Le thé chez Miranda by Paul Adam and Jean Moréas

JEAN MORÉAS ET PAUL ADAM

LE THÉ
CHEZ
MIRANDA

PARIS
TRESSE ET STOCK, LIBRAIRES-ÉDITEURS
8, 9, 10, 11, Galerie du Théâtre-Français
PALAIS-ROYAL

1886
Tous droits réservés

Les auteurs et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction.

Ce volume a été déposé au Ministère de l’Intérieur (section de la librairie) en Juillet 1886.

OUVRAGES DE JEAN MORÉAS:

LES SYRTES.

LES CANTILÈNES.

OUVRAGES DE PAUL ADAM:

CHAIR MOLLE.

SOI.

Pour paraître prochainement:

LES DEMOISELLES GOUBERT
MŒURS DE PARIS
par
JEAN MORÉAS ET PAUL ADAM

3694.—ABBEVILLE, TYP. ET STÉR. A. RETAUX.—1886.

Il a été tiré de cet ouvrage sur papier de Hollande dix exemplaires numérotés à la presse.

Première Soirée

C’est l’hiémale nuit et ses buées et leurs doux comas.

Quartier Malesherbes.

Boudoir oblong.

En la profondeur violâtre du tapis, des cycloïdes bigarrures.

En les froncis des tentures, l’inflexion des voix s’apitoie; en les froncis des tentures lourdes, sombres, à plumetis.

C’est l’hiémale nuit et ses buées et leurs doux comas.

Dehors, la blancheur pacifiante des neiges.

Au foyer, la flamme s’allonge, s’allonge et se recroqueville, s’aplatit et se renfle,—facétieuse.

Et des émanations défaillent par le boudoir oblong, des émanations comme d’une guimpe attiédie, d’une guimpe attiédie au contact du derme.

Le jour froid des lampes filtre et se réfracte. Le jour des lampes se réfracte en la profondeur violâtre du tapis aux cycloïdes bigarrures; il se réfracte contre les tentures sombres, à plumetis.

Au-dessus du sofa brodé de lames, dans son cadre d’or bruni, un PAYSAGE: Perse stagne la mare; les joncs flexueux où des engoulevents volètent, la ceignent. A gauche, des peupliers que le cadre étronçonne, et tout au fond, par les ciels dégradés, dans la grivelure argentée de leurs ailes éployées, un vol tumultueux de grèbes.

En face du sofa brodé de lames, sur un meuble bas, pentagone, que des télamons supportent, de hautes feuilles de parchemins vêtues de poult-de-soie blanc, aux agrafes d’un métal précieusement oxydé, s’étalent.

Et ce sont là devis et contes, devis et contes futiles et sentencieux, écrits pour l’agrément de la Dame par ses deux sigisbées.

C’est l’hiémale nuit et ses buées et leurs doux comas.

Dehors, la blancheur pacifiante des neiges.

Au foyer, la flamme s’allonge, s’allonge et se recroqueville, s’aplatit et se renfle,—facétieuse.

… Miranda, toute droite, à l’aise en une sorte de canezou d’escot aux passements de jais et de soie écarlate, verse du thé de ses mains bien fardées.

AMOURETTE

I

Aux Tuileries, contre la terrasse qui longe la Seine, elle se tient assise, en brodant. Et se détache à peine sa toilette sobre sur le vert noir du lierre.

Paul Doriaste est revenu là pour lui découvrir les imperfections peu visibles, mais décevantes, qu’elle doit avoir. Ainsi espère-t-il esquiver la hantise d’elle. Chose bête: il a soumis plusieurs jours son tympan aux cacophonies des musiques militaires afin de la voir. Cette élégance de dame à médiocres revenus, la plus discrète et délicate des élégances, le charme. En paysanne, en grande mondaine, en mystérieuse courtisane, en bourgeoise lettrée, il l’a décrite déjà, au cours de plusieurs nouvelles qu’il fit pour son journal, le Sphinx. Elle accapare son esprit; il la désire, et il ne l’aura point.

Cela se devine tout de suite qu’il ne l’aura point. Elle est honnête fatalement par sa blondeur tendre d’anémique, la matité du teint pur, la tendance à rester clapie très longtemps dans la même attitude.

Elle le regarde venir. Sur l’orbe de son œil levé une nacrure luit, humide, puis se voile des cils baissés vite. Et cette luisance le pénètre, se darde par ses entrailles qui frémissent. Il la veut. Sans doute elle n’osera se livrer; mais ce geste du regard est certainement un aveu d’amour. Ou non, peut-être. Aux sourires des gens semblent bizarres son costume de sportsman, ses bottines pointues et ses culottes collantes; à elle aussi pourquoi ne paraîtrait-il point ridicule. Une simple curiosité peut-être incita la moqueuse à l’examiner. Et tout désir se dissipe en lui. Il se résout à rentrer. Intimement un spleen l’abat.

Le possède depuis quelque temps un besoin de femme, pas un besoin charnel, mais une envie de frôler des jupes, de laisser, en une infiniment douce caresse, ses lèvres effleurer l’odorant duveteux d’un épiderme de blonde, de sentir sous ses doigts l’incurve et plastique roideur du corset, à travers la soie.

Le manque de cette satisfaction le rend veule, presque malade. Davantage l’obsède son scepticisme. Il s’échafaude en la cervelle des plaidoiries également probantes pour des principes contradictoires. Des dégoûts lui affluent. Il prévoit tout à l’heure, chez Sylvain, devant l’absinthe, ses camarades nantis de raisonnements pareils. On déversera sans trêve de pessimistes radotages. Et puis il regagnera son logis en discutant le suicide; ou bien, dans quelque boudoir public, il ira s’anuiter et accroître, par le contact de chairs urbaines, la regrettance du rêve féminin qu’il veut oublier. Rien autre en but. Lassitude d’être.

Au reste, pourquoi ne point tenter cette aventure,—distrayante, qui sait? S’arrêterait-il à la crainte d’échouer? Non. L’insuccès dans ce genre de tentative indique seulement une erreur sur la minute propice, une inaptitude à graduer ses paroles selon l’inintelligence de la femme. Aurait-il honte de ne pas réussir là où triomphe la bêtise suprême des lieutenants et des coiffeurs?… Le dépit s’en offrirait bizarre à étudier sur soi.

Et Paul Doriaste repasse devant elle. Un autre regard le trouble encore. Une bestiale envie d’étreindre le surexcite… Il se décide. La pâleur lui resserre la peau, son cœur bat; mais comme il s’estime brave de l’effort qui l’amène près elle! Il s’assied; et, bien qu’elle feigne une complète indifférence, il espère.

Elle demeure toujours immobile, comme malicieuse dans sa pose énigmatique. Elle pense,—devine-t-il: S’il se montre impertinent je le remettrai à sa place; et s’il n’ose pas c’est un sot. Ce le tracasse fort de comprendre cette pensée. Il remarque les dessins de la broderie qu’elle achève: une fleur, une étoile, une rosace dans un cercle, et puis une fleur, une étoile…; ça recommence ainsi indéfiniment. Un bout de jupon frais qui dépasse la robe laisse évoquer le linge de dessous et le corps. Oh! si ce teint se retrouve sur la poitrine autour des pointes roses, et entrevu par les vides de la guipure!… Et l’odeur chaude qui émanera, nourrissante presque. Son minuscule soulier vernis tout plat semble ne rien contenir jusque la bouffette de rubans qui lace. Par-dessus se courbe un renflement gras, linéaire dans un bas uni et violâtre.

Et les lois conventionnelles qui entravent la sincère et brusque manifestation de l’amour?… Quels imbéciles préjugés!…

Une balle crasseuse roule vers la chaise de Doriaste. Apparaît le propriétaire: un baby, un gnôme bouffi, chancelant, hâve, chevelu de jaune clair, et qui fixe le chroniqueur de ses gros yeux lactescents. Doriaste ramasse le jouet, car la voisine, tout de suite, a coulé l’œil vers l’enfant. Lui le caresse et lui parle, sûr que l’instinct de maternité la tiendra forcément attentive à leur mimique et à leurs dires. Il tarabuste l’enfant lourd, ballonné d’étoffe blanche, et dont la laideur l’irrite. Il lui serine des inepties que le petit répète en bégayant et bavant. Tout à coup le mioche de pleurer à sanglots.—«Monsieur, prie-t-elle, mais laissez-le donc;… viens, va! mon petit garçon.»

Elle a chanté, cette voix, sur une inflexion parisienne impérieuse, donnant la sensation d’avoir été perçue lors de querelles. Et, cependant qu’il conduit à la dame le pleurnicheur, il ne trouve rien de spirituel à énoncer, tant l’absorbe la désillusion de son ouïe. Au hasard, il lâche, avec un espoir de pitoyante réponse:—«Madame, vous aurez sans doute plus de chance que moi! je fais pleurer tous ceux que je veux aimer…»

Elle sourit, moqueuse.

C’est une grue, juge Doriaste. Le subit intérêt pris à ses paroles dénonce l’envie de se livrer; et la façon rapide dont elle l’exprime décèle que cette envie lui est coutumière. Il s’enhardit avec, déjà, la prévision d’un souper, d’une baignoire de petit théâtre. Justement il garde en poche les vingt louis de ses derniers articles. Et, tout en calculant la dépense probable de cette fredaine, il conte à la jeune femme l’histoire d’une maîtresse suicidée, bien convaincu qu’elle n’y veut croire, mais pensant la flatter par la peine qu’il se donne.

Silencieuse, elle essuie de son fin mouchoir les joues de l’enfant, puis elle l’embrasse. Doriaste pousse alors un profond soupir tout en s’avouant à lui-même cette comédie ridicule. Elle hausse les épaules. Ce qui le froisse: elle l’ennuie à la fin avec ses manières! Il débite des sottises, soit; mais les femmes sont si nulles. Pour varier il la complimente. Il lui déclare comment sa toilette, harmonisée par un art dilettante, la désigne l’amie de goût que l’on rêve. Il décline sa position sociale, comptant sur ce titre d’homme de lettres pour la fasciner. Elle, pâlie un peu, se lève, s’en va.

Ne point s’opposer à son départ? le jeune homme estime excellente cette tactique. A la regarder filant parmi la foule badaude, avec sa taille svelte qui s’érige hors le gonflement de la jupe, il la trouve plus désirable encore et son esprit s’opiniâtre à imaginer tout ce corps sans robe, sur un lit. La lumière qui se filtre par la verdure tendre des marronniers s’en vient voluter autour de ses formes que la marche ondule. Et l’œil de Doriaste longtemps vise l’épaisse torsade blonde où se contourne toute la chevelure qui monte dans le faîtage du chapeau.

Il la suit. Bientôt il marche à côté d’elle et il prie qu’on l’excuse, et il proteste que seule une attirance mystérieuse et invincible l’attache à elle. Comme elle ne répond, gardant l’immutable indifférence de ses yeux froids, l’impassibilité de sa peau mate, Doriaste cite son nom bien connu et interroge si elle lit quelquefois le Sphinx: les cinq derniers articles, il les a consacrés à décrire l’image d’elle.

Et elle s’étonne d’entendre sa voix chevroter pendant qu’il dit cela. Et ce chevrotement la pénètre, lui secoue le cœur. Subitement, elle stationne et déclame cette phrase qu’elle a vue quelque part:

—Donnez-moi votre parole d’honneur que vous ne serez que mon ami, rien que mon ami.

Au désir d’héroïne dramatique il accède, devenu stupide de bonheur parce qu’il la flaire, parce qu’il calque du regard ses formes proches, elle consentante. Il ajoute à son serment:

—Jusqu’au jour où vous-même m’en relèverez.

—Jamais, cela.

La face du chroniqueur s’étire en un sourire triste, amer, incrédule. Vers la grille elle reprend sa route. Lui, à mots émus, confesse sa présente extase. Muette, elle l’écoute, la bouche gaie, pourtant.

A l’appel de sa main, un cocher blanc dirige près elle son fiacre. Et Doriaste:

—Laissez-moi vous accompagner.

—Non, je ne suis pas libre… je suis mariée.

—Quand vous reverrai-je.

—Vous avez bien su me trouver; vous le saurez encore, à moins que l’oubli…

—Oh! non. Me direz-vous comment vous vous appelez, afin que…

—Supposez que je m’appelle… Marceline…; oui, Marceline…

Du fiacre où elle s’installe en tapotant ses jupons, elle a pour Doriaste un franc regard, très long.

Et la voiture cahote, jaune, par les rosâtres grisailles de la vesprée.

En vain le journaliste espère-t-il qu’elle soulèvera le voile capitonné qui ferme le judas dans le panneau du fiacre… Rien.

Marceline? Marceline! songe-t-il, prénom cher à la littérature bourgeoise. Le père, il l’imagine ingénieur, ou sous-chef, ou magistrat, honnête homme certes, grand lecteur du Temps et des discours académiques, et croyant aux destinées du pays. Sans doute il psalmodiait le soir, sous la lueur cuivreuse de la lampe, les phrases sentimentales de George Sand, devant sa femme, et, par-dessus la nappe, ils se serraient la main. A la suite d’une telle lecture Marceline a dû être conçue dans un lit d’acajou linceulé de cretonne bleue.

II

Premier rendez-vous au concert.

Sur la scène, un violoniste enlève les symphonies de Max Bruch, du coude, de la tête, avec des mouvements de lutteur agile; et le gaz crûment inonde son habit noir, ses cheveux noirs.

Paul Doriaste se mélancolise à percevoir ces sonorités fuyantes, et qui, lentement, reviennent. A son côté, Marceline se serre parmi l’entassement d’un public nombreux. Et il la sent très loin de lui comme une impassible vision. La rectitude de cette pose où pas une flexion ne s’affaisse, le vague de ce regard qui flotte par le lustre, et se fixe aux pendeloques que les feux décomposés teintent de lueurs joaillières, tout cela semble cacher une âme mystérieuse, intangible. Il lui en veut d’avoir accepté ces relations platoniques. Une comédie qu’elle joue là; une comédie qui, lui, l’absorbe et l’agace. Voici qu’il n’entend même plus Max Bruch. Elle finira, cette femme, par lui tuer le sens artistique.

Derrière leurs pupitres, les musiciens s’étagent en face, adossés au décor: figures communes, épanouies dans l’évasement des faux-cols; corps tassés dans les fracs larges, dans les bosselures des plastrons blancs. En bas, les choristes femelles avec les taches claires de leurs collerettes sur la terneur minable des corsages. Dans le haut, tout à fait, le timbalier s’amplifie en allures pontifiantes, tandis que le cymbalier ne cesse de faire reluire son binocle et le replacer sur sa face qui sue. Et ce monde s’encastre entre les cuivres énormes, s’accoude à l’acajou de contrebasses, s’enrage sous les cordes des harpes monumentales. Des toiles peintes et défraîchies, du plafond que traverse une ligne d’usure, les torchères saillent, le lustre pend. Seules dorures.

Vibre une note isolément, comme le pleur prolongé d’une vierge, et Doriaste conquis ne remarque plus rien. La mesure s’active, et s’alanguit tout à coup, râle. Comme un sanglot alors, et puis de cristallines notes ruissellent, et des notes, et encore. Il en sourd des soupirs, des étirances lamentantes, de spasmatiques arpèges. Tantôt l’harmonie se pâme humide, s’expire. Puis elle s’élance avec de déterminés vouloirs, des violences de rut. Les cordes des violons craquent comme des soieries et hocquètent comme des gorges jouissantes. D’une accalmie douce, murmurée, surgit une sautillante phrase qui croît. Elle domine, triomphe en une impudique danse. De lentes ondulations l’enserrent par une spirale qui monte et s’évase. Les dièzes reluisent comme des gemmes, des gemmes qui parent une chevelure longue, une chevelure qui se dénoue et flotte dans un aboutement de gammes. Et s’évoque la toute-puissante femme. Il est une mugissante mesure pour le fauve des aisselles, une mesure plane pour le front pur, une note coulée pour la gouttelante améthyste qui pendeloque sur le front, deux mesures ronflantes pour les seins arrondis; ensuite une rapide infinité de sons qui disent tout, décrivent tout et le clament: ce sont les cassures de gaze d’or autour des hanches, et le galbe recourbé des bras sur la tête qui se renverse, et le poli du ventre avec les mystiques profondeurs du nombril, et les yeux, pastilles d’encens où fulgure une minuscule étincelle. Le rythme s’exaspère. La Salomé bondit avec un éclat de trilles et un scintillement de pierreries. Les croches se dardent comme des diamants et se fluidifient en collier comme une rivière d’ambre sur la poitrine. Deux notes brèves saillissent comme les escarboucles des seins.

Et Paul Doriaste ne perçoit plus que les multiples voluptés d’un corps féminin harmonique en danse harmonieuse. Il y voit la nudité de Marceline; il se retient pour ne pas l’étreindre. Et, par la salle, les bravos croulent, rebondissant sur les banquettes écarlates.

—C’est délicieux, émet-elle: toutes ces notes s’épanouissent comme les fleurs d’un jardin féerique.

Elle a dû composer cette sentence avec un extrême soin, pendant toute une moitié du morceau. Le chroniqueur s’enrage à l’entendre, il se contente d’affirmer:

—Parfaitement, madame.

Lamoureux, le chef d’orchestre, gravit l’estrade. Il inspecte le public à travers la luisance de son binocle, avec un lent tournoiement de sa carrure pesante. Levant l’archet, il fait signe.

Du Wagner: le premier acte de Tristan et Yseult. La gigantesque rumeur d’un océan enfle par les cordes, hurle dans les cuivres, se lamente dans les contrebasses, s’écroule avec le choc grave de la grosse caisse, avec l’éclatante sonorité des cymbales. Et, par un moutonnement de notes minimes, la vague rétrogradante bruisse. Les tonalités énormes et balbutiantes de la grande mer s’épanchent dans l’ampleur de cette phrase musicale toujours reprise, toujours elle-même et jamais identique. Cela institue d’immenses perspectives d’eau verte montuant sous un ciel froid, quelque chose de terrifiant et de squameux; et l’inopinée chanson du mousse se déverse des hunes pâles: sensation de l’humain infime perdu dans l’immensité du large.

Doriaste, très empoigné, abandonne sa rancune contre le béotisme de Marceline. Un instant, à peine, le gagne un dédain pour l’écrivaillerie sentimentale dont elle copie les piteuses héroïnes. Ailleurs l’emporte un rythme.

Fatiguée de s’être tenue si longtemps roide, Marceline fléchit vers le dossier de son fauteuil, et un reflet rouge, le reflet d’une tenture de loge se pose dans sa pupille bleue. A la contempler, Doriaste ressent un nouvel afflux de désirs. Une chaleur parfumée l’imprègne et affadit sa rage. Marceline s’affaisse toujours en courbes molles. Il a bientôt de sa jupe dans les jambes. Entre sa taille et le dossier du fauteuil il glisse la main. Ce lui procure une sensation d’exquis énervement effleurer le tissu un peu rêche du corsage. Elle ne bouge, elle ne parle, elle ne se meut. Vaniteuse joie du jeune homme qui suppose acquiescente cette immobilité. Mais à la fin du morceau, levée brusquement, elle profère:

—Adieu, par votre faute.

C’est comme un soufflet sur la joue de Doriaste, une leçon qu’elle donne. Et tout son mépris pour cette bécasse platonique s’exhale en une populacière injure murmurée, qu’il entendit naguère sur le boulevard et dont la gouailleuse intonation l’obsède:

—Hé va donc, morue!

Jusque la dernière note du concert, il se soûle d’harmonie. Il s’avoue soulagé de ne l’avoir plus là, elle.

III

Au Sphinx, dans la salle de rédaction, Paul Doriaste narre en plaisantant son duel du matin.

—Mais pas du tout; je sais à peine comment cela se fit. Vergex s’est reculé: il avait une grande égratignure là, au biceps. Alors j’ai abaissé mon épée.

—Et en refrain, une gibelotte délicieuse.

—Où ça?

—A la Cascade, parbleu. Le patron m’a dit qu’il allait faire installer une salle de pansement entre la cuisine et les closets. J’ai vu le plan.

—Il est fumiste ce Doriaste! Et vous êtes amis tout de même.

—Je ne pense pas. Nous ne nous saluons plus.

Un monsieur très chauve s’exclame en déposant un journal sur la table drapée de vert.

—Eh bien, il va être content Caufières.

—Le témoin de Vergex? interroge Doriaste.

—Lui-même. Je ne sais si c’est une coquille ou une méchanceté de Macette, dans le compte rendu de l’Éclair on a supprimé l’a de son nom. Voyez.

—Cufières, Cufières, ça fait Cu-fier. Elle est mauvaise celle-là.

—Du coup, sa maîtresse va le lâcher.

—Il a une maîtresse?

—Oui, la baronne de Terse. Elle ne lui pardonnera pas ce ridicule.

—Il couchait avec?

—Dame, une maîtresse?… généralement! Il prenait ses repas chez elle. C’est un garçon pratique, ça lui économisait les restaurants.

—Ah! il couchait… Eh oui! je suis bête, répond Paul.

Et l’image de Marceline qu’il n’a vue depuis le concert se dresse en sa mémoire, vision maligne insaisissable. De ce regret il construit une chronique.

—Monsieur, vient lui dire le garçon, tandis qu’il achève un paragraphe, il y a une dame pour vous dans le salon.

Elle, debout devant une croquade de Forain, et sa toilette sombre l’enveloppe de plastiques roideurs.

L’émotion rend Doriaste tout tremblant, et, pour éviter à Marceline l’embarras de parler:

—Que vous êtes bonne! Vous vous intéressez donc à moi!

—J’avais craint qu’il ne vous fût arrivé quelque malheur.

—Vous ne m’en voulez plus alors?

—Si.

L’humidité profonde de son regard mire le visage du jeune homme.

—Je m’en vais, maintenant, dit-elle.

—Moi aussi, je m’en vais. Me permettez-vous de vous accompagner?

—Oh! non. D’abord je craindrais de vous déranger; et puis, si j’étais vue…

Et le ton de ces paroles prouve qu’elle se soumet à lui, repentante. Il commande en cachette un coupé de remise. La conversation butine sur des banalités vagues; et il exerce son esprit à inventer de quelconques traîtrises qui la puissent mettre en ses bras. Ils descendent. Dans la rue Drouot étroite, où le monde grouille, elle n’ose s’arrêter longtemps pour se défendre de monter en voiture. Près elle un vieux monsieur bougonne contre les gens qui obstruent la voie publique. Doriaste, doucement, l’amène jusque sur les coussins.

—Ce n’est pas bien, fait-elle.

Au capitonnage elle s’adosse, les yeux perdus en quelque infini souvenir.

Du duel, il parle. Peu à peu elle lui sert de discrètes exclamations. Il invente des détails, il énumère des dangers. Insinuant que le vrai motif de cette rencontre n’est pas celui publié par les gazettes, il se pose en redresseur de torts, il lâche ses indignations contre la canaillerie de certaines gens. Puis il se piédestale sceptique, rassasié de vie, de choses, d’êtres. Un moment, Marceline lui a rendu ses croyances, les bonnes pensées qui retrempent et encouragent. Mais, après son abandon, il a requis ce duel, voulant la mort. Sur le terrain, quelque chose, subitement, lui prédit qu’elle reviendrait, et il s’est défendu pour pouvoir l’aimer, l’adorer, lui poser un baiser.

Elle le laisse prendre si froidement qu’il se reproche l’avoir pris. Et cependant il questionne si elle l’aime un peu. Très bas, elle affirme «oui». Et sa main, sa longue main gantée se crispe sur les doigts de Doriaste.

Devant la maison du chroniqueur le coupé s’arrête. En gentilhomme heureux, il donne un louis au cocher; et cette crainte le harcèle: la blanchisseuse n’a peut-être point rapporté les serviettes fines.

Mais déjà, dans la lumière blonde du soleil automnal, Marceline s’éloigne grave.

Lui murmure: «Ah! non, pas de lapin, ma vieille!» Comme il l’a rejointe, comme il la supplie, elle révèle son mari, courageux militaire, officier de la Légion d’Honneur. Le tromper serait lâche tant il se confie en elle; Paul Doriaste, un galant homme, ne voudrait pas cette forfaiture. Toute rose elle s’anime, parlant haut presque. Les grands mots «honneur», «paroles engagées», passent entre ses lèvres avec des sons sévères, superbes.

Il est convaincu; il l’estime pour ces reproches. Il prévoit vilipendé, moqué ce mari, un brave homme. Et c’est en lui une déchirante lutte entre son amour paroxysé par le goût du baiser conquis, par les longs frôlements en voiture, et l’hésitation à commettre une infamie. Mais s’impose l’idée soudaine qu’elle blague peut-être, que tout cela est manège pour accroître la valeur de sa défaite. Alors il ruse:

—Oui, vous avez raison. Un ange comme vous ne peut pas tromper; et pourtant vous m’aimez et je vous aime comme on ne le saurait dire.

L’un l’autre ils se crispent encore leurs mains enlacées; et, de cette partielle étreinte, un énervement délicieux jaillit jusqu’au fond de lui-même. Elle, pour ne pas pleurer, regarde fixement au loin, devant. Rue pâlement ensoleillée; trottoirs gris perle, propres; l’activité calme de la grande ville dévale avec les passants muets. Si régulièrement palpite le tapage qu’il semble la respiration d’une personne saine, et un vent doux caresse la peau, met une légère ondulance aux bâches rayées des boutiques. Sur le visage mat de Marceline deux larmes qu’elle essuie vite.

Lui, très ému, ne doute pas maintenant que ses protestations ne soient sincères. Irrévocablement il l’aime.

—Tenez, demande-t-il, je vous jure d’être raisonnable. Mais je voudrais vous voir chez moi, Marceline, vous voir une seule fois dans le cadre de mon intérieur. Il me semble qu’ensuite votre image y demeurerait toujours. Sans cesse je l’y pourrais adorer et je serais heureux. Votre souvenir revêtirait auprès de moi une forme plus réelle. Vous seriez comme un délicat fantôme, chérie, visible toujours et vous laisseriez une ombre parfumée de vous sur les choses que vous auriez touchées. Et vous seriez là, jusque ma mort, pour me garantir des désespérances. Venez, voulez-vous?

Elle s’arrête de pleurer. Des gens qui marchent la dévisagent avec des mines pitoyantes ou ironiques. Elle s’en trouve confuse et se laisse conduire.

IV

Dans la pièce tendue de mauve, elle s’assied triste. A peine effleure-t-il le baiser de Doriaste vers ces lèvres chaudes. Elle se laisse enlacer. Ils restent ainsi longtemps sans dire, lui, s’imprégnant d’elle. Il songe que cette femme il la doit avoir, que son honneur de mâle serait compromis s’il ne manifestait pas sa virilité. Peu à peu, il approche son visage de celui de Marceline et multiplie les baisers, de minuscules baisers qui pleuvent. Elle s’étire, comme prise d’un malaise et vainement se débat sous l’étreinte triomphante. Par saccades sa gorge gonfle le drap bleu du corsage. Des tiédeurs en émanent qui pénètrent l’amant, font vibrer ses reins et ses entrailles, tendent jusqu’à sa gorge, voluptueusement. Elle ne le repousse plus et s’abandonne. Les baisers secouent leurs épaules. De la robe dégrafée les seins s’érectent et renflent la peau blanche. Il la possède.

Le soleil tamisé par la soie des rideaux épanche une clarté mauve. Marceline, les yeux fermés, la bouche tordue, tressaille, et elle brise les cordons de ses vêtements et elle force les agrafes. Puis nue divinement. Et lui la broie dans son étreinte; il mord ces mâchoires qui râlent.

C’est, avec des sanglots, une lutte cruelle de leurs corps, des embrassements et des chocs comme s’ils se voulaient confondre jusqu’aux moelles. Ils s’aiment infiniment.

Sonnent les argentines heures, rieuses.

Les lèvres de Marceline exhalent une odeur de violette.

Au soir. Un dernier rayon roule dans les ors pâles de la chevelure épandue et les membres épars de l’amante s’ombrent d’ambre.

V

Tous les jours elle vient chez lui pour aimer.

Et cette liaison se raffine de senteurs discrètes de linge sobrement dentellé, sans ostentation de faveurs bleues ou roses.

D’elle, cependant, Paul Doriaste ne possède que l’extérieur; il en ignore l’intime psychologie. On dirait qu’elle tâche à paraître une créature d’âme banale. Devant les questions qui la sonderaient, elle se dérobe et s’efface. Jamais elle ne compte une aventure marquante qui permette d’induire une croyance sur son esprit. Surtout elle s’offre très bonne. Elle a pour le chroniqueur de simples éloges qui flattent délicatement et pour quelques prosateurs modernes qui la délectent, elle-même se défend de soutenir une opinion littéraire ou artistique. Tout ce qu’il désire, elle l’aime. La vie des boulevards, l’après-midi, l’amuse. Aux courses, la correction anglaise des équipages, les gestes secs des sportsmen, les faces impassibles des Parisiens cachant des angoisses, des joies, des navrances devinables, tout ce luxe de passions et de choses la captive. Par contre, lui répugne la semi-familiarité des restaurants; elle abhorre ces hommes qui la fixent en mangeant aux tables voisines ou crient des théories par pose, pour lui plaire. Doriaste et son mari, c’est là, semble-t-il, ses uniques affections.

Le mari de Marceline, un noble de légende. Il fut bénédictin. En 1870 il quitta le froc et s’engagea. Par ses relations, par son mérite, il atteignit de hauts grades. Elle qui, jusque leur rencontre dans un salon, voulait vivre fille, l’aima, l’épousa. Aujourd’hui elle déplore ne pas l’avoir accompagné en Afrique. Elle prévoit des catastrophes s’il vient à savoir…

Mieux qu’il ne la connaît, Doriaste s’imagine le mari, tant elle en parle, et il garde au fond de soi une respectueuse pitié pour le malheur de ce noble, qu’il cause.

Maintes fois, la silencieuse Marceline se laisse glisser près Doriaste et, toute blanche, la figure encadrée par ses lourds cheveux blonds, à genoux sur le velours violet du divan, elle s’immobilise, les yeux vagues humant la lumière. Et, dans la pièce mauve, parmi les vieilles guipures aux tons fauves, sous les plats de cuivre rouge qui retiennent des lueurs dormantes dans leurs ciselures, la jeune femme apparaît à son amant comme la frêle réalisation des mystiques donatrices que peint Memling dans les panneaux de ses triptyques.

VI

Ils vont, calmes de bonheur, parmi la foule active. Au loin, l’Opéra assis dans les brumes rosâtres se révèle encore par les dorures qui, de place en place, s’irradient. Et la double file des lampadaires en bronze s’allonge, s’étrécit dans la perspective crépusculaire.

Paul Doriaste, tout au charme des féminilités frôlantes, s’abandonne au bercement vague des réminiscentes rêveries. Contre son coude, le sein de sa maîtresse palpite.

Ils doublent l’angle du boulevard. En teintes sobres s’harmonisent le miroitement limpide des étalages, les vêtements des promeneurs, les feuillages des arbres. Par delà les équipages glissent avec la fuite brillante de leurs lanternes, des gourmettes et les luisances noires des voitures. Jusqu’aux mors, les steppers arrondissent leurs jambes grêles.

—Marceline! clame subitement une voix impérieuse.

Le chroniqueur se retourne. Une colère l’a surpris… Mais, aussitôt, il réprime la semonce qu’il voulait servir à l’interrupteur de leur joie. Ce monsieur sec, brun, aux moustaches aiguës, ce monsieur ombré d’un chapeau gris, sans doute, c’est le mari. Il a pris le bras de la jeune femme et, tout bas, il répète:

—C’est votre amant, n’est-ce pas?

Et Doriaste sort à peine de son angoisse hébétée pour livrer sa carte en échange de celle offerte.

Et puis Marceline jetée dans une voiture; le monsieur parlant au cocher, s’installant, reclaquant la portière; et le fiacre perdu dans l’enchevêtrement des fiacres; le chapeau blanc du cocher perçu seul longtemps encore, jusque là-bas, dans le fouillis des fouets minces.

VII

En la bienheureuse caresse des draps frais, Doriaste repose ses membres raidis par trois heures successives d’escrime. La clarté discrète qui choit de la veilleuse en verre bleu, pose sur le divan où gît la chemise de soie qu’il endossera demain matin pour se battre. Des mélancoliques lueurs.

Et il vérifie par mémoire s’il n’oublia aucune des courses à faire dans cette circonstance, des emplettes. Cette affaire lui coûtera encore cent francs. Ses calculs, qu’il les fasse et refasse, atteignent inévitablement ce total.

Jusque la fin du mois il sera contraint à vivre chichement. En somme, il dépensa beaucoup pour cette liaison: dîners et fleurs, parties de campagnes et théâtres, voyages et voitures de remise, duel. Il eût à ce prix entretenu trois grisettes pendant le même nombre de semaines. Mais que d’heures exquises passées avec elle, si aimante et si douce! Elle doit bien souffrir en ce moment aux amers reproches de son mari. Cette supposition l’attendrit: toute la journée il y songea tristement. Marceline s’évoque en visions délicieuses de charme et de bonté; et ces visions se dissipent et renaissent… Ou bien, qui sait, peut-être, la finaude a-t-elle déjà reconquis l’époux, et lui la supplie-t-il, en larmoyant, de l’aimer. Car elle est forte en volonté, même son amant, jamais ne put connaître ce qu’elle pensait…

Si le mari le blesse elle aimera davantage celui qui aura versé son sang pour elle: et la charmeuse blonde s’exaltera en faveur de la victime. N’est-ce pas un premier duel et son auréole de bravoure qui la conquit. Au contraire, s’il blesse le mari, elle l’aimera pour son triomphe. Oh! la logique des femmes, comme il la connaît.

Machinalement, sous les couvertures, il refait du poignet, du pouce, les feintes apprises. Sans doute l’adversaire aura le jeu sec de l’armée et l’épée théorique. Par ce dégagé il lui joindra la poitrine, le ventre par cet autre. Et s’il commet la sottise de se découvrir par un coupé, on lui ménage certaine riposte…

Puis, défile le rappel de ses combats d’honneur, Cluseret faillit le transpercer il y a deux ans… Si le mari de Marceline le tuait? Non, c’est une chose rare ces accidents. D’ailleurs, il aura mené joyeuse vie ces cinq dernières années. Que de maîtresses, mes enfants, que de cocus et quelles noces!…

La mort? Le nirvana sans doute, le complet repos des phénomènes. Ou, avenir terrifiant, une multitude de petites existences, d’êtres minuscules qui naissent de la décomposition; et la mort ce sera la vie infiniment multiple, avec toutes les douleurs, atténuées pourtant, et mises au point psychologique de ces larves. Quelle destinée: des joies et des désespoirs de microbes!

La mort, est-ce la négation absolue? L’inconcevable, alors? Car, si l’absolu se pouvait concevoir, il s’établirait un rapport entre lui et le concevant, c’est-à-dire que l’absolu serait relatif, proposition contradictoire. Oh! stupidité immense des hommes.

Penser que la philosophie officielle raisonne encore dans son ineptie béate, sur l’absolu inconnaissable…

Sonne deux fois le cartel. Il reste encore quatre heures à dormir; et le sommeil s’impose absolument nécessaire pour se trouver dispos le matin. Au reste, il est très calme, très brave. Une dernière fois Doriaste mime dans le vide la botte sur laquelle il compte. Il s’y peut fier décidément, et, comme il ne se découvre jamais…

Et il s’estime un très chic type: des amours, des duels, du talent et une complète indifférence pour les hochets de gloire.

VIII

Longchamps, le matin. La pluie striant de rayures fragmentées l’enfilade des tribunes vides. Et la pelouse pâlotte. Doriaste éprouve son épée. Le mari enlève ses manchettes et, fébrile, ne parvient pas à boutonner son gant. Il dut souffrir affreusement, ce noble. Ses yeux paraissent glauques; ses cheveux gris sont tout ébouriffés et, dans sa figure, les rides frissonnent.

Le jeune homme remarque qu’il le gêne à l’examiner ainsi. Lui-même se sent très vigoureux, un robuste mâle, et il se compare en soi aux héros écossais de Walter Scott; et son épée, il la nomme muettement claymore. Puis, tout entier, l’accapare le soin de prévoir quelles seront les premières passes. Et les préparatifs ne se terminent pas. Les témoins causent sans agir.

Un léger malaise lui resserre les entrailles et la gorge. Alors, pour se distraire d’appréhensions vagues qui, subrepticement, l’envahissent, il s’intéresse aux passants matineux, groupés proche. Il y a un garçon boucher robuste, les hanches enveloppées de toiles sanglantes, la tête fixe sous une corbeille grasse. Un hussard, en petite tenue, maintient, par le licol, deux chevaux dont les yeux noirs roulent inquiètement. Sur la route, près le moulin, un maraîcher arrête sa voiture et le vent souffle dans sa blouse que brunit l’averse. Et les témoins:—Allez, messieurs!

La figure verdâtre du noble perçue à travers le très rapide cliquetis des armes. Et sa lame qui, sans cesse se dérobe, et repasse, et remonte, menaçante, et vue seulement par un reflet mince qui vire.

Doriaste s’encolère impatiemment; son amour-propre se blesse à chacune de ses bottes parée. La sensation d’un coup violent et froid dans le cœur. Et les tribunes accourent tournoyantes pour l’écraser. Et du noir. Plus rien, sinon une morsure à gauche. Naît un calme doux. Vers l’infini, une lueur pâlotte, fulgure, diminue, s’éteint.

IX

… Dans le Sphinx, l’article de première colonne intitulé: Paul Doriaste, est encadré de noir.

LE LÉVRIER

I

Depuis la mort de son mari,—il y aura un an vienne la vendange,—la comtesse Diane de Gorde vivait solitaire et inconsolée dans le vieux château tristement assis au bord de l’étang. Servie par des domestiques taciturnes, assistée par son confesseur qui lui prêchait, mais en vain, la résignation évangélique, elle passait sa vie à pleurer son bonheur irrévocablement évanoui, le cœur percé de sept glaives.

De haute lignée et d’une beauté fine de pastel ancien, elle s’était mariée un peu tardivement, à vingt-quatre ans, au comte de Gorde, beau jeune homme d’une trentaine d’années, galant à la mode exquise d’autrefois, amateur enragé de vénerie, vrai gentilhomme français et point anglomane. Courtisée plus que toute autre, à cause de son rang et de sa beauté, la comtesse de Gorde sut par un tact subtil et une conduite irréprochable décourager la fatuité des hommes et désarmer la médisance des femmes.

Elle ne cachait pourtant pas, la belle Diane, sous sa gorge divinement moulée, la glaciale indifférence pour les amoureuses extases, de son homonyme l’antique chasseresse. Se sentant du sang de bacchide dans les veines et trop d’orgueil et de dévotion dans l’âme pour se salir d’adultère, elle préféra tuer littéralement son mari par ses caresses inexorables. Ce fut pendant cinq ans une vie d’affres et de délices: les flambeaux de l’amour brûlèrent jusques à la torchère autour d’un catafalque. Elle le regarda s’éteindre, le cœur ulcéré de remords, mais impuissante à commander à la rébellion de ses sens. Et lui, déjà touché par la mort, il revenait encore, un mélancolique sourire sur ses lèvres pâlies et du bonheur au fond de ses yeux agrandis par la fièvre, il revenait, encore et toujours, respirer les lys de ce corps de déesse, ces lys plus mortels que la fleur du mancenillier. Ainsi par un crépuscule d’automne, comme les feuilles mortes commençaient à tournoyer le long des boulingrins jaunis, il rendit l’âme dans un dernier baiser.

II

Pendant les premiers mois qui suivirent la mort du comte, le désespoir de Diane fut tel qu’on eut à craindre pour sa raison. Peu à peu pourtant sa douleur s’apaisa, et une prostration muette suivit l’exaltation délirante. Avec l’accalmie relative des regrets, la nature reprit ses droits: l’exaspérée fermentation des lancinants désirs se mit à battre de nouveau dans ses veines de femme chaude, ses nuits furent hantées par de hideux cauchemars que d’exténuantes mortifications monastiques ne parvinrent pas à exorciser. Souvent, réveillée en sursaut, en butte à des tentations hallucinantes, elle tombait à genoux devant la niche de la Madone, implorant, avec des sanglots, l’absolution de l’inconsciente frénésie qui lui brûlait le sang, ou bien encore, après avoir erré comme une apparition désolée par les sombres corridors du château, elle passait la nuit jusqu’aux premiers rosissements de l’aube, dans le large périptère ouvert sur l’étang où pleurent les sarcelles, debout, son front fiévreux contre le marbre des colonnades, aspirant avec avidité le vent chargé de brume. Honteuse, elle se surprenait à convoiter les bras musculeux des jardiniers ou les mollets charnus des valets de chambre. Parfois, elle pensait aussi à se remarier. Alors un fantôme connu, très pâle, avec un doux sourire plein de reproches, se dressait devant ses yeux épouvantés, pour lui rappeler qu’elle lui avait juré à son lit de mort de ne jamais laisser souiller sa couche par un autre homme.

Ainsi, l’œil cerclé de bistre, le facies torturé par de névriques spasmes, elle languissait et s’étiolait, cette Mimalone condamnée au célibat par un serment irrévocable.

III

C’était par un après-midi de la fin-printemps. Le ciel, dans la chaleur torride, semblait une fournaise chauffée à blanc; les libellules maraudaient par les nymphéas des eaux figées, les nids s’égosillaient dans les claires frondaisons; une langueur amoureuse passait dans l’air alourdi.

La comtesse Diane, mélancoliquement accoudée à sa fenêtre, laissait errer ses regards distraits par la campagne verte. Soudain une scène inopinée attira son attention. Derrière un buisson bas de caryophylées, Tom et Giselle, ses lévriers favoris, se copulaient librement au soleil.

La comtesse ferma la fenêtre et rentra rêveuse.

Depuis ce jour-là, Tom, le beau lévrier d’Écosse, gorgé de friandises, ne quitte plus sa maîtresse. Diane a presque repris ses fraîches couleurs d’autrefois. Et, lorsqu’elle va, deux fois par jour, orner de thyrses de roses blanches la tombe de son mari, elle s’agenouille et prie, en répétant avec conviction: «Je jure que jamais un autre homme ne souillera notre couche.»

Deuxième Soirée

La Haye gris de perle où se fondent les façades closes. Poudroye au zénith la blanche incandescence d’un soleil pierrot. A travers les mirances du lac, cœur de la ville, les maisons doublées à pic se fusèlent vers les aqueuses profondeurs.

Casqué de cuir, la face ronde, bistre et rase, sauf l’unique barbiche en pinceau, un pêcheur offre aux replètes boutiquières des phoques vivants. Et dans les mannes qu’il désigne, c’est d’huileuses luisances sur les bêtes oblongues, sur leur pelage de souris, et de petits yeux doux qui s’effarent, et de félines moustaches.

Au fond du landau pers se ploye Miranda gisante, songeuse: des formes graciles, insexuées. Elle laisse pendre au dehors une de ses mains haut gantées de chamois; l’autre effile l’ultime mèche de sa natte blonde, blonde ainsi que du chanvre nouvellement roui. Et la natte épaisse lui sinue près le cou, près l’oreille exsangue, minuscule, où pas un bijou ne se darde. Mais deux saphirs agrafent le col roide de sa robe en peluche couleur de fer. Et, aux cassures des plis, l’étoffe émet des lueurs de clair acier. Ce qui la sertit comme d’une armure jusque son énigmatique visage éburnéen. N’apparaissent point ses pieds sous la peau d’ours brun qui, depuis les genoux, la couvre.

Hors la ville. Les juvéniles bouleaux s’érigent blancs sur le tapis roux des pelouses. Un feuillage poudrederizé qui de haut, coquettement, et semble voir, et frissonne. Comme un boudoir aux multiples colonnes blanches, aux moquettes rousses. Sans oiseaux. Silencieusement.

Dedans. Le Vyverberg. Ses arbres massifs qu’unissent les branches touffues. Le soleil s’y tamise, choit, macule le sol de taches violettes, d’un violet violet si peu, mauve presque. Et les maisons rougeâtres regardent par les châssis de leurs fenêtres blanches ainsi que par des yeux quadrangulaires, des yeux de statue, sans pupilles.

Sous une vitrine de musée, les émaux de Limoges et leur électrique blafardise, et leurs ciels orageux aux tons d’encre écrasée; plus loin, la canne d’un historique monsieur avec pomme en porcelaine de Saxe.

De Rembrandt: un rayon saure qui glisse dans un temple fantastiquement brun, un rayon saure où se lève la main du grand prêtre en dalmatique d’orfroi, où paraît la Vierge en habit d’azur, et Siméon qui offre un Jésus chair, et saint Joseph porteur de colombes.

Les dunes. De montueuses ondulances blondissantes; accroupies et rondes comme les croupes d’un bétail gras; et pressées en un grand troupeau; innombrables.

La mer. L’immense nue; et qui bave. Dans sa peau d’argent des madrures s’étalent émeraude, comme des prés; où parfois surgissent des crêtes savonneuses qui vont et s’épanchent.

Et par-dessus s’incurve le firmament, la toujours incommencée page blanche.

Miranda descend. Aux bras de ses chers initiés elle s’appuye et ses lèvres rosâtres sourient à la fraîcheur bruissante de l’air; et ses sourcils broussailleux, pâles, se froncent à la gifle salée de l’embrun. Elle dit. Sa voix de l’Ailleurs, très basse, domine la grondante mer.

«—Il me plaît que ci nous seyons et que nos yeux se prélassent à contempler cette bouillonnante folle qui veut sortir toujours d’elle-même, s’efforce et ne peut… l’humaine! tandis que vous me lirez des contes dans le blanc Eucologe. Voici que je vous ai conviés à la symphonie des septentrionales blancheurs.»

Et c’est la transfiguration blanche des choses. Un illuminement s’élève à l’extrême limite des flots; et il s’épand. En toutes les teintes il s’immisce et transparaît. Même les brumes gris de perle, vers la ville, il les gouache de blancheurs lactescentes. L’écume des vagues semble des éclaboussures de craie, et des lueurs blanches se glissent aux flancs rebondis des barques goudronnées, aux rondeurs des vergues et des mâts. Elles posent lourdes sur les cornettes empesées des matelotes; elles ternissent l’argent qui brille au loin étendu sur la nappe de mer ensoleillée.

Parmi les maisonnettes de plaisance construites en bois dans les dunes et dont les maigres jardinets s’étiolent derrière les paillassons qui les protègent des sables, il se présente une demeure basse, à péristyle.

Miranda pousse la barrière de bronze ouvragé, et aux fleurs marcescentes du minuscule parterre elle laisse un pitoyant regard.

L’intérieur de l’unique salle tout en sapin vernis qui mire comme une laque. Miroir froid et sombre, aux perspectives crépusculaires où s’étrécissent les profils des êtres.

Des fourrures blanches, blanches et grises de monstres polaires cachent le plancher. Les pas y plongent. Une portière de velours blanc lamé d’argent tombe et se plisse pleine d’ombres bleuissantes.

Du côté de la mer ce n’est qu’une glace sans tain encadrée de soie neige. Et sur des tréteaux de sapin vernis, des fourrures encore, des lits de fourrure pour le repos.

Miranda retire ses gants qui tombent ainsi que des oiseaux tués; et gisent.

LA FAËNZA

I

Elle se faisait appeler, dans le monde de la haute noce, du nom italianisant de la Faënza, à cause de son teint qui semblait bruni par le soleil de Naples et de ses larges prunelles noires qui vous assassinaient, au coin des carrefours, comme des escopettes dans les fourrés des Abruzzes. Elle était née pourtant dans le département de l’Indre-et-Loire, où on la maria âgée de seize ans à peine à un certain Verdal, avoué honorable et quinquagénaire, qui la laissa, au bout de quatorze mois de mariage, veuve avec un petit garçon sur les bras et dans une situation de fortune très problématique. Quelque temps après, lasse de cette vie de province triste et monotone, hantée par des rêves de luxe et de jouissances faciles, elle se laissa emmener à Paris par un sous-préfet dégommé, qui bientôt l’abandonna pour épouser la fille d’un riche marchand de la rue du Sentier.

Comme ses vingt ans venaient d’éclore, que ses grands yeux piquants emportaient le cœur, que sa chevelure, sans lui battre les talons, lui devait bien descendre plus bas que les hanches qu’elle avait rondes et dansantes, les occasions de jeter le peu de bonnet qui lui restait par-dessus les cabarets à la mode, ne lui manquèrent pas. Elle fut tout de suite cotée très haut à la Bourse de la galanterie, et les respectables baronnes, qui font si fructueusement la traite des blanches au nez et à la barbe de la police, lui proposèrent des affaires d’or. Bientôt tout pacha fuyant la pendaison, tout boyard en train de manger ses terres, tout rastaquouère et tout philosophe du tapis vert ayant quelques prétentions au respect de ses contemporains, brigua l’honneur de déposer des poignées de louis sur le marbre rose de la cheminée de sa chambre à coucher. Elle eut son hôtel tout comme une actrice à onze cents francs d’appointements, des valets en culotte courte et des cochers d’une obésité invraisemblable.

Alors commença pour la belle Faënza une période de splendeur qui dura plus de dix ans. Ce fut l’histoire banale de toute jolie fille tombée sur le pavé parisien avec très peu de scrupules et beaucoup de poitrine. Elle eut des toilettes ruineuses, des chapeaux extravagants, des étoffes orientales à faire loucher un shah, dans son salon, et dans son boudoir, des glaces de Venise bordées de pierreries pour y admirer la chute majestueuse de ses reins. Elle eut même de l’esprit, de cet esprit soi-disant parisien qu’on trouve en suçant des écrevisses dans l’atmosphère fade des cabinets particuliers. Les jeunes pschutteux, avides de gagner leurs éperons, et les vieux viveurs, jaloux de leur renommée conquise, se disputaient la gloire de payer ses notes de couturier, ses villas à Nice et ses cottages en Normandie. Bref, au milieu de toutes ces griseries de la victoire, elle doubla, sans s’en douter, l’époque lamentable des rides opiniâtres, des dents branlantes, et des cheveux qui s’en vont tristes comme les feuilles d’automne. A vrai dire, elle avait pleinement le droit de ne pas s’en douter, car, malgré ses trente-quatre ans, sa peau était parfaitement lisse et marmoréenne, ses dents d’une blancheur insolente, et, de sa charmante tête de vierge du Giorgione, tombaient des cascades de cheveux capables de défier les peignes les plus meurtriers.

On se souvient que la Faënza avait un fils de son mariage. Cet enfant fut élevé par une vieille tante. Sa mère le vit une seule fois à l’âge de huit ans, puis elle ne s’occupa de lui que pour envoyer quelque argent et des lettres pleines de cette fausse sentimentalité commune aux filles. La vieille tante, voulant cacher au fils la conduite de sa mère, l’avait fait engager dans un régiment d’Afrique, où il était à dix-neuf ans sous-officier. S’étant distingué lors de la dernière insurrection, il obtint la médaille militaire, mais par malheur ses blessures l’obligèrent de quitter l’armée. A cette nouvelle, la Faënza se sentit prise d’une subite et incommensurable tendresse maternelle, et elle résolut de renoncer aux douceurs de l’amour salarié pour consacrer le reste de son existence au bonheur de cet enfant abandonné. Après avoir vendu son hôtel, ses bijoux et ses attelages, elle se retira, en Touraine, dans une propriété offerte jadis par un député de la droite. Voilà comment la belle Faënza redevint Madame Verdal, veuve d’un honnête avoué, mère de famille exemplaire, dame pieuse et charitable.

II

Philippe était un beau jeune homme de dix-neuf à vingt ans, à la moustache fine, avec une taille de demoiselle, et des yeux de colombe. Ne se doutant guère du passé de sa mère, qui inventa mille ingénieux mensonges pour lui expliquer leur trop longue séparation, il se mit à l’adorer avec toute l’ardeur d’un cœur resté fermé jusque-là aux expansions familiales. La Faënza, de son côté, était littéralement folle de son fils, de son beau Philippe.

La propriété où l’ancienne courtisane résolut d’expier ses péchés mignons était une charmante villa aux contrevents verts autour desquels couraient comme des reptiles les volubilis et les capucines au calice sanglant. Un petit bois croissant à l’aventure l’enveloppait du mystère exquis de ses ombres fuyantes. Dans le recoin le plus obscur, sous le parasol d’un grand polonia, les gazouillis des piverts se mêlaient au tintement de l’eau que l’urne d’une nymphe versait dans le petit bassin de marbre rongé de mousse et de jaunes lichens.

La mère et le fils menaient là depuis plusieurs mois une vie douce et paisible. Ils avaient l’un pour l’autre des petits soins frisant parfois le ridicule, des tendresses excessives entrecoupées de feintises de bouderie. La Faënza avait complétement oublié son existence d’autrefois: les tribunes des courses et les baignoires des petits théâtres, les cavalcades dans les Pyrénées et les parties de yacht à Trouville, les grands dîners dans son splendide hôtel du parc Monceau, et les petits soupers au cabaret, où les carafes de champagne et les chartreuses de toutes couleurs rendaient les inénarrables boudinés plus bêtes que nature. Elle avait même fini par se figurer très sincèrement avoir été toute sa vie une sainte femme.

Cependant, malgré toute leur tendresse mutuelle, l’intimité, cette intimité franche et pleine d’abandon, entre la mère qui a fessé son enfant et l’enfant grandi sous les jupes de sa mère, ne venait pas. Et c’était naturel. La Faënza avait vu son fils, depuis sa fugue avec le sous-préfet, une seule fois comme on sait, à une époque où l’enfant n’était encore qu’un moutard. Elle le revoyait tout à coup grand jeune homme avec des moustaches terribles et une balafre martiale sur la tempe. Pour le fils, la mère était une étrangère, on aurait pu dire qu’il la voyait pour la première fois. Après cela, on s’expliquera facilement pourquoi se surprenaient-ils par moment à se dire vous, à avoir dans leurs relations des réserves incompréhensibles et des politesses inutiles.

Madame Verdal avait dépouillé la Faënza, l’hétaïre était définitivement morte en elle. Sa toilette fut sévère: des robes de soie noire avec garniture de jais. Très peu de bagues et des boucles d’oreille d’une ravissante modestie. Elle adopta pour coiffure les bandeaux plats et eut pour tout fard l’honnête poudre de riz. Avec une pareille conduite et des rentes très sérieuses, on s’imagine que les voisins de campagne ne pouvaient pas lui refuser leur estime.

Parmi les belles relations de l’ex-courtisane, il faut placer, au premier rang, la famille Mouflet, composée du papa Évariste Mouflet, ancien notaire, provincial insipide atteint d’une manie incurable de calembredaine; de la maman Olympe, femme honnête et respectée, qui n’avait eu pour amant que les trois ou quatre clercs de son mari, et de leurs trois filles, pas mal tournées, ma foi, pour des filles de notaire.

Mademoiselle Clémentine surtout, l’aînée du couple Mouflet, eût été même fort bien de sa gracile personne, sans ces odieuses robes de vigogne caca d’oie sorties de la boutique de quelque Worth de sous-préfecture. Deux grands yeux effarés sous un casque de cheveux d’un châtain convenable; avec ça, une gorge de dix-sept ans qui avait l’air de vouloir tenir ses promesses.

L’ex-courtisane et la famille du notaire allèrent souvent les uns chez les autres pour prendre des tasses de thé, jouer aux jeux innocents et fausser quelques airs d’opéra sur des pianos plus ou moins mal accordés. Philippe, qui n’avait pas appris à être difficile en matière de toilette dans ses chasses au Kroumir, trouvait fort à son goût la robe vigogne de Mademoiselle Clémentine, tout en lui préférant les trésors qu’elle cachait. Mademoiselle Clémentine, de son côté, ne se sentait pas une insurmontable aversion pour les moustaches brunes. Inutile de dire que le couple Mouflet découvrait tous les jours de nouvelles qualités au fils unique d’une mère jouissant d’une rente de cinquante mille livres. On se faisait donc la cour honnêtement, sous les yeux de la Faënza, qui ne se doutait de rien.

Un soir de juillet, la famille Mouflet se trouvait réunie au grand complet, dans la salle à manger de l’ex-courtisane. Après quelques polkas tapotées par la cadette et des propos oiseusement échangés, le tabellion proposa, vu la chaleur insupportable de l’atmosphère, une flânerie sous les frondaisons rafraîchissantes du jardin. Toute la société accepta avec empressement.

La soirée était superbe. La pleine lune brillait comme un louis d’or fantastique dans un ciel sans nuages. Ils se dispersèrent par les allées où s’allumaient parfois, dans la mousse, des vers luisants.

La Faënza cherchait son fils depuis quelques minutes, lorsqu’elle crut distinguer dans le recoin le plus sombre du jardin, sur un banc de pierre, deux ombres enlacées. Elle s’arrêta, aux aguets. On aurait dit vraiment qu’un bruit de baisers se mêlait au clapotis de l’eau tombant dans les vasques de marbre. Retenant son souffle, elle avança jusqu’au banc de pierre, derrière une haie de rosiers rouges. Son fils Philippe était en train de murmurer les choses les plus douces à l’oreille de Mademoiselle Clémentine.

Alors un sentiment étrange envahit le cœur de l’ex-courtisane; elle eut un moment de vertige, puis ses prunelles se dilatèrent et, suffoquée de colère, se dressant de toute sa hauteur devant les pauvres amoureux complètement ahuris, elle apostropha Mademoiselle Mouflet en des termes virulents:

—Elle était vraiment bête pour ne pas s’être aperçue depuis longtemps qu’on venait là pour lui voler son fils. Avec ça qu’elle donnerait son argent pour nourrir un notaire taré et ses traînées de filles. Et la mère Mouflet donc, une pas grand’chose qui couchait avec ses domestiques! Tout le monde le savait dans le pays. Ils feraient bien tous ces panés de ne plus mettre le pied chez elle, elle les flanquerait à la porte à coups de balai…

S’oubliant complétement dans sa colère, Madame Verdal redevint la cascadeuse d’autrefois et accabla la famille Mouflet accourue au bruit de la dispute des plus ordurières invectives.

M. Mouflet emmena sa femme et ses filles mortes de peur, après avoir répondu par une tirade indignée.

Philippe se tenait debout, les yeux hagards, ne comprenant pas.

La Faënza rentra chez elle dans un état d’exaspération indescriptible. Elle pleura, sanglota, se roula sur le tapis, la bave aux dents. Puis, se levant soudain, elle se mit à embrasser son fils à pleine lèvre, en riant comme une folle.

III

Après une bouderie de quelques jours la mère et le fils se réconcilièrent avec un regain de tendresse. Et ce furent tous les jours de longues promenades à travers champs d’où l’on revenait pareils à des amoureux de la veille, avec des touffes de genêts plein les mains. Le matin, ils partaient des heures entières à cheval, sous bois, et le soir par les clairs de lune romantiques, ils allaient rayer en canot les eaux calmes d’un étang voisin. Chose curieuse! Depuis l’aventure du jardin, un changement notable s’opéra dans les habitudes de la Faënza. Brisant avec l’attitude sévère adoptée depuis sa conversion, elle jeta aux orties le froc inélégant de la femme honnête pour arborer de nouveau les étoffes ruineuses aux couleurs voyantes, les chapeaux aux plumes d’autruche et les gants de peau de daim très montants. Les bijoux dont elle n’avait pas voulu se défaire, furent retirés de leurs écrins de velours grenat pour parer ces mains longues et fines et son cou royal. La poudre de riz ne suffisant plus à son embellissement, elle s’est souvenue des fards subtils et des aromates précieux qui donnent la jeunesse. Elle eut des soins particuliers pour la toilette des dessous dont elle savait toutes les perfidies: des dentelles anciennes sur des chemises de soie, des bas rose pâle à bouffettes où les diamants dardent les feux de leurs facettes. Le mobilier modeste de sa chambre à coucher et de son boudoir fut complétement changé. Se ressouvenant du faste excitant de son alcôve de courtisane, elle s’entoura de meubles bas et moelleux qui enlacent comme des bras voluptueux, de tissus syriens, de tapis de Karamanie et de peaux mouchetées de tigre où frétillent les pieds nus tendus aux baisers vibrants. Des parfums brûlèrent continuellement dans des cassolettes aux riches ciselures et des brassées de roses blanches mêlèrent leur dernier souffle aux tiédeurs des troncs d’arbres crépitant dans la haute cheminée.

La toilette de son fils l’occupait aussi énormément. Elle disait: ça n’est pas chic, ou, ça t’habille bien; cette redingote fait des plis dans le dos, ou, ce veston te sangle bien. Elle lui faisait la raie et lui passait ses moustaches au cosmétique tout comme à ses amants de cœur du temps qu’elle était entretenue par des financiers obèses.

Parfois, le soir à des heures indues, elle l’appelait dans sa chambre à coucher, et là, aux clartés vacillantes des bougies roses, son corps sculptural à peine abrité par la chemise de batiste aux échancrures hardies, se campant d’aplomb devant la haute glace de son armoire en bois des îles et faisant saillir ses seins éblouissants et la courbe insolente de ses reins de statue elle disait à son fils, avec des regards incitants:

—N’est-ce pas que je suis belle encore! N’est-ce pas que tu serais fou de moi si je n’étais pas ta mère?

Puis elle riait aux éclats en faisant scintiller la splendeur éburnéenne de ses dents de fauve. Nonchalante, enlaçante, onduleuse et féline, elle venait s’asseoir sur les genoux de Philippe, qui, la rougeur au front et de la luxure inconsciente dans l’œil, osait à peine la regarder. Après avoir pendant quelques minutes tortillé les moustaches de son fils, baisé ses lèvres pâlies et ses cheveux soigneusement calamistrés, elle se roulait sur la peau de tigre qui lui servait de descente de lit, croquait quelques biscuits, vidait d’un trait un verre de porto, puis d’un bond de gazelle s’élançant sous les draps bordés de points d’Angleterre, elle fermait délicieusement ses paupières lisses aux cils longs et frisottants, disant avec un léger remuement de lèvres:

—Allez vous coucher, monsieur, il est tard et j’ai sommeil!

Quant au pauvre petit cœur de Philippe et à ses nerfs révoltés, leur tranquillité était définitivement troublée. Il partait souvent, avant l’aurore, sur des chevaux rétifs, par les plaines, sans trop savoir le but de ses courses aventureuses, ou il allait tirer les canards sauvages pendant des journées entières dans des marais typhoïdes. Inquiet, fantasque et irritable, il cherchait depuis quelque temps des motifs ridicules de fâcherie à sa mère, disant que cette vie d’oisiveté finissait par l’exaspérer, que c’était honteux pour un jeune homme de son âge, qu’il retournerait au régiment pour sûr! Puis, c’étaient des scènes attendrissantes, des larmes, des pardons implorés, des protestations d’amour filial suivis de longues caresses et de baisers pâmés sur la bouche.

IV

Ce jour-là, ils avaient dîné—une fantaisie de la Faënza—dans le petit boudoir tendu de satin mauve. Un triste crépuscule pâle filtrait à travers les vitres de l’étroite fenêtre. La Faënza avait dit: N’allumons pas les bougies, cette pénombre est bien douce. Lui s’était tu avec un sourcillement vague. Des senteurs de magnolia flottaient dans l’air épaissi. Elle alluma une cigarette de dubèque, lui sa pipe de troubade. Près de dix minutes s’écoulèrent dans un silence embarrassé.

La Faënza, sans détourner la tête, dit:

—Vous êtes soucieux?

—Non.

Quelques minutes de silence encore. Soudain, raidissant ses membres dans un effort suprême, la Faënza tomba sur les genoux de son fils et, l’enlaçant furieusement, elle lui dit presque sur les lèvres:

—Philippe, tu ne m’aimes pas!

Il baissa la tête sans répondre. Alors, elle se leva d’une secousse brusque, marcha fiévreusement par la chambre; puis, s’arrêtant net, elle dit d’une voix sourde:

—Oh! mon Dieu, que c’est affreux! Il faut que ça finisse. Écoute-moi, Philippe; tu le vois, tu le sens, je t’aime; et ce n’est pas l’amour d’une mère que j’ai pour toi, mais d’une femme éprise, d’une maîtresse, entends-tu? Oh! oui, je te veux et tu seras à moi!

Elle ricana comme une insensée, puis elle reprit:

—Je suis ta mère; après? la belle affaire! Est-ce que je te connais, moi? Je t’ai vu à sept ans une seule fois; tu es un étranger, un joli garçon, et tu m’as tourné la tête… Avec ça que tu ne me désires pas, toi! Mais regarde-moi donc, je suis belle comme à vingt ans! Ah mais, il y a la morale. Oh! la morale! Je m’en moque! D’ailleurs tu ne sais pas, ta tante t’a tout caché… j’ai été… entretenue, j’ai été… cocotte, comme on dit! Tous mes biens, tes biens viennent de là… Tu n’aurais pas le droit de faire le scrupuleux. Nous sommes dans la boue, Philippe, restons-y…

Il la regarda stupéfait. Elle continua, de plus en plus surexcitée:

—Tu m’as vue en chemise, tu sais que j’ai une poitrine superbe que des princes payeraient au poids de l’or… Nous allons être heureux, mon Philippe. Veux-tu? Oh! je t’aimerai va, et nous mourrons ensemble… d’amour…

Elle se rua sur son fils avec des gestes de Ménade, et, l’emportant dans ses bras nerveux, elle se roula avec lui sur la chaise longue, lui soufflant au visage la griserie de son haleine. Il se sentit perdu dans un anéantissement voluptueux. Puis, soudain, se dégageant de cette étreinte dans une crispation désespérée de sa volonté, debout et roidissant le jarret, il regarda autour de lui avec des yeux hagards.

La Faënza absolument hors d’elle se rejeta sur son fils. Alors, les traits contractés, la bouche effroyablement crispée, Philippe saisit un poignard japonais dont la lame effilée brillait sur un guéridon aux plaquis bizarres, et la frappa violemment au cou.

Elle tomba sur le tapis, sans un cri, en perdant des flots de sang.

EN GARE

Encore quatre minutes.

Le brigadier glissa sa montre d’argent entre deux boutons; l’autre gendarme se leva, balancé par le mouvement du train, forcé à se maintenir contre le matelassage du compartiment. Au prévenu, le professeur Lucien Tordrel, cette annonce de la gare proche fut un soulagement. Douai, la cour d’assises, cela voulait dire la fin de la détention préventive, des angoisses. Il résume en lui-même son plaidoyer, il reprend les phrases chefs qui en seront les points de repère. Amplement construites à la manière de Bossuet, elles résonneront puissantes sous le plafond sonore des grandes salles judiciaires. Elles diront d’abord la passion folle pour Alice, l’élève riche, les hardis espoirs du répétiteur pauvre, ses respectueuses timidités. Alors les périodes narratives iront amollies avec des tendresses dans les substantifs, des émotions dans les épithètes à la Zola, genre Faute de l’abbé Mouret. Lucien Tordrel s’imagine déjà les débitant, pâle, droit dans sa redingote sévère, blanchie d’usure. Et il égarera ce geste lent vers l’auditoire, pour les dames.

Quant aux jurés, des parvenus, enfants de leurs œuvres, eux aussi, ils sympathiseront à ses obligatoires humilités de pédagogue misérable. Là, des amertumes, deux ou trois propositions mordantes à la Vallès.—Sur l’enlèvement, peu de chose. En quelques mots très simples, concis, il s’avouera coupable: il appuiera ironiquement sur le terme technique «détournement de mineure» en homme qui estime la justice humaine une stupidité inévitable comme les averses imprévues ou… la chute bête d’une tuile sur un chapeau neuf.—Pour le reste, la fin du plaidoyer, du Proudhon, rien que du Proudhon, du Proudhon de toutes les œuvres. Ce passage débutera par une croquade magistrale de la société actuelle: «une moisissure.» Il flétrira la réprobation hypocrite des amours libres; et alors s’élèveront les grandioses prosopopées de la Prostitution et de l’Adultère. Et tout se conclura par un dilemme, le fameux dilemme, un dilemme triomphal posé avec une fatigue dans la gorge, en approchant le mouchoir des lèvres par un geste automatique, quasi-somnambulesque.

Certes, Tordrel ne laissera pas à l’ami Peyrebrune le soin de sa plaidoirie. Cet avocassier sans talent bafouillerait en d’obscures chicanes. Une condamnation d’ailleurs serait profitable: l’affaire s’ébruitera, la presse reproduira sa défense; il entrera dans le journalisme par la grande porte. Avenir superbe. Et il achèvera les Veules, des poésies. Ce livre le posera, l’enrichira. Alice partagera avec lui la gloire, le bien-être, elle qui a tout sacrifié, famille, réputation pour son amour. Peut-être sera-ce un asservissement pénible: traîner partout cette femme avec soi?—Mais non: elle se montre intelligente et dévouée.—A quand les délices des premiers revoirs et les frémissements infinis de leurs chairs nues?…

Après une succession de sourds tamponnements le train pose. Le brigadier se penche à la portière; puis il prévient Tordrel:

—M. Peyrebrune est là.

Peyrebrune, le grand Peyrebrune, l’homme aux favoris blonds se précipite, serre la main de son ami, criant:

—Excellentes nouvelles, mon cher, une ordonnance de non-lieu.

—Comment?

—Eh! oui. La petite Alice a couché avec Bergelette, avec de Bovardy, tu sais, le lieutenant de chasseurs, le pschutt du pschutt. Dans la perquisition on a trouvé des lettres d’un brûlant, d’un incendiaire! tu n’as pas idée…

Et il narre toutes les démarches faites par lui pour obtenir cette perquisition. Il parle, il parle, fier de son succès.

Lucien Tordrel sourit par contenance.

Aux premiers mots qui anéantissaient l’arrangement de sa vie, son unique passion, il s’est senti hors les choses, très loin de tout, dans un abandon. Les racontars prolixes de l’avocat sur les cascades de sa maîtresse l’abrutissent, lui tuent l’avenir. Parfois il proteste: «Allons donc!» aux débauches trop invraisemblables. Et bientôt il n’écoute plus, les paroles de son ami lui semblent adressées à un autre.

Cependant dans sa poitrine, dans ses membres un énervement s’exaspère, rapide. Pris de rage, il projette:

—Sacrée garce!

Et un spasme le secoue des pieds aux mâchoires, se vient loger là, dans les dents qu’il maintient serrées. Tordrel se navre du discours et du travail perdus, puis cette désespérance, à la suite d’un pareil scandale, il ne pourra plus donner de leçons. La misère alors; ou bien, après le triste voyage par les océans mornes, la classe faite aux négrillons là-bas, entre quatre murs blanchis, loin de l’art, de la célébrité, irrémédiablement.

Mais ces images très vite se dissipent. Il ne pense plus qu’à elle, à son air languissant, à son enfantine moue. D’autres maintenant possèdent cette chair d’amante. Dans les garnis d’officiers, tendant sa bouche aux moustaches aiguës, il la voit, et il souffre de chaque pose qu’elle a dû prendre, de chaque membre qu’elle a découvert, impudique… soûle d’après les dires… Elle se dessine moqueuse devant son regard, sur la bielle terne de la locomotive, dans l’eau qui pisse dru de la chaudière, elle éclate de rire avec le grésillement d’un charbon qui choit, s’éteint.

Une rage envahit Tordrel. Il lui pousse des envies de meurtre. Et toujours la vision acharnée d’Alice se laissant trousser les jupes.

Peyrebrune conte sans fin. Une histoire d’auberge, maintenant, où elle a été surprise.

Lucien pense: Elle retira son corset en dégrafant le busc par le bas; et sur le ventre, la chemise toute plissée apparut avec les seins pointant au-dessus. Une odeur de propre, d’élégance s’est émise et, dans cette chambre qu’il se représente toute imprégnée d’elle, il ne se trouve pas, lui. Elle, bête en rut, se livre aux embrassements d’un monsieur gêné et content de soi.

La poitrine de l’amant s’enfle et s’affaisse avec une douloureuse précipitation. De mauvaises sueurs le baignent, fluent de sa nuque le long du dos. Ses articulations se contractent en un ramassis, en un tassement de nerfs, en une tension de rage pour quelque effort énorme.

—Sacrée garce!

Ça le soulage ces r qui sifflent entre ses mâchoires serrées. C’est un peu l’épuisement de cette inutile contraction qui l’étreint, torturante.

En lui-même un drame si vivant se joue que le monde externe lui semble factice, artificiel, arrangé: la verdure, terne; les arbres, bleus comme dans les antiques paysages; le ciel, une lumière fausse, chimique; le mâchefer de la voie, un peinturlurage noir; les rails, des traits de plume; les tunnels, une bâtisse de carton, un jouet.

Et il s’efforce à tendre ses idées ailleurs, à fuir l’épouvantable fantôme de sa maîtresse pâmée sur un divan sale près un noceur en joie.

—Sacrée garce!

Ensuite il s’attarde à lui deviner des tares, à la trouver laide pour se bâtir un motif d’indifférence. Des taches rousses lui maculaient la gorge, le visage; son front avait des rides; mais ses yeux, mais ses hanches, mais ses lèvres, ses lèvres dans la moustache du soudard!

Peyrebrune conte encore. Sous l’immensité vide du hangar les moineaux batailleurs volètent, pépient. Il résonne un cliquetis de clefs, le roulement d’un chariot à bagages et, continue toujours, l’activité agaçante de la sonnerie électrique.

Troisième Soirée

Au couchant, devers la «Roche du Dragon», un dernier sillage ocre et crête de coq. Puis la nuit sur les aulnes, les barques amarrées, l’eau virante et métallique.

La terrasse est en surplomb sur le fleuve qui la mine.

Incitatrice et muette rampe l’ombre. Sur la rive et sur l’eau rampe l’ombre incitatrice et muette.

Des fredons là-bas:

Fliesse, fliesse, lieber Fluss!
Nimmer werd’ ich froh!…

Un bateau remonte vers Cologne.

Mélancolique le limbe de son fanal en l’eau virante se brise.

Mélancolique le son fêlé de sa cloche contre les échos des combes se brise.

La terrasse est en surplomb sur le fleuve qui la mine.

Des fredons là-bas:

So verrauschte Scherz und Kuss,
Und die Treue so!…

Incitatrice et muette rampe la nuit.

Des fioles de vin du Rhin encombrent la table de noyer.

—Voici notre thé, cette vesprée, dit Miranda en remplissant les coupes dichromes à tige grêle.

CRESCENDO

MI

Satisfait d’avoir vécu sans ennui les jours de sa permission, et tracassé pourtant de son retour à la caserne, Gustave Prescieux pénètre dans la gare et s’achemine par les groupes de voyageurs qui causent.

Sous les arcades de fer très hautes, roulent les chariots à bagages et bourdonnent les recommandations dernières; parfois claque le bruit humide d’un baiser. Et la sensation d’un vide point le jeune soldat, la navrance d’être seul parmi la foule, sans un camarade pour les adieux.

Même l’ami Léon a repris son travail le matin, malgré les fatigues de leur nuit noceuse. Alors la vision reparaît des filles qu’ils pilotèrent ensemble à la Boule-Noire, Augusta et Clémentine, deux belles brunes très drôles et pas rapaces. Afin de perpétrer cette fredaine, Gustave a quitté son père vingt-quatre heures plus tôt que ne le contraignait son ordre de route. Maintenant, de cette vigoureuse débauche, de cette manifestation virile qui l’enorgueillit, seuls les déplaisants souvenirs le hantent: le tenace rappel d’une tare scrofuleuse en sillon sur le cou d’Augusta. A peine, d’ailleurs, la remarqua-t-il dans l’intimité du plaisir. Et il imagine encore son embêtement chez le mastroquet du boulevard Clichy, tandis que Léon, un ardent politique, grimaçait de sa face pâlotte et hurlait des injures contre les patrons, avec menaces de les coller à la muraille, une fois pour toutes, au jour très prochain de la revanche. Lui, Prescieux, une fois libéré du service, régira sa petite ferme en compagnie de son père, sans autre maître. Et de la révolution il se moque. Vaines diatribes, cela, bonnes au plus à gueuler devant les zincs pour se montrer crâne.

Arrivé à la consigne, Gustave s’explore les poches: un décime est exigible pour solder le dépôt de sa valise qu’ils firent Léon et lui, avant les ripailles, se trouvant déjà soûls. Même il ne se rappelle plus ce qui se passa; mais il n’a point dû omettre son habitude de confier là son bagage, chaque fois qu’il vient flâner quelques heures à Paris. Cette conviction le rassure, bien qu’il ne réussisse pas à découvrir dans sa veste neuve de civil le reçu de la consigne. La percale des poches encore empesée et glissante aux doigts recèle sans doute, en quelques plis inaccessibles, le bulletin. Et, malgré tout, ce costume accapare son admiration. Une fameuse emplette. Le pantalon bleuâtre, très large du bas, moule gracieusement ses cuisses solides et rondes, et la veste commence par un grand collet rabattu qui dégage le cou. Cependant, il ne retrouve rien; et il commence à s’énerver, à craindre. La valise renferme son uniforme. Rentrer à la caserne en civil, c’est encourir une punition sévère.

Éperdu, agitant dans les goussets ses pouces et ses index, il ne ramène que des enchevêtrements d’inutiles objets. Sa feuille de permission lui remémore les peines disciplinaires dont il deviendra passible. Il retourne ses poches: des sous roulent jusqu’au milieu du hall près les guichets, sous les falbalas d’une dame. A leur poursuite il court; et, comme il se baisse pour les ramasser, la dame a peur, sursaute, l’appelle imbécile.

Cette insulte le peine.

Enfin, après beaucoup d’hésitations, il se détermine à interroger le garde des dépôts, et il lui conte sa mésaventure. Le garde, un gros dont le ventre se bombe sous un gilet à boutons d’étain, se montre très obligeant. Gustave, invité à franchir l’établi pour rechercher lui-même son bagage, s’élance avec la certitude de recouvrer son uniforme. Rapidement d’abord, minutieusement ensuite, il furète dans les casiers. D’envieuses vénérations le pâlissent devant les coffres luxueux décorés de métal poli. Après, il s’égare dans un dédale de caisses, d’énormes cadres en bois brut. Il se faufile, s’amincit, oublieux des précautions à prendre pour son costume dont le drap s’érafle aux coins saillants et aux têtes de clous. L’image de sa valise, reconstruite très exacte dans son esprit, ne l’aide pas à l’apercevoir réelle, et cependant il remue de lourds fardeaux et il se congestionne le visage pour inspecter à terre les colis quelque peu analogues au sien. Peines perdues. Il faut sortir moulu, tout en sueur et inaugurer un autre genre de recherches.

Dans les estaminets, il passe et se renseigne, dans tous ceux où il a séjourné la nuit. Par delà les armures brillantes des zincs; par delà les carafons fixés dans les sextuples casiers de maillechort, les limonadiers l’accueillent affablement, lui tendent pour une amicale poignée de main leurs gros bras velus qui saillissent des chemises blanches. A ses questions, tous s’intéressent; quelques-uns se témoignent si aimables que Gustave juge obligatoire de consommer. On ne retrouve rien.

Cependant une défiance à l’égard de ces commerçants réputés filous s’engendre des espoirs déçus. Sous les empressements, le simple désir de conquérir la pratique se devine. Et cette idée s’implante dans l’esprit du militaire: on lui garde son uniforme pour le contraindre à rester à Paris et à renouveler la noce qui enrichira ces gens. Aux dénégations continuelles et pareilles, il répond avec colère. On finit par le mettre à la porte d’un café de Montmartre, brutalement.

Et l’heure du départ immine; Gustave, désolé, court à l’embarcadère. Là, des terreurs l’empoignent. Il se trace le sergent délateur, le colonel brusque, le conseil de guerre impitoyable. Retourner chez son père, déserter, ce lui semble être le préférable parti.

Et passent deux gendarmes flanquant un tringlot qui tire sur son brûle-gueule, flegmatique. Prescieux songe: sa fuite servirait seulement à accroître la rigueur de la punition.

Abattu, terrifié, il s’affale au banc d’un wagon de troisième.—Le train crache, siffle et tout cahote, par secousses.

SOL

La comparution devant le conseil de guerre s’impose certaine, inévitable, fatale. Pourtant, dans la vie civile, sa peccadille ferait sourire sans courroucer. Et les institutions sociales qui astreignent au dur asservissement de la loi militaire, il les maudit. Si encore ses parents étaient plus riches, il ne souffrirait qu’un an.

Il regarde défiler les murs noircis et abrupts au long desquels stationnent des suites de wagons. Des bâtisses surplombent jaunes, minables, sans ornements, percées de fenêtres où des femmes cousent, où fument des vieillards hâves. Et il regrette n’être pas femme ou vieillard. La fumée de la locomotive qui charrie des parcelles de houille vers son visage le force à rentrer la tête.

Le compartiment lui apparaît triste, pauvre. Les boiseries brunes se tachent au fond de femmes en deuil et d’enfants barbouillés; dans les box établis par les dossiers des bancs, des ouvriers s’endorment recroquevillés, le derrière tendant leurs culottes de velours. Aux vasistas s’encadrent des coins de banlieue, des terres montueuses, lépreuses de craie, hirsutes d’herbes roussâtres; et des toits neufs tout roses s’amassent jusque l’horizon sous des cheminées industrielles qui soufflent noir. La désespérance affaisse Gustave dans son coin. Tout, par ici, se découvre laid. Bien plus attrayante la ferme familiale avec les caquetages raisonneurs des volailles qui picorent. Et sa cousine au visage de propreté miroitante, aux yeux de limpide faïence se dresse, vision charmeuse, liant les gerbes dans la pénombre de la grange. Puis il l’imagine à l’écurie, et ses bras blancs qui soutiennent les seaux de barbotage. Et ses caresses sur les croupes chaudes des chevaux qui piétinent. Puis encore il l’imagine au seuil de la maison, tricotant, très calme. On la lui promet en mariage pour plus tard, après le service. Il l’aime bien. A se ressouvenir d’elle ainsi, d’elle, douce et propre, il lui prend une envie de l’embrasser. C’est impossible, à présent. Les ordres brutaux, les injures des sous-off vont de nouveau lui secouer ces chères indolences qui le prennent partout et le possèdent insensible par l’admiration muette de ses souvenances.

Une pluie striante gaze de gris les villages plats et les clochers pointus, les rideaux d’arbres. Et la crainte du châtiment attendu étreint le jeune soldat. Un malaise engourdissant lui enfle la poitrine: rester là, se laisser engourdir par une vague faiblesse qui le séparerait du monde cruel, qui l’endormirait pendant les deux années de service encore à vivre, ce lui semble désirable. Car l’existence est dure… Léon ne se trompe pas tout à fait: un gouvernement aussi canaille devrait être abattu. Chose ignoble: par la seule impuissance de payer un maître qui instruise, une somme qui dispense, il faut se faire tuer pour les autres, les riches, les lâches. Des indignations surexcitent le soldat. Tout pour quelques-uns! Et lui, rien. De même, son costume si joli paraît commun, tandis que les collants anglais, les chapeaux ridicules, les savates pointues et les petits paletots si laids s’offrent élégants et superbes par cela seul qu’ils vêtent l’opulence. L’argent vaut tout, décidément.

Et le soleil dore la trame pluvieuse. Les écorchures des carrières s’éclaircissent. Au loin de lourds nuages mauves fuient. La campagne s’égaie. Les herbes se redressent en secouant des gouttes brillantes. Aux fils du télégraphe des gemmes hyalines s’irisent. Gustave remet la tête à la portière. Sur la voie élargie les rails s’unissent par de luisantes courbes, vont se perdre sous le hangar en verre où la lumière s’écrase, éclabousse le bleu du soleil. A gauche, dans les feuillages, les ardoises des toits et des clochers qui s’irradient dénoncent la ville, la garnison.

Tout de suite, il descend, ayant réfléchi: d’autres, avant lui, commirent la même faute. En expliquant la chose, on l’excusera sans doute; c’est si simple. Et il se remémore l’allure insouciante du tringlot qu’il vit entre les gendarmes, lors de son départ. Il faut imiter ce sang-froid, car on n’est plus un gamin.

Par hasard, le sergent Berdot, un compatriote, flâne devant la buvette, portant sous le bras le cahier du rapport. Prescieux l’aborde avec la certitude de lui entendre communiquer un bon conseil.

—Eh bien, tu n’as pas de toupet! s’exclame le sergent.

—Si j’suis pas en tenue, c’est toujours pas l’envie qui m’en manque.

Et il narre. A mesure qu’il avance dans le récit il juge sa faute plus grave. Les gestes et les grimaces de Berdot, qu’il guette anxieusement, signifient des blâmes ou d’amusantes réflexions suscités par les épisodes comiques, ils ne rassurent pas.

—Ce qu’il y a de plus simple, vois-tu, conclut le sergent, c’est d’aller trouver le lieutenant. Justement je vais lui porter le rapport; tu n’as qu’à venir avec moi. Mais, tu sais, tu t’es fichu dans un sale pétrin.

Plusieurs fois encore, Gustave Prescieux sollicite une réponse encourageante. L’autre ne la donne pas, mais il émet des potins de régiment; il cite des cas disciplinaires; il dit ses chances d’avancement et commente les lubies des supérieurs. Le jeune soldat ressent une haine pour cet homme arrivé, certain d’être reçu à Saint-Maixent. Il y a des caractères comme ça, capables de tout endurer, et bas. Par malheur, lui, se trouve être d’une autre pâte; il ne fera point de platitudes, lui. Les diatribes du révolutionnaire Léon affluent en sa mémoire: un fameux bougre, ce Léon; aussi tous les patrons le harcèlent comme le harcèlent, lui, tous les chefs. Et il évoque les nuits passées à la salle de police, les consignes au quartier pendant lesquelles on arrache l’herbe des cours en regardant sortir tout flambants les permissionnaires.

Les deux soldats longent les boutiques pleines de femmes bavardes et gesticulantes. Au coin de la place, la claire vitrine d’une pâtisserie protège des gâteaux crémeux, appétissants, des sacs de bonbons à faveurs soyeuses, qui présentent, sur leurs panses, des figures de dames décolletées et riantes. Et ce spectacle lui fait naître l’image d’un intérieur en fête, la réminiscence de sages ivresses en l’honneur d’une première communion, celle de sa cousine. Il songe à la table illuminée, au gâteau de Savoie supportant une figurine en plâtre, nantie d’un cierge et d’un missel. Un attendrissement lui brouille la vue des choses et assourdit l’intermittente réflexion de Berdot: «C’est tout de même une sale histoire.» Maintenant, le jeune homme se complaît à réunir pour un ensemble délicieux les traits mièvres de la première communiante toute pâle en sa blanche robe, coiffée d’un bonnet vieillot qui enserre la mince frimousse de fillette obstinément grave.

—Tiens, voilà le lieutenant!

Et Berdot indique devant un café des officiers qui causent et qui rient.

DO

Gustave Prescieux laisse le sergent s’avancer. Un très jeune sous-lieutenant reçoit le rapport sans mouvoir la tête ni rompre la conversation qui hilare ses collègues; puis, les épaules encore tressautantes, il feuillette. Quand il a fini, Berdot désigne son compagnon et s’explique, militairement immobile.

Et Prescieux, en tremblant, suppute les motifs capables de pallier sa faute et ceux qui justifieraient son châtiment. Et toujours, la peine lui semble inévitable, par logique, bien qu’il possède la très intime persuasion d’une délivrance.

Subitement, l’officier sourit et il lance cette exclamation méprisante:

—En voilà un imbécile! Mais je n’y peux rien, moi, rien du tout. Que voulez-vous? Tant pis!

Il lève en l’air ses bras galonnés, nie que puissent être utiles ses bonnes intentions. Il appelle le fautif.

Aux questions de ses supérieurs, Prescieux répond à peine. Son malheur l’ahurit. Tout lui semble égal maintenant, rien ne le pouvant plus secourir. Sans tenter une excuse il s’embarrasse en des explications sincères. Et il se dérobe aux regards apitoyés, aux interrogations bienveillantes, car il calcule qu’y répondre serait un surcroît de pénibles efforts sans but. Obstinément il fixe les yeux sur les officiers en joie. A remarquer leur atroce indifférence une rage vindicative le mord. Ce lui est un soulagement lorsqu’il entend conclure:

—Alors, qu’il aille se mettre en tenue et puis vous le conduirez en prison: j’en suis fâché pour lui.

Gustave repasse devant la pâtisserie. Comme il regrette les heures où il embrassait les paupières de sa cousine pleurant après les gronderies, et dont les fines narines frémissaient. Il la revit plus jeune encore, blotti dans la molle poitrine de sa mère, où, mordant des tartines de confiture. Et leur goût odorant revient à son palais; il éprouve l’instinct de s’en vouloir repaître. Par intervalle, il hoche un acquiescement aux consolantes recommandations de son camarade, mais il reste tout à fait inattentif aux descriptions de cellules, aux moyens de frauder la consigne que le sergent confie en les ponctuant de restrictions prudentes: «Surtout ne dis pas que c’est moi qui te l’ai dit.»

Son existence d’antan dénuée de désirs irréalisables comme de chagrins réels il la voudrait encore passer. Et depuis, de successifs déboires. Son arrivée au régiment, une joie: enfin, se présentait la noce tant désirée, tant rêvée alors que la lui défendait son père. Et la noce n’avait valu que fatigues, embêtements, punitions, maladies, fastidieuses élaborations de carottes pour avoir de l’argent. Hormis cela on l’excède de manœuvres; ses camarades plus forts lui empruntent et le dépouillent; ses camarades riches le dénigrent et le bernent; les chefs le brutalisent, les fillasses le ruinent, l’infectent et le blasent. Aujourd’hui, il va encore subir d’inédites rigueurs, de plus nombreuses injures. Elles résonneront bientôt à ses oreilles, les voix méchantes des sous-officiers enrouées par les habituelles soûleries.

A sa vue, dès le seuil de la caserne, on se gausse: «Mince de chic! Où diable a-t-il été pêcher l’autorisation de se balader en pékin dans la cour du quartier?»

—Ah! foutez-moi la paix, nom de Dieu! hurle Prescieux empoigné d’une fureur subite.

Berdot parle au chef de poste; celui-ci grogne un commandement. Quatre hommes se lèvent du banc où ils somnolaient; ils abaissent les jugulaires de leurs schakos et se traînent jusqu’aux fusils.

Gustave appréhende la torture qui va commencer sans révolte possible: oser une protection de soi paraîtrait grotesque. Quels êtres! Berdot sait bien cependant à quelle peccadille se réduit le crime; mais l’arrestation de Prescieux vaudra d’influentes apostilles à cet individu sur la liste d’avancement. Canaille!…

Et il précède dans les couloirs le sergent qui l’a rejoint. Il ne s’oublie plus en de vains regrets; un énergique vouloir de se montrer ferme et supérieur à ces sales tracasseries persiste seul. En lui-même, muet, il se redresse et se rebiffe.

A la chambrée, le conditionnel Auriol, un garçon très drôle, simule une profonde admiration pour le costume neuf:

—Oh, Prescieux, chic! le complet quarante-cinq. Élégance et solidité! En un tour de main le plus vulgaire des tourlourous est transformé en mec irréprochable. Entrée libre, on rend l’argent.

Gustave hausse les épaules, feignant l’indifférence pour cette raillerie qui le navre. S’il manifeste une colère, on redoublera de quolibets stupides. Mais sa chair, plus âpre encore que sa volonté, se révolte; sa poitrine s’oppresse et halète; tous ses nerfs lui semblent se pincer et se tordre de l’insulte. Son regard se brouille davantage. Il souffre d’un trop plein d’excitation qui lui agace le corps; sa nervosité lui commande la vengeance et lutte à toute force contre sa raison. Elle le vainc; elle le torture pour qu’il obéisse. De douleur, il plonge sur son lit et se prend à sangloter, la tête dans les bras, furieux de sa honte. Chacun de ses sanglots lui étrangle les entrailles; et ce qu’il souffre, il le doit à la méchanceté d’Auriol, de tous. Pour compenser la perte du calme familial, il a voulu au moins être un mâle séduisant: il atteint au ridicule. Auriol a deviné le prix de son costume et détruit l’espoir d’en exagérer la value. Il ne sera donc jamais l’égal des autres en bonheur; et pourtant il y a droit, lui aussi. Et la rage le prend plus violente; ses entrailles s’étranglent plus étroitement, ses mâchoires glissent l’une contre l’autre et grincent; ses doigts se recourbent et ses poings se crispent.

Derrière lui, des rires, des esclaffements, des plaisanteries. On le prend sous les bras, on le soulève pour voir sa face en pleurs.

Lui, se laisse tomber inerte. Et s’il voulait cependant les battre! Ces efforts, ces torsions de membres n’indiquent-ils pas une surexcitation extrême accumulée en lui et qui veut se détendre? N’est-il pas un homme aussi.

Il se dresse!

Sur la blancheur nue des murailles, le groupe des hommes ricane. Lui, les fixe un instant de ses yeux qui voient trouble et qui lui semblent se dilater à l’extrême. Tout son être est si douloureusement étréci par la souffrance qu’il ne peut respirer. C’est comme une force interne immense qui l’emplit et tend à le projeter. Il lui résiste à peine. Et il comprend que s’il cède ce sera la plus entière des satisfactions. Tout à coup un spasme imprévu le lance sur Berdot qui l’a touché. Au contact algide d’un pommeau de bayonnette une juste férocité domine Prescieux, le pousse. Il dégaîne cette lame et exulte en la sentant si légère à son poing. Aveugle, heureux, les yeux crispés et clignés, il l’enfonce droit devant.

Et c’est pour lui un assouvissement extatique: percevoir des chairs qui s’abîment sous la pression de son arme victorieuse. Il se rue encore, jouissant, perdu, doublant, triplant, multipliant les coups.

BABIOLES

Regardez, écoutez mes babioles, ce sont des papiers peints, ce sont des violes:

I
LE MASQUE JAPONAIS

Yédo. L’on dirait. Tant elle est de potiches trapues et de stores bariolés pleine la chambre. La chambre aux rideaux bleus où fleurissaient les yeux de l’absente, plus bleus que les fleurs bleues s’étiolant dans des vases bleus. Et les grands éventails palpitent cloués sur les panneaux comme des papillons, les grands éventails où des papillons sont peints, les grands éventails diaprés comme des perruches, les grands éventails où des perruches sont peintes.

Et le petit masque japonais, don de l’absente, rêve sur le mur blanc juste en face du lit, du grand lit froid comme un catafalque, où sur les taies fleurant les parfums aimés de l’absente, tristement accoudé, il songe. Il songe que les nuits veuves s’entassent, que l’hallali des désirs sonne dans ses nerfs exaspérés; il songe au cabaret grouillant là-bas sous la flambée du gaz, il songe à la petite brune, fine et futée jusques au bout de l’orteil, à la grande rousse, grasse comme une oie, et bête donc! Et cependant que la roue du fiacre attardé chante sur la chaussée, il regarde ses bas de soie rouge traînant sur le tapis, ses bas de soie rouge qui le fixent de leurs prunelles rouges avec un air de viens-nous-en. Et sa fidélité sombre, sombre comme la carène prise dans un ressac, et la tunique de lin des chères remembrances va être souillée.

Et, ses yeux tombent sur le masque japonais, don de l’absente, pâle sur le mur blanc, juste en face du lit. Et le pauvre petit masque le regarde si tristement, si tristement que l’hallali des désirs ne sonne plus dans ses nerfs exaspérés, si tristement qu’il ne songe plus à la petite brune, fine et futée jusques au bout de l’orteil, qu’il ne songe plus à la grande rousse, grasse comme une oie, et bête donc! Si tristement que la tunique de lin des chères remembrances ne sera pas souillée—encore.

II
AUBE

Les maisons sont tristes comme des bêtes.

A leurs vitres glacées le jour indistinct indistinctement se réverbère; en les buées leurs vitres obscures s’emboivent.

Les maisons sont tristes comme des bêtes.

Deuil et modesLiquidateur judiciaireDocteur-médecin… Implacable Destinée! Les enseignes, les implacables enseignes marquent leur flanc suranné, tels des stigmates de lys sur l’épaule des prostituées. Deuil et modesLiquidateur judiciaireDocteur-médecin

Les maisons sont tristes comme des bêtes.

Leurs portes s’entrebâillent; aux tintamarres des timbres par les couloirs leurs portes s’entrebâillent; au labeur superflu, à la débauche superflue, à la superflue et irrémédiable Vie, leurs portes s’entrebâillent.

Les maisons sont tristes comme des bêtes.

Et elles regardent résignées dans la rue pleine de boue et sur la place morne où le vent siffle; elles regardent vers le square au bassin plein de feuilles mortes, vers le lamentable square plein de feuilles mortes, elles regardent résignées.

Les maisons sont tristes comme des bêtes.

III
ROMANCE

Les subtils, les très vagues parfums des mouchoirs qu’on retrouve au fond des malles poussiéreuses rappellent les serments emportés aux jours,—telles des fleurs aux bises hiémales,—les serments de nos amourettes d’autrefois.

Doucement surgissent les anciennes souvenances, souvenances de bonheur et de tourment; doucement du fond poussiéreux des malles, douces et dépouillées,—telles des ramures aux bises hiémales,—elles surgissent les anciennes souvenances.

Et mélancoliquement se plaignent les souvenances délaissées, souvenances de bonheur et de tourment; mélancoliquement du fond poussiéreux des malles, mélancoliques,—telles parmi les ramures les bises hiémales,—des replis des anciens mouchoirs aux surannés parfums, elles se plaignent les souvenances délaissées.

IV
MALÉFICE

Ils avaient bu toute la nuit, Styx le poète désolé et Laas le poète calme, ils avaient bu à la coupe d’or de la fée Eaudevie, cette compatissante qui change les cailloux en pierreries,

Qui porte la lune
Dans son tablier,

comme a dit un autre poète, leur aîné.

Adoncques, à l’heure où, sous le clignotement de la dernière lanterne, le dernier ribleur rase les murs suintants, ils passèrent la rivière Sequane sur le Pont-au-Double, en face le parvis de la Cathédrale.

Les pieds dans la boue et le front dans les étoiles—absentes,—ils allèrent d’aguet, par la ruelle torte aux pavés disjoints, chez les Villotières adextres à tenir amoureuses lysses, où l’on a sadinet cy pris, cy mis.

Muets, à la lueur blafarde de la chandelle chassieuse, ils grimpèrent les marches vermoulues de l’escalier branlant, jusques à la haute chambre aux poutres enfumées, aux escabeaux cul-de-jatte, où les maléfiques Circés du bas mestier étalaient leurs reins monstrueux et leurs torses lubriques sous les courtines de percale des lits craquetants.

Là, bientôt énervés par les caresses savantes des filles, les deux poètes voulurent chanter Priape. Mais lorsqu’ils ouvrirent leur bouche idoine à lancer l’ample alexandrin aux sonorités de cuivre,—ils grognèrent comme des pourceaux.

Quatrième Soirée

La mer, d’un jade qui écumerait. Et le tissu métallique des pluies voile le ciel morose.

Jusqu’aux flots du golfe, le vieux palais génois étend ses balustres à travers les bosquets de myrtes. Pétale à pétale s’effeuillent les roses pourpres trop chétives pour soutenir les gouttes pesantes de l’averse; et les pétales pourpres jonchent la pelouse.

Et la mer geint, la mer d’un jade qui écumerait.

Les dames transies des fresques anciennes croisent leurs bras anguleux sur leurs poitrines liturgiques. Les chevaliers foulent de leurs pieds de fer les échines des lions armoriaux, et l’impassibilité rébarbative de leurs visages glace. En une ombre caligineuse, humide, les dalles des larges escaliers dégradent. Vers où?

Là-bas s’érige l’amphithéâtre des collines olivâtres; et les maisons s’y étagent, assises en cercle au spectacle des eaux, comme un peuple.

Et le tissu métallique des pluies voile le ciel morose.

Les vaisseaux ivres titubent à la surface du golfe qui moutonne, et monte, et se dérobe.

Et les grands môles se courbent dans les flots, les grands môles qui guettent au loin, de leurs phares.

Une mouette. L’éclair oblique de son ventre blanc, et l’aigu de sa tête grise, dans le terne espace.

Miranda soulève sa face exsangue et la ruisselante blondeur de sa chevelure éparse où brillent quelques saphirs perdus dans l’emmêlement des tresses. Elle se dresse des coussins écarlates fiorés d’aigues-marines. Ses bras nus, graciles, l’étayent; ses bras nus, graciles, et blancs comme les vieilles soies blanches, et ses longues mains rubéfiées par l’écarlate des étoffes. Sur sa gorge plate s’effondre en plis mous une chlamyde couleur d’aventurine où se révèlent de très distantes et minuscules paillettes d’or vert. Sur sa gorge plate, et blanche comme les vieilles soies blanches, la chlamyde couleur d’aventurine s’ouvre en longue fente sans bordure.

Elle se tient à genoux dans une posture attentive, le regard au golfe. Et sous ses sourcils broussailleux de chanvre pâle, et sous la paupière exsangue qui presque recouvre l’orbite, seul l’iris obscur.

A genoux. Et ses bras l’étayent, et sa jambe fluette s’enfonce par les coussins, sa jambe gaînée d’un bas teinte de fleuve, où des chimères d’argent butinent parmi des fleurs magiques, et se lovent.

Et jusqu’aux flots du golfe le vieux palais génois étend ses balustres à travers les bosquets de myrtes.

Pétale à pétale s’effeuillent les roses pourpres.

Des tentures blanches à paysages peints suspendues de pilier à pilier sur des tringles de cuivre comblent le vide des arcades, sauf une.

Par elle Miranda regarde le vol elliptique de la mouette, et la mer.

L’harmonieuse pluie chante. Elle brode sa cristalline mélodie de clochettes sur le gémissement uniforme du reflux.

Gènes se noye dans la liquescence de l’air et des sons, Gènes et ses maisons assises comme un peuple, et les fresques olympiques du palais, et les myrtes.

L’atmosphère se glauque avec des teintes d’aquarium.

Pétale à pétale s’effeuillent les roses pourpres.

LE CAS DE MONSIEUR DE LORN

I

Ah! mais! C’est qu’il n’était pas du tout rassuré, le beau Fernand de Lorn, en entrant pour la première fois dans la chambre nuptiale. Pensez donc! Effeuiller une couronne d’oranger! ce n’est pas si commode, surtout pour un viveur de trente-six ans, à qui la patte d’oie arrive, escortée d’une longue séquelle de vilaines choses. Il faisait encore vaillamment ses preuves chez la grosse Tata, ou chez la maigre Toto; mais là, c’était autre chose: vins généreux, écrevisses diantrement poivrées et propos plus poivrés encore. Et puis on avait l’habitude, cette sacrée habitude si précieuse. Et l’on pouvait se mettre à son aise avec Tata, et avec Toto, donc; cette petite friponne de Toto, savante à vous émoustiller le plus vanné des académiciens. Mais allez donc vous faire comprendre par une jeune fille de dix-neuf ans, élevée sous les jupes roides de sa maman, et la première nuit de vos noces encore!

C’est à toutes ces bêtises qu’il pensait avec inquiétude, Fernand de Lorn, correct et pâle dans son habit noir sous la douce lueur de la veilleuse, tandis que la mariée faisait semblant de s’occuper de sa traîne pour cacher son embarras.

Il regarda sa femme à la dérobée. Pour gentille, elle l’était, Madame Blanche de Lorn. Gentille et très gentille, avec son corsage frêle et pas maigre, avec ses grands yeux de pervenche mouillée.

Fernand résolut d’être brave. Il invita sa femme à s’asseoir à ses côtés sur la chaise longue, puis il se mit à l’embrasser doucement sur la bouche.

Elle fermait voluptueusement, en rougissant un peu, ses yeux aux cils frangés. Il la délaça méthodiquement. Après avoir fait tomber un à un tous les voiles importuns, il la prit dans ses bras et la porta au lit. Hélas! une fois sous les draps fins parfumés d’iris de Florence, il eut de nouveau le trac, comme un acteur à une première:

—Commencer par un four, se disait-il, c’est dangereux pour l’avenir.

Il parla de choses indifférentes, puis fixant sur sa femme des regards qui voulaient paraître langoureux, il dit:

—Vous devez être bien fatiguée, mon amie…

Elle répondit simplement:

—Non.

Et cacha sa tête blonde dans les dentelles des taies d’oreillers.

Alors il commença des caresses prudentes, en lui murmurant les banalités exquises des amoureux. Il parla avec passion de l’avenir, de la tendresse qu’il lui avait vouée.

Elle l’écoutait, visiblement désappointée. La veilleuse se mourait, et les premières lueurs de l’aube filtraient déjà à travers les lourds rideaux des hautes fenêtres.

Blanche s’assoupit légèrement.

Fernand de Lorn poussa un soupir de soulagement.

Hélas! la pauvre couronne d’oranger n’avait pas perdu un seul pétale.

II

Deux nuits suivirent dans un calme aussi plat. La troisième il résolut d’être plus hardi:

—Après tout, se disait-il, pourquoi avoir de telles appréhensions? C’est absurde.

Il perdit la bataille, et l’honneur aussi.

Pendant plusieurs semaines des tentatives fréquemment renouvelées furent absolument désastreuses. La situation devenait tendue. Les époux commençaient à échanger des paroles aigres-douces. Ils s’en voulaient mutuellement. Fernand retourna au cercle, où les plaisanteries banales de ses amis, à propos de son bonheur conjugal, lui entraient au cœur comme des dagues. Il perdait des sommes folles sans arriver à se distraire. L’humeur de Blanche devenait de jour en jour plus acariâtre, ses nerfs exaspérés battaient la charge. Elle passait sa vie à massacrer des statuettes de Saxe et à renvoyer ses femmes de chambre. Ce qui la faisait rager surtout, c’étaient ses amies intimes, la comtesse de Luc, Madame de Baixas, et les autres, mariées peu de temps avant elle, avec leurs conversations indiscrètes, telles que:

—Eh! bien, dis, est-ce si terrible que ça un mari?

Ou:

—Pauvre petite comme tu as les yeux battus.

Ou encore:

—A quand le baptême, ma mignonne?

Elle tâchait de prendre des mines effarouchées, très vexée au fond, et finissait par se fâcher tout rouge.

A quoi les petites amies répliquaient en chœur:

—La voyez-vous, l’hypocrite!

III

Plaisanterie à part, ce pauvre Monsieur de Lorn était vraiment à plaindre. Songez donc! ça n’était pas gai. Quelle déveine! Oh! si l’on pouvait se douter de son malheur chez la grosse Tata, quelle fête! Et le petit d’Anglar à qui il avait enlevé Toto, c’est lui qui s’amuserait à colporter la nouvelle dans tous les cercles de Paris. Et puis, c’est que ça devenait inquiétant. Si c’était pour tout de bon! C’est que ces choses-là arrivent quelquefois, tout d’un coup, à son âge, surtout quand on a brûlé la mèche par tous les bouts. Il aurait bien voulu essayer avec une ancienne amie, pour savoir à quoi s’en tenir. Mais ces filles sont si bavardes! Il y aurait peut-être un autre moyen. Ah! mais oui, Madame de Saint-Baume. Était-il assez bête de n’y pas avoir pensé plus tôt! La baronne de Saint-Baume, cette vieille dame si discrète et qui protégeait de si jolis tendrons!

Le lendemain, vers dix heures du soir, il sortit, la figure abritée sous le haut collet de sa pelisse. Il bruinait légèrement. Par la chaussée le gaz flambait roux, dans les flaques d’eau. Les fiacres roulaient assourdissants; les passants se heurtaient, hâtifs. Aux coins des rues sombres, les pierreuses faisaient: Pstt! Il fut tenté de monter avec une de ces filles à cause de la discrétion. Le dégoût l’en empêcha. Il continua son chemin, rasant les murs.

Arrivé devant la large porte cochère de l’hôtel connu, il sonna timidement, puis il grimpa d’un pas furtif les marches moelleusement tapissées.

Madame de Saint-Baume le reçut dans son petit salon aux tentures sévères avec la cordialité due à un ancien ami, doublé d’un bon client. C’était une femme de cinquante et quelques ans, grande et osseuse, aux manières distinguées. Figure longue, aux méplats secs, encadrée de boucles grisonnantes. Des yeux gris très perçants. Un sourire factice entr’ouvre la lèvre mince sous laquelle éclate la blancheur du râtelier.

Il fait bon dans le petit salon. Un petit feu attiédit l’air saturé d’aromates. La grande pendule en bronze repoussé tictaque berceusement. La flamme bleue du samovar veille sur le guéridon couvert d’une nappe brodée.

—Ah! monsieur de Lorn! Quelle agréable surprise! Je vous croyais définitivement perdu pour nous, tout à vos devoirs de mari.

Il eut un petit rire saccadé.

—Je passais devant votre porte, chère baronne, et le désir de causer un instant avec vous du passé conduisit ma main vers la sonnette.

—C’est bien, cela, et je vous remercie de ne m’avoir pas complétement oubliée.

Ils causèrent de mille choses diverses: sport, politique, potins du jour. La petite Niniche était partie en Amérique avec un riche fabricant. Quelle roublarde! Les républicains, tous des Robert-Macaire. Cet imbécile de X… s’était fait sauter la cervelle après avoir perdu au baccarat toute sa fortune et celle des autres. Le banquier Z… venait de surprendre sa femme avec un clown du cirque, etc., etc.

Un coup de sonnette retentit dans l’air apaisé de l’hôtel.

—A propos, dit la baronne. Mademoiselle Louise de Fasols, cette belle brune qui vous aimait tant, mon cher Fernand, est de retour depuis quelques jours, et je l’attends ce soir. Si vous avez quelques instants à nous donner nous allons prendre une tasse de thé ensemble.

Il regarda sa montre machinalement et dit:

—Avec plaisir. Précisément, ma femme est allée passer une semaine chez sa mère, à Nice; je suis garçon.

—C’est à merveille, dit Madame de Saint-Baume en se levant. Voilà Mademoiselle Louise qui monte l’escalier. Elle sera enchantée de vous rencontrer.

Mademoiselle Louise de Fasols entra avec un froufrou de robes, emmitoufflée dans ses belles fourrures de loutre, les joues rosées sous sa voilette. C’était une belle fille à la gorge rebondie, aux hanches superbement cambrées.

—Tiens, un revenant, dit-elle, en apercevant Monsieur de Lorn. A quel heureux hasard devons-nous le plaisir de vous voir, homme rangé?

—Votre retour à Paris, mademoiselle, y est pour beaucoup, répondit Fernand en souriant.

—Flatteur, va! reprit Louise très câline, en lui tirant amicalement le bout de sa barbe en pointe.

Ils causèrent en sirotant du thé copieusement désaffadi de cognac. Les petits verres d’eckau vinrent après, très fréquents.

De Lorn sentait se réveiller en lui tous ses vices d’hier. Les petits verres d’eckau faisaient déjà leur effet. Il dit en effleurant de ses lèvres la nuque de Louise:

—Dites donc, si nous soupions!

Madame de Saint-Baume se leva avec un sourire protecteur.

—Mes enfants, dit-elle, j’ai un peu de migraine, et il se fait tard. Permettez-moi de me retirer. Je vais donner des ordres pour que vous soyez servis comme de simples Khédives. Ne vous gênez pas, vous savez que ma maison est vôtre.

Elle se retira digne et roide dans sa robe de soie sombre.

Au bout d’un quart d’heure, une vieille bonne typique apporta sur un grand plateau d’argent un petit souper extra-fin.

Les écrevisses furent éventrées, les pâtés saccagés, le Chandon moutonna dans les coupes.

—Ah! ça, dit Louise, à cheval sur la cuisse de Fernand, t’es donc marié, petit singe?

—Mais oui.

—Et ça va bien, les petites amours légitimes?

—Hum!

—Comment? Déjà!

—Je n’ai pas dit.

—Tu fais: hum!

—C’est que…

—C’est que?

—Tu sais, les jeunes mariées…

—Les jeunes mariées?

—C’est un peu…

—Innocent, n’est-ce pas?

—Oui.

—Je comprends, dit Louise, en risquant des gestes définitifs. A des… comme toi il faut…

—Des… comme toi, riposta Fernand, en lui passant la main sous le corset.

Alors Louise en fit sauter les agrafes. Ses beaux seins fermes bondirent comme des cavales fringantes. Elle dénoua sa lourde chevelure et colla sa bouche fardée sur les lèvres de Fernand, l’excitant de la morve de ses baisers.

....................

Une heure après, M. de Lorn sortait de l’hôtel Saint-Baume, épouvantablement gris, mais la tête haute et le chapeau sur l’oreille.

L’honneur était sauf.

Tout en marchant il se répétait avec satisfaction:

—C’est égal, je suis content. Ce n’était pas pour tout de bon. C’est que cette pensée me donnait la chair de poule. Songez donc: trente-six ans et plus rien! Oh! non, pas encore! Et mais, dites donc, ça a marché avec cette petite grue de Louise, mais là très bien. Au bout du compte, je m’en lave les mains. Que ma femme s’arrange: c’est de sa faute. J’ai la preuve de ma vaillance. O ces jeunes filles du noble faubourg sont-elles godiches!

IV

Quelques jours après. Vers neuf heures du soir. Ils se trouvent en tête à tête dans le petit boudoir chaud comme un nid, devant le feu pétillant parmi les chenets. Fernand regarde sa femme qui lit un volume de Feuillet: très pâle, à la lueur tamisée de la lampe, son corps se dessine amoureusement sous la soie du peignoir clair à bouffettes roses. On voit le bras blanc jusqu’au coude. Les cheveux longs et soyeux traînent négligemment sur ses épaules. Le pied,—bas noir et mule blanche,—frétille nerveusement sur un pouf en tissu du Daghestan. Fernand la regarde toujours et la trouve gentille à croquer. Il se sent un appétit d’enfer et pourtant son estomac refuse toute nourriture.

—Nom d’un chien! pense-t-il, il faut que cela finisse. Tout ça, c’est de l’appréhension. Puis, il me semble qu’après ma victoire de l’autre nuit, à l’hôtel Saint-Baume, je serais bien bête de ne pas essayer…

Il essaya…

Bernique!

Alors il se mit dans une fureur de fauve: il allait et venait par la chambre, sacrant comme un goujat, se campant fièrement devant la haute glace, retroussant les pointes féroces de ses moustaches, bombant son torse.

Il alluma un gros cigare, et,—tel un maroufle sur un sofa de bouge,—il se vautra sur un canapé.

Là, d’un air d’indifférence, avec des ricanements, il dit, entre deux bouffées de cigare:

—Tu sais, ma chère, c’est absolument ridicule, et je tiens à te dire une fois pour toutes que c’est de ta faute.

Blanche lança un rire aigu plein de mépris.

Il reprit tranquillement, sans se laisser déconcerter:

—Oui, c’est de ta faute, je le répète; j’ai des preuves certaines que je ne suis pour rien dans le désagrément qui nous arrive; des preuves, entendez-vous, madame!

Il prononça le mot preuves en appuyant, avec un sourire fat.

Elle eut un haussement d’épaules, sans répondre. Alors il se leva et sortit en sifflant un air d’opérette.

Après le départ de son mari, Madame de Lorn laissa éclater ses sanglots et ses pleurs: dire qu’elle avait espéré le bonheur entre les bras de cet homme! Où sont ces rêves bleus, ces illusions aux ailes d’or! Des querelles, des injures même. Et dire qu’ils venaient de se marier à peine! Quel enfer! Comment finirait-elle cette situation aussi lugubre que grotesque? C’était sa faute, disait-il, sa faute à elle? L’imbécile! Sa faute! Pourquoi? Elle était jolie, vraiment jolie, et désirable! Oh! c’était trop fort! Elle avouerait tout à sa mère, elle se séparerait. Non. Elle le rendrait plutôt ridicule. Elle se laisserait courtiser, courtiser jusqu’au bout, par le vicomte de Cazal, qui avait demandé autrefois sa main, ou par Monsieur Maffei, ce jeune diplomate italien si joli garçon. Oui, mais c’est qu’elle l’aimait toujours, et quand même ce grand diable d’homme avec ces moustaches fines, sa main aristocratique, ses yeux qui vous allaient droit au cœur. Oh! si ça pouvait s’arranger! Comme elle vivrait heureuse entre ses bras! Le posséder, le posséder complétement une semaine, et puis mourir! Et elle sanglotait, sanglotait à fendre l’âme, la pauvre petite, et elle pleurait, pleurait toutes les larmes de son corps.

Soudain, un objet blanc, tranchant sur le fond brun du tapis, attira son regard. C’était une carte de visite. Elle la ramassa et lut:

Madame la Baronne de Saint-Baume,
Rue…… no

La baronne de Saint-Baume! Ce nom ne lui était pas inconnu. Où diable avait-elle entendu parler de cette femme? Mais oui. C’est son oncle, le marquis de Matas, ce vieux gâteux qui racontait des choses si inconvenantes devant les jeunes filles. C’est lui qui parlait souvent de Madame de Saint-Baume, quand il allait dîner chez ses parents. Elle se rappelait maintenant. Sa mère se montrait très scandalisée toutes les fois qu’on entamait cette conversation.

Elle sentit son cœur saigner. La jalousie l’étreignit de ses griffes. Puis, une idée subite lui traversa l’esprit et elle sourit malicieusement.

—C’est à essayer, pensa-t-elle. Qui sait? Mon bonheur est là, peut-être.

V

Le lendemain, une dame long voilée se présentait à l’hôtel Saint-Baume. La baronne la reçut avec une courtoisie exquise de douairière.

—Madame, dit l’inconnue d’une voix mourante au bout de quelques instants de silence embarrassé, je fais auprès de vous une démarche très grave, comptant sur votre discrétion inattaquable.

La baronne remercia de la tête avec dignité.

—J’aime, reprit l’inconnue d’une voix de plus en plus faible, j’aime follement un de vos amis, Monsieur de Lorn. Après avoir vainement lutté, je me sens vaincue. Je désirerais néanmoins, à cause de mon rang dans le monde, et pour des motifs qu’il serait inutile d’expliquer, le voir en cachette et sans qu’il sache qui je suis, pour le moment du moins. Je vous ai choisie, madame la baronne, comme la seule digne de ma confiance.

—Madame, répondit la vieille proxénète d’un ton grave, je n’ai pas l’honneur de vous connaître; mais je sens, rien qu’à vos paroles, une personne de ce monde, le grand monde qui m’est cher et auquel j’appartiens par droit de naissance. Mon dévouement vous est acquis de ce moment, madame. Revenez après-demain vers dix heures du soir. Vous trouverez de bonnes nouvelles, je l’espère, et peut-être davantage.

Elle souligna ce dernier mot d’un sourire malin.

L’inconnue, après avoir déposé trois billets de mille sur la cheminée, sortit de l’hôtel Saint-Baume toute tremblante.

Le lendemain, M. de Lorn trouva, en dépouillant sa correspondance, la lettre suivante:

«Mon cher ami,

«Une femme charmante et du plus grand monde, qui vous aime en secret depuis longtemps, vous attendra demain soir, vers dix heures, chez moi. Accourez donc, Lovelace.

«Votre dévouée,

«Baronne de Saint-Baume

—Tiens, tiens! se dit-il, un roman! On me propose un roman, à moi, un homme marié! Il est vrai que je le suis si peu!

Il rit d’un rire amer.

—Tant pis! j’irai. J’ai besoin d’oublier et de me prouver encore que ce n’est pas tout à fait ma faute, si…

Il se leva et se regarda dans la glace.

—Hé! hé! Elle n’a pas tort, la dame, j’ai encore de beaux restes.

Le lendemain, Fernand fut fidèle au rendez-vous. La baronne le reçut mystérieusement.

—La dame va venir d’un moment à l’autre, dit-elle. Me promettez-vous de ne pas chercher à la reconnaître? Elle tient à garder l’incognito, pour le moment du moins. C’est dans l’obscurité propice que vous allez être heureux, don Juan…

—Ho! ho! interrompit Fernand, quelque vieille sorcière, sans doute, ayant peur du jour.

—Je vous promets que non: fiez-vous à moi; laissez-vous faire.

—Soit, dit Fernand en riant, va pour l’obscurité. Bientôt je finirai par me croire à l’Ambigu.

VI

Ç’avait été un grand triomphe pour Fernand. Dans l’espace, relativement court, d’une heure, il avait accompli des prodiges de vaillance. Maintenant, un peu fatigué, sa tête amoureusement posée sur l’épaule de l’inconnue qui ne soufflait mot, il se disait:

—Ah! si je pouvais être comme ça avec ma pauvre petite femme!

Et il soupirait légèrement.

Puis il se disait encore:

—Ah! ça, serait-ce à une demoiselle, à une demoiselle authentique que j’eus à faire? C’est que… il m’a semblé… ah! par exemple! ça serait drôle!

Tout à coup, il fut troublé dans ses méditations d’une façon inattendue… Il se sentit mordu si cruellement que le sang coula.

Il sauta du lit en poussant un cri de douleur, stupéfait, ahuri.

L’inconnue se leva à son tour, et après lui avoir appliqué une vigoureuse paire de gifles, elle dit:

—Allume donc la bougie, imbécile!

Le son de cette voix le troubla tellement qu’il resta pendant deux secondes cloué sur place, puis il alla machinalement allumer une bougie sur la cheminée.

La lumière éclata aveuglante.

L’inconnue se tenait là, debout, immobile dans une nudité presque absolue, sa chemise aux fines dentelles glissant le long des hanches.

C’était Madame Blanche de Lorn.

Les deux époux se regardèrent un instant sans une parole, puis ils s’étreignirent longuement, toujours muets, très émus.

Fernand risqua une question sur cette aventure invraisemblable, mais sa femme lui fermant la bouche avec sa fine main pâle, lui dit:

—Pas ici. Chez nous. Maintenant va-t-en vite avant moi, pour éviter tout scandale.

Il s’habilla à la hâte et sortit de la chambre.

Madame de Saint-Baume l’attendait dans son petit salon.

—Eh bien, interrogea-t-elle avec son sourire malin, sommes-nous content?

—Ravi, ma chère baronne, vous êtes la Providence des amoureux.

—Quand je vous le disais!

Il passa à l’annulaire crochu de la proxénète une bague de haut prix, et quitta l’hôtel le paradis dans l’âme.

VII

Depuis ce jour la vaillance de Fernand ne se démentit pas un seul instant. Blanche est la plus heureuse des femmes, et lorsque ses petites amies la plaisantent sur ses yeux battus, au lieu de se fâcher comme autrefois, elle égrène le chapelet de perles de ses rires argentins.

LA TARE

I

De la fenêtre, par l’écran de papier, s’épanche un rayon clair qui vient illuminer l’eau-forte de Paul Grimail. Le très jeune artiste contemple son œuvre, indécis: sous le col ondulant du cygne, Léda se pâme en une torsion enlaçante, et l’aile toute blanche, affaissée sur l’amante, explique les cambrures de ce corps énervé par la caresse duveteuse. Ainsi doivent s’exprimer les transports de la passion, ainsi ont-ils toujours apparu dans ses rêves;—car l’éphèbe les ignore réels: nulle ne lui offrit l’amour; jamais il n’osa le mendier, et il lui répugne d’imposer son désir à la vendeuse en besoin.

Il pense. Machinalement il frôle le bandeau qui couvre en partie sa figure et son front; dessous se cache une horrible bouffissure violâtre. Aussi loin que peut remonter sa mémoire, l’artiste revoit sa tête d’enfant bridée par le triste bandeau et sa mère lui défendant de le retirer: «cela ferait pleurer la sainte Vierge.»

Aux murs de l’atelier, entre les costumes orientaux, les panoplies et les dressoirs à céramiques, des plâtres suspendus ou piédestalés. Pour lui, Sémiramis et Minerve semblent faire valoir leurs formes graciles ou majestueuses. Il les considère ayant pour ses désirs une pitié ironique. Ne connaître de la femme que cette artistique immobilité! Il ne saura jamais les étreintes ni les baisers! Mythes, les voluptés ressenties par de plus heureux, par tous!—Bah! Il est fou! C’est démence se complaire en des souhaits irréalisables.

Il s’approche à la croisée.

Dans la rue, le carnaval bruit. Les trompes hurlent une invite aux viriles ivresses. Paul Grimail déchire l’écran et voit. Les fiacres cahotent des cartonnages grimaçants, de voyantes étoffes et des faces plâtrées; de chez le perruquier voisin une fille s’échappe, la chevelure toute piquée de nœuds roses et de fleurs; et, au milieu de la cohue en tumulte, un polichinelle énorme, cramoisi, marche; deux cocottes se frottent à ses flancs afin de partager sa gloire.

Lui, arrache son bandeau, surpris par une idée, encore vague, mais grosse de conséquences heureuses. Il court à un coffre étrange donné par son maître, le célèbre Voméra. C’était le présent d’un samouraï qui fut à Yeddo l’hôte du peintre des jaunes. Paul Grimail fait baver au coffre un flot de tissus chatoyants; et longuement en choisit.

II

Il va par les boulevards illuminés. Une rumeur étonnée accueille sa venue, une rumeur vénérante suit ses pas. Les «chienlits» se figent dans les bouches et la foule s’enfle autour de lui, chuchotante et solennelle. L’éphèbe, d’abord, se figure être ridicule. Il lui paraît que derrière son dos des ironies s’esclaffent. Par les trous visuels du masque, il examine. Et c’est un bonheur, ne plus heurter son regard au bandeau dont l’aspect navrant a jusqu’alors interrompu l’inspection de sa personne: à quoi bon se voir tout entier? cette tare déparerait la plus évidente perfection. Maintenant, au contraire, il prend plaisir à cet examen: sa robe azurée, son surtout couleur de safran avec, partout, de gros oiseaux brodés en relief qui chatoyent aux mouvements de la marche, et, tout près, les bouts balancés d’une flasque moustache sous un nez très pâle. Pour la première fois, il perçoit en son être une harmonie et, aussi, le spectacle de la soie aux cassures flambantes le ravit.

—C’est probablement le prince de Galles.

Des grisettes le dévisagent. On l’admire, sans restriction. Enfin on ne fixe plus sur sa face ces regards commisérants qui lui étaient si lourds à supporter. Il marche heureux, humant l’air très pur. Et subitement, un arrêt: une multitude grouillante et noire piquée par les splendeurs des déguisements; tout en haut la bâtisse de l’Opéra aux baies enjaunies de lumières où des ombres se heurtent; sur le faîte, l’Apollon verdi par un feu de Bengale.

L’artiste s’avance hardiment. Il dévisage les hommes en haussant les épaules aux ingracieux costumes. Il se sent très robuste avec une idée de querelles. Car, dans cette fête, il va être un des mille acteurs contemplés, sûrement un des plus magnifiques: on l’acclame déjà.

Comme tous lui font place, il a bientôt gravi quelques marches du grand escalier. Alors l’enthousiasme crève. Vers lui se penchent des gorges nues se mouvant dans les dentelles et les raides plastrons où miroitent d’uniques pastilles d’or.—Des femmes? Pour l’adorer, il en descend des galeries, il en monte du péristyle, il en sort des portes béantes: de petites qui se haussent pour effleurer du doigt les sourcils de son masque, et, dans leurs yeux, il lit des promesses lascives; de grandes qui se baissent pour palper le crêpe de sa ceinture, et il voudrait enfouir ses lèvres dans les sillons de leurs dos flexibles; de grasses qui s’éventent, et il lui semble que plonger dans leurs molles rondeurs serait à son rut un assouvissement délicieux; de minces dont les seins sautillent dans les cuirasses de satin, et, en un souhait de les y sentir se reposer, il arrondit ses mains frémissantes.

Le torrent des admirateurs le roule dans la salle:

—Mikado! Mikado! Bravo Mikado!

Pour leur hocher un signe remerciant, Paul Grimail cherche qui répète ce mot. Ses yeux se lèvent, et c’est le lustre énorme, le cru du gaz, les loges gorgées de femmes en clairs dominos et de gants blancs applaudisseurs; ses yeux se baissent, et c’est un enchevêtrement de corps assombris: le trille de ces deux teintes adverses accotées.

Et les bravos le déclarent le plus splendide des mâles.

III

—Mikado!

—Savonnette!

Deux cohues rivales proclament les noms de leurs idoles.

Une rage fait pâlir l’artiste: quel autre tente lui ravir sa gloire et discuter son triomphe? Le caprice d’un passant anéantirait-il ce bonheur unique. Il lui faudrait renoncer aux adulations des femmes comme aux envieuses exclamations des hommes? Cela ne se peut. Il aura entière cette nuit de joie, dût-il affirmer sa suprématie par la violence.

Gronde une sédition. Un moment les casques des municipaux étincellent. Des protestations murmurantes montent sous la coupole après qu’un des vocables beuglé par un plus grand ensemble de voix est parvenu à étouffer l’autre. L’artiste, aux premiers rangs de ses partisans, s’affermit la main sur les poignées de jade de ses sabres. Une bousculade houle, quelques cris, des injures mugissent et l’éphèbe, prêt à s’élancer, se retient, émerveillé:

C’est une femme.

Ses formes se moulent à cru dans un collant d’émeraude; en les calices des fleurs étranges qui l’enlacent, des pierreries s’embrasent.

—Il est rien pschutt, tu sais, ton costume. Paies-tu quelque chose au buffet?

Elle prend son bras. Sa voix gracieuse se note d’un exquis enjouement. Elle s’appuie à lui, et, parfois, avec une gentille curiosité, elle soulève de ses doigts minces les lourdes soieries qui habillent l’artiste. Elle en fait le tour, rieuse, montrant les ivoires de sa denture dans l’écarlate des lèvres. Ses grands yeux noirs sont humides; des luxures dorment dans sa crinière d’or; sa poitrine semble, à chaque instant, devoir saillir du corsage, et les pointes rosées découvertes par les sursauts des hilarités réclament les caresses de bouches aimantes. Il émane d’elle un parfum qui fait songer l’éphèbe aux dévêtements ultimes, aux spasmes furieux et alanguissants. Il n’ose presque la regarder tant il sent irrésistible le pouvoir de ses sens en fougue. Et, tout à l’heure, il va la tenir dans ses bras, elle frissonnera sous ses baisers. Il sait maintenant pourquoi son talent sommeille encore: il s’éveillera grandiose à la manifestation de sa virilité. Il sera un fort.

IV

On verse du champagne à pleines flûtes. Libéralement l’aqua-fortiste jette les louis dans les mains tendues des sommeliers en fracs. Quand la fille a fini d’étancher sa soif, elle demande:

—Allons vite chez Baratte, dis, tu veux? Il ne va plus rester de salons.

Sur l’escalier de marbre, la foule leur fait cortège. Lui, presque pâmé de bonheur, s’enivre des flatteries qu’elle susurre à l’adresse du couple merveilleux.

Subitement une bande se précipite, calicots déguisés d’une pièce de percale, gadoues en débardeurs crottés. Comme l’un deux regarde trop près Savonnette, lui le repousse doucement de la main. L’homme se rebiffe, crache des invectives, et, d’un soufflet, démasque Paul Grimail.

Un vide se fait, bruyamment. L’artiste s’affaisse, sans une idée, près la balustrade. Un municipal le pousse hors des degrés. Sur le large palier le calicot clame:

—Oh! mince, alors! Reluque un peu sa gueule.

V

La Seine est noire… Il y grelotte des bigarrures de lumière diffuse.

Lui, va le long des quais.

Dans sa fièvre, il arrache une à une les parties de son costume et les jette par-dessus le parapet.

Bientôt il les ira rejoindre, ces oripeaux qui lui ont valu la seule félicité de sa vie. A quoi bon vouloir encore tenter l’impossible, décrire et imiter l’inconnu? Insanité! Et sans le travail, son existence est sans but, puisqu’il n’en peut jouir.

Jusqu’au loin, s’alignent, en file, des rangées de tonneaux, des tas de pierres, des empilements de planches. Puis un pont: un chapelet de lampadaires, le falot vert d’un fiacre qui semble glisser sur le garde-fou.

Se tuer c’est imposer la douleur sans fin à un être excellent, une mère qui par ses caresses, par ses regards et ses moindres paroles demande à son fils pardon d’avoir produit.—Il ne peut mourir.

Des rues étroites se percent entre les pâtés de bâtisses neuves. Paul Grimail en aperçoit une plus éclairée: la lanterne d’un bouge rayonne avec son numéro énorme, ombrant les vitres.

Cinquième Soirée

Au pied de la montagne à la chevelure frondante, la villa blanche et enguirlandée.

Sur les gazons ras des pelouses et parmi les hauts tulipiers aux branches se bifurquant,—tel un blanc gypaète les ailes toutes grandes,—la blanche et enguirlandée villa se pose.

La nuit est pâle d’étoiles.

L’air torride est tout embaumé de la sève des branches frondantes de la forêt, et de l’arome des rhododendrons, et de la saveur des mûres.

Au pied de la montagne, sur les gazons ras des pelouses,—tel un blanc gypaète les ailes toutes grandes,—la villa se pose.

La nuit est pâle d’étoiles.

La rue close de baraques foraines s’aveugle de lumière, s’assourdit de claquements de fouet, de cris et de sonnailles.

Là-bas, par-dessus les toits ardoisés, l’orchestre du casino clangore.

Là-bas, dans l’obscurité humide de l’allée, on entend le gave qui saute le barrage…

Parmi les hauts tulipiers aux branches se bifurquant, la blanche et enguirlandée villa.

L’air torride embaume la sève de la forêt, l’arome des rhododendrons, la saveur des mûres.

Des fouets qui claquent.

Des sonnailles qui tintinnabulent.

Des roues qui roulent.

Des cuivres qui clangorent.

De l’eau qui bruit.

La nuit est pâle sur la villa aux guirlandes…

En robe claire à pois, Miranda se renverse, le cou nu et des rubacelles aux oreilles.

LE CUL-DE-JATTE

I

Une grosse pluie d’orage s’épanche dans la cour du Louvre, soulève des stalagmites liquides et polit l’asphalte. A sentir cette fluide tiédeur imprégner le col de sa chemise, Éphraïm Samuel s’irrite: «Sacrée infirmité! Pas même pouvoir se servir d’un pépin!» Et, violemment, le cul-de-jatte balance son torse, le projette, les yeux clignés sous la gifle de l’eau. Il s’arc-boute des mains pour faire courir ses fesses redondantes, ligotées dans un siège à roulettes. Et sa demi-personne s’éjouit quand, par une grande vitesse acquise, elle fend l’air avec un bruit ronronnant d’express.

Mais son tape-cul, tout neuf étrenné ce jour-là même, à l’occasion d’un mariage, lui vaut une obsédante inquiétude. Déjà, le matin, à la synagogue, au moment où le verre symbolique lancé par-dessus le couple nuptial vint se rompre contre les dalles, un craquement a gémi sous les reins tendus d’Éphraïm qui se haussait pour voir. Après la cérémonie, au zinc de la rue d’Aboukir, comme il levait haut le coude, pour boire du bitter, le véhicule vagit. Et, au début du déjeuner, un déchirement se lamenta pendant qu’on hissait l’infirme sur une chaise. La mère Salomon, sa voisine de droite, était un peu sourde, et sa voisine de gauche, la gantière Rachel, flirta avec Bernheim, le marchand de lorgnettes, jusqu’après le dessert; lui, forcément se tut. D’exquises boissons et d’exquises mangeailles le consolèrent abondamment.

Puis, très aise, il s’en était revenu le long du boulevard Sébastopol, le long de la rue Rivoli, tantôt filant vite pour contraindre à se garer précipitamment les lourds promeneurs du dimanche, tantôt stationnant au plus compact de la foule pour empêcher de leurs courses les poursuivants d’omnibus. Malices impunies, tout le monde manifestant une déférence pour sa difformité.

Maintenant l’orage se déverse dru: Éphraïm s’empresse; mais un nouveau craquement lui suggère: «Ce ne serait pas drôle de rester là, en plan, le derrière dans l’eau.» Et il s’efforce vers une arcade où s’engouffre un public humide et morose. Dessous, bée une porte olivâtre, que couronne l’indication: Musée Égyptien. Éphraïm la franchit.

II

Il se bouscule dans la salle une grouillante cohue. Le nez du juif s’enfouit dans les basques des jaquettes ou se froisse au rude contact des fausses tournures. Un empuantement de malsains parfums s’affadit. Les coudes font choir sa casquette. Virer, partir; nul moyen: il est pris comme dans une vivante cage. A chaque heurt de pieds inattentifs, il perçoit son siège s’affaisser. Et ses reins s’encastrent plus profondément dans les coussins où il repose.

Soudain, au-dessus de lui, une mère gifle son mioche. Pour esquiver d’autres coups, l’enfant se roule, ahuri, pèse du talon sur le chariot du cul-de-jatte qu’il ne voit pas. Catastrophe. Une commotion ébranle Éphraïm qui s’effondre avec son assise. Les poignées où ses mains prenaient appui roulent au loin. Cependant il tente une fuite, mais un éclat aigu de planche brisée raye les dalles et s’oppose à la progression des roues. Un désespoir: calculer la dépense d’un tape-cul neuf et le prix de la course en fiacre pour rentrer. Et puis, la crainte d’être piétiné! Par malheur, là-haut, des disputes se clament; de furieuses gesticulations se détendent, il se bave de rageuses injures, et des enfants pleurent. Bientôt le juif s’épouvante à parer en vain des horions indus; des poings le frôlent et l’accrochent, des genoux cognent son dos. Il s’exaspère, il redoute qu’on ne lui marche sur les doigts et ne cesse de crier, mêlant des invectives à ses requêtes de secours. Alors, peu à peu on s’apaise. Des oreilles s’inclinent vers l’infirme; il y verse des récriminations pleurardes, apitoyantes, avec l’intonation qu’il suppose devoir le plus facilement toucher. A grands soins, on le porte dans le chambranle d’une fenêtre, entre des stèles entamées de nombreux hiéroglyphes. Éphraïm Samuel s’enorgueillit de ces prévenances unanimes. Il se laisse faire, plaignard avec une muette espérance de ripailles qu’on paiera pour le réconforter. Seul, un jeune homme propose aller quérir un fiacre. A peine le juif déçu de ses vœux remercie-t-il. Il maudit son infirmité et l’indifférence égoïste des valides.

Puis les gens recommencent à circuler, bavards. Un brave homme à la blouse roide, un provincial égaré dans Paris, reste encore; et, mettant à profit l’aide prêtée, il se renseigne sans fin sur l’itinéraire à suivre pour gagner le boulevard Barbès. Ensuite il part.

III

—C’est rien chien, tout de même, murmure le juif, de ne pas laisser un sou pour la casse! Quant à Tabourdel, l’ébéniste, il peut fouiller ses profondes, pour sûr. On ne se fiche pas ainsi du monde!

Et il détache les courroies qui le tiennent encore lié aux débris du chariot: du bois perdu, et mauvais!—Il repose ses membres éreintés par la course fournie. Au dehors, l’averse s’écrase toujours sur les vitres. Entre les colosses de granit et les tombeaux de marbre noir, la cohue se fait plus dense, piétine, laisse pisser partout les parapluies.

Du déjeuner, il demeure au juif une ivresse qui lui montre les choses fluides. La tête pèse. Le bruit monotone des pas et des conversations susurrées ronflent autour de lui et bercent.—Pas de voiture.—Pendant cette inoccupation, un dégoût pour l’égoïsme des autres inspire à Éphraïm Samuel des projets de revanche; mais, bizarrement, l’enfilade de ses idées s’embranche de digressions et se troue de subites lacunes: venue du sommeil. A plusieurs reprises il lève ses paupières qui tombent, et se décolle péniblement les cils. Il songe qu’on le saura bien avertir à l’arrivée du fiacre. Il s’ensommeille, heureux de cette torpeur, contrarié seulement de la prévoir trop brève.

Plus rien. Longtemps.

Et des souvenirs se cherchent, s’unissent. Une à une s’éliminent les perceptions flottantes du rêve, elles laissent place à de plus réels fantômes. Se retracent l’orage, l’accident.

Une inquiète avidité de savoir si on pense à lui éveille Éphraïm. Il écoute et il regarde: nul pas, nulle voix, nul être. Une bleuâtre clarté ruisselle par les murs, par les stèles, par les sarcophages, par les colosses qui se dressent rigides, les poings collés aux cuisses, dans une attitude de violence résolue. Et sur le parquet ces masses se projettent en grandes ombres nettes. Clair de lune.

Appeler, le juif n’ose: peut-être l’emprisonnerait-on pour avoir dormi là, car on en veut toujours à la race d’Adonaï.—A se voir dans cette antique Égypte, un effroi le saisit. Sa haine des persécuteurs fut adulée depuis l’enfance. Il voua surtout de vindicatives colères à ces Égyptiens que, tout jeune, il criblait de coups de crayon sur les images de la Bible.

Maintenant, seul parmi toutes ces figures énormes et surplombantes, il redoute, lui si infime, des vengeances, des niches surnaturelles de gnômes outragés.

Il se tasse sur lui-même et frissonne; mais l’œil très large d’un dieu le fixe, froid, immobile. Dans le vide du musée, continûment, une sonorité fantastique vibre, creuse et sourde. Et il paraît au fond de la salle que les sphinx et les sarcophages avec leurs théories de prêtres gravés s’approchent lentement et s’assemblent, dans un rythme de marche funéraire. Une angoisse.

Au dehors, un nuage qui passe ombre tout. Le cul-de-jatte s’estime encore plus abandonné sans cette lumière qui espionnait en sa faveur. Il s’affole à l’appréhension tenace de sentir sur ses épaules des chocs glacés, des étreintes inébranlables et lisses.

Mais de nouveau la lumière bleute le musée. Les monstres ne se sont point mus.

IV

Sa bêtise devient évidente à Éphraïm: ces affreux magots ne s’imposent que ridicules. Certainement, les sculpteurs travaillent bien mieux aujourd’hui; et les anciens étaient des imbéciles, ignorant l’art tout à fait. Ce jugement sévère le raffermit en la confiance de soi.

Une statuette de marbre appuyée au mur adverse s’offre très élégante avec ses formes graciles, son corps svelte, sa taille de fillette et ses petits seins pointus. Par dommage, une tête de tigresse y culmine; et cette stupide déformance gâte tout l’ensemble de la fluette membrure.

A contempler dans ses plus fines rondeurs le menu des hanches; à suivre les volutes dérobées de la gorge et les cambrures des flancs aux plis courts, un érotique appétit s’accroît en Éphraïm. Et s’évoque la série des femmes qu’il posséda. La dernière, Madame Jules, l’épouse d’un ouvrier, d’un camarade, auquel il a prêté deux cents francs. Elle se livra, pitoyante un peu pour sa timidité d’infirme, certaine aussi d’obtenir une prolongation d’échéance. Et cette échéance retombe demain; il songe à l’emploi de cette rentrée. Selon l’avis du médecin, son métier de graveur le tue. Souvent des crises de toux le torturent, et la douleur lui raidit le dos comme si une plaque de plomb s’appliquait entre ses épaules. Ces deux cents francs garantiront tout un mois de repos. Dans la suite, il reprendra son travail, bien portant. Les meubles des Jules représentent une valeur suffisant au solde du billet; et, cette fois, il ne se laissera plus circonvenir bêtement par une cajoleuse drôlesse de trente-cinq ans, fanée déjà.

De nouveau le regard d’Éphraïm se heurte à la statue. Malgré les efforts qu’il tente pour l’esquiver, son érotisme flambe par ses entrailles.

Une enfant des Jules, une fillette, aperçue se débarbouillant au matin, est très ronde de formes, toute semblable à cette Égyptienne. Il la désire.

Pour l’avoir il reculerait bien encore le paiement de ce qu’on lui doit. Pourtant cet acte serait ignoble. Des romans où de vieux riches obtiennent par de tels moyens les filles du peuple lui reviennent au souvenir. Ces débauchés il les méprise. A la vue du sphinx allongé dans le fond de la salle, il se rappelle un dessin autrefois gravé par lui: des israélites élevant un monstre pareil sur une plate-forme au moyen de cordes et de machines; un tassement de torses courbés par l’effort et de muscles gonflés que fustigent les soldats.

Alors toutes les persécutions souffertes par la Race le hantent. Il la suit par l’histoire peinant sous tous les peuples, esclave toujours. Il se remémore les antiques massacres. Femmes violées, enfants éventrés, torches humaines. Et ces tortures, ces boucheries, ces atrocités séculaires lui apparaissent comme la lugubre préface de sa propre existence, existence de mutilé, existence de méprisé. A lui, certainement échoient le summum des dédains et l’ironie suprême. Témoins ce dernier accident et la dédaigneuse indifférence des gens. De cette exaltation son érotisme s’avive et s’irrite. Il se complaît à vouloir cette petite Jules: en même temps que la cause des plus extatiques joies, cette possession sera pour Israël un triomphe, et le droit légitime du vainqueur en cette guerre de l’or prêchée par les rabbins comme la seule revanche possible. Et la dernière homélie entendue conseillait la prolification comme le plus sûr moyen de répandre à l’infini les germes de vengeance. N’est-ce pas pour ses projets la consécration religieuse?

Mais, au moment où son imagination prévoit les voluptés de cet assouvissement, la crainte de la mort s’associe, conseillant le repos des sens. Il devine des délices à rester au lit et à dormir tout un mois sans l’inquiétude de l’heure. Dans le jour il lira, fainéantise inéprouvée depuis longtemps. De vieux feuilletons coupés au bas de journaux et reliés de ficelles gisent au fond de ses tiroirs, provision pour l’époque toujours reculée du loisir. Il l’épuisera. Oubliant toutes ses colères, ses ruts et ses fanatismes, il se perd à repasser les romans parcourus jadis, à revivre dans les pampas américaines, dans les catacombes de Rome et dans les égouts de Paris avec les énergiques héros qu’il aima. Et il s’enorgueillit se félicitant de ses aspirations littéraires, supérieures.

Peu à peu ses souvenirs deviennent vagues et s’emmêlent. Les évocations se colorent, prennent des formes presque tangibles, mouvantes; puis elles s’obscurcissent, s’effacent. Éphraïm s’endort.

V

—Voyez-vous, monsieur Samuel, quand votre assignation est arrivée hier, je me suis dit: c’est pas possible, on aura fait cela sans le prévenir… Et puis, voilà… Ah, c’est pas bien ça, surtout… surtout…

Madame Jules hésite, sanglotante. De la main elle relève ses cheveux qui s’affaissent au long de son visage et se collent dans les larmes.

Éphraïm s’adosse commodément au poêle encore tiède de récents cuisinages et tâche à retenir le flux de toux qui lui écorche la gorge.

—Surtout après ce qui s’est passé entre nous!… ajoute-t-elle.

Elle va jusqu’au lit, où elle range du linge nouvellement rapporté.

Éphraïm ne répond pas. Depuis la nuit du Louvre tout l’amas des rancunes ataviques l’exaspère. Il exploitera les chrétiens avec une persévérance sacrée. Et il persiste à croire une lâche insulte cette séquestration en compagnie des bourreaux de la Race. Tout bas, il ressasse les insultes dont l’inondèrent les gardiens du musée en le retrouvant endormi, le matin.

Maintenant il sifflote, expertise les meubles en affectant ne pas regarder la jeune femme. Et la honte d’avoir succombé avec cette impure, de se sentir comme débiteur envers elle, c’est une dernière humiliation qui paroxyse sa haine.

Un effleurement le contraint à voir Madame Jules qui met ses lèvres près les siennes, s’agenouille, et se diminue pour être semblable à lui. Il bougonne:

—Non, non, c’est inutile: c’était bon pour une fois.

Alors elle l’enlève riant, l’embrassant, et elle proteste:

—Nous allons bien voir.

Éphraïm s’effondre dans la mollesse des couvertures. Les courroies de son chariot sont précipitamment dénouées. Une voix aigrelette lance:

—Bonjour, maman.

—Hé, va te promener!

Éphraïm s’irrite contre cette interruption du plaisir enfin consenti; mais sa colère tombe quand il reconnaît l’enfant semblable à la déesse égyptienne. Des yeux, des bras, il la redemande, rendu fou par les caresses inachevées de Madame Jules.

—Console Monsieur Samuel, Agathe; moi je vais chez la fruitière. Sois bien gentille, n’est-ce pas?

—Oui, maman.

Et la petite console le cul-de-jatte. Elle lui tend sa joue, ses cheveux volontiers. Elle l’interroge, gentille, sur les causes de son chagrin. Il la fait asseoir près lui et chevrote à peine de courtes phrases, tout ému. Très vite il se grise de cette présence et se rappelle les violents désirs qui le harcelèrent durant la nuit. Et, fermant les yeux, il lui semble qu’il embrasse les lèvres félines de cette face de tigresse; il lui semble que ces petites mains qui le repoussent sont ces doigts de marbre noir étendus naguère au long des cuisses de la gracile divinité.

—Oh! la canaille! Le saligaud! Un pareil monstre! Pauvre enfant!

On le saisit, on l’arrache de la fillette. Des figures bavantes de mégères blêmes, la face triomphalement pâle de Madame Jules grimacent autour de lui, hurlantes, vociférantes.

L’INNOUCENTO

Elle s’en va, toute droite, et longue, longue et poudreuse sous le soleil ardent, l’unique rue du village, avec sa bordure de masures blanchies à la chaux et recouvertes de chaume, avec, tout au bout, sa petite église très délabrée, où le cadran postiche marque toujours la même heure depuis tant d’années. Au-dessus, la montagne aux sapinières crêpues comme des têtes de nègre où, tout au fond, bleuissent les glaciers vierges; au delà, le gave plein de truites, s’acharnant contre les tas de rocs de son lit sous le petit pont que les lourds chariots débordants de fourrages font trembler de leur poids.

Elle avait grandi là, l’Innoucento, comme on l’appelait familièrement, entre les pourceaux et les poules, grognant et gloussant avec eux sur le fumier et dans la boue. Une grosse tête difforme, engoncée dans des épaules mal équarries, des yeux trop petits falotement brillants, de vrais yeux de crétin; la bouche fendue jusqu’aux oreilles, avec des lèvres minces et des dents déjà toutes moussues. Les bras trop longs, la main trop large, le pied s’aplatissant dans l’espadrille.

Ainsi, gambadant par les champs de maïs et les carrés de légumes, le corps difforme et l’esprit embrumé, la pauvre idiote attrapa ses vingt ans.

Ses parents étant morts, une vieille femme, Madame Lafont, l’avait prise à son service. Elle gardait les bestiaux et allait blanchir le linge au torrent.

Les gars du village se moquaient d’elle en lui prenant le menton avec des mines comiques et les jeunes filles lui demandaient confidentiellement, histoire de rire un brin, si elle avait un amant: As oun galan, Innoucento? Et la pauvre idiote écarquillait ses petits yeux, ne comprenant pas, et gloussait comme ses poules.

C’était un après-midi de juillet. Un soleil fauve dardait ses rayons rouges dans le ciel blanc. Les mouches bourdonnaient au-dessus des eaux stagnantes, les guêpes picoraient sur la haie, les gélinottes roucoulaient dans les branches, et les petits lézards verts rampaient dans les buissons creux. L’Innoucento qui paissait ses bestiaux par les champs sentit sa tête lourde de somnolence et s’endormit à l’ombre des peupliers.

En ce moment le garde champêtre Miquelas passait dans le sentier, ivre. Il vit l’Innoucento endormie sous les peupliers, et une idée baroque traversa sa tête alourdie par la boisson.

—Tiens, comme c’est drôle! se dit-il.

Puis il réveilla d’un coup de pied la pauvre idiote. Elle se frotta les yeux en grognant. Alors il la prit dans ses bras et l’emporta dans le taillis prochain où l’herbe poussait haute.

Et les mouches bourdonnaient au-dessus des eaux stagnantes, et les guêpes picoraient sur la haie, et les petits lézards verts rampaient dans les buissons creux.

Depuis ce jour là, lorsque les jeunes filles lui demandaient: As oun galan, Innoucento? l’idiote ne gloussait plus comme ses poules et son regard devenait sérieux.

Quelques mois après, sa taille s’épaissit visiblement et les gars du village, en la rencontrant, disaient avec des éclats de rires:

—Comme tu engraisses, l’Innoucento? Serais-tu enceinte?

Mais elle ne répondait pas, et s’enfuyait en courant par les carrés de betteraves.

Souvent le soir, en se déshabillant, elle fixait des yeux inquiets sur son ventre gonflé et se rappelait en rougissant le jour où elle s’endormit sous les grands peupliers.

Dans le village, on souriait en la voyant passer, et les commères se chuchotaient avec des mines étonnées:

—Mais qui diable a pu faire ça?

La vieille Madame Lafont, très intriguée, appela un empirique de passage, et lui fit examiner sa servante. L’empirique déclara que la jeune fille était enceinte.

Alors la vieille femme entra dans une colère effroyable et intima à sa servante de quitter la maison au plus vite: Je ne veux pas de puto chez moi, disait-elle.

La pauvre idiote fit un paquet de ses hardes et partit en pleurant par la campagne sans savoir où elle allait. A la tombée de la nuit, elle s’arrêta, brisée de fatigue, sur un petit pont en bois jeté sur la rivière qui s’engouffrait avec un fracas lugubre au fond des rocs pointus.

La nuit était délicieuse. La lune nimbée d’argent brillait sur la montagne apaisée. On entendait les chiens hurler au loin et l’eau clapoter sous le pont. Une douce brise parfumée de framboises bruissait dans les lamelles des pins. L’esprit de la pauvre Innoucento revint encore à ce jour où le garde champêtre l’emporta dans le taillis, et sur ses lèvres minces un sourire doux et amer à la fois passa furtivement. Elle regarda son ventre gonflé et le palpa avec curiosité.

Puis, comme si un éclair subit eût traversé son cerveau enténébré, elle se mit à sangloter.

La lune s’était cachée derrière les hautes futaies.

L’Innoucento regarda un instant l’eau brunie s’engouffrant avec un lugubre fracas au fond des rocs pointus, puis elle escalada le parapet, et se jeta sans un cri dans la rivière.

Sixième Soirée

Gît la plaine brune, étendue, rase.

Au bord, la trace du soleil parti stagne rouge.

Et le ciel s’élève avec des courbes immenses de palmes, et des teintes citrines qui montent, qui montent et se nacrent de blanc, et se bleutent, se bleutent comme un ruban de blonde. Une étoile fichée là, minuscule, la tête d’une épingle, dans ce bleu lisse.

Miranda descend par la plaine. Droite et grêle. Droite, en sa blouse lâche à fermoirs de missel. Grêle en ses hautes guêtres qui sanglent. Droite et grêle.

Luisent les canons de son fusil, roses un peu du couchant, rouges un peu du sang des bêtes. Et se rose aussi la torsade la plus lointaine de sa chevelure massée, et se rose encore la brindille de houx qui retrousse sa toque large.

Les perdrix rappellent.

Par les sillons aigus comme des vagues, les grands chiens flairent. Gueules haletantes. Et leurs oreilles traînent sur le sol épilé de moissons.

Le vent effleure les nappes illimitées de betteraves. Les betteraves frissonnent de leurs panaches verts et de leurs panaches mauves. Semblables à des piles d’écus, les lointaines cheminées de fabriques.

Les perdrix rappellent.

L’église du proche village lève au ciel sa tour de prières, son clocher bleu. Son clocher assis sur les rondes cimes des pommiers et dans les feuilles ténues des saules.

Voici que des buées sourdent et rampent; des buées grises qui glissent au ras des éteules et des trèfles. L’ampleur du vide s’accroît. Le ciel se hausse et s’éteint. La nuit violette plane sur la plaine, plane et s’accroupit. Et les lueurs des fermes transparaissent à peine suspendues parmi les brumes denses: des taches d’or.

Par les sillons aigus comme des vagues, les grands chiens flairent. Et leurs flancs roulent aux sursauts de l’infatigable course.

Les perdrix rappellent.

Dans l’ombre rousse de la salle où les murs se perdent, rien que les torses des hermès, cariatides de la cheminée profonde, rougeoyent au feu des bûches. La flamme danse et pétille. La flamme danse, et son ombre jaune sur la tête pensive des chiens allongés.

Miranda se repose toute mince dans l’antique fauteuil aux fleurages défunts. Et saillent ses jambes rondes croisées dans la courte jupe de velours sombre. Sa chevelure dénouée inonde de pâleur les pâleurs exsangues de sa face sérieuse. Trop petite dans le fauteuil trop grand; trop blanche dans le fauteuil usé.

Pour un sourire de sa mémoire, ses lèvres rosâtres s’étirent. Et la flamme qui se tend jusqu’à elle lèche ses yeux obscurs d’ombres flambantes.

ŒIL-CHINOIS

Après le dîner, on s’installa pour prendre le café dans le jardin, sous des berceaux de capucines. Il y avait là, autour de la maîtresse de céans, la délicieuse Blanche d’Étanges, Léonie Clauss avec sa face blafarde de pierrot vicieux et Julia Lebreton, une brune massive, au regard têtu. Cavaliers: Hanser, le financier obèse, le jeune de Tretel, et le fameux reporter Gros-Renaud. La nuit était tombée douce et susurrante sur la Seine dont le cours fuyait, imperceptible, sous le pont instantanément ébranlé par le passage du train de Paris.

Les six convives goûtaient l’exquise torpeur de la digestion. Une bonne digestion de dîner fin. Les bouteilles ventrues, les fioles allongées pleines de liqueurs multicolores encombraient la table parmi les petits verres de cristal, les tasses de Sèvres, les boîtes à cigares et les mignonnes cigarettes blondes et opiacées.

De l’autre côté de la rive, là-bas, des appels,—comme d’une voix de ventriloque,—coupaient tout à coup le silence de la nuit. Plus près, de la route, des refrains expirés, puis repris, montaient.

Une lampe à abat-jour lilas lunait à peine l’obscurité que le feu des cigares cloutait d’or. La nuque grêle de Léonie Clauss, la toilette estivale de Julia, l’énorme nez de de Tretel surgissaient fantastiquement de cette pénombre nimbée.

On parla potins.

—Ainsi, demanda de Tretel, Madame Gimary vient de déserter définitivement le toit conjugal.

—C’est son mari qui doit être embêté, remarqua Léonie.

—Je vous crois, fit le gros Hanser en se renversant sur sa chaise. C’est sa femme qui est riche. Lui a toujours fait de mauvaises affaires à la Bourse et avec ses maîtresses. Il a encore perdu dernièrement une forte somme avec le Panama.

—Il paraît que la petite Œil-Chinois lui a coûté près de deux cent mille francs, reprit de Tretel.

—Quel imbécile! lança dédaigneusement Hanser; moi, les femmes ne me coûtent presque rien.

—Tourné comme vous l’êtes, ça se comprend, remarqua malicieusement Léonie Clauss.

—Vous, vous allez vous taire, petite futée, répondit le gros Hanser, menaçant du doigt, et visiblement piqué malgré son air plaisant.

—Pas de querelles, cria la maîtresse de céans.

Puis s’adressant à Gros-Renaud:

—Dites: vous la connaissez bien, vous, cette Œil-Chinois? Contez-nous donc quelques détails.

—Peuh! une petite rousse chiffonnée, interrompit la brune Julia Lebreton.

—C’est elle qui est la cause de tout ce scandale, pas? continua Blanche d’Étanges.

—Évidemment, firent en même temps de Tretel et Hanser.

—Messieurs, prononça avec autorité le reporter, vous avez deviné que la brouille du ménage Gimary est l’œuvre de Mademoiselle Œil-Chinois. C’est le secret de Polichinelle. Mais je parie que vous ignorez complétement le fin mot de cette aventure.

—Le fin mot de cette aventure! s’exclama le financier qui détestait la contradiction, le fin mot de cette aventure? C’est bien simple: Gimary était en train de se ruiner, de se couvrir de ridicule; Madame Gimary l’a trouvée mauvaise, et elle a eu raison.

—Vous n’y êtes pas, monsieur Hanser, répliqua froidement le journaliste.

—Assez, cria de nouveau Blanche d’Étanges, est-il ennuyeux avec ses piques, ce Hanser.

—Avec mes piques?… bougonna le financier.

—Voyons, Gros-Renaud, continua Blanche, je vous ai demandé des renseignements sur Œil-Chinois. Est-il vrai qu’elle ait vendu des fleurs au quartier Latin?

—Parfaitement. Il y a cinq ou six ans de cela. Et si vous voulez connaître son portrait à cette époque, permettez-moi de vous réciter une pièce de vers qu’un de mes amis publia jadis en l’honneur de la bouquetière dans une feuille de chou de la rive gauche.

—Moi je n’aime pas les vers, observa Hanser de plus en plus dépité.

—On ne vous demande pas votre avis, clamèrent à la fois ces dames.

—Voici les vers, dit Gros-Renaud, en prenant une pose, et il récita:

Par les brouillards violets,
Qu’il bruine ou bien qu’il neige,
Sous sa jupe de barège,
Laisse trotter ses mollets—
La petite bouquetière.
Des roses blêmes dans sa
Corbeille, roussette et blanche,
S’en va, tanguant de la hanche,
Faisant des yeux comme ça—
La petite bouquetière.
Et ses rêves familiers
La montrent déjà parée
D’une robe mordorée
Avec de jolis souliers—
La petite bouquetière.

—Pas mal, épilogua Léonie Clauss.

—Il y a des mots que je ne comprends pas, avoua naïvement Julia Lebreton.

Hanser et de Tretel restèrent cois.

—Connaissez-vous son vrai nom? car Œil-Chinois ne peut être qu’un sobriquet, insista Blanche d’Étanges.

—Notre ami Guy Bouffard la baptisa ainsi à cause de ses yeux qui rappellent les dames des kakémonos.

—Caqué, caqué… quoi? s’esclaffa Julia.

—Les kakémonos, ma chère, c’est des articles japonais; c’est des bandes d’étoffes avec de la peinture dessus.

—Peste! Quelle érudition, mademoiselle.

—Vous saurez, monsieur Gros-Renaud, que j’ai été employée dans un magasin de japoneries… du temps de mon honnêteté.

—Je vous vois d’ici parmi les magots, fit le lourd financier qui cherchait à se venger de Léonie.

Gros-Renaud continua:

—Œil-Chinois s’appelle tout bêtement Clara Thureaux. Sur son père, je ne sais rien de précis. Sa mère, une ancienne blanchisseuse, pensa que la fillette, avec sa frimousse bizarre, ses crins roux sur le dos, et son coup de hanche shocking, pourrait rapporter gros en vendant des violettes et des roses le long du Boul’Mich, et dans les brasseries où des futurs notaires et des dondons à sacoches marivaudent. Elle avait raison la brave femme. Le succès de la petite Clara fut immense. L’un lui achetait une rose pour lui prendre le menton, l’autre un bouquet de violettes pour lui passer la main dans ses cheveux dénoués. Sa conversation était très amusante. Elle avait de ces reparties ingénûment perverses qui émoustillent. Il paraît même que bientôt le sexe faible la disputa au sexe fort, la gentille bouquetière n’ayant pas manqué de toucher le cœur de mainte verseuse de bocks. L’une voulait remplacer ses chaussettes d’estame par des bas de soie fine; l’autre la comblait de présents en chrysocale; une troisième la faisait calamistrer par son coiffeur…

—Et ce fin mot? interrompit Hanser avec un bâillement ironique.

—Oui, ce fin mot, répercuta de Tretel.

—Pas d’interruptions! commanda Blanche.

—Nous y arrivons, messieurs:

A dix-sept ans, la bouquetière se laissa enlever par un étudiant exotique quelconque. Elle fréquenta Bullier, le restaurant Boulant et l’arbre de Robinson. Il serait superflu de la suivre à travers les diverses étapes qui constituent l’histoire banale de…

—Vous toutes, mesdames, interrompit de nouveau le financier metteur-dans-le-plat.

—Malhonnête! dit Blanche.

—Idiot! fit Léonie.

—Veau! gronda Julia.

Le narrateur feignit l’indignation:

—Je reprends, monsieur Hanser, vous m’avez empêché de placer un mot spirituel.

—… Il serait superflu de la suivre à travers les diverses étapes qui constituent l’histoire banale de toute jolie fille dont la vertu rend les clefs à la première sommation d’une agrafe diamantée; néanmoins il faut croire qu’elle les brûla, car la haute galanterie parisienne ne tarda pas à s’enrichir de Mademoiselle Œil-Chinois, une rousse adorablement évaporée et fringante comme une cavale de race.

—Brûla quoi? demanda Julia.

—Les étapes.

—Les étapes? Ah! bien.

Hanser trouva le mot faible. De Tretel le nota pour le répéter à son cercle.

—… Gimary qui venait de se brouiller avec la petite Louisette, des Nouveautés, rencontra un soir Œil-Chinois à l’Hippodrome. La folle rousse était ravissante, tout en noir, coiffée d’une mantille à la milanaise. Gimary fut très empressé et finit par faire des propositions quasi-officielles. Au moment le plus pathétique de la déclaration, Œil-Chinois qui n’avait pas cessé d’examiner avec une curiosité narquoise le crâne de Gimary, dont la calvitie est légendaire, dit sur un ton de sérieux imperturbable: «Eh ben, vous avez un joli genou, vous.» Cette espièglerie ne découragea pas l’amoureux; et, au bout d’une cour assidue de plus d’un mois, la miséricordieuse enfant finit par accepter un joli petit hôtel rue Daubigny, richement meublé de l’écurie aux mansardes. On parla beaucoup d’un lit à colonnades dont les draperies avaient coûté près de quinze mille francs. Eh bien, il paraît que le malheureux Gimary n’a jamais couché dans ce lit-là.

De Tretel gloussa un rire méprisant, se trouvant fort supérieur.

—… L’amoureux crut d’abord à un caprice passager; puis il s’exaspéra. Il se trouvait ridicule. Rompre? Mais comment, quand on est fou de désir et de dépit? La cause de cette rigueur inaccoutumée? Sans doute un rival. Un amant de cœur, étudiant, ancienne connaissance du quartier Latin, un cabotin, un bookmaker, un rapin de Montmartre… Il espionna longtemps sans résultat. Enfin, il finit par découvrir que l’inhumaine se rendait fréquemment dans une maison de la rue Pasquier. Les scrupules de la concierge capitulèrent devant une liasse de billets de banque et, un après-midi, Gimary put pénétrer dans l’entresol à gauche. Un vrai nid d’amoureux aux meubles intimes et parfumés. Il était furieux, résolu de ne pas reculer devant le plus épouvantable scandale. La porte de la chambre à coucher céda. Il se trouva en face de deux femmes. Horreur!… Il reconnut Œil-Chinois et Madame Gimary. On prétend que leur tenue était peu convenable…

—Le pauvre homme! soupira Léonie Clauss.

—Pouah! fit Julia Lebreton.

De Tretel trépignait.

Hanser traita ça d’invention de journaliste.

—Elle n’a pas mauvais goût, Madame Gimary, épilogua Blanche d’Étanges, rêveuse.

OPHICLÉIDE FLAMAND

AUBADE

Lille.

Les maisons sont grises et hautes, leurs fenêtres blanchement linceulées de rideaux mornes. De faîte à faîte ondoye le violet pâle des brumes. Plus haut, surgissent les pinacles de vieilles églises dans les nues cendreuses qui vont, lentes. La ternissure du jour choit vers les trottoirs où la pluie a laissé des marbrures sombres. Il pullule des passants silencieux et le bruit de leurs pas a d’inquiétantes sonorités qui vibrent. Les fillettes étreignent leurs corsets emmaillotés de journaux; elles trottinent, blêmes, la main crispée sur le louis d’amour.—Enloqués de velours flasque, jauni, les travailleurs se dandinent, lourds. Et les chaussures bossuées des bureaucrates luisent seules dans le pianissime des teintes fades. Sur les rails noirs, les tramways glissent sans tapage au trot des petits chevaux qui s’agitent dans les traits lâches, tandis que des gamins au teint vert étouffent tous les tumultes par la psalmodie continue de leurs voix aigres: «Demandez le Petit Nord», et passent, rapides, décollant de leur pouce ensalivé les feuilles humides du journal.

Impérieusement, un roquet aboie.

CONCERTO

Le beffroi carillonne ses notes hésitantes. Des heures. Elles tombent lourdes de sa couronne en pierres, de sa couronne fermée comme celle des princes. Au pinacle de l’édifice, que noircirent les âges, le lion héraldique dressé mire le soleil en ses flancs d’or. Et les maisons sont coiffées de faîtes à gradins; et dans l’angle suprême des façades les œils-de-bœuf semblent voir.

Vieille cité flamande.


Sous les panonceaux, portant en lettres vertes: «Robes et Confections»,

Sous l’exergue brillant du magasin: «A la Dame-d’Honneur»,

Elles jacassent les petites couturières, les petites couturières engaînées de minces robes noires.

Elles jacassent et elles sautillent—et leurs bras grêles; et leurs saclets en cuir roussi. Et leurs échines se penchent devant la vitrine, leurs échines qui font luire les corsages par places. Admirations pour les toilettes de Paris tendues sur les mannequins rigides.

Deux à deux arrivent les retardataires, deux à deux. Une à une.

Et la dernière vêtue de rouge, elle court.

Elle court la main soutenant sa tournure qui sursaute. Elle court, ayant sa frimousse encore moite du lit, et les mèches noires de sa chevelure croulant malgré la morsure du peigne. D’un rire elle salue, tandis que des friandises, en sa bouche, lui gonflent la joue. Elle salue d’un rire sans pensée.

Et les petites couturières se pressent dans le couloir de l’atelier. La grande salle claire.

La grande salle claire où plane l’aigre puanteur des failles neuves. Elles s’installent; et elles se bousculent; et des claques malicieuses rebondissent sur les omoplates en saillie, sur les croupes futures. Des disputes crèvent pour occuper les meilleures places, très loin du poêle où chauffent les fers, très loin de la coupeuse surveillante qui taillade sans fin des étoffes de toutes nuances sur le transparent jaune du modèle.

Et s’inclinent, les têtes attentives, sur les doublures à faufiler, les têtes attentives des petites couturières si bien coiffées.

Agilement s’agitent les minces doigts, piqués noir par l’aiguille. Et les bavardages piaillent. Des potins d’amour. Aux frisures brunes s’emmêlent des frisures blondes; et les cheveux échappés des tempes tremblotent à l’haleine des confidences chuchotées. Les dos palpitent par saccades, en une grande envie de s’esclaffer.

Et la quinte des rires trop longtemps contenue résonne.

Elle résonne, elle monte dans la grande pièce claire; elle étouffe la cliquetante mastication des ciseaux.

Et des restes de pudeurs rougissantes se cachent dans la claire-voie des mains ramenées sur le visage, des mains blanches aux minces doigts, piqués noir par l’aiguille. Et la joie met en danse les seins grêles perdus dans l’ampleur du mérinos.

Une joie qu’elles lâchent au nez des garçons, une fois sorties.

Au nez des jeunes garçons, qui les rattrapent et les embrassent, les petites couturières, bien contentes, sous les grandes portes.

Mais ils les abandonnent soudain, les jeunes garçons, à l’aspect terrifiant d’un chapeau haute forme.


Le beffroi carillonne ses notes hésitantes. Cinq heures. Elles tombent lourdes de sa couronne en pierres, de sa couronne fermée comme celle des princes.


Aux bosselures du pavage, cahotent les coupés déteints des hobereaux en visite.

La «Dame-d’Honneur» tressaille.

Elle tressaille de ses escaliers qui trépident sous l’avalanche des petits pieds.

Les petits pieds des grisettes qui envahissent le trottoir.

Et les unes, gourmandes, déroulent des papiers gras recéleurs de charcuteries.

Et les autres assaillent la voisine épicerie et chipent des cornichons dans le baril où plonge une grosse cuillère en bois.

Mais la petite rouge, non rieuse, reste immobile.

Un doigt dans la bouche, attentive, écoutante.

Au loin ronronne un étrange bruit.

Un étrange bruit où se mêle le titillement d’un grelot.

Cela grandit, enfle et ronfle.

Brille sur la chaussée un bicycle, un bicycle dont les orbes dardent de pâles étincelles.

Là haut, un éphèbe juché.

Et ses cuisses se moulent dans un collant gris de perle et ses mollets en de superbes guêtres jaunes.

Elles se sont tues les petites couturières. Elles se sont tues et elles le contemplent.

Seule, la petite rouge continue rire et narrer. Seule.

L’éphèbe avec un geste de calme souplesse a sauté de son véhicule. Se dirige vers la ruelle du Palais.

La petite rouge quitte ses compagnes et pénètre sournoise dans la ruelle du Palais.


Au pinacle du beffroi que noircirent les âges, le lion héraldique dressé mire le soleil en ses flancs d’or.

Et tout droits dans leurs chars rougis, aux criardes ferrailles, les très robustes garçons bouchers passent sanglants, ainsi que les triomphateurs antiques.

Ils passent et font claquer la chambrière au-dessus de leurs poneys qui galopent.

P’tite Lucie n’est plus pucelle,
Tant pis pour elle!
C’est Lucien qui l’ lui a pris,
Tant mieux pour lui!

Elle pleura d’abord la petite rouge, elle pleura quand ses compagnes la chansonnèrent.

Elle rit ensuite, elle a ri quand ses compagnes la chansonnèrent.

Puis, tous les jours, la petite rouge laisse paraître à son oreille une touche de poudre de riz.

Bientôt la touche s’étend, s’étend à givrer tout son visage.

Et ses joues n’ont plus que des roseurs marcescentes comme celles de l’anémone du Japon.

Et puis l’épiderme se voile de blanc, d’une transparence blanche sous laquelle il se devine encore, de même que le vert se devine encore au verso blanc des feuilles du peuplier blanc.

Et puis il se linceule de blanc: on dirait d’une marmoréenne statue où seuls les yeux vivent.

Mais les yeux s’auréolent de noir; et les lèvres se vernissent de carmin; et les mouches noires notent une recherche d’élégance.

Et le sourire, l’immuable sourire, se fige à la commissure des lèvres, découvrant la denture bêtasse.

Et l’œil dans son auréole noire stagne, avec la classique polissonnerie qui bonimente l’alcôve.

Et toute, elle donne l’impression d’une étiquette, comme les toilettes de Paris derrière la provinciale vitrine.


Les maisons sont coiffées de faîtes à gradins. Dans l’angle suprême des façades, les œils-de-bœuf semblent voir.


Leurs saillies se capuchonnent de neige, de neige qu’illumine la lune bleue. La vitrine de la «Dame-d’Honneur» larmoie des gouttes de vapeur. Le pavé sec et gris, le ruisseau solide.

Entre le manteau soyeux et bordé de loutre que dépassent les volants d’une robe en velours, entre le manteau et le chapeau chargé de plumes frissonnantes, la figure de Lucie resplendit comme un masque neuf.

Et ses mains gantées de noir où saignent de larges piqûres écarlates, ses mains gantées de noir tiennent un petit manchon.

Elle regarde la vitrine et sa poitrine exhale de gros soupirs.

Une autre femme semblablement mise l’accoste. Et les: «Bonjour, madame!» chantent un prétentieux duo.

Les petites mains gantées de noir et les petites mains gantées de jaune indiquent une foule d’objets derrière la glace. Elles s’agitent, elles vont des mannequins pancartés de blanc aux chapeaux piédestalés de palissandre, des rubans enroulés sur les supports de globes à gaz, jusqu’aux cravates indigo et vermillon qui semblent nager en des flots de dentelles rêches.

Et les têtes hochent, et les plumes frémissent, et d’une poitrine à l’autre les gestes oscillent, volubiles.

Mais voici deux ombres toussotantes, crachotantes, bedonnantes.

Elles traînent sur le trottoir sec et gris des sabres qui résonnent et des éperons qui cliquètent.

Et leurs faces renfrognées, rougeaudes, moustachues, grognent sous les képis garance.

Et très penaudes, se taisent les petites femmes qui suivent les officiers.

Sans dire, elles subissent les remontrances; et les moustaches en brosse, balayent leurs petites figures, les pauvres petites figures qui resplendissent comme des masques neufs.


Le beffroi carillonne ses notes hésitantes. Des heures. Elles tombent lourdes de sa couronne en pierres, de sa couronne fermée comme celle des princes. Au pinacle de l’édifice que noircirent les âges, le lion héraldique dressé mire la lune en ses flancs d’or. Et les maisons sont coiffées de faîtes à gradins; et, dans l’angle suprême des façades, les œils-de-bœuf semblent voir.

Vieille cité flamande.

SÉRÉNADE

Arras.

Le café blanc et or, ses banquettes de velours grenat. De pilier à pilier, ondoye la bleuâtre fumée des pipes qui sinue et s’élève. Plus haut, le plafond a revêtu la teinte saure des vieux tableaux. Dans les globes dépolis, le gaz flambe comme un œil; sa lumière s’épand et cuivre. Elle s’épand et elle cuivre les tables de marbre blanc, et les verres et les liquides. Elle s’épand et cuivre les glaces adverses, où s’enfoncent d’infinies perspectives de la salle, réfléchies et réfléchies toujours dans leurs multiples mirances. De même, au théâtre, la galerie sans bout du palatial décor. Des têtes pommadées et des crânes chauves. Et, proférés, des mots étranges de jeux. Bruit des dominos grattant les tables. Des éphèbes étreignent leurs cartes, les Rois impassibles trônant avec le sceptre, les Reines à figure ronde, et les As solitaires. Ils tremblent blêmes, la main frémissant au bord du tapis rouge, où s’enlacent sataniquement les noires initiales du patron. Un sou la fiche. Autour des billards, verts comme des prairies anglaises, les messieurs grisonnants s’appuient sur les queues, en silence, dans l’attitude du hallebardier royal. Et les blancheurs des tabliers qui ceignent les garçons lâchent seuls une note crue dans la symphonie des couleurs cuivrées. La très laide caissière, à peine découvrable au milieu des flacons à pans et des maillechorts, inscrit. Ses gros doigts courent sur la page, courent avec une bague à chaton d’émeraude. Tandis que de jeunes hommes étouffent de criailleries le bruissement qui plane: «Tu as une veine de cocu! Le roi! Tu es baisé!» et jettent les cartes sur le marbre avec une bestiale rage.

Magistralement un notaire impose: Whist veut dire silence.

TABLE DES MATIÈRES

Pages
Première Soirée:
C’est l’hiémale nuit (J. M.) 7
Amourette (P. A.) 11
Le lévrier (J. M.) 45
Deuxième Soirée:
La Haye gris de perle (P. A.) 53
La Faënza (J. M.) 59
En gare (P. A.) 77
Troisième Soirée:
Au couchant, devers (J. M.) 87
Crescendo (P. A.) 89
Babioles (J. M.) 107
Quatrième Soirée:
La mer, d’un jade qui (P. A.) 117
Le cas de Monsieur de Lorn (J. M.) 121
La tare (J. M.) 143
Cinquième Soirée:
Au pied de la montagne (J. M.) 157
Le cul-de-jatte (P. A.) 159
L’Innoucento (J. M.) 175
Sixième Soirée:
Gît la plaine brune (P. A.) 183
Œil-Chinois (J. M.) 187
Ophicléide flamand (P. A.) 197

3694.—ABBEVILLE, TYP. ET STÉR. A. RETAUX.—1886.