qui seuls sommes demeurés en place pour former l’arrière-garde du capitaine, nous ne nous apercevons de l’absence du personnage principal de notre drame en action, que lorsqu’il n’est plus temps de le retenir sur le lieu de l’événement, pour lui faire avouer sa défaite.

Le capitaine Lanclume, celui d’entre nous que cette brusque retraite devait le plus contrarier, se montra cependant d’une résignation parfaite et d’une philosophie charmante, en apprenant la fuite du Banian. «Notre indigne ennemi, nous dit-il, vient de nous abandonner le champ de bataille et la victoire; car voilà bien, si je m’y connais, un mariage tout-à-fait manqué; et quand je pense que c’est à la manière dont j’ai commandé la manœuvre, que nous devons un tel succès, je ne puis que me féliciter de vous avoir si bien menés au feu.» Puis, s’adressant au maire encore tout ébahi, et aux curieux qui composaient l’assistance, il leur raconta, en leur montrant les pièces authentiques qui lui étaient restées dans les mains, l’histoire abrégée du Banian, et les motifs qui nous avaient engagés à mettre opposition à son hymen. Puis, s’adressant à nous après avoir terminé sa narration, il nous dit: «Vous avez tous bien mérité de la patrie dans cette conjoncture difficile, en empêchant, à force de scandale, un mauvais garnement de cette sorte, d’aller, paré d’un faux nom et couvert d’un titre usurpé, se pavaner sur les bancs de la chambre des députés de la nation. De bons et loyaux Français, comme nous, n’auraient pu, sans abdiquer toute espèce de sentiment national, laisser un aussi grand vaurien insulter avec impunité à la dignité législative du pays. Adieu, monsieur le maire; vous pouvez vous vanter d’avoir manqué, grâce à nous, de faire aujourd’hui une fameuse balourdise dans l’exercice de vos honorables fonctions. Je vous salue de tout mon cœur, et nous autres, retournons dans la rue du Bouloy, dîner à mon hôtel, en chantant comme les bonnes gens d’autrefois:

Allons-nous-en, gens de la noce,
Allons-nous-en chacun chez nous.

—Que veut dire, s’il vous plaît, tout cela, maître? me demanda plusieurs fois Supplicia pendant le chemin qu’il nous fallut faire pour regagner le logis. M. Gustave, ajoutait-elle, n’a pas seulement regardé son petit enfant ni moi, et le capitaine paraît s’être mis bien en colère contre lui… Que lui a donc fait ce pauvre M. Gustave?

—Il lui a fait de très vilaines choses, répondais-je à Supplicia pour lui faire comprendre de mon mieux la conduite de son ancien amant. Il a refusé de reconnaître ton enfant pour son fils.

—Voyez-vous! ajoutait avec candeur la bonne et simple négresse. C’est bien pourtant à lui et à moi ce joli petit garçon. Ah! je le vois bien à présent, M. Gustave est devenu riche, et son enfant et moi nous lui ferions honte au milieu de tout ce beau monde de Paris. Que voulez-vous, maître, ce n’est pas ma faute à moi pourtant si je suis restée négresse et s’il m’a fait ce pauvre petit mulâtre!

—Et c’est encore moins la faute de ce pauvre petit diable, s’il a été fait par un tel père, ajoutait le capitaine. Mais c’est égal, il y aurait injustice à faire retomber sur son innocente tête, la responsabilité des torts du vaurien d’auteur de ses jours: on trouvera peut-être moyen d’élever le fils dans de meilleurs principes que ceux que lui aurait inculqués monsieur son père. C’est qu’au surplus, il n’est pas trop mal au moins, ce petit mal blanchi; et puis il promet d’être aussi bon que sa mère est ingénue, pour ne pas dire autre chose. Seulement il est bien dommage que, du côté du physique, il ressemble autant à monsieur son papa.»

Une fois rendus à l’hôtel du capitaine, nous nous occupâmes des préparatifs de notre dîner, en nous rappelant, et non sans beaucoup rire, tous les incidens de notre entrevue avec les gens de la noce manquée du Banian. Nous nous mîmes à table avec les plus belles dispositions, et à peine avions-nous mangé le potage, qu’un des garçons de l’hôtel monta précipitamment pour remettre à Lanclume une lettre fort pressée, qu’un laquais en livrée venait d’apporter de la part de madame la comtesse… «La comtesse de qui et de quoi?» demanda tout de suite Lanclume au garçon de l’hôtel. «Le laquais n’en a pas dit davantage,» répondit celui-ci. Le capitaine ouvrit la dépêche qui lui était adressée, se leva de table et nous lut, à haute voix, les mots suivans:

«Monsieur le capitaine,

»Vous m’avez bien cruellement rappelée à mes devoirs, en m’arrachant ma dernière et ma plus chère illusion. Mais ces devoirs que vous m’avez fait si inhumainement comprendre, je saurai les remplir, quelque chose qu’il en coûte au cœur que vous venez de déchirer. Le malheureux que je n’ose plus nommer, ne doit plus exciter votre haine, car je vous crois encore trop généreux pour poursuivre de votre vengeance celui qui ne mérite plus que la pitié de tout le monde. Il s’est fait lui-même justice, en renonçant à un titre qui n’est plus fait pour lui et à des espérances que je ne lui aurais jamais laissé concevoir si je l’eusse connu mieux… Pour moi, c’est au monde, au bonheur et presque à la vie que je dois dire adieu, maintenant… Je vais expier dans la retraite la plus cachée, le tort d’avoir été trompée par trop de confiance, et la honte d’avoir été désabusée trop tard par votre inflexible justice. Je vous pardonne, monsieur, tout le mal que vous m’avez fait, et pour réparer autant que possible le mal involontaire que je puis avoir fait moi-même à des infortunés que je n’ai connus qu’en devenant plus à plaindre qu’eux, je vous prie de recevoir pour la pauvre négresse et son fils, les trente mille francs que je vous envoie en billets dans ma lettre. Ce faible dédommagement mettra la mère et l’enfant à même, peut-être, d’être plus heureux dans leur obscurité, que moi je ne l’ai été dans mon opulence.

»La malheureuse: A. Velasca,
»Comtesse de l’Annonciade.»

«Eh bien! que dites-vous de ce revirement de bord? me demanda le capitaine presque attendri de la lecture de la lettre qu’il venait de nous faire connaître.

—Je dis, répondit d’abord notre vieux créole, en se coupant une tranche de bœuf, que cette petite comtesse est une folle qui ne sait comment dépenser son argent, et que je pense qu’il y aura pour moi moyen de lui faire payer mes effets protestés.

—Et vous? demanda ensuite Lanclume en s’adressant à moi.

—Moi, je pense, dis-je à mon tour, que de toutes les folies de la comtesse, celle-ci est au moins la meilleure. Et vous, capitaine, quelle est votre opinion sur son compte?

—Mon opinion est, ma foi, que c’est une brave femme depuis qu’elle a renoncé à son sot et stupide mariage. Et toi, Supplicia, à présent que te voilà riche, que feras-tu de ton argent?

—Riche, moi, capitaine? répondit Supplicia.

—Oui, riche! grosse hébêtée!… qu’en dis-tu?

—Moi je vous dis merci à vous, capitaine, ainsi qu’à toute la compagnie.»

Ici Supplicia nous fit la plus belle et la plus sérieuse révérence.

«Mais que feras-tu de ton argent, de tes trente mille francs, dis-moi, ma grosse commère? Voilà ce que je te demande depuis une heure, au lieu d’une grande révérence.

—Combien ça fait-il, s’il vous plaît, capitaine, trente mille francs?

—Ça fait de quoi acheter trente négresses comme toi, au prix où en est la marchandise à la Martinique.

—Eh bien, je dis que je donnerai mon argent à M. Gustave s’il a besoin d’être riche, actuellement que vous lui avez fait de la peine.

—Donner ton argent à M. Gustave! j’aimerais cent fois mieux le jeter à l’eau et te casser les reins après à toi et à ton fils!… Mais Dieu aidant, nous y mettrons bon ordre, et avec de belles rentes sur l’État, nous veillerons à frapper un plan de retenue sur ta stupide générosité. Allons, messieurs, versons-nous chacun un verre de Bordeaux, et buvons à la santé de la comtesse de l’Annonciade. A sa santé! à sa santé! et n’en parlons plus. C’est une affaire réglée.

—Oui, quand je serai rentré dans ma créance,» répondit le vieil habitant en sablant un verre de Laffitte.

Pendant quelques heures, le petit drame que nous venions de jouer dans la cour de la mairie, occupa tout Paris. Il obtint même dans les salons une certaine vogue de scandale. Plusieurs journaux en parlèrent en se demandant si un homme comme le Banian oserait se présenter à la chambre, et si l’honneur que lui avaient fait les électeurs en le nommant député, ne devait pas être effacé par la flétrissure qu’il avait reçue à l’étranger. L’opinion publique parut croire que quelque légale que fût l’élection du nouveau député, sa conduite passée était encore plus ignominieuse que son élection n’était honorable pour lui et humiliante pour ses commettans.

Le lendemain ou le surlendemain de toute cette vilaine affaire, nous apprîmes que M. le comte de Camposlara, député de l’arrondissement de …, avait adressé à la chambre une lettre dans laquelle il priait ses honorables collègues de vouloir bien accepter sa démission, que tous ses collègues s’étaient empressés de lui accorder à l’instant même.

A la séance suivante, on aurait demandé à M. le président, ou à l’un de MM. les secrétaires de la chambre, ce que c’était que M. le comte de Camposlara; et que M. le président et M. le secrétaire auraient été obligés de fouiller dans leurs papiers, pour savoir de qui on aurait voulu leur parler. Il n’y a que les erreurs des plus honnêtes gens dont on garde bonne mémoire en France. L’opinion oublie, du jour au lendemain, les fripons et les intrigans qu’elle a élevés un moment au faîte de la prospérité ou de la faveur. L’opinion publique est en vérité bien indulgente pour ses propres bévues.

Le capitaine partit bientôt pour le Hâvre. Le vieil habitant de la Martinique ne rentra jamais dans sa créance. Supplicia trouva à devenir, avec ses trente mille francs, aide-de-cuisine dans la maison d’une des maîtresses d’un riche père de famille. Son petit mulâtre apprit à se rendre digne d’être un jour le jockey d’un marchand tailleur; moi, je restai à Paris, cherchant à jouir de ma petite fortune, de mon oisiveté et des travaux des autres.

LE DERNIER CHAPITRE.

Fin du Banian et de son histoire.

Ceux de mes lecteurs qui auront suivi, avec quelque curiosité, sur les mers, dans les colonies et au milieu des pirates, les errantes destinées du Banian, me demanderont peut-être ce que devint le misérable héros de la prosaïque épopée que je viens de dérouler sous leurs yeux. Peu de mots me suffiront pour tracer dans la simple narration d’un seul fait, la dernière page de cette mémorable histoire.

Un jour, monsieur le préfet de police me fit, à mon extrême surprise, l’honneur de m’inviter à passer dans son cabinet particulier, pour une affaire qui me concernait. «Monsieur, me dit en me voyant arriver à lui, le grand inquisiteur des opinions politiques de la cité, vous vous êtes permis de tenir contre le gouvernement établi, des propos que je ne pourrais tolérer sans manquer aux devoirs que me prescrivent mes fonctions. Votre imprudence est d’autant plus répréhensible, que c’est dans un lieu public que vous n’avez pas craint de vous exprimer avec la plus impardonnable véhémence sur le compte des augustes personnes pour lesquelles tout bon citoyen doit professer un respect sans bornes…

—Et quelles sont les paroles imprudentes que vous avez à me reprocher? demandai-je aussitôt au préfet de police, sans lui donner le temps d’arrondir plus élégamment sa phrase investigatrice.

—Les voici, monsieur, me répondit Son Excellence, car dans ce temps-là, le préfet de police était encore une Excellence. Et le magistrat, en prononçant solennellement ces mots, me remit un rapport dans lequel je reconnus, malgré l’exagération des faits, les détails d’une conversation que je me rappelai fort bien avoir eue, quelques jours auparavant, avec un de mes amis, au Palais-Royal ou aux Tuileries.

—Eh bien! me demanda l’Excellence, après m’avoir donné le temps de lire cette espèce d’acte d’accusation: qu’avez-vous à dire maintenant pour votre justification?

—Rien, monsieur; on ne doit jamais descendre jusqu’à se justifier d’une dénonciation aussi vile: ce serait accepter un combat indigne d’un honnête homme. Les faits qui vous ont été révélés dans ce rapport de police, ne peuvent vous avoir été signalés que par celui à l’honneur duquel je me suis confié, ou par un de ces hommes que vous êtes dans la triste nécessité d’employer, et à qui on n’accorde que le mépris qu’inspire leur infâme métier.

—La vivacité avec laquelle vous vous exprimez en ce moment même, reprit le préfet, suffirait seule pour confirmer à mes yeux la vraisemblance de ce rapport, si j’étais assez injuste pour mettre en doute la véracité de l’homme qui me l’a adressé.

—Et quel est encore cet homme? m’écriai-je; nommez-le-moi, je vous en conjure, pour ne pas m’exposer à faire planer sur l’honneur d’un ami, des soupçons qui ne doivent retomber que sur la tête d’un…

—Avancez!» dit alors le préfet, en portant ses regards sur le fond de l’appartement, et en s’adressant à quelqu’un que je n’avais pas encore aperçu.

Et en obéissant à cet ordre, un individu graisseux, chauve, le visage garni d’épais favoris, sortit d’un cabinet contigu au salon, la tête baissée et les yeux timidement fixés sur ceux de son illustre supérieur.

Je ne saurais bien vous dire, aujourd’hui que l’impression que j’éprouvais alors s’est un peu affaiblie, le sentiment d’horreur et de dégoût dont je fus subitement saisi, en reconnaissant dans le mouchard avec lequel j’allais être confronté, cet immonde Banian que j’avais perdu de vue depuis plus d’un an! Son aspect inattendu me souleva tellement le cœur, que je pus à peine trouver sur mes lèvres contractées, la force d’adresser quelques mots au préfet de police, pour lui exprimer la répugnance que m’inspirait la vue nauséabonde d’un pareil homme. Le préfet de police, chose étonnante! parut comprendre tout ce qui se passait d’honnête en moi, et tout ce qu’il y avait d’abject dans le rôle de mon accusateur. «Cela suffit, dit-il en ordonnant du bout du doigt à son espion de nettoyer l’appartement de sa présence. C’est une leçon de prudence que je voulais vous donner, ajouta-t-il en s’adressant à moi avec un certain air de bienveillance; et je souhaite qu’elle vous serve à l’avenir.

—Une leçon de prudence, monsieur! lui répondis-je vivement: dites plutôt une leçon d’endurcissement dont je saurai profiter, je vous le jure. Cet être à qui je ne saurais donner un nom assez bas, est un misérable que deux ou trois fois j’ai arraché à l’infamie, à la mort la plus ignominieuse, et qui, pour prix de ma sotte générosité, n’a trouvé rien de mieux dans son âme de boue, que de me dénoncer lâchement à votre sévérité pour gagner sans doute sa journée et se procurer la portion d’ordures dont il vit.

—Je vous crois, me répondit mon grave interlocuteur. Mais trouvez-moi des gens qui n’en aient pas fait autant que lui, et qui veuillent bien faire, au même prix, le métier qu’il exerce! Si la police d’une grande ville est une chose nécessaire, et que le métier ne puisse être fait que par des hommes de cette espèce, pourquoi s’étonner que nous n’en employions pas d’autres! Je ne demanderais pas mieux que d’avoir de braves gens pour espions. Mais ces braves gens feraient-ils mon affaire, ou mon affaire ferait-elle le compte de ces braves gens!»

En descendant, pour regagner le plus vite possible le grand air de la rue, l’escalier tortueux de l’hôtel, qu’éclairait à peine un sale et pâle quinquet, je trouvai à l’ouverture de l’antre, un individu qui, le chapeau à la main et le bras collé sur la canne qu’il avait attachée à la boutonnière, m’attendait à ma sortie, dans l’attitude la plus humiliante que puisse prendre en face d’un autre homme, l’homme le plus dépravé. Il était presque à genoux, je crois.

«Mille et mille excuses, mon noble bienfaiteur, grommela-t-il d’une voix enrouée et caverneuse: je ne vous ai dénoncé, soyez-en bien persuadé, que pour acheter le morceau de pain sans lequel je serais mort aujourd’hui de besoin avec toute ma famille. C’est encore un service que vous m’avez rendu indirectement, et ma révélation ne pouvait vous compromettre en rien… Une pauvre petite pièce de cinq francs, s’il vous plaît, pour nourrir un jour de plus, ma pauvre femme et mes malheureux petits enfans! Une seule petite aumône, je vous en supplie, vous qui êtes si bon, et vous ne me verrez jamais plus de votre vie, je vous le jure!»

C’était encore lui, le misérable!

Je me jetai dans le premier cabriolet qui vint à passer. Le cœur me manquait et la tête me tournait: j’éprouvai cette sorte de vertige et d’évanouissement que donne quelquefois l’excès du dégoût, comme l’émétique ou l’ipécacuanha. Je ne repris l’usage complet de mes sens que lorsque je pus respirer un air plus pur, loin du lieu fétide que je venais de quitter.

J’appris, un mois après, que le nommé Gustave Létameur était mort presque subitement sur un lit d’hôpital, à moitié ivre et tout-à-fait rongé de débauche.

FIN.

TABLE DU TOME SECOND.

XVI. Discipline du bord;—délibération en mer;—le navire pseudonyme. Page 5
XVII. Félicité diplomatique d’un consul;—travestissement du capitaine d’armes;—ivresse d’une fête;—changement à vue. 17
XVIII. Galante tentative des corsaires auprès des captives;—aversion de celles-ci pour leurs vainqueurs;—invitation à dîner;—frugalité et continence de l’Invisible. 45
XIX. Rencontre de nuit;—mort de l’Invisible;—délivrance des prisonnières. 71
XX. Saint-Thomas;—la prison de l’île;—le concierge Barnabé, sa fille Acacie;—une rencontre imprévue;—philosophie militaire d’un geôlier;—négociation muette; délivrance; fuite. 99
XXI. Nouvelle rencontre;—autre embarras;—seconde évasion par mer;—adieux à Saint-Thomas. 135
XXII. Un capitaine caboteur des Antilles;—le brick la Mandragore;—retour à Saint-Pierre-Martinique;—correspondance de femmes;—la journée du sentiment;—la devineresse. 163
XXIII. Dernier retour en France;—une élection et un député;—soupçon, méprise et nouveau soupçon. 207
XXIV. Double rencontre au café;—conversation;—plan à former. 235
XXV. Scandale, perplexité d’un des douze maires de Paris;—retraite de deux fiancés;—triomphe du capitaine Lanclume. 261
Dernier chapitre. Fin du Banian et de son histoire. 277

FIN DE LA TABLE.

PUBLICATIONS NOUVELLES.

IL VIVERE, par Samuel Bach. 1 vol. in-18.

UN ÉTÉ A MEUDON, par Frédéric Soulié. 2 vol. in-18.

LETTRES AUTOGRAPHES DE Mme ROLAND, adressées à Bancal-des-Issarts. 1 vol. in-18.

MARCO VISCONTI, traduit de l’italien, de Thomas Grossi. 2 vol. in-18.

LA FOLLE D’ORLÉANS, par le bibliophile Jacob. 2 vol. in-18.

LE DOUBLE RÈGNE, par le vicomte d’Arlincourt. 2 vol. in-18.

ANNETTE ET LE CRIMINEL, par De Balzac. 2 v. in-18.

HEMBYSE, Histoire gantoise du seizième siècle, par le baron Jules de St-Genois. 3 vol. in-18.

FLEUR DES POIS, par De Balzac, formant le t. VI des Scènes de la vie privée.

LA BÉDOUINE, par Poujoulat. 1 vol. in-18.

DICTIONNAIRE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE, 6me édit., 2 beaux vol. très grand in-8o, imprimés en caractères neufs, papier vélin.

JOURNAL D’UN DÉPORTÉ NON JUGÉ, par Barbé Marbois. 2 vol. in-18.

SIMON LE BORGNE, par Michel Raymond. 2 v. in-18.

VIERGE ET MARTYRE, par Michel Masson. 1 v. in-18.

ROBERT LE MAGNIFIQUE, Histoire de la Normandie au onzième siècle, par Lottin de Laval. 2 vol. in-18.

CHANTS DU CRÉPUSCULE, par Victor Hugo. 1 v. in-18.

CORISANDE DE MAULÉON ou le Béarn au XVe siècle, par l’auteur de Natalie. 2 vol. in-18.

NI JAMAIS NI TOUJOURS, par Paul de Kock. 2 v. in-18.

COQUETTERIE, par l’auteur de Tryvelyan. 2 vol. in-18.

SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES, par Alfred de Vigny. 1 vol. in-18.