La Mort by Maurice Maeterlinck

MAURICE MAETERLINCK

LA MORT
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1913
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

Copyright by Eugène Fasquelle, 1913

OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK

La Sagesse et la Destinée (50e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50
La Vie des Abeilles (61e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50
Le Temple Enseveli (24e mille). (Fasquelle.) 3 fr. 50
Le Double Jardin (18e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50
L’Intelligence des Fleurs (29e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50
Le Trésor des Humbles (64e édition). (Mercure de France) 3 fr. 50
Joyzelle, pièce en 5 actes (10e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50
Monna Vanna, pièce en 3 actes (36e mille). (Fasquelle, édit.) 2 fr. »
Monna Vanna, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux. Musique de Henry Février. (6e mille). (Fasquelle, édit.) 1 fr. »
L’Oiseau Bleu, féerie en 5 actes et 10 tableaux (30e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50
La Tragédie de Macbeth, de William Shakespeare. Traduction nouvelle avec une Introduction et des Notes (4e mille) 3 fr. 50
Théâtre. (Lacomblez, éditeur à Bruxelles, Belgique). 3 vol. à 3 fr. 50
Serres Chaudes (poésies). (Lacomblez, édit.) 3 fr. »
L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbroeck l’Admirable, traduit du flamand et précédé d’une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. »
Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits de l’allemand et précédés d’une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. »
Album de douze Chansons. (Stock, édit.) Épuisé.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

20 exemplaires numérotés sur papier du Japon;
100 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.

LA MORT

CHAPITRE PREMIER
NOTRE INJUSTICE ENVERS LA MORT
I
On l’a dit admirablement: «La mort! c’est encore elle seule qu’il faut consulter sur la vie, et non je ne sais quel avenir et quelle survivance où nous ne serons pas. Elle est notre propre fin et tout se passe dans un intervalle d’elle à nous. Qu’on ne me parle pas de ces prolongements illusoires qui ont sur nous le prestige enfantin du nombre; qu’on ne me parle pas, à moi qui mourrai tout entier, des sociétés et des peuples. Il n’y a de réalité, il n’y a de durée véritable qu’entre un berceau et une tombe. Le reste est grossissement, spectacle, optique vaine! Ils m’appellent un maître à cause de je ne sais quel prestige de ma parole et de mes pensées, mais je suis un enfant éperdu devant la mort!»[1].

[1] Marie Lenéru. Les Affranchis, acte III, scène IV.

II
Voilà où nous en sommes. Il n’y a pour nous, dans notre vie et dans notre univers qu’un événement qui compte, c’est notre mort. Elle est le point où se réunit et conspire contre notre bonheur, tout ce qui échappe à notre vigilance. Plus nos pensées s’évertuent à s’en écarter, plus elles se resserrent autour d’elle. Plus nous la redoutons, plus elle est redoutable, car elle ne se nourrit que de nos craintes. Qui cherche à l’oublier en comble sa mémoire, qui tente de la fuir ne rencontre plus qu’elle. Elle offusque tout de son ombre. Mais si nous y pensons sans cesse, c’est à notre insu et sans apprendre à la connaître. Nous contraignons notre attention à lui tourner le dos, au lieu d’aller à elle à visage levé. Nous épuisons, à en éloigner notre volonté, toutes les forces qui pourraient l’affronter. Nous la livrons aux mains obscures de l’instinct et ne lui accordons pas une heure de notre intelligence. Est-il étonnant que l’idée de la mort, qui devrait être la plus parfaite et la plus lumineuse de nos idées, étant la plus assidue et la plus inévitable de toutes, en demeure la plus infirme et la seule arriérée? Comment connaîtrions-nous l’unique puissance que nous ne regardons jamais en face? Comment aurait-elle profité de clartés qui ne s’allument que pour la fuir? Pour sonder ses abîmes, nous attendons les minutes les plus débiles, les plus saccagées de la vie. Nous ne pensons à elle que lorsque nous n’avons plus la force, je ne dis pas de penser, mais de respirer. Un homme d’un autre siècle, revenant parmi nous, ne reconnaîtrait pas sans peine, au fond d’une âme d’aujourd’hui, l’image de ses dieux, de son devoir, de son amour ou de son univers; mais la figure de la mort, quand tout est changé autour d’elle, et que même ce qui la compose et dont elle dépend s’est évanoui, il la retrouverait presque intacte, telle qu’elle fut ébauchée par nos pères, il y a des centaines, voire des milliers d’années. Notre intelligence devenue si hardie, si active, n’y a point travaillé, n’y a, pour ainsi dire, fait aucune retouche. Si nous ne croyons plus aux supplices des damnés, toutes les cellules vitales du plus incrédule d’entre nous baignent encore dans l’effroyable mystère du Chéol des Hébreux, de l’Hadès des païens ou de l’enfer chrétien. S’il n’est plus éclairé de flammes trop précises, le précipice s’ouvre toujours au bout de l’existence et moins connu n’en est que plus redoutable. Aussi, quand se détache l’heure qui pendait sur nous et vers laquelle nous n’osions pas lever les yeux, tout nous manque à la fois. Les deux ou trois pensées incertaines sur lesquelles nous comptions nous appuyer, sans les avoir examinées, cèdent comme des roseaux sous le poids des dernières minutes. Nous cherchons vainement un refuge parmi des réflexions qui s’affolent ou nous sont étrangères et ne connaissent pas les chemins de notre cœur. Personne ne nous attend sur le dernier rivage où rien n’est prêt, où rien n’est demeuré debout que l’épouvante.

III
«Il n’est pas digne d’un chrétien (ajoutons d’un homme), dit quelque part Bossuet, le grand poète du tombeau, il n’est pas digne d’un chrétien de ne s’évertuer contre la mort qu’au moment qu’elle se présente pour l’enlever.» Il serait salutaire que chacun de nous en préparât l’idée dans la clarté des jours et dans la force de son intelligence et apprît à s’y tenir. Il dirait à la mort: «Je ne sais qui tu es, sinon je serais ton maître; mais aux jours où mes yeux y voyaient plus haut qu’aujourd’hui, j’ai appris ce que tu n’es pas; c’est assez pour que tu ne deviennes pas le mien». Il porterait ainsi, gravé dans la mémoire, une image éprouvée contre laquelle ne prévaudraient point les dernières angoisses et où s’iraient rassurer les regards assaillis de fantômes. Au lieu de l’effrayante prière des agonisants, qui est la prière des abîmes, il dirait sa propre prière, celle des sommets de sa vie où seraient réunies, comme des anges de paix, les pensées les plus nettes, les plus lucides de son existence. N’est-ce pas la prière par excellence? Qu’est-ce, au fond, qu’une véritable et digne prière, sinon l’effort le plus ardent et le plus désintéressé pour atteindre et saisir l’inconnu?

IV
«Il y a longtemps, disait Napoléon, que les médecins et les prêtres rendent la mort douloureuse.» «Pompa mortis magis terret quam mors ipsa,» selon le mot de Bacon. Apprenons donc à la regarder telle qu’elle est en soi, c’est-à-dire dégagée des horreurs de la matière et dépouillée des terreurs de l’imagination. Chassons d’abord tout ce qui la précède et qui n’est pas à elle. Nous lui imputons ainsi les tortures de la dernière maladie: et ce n’est pas juste. Les maladies n’ont rien de commun avec ce qui les termine. Elles appartiennent à la vie et non point à la mort. Nous oublions facilement les plus cruelles souffrances qui nous rendent à la santé, et le premier soleil de la convalescence efface les plus insupportables souvenirs de la chambre d’amertume. Mais que vienne la mort, à l’instant on l’accable de tout le mal fait avant elle. Pas une larme qui ne soit retrouvée et qu’on ne lui reproche, pas un cri de douleur qui ne devienne un cri d’accusation. Elle porte seule le poids des erreurs de la nature ou de l’ignorance de la science qui ont inutilement prolongé des supplices au nom desquels on la maudit parce qu’elle y met un terme.

V
En effet, si les maladies appartiennent à la nature ou à la vie, l’agonie, qui semble propre à la mort, est tout entière aux mains des hommes. Or, ce que nous redoutons le plus, c’est l’abominable lutte de la fin, et surtout la suprême, la terrible seconde de rupture que nous verrons peut-être s’avancer durant de longues heures impuissantes, et qui tout d’un coup nous précipitera, nus, désarmés, abandonnés de tous et dépouillés de tout, dans un inconnu qui est le lieu des seules épouvantes invincibles qu’ait jamais éprouvées l’âme humaine.

Il y a double injustice à imputer à la mort les supplices de cette seconde. Nous verrons plus loin de quelle façon un homme d’aujourd’hui, s’il veut rester fidèle à ses pensées, doit se représenter l’inconnu où elle nous jette. Occupons-nous ici du dernier combat. A mesure que progresse la science, se prolonge l’agonie qui est le moment le plus affreux, et, tout au moins pour ceux qui y assistent (car souvent la sensibilité de celui qui est «aux abois de la mort», selon l’expression de Bossuet, déjà très émoussée, ne perçoit plus que la rumeur lointaine des souffrances qu’elle paraît endurer), le sommet le plus aigu de la douleur et de l’horreur humaines. Tous les médecins estiment que le premier de leurs devoirs est de mener aussi loin que possible les convulsions les plus atroces de l’agonie la plus désespérée. Qui donc, au chevet d’un mourant, n’a voulu vingt fois et n’a jamais osé se jeter à leurs pieds pour leur demander grâce? Ils sont pleins d’une telle certitude, et le devoir auquel ils obéissent, laisse si peu de place au moindre doute, que la pitié et la raison, aveuglées par les larmes, répriment leurs révoltes et reculent devant une loi que tous reconnaissent et vénèrent comme la plus haute loi de la conscience humaine.

VI
Un jour ce préjugé nous paraîtra barbare. Ses racines plongent aux craintes inavouées qu’ont laissées dans le cœur des religions mortes depuis longtemps dans la raison des hommes. C’est pourquoi les médecins agissent comme s’ils étaient convaincus qu’il n’est point de torture connue qui ne soit préférable à celles qui nous attendent dans l’inconnu. Ils semblent persuadés que toute minute gagnée parmi les souffrances les plus intolérables est dérobée à des souffrances incomparablement plus redoutables que réservent aux hommes les mystères d’outre-tombe; et de deux maux, pour éviter celui qu’ils savent imaginaire, choisissent le seul réel. Au surplus, s’ils retardent ainsi la fin d’un supplice, laquelle est, comme le dit le bon Sénèque, ce que ce supplice a de meilleur, ils ne font que céder à l’erreur unanime qui renforce chaque jour le cercle où elle s’enferme; la prolongation de l’agonie accroissant l’horreur de la mort, et l’horreur de la mort exigeant la prolongation de l’agonie.

VII
De leur côté, ils disent ou pourraient dire qu’en l’état présent de la science, deux ou trois cas exceptés, il n’y a jamais certitude de mort. Ne pas soutenir la vie jusqu’aux dernières limites, fût-ce au prix de tourments insoutenables, c’est peut-être tuer. Sans doute n’y a-t-il pas une chance sur cent mille que le malade réchappe. Il n’importe, si cette chance existe, qui ne donnera dans la plupart des cas que quelques jours, ou tout au plus quelques mois d’une vie qui ne sera plus la vraie vie, mais bien plutôt, comme disait le latin, «une mort étendue», ces cent mille tourments inutiles n’auront pas été vains. Une seule heure dérobée à la mort vaut toute une existence de tortures. Ici sont en présence deux valeurs qui ne se peuvent comparer; et, si l’on entend les peser dans la même balance, il faut entasser sur le plateau qu’on voit tout ce qui nous reste, c’est-à-dire toutes les douleurs imaginables, car à l’heure décisive c’est le seul poids qui compte et qui soit assez lourd pour faire remonter de quelques lignes l’autre plateau qui plonge dans ce qu’on ne voit pas et que charge l’épaisse ténèbre d’un autre monde.

VIII
Accrue de tant d’horreurs étrangères, l’horreur de la mort devient telle que, sans raisonner, nous leur donnons raison. Il est pourtant un point sur lequel ils commencent de céder et se mettre d’accord. Ils consentent peu à peu, lorsqu’il ne reste plus d’espoir, sinon à endormir, du moins à assoupir les suprêmes angoisses. Naguères, aucun d’eux ne l’eût osé faire; et encore aujourd’hui, beaucoup hésitent, comptent en avares et goutte à goutte la clémence et la paix qu’ils détiennent et devraient prodiguer, appréhendant d’affaiblir les dernières résistances, c’est-à-dire les plus inutiles et les plus pénibles sursauts de la vie qui ne veut pas céder la place au repos qui s’avance.

Il ne m’appartient pas de décider si leur pitié pourrait être plus audacieuse. Il suffit de constater une fois de plus que tout cela ne regarde pas la mort. Cela se passe en avant et au-dessous d’elle. Ce n’est pas l’arrivée de la mort, c’est le départ de la vie qui est épouvantable. Ce n’est pas sur la mort, mais sur la vie que nous devons agir. Ce n’est pas la mort qui attaque la vie; c’est la vie qui résiste injurieusement à la mort. Les maux, de toutes parts, accourent à son approche, mais non à son appel; et s’ils se ramassent autour d’elle, ils ne venaient pas avec elle. Accusez-vous le sommeil de la fatigue qui vous accable si vous ne lui cédez point? Toutes ces luttes, ces attentes, ces alternatives, ces malédictions tragiques se trouvent encore sur le versant où nous nous accrochons et non point de l’autre côté. Elles sont d’ailleurs accidentelles et provisoires et n’émanent que de notre ignorance. Tout ce que nous savons ne nous sert qu’à mourir plus douloureusement que les animaux qui ne savent rien. Un jour viendra où la science se retournera contre son erreur et n’hésitera plus à accourcir nos disgrâces. Un jour viendra où elle osera et agira à coup sûr; où la vie assagie s’en ira silencieusement à son heure, sachant son terme atteint, comme elle se retire silencieusement chaque soir, sachant sa tâche faite. Il n’y aura, quand le médecin et le malade auront appris ce qu’ils doivent apprendre, aucune raison physique ou métaphysique pour que la venue de la mort ne soit pas aussi bienfaisante que celle du sommeil. Peut-être même, n’y ayant plus rien à ménager, sera-t-il possible de l’entourer d’ivresses plus profondes et de songes plus beaux. En tout cas, et dès aujourd’hui, disculpée de ce qui la précède, il sera plus facile de l’envisager sans crainte et d’éclaircir ce qui la suit.

IX
Telle que nous nous la représentons d’habitude, deux effrois se dressent derrière elle: le premier sans visage et sans forme, qui envahit tout l’espace de notre esprit; l’autre plus précis, plus réduit, mais presque aussi puissant, qui frappe tous nos sens. Occupons-nous d’abord de celui-ci.

De même que nous imputons à la mort tous les maux qui la précèdent, nous joignons à l’effroi qu’elle inspire tout ce qui se passe derrière elle, lui faisant au départ même injustice qu’à l’arrivée. Est-ce elle qui creuse nos tombeaux et nous ordonne d’y garder ce qui est fait pour disparaître? Si nous ne pouvons songer sans horreur à ce qu’y devient l’être aimé, est-ce elle ou nous qui l’y avons mis? Parce qu’elle emporte l’esprit en un lieu que nous ignorons, lui reprocherons-nous ce que nous faisons de la dépouille qu’elle nous abandonne? Elle descend parmi nous pour déplacer une vie ou en changer la forme; jugeons-la sur ce qu’elle fait et non point sur ce que nous faisons avant qu’elle ne vienne ou lorsqu’elle n’est plus là. Et déjà elle est loin quand commence l’effrayant travail que nous nous efforçons de faire durer le plus longtemps possible, persuadés, dirait-on, qu’il est notre seule assurance contre l’oubli. Je sais bien que d’un autre point de vue que l’humain ce travail est fort innocent; et que, regardée d’assez haut, la chair qui se décompose n’est pas plus répugnante qu’une fleur qui se fane ou une pierre qui s’effrite. Mais enfin, il abuse nos sens, étonne notre mémoire, abat notre courage; alors qu’il serait si facile d’éviter la malfaisante épreuve. Purifié par le feu, le souvenir vit dans l’azur comme une belle idée; et la mort n’est plus qu’une naissance immortelle dans un berceau de flammes. C’est ce qu’ont bien compris les peuples les plus sages et les plus heureux de l’histoire. Ce qui se passe dans nos tombes empoisonne nos pensées en même temps que nos corps. La figure de la mort, dans l’imagination des hommes, dépend avant tout de la forme de la sépulture; et les rites funéraires ne règlent pas seulement le sort de ceux qui partent, mais encore le bonheur de ceux qui demeurent, car ils dressent tout au fond de la vie la grande image sur laquelle viennent s’apaiser ou se désespérer leurs yeux.

X
Il n’est donc qu’un seul effroi propre à la mort: celui de l’inconnu où elle nous précipite. En l’affrontant, ne nous attardons pas à écarter de notre esprit tout ce qu’y ont laissé les religions positives. Rappelons-nous seulement que ce n’est pas à nous de prouver qu’elles ne sont point prouvées; mais à elles d’établir qu’elles sont vraies. Or il n’en est pas une qui nous apporte une preuve devant laquelle puisse s’incliner une intelligence de bonne foi. Encore ne suffirait-il pas qu’elle se pût incliner; il faudrait, pour que l’homme pût légitimement croire et borner ainsi sa recherche infinie, que la preuve fût irrésistible. Le Dieu que nous offre la meilleure et la plus puissante d’entre elles, nous a donné notre raison pour nous en servir dans sa loyauté et sa plénitude; c’est-à-dire pour tâcher d’atteindre, avant tout, en toutes choses, ce qui lui paraît être la vérité. Peut-il exiger que nous acceptions malgré elle une croyance dont les plus sages et les plus ardents défenseurs ne nient pas, du point de vue humain, l’incertitude? Il ne nous propose qu’une histoire des plus douteuses, qui, même scientifiquement établie, ne serait qu’une belle leçon de morale et qu’étayent des prophéties et des miracles non moins incertains. Faut-il rappeler ici que Pascal, pour défendre cette croyance déjà chancelante alors qu’elle semblait à son apogée, a vainement tenté une démonstration dont l’aspect suffirait à détruire les derniers restes de foi dans une âme hésitante? Si une seule des preuves habituelles que nous offrent les théologiens et qu’il connaissait mieux que nul autre, en ayant fait l’étude exclusive des dernières années de sa vie, si une seule de ces preuves avait pu résister à l’examen, son génie, l’un des trois ou quatre génies les plus profonds et les plus lucides qu’ait possédés l’humanité, lui eût donné une force sans doute irrésistible. Mais il ne s’attarde pas à ces arguments dont il sent trop la faiblesse; il les écarte avec dédain, il tire gloire et une sorte de joie de leur inanité: «Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison? Ils déclarent en l’exposant au monde que c’est une sottise, stultitiam; et puis vous vous plaignez de ce qu’ils ne la prouvent pas! S’ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole; c’est en manquant de preuves qu’ils ne manquent pas de sens.» Son argument unique, le seul auquel il se raccroche et consacre toutes les puissances de son génie, c’est la condition même de l’homme dans l’univers, mélange inconcevable de grandeur et de misère, qui ne peut s’expliquer que par le mystère de la chute originelle; «car l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme». Il est donc réduit à établir la véracité des Écritures par un argument tiré de ces Écritures mêmes qui sont en question; et, ce qui est plus grave, à expliquer un large et grand mystère incontestable, par un mystère étroit, petit et barbare, qui ne repose que sur la légende qu’il s’agit de prouver. Et, soit dit en passant, c’est chose très funeste que de remplacer un mystère par un mystère moindre. Dans la hiérarchie de l’inconnu, l’humanité monte toujours du plus petit au plus grand. Au contraire, descendre du plus grand au plus petit, c’est retourner à la sauvagerie primitive où l’on va jusqu’à remplacer l’infini par un fétiche ou une amulette. La grandeur de l’homme se mesure à celle des mystères qu’il cultive ou devant lesquels il s’arrête.

Pour revenir à Pascal, il sent donc que tout croûle, et, dans la déroute de la raison humaine, il nous propose enfin le monstrueux pari qui est l’aveu suprême de la faillite et du désespoir de sa foi. Dieu, dit-il, c’est-à-dire son Dieu et la religion chrétienne avec tous ses préceptes et toutes ses conséquences, Dieu existe ou n’existe pas. Nous ne pouvons, par arguments humains, prouver qu’il existe ou qu’il n’existe pas. «S’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque n’ayant ni parties ni bornes, il n’a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu’il est ni s’il est.» Il est ou n’est pas. «Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n’y peut rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous? Par raison, vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.» Le juste serait de ne point parier.—«Oui, mais il faut parier: cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué.» Ne pas parier que Dieu existe, c’est parier qu’il n’existe pas, de quoi il vous punira éternellement. Que risquez-vous donc à parier, à tout hasard, qu’il existe? S’il n’est pas, vous perdez quelques pauvres plaisirs, quelques misérables aises de cette vie, puisque vos petits sacrifices ne seront pas récompensés; s’il existe, vous gagnez une éternité de bonheurs indicibles.—«Il est vrai, mais malgré tout, je suis fait d’une telle sorte que je ne puis croire».—Qu’à cela ne tienne, suivez la manière par où ont commencé ceux qui croient et qui d’abord ne croyaient pas non plus: «C’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement, même cela vous fera croire et vous abêtira.—Mais c’est ce que je crains.—Et pourquoi? qu’avez-vous à perdre?»

Près de trois siècles d’apologétique n’ont pas ajouté un argument valable à cette page terrible et désespérée de Pascal. C’est donc là tout ce qu’a trouvé l’intelligence humaine pour nous forcer de croire. Si le Dieu qui exige notre foi ne veut pas que nous nous décidions d’après notre raison, d’après quoi donc faut-il que se fasse notre choix? D’après l’usage? d’après les hasards de la race ou de la naissance; d’après on ne sait quelle pile ou face esthétique ou sentimentale? Ou bien a-t-il mis en nous une autre faculté plus haute et plus sûre devant laquelle doive céder l’entendement? Où se trouve-t-elle? Quel est son nom? Si ce Dieu nous punit pour n’avoir pas aveuglément suivi une foi qui ne s’impose pas irrésistiblement à l’intelligence qu’il nous a donnée, s’il nous châtie pour n’avoir pas fait devant la grande énigme qu’il nous impose un choix que réprouve ce qu’il a mis en nous de meilleur et de plus semblable à lui-même, nous n’avons plus rien à répondre; nous sommes les dupes d’un jeu cruel et incompréhensible, nous sommes les victimes d’un effroyable piège et d’une immense injustice; et quels que soient les supplices dont celle-ci nous accable, ils seront moins intolérables que l’éternelle présence de celui qui en est l’auteur.

CHAPITRE II
L’ANÉANTISSEMENT
I
Nous voici devant l’abîme. Il est vide de tous les songes dont l’avaient peuplé nos pères. Ils croyaient savoir ce qui s’y trouve; nous savons seulement ce qui ne s’y trouve point. Il s’est étendu de tout ce que nous avons appris à ignorer. En attendant qu’une certitude scientifique y interrompe les ténèbres—car l’homme a le droit d’espérer ce qu’il ne conçoit pas encore,—le seul point qui nous intéresse, parce qu’il se trouve dans le petit cercle que trace au plus noir de la nuit notre intelligence actuelle, est de savoir si l’inconnu où nous allons nous sera oui ou non redoutable.

Hors des religions, quatre solutions, sans plus, sont imaginables: l’anéantissement total, la survivance avec notre conscience d’aujourd’hui, la survivance sans aucune espèce de conscience, enfin la survivance dans la conscience universelle ou avec une conscience qui ne soit pas la même que celle dont nous jouissons en ce monde.

L’anéantissement total est impossible. Nous sommes prisonniers d’un infini sans issue où rien ne périt, où tout se disperse, mais où rien ne se perd. Ni un corps ni une pensée ne peuvent tomber hors de l’univers, hors du temps et de l’espace. Pas un atome de notre chair, pas une vibration de nos nerfs n’iront où ils ne seraient plus, puisqu’il n’est pas de lieu où rien n’est plus. La clarté d’une étoile éteinte depuis des millions d’années erre encore dans l’éther où nos yeux la rencontreront peut-être ce soir, tandis qu’elle poursuit sa route sans terme. Il en est ainsi de tout ce que nous voyons comme de tout ce que nous ne voyons point. Pour pouvoir anéantir une chose, c’est-à-dire la jeter au néant, il faudrait que le néant pût exister; et s’il existe, sous quelque forme que ce soit, il n’est plus le néant. Dès que nous tentons de l’analyser, de le définir ou de le comprendre, les expressions et les pensées nous manquent ou créent ce qu’elles s’évertuent à nier. Il est aussi contraire à la nature de notre raison et vraisemblablement de toute raison imaginable, de concevoir le néant que de concevoir des limites à l’infini. Il n’est au surplus qu’un infini négatif, une sorte d’infini de ténèbres opposé à celui que notre intelligence s’efforce d’éclairer, ou plutôt, il n’est qu’un nom d’enfant dont elle a baptisé ce qu’elle n’avait pas tenté d’embrasser; car nous appelons néant tout ce qui échappe à nos sens ou à notre raison et existe à notre insu. Mais, dira-t-on peut-être, si l’anéantissement de tous les mondes et de toutes choses est impossible, il est moins certain que leur mort le soit; et pour nous, quelle différence entre le néant et la mort éternelle? Ici encore notre imagination et les mots nous induisent en erreur. Non plus que le néant, nous ne pouvons concevoir la mort. Nous couvrons de ce terme les petites parties du néant que nous croyons comprendre; mais, en y regardant de près, nous devons reconnaître que l’idée que nous nous faisons de la mort est trop puérile pour qu’elle puisse contenir la moindre vérité. Elle n’est pas plus haute que notre propre corps et ne peut mesurer les destinées de l’Univers. Nous appelons mort tout ce qui a une vie un peu différente de la nôtre. Ainsi faisons-nous pour un monde qui nous paraît immobile et glacé, comme la Lune par exemple, parce que nous sommes persuadés que toute existence animale ou végétale y est à jamais éteinte. Mais nous avons appris depuis quelques années que la matière la plus inerte en apparence est animée de mouvements si puissants et si furieux que toute vie animale ou végétale n’est plus que sommeil et immobilité au regard des tourbillons vertigineux et de l’énergie incommensurable que renferme une pierre du chemin. There is no room for death! «Il n’y a pas de place pour la mort!» s’écrie quelque part la grande Emily Brontë. Mais alors même que dans la suite infinie des siècles, toute matière deviendrait réellement inerte et immobile, elle n’en subsisterait pas moins sous une forme ou sous une autre; et subsister, fût-ce dans l’immobilité totale, ne serait en définitive qu’une forme enfin stable et silencieuse de la vie. Tout ce qui meurt tombe dans la vie; et tout ce qui naît a le même âge que ce qui meurt. Si la mort nous portait au néant, la naissance nous tirerait donc de ce même néant? Pourquoi ceci serait-il plus impossible que cela? Plus s’élève et s’accroît la pensée humaine, moins le néant et la mort deviennent compréhensibles. En tout cas, et c’est ce qui importe ici, si le néant était possible, ne pouvant être quoi que ce soit, il ne saurait être redoutable.

CHAPITRE III
LA SURVIVANCE DE LA CONSCIENCE
I
Vient ensuite la survivance avec notre conscience actuelle. J’ai abordé cette question dans un essai sur l’Immortalité, dont je reproduirai quelques passages essentiels, me bornant à les étayer de considérations nouvelles.

De quoi donc se compose ce sentiment du moi qui fait de chacun de nous le centre de l’Univers, le seul point qui importe dans l’espace et le temps? Est-il formé de sensations de notre corps ou de pensées indépendantes de celui-ci? Notre corps aurait-il conscience de lui-même sans notre pensée, et d’autre part, notre pensée sans notre corps, que serait-elle? Nous connaissons des corps sans pensée, mais non point de pensée sans corps. Une intelligence qui n’aurait aucun sens, aucun organe pour la créer et l’alimenter, il est à peu près certain qu’elle existe; mais il est impossible d’imaginer que la nôtre puisse exister ainsi tout en demeurant pareille à celle qui tirait de notre sensibilité tout ce qui l’animait.

Ce moi, tel que nous le concevons quand nous songeons aux suites de sa destruction, n’est donc ni notre esprit ni notre corps, puisque nous reconnaissons qu’ils sont l’un et l’autre des flots qui s’écoulent et se renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être la forme ni la substance, toujours en évolution, ni la vie, cause ou effet de la forme et de la substance? En vérité, il nous est impossible de le saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu’on veut remonter jusqu’à sa dernière source, on ne trouve guère qu’une suite de souvenirs, une série d’idées d’ailleurs confuses et variables, se rattachant au même instinct de vivre; un ensemble d’habitudes de notre sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette nébuleuse est notre mémoire, qui semble d’autre part une faculté assez extérieure, assez accessoire, en tout cas, une des plus fragiles de notre cerveau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au moindre trouble de notre santé. «Cela même, a dit très justement un poète anglais, qui demande à grands cris l’éternité, est ce qui périra en moi.»

II
Il n’importe; ce moi si incertain, si insaisissable, si fugitif et si précaire, est tellement le centre de notre être, nous intéresse si exclusivement, que toutes les réalités s’effacent devant ce fantôme. Il nous est indifférent que, durant l’éternité, notre corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, subisse les transformations les plus magnifiques et les plus délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, clarté, éther, étoile;—et il est certain qu’il les devient et que ce n’est point dans nos cimetières mais dans l’espace, la lumière et la vie que nous devons chercher nos morts,—il nous est pareillement indifférent que notre intelligence s’épanouisse jusqu’à se mêler à l’existence des mondes, à la comprendre et à la dominer. Nous sommes persuadés que tout cela ne nous touchera point, ne nous fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas, à moins que cette mémoire de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous accompagne et ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. Il m’est égal, se dit ce moi borné et buté à ne rien comprendre, il m’est égal que les parties les plus hautes, les plus libres, les plus belles de mon esprit soient éternellement vivantes et lumineuses dans les suprêmes allégresses; elles ne sont plus à moi, je ne les connais plus. La mort a tranché le réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait à je ne sais quel centre où se trouve le point que je sens être tout moi-même. Déliées ainsi et flottant dans l’espace et le temps, leur sort m’est aussi étranger que celui des plus lointaines étoiles. Tout ce qui advient n’existe pour moi qu’à la condition que je le puisse ramener à cet être mystérieux, qui est je ne sais où et précisément nulle part et que je promène comme un miroir par ce monde dont les phénomènes ne prennent corps qu’autant qu’ils s’y soient reflétés.

III
Ainsi, notre désir d’immortalité se détruit en se formulant, attendu que c’est sur une des parties accessoires et des plus fugaces de notre vie totale, que nous fondons tout l’intérêt de notre survivance. Il nous semble que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des misères, des petitesses et des défauts qui la caractérisent, rien ne la distinguera de celle des autres êtres; qu’elle deviendra une goutte d’ignorance dans l’océan de l’inconnu, et que dès lors, tout ce qui s’en suivra ne nous regarde plus.

Quelle immortalité peut-on promettre aux hommes qui presque nécessairement la conçoivent ainsi? Qu’y faire? nous dit un instinct puéril mais profond. Toute immortalité qui ne traîne pas à travers l’éternité, comme le boulet du forçat que nous fûmes, cette bizarre conscience formée durant quelques années de mouvement, toute immortalité qui ne porte pas ce signe indélébile de notre identité, est pour nous comme si elle n’était point. La plupart des religions l’ont bien compris, qui ont tenu compte de cet instinct qui désire et détruit en même temps la survie. C’est ainsi que l’église catholique, remontant jusqu’aux espérances les plus primitives, nous garantit non seulement le maintien intégral de notre moi terrestre, mais même la résurrection dans notre propre chair.

Voilà le centre de l’énigme. Cette petite conscience, ce sentiment d’un moi spécial, presque enfantin et en tout cas extraordinairement borné, infirmité probable de notre intelligence actuelle, exiger qu’il nous accompagne dans l’infini des temps pour que nous comprenions celui-ci, que nous en jouissions, n’est-ce pas vouloir percevoir un objet à l’aide d’un organe qui n’est pas destiné à cette perception? N’est-ce pas demander que notre main découvre la lumière ou que notre œil soit sensible aux parfums? N’est-ce pas, d’autre part, agir comme un malade qui, pour se retrouver, être sûr qu’il est bien lui-même, croirait qu’il est nécessaire de continuer sa maladie dans la santé et dans la suite illimitée des jours? La comparaison est d’ailleurs plus exacte que ne l’est d’habitude une comparaison. Représentez-vous un aveugle en même temps paralytique et sourd. Il est en cet état depuis sa naissance et vient d’atteindre sa trentième année. Qu’auront brodé les heures sur le tissu sans images de cette pauvre vie? Le malheureux doit avoir recueilli au fond de sa mémoire, à défaut d’autres souvenirs, quelques chétives sensations de chaud et de froid, de fatigue et de repos, de douleurs physiques plus ou moins vives, de soif et de faim. Il est probable que toutes les joies humaines, toutes les espérances et tous les songes de l’idéal et de nos paradis, se réduiront pour lui au bien-être confus qui suit l’apaisement d’une douleur. Voilà donc la seule armature possible de cette conscience et de ce moi. L’intelligence n’ayant jamais été sollicitée du dehors, dormira profondément en s’ignorant elle-même. Néanmoins, le misérable aura sa petite vie à quoi il tiendra par des liens aussi étroits, aussi ardents que le plus heureux des hommes. Il redoutera la mort; et l’idée d’entrer dans l’éternité sans y emporter les émotions et les souvenirs de son grabat, de ses ténèbres et de son silence, le plongera dans le désespoir où nous plonge la pensée d’abandonner pour les glaces et la nuit de la tombe une vie de gloire, de lumière et d’amour.

IV
Supposons qu’un miracle anime tout à coup ses yeux et ses oreilles, lui révèle, par la fenêtre ouverte au chevet de son lit, l’aurore sur la campagne, le chant des oiseaux dans les arbres, le murmure du vent dans les feuilles et de l’eau sur les rives, l’appel transparent des voix humaines parmi les collines matinales. Supposons encore que le même miracle, achevant son œuvre, lui donne l’usage de ses membres. Il se lève, il tend les bras à ce prodige qui pour lui n’a pas encore de vraisemblance ni de nom: la lumière! Il ouvre la porte, chancelle parmi les éblouissements et tout son corps se fond en toutes ces merveilles. Il entre dans une vie indicible, dans un ciel qu’aucun rêve n’avait su pressentir; et, par un caprice fort admissible en ces sortes de guérisons, la santé en l’introduisant dans cette existence inconcevable et inintelligible, efface en lui tout souvenir des jours passés.

Quel sera l’état de ce moi, de ce foyer central, réceptacle de toutes nos sensations, lieu où converge tout ce qui appartient en propre à notre vie, point suprême, point «égotique» de notre être, si l’on peut hasarder ce néologisme? La mémoire abolie, retrouvera-t-il en lui quelques traces de l’homme antérieur? Une force nouvelle, l’intelligence, s’éveillant et déployant soudain une activité inouïe, quel rapport cette intelligence gardera-t-elle avec le germe inerte et sombre d’où elle s’est élevée? A quels angles de son passé se raccrochera-t-il pour se continuer? Subsistera-t-il en lui quelque sentiment ou quelque instinct, indépendant de la mémoire, de l’intelligence et de je ne sais quelles autres facultés, qui lui fera reconnaître que c’est bien en lui que vient d’éclater le miracle libérateur, que c’est bien sa vie et non celle de son voisin, transformée, méconnaissable, mais substantiellement identique, qui, sortie des ténèbres et du silence, se prolonge dans la lumière et l’harmonie? Pouvons-nous imaginer le désarroi, les flux et reflux de cette conscience affolée? Savons-nous de quelle façon le moi d’hier s’unira au moi d’aujourd’hui, et comment le point «égotique», le point sensible de la personnalité, le seul que nous tenions à conserver intact, se comportera dans ces délires et ces bouleversements?

Essayons d’abord de répondre avec une précision suffisante à cette question qui est du domaine de notre vie actuelle et visible; et si nous ne pouvons le faire, comment espérer de résoudre l’autre problème qui se dresse devant tout homme à l’instant de la mort?

V
Ce point sensible où se résume tout le problème, car il est le seul en question; et à la réserve de ce qui le concerne, l’immortalité est certaine, ce point mystérieux, auquel, en présence de la mort, nous attachons un tel prix, il est assez étrange que nous le perdions à tout moment dans la vie, sans éprouver la moindre inquiétude. Non seulement chaque nuit il s’anéantit dans notre sommeil, mais même à l’état de veille, il est à la merci d’une foule d’accidents. Une blessure, un choc, une indisposition, quelques verres d’alcool, un peu d’opium, un peu de fumée suffit à l’altérer. Même quand rien ne le trouble, il n’est pas constamment sensible. Il faut souvent un effort, un retour sur nous-mêmes pour le ressaisir, pour prendre conscience que tel ou tel événement nous advient. A la moindre distraction, un bonheur passe à côté de nous sans nous toucher, sans nous livrer le plaisir qu’il renferme. On dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous goûtons la vie et la rapportons à nous-mêmes, sont intermittentes, et que la présence de notre moi, excepté dans la douleur, n’est qu’une suite rapide et perpétuelle de départs et de retours. Ce qui nous tranquillise, c’est qu’au réveil, après la blessure, le choc, la distraction, nous nous croyons sûrs de le retrouver intact, au lieu que nous nous persuadons, tant nous le sentons fragile, qu’il doit à jamais disparaître dans l’effroyable secousse qui sépare la vie de la mort.

VI
Une première vérité, en en attendant d’autres que l’avenir dévoilera sans doute, c’est qu’en ces questions de vie ou de mort, notre imagination est demeurée bien enfantine. Presque partout ailleurs, elle précède la raison; mais ici elle s’attarde encore aux jeux des premiers âges. Elle s’entoure des rêves et des désirs barbares dont elle berçait les craintes et les espérances de l’homme des cavernes. Elle demande des choses impossibles, parce qu’elles sont trop petites. Elle réclame des privilèges qui, obtenus, seraient plus redoutables que les plus énormes désastres dont nous menace le néant. Pouvons-nous penser sans frémir à une éternité enfermée tout entière en notre infime conscience actuelle? Et voyez comme en tout ceci nous obéissons aux caprices illogiques de celle qu’on appelait autrefois la «folle du logis». Qui de nous, s’il s’endormait ce soir avec la certitude scientifique et expérimentale de se réveiller dans cent ans, tel qu’il est aujourd’hui et dans son corps intact, même à la condition de perdre tout souvenir de sa vie antérieure (ces souvenirs ne seraient-ils pas inutiles?), qui de nous n’accueillerait ce sommeil séculaire avec la même confiance que le doux et bref sommeil de chaque nuit? Il n’y aurait cependant entre la mort véritable et ce sommeil que la différence de ce réveil attardé d’un siècle, réveil aussi étranger à celui qui s’était endormi que le serait la naissance d’un enfant posthume.

Ou bien, supposez, dit à peu près Schopenhauer à quelqu’un qui ne veut pas admettre une immortalité où il n’emporterait point sa conscience, supposez que pour vous arracher à quelque insupportable douleur, on vous garantisse le réveil et le retour à la conscience après un sommeil totalement inconscient de trois mois?—Je l’accepterais volontiers.—Mais si, les trois mois écoulés, on vous oubliait, et qu’on ne vous réveillât qu’au bout de dix mille ans, qu’en sauriez-vous? Et le sommeil commencé, que vous importe qu’il dure trois mois ou toujours?

VII
Considérons donc que tout ce qui compose notre conscience vient d’abord de notre corps. Notre pensée ne fait qu’organiser ce qui lui est fourni par nos sens; et les images et les mots,—qui ne sont au fond que des images—à l’aide desquels elle s’efforce de s’arracher à ces sens et de nier leur royauté lui sont encore prêtés par eux. Comment cette pensée pourrait-elle demeurer ce qu’elle était, quand il ne lui restera rien de ce qui la formait? Lorsqu’elle n’aura plus de corps, qu’emportera-t-elle dans l’infini pour s’y reconnaître, elle qui ne se connaissait que grâce à ce corps? Quelques souvenirs d’une vie commune? Est-ce que ces souvenirs, qui déjà s’effaçaient en ce monde, suffiront à la séparer à jamais du reste de l’univers, dans l’espace sans bornes et le temps sans limites? Mais, dira-t-on, dans notre moi il n’y a pas seulement ce qu’y découvre notre intelligence. Il y a en nous beaucoup de choses que nos sens n’y ont pas mises; il s’y cache un être supérieur à celui que nous connaissons. C’est probable, voire certain; la part de l’inconscient, c’est-à-dire de ce qui représente l’Univers, est énorme et prépondérante. Mais comment le moi que nous connaissons et dont seule nous importe la destinée, reconnaîtra-t-il toutes ces choses et cet être supérieur qu’il n’a jamais connus? Que fera-t-il en présence de cet étranger? Si l’on me dit que cet étranger c’est moi-même, je veux bien l’accorder; mais ce qui sur cette terre ressentait et mesurait mes joies et mes douleurs et faisait naître les quelques souvenirs et pensées qui me restent, était-ce cet inconnu immobile et invisible qui existait en moi sans que je m’en doutasse, comme je vais probablement vivre en lui sans qu’il s’occupe d’une présence qui ne lui apportera que la misérable mémoire d’une chose qui n’est plus? Maintenant qu’il a pris ma place en détruisant pour acquérir une plus vaste conscience tout ce qui formait ma petite conscience d’ici-bas, n’est-ce pas une autre vie qui commence, dont les bonheurs ou les malheurs passeront par-dessus ma tête sans effleurer de leurs ailes nouvelles ce que je me sens être aujourd’hui?

VIII
Enfin, comment expliquer qu’en cette conscience qui devrait nous survivre, l’infini qui précède notre naissance n’ait pas laissé de trace? N’avions-nous aucune conscience dans cet infini, ou l’aurions-nous perdue en venant sur terre; et la catastrophe qui fait toute la terreur de la mort se serait-elle produite à l’instant de notre naissance? On ne saurait nier que cet infini ait sur nous les mêmes droits que celui qui suit notre décès. Nous sommes les enfants du premier comme du second et nous participons nécessairement des deux. Si vous soutenez que vous serez toujours, vous devez admettre que vous êtes depuis toujours; on ne peut imaginer l’un sans être forcé d’imaginer l’autre. Si rien ne finit, rien ne commence, attendu que ce commencement serait la fin de quelque chose. Or, bien que j’existe depuis toujours, je n’ai aucune conscience de mon existence antérieure, tandis qu’il me faudra porter jusqu’aux horizons sans bornes des siècles sans fin, la petite conscience acquise durant le moment qui s’écoule entre ma naissance et ma mort. Mon moi véritable, qui va devenir éternel, ne daterait donc que de mon court passage sur cette terre; toute l’éternité antérieure, qui vaut exactement celle qui suivra, puisque c’est la même, ne compterait donc pas et serait jetée au néant? D’où vient ce privilège étrange accordé à quelques jours insignifiants sur une planète sans importance?—Parce qu’en cette éternité antérieure nous n’avions aucune conscience?—Qu’en savons-nous? Cela semble bien improbable. Pourquoi cette acquisition de conscience serait-elle un phénomène unique dans une éternité qui eut à sa disposition d’innombrables milliards de hasards, parmi lesquels,—à moins de mettre un terme à l’infini des siècles,—il est impossible de concevoir que les milliers de coïncidences qui formèrent ma conscience actuelle ne se rencontrèrent pas maintes fois. Dès qu’on plonge le regard dans les mystères de cette éternité où tout ce qui arrive doit être arrivé, il semble au contraire bien plus croyable que nous ayons eu des consciences sans nombre que nous voile notre vie d’aujourd’hui. Si ces consciences ont existé, et si, à notre mort, une conscience doit survivre, les autres doivent survivre aussi, car il n’y a pas de raison pour octroyer à celle que nous avons acquise ici-bas, une faveur aussi exorbitante. Et si toutes survivent et se réveillent en même temps, que deviendra, submergée dans ces existences éternelles, une petite conscience de quelques minutes terrestres? Au surplus, alors même qu’elle oublierait toutes ses existences antérieures, qu’y deviendrait-elle parmi les assauts, l’afflux et les apports sans fin de son éternité posthume; îlot minuscule et friable que rongeraient sans trêve deux océans illimités? Elle ne s’y maintiendrait, chétive et si précaire, qu’à la condition de ne plus rien acquérir, de demeurer à jamais close, isolée et bornée, impénétrable et insensible à tout, au milieu des mystères inouïs, des trésors et des spectacles fabuleux qu’il lui faudrait éternellement parcourir sans plus rien voir ni entendre; et ce serait bien la pire mort et le pire destin qui pussent nous atteindre. De toutes façons nous voilà donc poussés vers les hypothèses de la conscience universelle ou de la conscience modifiée que nous allons examiner.

CHAPITRE IV
L’HYPOTHÈSE THÉOSOPHIQUE
I
Mais, avant d’aborder ces questions, il conviendrait, peut-être, d’étudier deux solutions intéressantes, sinon nouvelles, du moins renouvelées, du problème de la survivance personnelle. J’entends parler des théories néo-théosophiques et néo-spirites, qui sont les seules, je pense, qu’on puisse sérieusement discuter. La première est presque aussi vieille que l’homme; mais un mouvement d’opinion, assez intense en certains pays, a rajeuni et remis en lumière la doctrine de la réincarnation ou de la transmigration des âmes. On ne saurait nier que de toutes les hypothèses religieuses, la réincarnation est la plus plausible et celle qui choque le moins notre raison. Elle a pour elle, ce qui n’est pas négligeable, l’appui des religions les plus anciennes et les plus universelles, celles qui ont incontestablement fourni à l’humanité la plus grande somme de sagesse et dont nous n’avons pas encore épuisé les vérités et les mystères. En réalité, toute l’Asie, d’où nous vient presque tout ce que nous savons, a toujours cru et croit encore à la transmigration des âmes. «Il n’est pas, dit fort justement Annie Besant, l’apôtre remarquable de la Théosophie nouvelle, il n’est pas une doctrine philosophique qui ait derrière elle un passé aussi magnifique, aussi chargé d’intellectualité que la doctrine de la réincarnation. Il n’en est pas qui, autant qu’elle, ait pour elle le poids de l’opinion des hommes les plus sages; il n’en est pas, comme l’a déclaré Max Müller, sur laquelle se soient aussi complètement accordés les plus grands philosophes de l’humanité.»

Tout cela est parfaitement exact. Mais, pour emporter aujourd’hui nos défiantes convictions, il faudrait d’autres preuves. J’en ai vainement cherché une seule parmi les meilleurs écrits de nos modernes théosophes. Tout se borne à des affirmations réitérées et péremptoires qui flottent dans le vide. Le grand, le principal et, pour tout dire, le seul argument qu’ils invoquent n’est qu’un argument sentimental. Ils soutiennent que leur doctrine où l’esprit, dans ses vies successives, se purifie et s’élève plus ou moins rapidement selon ses efforts et ses mérites, est la seule qui satisfasse l’irrésistible instinct de justice que nous portons en nous. Ils ont raison, et, à ce point de vue, leur justice d’outre-tombe est incomparablement supérieure à celle du ciel barbare et du monstrueux enfer des chrétiens où sont éternellement récompensées ou punies des fautes ou des vertus le plus souvent puériles, inévitables ou fortuites. Mais ce n’est là, je le répète, qu’un argument sentimental, qui, dans l’échelle des preuves, n’a qu’une valeur minime.

II
On peut reconnaître que certaines de leurs hypothèses sont assez ingénieuses; et ce qu’ils disent du rôle des «Coques», par exemple, ou des «Élémentals», dans les phénomènes spirites, vaut à peu près nos maladroites explications fluidiques ou nerveuses. Peut-être, sans doute même, ont-ils raison quand ils soutiennent que tout autour de nous est plein de formes et de types vivants et divers, intelligents et innombrables, aussi «différents entre eux qu’un brin d’herbe et un tigre, et qu’un tigre et un homme», qui nous coudoient sans cesse et à travers lesquels nous passons sans nous en apercevoir. Nous allons de l’un à l’autre extrême. Si toutes les religions ont surpeuplé le monde d’êtres invisibles, nous l’avons peut-être trop complètement dépeuplé, et il est fort possible qu’on reconnaisse un jour que l’erreur n’était pas du côté que l’on croit. Comme le dit fort bien Sir William Crookes, dans une page curieuse: «Il n’est pas improbable qu’il existe d’autres êtres pourvus de sens dont les organes ne correspondent pas avec les rayons de lumière auxquels notre œil est sensible, mais qui soient capables de percevoir d’autres vibrations qui nous laissent indifférents. De tels êtres vivraient en réalité dans un monde qui ne serait pas semblable au nôtre. Figurez-vous, par exemple, quelle idée nous nous ferions des objets qui nous entourent, si nos yeux, au lieu d’être sensibles à la lumière du jour, ne l’étaient qu’aux vibrations électriques et magnétiques. Le verre et le cristal deviendraient alors des corps opaques, les métaux seraient plus ou moins transparents, et un fil télégraphique suspendu dans l’air paraîtrait un trou long et étroit, traversant un corps d’une solidité impénétrable. Une machine électro-dynamique en action ressemblerait à un incendie, tandis qu’un aimant réaliserait le rêve des mystiques du moyen âge et deviendrait une lampe perpétuelle, brûlant sans se consumer et sans qu’il faille l’alimenter de quelque manière que ce soit.»

Tout cela, et tant d’autres choses qu’ils affirment, serait, sinon acceptable, à tout le moins digne d’attention, si ces suppositions étaient présentées pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire de très anciennes hypothèses qui remontent aux premiers âges de la théologie et de la métaphysique humaines; mais dès qu’on les transforme en affirmations catégoriques et doctrinales, elles deviennent promptement insupportables.

Ils nous promettent, d’autre part, qu’en exerçant notre esprit, en raffinant nos sens, en subtilisant notre corps, nous pourrons vivre avec ceux que nous appelons morts et avec les êtres supérieurs qui nous entourent. Le tout ne semble pas mener à grand’chose et repose sur des bases bien fragiles, sur des preuves trop vagues tirées du sommeil hypnotique, des pressentiments, de la médiumnité, des phantasmes, etc. Il est assez surprenant que ceux d’entre eux qui s’appellent «Clairvoyants», qui prétendent être en communication avec ce monde de désincarnés et avec d’autres mondes plus proches de la divinité, ne nous apportent rien de probant. Nous demandons autre chose que les théories arbitraires «de la triade immortelle», des «trois mondes», «du corps astral», de «l’atome permanent» ou du «Kama-Loka». Puisque leur sensibilité est plus aiguë, leur perception plus subtile, leur intuition spirituelle plus pénétrante que la nôtre, pourquoi ne poussent-ils pas leurs investigations du côté des phénomènes encore trop épars, contestés mais acceptables de la mémoire prénatale, par exemple, que je cite, au hasard, entre tant d’autres. Nous ne demandons pas mieux que de nous laisser convaincre, car tout ce qui ajoute quelque chose à l’importance, à l’étendue, à la durée de l’homme doit être accueilli avec satisfaction[2].

[2] Pour connaître l’exacte vérité sur le mouvement et les premières manifestations néo-théosophiques, lire le très remarquable rapport rédigé, après une impartiale mais rigoureuse enquête, par le Dr Hodgson, spécialement envoyé aux Indes par la S. P. R. Il y dévoile magistralement les fraudes évidentes et souvent grossières de la célèbre Mme Blavatsky et de tout l’état-major néo-théosophique. (Proceedings, t. III. Hodgson’s Report on Phenomena connected with Theosophy, p. 201-400.)

CHAPITRE V
L’HYPOTHÈSE NÉO-SPIRITE
LES APPARITIONS
I
En dehors de la théosophie, des recherches purement scientifiques ont été faites dans ces régions déconcertantes de la survivance et de la réincarnation. Le néo-spiritisme, ou psychisme ou spiritualisme expérimental, est né en Amérique en 1870. Sir William Crookes, l’homme de génie qui ouvrit la plupart des routes au bout desquelles on découvrit avec stupéfaction des propriétés et des états inconnus de la matière, dès l’année suivante organisait les premières expériences rigoureusement scientifiques; et déjà, en 1873-74, obtenait avec l’aide du médium Miss Cook, des phénomènes de matérialisation qu’on n’a guère dépassés. Mais c’est surtout de la fondation de la Society for Psychical Research (S. P. R.), que date le véritable essor de la nouvelle science. Cette société créée à Londres il y a vingt-huit ans, sous les auspices des plus illustres savants de l’Angleterre, a entrepris, comme on sait, une étude méthodique et rigoureuse de tous les faits de psychologie et de sensibilité supra-normales. Cette étude ou cette enquête, dirigée par Gurney, Myers et Podmore, et continuée par leurs successeurs, est un chef-d’œuvre de patience et de conscience scientifiques. Aucun fait n’y est admis qui ne soit corroboré par des témoignages irrécusables, des preuves écrites, des concordances convaincantes; en un mot, on ne peut guère contester la véracité matérielle de la plupart d’entre eux, à moins de dénier d’avance et de parti pris toute valeur probante au témoignage humain et de rendre impossible toute conviction, toute certitude qui y prend sa source[3]. Parmi ces manifestations surnormales, télépathie, télergie, prévisions, etc., nous ne retiendrons que celles qui se rapportent à la vie d’outre-tombe. On peut les diviser en deux catégories: 1o les apparitions réelles, objectives et spontanées ou manifestations directes; 2o les manifestations obtenues par l’intermédiaire de médiums, qu’il s’agisse d’apparitions provoquées, que nous écarterons pour l’instant à cause de leur caractère souvent suspect[4], ou de communications avec les morts par le langage ou l’écriture automatique. Nous nous arrêterons un moment à ces communications extraordinaires. Elles ont été longuement étudiées par des hommes tels que Myers, le docteur Hodgson, Sir Oliver Lodge, le philosophe William James, le père du Pragmatisme; elles les ont profondément impressionnés et presque convaincus, et méritent donc de retenir notre attention.

[3] La rigueur de ces enquêtes est telle que la S. P. R. se trouve sans cesse en butte aux attaques de la presse spirite qui l’appelle couramment: «Société pour la suppression des faits», «Pour la généralisation des accusations d’imposture», «Pour le découragement des sensitifs, et pour le rejet de toute révélation du genre de celles qui, disait-on, s’imposent à l’humanité, du haut des régions de la lumière et de la connaissance».

[4] Il serait cependant injuste d’affirmer que toutes ces apparitions sont suspectes. Il est, par exemple, impossible de contester la réalité de la célèbre Katie King, le double de Miss Cook, dont un homme comme William Crookes étudia et contrôla sévèrement, durant trois ans, les faits et gestes. Mais au point de vue des preuves de la survivance, et bien que Katie King se donnât pour une morte revenue sur terre afin d’expier certaines fautes, ses manifestations ont moins de valeur que les communications obtenues depuis. En tout cas, elles n’apportent aucune révélation sur l’existence d’outre-tombe; et Katie, si jeune, si vivante, dont on pouvait compter les pulsations, dont on entendait battre le cœur, qu’on a photographiée, qui distribuait aux assistants les boucles de sa chevelure, qui répondait à toutes les questions, n’a pas dit un mot au sujet des secrets de l’autre monde.

Pour ce qui concerne les manifestations de la première catégorie, il est naturellement impossible de rapporter ici, même très sommairement, les plus frappantes d’entre elles, et je renvoie le lecteur aux collections des Proceedings. Il suffira de rappeler que de nombreuses apparitions de défunts ont été constatées et étudiées par des savants comme Sir W. Crookes, R. Wallace, R. Dale-Owen, Aksakof, Paul Gibier, etc. Gurney, l’un des classiques de cette science nouvelle, cite deux cent trente et un cas de ce genre; et depuis, le Journal de la S. P. R. et les revues spéciales n’ont cessé d’en enregistrer de nouveaux. Il paraît donc établi, autant qu’un fait peut l’être, qu’une forme spirituelle ou nerveuse, une image, un reflet attardé de l’existence, est capable de subsister durant quelque temps, de se dégager du corps, de lui survivre, de franchir en un clin d’œil d’énormes distances, de se manifester aux vivants et, parfois, de communiquer avec eux.

Au reste, il faut reconnaître que ces apparitions sont très brèves. Elles n’ont lieu qu’au moment précis de la mort ou la suivent de près. Elles ne semblent pas avoir la moindre conscience d’une vie nouvelle ou supra-terrestre et différente de celle du corps dont elles émanent. Au contraire, leur énergie spirituelle, à l’instant qu’elle devrait être toute pure puisqu’elle est débarrassée de la matière, paraît fort inférieure à ce qu’elle était lorsque la matière l’enveloppait. Ces phantasmes, plus ou moins ahuris, fréquemment tourmentés de soucis insignifiants, bien qu’ils viennent d’un autre monde, ne nous ont jamais apporté, sur ce monde dont ils ont franchi le seuil prodigieux, une seule révélation topique. Bientôt ils s’évaporent et disparaissent pour toujours. Sont-ils les premières lueurs d’une autre existence ou les dernières de celle-ci? Les morts usent-ils ainsi, faute de mieux, du suprême lien qui les unit et les rend perceptibles à nos sens? Continuent-ils ensuite à vivre autour de nous, mais ne parviennent-ils plus, malgré leurs efforts, à se faire connaître ni à nous donner une idée de leur présence parce que nous n’avons pas l’organe nécessaire pour les percevoir; de même que tous nos efforts ne réussiraient point à donner à un aveugle-né la moindre notion de la lumière et des couleurs? Nous n’en savons rien; et nous ignorons encore si, de tous ces phénomènes incontestables, il est permis de tirer quelque conclusion. Ils ne prendraient vraiment d’importance que s’il était possible de constater ou de provoquer des apparitions d’êtres dont la mort remontât à un certain nombre d’années. On aurait enfin la preuve matérielle, toujours éludée, que l’esprit ne dépend pas du corps, qu’il est cause et non pas effet, qu’il peut subsister, se nourrir, fonctionner sans organes. La plus grande question que se soit posée l’humanité serait ainsi, sinon résolue, du moins débarrassée de quelques ténèbres; et du coup, la survivance personnelle, tout en demeurant captive des mystères de l’origine et de la fin, deviendrait défendable. Mais nous n’en sommes pas là. En attendant, il est curieux de constater qu’il y a réellement des revenants, des spectres et des fantômes. Une fois de plus la science vient confirmer ici une croyance générale de l’humanité et nous apprendre qu’une croyance de ce genre, si absurde que d’abord elle paraisse, mérite toujours d’être examinée avec soin.

CHAPITRE VI
LES COMMUNICATIONS AVEC LES MORTS
I
Les spirites communiquent, ou croient communiquer avec les morts, par ce qu’ils appellent la parole et l’écriture automatiques. Celles-ci s’obtiennent par l’intermédiaire d’un médium[5] en état d’extase ou plutôt de «trance» ou «entrancé», pour nous servir du vocabulaire de la nouvelle science. Cet état n’est pas le sommeil hypnotique, ne semble pas une manifestation hystérique et s’allie souvent, comme chez le médium Piper, à la plus parfaite santé, au plus complet équilibre intellectuel et physique. C’est plutôt l’émergence, plus ou moins facultative, de l’une des personnalités ou consciences secondes ou subliminales du sujet; ou encore, si l’on admet la théorie spirite, sa prise de possession, son «invasion psychique», dit Myers, par des forces d’un autre monde. Chez le sujet «entrancé», la conscience et la personnalité normales sont entièrement abolies, et il répond «automatiquement», parfois par la parole, plus souvent par l’écriture, aux questions qu’on lui pose. Il arrive qu’il parle et écrive en même temps; la voix étant prise par un esprit et la main par un autre, qui mènent deux conversations indépendantes. Plus rarement, la voix et les deux mains sont simultanément «possédées», et l’on a trois communications différentes. Il est évident que de pareilles manifestations prêtent aux fraudes et aux simulations de tout genre; et la méfiance est d’abord invincible. Mais il en est qui se présentent entourées de telles garanties de bonne foi et de sincérité, si souvent, si longuement et si rigoureusement contrôlées par des savants d’un caractère, d’une autorité incontestés et d’un scepticisme d’abord intraitable, qu’il devient difficile de nourrir un dernier soupçon[6]. Je ne puis malheureusement entrer ici dans les détails de certaines de ces séances purement scientifiques, celles de Mme Piper, par exemple, le célèbre médium avec lequel Myers, le docteur Hodgson, le professeur Newbold, de l’Université de Pensylvanie, Sir Oliver Lodge et William James travaillèrent durant nombre d’années. D’autre part, c’est précisément l’accumulation, les coïncidences, la nature anormale de ces détails qui peu à peu font naître et affermissent la conviction qu’on se trouve devant un phénomène entièrement nouveau, invraisemblable mais authentique et qu’il est parfois difficile de classer parmi les phénomènes exclusivement terrestres. Il faudrait consacrer à ces «communications» une étude spéciale qui déborderait le cadre de cet essai; je me bornerai donc à renvoyer ceux qui seraient curieux d’en savoir davantage, au livre de Sir Oliver Lodge: The Survival of Man, récemment traduit en français sous ce titre: La Survivance humaine; et surtout aux vingt-cinq gros volumes des Proceedings S. P. R., particulièrement aux déclarations et commentaires de William James au sujet des séances Piper-Hodgson (tome XXIII), ainsi qu’au tome XIII, où Hodgson examine et analyse les faits et arguments qu’on peut invoquer pour ou contre l’intervention des morts; et enfin, à l’ouvrage capital de Myers: Human Personality.

[5] Ceux qui abordent l’étude de ces manifestations surnormales, se demandent généralement: pourquoi des médiums, pourquoi ces intermédiaires souvent suspects, toujours insuffisants?—Parce que jusqu’ici, on n’a pas trouvé le moyen de s’en passer. Si l’on admet la théorie spirite, les esprits désincarnés qui de toutes parts nous entourent et sont séparés de nous par la cloison étanche et mystérieuse de la mort, cherchent, pour communiquer avec nous, la ligne de moindre résistance entre les deux mondes; et la trouvent dans le médium, sans qu’on sache pourquoi, de même qu’on ignore pour quelles raisons un courant électrique passe le long d’un fil de cuivre et se trouve arrêté par un godet de verre ou de porcelaine. Si, d’autre part, on admet la théorie télépathique, qui est la plus probable, on constate que les pensées, les intentions ou les suggestions, dans la plupart des cas, ne se transmettent pas de subconscient à subconscient. Il faut un organisme en même temps récepteur et transmetteur; cet organisme se rencontre dans le médium. Pourquoi? Encore une fois, on n’en sait absolument rien, de même qu’on ne sait pas pourquoi tel corps ou tel agencement de corps est affecté par les ondes concentriques dans la télégraphie sans fil, tandis que tel autre n’y est pas sensible. On tâtonne ici, comme d’ailleurs on tâtonne presque partout, dans le domaine obscur des faits incontestés mais inexplicables. Ceux qui voudraient avoir sur la théorie de la médiumnité des notions plus précises, liront avec fruit l’admirable discours prononcé le 29 janvier 1897, par William Crookes, en qualité de président de la S. P. R.

[6] Ces questions de fraude et de simulation sont naturellement les premières qui se posent quand on aborde l’étude de ces phénomènes. Il suffit de s’être quelque peu familiarisé avec la vie, les habitudes, les procédés des trois ou quatre grands médiums dont nous allons parler, pour que le moindre soupçon ne vous effleure même plus. De toutes les explications imaginables, celle qui n’invoquerait que l’imposture et la supercherie serait, sans contredit, la plus extraordinaire et la moins vraisemblable. On peut, du reste, se rendre compte, en lisant le rapport de Richard Hodgson, «Observations of certain phenomena of trance» (Proceedings, tome VIII; et le rapport de J.-H. Hyslop, tome XIII), des précautions prises, allant jusqu’à l’emploi de détectives spéciaux, pour s’assurer que Mme Piper, par exemple, ne pouvait, normalement et humainement, avoir aucune connaissance des faits qu’elle révélait. Je le répète, dès qu’on a pris pied dans cette étude, les soupçons se dissipent sans laisser de traces, et l’on est bientôt convaincu que ce n’est pas du côté de la fraude que se trouve le mot de l’énigme. Toutes les manifestations de la personnalité muette, mystérieuse et opprimée qui se cache en chacun de nous subissent tour à tour la même épreuve; et celles qui se rapportent à la baguette divinatoire, pour n’en pas citer d’autres, passent en ce moment par la même crise d’incrédulité. Il n’y a pas cinquante ans, la plupart des phénomènes hypnotiques, aujourd’hui scientifiquement classés, étaient également tenus pour frauduleux. Il semble que l’homme répugne à reconnaître qu’il recèle bien plus de choses qu’il ne l’imaginait.

II
Les médiums «entrancés» sont envahis ou possédés par divers esprits familiers auxquels on donne, dans la nouvelle science, le nom assez impropre et amphibologique de «Contrôles». Ainsi, Mme Piper est successivement visitée par Phinuit, George Pelham ou P. G., Impérator, Doctor et Rector. Mme Thompson, autre médium très célèbre, est surtout habitée par Nelly, tandis que des personnages plus illustres et plus graves s’emparent du clergyman Stainton Moses. Chacun de ces esprits garde jusqu’au bout un caractère bien tranché, qui ne se dément pas, et qui d’ailleurs n’a le plus souvent aucun rapport avec celui du médium. Parmi eux, Phinuit et Nelly sont incontestablement les plus sympathiques, les plus originaux, les plus vivants, les plus actifs et surtout les plus loquaces. Ils centralisent en quelque sorte les communications, ils vont, viennent, font les empressés, et si, dans l’assistance, quelqu’un désire se mettre en rapports avec l’âme d’un parent, d’un ami décédé, ils volent à la recherche de celle-ci, la retrouvent dans la foule invisible, la ramènent, annoncent sa présence, parlent en son nom, transmettent et, pour ainsi dire, traduisent les demandes et les réponses; car il semble qu’il soit très difficile aux morts de communiquer avec les vivants, qu’il leur faille des aptitudes spéciales et un concours de circonstances extraordinaires. N’examinons pas encore ce qu’ils ont à nous révéler; mais, à les voir s’agiter ainsi parmi la multitude de leurs frères et sœurs désincarnés, ils nous donnent, de l’autre monde, une première impression qui n’est guère rassurante, et l’on se dit que nos morts d’aujourd’hui ressemblent étrangement à ceux qu’Ulysse évoquait, il y a trois mille ans, dans la nuit cimmérienne; pâles et vaines ombres effarées, inconsistantes, puériles, et frappées de stupeur, pareilles à des songes, plus nombreuses que les feuilles tombées de l’automne et qui tremblent comme elles aux souffles inconnus des grands espaces de l’autre monde. Elles n’ont même plus assez de vie pour être malheureuses et paraissent traîner, on ne sait où, une existence précaire et désœuvrée, errer sans but, rôder autour de nous, sommeiller ou bavarder entre elles des petites affaires de la terre; et quand une fissure se produit dans leur nuit, accourir, s’empresser de toutes parts, comme des tourbillons d’oiseaux affamés, avides de lumière et d’une voix humaine; et l’on se rappelle malgré soi les sinistres paroles du fantôme d’Achille, émergeant de l’Érèbe, dans l’Odyssée: «Ne me parle point de la mort, Ulysse! J’aimerais mieux être un laboureur et servir, pour un salaire, un homme pauvre et pouvant à peine se nourrir, que de commander à tous les morts qui ne sont plus!»

III
Ces morts d’aujourd’hui, qu’ont-ils à nous dire? Il est d’abord remarquable qu’ils paraissent s’intéresser aux événements d’ici-bas beaucoup plus qu’à ceux du monde où ils se trouvent. Ils semblent avant tout jaloux d’établir leur identité, de prouver qu’ils existent encore, qu’ils nous reconnaissent, qu’ils savent tout; et, pour nous en convaincre, avec une précision, une perspicacité et une prolixité extraordinaires, ils entrent dans les détails les plus minutieux, les plus oubliés. Ils sont aussi extrêmement habiles à démêler la parenté compliquée de celui qui les interroge, d’une personne présente à la séance ou même d’un inconnu qui entre dans la salle. Ils rappellent les petites infirmités de celui-ci, les maladies de celui-là, les manies ou les aptitudes d’un troisième. Ils perçoivent les événements à distance, ils voient, par exemple, et décrivent à leurs auditeurs de Londres, un épisode insignifiant qui se déroule au Canada. En un mot, ils disent et font à peu près toutes les choses déconcertantes et inexplicables qu’on obtient parfois d’un médium de premier ordre; peut-être même vont-ils un peu plus loin, mais de tout cela n’émane point je ne sais quelle odeur, quelle lueur d’outre-mort qu’on nous avait promise et que nous attendions.

On dira que les médiums ne sont visités que par des esprits inférieurs, incapables de s’arracher aux soucis terrestres et de s’élever à des idées plus vastes et plus hautes. Il est possible, et sans doute avons-nous tort de croire qu’un esprit dépouillé de son corps soit subitement transformé et devienne, en un instant, l’égal de ce que nous imaginons; mais ne pourraient-ils tout au moins nous apprendre où ils se trouvent, ce qu’ils éprouvent, ce qu’ils font?

IV
Depuis les expériences dont nous parlons, il semble que la mort elle-même ait voulu répondre à l’objection; en effet, Myers, le docteur Hodgson et le professeur William James qui, si souvent et durant de longues heures passionnées, interrogèrent les médiums Piper et Thompson et obligèrent ceux qui ne sont plus à parler par leur bouche, les voici, à leur tour, parmi les ombres, de l’autre côté du rideau de ténèbres. Eux du moins savent exactement ce qu’il faut faire pour venir jusqu’à nous, ce qu’il faut révéler pour apaiser l’inquiétude et la curiosité des hommes. Myers notamment, le plus ardent, le plus convaincu, le plus impatient du voile qui le séparait des réalités éternelles, a formellement promis à ceux qui continuent son œuvre de faire là-bas, dans l’inconnu, tous les efforts imaginables afin de leur prêter une aide décisive. Il tient parole. Un mois après sa mort, Sir Oliver Lodge, interrogeant Mme Thompson «entrancée», Nelly, l’esprit familier de celle-ci, déclare tout à coup qu’elle a vu Myers, qu’il n’est pas encore bien éveillé, mais qu’il compte venir, vers neuf heures du soir, «communiquer» avec son vieil ami de la Société Psychique. On suspend la séance, on la reprend à huit heures et demie, et l’on obtient enfin la «communication» Myers. On le reconnaît, dès les premiers mots, c’est bien lui; il n’a pas changé. Fidèle à sa manie terrestre, il insiste tout de suite sur la nécessité de prendre des notes. Mais il semble ahuri. On lui parle de la Société des Recherches Psychiques, unique souci de sa vie. Il ne s’en souvient plus. Puis la mémoire renaît peu à peu; et ce sont de véritables «potins» d’outre-tombe, au sujet de la présidence de la société, de l’article nécrologique du Times, de lettres qu’on devait publier, etc. Il se plaint qu’on ne lui laisse pas de repos, de tous les coins de l’Angleterre, on l’interpelle, on veut communiquer avec lui. «Appelez Myers, amenez Myers!» Il lui faudrait le temps de se ressaisir, de réfléchir. Il se plaint aussi de la difficulté à faire passer sa pensée à travers les médiums: «ils la traduisent comme un écolier qui fait sa première version de Virgile». Quant à sa situation présente, «il a cherché son chemin comme à travers des ruelles, avant de savoir qu’il était mort. Il lui semblait qu’il s’égarait dans une ville inconnue; et quand il apercevait des gens qu’il savait décédés, il croyait n’avoir que des visions.»

C’est, parmi bien d’autres bavardages qui ne sont pas plus significatifs, à peu près tout ce que donna le «contrôle» ou la «personnification» Myers, dont on avait espéré mieux. Cette «communication» et plusieurs autres qui ressuscitent, d’une façon frappante, paraît-il, les habitudes, la manière de penser, de parler et le caractère de Myers, auraient quelque valeur si aucun de ceux par qui et à qui elles furent faites n’avait connu celui-ci quand il était encore au nombre des vivants. Telles qu’elles se présentent, elles ne sont fort probablement que des réminiscences d’une personnalité secondaire du médium ou d’inconscientes suggestions de l’interrogateur ou des assistants.

V
Une communication plus importante et plus troublante, à cause des noms qui s’y rattachent, est celle que l’on désigne sous le nom: «Mrs. Piper’s Hodgson Control». Le professeur William James lui consacre dans le Tome XXIII des Proceedings un rapport de plus de cent vingt pages. Le docteur Hodgson avait été, de son vivant, le secrétaire de la branche américaine de la S. P. R. dont William James était vice-président. Durant de longues années, il s’était consacré au médium Piper, travaillant avec lui trois fois par semaine, et accumulant ainsi, au sujet des phénomènes posthumes, une masse énorme de documents dont on n’a pas encore épuisé les richesses. Comme Myers, il avait promis de revenir après sa mort; et, de caractère jovial, il avait plus d’une fois affirmé à Mme Piper que, lorsqu’il la visiterait à son tour, ayant plus d’expérience que les autres esprits, les séances prendraient une tournure plus décisive, «et que l’affaire serait chaude». Il revint en effet huit jours après son décès et se manifesta par l’écriture automatique (c’est le mode de communication le plus habituel du médium Piper) durant plusieurs séances auxquelles assistait William James. Je voudrais donner une idée de ce rapport. Mais, comme le fait très justement remarquer le célèbre professeur de l’Université d’Harward, le compte rendu sténographique d’une séance de ce genre en altère déjà complètement la physionomie. On y recherche en vain l’émotion éprouvée à se trouver ainsi en face d’un être invisible mais vivant qui non seulement répond à vos questions, mais devance vos pensées, comprend à demi-mot, saisit une allusion et y oppose une autre allusion grave ou riante. La vie du mort, qui durant une heure étrange, vous avait pour ainsi dire environné et pénétré, semble s’éteindre une seconde fois. La sténographie, dépouillée de toute émotion, fournit sans nul doute les meilleurs éléments d’une conclusion logique; mais il n’est pas certain qu’ici, comme en bien d’autres cas où prédomine l’inconnu, la logique soit la seule route qui conduise à la vérité. «Quand j’entrepris, dit William James, de collationner cette série de séances et de faire le présent rapport, je prévoyais que mon verdict serait déterminé par la pure logique. Je pensais que tels menus incidents devaient, d’une façon décisive, valoir pour ou contre la survivance de l’esprit. Mais à me regarder moi-même peser les données du problème, je me convaincs que l’exacte logique ne joue ici qu’un rôle préparatoire dans l’élaboration de nos conclusions; et que le dernier mot, s’il en est un, doit être prononcé par notre sens général des probabilités dramatiques, sens qui va et vient de l’une à l’autre hypothèse,—tout au moins dans mon cas,—d’une manière plutôt illogique. Si l’on s’attache aux détails, on en tirera une conclusion anti-spirite; si l’on envisage la signification de l’ensemble, on penchera peut-être vers l’interprétation spirite[7].»

[7] Proceedings, t. XXIII, p. 33.

Et, à la fin de son travail, il conclut en ces termes: «Quant à moi, j’ai l’impression qu’il y avait probablement là une volonté extérieure; c’est-à-dire qu’en vertu de mes connaissances acquises au sujet de l’ensemble de ces phénomènes, je doute que l’état de rêve de Mme Piper, même en y ajoutant les facultés «télépathiques», puisse expliquer tous les résultats obtenus. Mais lorsqu’on me demande si la volonté de communiquer est celle d’Hodgson ou de quelque esprit imitateur d’Hodgson, je demeure indécis et j’attends d’autres faits, qui peut-être ne nous mèneront pas à une conclusion nette avant une cinquantaine ou une centaine d’années[8]».

[8] Proceedings, t. XXIII, p. 120.

On voit que William James est assez ébranlé; et il y a, dans son rapport, certains endroits où il paraît l’être encore davantage et où il dit formellement que les esprits ont «a finger in the pie», mot à mot, «un doigt dans le pâté». Ces hésitations d’un homme qui a renouvelé notre psychologie et qui possédait un cerveau aussi merveilleusement organisé et équilibré que celui de notre Taine, par exemple, sont significatives. Docteur en médecine et professeur de philosophie, très sceptique et scrupuleusement fidèle aux méthodes expérimentales, il avait trois et quatre fois qualité pour mener à bien de telles expériences. Il n’est pas question de se laisser ébranler à son tour par le prestige de ces hésitations; mais elles montrent, en tout cas, qu’il s’agit là d’un problème sérieux, le plus grave peut-être, si les données en étaient indiscutables, que nous ayons eu à résoudre depuis l’avènement du Christ; et qu’il ne suffit pas, pour s’en débarrasser, d’un haussement d’épaules ou d’un éclat de rire.

VI
Je suis forcé, faute de place, de renvoyer au texte même des Proceedings, ceux qui voudraient se faire, sur le cas «Piper-Hodgson», une opinion personnelle. Ce cas, du reste, est loin d’être l’un des plus frappants; il faudrait plutôt le classer, n’était la qualité des interlocuteurs, parmi les réussites moyennes de la série Piper. Hodgson, selon l’invariable coutume des esprits, tient d’abord à se faire reconnaître; et l’inévitable et fastidieux défilé des petites réminiscences recommence vingt fois de suite et remplit des pages et des pages. Comme d’habitude, en pareille occurrence, les souvenirs communs à l’interrogateur et à l’esprit qui est censé répondre, sont évoqués dans leurs détails les plus circonstanciés, les plus insignifiants, les plus cachés aussi, avec une avidité, une exactitude, une vivacité surprenantes. Et remarquez que le mort qui parle puise tous ces détails, avec une facilité invraisemblable, et de préférence, dirait-on, à même les trésors les plus oubliés et les plus inconscients de la mémoire du vivant qui l’écoute. Il ne fait grâce de rien; il se raccroche à tout avec une satisfaction puérile et une ardeur anxieuse, moins pour persuader aux autres que pour se prouver à soi-même qu’il existe toujours. Et l’obstination de ce pauvre être invisible qui s’évertue à se manifester à travers les portes, jusqu’ici sans fissures, qui nous séparent de nos destinées éternelles, est à la fois ridicule et tragique.—«Te rappelles-tu, William, qu’étant à la campagne, chez un tel, nous avons, avec les enfants, joué à tels et tels jeux, et qu’étant dans telle pièce, où se trouvaient tels et tels meubles, j’ai dit ceci et cela?»—«En effet, Hodgson, je me rappelle».—«Bonne preuve, n’est-ce pas, William?»—«Excellente, Hodgson!» Et ainsi de suite, indéfiniment. Parfois, un incident plus significatif et qui semble dépasser la simple transmission de pensée subliminale. On s’occupe, par exemple, d’un mariage manqué, qui fut toujours entouré d’un grand mystère, même pour les amis les plus intimes d’Hodgson.—«Te rappelles-tu, William, une doctoresse de New-York, membre de notre société?»—«Non, je ne m’en souviens pas; mais qu’y a-t-il à son sujet?»—«Son mari s’appelait Blair, je crois.»—«Veux-tu parler de Mme Blair-Thaw?»—«Justement! Demande donc à Mme Thaw si, à un dîner, je ne lui ai pas parlé de la demoiselle en question?»—James écrit à Mme Thaw, qui déclare qu’en effet, il y a une quinzaine d’années, Hodgson lui avait parlé d’une jeune fille dont il avait demandé la main, qu’on lui avait du reste refusée. Mme Thaw et le docteur Newbold étaient les seules personnes au monde qui connussent ce détail.

Mais revenons aux séances qui continuent. On y discute, entre autres points, la situation financière de la branche américaine de la S. P. R., situation qui, à la mort du secrétaire ou plutôt du factotum Hodgson, n’était guère brillante. Et voici, spectacle assez étrange, divers membres de l’association qui examinent, avec leur secrétaire défunt, les affaires de la société. Faut-il dissoudre? fusionner? envoyer en Angleterre les matériaux accumulés, dont la plupart appartiennent à Hodgson? On consulte le mort, il répond, donne de sages avis, semble parfaitement au courant de toutes les complications, de toutes les perplexités. Un jour, du vivant d’Hodgson, la société se trouvant en déficit, un donateur anonyme envoie la somme nécessaire pour la remettre d’aplomb. Hodgson, sur terre, ignorait quel était le donateur; mais Hodgson, sous terre, le découvre parmi les assistants, l’interpelle et le remercie publiquement. Ailleurs, Hodgson, comme tous les esprits, se plaint de l’extrême difficulté qu’il éprouve à transmettre sa pensée à travers l’organisme étranger du médium. «Je suis, dit-il, comme un aveugle qui cherche son chapeau.» Mais quand, après tant d’histoires oiseuses, William James lui pose enfin les questions essentielles qui nous brûlent les lèvres: «Hodgson, qu’as-tu à nous dire au sujet de l’autre vie?» le mort devient évasif et ne cherche plus que des échappatoires: «Ce n’est pas une vague fantaisie, mais une réalité», répond-il.—«Hodgson, insiste Mme William James, vivez-vous comme nous, comme les hommes?»—«Que dit-elle?» fait l’esprit, qui feint de n’avoir pas compris.—«Vivez-vous comme nous?» répète William James.—«Avez-vous des vêtements, des maisons?» ajoute sa femme.—«Oui, oui, des maisons, mais pas de vêtements. Non, c’est absurde! Attendez un moment, il faut que je m’en aille.»—«Mais tu reviendras?»—«Oui.»—«Il est allé reprendre haleine», remarque un autre esprit nommé Rector, qui intervient subitement.

Il n’était peut-être pas inutile de reproduire ici la physionomie et l’allure générales d’une de ces séances qu’on peut considérer comme exemplaire. J’y ajouterai, pour donner une idée des points extrêmes qu’il est possible d’atteindre, le fait suivant, rapporté et contrôlé par Sir Oliver Lodge. Il remet à Mme Piper «entrancée» une montre d’or que vient de lui envoyer un de ses oncles et qui avait appartenu à un autre oncle mort depuis plus de vingt ans. En possession de cette montre, Mme Piper, ou plutôt Phinuit, l’un de ses esprits familiers, révèle, au bout de quelque temps, une foule de détails relatifs à l’enfance de ce dernier oncle, remontant à plus de soixante-six ans, et naturellement ignorés de Sir Oliver Lodge. Peu après, l’oncle survivant, qui n’habite pas la même ville, confirme par lettre l’exactitude de la plupart de ces détails qu’il avait complètement oubliés, et qui ne lui ont été remis en mémoire que par les révélations mêmes du médium; tandis que ceux dont il ne peut retrouver nul souvenir, sont postérieurement déclarés conformes à la vérité par un troisième oncle, un vieux capitaine au long cours, habitant la Cornouailles, et du reste ignorant pour quelles raisons on lui pose d’aussi bizarres questions.

Je ne cite pas ce fait parce qu’il a une valeur exceptionnelle ou décisive; mais simplement, je le répète, à titre d’exemple, car avec celui de Mme Thaw, mentionné plus haut, il marque assez exactement les points extrêmes où, grâce à l’intervention des esprits, on a, jusqu’à ce jour, pénétré dans l’inconnu. Il convient d’ajouter que les cas où l’on dépasse aussi manifestement les limites présumées de la télépathie la plus étendue, sont assez rares.

VII
Maintenant, que penser de tout ceci? Faut-il avec Myers, Newbold, Hyslop, Hodgson et tant d’autres qui ont longuement étudié le problème, conclure à l’incontestable intervention de forces et d’intelligences qui reviennent de l’autre rive du grand fleuve que l’on croyait infranchissable? Faut-il reconnaître avec eux qu’il est des cas de plus en plus nombreux où il n’est plus possible d’hésiter entre l’hypothèse télépathique et l’hypothèse spirite? Je ne le crois pas. Je n’ai nul parti pris,—à quoi bon en avoir dans ces mystères?—aucune répugnance à admettre la survivance et l’intervention des morts; mais il est sage et nécessaire, avant de quitter le plan terrestre, d’épuiser toutes les suppositions, toutes les explications qu’on y peut découvrir. Nous avons à opter entre deux inconnus, deux miracles, si l’on veut, dont l’un est situé dans le monde que nous habitons et l’autre dans une région qu’à tort ou à raison nous croyons séparée de nous par des espaces sans nom, qu’aucun être, vivant ou mort, n’a traversés jusqu’à ce jour. Il est donc naturel que nous demeurions chez nous, dans notre monde, tant que nous y pourrons tenir, tant que nous n’en serons pas impitoyablement expulsés par une série de faits irrésistibles et irrécusables, issus de l’abîme voisin. La survivance d’un esprit n’est pas plus invraisemblable que les prodigieuses facultés que nous sommes obligés d’attribuer aux médiums si nous les enlevons aux morts; mais l’existence du médium, au rebours de celle de l’esprit, est incontestable; c’est donc à l’esprit ou à ceux qui s’en réclament, de prouver d’abord qu’il existe.

Les phénomènes extraordinaires dont nous venons de parler: transmission de pensée d’inconscient à inconscient, vision à distance, clairvoyance subliminale, se produisent-ils quand les morts ne sont pas en scène, quand les expériences se font exclusivement entre personnages vivants? On ne saurait, de bonne foi, le contester. Sans doute, on n’a jamais obtenu entre vivants des séries de communications ou de révélations pareilles à celles des grands médiums spirites: Piper, Thompson et Stainton Moses, ni rien qui, sous le rapport de la continuité et de la perspicacité, puisse leur être comparé. Mais si la qualité des phénomènes ne supporte pas la comparaison, il est indéniable que leur nature intime est identique. Il est logique d’en inférer que ce n’est pas la source d’inspiration, mais la valeur propre, la sensibilité, la puissance du médium qui en est la véritable cause. Du reste, J.-G. Piddington, qui a consacré à Mme Thompson une étude très documentée, a nettement constaté chez elle, alors qu’elle n’était pas «entrancée» et qu’il n’était nullement question d’esprits, des manifestations inférieures, il est vrai, mais absolument analogues à celles où les morts sont mêlés[9]. Il plaît à ces médiums, de très bonne foi d’ailleurs et probablement à leur insu, de donner à leurs facultés subconscientes, à leurs personnalités secondaires, ou d’accepter, pour celles-ci, des noms qui furent portés par des êtres passés de l’autre côté du mystère; c’est affaire de vocabulaire ou de nomenclature qui n’enlève ou n’ajoute rien à la signification intrinsèque des faits. Or, en examinant ces faits, quelque étranges et vraiment inouïs que soient certains d’entre eux, je n’en rencontre pas un seul qui sorte franchement de ce monde ou vienne indubitablement de l’autre. Ce sont, si l’on veut, de prodigieux incidents de frontière; mais on ne peut pas affirmer que la frontière ait été violée. Dans l’histoire de la montre de Sir Oliver Lodge, par exemple, qui est une des plus caractéristiques et des plus avancées, il faut attribuer au médium des facultés qui n’ont plus rien d’humain. Il doit, soit par vision à distance, transmission de pensée de subconscient à subconscient ou clairvoyance subliminale, se mettre en rapport avec les deux frères survivants du possesseur décédé de la montre; et dans l’inconscient de ces deux frères lointains et que personne n’a prévenus, il lui faut retrouver une foule de circonstances oubliées par eux-mêmes, et sur quoi se sont accumulées la poussière et les ténèbres de soixante-six années. Il est certain qu’un phénomène de ce genre fait craquer tous les cadres de l’imagination, et qu’on lui refuserait sa créance si d’abord il n’était certifié et contrôlé par un homme de la valeur de Sir Oliver Lodge et si, par surcroît, il ne faisait partie d’un groupe de faits équivalents, qui montrent bien qu’il ne s’agit point là d’un miracle absolument unique ou d’un inespérable concours de coïncidences sans secondes. Il s’y agit simplement de vision à distance, de clairvoyance subliminale et de télépathie poussées à la dernière puissance; et ces trois manifestations des profondeurs inexplorées de l’homme sont aujourd’hui scientifiquement constatées et classées; ce n’est pas à dire qu’elles soient expliquées, mais ceci est une autre question. Quand, à propos d’électricité, on parle de positif, de négatif, d’induction, de potentiel et de résistance, on met également des mots conventionnels sur des faits ou des phénomènes dont on ignore entièrement l’essence intime; et il faut bien qu’on s’en contente en attendant mieux. Il n’y a, j’y insiste, de ces manifestations extraordinaires à celles que nous offre un médium qui ne parle pas au nom des morts, qu’une différence du plus au moins, une différence d’étendue ou de degré et nullement une différence spécifique.

[9] Voir sur ces faits qui nous entraîneraient trop loin, J.-G. Piddington: «Phenomena in Mrs. Thompson’s Trance», Proceedings, tome XVIII, p. 180 et suivantes; et tome XXIII, p. 286 et suivantes, l’étude du professeur A.-C. Pigou sur la «Cross correspondence» sans l’intervention des esprits.

VIII
Il faudrait, pour que l’épreuve fût plus décisive, que personne, ni le médium, ni les témoins, n’eût jamais connu l’existence de celui dont le mort révèle le passé; c’est-à-dire que tout lien vivant fût supprimé. Je ne crois pas que le fait se soit produit jusqu’à ce jour, ni même qu’il soit possible; en tout cas, le contrôle en deviendrait fort malaisé. Quoi qu’il en soit, le docteur Hodgson, qui a consacré une partie de sa vie à rechercher des phénomènes spécifiques, où les bornes de la puissance médiumnique fussent nettement outrepassées, croit les avoir découverts dans certains cas, parmi lesquels,—les autres étant à peu près de même nature,—je ne citerai que l’un des plus frappants[10]. En d’excellentes séances, assisté du médium Piper, il communique avec divers amis décédés qui lui rappellent une foule de souvenirs communs. Le médium, les esprits et lui-même semblent merveilleusement disposés, et les révélations sont abondantes, exactes et faciles. Dans cette atmosphère extrêmement favorable, il est mis en rapport avec l’âme d’un de ses meilleurs amis, mort il y a un an, et qu’il nomme simplement: A. A., qu’il a connu plus intimement que la plupart des esprits qui l’ont précédé, au rebours de ceux-ci, tout en établissant son identité d’une façon indubitable, ne fournit que des réponses incohérentes. Or A., dans les dernières années de sa vie, avait souffert de troubles cérébraux qui confinaient à l’aliénation mentale proprement dite.

[10] Proceedings, tome XIII, p. 349-50 et 375.

Le même phénomène paraît se reproduire chaque fois que des troubles semblables ont précédé la mort, ainsi qu’en cas de suicide.

Si l’on se tient uniquement à l’explication télépathique, fait observer le savant américain, si l’on prétend que toutes les paroles des désincarnés ne sont que des suggestions de mon subconscient, il est incompréhensible qu’après avoir obtenu des résultats satisfaisants avec des morts que j’avais moins connus et moins aimés que A., avec lesquels j’avais par conséquent bien moins de souvenirs communs, je ne tire de ce dernier, dans les mêmes séances, que des réponses incohérentes. Il faut donc croire que mon subconscient n’est pas seul en scène et qu’il a devant lui une personnalité bien vivante, bien réelle qui se trouve encore dans l’état d’esprit où elle était au moment de la mort, y demeure indépendante, n’y subit aucune influence, n’écoute nullement ce que je lui suggère à mon insu, et tire de son propre fonds ce qu’elle me révèle.

L’argument n’est pas négligeable, mais il n’aurait pleine valeur que s’il était certain qu’aucun de ceux qui assistaient à la séance n’eût connu la folie de A.; sinon l’on peut soutenir que l’idée de folie ayant pénétré dans le subconscient de l’un d’eux, elle y agit en conséquence et donne aux réponses suggérées un tour conforme à l’état d’esprit qu’elle présume chez le mort.

IX
A vrai dire, en étendant ainsi à l’extrême la puissance des médiums, nous nous munissons d’explications qui préviennent presque tout, barrent toutes les routes et enlèvent à peu près complètement aux esprits la faculté de se manifester de la manière qu’ils paraissent avoir choisie. Mais pourquoi choisissent-ils cette manière-là? Pourquoi se restreignent-ils ainsi? Pourquoi se cantonnent-ils aussi obstinément dans l’étroite bande de terrain que la mémoire occupe aux confins des deux mondes, et d’où ne peuvent nous venir que des témoignages indécis ou suspects? Ils n’ont donc point d’autres issues ni d’autres horizons? Pourquoi s’attardent-ils à végéter autour de nous dans leur petit passé, alors que débarrassés de la chair ils devraient pouvoir errer librement dans les étendues vierges de l’espace et du temps? Ignorent-ils encore que ce n’est pas parmi nous mais chez eux, de l’autre côté de la tombe, qu’ils trouveront le signe qui nous attestera qu’ils survivent? Pourquoi s’en reviennent-ils les mains et les paroles vides? Est-ce là ce qu’on trouve quand on baigne à même l’infini? Tout est-il nu, sans forme et sans lumière par delà notre dernière heure? S’il en est ainsi, qu’ils le disent; et le témoignage des ténèbres aura du moins une grandeur qui manque trop à ces façons de procureur et à ces procédés de juge d’instruction. A quoi bon mourir si toutes les petitesses de la vie continuent? Est-ce vraiment la peine d’avoir passé par les défilés effrayants qui débouchent dans les champs éternels, pour nous rappeler que notre grand-oncle portait le nom de Pierre et que Paul, notre cousin germain, était affligé de varices et d’une maladie d’estomac? A ce compte, j’aimerais mieux pour ceux que j’aime, la solitude auguste et glacée du néant. S’il leur est difficile, comme ils s’en plaignent, de se faire entendre à travers un organisme étranger et profondément endormi, ils nous disent sur le passé assez de choses minutieuses et précises pour nous prouver qu’ils en pourraient révéler d’analogues, sinon sur l’avenir qu’ils ne connaissent peut-être pas encore, du moins sur de moindres secrets qui nous entourent de toutes parts et que seul notre corps nous empêche d’approcher. Il y a mille choses, grandes ou petites et de nous ignorées, qu’on doit apercevoir lorsque des yeux infirmes n’arrêtent plus le regard. C’est dans ces régions dont un rien nous sépare, et non point parmi d’imbéciles ragots d’autrefois qu’ils trouveraient enfin la véritable et claire preuve qu’ils paraissent chercher avec tant de passion. Sans exiger un grand miracle, il semble cependant qu’on ait le droit d’attendre d’une intelligence que plus rien ne contraint, d’autres propos que ceux qu’elle évitait quand elle était encore soumise à la matière.

CHAPITRE VII
LA CORRESPONDANCE CROISÉE
I
On en était là quand, ces dernières années, les médiums, les spirites ou plutôt les esprits eux-mêmes, paraît-il,—car on ne sait au juste à qui l’on a affaire,—peut-être mécontents de n’être pas plus nettement reconnus et compris, afin de prouver plus efficacement leur existence, imaginèrent ce qu’on a appelé «la correspondance croisée», ou «Cross correspondence». Ici, la situation est retournée; il ne s’agit plus d’esprits divers et plus ou moins nombreux qui se révèlent par l’intermédiaire d’un même médium, mais d’un esprit unique qui se manifeste presque simultanément à travers plusieurs médiums souvent fort éloignés les uns des autres, et sans entente préalable entre ceux-ci. Chacun de ces messages, pris isolément, est le plus souvent inintelligible, et ne révèle un sens que lorsqu’il est laborieusement combiné avec tous les autres.

Comme le dit Sir Oliver Lodge, «Le but de ces efforts ingénieux et compliqués est, clairement, de prouver que ces phénomènes sont l’œuvre de quelque intelligence bien définie, distincte de celle de l’un quelconque des automatistes. La transmission par fragments d’un message ou d’une allusion littéraire qui sera inintelligible pour chacun des écrivains pris séparément exclut la possibilité d’une communication télépathique entre eux. Ainsi, on écarte ou l’on essaye d’écarter celle, de toutes les hypothèses semi-normales, que les membres de la S. P. R. ont considérée comme la plus troublante et la plus difficile à éliminer. Ces efforts ont encore un autre objet: ils tendent évidemment à prouver, dans la mesure du possible, par la substance et la qualité du message, que celui-ci est caractéristique de la personnalité particulière de qui semble émaner la communication, et de nulle autre[11].»

[11] La survivance humaine. Trad. du Dr H. Bourbon, p. 255.

L’expérience n’en est qu’au début; et les derniers volumes des Proceedings lui sont consacrés. Bien que la masse de documents recueillis soit déjà considérable, il n’est pas encore possible d’en tirer une conclusion; en tout cas, quoi qu’en disent les spirites, la suspicion télépathique ne semble nullement écartée. C’est un exercice littéraire assez bizarre et, intellectuellement, très supérieur aux manifestations habituelles des médiums; mais il n’y a, jusqu’ici, aucune raison d’en situer le mystère dans l’autre monde plutôt qu’en celui-ci. On a voulu y voir la preuve que s’étend quelque part, dans le temps ou l’espace, ou bien hors de ceux-ci, une sorte d’immense réservoir cosmique de connaissances où vont librement puiser les esprits. Mais ce réservoir, s’il existe, ce qui est fort possible, rien ne nous dit que ce ne soient pas plutôt les vivants que les morts qui s’y rendent. Il est bien étrange que ceux-ci, s’ils ont vraiment accès à l’incommensurable trésor, n’en rapportent qu’une espèce de «puzzle» puérilement ingénieux. Il doit cependant s’y entasser des myriades de connaissances et d’acquisitions oubliées et perdues, accumulées depuis des millénaires en des abîmes où notre pensée alourdie par le corps ne peut plus pénétrer, mais que rien ne paraît fermer aux investigations d’activités plus subtiles et plus libres. Ils sont évidemment entourés de mystères innombrables, de vérités insoupçonnées et formidables qui surplombent de toutes parts. La plus petite révélation astronomique ou biologique, le moindre secret d’autrefois, par exemple celui de la trempe du cuivre que possédèrent les anciens, un détail archéologique, un poème, une statue, un remède retrouvé, un lambeau de l’une de ces sciences inconnues qui fleurirent en Égypte ou dans l’Atlantide, serait un argument autrement péremptoire que des centaines de réminiscences plus ou moins littéraires. Pourquoi nous parlent-ils si rarement de l’avenir, et pour quelles raisons, lorsqu’ils s’y aventurent, se trompent-ils avec une régularité décourageante? Il semble cependant, qu’aux regards d’un être délivré du corps et du temps, les années, qu’elles soient passées ou futures, doivent s’étaler toutes sur le même plan[12]. On peut donc dire que l’ingéniosité de la preuve se retourne contre elle. En somme, comme dans les autres tentatives, et notamment celles du fameux médium Stainton Moses, c’est la même impuissance caractéristique à nous apporter ne fût-ce qu’une parcelle de n’importe quelle vérité ou connaissance dont on ne trouverait pas trace dans un cerveau vivant, ou dans un livre écrit sur cette terre. Et cependant, il n’est pas admissible qu’il n’existe point quelque part d’autres vérités ou d’autres connaissances que celles que nous possédons ici-bas. Le cas de ce Stainton Moses, dont nous venons de prononcer le nom, est, sous ce rapport, très frappant. Stainton Moses était un clergyman américain, dogmatique, consciencieux, et, à l’état normal, son instruction, au dire de Myers, ne dépassait pas celle d’un maître d’école ordinaire. Mais à peine se trouvait-il «entrancé», que certains esprits de l’antiquité ou du moyen âge, qui ne sont guère connus que des érudits, entre autres saint Hippolyte, évêque d’Ostie, Plotin, Athénodore, précepteur de Tibère, et surtout Grocyn, ami d’Érasme, prenaient possession de sa personne et se manifestaient par son intermédiaire. Or, Grocyn, par exemple, donna sur Érasme divers renseignements qu’on crut d’abord recueillis dans l’autre monde, mais qui furent postérieurement retrouvés en des livres oubliés, mais néanmoins accessibles. D’autre part, la probité de Stainton Moses ne fut jamais mise en doute par ceux qui le connurent; il est donc permis de le croire lorsqu’il affirme n’avoir pas lu les livres en question. Ici encore, le mystère, pour inexplicable qu’il soit, semble bien se cacher au milieu de nous. C’est de la réminiscence inconsciente, si l’on veut, de la suggestion à distance, de la lecture subliminale; mais non plus que dans la correspondance croisée, il n’est indispensable d’avoir recours aux morts et de les faire entrer à toute force dans l’énigme; celle-ci, vue du côté de la tombe où nous sommes, est déjà suffisamment épaisse et passionnante. Au surplus, n’insistons pas davantage sur cette correspondance croisée. N’oublions pas qu’il s’agit d’une expérience à peine commencée, et que les morts ont l’air de comprendre assez péniblement les exigences des vivants.

[12] On trouve cependant, dans cet ordre d’idée, deux ou trois faits assez troublants, notamment, dans une réunion provoquée par William Stead, la prédiction du meurtre du roi Alexandre et de la reine Draga, avec les détails les plus circonstanciés. On fit de cette prédiction un procès-verbal signé d’une trentaine de témoins; et Stead alla le lendemain supplier le ministre de Serbie à Londres, de prévenir le roi du danger qui le menaçait. Quelques mois après, l’événement s’accomplissait tel qu’il avait été annoncé. Mais la «précognition» n’exige pas nécessairement l’intervention des morts; et puis, chaque fait de ce genre, avant d’être définitivement accepté, demanderait une longue et minutieuse étude.

II
Les spirites à propos de cette expérience, comme des autres, répètent volontiers: «Si vous n’admettez pas l’intervention des esprits, la plupart de ces phénomènes sont absolument inexplicables.» D’accord, aussi ne prétendons-nous point les expliquer; car presque rien n’est explicable sur cette terre, mais simplement les attribuer à l’incompréhensible puissance des médiums, qui n’est pas plus invraisemblable que la survivance des morts, et a l’avantage de ne pas sortir de la sphère que nous occupons et de s’apparenter à un grand nombre de faits analogues qui se passent entre personnages vivants. Ces singulières facultés ne nous déconcertent que parce qu’elles sont encore sporadiques et qu’il y a fort peu de temps qu’on les a scientifiquement constatées. Au fond, elles ne sont pas plus merveilleuses que celles dont nous nous servons chaque jour sans nous émerveiller: notre mémoire, par exemple, notre pensée, notre imagination, que sais-je? Elles font partie du grand miracle que nous sommes; et le miracle admis, ce n’est pas tant son étendue que ses limites qui doivent nous étonner.

Néanmoins, et pour clore ce chapitre, je ne suis point du tout d’avis qu’il faille rejeter, pour n’y plus revenir, l’hypothèse spirite; ce serait injuste et prématuré. Jusqu’ici, tout demeure en suspens. On peut dire que les choses en sont encore à peu près au point que marquait Sir William Crookes, en 1874, dans un article du Quarterly Journal of Sciences: «La différence entre les partisans de la force psychique et ceux du spiritualisme (ou spiritisme) consiste en ceci:—que nous soutenons qu’on n’a encore prouvé que d’une manière insuffisante qu’il existe un agent de direction autre que l’intelligence du médium, et qu’on n’a donné aucune espèce de preuve que ce sont les esprits des morts; tandis que les spirites acceptent, comme article de foi, que ce sont les esprits des morts qui sont les seuls agents de tous les phénomènes.

«Ainsi la controverse se réduit à une pure question de fait, qui ne pourra se résoudre que par une laborieuse suite d’expériences et par la réunion d’un grand nombre de faits psychologiques. Ce sera là le premier devoir qu’aura à remplir la société de psychologie qui s’organise en ce moment.» En attendant, c’est déjà beaucoup que de rigoureuses recherches scientifiques n’aient pas détruit de fond en comble une théorie qui bouleverse aussi radicalement l’idée que nous nous faisions de la mort. Nous verrons plus loin pour quelles raisons, au point de vue de nos destinées d’outre-tombe, il n’y aurait pas lieu de s’attarder trop longtemps autour de ces apparitions ou de ces révélations, alors même qu’elles seraient réellement incontestables et topiques. Elles ne sembleraient, à tout prendre, que les manifestations incohérentes et précaires d’un état transitoire. Elles prouveraient au plus, s’il fallait les admettre, qu’un reflet de nous-mêmes, une arrière-vibration nerveuse, un faisceau d’émotions, une silhouette spirituelle, une image falote et désemparée ou, plus exactement, une sorte de mémoire tronçonnée ou déracinée, peut, après notre mort, s’attarder et flotter dans un vide où rien ne l’alimente plus, où elle s’anémie et s’éteint peu à peu, mais qu’un fluide spécial, émané d’un médium extraordinaire, parvient à galvaniser par moments. Peut-être existe-t-elle objectivement, peut-être ne subsiste et ne se ravive-t-elle que dans le souvenir de certaines sympathies. Il serait en somme assez vraisemblable que la mémoire qui nous représente pendant toute notre vie, continuât de le faire durant quelques semaines ou même quelques années après notre décès. Ainsi s’expliquerait le caractère évasif et décevant de ces esprits qui, n’ayant qu’une existence mnémonique, ne peuvent naturellement s’intéresser qu’aux choses de leur ressort. De là leur énergie agaçante et maniaque à se cramponner aux moindres faits, leur hébétude somnolente, leur incurie, leur ignorance incompréhensibles, et toutes les bizarreries misérables que nous avons plus d’une fois remarquées.

Mais, je le répète, il est bien plus simple d’attribuer ces bizarreries au caractère spécial et aux difficultés encore mal connues des communications télépathiques. Les suggestions inconscientes du plus intelligent de ceux qui prennent part à l’expérience, passant par l’intermédiaire obscur du médium, s’y altèrent, s’y disjoignent, s’y dépouillent de leurs principales vertus. Il se peut qu’elles s’égarent et s’insinuent en certains recoins oubliés que ne visite plus l’intelligence et en rapportent des trouvailles plus ou moins surprenantes; mais la qualité intellectuelle de l’ensemble sera toujours inférieure à ce que donnerait une pensée consciente. Du reste, encore une fois, il n’est pas l’heure de conclure. Ne perdons pas de vue qu’il s’agit d’une science née d’hier et qui cherche à tâtons ses outils, ses sentiers, ses méthodes et son but dans une nuit plus obscure que celle de la terre. Ce n’est pas en trente ans que se bâtit le pont le plus hardi qu’on ait entrepris de jeter sur le fleuve de la mort. La plupart des sciences ont derrière elles des siècles d’efforts ingrats et d’incertitudes stériles; et parmi les plus jeunes, il en est peu, je pense, qui puissent montrer comme celle-ci, dès les premières heures, les promesses d’une moisson qui n’est peut-être point celle qu’elle croyait avoir semée; mais où déjà s’annoncent bien des fruits inconnus et curieux[13].

[13] Il faudrait, pour épuiser cette question de la survivance et des communications avec les morts, parler des récentes recherches du Dr Hyslop faites avec l’aide des médiums Smead et Chenoweth (Communications avec William James). Il faudrait également mentionner le fameux bureau de Julia, et surtout les extraordinaires séances de Mme Wriedt, le médium à trompette, qui non seulement obtient des communications où les morts parlent des langues qu’elle-même ignore complètement, mais provoque des apparitions qu’on dit extrêmement troublantes. Il faudrait enfin examiner les faits exposés par le Prof. Porro, le Dr Venzano, M. Rozanne et bien d’autres choses; car déjà l’expérience et la littérature spirites entassent volumes sur volumes. Mais je n’ai pas eu l’intention ni la prétention de faire une étude complète du spiritisme scientifique. J’ai tenu simplement à ne rien omettre d’essentiel, et à donner une idée générale mais exacte de cette atmosphère d’outre-tombe, qu’aucun fait réellement nouveau et décisif n’est venu bouleverser depuis les manifestations dont nous avons parlé.

CHAPITRE VIII
LA RÉINCARNATION
I
Voilà pour la survivance proprement dite. Mais certains spirites vont plus loin et tentent de prouver scientifiquement la palingénésie et la transmigration des âmes. Je passe leurs arguments d’ordre moral ou sentimental, et ceux qu’ils trouvent dans les réminiscences prénatales d’hommes illustres ou autres. Ces réminiscences, souvent troublantes, il est vrai, sont encore trop rares, trop sporadiques, si l’on peut dire; et ne furent pas toujours suffisamment contrôlées, pour qu’il soit prudent d’en faire état. Je ne m’arrête pas davantage aux preuves tirées des aptitudes innées du génie ou de certains enfants prodiges, aptitudes assez inexplicables, mais qu’on peut néanmoins attribuer à des lois inconnues de l’hérédité. Je me contenterai de rappeler sommairement les résultats de quelques expériences assez déconcertantes du colonel de Rochas.

Le colonel de Rochas, il convient de le faire tout d’abord remarquer, est un savant qui ne cherche que la vérité objective avec une rigueur et une probité scientifiques qui ne furent jamais mises en doute. Il endort certains sujets exceptionnels et à l’aide de passes longitudinales leur fait remonter tout le cours de leur existence. Il les ramène ainsi successivement à la jeunesse, à l’adolescence et jusqu’aux extrêmes limites de l’enfance. A chacune de ces étapes hypnotiques, le sujet retrouve la conscience, le caractère et l’état d’esprit qu’il avait à l’étape correspondante de sa vie. Il retraverse les mêmes événements, leurs bonheurs et leurs peines. S’il a été malade, il repasse par sa maladie, sa convalescence et sa guérison. S’il s’agit, par exemple, d’une femme qui fut mère, elle redevient grosse et éprouve à nouveau les angoisses et les douleurs de l’accouchement. Ramené à l’âge où il apprenait à écrire, le sujet écrit comme un enfant, et l’on peut confronter son écriture à celle de ses cahiers d’écolier.

C’est déjà bien extraordinaire, mais, comme le dit le colonel de Rochas: «Jusqu’à présent nous avons marché sur un terrain ferme; nous avons observé un phénomène physiologique difficilement explicable, mais que des expériences et des vérifications nombreuses permettent de considérer comme certain.» Nous entrons maintenant dans une région où nous attendent de plus surprenantes énigmes.

Prenons, pour préciser, un des cas les plus simples. Le sujet est une jeune fille de 18 ans, nommée Joséphine. Elle habite Voiron, dans l’Isère. La voici ramenée par des passes longitudinales à l’état de tout petit enfant allaité par sa mère. Les passes continuent et le conte de fées se poursuit. Joséphine ne peut plus parler; et c’est le grand silence de l’enfance auquel semble succéder un autre silence plus mystérieux encore. Joséphine ne répond plus que par signes; elle n’est pas encore née, «elle flotte dans le noir». On insiste, le sommeil devient plus épais; et tout à coup, du fond de ce sommeil, s’élève la voix d’un autre être, une voix inattendue et inconnue, une voix de vieillard bourru, méfiant et mécontent. On l’interroge. D’abord, il refuse de répondre, disant qu’«il est là, puisqu’il parle, qu’il ne voit rien et qu’il est dans le noir». On redouble les passes, on gagne peu à peu sa confiance. Il s’appelle Jean-Claude Bourdon; il est vieux, couché dans son lit et malade depuis longtemps. Il fait le récit de sa vie. Il est né à Champvent, dans la commune de Polliat, en 1812. Il a été à l’école jusqu’à 18 ans, il a fait son service militaire au 7e d’artillerie à Besançon, et il raconte ses équipées tandis que la jeune fille endormie fait le geste de friser une moustache imaginaire.

De retour au pays, il ne se marie pas, mais prend une maîtresse. Il vieillit solitaire (j’abrège), et meurt à 70 ans, après une longue maladie.

Maintenant, c’est le mort qui parle; et ses révélations d’outre-tombe ne sont pas sensationnelles, ce qui, du reste, n’est pas une raison suffisante pour douter de leur réalité. «Il se sent sortir de son corps»; mais il y reste attaché pendant un temps assez long. Son corps fluidique d’abord diffusé reprend une forme plus compacte. Il vit dans l’obscurité qui lui est pénible, mais il ne souffre pas. Enfin les ténèbres où il est plongé sont sillonnées de quelques lueurs. Il a l’idée de se réincarner et s’approche de celle qui doit être sa mère (c’est-à-dire la mère de Joséphine). Il l’entoure jusqu’à ce que l’enfant vienne au monde, et alors, entre peu à peu dans le corps de cet enfant. Jusque vers la septième année, il y avait autour de ce corps une sorte de brouillard flottant où il voyait beaucoup de choses qu’il n’a plus revues depuis.

Il s’agit à présent de remonter au delà de Jean-Claude. Une magnétisation de près de trois quarts d’heure, sans s’attarder à aucune étape, ramène le vieillard mort à l’état de tout petit enfant. Nouveau silence, nouveaux limbes; puis, tout à coup, autre voix et personnage inattendu. Cette fois, c’est une vieille femme qui a été très méchante; aussi souffre-t-elle beaucoup. (Elle est morte pour le moment, car dans ce monde renversé, on prend les vies à rebours et elles commencent naturellement par la fin.) Elle est dans des ténèbres épaisses, entourée de mauvais esprits. Elle parle d’une voix faible, mais répond toujours d’une façon précise aux questions qu’on lui pose, au lieu d’ergoter à tout instant, comme le faisait Jean-Claude. Elle s’appelle Philomène Carteron.

«En approfondissant encore le sommeil, ajoute le colonel de Rochas que je cite ici textuellement, je provoque les manifestations de Philomène vivante. Elle ne souffre plus, paraît très calme, répond toujours très nettement et d’un ton sec. Elle sait qu’elle n’est pas aimée dans le pays, mais personne n’y perdra rien et elle saura bien se venger à l’occasion. Elle est née en 1702; elle s’appelait Philomène Charpigny quand elle était fille; son grand-père maternel s’appelait Pierre Machon et habitait Ozan. Elle s’était mariée en 1732, à Chevroux, avec un nommé Carteron, dont elle a eu deux enfants qu’elle a perdus.

«Avant son incarnation, Philomène avait été une petite fille, morte en bas âge. Auparavant, elle avait été un homme qui avait tué; c’est pour cela qu’elle a beaucoup souffert dans le noir, même après sa vie de petite fille où elle n’avait pas eu le temps de faire du mal, afin d’expier son crime. Je n’ai pas jugé utile de pousser plus loin le sommeil, parce que le sujet paraissait épuisé et faisait mal à voir dans ses crises.

«Mais, d’autre part, j’ai fait une observation qui tendrait à prouver que les révélations de ces médiums reposent sur une réalité objective. A Voiron, j’ai pour spectatrice habituelle de mes expériences une jeune fille d’esprit très posé, très réfléchi, et nullement suggestible, Mlle Louise, qui possède à un très haut degré la propriété (relativement commune à un degré moindre) de percevoir les effluves humains et, par suite, le corps fluidique. Quand Joséphine ravive la mémoire de son passé, on observe autour d’elle une aura lumineuse perçue par Louise. Or, aux yeux de Louise, cette aura devient sombre quand Joséphine se trouve dans la phase qui sépare deux existences. Dans tous les cas, Joséphine réagit vivement quand je touche des points de l’espace où Louise me dit percevoir l’aura, qu’elle soit lumineuse ou sombre.»

II
J’ai tenu à reproduire à peu près in extenso le procès-verbal d’une de ces expériences, parce que les partisans de la palingénésie y trouvent le seul argument appréciable qu’ils possèdent.

Le colonel de Rochas les a plus d’une fois renouvelées sur différents sujets; parmi ceux-ci, je ne citerai qu’une jeune fille: Marie Mayo, dont l’histoire est plus compliquée que celle de Joséphine, et dont les réincarnations successives nous font remonter jusqu’au XVIIe siècle et nous transportent brusquement à Versailles, au milieu des personnages historiques qui évoluent autour du grand roi.

Ajoutons que le colonel de Rochas n’est pas le seul magnétiseur qui ait obtenu des révélations de ce genre. Il est permis de les classer dorénavant parmi les faits acquis de l’hypnotisme. Je ne mentionne que les siennes parce qu’elles offrent, à tous les points de vue, les plus sérieuses garanties.

Que prouvent-elles? Il faut d’abord, comme dans toutes les questions de cet ordre, se méfier du médium. Il est entendu que tous les médiums sont, de par la nature même de leurs facultés, enclins à la simulation, à la supercherie. Je sais que le colonel de Rochas, comme le Dr Richet, comme Lombroso, comme tous ceux qui ont affaire aux médiums, fut parfois mystifié. Ce sont là mécomptes inhérents aux intermédiaires par lesquels on est bien forcé de passer; et les expériences de ce genre n’auront jamais la valeur scientifique de celles qu’on fait dans un laboratoire de physique ou de chimie. Mais ce n’est pas une raison pour leur dénier, a priori, toute espèce d’intérêt. En fait, la simulation et la supercherie sont-elles possibles ici? Évidemment, bien que les expériences soient très rigoureusement contrôlées. Si compliquée qu’elle soit, le sujet peut avoir appris sa leçon et éviter adroitement les pièges qu’on lui tend. La meilleure garantie, c’est, en dernière analyse, sa bonne foi et sa moralité, que seuls les expérimentateurs sont à même d’éprouver et de connaître; il faut donc leur faire confiance sur ce point. Ils prennent d’ailleurs toutes les précautions nécessaires pour que la simulation devienne très difficile. Après avoir fait remonter au sujet le cours de sa vie, par des passes transversales, on l’oblige de redescendre ce même cours; et les mêmes événements se déroulent en sens inverse. Les épreuves et les contre-épreuves répétées, donnent toujours des résultats identiques; et jamais le médium n’hésite et ne s’égare dans le dédale des noms, des dates et des faits[14].

[14] Notons, pour ne rien cacher et mettre sous les yeux toutes les pièces du procès, que le colonel de Rochas, après enquête, a constaté que sur plusieurs points, les révélations des sujets, relatives à leurs vies antérieures étaient inexactes. «Les récits faits par eux étaient de plus pleins d’anachronismes, qui révélaient l’introduction de souvenirs normaux dans des suggestions d’origine inconnue. Il n’en reste pas moins un fait parfaitement certain, c’est celui de visions se produisant avec les mêmes caractères chez un assez grand nombre de gens inconnus les uns aux autres.»

Il faudrait du reste que ces médiums—d’intelligence généralement médiocre,—devinssent subitement des poètes de génie, pour créer ainsi, de toutes pièces, une série de caractères absolument différents les uns des autres, où tout se tient: geste, voix, humeur, morale, pensées, sensibilité; et toujours prêts à répondre, conformément à leur nature la plus intime, aux questions les plus imprévues. On a dit que tout homme est un Shakespeare dans ses rêves; mais ici, ne s’agit-il pas de rêves qui par leur constance ressemblent étrangement à la réalité?

Je crois donc qu’il est permis, jusqu’à preuve contraire, d’écarter la simulation. On pourrait encore objecter, comme on l’a fait à propos des fantômes de Myers, l’insignifiance de leurs révélations d’outre-tombe. J’y verrais plutôt un argument en faveur de leur bonne foi. A ceux dont l’imagination est assez riche pour créer les merveilleux personnages que nous voyons vivre dans leur sommeil, il ne serait sans doute pas bien difficile d’inventer, au sujet de l’autre monde, quelques détails fantaisistes mais plausibles. Pas un n’y songe. Ils sont chrétiens, ils ont donc au plus profond d’eux-mêmes la terreur atavique de l’enfer, l’effroi du purgatoire, et la vision d’un paradis plein d’anges et de palmes. Ils n’y font jamais allusion. Bien qu’ils ignorent le plus souvent les théories de la réincarnation, ils se conforment strictement à l’hypothèse théosophique ou néo-spirite et, inconsciemment fidèles à celle-ci, ils ne précisent pas; ils parlent vaguement de l’obscurité, du «noir» où ils se trouvent. Ils ne disent rien, parce qu’ils ne savent rien. Il leur est apparemment impossible de rendre compte d’un état qui ne s’est pas encore éclairci. En effet, il est fort probable, si nous admettons l’hypothèse de la réincarnation et de l’évolution d’outre-tombe, que la nature, ici comme ailleurs, ne procède point par bonds. Il n’y a aucune raison spéciale pour qu’elle en fasse un prodigieux et inimaginable entre la vie et la mort.

Il n’y a pas le coup de théâtre qu’on est, avant réflexion, assez porté à demander. L’esprit est d’abord déconcerté d’avoir perdu son corps et toutes ses habitudes; il ne se ressaisit que peu à peu. Il reprend conscience lentement. Cette conscience, par la suite, se purifie, s’élève, s’étend graduellement et indéfiniment, jusqu’à ce que, gagnant d’autres sphères, le principe de vie qui l’anime ne se réincarne plus et perde tout contact avec nous. Ainsi s’expliquerait que nous n’ayons jamais que des révélations inférieures et élémentaires.

Tout ce qui concerne cette première phase de la survivance est assez vraisemblable, même pour ceux qui n’admettent pas la réincarnation. Du reste, nous verrons plus loin que les solutions qu’on y croit trouver, déplacent simplement la question et sont insuffisantes et provisoires.

III
Venons à l’objection la plus sérieuse: celle de la suggestion. Le colonel de Rochas affirme que lui et tous les autres expérimentateurs qui se sont livrés à cette étude «ont non seulement évité tout ce qui pouvait mettre le sujet sur une voie déterminée, mais ont souvent cherché en vain à l’égarer par des suggestions différentes». J’en suis convaincu, il ne saurait être question de suggestion volontaire. Mais ne savons-nous pas qu’en ces domaines, la suggestion inconsciente et involontaire est souvent plus puissante et efficace que l’autre? Dans l’expérience banale et assez puérile de la table tournante, par exemple, qui n’est en somme que de la télépathie primitive et élémentaire, c’est presque toujours la suggestion inconsciente d’un opérateur ou d’un simple assistant qui dicte les réponses[15]. Il faudrait donc tout d’abord s’assurer que ni le magnétiseur, ni les assistants, ni le sujet lui-même, n’ont jamais entendu parler d’aucun des personnages réincarnés. Il suffira, dira-t-on, de prendre dans les contre-épreuves un autre opérateur et d’autres assistants qui ignorent les révélations antérieures.—Oui, mais le sujet ne les ignore point; et il se peut que la première suggestion ait été si profonde qu’elle demeure à jamais gravée dans l’inconscient, et reproduise indéfiniment les mêmes incarnations, dans le même ordre.

[15] Qu’on me permette de citer, à ce propos, un fait personnel. Un soir, à l’abbaye de Saint-Wandrille, où je passe mes étés, des hôtes récemment arrivés s’amusèrent à faire tourner un guéridon. Je fumais paisiblement dans un coin du salon, assez loin de la petite table, ne prenant aucun intérêt à ce qui se passait autour d’elle et pensant à tout autre chose. Après s’être fait prier comme il sied, la table répondit qu’elle recélait l’esprit d’un moine du XVIIe siècle, enterré dans la galerie est du cloître, sous une dalle qui portait la date de 1693. Après le départ du moine qui, tout à coup, sans raison apparente, refusa de poursuivre l’entretien, il nous prit fantaisie d’aller, une lampe à la main, à la recherche de la tombe. Nous finîmes par découvrir, au bout de la galerie orientale, une pierre funéraire, en très mauvais état, brisée, usée, écrasée, effritée, sur laquelle on pouvait déchiffrer avec peine, en l’examinant de très près, l’inscription: «A. D. 1693.» Or, au moment de la réponse du moine, il n’y avait au salon que mes hôtes et moi. Aucun d’eux ne connaissait l’abbaye; ils y étaient arrivés le soir même, quelques minutes avant le dîner et, après le repas, la nuit étant complètement tombée, avaient remis au lendemain la visite du cloître et des ruines. La révélation, à moins de croire aux «Coques» ou aux «Élémentals» des théosophes, ne pouvait donc venir que de moi. Je croyais cependant absolument ignorer l’existence de cette pierre tombale, une des moins lisibles entre une vingtaine d’autres, toutes du XVIIe siècle qui pavent cette partie du cloître.

Tout ceci ne veut pas dire que les phénomènes de la suggestion ne soient pas, eux aussi, surchargés de mystères; mais c’est là une autre question. On le voit, pour l’instant, le problème est presque insoluble et le contrôle impraticable. En attendant, puisqu’il faut choisir de la réincarnation ou de la suggestion, il convient de se tenir d’abord à celle-ci, selon les principes que nous avons suivis dans les expériences de parole et d’écriture automatiques. Entre deux inconnus, le bon sens et la prudence ordonnent d’aller d’abord à celui qui confine à certains faits plus souvent constatés et où se retrouvent quelques lueurs familières. Épuisons le mystère de notre vie avant d’y renoncer en faveur de celui de notre mort. Dans toute l’étendue de ces contrées couvertes de fondrières, il importe, jusqu’à nouvelles preuves, de ne point s’écarter de cette règle inflexible: il y a transmission de pensée, dès qu’il n’est pas absolument et matériellement impossible que le sujet ou quelque personne de l’assistance ait connaissance du fait en question; que cette connaissance soit consciente ou non, oubliée ou présente. Cette garantie même est insuffisante, car il est encore possible, comme nous l’avons vu dans l’expérience de la montre de Sir Oliver Lodge, que quelqu’un qui n’assiste pas à la séance, qui en est même fort éloigné, mis en communication d’une façon inconnue avec le médium, le suggestionne à distance et à son insu. Enfin, pour tout prévoir, avant que d’admettre l’entrée en scène de la mort, il serait nécessaire de s’assurer que la mémoire atavique ne joue pas un rôle inattendu. Un homme ne peut-il, par exemple, garder latent au plus profond de son être, le souvenir d’événements qui se rapportent à l’enfance d’un ascendant qu’il n’a jamais vu, et les communiquer au médium par suggestion inconsciente? Ce n’est pas invraisemblable. Nous portons en nous tout le passé, toute l’expérience de nos ancêtres; pourquoi, si l’on pouvait magiquement éclairer les prodigieux trésors de la mémoire subconsciente, n’y retrouverait-on pas les événements et les faits, sources de cette expérience? Avant de nous tourner vers l’inconnu d’outre-tombe, vidons jusqu’au fond toutes les possibilités de l’inconnu terrestre. Il est au surplus remarquable mais incontestable, que, malgré la rigueur de cette loi qui semble exclure toute autre explication, malgré l’étendue presque sans limites et probablement excessive, donnée au domaine de la suggestion, il reste néanmoins quelques faits pour lesquels il faudra peut-être songer à autre chose.

Mais revenons à la réincarnation, et reconnaissons, en passant, qu’il est fort regrettable que les arguments des théosophes et des néo-spirites ne soient pas péremptoires; car il n’y eut jamais croyance plus belle, plus juste, plus pure, plus morale, plus féconde, plus consolante et, jusqu’à un certain point, plus vraisemblable que la leur. Seule, avec sa doctrine des expiations et des purifications successives, elle rend compte de toutes les inégalités physiques et intellectuelles, de toutes les iniquités sociales, de toutes les injustices abominables du destin. Mais la qualité d’une croyance n’en atteste pas la vérité. Bien qu’elle soit la religion de six cent millions d’hommes, la plus proche des mystérieuses origines, la seule qui ne soit pas odieuse et la moins absurde de toutes, il lui faudra faire ce que ne firent pas les autres: nous apporter d’irrécusables témoignages; et ce qu’elle nous a donné jusqu’ici n’est que la première ombre d’un commencement de preuve.

IV
Et puis, ce ne serait pas encore la fin de l’énigme. En principe, la réincarnation est, tôt ou tard, inévitable, puisque rien ne peut se perdre ni s’immobiliser. Ce qui n’est nullement démontré, et demeurera peut-être indémontrable, c’est la réincarnation de l’individu entier et identique, malgré l’abolition de la mémoire. Que lui importe du reste cette réincarnation s’il ignore qu’il est toujours lui-même? Tous les problèmes de la survivance consciente se redressent; et tout est à recommencer. Même scientifiquement établie, la doctrine de la réincarnation, tout comme celle de la survivance, ne mettrait pas un terme à nos questions. Elle ne répond ni aux premières ni aux dernières, celles de l’origine et de la fin, les seules essentielles. Elle les déplace simplement, les recule de quelques siècles, de quelques millénaires, espérant peut-être de les perdre ou de les oublier dans le silence et l’espace. Mais elles reviennent du fond des plus prodigieux infinis; et ne se contentent pas d’une solution dilatoire. Assurément, il m’intéresse d’apprendre ce qui m’attend, ce qui m’arrivera immédiatement après ma mort; vous me dites: l’homme dans ses incarnations successives expiera par la douleur, se purifiera, pour s’élever de sphère en sphère jusqu’à ce qu’il retourne au principe divin d’où il est sorti. Je le veux croire, bien que tout cela porte encore le sceau assez suspect de notre petite terre et de ses vieilles religions; je le veux croire, mais après? Ce qui m’importe, ce n’est pas ce qui sera quelque temps, mais toujours; et votre principe divin ne me semble point du tout infini ni définitif. Il me paraît même fort inférieur à celui que j’imagine sans votre aide. Or, fût-elle fondée sur des milliers de faits, une religion qui amoindrit le Dieu que conçoit ma pensée la plus haute, ne saurait subjuguer ma conscience. Votre infini ou votre Dieu, tout en étant encore plus inintelligible que le mien, est cependant moins grand. Si je rentre en lui, c’est que j’en étais sorti; si j’en ai pu sortir, c’est qu’il n’est pas infini; et s’il n’est pas infini, qu’est-il donc? Il faut accepter l’un ou l’autre: ou il me purifie parce que je suis hors de lui et il n’est pas infini; ou, étant infini, s’il me purifie, il y avait en lui quelque chose d’impur, puisque c’est une partie de lui-même qu’il purifie en moi. Au surplus, comment admettre que ce Dieu qui existe depuis toujours, qui a derrière lui le même infini de millénaires que devant soi, n’ait pas encore trouvé le temps de se purifier et de terminer ses épreuves? Ce qu’il n’a pu faire dans l’éternité antérieure au moment où je suis, il ne le pourra faire dans l’éternité postérieure, car les deux sont égales. Et la même question se pose en ce qui me concerne. Mon principe de vie, comme le sien, existe de toute éternité, car ma sortie du néant serait plus inexplicable que mon existence sans commencement. J’ai nécessairement eu, à d’innombrables reprises, occasion de m’incarner; et je l’ai probablement fait, attendu qu’il n’est guère vraisemblable que cette idée ne me soit venue qu’hier. Toutes les chances d’arriver où je tends me furent donc offertes dans le passé; et toutes celles que je rencontrerai dans l’avenir n’ajouteront rien à un nombre qui déjà était infini. Il y a peu de chose à répondre à ces interrogations qui surgissent de partout dès qu’on atteint l’une d’elles du bout de la pensée. En attendant, j’aime mieux savoir que je ne sais rien que de me nourrir d’affirmations illusoires et inconciliables. J’aime mieux me tenir à un infini dont l’incompréhensible est sans limites, que de me restreindre à un Dieu dont l’incompréhensible est borné de toutes parts. Rien ne vous force à parler de votre Dieu, mais si vous entreprenez de le faire, il est nécessaire que vos explications soient supérieures au silence qu’elles rompent.

V
Il est vrai que les spirites scientifiques ne se hasardent pas jusqu’à ce Dieu; mais alors, étroitement serrés entre les deux grandes énigmes de l’origine et de la fin, ils n’ont presque rien à nous dire. Ils suivent nos morts durant quelques instants, dans un monde où les instants ne comptent plus; et puis les abandonnent dans les ténèbres. Je ne le leur reproche point, puisqu’il s’agit ici de choses que probablement nous ne saurons pas encore lorsque nous croirons tout savoir. Je ne leur demande pas de me révéler le secret de l’Univers, car je ne crois pas, comme un enfant, que ce secret puisse tenir en trois mots, ni pénétrer dans mon cerveau sans le faire éclater. Je suis même persuadé que des êtres qui seraient plusieurs millions de fois plus intelligents que le plus intelligent d’entre nous, ne le posséderaient pas encore; ce secret devant être aussi infini, aussi insondable, aussi inépuisable que l’Univers même. Il n’en reste pas moins que cette impuissance à dépasser de quelques années la vie d’outre-tombe, enlève beaucoup à l’intérêt de leurs expériences et de leurs révélations; ce n’est, au mieux, qu’un peu de temps gagné, et nullement dans ces jeux sur le seuil que se fixe notre sort. Je passe volontiers sur ce qui m’adviendra dans le petit intervalle que ces révélations occupent, comme je passe déjà sur ce qui m’advint dans la vie; là n’est point mon destin ni mon port. Je ne doute pas que les faits rapportés ne soient vrais et prouvés; mais ce qui est encore bien plus indubitable, c’est que les morts, s’ils survivent, n’ont pas grand’chose à nous apprendre, soit qu’au moment où ils peuvent nous parler, ils n’aient encore rien à nous dire; soit qu’au moment où ils auraient quelque chose à nous révéler, ils ne le puissent plus faire, s’éloignent à jamais et nous perdent de vue dans l’immensité qu’ils explorent.

CHAPITRE IX
LE SORT DE LA CONSCIENCE
I
Essayons, en nous passant de leur aide incertaine, d’aller seuls par delà le tombeau. Il semble donc, pour revenir à l’hypothèse que nous examinions avant ces digressions nécessaires, que la survivance avec notre conscience actuelle soit à peu près aussi impossible et incompréhensible que l’anéantissement. Au surplus, fût-elle admissible, elle ne saurait être redoutable. Il est certain que le corps disparaissant, toutes les souffrances physiques disparaîtront en même temps, car on ne peut imaginer un esprit souffrant dans un corps qu’il n’a plus. Avec elles s’en ira du même pas tout ce que nous appelons souffrances spirituelles ou morales, vu que toutes, à les bien examiner, naissent des habitudes et des attachements de nos sens. Notre esprit ressent le contre-coup des souffrances de notre corps ou des corps qui entourent celui-ci; il ne peut souffrir en lui-même ni par lui-même. Affections méconnues, amours brisées, déceptions, impuissances, désespoirs, trahisons, humiliations personnelles, aussi bien que les chagrins et la perte de ceux qu’il aime, n’acquièrent l’aiguillon qui l’atteint qu’en passant au travers du corps qu’il anime. Hormis sa douleur propre, qui est la douleur de ne point connaître, libéré de sa chair, il ne pourrait souffrir qu’au souvenir de celle-ci. Il est possible qu’il s’attriste encore aux peines de ceux qu’il a laissés sur cette terre. Mais aux regards de qui ne compte plus les jours, ces peines sembleront si brèves qu’il n’en saisira pas la durée; et, sachant ce qu’elles sont, et sachant où elles mènent, il n’en verra plus la rigueur.

L’esprit est insensible à tout ce qui n’est pas le bonheur. Il n’est fait que pour la joie infinie qui est la joie de connaître et de comprendre. Il ne peut s’affliger qu’en apercevant ses limites; mais apercevoir ses limites, quand on n’est plus lié par l’espace et le temps, c’est déjà les outrepasser.

II
Maintenant, il s’agit de savoir si cet esprit, à l’abri de toute douleur, demeurera lui-même, se sentira et se reconnaîtra au sein de l’infini et jusqu’à quel point il importe qu’il s’y reconnaisse. Nous voilà devant les problèmes de la survivance sans conscience ou de la survivance avec une conscience différente de celle d’aujourd’hui.

La survivance sans conscience semble d’abord la plus probable. Au point de vue des maux ou des biens qui nous attendent de l’autre côté de la tombe, elle équivaut à l’anéantissement. Il est donc loisible, à ceux qui préfèrent la solution la plus facile et la plus conforme à l’état présent de la pensée humaine, de borner là leur inquiétude. Ils n’ont rien à redouter; car toute crainte, s’il en restait quelqu’une, bien examinée, se fleurirait d’espoirs. Le corps se dissout et ne peut plus souffrir; la pensée, séparée de la source des joies et des peines, s’éteint, se disperse et se perd dans l’obscurité sans limites; et c’est le grand repos si souvent imploré, le sommeil sans mesure, sans réveil et sans rêve.

Mais ce n’est là qu’une solution qui berce la paresse. Ceux qui parlent de survivance sans conscience, si on les pousse, on s’aperçoit qu’ils n’entendent que leur conscience actuelle; car l’homme n’en conçoit point d’autre, et nous venons de voir qu’il est à peu près impossible qu’une telle conscience se maintienne dans l’infini.

A moins qu’ils ne veuillent nier toute espèce de conscience, même celle de l’Univers dans laquelle tombera la leur. Mais c’est trancher bien promptement et bien aveuglément, d’un coup d’épée dans la nuit, la question la plus haute et la plus mystérieuse qui se puisse dresser dans le cerveau d’un homme.

III
Il est évident que du fond de notre pensée bornée de toutes parts, nous ne pourrons jamais nous faire la moindre idée de la conscience de l’infini. Il y a même entre les deux termes: conscience et infini, une antinomie essentielle. Qui dit conscience, entend ce qu’il peut concevoir de plus défini dans le fini; la conscience c’est proprement le fini qui se ramasse sur lui-même pour reconnaître et tâter ses limites les plus étroites, afin d’en jouir le plus étroitement possible. D’autre part, il nous est impossible de séparer l’idée d’intelligence de l’idée de conscience. Toute intelligence qui ne paraît pas apte à se transformer en conscience devient pour nous un phénomène mystérieux auquel nous donnons des noms plus mystérieux encore, pour ne pas avouer que nous n’y comprenons plus rien. Or, sur notre petite terre qui n’est qu’un point dans l’espace, nous voyons qu’à tous les degrés de la vie (rappelons, par exemple, les combinaisons et les organismes merveilleux du monde des insectes) se dépense une somme d’intelligence telle que notre intelligence humaine ne peut même pas songer à l’évaluer. Tout ce qui existe, et l’homme tout le premier, puise sans cesse à même ce réservoir inépuisable. Nous sommes donc invinciblement portés à nous demander si cette intelligence universelle n’est pas l’émanation d’une conscience infinie, ou ne doit pas, tôt ou tard, en élaborer une. Et nous voilà ballottés entre deux impossibilités irréductibles. Le plus probable, c’est qu’ici encore nous jugeons tout des plaines basses de notre anthropomorphisme. Au sommet de notre minuscule vie, nous n’apercevons que l’intelligence et la conscience, extrême pointe de la pensée; et nous en inférons qu’aux sommets de toutes les vies, il ne saurait y avoir autre chose qu’intelligence et conscience; alors qu’elles n’occupent peut-être, dans la hiérarchie des possibilités spirituelles ou autres, qu’une place inférieure.

IV
La survivance absolument dénuée de conscience ne serait donc possible que si l’on niait la conscience de l’Univers. Dès qu’on admet celle-ci, sous quelque forme que ce soit, nous y devons prendre part; et la question se confond jusqu’à un certain point avec celle de la conscience plus ou moins modifiée. Il n’y a, pour l’instant, nul espoir de la résoudre; mais il est permis d’en tâter les ténèbres dont l’épaisseur n’est peut-être pas égale sur tous les points.

Ici commence la pleine mer. Ici commence l’admirable aventure, la seule qui soit égale à la curiosité humaine, la seule qui s’élève aussi haut que son plus haut désir. Accoutumons-nous à considérer la mort comme une forme de vie que nous ne comprenons pas encore; apprenons à la voir du même œil que la naissance, et l’attente bienheureuse qui salue celle-ci suivra bientôt notre pensée pour s’asseoir avec elle sur les marches du tombeau. Supposez que l’enfant, dans le sein de sa mère, soit doué de quelque conscience; que des jumeaux, par exemple, y puissent d’une façon obscure, échanger leurs impressions et se communiquer leurs craintes et leurs espérances. N’ayant jamais connu que les tièdes ombres maternelles, ils ne s’y sentiraient pas à l’étroit ni malheureux. Ils n’auraient probablement d’autre idée que de prolonger le plus longtemps possible cette vie d’abondance sans soucis et de sommeil sans surprises. Mais si, comme nous savons que nous devons mourir, ils n’ignoraient pas qu’ils doivent naître, c’est-à-dire quitter brusquement l’abri de ces douces ténèbres, abandonner sans retour cette existence captive mais paisible, pour être précipités dans un monde absolument différent, inimaginable et sans bornes, quelles ne seraient point leurs inquiétudes et leurs épouvantes! Il n’y a cependant aucune raison pour que nos inquiétudes et nos épouvantes soient plus justifiées et moins ridicules. Le caractère, l’esprit, les intentions, la bienveillance ou l’indifférence de l’inconnu auquel nous sommes soumis, ne se transforment point de notre naissance à notre mort. Nous demeurons toujours dans le même infini, dans le même Univers. Il est tout à fait raisonnable et légitime de se persuader que la tombe n’est pas plus redoutable que le berceau. Il serait même légitime et raisonnable de n’accepter le berceau qu’en faveur de la tombe. Si, avant que de naître, il nous était permis de choisir entre le grand repos du néant et une vie que ne terminerait point l’heure magnifique de la mort, qui de nous, sachant ce qu’il devrait savoir, admettrait l’inquiétant inconnu d’une existence qui n’aboutirait pas au rassurant mystère de sa fin? Qui de nous souhaiterait descendre en un monde qui ne lui apprendra que peu de chose, s’il ne savait qu’il est nécessaire d’y entrer pour être à même d’en sortir et d’en apprendre davantage? Le meilleur de la vie, c’est qu’elle nous prépare cette heure; c’est qu’elle est l’unique chemin qui nous mène à l’issue féerique et dans cet incomparable mystère où malheurs et souffrances ne seront plus possibles, puisque nous aurons perdu l’organe qui les élaborait; où le pire qui nous puisse advenir, c’est le sommeil sans rêves que nous comptons au nombre des plus grands bienfaits de la terre, où enfin il est presque inimaginable qu’une pensée ne survive pour se mêler à la substance de l’Univers; c’est-à-dire à l’infini qui, s’il n’est pas une mer d’indifférence, ne saurait être qu’un océan de joie.

V
Avant de sonder cet océan, faisons remarquer à ceux qui aspirent à maintenir leur moi, qu’ils exigent les souffrances qu’ils redoutent. Qui dit moi, dit limites. Le moi ne peut subsister qu’autant qu’il soit séparé de ce qui l’entoure. Plus le moi sera fort, plus ses limites seront étroites et plus sera nette la séparation. Plus aussi elle sera pénible, car l’esprit, s’il demeure tel que nous le connaissons,—et nous ne sommes pas à même de l’imaginer différent,—n’aura pas plus tôt vu ses limites qu’il les voudra franchir; et plus il se sentira séparé, plus il aura désir de se joindre à ce qui est hors de lui. Il y aura donc lutte éternelle entre son existence et ses aspirations. Et vraiment il n’aurait de rien servi de naître et de mourir pour n’aboutir qu’à ces combats sans issue. N’est-ce pas encore une preuve que notre moi, tel que nous le concevons, ne saurait subsister dans l’infini où il faut qu’il aille puisqu’il ne peut aller ailleurs? Il importe donc de nous dégager d’imaginations qui n’émanent que de notre corps, comme les vapeurs qui nous voilent le jour n’émanent que des lieux bas. Pascal l’a dit une fois pour toutes: «Le peu que nous avons d’être nous cache la vue de l’infini.»

VI
D’autre part,—car il faut tout dire, remuer les ténèbres contraires que l’on croit le plus proches de la vérité et n’avoir aucune préférence,—d’autre part, on peut accorder à ceux qui tiennent à demeurer eux-mêmes, qu’il suffirait qu’un rien leur survécût pour les recommencer au sein d’un infini dont leur corps ne les sépare plus.

S’il paraît impossible que quelque chose, mouvement, vibration, radiation, s’arrête ou disparaisse, pourquoi donc la pensée se perdrait-elle? Il en subsistera sans doute plus d’une assez puissante pour amorcer le moi nouveau, pour se nourrir et s’accroître de tout ce qu’elle trouvera dans ce milieu qui n’aura plus de fond, comme l’autre moi, sur cette terre, se nourrissait et s’accroissait de tout ce qu’il y rencontrait. Puisque nous avons su acquérir notre conscience présente, pourquoi nous serait-il impossible d’en acquérir une autre? Car ce moi qui nous est si cher et que nous croyons posséder, il ne s’est pas fait en un jour; ce qu’il est à présent, il ne l’était pas à l’heure de notre naissance. Il y est entré bien plus de hasard que de volonté et bien plus de substance étrangère qu’il ne s’y trouvait de substance innée. Il n’est qu’une longue suite d’acquisitions et de transformations dont nous ne tenons compte qu’à partir de l’éveil de notre mémoire; et son noyau dont nous ignorons la nature est peut-être plus immatériel et moins consistant qu’une pensée. Si le milieu nouveau où nous entrons au sortir du sein de notre mère nous transforme à tel point qu’il n’y a pour ainsi dire aucun rapport entre l’embryon que nous avons été et l’homme que nous sommes devenus, n’est-il pas à penser que le milieu bien plus nouveau, plus inconnu, plus vaste et plus fécond où nous repénétrons au sortir de la vie, nous transformera davantage? On peut voir dans ce qui nous arrive ici une figure de ce qui nous attend ailleurs; et fort bien admettre que notre être spirituel, délivré de son corps, s’il ne se mêle pas d’emblée à l’infini, s’y développe peu à peu, y choisisse sa substance et, n’étant plus entravé par l’espace et le temps, ne finisse point de grandir. Il est fort possible que nos plus hauts désirs d’aujourd’hui deviennent la loi de notre croissance future. Il est fort possible que nos meilleures pensées nous accueillent sur l’autre rive, et que la qualité de notre intelligence détermine celle de l’infini qui se cristallise autour d’elle. Toutes les hypothèses sont permises et toutes les questions, pourvu qu’elles interrogent le bonheur; car le malheur ne peut plus nous répondre. Il ne trouve plus place dans l’imagination humaine qui explore méthodiquement l’avenir. Et quelle que soit la force qui nous survive et préside à notre existence dans l’autre monde, cette existence, à supposer le pire, ne saurait être moins grande ni moins heureuse que celle de ce jour. Elle n’aura d’autre carrière que l’infini; et l’infini n’est rien, s’il n’est point la félicité. En tout cas, il semble assez certain que nous passons ici le seul moment étroit, avare, obscur et douloureux de notre destinée.

VII
Nous avons dit que la douleur propre de l’esprit est la douleur de ne pas connaître ou de ne pas comprendre, qui renferme la douleur de ne pas pouvoir; car qui connaît les causes suprêmes, n’étant plus paralysé par la matière, se confond et agit avec elles; et qui comprend finit par approuver, sinon l’Univers serait une erreur, ce qui n’est pas possible; une erreur infinie n’étant pas concevable. Je ne crois pas qu’on puisse imaginer une autre douleur de la pensée pure. La seule qui avant réflexion paraisse admissible et qui ne serait en tout cas qu’éphémère, naîtrait au spectacle des peines et des misères qui demeurent sur la terre quittée. Mais cette douleur, au fond, ne serait qu’un aspect et un moment insignifiant de la douleur de ne pas pouvoir ou de ne pas comprendre. Quant à celle-ci, bien qu’elle se trouve non seulement hors du domaine de notre intelligence, mais encore à d’infranchissables distances de notre imagination, on en peut dire qu’elle ne serait intolérable que si elle était sans espoir; il faudrait que l’Univers renonçât à se connaître ou admît en lui un objet qui y demeurât à jamais étranger. Ou la pensée n’apercevra pas ses limites et, partant, n’en souffrira point, ou elle les outrepassera à mesure qu’elle les apercevra; car, comment l’Univers aurait-il des parties éternellement condamnées à ne point faire partie de lui-même et de sa connaissance? En sorte qu’on ne comprend point que le tourment de ne pas comprendre, à supposer qu’il existe un instant, ne finisse par se confondre avec l’état de l’infini, qui, s’il n’est pas le bonheur tel que nous l’entendons, ne saurait être qu’une indifférence plus haute et plus pure que la joie.

CHAPITRE X
LES DEUX ASPECTS DE L’INFINI
I
Portons-y nos pensées. Le problème déborde l’humanité et embrasse toutes choses. On peut, je crois, envisager l’infini sous deux aspects bien distincts. Voyons le premier de ceux-ci. Nous sommes plongés dans un Univers qui n’a pas plus de limites dans le temps que dans l’espace. Il ne peut avancer ni reculer. Il n’a pas d’origine. Il n’a jamais commencé comme il ne finira jamais. Il a derrière lui autant de myriades d’années qu’il en découvre devant lui. Il est depuis toujours au centre sans bornes des jours. Il ne saurait avoir un but, car s’il en avait un, il l’eût atteint dans l’infini des ans qui nous précède; d’ailleurs ce but se trouverait hors de lui, et s’il y avait quelque chose hors de lui il serait borné par cette chose et cesserait d’être l’infini. Il ne va pas vers quelque chose, car il y serait arrivé; par conséquent, tout ce que font les mondes dans son sein, tout ce que nous y faisons nous-mêmes, ne peut avoir sur lui nulle influence. Tout ce qu’il fera, il l’a fait. Tout ce qu’il n’a pas fait, c’est qu’il ne le pourra jamais faire. S’il n’a pas de pensée, il n’en acquerra point. S’il en a une, elle est depuis toujours à son apogée et y demeurera, immuable, immobile. Il est aussi jeune qu’il le fut et aussi vieux qu’il le sera. Il a tenté dans le passé tous les efforts et toutes les expériences qu’il tentera dans l’avenir; et, toutes les combinaisons possibles étant épuisées depuis ce que nous ne pouvons même pas appeler l’origine, il ne semble pas que ce qui n’a pas eu lieu dans l’éternité qui s’étend avant notre naissance se puisse produire dans celle qui suivra notre mort. S’il n’a pas pris conscience, il ne la prendra jamais, s’il ne sait ce qu’il veut, il l’ignorera sans espoir, sachant tout ou ne sachant rien et se trouvant aussi près de sa fin que de son commencement.

C’est la pensée la plus noire que puisse atteindre l’homme. Je ne crois pas qu’on l’ait jusqu’ici suffisamment approfondie. Si elle était vraiment irréfutable,—et l’on peut soutenir qu’elle l’est,—si elle renfermait réellement le mot suprême de la grande énigme, il serait presque impossible de vivre dans son ombre. Seule la certitude que nos conceptions du temps et de l’espace sont illusoires et absurdes, peut éclairer l’abîme où sombrerait toute espérance.

II
Cet Univers ainsi conçu serait sinon intelligible, du moins acceptable à notre raison; mais en lui flottent des milliards de mondes bornés par l’espace et le temps. Ils naissent, meurent et renaissent. Ils font partie du tout, et l’on voit donc qu’il y a des parties de ce qui n’a commencement ni fin, qui commencent et finissent. Nous ne connaissons même que ces parties, et elles sont en nombre tellement infini qu’à nos yeux elles occupent tout l’infini. Ce qui ne va nulle part est plein de ce qui semble aller vers quelque chose. Ce qui sait ce qu’il veut depuis toujours ou jamais ne l’apprendra, paraît faire éternellement des expériences plus ou moins malheureuses. Où veut-il en venir, lui qui est arrivé? Tout ce que nous découvrons dans ce qui ne saurait avoir un but a l’air d’en poursuivre un avec une ardeur inconcevable; et l’esprit qui anime ce que nous voyons dans ce qui devrait tout savoir et se posséder paraît tout ignorer et se chercher sans trêve. Ainsi tout ce qui tombe sous nos sens dans l’infini contrarie ce que notre raison est obligée de lui prêter. A mesure que nous l’approfondissons, nous comprenons davantage la profondeur de notre incompréhension, et plus nous nous efforçons de pénétrer les deux incompréhensibles qui s’affrontent, plus ils se contredisent.

III
Que deviendrons-nous dans tout cet inintelligible? Quitterons-nous le fini que nous habitons pour être engloutis dans l’un ou l’autre infini? En d’autres termes, finirons-nous par nous confondre avec l’infini que conçoit notre raison ou demeurerons-nous éternellement dans celui que voient nos yeux, c’est-à-dire en des mondes sans nombre, changeants et éphémères? Ne sortirons-nous jamais de ces mondes qui semblent devoir éternellement mourir et renaître, pour entrer enfin dans ce qui de toute éternité n’a pu naître ni mourir et existe sans avenir comme sans passé? Échapperons-nous quelque jour, avec tout ce qui nous environne, aux expériences malheureuses, pour pénétrer enfin dans la paix, la sagesse, la conscience immuable et sans limite, ou dans l’inconscience sans espoir? Aurons-nous le sort que prévoient nos sens ou celui qu’exige notre intelligence? Ou bien sens et intelligence ne sont-ils qu’illusions, petits outils, vaines armes d’une heure qui ne furent jamais destinés à scruter ou braver l’Univers? S’il y a vraiment contradiction, est-il sage de s’y arrêter et de juger impossible ce que nous ne comprenons point, vu que nous ne comprenons presque rien? La vérité n’est-elle pas à d’incommensurables distances de ces contrariétés qui nous paraissent énormes et irréductibles, et sans doute n’ont pas plus d’importance que la pluie qui tombe sur la mer?

IV
Mais même à notre pauvre entendement de ce jour, la contradiction entre l’infini de notre raison et celui de nos sens est peut-être plus apparente que réelle. Quand nous disons que dans un Univers qui existe de toute éternité, toutes les expériences, toutes les combinaisons possibles ont été faites, quand nous affirmons qu’il n’y a nulle chance pour qu’ait lieu dans l’innombrable avenir ce qui n’eut pas lieu dans l’innombrable passé, notre imagination accorde peut-être à l’infini du temps une prépondérance qu’il ne peut posséder. En vérité, tout ce que contient l’infini doit être aussi infini que le temps dont il dispose; et les hasards, rencontres et combinaisons qui s’y trouvent n’ont pas été épuisés dans l’éternité qui nous a précédés, non plus qu’ils ne sauraient l’être en celle qui nous suivra. L’infini du temps n’est pas plus vaste que l’infini de la substance de l’Univers. Les événements, les forces, les chances, les causes, les effets, les phénomènes, les mélanges, les combinaisons, les coïncidences, les harmonies, les unions, les possibilités, les vies, y sont représentés par des numéros innombrables qui remplissent entièrement un abîme sans fond ni bords où ils sont agités depuis ce que nous appelons l’origine d’un monde qui n’eut pas d’origine; où ils seront remués jusqu’à la fin d’un monde qui n’aura pas de fin… Il n’y a donc point d’apogée, d’immobile ni d’immuable. Il est probable que l’Univers se cherche et se découvre chaque jour, qu’il n’a pas pris entièrement conscience et ignore encore ce qu’il veut. Il est possible que son idéal soit encore voilé par l’ombre de son immensité; il est également possible que les expériences et les hasards se poursuivent en des mondes inimaginables, au prix desquels tous ceux que nous voyons par les nuits étoilées ne sont qu’une pincée de poudre d’or, au creux de l’Océan. Enfin, si l’un est vrai, il l’est également que nous-mêmes ou ce qu’il en demeurera, il n’importe, profiterons quelque jour de ces expériences et de ces hasards. Ce qui n’advint pas encore, peut soudain survenir; et le meilleur état, ainsi que la sagesse suprême qui le reconnaîtront et le sauront fixer, sont peut-être prêts à jaillir du choc des circonstances. Il ne serait nullement étonnant que la conscience de l’Univers, pour se former, n’eût pas encore rencontré le concours de chances nécessaires, et que la pensée humaine appuyât l’une de ces chances décisives. Il y a là un espoir. Si petit que paraisse l’homme et sa pensée, il a exactement la valeur des plus énormes forces qu’ils puissent imaginer, vu que rien n’est grand ni petit dans ce qui n’a point de mesure; et notre corps atteindrait la taille de tous les mondes qu’aperçoivent nos yeux, qu’il aurait au regard de l’Univers le même poids et la même importance qu’aujourd’hui. Seule la pensée occupe peut-être dans l’infini un espace que les comparaisons ne réduisent pas à rien.

V
Au reste, s’il faut tout dire, quitte à se contredire sans cesse et sans pudeur dans les ténèbres; et pour en revenir à la première hypothèse, cette idée de progrès possible, il est fort probable que c’est encore une de ces maladies puériles de notre cerveau qui nous empêchent de voir ce qui est. Il est tout aussi vraisemblable, nous l’avons constaté plus haut, qu’il n’y eut, qu’il n’y aura jamais aucun progrès, puisqu’il ne saurait y avoir de but. Tout au plus pourra-t-il se produire quelques combinaisons éphémères qui, à nos pauvres yeux, sembleront plus heureuses ou plus belles que d’autres. C’est ainsi que nous trouvons que l’or est plus beau que la boue de la rue, ou la fleur d’un magnifique jardin plus heureuse que le caillou au fond de l’égout; mais tout cela, évidemment, n’a aucune importance, ne répond à aucune réalité et ne prouve pas grand’chose.

Plus on y réfléchit, plus s’affirme l’infirmité de notre intelligence qui ne parvient pas à concilier l’idée le progrès et même l’idée d’expériences avec l’idée suprême de l’infini. Bien que, sous nos yeux, la nature se répète sans cesse et reproduise sans se lasser, depuis des milliers d’années, les mêmes arbres et les mêmes animaux, nous n’arrivons pas à comprendre pourquoi l’Univers recommence indéfiniment des expériences qui furent faites des milliards de fois. Il est inévitable que dans les innombrables combinaisons qui se firent et se font dans le temps sans limites et l’espace sans rives, il y eut, il y a encore des millions de planètes et par conséquent des millions d’humanités exactement semblables à la nôtre, à côté de myriades d’autres qui en diffèrent plus ou moins. Ne nous disons pas qu’il faudrait un inimaginable concours de circonstances pour reproduire un globe en tout pareil à notre terre. Ne perdons pas de vue que nous sommes dans l’infini; et que ce concours inimaginable doit nécessairement avoir lieu dans l’innombrable que l’on ne peut imaginer. S’il faut des milliers de milliards de cas pour que deux traits coïncident, ces milliers de milliards n’encombreront pas plus l’infini que ne ferait un cas unique. Mettez un nombre infini de mondes dans un nombre infini de circonstances infiniment diverses, il s’en présentera toujours un nombre infini pour lesquels ces circonstances se trouveront pareilles; sinon nous poserions des bornes à notre idée de l’Univers qui du coup deviendrait encore plus incompréhensible. Dès que nous insistons suffisamment sur cette pensée, nous arrivons nécessairement à de telles conclusions. Si jusqu’ici elles ne nous frappèrent point, c’est que nous n’allons jamais au bout de notre imagination; or, le bout de notre imagination n’est que le commencement de la réalité et ne nous donne qu’un petit Univers purement humain qui, si vaste qu’il paraisse, danse comme une pomme sur la mer, dans l’Univers réel. Je le répète, si nous n’admettons pas que des milliers de mondes, en tout semblables au nôtre, malgré des milliards de chances contraires, ont toujours existé et existent encore aujourd’hui, nous sapons par les fondements la seule conception possible de l’Univers ou de l’infini.

VI
Or, ces millions d’humanités exactement pareilles, qui depuis toujours souffrent ce que nous avons souffert et ce que nous souffrons, comment se fait-il que nous n’en profitions en rien, que toutes leurs expériences, toutes leurs écoles, n’aient eu aucune influence sur nos débuts et que tout soit sans cesse à refaire et à recommencer?

On le voit, les deux hypothèses se balancent. Il est bon d’acquérir peu à peu l’habitude de ne rien comprendre. Il nous reste la faculté de choisir la moins noire ou de nous persuader que les ténèbres de l’autre ne se trouvent que dans notre cerveau. Comme l’a dit l’étrange visionnaire William Blake, «Il n’est pas possible à la pensée de connaître plus grand qu’elle-même». Ajoutons qu’il ne lui est pas possible de connaître autre chose qu’elle-même. Ce que nous ignorons serait suffisant pour recréer le monde; et ce que nous savons ne peut prolonger d’un instant la vie d’une mouche. Qui sait si notre principal tort n’est pas de croire qu’une intelligence, fût-ce une intelligence des millions de fois plus vaste que la nôtre, dirige l’Univers? C’est peut-être une force d’une tout autre mature; une force qui diffère autant de celle dont se glorifie notre cerveau, que l’électricité, par exemple, diffère du vent qui souffle sur la route. C’est pourquoi il est assez probable que notre pensée, si puissante qu’elle devienne, tâtonnera toujours dans le mystère. S’il est certain que tout ce qui se trouve en nous doit se trouver dans la nature, puisque tout nous vient d’elle, si la pensée et toutes les logiques qu’elle a mises au point culminant de notre être, dirigent ou semblent diriger tous les actes de notre vie, il ne s’ensuit nullement qu’il n’y ait pas dans l’Univers une force très supérieure à la pensée, une force n’ayant avec celle-ci aucun rapport imaginable, qui anime et gouverne toutes choses selon d’autres lois, et dont on ne trouve en nous que des traces presque insaisissables, de même qu’on ne trouve dans les plantes ou les minéraux que des traces presque insaisissables de pensée.

En tout cas, il n’y a pas là de quoi perdre courage. C’est nécessairement l’illusion humaine du mal, du laid, de l’inutile et de l’impossible qui a tort. Il faut attendre non point que l’Univers se transforme, mais que notre intelligence s’épanouisse ou prenne part à l’autre force; et entretenir notre confiance en un monde qui ignore nos notions de but et de progrès parce qu’il a sans doute des idées dont nous n’avons nulle idée et qui, au surplus, ne saurait se vouloir du mal à lui-même.

VII
Ce sont là spéculations assez vaines, dira-t-on volontiers. Qu’importe au fond l’idée que nous nous faisons de ces choses qui appartiennent à l’inconnaissable; puisque l’inconnaissable, fussions-nous mille fois plus intelligents, nous étant à jamais fermé, l’idée que nous nous en faisons n’aura jamais aucune valeur. Il est vrai; mais il y a des degrés dans l’ignorance de l’inconnaissable, et chacun de ces degrés marque une conquête de l’intelligence. Apprécier de plus en plus complètement l’étendue de ce qu’il ignore est tout ce que le savoir de l’homme peut espérer. Notre idée de l’inconnaissable fut et sera toujours sans valeur, je l’accorde, mais elle n’en est et n’en demeurera pas moins l’idée la plus importante de l’espèce humaine. Toute notre morale, tout ce qu’il y a de plus profond et de plus noble dans notre existence fut toujours fondé sur cette idée sans valeur véritable. Aujourd’hui comme hier, encore qu’il soit possible de reconnaître plus clairement qu’elle ne saurait avoir de réelle valeur, si incomplète, si relative qu’elle demeure, il est nécessaire de la porter aussi haut, aussi loin que l’on peut. Elle seule crée la seule atmosphère où puisse vivre le meilleur de nous-mêmes. Oui, c’est l’inconnaissable où nous n’entrerons point; mais ce n’est pas une raison pour se dire: «Je ferme toutes les portes et toutes les fenêtres; je ne m’occupe plus de rien que des choses dont mon intelligence de tous les jours peut faire entièrement le tour. Ces choses seules auront le droit d’agir sur mes actes et sur mes pensées.» Où irions-nous ainsi? De quelles choses mon intelligence peut-elle faire le tour? En est-il une en ce monde qui ne tienne à tout l’inconcevable? Puisqu’il n’y a nul moyen d’éliminer celui-ci, il est raisonnable et salutaire d’en tirer le meilleur parti possible et pour cela de l’imaginer aussi prodigieusement vaste que l’on peut. Le plus grave reproche qu’on puisse faire aux religions positives et notamment au christianisme, c’est qu’elles ont trop souvent, sinon en théorie, tout au moins en pratique, favorisé ce rétrécissement du mystère de l’Univers. En l’étendant, nous étendons l’espace où se mouvra notre pensée. Il est pour nous ce que nous le faisons; formons-le donc de tout ce que nous pouvons atteindre à l’horizon de nous-mêmes. Quant à lui, nous ne l’atteindrons jamais, c’est entendu; mais nous avons bien plus de chance de nous en rapprocher en lui faisant face, en allant où il nous attire, qu’en lui tournant le dos pour revenir où nous savons bien qu’il n’est plus. Ce n’est pas en diminuant nos pensées que nous diminuerons la distance qui nous sépare des dernières vérités; c’est en les grandissant le plus possible que nous avons la certitude de nous tromper le moins possible. Et plus s’élève notre idée de l’infini, plus s’allège et se purifie l’atmosphère spirituelle dans laquelle nous vivons, plus s’amplifie et s’approfondit l’horizon sur lequel se détachent nos pensées et nos sentiments qui se nourrissent de cet horizon qu’ils animent. «Perpétuellement édifier des idées qui requièrent le suprême effort de nos facultés, a dit Herbert Spencer, et perpétuellement reconnaître que ces idées doivent être abandonnées comme imaginations futiles, nous montre mieux que ne le ferait tout autre moyen, la grandeur de ce que nous tentons vainement de saisir. En cherchant continuellement à connaître et en étant continuellement rejeté en arrière avec la conviction de plus en plus profonde de l’impossibilité de connaître, nous entretenons vivante la conscience que c’est à la fois notre plus haute sagesse et notre plus haut devoir de regarder comme Inconnaissable ce par quoi existent toutes choses.»

VIII
Quelle que soit la vérité dernière, que nous admettions l’infini abstrait, absolu et parfait, l’infini immobile, immuable, arrivé et qui sait tout, où tend notre raison; ou que nous préférions celui que nous offre le témoignage, ici-bas irrécusable de nos sens, l’infini qui se cherche, évolue et ne s’est pas encore fixé; ce qu’avant tout il nous importe d’y prévoir, c’est notre sort qui, d’ailleurs, dans l’un et l’autre cas, doit se confondre avec cet infini même.

CHAPITRE XI
NOTRE SORT DANS CES INFINIS
I
Le premier infini, l’infini idéal est le plus conforme aux exigences de notre raison, ce qui n’est pas une raison pour lui donner la préférence. Il nous est impossible de prévoir ce que nous y deviendrons, puisqu’il semble exclure tout devenir. Il ne nous reste donc qu’à interroger le second, celui que nous voyons et imaginons dans le temps et l’espace. Au surplus, il se peut qu’il précède le premier. Quelque absolue que soit notre conception de l’Univers, nous avons vu qu’on peut toujours admettre que ce qui n’eut pas lieu dans l’éternité d’avant, adviendra dans celle d’après nous; et que rien, sinon d’innombrables hasards, ne s’oppose à ce que l’Univers, s’il ne la possède pas encore, n’acquière enfin la conscience intégrale qui le fixe à son apogée.

II
Nous voici dans l’infini de ces mondes, dans l’infini stellaire, dans l’infini des cieux qui nous masque assurément autre chose, mais ne saurait être une illusion totale. Il ne nous paraît peuplé que d’objets, planètes, soleils, étoiles, nébuleuses, atomes, fluides impondérables qui s’agitent, s’unissent et se séparent, se repoussent et s’attirent, s’affaissent et s’épanouissent, se déplacent sans cesse et n’arrivent jamais, mesurent l’espace dans ce qui n’a pas de borne et computent les heures dans ce qui n’a pas de terme. En un mot, nous voici dans un infini qui paraît avoir à peu près le même caractère, les mêmes habitudes que cette puissance au sein de laquelle nous respirons et que sur notre terre nous appelons la nature ou la vie.

Qu’y deviendrons-nous? Il n’est pas vain de se le demander, alors même que nous nous y mêlerions après avoir perdu toute conscience, toute notion du moi, alors même que nous n’y serions plus qu’un peu de substance sans nom, âme ou matière, on ne le saurait dire, en suspens dans l’abîme également sans nom qui remplace l’espace et le temps. Il n’est pas vain de se le demander, car c’est de l’histoire des mondes ou de l’Univers qu’il s’agit; et cette histoire, bien plus que celle de notre petite existence, est notre propre et grande histoire, où peut-être quelque chose de nous-mêmes ou d’incomparablement meilleur et plus vaste que nous, finira par nous retrouver quelque jour.

III
Y serons-nous malheureux? Nous ne sommes guère rassurés lorsque nous songeons aux habitudes de la nature et considérons que nous faisons partie d’un Univers qui n’a pas encore rassemblé sa sagesse. Nous avons vu, il est vrai, qu’heur et malheur n’existent que par rapport à notre corps, et qu’ayant perdu l’organe des souffrances, nous ne retrouverons plus aucune des douleurs de la terre. Mais là ne se borne point l’inquiétude; et notre pensée devant laquelle s’arrêtent toutes nos douleurs d’autrefois, roulant, désemparée, de mondes en mondes, inconnue à elle-même dans de l’inconnaissable qui se cherche sans espoir, ne connaîtra-t-elle pas ici l’effroyable torture dont nous avons déjà parlé et qui, sans doute, est la dernière que l’imagination puisse toucher de l’aile? Enfin, quand il n’y aurait plus rien de notre corps et notre pensée, il resterait la matière et l’esprit (ou du moins l’énergie évidemment unique à laquelle nous donnons ce double nom) qui les composèrent et dont le sort ne nous doit pas être plus indifférent que notre propre sort; car, répétons-le, à partir de notre mort, l’aventure de l’Univers devient notre aventure. Ne nous disons donc point: «Qu’importe, nous n’y serons plus.» Nous y serons toujours, puisque tout y sera.

IV
Ce tout dont nous serons, en un monde qui se cherche toujours, continuera-t-il d’être en proie à des expériences nouvelles, incessantes et peut-être pénibles? Puisque la partie que nous y fûmes s’y trouva malheureuse, pourquoi la partie que nous y serons y aurait-elle meilleure chance? Qui nous assure que ces combinaisons et ces essais, qui ne finiront point, ne seront pas plus douloureux, plus maladroits et plus funestes que ceux dont nous sortons, et comment expliquer que ceux-ci aient pu se produire après tant de millions d’autres qui auraient dû ouvrir les yeux du génie de l’infini? On a beau se persuader, comme le veut la sagesse hindoue, que nos douleurs ne sont qu’illusions et apparences, il n’en est pas moins vrai qu’elles nous rendent très réellement malheureux. L’Univers a-t-il ailleurs une conscience plus complète, une pensée plus juste et plus sereine que sur cette terre ou dans les mondes que nous apercevons? Et s’il est vrai qu’il ait atteint en quelque autre lieu cette pensée meilleure, pourquoi celle qui préside aux destinées de notre terre n’en profite-t-elle point? Aucune communication ne serait-elle possible entre des mondes qui doivent être nés de la même idée et s’y trouvent plongés? Quel serait le mystère de cet isolement? Faut-il croire que la terre marque l’étape la plus avancée et l’expérience la plus favorisée? Qu’aurait donc fait la pensée de l’Univers et contre quelles ténèbres lui aurait-il fallu lutter pour n’en être que là? Mais, d’un autre côté, ces ténèbres ou ces obstacles, qui ne naîtraient que d’elle-même, ne pouvant surgir de nulle autre part, eussent-ils pu l’arrêter? Qui donc aurait posé à l’infini ces problèmes insolubles, et de quel endroit plus reculé et plus profond que lui-même seraient-ils sortis? Il faut pourtant que quelqu’un sache ce qu’ils demandent; et comme derrière l’infini ne peut se trouver personne qui ne soit l’infini même, il est impossible d’imaginer une mauvaise volonté dans une volonté qui ne laisse autour d’elle aucun point qu’elle n’occupe tout entier. Ou bien, les expériences commencées dans les astres se continuent-elles mécaniquement, en vertu de la force acquise, sans égard à leur inutilité et à leurs conséquences pitoyables, selon la coutume de la nature qui ignore notre parcimonie et gaspille les étoiles dans l’espace comme les semences sur la terre, sachant que rien ne se peut perdre? Ou encore, toute la question de notre repos et de notre bonheur, comme celle de la destinée des mondes, se réduit-elle à savoir si l’infini des tentatives et des combinaisons est ou n’est pas égal à celui de l’éternité? Ou enfin, pour en venir au plus probable, est-ce nous qui nous trompons, ignorons tout, ne voyons rien et estimons imparfait ce qui peut-être est sans défaut; nous qui ne sommes qu’un infime fragment de l’intelligence que nous jugeons à l’aide des petits débris de pensée qu’elle a bien voulu nous prêter?

V
Comment pourrions-nous répondre, comment nos pensées et nos regards pénétreraient-ils l’infini et l’invisible, nous qui ne comprenons et ne voyons même pas la chose par laquelle nous voyons et qui est la source de toutes nos pensées? En effet, ainsi qu’on l’a fait très justement observer, l’homme ne voit pas la lumière elle-même. Il ne voit que la matière ou plutôt la petite partie des grands mondes qu’il connaît sous le nom de matière, touchée par la lumière.

Il n’aperçoit les immenses rayons qui parcourent les cieux qu’à l’instant qu’ils sont arrêtés par un objet conforme à l’un de ceux que son œil est accoutumé de voir sur cette terre; sinon tout l’espace peuplé de soleils innombrables et d’une puissance sans limites, au lieu d’être l’abîme d’absolues ténèbres qui absorbe et éteint les faisceaux de clartés qui de toutes parts le traversent, ne serait qu’un prodigieux, un insoutenable océan de fulgurations. Et si nous ne voyons pas la lumière, du moins en croyons-nous connaître quelques traits ou quelques reflets; mais nous ignorons absolument tout de ce qui, sans doute, est la seule loi essentielle de l’Univers: la gravitation. Qu’est-ce donc que cette force, de toutes la plus puissante et la moins visible, insaisissable, sans forme, sans couleur, sans température, sans consistance, sans saveur et sans voix, mais si formidable qu’elle suspend et meut dans l’espace tous les mondes que nous voyons et tous ceux que nous n’apercevrons jamais? Plus rapide, plus subtile, plus spirituelle que la pensée, elle règne à tel point sur tout ce qui existe, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, qu’il n’est pas un grain de sable sur notre terre, une goutte de sang dans nos veines, qui, pénétré, travaillé, animé par elle, n’agisse à tout instant sur la plus lointaine planète du dernier système solaire que nous nous efforçons d’imaginer par delà les bornes de notre imagination. Voici longtemps que le mot fameux de Shakespeare: «Il y a plus de choses sur terre et dans les cieux que n’en peut rêver notre philosophie», est tout à fait insuffisant.

Il n’y a pas plus de choses que n’en peut rêver ou imaginer notre philosophie; il n’y a que des choses qu’elle ne peut rêver, il n’y a que de l’inimaginable; et si nous ne voyons même pas la lumière, qui est la seule chose que nous croyions voir, on peut dire qu’il n’y a tout autour de nous que de l’invisible.

Nous nous agitons dans l’illusion de voir et de connaître ce qui est strictement indispensable à notre petite vie. Tout le reste, qui est à peu près tout, nos organes nous en défendent non seulement l’accès, la vision ou la perception, mais nous interdisent même de soupçonner ce qu’il est, comme ils nous empêcheraient d’y rien comprendre si une intelligence d’un autre ordre s’avisait de nous le révéler ou de nous l’expliquer. Le nombre et le volume des mystères est aussi illimité que l’Univers. Si l’humanité se rapprochait un jour de ceux qui lui semblent aujourd’hui les plus grands et les plus inaccessibles; par exemple, l’origine et le but de la vie; derrière ceux-ci, comme des montagnes éternelles, elle en verrait immédiatement surgir d’autres qui seraient aussi grands et aussi insondables; et ainsi indéfiniment. Par rapport à ce qu’il faudrait savoir pour tenir la clé de ce monde, elle se trouverait toujours au même point d’ignorance centrale. Il en irait encore de même si nous possédions une intelligence plusieurs millions de fois plus vaste et plus pénétrante que la nôtre. Tout ce que découvrirait sa puissance miraculeusement accrue rencontrerait des limites non moins infranchissables qu’à présent. Tout est sans bornes dans ce qui n’a pas de bornes. Nous serons les prisonniers éternels de l’infini. Il nous est donc impossible d’apprécier en quoi que ce soit, fût-ce sur le plus petit point imaginable, l’état présent de l’Univers, et de dire, tant que nous serons hommes, s’il suit une ligne droite ou s’il décrit un cercle sans mesure, s’il devient plus sage ou plus insensé, s’il s’avance vers l’éternité qui n’aura pas de fin ou revient sur ses pas vers celle qui n’a pas eu de commencement. Tout ce qui nous est accordé dans notre minuscule enceinte, c’est de nous y évertuer vers ce qui nous paraît être le mieux et d’y demeurer héroïquement convaincus que rien de ce que nous y faisons ne s’y peut perdre.

VI
Mais que toutes ces questions insolubles ne nous poussent pas vers la crainte. Au point de vue de notre avenir d’outre-tombe, il n’est nullement nécessaire que nous ayons réponse à tout. Que l’Univers ait trouvé sa conscience, la trouve un jour ou la cherche éternellement, il ne saurait exister pour être malheureux et souffrir, non plus dans son ensemble que dans une seule de ses parties; peu importe que celle-ci soit invisible ou incommensurable, attendu que le plus petit est aussi grand que le plus grand dans ce qui n’a terme ni mesure. Torturer un point, c’est même chose que torturer les mondes; et s’il torture les mondes, c’est sa propre substance qu’il torture. Son sort même, où nous prenons place, nous protège; car nous ne sommes que de l’infini. Il tient en nous comme nous tenons en lui. Son souffle est notre souffle, son but est notre but et nous portons en nous tous ses mystères. Nous y participons de toutes parts. Il n’y a rien en nous qui lui échappe; il n’y a rien en lui qui ne nous appartienne. Il nous prolonge, nous remplit, nous traverse de tous côtés. Dans l’espace et le temps, et dans ce qui, par delà l’espace et le temps, n’a pas encore de nom, nous le représentons et le résumons tout entier avec toutes ses propriétés et tout son avenir; et si son immensité nous effraie, nous sommes aussi effrayants que lui-même.

Si donc nous devions y souffrir, nos souffrances n’y seraient qu’éphémères, et rien n’importe qui n’est pas éternel. Il est possible, bien qu’assez incompréhensible, que des parties se trompent et s’égarent; mais il est impossible que la douleur soit une de ses lois durables et nécessaires; car il aurait porté cette loi contre lui-même. Aussi bien est-il et doit-il être sa propre loi et son unique maître; sinon la loi ou le maître auquel il devrait obéir serait seul l’Univers, et le centre d’un mot que nous prononçons sans pouvoir en saisir l’étendue serait simplement déplacé. S’il est malheureux, c’est qu’il veut son malheur; s’il veut son malheur, il est fou, et s’il nous paraît fou, c’est que notre raison fonctionne au rebours de tout et des seules lois possibles puisqu’elles sont éternelles; ou, plus humblement, c’est qu’elle juge ce qu’elle ne comprend point.

VII
Il faut donc que tout finisse ou peut-être que tout soit déjà, sinon dans le bonheur, du moins dans un état exempt de toute souffrance, de toute inquiétude, de tout malheur durable; et qu’est-ce au fond que notre bonheur sur cette terre, sinon l’absence de douleur, d’inquiétude et de malheur?

Mais il est puéril de parler de bonheur et de malheur quand il s’agit de l’infini. L’idée que nous avons du bonheur et du malheur est si spéciale, si humaine, si fragile, qu’elle ne dépasse pas notre taille et tombe en poussière dès que nous la sortons de sa petite sphère. Elle provient entièrement de quelques hasards de nos nerfs qui sont faits pour apprécier de minimes incidents, mais auraient pu sentir tout au rebours et se réjouir de ce qui les peine.

Je ne sais si l’on se rappelle la saisissante page de Sir William Crookes, où l’illustre savant démontre qu’aux yeux d’un homme microscopique, presque tout ce que nous tenons pour lois essentielles de la nature se trouverait démenti; tandis que des forces que nous ignorons à peu près, telles que la tension superficielle, la capillarité, les mouvements Browniens, deviendraient prépondérantes. Il se promènerait, par exemple, sur une feuille de chou, à l’heure de la rosée, et la voyant constellée d’énormes globes de cristal, il en conclurait que l’eau est un corps solide qui s’arrondit et monte dans les airs. A quelques pas de là, s’approchant d’une mare, il constaterait que ce même corps, au lieu de s’élever, paraît s’incliner à partir du bord, en une immense courbe concave. S’il essayait, avec l’aide de ses amis, d’y jeter une de ces énormes barres d’acier que nous appelons aiguilles, il verrait celle-ci creuser à la surface du liquide une sorte de lit et y flotter tranquillement. Il tirerait naturellement de ces expériences et de mille autres qu’il pourrait faire, des théories diamétralement contraires à celles sur quoi repose toute notre vie. Il en irait de même dans l’hypothèse de William James, où il s’agit d’altérations possibles dans le sens de la durée. «Supposons-nous capables, dans l’espace d’une seconde, de noter distinctement dix mille événements au lieu de dix, comme aujourd’hui; si notre vie ne devait contenir que le même nombre d’impressions, elle pourrait être mille fois plus courte. Nous vivrions moins d’un mois et, par expérience personnelle, ne saurions rien du changement des saisons. Si nous étions nés en hiver, nous croirions à l’été comme nous croyons maintenant aux chaleurs de la période carbonifère. Les mouvements des êtres organisés seraient si lents que nous ne les verrions pas et ne les connaîtrions que par induction. Le soleil demeurerait immobile dans les cieux, la lune n’aurait pas de phases et ainsi de suite. Renversons maintenant l’hypothèse et supposons un être n’ayant que la millième partie des sensations que nous avons dans un temps donné; il vivrait mille fois plus longtemps que nous. Les étés et les hivers lui sembleraient des quarts d’heure. Les champignons et les autres plantes à croissance rapide surgiraient si brusquement qu’elles lui apparaîtraient comme des productions instantanées; les plantes annuelles s’élèveraient et tomberaient, sans relâche, pareilles aux bouillons d’une source minérale. Les mouvements des animaux seraient aussi invisibles que le sont, pour nous, les mouvements des balles et des boulets; le soleil traverserait le ciel comme un météore en laissant derrière lui une traînée de flammes, etc. Qui nous dit que rien de pareil n’existe dans le monde animal?»

VIII
Nous ne croyons voir sur notre tête que catastrophes, morts, tourments et désastres, nous frissonnons à la seule pensée des grands froids et des formidables et noires solitudes interplanétaires et nous nous imaginons que les mondes qui roulent dans l’espace sont aussi malheureux que nous parce qu’ils se glacent, se désagrègent, se heurtent et se consument en d’indicibles flammes. Nous en inférons que le génie de l’Univers est un tyran atroce, en proie à une monstrueuse démence, qui ne se complaît qu’au supplice de soi-même et de tout ce qu’il porte. A des millions d’étoiles, qui sont plusieurs milliers de fois plus grandes que notre soleil, à des nébuleuses dont aucun chiffre, aucun mot de nos langues ne peut exprimer la nature et les dimensions, nous prêtons notre sensibilité d’un instant, le petit agencement éphémère de nos nerfs; et nous sommes convaincus que la vie doit être impossible ou épouvantable en ces mondes, parce que nous y aurions trop chaud ou trop froid. Il serait bien plus sage de nous dire qu’il eût suffi d’un rien, de quelques papilles de plus ou de moins sur notre épiderme, de quelques ramifications déplacées dans l’œil et l’oreille, pour que la température, le silence et les ténèbres de l’espace devinssent un printemps délicieux, une musique inouïe, une lumière divine. «Rien n’est trop merveilleux pour être vrai», a dit Faraday. Il serait bien plus raisonnable de nous persuader que les catastrophes que nous y croyons voir sont la vie même, la joie et l’une ou l’autre de ces immenses fêtes de la matière et de l’esprit, auxquelles la mort, écartant enfin nos deux ennemies, l’heure et la distance, nous permettra bientôt de prendre part. A chaque monde qui se dissout, s’éteint, s’émiette, se consume ou qu’un autre monde rencontre et pulvérise, c’est une expérience magnifique qui commence, un espoir merveilleux qui s’approche, et peut-être un bonheur inconnu puisé à même l’inépuisable inattendu. Qu’importe qu’ils gèlent ou s’embrasent, se ramassent ou se dispersent, se poursuivent ou se fuient; la matière et l’esprit, quand ils ne sont plus réunis par le même hasard misérable qui les joignit en nous, se doivent réjouir de tout ce qui advient; car tout n’est que naissance et renaissance, départ dans l’inconnu peuplé d’admirables promesses et peut-être pressentiment de quelque ineffable arrivée…

CHAPITRE XII
CONCLUSIONS
I
Afin de garder de tout ceci une image plus vive et un souvenir plus précis, embrassons d’un dernier coup d’œil le chemin parcouru. Nous avons écarté, pour les motifs que nous avons dits, les solutions religieuses et l’anéantissement total. L’anéantissement est matériellement impossible; les solutions religieuses occupent une citadelle sans portes ni fenêtres où la raison humaine ne pénètre point. Vient ensuite l’hypothèse de la survivance de notre moi, délivré de son corps, mais gardant pleine et intacte conscience de son identité. Nous avons vu que cette hypothèse, en ses strictes limites, n’est que fort peu probable et médiocrement désirable, bien que, par l’abandon du corps, source de tous nos maux, elle semble moins redoutable que notre existence actuelle. D’autre part, dès qu’on essaye de l’étendre ou de l’élever, afin qu’elle paraisse moins barbare ou moins naïve, on rejoint l’hypothèse de la conscience universelle ou de la conscience modifiée, qui, avec celle de la survivance sans aucune espèce de conscience, ferme le champ à toutes les suppositions et épuise ce que l’imagination peut prévoir.

La survivance sans aucune espèce de conscience équivaudrait pour nous à l’anéantissement pur et simple et, par conséquent, ne serait pas plus redoutable que celui-ci, c’est-à-dire qu’un sommeil sans rêve et sans réveil. L’hypothèse est, sans contredit, plus acceptable que celle de l’anéantissement, mais préjuge de façon très téméraire les questions de la conscience universelle et de la conscience modifiée.

II
Avant de répondre à celles-ci, il faut choisir son Univers, car nous avons le choix. Il s’agit de savoir de quelle manière nous envisagerons l’infini. Sera-ce l’infini immobile, immuable, de toute éternité parfait et à son apogée et l’Univers sans but que doit, à l’extrême pointe de nos pensées, concevoir notre raison? Croyons-nous qu’à notre mort, l’illusion de mouvement et de progrès que nous voyons du fond de cette vie s’évanouira brusquement? Il est inévitable, alors, qu’à l’instant de notre dernier soupir, nous serons absorbés dans ce que, faute de mieux, nous appelons la conscience universelle. Au contraire, sommes-nous persuadés que la mort nous révélera que l’illusion ne se trouve pas dans nos sens, mais dans notre raison, et qu’en un monde incontestablement vivant, malgré l’éternité antérieure à notre naissance, toutes les expériences n’ont pas été faites, c’est-à-dire que le mouvement et l’évolution continuent et ne s’arrêteront nulle part ni jamais; il nous faudra dès lors admettre la conscience modifiée ou progressive. Les deux aspects, au fond, sont également inintelligibles, mais défendables, et, bien qu’inconciliables, s’accordent sur un point, à savoir que la douleur sans terme et le malheur sans espérance en sont également et à jamais exclus.

III
L’hypothèse de la conscience modifiée n’exige pas la perte de la petite conscience acquise dans notre corps; mais elle rend celle-ci presque négligeable, la jette, la noie et la dissout dans l’infini. Il est naturellement impossible d’étayer cette hypothèse de preuves satisfaisantes; mais il n’est pas facile de la ruiner comme les précédentes. S’il était permis de parler de vraisemblance, quand notre seule vérité est que nous ne voyons pas la vérité, elle est la plus vraisemblable des hypothèses d’attente, et ouvre de magnifiques portes aux rêves les plus plausibles, les plus variés et les plus séduisants. Notre moi, notre âme, notre esprit, ou quel que soit le nom dont nous appellerons ce qui nous survivra pour demeurer nous-mêmes, retrouvera-t-il au sortir de notre corps les innombrables vies qu’il doit avoir vécues depuis les millénaires qui n’eurent pas de commencement? Continuera-t-il de s’accroître en s’assimilant tout ce qu’il rencontrera dans l’infini, durant des millénaires qui n’auront pas de fin? S’attardera-t-il quelque temps autour de notre terre, y menant, dans des régions invisibles à notre œil, une existence de plus en plus haute et heureuse, comme le veulent les théosophes et les spirites? Ira-t-il vers d’autres systèmes planétaires, émigrera-t-il en d’autres mondes dont nos sens ne soupçonnent même pas l’existence? Tout semble permis dans ce grand songe, hormis ce qui pourrait en arrêter l’essor.

Néanmoins, dès qu’il s’aventure trop loin dans les espaces d’outre-tombe, il se heurte à d’étranges obstacles et s’y brise les ailes. Si nous admettons que notre moi ne demeure pas éternellement tel qu’il était à l’instant de notre mort, nous ne pouvons plus imaginer qu’à un moment donné il s’arrête, cesse de s’étendre et de s’élever, atteigne sa perfection et sa plénitude, pour n’être plus qu’une sorte d’épave immuable en suspens dans l’éternité et une chose finie dans tout ce qui ne finira jamais. Ce serait bien la seule et véritable mort; et d’autant plus affreuse qu’elle mettrait un terme à une vie et à une intelligence sans égales, à côté desquelles celles que nous possédons ici-bas ne pèseraient même pas ce que pèse une goutte d’eau en face de l’Océan ou un grain de sable en contrepoids d’une chaîne de montagnes. En un mot, ou nous croyons que notre évolution s’arrêtera un jour; et c’est une fin incompréhensible et une sorte de mort inconcevable; ou nous admettons qu’elle n’aura pas de terme, et dès lors, étant infinie, elle prend tous les caractères de l’infini et doit se perdre et se confondre en lui. C’est du reste à quoi aboutissent la théosophie, le spiritisme et toutes les religions où l’homme, dans son bonheur suprême, est absorbé par Dieu. Et c’est encore une fin incompréhensible, mais du moins c’est la vie. Et puis, incompréhensible pour incompréhensible, après avoir fait tout ce qui est humainement possible pour comprendre l’une ou l’autre énigme, jetons-nous de préférence dans la plus vaste et partant la plus vraisemblable, celle qui contient toutes les autres et après laquelle il ne reste plus rien. Sinon les questions se redressent à chaque étape et les réponses sont toujours différées. Et questions et réponses nous mènent au même abîme inévitable. Puisqu’il faut tôt ou tard l’aborder, pourquoi n’y pas aller tout de suite? Tout ce qui nous arrive dans l’intervalle, nous intéresse sans nul doute, mais ne nous retient pas, n’étant pas éternel.

IV
Nous voici donc devant le mystère de la conscience universelle. Bien que nous soyons incapables de comprendre l’acte d’un infini qui se replierait sur soi pour se sentir, par conséquent se définir et se séparer d’autre chose, ce n’est pas une raison suffisante pour le déclarer impossible; car, si nous rejetions toutes les réalités et impossibilités que nous ne comprenons point, il ne nous resterait plus de quoi vivre. Si cette conscience existe sous cette forme dont nous avons l’idée, il est évident que nous nous y trouverons et y prendrons part. S’il y a conscience en quelque lieu, ou quelque chose qui remplace la conscience, nous serons dans cette conscience ou cette chose, puisque nous ne pouvons être ailleurs. Et cette conscience ou cette chose où nous nous trouverons, ne pouvant être malheureuse, puisqu’il est impossible que l’infini n’existe que pour son malheur, nous n’y serons pas malheureux non plus. Enfin, si l’infini où nous serons lancés n’a aucune espèce de conscience ni rien qui en tienne lieu, c’est que la conscience ou ce qui la pourrait remplacer, n’est pas indispensable au bonheur éternel.

V
Voilà, je pense, à peu près, ce qu’il est permis d’affirmer, pour l’instant, à l’âme inquiète devant l’espace insondable où la mort va bientôt la jeter. Elle y peut espérer tout ce qu’elle y rêvait; elle y craindra peut-être moins ce qu’elle y redoutait. Si elle préfère demeurer dans l’attente et n’admettre aucune des hypothèses que j’ai exposées de mon mieux et sans parti pris, il semble cependant difficile de ne pas accueillir, tout au moins, cette grande assurance que l’on retrouve au fond de chacune d’elles: à savoir que l’infini ne saurait nous vouloir du mal, attendu que s’il tourmentait éternellement le moindre d’entre nous, il tourmenterait quelque chose qu’il ne peut arracher de soi, et partant tout lui-même.

Je n’ai rien ajouté à tout ce qu’on savait. J’ai simplement tenté de séparer ce qui peut être vrai de ce qui certainement ne l’est point; car, si l’on ignore où se trouve la vérité, on apprend néanmoins à connaître où elle ne se trouve pas. Et peut-être, en recherchant cette introuvable vérité, aurons-nous accoutumé nos yeux à percer, en la regardant fixement, l’épouvante de la dernière heure. Il reste sans nul doute, à dire bien des choses que d’autres diront avec plus de force et d’éclat. Mais n’espérons pas que quelqu’un prononce sur cette terre le mot qui mette un terme à nos incertitudes. Il est au contraire fort probable que personne en ce monde, ni peut-être dans l’autre, ne découvrira le grand secret de l’Univers. Et, pour peu qu’on réfléchisse, il est très heureux qu’il en soit ainsi. Nous avons non seulement à nous résigner à vivre dans l’incompréhensible, mais à nous réjouir de n’en pouvoir sortir. S’il n’y avait plus de questions insolubles ni d’énigmes impénétrables, l’infini ne serait pas infini; et c’est alors qu’il faudrait à jamais maudire le sort qui nous aurait mis dans un Univers proportionné à notre intelligence. Tout ce qui existe ne serait plus qu’une prison sans issues, un mal et une erreur irréparables. L’inconnu et l’inconnaissable sont et seront peut-être toujours nécessaires à notre bonheur. En tout cas, je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, sa pensée fût-elle mille fois plus haute et plus puissante que la mienne, d’être éternellement condamné à habiter un monde dont il aurait surpris un secret essentiel et auquel, étant homme, il aurait commencé à comprendre quelque chose.

TABLE DES CHAPITRES
Notre injustice envers la mort 1
L’anéantissement 33
La survivance de la conscience 39
L’hypothèse théosophique 67
L’hypothèse néo-spirite. Les apparitions 77
Les communications avec les morts 85
La correspondance croisée 131
La réincarnation 147
Le sort de la conscience 179
Les deux aspects de l’infini 203
Notre sort dans ces infinis 229
Conclusions 257