Histoires magiques by Remy de Gourmont

REMY DE GOURMONT

Histoires magiques
DIXIÈME ÉDITION

PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

MCMXXIV

DU MÊME AUTEUR,

Roman, Théâtre, Poèmes.

SIXTINE.

LE PÈLERIN DU SILENCE. Le Fantôme. Le Château singulier. Théâtre muet. Le Livre des Litanies. Pages retrouvées.

LES CHEVAUX DE DIOMÈDE.

D’UN PAYS LOINTAIN.

LE SONGE D’UNE FEMME.

LILITH, suivi de THÉODAT.

UNE NUIT AU LUXEMBOURG.

UN CŒUR VIRGINAL. Couverture de G. d’Espagnat.

COULEURS, suivi de CHOSES ANCIENNES.

HISTOIRES MAGIQUES.

DIVERTISSEMENTS, poésies complètes, 1912.

Critique, Littérature.

LE LATIN MYSTIQUE (Étude sur la poésie latine du moyen âge) (Crès, éditeur).

LE LIVRE DES MASQUES (Ier et IIe), gloses et documents sur les écrivains d’hier et d’aujourd’hui, avec 53 portraits par F. Vallotton.

LA CULTURE DES IDÉES.

LE CHEMIN DE VELOURS. Nouvelles dissociations d’idées.

LE PROBLÈME DU STYLE. Questions d’Art, de Littérature et de Grammaire.

PHYSIQUE DE L’AMOUR. Essai Sur l’instinct sexuel.

ÉPILOGUES. Réflexions sur la vie, 1895-1898; 1899-1901 (2e série); 1902-1904 (3e série); 1905-1912 (volume complémentaire); 4 vol.

ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, édition revue, corrigée et augmentée.

PROMENADES LITTÉRAIRES (1re, 2e, 3e, 4e et 5e séries); 5 vol.

PROMENADES PHILOSOPHIQUES (1re, 2e et 3e séries); 3 vol.

DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (Epilogues, 4e série, 1905-1907).

NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (Epilogues, 5e série, 1907-1910).

DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE.

PENDANT L’ORAGE.

LETTRES A L’AMAZONE.

PENDANT LA GUERRE.

LETTRE D’UN SATYRE.

LETTRES À SIXTINE.

PAGES CHOISIES, avec un portrait.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

Trois exemplaires sur Japon impérial
numérotés de 1 à 3
et dix-sept exemplaires sur hollande Van Gelder
numérotés de 4 à 20.

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

PÉHOR
Nerveuse et pauvre, imaginative et famélique, Douceline fut précocement caresseuse et embrasseuse, amusée de passer ses mains le long de la joue des garçonnets et dans le cou des fillettes qui se laissaient faire comme des chattes. Elle se mettait, à propos de rien, à baiser les mains tricotantes de sa mère, et quand on la reléguait en pénitence sur une chaise, elle jouait à faire claquer ses lèvres sur ses paumes, sur ses bras, sur ses genoux, qu’elle dressait nus l’un après l’autre; alors elle se regardait. Telle que les curieuses, elle n’avait aucune pudeur. Comme on la grondait en termes grossièrement ironiques, elle se prit d’une tendresse de contradiction pour le coin méprisé et défendu; les mains suivirent les yeux. Elle garda ce vice toute sa vie, ne s’en confessa jamais, le dissimula avec une effrayante astuce jusque parmi ses crises d’inconscience.

Les exercices préparatoires de la première communion la passionnèrent. Elle quémandait des images, des sous pour en acheter, volait celles de ses compagnes dans leurs paroissiens. Les Saintes Vierges lui plaisaient peu; elle préférait les Jésus, les doux, ceux dont les joues lavées de rose, la barbe en flammes, les yeux bleus s’inscrivaient dans la diffuse lumière d’une auréole. L’un, avec une visitandine à ses pieds, lui montrait son cœur rutilant, et la visitandine articulait: «Mon bien-aimé est tout à moi et je suis toute à lui.» Sous un autre Jésus aux regards tendres et un peu loucheurs, on lisait: «Un de ses yeux a blessé mon cœur.»

D’un Sacré-Cœur piqué par un poignard giclait du sang couleur d’encre rose, et la légende, avilissant une des plus belles métaphores de la théologie mystique, portait: «Qu’est-ce que le Seigneur peut donner de meilleur à ses enfants que ce vin qui fait germer les vierges?» Le Jésus d’où fusait ce jet de carmin avait une face affectueuse et encourageante, une robe bleue, historiée de fleurettes d’or, de translucides mains très fines où s’écrasaient en étoile deux petites groseilles: Douceline l’adora tout de suite, lui fit un vœu, écrivit au dos de l’image: «Je me donne au S. C. de Jésus, car il s’est donné à moi.»

Souvent, entr’ouvrant son livre de messe, elle contemplait la face affectueuse et encourageante, murmurait, en la portant à sa bouche: «A toi! A toi!»

Quant au mystère de l’Eucharistie, elle n’y comprit rien, reçut l’hostie sans émotion sans remords de ses confessions sacrilèges, sans tentatives d’amour: tout son cœur allait à la face affectueuse et encourageante.

Cependant, comme succédané au catéchisme de persévérance, on lui fit lire «le Bouclier de Marie». Un passage où était notée la préférence de Jésus pour les belles âmes et son dédain des beaux visages l’intéressa. Elle se regarda, des heures entières, dans un miroir, se jugea jolie, décidément, eut du chagrin, souhaita d’enlaidir, pria avec ferveur, se donna la fièvre, se réveilla un matin avec des boutons plein la figure. Dans le délire qui suivit, elle proférait des mots d’amour. Guérie, elle remercia Jésus des marques blanches qui lui trouaient le front, se livra à de longues éjaculations, à genoux, derrière un mur, sur des pierres aiguës. Ses genoux saignaient: elle baisait les blessures, suçait le sang, se disait: «C’est le sang de Jésus, puisqu’il m’a donné son cœur.»

Affaiblie par l’anémie de la fièvre, elle avait pendant des semaines, oublié son vice: les mouvements habituels se recomposèrent dans le sommeil. Elle se réveillait à moitié polluée, se rendormait. Un matin, ses doigts furent ensanglantés; elle eut peur, se leva vite, mais le sang était partout. Sa mère dormait. Elle arracha du paroissien où elle l’avait cousue, l’image vouée, sortit en chemise, tremblante, alla l’enterrer dans un trou profond. Pleurante, elle revint, s’évanouit.

Les explications de sa mère, il fallut bien les croire. Pourtant, ce n’était pas naturel. Elle accusa le Jésus que, d’instinct, elle avait étouffé sous la glèbe, qui accueille en son silence les trépassés. Le Jésus du sang était mort. Elle se calma, pendant que sa mère la recouchait, lui donnant à lire la Vie des Saints.

Douceline lut la Vie des Saints, emmagasinant des noms étranges qui lui revenaient aux oreilles, quand elle somnolait, tels que des sons de cloches: un nom entre tous, sonnait, plus bruyant que les trois cloches des grands dimanches, sonnait et quatrissonnait dans sa cervelle: Pé-hor-Pé-hor-Pé-hor-Pé-hor.

Les démons sont des chiens obéissants. Péhor aime les filles et il se souvient des jours où il exaspérait le sexe de Cozbi, fille de Sur, la royale Madianite: il vint et il aima Douceline pour l’amour de sa puberté neuve et déjà souillée; il se logea dans l’auberge du vice, sûr d’être choyé et caressé, sûr de l’obscène baiser des mains en fièvre, sans craindre le glaive de Phinée, qui avait tranché d’un seul coup jadis les joies de Cozbi et les joies de Zambri, alors que le fils de Salu était entré dans la fille de Sur.

La chambre au milieu de la nuit s’éclairait, et tous les objets semblaient auréolés, comme devenus lumineux par eux-mêmes, avec des propriétés d’irradiation. Alors, accalmie: et dans une ombre rousse qui fermait toutes les portes visuelles, il venait. Elle le sentait venir, et tout aussitôt des frissons commençaient à voyager le long de sa peau, faiblement, puis nettement localisés. Les lumières messagères entraient à travers l’ombre rousse, s’insinuant en toutes ses fibres, puis rien que de l’ombre rousse et, à l’improviste, de vifs jets de lumière douce, en rythme précipité; enfin, une explosion comme de feu d’artifice, un craquement exquis où fuselait sa cervelle, son épine, ses moelles, ses muqueuses, les pointes de ses seins et toutes ses chairs dépidermées; tous ses duvets érigés comme des herbes que rebrousse un vent rasant. Et après le dernier sursaut, des petits frissons intérieurs: par les valvules entr’ouvertes, du plaisir filtré filait dans les veines vers toutes les cellules et toutes les papilles. Péhor, à ce moment, sortait de sa cachette, se grandissait en un jeune beau mâle que Douceline, sans étonnement, admirait amoureuse. Elle le couchait la tête à son épaule, s’endormait, consciente seulement qu’elle tenait entre ses bras Péhor.

Dans la journée, elle se complaisait au souvenir de ses nuits, se délectait à l’impudicité des phases, à l’acuité des caresses, aux foudroyants baisers de Péhor invisible et intangible tant que durait le plaisir, surgissant, tel que magiquement, après l’éclosion parfumée des joies. Qui, ce Péhor! Elle ne le sut jamais, insoucieuse de tout, hormis de jouir, très abêtie par la multiplicité des spasmes, vivant dans un songe charnel, et, Psyché vierge de l’homme, instauratrice de ses propres débauches, elle s’abandonnait à l’ange ténébreux dans l’ombre rousse ou dans la fulgurance des luminosités cérébrales, sans volonté comme sans réticences.

Elle atteignait quinze ans, lorsque, dans le pâquis où elle gardait la vache de la famille, un colporteur abusa de son sommeil de fille énervée. Ne souffrant pas, amplement déflorée par Péhor dont les imaginations étaient audacieuses, elle laissa faire. Les grimaces de l’homme lui parurent ridicules, et comme il la regardait, redressé, avec des yeux amoureux, elle se leva, éclata de rire, s’éloigna en haussant les épaules.

Elle fut punie de s’être laissé faire: Péhor ne revenait plus.

En gardant sa vache, dans le pâquis, elle rêvait maintenant du colporteur, non sans honte. Après des semaines, une peur lui vint, et comme elle avait vu des femmes grosses mettre des cierges à la bonne Vierge afin d’accoucher heureusement, elle en fit piquer un très gros sur la herse, pour ne pas grossir.

Exaucée, elle eut de la reconnaissance, s’adonna à des prières, quittait sa vache et le pâquis, venait égréner, à genoux sur les dalles, de longs chapelets devant la bienfaisante image: elle lui trouvait, comme jadis au Jésus, la face affectueuse et encourageante.

Cependant, son vice, même sans Péhor, la rongeait. Ses joues se creusèrent, elle toussa, l’épine dorsale devint sensible, des étourdissements la prenaient, la couchaient sous les sabots de la vache, qui se mettait à la flairer en meuglant. Un matin, elle trembla si fort qu’elle ne put mettre ses bas. Recouchée, elle souffrit au ventre: les ovaires enflammés palpitaient sous la piqûre d’un paquet d’aiguilles.

En l’ennui de ce lit désolant, des imaginations la visitèrent, d’une candeur inattendue, rappel de l’innocence première. Elle vit successivement, en de fausses extases, le Bon Dieu, tout blanc, pareil au Prémontré qui avait une fois prêché le carême; de petits saint Jean d’argent jouant sur la mousse des bosquets célestes avec des agnelets frisés et enrubanés, un Notre Seigneur tout en or, avec une longue barbe rouge, une Sainte-Vierge nuageuse et bleuâtre.

Pendant les derniers jours, les consolantes apparitions l’abandonnèrent, comme par une négation du ciel à de plus longues complicités. L’hypocrisie infernale fut vaincue et la pécheresse impénitente rendue à celui que d’infâmes épouvantes avaient fait son maître éternel. Péhor revint se loger dans l’habitacle secret des impuretés consenties, et Douceline se sentait ravagée par des caresses douloureuses, des effleurements lents d’orties, des promenades vives de fourmis dans la turgescence presque putride de son sexe mûri jusqu’à craqueler comme une figue. Et elle entendait, heures d’irrémissible agonie! le rire de Péhor sonner en son ventre tel que le glas de la soirée du jeudi saint, qui semble sortir des tombes. Péhor s’adonnait au rire de la satisfaction démoniaque et par plaisanterie il se gonflait comme une outre au moyen des vents empestés qu’il laissait bruyamment sortir, tout d’un coup. Puis il se mettait à la baiser amoureusement, et un ironique coup de dent se substituait au spasme. Douceline criait, mais il lui semblait que Péhor criait plus fort, emplissait de stridences aiguës son abdomen qui tremblait sous les vibrations… Il y eut dans l’asile immonde un grand remue-ménage, puis ce fut vers l’épigastre une sensation terrible de tassement et d’étouffement: Péhor montait. En passant il enfonça ses griffes dans le cœur de Douceline, il déchira, en s’y accrochant, les trous d’éponge du poumon, puis le cou se gonfla comme un serpent qui revomirait sa proie engluée, et de larges bavures de sang jaillirent de l’ignominie d’un hoquet d’ivrogne. Elle respira, évanouie presque, les yeux clos, les mains ramant parmi les vagues molles du naufrage, qui emportait la damnée aux abîmes… Un baiser d’excrémentielle purulence s’appliqua sur ses lèvres exactement, et l’âme de Douceline quitta ce monde, bue par les entrailles du démon Péhor.

LA ROBE BLANCHE
A Louis Denise.

Ah! comme je regrettais le coin de wagon où, rudement bercé, je rêvais à des paysages plus inquiétants que les moulins muets, les clochers seuls, les pommiers penchés et les dolentes masures,—sous la brume nocturne, le sommeil exaspéré d’une nature enfin libérée du soleil et du rire, des sueurs et des pleurs!

Témoin choisi des cérémonies prévues d’un mariage, je venais assister mon camarade, Albéric de Courcy. Déjà, tels amis avaient, pour de pareilles fêtes, requis ma complaisante indifférence: je ne me permets jamais de prendre une trop visible part aux joies des autres, ni à leurs deuils; ma tenue est la dignité affectueuse, et le sourire habituellement morne et assez doux de mes yeux grisaille leur fait pardonner les flammes qui parfois signalent la révolte d’un regard résigné.

Nul messager: on ne m’attendait que le lendemain matin. Je fis le trajet, trois quarts d’heure de marche par les bois, en évitant les clairières et la fadeur de l’éternel clair de lune.

Sans trop m’émouvoir de l’absurdité d’une survenue, la nuit, dans une maison endormie, j’invoquai, pour découvrir le château des Joncs, le souvenir d’antérieures visites: la grille n’était encore que poussée.

Aucun chien ne hurla, j’avais l’air d’un habile voleur.

Je franchis des gazons qui abrégeaient le cercle des grandes allées, et au détour d’un groupe de syringas, oh! parfum cruel! j’aperçus, dans la triste blancheur d’une façade morte, deux fenêtres côte à côte illuminées.

C’était au rez-de-chaussée. Avant de frapper à la vitre, j’eus l’impudence de regarder:

Au milieu d’un petit salon très en désordre, trois femmes considéraient une robe blanche jetée sur un fauteuil, une robe plus blanche que l’âme des saints Innocents: Rosa, la pierre ancillaire de cette maison, Mme de Laneuil et une jeune fille,—dont le profil me remémorait des amours enfantines et un temps où de rieuses gamines en robes adolescentes nous donnaient, à Albéric et à moi, les fleurs de leurs corsages, après les avoir approchées, avec la soudaine gravité d’immortelles fiancées, du saint-sacrement de leurs lèvres!

Il y avait de cela, combien? des années, de longues années, peut-être dix? Ah! souvenir des jeunes concupiscences! Depuis, que de fois les merles avaient salué le sommeil au faîte des lourds marronniers! La mort de M. de Laneuil était venue clore la maison, Albéric n’en avait retrouvé le chemin que pour y choisir une femme, et moi, pour témoigner à ce choix de l’inutile approbation du monde.

Edith, Elphège: il épousait Edith, l’aînée, et celle que je voyais, blonde et pâle, plus pâle du prochain sacrifice que la sacrifiée elle-même, choéphore plus troublée que la victime, assistante plus tremblante que l’hostie, celle que je voyais et dont le profil me remémorait les jeunes concupiscences des amours enfantines, c’était Elphège,—sans aucun doute Elphège, la pâle, la blonde Elphège…

Rassuré par le fantôme de raisonnement qui tendait vers moi ses mains ironiques, j’acceptai joyeusement la fascination: je contemplais le double rayonnement d’un double cortège, aux pieds du prêtre quatre coussins rangés, et j’entendais les multiples anneaux d’or sonner dans la patène:—pourquoi tant d’anneaux d’or?

C’était Elphège,—sans aucun doute Elphège, et je l’aimais d’une telle convoitise que je crus l’avoir aimée, heure par heure, pendant les années de mon exode.

Aimée, oui! Et alors je la vis grandissante, le rire à mesure s’affinant en sourire, les yeux occupés à la divination des joies futures, et j’écoutai la mort brève des vaines harmonies suscitées en des soirs d’orage, et je perçus toutes les langueurs de celle qui attend le messie des aurores adamantines, et j’assistai aux innocents réveils, quand les merles saluent le soleil au faîte des lourds marronniers.

Les cruels syringas m’enveloppaient de vertiges…

Je frappai à la vitre.

Les trois sœurs tressaillirent.

Après de l’indécision, Rosa, sur un ordre, demanda, en écartant le léger rideau, en se faisant des œillères avec les mains: «Qui est là?»

L’ombre extérieure répondit par son nom: Mme de Laneuil disparut; la jeune fille souriait, Elphège,—sans aucun doute Elphège! J’étais le bienvenu, on faisait bonne mine au visiteur attardé.

La porte se débarricada, j’entrai, reçu par ma vieille amie qui m’examinait, le flambeau levé comme une torche pour s’assurer que c’était bien moi, non pas un habile voleur.

«Comme vous êtes pâle!»

Ainsi répondit-elle à mes douteuses cordialités.

Je m’excusai sur l’influence vraiment excessive qu’exerçaient en cette nuit spéciale les blancheurs lunaires.

«Et nous, mon ami, et nous! reprit-elle, mystérieusement, en abaissant son flambeau. Ah! c’est un inconcevable sortilège! Figurez-vous… Tout le monde, notamment lui, s’est retiré de bonne heure, Elphège est souffrante, accablée par cette énigmatique inquiétude des filles dont la sœur se marie… Je voulais qu’il fût permis à Edith, avant de reposer seule pour la dernière fois, de s’envelopper, comme d’un manteau béni, d’une longue et virginale prière… Nous allions monter à ma chambre, lorsque la robe nous est revenue de Paris… la robe blanche!… Une retouche au corsage… Rosa avait épinglé… Rien!… Ils la renvoient telle… Et c’est trop large de ça!»

Deux doigts.

«De ça!… Nous sommes consternées!… Et voici le sortilège, nous discutons, nous prenons les ciseaux chacune à notre tour, et personne n’ose découdre,—et pourtant il le faut! J’ai peur que nous ne passions la nuit…»

D’une voix plus blanche que la robe ensorcelée, je demandai, en me contraignant, avec adresse, à la plus aimable désinvolture:

«Tout en frappant à la vitre, j’ai aperçu, bien involontairement, l’une de vos filles, et je l’avais prise pour Elphège,—sans aucun doute Elphège…

—«Elles se ressemblent tant, et il y a si longtemps! Ah! l’heureux jadis!… Mais, j’y songe, venez! Les hommes ont plus de sang-froid…»

Elle répéta:

«Venez!»

Quand je pénétrai, à la suite de sa mère, dans le petit salon, Edith, d’un regard froid et dur, m’interrogea sévèrement, mais Mme de Laneuil, consciente, elle aussi, de la profanation imposée par ma présence à cette veillée anténuptiale, en dissipa hâtivement les ténèbres, exposa, avec des rires, ce qu’elle appelait son idée…

Et moi je songeais que c’était bien Edith,—sans aucun doute Edith! C’était bien la pâle Edith que j’aimais, la blonde Edith, avec toute la violence d’une désolante insanité! Seul avec elle, j’aurais en vérité subi les horribles tentations du stupre, j’aurais voulu boire la rosée de sang répandue sur ces lèvres muettes…

Mme de Laneuil exposait, avec des rires, son idée…

Et moi, mon agitation nerveuse m’abandonnait, vaincu, à une familière crise de désolation consentie, lorsque je devinai qu’Edith me regardait encore, me regardait toujours:—sans aucun doute, Edith me regardait.

Je levai vers ses yeux des yeux où, tout soudain, ainsi que dans un vertigineux changement de décor, j’avais, par les plus impérieuses flammes du désir, remplacé l’indifférence:—Elle accepta, et, après une infinie seconde de pénétration mutuelle, ses paupières tombèrent pour se relever vite et m’avouer l’unisson absolu de sa volonté…

Mme de Laneuil s’adressait à moi:

«Voyons, qu’en pensez-vous? un bon conseil!»

Je me secouai, presque radieux des joies inattendues de cet adultère idéal, si bien qu’elle s’aperçut d’une transformation dans mon attitude:

«Ah! le voilà réveillé! On a beau dire, un mariage, voyez-vous, ce n’est jamais triste!»

Edith souriait tristement.

«Mais, il faudrait, dis-je, avec un bon sens qui me fit honneur devant ces trois femmes, il faudrait que Mlle Edith voulût bien la mettre, la robe…

—«C’est vrai, il faut qu’elle la mette!»

Avec mes mains pour œillères, comme Rosa, je regardais par la fenêtre… La lune, maintenant, couchait au travers de la cour la projection écrasée de la lourde maison seigneuriale… Une autre vision m’ôta l’usage de mes prunelles: Je suivais, guidé par les froissis de l’étoffe, le bruit des boutons et des agrafes, toutes les phases de la métamorphose qui s’œuvrait derrière moi, et, comme j’entendais, je voyais,—par une instantanée transposition des sons en images,—je voyais la gorge ingénue de mon Amour, et une rapide main ramenant l’épaulette glissée, et le mouvement des bras libérait des effluves aussi violents et plus cruels que l’odeur des syringas, et sous la pointe du corset, comme ils fleurissaient larges et amers les cruels syringas!… La robe blanche, telle qu’une avalanche, s’abattit sur mon rêve…

Edith souriait tristement.

Ce furent des conciliabules de couturières.

Je donnai mon avis, qu’on accepta. Rosa se mit à découdre, à fin de quelques remplis à résorber, et je voyais, dans son regard respectueux, de l’estime.

Avant de sortir, précédé de Mme Laneuil, qui me conduisait à ma chambre, je saluai la jeune fille avec cette discrétion qu’impose l’accord tacite de deux âmes compromises dans le même secret. Ses jeux suivaient les miens, ses clairs yeux bleus à la transparence attendrie…

………………..
Depuis longtemps les merles avaient salué le soleil au faîte des lourds marronniers: Albéric entra chez moi. Les lendemains! Quelques doutes le tourmentaient: il me les confessa avec la naïveté de ces êtres inquiets et bons qui croient trouver en autrui une sympathie. Je le laissai dire, cela me reposait, car, ainsi que l’enseigne la morale des Proverbes, il faut, en état de déréliction, regarder autour de soi: d’autres douleurs s’exhalent, et cela console.

………………..
Ah! je pense au saint-sacrement de ses lèvres!

………………..
L’Apparition: un murmure l’annonça. Edith fit son entrée dans le grand salon morne, sous les regards indulgents des ancêtres. Les yeux n’avaient pas pleuré, mais n’avaient pas dormi: une ombre se creusait autour de leurs pâles saphyrs.

Le corsage dont j’avais corrigé l’esthétique cuirassait étroitement la Vierge sous le grand voile blanc.

S’écartant du chœur, elle se dirigea, lente et suivie de tous les regards, vers son grand-père, vieillard presque douloureusement ému qui s’appuyait à la cheminée,—et, en passant près de moi, sans à peine remuer les lèvres, la bouche entr’ouverte comme un soupir, les yeux baissés sur l’effondrement de nos espoirs d’une heure, elle me fit entendre ces seuls mots:

«Il est trop tard!»

Moi aussi, je baissai les yeux, dévorant en mon âme la joie maudite des occultes compromissions.

Elle offrit sa grâce au baiser du vieillard, et, les deux mains sur ses épaules, elle lui souriait.

Edith souriait tristement.

Le consentement de toute la race tomba, comme une bénédiction, sur le front de la fiancée.

J’étais près d’eux: le grand voile flottait autour de ma tête, car le vent d’une fenêtre ouverte l’avait gonflé, et il me sembla qu’un souffle de passion nous envolait, Edith et moi, la pâle, la blonde Edith et moi, vers le paradis des amants parjures.

Revenue aux côtés de sa mère, elle fixa un instant sur moi ses yeux assombris, puis, brusquement, sous le tulle déroulé, se déroba toute,—à jamais!

L’ironie des cruels syringas entra par la fenêtre ouverte.

Elle fut mariée.

Pendant la cérémonie, il me plut de répondre tout bas: oui! à l’interrogatoire du prêtre, et je courbai la tête quand les mains sacerdotales s’étendirent pour ratifier, au nom du Très-Haut, le serment sacré des deux époux.

Alors, me remémorant de vieilles études théologiques, je songeai qu’en tout sacrement il y a la matière et la forme, l’essence et le mode imposé par les rites pour en dispenser aux fidèles les bienfaits mystiques: et dans le mariage, la forme, ce n’est pas la bénédiction de l’officiant, ce n’est pas la messe, c’est le consentement mutuel,—et cela seul.

«Va, femme d’un autre, bien que le monde doive me refuser les joies, après tout bien dérisoires, de la possession, de ce qu’il appelle la possession,—en vérité, tu m’appartiens. Notre Dieu connaît notre mutuelle volonté, et cela suffit—cela seul.»

Et je me réjouissais amèrement, car le prêtre disait: «Qu’elle soit uniquement attachée à son mari et qu’elle ne souille d’aucun commerce illégitime le lit nuptial…»

Je partis, tel qu’un voleur.

Les merles ne chantaient pas encore au faîte des lourds marronniers et les cruels syringas dormaient enfin,—fanés, aussi fanés que les souvenirs des jeunes concupiscences…

LE SECRET DE DON JUAN
… Et simulacra modis pallentia miris.

(Georg., I, 477.)

I
D’âme nulle et de chair avide, Don Juan, dès l’adolescence, se prépara à l’accomplissement de sa vocation et de son rôle légendaire. La prescience des habiles lui révéla ce qu’il devait être, et il entra dans la carrière armé et orné de cette devise:

«Pour plaire, il faut prendre ce qui plaît à celles qui plaisent.»

A une défaillante blonde, il prit le geste de comprimer d’une main adroite le douloureux battement d’un cœur absent;

A une autre, il prit un ironique clignement des paupières qui donnait l’illusion de l’impertinence et qui n’était que la souffrance d’un œil faible devant la lumière;

A une autre, il prit le geste du petit doigt levé et regardé avec soin comme une trouvaille rare;

A une autre, il prit le joli frappement d’un pied subtilement impatient;

A une autre, languide et pure, il prit le sourire où, comme dans un miroir magique, on voit, avant, les contentements d’après le jeu, et après le jeu, la réviviscence des joies du désir;

A une autre, non moins pure, mais vive et sans langueurs, toujours agitée de mouvements pareils à ceux d’une chatte aux heures d’orage, il prit encore un sourire, le sourire où il y a des baisers si puissants qu’ils déconcertent le cœur des vierges;

A une autre, il prit le soupir, le long soupir brisé qui est le timide frère du sanglot, le soupir impressionnant et qui annonce la tempête comme un vol précipité d’oiseau;

A une autre, il prit la lente et inquiétante démarche de celles qui sont aimées de trop d’amour;

A une autre, il prit l’amoureuse façon de dire à mi voix des riens et de susurrer: «Il pleut», comme s’il pleuvait des anges.

Il prit des regards, tous les regards, les doux, les impérieux, les dociles, les étonnés, les compatissants, les envieux, les fins, les fiers, les dévorants, les foudroyants et beaucoup d’autres, parmi lesquels le chapelet, compté grain à grain, des regards fascinateurs. Mais le plus beau regard que prit Don Juan, rubis entre les coraux, saphir entre les turquoises, ce fut le regard de bête traquée que lui légua, mourante d’amour et de désespoir, une fille qu’il avait violée. Ce regard était si touchant que nul n’y résistait, pas même la plus farouche, et que les vœux éternels fondaient à sa lueur comme un péché sous un rayon de grâce.

II
Don Juan fit encore une plus admirable conquête, celle d’une âme,—une âme ingénue et fière, tendre et hautaine, d’une séductrice douceur et d’une séductrice violence, et une âme qui ne se connaissait pas, une âme pleine d’instinctifs désirs, une âme délicieusement naïve.

Il s’était approché, paré de toutes ses séductions, le geste douloureux atténué par un peu d’ironie dans l’œil et un peu de joie sur les lèvres; sa démarche lente de créature trop aimée se corrigeait par un fier redressement de tête, et le premier long soupir brisé qui sortit de sa poitrine fut accompagné d’un frappement de pied subtilement impatient,—comme pour dire: «Vous m’avez blessé le cœur; je ne puis m’empêcher de vous aimer, mais j’en éprouve de la colère.» Ensuite, il fit le regard de la bête traquée; ensuite, il joua à regarder son petit doigt.

Après quelque silence, il susurra amoureusement: «Il fait beau, ce soir»,—et tout de suite la jeune femme répondit: «C’est mon âme que vous me demandez, Don Juan! Eh bien! prenez-la, je vous la donne.»

Don Juan accepta l’âme délicieusement naïve et si féminine que la soudaine amoureuse lui offrait avec sa peau, ses cheveux, ses dents, toutes ses beautés et le parfum de tous ses arcanes,—et, ayant joui de la soudaine amoureuse, il s’éloigna.

De l’âme, il se fit un candide et invincible manteau où il se drapait, ainsi qu’en des plis de velours blanc,—et, orné d’une telle âme, plus triomphant qu’un tueur de Mores, plus adoré qu’un pèlerin de Saint-Jacques ou qu’un revenant de Palestine, il poussa ses conquêtes jusqu’au nombre de mille et trois.

Toutes! toutes celles qui peuvent donner un plaisir nouveau, une nuance nouvelle de joie, toutes se laissaient prendre par celui qui avait pris à leurs sœurs tout ce qui plaît. Elles venaient au-devant de lui, et, lui baisant les mains, faisaient leur soumission, amoureuse peuplade vaincue déjà par l’approche du vainqueur.

Bientôt, elles se battirent à qui serait la première soumise et la plus soumise, et, ivres d’esclavage, elles mouraient d’amour avant d’avoir aimé.

Par les villes et dans les châteaux, et jusque parmi les bergères, on n’entendait plus que ce cri des énamourées: «O ma chère! ô ma chair! Il est irrésistible!»

III
Cependant, Don Juan se fanait. La sève épanouie en luxuriantes forces retomba en pluie de feuilles sèches et, toujours aussi grand, l’arbre n’était plus qu’une ombre.

Des tardives fleurs, Don Juan donna le dernier grain de pollen; tant qu’il eut dans le sang une goutte de semence, il aima,—puis, ne pouvant plus aimer, il se coucha et attendit celle qui devait venir, la seule qu’il n’eût pas encore captée.

Et quand elle arriva, Don Juan, pour la capter, lui offrit tout ce qui plaît, tout ce qu’il avait pris à celles qui plaisent.

—Je te donne la séduction, dit Don Juan, à toi, la laide, mes gestes, mes regards, mes sourires, mes voix diverses, tout et même mon manteau, qui est une âme: prends et va-t’en! Je veux revivre ma vie par le souvenir, car je sais maintenant que la véritable vie, c’est le souvenir.

—Revis ta vie, dit la Mort. Je reviendrai.

La Mort disparut et les Simulacres se levèrent du milieu de l’ombre.

C’étaient de jeunes et belles femmes toutes nues et toutes muettes, inquiètes comme des êtres à qui il manque quelque chose. Elles se tenaient en spirale autour de Don Juan, et pendant que la première lui mettait la main sur la poitrine, la dernière était si loin dans les espaces qu’elle se confondait avec les étoiles.

Celle qui lui mettait la main sur la poitrine lui arracha le geste de comprimer l’émotion d’un cœur absent;

Une autre lui reprit l’ironique cillement de ses blanches paupières;

Une autre lui reprit la grâce de contempler l’ongle de son petit doigt;

Une autre lui reprit l’impatience de ses pieds;

Une autre lui reprit le complexe sourire qui donne la satisfaction avant et le désir après;

Une autre lui reprit le sourire où, comme dans une alcôve, s’étendent des pâmoisons;

Une autre lui reprit son soupir d’oiseau peureux;

Et il fut encore dépouillé de sa lente démarche d’être qu’on aime trop; et de sa façon amoureuse de dire: «Il pleut», comme s’il pleuvait des anges; et du chapelet, compté grain à grain, de ses regards: les impérieux comme les étonnés, les dociles et les fascinateurs lui furent repris;—et la douce violée vint à son tour lui reprendre son regard de bête traquée par l’amour et par le désespoir.

Une autre, enfin, lui reprit son âme, l’âme délicieusement naïve dont il s’était fait un manteau de velours blanc,—et il ne resta de Don Juan qu’un fantôme inane, qu’un riche sans argent, qu’un voleur sans bras, une morne larve humaine réduite à la vérité, disant son secret!

LES FUGITIVES
Laisse la rue à ceux que leur âme importune.

ALBERT SAMAIN.

«Et pourquoi une, se disait-il, quand il y a les autres? Quel commandement primitif me destina celle-ci, au lieu de celle-là? Je ne serai pas l’esclave d’une chair unique; je veux que mon désir divague, je veux le lâcher vers les inconnues par des routes inconnues…»

Son imagination malade souffrait très réellement de la multiplicité des femmes et parfois une fièvre d’érotisme cérébral le surexcitait à crier, tout à fait hors de propos: «Il y en a trop! Il y en a trop!»

Il aurait voulu résumer sur des lèvres élues toute l’essence du Féminin et la boire d’un baiser,—et l’accomplissement de son désir néronien eût tué le Désir aussi sûrement qu’on tue les roses en coupant le rosier et qu’on tue les sourires en tranchant la tête.

Aspirer d’une seule prise d’haleine le dernier souffle de l’Amour, le dernier parfum de la Vie et toute sa fécondité, maîtriser la dernière volonté de l’âme et sa dernière volupté!

Ces crises de déraison le prostraient; puis il riait de sa fantaisie pour ne pas avoir peur de sa folie: le dévergondage s’apaisait alors en d’innocents rêves; il jugeait son amie décidément adorable, la seule, celle qui vaut toutes les autres, et il la louait de confirmer si absolument, par un sourire indécis, le néant mystérieux et délicieux de ses paroles:

«Ta magnifique inintelligence, lui disait-il, te rapproche de l’Infini; tu fraternises avec l’Absolu, et le rien qui se meurt dans tes yeux, pareil à la lumière d’une étoile abolie, me prouve qu’on peut à la fois être et ne pas être…

Et le Néant m’a fait une âme comme lui.
«… Mais comprends ce que cela signifie: qu’en n’étant rien, tu es tout,—et toutes.»

Volontiers, la pauvre amie l’eût jeté à la porte, mais elle le craignait, et il profitait de sa peur pour lui égrener le chapelet des fugitives.

C’était la forme seconde de sa folie.

Il disait:

«Ah! toutes celles qui sont en toi, je vais te les réciter. Je les ai vues, je les ai prises, je les ai mises en toi: ce sont les femmes de la rue, les femmes qui passent, les inconnues qui s’en vont, on ne sait où elles vont, qui s’en vont par des chemins inconnus. Elles sont en toi, mais tu n’en sais rien, et moi, le sais-je—puisque si je te touche elles se libèrent de toi et s’en retournent vers leurs mystères. Celles qui sont en toi vraiment n’y sont pas: c’est rêver qu’on rêve—et je n’ai dit cela, ma chère, que par politesse, pour soustraire tout prétexte à ta légitime jalousie.

«Franchement, tu es trop minuscule pour contenir tant de rêves et tant de désirs. Celles que j’aime sont innombrables; je vais te les réciter:

«Une avait la démarche sûre et nerveuse d’une chasseresse, et quelles jambes fines et droites! Et juste ce qu’il faut de chair pour l’harmonie de la forme, la souplesse d’une branche de frêne. Quand elle défaille, les jours d’amour, au pied des vieux chênes consolateurs, dans les lointaines forêts dont le soleil a peur, je ne suis pas là, je ne serai jamais là… Ah! je meurs de désir!

«Une autre avait de si jolis cheveux couleur d’aurore et son ventre (je le veux) était aussi blanc qu’un tapis d’asphodèles… Celle-là non plus, jamais!

«Des yeux verts, oui, celle que je vois maintenant a des yeux verts, des yeux de succube, des yeux de fantôme, des yeux de nuit d’orage… Et je ne les verrai jamais s’ouvrir et fulminer dans l’ombre!

«Les autres?… Il y en a trop! il y en a trop! Les emmitouflées de l’hiver qui ressemblent, avec leurs fourrures, à de soyeuses chèvres de Mingrélie, ces inquiétantes bêtes qui fascinent les hommes!… Les presque dévêtues de l’été! une agrafe, un bouton,—et la chair tiède palpite, odorante!… Il y en a trop! il y en a trop!… Oh! ce féminin obscur qui passe et qui s’en va, et qu’on ne touchera jamais,—et qui s’évanouirait, si on le touchait; car son charme est d’être inconnu et intouchable,—et si on les tenait dans ses bras, celles-là, on ne les aimerait plus, on penserait aux autres, encore aux autres, aux fugitives, toujours, toujours aux autres!»

Pendant que l’amie pleurait, triste et fâchée, il continuait:

«Et quand mon rêve se réaliserait, et quand je les aurais eues toutes et même les autres, ou bien si j’avais bu sur les lèvres de l’Unique tout le féminin, tout l’amour et toute la vie,—il resterait encore les Impérissables. Il resterait Hélène, il resterait Salomé, il resterait Madeleine, il resterait Ophélie—et toutes celles que les poètes ont faites éternelles!»

Alors l’amie pleurante et fâchée riait à son tour,—et l’amant de l’infini, le fastueux buveur d’âmes, pacifiait ses délires grandioses, écroulé sur la chair compatissante d’une toute petite femme sans beauté.

LES YEUX D’EAU
En ramant, j’arrivai où je n’allais pas.

J’allais vers la maison qui m’attendait et vers une créature dont le cœur battait déjà au lointain bruit, dont le désir me voyait, cygne au cou tendu parmi les joncs fleuris,—mais je fus infidèle.

Des yeux m’arrêtèrent, des yeux comme je n’en avais jamais vu, mi-glauques et mi-violets, aigues-marines fondues en de pâles améthystes, des yeux froids et tentateurs, des yeux où que d’âmes avaient dû se noyer en croyant tomber dans le ciel!

Des yeux et rien de plus, car le palais éclairé par ces torches fallacieuses n’était qu’un beau jadis, une élégante ruine. J’y vis encore ce que la grêle a respecté d’un champ de lin, un peuplier avant la dernière tourmente, un svelte bateau dégréé et échoué là.

Une tonnelle et un banc, passager repos pour le rameur matinal: j’accostai et on m’accueillit doucement, comme un hôte, non pas comme une aubaine. Aussitôt que parut la femme aux yeux d’eau, je fus dominé par le secret que ne disaient pas les prunelles froides et je m’installai, bornant mon voyage à cet inattendu, oublieux de l’autre, de celle qui ne verrait pas venir la réalité du cygne.

Un charme m’abstrayait de toute antérieure volonté, charme si enchaînant, de si hautaine et de si spéciale magie que je ne me souvenais même plus d’être parti pour un autre but, et je concluais ma promenade sous cette vigne de banlieue, devant du vin rose, très loyalement.

Des yeux d’eau, cependant, et rien de plus: un visage maigre, fané, troué; un corps encore souple, mais d’osier desséché. Seules à me captiver, de nobles mains, longues et légères, avec des ongles de cire,

… Ces mains pâles
Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal,
mains expertes aux caresses et aux crimes!

Mais les mains, en cette femme, n’étaient que la conséquence des yeux,—car il y a une nécessaire harmonie entre l’organe qui touche immédiatement et l’organe qui touche à distance,—et les yeux dévoraient toute mon attention, tels que des sphynx affamés et jaloux.

En somme, quoi? Un peu plus qu’une servante d’auberge ou un peu moins? La tenancière d’une guinguette à tonnelle, une femme aimable et discrète,—et ces yeux savaient sans doute se fermer à propos, ces yeux d’eau froide et profonds et aussi froids, sous leurs glauques reflets, que le fleuve Calycadnus, tombeau de Frédéric Barbe-rousse!

Quand elle m’eut servi, voyant qu’elle se croisait les bras, oisive et ennuyée, je la priai:

—Asseyez-vous donc plus près et regardez-moi bien, que je voie vos yeux. Elle s’approcha, mais répondit:

—Mes yeux? Ils font peur!

—Peut-être,—et pourtant on les aime. Qu’on a dû les aimer et qu’on doit les aimer encore!

—Ils font peur et ils ont toujours fait peur, mes yeux d’eau. C’est de l’eau, deux gouttes d’eau qu’on dirait prises dans la rivière, n’est-ce pas? Ma mère avait les mêmes yeux d’eau, et quand elle mourut, dès que le cœur cessa de battre, ses yeux se fondirent comme deux morceaux de glace, et lui coulèrent le long des joues. J’ai vu ça, j’étais toute petite et j’y pense tous les jours, tous les matins, quand je me coiffe. Mes yeux s’en iront comme ceux de ma mère, et parfois j’ai peur qu’ils ne s’en aillent, moi vivante, et ne s’en retournent à la rivière couler sous les joncs et sur les pierres. Je n’ai jamais pleuré. S’ils pleuraient, ils s’en iraient, mes pauvres yeux. Pleurer, j’en eus envie, une fois; il y a si longtemps! Une seule fois, mais depuis je me suis durci le cœur à tel point que rien ne peut plus l’émouvoir,—car je tiens à mes yeux. C’est mon épouvantail, c’est mon arme contre le désir des hommes. Toute laide et vieille que je suis, je leur plairais encore, pour un quart d’heure quand ils sont ivres et qu’ils ont vu mes mains. Souvent je viens au moment des querelles et, baissant les yeux, je prends doucement la main qui se lève. On m’obéit, on garde mes doigts, on les baise, on cherche à me fouetter le sang par une grossièreté passionnée,—mais, redressant la tête, je fixe le mâle de mes yeux froids, de mes yeux d’eau, et il lâche ma main. Je le regarde jusqu’à ce que son désir glacé lui glace le cœur. Vous, quand je vous ai vu entrer, j’ai senti que vous étiez d’une race fraternelle et je vous ai épargné.

—Non, dis-je, vous ne m’avez pas épargné. J’ai eu peur aussi, mais une peur singulière, puisque, tout en tremblant devant vos yeux, je les aime.

Elle répondit violemment:

—Ce n’est pas vrai. Personne n’a jamais aimé mes yeux et moi, j’ai été honnie à cause de mes yeux, fuie du seul être pour lequel j’aurais pleuré s’il m’avait dit un mot d’amour. Vous aimez mes yeux, vous? Menteur! Regardez-les donc bien et noyez votre amour dans la profondeur de ces deux fontaines de haine.

—Mon amour surnage, répondis-je. Et c’est vous qui mentez. Je ne suis pas le premier qui ait été fasciné par ces yeux d’eau mi-glauques et mi-violets, ces yeux où (je vous dis ma première impression) que d’âmes ont dû tomber, croyant tomber dans le ciel!

—Non, non! cria-t-elle, en pâlissant de colère, tout le monde sait que mes yeux sont le chemin de l’Enfer! Et puis, tombés dans le ciel? Les hommes sont-ils des anges, pour tomber dans le ciel? Vous êtes fou, mon ami.

—Et vous?

—Moi aussi, Monsieur, je suis folle. Et, pirouettant soudain, elle disparut.

Cet étrange entretien me laissait, en effet, dans un état d’esprit voisin du déséquilibre. Ma main trembla quand je voulus remplir mon verre et je ne pus, qu’en m’y reprenant à deux fois, porter mon verre à mes lèvres. Quelle singulière femme et dans quelle condition sociale contradictoire à son intelligence et à son langage!

Le cabaretier survenu me disait familièrement.

—Elle ne vous a pas trop ennuyé? Dommage, hein! qu’elle soit folle? Une noyée qu’on a sauvée là, il y a des années. Personne ne l’a réclamée, elle avait de l’argent sur elle, elle est restée. On n’a jamais su. Pas méchante, si ce n’est en paroles; elle nous est utile et nous l’aimons. Nous avons fini par nous habituer à ses yeux et à ses histoires. Comme elle parle bien, hein? Mais ce qu’elle dit, elle a dû prendre ça dans des livres, autrefois, car c’est au-dessus de son état. Tout de même, c’est peut-être une dame. On ne sait rien.

LE SUAIRE
A Alfred Valette.

La mer montait, royale et dominatrice; les mouettes jouaient sur la fragilité des vagues.

Longer la ligne de boue vomie par les flots lourds, lentement marcher, humer la salure émanée des varechs, guetter si quelque épave n’allait point surgir, atome rapporté par le flux d’entre les illusions couchées au fond des abîmes…

(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux contemplatifs de lui.)

… Et parmi les lointains embrunis, voici le sexe à la porte d’argent, les seins en pomme d’orange des décevantes sirènes: leurs cheveux sont pareils aux flexueux fucus qui pendent aux roches comme des chevelures,—comme de vraies chevelures; leurs dents ont la dureté blanche des coquilles nacrées et leurs yeux le bleu vif des mouvantes anémones…

«Ah! que vos cheveux humides circonviennent mes genoux, que la nacre de vos dents morde à même mon ventre, que le bleu froid de vos yeux d’anémone transfixe mon cœur!…»

(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux contemplatifs de lui.)

Au milieu des varechs noirs, l’inattendue blancheur d’un manteau gisait.

Tombé de quelles épaules?

Des cheveux blonds s’exaltaient dans la luminosité des vagues.

Les mouettes ne jouaient plus, la mer respirait en silence; les sables, au loin déserts, perpétuaient vers l’horizon leurs tièdes solitudes.

Dormir, presque dormir à l’ombre claire des dunes: une robe claquait au vent; des grains de sable volaient, sonnaient sur la soie tendue d’une ombrelle.

—«Il est joli, joli, n’est-ce pas? disait-elle. Et doux, tout en duvet de cygne voyageur, si doux, si doux!…»

Elle parlait avec un perceptible accent, d’une voix glauque, la main appuyée sur l’étroite épaule d’un petit homme dont la maigre blancheur kaoline avait l’ingénuité sinistre d’une tête de porcelaine.

—«N’est-ce pas, Ted?

—«Oh! oui, sœur Sarah»;—et l’articulation de Ted décelait un Anglais.

Anglaise tout entière, Sarah, d’âme et de sang, d’âme apparue sous la brume soyeuse de ses yeux pâles,—de sang par l’immatérielle transparence de la peau,—et de cheveux: ses cheveux blonds souriaient enflammés dans les plis du manteau blanc.

Une Illusion se dressa debout d’entre ses sœurs endormies.

—«Pourquoi j’ai fermé les yeux? Mais, je craignais plus une déception, répondait Aubert, que je ne souhaitais une aventure…»

Sarah fut étonnée d’une si grave candeur. On ne l’avait pas sans doute habituée à cette pure franchise des âmes simples. Etonnée, presque divinement: d’invisibles rets s’abattirent sur ses reins, maniés par l’oiseleur éternel. Elle eut soudain, au fond de ses yeux d’anémone et sous l’orgueil de son front blanc et dans la froideur de son sein calme,—soudain l’envie d’être baisée par ces lèvres: oh! oui, oh! oui.—Et elle rougit.

Sa robe claquait au vent.

—«Je crois, reprit-elle orgueilleusement, que je ne suis pas une déception,—et je ne suis pas une aventure.

—«Vos yeux sont pleins de délicieux maléfices.

—«Mes yeux? Ah! ne les regardez pas! Ils sont tristes comme la lointaine île du Nord où je suis née. Ils m’en rappellent le ciel, la terre,—et la mer! Ils sont tristes, avec peut-être quelques reflets de lune, avec peut-être un rayon perdu de soleil pâle… Et mon âme est telle, sans doute, elle est la sœur de mes yeux, la sœur de cette nature obscure et dure: un désert y épand des sables… J’ai peur d’avoir une âme obscure et dure. J’ai peur que, sous l’ombre hyaline qui les voile, il n’y ait rien,—rien dans mes yeux, rien dans mon âme!…»

L’illusion vacillait comme une flamme au souffle du sommeil.

—«Vous le savez, et si vous ne le savez pas, qui vous le dira ce qu’il y a derrière le voile? O Aventure!—O, malgré vous, Aventure!—qui vous le dira!… Je ne suis qu’un voyageur matinal qui se mire, en passant, dans les eaux violettes du golfe encore endormi. Le train m’emporte et me voilà dans une plaine toute bleue, et me voilà sous une futaie triste de sa verdure blême. Si c’est moi qui reste et si c’est vous qui marchez, qu’importe, puisque l’un de nous certainement s’éloigne de l’autre, d’un pas, à chacune des secondes que marquent les diastoles de nos cœurs. Déjà peut-être, vous songez aux rencontres futures, vous vous demandez quels seront vos lendemains et les jours qui suivront vos lendemains. Une longue perspective de joies (les plus voisines sont encore indécises) s’en va devant vos regards jeunes: je suis la minute présente, et le présent n’existe pas pour une âme inquiète. Telle est la vôtre, et, si vous aviez pénétré davantage en moi, vos paupières se seraient closes sur la vision fastidieuse déjà… J’ai donné à votre actuel ennui le plaisir de la surprise, vous m’en saurez gré, peut-être, jusqu’à l’heure des prochaines distractions…»

L’illusion retomba, vaincue par le sommeil.

La robe de Sarah claquait au vent, pendant qu’elle répliqua:

—«Non, non, je ne m’ennuie pas: j’ai un but précis, c’est de vivre,—et pour ce que vous appelez les rencontres futures, les amours, n’est-ce pas? les joies complémentaires… mais je m’y plongerai, comme en cette mer, quand il me plaira… Il est choisi, celui qui doit, parmi les écueils, nager côte à côte avec moi: il n’attend que l’heure de ma volonté,—et je ne suis pas une Aventure…»

Elle regardait Aubert qui, très simplement, répondit:

—«Adieu donc, puisqu’il est trop tard, puisque l’Illusion a refermé les yeux parmi ses sœurs endormies.

—«A demain», dit Sarah.

Elle siffla. Ted obéit.

—«Regardez-le ramasser ses coquillages. Il s’amuse si naïvement: c’est un passionné. Pauvre Ted! Pauvre savant! Pauvre poète! Pauvre belle âme! Il est tout cela, Ted, et il n’est rien…»

Avec une grande pitié, elle considérait l’homoncule en porcelaine dont les cheveux jaunes pendaient, comme d’un vase de Chine un bouquet de ravenelles flétries.

Les sables, au loin déserts, perpétuaient à l’horizon leurs tièdes solitudes.

La volonté de Sarah, impérieusement insinuée, s’accomplissait, et les mouettes jouaient, lumineuses, sur la fragilité des vagues.

La robe de Sarah claquait au vent.

Un blanc papillon des sables vint se poser sur sa main: elle le prit par les ailes et lentement le déchira en deux. Aubert la fixait avec horreur. Elle, le meurtre accompli, secoua ses cheveux enflammés, dans une joie tranquille, puis, comme exécutant un rite, ouvrit les bras vers une adoration imaginaire et, gracieusement, avec une idéale tendresse, les ramena, souriante, sur sa poitrine.

Alors, mue par une incroyable hardiesse, en une stupéfiante sécurité, elle dit, tremblante de colère attendrie:

—«Pourquoi ne m’aimes-tu pas?»

Aubert tremblait, aussi, mais tel que sous la domination d’un animal fascinateur. Ce frêle serpent aux yeux d’anémone l’attirait sûrement dans l’orbe de ses replis: d’insensibles mouvements l’avaient rapproché de Sarah, au point qu’il sentait la caresse de ses cheveux traîtres et la tiédeur des souffles évaporés de son corsage… Leurs bouches se joignirent: Sarah mordait,—car elle était de ces femmes qui ne sentent la chair que sous la dent,—la nacre de ses dents mordait…

Et parmi les prochains désirs, voici le sexe à la porte d’or…

Maîtresse d’elle-même, Sarah se roidit comme un rêve, illusoire et hautaine:

—«Aubert, je me donne à toi, et n’oublie pas que tu m’appartiens. Je pars, c’est fini pour cette année. Je pars, mais écoute-moi, je reviendrai.»

Les sables, au loin déserts, perpétuaient leurs tièdes solitudes.

Dormir, presque dormir à l’ombre claire des dunes: nulle robe ne claquait au vent. Au milieu des varechs noirs, un rêve gisait, un rêve blanc comme la mort d’une mouette.

Les mouettes jouent et ne jouent plus. Les paquebots voltent, les fumées virevoltent, les briques tremblotent. Les ponts se dressent comme des potences: les mouettes jouent et ne jouent plus, les mouettes mélancoliques du Zuiderzée.

Là-bas, dans les sables déserts, nulle robe ne claque au vent.

Les cygnons prennent d’assaut la galère, leur mère. Les pignons tremblotent, les feuilles virevoltent autour des capes mortes. Les cygnes s’en vont, lents comme des galères assoupies, les cygnes mélancoliques de Bruges.

Là-bas, vers les horizons, vastes, nulle robe ne claque au vent.

Les pierrots gringottent dans les arbres tout nus. Sous le ciel en révolte, les pierres tremblotent, les fanaux virevoltent, plus hésitants que des cœurs dans la brume de l’oubli, les fanaux des bateaux mélancoliques,—sur la Seine.

Oh! les froides solitudes de là-bas, où nulle robe ne claque au vent!

Dormir, presque dormir à l’ombre claire des dunes.

Au milieu des varechs noirs, un rêve jouait, un rêve blanc comme le réveil d’une mouette,—mais nulle robe ne claquait au vent.

Ted s’amusait déjà aux galets et aux coquillages,—les cheveux blonds de Sarah souriaient enflammés dans les plis du manteau blanc.

—«Tu vois, j’ai tenu parole. Et toi aussi, tu es fidèle.

—«Oui, répondit Aubert, mais que s’est-il passé?

—«Rien que de fatal, puisque je t’aimais. Ce qui s’est passé fut écrit dans ce sable et dans ma chair, dans mes mains et dans mes yeux, le jour où tu jouais à cache-cache avec moi, le jour où ton hypocrite sommeil exaspérait ma curiosité…»

La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds.

—«Enfin, dit Aubert, Ted, sous ta dictée, me l’a écrit, tu es mariée. Quel est ton nom?

—«Mon nom est Veuve.

—«Tu me fais peur.

—«Il ne m’a pas touchée, reprit fièrement Sarah. C’était un mûr jeune homme,—oh! si las, si las!—qui complétait son écurie par un cheval de luxe… Il ne m’a touchée que du bout des doigts… Tu souris?… Il fut dédaigneux, c’est vrai. Sans cela je lui aurais peut-être pardonné.

—«Et tu n’as point pardonné?

—«Non.

—«Tu es impitoyable.

—«La pitié est vaine, répondit Sarah, plus vaine encore que la vie… Mais, je fus, et voilà tout, la jument de l’Apocalypse, celle qui porte la mort,—sans le savoir.

—«Sans le savoir? répéta Aubert.

—«Tiens, écoute, je vais te dire la vérité.

—«Non, je ne veux pas.

—«Il le faut, reprit Sarah. Ce mariage, je devais le subir, quand je te rencontrai. Je n’avais pas protesté avant. Après, je me tus encore:—tout cela, par piété filiale. Maintenant comprends-tu? je t’aimais, je te voulais,—alors, j’ai agi selon mon désir…»

La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds.

Ils se regardèrent, les yeux chargés d’une énervante inquiétude. Aubert, d’une voix cruellement ironique, demanda:

—«Comment t’y es-tu prise?

—«Je l’ai abreuvé de sarcasmes.

—«Empoisonnés?

—«A la dose nécessaire.

—«Parlons clairement, reprit Aubert. Tu l’as tué.

—«Oui, pour toi. Me veux-tu?»

Sans répondre, il se mit à marcher le long du flot mouvant…

… Lentement marcher, humer la salure émanée des varechs, guetter si quelque pavée n’allait point surgir, atome rapporté par le flux d’entre les illusions couchées au fond des abîmes…

… Sarah le suivait, relevant du bout de son ombrelle les chevelures des algues mortes.

Ils allèrent longtemps, toujours muets. La mer se retirait apaisée,—et la robe de Sarah claquait au vent.

Aubert, tout à coup, s’arrêta, tournant la tête. Elle était tout près de lui et le grand manteau blanc, le manteau de plumes de cygne, flottait comme une voiture autour de ses frissonnantes épaules—… tout en duvet de cygne voyageur, si doux, si doux!… Il l’arracha violemment et le jeta dans la mer, disant:

—«Que la mer l’emporte!… Ah! il est trop tard!… Que ne l’a-t-elle emporté la première fois!»

Sarah croisa les bras sur son cœur effaré, mais Aubert lui prit la main et elle lut dans ses yeux le pardon du crime…—Après tout, n’est-ce pas, pourquoi ne pas en profiter?…

Alors, elle s’attendrit, elle eut froid, elle se sentait l’âme glacée. Un ressac nerveux la coucha sur Aubert: il ne la repoussa pas.

La mer épandait à leurs pieds le râle de son flot mourant.

Cependant, elle se taisait, malade. Son cœur se souleva pour un vomissement, et dans sa bouche amère, où les dents sonnaient tel qu’un chapelet de perles aux mains d’un enfant, sa langue paralysée se durcissait, alourdie par le poison.

Pas à pas, ils suivaient le reflux. Aubert avait les yeux sur l’épave que la mer roulait et déroulait au roulis de ses vagues peureuses.

Ils allaient, et la robe de Sarah claquait au vent.

Ils allaient toujours: déjà les premiers rochers émergeaient, éternels naufragés, au-dessus de l’eau glauque:—le manteau blanc disparut, circonvenu par les cheveux noirs des algues mortes.

—«C’est fini, dit Aubert, retournons.»

Mais il ne faisait aucun mouvement, et tous deux, devant la mer fuyante, en écoutant le râle du flot mourant, songeaient. Maintenant, la joue contre sa joue et son bras sur son cou posé comme un joug, Sarah renaissait. Elle était sûre de lui, sûre de sa résignation, sûre d’un amour singulièrement consolidé par la muette complicité de ces chères lèvres où se pressaient—encore un peu honteuses,—des paroles de désir! Les chères lèvres, elle les atteignit, enfin…

Sa robe claquait au vent.

—«J’en ai pour la vie, cria-t-elle.

—«N’oublie pas, dit Aubert, qu’elle m’appartient, ta vie?

—«Et la tienne est à moi, mon cher cœur.»

Une vague insolite vint mourir à leurs pieds.

—«La mer le refuse, cria Sarah, la mer le refuse, moi, je le veux.»

D’un air de triomphe et secouant au vent sa crinière enflammée, elle se jeta vers l’épave, la tordit ruisselante, la mit sur son bras, disant ingénûment:

—«Ce sera le suaire du survivant.»

La robe de Sarah claquait au vent.

SUR LE SEUIL
Au château de la Fourche, tout était triste et grand: ce nom patibulaire d’abord, souvenir des primitives et dures justices seigneuriales; les quatre avenues sombres dont les lamentations faisaient un bruit d’océan; les douves où des cygnes noirs nageaient parmi les roseaux brisés, les menaçantes ciguës et tant de fleurs jaunes épanouies, mais comme des soleils de mort; le château, avec ses murs couleur de ciel d’orage, son toit creusé de sillons tel qu’un labour, ses étroites fenêtres ogivées et tréflées, sa tour découronnée, proie d’un formidable lierre qui semblait la perpétuité même de la vie.

Le perron gravi et la porte franchie, on entrait en de vastes salles hautes et froides, meublées de chêne, tendues de verdures où se revoyaient les roseaux penchés de la douve, ses fleurs mornes et ses ciguës, abritant sous leur ombre glacée la promenade royale des cygnes désespérés. Nul tapis que des nattes de paille; partout des chiens dormant, le nez entre les pattes, et, spectre étrange (auquel je ne m’habituai jamais), vaguant de salle en salle, faisant claquer son bec dès qu’on ouvrait les portes, un héron familier. Cet être funèbre entrait partout; il nous suivait à l’heure des repas, picorant dans une jatte où on lui jetait sa pâture, faisant, à intervalles réguliers, un bruit pareil à celui d’une tuile branlante que le vent secoue sur un vieux mur. On l’appelait le Missionnaire, parce qu’il ressemblait, avec son regard oblique et paterne, à un révérend père capucin qui avait prêché une mission à la Fourche,—et dont la mort, survenue peu de jours après, avait coïncidé avec l’apparition de l’oiseau, blessé d’un coup de fusil et trouvé sur la douve par un garde-chasse.

Cette histoire, un peu ridicule, m’avait amusé, le premier soir passé à la Fourche, quand mon hôte me la conta sur un ton qui, cependant, excluait toute jovialité; mais, dès le lendemain, le Missionnaire m’épouvanta, moins par sa laideur que par son assurance, par la certitude où semblait cette bête d’être chez elle, d’être maîtresse et, vraiment, d’y accomplir une mission surnaturelle. Jamais on ne la rabrouait, jamais on ne l’enfermait; dès que son bec claquait contre une porte, on se levait pour lui ouvrir et, si elle sortait en même temps que nous, elle passait la première, grave et l’air, non de n’importe quel capucin, l’air d’un vieux juge incorruptible et doucement impitoyable.

Le Missionnaire: intérieurement, je lui avais donné un autre nom, le Remords.

Or, un soir que nous nous levions de table, ayant soupé de venaison et de cidre parfumé au genièvre, je me heurtai à l’oiseau près de la porte et, impatienté, je dis à mi-voix:

—Passe donc, Remords!

—Pourquoi ne l’appelez-vous pas le Missionnaire? me demanda brusquement le marquis de la Hogue, en me saisissant le bras et en me regardant avec des yeux animés d’un sentiment que je crus d’abord de la colère, mais qui était de la terreur.

Il ajouta d’une voix qui tremblait et qui cassait les mots, comme pour en extraire, malgré soi, le secret:

—Comment savez-vous qu’il s’appelle le Remords? Qui vous l’a dit?

—Vous!

Et par ce seul mot lancé au hasard, car j’étais presque aussi troublé que M. de la Hogue, je venais de m’assurer de prochaines confidences.

Quand nous entrâmes dans la salle de nos causeries du soir, l’oiseau était devant la cheminée, où flambaient des arbres, debout sur une patte, le bec sous son aile. Voulant reprendre le dialogue, je dis simplement, en m’asseyant dans un des fauteuils de bois, pareils à des stalles de cathédrale:

—Il dort?

—Il ne dort jamais! répondit M. de la Hogue,—et, en effet, à une lueur plus vive qui sortit du foyer, j’aperçus, ironique et froid, me fixant avec l’éclat sali d’une étoile vue dans une mare à grenouilles, l’œil du vieux juge, un œil incorruptible et doucement impitoyable.

—Il ne dort jamais, reprit M. de la Hogue; ni moi non plus. Mon cœur ne dort jamais. Je connais le sommeil, j’ignore l’inconscience. Mes rêves sont tellement la continuation de mes pensées du soir, et, le matin, je renoue si logiquement mes rêves à ma pensée, que je ne me souviens pas d’avoir cessé de nager en pleine clarté intellectuelle pendant une heure, depuis trente ans. Et à quoi je songe ainsi durant les interminables heures de ma vie? A rien, ou plutôt à des négations, à ce que je n’ai pas fait, à ce que je ne ferai pas, à ce que je ne ferais pas, même si la jeunesse m’était rendue. Car, je suis ainsi, je suis celui qui n’a jamais agi, qui n’a jamais levé le doigt vers l’accomplissement d’un désir ou d’un devoir. Je suis le lac qu’aucun vent n’a jamais ridé, la forêt qui n’a jamais brui, un ciel introublé par les nuages de l’action.

Il se tut quelques instants, après ces phrases un peu solennelles et même déclamatoires, puis:

—Connaissez-vous ma vie? Non, vous êtes trop jeune, et d’ailleurs ce que le monde sait de moi n’est pas moi. Je ne me suis jamais raconté et, sans le hasard—ou la providentielle perspicacité—qui vous a fait tantôt proférer un mot—un nom!—qui m’épouvanta (je l’avoue), vous ne recevriez pas ce soir, vous non plus, ma confession.

La voici:

J’avais huit ans, quand ma mère ramena d’un voyage lointain une petite fille à peu près du même âge, notre cousine, au moins par le nom, et que la mort de ses parents laissait aussi dangereusement seule au monde qu’une agnelle perdue la nuit dans un bois. Cette adorable petite fut tout de suite l’enfant gâté et, pour moi, une idéale sœurette, ou peut-être même une évidente fiancée, un ange chu des étoiles pour mon éternelle consolation. A douze ans, cœur précoce et vigoureux garçon grandi parmi les pâtres, j’aimais déjà Nigelle d’une amour infinie et qui, par conséquent, jusqu’au jour où je l’ai perdue, n’a pu ni croître, ni décroître. Elle m’aimait aussi d’une ardeur toute pareille; je le savais, et l’aveu qu’elle me fit, mourante, ne m’apprit rien que ma propre scélératesse.

Dès qu’un peu de raisonnement avait été possible à ma cervelle d’enfant, je m’étais fait de la vie une conception singulière, et, je le sens maintenant, criminelle. Ayant cueilli une rose, un midi que son parfum exaspéré me tentait et que la pourpre de son sourire me donnait des envies de conquête, ayant erré dans les allées du jardin avec ma rose cueillie et oubliée entre mes doigts, je vis qu’en moins d’une heure elle s’était flétrie toute et attristée toute, blessée par les flèches du soleil,—et je songeai qu’il faut désirer les roses, mais qu’il ne faut pas les cueillir.

Et je songeais aussi, Nigelle venant au-devant de moi, qu’il faut désirer les femmes, mais qu’il ne faut pas les cueillir.

Beaucoup de pensées m’assiégèrent à la suite de cette primordiale découverte et, lentement, toute une philosophie de néant, toute une religion nirvanique s’élabora dans mon orgueilleuse et faible tête. Un jour, je me la résumait d’un mot:

Il faut rester sur le seuil.

Quelques livres m’avaient aidé, des écrits ascétiques, un résumé de Platon, des abrégés de métaphysique allemande, mais, pratiquement, ma doctrine était bien à moi. J’en devins très fier et je m’enfonçai résolument dans les ténèbres de l’inaction.

Je m’appliquai à ne consommer que les actes les plus simples et surtout ceux qui, ne me promettant aucun plaisir exceptionnel, ne pouvaient me causer aucune déception.

J’avais de violents désirs, je m’y complaisais, je m’y roulais, je m’en soûlais. Mon cœur s’élargissait au point de contenir le monde. Désirant tout, j’avais tout, mais je n’avais pas tout de la même façon qu’on tient entre ses mains deux petites mains tremblantes. Je prenais tout, mais rien ne se donnait à moi; j’avais tout,—mais sans amour!

Ce n’est que plus tard, en un moment solennel, que je connus l’existence de l’amour. Jusqu’à ce moment-là, l’orgueil m’en donna l’illusion et je vécus parfaitement heureux, fier d’échapper au désenchantement qui naît de tout acte accompli.

Aujourd’hui même, et maintenant que je sais, maintenant que la douleur m’a instruit, il me serait impossible de cueillir la rose. A quoi bon? Cet épouvantable refrain chante sans cesse dans ma tête et il n’a jamais été plus impératif.

Nigelle et moi, nous vécûmes vingt ans l’un près de l’autre: elle, devenant chaque jour plus timide et plus triste, effarée de ma fortune, la pauvre qui ne possédait rien que la moisson mûre de ses cheveux blonds; moi, de plus en plus orgueilleux et indestructiblement muet.

Je l’aimais tant qu’on peut aimer, mais je ne l’aimais que jusqu’au seuil.

Ce seuil, je ne l’ai jamais franchi et pas même mon ombre, et pas même l’ombre de mon cœur ne s’est promenée dans ce palais d’amour.

Hospitalière et tendre, la porte était toujours ouverte, mais je détournais la tête, quand je passais par là, pour contempler mon propre désir, pour parler avec mon désir, pour confier à mon désir les rêves que je voulais irréalisés.

Franchir le seuil? Et après? Ce palais était peut-être un palais comme tous les palais,—mais le palais de mes songes était unique et tel qu’on n’en reverra plus jamais d’autres.

Elle mourut de m’avoir aimé, moi qui l’aimais d’une amour que je redis infinie. Elle mourut en me disant: Je t’aime! Et moi, je ne répondis rien.

Le héron changea de patte, fit claquer son bec, et de l’aile gauche le passa sous l’aile droite: son œil ironique et morne regardait maintenant M. de la Hogue.

—Cet oiseau, reprit mon hôte, vous semble bien laid et bien ridicule, n’est-ce pas?

—Bien funèbre surtout.

—Ridicule et funèbre. Je le supporte comme un châtiment. Il me fait peur, il me fait souffrir, et je veux qu’il en soit ainsi. Vous comprenez bien que, s’il me plaisait de lui tordre le cou, ce serait une affaire vite expédiée!

—Y pensez-vous? dis-je. Tordre le cou au Remords?

—J’y ai pensé, répondit M. de la Hogue. Mais, à quoi bon? Il n’y a dans cette ridicule et funèbre bête nulle signification que celle que lui donne ma volonté; je n’ai qu’à la nier pour qu’elle soit aussi morte qu’un oiseau empaillé. Croyez-vous que je sois dupe de son inanité? Me prenez-vous pour un fou?

Le vieillard s’était levé, secouant les longs cheveux gris qui pleuraient sur ses joues pâles et creuses; puis, soudain calmé, il se laissa retomber dans son fauteuil.

Il répéta, très apaisé et un peu moqueur:

—Je suppose que vous ne me prenez pas pour un fou?

Comme je le regardais en souriant, et en allongeant machinalement la main vers les plumes de l’oiseau immobile, il se leva de nouveau:

—Ne touchez pas au Missionnaire!

Il avait proféré ces mots avec la voix qui dut être la voix de Charles 1er disant à un indiscret sur l’échafaud: «Ne touchez pas à la hache!»

LA MARGUERITE ROUGE
Mme de Troène n’avait rien de remarquable qu’un visage endormi dans le calme d’une beauté qui s’était conservée toute seule, sans autre secours que l’eau pure, les modestes lavandes et les essences les plus honnêtes. Il est probable que, malgré les approches de la quarantaine, son corps avait gardé l’harmonie de la belle maturité, mais nul, certes, n’en savait rien, et nul, peut-être, n’avait jamais essayé de lire les lignes voilées sous les robes noires et les pèlerines à perles; nul, et elle-même ignorait l’état de sa forme, car, étant fort chaste, elle n’entrait au bain que les volets clos, et elle changeait de chemise avec tant d’adresse que les esprits même qui rôdent dans la chambre des femmes avaient renoncé à leurs indécentes curiosités.

On l’avait mariée fort jeune, il y avait plus de vingt ans, au marquis de Troène, qui, respectant le temple, avait à peine osé quelques pas tremblants vers les mystères vierges du bois sacré. Le marquis était si vieux et si impotent qu’à l’église il lui avait fallu l’aide d’un bras pour s’agenouiller et pour se relever, mais il était si riche et de si noble famille que personne ne fut surpris. Ces mariages sont fréquents parmi l’aristocratie terrienne: on clôt ainsi un procès, on récupère un domaine perdu, on ramène l’aisance, l’estime des paysans, la tolérance des notaires en des maisons ruinées, on rend au vieux blason fané l’éclat de ses ors et de ses sinoples primitifs.

D’ailleurs, le marquis de Troène ne fut pas méchant et il mourut n’ayant joui que peu d’années du lumineux sourire de sa jeune femme; il mourut, la laissant légataire de toute sa fortune.

Mme de Troène avait alors vingt-six ans; la fréquentation d’un vieillard l’avait rendue si indolente, lui avait tant affaissé la volonté que, cédant aux hypocrites caresses de sa famille, elle refusa de se remarier.

Des années passèrent: reine au milieu des siens, gâtée, courtisée, amusée par le bruit qu’on évoquait autour d’elle, Mme de Troène vivait sans joies et sans ennuis. Le mariage, qui ne lui avait rien révélé, ne la faisait jamais rêver. Elle n’imaginait rien au delà du rôle que lui avait enseigné son mari: chauffer le lit du roi, être bien obéissante, sourire et parler peu. Sans doute, un mari plus jeune aurait été plus agréable de relations, aurait permis la gaieté, le rire, les promenades, les voyages, mais ses sens, morts-nés, ne se troublaient jamais dans leur quiétude, et son cœur était froid. Vers trente-cinq ans, cependant, elle ressentit soudain la brûlure caressante d’une petite flamme intérieure. Ce fut un matin d’automne, un dimanche, en allant à la messe. Elle devait communier, ce jour-là; elle n’en eut pas la force, ou bien, elle n’osa pas, et, demeurée à son banc seigneurial, pendant que les femmes encapuchonnées de tulle blanc, leurs mains rouges et gourdes croisées sur leur ventre, s’en allaient en file vers l’autel, ou revenaient, les yeux baissés et amortissant avec précaution le bruit de leurs sabots sur les dalles, demeurée à genoux et le front dans ses mains, Mme de Troène pleura.

C’était la première fois de sa vie. A partir de ce moment, son caractère se modifia; sa famille, peu à peu, lui devint indifférente; elle s’enferma des mois entiers au château de Troène, sans voir personne, sans ouvrir ses lettres, sans écrire, lisant des manuels de dévotion, bientôt tout abandonnée aux mains du curé, homme scrupuleux mais sage et de ceux que les évêques délèguent dans les paroisses où il y a de riches veuves qui pourraient faire de leur fortune un mauvais usage.

En trois ans, l’église fut restaurée, le presbytère reconstruit et enrichi d’une belle prairie ornée de vaches grasses, les armoires et les tiroirs de la sacristie comblés de royales chapes, de chasubles idoines à émerveiller des cathédrales, et on montrait, en un écrin de bois de cèdre, un calice d’or massif où se profilaient en relief douze anges à genoux, offrant à l’agneau, de leurs mains tendues, chacun une des douze pierres liturgiques, une gemme, améthyste ou saphyr, diamant ou sardoine, grosse comme une noisette aveline.

Or, quand la gloire de Dieu fut pourvue, il y eut de grandes fêtes au château de Troène et l’on y vit réunie, au nombre de plus de trente personnes, la famille de la donatrice. Une telle assemblée, c’est presque de la solitude, c’est la liberté de chacun assurée par la liberté même dont chacun a besoin. Des groupes et des intimités se formèrent. Mme de Troène accepta spécialement les soins du jeune Jean de Néville, un grave et bel adolescent qui lui portait son pliant, si on allait se promener dans le parc, qui ne manquait pas de lui glisser un coussin sous les pieds, qui lui servait de dévidoir, enfin, avec une touchante bonne grâce.

Il ne la nommait ni «ma tante», à la mode de Bretagne, ni «ma cousine», à la mode de Normandie, mais «Madame», ce qui est de meilleur ton, et il semblait vraiment son page.

Le petit Jean de Néville s’intéressait aux histoires et aux légendes de sa famille. Mme de Troène lui en conta quelques-unes, qu’en son enfance on lui avait dites et apprises, telles que des fables, mais lorsque Jean parla de la «marguerite rouge», elle ne sut que répondre.

—C’est pourtant, reprit Jean, la grande légende des Diercourt, dont vous descendez directement par les femmes. Et moi aussi, j’en suis, ajouta-t-il fièrement, et la légende, je vais vous la dire.

—Dites, mon page.

—C’était au temps que l’inquisiteur Springer brûlait les sorcières en Allemagne. Catherine de Diercourt, femme du mestre de camp qui servait alors en ce pays, fut emprisonnée, non précisément comme sorcière, mais comme protectrice des sorcières. Ainsi que les autres, on la mit nue et on la tortura. Dès que le brodequin de bois, serré par de puissantes vis, eut mordu sur sa jambe, elle avoua ce qu’on lui demandait. On la condamna au bûcher: alors, elle se déclara enceinte. Springer ordonna de surseoir, mais, destinée au feu, elle fut stigmatisée de la marque des «vouées», qui était une sorte de marguerite à treize pétales que l’on imprimait au fer rouge sous le sein droit. Catherine de Diercourt avait dit vrai. Elle accoucha en prison et fut brûlée, trois semaines plus tard, avec soixante de ses amies.

L’enfant, une fille, fut remise à M. de Diercourt; le stigmate avait passé mystérieusement de la mère à la fille: la seconde Catherine était marquée de l’effroyable marguerite rouge. Et voilà où commence la légende, continua Jean de Néville: on dit que toutes les femmes du sang des Diercourt, descendantes de la protectrice des sorcières, ont au sein cette même marque, indélébile et héréditaire; on dit encore qu’elles ne doivent aimer et être aimées qu’une fois,—et que celui-là qu’elles aiment et qui les aime est voué à une mort prompte. J’ai cherché dans l’histoire des familles issues des Diercourt femmes, eh! bien,—c’est vrai!

—Quel conte! dit en s’efforçant de rire Mme de Troène. On ne m’en a jamais parlé, pas même ma mère,—et je suis bien sûre que moi, cette marque, je ne l’ai pas… Mais je ne ma suis jamais regardée… Fi! se contempler dans les glaces, mettre sa pudeur à nu—devant cette autre femme, image ironique, qui vous fixe et vous sourit vilainement! Fi!

Jean de Néville, les joues un peu rosées, la respiration un peu haletante, ses beaux yeux grands ouverts et un peu vagues, tremblait, les poignets chargés, comme de chaînes, de l’écheveau de soie qu’il embrouillait. Tout d’un coup, et après un silence, un terrible silence pendant lequel des images et des idées avaient effleuré d’invisibles caresses la marquise et le page adolescent, tout d’un coup Mme de Troène pencha la tête vers Jean agenouillé à ses pieds et, les mains sur les épaules de l’enfant, elle lui baisa la bouche.

Quand ils se relevèrent, initiés, la nuit tombait et on apportait les lampes. Mme de Troène frémit délicieusement; elle regarda Jean, qui était tout pâle et comme écrasé. Ils ne trouvèrent rien à se dire: ils étaient submergés sous des océans d’émotions. Enfin, elle murmura, épuisée de délices:

—Va-t’en!

Le lendemain. Mme de Troène apparut si défaite et la figure si bouleversée, que tout le monde s’inquiéta. Elle donna une cause à son malaise, mais dès qu’elle fut seule avec Jean, elle toucha son corsage et dit:

—La marguerite rouge! Je l’ai, la marguerite rouge!

—Tant mieux, dit Jean, avec la simplicité et la noblesse d’un amant héroïque; je vous aime tant que je veux bien mourir de votre amour.

Ensuite, d’obscures et silencieuses nuits de joie leur furent données. Jean cherchait avec sa main, le stigmate, non plus des «vouées», mais le stigmate qui le vouait, lui, à la mort. Un soir, Mme de Troène permit que la veilleuse restât allumée, et Jean vit le signe, et, avec une étrange frénésie, avec une précoce perversité, il baisa, inlassé, jusqu’au matin, la diabolique marguerite rouge.

Cela dura deux mois. Jean partit, retournant à ses études, à sa dernière année de collège. Il avait promis d’écrire: nulle lettre; elle écrivit, discrètement: il ne répondit pas. Elle alla le voir. Elle le vit mourant, sans regard, sans souvenir, mourant de ses deux mois d’amour, mourant d’avoir aimé la marguerite rouge!

Mme de Troène prit le deuil et orgueilleusement, sans daigner répondre aux questions, le conserva jusqu’à sa mort, qui ne tarda guère. Elle cessa d’être dévote, sans cesser d’être religieuse, mais sa religion avait quelque chose de farouche; elle se martyrisait; elle resta une fois agenouillée à l’église pendant huit heures de suite, sans bouger plus que le saint Jean de pierre qu’elle fixait comme en extase; elle se commanda des jeûnes qui eussent effrayé les anachorètes. Son suicide dura trois ans.

Comme, malgré son évidente piété, elle ne se confessait jamais, le curé, un jour, l’interrogea. Elle répondit durement, retrouvant d’un coup l’insolence des Diercourt et leur haine de l’Eglise:

—Monsieur, les secrets d’une marquise de Troène, cela ne regarde que Dieu.

A son agonie, quand le prêtre redoublait ses objurgations, elle demeura muette,—et elle mourut, drapée, comme dans un linceul, dans l’impertinence de son silence absolu; elle mourut le doigt sur son secret, le doigt sur l’heure inoubliée de joie humaine que le Maudit lui avait donnée, le doigt sur la marguerite rouge.

LA SŒUR DE SYLVIE
I
Mme de Maupertuis traversa la cour et, ouvrant une petite porte à claire-voie, entra dans le jardin.

Comme elle courait çà et là par les allées, sa robe étroite de léger et blanc jaconas modelait au vol la finesse de ses formes. Un ruban rose s’éployait derrière elle. La gorge, découverte par l’échancrure du corsage fermé à plat comme une chemise, se montrait ingénument, malgré la jalousie d’une écharpe à la dernière mode, jaune, rouge et bleue. Nu-tête, ses cheveux blonds coiffés à la grecque se relevaient sur la nuque, encadraient le front, bouillonnant un peu entre l’œil et l’oreille. Toute pâle, au lieu de l’habituelle roseur de son teint, et même ses yeux bleus creusés et ses narines pincées par les dures veilles dans une chambre de malade, elle était encore charmante.

Accoudé au mur qui fermait le jardin, dominant l’abrupte pente au bas de laquelle se courbait en arc la route royale, M. de Maupertuis songeait, les yeux sur un lointain de prés pleins de saules, sur un horizon fermé par un cercle de collines peuplées de hêtres. Le soleil, en face de lui, tombait lentement derrière les arbres; un flot de lumière, roulant sous les voûtes vertes, venait baigner la route blanche; les prés s’endormaient dans une pénombre humide et déjà le brouillard montait, dessinant en inconsistants contours les sinuosités d’un ruisseau, dont le chant s’élevait sur la mort de tous les autres bruits.

De tels paysages et de tels effets de crépuscule, M. de Maupertuis se souvenait d’en avoir vu en Angleterre, où son enfance, pendant l’émigration, s’était traînée si douloureusement, et soudain il revit dans un lointain précis le triste manoir de Watering-Hill, où il avait assisté, par un soir tout pareil, à la tragique mort de lord Romsdale,—et à cette évocation, à ce nom de Romsdale, dont il avait murmuré les syllabes, sa songerie devint plus profonde.

La petite main de sa femme se posa sur son épaule.

—Adelaïde! vous m’avez fait peur.

Il tremblait vraiment, Adelaïde lui mit ses deux bras autour du cou et, douce, le baisa au front; ses yeux s’étaient allumés d’une flamme d’amour; elle regarda un instant son mari, souriante d’un indécis sourire, avant de lui confier:

—Patrice, ma sœur veut te parler, à toi seul. Elle insiste. Elle veut être toute seule un instant avec toi.

—Caprice de mourante, dit Patrice en se laissant emmener; que peut-elle avoir à me dire qu’elle n’ait dit à son confesseur,—ou à toi?

II
M. de Maupertuis entra, pris au cœur par l’odeur de mort qui flottait autour du lit. Une petite main sortait des couvertures, maigre comme une feuille de tremble et aussi diaphane; il la prit dans les siennes, s’agenouilla et, malgré sa répugnance, la porta à ses lèvres.

Dans le grand lit, le mince corps phtisique ne tenait pas plus de place que la dérision d’une poupée. La tête s’enfonçait, visible seulement par sa couleur de cire qui diézait le blanc des batistes. Sur ce faible modelé, les sourcils noirs traçaient deux barres droites convergeant vers la racine du nez, qui était bourbonien; les cils semblaient de petits traits fins détaillés comme dans les icones, et quand elle ouvrait les yeux, c’était de la nuit qu’on y voyait. Les cheveux, bruns, avaient été tordus sous un bonnet de dentelles, mais des mèches dépassaient vers le front, coupant d’une courbe illogique les rides creusées en sillons égaux.

Se mouvant avec effort, la mourante atteignit sous le traversin un assez grand portefeuille de velours rose tout fané et froissé. Une cordelette de fils d’or le fermait; il y avait brodé dessus, en soie jaune, à une place où le velours exprès était rasé en losange, et ainsi écrit sur deux lignes:

SYLVIE
M. de Maupertuis regarda le portefeuille, et ses yeux rencontrèrent ceux de Sylvie. Si mornes, l’instant d’avant, ils s’animaient d’une lueur qui lui sembla hypocrite et perverse. Cela le mit en défiance contre ce qui allait suivre, défiance tout involontaire, car il avait le respect de la mort.

—Patrice, ceci vous instruira, mais écoutez. Ne jugez pas Adelaïde sévèrement comme vous jugeriez un homme. Les femmes n’ont pas de l’honneur une juste idée; chez elles, les sentiments passent avant tout. Soyez… donc… indulgent…, Patrice…

La toux l’étreignait. Elle respira, puis reprit:

—Lord Romsdale…

Mais ce fut son dernier mot. Un spasme la dressa, du sang mêlé à de la salive coula par le coin des lèvres, et, retombée lourdement sur l’oreiller, elle expira.

Jusqu’à la survenue d’Adelaïde, Patrice demeura fasciné par les yeux de la morte, par les yeux hypocrites et pervers.

III
M. de Maupertuis connaissait cette histoire,—et quoi de plus banal? Un mariage manqué dont Adelaïde avait eu du regret, du chagrin, peut-être un momentané désespoir. Elle-même, avec une franchise qui paraissait totale, lui avait conté tout cela,—mais les lettres, vraiment, étaient un peu vives, presque inquiétantes. Un soir, sous la lampe, il dit à sa femme, en posant devant elle le portefeuille de velours rose:

—Adelaïde, voici le secret de Sylvie… Ah! votre sœur a été bien diabolique, car ces lettres, je suppose, vous lui aviez ordonné de les brûler, n’en ayant pas le courage vous-même…

—Quelles lettres?

—L’histoire d’une passion.

—Je ne comprends pas.

—Il s’agit d’une famille qui nous fut bienveillante. Le père m’aimait beaucoup; le fils…

—Le jeune lord Romsdale?

—Vous l’aviez donc oublié? Voici de quoi vous rafraîchir la mémoire.

—Ces lettres, en effet, auraient dû être brûlées, dit froidement Adelaïde.

—Il est encore temps, dit Patrice, mais qu’elles le soient de votre main… Tenez, voici la première, lisez et brûlez.

Oh! le premier amour, les jolis cheveux bouclés et les joues sainement roses du jeune Romsdale! Maîtrisant sa délicieuse émotion, Adelaïde prit la lettre du bout des doigts et la lut. Elle avait pâli, ses joues se recolorèrent. Oh! la joie, jadis, d’avoir reçu ce billet passionné!… Elle les relut toutes et les brûla toutes. Patrice les lui passait une à une. Quand tout fut fini:

—Adelaïde, votre sœur était une misérable…

—Non, interrompit Adelaïde, une jalouse, tout simplement. Elle se mit à aimer lord Romsdale, dès qu’elle s’aperçut qu’il m’aimait, et, quand vous m’avez aimée, elle se mit à vous aimer,—et à me haïr. Nul ne s’en aperçut jamais. Si elle n’est pas morte avec son secret, si son dernier acte a dit toute sa passion, amour, haine et jalousie, c’est que la mort exige la vérité… Oui, la mort exige la vérité et Sylvie a bien fait.

—La mort affirme les âmes, loin de les modifier, dit Patrice. Sylvie était une dissimulée et une menteuse. A vous, je n’ai nul reproche à faire. Vous étiez une enfant…

—Oui, Patrice, cria-t-elle en se levant et en se jetant tout en sanglots dans les bras de son mari, j’étais une enfant, une enfant, une enfant!…

IV
Cette soirée aviva leur amour. Leur calme tendresse y trouva un motif de surexcitation et ils s’en allèrent vers les grèves, en leur vieux petit château du bord de la mer, logis tout noir et tout nu où ils goûtèrent la volupté de ne devoir qu’à eux-mêmes la raison suffisante de vivre. Ils eurent un mois d’idéale renaissance, de joies incomparables à celles des premiers épanchements, car ils connaissaient plus profondément leurs êtres et savaient la valeur du plaisir.

Cependant ils s’adorèrent trop et Adelaïde eut des langueurs. Le médecin ordonna: «Pas d’émotions!»

—Excellent docteur, dit Patrice, y a-t-il de la vie sans émotions?

Ils en avaient eu d’exquises. Ce furent les dernières roses: un coup de vent effeuilla tout le parterre. D’une faiblesse que Patrice jugeait une passagère crise, Adelaïde ne se réveilla que pour mourir.

Et, avant de mourir, la sœur, oh! la vraie sœur de Sylvie, attira sous ses lèvres l’oreille de son mari, et une voix, comme venue d’un infernal au-delà, une voix qui tremblait de son mensonge suprême, dit:

—Patrice, je meurs en aimant lord Romsdale!

L’AUTRE
Elle se coucha, obéissante comme un enfant, promettant de dormir, de ne pas rêvasser, d’être bien sage, et, pour la tranquilliser, pour apaiser un peu la fièvre de son cerveau malade, on lui prouvait que cela serait bientôt fini, que le méchant mal allait fuir, intimidé avant d’avoir mordu.

Son mal, c’était une ineffable lassitude, une fuite de toutes ses forces, un effondrement de toutes ses énergies vitales et volontaires. Elle se fondait comme en un bain trop chaud et trop prolongé, énervée jusqu’à l’inquiétude, agacée, avec des besoins de remuer et sans nerfs pour exciter les muscles. L’intelligence aussi somnolait. Elle désirait des mondes et se contentait de riens; elle pleurait sur sa détresse et se consolait à une plaisanterie médiocre imaginée pour l’amuser. Seul, le cœur vivait, et violemment: l’entrée de son mari lui faisait soudain relever la tête; une parole tendre, et ses yeux flambaient; une caresse, et tout son être frémissait, un instant galvanisé par l’amour; un peu de rouge animait ses joues, ses mains reprenaient le pouvoir d’articuler des gestes de grâce; et ses lèvres avaient la force, pour une seconde, de s’unir aux lèvres adorées de son maître.

Elle était toute diaphane, comme une coquille abandonnée, et, mise au soleil, elle aurait permis à la lumière de la pénétrer et de l’iriser ainsi qu’une nacre égarée dans les sables. Ou bien, aux yeux mélancoliques qui la contemplaient, elle semblait un précieux coffret qui n’a plus de glorieux que son bois sculpté, histoires de jadis, la dentelle de ses ferrures, sa serrure guillochée, ses cabochons et ses clous de vermeil: tout le trésor intérieur avait fui.

Elle se coucha donc et d’abord, comme elle l’avait promis, elle dormit sérieusement et profondément. Mais, bientôt, son sommeil s’allongea, remonta vers la surface des choses, vint flotter sur le lac, ainsi qu’un bois lourd qui, enfin soumis à la loi, surnage et vogue. Son âme réveillée voguait, entraînée par un courant secret qui laissait immobile la surface de l’eau. Elle voguait et elle songeait les yeux clos, sans faire un mouvement, sans respirer d’un rythme moins régulier, afin de laisser croire qu’elle dormait toujours, au fond du lac, afin que l’on fût bien content d’elle,—afin de n’être pas grondée.

Elle était si enfant depuis sa maladie, redevenue si petite fille, si docile, si première communiante! Elle, femme naguère impérieuse et obéie, conseillère écoutée et, à l’occasion, tyrannique maîtresse, elle était maintenant douce comme une vierge sans désirs. Sa joie était ainsi: fermer les yeux, obtenir le silence autour d’elle et rêver. Elle rêvait à des choses anciennes: aux premiers baisers qui lui avaient révélé l’extériorité de l’amour et combien pouvait être agréable le contact de cette bête dangereuse, l’homme. Infatigablement, elle repassait l’histoire de son initiation, retrouvant jusqu’aux moindres mots, jusqu’aux moindres gestes de son ami, et même la couleur, et même le parfum des premières fleurs qu’il mettait à ses pieds, et quand elle arrivait à la nuit suprême, à la nuit adorable, souvent elle poussait un cri qui inquiétait la maison,—et on la trouvait hypocritement calme, faisant semblant de dormir, mais la respiration un peu oppressée et une insolite rougeur à ses joues si pâles.

Ce soir-là, elle dormit bien, mais rêva mal.

Les souvenirs ne s’enchaînaient plus logiquement dans son imagination déprimée, et toutes les circonstances qu’elle se remémorait s’évanouissaient en une seconde, pour ne lui laisser que l’obsédante et grotesque vision d’une femme au visage voilé d’un mouchoir dont une main brutale relevait la robe. Toute la nuit, cette ignominie s’agita sous ses paupières et, en même temps qu’un grand dégoût, elle ressentait à ce spectacle une impuissante colère qui l’épuisait, qui terrassait sa fragile vitalité.

Au matin, le rêve s’évanouit et, toute la journée, elle fut accablée par le souvenir de sa mauvaise nuit, irritable et morose. L’obsession cependant ne se manifesta plus: les fantômes obscènes étaient redescendus dans l’abîme. Mais la triste vision sembla avoir activé le secret travail de la mort et diminué encore la faible flamme. Le dépérissement devint effrayant. Le coffret vide de ses trésors n’était plus seulement vide, le bois sculpté et historié paraissait maintenant tout vermoulu, réduit en poussière, mangé par une obscure armée de termites, et la serrure pendait, et le couvercle chavirait sur ses charnières.

Bientôt, l’œuvre fut accomplie, et attendu le dernier coup qui allait écraser et anéantir la misérable créature. La chambre prit l’aspect affligeant et presque funèbre d’une chambre de malade, avec sur tous les meubles les inutiles fioles, les lamentables tisanes,—et l’horreur des conversations à voix basse!

L’heure définitive sonna. C’était le soir. Se disant inutile, le médecin s’était retiré. Après un bref stage auprès du lit, de vaines questions à la pauvre muette que la mort étouffait déjà, le prêtre ayant formulé une douteuse absolution, s’était assis, attendant, pour de possibles confidences, le répit de l’avant-dernière minute. Une religieuse était debout, les yeux fixés sur la moribonde, guettant un geste, le désir de boire encore une fois, épiant ce regard voilé mais dont le voile pouvait soudain se déchirer pour un suprême sourire.

Le voile se déchira. Ce fut quand la mourante sentit que son amour était là, que la tête penchée sur sa tête d’agonisante c’était la tête adorée de son mari. Le voile se déchira et une douce lueur d’amour illumina les tristes yeux qui allaient se tourner vers l’autre côté de la vie.

Il y eut alors entre ces deux êtres une sinistre conversation muette,—muette, car l’un ne pouvait pas parler et l’autre ne voulait pas parler, craignant peut-être de vomir les turpitudes qui grouillaient dans son cœur. Et pendant que la trépassée se donnait l’illusion de vivre encore un peu, disant avec son regard, avec le très faible mouvement de ses doigts, la véracité absolue de son invincible tendresse,—l’homme qu’elle adorait jusqu’en son agonie ne trouvait pour lui répondre qu’un sourire où la compassion tempérait à peine l’indifférence.

Las de son mutisme, enfin, et de la simagrée que lui imposait la circonstance, il ouvrit la bouche, proférant d’abominables banalités ou des espérances plus blessantes que des injures. Il parla même d’un voyage à la campagne, affirmant l’utilité des déplacements, les bons résultats obtenus par le séjour dans les montagnes de l’Algérie.

—Nous penserons à cela plus tard, ajouta-t-il.

Puis, sans autre transition, il demanda:

—Votre sœur est là, voulez-vous la voir?

Et sans attendre aucun signe d’acquiescement, il sortit et rentra aussitôt, accompagné d’une jeune fille à la beauté toute large épanouie, et dont l’air, passionnément sensuel, niait clairement la virginité.

Les deux sœurs ne s’étaient jamais aimées, et l’aînée, celle qui entrait, radieuse et insolente sous son air condoléant, n’avait jamais pardonné à sa cadette, elle restée fille, son précoce mariage.

Ce qui s’était passé entre cette sœur et son mari, la mourante, douée soudain de divination, le comprit, à un certain air de complices qu’ils avaient là, tous les deux, au genre de regards qu’ils échangèrent, à l’indéfinissable intimité qui semblait invisiblement les joindre.

L’obsédante et obscène vision repassa en éclair devant ses yeux effarés et, paralysée d’épouvante, elle expira dans l’horreur d’avoir vu se dresser devant elle—l’Autre.

CELLE QU’ON NE PEUT PAS PLEURER
Il pleurait celle que l’on ne peut pas pleurer, celle que l’on ne peut pas avouer, la morte dont le nom et dont le souvenir appartiennent à un autre. Lui seul souffrait peut-être et il était forcé de sourire, d’écouter des anecdotes,—et d’en conter lui-même et de ne ménager ni les sous-entendus, ni les insinuations, ni les perfidies, car il voulait garder son secret.

Il pleurait, mais les larmes lui tombaient dans la gorge et non sur les joues et il avalait, comme un damné dantesque, un fleuve de douleur intarissable et empoisonné. Deux ou trois fois, en voulant faire une délicate et discrète grimace de surprise, il sentit que sa face se contractait, que sa gorge se soulevait,—et il lui fallut la surhumaine force de l’amour, pour ne pas éclater en sanglots et troubler une cérémonie décente par le scandale et par le ridicule.

On suivait le corps le long d’un petit chemin bordé de sapins, d’une tristesse convenable, d’une désolation modérée, et à mesure que l’on approchait du cimetière, les conversations s’apaisaient, tombaient, comme les bruits d’une forêt avant l’orage, comme les murmures d’un troupeau à la porte de l’abattoir. L’inquiétude, peu à peu, imposa silence, et la foule entra dans la ville morte avec la peur de n’en pas sortir.

Lui, cependant, soutenait en angoisse son rôle d’indifférent, et il se donnait l’air de lire avec soin les vaines inscriptions imposées à l’insensibilité des marbres. Les espérances gravées là le révoltaient par leur candeur ou par leur hypocrisie… L’éternelle survie des âmes ne remuait en lui aucun levain de désir; il n’y croyait pas, et il n’en voulait pas.

Toutes les formalités subies, et pendant que, délivrés et joyeux, les gens redescendaient à grands pas, il se présenta, par convenance et aussi par amitié, au mari, le vieux marquis de V…, afin de lui serrer la main, en proférant quelques banalités attendries:

—Je vous attendais, mon ami, dit M. de V… Soyez celui qui me donnera le bras et me reconduira chez moi. Venez, je vous en prie, sauvez-moi des importuns.

Faisant un signe d’adieu, M. de V… s’éloigna avec le compagnon de deuil et de confidences qu’il venait de se choisir.

«—Allons, et soutenez-moi bien, poursuivit le vieux marquis; je suis brisé, il me semble que je viens d’atteindre cent ans! Tout ce qui me restait de force et de vie est encloué dans un cercueil: comprenez-vous cela, que c’est moi qui l’enterre, elle qui devait, comme une respectueuse fille, me fermer les yeux et consoler d’un baiser suprême mes tempes froides? Ah! mon ami! Vous me restez, vous au moins! Vous ne m’abandonnerez pas, dites? Vous ne le pourriez pas. Je sais que vous ne le pouvez pas, car je suis le seul à qui il vous soit permis de parler d’elle, le seul près de qui vous puissiez pleurer,—car je n’ignore rien, et tout ce qui est arrivé, non seulement je l’ai supporté, mais je l’ai voulu,—et, écoutez-moi bien, l’adultère de ma femme a été la rédemption de mon mariage.

«Quand je l’épousai, il y a six ans, je n’étais déjà plus que l’ombre d’un homme et je me savais parfaitement impuissant à lui donner les plaisirs attendus. Je la condamnais donc à une sorte de veuvage hideux et humiliant,—humiliant, parce que, dans son ignorance, elle pouvait se croire méprisée; hideux, parce que, si j’avais renoncé à la possession de la vierge qui m’était livrée, je n’avais pas renoncé au libertinage et aux amusements qu’un vieillard peut tirer d’une créature docile et innocente. Mais, marié et dès le seuil de la chambre nuptiale, j’eus honte de l’abjection de mes désirs. J’entrai, et toute ma volupté fut de caresser un instant de beaux et doux cheveux blonds, et de «border le lit» de ma femme, comme les mères font à leurs fillettes. Elle fut, sans doute, fort surprise,—surtout plus tard, lorsqu’elle connut le secret dont je ne pouvais lui donner le mot. Le mot, elle le reçut de vous,—et je vous en dirais le jour et peut-être l’heure, si vous les aviez oubliés! Vous souvenez-vous de la tendresse de mon accueil, ce jour-là, et de votre embarras, et de vos mensonges, et de vos rougeurs? Enfants, enfants! Avouez que vous aviez peur et avouez aussi qu’en même temps vous jouissiez délicieusement!

«J’étais si peu dupe, mon cher ami, que j’arrangeais moi-même vos rendez-vous, prenant bien soin de vous prévenir à l’avance de mes absences et de mes retours. Souvent, afin de vous maintenir en amour et en désir, je contrariais vos rencontres projetées, ou bien je restais une semaine entière à la maison, sans bouger, exigeant, pour un malaise simulé, la constante présence de la triste Antoinette. Ah! j’ai été bien paternel et vous me devez bien de la reconnaissance. Sans mes ruses, vous vous seriez peut-être brouillés au bout de trois mois, et, sans ma prévoyance, vous n’auriez pas trouvé au bout du parc ce charmant pavillon de chasse, où tout le monde croyait que je me reposais l’après-midi et où je vous laissai si tranquilles pendant tant de belles nuits d’été!

«Mon devoir était de donner à ma femme les plus élémentaires joies de la vie; incapable par moi-même, j’en facilitai la tâche à celui qui me sembla digne de ce rôle. Vous l’avez bien rempli. Elle vous a aimé jusqu’à sa dernière minute, prononçant encore votre nom dans l’inconscience de l’agonie.

«Tous les deux, vous vous êtes conduits dignement. Votre discrétion fut parfaite,—et je suis sûr que la marquise de V… est morte avec la réputation d’une épouse héroïque et fidèle. Héroïque, oui, car elle me fit toujours bon visage, pliée à ma volonté et à mes manies de vieux garçon;—fidèle, car un seul homme lui baisa ses genoux.»

Ils arrivèrent à la maison de M. de V… et montèrent tout droit à la chambre de la marquise:

«—Je ne fus rien de plus pour elle, je vous le répète, continua M. de V…, qu’un père indulgent. Je viens de perdre ma fille. Vous, pleurez votre femme.

«Ce que penserait le monde de moi, si cette aventure lui était connue, je le sais: il me mépriserait. Ce que vous en pensez vous-même, je ne vous le demande pas. Que m’importe! Je me suis toujours regardé comme un homme libre,—libre des préjugés et libre des devoirs négatifs. Il y a des hommes qui montent d’un échelon en acceptant le respect des conventions sociales; moi, je descendrais.

«Quel que soit le degré d’immoralité conventionnelle dont un honnête sot taxerait ma conduite, je la juge, moi, d’une moralité très haute et même absolue,—et je puis, fièrement et douloureusement, embrasser dans la chambre de ma femme morte celui que moi-même je fis son amant.

«Pleurez, pleurez, mon ami! Jouissez de toutes les affreuses délices de la douleur! Pleurez celle que, hors d’ici, vous ne pouvez pas pleurer.

«Tenez, ses bijoux, ses dentelles, ses souliers, ses robes! Ses robes, il en manque une,—sa robe de noces, celle qu’elle portait le jour où elle se donna à vous: elle est couchée avec, là-bas!»

LE MAGNOLIA
Elles sortirent de leur maison d’orphelines, Arabelle, la belle, et Bibiane, la vieille, les deux sœurs: Arabelle, belle de jeunesse, et Bibiane, vieille de laideur,—Arabelle, l’enfant, et Bibiane, la mère.

Elles sortirent de leur triste maison et s’arrêtèrent sous le magnolia, l’arbre magique que nul n’avait planté et qui fleurissait si somptueusement dans la cour de la maison triste. Il fleurissait deux fois par an, comme tous les magnolias: d’abord, au printemps, avant la poussée des lances vertes; puis, vers l’automne, avant la proche décoloration des lourdes feuilles:—et, au printemps, de même qu’à l’automne, c’étaient, en la noble girandole que formait l’arbre magique, des floraisons larges un peu comme des épanouissements sacrés de lotus, et la vie était signifiée dans la neige des corolles charnues par une goutte de sang.

Appuyée au bras maternel de la bonne Bibiane, clémente à tous les caprices, Arabelle se tenait sous le magnolia et songeait:

—Il va mourir avec les secondes fleurs du magnolia, celui qui devait aviver d’une goutte de sang la fleur que je suis. Oh! comme je vais rester pâle éternellement!

—Il y en a encore une, dit Bibiane.

C’était une fleur inaccomplie, un bouton qui dressait, parmi les feuilles complaisantes à sa grâce, l’ove intégral de la virginité.

—La dernière! dit Arabelle. Elle sera ma parure de noces. La dernière? Non. Regarde, Bibiane, il y en a une autre, toute fanée et presque morte! Nous deux! nous deux! Oh! j’ai peur et je tremble en nous voyant là, nous deux, si clairement symbolisées par ces fleurs! Je me cueille, Bibiane, me voilà cueillie, regarde! Si j’allais mourir aussi?

Muette, Bibiane enveloppa d’amour sa tremblante sœur, et, peureuse aussi, l’entraîna hors de la cour triste, loin du magnolia dépouillé de sa gloire dernière.

Elles entrèrent dans la maison des joies vaines et des deuils prématurés.

—Comment va-t-il? demanda Bibiane en enlevant aux épaules d’Arabelle le manteau qui voilait la blanche Fiancée.

Et pendant qu’Arabelle, assise enfant timide, contemplait la fleur inaccomplie qu’elle s’étonnait de voir entre ses doigts, la mère du moribond répondit:

—Hâtons-nous, car il va mourir et il faut que son suprême désir se réalise. Viens, mon Arabelle, ma fille et la fiancée des derniers soupirs, beauté qui va fleurir d’amour le chapelet des dernières prières. La mort t’attend, mon Arabelle, hélas! hélas! hélas! et c’est un baiser d’outre-tombe qui sacrera ton front de mariée nouvelle, et le sourire funéraire des invincibles ténèbres répondra, comme un écho dans la nuit, aux exquises radiances, qui sont l’Orient de tes beaux yeux, mon Arabelle! Le fils qui me restait va mourir; il est mort, et c’est mort que je te le donne, hélas! hélas! hélas! à toi si joliment la vie, et la putréfaction de la tombe, à toi, née pour un lit d’odorantes floraisons, hélas! hélas! hélas!

Elles pleurèrent toutes durant qu’arrivaient des hommes venus pour témoigner des droits absolus de la mort à épouser la vie, et arrivait aussi le Prêtre, on ne savait si pour bénir d’indestructibles anneaux ou crucifier de chrême le front, le cœur, les pieds et les mains du fils moribond.

Tous montèrent en silence, comme quand on monte et que des pas lourds martèlent les pavés de la cour et qu’un fardeau de mort dort au bout des bras des six coopérateurs: on pouvait aussi bien, disaient les hommes, le rencontrer dans son coffre que dans son lit—paré pour le sépulcre que paré pour la noce.

Ils montaient timorés, mais la mère les encouragea, répétant:

—Hâtons-nous, car il va mourir et il faut que son suprême désir se réalise.

Dans la chambre, quand le monde fut à genoux, Arabelle, debout près du lit nuptial, sembla vêtue d’un suaire et quand elle s’agenouilla à son tour, le front posé au bord de l’oreiller, il y eut en tous les cœurs présents une agitation d’angoisse,—comme si la charmante tête allait rester là et mourir aussi: la main droite de la fiancée s’abandonnait à une main étroite et osseuse qui sortait des couvertures et la gauche pressait à ses lèvres la fleur inaccomplie du magnolia, ove intégral de virginité.

Le sacrement s’élabora par la vertu des paroles: tous regardaient le fils que sa mère soutenait. Il avait la face sinistre et tourmentée des mourants désespérés et sataniques,—une face stigmatisée jusqu’à l’âme par l’envie de la vie qui s’en va, par la jalousie de l’amour qui reste: la fraîche beauté d’Arabelle exaspérait jusqu’à la haine le phosphore impuissant de ses yeux creux,—et tout le monde songeait: Comme il souffre!

Il se dressa encore plus et de sa bouche violette, pâlie par les neiges de l’au-delà, il dit,—pendant que les hommes souriaient de la divagation finale et que les femmes apeurées sanglotaient comme des pleureuses:

—Adieu, Arabelle, toi qui m’appartiens! Je m’en vais, mais tu viendras. Je serai là. Je t’attendrai tous les soirs sous le magnolia, car tu ne dois connaître nul autre amour que mon amour, Arabelle, nul autre! Ah! comme je te le prouverai, mon amour! Quelle preuve! Quelle preuve! Tu es bien l’âme qu’il me faut.

Et avec un sourire qui déplaça diaboliquement les ombres de sa face maigre, il répéta—sa voix luttant déjà contre le râle,—ces paroles, peut-être dénuées de sens, peut-être mystérieusement calculées ainsi qu’une savante perfidie d’outre-tombe:

—Sous le magnolia, Arabelle, sous le magnolia!

Toutes ses journées, toutes ses nuits presque, Arabelle les veillait, l’esprit troublé, le cœur douloureux, et, le soir, quand le vent faisait bruire les feuilles de l’arbre défleuri et quand, la lune montée, il se dressait magique dans le clair d’un rayon échappé aux rets des nuages d’octobre,—Arabelle tremblait et se blottissait vers Bibiane, criant:

—Il est là!

Il était là, sous le magnolia, dans les basses feuilles, ombre obéissante au roulis du vent.

Un soir, elle dit à Bibiane:

—Nous nous aimions, pourquoi me ferait-il du mal! Il est là.—j’y vais!

—Il faut obéir aux morts, répondit Bibiane. Va, et n’aie pas peur. Je laisserai la porte ouverte et je viendrai si tu m’appelles. Va, il est là.

Il était là, vraiment, dans les basses feuilles, obéissant au roulis du vent, et quand Arabelle fut arrivée sous le magnolia, l’ombre étendit les bras, des bras fluides et serpentins, puis les laissa tomber, telles deux vipères d’enfer, sur les épaules, où elles se tordirent en sifflant.

Bibiane entendit un cri étouffé. Elle courut. Arabelle gisait, et, ramenée à la maison, elle avait au cou deux marques, comme d’étroites et osseuses mains.

Ses beaux yeux inanimés resplendissaient d’horreur et entre ses doigts crispés et joints, Bibiane vit la fleur fanée du matin des noces, la fleur triste et inutile laissée à l’arbre par leur pitié,—la fleur qui était l’Autre, la vraie fleur d’outre-tombe.

LE CIERGE ADULTÈRE
Elle eut cette fantaisie et cette perversité.

Elle voulut cela: que, la nuit même où son mari devait rentrer de voyage, l’adoré tendre et frêle, un peu timide, restât près d’elle jusqu’à l’heure d’aurore imposée au train; plus longtemps encore jusqu’au bruit de la voiture arrêtée devant la porte; plus longtemps encore, jusqu’à la tremblante clef tournant dans la serrure!

Car elle tremblera, la clef du maître, au moment d’ouvrir le coffret de ses amours: il m’aime, et déjà l’anxiété de la joie prochaine lui a ému le cœur, et la cage s’est rétrécie sur l’oiseau frissonnant. Qu’elle se dilate à la chaleur de me voir, mais moi, j’aurai eu mon anxiété, et différente. Oh! que je ne l’aime pas, celui qui a le droit de me surprendre et de m’imposer, à une heure convenue et réglée par lui, son plaisir de seigneur à jeun des baisers qui lui signifieront ma haine!

«Et pourquoi je ne l’aime pas? Les raisons? Ah! ah! ah! Il n’y en a pas.»

—Te voilà, amour? Donnez vos lèvres, petit adoré. Tu es pâle. Aurais-tu peur?

—De quoi?

—De ce que nous allons faire. Regarde-moi bien. Il n’y a rien d’insolite dans mes yeux.

—Si, des petites flammes, presque…

—Presque?…

—Presque méchantes.

—Oui, petit adoré, je suis méchante, ce soir, de toute la tendresse dont je fonds pour toi. Je fonds comme une cire, je coule comme un cierge au chevet d’une joie morte, mais je vais m’exalter pour les funérailles qu’il nous faut.

—Enfin, folle?

—Enfin, il revient, j’entends le trépidement du train, les signaux se déclanchent, la gare grouille, les portières s’ouvrent, la porte s’ouvre,—celle-ci! Toi, tu sortiras par celle-là.

—Quand? Déjà? A quelle heure?

—Nous avons le temps. Ah! je commence à m’amuser? Songe: il pense à moi, il me voit. Oui, mon cher, il me voit toute seule, somnolente, l’oreille aux aguets, les yeux cherchant l’heure, avides de l’heure exquise et définitive,—il me voit! Me voit-il t’embrasser sur la bouche? Voilà ce que je voudrais savoir, ah! ah! ah! ah! ah!

Le petit adoré comprit mieux le baiser que les préalables divagations de son amie. Amie, il l’appelait ainsi, ou bien Folle. Mais, folle, jamais encore elle ne l’avait paru si complètement, si insolemment. La croire, ne pas la croire, c’était également dangereux: elle était capable d’imaginations bizarres, d’hallucinations,—et capable d’être vraie et sûre. Qu’avait-il compris, en somme? Le baiser. Le retour? Oui, pourtant, il faudrait savoir…

Il demanda:

—Sérieusement, à quelle heure revient-il?

—A quatre heures.

—Tu as raison, folle, nous avons le temps, mais c’est triste, triste, triste.

—Triste? pas encore, dit Amie,—et elle déshabilla petit adoré, et petit adoré dévêtit l’amie; ils jouaient, maintenant, s’excitaient comme chat et chatte; et le frêle amoureux, c’était lui qui semblait la timide femelle, car l’amie était plus grande que lui, forte, impérieuse et charnelle reine.

Ils jouèrent et ils s’aimèrent, et voilà que, penchée sur le front pâle de son amant heureux, elle le contemple…

Qu’il est pâle,—et pas un mouvement, pas un frémissement de muscles! La bouche est entr’ouverte, les yeux sont clos: il a l’air évanoui!

Son cœur, son petit cœur? Oh! qu’ils sont faibles, les battements de son petit cœur,—si faibles qu’on ne les entend pas.

Pas du tout.

—Petit adoré!

Nulle réponse, nul geste, nul cillement.

Alors elle le prend dans ses bras, mais il est inerte, et si lourd, le frêle amoureux, si lourd, que ses puissants bras de reine charnelle sont trop faibles pour le frêle amoureux si lourd.

Des essences, de l’eau, du vinaigre, des sels!

Nul geste, nul cillement, nul souffle.

Il est mort.

«Petit Adoré est mort. Il est mort, il est mort, il est mort…»

Il est mort!—Elle disait cela, elle chantait cela, elle pleurait cela: Mort, mort, mort!—Et c’était vrai.

Elle se redressa, dégrisée, maîtresse d’elle-même; non plus folle d’amour ni de douleur, mais sérieuse et décidée, et brave.

Dans le lit pairé et tapoté, bien refait, calme, sévère, elle coucha son amant selon la plus chaste attitude, selon le repos le plus pur, le drap revenant jusqu’au menton, les bras sortis du drap, les mains jointes sur la poitrine, aux mains un crucifix, parce que c’est le symbole le plus évident de la mort, celui qui dit le plus clairement la vérité dernière et le dernier état de l’homme,—voix muette, mais si éloquente, si funèbre, mais si absolue!

Quand elle eut posé le crucifix entre les doigts du petit adoré, la courageuse adultère redevint pour un instant peureuse et tant affligée qu’une faiblesse lui inclina la tête vers la tête pâle enfoncée là, et les lèvres vers les pâles et froides lèvres;—mais elle se redressa vite: il fallait que cela fût plus royal et plus absurde; il fallait une surprise plus stupéfiante et une plus vraie satisfaction et une plus digne justification de son amour.

Elle vida de leurs fleurs l’antichambre et le salon. Toutes les grâces printanières furent semées sur le lit funèbre: lilas et roses, muguets et mimosas, toute la chevelure odorante d’un jardin de fée!

Alors, elle se sentit presque contente et un peu ivre.

Debout, les doigts crispés, l’haleine rapide, elle regardait l’amoncellement fou des fleurs et la pâle tête presque enfouie sous les roses,—mais tout à coup, sentant qu’une chaotique armée de réflexions allait prendre d’assaut sa cervelle démantelée, elle se mit à ranger les fleurs—artistement!

Elle ne voulait pas réfléchir, ni songer à l’instant d’avant, ni à l’instant d’après: être brave, seulement; dépasser une bravoure de femme: être héroïque—imprudemment; oui, faire son devoir de belle et de bonne adultère,—puis se coucher sous la colère qui allait éclater comme un tonnerre dans cette chambre insolente, sur le calme insolent de la mort, sur l’insolente paix de l’orgueilleuse amante.

Les lumières?

Ce soin dernier fut décisif et chassa définitivement l’armée des chaotiques réflexions.

Elle alluma les candélabres de la cheminée, et, posés au chevet du lit sur une table, ils eurent l’apparence de deux buissons ardents, de flammes inextinguibles et solennelles. Mais, sous l’avalanche de la lumière, le mort devenait hideux: la tête pâle éclatait d’une blancheur plus blême que le drap, plus blême que la batiste de l’oreiller, et des trous d’ombre se creusaient sous les yeux, et le nez s’allongeait vilainement, et la bouche sembla méchante,—sa bouche si douce!

Il fallut mettre tout cela au point, organiser le jeu des lueurs, maintenir la tête pure en une pâleur juste, combiner les ombres en vue du calme et de la beauté: un des candélabres resta au chevet, l’autre se dressa au pied du lit.

Et le cierge?

Elle le retrouva dans un tiroir, entamé à peine, n’ayant pleuré que quelques larmes, cierge pascal, cierge de gloire qu’il lui avait plu d’acquérir un jour,—cierge adultère et de blasphème, car il avait éclairé, en pleurant, les premiers baisers de l’Amie et de l’Adoré.

Ce cierge! Ah! que ce fut dur pour elle, la vue de ce flambeau d’amour, tout incrusté de grains d’encens, ce flambeau de consolation et de ressouvenir qu’ils ne devaient allumer qu’aux anniversaires, destiné à leur mesurer des années de joie,—et qui allait donner au mort sa dernière lueur, pleurer sur le mort ses suprêmes larmes.

L’amertume du péché, en cette minute, lui contracta la gorge et lui troubla le cœur.

Le cierge adultère! En l’achetant, en le profanant, en faisant surgir de la cire sacrée une flamme sacrilège, en l’érigeant témoin des mauvaises amours,—elle avait acheté la mort, la condamnation de l’adoré et la sienne; car, n’était-elle pas condamnée, elle aussi, et ne savait-elle pas exactement ce qui allait se passer, tout ce qui allait se passer, quand la tremblante clef aurait ouvert à son seigneur la porte de la maison adultère?

Mais elle ne voulait pas réfléchir, pas encore, jamais! Sa bravoure était en actes et non en pensées.

Elle alluma le cierge adultère et s’agenouilla, droite, les mains jointes et un peu écartées du corps, et—sans un mouvement que celui de sa poitrine effarée,—elle attendit l’heure de son maître, la belle, la bonne, la brave, la glorieuse Adultère.

LA ROBE
Ce jour-là, il la rencontra,—la robe nouvelle!

Elle s’avançait, lente et fière, avec la souriante et mystérieuse majesté qui convient aux réalisations esthétiques de la dernière heure, avec la grâce irritante de l’inédit.

C’était bien elle, c’était bien la robe nouvelle.

Depuis une semaine, il la guettait au coin des rues, des rues larges et claires où elle peut s’éployer, livrer à l’œil toute sa gloire inconnue, volter, s’arrêter, repartir et filer comme une mouette au-dessus de la grève. Les toilettes «pour aller en voiture» ne l’amusaient pas; il n’aimait que «la robe qui marche», et il ne l’aimait qu’une fois, la première fois qu’il la voyait.

La robe nouvelle, la robe de printemps, était pour lui le grand et périodique événement de l’année; il en rêvait des mois à l’avance, s’inquiétant des pronostics de l’Observatoire, espérant de précoces chaleurs, faisant, comme un Parsi, sa prière au soleil.

Dans l’universel renouveau, rajeunissement de la chair et de la feuille, de la fleur et de l’herbe, rien ne l’intéressait—que la robe, et la robe seule.

Ce qu’il pouvait y avoir dedans, quelle nuance et quel grain de peau; quels seins et de quelle forme, le calice ou la coupe, hauts ou bas, unis ou frères ennemis; quelles épaules et si elles étaient doucement tombantes; quels reins, quelles jambes: tout cela n’occupait pas un instant son imagination. Il lui suffisait que la robe fût nouvelle, bien faite et bien portée. Qu’elle pût, artificieusement, voiler de graves défauts corporels, c’était la dernière de ses craintes et le dernier de ses soucis.

Sans doute, son amour de la robe nouvelle n’était pas exclusivement platonique, ni exclusivement l’amour de quelques chiffons agréablement assemblés sur un mannequin. Il n’était pas de ces fous qui s’éprennent d’une sydonie, ni même d’un corset, ou même d’une paire de souliers, ou qui s’arrêtent contemplatifs à la vitrine du grand magasin où s’exhibe, de pied en cap, une nouvelle mariée, moitié pudique et moitié tape-à-l’œil. Non, mais quoique la femme l’intéressât moins que la robe, le vin moins que le flacon, il ne séparait pas la robe de la femme,—ou plutôt, ce qui est un peu différent et donne bien l’explication des goûts de notre étrange ami, il ne séparait pas la femme de la robe.

Une femme nue lui paraissait une absurdité, une anomalie, quelque chose comme une perruche chauve ou un poulet plumé; cette vue lui inspirait un étonnement plutôt douloureux, et, en de certaines hospitalières maisons, où sa jeunesse imprudente l’avait conduit, jadis, il avait eu la sensation, avouait-il, de s’être trouvé plutôt dans une rôtisserie dahoméenne que dans un lieu de plaisir.

Les Vénus grecques, non moins que les modernes, lui semblaient des aberrations coupables, et il n’admettait que la statuaire qui respecte assez la femme pour lui conserver, au moins dans le marbre, la forme et les lignes de ses indispensables plumes.

Ce jour-là, il la rencontra,—la robe nouvelle.

Elle était de très claire soie mauve en forme de cône que tronquait la ceinture, et vers le bas, adornée de trois rangs de rubans noirs dont le dernier, rasant le sol, semblait le minuscule piédestal de la jolie et captieuse statuette. La taille était fine, cerclée de noir aussi, et les épaules et les bras se couvraient d’une pèlerine à trois collets, d’un mauve plus sombre, d’où sortait, fleur pâle et blonde, la tête fine.

Costume qui bientôt nous irritera, car bientôt nous l’aurons trop vu, mais dont l’apparition première charme, en effet, les yeux contents de la chute des manteaux et des fourrures, contents de la floraison imprévue de l’arbrisseau féminin.

Ayant rencontré la robe nouvelle, il en devint aussitôt amoureux. Son cœur battit très fort, un étourdissement soudain le fit chanceler: son rêve passait, sa joie se promenait. Oh! si cette robe voulait se laisser aimer! Si elle n’était pas de ces robes insolentes qui bousculent, dédaigneuses, les désirs les plus purs et les plus sincères!

«O robe, ne sois pas farouche!»

La robe ne fut pas farouche. Comme beaucoup de ses pareilles, elle se laissa suivre en musant le long des étalages, puis elle tourna discrètement au coin d’une rue dénuée de promeneurs et, sous une porte, disparut.

C’était une chambre comme d’autres, peu séduisante, trop parfumée et gâtée par un divan trop large et trop précis,—mais la robe était là, sous ses yeux, sous ses mains: il la contemplait, il la baisait, il la respirait avec ivresse.

A genoux devant la chère robe qui se dressait rigide et inquiétante, il semblait prier, maintenant, disant de folles et douces paroles et même des sottises.

«Dès que je t’ai vue, je t’ai aimée… Oh! un désir fou… J’aurais donné je ne sais quoi… Comme tu es bonne!…»

La joie cependant ne le faisait pas délirer au point qu’il ne sût la qualité de sa conquête, et quel genre d’âme animait cette robe si exquise. Il s’arracha à son extase pour interroger sa bourse, et avant d’avoir entendu les odieuses paroles du marchandage, il avait comblé les désirs qui attendaient, muets, et payé la robe, la jolie robe nouvelle, probablement ce qu’elle valait.

Ensuite, il recommença ses adorations et l’autre le laissait faire, habituée à de plus singulières et même à de plus dangereuses fantaisies. Seulement, en dedans, elle s’impatientait un peu, trouvant bien longs ces prolégomènes, et bien ridicules. D’ordinaire, elle menait ses clients plus rondement et, devinant leurs goûts, les rassasiait avec art et avec promptitude; mais celui-ci était bizarre. Elle le toléra encore pendant quelques minutes, se laissant admirer, croyait-elle, flattée aussi de ces manières délicates, et, enfin, n’y tenant plus, rêvant à ce qu’il y avait dans l’air, dans le soleil, dans les rues, d’amour à cueillir et quelle merveilleuse pierre philosophale était sa «robe nouvelle», elle se dégagea et demanda avec un sourire qu’on la laissât au moins ôter sa pèlerine.

«Non, non! La robe tout entière! Je veux la robe tout entière!»

Et il l’entraînait vers le divan, l’étreignant déjà furieusement.

Elle comprit et cria:

«Avec ma robe? Jamais!»

Elle put se redresser et elle dégrafait sa ceinture quand elle sentit deux mains lui serrer le cou sans pitié. La tête renversée, elle tomba inerte sur le divan, et, inconscient de son crime, ignorant la mort de la chair à laquelle il allait joindre sa chair, l’amoureux des robes apaisa son désir.

LE FAUNE
Elle s’était retirée de bonne heure après dîner, se croyant souffrante et n’étant que triste, lassée du rire trop innocent des petits enfants, de la benoîte jovialité des parents pauvres émus d’un peu de fête, du pitoyable gala voulu par les calendriers.

Surtout elle s’affligeait et presque s’indignait de l’hypocrite tendresse qui luisait dans l’œil terne de son mari, quand il y avait du monde: elle eût préféré, comme d’autres femmes, être battue en public, être aimée en secret.

Remerciant sa femme de chambre, elle tira le verrou et, alors, se sentant bien seule, se sentit libre et moins malheureuse.

Se dévêtir lentement, avec des poses, des regards à la psyché, de feintes langueurs, comme pour tomber adroitement en de chers bras, se dire des douceurs, offrir un compliment subtil à son épaule et même à son genou et s’avouer qu’on a une belle âme et une belle peau,—elle s’amusa à tout cela, sans penser à rien de mal, avec la sécurité d’une femme qui ne craint pas les surprises de l’imagination.

Son impudeur ingénue était limitée par la délicatesse. Elle savait l’étiage où doit s’arrêter la robe retroussée, l’étiage des temps secs et l’étiage des temps de pluie, et volontiers, ainsi qu’Arlette, quand Robert le Diable la favorisa de son intimité, elle eût déchiré sa chemise au lieu de la relever. Il arriva donc qu’elle eut un peu honte, et, enfouie dans une fourrure, elle s’agenouilla fort chastement devant le feu.

Elle tisonna, elle ordonna des architectures incandescentes, elle se brûla la figure, elle s’ennuya.

«N’aurait-elle pas mieux fait de répondre aux hypocrites tendresses de son mari? Avec quelques agaceries, elle était maîtresse de lui et la soirée s’achevait en des exercices plutôt calmants,—tandis que, troublée, énervée, fâchée, elle était capable de se mélancoliser jusqu’aux larmes, jusqu’aux solitaires sanglots que nul n’apaise et qui tordent le cœur et qui le secouent comme une épave!»

Ah! vraiment, la triste et stupide nuit de Noël! Y aurait-il donc des dates, des jours magiques où c’est un crime d’être seul, où des contacts humains sont nécessaires sous peine de souffrance et presque de remords? Une telle idée s’esquissa un instant dans sa faible et mobile cervelle, mais bientôt, de tout ce dessin trop compliqué un seul mot resta visible à ses yeux et sensible à son imagination,—Noël!

La voilà redevenue toute petite fille qui s’en va à la messe blanche—dans son lit, qui s’endort en rêvant aux gâteries de l’Enfant Jésus…

… Non, c’est banal! Tout le monde a de ces visions d’antan, de ces attendrissements annuels! Ames peu distinguées, qui ne savez pas évoquer d’autres songes que ceux qui rôdent partout, à la merci des plus vulgaires désirs,—songes dociles et lamentables!

Révoltée contre la pureté des blancs souvenirs, elle sombra dans l’idéisme sensuel. La chaleur du foyer aux bûches encore flambantes la chatouillait vilainement: elle s’y complut,—elle crut que des baisers singuliers allaient descendre par la cheminée sous la forme de petits anges sans ailes, mais plus brûlants et plus agiles que les feux follets qui jouaient, agréables démons, parmi les charbons.

Elle rêva d’une fornication somptueuse, d’un stupre inattendu dont elle serait la complaisante victime, au coin du feu, sur cette bonne fourrure; oui, avec la complicité de cette bonne bête, de cette chèvre aimable et dévouée…

L’incube épars dans la chambre tiède rassemblait ses atomes et se matérialisait… Une ombre, comme d’un faune éphèbe, obscurcit la glace de la cheminée et un souffle lui troubla les cheveux et lui chauffa la nuque.

Elle avait peur, mais elle désirait avoir encore plus peur; pourtant, elle n’osa ni se retourner, ni lever les yeux vers la glace. Ce qu’elle avait senti était douloureusement doux; ce qu’elle avait vu était inquiétant, étrange, curieusement absurde: une tête blonde et dure, aux yeux dévorants, à la bouche large et presque obscène, à la barbe pointue… Elle frissonna: il devait être beau et grand, très fort, cet être qui allait l’aimer! Comme elle tremblerait dans ses bras! Mais elle tremblait déjà, déjà possédée, déjà la proie du monstre amoureux qui la guettait et la convoitait.

La fourrure lui glissa des épaules et aussitôt un violent baiser stigmatisa sa chair nue,—oui, un baiser si violent et si ardent que la marque lui en resterait, sans aucun doute, comme d’un fer rouge. Elle voulut, geste de femme qu’on déshabille, relever son manteau et s’envelopper d’une dernière pudeur, mais l’Etre s’y opposa et de ses deux mains lui agrippa les deux bras. Cette violence ne déplut pas à la vaincue: elle s’y attendait comme à un hommage; son dos et ses épaules étaient faits pour être vus, et, recevoir obligeamment des baisers, n’était-ce pas leur devoir en même temps que leur volupté?

Cependant l’attaque se précipitait et l’incube haletant soufflait à peu près comme un soufflet de forge, ce qui la fit légèrement rire. «Que de mal il se donne! songeait-elle. Il est bien malhabile… Je vais le regarder, du coin de l’œil…»

Comme elle tournait la tête, le masque de la bête s’avança et sa bouche large et presque obscène s’écrasa sur ses lèvres.

Elle avait fermé les yeux, mais trop tard; elle avait vu le monstre face à face, et non plus selon les complaisants reflets d’une glace identique à son rêve; elle l’avait vu, non plus façonné par le désir, mais déformé selon la réalité la plus étroite: il était si laid, avec sa face de bouc cruel, si laid et si bestial et ivre d’une volonté si précise et si basse,—qu’elle s’indigna et se redressa.

… Elle se vit nue dans la grande psyché, au fond de la chambre, toute nue et toute seule dans la chambre morne.

DANAETTE
Comme elle s’habillait après déjeuner, toilette spéciale et même mystérieuse, la neige se mit à tomber.

Sous les rideaux d’apparence de vitrail, relevés et épinglés pour un peu de lumière, elle la voyait tomber, la belle neige, tomber, tomber toujours,—et c’était solennel et triste; cela donnait l’idée d’on ne sait quelle puissance occulte et ironique, d’on ne sait quelle âme divine, terrible et froide qui aurait épandu d’en haut la cristallisation légère de son dédain pour la niaiserie humaine qui analyse tout et ne comprend rien.

—Il y a une grande bataille dans le ciel, lui dit sa vieille Bretonne de femme de chambre. Les anges s’arrachent les plumes des ailes,—et voilà pourquoi il neige. Madame le sait bien.

C’était péremptoire. Madame n’émit aucune contradiction. Tous les ans, d’ailleurs, et souvent plusieurs fois par hiver, la Bretonne articulait cette même confidence, terminée par un «Madame le sait bien» irréfutable et presque menaçant. Sur toutes choses, la vieille servante avait ainsi toutes prêtes, brèves et nettes, des explications charmantes et d’une manifeste évidence.

Madame ne répondit donc rien, mais, dès que sa coiffure fut achevée, elle congédia la Bretonne.

Elle voulait être seule—avec la Neige.

Sa toilette n’était qu’à moitié, elle n’y songeait plus, et, assise sur un divan, près du feu, elle regardait, fascinée, le vol incessant et lumineux des plumes neigeuses et angéliques.

Sa toilette! Oh! quel ennui, deux ou trois fois par semaine! L’adultère est agréable certainement, les premiers jours; on va vers l’inconnu, on se tend comme une voile au souffle impérieux et doux qui vous pousse à des baisers nouveaux, on est gonflée de curiosité, on ne pense à rien qu’au plaisir d’une initiation nouvelle et plus complète: le péché apparaît tel qu’un baptême à l’ingénuité relative de la pécheresse. Mais si intense que soit pour les petites détraquées cette sensation du renouveau par le mensonge, elle est brève et traîne après elle un détestable frère jumeau nommé Ennui.

Quel ennui! Il faut penser à tant de choses, et l’expérience est là qui vous pousse du coude et vous suggère mille précautions humiliantes et décourageantes.

«Ainsi, songeait-elle (sans perdre de vue la neige), je dois, malgré le froid, mettre des souliers et non des bottines. Lui-même me l’insinua. La première fois, il me les reboutonna innocemment, pieusement, en serrant ma jambe sur ses genoux; la seconde fois, il tira de sa poche un tire-bouton et me le mit dans la main; la troisième fois, il n’avait même pas pensé à apporter cela, et je fus très malheureuse.

«Pour le corset, la robe, c’est la même chose. Monsieur est impatient; il arrache les agrafes, il emmêle les cordons. J’ai dû faire faire un corsage spécial qui se déboutonne tout d’un trait, et je remplace le corset, ces jours-là, par une sorte de brassière comme on en met aux bébés: cela se déboutonne selon le même système que le corsage. En un clin d’œil, je suis nue, ou peu s’en faut.

Oui, nue, car il a imaginé de m’imposer des chemises qui ressemblent à des soutanes et qui s’ouvrent comme des rideaux, dès qu’on a fait sauter les minuscules boutons qui les closent,—et ce costume influe sur mes mœurs.

«Allons! Il faut mettre la brassière et enfermer mon corset sous clef, pour que la Bretonne ne me dise pas, d’un air scandalisé, devant mon mari, quand je rentrerai tantôt: «Madame est sortie sans corset. Madame le sait bien.»

«Ah! la belle neige!…»

Elles tombaient toujours, les douces, les fines, les blanches plumes d’anges. La rebelle adultère devint naïve; la fascination de cette subtile et monotone neige, de neige perpétuelle et qui semblait infinie, agissait sur sa sensibilité. La péremptoire sottise de la Bretonne lui revint à l’esprit, et elle eut pitié des anges déplumés!

Cela devait être singulier, un ange aux ailes nues, pareil à ces oies déduvetées qu’on aperçoit en Normandie dans les cours de ferme, ces pauvres oies qui ont donné leur vêture pour faire des oreillers aux frileuses adultères.

Image ridiculement enfantine, mais, enfin, les anges déplumés sont encore des anges,—et les anges sont de fort belles créatures.

La neige tombait toujours, et même plus tassée, si épaisse que l’air semblait maintenant s’être condensé en un polaire océan d’étoiles blanches, ou en un immaculé vol de mouettes, qu’un souffle parfois troublait et jetait, effarées, contre les vitres.

Oubliant son rendez-vous de classique adultère, la petite chérie s’intéressait énormément à ces tourbillons imprévus, mais sa joie était plus amusée encore, quand le nuage constellé s’écroulait lentement, majestueusement, avec le calme absolu de la certitude. Ses yeux pourtant se fermaient, lassés, et elle ne les ouvrait plus qu’à grand’peine, entêtée, résolue à ne pas céder, à regarder tomber la neige, tant que tomberait la neige.

Elle fut vaincue: ses yeux se fermèrent et ne se rouvrirent plus qu’après un long demi-sommeil. Mais, en ses yeux clos, la neige tombait toujours: les vitres maintenant n’arrêtaient plus le vol des candides étoiles. Il neigeait dans sa chambre, sur les meubles, sur les tapis, partout; il neigeait sur le divan où elle s’était couchée, domptée par la fatigue. Une des fraîches étoiles tomba sur sa main; une autre sur sa joue; une autre sur sa gorge un peu découverte: et ce furent, la dernière surtout, d’exquises et inédites caresses.

D’autres étoiles tombèrent: sa robe de pâle vert s’illuminait comme un pré d’une floraison de marguerites ingénues; ses mains et son cou en furent bientôt tout couverts, et ses cheveux et ses seins. Cette irréelle neige ne fondait pas à la chaleur du corps, ni à la chaleur du foyer: elle demeurait purement fleurie, telle qu’une parure.

Délicieusement glacés, les baisers de la neige traversèrent ses vêtements, allèrent, malgré toutes défenses, chercher la peau et se blottir, dans les plis: c’était merveilleusement doux et d’une qualité de volupté assurément inconnue!

En vérité, la Neige la violait et la possédait,—et Danaette se laissait faire, curieuse de cet adultère nouveau, toute livrée au plaisir ineffable—et presque effroyable—d’être l’amoureuse proie d’un divin caprice et l’amante élue par le rêve de quelques anges devenus soudain pervers.

La neige tombait toujours et pénétrait si profondément en son corps pâmé qu’elle n’avait plus aucune autre sensation que celle de mourir ensevelie sous les adorables baisers de la neige, embaumée dans la neige,—et de partir, emportée par un tourbillon dernier, vers la région des éternelles neiges, les infinies et fabuleuses montagnes où les chères petites adultères, toujours aimées, se pâment sans repos aux impérieuses caresses des anges pervers.

CONVERSATION DU SOIR
L’une était jeune fille et l’autre jeune femme, et lui, venait dans la maison faire la cour à la jeune fille, mais il aimait bien aussi la jeune femme.

Ida avait épousé un gentilhomme qui s’occupait à dresser des chevaux pour les courses; il revêtait un habit rouge, sonnait de la trompe mieux qu’un piqueur et goûtait la conversation des palefreniers, parce qu’elle est instructive. Sa femme lui servait peu, si ce n’est de décor et de parfum: parfois, il l’entourait de regards attendris, la flattait ainsi qu’une pouliche et lui donnait à manger dans le creux de sa main un diamant ou un rang de perles; parfois aussi, il la respirait en fermant les yeux, après l’avoir vaporisée de foin nouvellement coupé, qu’il appelait dans sa langue «new mown hay». De tout cela, Ida était fort satisfaite, car il ne lui manquait rien, aucun plaisir essentiel. Les plaisirs essentiels, pour Ida, étaient: se lever à midi, mettre de belles robes, faire de la musique et, le soir, aux lumières, parer son torse pur de plus de joyaux que n’en portait Aline, reine de Golconde. Elle savait qu’il est des êtres nommés «amants» et qui ont pour les femmes le goût que son mari avait pour les chevaux, mais elle n’eut jamais envie d’en attacher un à sa personne: ces grands scarabées, à son avis, n’étaient agréables qu’en troupe, quand ils évoluaient avec discrétion dans un salon bien tenu; et lorsqu’on lui disait que de tels insectes inspirent souvent, à des femmes, des passions folles, elle riait si fort que ses diamants émus faisaient le bruit d’une rivière qui se brise sur des pierres.

Pourtant, le scarabée qui courtisait sa sœur Mora n’était pas trop bête ni trop laid, même seul et vu de près, et il ne déplaisait ni à Mora, ni à Ida. Mora voulait bien l’épouser et Ida voulait bien être aimable et ne pas décourager le plaisir de ces enfants, le plaisir de se marier, de faire comme tout le monde. Il s’appelait Donald et sa voix un peu chantante était douce, de celles qu’on entend le soir dans les gorges pâmées des montagnes. Son geste enveloppant suggérait l’abandon; ne le craignant pas, rassurées par le bleu pâle de ses yeux et le rose doux de ses joues, les femmes allaient à lui comme à une sœur, et s’il disait son adresse à manier la rame, elles s’affligeaient d’un si rude exercice pour une grâce si adolescente.

Assises côte à côte au piano, Ida et Mora déliraient de joie; ceintes d’un multicolore réseau d’harmonie qui les séparait du reste du monde, elles s’enivraient sans honte, troublées mais insatisfaites, cherchant l’extase, n’arrivant qu’à un délicieux énervement, à cause sans doute du discord de leurs désirs: Mora jouait pour le plaisir des bruits agréables, pour l’excès de vibration que la musique importe dans les cellules cérébrales, pour l’intensité et l’activité que le rythme donne aux battements du cœur et à la circulation du sang; Ida jouait pour broder un accompagnement à ses rêves et, pendant que la musique se dessinait en vives arabesques devant ses yeux éblouis, elle perdait quasiment la conscience de son être; allégée et simplifiée, elle sortait d’elle-même, elle montait, mais pour redescendre bientôt, surprise et un peu suffoquée. Cette illusion était plus sûre encore lorsque, au lieu de jouer elle-même, elle écoutait sa sœur qui avait le génie des interprétations rythmiques.

Donald entra. Sans l’avoir vu ni entendu, elles eurent la divination qu’il était là et, charmantes en la spontanéité de leur résignation, elles se levèrent, laissant une phrase inachevée, et s’avancèrent pour l’accueillir.

Donald baisa la main d’Ida et le front de Mora.

Il apportait toujours des fleurs, non pas certes des bouquets, mais de vraies fleurs libres sur leur tige intacte; il en apportait trois seulement, choisies entre les plus parfaites et les plus pures, d’immaculées roses blanches, couleur de neige qui tombe, de fragiles et somptueux magnolias, empreints de sang, d’une seule marque de sang au centre même de leur beauté et qui semblaient des sacrés-cœurs ou, comme disait Mora, de fières et blanches dominicaines qui ont taché d’amour et de pourpre leur sein vierge, en buvant au calice de la Passion. Il savait trouver de simples violettes d’un azur si profond et si délicat que les chimères se réjouiraient d’élever de tels yeux vers l’infini, et des cyclamens d’un rose si charnel et si vivant que leur sourire impressionnait comme un baiser.

Ce jour-là, il avait à la main trois divines pâquerettes, trois astres de rêve, trois symboliques soleils d’or étoilés d’argent lunaire, fleurs de résurrection; Mora et Ida en mirent une, chacune, à leur corsage et, comme toujours, la troisième fut déposée, dans un verre de Venise irisé d’espoir, aux pieds de l’Inconnue, aux pieds de celle qui allait devenir, aux pieds de la Femme que l’Amour était en train de créer et de modeler dans l’ombre.

On causa de choses futiles, exprès, pour ne livrer que peu à peu, avec modération et avec pudeur, le nu de son âme à l’amoureuse curiosité de l’âme inquiète et attentive. Ensuite Ida s’informa si les émeraudes étaient seyantes à son teint, si on pouvait les mêler aux perles et aux diamants, si leur vert, un peu de prairie, n’effarait pas, par son absolu, la blancheur des épaules: on décida qu’une peau très candide et veinée de bleu s’accommodait mal des émeraudes, mais elles pouvaient agréer aux chairs un peu dorées.

«Je suis contente que vous permettiez cela, Donald; je pourrai donc mettre mon collier d’émeraudes, car je suis dorée comme une idole»,—et Ida, relevant sa manche, fit miroiter sur sa peau de brune, les joyaux smaragdins, dernier présent de son mari. Ensuite, Mora s’informa de l’accord imposé par une robe violette: il fallait évidemment des doublures et des retroussis soufre et, comme bijoux, peut-être des opales, peut-être des perles teintées. Mora compara cet accord à «celui-ci, tenez»,—et elle trouvait sur le piano un accord clairement soufre et violet, mais d’un soufre un peu vif et d’un violet un peu sombre. «Il faudrait la harpe», dit-elle, mais elle chercha encore et bientôt ce fut une étrange improvisation en rythme brisé où passaient, éclatantes ou mourantes, apaisées ou exaltées, toutes les nuances du violet, et, brodées en arabesque, toutes les nuances du jaune.

Elle joua longtemps, peut-être une heure, sans s’arrêter, sans prendre garde à la tombante nuit, ni au trouble divin qui s’épandait, par ses doigts, dans l’air.

Ida et Donald étaient assis sur le divan. D’abord, n’écoutant que d’une oreille la fantaisie de Mora, ils avaient continué leur causerie, mais les paroles s’en allèrent. Sans voix, ils songeaient et ils frémissaient comme l’air lui-même empli de captieuses sonorités et de vibrantes ondes. Un espace très étroit les séparait; un sursaut le combla, Donald, excité, s’étant incliné à droite, Ida, oppressée, s’étant inclinée à gauche. Leurs épaules d’abord, puis leurs genoux se touchèrent, puis leurs mains se trouvèrent et un double courant de fluides charnels les pénétrait, les amollissait et, alternativement, activait leur inconsciente vie. Les fleurs, les émeraudes, les épaules, le bras nu montré, le corsage soufre et violet emprisonnant en rêve le beau buste de Mora, tout cela et les conseils de la musique, et la tombante nuit avait dirigé vers le paysage sensuel la promenade de leurs rêves,—si bien que, sans le savoir, se croyant toujours dans le monde du désir, ignorants de leurs tangibles réalités, plongés dans l’incertitude du songe, insoupçonneux de la véracité de leurs actes, ils se baisèrent doucement sur la bouche. Le prélude fut impératif: Ida se renversa, les yeux clos, comme couchée sur un lit de nuages et elle reçut Donald dans ses bras, avec une grâce toute nuptiale.

Quand ils revinrent à eux, ils n’eurent pas à rougir; ils ne savaient pas ce qu’ils avaient fait et ils ne le surent jamais: le souvenir leur resta seulement de minutes exquises, d’un voyage dans le ciel, d’un plaisir à la fois aigu et doux, infiniment pur et infiniment surhumain.

Pourtant, quand Ida rajusta instinctivement sa toilette, elle s’aperçut que la pâquerette penchait à son corsage, tout écrasée, sa tête d’or étoilée d’argent: alors, elle alla prendre celle qui avait été déposée aux pieds de l’Inconnue, et elle la piqua sur son sein, sur le sein de la Femme qui était devenue, de la femme que l’Amour venait de créer et de modeler dans l’ombre.

A ce moment, Mora, qui jouait toujours, sentit un terrible frisson passer dans ses moelles.

STRATAGÈMES
A Octave Mirbeau.

Amères flâneries parmi des femmes successives.

Lointaine et première souvenance. Elle vient à moi: gaucheries d’une fille grandelette dans le sarrau d’école. Au sarrau, des taches d’encre; au nez, des taches de son. Les yeux couleur de mûres; les dents comme des noisettes:—mûres mangées ensemble, noisettes croquées le long des haies, par les chemins creux, et dans les herbes, les rosées, les fleurs fraîches.

Ensuite… Oh! celle-ci fut vraiment la vraie. Près d’elle, à lui parler, à rire, à rougir, il y avait une joie toute neuve, une joie de floraison. Les cheveux frisaient joliment sur le front.

Chloé chantait, lavandière à la rivière. Ah! fille de roi! Ah! vieil Homère! Je crus que c’était Nausicaa.

Il mit la main dans mon estomac.
Je lui ai dit: mettez-la plus bas,
Je lui ai dit: mettez-la plus bas!
Chloé chantait, lavandière à la rivière.

Après?

………………..
C’est tout ce que j’en sais.

Après? Les stores baissés: passent les poteaux, les arbres, les maisonnettes. Sur les plaques tournantes, les roues grondent. L’ombre est violette. Le roulis roule le fugace enlacis… Par la portière, adieu! Jamais plus? Jamais plus. Ton nom? Ta demeure? Les baisers ont pris toutes les lèvres, les lèvres n’ont pas remué pour des paroles. Ah! ce train qui va, qui va! Ah! ma vie qui va, qui va!

Après? Rencontres. Non. Non plus. Oui. Pourquoi ne pas revivre une minute ceci: l’agréable rêveuse sur mon épaule pleurait son exil. Elle avait peur, la nuit, dormant seule…

Petite bourgeoise du petit bourgeois, très avenante dans l’attifage économique d’une femme d’ordre: «Pas de cadeaux, disait sa voix ferme et discrète, une ligne nouvelle, plutôt, sur mon livret. Comme cela, mon mari est content, il m’appelle sa fourmi. Quand le mille est complet, cela fait de la rente, de la bonne rente, mon mimi.» Elle était charmante, vraiment, dans ses silences.

A pas muets sur le parquet criant. La porte se pousse, à l’heure dite déverrouillée. De l’imprudente lumière, mais le plaisir, en l’ombre, s’alanguit trop. Pourtant, il y a des yeux au bout des doigts, des yeux de chat faits pour les ténèbres… La lumière, parfois je la souffle. J’aime mieux ton cœur que la couronne brodée sur ton cœur,—et tu n’aimes pas les distractions. Les feuilles tombèrent. A Paris? Là, elle avait ses habitudes et l’imprévu.

Je me souviens qu’elle n’aimait pas les distractions.

Vraiment, cela vaut-il la peine? La peine qu’on se donne?

Adieu, mon pucelage,
Ha! Tu vas me quitter!
Disait la petite pucelotte… Vraiment, cela vaut-il la peine?

La Suédoise m’aima et nous eûmes de jolies chevauchées frileuses vers le bleu pâle des nuits polaires. Ah! comme elle pleura, un jour, et comme je fus mauvais pour celle qui était si bonne!

Telle est la fin, et je n’ai trouvé rien depuis le bleu frileux des chevauchées polaires…

… Mettre de l’esprit dans la saveur, de l’âme dans le parfum, du sentiment dans le toucher…

Désirs, grenades pleines de rubis prisonniers dont un coup de dent fait ruisseler l’éblouissance,—un coup de dent de femme.

Des femmes, au bon endroit, savent mordre. Elles ne doivent pas être méprisées, ces conservatrices des traditions milésiennes,—mais c’est bien monotone et les artistes sont rares.

… Faut-il reprendre l’amère flânerie parmi des femmes successives?…

Au Louvre, devant la Mater Dolorosa dont les yeux sont deux gouttes de sang,

(O quam tristis et afflicta!)
une femme en extase (je le crus,—mais elle s’ennuyait, tout simplement), qui, du coup, m’intéressa, quand elle eut tourné la tête vers l’indiscret accoudé, par la froideur éteinte de son regard, l’ironie vague d’un sourire gelé… Le blond de la chevelure allait au roux clair, sous le chapeau noir, que fermaient, vers les oreilles perlées d’améthystes (assez équitablement assorties au violet mourant des prunelles), des brides épinglées d’une argenterie ancienne.

Je me provoquai à des riens qu’elle répéta…

Quand elle marcha, m’ayant d’un cillement—presque doux—permis de l’accompagner, la lenteur ondulée des mouvements décelait un corps développé selon l’esthétique orientale, avec des os minces, une flexible charpente, la chair tassée,—non sans une tendance à rompre un peu la proportion.

Nous sortîmes par les Mantegna. De brèves paroles,—et devant les symboles nous demeurions des instants, perplexes, de nous-mêmes… Elle voulut bien, excitée par telles énigmes, et d’une voix pareille à l’indolente procession de son allure, dévoiler un peu de sa spiritualité: alors, je la vis inavouée et imprécise, appelée, sans conscience de ses tendances secrètes, par celui qui dirait: «Voici ce que tu veux.»

En descendant l’escalier vers Ariane, au milieu elle s’arrêta, remonta quelques degrés, comme saluant d’un adieu la Victoire. Mais je compris que c’était la moitié d’une ruse, car elle se retourna très brusquement: elle voulait me voir sans prendre l’air de me regarder.

«A demain!» dis-je avec une certaine ferveur.

Elle daigne rire un peu, baissant sa voilette, mimant un peut-être pas trop problématique,—puis s’en va.

Je la retrouve gravissant l’escalier. Nous laissons la robe de pourpre frissonner aux vents glorieux de l’Archipel, et, d’un accord muet, nous gagnons la porte,—amis déjà, à ce qu’il paraît.

Entendre les doléances nécessaires: nul homme, plus d’une seconde, n’a séduit son désir… Elle eut le mari qui échoit pareillement à chacune, initiateur de tous les à peu près… Il est mort… C’était un personnage occupé à gravir avec élégance et décision les bâtons de perroquet du perchoir social…

Je n’écoute pas. Que m’importe ce qu’elle est, fille ou marquise, ou les deux? Et je songe: voici un compagnon pour le jeu des sensations élémentaires, une chair malléable aux expériences du presque et une âme qui s’ennuie assez pour accepter des navigations vers l’île où les Chimères jouissent d’être chimères…

«—… Riche…»

A ce mot de conversation, j’interromps pour dire:

«—Le seul parfum d’un brin de réséda peut mener très loin, et toutes les véracités de l’opulence sont dépassées par le simple froissis d’un morceau de soie ancienne…»

La Seine franchie, nous atteignons les déserts de l’avenue de Breteuil (où s’est réfugiée sa Solitude), pendant que, apprivoisée, elle me questionne avec une désespérance qui flatte mon rôle choisi de consolateur extravagant:

«—De combien un très perspicace esprit peut-il pénétrer en tel autre?

—De très peu.

—Qu’est-ce donc que l’intimité?

—Le troc des volontés.»

Je réponds cela.—et pourquoi pas?

Elle me congédie. Nous nous séparons, toujours inconnus. C’est imprudent, mais quand j’y pense, il est trop tard. «Puis, que m’importe, redis-je encore, le baptême de son essence,—et de moi, si je te fais agréablement souffrir, quels comptes subsidiaires exigeras-tu, à moins d’être insensée?»

Elle vient chez moi.

«—Un moine en scapulaire chante des antiphones à la Vierge, qui pleure de terreur et d’amour…

—Où?

—Là, sur ce parchemin rayé de rouge et ponctué de noir, ne vois-tu pas?—et cet autre qui, à la flamme d’une lampe de fer (plus tordue qu’une viourne), amollit la cire-vierge des sceaux de l’Abbaye, ne le vois-tu pas?—et cet autre qui arrose les flambes sacrés du jardin des rêves, ne le vois-tu pas?…

—C’est toi!

—Elle commence à comprendre.»

«—Daphné! Vois comme le Laurier leurra l’Apollon nimbé d’or. Elle eut, la méchante, l’ironie de s’investir d’écorce,—et les boutons de pourpre de ses seins imbaisés fleurissent entre les cornes d’or de la Diane jalouse. Nulle chèvre n’a brouté les lichens axillaires de ses branches nues, et le Faune ivre a délaissé pour la fente des frênes pervers l’hiatus impollué de son sexe gemmé d’ambres et de topazes… Apollon t’aurait plu, à toi? Vois comme il est beau, et plus amoureux qu’un thyrse turgescent, qu’un chaton cambré d’où pleurent des larmes de pollen…

—Oui, mais ce nimbe?»

«Oh! je t’aimerai! je t’aimerai,—lorsque le Dragon vert aura perdu ses cornes!»

«—Qui a parlé, chère, est-ce moi, ou toi?

—Oh! moi quand je parle, c’est pour dire des choses à la portée de tout le monde.»

Pareil à cet Almindor que poudra Eisen, je m’étends un peu sur l’herbe des coussins et je lui fais compliment de son teint très blanc.

Un coup d’éventail sur les doigts me répond:

«Sommes-nous pas embarqués pour Cythère?

—Nulle brise ne gonfle les voiles de soie mauve et nous n’avons point de rameurs.

—Je vous l’affirme, je ramerai, charmante Acine,—et vous régirez le gouvernail.

—Ho! Je suis si peureuse. Une distraction…

—N’en attendez pas de ma part!

—Ho! je ne m’y risquerai!»

Chez elle.

Pendant que me troublent les enchantements de la Sonate que le hasard de mon doigt lui a désignée, je m’assieds, loin d’elle, sur le sofa, les yeux fermés.

«—… Ah! Ce sont donc mes propres désirs qui t’ont déchiré? Voilà le premier trait, le premier cri, le premier sourire, le premier pleur, le premier doute… Elle fuit! Reviens, reviens! Reviens, la pourpre de ta robe ensanglante mes yeux, je vois le néant rouge où ma vie va sombrer, tout est rouge: ta bouche et ma chair dévorée! Ton sein fleuri de rouge fut doux et douloureux… Joies! c’était l’âpre rêve où s’écorche le cœur: sa bouche me parfume et ses cheveux m’effleurent!»

«—Où donc êtes-vous?»

A demi je la prends: sa bouche me parfume et ses cheveux m’effleurent…

«—Lisez-moi et j’éveillerai sur le clavecin de très mourants accords.

—Un soir dans la bruyère…
—Où lisez-vous?

—Je ne lis pas, je dis par cœur.

—Quel ton?

—Mineur, oh! mineur.

«Un soir dans la bruyère délaissée,
Avec l’amie souriante et lassée:
O soleil, fleur cueillie, ton lourd corymbe
Agonise et descend tout pâle vers les limbes,—
Ah! si j’étais avec l’amie lassée,
Un soir, dans la bruyère délaissée!
Les rainettes, parmi les reines des prés
Et les roseaux, criaient énamourées;
Les scarabées grimpent le long des prêles,
Les geais bleus font fléchir les branches frêles,
On entendait les cris énamourés
Des rainettes, parmi les reines des prés.
Un chien, au seuil d’une porte entr’ouverte.
Là-haut, pleure à la lune naissante et verte,
Qui rend un peu de joie au ciel aveugle;
La vache qu’on va traire s’agite et meugle,—
Un chien pleure à la lune naissante et verte,
Là-haut, au seuil d’une porte entr’ouverte.
Nos pieds meurtrissent l’herbe diamantée,
Nous gravissons la ravine argentée,
Pente mourante à la sente effacée,
Les genoux las et les cœurs délassés,—
En gravissant la ravine argentée
Nos pieds meurtrissent l’herbe diamantée.
Pendant que nous montons, l’âme inquiète
Et souriante, vers la courbe du faîte,
Le rêve, demeuré à mi-chemin,
S’assied pensif, la tête dans sa main,
Et nous montons vers la courbe du faîte,
Nous montons souriants, l’âme inquiète.»
Je suis parti, courageusement, à moitié dupe.

Passer près d’une femme des heures en une intimité qui va jusqu’aux contacts et ne point tenter la pénétration décisive: je ne retrouve plus, quand je la regarde, l’ironie vague du sourire,—ses yeux, plutôt, expriment maintenant l’inquiétude… Voyons, le tacite accord qui nous lie n’est-il pas exclusif de la joie dernière?…

… Comme il était entendu, tu es venu me prendre et le chemin de fer nous emporte à travers des bois roussis et dorés par les flammes de l’été. L’automne est joyeux et doux ainsi qu’une fin prématurée: les hêtres sourient à la mort prochaine; échevelés, tels des bacchants, les ormes s’endorment; les chênes, gladiateurs aux muscles tordus, attendent, ironiques, l’aura suprême, et les pins, seuls, et les mélèzes s’attristent d’être immortels.

Le train s’arrête, pionnier, en pleine forêt. Nulles maisons, nul chemin visible, un sentier dans les broussailles: à l’aventure.

Autour de nous, des airs voilés de syringe, des odeurs bruissent: le chèvre-feuille alangui, le sureau âcre comme un accord imparfait, les mousses murmurantes, les criantes feuilles mortes; les autres notes fondues en une indécise mélopée.

Quelques pas, et, sous la grisaille des aunes, de la menthe humide se vaporise: sa fraîcheur poivrée nous grise.

Daphné (Daphné,—elle croit presque s’appeler ainsi) s’assied, s’étale un peu, et, couché près d’elle, c’est elle que je respire. Parfums inattendus: les cheveux orangés, qui, par illusion peut-être, fleuraient des fois l’orange, à cette heure exhalent les odeurs composites des foins fanés au soleil; la peau de la nuque évoque les feuilles du frêne, et, sur le cou, vers la gorge, c’est un jonchis de mineures digitales… «Arbuste charmant couché par un vent de désir, je ne veux m’intéresser qu’à l’extrémité de tes branches, à ces mains qui sentent l’herbe où elles trempent, à ces poignets empreints de l’odeur des pâquerettes,—à ta tête, à cette bouche, source où coule l’humidité violente de la menthe en fleur…»

D’un tour de jarret, la voici debout, puis:

«Partons, n’est-ce pas?»

La voix, très brève, s’énerve vers de la colère,—amusante colère d’oiseau qui a cru boire un peu dans le creux d’une feuille, a renversé son verre en se posant dessus.

Nos pas, côte à côte, s’allongent, et nous nous taisons, attentifs seulement à l’émanation compliquée de la forêt qui, le soir, s’évapore plus abondamment,—femme, lasse de la réserve du jour, libérant, aux premières ombres, les prisonnières folies.

Le train nous attendait, car à peine fûmes-nous assis dans notre coin qu’il siffla. Il nous attendait et il nous ramena, tels que nous étions partis.

«C’était bien la peine», disaient les yeux de Daphné!

A la porte, avant d’ouvrir la voiture, je pris sa main et la baisai,—sa main qui sentait encore l’herbe fraîche, où elle avait trempé.

Chez elle.

Je la trouve parmi des corbeilles de vieux chiffons de soie, l’air très amusé, sérieuse, toute la sensation amassée dans les doigts qui s’exacerbent aux chatoyantes caresses. Le pouce sur les trames se frotte et voit le dessin des fleurs, les nuances d’après la forme du relief.

Elle ferme les yeux:

«Des roses, des roses avivées de quelque carmin, des églantines plutôt, et au cœur, n’est-ce pas? il y a du blanc jauni pour les pistils apparents. Un feuillage de deux verts les entoure un peu, s’épanouit plus large, et roses et feuilles s’en vont le long de l’étoffe comme les grains alternatifs d’un chapelet oriental, déroulées lentement sur le fond d’un très pâle vert, pâle tel que le reflet dans l’eau du retroussis des feuilles.»

Elle jette l’étoffe sans la regarder.

«—Oui, je vois mieux, certains jours, avec les doigts, et la perception est plus fine, pénètre la chair comme des piqûres très douces… Combien cela doit être absurde, dites, des piqûres très douces!»

Je ne souris qu’un peu, car me voici, à mon tour, à genoux dans les soies, et la contagieuse névrose me gagne: c’est amollissant, bien plus que l’herbe… Oh! voici un pourpre brûlé d’où s’émancipe une tiédeur charnelle, Galathée (Elle croit presque s’appeler Galathée, maintenant), charnelle comme de tes joues en fièvre, et ce velours cerise attire mes lèvres comme tes lèvres…

«—Vous embrassez mes chiffons, maintenant!»

Elle rit, se renverse un peu, les reins sur les talons. Je me penche, elle se redresse. Pour me rendre l’équilibre, ma main s’appuie au hasard: c’est le talon nu de Galathée, nu, sortant de la sandale, et les doigts s’amusent à une telle douceur, sentent la peau rosir vers la cheville et frémir un peu aux articulations… Le talon m’a échappé: elle s’est assise sur un coussin et la robe au rouge étrange, rouge chiffonné de coquelicot, a été ramenée jusque par-dessus les sandales.

Nous recommençons à pétrir les amusantes soies. Les mystiques bleus surgissent, pâlissant les rouges et faussant les verts. Adieu, les herbes, les ombres virescentes promenant sur l’eau des reflets de retroussis! Adieu les pourpres brûlés par le désir! Adieu, charnels pourpres!… Les fenêtres ouvertes sont bleues, nous voici partis vers des ciels pâles… Pourtant, je reprends pied: au contact de ce velours bleu vert j’ai sauté de la nacelle et je te retrouve, Galathée, je baise le bleu vert des veines qui se ramifient à tes poignets… Vert? De quel vert? Non, bleu, décidément, ce poignet, par les bleus qui le ceignent de leurs ombres bleues… O Sang! emporte-moi vers le cœur de Galathée, ô galop chimérique des veines, emporte-moi! Et là, prends-moi, galop chimérique des artères, prends-moi et promène-moi par les allées secrètes et par l’intimité de sa chair… D’abord, je suivrai les contours… Mais le rêve cède aux mains: Galathée s’abandonne aux mains précises: voici les bras formés en leur vraie forme, avec la jointure composite du coude, la saignée où des cordes tendues se rebellent, et, en dessous, la double pointe arrondie, et, vers l’épaule, la courbe adorable et fugitive du muscle de l’étreinte… Les épaules, le cou, la nuque aux petits cheveux ébrélés, les oreilles ourlées, océaniens coquillages, conques mythologiques où bruit un chuchotis d’amour… Le dos, comme une onde, frissonne, et voilà que les flots se divisent en deux vagues gémellées; croupe marine vouée à l’Aphrodite!… Hanches, orgue féminin si compliqué!… Ceinture, je te dessine de mes mains jointes, et de quel doigté délicat je vous modèle, mamelles de Galathée, et toi, ventre, oreiller plus doux que l’oreiller de nuées où Phœbé repose son front lunaire… La nuit est venue, sournoise: Adieu, Galathée.

Chez moi.

Basse, comme pour des enfants, émergeant un peu de l’accumulation des coussins, la petite table de citronnier porte le dragon de bronze, où déjà médite le thé jaune, et les opalines coquilles d’œuf pour le boire; le steinberger en sa flûte bohême; de spéciales pâtisseries aux épices; puis quelques confitures, tamarins, airelles et gingembre de Chine.

A son entrée, ce capricieux préparatif l’inquiète. Cela sent le philtre: de secrets aphrodisiaques sans doute se cachent savamment dosés et dilués dans les pâtes, les fruits et les fluides… Comme elle s’entend vraiment à pénétrer mes intentions, et qu’elle est singulière de ne plus vouloir, alors qu’elle croit que je veux!

Mais je ne m’embarrasse pas d’une telle disposition, et souriant, lui contant d’amusantes galanteries, je la dévêts de la voilette, du chapeau, du manteau, des gants.

Tout d’un coup, elle reprend son manchon, jeté en arrivant sur un fauteuil, et le lance en l’air jusqu’au plafond, le rattrape, recommence, le manque. Je l’atteins, nous jouons à la raquette, elle s’ébouriffe, court à la glace, tapote les ébrélures, s’assied: c’est tout.

La défiance, dans le jeu, s’est évaporée: elle me dit sa journée; moi, les minutes de l’attente, très douces quand on a foi en la promesse donnée, avec pourtant le petit frisson de l’incertitude: enfin, le pas connu qui piétine l’escalier des vertèbres,—le baiser de prise de possession…

«—Bien faible prise, réplique Galathée, car on peut même se laisser prendre… prendre, enfin… sans se déposséder soi-même.

—Du moins, c’est l’oiseau en cage et privé, jusqu’au bon vouloir du geôlier, de sa liberté matérielle… Plus vraie, oui, doit être la joie de l’oiseleur si c’était une âme qu’il eût captivée, mais le sait-on jamais? Comment pénétrer les métempsycoses et s’assurer si la proie est animée du souffle divin?

—Quel est le signe de l’âme?

—S’il en est un, je ne le connais pas. Telle bête a une intime spiritualité, tel humain est comme un rameau de buis jeté en la fontaine pétrifiante, matérialisé d’une imperméable couche qui s’oppose aux transsudations mentales.

—Moi? demande Galathée.

—Ame chère à ma perversité, est-ce que je t’aimerais si je n’avais pas senti en toi une âme?

—Pervers? oh!»

Evidemment, elle croit que la perversité c’est de faire chopper une femme sur des combinaisons de coussins ou de tapis, et, là, violant les mystères de la lingerie et du caramara, de lui faire bien aise, malgré elle,—non sans impertinence.

«Ne suis-je pas, songe-t-elle, en plus d’une âme, douée de quelque corporéité formulée selon une esthétique assez estimable?… Achève-la, ta Galathée.»

Je n’ai pas l’air de comprendre et lui verse du thé. Au thé trop parfumé, Galathée préfère l’énervant steinberger, et la voilà, très excitée, qui me donne à manger dans sa cuillère de la confiture d’airelles, à croquer le gâteau rompu par ses dents, à boire le vin dont viennent de se mouiller ses lèvres… Moi, je baise les doigts qui ont goût de gingembre et je me sens faim de chair vive, d’une peau plus odorante que le thé jaune,—de tes cheveux épicés, Galathée, des émanations fines de ta flore, fleur,—des violents piments de ta faune, femme… Non, pas plus, seulement te boire et te manger…

… Ah! quelles saveurs j’ai trouvées, inédites et réconfortantes!…

… Non! Le reste, Daphné, éternisons-le par le désir: entre dans ton écorce et rêve pendant que, nimbé d’or, je viendrai poser mes lèvres attristées sur la chair arborescente de mes amours stérilisés…

Ici finit le jeu des sensations élémentaires.

TABLE
PÉHOR 7
LA ROBE BLANCHE 23
LE SECRET DE DON JUAN 41
LES FUGITIVES 53
LES YEUX D’EAU 63
LE SUAIRE 73
SUR LE SEUIL 95
LA MARGUERITE ROUGE 111
LA SŒUR DE SYLVIE 127
L’AUTRE 141
CELLE QU’ON NE PEUT PAS PLEURER 153
LE MAGNOLIA 165
LE CIERGE ADULTÈRE 177
LA ROBE 191
LE FAUNE 201
DANAETTE 211
CONVERSATION DU SOIN 223
STRATAGÈMES 237
Poitiers.—Imp. Marc Texier.