La Vie d’un Simple by Émile Guillaumin

La
Vie d’un Simple
(Mémoires d’un Métayer)

Ouvrage couronné par l’Académie française

Par
Émile Guillaumin

Paris
Nelson, Éditeurs
25, rue Denfert-Rochereau

Londres, Édimbourg et New-York

IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE

PRINTED IN GREAT BRITAIN

L’auteur a cru devoir apporter quelques modifications de détail à cette œuvre de jeunesse. Il s’en excuse auprès des lecteurs anciens de la «Vie d’un Simple» qui les jugeraient déplacées; il croit que beaucoup les estimeront raisonnables; il espère que le livre en sera plus apprécié des lecteurs nouveaux.

L’auteur tient à déclarer d’autre part que ce récit n’est aucunement la biographie d’un membre de sa famille, comme il est dit dans l’introduction, d’ailleurs excellente, de M. Edward Garnett, en tête de l’édition anglaise: «The Life of a Simple Man» (Selwyn et Blount, London, 1919).

L’auteur et l’éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au Ministère de l’Intérieur (section de la librairie) en février 1904.

A LA MÉMOIRE DES PAYSANS D’HIER

et, en particulier,

A LA MÉMOIRE DES VIEILLARDS FAMILIERS DE MON ENFANCE

dont les souvenirs touchants, caustiques ou douloureux s’amalgament à mes premières impressions et observations

CE LIVRE EST DÉDIÉ

E. G.

Février 1922.

AUX LECTEURS
Le père Tiennon est mon voisin: c’est un bon vieux tout courbé par l’âge qui ne saurait marcher sans son gros bâton de noisetier. Il a un collier de barbe claire très blanche, les yeux un peu rouges, une verrue au bord du nez; la peau de son visage est blanche aussi comme sa barbe, d’un blanc graveleux, dartreux. Il porte toujours—sauf pendant les grosses chaleurs—une blouse de cotonnade serrée à la taille par une ceinture de cuir, un pantalon d’étoffe bleue, une casquette de laine dont il rabat les bords sur ses oreilles, un foulard de coton mal noué, et des sabots de hêtre cerclés d’un lien de tôle.

Je rencontre souvent le père Tiennon dans le chemin de terre qui relie à la route nationale la ferme où il vit et celle où j’habite, et à chaque fois nous causons. Les vieillards aiment bien qu’on leur prête attention; ils ont fréquemment de ce côté des déboires… Or, pour peu que j’aie des loisirs, je suis pour le père Tiennon un auditeur complaisant. Ayant vécu longtemps, il se souvient de beaucoup de choses et il les raconte de façon pittoresque, risquant des opinions personnelles parfois fort justes et souvent peu banales. Ainsi m’a-t-il conté toute sa vie par tranches. Pauvre vie monotone de paysan, semblable à beaucoup d’autres… Le père Tiennon a eu ses heures de joie, ses jours de peine; il a travaillé beaucoup; il a souffert des éléments et des hommes, et aussi de l’intraitable fatalité; il lui est arrivé d’être égoïste et de ne valoir pas cher; il lui est arrivé d’être humain et bon,—ainsi qu’à vous, lecteurs, et qu’à moi-même…

Je me suis dit: «On connaît si peu les paysans; si je réunissais pour en faire un livre les récits du père Tiennon?» Un beau jour, je lui ai fait part de cette idée; il m’a répondu avec un sourire étonné:

—A quoi ça t’avancera-t-il, mon pauvre garçon?

—Mais à montrer aux Messieurs de Moulins, de Paris et d’ailleurs ce qu’est au juste une vie de métayer:—ils ne le savent pas, allez!—et puis à leur prouver que les paysans sont moins bêtes qu’ils croient: car il y a dans votre façon de raconter une dose de cette «philosophie» dont ils font grand cas.

—Fais-le donc si ça t’amuse… Mais tu ne peux rapporter les choses comme je les dis; je parle trop mal; les Messieurs de Paris ne comprendraient pas…

—C’est juste; je vais tâcher d’écrire de façon à ce qu’ils comprennent sans trop d’effort, mais en respectant votre pensée—de telle sorte que le récit soit bien de vous quand même.

—Allons, c’est entendu: commence quand tu voudras.

Le pauvre vieux est venu me trouver souvent, par acquit de conscience, pour me rapporter des choses qu’il avait oubliées, ou bien d’autres qu’il s’était juré de ne jamais dévoiler.

—Puisque je raconte ma vie par ton intermédiaire, je dois tout dire, vois-tu, le bon et le mauvais. C’est une confession générale!

Il a donc eu à cœur de me satisfaire. Et j’ai tenté d’en faire autant pour lui. Peut-être ai-je mis quand même, de-ci, de-là, plus de moi qu’il n’eût fallu… Cependant j’ai lu au père Tiennon les chapitres un à un, procédant à mesure aux retouches qu’il m’indiquait, changeant le sens des pensées que je n’avais pas bien saisies de prime abord.

Quand tout a été terminé, je lui ai fait de l’ensemble une nouvelle lecture; il a trouvé bien conforme à la vérité cette histoire de sa vie; il a paru content: lecteurs, puissiez-vous l’être aussi!

Émile Guillaumin.

LA VIE D’UN SIMPLE

I
Je m’appelle Étienne Bertin, mais on m’a toujours nommé «Tiennon». C’est dans une ferme de la commune d’Agonges, tout près de Bourbon-l’Archambault, que j’ai vu le jour au mois de janvier 1823. Mon père était métayer dans cette ferme en communauté avec son frère aîné, mon oncle Antoine, dit «Toinot». Mon père se nommait Gilbert et on l’appelait «Bérot», car c’était la coutume, en ce temps-là, de déformer tous les noms.

Les deux frères ne s’entendaient pas très bien. L’oncle Toinot, soldat sous Napoléon, avait fait la campagne de Russie et en était revenu avec les pieds gelés et des douleurs par tout le corps. Sensible aux changements de température malgré les années écoulées, il s’arrêtait souvent de travailler plusieurs jours durant. D’ailleurs, même en bonne santé, il préférait aller aux foires, ou bien porter les socs au maréchal, ou encore se promener dans les champs, son «gouyard» sur l’épaule, sous couleur de réparer les brèches des haies, que de s’atteler aux besognes suivies. Son séjour à l’armée le déportant du travail, lui avait donné du goût pour la flânerie et pour la dépense. Avec sa rasade d’eau-de-vie au réveil, sa pipe de terre toujours allumée, ses frais d’auberge, il était de force à utiliser pour son seul agrément tous les bénéfices de l’exploitation…

Si je raconte ces choses, ce n’est pas que j’aie eu la connaissance de les pouvoir apprécier par moi-même, mais je les ai entendu rapporter bien souvent chez nous.

Décidé à la rupture, mon père prit en métayage à Meillers, sur la lisière de la forêt de Gros-Bois, un domaine appelé le Garibier,—géré par un fermier de Bourbon, M. Fauconnet.

A l’époque du déménagement, il y eut des discussions pénibles au sujet du partage des outils, du mobilier, du linge et des ustensiles de ménage. Ma grand’mère venant avec nous, cela compliquait encore les choses. Ma tante chicanait sur son droit d’emporter ceci ou cela, lui arrachait des mains draps et torchons. Mon père, d’un caractère très calme, cherchait à éviter les disputes. Maman, au contraire, impétueuse et vive, soutenait ma grand’mère sans cesse aux prises avec les autres. Cela m’effrayait de les voir crier si fort et lever les poings d’un geste de menace—comme prêts à se frapper…

Le jour de Saint-Martin, on me hissa pour le trajet au faîte d’un char attelé de deux gros bœufs rouge foncé, de la race de Salers ou de Mauriac, entre une cage à sécher les fromages, pour l’instant garnie de poules, et une corbeille d’osier où s’empilait de la vaisselle. Les chemins étaient partout défoncés et boueux, très mauvais. Des lambeaux de terre gluante se collaient aux roues qui, s’élevant un peu dans le mouvement de rotation, retombaient sur le sol avec un bruit mat.

En traversant Bourbon, j’ouvris bien grands les yeux pour voir les belles maisons de la ville, les hautes tours grises du vieux château. Et je m’intéressai à la besogne d’une équipe d’ouvriers travaillant à l’empierrage de la grand’route de Moulins qu’on était en train de construire. Cela n’allait pas sans fatigue. Toujours est-il qu’après un moment, quand notre cortège eut regagné la pleine campagne, je m’endormis sans qu’on y prît garde, adossé à la cage à poules et bercé par le roulis continuel de la voiture. Seulement un cahot trop brusque fit se renverser la cage qui dégringola jusqu’à terre où, bien entendu, je la suivis en vitesse… Les volailles se mirent à piailler et moi à crier. Je n’avais aucun mal—la patouille, tapis doux et mol, ayant amorti ma chute. Mais je fus long à consoler, paraît-il, à cause de la surprise de ce réveil désagréable. Et cela me valut de faire à pied le reste du trajet, moins une petite séance à califourchon sur le dos de mon frère Baptiste, qui était mon parrain.

A l’arrivée, ma mère me fit étendre dans un coin de la chambre à four, sur un amas de hardes, et je trouvai dans un nouveau sommeil, très paisible cette fois, le vrai remède aux émotions de la route.

Longtemps après, ma sœur Catherine me vint quérir pour m’amener dans la grande pièce. Les meubles étaient tous en place au long des murs, et l’horloge sonna les douze coups de minuit. Les bouviers du voisinage qui nous avaient déménagés, attablés là, s’entretenaient bruyamment, riaient et chantaient. Mon père leur offrit à boire avec insistance; les verres, choqués fort, tintaient; il y eut du vin répandu qui souilla de rouge la blancheur de la nappe…

On me servit à manger un reste de viande, de la galette et de la brioche; puis un vieillard inconnu me fit faire des galopades sur ses genoux:—ainsi participai-je à la joie générale.

Mais le lendemain, j’entendis maman dire à mon père, d’un ton navré, que ça revenait joliment coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya:

—Je crois bien… Heureusement que ce n’est pas une chose qu’on recommence souvent.

Ma mère conclut:

—On serait vite épuisé, s’il fallait recommencer souvent…

J’approchais d’avoir cinq ans: ces quelques épisodes du déménagement sont liés à mes plus vieux souvenirs.

II
Notre ferme possédait en bordure du bois toute une zone vierge encore des fouilles de l’araire où croissaient à profusion bruyères, genêts, ronces et fougères, et où de grosses pierres grises saillaient du sol par endroits. Cette partie du domaine, dénommée la Breure[1], servait de pâture aux brebis quasi toute l’année. Ma sœur Catherine était la bergère et je l’accompagnais très souvent. Aussi, la Breure me fut-elle bientôt familière. On y rencontrait toutes sortes de bêtes; les oiseaux y pullulaient comme les reptiles, et les animaux de la forêt y faisaient parfois des apparitions. C’est ainsi que j’aperçus un jour toute une famille de gros cochons noirs traverser au galop le bas de notre pâture:—des sangliers, au dire de ma sœur. Une autre fois, ce fut un couple de chevreuils occupés à brouter les petites branches vertes de la bouchure, comme faisaient nos chèvres; je courus dans leur direction et ils détalèrent prestement.

[1] Ce terme—déformation locale du mot «bruyère»—s’appliquait à la plupart des terrains incultes.

La forêt recélait aussi des loups. Un de nos agneaux, vers la fin de l’hiver, disparut sans laisser de trace. La Catherine, seule ce jour-là, ne s’était aperçue de rien. A tort ou à raison, on accusa de ce rapt mystérieux un loup. Ma sœur ne voulut plus aller seule à la Breure parce qu’elle s’effrayait à l’idée de voir réapparaître le méchant fauve. Je fus dès lors constamment avec elle, et je dois dire que nous n’étions pas plus rassurés l’un que l’autre… Cependant nous n’eûmes pas l’occasion de faire la différence entre un loup en chair et en os et le monstre que nous imaginions…

Bien moins rares étaient les lapins: nous en voyions détaler plusieurs tous les jours. Souvent notre chien Médor se mettait à leur poursuite et il lui arrivait parfois d’en saisir un. Mais il ne s’avisait pas de nous le montrer; il se dissimulait derrière la bouchure d’un champ voisin, ou dans le mystère du bois pour s’en repaître sans risque d’être dérangé; il revenait ensuite tout penaud nous trouver, avec du poil et du sang dans sa barbiche grise; il baissait la tête et remuait la queue ayant l’air de demander pardon.

Bien excusable, à vrai dire, le pauvre toutou, de se montrer vorace quand le hasard lui fournissait un supplément de nourriture. Maintenant on traite les chiens comme des personnes; on leur donne de la bonne soupe et du bon pain. Mais à cette époque on leur permettait seulement de barboter dans l’auge contenant la pâtée des cochons,—pâtée toujours fort peu riche en farine. Comme complément, on faisait sécher au four à leur intention une provision de ces acres petites pommes que produisent les sauvageons des haies et qu’on appelle ici des croyes.

On les jugeait d’ailleurs capables de vivre de leur chasse. Quand Médor, au retour des champs, paraissait affamé, quand, à l’heure des repas, il rôdait autour de la table quémandant des croûtes, mon père questionnait la Catherine:

—Ol a donc pas rata?

Ce qui voulait dire:

—Il n’a donc pas fait la chasse aux rats?

Et sur la réponse négative de ma sœur:

—Voué un feignant: si ol avait évu faim, ol aurait ben rata… (C’est un fainéant: s’il avait eu faim, il aurait bien raté.)

Et il reprenait:

—Enfin dounnes-y une croye.

La Catherine, dans la chambre à four attenante à la maison, tirait d’une vieille boutasse poussiéreuse une ou deux de ces petites pommes recroquevillées et les offrait au pauvre Médor qui s’en allait les déchiqueter dans la cour, sur les plants de jonc où il avait coutume de dormir. A ce régime, il était efflanqué et de poil rude, on peut le croire; il eût été facile de lui compter toutes les côtes.

Notre nourriture, à nous, n’était guère plus fameuse, à la vérité. Nous mangions du pain de seigle moulu brut, du pain couleur de suie et graveleux comme s’il eût contenu une bonne dose de gros sable de rivière; on le tenait pour plus nourrissant avec toute l’écorce…

La farine des quelques mesures de froment qu’on faisait moudre aussi était réservée pour les pâtisseries tourtons et galettes qu’on cuisait avec le pain. Cependant on pétrissait d’habitude avec cette farine-là une ribate d’odeur agréable—mie blanche et croûte dorée—réservée pour la soupe de ma petite sœur Marinette, et pour ma grand’mère les jours où sa maladie d’estomac la faisait trop souffrir. Ma mère, parfois, m’en taillait un petit morceau que je dévorais avec autant de plaisir que j’eusse pu faire du meilleur des gâteaux. Régal d’ailleurs bien rare,—car la pauvre femme s’en montrait chiche de sa bonne miche de froment!

La soupe était notre pitance principale: soupe à l’oignon le matin et le soir, et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la citrouille, avec gros comme rien de beurre. Avec cela des beignets indigestes et pâteux d’où les dents s’arrachaient difficilement, des pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits à l’eau, à peine blanchis d’un peu de lait. On se régalait les jours de cuisson à cause du tourton et de la galette; mais ces hors-d’œuvre duraient peu. Quant au lard, on le réservait pour la saison d’été, pour les grandes occasions… Ah! les bonnes choses n’abondaient guère!

III
Comme pâtre dans la Breure je commençai à me rendre utile. Le troisième été d’après notre installation au Garibier, la Catherine, ayant dépassé ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mère avait occupée jusqu’alors; elle lâcha les brebis pour les besognes d’intérieur et les travaux des champs. J’avais sept ans; on me confia la garde du troupeau.

Avant cinq heures, maman me tirait du lit et je partais, les yeux gros de sommeil.

Un petit chemin tortueux et encaissé conduisait à la pâture. Il y avait de chaque côté des bouchures énormes sur de hautes levées avec une ligne de chênes têtards et d’ormeaux aux racines noires débordantes, à la ramure très feuillue. Cela faisait cette «rue creuse» toujours assombrie et un peu mystérieuse—si bien qu’une crainte mal définie m’étreignait en la parcourant. Il m’arrivait d’appeler Médor, consciencieusement occupé à harceler les brebis, pour l’obliger à marcher tout près de moi, et je mettais ma main sur son dos pour lui demander protection.

A la Breure, en présence du large horizon, je respirais plus à l’aise. Vers le levant, vers le midi, la vue s’étendait par delà une vallée fertile de grande importance jusqu’au coteau dénudé, au gazon roussi, qui précédait le bois de Messarges. Quelques champs cultivés se voyaient au nord. Et au couchant régnait la forêt, peuplée là de grands sapins aux troncs suintants de résine qui m’envoyaient leur senteur âcre.

Mais la Breure elle-même était suffisamment vaste—et magnifique par beau temps à l’heure matinale où j’y arrivais. La rosée, sous la caresse du soleil, diamantait les grands genêts, les fougères dentelées, les bruyères grises, les touffes de pâquerettes blanches dédaignées des brebis et masquait d’une buée uniforme l’herbe fine des clairières. Cependant que des bouchures, des buissons et de la forêt s’élevaient sans fin des trilles, vocalises, pépiements et roucoulements, tout le concert enchanteur des aurores d’été.

Pieds nus dans des sabots plus ou moins fendillés et informes, jambes nues jusqu’aux genoux, je sillonnais mon domaine en sifflotant, à l’unisson des oiseaux. La rosée des arbustes mouillait ma blouse et ma culotte, dégoulinait sur mes jambes grêles. Mais le soleil avait vite fait d’effacer les traces de cette aspersion. Je craignais davantage les ronces rampant traîtreusement au bas du sol, sous le couvert des bruyères; souvent j’étais arrêté, griffé cruellement par quelqu’une de ces méchantes; j’avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres, soit vives, soit à demi guéries.

J’apportais dans ma poche un morceau de pain dur avec un peu de fromage et je cassais la croûte assis sur une de ces pierres grises qui montraient leur nez entre les plantes fleuries. A ce moment, un petit agneau à tête noire, très familier, ne manquait jamais de s’approcher pour attraper quelques bouchées de mon pain. Mais un second prit l’habitude de venir aussi, puis un troisième, puis d’autres encore—et ils auraient mangé sans peine toutes mes provisions, si j’avais voulu les croire… Sans compter que Médor, s’il n’était pas à la poursuite de quelque gibier, venait aussi; même il bousculait les pauvres agnelets—sans leur faire de mal, d’ailleurs—afin d’être seul à me solliciter de ses bons grands yeux suppliants. Je lui jetais au loin de tout petits morceaux, et les bêleurs profitaient vite de l’instant où il s’écartait à leur recherche pour venir happer dans ma main leur part de la distribution…

Cela m’amusait, et beaucoup d’autres épisodes de moindre importance. Je regardais voler les tourterelles, détaler les lapins; je faisais le tour du terrain en suivant les bouchures pour trouver des nids; je saisissais dans l’herbe un grillon noir ou une sauterelle verte que je martyrisais sans pitié; ou bien, plaçant sur ma main l’une de ces petites bestioles au dos rouge tacheté de noir que les Messieurs nomment «les bêtes à bon Dieu» et qu’on appelle ici des «marivoles», je lui chantais ce refrain appris de la Catherine:

Marivole, vole vole;
Ton mari est à l’école,
Qui t’achète une belle robe…
Et c’était en effet pour la pauvrette le meilleur parti que de s’envoler au plus vite; à demeurer, elle risquait fort d’être mise en piteux état.

Tout de même je trouvais parfois le temps bien long! J’avais ordre de ne rentrer qu’entre huit et neuf heures, quand les moutons, à cause de la chaleur, se mettent à groumer, c’est-à-dire se tassent, tête baissée, dans quelque coin ombreux. Rentrant trop tôt, j’étais grondé et même battu par ma mère qui ne riait jamais et donnait plus volontiers une taloche qu’une caresse. Je restais donc jusqu’au moment où l’ombre du frêne, à droite de l’entrée, s’allongeant perpendiculairement sur la claie m’annonçait huit heures. Mais attendre jusque-là—et, le soir, attendre dans cette même solitude la nuit tombante, quel dur calvaire! Des fois, pris de peur et de chagrin, je me mettais à pleurer, à pleurer sans motif, longtemps… Un froufroutement subit dans le bois, la fuite d’une souris dans l’herbe, un cri d’oiseau non entendu encore, il n’en fallait pas davantage aux heures d’ennui pour me tirer des larmes.

Ma première grande terreur ne survint pourtant qu’après plusieurs semaines. C’était au cours d’une chaude après-midi où des bourdonnements endormeurs d’insectes bruissaient dans l’atmosphère lourde. Déambulant, les yeux ensommeillés, j’aperçus soudain au bord du fossé qui longeait le bois un grand reptile noir gros comme un manche de fourche et presque aussi long,—une couleuvre sans doute. Mais, n’ayant jamais vu que quelques lézards et quelques orvets, ayant entendu parler des vipères comme de «mauvaises bêtes» particulièrement dangereuses, je me crus en présence d’une énorme vipère noire. Je battis en retraite d’abord, puis revins à petits pas prudents avec le désir de la voir encore: elle avait disparu.

Un quart d’heure après, ayant oublié déjà cet incident, j’étais assis à quelque distance, en train de taillader avec mon couteau une branche de genêt, quand je revis la vipère noire qui rampait dans les bruyères, venant de mon côté très vite. Instinctivement, je me pris à courir dans la direction des moutons. Hélas! j’avais compté sans les ronces traînantes… Avant que j’aie parcouru vingt mètres, il s’en était trouvé une pour m’entraver et me faire tomber. Affolé, sanglotant, tremblant, je n’eus pas tout d’abord la force de bouger. Et voilà que je sens un attouchement singulier sur mes jambes nues, et qu’au derrière de la tête quelque chose de frais m’effleure… Je crus que la vipère noire, m’ayant rejoint, s’étirait sur mon corps! Sous le coup de l’angoisse immense, je me levai d’un bond. Il n’y avait autour de moi nul agresseur reptilien ou autre, mais seulement deux êtres amis venus pour m’affirmer leur sympathie: le bon Médor m’avait léché les jambes et le petit agneau à tête noire avait posé son museau sur ma nuque. Je me remis un peu de ma grosse émotion, mais rentrai tout de même à la nuit tombante avec des traces de larmes, un visage encore convulsé par les sanglots. Pour le coup, ma mère me coupa une tranche de la ribate de froment et me gratifia de quelques poires Saint-Jean qu’elle avait trouvées sous le poirier de la chénevière. Je n’en eus pas moins une nuit agitée avec délire et cauchemars—mes parents durent se lever à plusieurs reprises pour me calmer.

Le lendemain j’eus licence de longuement dormir;—comme les foins étaient en passe d’être finis, ma grand’mère me remplaça auprès des moutons.

Quelques jours après, le seigle mûr, il me fallut repartir—au-devant d’une nouvelle frayeur peut-être plus vive encore.

J’assemblais en bouquet des pâquerettes blanches et des bruyères roses, quand un jappement avertisseur de Médor me fit lever la tête. Sortait du bois et s’avançait de mon côté un grand gaillard à barbe noire portant sur son épaule un tonnelet au bout d’un bâton.

De par l’isolement de notre ferme, j’avais rarement l’occasion de voir des étrangers, sauf pourtant ceux des fermes voisines: les Simon de Suippière, les Parnière de la Bourdrie, et, quelquefois, les Lafont de l’Errain. En voyant venir ce grand noir qui n’était ni de Suippière, ni de la Bourdrie, ni de l’Errain, je restai figé de stupeur.

Il m’appela:

—Petit! (il prononçait pequi). Eh, pequi, viens voir un peu là!…

Je songe aux histoires de malfaiteurs et de brigands entendues aux veillées d’hiver. Sans répondre ni attendre plus, je me mets à courir du côté de la barrière. Et me voici dans la rue creuse trottant toujours vers la maison. Cependant l’homme à barbe noire de crier derrière moi:

—Pourquoi te sauves-tu, pequi? Je ne veux pas te faire de mal.

Il me suit toujours et, rien qu’en marchant de son pas naturel, il me gagne de vitesse. Quand je me hasarde à jeter en arrière un coup d’œil craintif je le vois qui approche. Et quand je débouche dans la cour il est vraiment sur mes talons. N’importe, je me crois sauvé,—de par mon refuge à la maison. Surprise! la porte est fermée à clé… Trop las pour courir encore, je me blottis dans l’embrasure, poussant des cris comme si l’on m’égorgeait. L’homme des bois se fait très doux:

—Pourquoi pleures-tu? Je ne suis pas méchant, va! Au contraire, j’aime bien les pequis enfants.

Il me tapote les joues, et, en dépit de mes larmes, je remarque qu’il a les mains racornies, la figure maigre et de bons yeux limpides sous d’épais sourcils noirs. Il répète sa phrase du début:

—Je ne veux pas te faire de mal…

Et me demande:

—Où sont donc tes parents?

Il n’a pas l’accent du pays; il prononce textuellement: «Où chont donc tes parents?» alors qu’un de par chez nous nous aurait dit: «Là voù donc qu’ô sont?…» Ça me paraît bizarre.

Je ne réponds pas, bien entendu; je continue à crier comme un sauvage, étonné pourtant qu’au lieu de me saisir et de m’emporter il me parle doucement avec des caresses.

Arrive enfin ma grand’mère qui était allée conduire les vaches dans une pâture éloignée; elle se hâte, inquiète de ces cris, et, pour la suivre, ma petite sœur Marinette remue plus que de raison ses jambes trop courtes. Alors, l’homme de s’avancer à sa rencontre, s’excusant de m’avoir fait peur involontairement, donnant des explications. Il était un scieur de long auvergnat en équipe dans la forêt. Leur chantier, installé de la veille dans une vente assez rapprochée de notre Breure, nous nous trouvions voisins et on l’avait délégué pour aller quérir de l’eau. Ma grand’mère lui indiqua la fontaine, commune aux deux domaines du Garibier et de Suippière, qui se trouvait dans le pré des Simon, au delà de notre pré de la maison, ou Chaumat. Il alla sans tarder y remplir son tonnelet, et au retour il remercia encore. Mais je refusai de reprendre avec lui le chemin de la pâture. Même, ma grand’mère, pour me décider à partir ensuite, dut m’accompagner jusqu’à moitié de la rue creuse en me faisant constater que l’Auvergnat avait réellement disparu.

Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma confiance. Je le revis dès le lendemain, et, bien que sa présence me causât un mouvement instinctif de frayeur, loin de chercher à m’esquiver, je soulevai mon vieux chapeau pour le saluer. Alors il me donna quelques jolies branches de fraisier garnies de petites fraises qu’il avait coupées dans le bois à mon intention. Le jour d’après, quand je le vis apparaître avec son tonnelet, je courus à sa rencontre et l’accompagnai au travers de la Breure, puis dans la rue creuse, jusqu’à mi-chemin de chez nous. Et pendant toute une semaine il en fut ainsi.

Un matin, il me proposa de le suivre jusqu’à son chantier. Ma mère m’avait bien défendu de pénétrer dans la forêt à cause des «mauvaises bêtes» et je lui obéissais à peu près, surtout depuis l’histoire de la couleuvre. Néanmoins je consentis tout de suite, l’Auvergnat m’ayant promis d’autres fraises et aussi des copeaux dans lesquels je pourrais découper à l’aise des bonshommes, des bœufs, des chariots, des araires: or, je passais à cela le meilleur de mon temps…

Il nous fallut traverser d’abord la zone des sapins; le sol était jonché de leurs fines aiguilles sèches auxquelles se mêlaient quelques pommes de l’année précédente dont les écailles s’ouvraient, grimaçantes. Après, ce furent des chênes et des bouleaux de forte taille—quelques-uns cerclés de rouge, marqués pour la mort. Puis vint un sous-bois assez épais où la marche était difficile; pourtant, vu ma taille, je me faufilais sans trop de peine dans les traces de mon compagnon qui, d’ailleurs, allait lentement. Mais une branche, qu’il avait écartée pour le passage et qu’il lâcha trop vite, revint me fouetter le visage et me fit grand mal. J’eus le courage de n’en rien laisser paraître. On a son amour-propre en présence des étrangers!

Pour arriver jusqu’au chantier, il nous fallut bien vingt minutes. Trois hommes travaillaient là, au milieu d’un abatis de chênes géants. Ils avaient de longues barbes et de longs cheveux, et ils manœuvraient de leurs longs bras de longues cognées. Des planches étaient débitées déjà, et des poutres et des solives. Sur un chevalet, une bille énorme s’étalait, maintenue avec de grosses chaînes. Quatre bidons noirs trônaient côte à côte sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve de son couvercle, gisait à proximité de la «loge» faite de branches et de mottes, dont le toit touchait le sol. Et le soleil projetait sa grande lumière sur cet espace soustrait au mystère environnant. Des moucherons, que pourchassaient mésanges et hirondelles, s’y ébattaient par essaims nombreux.

Les travailleurs, interrompant l’équarrissage, me taquinèrent avec amitié et s’installèrent pour manger, le bidon sur les genoux. L’un d’eux, plantant dans la pâtée épaisse la cuiller qui n’oscilla pas, me dit en riant:

—Choupe de chieur, tu vois, pequi? Cha tient au corps au moins, chette choupe-là; elle est plus bonne que chelle de chez vous…

Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon, le plus âgé, qui avait un collier de barbe grise, souleva les copeaux et mit à découvert une manière de plat, fermé par le dessus de la marmite, qui contenait un gros morceau de lard rance dont il fit le partage. Ils engloutirent ce lard, chacun taillant du couteau, à grosses bouchées, dans sa portion étalée sur une tranche de pain; puis, à tour de rôle, ils se rafraîchirent, maintenant à la force des bras le tonnelet au-dessus de leur bouche—et l’on entendait l’eau glouglouter dans leur gorge.

Là-dessus, le plus jeune, après s’être essuyé du revers de sa manche, déclara d’un air convaincu:

—Le roi Louis-Philippe n’a peut-être pas déjeuné aussi bien comme moi…

La veille au soir, une réparation d’outils l’ayant conduit à Bourbon, il avait entendu parler d’une révolution à Paris:—l’ancien roi chassé ou en fuite, remplacé par un autre qui s’appelait Louis-Philippe et qui acceptait, à la place du drapeau blanc aux fleurs de lys, le drapeau aux trois couleurs.

Le chef de chantier, le scieur à barbe grise, avait son opinion:

—Puisqu’on a tant fait que de changer, c’est le pequi Napoléon qu’on aurait dû faire venir.

Mais un autre de riposter, ironique:

—Oui, pour qu’il fasse tuer du monde et dévaster des pays comme faisait son père!

—C’est une bonne République que j’aurais voulu, moi, reprit le jeune,—une bonne République pour embêter les curés et les bourgeois!

—Allons voir aux fraises! me dit mon ami.

Nous nous écartâmes un peu dans la clairière entre les géants étendus, et je pus me régaler à profusion des petits fruits vermeils. J’aimais mieux ça que d’entendre les autres parler du drapeau et du roi!

Je restai encore après qu’ils eurent repris le travail, me roulant dans l’amas de sciure, faisant une provision de copeaux de choix et m’intéressant au mouvement de la grande scie que manœuvraient le vieillard napoléonien juché sur la bille et le jeune homme républicain au-dessous. Enfin, timidement, je fis part de mon désir de m’en aller.

Mon ami barbu me reconduisit jusqu’à la zone des sapins, et posa en me quittant son museau rêche sur chacune de mes joues.

Sitôt parvenu à la lisière du bois, je cherchai des yeux le troupeau. Cela fut cause que je ne pris pas garde au fossé qui limitait notre terrain, et que je roulai au fond sur un lit de broussailles d’où je me relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse déchirée. Pour la deuxième fois de la matinée, je me montrai stoïque en ne pleurant pas.

J’étais d’ailleurs bien trop préoccupé de mes moutons pour m’attendrir sur moi-même. Je pris ma course au travers de la Breure, comptant les découvrir en train de groumer dans quelque coin,—mais rien! Alors, suivant les bouchures, j’avisai vers le bas, du côté de la vallée, une brèche accédant à un champ de trèfle dont on avait fauché la première coupe et qu’on laissait repousser pour la graine. Je m’y précipitai et pus voir brebis et agneaux en train de se bourrer de trèfle vert, malgré la chaleur.

Et de crier Médor qui m’avait abandonné dans la forêt pour suivre je ne sais quelle piste:—pas de Médor! Et d’essayer tout seul de les rassembler, de les pousser vers la haie:—j’y parvins après mille peines; mais au lieu de s’engager dans la brèche, ils se glissèrent de chaque côté, s’éparpillèrent de nouveau dans le trèfle. Une deuxième, une troisième tentative échouèrent de même.

Désespéré, je m’en fus tout pleurant vers la maison pour chercher du secours. Ma grand’mère était seule, en train de dorloter ma petite sœur Marinette qui, chétive et souffrante, geignait sans discontinuer. Elle commença par grogner de ce que j’amenais les moutons trop tard. Quand je lui eus avoué, en sanglotant, qu’ils étaient dans le trèfle, elle leva les bras au ciel, avec une lamentation pitoyable:

—Ah! là, là, là! Voué-tu possib’, mon Dieu! Sainte Mère de Dieu!… O vont tous gonfler!… O vont tous êt’ pardus!… Qui que j’vons faire, mon Dieu? Qui que j’vons dev’nir?…

Elle traversa la cour, escalada le tertre qui dominait la grande mare entourée de saules et se mit à brailler d’une voix déchirante:

—Ah! Bérot!… Aaah! Bérot!

Au quatrième appel, mon père répondit de même par un «Aaah!» prolongé. Ma grand’mère lui cria de venir bien vite, m’enjoignit d’attendre pour lui donner des explications et se sauva par la rue creuse, en direction de la Breure, portant la Marinette dans ses bras.

Mon père arriva bientôt, tout essoufflé, tout retourné; et, renseigné, il repartit en courant avec un juron de dépit.

Je le suivis de loin, inquiet et pleurnichant. Les moutons sortis du trèfle s’en venaient d’un air las, le ventre ballonné, la tête basse, les oreilles pendantes. Derrière, ma grand’mère et mon père se lamentaient de compagnie, disant qu’ils étaient tous gonflés, que pas un n’en réchapperait. Ma grand’mère proposait d’aller chercher, à Saint-Aubin, Fanchi Dumoussier qui «savait la prière»; mon père inclinait à demander au voisin Parnière, qui s’y entendait un peu, de venir percer les plus malades. Il se tourmentait aussi de la nécessité de faire prévenir à Bourbon M. Fauconnet, le maître.

Depuis un moment déjà, je cheminais en silence à côté d’eux lorsqu’ils s’avisèrent de me regarder. Le sang des égratignures du fossé, délayé par les larmes, me faisait le visage souillé; et ma blouse et ma culotte offraient de trop visibles accrocs. Ma grand’mère et mon père, se méprenant sur les causes de ces avaries, crurent que j’étais cause de la frasque du troupeau pour avoir le premier franchi la bouchure. Mais je leur contai sans mentir l’emploi de ma matinée. Ma grand’mère, ne m’en jugeant pas moins très coupable, engageait mon père à me corriger ferme. Lui, toujours pacifique, répondit que ça ne ramènerait rien… A la maison pourtant, ma mère jugea nécessaire de m’administrer plusieurs claques et une bonne fessée qui me firent sauver au fond de la chènevière, dans un grand fossé bordé de pruniers, où je boudai et pleurai tout mon soûl. Longtemps après, mon parrain me vint chercher pour manger, affirmant que je ne serais plus ni battu, ni attrapé. Il me dit que Parnière avait percé les dix bêtes les plus malades et que deux étaient déjà crevées. On comptait pouvoir sauver les autres. Une troisième mourut cependant, et un petit par surcroît.

De cette affaire, mon ami l’Auvergnat paya les pots cassés… Quand il revint avec son tonnelet, ma grand’mère et maman se prirent à l’invectiver, l’accusant d’être cause de ce grand malheur qui allait nous mettre tous sur la paille et lui défendant de reprendre de l’eau à notre fontaine. Le pauvre homme, assez déconcerté, s’excusa très humblement, tendit les bras avec de grands gestes comme pour prendre le ciel à témoin de sa complète innocence—et s’éloigna, jugeant toute explication inutile devant la fureur exaspérée de ces femmes… Il alla quérir l’eau, dorénavant, à la source de Fontibier, au delà de Suippière, à trois bons quarts d’heure de son chantier. Je ne le revis jamais plus.

Les orages me causèrent aussi cet été-là des ennuis sérieux. J’avais l’ordre de rentrer dès qu’il viendrait à tonner fort, parce qu’il est mauvais de laisser mouiller les moutons. Or, le temps s’assombrit un matin du côté de Souvigny; bientôt des éclairs en zigzag coururent dans ce noir et des grondements en partirent. Je décidai de rallier la maison. Près d’arriver, entendant moins le tonnerre, j’eus bien le pressentiment d’une bêtise, mais non point le courage de retourner. Maman me demande d’une voix dure pourquoi je reviens si tôt? Et, comme je lui parle de l’orage, elle se met à hausser les épaules, disant que je ne suis qu’un bourri de ne pas savoir encore que les orages ne sont jamais pour nous lorsqu’ils prennent naissance du côté du soleil levant. Deux claques bien senties me font entrer dans la tête cette vérité élémentaire…

«Qui a été pris, se méfie…» Quand survint un autre orage, je jugeai prudent de ne pas m’emballer, bien qu’il se fût formé sur Bourbon et qu’il gagnât sur Saint-Aubin en redoublant de violence. Je partis seulement quand commencèrent à tomber de grosses gouttes espacées. Dans le chemin creux, la pluie augmenta soudain, creva en une averse de déluge, avec accompagnement de grêlons. Les moutons, sous la tourmente, refusaient d’avancer. Et moi, ruisselant, transpercé, meurtri, je commençais à me désoler tout de bon… Mais j’aperçus venir mon père, un vieux sac en pèlerine sur les épaules et s’abritant sous un grand parapluie de toile bleue. Il me demanda si j’étais devenu fou pour ne pas rentrer par un temps pareil, assurant qu’une telle sauce sur le troupeau pourrait bien nous valoir encore des pertes…

A la maison, ma mère, après qu’elle m’eut fait revêtir des habits secs, me tarabusta de nouveau.

Ayant été battu pour venir quand il ne fallait pas et battu pour ne pas venir quand il fallait, les ciels d’orage me semblèrent par la suite doublement gros de menaces…

IV
Songeant qu’à sept ans m’advenaient ces aventures, comparant mon enfance à celle des petits d’aujourd’hui qu’on dorlote et qu’on choie, et qu’on n’oblige à aucun travail sérieux avant douze ou treize ans, je ne puis m’empêcher de dire qu’ils ont joliment de la chance! En ai-je fait, moi, des séances de plein air pendant qu’eux font leurs séances d’école! Du temps que j’étais berger j’esquivais les très mauvais jours,—on n’envoie pas les brebis dehors quand il pleut ou neige. Mais à neuf ans on me confia les cochons et, alors, qu’il pleuve ou vente, que le soleil darde ou que la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me fallait aller aux champs. Oh! ces factions d’hiver, alors que les haies dépouillées ne donnent plus d’abri, que les doigts gourds et crevassés font mal et que le froid, montant des pieds de marbre, vous étreint, quoi qu’on fasse, en une progression méchante,—ces factions d’hiver, quel mauvais souvenir j’en ai conservé!

Il y avait toujours deux truies mères qu’on appelait les vieilles gamelles, et des nourrains plus ou moins, selon les circonstances ou la réussite des portées—une quinzaine en moyenne. Tout cela s’agitait, grognait, fouillait le sol. Les truies étaient surtout difficiles à garder lorsqu’elles avaient à l’étable des porcelets tout jeunes. Elles perçaient au travers des bouchures avec une facilité étonnante et il fallait veiller ferme, ruser avec elles pour les retenir une heure ou deux. Au moins, dans ces moments-là, s’en allaient-elles tout droit vers la maison! Mais non plus tard, quand les petits devenus forts les suivaient… Maraudeuses à l’excès, elles arrivaient des fois à pénétrer dans un champ de céréales où il n’était pas commode de les découvrir. Je reçus encore de bonnes taloches les rares fois où je ne sus pas préserver de leurs ravages les blés ou les orges.

Après les céréales, les fruits. Mes bêtes connaissaient dans un rayon de plusieurs kilomètres tous les poiriers sauvageons grands producteurs: impossible d’empêcher leur quotidienne promenade circulaire pour manger les fruits tombés! En cette période d’arrière-saison, il fallait cependant protéger les semailles nouvelles et les pommes de terre non encore arrachées!

Parfois les familles se divisaient, chaque bande de petits suivant sa mère. Ou bien les jeunes, trop inexpérimentés, restaient en panne, les uns ici, les autres ailleurs; à de certains jours de guigne je ne pouvais arriver à les rassembler tous. Souvent il me fallait, à la nuitée, repartir au diable à la recherche des manquants.

J’avais aussi des embêtements quant à la tenue du domicile particulier de ces messieurs. Ils logeaient, toujours à l’étroit, en des réduits adossés au pignon de la maison, d’un nettoyage difficile à cause des pavés disjoints. Ma grand’mère, qui avait la manie d’inspecter partout, ne trouvait jamais que ce fût assez propre et poussait les autres à me faire des observations. Il m’arriva d’être giflé pour avoir mis à des gorets nouveau-nés de la paille trop raide. Il n’en fallait pas davantage, au dire de mes parents, pour leur faire tomber la queue à tous.

Ces petites misères ont suffi à rendre très légers mes regrets de ce temps-là…

Mais ce fut à une foire d’hiver, à Bourbon, où j’étais allé avec mon père conduire une bande de nourrains, que m’advint le plus triste épisode de ma carrière de porcher.

V
Mon parrain s’étant fait l’entorse, mon frère Louis devait le suppléer pour le pansage; ma sœur Catherine, d’autre part, était très enrhumée. C’est ainsi qu’on en arriva à me désigner pour cette foire—ce qui ne me fit pas déplaisir, bien au contraire. Depuis que nous étions au Garibier, je n’avais jamais revu cette ville de Bourbon dont il ne me restait qu’un souvenir assez confus: c’était une fête que d’y retourner!

Combien dur cependant de sortir du lit à trois heures! Ma mère m’attifa tout sommeillant et voulut me faire manger la soupe. Mais non! du sable toujours me brouillait les yeux; ma tête trop lourde s’inclinait sur mon épaule ou s’appuyait sur la table.

Prévoyant qu’avant peu je regretterais ma somnolence du matin, la bonne femme bourra mes poches d’un morceau de pain et de quelques pommes:

—Pour quand tu auras faim, petit!

Elle m’enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit les épaules d’un vieux châle gris effrangé.

—Ça me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil; tu vas avoir bien froid, mon pauvre Tiennon!

Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse inaccoutumée; une douceur attristée passait dans son regard et dans sa voix; j’eus conscience de son amour de mère que sa dureté habituelle dissimulait trop.

A quatre heures, elle nous aida à démarrer hors de la cour les nourrains étonnés,—puis s’en retourna, nous ayant souhaité bonne vente… Et ce fut pour mon père et moi, dans le grand gel de cette fin de nuit, le long trajet par les chemins pétrifiés, biscornus qui se passa, somme toute, sans trop d’ennui ni de souffrance.

Un peu après sept heures, nous voici installés au champ de foire, en bonne place, le long d’un mur. Mon père tire d’un petit sac de toile bise, apporté exprès, des poignées de seigle, qu’il jette aux cochons pour leur faire prendre patience. Bientôt, néanmoins, ils se mettent à grogner à cause du froid; leurs poils se hérissent; il devient difficile de les faire tenir en place…

Moi aussi, j’ai bien froid! Succédant à l’activité de la marche, le calme de ce foirail est vraiment cruel; les frissons me gagnent; mes dents claquent; mes pieds s’engourdissent, si douloureux! Puis, j’ai l’estomac qui crie famine. Mais mes pauvres mains sont tellement raidies qu’il me faut les réchauffer à la chaleur de mon corps avant que de pouvoir sortir de ma poche les provisions…

Mon père a de la peine à s’en tirer, lui aussi. Il bat la semelle constamment, se frotte les mains avec rage ou bien, avec de grands mouvements de bras, fait le geste de s’étreindre.

Cependant la foire allait son train, assez peu importante d’ailleurs, si bien que les habitués disaient: «C’est une foire morte!» Autour de nous, d’autres cochons—nourrains et petits laitons blancs—grognaient d’avoir trop froid, comme les nôtres. Plus loin, les «cent Bilos» protégés par leur graisse digéraient, affalés sur le sol durci, ou se levaient avec une plainte encolérée quand un marchand les frappait de son fouet pour les examiner. A l’autre extrémité de l’enclos, les moutons paraissaient malheureux et malades sous le givre qui recouvrait leur toison. On ne voyait pas les bovins assemblés dans une autre partie du champ de foire qu’un mur séparait de celle où nous étions, mais on entendait leurs beuglements ennuyés et plaintifs.

Les paysans, en sabots de bois, pantalons d’étoffe bleue, grosses blouses et casquettes, grelottaient de compagnie et se livraient, comme mon père, à des mimiques diverses pour vaincre le froid. En dehors de ceux-là, quelques gros fermiers en peaux de chèvre et quelques marchands en longs cabans gris ou bleus circulaient sans relâche, ayant hâte de terminer leurs affaires pour aller déjeuner dans quelque salle d’auberge bien chauffée. Les oisifs, ceux qui vont aux foires pour tuer le temps, étaient prudemment restés chez eux.

M. Fauconnet, notre maître, apparaît par intermittence… C’est un homme d’une quarantaine d’années, aux larges épaules, à la figure rasée, un peu grimaçante; de bonne humeur, il sourit volontiers d’un sourire bénin, sans franchise; mais quand quelque chose lui déplaît, son visage se plisse et devient dur. Il est furieux aujourd’hui à cause de la nécessité de vendre à bas prix si l’on veut vendre. Il bougonne parce que trois de nos cochons sont trop inférieurs, disant qu’on aurait mieux fait de les laisser à la maison, que la bande se trouve dépareillée de leur présence.

J’ai toujours froid et commence à trouver le temps long. Mon père me propose bien d’aller faire une tournée en ville, mais je crains de m’égarer—et tous ces gens inconnus qui circulent m’effraient un peu…

Plusieurs tentatives de vente ayant échoué, nous nous disposons à repartir, lorsque, sur les dix heures, M. Fauconnet revient en compagnie d’un marchand très loquace; ils arrivent à s’entendre—sauf pourtant pour les trois petits que le maître veut nous faire ramener pour qu’ils «profitent» davantage, se souciant peu des peines qui en résulteront pour nous.

Deux grandes heures d’attente sur la route de Moulins où nous devons opérer livraison des cochons vendus. Station longue et sans charme, malgré le froid moins rude en ce milieu du jour. Le moment venu, des gens de bonne volonté, qui attendaient comme nous pour livrer leurs bêtes, nous aident à effectuer le triage de nos «rebuts».

Après la solde des autres—en pièces d’or que mon père a la précaution de faire sonner une à une sur la chaussée humide—nous retraversons la ville, prenant à côté de la rivière de Burge une rue montueuse et grossièrement pavée qui débouche dans le haut quartier, sur la place de l’Église:—c’est de là que partait le chemin de Meillers.

Sur cette place de l’Église, au carrefour de la route d’Autry, mon père me laisse seul pour aller remettre de suite, selon l’usage, à M. Fauconnet l’argent de la vente. J’étais bien un peu inquiet de le voir partir; mais il m’avait promis de n’être pas longtemps et de rapporter du pain blanc et du chocolat pour mon goûter; de plus, il voulait demander à M. Vernier, un fermier de Meillers qu’il comptait rencontrer chez notre maître, de me ramener en croupe sur son cheval.

Je jette aux trois gorets le grain qui reste au fond du sachet de toile. Ils s’y intéressent peu et ne tardent pas à me causer du désagrément. L’un se sauve dans le chemin de Meillers qu’il reconnaît sans nul doute, tandis qu’un autre redescend en courant vers la ville. Fort à propos, un homme qui s’en retournait de la foire me vient en aide pour les rassembler. Ils sont tranquilles un moment, pas longtemps. Bientôt les voici repris à courir de côté et d’autre en grognant, et j’ai mille peines à ne pas les échapper. Aux rares instants où ils sont sages, je porte mes regards sur l’entrée de la ruelle par où mon père s’en est allé, avec l’espoir toujours déçu de le voir réapparaître. Et, de plus en plus, l’ennui, le froid, la faim me torturent…

Il y avait longtemps, longtemps que j’étais là, quand j’entendis sonner trois heures à l’horloge municipale—tour de la Sainte-Chapelle. Cette tour et les trois autres, plus éloignées, qui sont les derniers vestiges de l’ancien château, patinées par les siècles, apparaissaient plus sombres encore sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes dans la grande brume du soir givreux. Au-dessous, la ville silencieuse, invisible presque, semblait anéantie par l’effet d’une mystérieuse catastrophe.

Et cette place, avec ses arbres squelettiques, ses arbustes buissonneux chargés de paillettes blanches, son carré de gazon nu qui craquait sous les pas, son bassin rectangulaire dont les glissades des gamins avaient meurtri la glace terne, cadrait assez avec la tristesse générale. Au fond l’église, aux massives portes fermées, paraissait hostile à la prière et à l’espoir. A droite, dans un jardin aux murs élevés, un petit château tout neuf flanqué de deux tours carrées prenait dans la grisaille un air rébarbatif et hargneux de prison. En bordure du chemin de Meillers, face à l’église, une belle maison à un étage montrait une façade inquiétante de par l’assaut de vilains reptiles noirs—rosiers et glycines—bien jolis sans doute à la belle saison. Des chaumières basses accolées, et précédées d’une ligne uniforme d’étroits jardinets, contrastaient avec ces immeubles cossus. Maisons de pauvres:—journaliers, vieillards ou veuves,—moins une, vers le milieu, dont le locataire était savetier, ainsi que l’attestait la grosse botte suspendue au-dessus de la porte. Côté de la ville, la maison d’angle de la rue pavée servait à la fois d’épicerie et d’auberge; des pains de savon s’apercevaient derrière les vitres de l’imposte; une branche de genévrier se balançait au mur.

Comme l’église, toutes ces habitations restaient closes; elles contenaient sans doute des foyers flambants, des poêles chauds auprès desquels les gens pouvaient se rire de l’hostilité du dehors. L’hostilité du dehors, j’étais tout seul à en souffrir avec mes trois cochons…

Voici s’ouvrir la grille qui accède au jardin du château; deux prêtres en sortent qui s’inclinent profondément devant la dame encapuchonnée qui les a accompagnés jusque-là. Ils me jettent en passant un regard indifférent et pénètrent dans la maison aux reptiles noirs,—le presbytère sans doute.

La porte d’une des chaumières crie sur ses gonds. Une grande femme ébouriffée paraît dans l’embrasure, jette dans son jardinet l’eau d’une casserole. Son gamin, de mon âge à peu près, profite de cet instant pour s’esquiver et se mettre à patiner sur le bassin. Après cinq ou six glissades, il va cogner à la porte du cordonnier en criant par trois fois le nom d’André. Cet André, plus petit, finit par apparaître, et tous les deux glissent un long moment de compagnie, tantôt debout et se suivant, tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la grande femme ébouriffée, ayant ouvert sa porte à nouveau, leur enjoint de rentrer d’un ton qui les détermine à ne pas se le faire répéter. Et me voici seul encore sur la place.

De loin en loin, des cultivateurs passaient; ils s’en allaient marchant vite, ayant hâte de regagner leur logis. Et s’en allaient aussi quelques fermiers à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux et leurs cache-nez. L’un d’eux, qui avait un gros cheval blanc, s’arrête en m’apercevant:

—D’où donc es-tu, mon p’tit gas?

—De Meillers, M’sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes.

—Tu n’es pas le petit Bertin, du Garibier?

—Si, M’sieu.

—Et ton père n’est pas venu te rejoindre?

—Non, M’sieu.

—Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce, pardi!… Eh bien, mon garçon, je devais te ramener; mais dans ces conditions, rien à faire; tu ne peux pas laisser tes cochons… Donne-toi du mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir!

Après ces judicieux conseils, M. Vernier éperonne son cheval, disparaît bientôt dans le brouillard. Et je reste navré de ce qu’il m’a dit au sujet de mon père:

—Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce…

Cette chose, à laquelle je n’avais pas encore pensé, me semblait maintenant très vraisemblable. Mon père, lorsqu’il allait à la messe, à Meillers, rentrait d’habitude tout de suite après. Mais, les jours de foire, il lui arrivait d’être moins sage et souvent j’étais couché avant son retour. Au lendemain, maussade, ma mère le disputait, tout en le plaignant d’avoir la tête trop faible, pas assez d’énergie pour résister aux entraînements de hasard…

Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait du grand ciel bas et noir; elle montait de la brume flottant au-dessus du sol et soudain épaissie. Je tremble de froid, de faim et de peur. N’ayant rien mangé de la journée que mon croûton dur et mes pommes, je me sens défaillir. Des grondements remuent mes entrailles; des voiles sombres me brouillent les yeux; le faible poids de mon corps pèse lourdement sur mes jambes molles. Un regret me vient de ne pas m’être plus tôt hasardé à partir seul, bien que le chemin ne me fût guère familier. Mais à présent que s’enténébrait la campagne, j’aurais préféré geler sur place que de me mettre en route. Les cochons, comme moi fatigués, dorment au fond du fossé; j’en profite pour m’asseoir auprès d’eux, refoulant mon chagrin.

Cinq heures: c’est la nuit tout à fait. Une voiture de bohémiens s’éloigne de la ville par le chemin de chez nous. Deux hommes encadrent le malheureux cheval qu’ils frappent à grand coups de bâton. Derrière, trois adolescents aux loques dépenaillées baragouinent en une langue inconnue. Cependant que de l’intérieur du véhicule s’élevaient des lamentations, des cris d’enfants battus, des voix de mégères exaspérées. J’avais entendu dire que ces gens à réputation équivoque volaient des enfants pour les torturer, en faire des mendigots exciteurs de pitié. Et mon sang de se glacer davantage, et mon cœur de se mettre à battre plus que de raison! Mais le groupe défila sans paraître me voir.

Ils ne me virent pas non plus, les deux couples d’amoureux qui suivirent. Ils s’en venaient sans doute de danser dans quelque auberge. Les filles avaient mis leurs capes de travers en leur grande hâte de partir, vu l’heure tardive; les garçons les serraient par la taille en une étreinte que le froid rendait bien excusable.

Le sacristain sonna l’Angelus du soir. Le presbytère, les chaumines ayant clos leurs volets ne laissaient entrevoir que de minces filets de lumière. Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie, et c’était maintenant comme un vague crépuscule qui faisait mystérieux et bizarres les objets environnants. Je souffrais moins, mais des voiles sombres brouillaient mes yeux plus fréquemment, et dans mes oreilles tintaient des sons de cloches, comme si l’Angelus eût sonné sans fin…

Les cochons éveillés me donnaient à présent bien du mal à garder—et le froid cependant me gagnait les os…

Des jeunes gens, en un groupe bruyant, montaient de la ville.

L’un, très grand, marchait en tête, faisant des moulinets avec son bâton; bras dessus, bras dessous, trois autres suivaient, titubant et se bousculant; les deux derniers qui s’étaient attardés à allumer leurs pipes gambadaient à dix mètres. Celui d’en avant chantait d’une voix forte, brusque et saccadée, un refrain d’ivrogne:

A boire, à boire, à boire,
Nous quitt’rons-nous sans boire?
Interrogation à laquelle les trois du milieu répondirent par un «Non!» formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton différent, avec des gestes drôles:

Les gas d’Bourbon sont pas si fous
De se quitter sans boire un coup!
Ce dernier mot dégénérait au «bis» en un «Ouou» prolongé qui battait son plein quand ils me dépassèrent—sans soupçonner ma présence dans l’ombre noire du grand mur, au plus creux du fossé.

Quel bon parfum de cuisine m’arrive du château, une délicieuse odeur de viande en train de cuire dans le beurre grésillant! Cela réveille les facultés de mon estomac vide. J’ai envie de franchir le mur, de crier, de hurler ma misère et ma faim, de demander une toute petite part de ces bonnes choses. Pour échapper à la tentation je me rapproche du presbytère. Mais là aussi je perçois un bruit de cuillers et un parfum de soupe qui, pour être moins pénétrant que celui venu de l’orgueilleuse bâtisse neuve, ne m’en paraît pas moins suave. Eh oui, partout dans les maisons chaudes, c’était le repas du soir… Ils dînaient, les bourgeois et les prêtres, et aussi les petites gens des chaumières dont la soupe, pour être sans odeur, devait quand même être si douce à l’estomac!

Seul restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan attifé d’un châle gris qui gardait trois cochons rebutés;—un petit paysan morfondu par une faction solitaire de cinq heures et qui n’avait mangé dans toute la journée qu’un morceau de pain et trois pommes;—et ce petit paysan, c’était moi! Ils m’avaient tous vu, ceux du château et ceux du presbytère, et les ménagères des chaumines, et leurs petits qui étaient de mon âge; ils m’avaient tous vu, mais sans daigner me faire l’aumône d’une parole de sympathie, sans supposer que je pouvais souffrir… Et pas un n’avait la pensée de venir voir si j’étais encore là dans la nuit.

Sept heures sonnent à la Sainte-Chapelle; je compte tristement les coups de timbre frappant l’airain qui, dans le silence de ce nocturne cadre d’hiver, me semblent lugubres comme un glas… Accroupi dans le fossé, je sens mes yeux se fermer, une invincible somnolence m’envahir. Mes sensations s’atténuent et ma pensée… Quelques souvenirs pourtant hantent mon cerveau quasi mort. Ils se rapportent à ceux de chez nous, y compris le chien Médor, à la forêt, à la Breure,—aux lieux et aux êtres qui ont tenu une place dans ma vie d’enfant et qu’il me semble avoir quittés depuis si longtemps… Cela ne me donne ni regret ni attendrissement; cela tient plutôt du rêve. Je ne suis pas bien certain d’avoir vécu cette vie passée; j’ai la conviction que je ne la vivrai plus. Je glisse vers la mort et suis sans force et sans volonté pour résister à l’engourdissement final…

Et voilà que je fus tiré de ma torpeur par un bruit de pas connus. M’étant frotté les yeux, je vis mon père qui arrivait, toussant, crachant, marchant un peu de travers;—mais réellement c’était lui! J’oubliai d’un coup, dans le grand bonheur de le retrouver, tout le long martyre de cette journée et je fus me jeter dans ses bras. Il parut d’abord étonné de ma présence ici. Puis le souvenir lui revint, et il m’étreignit en un débordant enthousiasme d’amour paternel, selon l’habitude chère aux ivrognes d’exagérer leurs impressions. Il pleura, mon pauvre père, de m’avoir laissé si longtemps seul. Il voulait absolument aller faire l’emplette de quelques provisions, mais je me contentai du croûton de pain, reste de son déjeuner d’auberge, qu’il retrouva au fond de sa poche. Puisqu’il était là, lui, mon protecteur et mon guide, je ne craignais plus rien et me sentais le courage de marcher jusque chez nous, l’estomac vide.

Le retour fut long, silencieux, pénible. Mes yeux se fermaient, et mon père, dont je ne lâchais pas la main, me traînait presque. Il avait à fouailler toujours les cochons qui lambinaient. Un moment il dut s’arrêter, s’accoter, le front dans la main, à une clôture de pierres sèches. Des hoquets de plus en plus rapprochés le secouèrent; il devait souffrir atrocement… Il finit par vomir et put repartir un peu soulagé.

Onze heures passé quand nous fûmes rendus. J’entrai de suite à la maison, laissant mon père s’occuper des cochons.

Au coin de l’âtre où s’éteignaient les dernières braises, maman veillait toujours en tricotant. Toute la soirée elle avait prêté l’oreille aux bruits du dehors, sentant grandir son inquiétude à mesure qu’avançait l’heure. Elle me demanda pourquoi nous nous étions tant attardés. Et quand je lui eus fait le récit de la journée, elle se prit à me plaindre et à me dorloter—en même temps qu’elle foudroyait de son plus mauvais regard mon père qui venait d’entrer et qui se couchait sans un mot. Je dînai d’un reste de soupe et d’un œuf cuit sous la cendre. Ce régal me réconforta, mais tout de même je ne pus guère dormir… Il me fallut près d’une semaine pour me remettre de cette journée et du gros rhume gagné pendant ma trop longue faction. Mais il fallut à mon père et à maman bien plus de temps encore pour en revenir à leurs relations normales.

VI
Vint le moment où je dus aller au catéchisme; ce fut mon premier contact avec la société. La société, pour la circonstance, était représentée par un vieux curé à la mine rose et aux cheveux blancs, et par cinq gamins à peu près aussi sauvages que moi. Le seul Jules Vassenat, fils du buraliste-aubergiste, semblait moins emprunté—qui allait apprendre à lire à l’école de Noyant, le gros bourg voisin.

Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures du matin. Comme il y avait une bonne lieue du Garibier à l’église, il me fallait partir aux mois d’hiver avant qu’il fasse jour. Par les temps de gel je m’en tirais bien, sauf qu’il m’arrivait souvent de buter dans les chemins cahoteux et même de m’étaler… Mais par les temps humides la boue, pénétrant dans mes sabots, crottait mes «chausses» de laine, ce qui me rendait très mal à l’aise pendant la séance. Sans compter que le curé se fâchait de me voir si patouillé… D’un caractère très emportant il s’emballait à fond quand nous n’étions pas sages, quand nous répondions de travers à ses questions.

—Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain!

Et de nous donner sur la tête de grands coups du plat de son livre…

Mais ses colères ne duraient pas; il en arrivait vite à nous dire des goguenettes, ou anecdotes drôlatiques, et à rire avec nous. Il avait même des attentions délicates comme de nous partager la brioche qu’il avait eue en cadeau à l’occasion d’un mariage, de nous distribuer des dragées au lendemain d’un baptême et de nous gratifier d’une orange chacun le 31 décembre, en nous recommandant de ne pas aller l’embêter le lendemain pour la «bonne année». Au demeurant un excellent homme, familier avec tout le monde, jovial et sans malice—ayant son franc-parler même avec les riches… Nullement un lèche-pieds, comme j’en ai tant vu depuis…

Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant dix heures, mais il était souvent plus tard,—en raison de mes parties avec un camarade, Jean Boulois, du Parizet, qui s’en venait un bout de chemin avec moi.

Nous passions non loin du village sur la chaussée d’un grand étang, juste à côté du moulin, et nous arrêtions à chaque fois pour voir tourner la roue motrice, et ouïr le grincement des meules, le tic-tac du mécanisme. Nous trouvions amusant aussi de voir partir les garçons avec leurs gros chevaux portant à dos la farine des clients; ils ramenaient de même le grain à moudre. Nulle carriole encore en raison de l’absence de routes.

L’ingénieux Boulois avait toujours à me proposer des distractions nouvelles. Il m’entraîna le long d’un ruisseau où croissaient des arbustes dont les fruits, semblables à des grains de corail, nous servirent à faire des colliers. Il m’apprit à faire des pétards de sureau et des merlassières pour prendre les oiseaux en temps de neige. Nous cherchâmes des prunelles qui sont mangeables une fois gelées. Ainsi, nos trajets de retour duraient longtemps; je finis par ne plus arriver qu’à onze heures au lieu de dix; et j’affirmais à maman que le curé nous gardait de plus en plus tard.

—Allons, mange vite la soupe, faisait-elle; tes cochons s’impatientent à l’étable; il y a deux heures qu’ils devraient être aux champs!

Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque jachère pour une bien longue séance de garde; la solitude me pesait plus qu’avant.

Mais n’eus-je pas l’imprudence de ne rentrer qu’à midi certain jour? Cela mit tout le monde en éveil. Le dimanche suivant ma mère s’en fut trouver le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à neuf heures. Elle me tança d’importance, et je dus m’attendre dorénavant à être saboulé si je rentrais passé dix heures et quart!

Après la deuxième année de catéchisme, en mai 1835, le bon curé blanc me fit faire la communion. Étant «camarade» avec mon ami Boulois, je fus après la messe avec mon père, ma mère et mon parrain, déjeuner au Parizet. La maison était bonne et le repas copieux: il y avait une soupe au jambon, du lapin, du poulet, de la miche de froment toute fraîche, et de la galette et de la brioche; il y avait du vin—j’en bus bien un verre entier—et du café, que je ne connaissais pas encore. J’abusai un peu de toutes ces bonnes choses… Durant les vêpres, je me sentis l’estomac lourd et, rentré chez nous, je souffris bien le soir et la nuit… J’ai pu me convaincre souvent depuis que tout plaisir se paie—d’une rançon parfois très amère.

VII
Il y eut au mois de novembre de cette même année la noce de mes deux frères.

Baptiste, l’aîné, qui était mon parrain, touchait à ses vingt-cinq ans. Le cadet, Louis, en avait vingt-deux. Pour les sauver du service, mes parents les avaient assurés à un marchand d’hommes avant le tirage au sort.

Le service, d’une durée de huit ans, semblait alors une épouvantable calamité. Ma mère disait souvent, à propos de mes frères, qu’elle préférerait les voir mourir que partir soldats. C’est que les partants, assez rares, victimes du sort et de la misère, gagnaient à pied leur garnison lointaine et ne reparaissaient qu’à l’expiration de leur congé, après un nombre infini de déplacements et d’aventures… Or, dans nos campagnes, on n’avait pas la moindre notion de l’extérieur. Au delà des limites du canton, au delà des distances connues, c’étaient des pays mystérieux qu’on imaginait pleins de dangers et peuplés de barbares. Sans compter que subsistait le souvenir des grandes guerres de l’Empire, où tant d’hommes étaient restés!

En s’assurant avant le tirage, ça coûtait cinq cents francs à peu près—alors que, si l’on s’exposait à être pris, on ne s’en tirait pas à moins de mille ou onze cents francs. Maman, à force d’économies, rognant sur le sel, sur le beurre et sur tout, accumulant patiemment gros sous et petites pièces, était arrivée à rassembler les mille francs nécessaires à l’assurance préalable de ses deux aînés. Résultat dont elle se montrait heureuse et fière…

Mes frères épousaient les deux sœurs, les filles de Cognet, du Rondet. Le Louis avait une autre bonne amie qu’il préférait à la Claudine Cognet. Mais notre mère, dont il subissait l’influence, lui avait fait entendre qu’étant sans doute appelé à vivre toujours avec son frère il valait mieux qu’ils eussent les deux sœurs pour femmes: ce serait dans la communauté une garantie de concorde. Et lui d’acquiescer, après un temps d’hésitation—au grand désespoir de la pauvre délaissée…

Comme j’étais trop jeune pour faire partie du cortège au titre de «garçon» je demeurai au Garibier le jour de la noce, avec ma grand’mère et la Marinette. Il me fallut même garder les cochons comme de coutume, mais je les ramenai de bonne heure sachant bien que, dans le remue-ménage général, on ne s’en apercevrait pas.

Le dîner se préparait sous la direction d’une cuisinière de Bourbon qu’aidaient ma mère, rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout était sens dessus dessous. On avait monté les lits au grenier. Deux grandes tables improvisées avec des planches et des tréteaux occupaient deux côtés de la pièce. Les volailles qu’on avait sacrifiées la veille et les quartiers de viande amenés par un boucher de Bourbon mijotaient en plusieurs terrines, cuisaient en une grande chaudière ou rôtissaient au four. Je me régalai avec des abatis et de la brioche appétissante fleurant le beurre frais.

Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit. Ils avaient bu et dansé pendant cinq heures au bourg, chez Vassenat, l’aubergiste,—au point de fatiguer les deux musiciens: un grand vieux très maigre qui manœuvrait avec conviction le tourniquet d’une vielle, et un joufflu au nez cassé qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin, pris hâtivement au Rondet, avant le départ pour Meillers, paraissait à tous vraiment lointain. Si bien que le dîner commença presque aussitôt.

Les tables se trouvant être insuffisantes, on installa au coin de la cheminée les gamins dont j’étais. Il y avait les deux plus jeunes enfants de l’oncle Toinot, trois ou quatre petits de la parenté de mes belles-sœurs et enfin des voisins: les deux gas de Suippière, le Bastien et la Thérèse de la Bourdrie. Placé à côté de la Thérèse, j’admirais ses joues fraîches et les quelques mèches de ses cheveux blonds que n’emprisonnait pas son bonnet d’indienne. Mais je ne lui faisais guère d’avances, cet envahissement d’étrangers me faisant plus sauvage encore que de coutume. Mes compagnons n’étaient d’ailleurs pas plus loquaces. Nous n’en faisions pas moins honneur aux plats. Ma mère vint s’installer à notre groupe pour nous surveiller—avec grand’raison, car nous nous serions certainement rendus malades.

Aux grandes tables, par contre, les conversations allaient s’animant. Tout le monde parlait fort, et plus fort que tous l’oncle Toinot qui plaçait son drame de guerre réservé aux grandes occasions—il s’agissait d’un Russe «occis» par lui:

«C’était peu avant la Bérésina, un jour qu’il faisait rudement froid, sacré bon sang! Voilà qu’on nous envoie une vingtaine en reconnaissance pour fouiller un petit bois de sapins sur la gauche de la colonne. On ne voyait rien; on ne s’attendait à rien—quand tout à coup, d’une espèce de ravin, des Cosaques surgissent, en veux-tu en voilà, qui nous canardent en criant comme des sauvages et tâchent à nous cerner… Alors nous faisons jouer la baïonnette—et pas pour de rire, je vous en réponds! Le chef de ces salauds avait une sale tête; j’aurais bien voulu lui mettre les tripes au vent… Mais comme je le z’yeutais, j’aperçois un grand gargan avec une barbe à poux, qui me guettait aussi crosse levée… J’évite le choc par un saut de côté; je lui fiche un coup de tête dans le ventre si violent qu’il chancelle et s’abat dans la neige. Alors, voyant ma baïonnette viser sa poitrine, il me fixe de ses deux grands yeux blancs épouvantés que je n’oublierai jamais:

«—Francis bono!… Francis bono!… suppliait-il.

«Ça voulait dire: «Bon Français!» Et le regard ajoutait: «Ne me tue pas!»

«Mais avec la misère qu’on avait par ce froid du diable et rien à «bouffer» que des morceaux de cheval mort, tout crus, quand on en pouvait attraper, on se foutait bien de la pitié! Je n’eus qu’une pensée féroce: «Oh ça, mon vieux cochon, tu peux «chialler»… Tu ne m’aurais pas ménagé, toi, si je ne t’avais pas vu à temps!» Et v’lan! ma baïonnette le traverse comme un pain de beurre!»

Un frisson d’horreur courut autour de la tablée, un instant silencieuse. Tous les regards se portèrent sur cet homme qui avait tué un homme! Lui jouissait de son triomphe. Il but coup sur coup deux verres de vin et se mit à chanter des chansons de l’armée très malhonnêtes qui faisaient rougir les filles et nous intriguaient, nous, les enfants. Si bien que ma grand’mère lui reprocha de n’être pas convenable. Mais il était trop heureux d’accaparer l’attention pour tenir compte de ses avis.

La porte extérieure s’ouvrit sous une poussée brusque. Une dizaine d’individus drôlement attifés entrèrent à la file et se mirent à crier, à gesticuler, à faire des contorsions et des grimaces. Ils avaient d’énormes nez postiches dans des figures enfarinées, et des costumes hétéroclites, partie hommes et partie femmes. Quelques-uns, avec du noir de charbon, s’étaient fait des moustaches et des rayures par tout le visage. Cinquante bouches proférèrent la même exclamation:

—Les masques!… Voilà les masques!…

C’était la coutume de cette époque: à tous les dîners de noce, les jeunes gens du voisinage se présentaient ainsi déguisés, sous le prétexte d’amuser les invités.

Ils continuaient à faire les fous, embrassant les filles qu’ils blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du vin et de la brioche. Et, après qu’ils eurent bu et mangé, dans l’étroit espace libre ils dansèrent avec des hurlements de sauvages, des entrechats formidables.

Mais les convives commençaient à s’ennuyer à table. Mon père alluma la lanterne; au travers de la cour boueuse, tout le monde le suivit jusqu’à la grange où, vite, un bal s’improvisa. Dans un coin, sur un entassement de bottes de paille, s’installèrent le vieux maigre avec sa vielle et le joufflu au nez cassé avec sa musette. La lanterne, accrochée très haut, donnait une clarté bien pauvre, et les danseurs, dans la demi-obscurité, avaient un air inquiétant de spectres. Peu leur importait d’ailleurs: masques et convives tournaient à qui mieux mieux ou s’agitaient en cadence dans les multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de gerbes, les vieux regardaient en causant. Nous, les gamins, nous courions de-ci, de-là, nous poursuivant, nous chamaillant. A un moment où nous étions sages, mon parrain et sa femme nous taquinèrent.

—Il faut danser, les petits; c’est une bonne occasion pour apprendre.

Et comme nous baissions la tête sans répondre, mon parrain reprit:

—Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais-la tourner…

Il y mit de l’insistance, et malgré notre confusion il nous fallut partir. La tête nous vira bien un peu; nous donnions dans les grands qui nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous allâmes jusqu’au bout quand même. Et quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la Thérèse,—ce dont mon parrain nous taquina fort. Mais ce premier essai m’avait donné de l’audace et je me mêlai ensuite à presque toutes les danses.

La lanterne ayant usé son combustible s’éteignit soudain; dans la grange enténébrée, ce furent des cris d’effroi et de gaieté, des bousculades et des rires—coupés d’exclamations ironiques.

—Baptiste, gare ta femme!

—Louis, je te vole la Claudine!

—Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils?

La première surprise passée les chuchotements, les bruits d’embrassade se multiplièrent; des baisers anonymes autant qu’audacieux provoquaient des cris effarouchés, des fuites éperdues, des supplications, des soupirs.

Sur l’ordre des mariés, je fus à la maison quérir de la lumière. Les vieux qui, depuis un moment avaient quitté le bal, y étaient attablés à nouveau buvant, chantant, s’empiffrant de volaille rôtie. L’oncle Toinot, tout à fait ivre, dormait comme un sonneur.

La grange éclairée à nouveau, le bal reprit pour se continuer jusqu’à deux heures du matin. Seulement les jeunes mariés avaient filé plus tôt pour gagner dans la nuit Suippière où ils devaient coucher. Quelques-uns des convives éloignés reçurent aussi l’hospitalité chez les voisins. Les autres demeurèrent chez nous: les femmes et les enfants au grenier,—où chacun des lits avait été dédoublé par les soins de ma mère—les hommes au fenil, où on avait disposé à leur intention des couvertures usagées, des sacs.

Les jeunes garçons tinrent à rester debout par bravade. Après avoir bu et mangé à satiété ils se répandirent dans la cour et firent mille sottises—comme de démonter l’araire, de bousculer le char à bœufs dans la mare, d’enlever des jougs les liens de cuir et de s’en servir pour lier Médor sur la brouette qu’ils suspendirent aux branches hautes d’un poirier. Si lamentablement gémit le pauvre chien que mon père dut se lever pour le délivrer, non sans peine. Cependant que les héros clôturaient leurs exploits en plaçant sur le chemin des mariés de grands bâtons fourchus dont je ne compris pas à ce moment le sens. Au jour, rentrés à la maison, ils harcelèrent ma mère déjà levée pour obtenir de la «soupe frite». Tout cela entrait dans la tradition du moment, un peu modifiée depuis quant aux détails,—le fond restant le même.

Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller chercher les mariés, et il y eut de beaux rires à leurs dépens quand on passa à proximité des emblèmes. Mais je ne fus pas témoin de la scène, ayant dû aller garder les cochons comme si de rien n’était.

Quand je revins, le déjeuner s’achevait dans une gaieté un peu factice. La fatigue se lisait sur les figures tirées aux gros yeux somnolents. Les plus enragés obtinrent cependant une nouvelle sauterie dans la grange—courte et sans entrain, d’ailleurs. Et les invités se retirèrent avant la nuit, emportant des restes de galette et de brioche offerts par ma mère…

Il y eut bien du mal ensuite pour remettre toutes choses en place…

VIII
Après ce double mariage, il se trouva que notre ménage fut très fort, surtout en femmes. Ma grand’mère, ma mère, la Catherine, mes deux belles-sœurs, cela les faisait cinq, toutes capables de travailler. Il y avait en plus ma petite sœur Marinette qui touchait à ses dix ans: mais la pauvre gamine était innocente. On mettait cela sur le compte d’une mauvaise fièvre qu’elle avait eue toute jeunette—à la suite de quoi elle s’était élevée chétive et malingre, gênée dans son développement, au physique aussi bien qu’au moral. Toujours est-il que ses yeux, trop fixes, ne décelaient nulle lueur d’intelligence et qu’elle avait de la peine à saisir les moindres choses. Elle ne tenait guère de conversation qu’avec Médor et les chats avec lesquels elle se plaisait à jouer. Les reproches la laissaient indifférente; les événements les plus graves ne l’émeuvaient point; mais elle riait parfois sans motif, longuement. Sa compréhension devait rester toujours celle d’un enfant en bas âge…

Je commençais alors à me familiariser avec toutes les besognes. En fin d’hiver et au commencement du printemps, alors qu’on labourait les jachères à ensemencer en octobre, je devins toucheur de bœufs ou boiron. J’amenais d’ailleurs les cochons qui, s’occupant à chercher les vers dans le sillon en cours, demeuraient à peu près sages.

Nos quatre bœufs s’appelaient Noiraud, Rougeaud, Blanchon et Mouton. Les deux premiers appartenaient à cette race d’Auvergne dont j’ai déjà parlé; il y en avait un couple au moins dans chaque ferme—les bœufs blancs du pays n’étant pas assez robustes, disait-on, pour faire tout le travail. Ils se comportaient bien, les Maurias, ayant la robustesse et l’expérience de l’âge. Les blancs, jeunes encore, avaient besoin d’être tenus de près…

La marche était fatigante, sur cette terre remuée dont mes sabots s’emplissaient vite. Quand je m’ennuyais trop à «toucher» je demandais à mon parrain de me laisser tenir un peu le manche de l’araire. Mais, en dépit de toute ma bonne volonté, le manque d’habitude, le manque de force, ou bien un faux mouvement des bœufs, étaient cause que je laissais quelquefois dévier l’outil. Alors mon parrain, assez emportant et très pointilleux sous le rapport du travail, me le reprenait vite, me disant «bon à rien». Pourtant, la chose lui arrivait bien, à lui aussi; mais il prétextait alors mon insuffisance à conduire et parfois me giflait. Ainsi compris-je à ce moment pourquoi les faibles ont toujours tort et qu’il est triste de travailler sous la direction des autres.

Je comptais souvent le nombre des sillons labourés au cours de l’attelée, supputant par comparaison au travail des jours précédents quand viendrait l’heure de nous en aller… En arrivant à la bouchure où s’ouvrait la barrière, ou claie du champ, j’épiais à la dérobée la physionomie de l’aîné—presque toujours impénétrable; et je devais retourner les bœufs, faire un long tour encore, au bout duquel m’attendait une nouvelle déception plus profonde de toute la croissance de mon espoir. D’ailleurs, le plus souvent, mon parrain attendait pour partir qu’on appelât de la maison,—car il n’avait pas de montre, et par les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que la besogne accomplie ou le degré de faim qu’accusait son estomac.

A cause de l’éloignement des villages, nous entendions même rarement la sonnerie de l’Angelus de midi qui, se plaçant juste au milieu de la tâche quotidienne, aurait pu nous donner une indication.

S’il faisait beau, les séances se passaient avec un moindre ennui; mais aux mauvais jours, vraiment, ça n’en finissait plus… Il me souvient d’une période où nous labourions dans notre champ des Châtaigniers, le plus éloigné de la ferme. Le vent fort tirait de Souvigny, c’est-à-dire du nord-est, et il passait des bourrasques, des averses froides, des giboulées de grésil et même de neige. Ces fouaillées traversaient mes vêtements, m’enveloppaient d’un suaire glacé; mes mains se teintaient de violet…

Un jour que nous étions douchés plus que de raison des frissons me secouèrent qui n’étaient pas seulement dus au froid. J’avais le front brûlant, l’estomac lourd et de continuelles envies de bâiller. Je me plaignis à mon parrain, parlant de m’en aller. Mais il n’y voulut pas consentir. Cependant une averse plus violente nous ayant immobilisés un instant dans le creux d’un vieux chêne, il prit la peine de m’examiner. Me voyant soudain très pâle et soudain d’un pourpre de mauvais aloi:

—Va-t’en bien vite, me dit-il; tu as la fièvre!

Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées; j’eus de la peine à gagner la maison. On me fit tout de suite coucher. Le lendemain, à la suite d’une bonne suée, j’avais par tout le corps une éruption de petits boutons rouges. Il me souvient que ma mère me recommandait sans cesse de rester bien couvert sous peine des pires catastrophes…

Après une quinzaine, quand je pus repartir dans les champs, la rougeole passée, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure, des oiseaux chanteurs. Les bouchures se paraient de jeunes feuilles et les cerisiers s’épanouissaient en une délicieuse floraison blanche. La nature en joie semblait fêter ma guérison. Je trouvai du bonheur à circuler, à vivre.

L’hiver d’après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de garder les cochons, je dus agir en homme. On me mit à battre au fléau et à participer au nettoyage des étables.

Les années précédentes, allant aux champs dans la neige, j’enviais les batteurs en grange. Mais quand je dus faire le métier à mon tour, je m’aperçus que ce n’était pas tout rose non plus, que, si l’on conservait les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu’on avalait par trop de poussière.

Le battage, à cette époque où tout s’écossait au fléau, durait depuis la Toussaint jusqu’au Carnaval, et même jusqu’à la Mi-Carême, sans interruption presque,—sauf quelques journées chaque mois, «quand la lune était bonne», pour couper les bouchures, ébrancher les arbres. Dans la journée, on battait seulement entre les deux pansages; mais on se reprenait à la veillée. Mon début coïncidant avec une abondante récolte, nous travaillions chaque soir jusqu’à dix heures à la lueur d’une lanterne. Je ne connais pas de besogne plus énervante… Manœuvrer le fléau sans arrêt du même train régulier, pour conserver l’harmonie obligée de la cadence, ne pouvoir disposer d’une seconde pour se moucher, pour enlever la poussière qui vous picote le visage et la nuque—quand on est encore malhabile et non habitué à l’effort soutenu, c’est à devenir enragé! Mais quel plaisir les jours où l’on vannait, quand le gros tas de mélange gris, diminuant peu à peu, s’engouffrait en entier dans le tarare, et que je plongeais mes mains dans l’amas de grain propre d’une belle couleur d’or…

Bien dures aussi les séances de nettoyage des étables, le samedi matin! C’est avec le cadet que je faisais ce travail. Nous avions une grosse civière, ou bayard de chêne, que je trouvais déjà lourde sans qu’elle fût chargée. Munis chacun d’un bigot[2], nous piquions avec force dans la couche épaisse de fumier d’où montait une buée chaude, et nous entassions des bigochées monstres. Le Louis excitait mon amour-propre:

[2] Fourche recourbée en forme de crochet.

—Nous en mettons encore un peu, hein? C’est là que nous allons voir si tu es un homme!

Tenant à me montrer homme, je consentais à laisser grossir le chargement tant et si bien qu’il m’en craquait dans les reins lorsqu’on soulevait… Au bout d’un moment j’étais en nage et suffocant; les nerfs fatigués, détendus, ne pouvaient plus serrer suffisamment les poignées du bayard qui, souvent, m’échappait dans le parcours de l’étable à la pelote de fumier de la cour. On avait beau se modérer ensuite: à tout propos survenait un nouvel avatar… Alors mon père—ou mon parrain—de venir me remplacer. Et je m’éclipsais mécontent, froissé, rageur.

J’ai remarqué depuis que tous les débutants connaissent ces ennuis-là. Quand on commence à travailler, on a tout de suite le désir de faire aussi bien que les grands; mais on manque de force, d’adresse et d’expérience. Les autres font sonner bien haut leur supériorité, conséquence de leur âge; et l’on souffre de leurs railleries sans indulgence.

IX
M. Fauconnet venait chez nous tous les quinze jours à peu près, à cheval ou en voiture, selon l’état des chemins. L’une des femmes se précipitant pour tenir sa monture; une autre appelant bien vite mon père qui s’empressait d’accourir, tant loin soit-il, pour lui montrer les récoltes et les bêtes, lui donner toutes explications sur les affaires du moment.

M. Fauconnet tutoyait tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes. Dans ses moments de grosse jovialité, il allait jusqu’à décoiffer ma grand’mère qui portait ces chapeaux en trois parties—un cône et deux volutes renversés—dits chapeaux à la bourbonnaise que commençaient à dédaigner les jeunes.

—Eh bien, tu te maintiens, petite mère? Mais oui, tu as encore bonne mine; tu vivras au moins jusqu’à quatre-vingt-dix ans! Avec ces chapeaux-là, toutes les femmes devenaient vieilles; elles font mal de les changer; les nouveaux sont trop plats; ils ne gardent pas du soleil.

A ma mère il disait:

—Ta volaille marche, cette année, Jeannette? Je constate que les poulets ne manquent pas; j’en vois plein la cour. Surtout, ne leur fais pas manger la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller le grain dans les champs…

Il tapotait le ventre de mes belles-sœurs, leur demandant si ça n’allait pas venir; et, à l’époque où elles étaient enceintes, il constatait complaisamment que ça viendrait bientôt. Il prenait par le menton ma sœur Catherine, disant qu’il la voulait engager comme bonne.

—Et toi, brigand d’Auvergne, tu deviens aussi long qu’une grande perche! me disait-il.

Il m’appelait «brigand d’Auvergne» en souvenir du jour où j’avais laissé pénétrer les moutons dans le trèfle pour m’être allé promener dans la forêt avec le scieur de long auvergnat.

Les mauvaises années, mon père lui adressait force plaintes—pour demander finalement une diminution de charges. A quoi il répondait:

—Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot; tu ne viendras pas vieux, mon ami! Une réduction… Mais tu n’y penses pas! Quand tu ne gagnes rien, moi je ne gagne rien non plus, vieux farceur. Et quand ça va bien, est-ce que je t’augmente?

Lorsqu’il s’agissait, à la Saint-Martin, de régler les comptes de l’année, on s’efforçait de se rappeler à quelle foire on avait vendu des bêtes et à quel prix. Mais personne ne sachant faire un chiffre, il était difficile de se remémorer tout cela de tête, et plus encore de faire les totaux, de déterminer quelle somme exacte restait comme bénéfice. Attentifs, graves, les yeux brillants, mes parents et mes frères s’escrimaient de compagnie:

—A une foire de Bourbon, en hiver, sept cochons à vingt-trois francs…

—Ça fait cent soixante et un francs! disait le Louis, très habile.

Ma mère ne s’en rapportait pas à lui du premier coup:

—Tu dis cent soixante et un… Est-ce bien ça?… Voyons: sept fois vingt-trois… prenons d’abord sept pièces de vingt francs qui font… qui font… les cinq font cent, les deux quarante, cent quarante francs; il reste sept pièces de trois francs: vingt et un; cent quarante et vingt et un font bien cent soixante et un. C’est juste. Après?

Mon père ayant eu le temps de songer reprenait:

—Nous en avons vendu d’autres le Mercredi des Cendres, au Montet. Il y en avait cinq—des gros; nous les vendions trente-huit francs dix sous, je crois bien.

Alors on se remettait à décomposer:

—Cinq pièces de trente francs, cinq pièces de huit francs, cinq pièces de dix sous…

Cela durait des soirs et des soirs. Lorsqu’on touchait au but il fallait souvent, par oubli des premiers chiffres, tout recommencer. On finissait pourtant par se mettre d’accord—sans être bien certain, d’ailleurs, du résultat admis.

Cependant, M. Fauconnet, au jour du règlement, avait vite tranché la question, lui. Il disait, son papier à la main:

—Les achats se montent à tant, les ventes à tant; il te revient tant, Bérot…

Les mauvaises années c’était une somme insignifiante; il y eut même déficit à deux ou trois reprises. Jamais on ne touchait plus de deux ou trois cents francs.

—Mais, Monsieur, je pensais avoir davantage, se hasardait parfois mon père.

—Comment, davantage? Est-ce que tu me prends pour un voleur, Bérot? S’il en est ainsi je vais te prier de chercher un autre maître qui ne te vole pas.

Et l’audacieux, très humblement:

—Je ne veux pas dire ça, Monsieur Fauconnet, bien sûr que non!

—A la bonne heure, parce que, tu sais, les laboureux ne manquent pas: après toi, un autre!

Si la différence s’accusait trop considérable, Fauconnet avouait un report au compte prochain des ventes du mois d’octobre. Cela lui laissait pour l’année entière la jouissance de cet argent dont la moitié nous revenait de plein droit, séance tenante. Mais, bien entendu, il fallait accepter de bonne grâce cette combinaison fantaisiste autant qu’illégale, sous peine d’être mis à la porte…

X
L’argent, comme bien on pense, était rare à la maison et, jusqu’à dix-sept ans, je n’eus jamais même une pauvre pièce de vingt sous dans ma poche. Pourtant, les jours de sortie, il me prenait des envies d’entrer à l’auberge, de voir du nouveau.

Nous allions à la messe à tour de rôle, car il n’y avait que deux garnitures d’habits propres pour nous quatre. Mes frères réservaient pour les jours de fête, pour les cérémonies possibles, leurs habits de noce:—cette garniture-là, utilisée toute la vie aux grandes occasions, servait encore à l’homme pour sa toilette funèbre. Mon père et mon frère Louis allaient au bourg de compagnie; le dimanche suivant c’était notre tour, à mon parrain et à moi.

Or, mes camarades de catéchisme commençaient à aller boire bouteille chez Vassenat et ça m’ennuyait de n’avoir pas d’argent pour les accompagner. Le second dimanche avant le Carnaval, qu’on appelait le «dimanche des garçons», je me risquai à en demander.

—Qu’en veux-tu faire? Si jeune que ça, mon Dieu! gémit mon père.

Ma mère, intervenant, jura qu’il n’y aurait plus moyen de suffire si je voulais me mettre déjà à «manger de l’argent». Je finis pourtant par obtenir quarante sous.

Là-dessus, je pars la tête haute, content comme un roi, faisant bouffer ma blouse avec orgueil. Après la messe j’aborde franchement Boulois, du Parizet, et j’offre de payer un litre. Il allait depuis longtemps chez Vassenat, lui, et il connaissait tous les habitués. Nous nous trouvons bientôt cinq ou six attablés ensemble. Et, non sans étonnement, j’entends les autres rappeler d’anciennes débauches et passer une revue des filles du pays en faisant sur chacune des commentaires désobligeants ou ironiques.

A la suite de la salle d’auberge, il y avait une salle de danse où préludèrent bientôt le vieux maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez cassé avec sa musette. Je m’y rends avec les camarades.

Les filles entraient par une porte latérale donnant sur une ruelle. Par-dessus leurs grosses robes de bure, elles avaient des petits châles gris ou bruns croisés sur la poitrine et tombant en pointe derrière le dos. Leurs bonnets de lingerie blanche étaient recouverts de chapeaux de paille ronds garnis de velours noir, avec des brides flottantes. Thérèse Parnière est là, belle gasille de seize ans toujours blonde et fraîche, très développée. Familier avec elle plus qu’avec aucune autre, je la demande pour danser; elle ne dit pas non. Je tiens ma place; je me lance comme un ancien…

Cela dure jusqu’au moment où s’esquivent les dernières filles. Alors c’est déjà presque la nuit. Nous avons très faim; nous demandons du pain et du fromage. Le temps de vider deux nouveaux litres et tout est englouti… On s’offre le café, puis la goutte. Jamais je n’avais bu autant… Je vois comme en un rêve l’agitation de la salle, les groupes qui, autour des tables, lèvent leurs verres et font du potin. Lorsqu’on se lève enfin pour partir, je ne me sens pas bien stable. Mais Boulois a la bonne idée de me saisir par le bras—et quand nous nous quittons, à proximité du Parizet, je puis me tirer d’affaire seul, l’air m’ayant remis d’aplomb…

Chez nous, je pénètre avec fracas dans la cuisine enténébrée, tout le monde couché dès huit heures.

Je bute dans un banc qui s’affale à grand bruit et me prends à monologuer:

—Eh bien, quoi, on dort déjà? C’est pas une vie! Pas sommeil, moi!

Les deux petits de mon parrain et les trois de mon frère Louis s’éveillent en criant. Maman se lève ainsi que ma belle-sœur Claudine: je cherche à les embrasser.

—Il est soûl! déclarent-elles de compagnie.

La mère me prépare à manger en gémissant, parce que j’avais dépensé si bêtement ce pauvre argent qui donne tant de peine à gagner. La Claudine donne le sein à son petit dernier, puis le remet dans son berceau et, tout en le berçant, chante pour l’apaiser:

Dodo, le petit, dodo…
Le petit mignon voudrait bien dormir:
Son petit sommeil ne peut pas venir.
Dodo, le petit, dodo…
Mais ni les reproches de ma mère, ni ses regrets, ni la mélopée de ma belle-sœur, ni les cris de l’enfant, ne peuvent m’émouvoir. Je fais le pantin plus que de raison; je tiens tout le monde éveillé pendant une grande heure… Après quoi, m’étant couché, je dormis profondément jusqu’au matin.

Au travail, le lendemain, mes frères se gaussèrent à cause de ma triste mine et parce qu’il me fallut aller boire au fossé—tellement j’avais la bouche chaude.

Je n’eus pas l’occasion de recommencer de sitôt. A Pâques, on m’octroya vingt sous seulement. Il me fallut attendre la fête patronale, en juin, pour attraper une autre pièce de quarante sous.

Heureusement, on savait à cette époque s’amuser sans argent—en organisant à la belle saison des bals champêtres, qu’on appelait les «vijons» et, en hiver, des «veillées».

Les vijons se tenaient le dimanche soir à quelque carrefour ombreux et gazonné. Jeunes filles et jeunes garçons s’y rendaient en bande—et aussi des gens mariés, des vieillards, des enfants. Si l’on pouvait avoir un berlironneur quelconque, on dansait jusqu’à satiété,—les vieux même y allant de leur bourrée. A défaut de musiciens, les plus dévoués chantaient ou sifflotaient des airs, et ça marchait tout de même.

Il y avait aussi la ressource des petits jeux. On formait en se tenant la main un grand cercle au milieu duquel une victime aux yeux bandés devait trouver qui lui faisait face, qui lui donnait une tape, ou autre chose dans le même goût. On assemblait force gages, rachetés par des «pénitences» plus ou moins baroques—et l’on riait bien.

Les hommes sérieux à qui ces plaisirs-là semblaient trop enfantins s’adonnaient aux quilles ou aux «neuf trous» sur des pistes voisines.

Les amoureux, par exemple, ne pouvaient guère s’isoler… Avec tout ce monde, la chose eût été remarquée et commentée sans bienveillance. Tout se passait sagement à ces réunions de grand jour.

Les veillées d’hiver donnaient souvent plus de liberté. On se réunissait tel dimanche dans telle ferme et le dimanche suivant dans telle autre. Et l’on dansait, et l’on jouait, et l’on riait—de même qu’aux vijons… Au départ, après la poêlée de châtaignes offerte par ceux de la maison, on avait parfois la chance de servir de guide, dans l’obscurité, à l’élue de son cœur, ce qui était tout à fait charmant.

Ainsi m’arriva-t-il d’être le «conducteur» de Thérèse Parnière, la voisine de la Bourdrie. Depuis ma première sortie chez Vassenat, pour ne pas dire depuis la noce de mes frères, je me sentais attiré vers elle. Aux vijons et aux veillées, j’étais son danseur attitré et, par des pressions de mains et des regards tendres, je lui montrais assez mes sentiments. Mais à nos rencontres, en dehors de ces réunions, je ne trouvais rien à lui dire que des banalités sur la température et le mauvais état des chemins; et pourtant Dieu sait si mon cœur battait vite!

Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et je m’y étais rendu seul de chez nous;—la Catherine, souffrante, n’avait pas voulu m’accompagner et mes frères sortaient rarement depuis leur mariage. Thérèse et son frère Bastien y représentaient la Bourdrie. Je prévoyais qu’au moment de partir Bastien voudrait suivre la plus jeune des Lafond, de l’Errain, sa bonne amie de longue date. Je lui dis en confidence qu’il serait embarrassé à cause de sa sœur.

—Eh bien, reconduis-la donc! s’empressa-t-il.

Et moi d’avouer que j’en avais le très grand désir. Il répondit en riant:

—Tu n’as qu’à le lui proposer, badaud, elle sera bien contente.

Ainsi encouragé, comme nous dansions une polka, je glissai en douce à la Thérèse:

—Me veux-tu pour compagnon, ce soir?

—Mais avec plaisir. Autant toi qu’un autre…

Selon l’usage, la veillée se termina vers minuit. Tous les invités sortirent ensemble, et, dans la cour, on se divisa par maisonnée ou par groupements sympathiques. Je rejoignis Thérèse qui, à dessein, s’éloignait de son frère, et nous pénétrâmes dans un grand champ qu’il fallait traverser pour gagner la Bourdrie. Nuit profonde. Le vent d’ouest soufflait fort. La bruine tombée dans le jour avait rendu le sol glissant. Nous allions avec précaution, bras enlacés, et nous retenant mutuellement quand nos sabots dérapaient.

Je gardais le silence, très ému par la nouveauté de la scène. Thérèse dit:

—Ah! vrai, il fait aussi noir que dans le cul d’un four. On aurait presque peur…

—Oh bien, quand on est deux…, fis-je timidement.

Et, sur sa joue fraîche, je posai mes lèvres d’un geste brusque.

Il me sembla que mon audace ne l’avait point trop surprise. Mais, comme je tentais de l’immobiliser:

—Finis donc, va, grand bête! dit-elle d’un ton plus condescendant que fâché.

—Il y a bien longtemps, Thérèse, que je souhaitais une occasion comme ça pour te proposer de devenir ton bon ami…

—Tu en seras bien avancé… Tu ne veux pas te marier encore, je pense?

—Peut-être sans bien tarder, va…

Enserrant plus fort sa taille, pressant sa main davantage, d’un mouvement brusque je l’obligeai quand même à faire halte.

—Tu voudras, dis?

—Quoi?

—Te marier avec moi?

Et sans lui donner le temps de me répondre, je l’embrassai de nouveau, longuement, goulûment. Mes lèvres cherchèrent ses lèvres…

Elle avait renversé la tête d’un geste instinctif: je la sentis tressaillir.

—Finis, je t’en prie! reprit-elle d’une voix plus faible, quasi suppliante.

Mais elle ne put éviter ma caresse; nos lèvres se scellèrent en un baiser délicieux.

Tout près, avec un air de nous narguer, une chouette ulula sans fin. Nous repartîmes à pas plus vifs, troublés de cette première manifestation d’amour et péniblement impressionnés par les cris de mauvais augure de l’oiseau nocturne.

La bruine s’était remise à tomber, dense et froide. Elle humectait la cape de bure de ma compagne; elle dégoulinait sur ma grosse blouse de cotonnade; et sur nos mains unies, chaudes de fièvre, elle mettait son contact glacé…

Il faisait tellement noir que nous eûmes de la peine à trouver l’échalier pour franchir la bouchure, à l’extrémité du champ. Je le passai le premier, et, dans le pré en contre-bas où il donnait accès, je reçus Thérèse dans mes bras, à proximité du pieu crochu qui servait d’échelon pour monter ou descendre. Je pensais m’autoriser de ce service pour une nouvelle étreinte, mais elle se dégagea si vite que je n’eus même pas le temps de l’embrasser. Tout au long du pré humide, nous allâmes très sagement, presque silencieusement. Un bout de mauvais chemin ensuite où il nous fallut passer à la file sur une rangée de grosses pierres assez éloignées l’une de l’autre. Je voulus aller le premier—malgré que le sentier ne me fût guère familier. Mais je manquai l’une des pierres et plongeai dans la patouille jusqu’à mi-jambe. Je me tirai de là tout penaud, le pantalon cuirassé, ruisselant, la jambe transie—cependant que ma compagne, sans souci des flaques qui l’avaient éclaboussée, riait de l’aventure.

Dans la cour, nous nous rapprochâmes bien entendu. Je la pressai tout contre moi en une étreinte passionnée et lui pris, sans qu’elle s’en fâchât, un long baiser d’amant.

Je regagnai, fiévreux, le Garibier. Une exubérance de vie me soulevait. Par cette nuit d’hiver sombre, venteuse et pluvieuse, j’avais du ciel bleu plein le cœur…

Thérèse fut donc dorénavant ma bonne amie attitrée. Je n’eus pas crainte d’afficher mes préférences pour elle aux autres veillées de cet hiver-là, aux vijons de l’été suivant, non plus qu’au bal de l’auberge Vassenat, les jours de fête. J’allais même la trouver dans les pâtures, les dimanches où il n’y avait pas prétexte à rassemblement, et nous passions de longues heures seul à seule, au long des grosses bouchures parfumées et discrètes, complices des amoureux. Nos relations se bornèrent pourtant à des mignardises innocentes, aux baisers et effusions de lèvres du premier soir. Jeunes et naïfs tous deux, la timidité, la pudeur, la crainte des suites nous empêchèrent d’aller jusqu’à la consommation de l’amour. J’avais d’ailleurs l’intention bien arrêtée d’en faire ma femme.

XI
M. Fauconnet, à la suite d’une scène violente avec mes parents leur donna congé.

Mon père proposait de vendre une truie avec ses petits parce qu’il n’y avait guère de nourriture cette année-là. Le maître la voulait garder.

—Nous achèterons du son, fit-il.

Mot fatal! On avait cru s’apercevoir que le règlement de la dernière Saint-Martin comportait aux dépenses beaucoup plus de son qu’il n’y en avait eu d’acheté. Deux bœufs gras, vendus en dehors de la présence de mon père, semblaient d’autre part d’un bon marché dérisoire. Ma mère avait juré souvent que Fauconnet n’emporterait pas cela en terre. Elle profita donc de ce qu’il parlait de son pour dire qu’il n’aurait pas à porter aux dépenses celui qu’il se proposait d’acheter, attendu qu’il en avait compté au moins mille livres de trop l’année précédente.

—Dites tout de suite que vous me prenez pour un voleur! fit-il, selon sa coutume.

Alors mon père, sortant de sa passivité ordinaire, fut comme un mouton enragé:

—Eh bien oui, là, vous êtes un voleur!

Et de parler des bœufs gras; et de citer d’autres choses plus anciennes en s’efforçant à des preuves.

—Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez agi honnêtement j’aurais peut-être trois ou quatre mille francs devant moi alors que je n’ai pas le sou. Oui, vous êtes un voleur!

Fauconnet, malgré son toupet, blêmit. Son visage glabre eut des plissements plus accentués. Furieux, il se prit à menacer:

—Vous viendrez raconter cela devant les juges, mes agneaux! Je vais vous attaquer pour injures et pour atteintes à l’honneur; vous ne savez pas ce qui vous pend au nez, soyez sûrs… En attendant, Bérot, cherche un autre domaine, vieux malin!

Il sortit en vitesse, alla quérir lui-même son cheval à l’étable, cria de nouveau en partant:

—Avant peu vous saurez comment je m’appelle! Au revoir!

En osant cela, mes parents savaient aller au devant d’un congé certain: cette conséquence prévue les laissa donc indifférents. Mais ils s’effrayèrent de la menace d’un procès, et leurs appréhensions étaient partagées par tous. Car, devant les juges, avec les meilleures raisons, les malheureux se trouvent avoir tort. Le maître, nanti de papiers, présenterait des comptes qui auraient l’air d’être justes. Qu’importerait notre seule bonne foi maladroitement exprimée? Il aurait gain de cause…

—Mon Dieu! mon Dieu! les hommes de loi vont tout nous prendre, ils feront vendre aux enchères le mobilier et les instruments! gémissait ma grand’mère dix fois par jour.

Terreurs vaines cependant. Fauconnet se garda de porter plainte. Au fond, malgré la supériorité de sa situation, lui aussi avait peut-être peur des juges!

Il s’en tint à nous faire toutes les misères possibles, exigeant que les conditions du bail fussent suivies à la lettre, nous privant de la pâture des trèfles, de façon qu’il nous fallut acheter du foin et que notre cheptel se trouva quand même en mauvais état pour l’estimation de Saint-Martin. Il agit de telle sorte que mon père fut redevable à la sortie d’une somme qu’il ne put fournir. Le maître, alors, de frapper d’une saisie la récolte en terre qu’il garda toute—profitant seul par ce moyen de notre travail de la dernière année…

Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans les grandes écoles, faire de l’aîné un médecin, du second un avocat, et du troisième un officier; quand je le vis plus tard acheter, à Agonges, un château et quatre fermes, vieillir et mourir dans la peau d’un gros propriétaire terrien, je compris mieux encore combien l’épithète de «voleur» lui avait été justement appliquée.

Car il était d’origine très pauvre, fils d’un garde particulier et petit-fils d’un métayer comme nous.

XII
Après bien des démarches, mon père finit par trouver un autre «endroit», comme on dit. C’était à Saint-Menoux, à proximité du bourg, en direction de Bourbon. Cette ferme, dénommée la Billette, venait d’être achetée par un pharmacien de Moulins, M. Boutry. Et celui-ci, ayant cédé son fonds, vint s’installer presque en même temps que nous dans la maison de maître,—une grande bâtisse carrée à un étage dans un jardin spacieux—qu’un mur séparait de notre cour.

Sous bien des rapports nous étions mieux qu’au Garibier. Les bâtiments n’étaient qu’à deux cents mètres de la grand’route que bordaient plusieurs de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, des piétons, des voitures; cela nous changeait de notre vallon sauvage de là-bas… Rien à dire du logement ni des terres. Mais ce qui nous sembla bientôt gênant, presque insupportable, ce fut la présence constante du maître.

M. Boutry n’était pas un méchant homme, et je mettrais ma main au feu qu’avec lui les comptes furent toujours sincères. Seulement, méticuleux et tatillon par nature, il avait le tort de prendre au sérieux son rôle de propriétaire-gérant. Il aurait voulu nous faire accepter en bloc les théories qu’il puisait dans les livres d’agriculture. Théories si contraires aux habituelles façons de faire et souvent si absurdes que nous lui éclations de rire au nez… D’ailleurs, par son physique même et par ses gestes il prêtait à rire. Petit, vif et remuant, des lunettes abritant ses yeux bouffis, crâne chauve et barbe rêche, il venait en sautillant nous relancer dans les étables ou dans les champs.

—Voyez, il serait préférable de labourer à telle époque et de telle façon!—Vous mettez trop peu de semence!—Il faut donner telle ration à vos bœufs!

Ainsi de tout.

Je me rappelle d’un jour où il vint nous trouver, mon parrain et moi, alors que nous retournions un vieux trèfle. Il pouvait être dix heures du matin, au mois de mai; le soleil tapait dur.

—Baptiste, Baptiste, fit M. Boutry très affairé, quand il fait chaud comme cela ne gardez pas les bœufs trop longtemps, trois heures au maximum. Si l’on prolonge au delà de cette limite, il peut en résulter des accidents fort graves. J’ai lu cela hier dans un traité d’agriculture très bien fait.

Il passa sur le dos des bêtes sa petite main d’apothicaire fine et blanche.

—Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs battent; de la mousse écumeuse sort de leur bouche; ils en viendraient à tirer la langue… Il va falloir les dételer, Baptiste.

Mon parrain haussa les épaules.

—Nous n’en finirions pas de faire notre ouvrage, Monsieur, si nous ne les gardions que trois heures à chaque attelée. Par les temps de chaleur, bien sûr que leurs flancs battent et qu’ils tirent la langue, ce n’est qu’un mauvais moment à passer; nous aussi nous avons chaud!

—Évitez d’exagérer; cela pourrait être dangereux, vous dis-je.

—Nous les lâcherons à midi, soyez tranquille! fit l’aîné narquois.

—Comme les autres jours! ajoutai-je malicieusement.

M. Boutry partit très mécontent, comprenant qu’on se moquait…

La politesse, la déférence nous faisaient plutôt défaut, comme on voit. Pourtant, au Garibier, avant la rupture, chacun se montrait empressé à l’égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait que deux fois par mois; puis, connaissant la vie rurale, il faisait montre comme gérant de capacités incontestables; enfin il savait parler en maître. Tandis que Boutry, exprimant d’un air de prière les idées de ses livres, nous semblait ridicule; et puis, dame, il était toujours là…

De par les conditions du bail, nous étions astreints pour le service particulier du bourgeois à pas mal de petites besognes: car il n’avait pas de domestique mâle. Nous devions soigner son cheval, nettoyer sa voiture, atteler et dételer quand il allait en route, faire son jardin, casser son bois. Il eût aimé, je pense, que nous prévenions ses désirs, que nous nous prêtions au moins de bonne grâce à l’accomplissement de ces multiples corvées. Mais au lieu de cela, mon père, très incapable de dissimuler, grognait à tous les ordres:

—Oh M’sieu, ça va t’y nous r’tarder! Tant d’travail que presse chez nous!… J’aurions déjà peiné d’en voir le bout.

Presque toujours ma mère renchérissait, ou bien mes frères. Alors le maître:

—Mais il n’y en a pas pour longtemps, mes amis. C’est l’affaire d’un tout petit moment… Vous m’aurez vite fait ça, mon brave Bérot.

—Pus longtemps qu’ou pensez, allez, M’sieu… C’est bien ennuyant, j’vous en réponds!

Lui, gêné de ces doléances, se faisait très humble pour venir nous déranger—comme s’il eût demandé une faveur à des indifférents.

Mme Boutry, maigre pimbêche sur le retour, était loin d’être aussi accommodante. D’un ton sec et dédaigneux elle disait à ma mère:

—Jeannette, vous m’enverrez quelqu’un demain pour la lessive.

Ou bien:

—Je compte sur Catherine dimanche pour aider à la bonne; j’aurai du monde.

Cela n’admettait pas de réplique.

Et méfiante à l’excès. Les volailles, les fruits étant à moitié au même titre que le reste, elle comptait fréquemment les poussins et venait chez nous à l’heure des repas pour inspecter la table d’un regard soupçonneux. Les jours de marché, elle se trouvait là comme par hasard au départ de ma mère, craignant sans doute que les paniers ne contiennent des denrées soustraites à la communauté. L’enragée fureteuse voulait connaître le «pourquoi» et le «comment» des moindres choses.

Un soir, la Claudine, à propos de prunes soustraites au gros prunier du bas de la cour, lui fit une réponse un peu vive:

—Ma foi, Madame, j’ai autre chose à faire que de rester là pour les garder.

Un autre jour, nouvelle algarade à propos de deux poulets disparus, probablement enlevés par la buse.

—Je trouve que cela arrive souvent: vous devriez les veiller mieux.

—Nous louerons une servante pour ça! répondit ma belle-sœur ironiquement.

M. Boutry et sa femme avaient encore cette manie de nous donner à tout propos des conseils d’hygiène. S’ils nous voyaient en sueur à la suite d’un travail pénible:

—Ne restez pas ainsi. Allez tout de suite vous changer. Massez-vous les uns les autres pour que la circulation du sang ne se ralentisse pas. Surtout, évitez les courants d’air!

Excellents avis sans doute, mais en été on a autre chose à faire que de se changer et de se masser réciproquement à chaque fois qu’on est en sueur. Et puis ces opérations seraient à recommencer trop souvent!

Quand les gamins couraient dehors tête nue, nouvelle occasion d’intervenir.

—Mais faites donc attention! Ces enfants vont prendre mal! Ne les laissez pas au soleil sans coiffure…

Ils n’eussent pas voulu les voir sortir au crépuscule, ni par les temps humides, en raison de la faiblesse de leurs poumons—et tout à l’avenant. Ce sont là prescriptions bonnes pour les enfants des riches—qui s’en portent souvent plus mal—mais auxquelles les petits des travailleurs n’ont point coutume d’être soumis.

Quand quelqu’un, petit ou grand, souffrait de la moindre indisposition il aurait fallu sans plus attendre lui faire avaler quelque drogue—ou même aller quérir le médecin.

—Ils se figurent pourtant que leurs remèdes empêchent de mourir! disait mon père. C’est des bêtises, plus on s’en fourre dans le corps, plus mal on se porte. Quant aux médecins, s’il fallait recourir à eux aussitôt qu’on sent du mal ça coûterait cher. Et pour ce qu’ils y connaissent! On voit bien que le bourgeois était pharmacien: ça s’accorde ensemble, les marchands de purges et les médecins, pour rouler le pauvre monde…

Et ma mère, quand elle venait de subir un cours d’hygiène:

—En voilà des embarras! Si on voulait les croire, il faudrait se fourrer dans une boîte à coton!

Dès la première année, nos relations avec les maîtres n’allèrent donc pas sans tiraillements.

Pourtant, au point de vue des affaires, ça marchait bien. M. Boutry laissait une grande liberté à mon père pour les ventes et les achats. A la Saint-Martin il y eut à toucher un joli bénéfice, ce qui nous permit de joindre les deux bouts,—en dépit de la saisie de notre part de récolte au Garibier.

XIII
Les premiers mois de notre installation à la Billette j’étais resté fidèle à Thérèse Parnière et, malgré la distance, j’allais la voir presque tous les dimanches.

Je prenais les coursières, cheminant par monts et par vaux, au travers des cultures et des prés, suivant quelquefois un bout d’impossible «rue creuse», empruntant même un coin de forêt.

A vingt minutes à peu près de la Bourdrie, j’avais à franchir un grand terrain vague, sourceux et spongieux, traversé d’un seul sentier potable qui cotôyait vers le milieu une mare à l’eau verdâtre entourée d’ormeaux têtards. Deux rangées de vieux chênes jamais élagués se prolongeaient à la suite, en direction de la forêt toute proche.

Certes, il n’était guère agréable de passer seul, la nuit, en cet endroit—d’ailleurs appelé «le rendez-vous des sorciers». Le bruit du vent dans les feuilles y semblait plus mystérieux et les cris des hiboux plus lugubres.

Lors, m’en retournant de veiller chez ma belle par une nuit de fin d’hiver, sans lune, je vis soudain surgir d’entre les arbres une forme blanche qui se mit à faire des cabrioles… Une autre suivit, puis une troisième… La terreur me faisait claquer les dents. Néanmoins j’assurai dans ma main mon bon gourdin d’épine noire et continuai d’avancer, bien résolu à en user contre les fantômes s’ils voulaient m’embêter.

Ayant sautillé quelques instants en silence, ils se campèrent tous de front dans le sentier et se mirent à crier, à hurler sans fin, en agitant leurs grands bras blancs. Quand je fus à cinq pas d’eux:

—Attendez-moi, les gas! formulai-je, avec une énergie un peu forcée.

Loin de se détourner, ils m’entourèrent en criant de plus belle, en agitant plus fort leurs grands bras menaçants. D’un geste furieux, désespéré, mon gourdin fendit l’air, s’abattit sur le travers d’un des trois êtres qui s’affaissa avec un long cri plaintif,—très humain cette fois. Cependant que les autres s’enfuyaient en vitesse.

—Tu m’as tué, cochon, tu m’as tué! proféra le fantôme gémissant.

Je déroulai les défroques dont s’était affublé le malheureux et reconnus le petit Barret, de Fontivier, un garçon de deux ans plus jeune que moi avec qui j’avais toujours eu de bons rapports.

—C’est dans les reins, reprit-il. Tu m’as cassé les reins, je ne peux pas me remuer.

Ses compagnons étaient les deux Simon, de Suippière, des amis d’enfance aussi. Je les appelai l’un après l’autre—en vain. Barret eut un spasme et vomit du sang; je crus qu’il allait passer… J’avais bien envie de le laisser crever tout seul là, dans la nuit, non par vengeance, mais par égoïsme et faute de savoir comment le secourir. Mais à la lueur d’une allumette, je distinguai ses traits décomposés, ses yeux suppliants, le sang rouge qui sortait encore de sa bouche. Une pitié infinie en même temps qu’un chagrin profond m’envahirent. Je descendis jusqu’à l’extrême bord de la mare dans laquelle je mouillai l’un des torchons qui avaient servi à sa toilette de fantôme; j’humectai son front, ses tempes, le creux de ses mains; je nettoyai sa bouche. Il parut se remettre un peu.

—Reconduis-moi, je t’en prie, dit-il. Ne m’abandonne pas…

—Tu n’aurais pourtant que ce que tu mérites! fis-je, d’un ton de justicier.

—Oh! Tiennon, tu t’es bien assez vengé… Je te jure que je n’avais pas l’intention de te faire du mal. Je voulais seulement t’effrayer pour que tu ne reviennes plus voir la Thérèse, que j’aimais à en perdre la raison… Mais tu peux être tranquille, va: c’est toi qui l’auras; je suis foutu!

L’ayant rassuré de mon mieux, avec de grandes précautions je le mis sur ses jambes. Appuyé sur moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais le heurt de son pied contre un caillou le fit crier de douleur.

—Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus loin! dit-il en sanglotant.

Nous avions bien fait dix mètres!

Je l’établis à califourchon sur mon dos et marchai doucement, avec bien des précautions pour me rendre compte où je posais les pieds. Mais les secousses inévitables lui causaient des souffrances accrues et il gémissait à fendre l’âme. Je continuais quand même, m’efforçant à l’indifférence.

Vint un moment où l’étreinte de ses bras parut mollir, où son corps pesa davantage d’être inerte. Exténué pour mon compte je l’étendis sur le sol: il semblait ne plus remuer. Je fus retremper le chiffon dans le creux d’un fossé et le bassinai de nouveau: il geignit sans plus rien dire.

Je le repris comme la première fois et continuai d’avancer. Il eut des hoquets qui pouvaient être d’agonie… Le sang venant de nouveau, je me félicitai de ce que le linceul du fantôme martyr, passé en travers sur mon cou, préservât mes effets. Anxieux, les nerfs tendus à l’extrême, je marchais vite à présent malgré la charge lourde, et le noir, et les obstacles du mauvais chemin,—sans plus m’affecter des gémissements du malheureux.

Après une grande heure je parvins à la cour de Fontivier et, tâchant d’apaiser les chiens qui aboyaient avec fureur, je déposai le moribond sous la petite fenêtre de la maison, étendu sur les défroques de sa mascarade.

Un grand coup de bâton dans la porte et je me sauvai par un sentier de chèvre qui, en arrière des bâtiments, dévalait parmi les cultures. Les chiens me poursuivirent un peu avec des jappements toujours fâchés, mais je fus bientôt hors de leur atteinte. Et quand me parvinrent, dans le silence de la nuit, les exclamations provoquées par la lugubre découverte, je n’avais plus à craindre d’être rejoint.

Le pauvre Barret ne s’était pas trompé. Mon bâton d’épine avait dû lui casser quelque chose dans la colonne vertébrale. Il traînailla plusieurs mois et, finalement, mourut… Jamais, au cours de sa lente agonie, il ne consentit à s’expliquer sur le drame. Aux questions sur qui l’avait frappé:

—C’est quelqu’un qui en avait le droit; c’est bien fait pour moi! répondait-il sans plus.

Et il interdit à ses parents de porter plainte. Les deux comparses s’abstinrent de confidences qui eussent provoqué l’aveu de leur triste rôle. J’avais moi-même tout intérêt à ne rien dire. Les parents de Barret, s’ils eurent des doutes, hésitèrent à les divulguer. La justice ne fut pas informée, et après les mille suppositions du début, on ne parla plus de cette affaire qui resta pour tout le monde mystérieuse et inexplicable.

Sans doute je n’avais rien à regretter… Mais c’est tout de même ennuyeux de se dire qu’on a causé la mort d’un homme—fors le cas où c’est une action très méritoire: mon oncle Toinot était si fier d’avoir tué un Russe! Souvent me sont revenus à la pensée les détails de cette triste nuit. Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonné ma vie, mais il m’a longtemps harcelé, troublé…

Après l’événement, je ne tardai pas à rompre avec la Thérèse. Ses parents m’ayant mis en demeure de l’épouser tout de suite ou de ne plus la fréquenter, je cessai mes visites. Et c’est bien ce qu’ils espéraient.

Six mois après, elle devint la femme de l’aîné des Simon, de l’un des lâches qui accompagnaient le petit Barret au «rendez-vous des sorciers». La noce eut lieu la semaine même où on l’enterra. La vie a de bien cruelles ironies…

XIV
Il se passa chez nous, pendant notre seconde année de séjour à la Billette, deux événements familiaux très graves: la mort de ma grand’mère et le départ de ma sœur Catherine.

Ma grand’mère avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, elle fut prise d’une attaque alors qu’elle gardait les oisons. Mon père la trouva affalée au bord d’un fossé, le côté gauche inerte, la langue pâteuse. On la transporta sur son lit d’où elle ne bougea plus. Elle articulait obstinément des sons incompréhensibles qui devaient être des phrases et se mettait en colère parce que nous ne pouvions la comprendre. Il fallait toujours quelqu’un à côté d’elle pour lui donner satisfaction dans la mesure du possible, la faire manger ou boire lorsqu’elle en avait envie et ainsi de suite. Vraisemblablement elle souffrait beaucoup. Et nul mieux à espérer!

Bien souvent j’entendais prononcer à ma mère ou à l’une de mes belles-sœurs des phrases comme celle-ci:

—Savoir si ça va durer longtemps?

A quoi une autre répondait:

—Ce n’est pas à souhaiter!

Encore que je n’eusse pas, pour la vieille femme plutôt dure à mon enfance, une affection bien profonde, j’étais quand même peiné de ces dialogues où perçait le désir de sa mort. Quand nous étions à table, je portais machinalement mon regard sur son lit; une angoisse m’étreignait de la contempler immobile et le teint cireux sous sa coiffe antique, ou bien remuant les lèvres pour des articulations informes, pénibles. Souvent j’abrégeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger dehors, parce qu’en sa présence ça me devenait impossible.

Je trouve qu’un des bons avantages des fortunés est d’avoir des appartements de plusieurs pièces,—chaque ménage, sinon chaque personne, ayant sa chambre propre, son intimité distincte. Au moins, ils peuvent être malades tranquillement. Tandis que, dans l’unique pièce des maisonnées pauvres, c’est tous les spectacles mêlés, la misère de chacun s’étalant aux yeux de tous sans possibilité contraire.

C’est ainsi qu’à côté de ma grand’mère se mourant, mes petits neveux clamaient leur joie d’être au monde, l’assommaient de leurs jeux bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier, indifférente à l’agonie d’une vieille femme paralysée!

Elle passa fin octobre, à la suite d’une seconde attaque, après une journée seulement de souffrances plus vives.

Sitôt qu’elle fut morte, on arrêta l’horloge et on jeta dehors l’eau du seau de la «bassie» où son âme avait dû se baigner avant que de s’élever vers les régions célestes.

Je fus vivement impressionné par ce premier deuil. Terreur de la mort vue de près, sentiment complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié, le dégoût… A plusieurs reprises, je contemplai longuement, dans sa rigidité dernière, cette créature qui avait tenu une si grande place dans le rayon familier de mon existence.

Au reste, cette mort ne changea rien aux coutumes journalières de la maisonnée; les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit dont les rideaux tirés masquaient un cadavre. Seule, mettait une note de mystère la bougie qui brûlait à proximité, sur une petite table, près du bol d’eau bénite où trempait une branche de buis. On s’abstint pourtant de faire l’attelée quotidienne de labour. Mon frère Louis s’en fut à Agonges prévenir l’oncle Toinot et sa famille. Mon parrain alla déclarer le décès à la mairie et s’entendre avec le curé pour l’heure de l’enterrement. Je fus chargé, moi, de recruter des porteurs dans le voisinage.

Rentré du bourg, mon parrain travailla à la mise au point d’un araire neuf, et il me fallut lui aider. La besogne terminée, il dit, l’air satisfait:

—Il y a assez longtemps qu’il était en chantier, cet ariau! J’avais bien besoin d’une journée comme ça…

Ce sentiment de tranquille égoïsme me peina un peu. On s’attendrît aisément quand on est jeune. Plus tard,—même à l’âge qu’avait alors mon parrain,—je fus bien aussi pratique que lui.

Le lendemain, nous étions une trentaine à suivre, dans l’épais brouillard froid, le char à bœufs qui portait la bière. A l’entrée du bourg, on la déposa sur deux chaises empruntées dans une maison. Il fallut attendre là un grand quart d’heure. Le curé enfin venu récita quelques prières—et l’on se mit en route vers l’église, la bière portée maintenant par quatre hommes, avec des bâtons qu’ils passaient dans une serviette suspendue à leur cou.

De la même façon, après la cérémonie, on parvint au cimetière. Là, au moment de l’aspersion finale, ma mère et mes belles-sœurs de pleurer, de sangloter sans fin,—ce qui ne fut pas sans me causer une surprise profonde étant donné leur crainte si souvent manifestée de voir la disparue «durer trop longtemps». Je compris que ces sanglots ne survenaient que pour la forme, parce qu’il était d’usage d’en faire entendre à ce moment.

Pour moi, les quelques larmes qui brouillèrent mes yeux au moment de la descente du cercueil dans la fosse eurent au moins le mérite d’être sincères.

Quand tout fut terminé, les parents d’Agonges vinrent déjeuner chez nous. On avait fait quelques préparatifs, acheté du vin et un morceau de viande pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le repas dura longtemps et, vers la fin, l’oncle Toinot redit une fois de plus dans quelles conditions il avait tué son Russe! C’est que tous les rassemblements se terminent à peu près de la même manière, qu’ils soient motivés par un mariage, un baptême, un deuil ou par tel autre événement de moindre importance. Pourvu qu’il y ait un repas avec de l’extra, un repas donnant l’occasion de demeurer plusieurs heures à table, on en arrive fatalement à émettre des souvenirs où chacun se donne le beau rôle et en tourne d’autres en ridicule, à raconter des histoires comiques ou osées… Hâbleries, grivoiseries, médisances, mensonges et sottises!

De ce repas funèbre, seules, les chansons furent bannies.

Peu de temps après la mort de ma grand’mère ma sœur Catherine nous quitta donc pour aller servir à Moulins chez une parente de Mme Boutry.

La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique, elle avait plu tout de suite à la dame qui la demandait fréquemment pour venir en aide à la bonne. Ma sœur prit goût à ce qu’elle faisait et voyait faire dans cette maison; elle adopta bientôt les manières polies et soumises qu’il faut pour servir les riches; elle en vint même à prendre une certaine familiarité respectueuse avec les Boutry qui lui témoignaient de la bonté.

Elle aimait un garçon de Meillers, André Gaussin, à ce moment au service, à qui elle avait juré d’être fidèle. Depuis quatre ans déjà elle tenait sa promesse, sortant peu, ne se laissant pas courtiser… Gaussin lui écrivait trois fois par an: au premier janvier, dans le cours du printemps, à la fin de l’été. La Catherine attendait avec impatience ces lettres qui, cependant, lui valaient beaucoup d’ennuis,—car elle ne savait à qui s’adresser pour les faire lire, ni pour faire écrire les réponses. Or, après quelques mois, les propriétaires, mis au fait de son roman, s’étaient chargés de tout. Et, jugeant qu’elle avait des dispositions pour le service, ils eurent cette pensée de la caser en ville. Gaussin, servant comme ordonnance, se trouvait dressé déjà. Ils pourraient, une fois mariés, se placer ensemble et gagner beaucoup.

La Catherine s’habitua peu à peu à cette idée qui, de prime abord, l’avait effrayée par crainte de l’inconnu. Elle s’y habitua d’autant mieux que les belles-sœurs lui reprochaient de délaisser le travail de la ferme pour celui des maîtres. C’est ainsi qu’elle partit pour Moulins, courant novembre—passant outre à l’opposition de nos parents, mais approuvée par son fiancé enthousiaste.

XV
Le bourg de Saint-Menoux s’étendait en longueur, assez important, et possédait une demi-douzaine d’auberges dont l’une avec billard et l’autre avec jeu de quilles,—sans compter que l’on dansait à deux endroits aux grands jours.

Depuis ma rupture avec Thérèse je sortais assez régulièrement chaque quinzaine, non sans demander à chaque fois une pièce de quarante sous à mes parents… Ils ne me l’accordaient jamais sans me faire une morale que j’écoutais tête basse, nerveux et agacé. Des fois ils ne me donnaient que vingt sous, ou même rien du tout. Alors, furieux, je parlais de les laisser en plan et d’aller me louer ailleurs…

Nous étions cinq ou six de la classe prochaine à nous fréquenter et nous avions pris goût au jeu. Nous faisions de longues parties de quilles ou de neuf trous. Il nous arrivait les jours de gain de boire force litres, de rentrer tard et passablement éméchés. Dans ces moments nous n’étions pas d’humeur accommodante—surtout à l’égard de «ceux du bourg».

«Ceux du bourg», c’étaient les jeunes ouvriers des différents corps d’état: forgerons, tailleurs, menuisiers, maçons, etc. Il y avait entre eux et nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous appelaient dédaigneusement les laboureux ou les bounhoummes. Nous les dénommions, nous, les faiseux d’embarras, à cause de leur air de se ficher du monde, parce qu’ils s’exprimaient en meilleur français et sortaient souvent en veste de drap, sans blouse. Ils avaient leur auberge attitrée comme nous avions la nôtre, et on ne s’aventurait guère les uns chez les autres sans qu’une dispute s’ensuivît.

Ce dimanche de décembre, trois des gas du bourg ayant bu du vin blanc le matin, se trouvèrent être déjà en train sitôt après la messe. Ils vinrent pour jouer aux neuf trous. L’un de notre groupe dit:

—Pas de bourgeois avec nous!

—Soyez tranquilles, bounhoummes, nous avons de l’argent pour nos mises! repartit l’un d’eux.

Étant à jeun je me sentais un peu timide avec ces gas-là, qui, même sans avoir bu, avaient plus de blague que nous. J’osai néanmoins:

—Il ne faut pas que ça vous embête, les bounhoummes, les laboureux ont autant d’argent que vous pouvez en avoir.

J’avais bien trente sous!

L’un de mes intimes, le grand Gustave Aubert, assez brutal et coléreux, les cingla d’une apostrophe plus grossière. Ils ripostèrent. On en arriva finalement à s’engueuler ferme de part et d’autre; et, comme nous étions les plus nombreux, nous les chassâmes de la cour où était le jeu.

La partie recommença après leur départ et notre groupe fut favorisé: Aubert gagna, moi aussi, un autre encore. Ce fut une occasion de noce…

Vers huit heures du soir, ayant bien dîné, le diable nous tenta de pénétrer dans l’auberge où ceux du bourg étaient réunis autour du billard. Sensation. Nous nous observâmes mutuellement. Enfin, l’un de ceux que nous avions expulsés le matin, un petit cordonnier brun, lança d’une voix forte:

—Les porchers ne sont pas admis ici!

—Répète voir, feignant! répète voir que j’sons des porchers! riposta Aubert, roulant des yeux furieux.

—Oui, oui, reprit l’autre, vous êtes des porchers! des pantes! des tas de sacrés bounhoummes!

Un de ses camarades, mettant la main devant son nez, beugla:

—Misère! ça sent la bouse de vache!

Et un troisième:

—Ce n’est pas étonnant; ils se lavent les jambes une fois par an; ils gardent une couche de bouse l’hiver pour se tenir chaud!

La partie de billard interrompue, ils étaient dix à présent à nous entourer, à nous huer. Nous nous efforcions de faire bonne figure en leur retournant leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, fier de sa force, rageait:

—Venez donc le dire dehors, sacrés feignants que vous êtes, bourgeois manqués, arsouilles!

Le patron intervint, prêchant le calme, nous suppliant de sortir, nous, campagnards, derniers arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire.

—Pourquoi sortir? Nous avons le droit d’être là aussi bien qu’eux!

Avec des ménagements, le bistro cependant nous poussait dehors peu à peu. Les autres intervinrent:

—A la porte, les bounhoummes. A la porte!

Et, sans nous frapper, ils nous bousculèrent…

—Ah, c’est comme ça! fit Aubert. Eh bien, vous allez voir!

Et d’asséner un grand coup de poing sur la tête du petit cordonnier brun qui, dans le clan opposé, se démenait le plus.

Alors la mêlée devint générale. Les coups de poing, les coups de pied pleuvaient, en même temps que fusaient les injures. Et l’aubergiste par une pression obstinée nous rapprochait du seuil, amis et ennemis… Quand les derniers furent à proximité, il donna une poussée brusque, si bien que deux ou trois dégringolèrent,—et ferma sa porte en vitesse.

Dans la rue, que balayait un vent glacial précurseur de neige, la lutte continuait acharnée, furieuse. On entendait:

—Tiens, attrape ça, bounhoumme!

—V’là pour toi, bouif!

—Cochon! il m’a cassé deux dents!

—Le nez me saigne, laisse-moi! me dit un maçon à qui je venais d’appliquer un formidable «gnon».

Aubert serrait à l’étouffer un ouvrier maréchal qui, impuissant, le mordait au bras et à la figure; un charron vint délivrer le maréchal et, combinant leurs efforts, ils renversèrent mon grand copain. Lui, aveuglé de rage et de colère, tira son couteau, en porta un coup sur la main de l’un, laboura la joue de l’autre. Il y eut des cris de fureur:

—Un bounhoumme qui se sert de son couteau!

—Oui, fit Aubert relevé, nu-tête, les yeux hors de l’orbite, les dents grinçantes, la main levée brandissant le couteau saignant,—si d’autres ont envie d’en avoir autant, qu’ils s’approchent!

Le garde champêtre arrivait, et des curieux avec des lanternes.

—Voyez, il y en a un qui saigne comme un bœuf!

—Tas de sauvages! Ils ont l’air fin de s’abîmer comme ça!

Des hommes séparant ceux qui luttaient encore nous retinrent éloignés. Car tellement nous étions furieux tous que nous continuions à nous invectiver et cherchions derechef à nous précipiter les uns sur les autres. Le garde champêtre inscrivit nos noms sur son carnet. On soigna les blessés. Nos antagonistes furent emmenés par leurs parents ou leurs patrons. Le père du maréchal qui avait reçu le coup de couteau à la joue jeta, en s’éloignant:

—On va laisser les laboureux tranquilles; ils se battront ensemble s’ils veulent.

—Les laboureux vous valent bien! hurla Aubert.

Et il voulut courir sus à leur groupe. Notre aubergiste et quelques voisins qui l’accompagnaient nous incitèrent à la modération. Je n’étais moi-même ni ivre, ni encoléré au point de ne plus rien comprendre. Je dis:

—C’est assez, Gustave, il vaut mieux s’en aller…

Et nous partîmes, en effet, pas très loin d’ailleurs, car l’idée nous vint de boire un café froid, histoire de se «calmer les sangs», comme on dit… Quelques consommateurs qui se trouvaient là s’entretenaient de la rixe:

—Ils en sauront long! il y a des coups de couteau!

—Ça sera peut-être de la prison!

—Rien d’impossible.

Aubert, toujours très énervé, donnait de grands coups de poing sur la table, disant qu’il se foutait de la justice.

—S’il faut aller en prison, on ira, voilà tout. Et ça ne m’empêchera pas de me battre encore quand on m’insultera. Ce que je ne veux pas, c’est passer pour feignant, non, jamais! Les gas du bourg voulaient nous flanquer une trifouillée:—eh bien, c’est eux qui la tiennent… Ils ne pourront pas dire que les laboureux sont des lâches!

Et nous d’assurer avec lui que nous ne regrettions rien, que, d’ailleurs, toutes les bonnes raisons étaient de notre côté. Au fond, nous étions déjà très inquiets.

Le lendemain, les gendarmes de Souvigny poussèrent jusqu’à la Billette pour m’interroger. Les apercevant, mes petits neveux, qui jouaient dans la cour, se réfugièrent dans la grange où nous battions au fléau, se blottirent derrière un tas de paille et n’en bougèrent plus.

Mes parents ne furent qu’à demi surpris;—à cause de mes vêtements souillés, de ma figure meurtrie, j’avais dû avouer ma participation à une dispute.

Les gendarmes m’ayant posé seulement quelques questions sommaires, me convoquèrent à la mairie de Saint-Menoux pour deux heures de l’après-midi.

A l’heure et au lieu indiqués nous nous trouvâmes réunis tous, artisans et campagnards. Le maréchal frappé par Aubert portait un bandeau sur la joue; un autre avait le bras en écharpe; plusieurs boitaient; des «gnons», des bleus, des meurtrissures se voyaient encore sur tous les visages comme de convaincantes, sinon glorieuses cicatrices.

Le maréchal des logis, chef de la brigade de Souvigny, menait l’enquête. Ses traits accentués, son air froid, sa longue moustache noire lui donnaient un air rude en rapport avec ses fonctions. Il nous interrogea séparément en commençant par les blessés. Un gendarme crayonnait à mesure les réponses. Ah! notre morgue du dimanche était loin! Nous nous regardions, amis et ennemis, sans haine, avec seulement le regret de cette bêtise aux si vilaines suites… Gustave Aubert, questionné plus longuement parce que seul à s’être servi d’un couteau, ne répondait que par monosyllabes,—affalé, tremblant, pitoyable. Les plus malins lorsqu’ils ont un verre dans le nez sont souvent les plus lâches, les plus couards aux heures difficiles.

Je dois dire que ceux du bourg s’en tirèrent mieux que nous à l’interrogatoire—parce que moins impressionnés, s’exprimant avec plus d’aisance. Et il en fut de même à l’audience la semaine suivante. Les campagnards, habitués au travail solitaire en pleine nature, font toujours piètre figure en présence des gens de loi et de tous les «Messieurs» en général…

On peut croire qu’après cela j’eus de tristes jours à la maison, avec des reproches à n’en plus finir sur les ennuis, les frais, le déshonneur que j’allais causer.

—Ce n’est pas une petite affaire, Seigneur de Dieu, disait ma mère, tu vas peut-être aller en prison! Tu seras «marqué sur le papier rouge»! Quelle misère d’élever des enfants qui vous causent un tel mauvais sang!

Mon père se lamentait presque autant; les autres témoignaient aussi de l’inquiétude et, certes, je n’étais guère tranquille moi-même.

Quand M. Boutry eut connaissance de l’aventure, il me fit souventes fois la morale, disant que c’était indigne d’un siècle de civilisation que de voir se battre ainsi, sans motif, des jeunes gens d’une même commune.

Il intervint néanmoins auprès du maréchal des logis, auprès du maire; et, ne pouvant nous éviter la correctionnelle, il s’occupa de nous chercher un avocat,—le même pour tous les belligérants.

—Ce procès doit avoir pour conséquence une réconciliation générale et durable.

Il n’était guère prophète, ce bon M. Boutry! Soixante années ont passé depuis lors et l’antagonisme, pour être moins violent, subsiste encore, à Saint-Menoux et ailleurs, entre les garçons du village et ceux des fermes.

Le jour de l’audience, nous nous rendîmes à Moulins à pied, en deux groupes,—ceux du bourg les premiers, nous ensuite,—à une demi-heure d’intervalle. Il me souvient que je fus bien étonné en passant sur le pont de l’Allier. Je n’avais jamais vu que l’étroite Burge, de Bourbon, les tout petits ruisseaux de nos prés, et ne croyais pas qu’il pût y avoir des rivières aussi larges… Ceux de mes compagnons qui venaient au chef-lieu pour la première fois partagèrent mon étonnement.

En ville, nous allions lentement, regardant les magasins, en badauds qui n’ont jamais rien vu. Il avait plu le jour précédent et le ciel menaçait encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs humides. J’avais conscience que, pour les citadins, nous devions former un groupe ridicule. En effet, les employés de bureau, les demoiselles de magasin qui s’en allaient déjeuner nous jetaient des regards curieux, nuancés d’ironie.

Un homme chargeait sur un tombereau des tas de boue; je lui demandai s’il connaissait l’endroit où l’on juge.

—Le Palais de justice? fit-il, un peu étonné, c’est rue de Paris, un grand bâtiment en briques rouges avec une cour au milieu. Vous en êtes encore loin; il vous faut aller d’abord jusqu’à la place d’Allier et là vous demanderez à nouveau.

Il nous indiqua le chemin pour arriver à cette place d’Allier que nous ne fûmes pas longtemps à trouver. Et là nous aperçûmes, en contemplation devant l’étalage d’un bazar, nos compatriotes ennemis, les gas du bourg. Ma foi on était hors de son atmosphère habituelle, on n’était plus chez soi; on n’était plus soi; la rancune s’en trouva tout de suite atténuée. Ils se tournèrent de notre côté; nous échangeâmes des sourires.

—Eh bien, on y va?

Le petit cordonnier brun répondit:

—Nous vous attendions… Seulement, on commençait à craindre que vous n’ayez mangé le mot d’ordre.

Et de nous diriger de compagnie vers le grand bâtiment de briques rouges…

On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie à la chaux et garnie de bancs, où il nous fallut attendre une bonne heure, sous la surveillance de deux gendarmes, en compagnie de six roulants et de trois braconniers.

Notre tour vint enfin d’être appelés, après tous les autres, et nous pénétrâmes à la file dans la salle du tribunal. Dans le fond, sur une sorte d’estrade surélevée, les trois juges, en robe noire, étaient assis. Au mur, derrière eux, un grand Christ dominait la scène. L’homme du milieu nous interrogea,—un gros rougeaud à figure rasée dont les yeux clignotaient sous le verre des lunettes. Nous avions tous des allures de bêtes prises au piège; nous répondîmes d’un ton si humble qu’il dut se demander si nous étions bien les mêmes fous furieux qui s’étaient tant cognés quinze jours auparavant…

Après l’interrogatoire, un autre magistrat en robe, un jeune aux épais favoris noirs, qui siégeait sur une petite estrade placée à gauche de celle des juges et un peu en avant, flétrit notre abominable conduite, nous traita de brutes sanguinaires,—conseillant au tribunal de nous appliquer toutes les rigueurs du Code. Mais ce fut, après, le tour de notre avocat, un petit barbu qui avait l’air de se ficher du monde. Il qualifia de «gaminerie sans conséquence» notre lutte épique, assura que nous étions tous de braves et inoffensifs petits jeunes gens dont le seul tort avait été de boire un verre de trop certain soir—et supplia les trois hommes du fond de ne pas nous mettre en prison.

Ceux-ci, après échange de quelques mots à voix basse, se rangèrent à son avis. Aubert, en raison des coups de couteau, écopa de vingt-cinq francs d’amende; les autres s’en tirèrent avec seize francs.

Ayant tous ensemble cassé la croûte dans un caboulot de la place du Marché, nous reprîmes le chemin de Saint-Menoux. Cette étape du retour se passa bien, sauf que plusieurs avaient les pieds meurtris et que tout le monde était très fatigué. Le petit cordonnier essaya pourtant à deux ou trois reprises de se payer nos têtes; mais ses amis n’eurent pas l’air de le soutenir, et les rapports restèrent cordiaux entre les deux groupes réunis.

On fut heureux chez nous de ce que je m’en tirais sans prison; mais la solde de l’amende et des frais parut énorme, et des échos reprocheurs me blessèrent longtemps…

Le tirage au sort approchant, mes parents me prirent à part un beau jour pour m’annoncer que je n’avais pas à compter sur un remplaçant. Et de me détailler leurs raisons: le déménagement, la mort de ma grand’mère, occasions de dépenses considérables; les sept enfants de mes frères constituaient une lourde charge pour la maisonnée; la canaillerie de Fauconnet avait causé bien du tort; je faisais depuis longtemps de grands frais d’auberge; enfin, ce maudit procès coûtait cher. Impossible de réunir les cinq cents francs nécessaires pour m’assurer au marchand d’hommes, ou à la cagnotte mutuelle qui existait à Saint-Menoux[3]. Cette révélation m’abasourdit, car j’avais toujours espéré jouir du même régime que mes frères.

[3] Dans les gros villages les parents des conscrits versaient préalablement une somme convenue, qui servait à acheter des remplaçants à ceux que le sort désignait pour partir.

—Si la chance me favorise au tirage, je ne moisirai plus longtemps à la maison! annonçai-je.

Mes «vieux», comprenant que j’avais quelque droit d’être mécontent, ne poussèrent pas plus avant…

Mon numéro 68 me sauva,—le contingent arrêté à 59. Je passai encore à la Billette le reste de l’hiver et tout le printemps. Mais, quand arriva l’époque de la Saint-Jean, j’annonçai de nouveau mon intention de me placer ailleurs.

—Pourquoi faire la mauvaise tête? Pourquoi t’en aller, Tiennon? fit ma mère navrée.

—Qu’irais-tu faire autre part, du moment qu’il y a ici de quoi t’occuper? ajouta mon père.

—C’est bien que vous comptiez pouvoir vous passer de moi, puisque vous vouliez me laisser partir soldat, répondis-je malignement. J’ai travaillé pour rien durant toute ma jeunesse; il me faut songer à gagner de l’argent.

Ma mère reprit:

—Ton entretien prélevé sur ton gage, tu n’auras guère de reste. Tu n’auras pas autant pour t’amuser que nous te donnions ici.

Tous me supplièrent de rester: mon parrain, mon frère Louis, mes belles-sœurs, et jusqu’à cette pauvre innocente de Marinette qui m’aimait beaucoup. Les petits même se cramponnaient à moi.

—Tonton, t’en va pas, dis!

J’avais la larme à l’œil en dénouant l’étreinte de leurs menottes, mais ma décision n’en fut pas ébranlée.

D’ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard la situation imposait ma sortie. Nous devenions trop nombreux pour ne former qu’un seul groupe communautaire.

J’allai donc à la foire de Souvigny, avec un épi de froment sur mon chapeau, et m’engageai à l’année dans un domaine d’Autry, à Fontbonnet, pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C’était, à l’époque, le prix des bons domestiques.

Le matin de Saint-Jean, je fis un ballot de mes effets, je pris ma faucille et ma faux, et quittai pour jamais le toit familial, un peu ému de la tristesse de mes parents et de l’inconnu qui m’attendait…

XVI
Il est nécessaire de changer pour apprécier justement les bons côtés de sa vie ancienne; dans la monotonie de l’existence journalière, les meilleures choses semblent tellement naturelles qu’on ne conçoit pas qu’elles puissent ne plus être; seuls, les ennuis frappent qu’on s’imagine être moindres ailleurs. Le changement de milieu fait ressortir les avantages qu’on n’appréciait pas et il montre que les embêtements se retrouvent partout, sous une forme ou sous une autre.

Je fus à même de constater cela les premières semaines de mon séjour à Fontbonnet, et il y eut des heures où je regrettai ma famille. Je finis pourtant par m’habituer et même par me trouver mieux que chez nous, en raison de l’indépendance absolue dont je jouissais aux heures libres. Mais n’ayant pas la ressource de demander de l’argent pour sortir, j’abandonnai les camarades. Rien de tel que le vide du gousset pour inciter à la sagesse!

J’employai mes dimanches d’été à flânocher dans la campagne et dans la forêt,—car le domaine côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y avait par là une maison forestière où résidait un garde déjà vieux, le père Giraud, avec qui je ne tardai pas à me lier. J’eus l’occasion de lui aider à couper de l’herbe pour ses vaches dans les clairières de la forêt, à moissonner un carré de blé au bas de son jardin, à rentrer des fagots et des bûches. Il avait toujours de quoi m’occuper quelques heures chaque dimanche. Souvent, le travail fini, il offrait un verre de vin et je restais avec lui une bonne partie de la journée.

Le père Giraud avait un fils, soldat en Afrique, dont il me parlait souvent, une fille mariée à un verrier de Souvigny, et une seconde fille encore à la maison,—brune aux yeux sombres, au teint bistré, à l’air froid et distant comme sa mère. J’étais peu familier avec les deux femmes. Au surplus Victoire Giraud me semblait être d’une situation trop supérieure à la mienne pour que je me permette de lever les yeux sur elle.

Je témoignais de l’amitié par contre à la servante qui était avec moi à Fontbonnet,—maigriote à l’air ingénu, nantie des plus belles dents du monde et du sourire le plus enchanteur. Elle travaillait bien et n’avait pas mauvais caractère. J’aurais peut-être pu prendre à son endroit des idées pour le bon motif si elle eût été de famille honorable. Mais sa mère, bonne à tout faire chez un commerçant veuf, avait eu trois enfants et jamais de mari. La pauvre Suzanne rougissait jusqu’aux oreilles lorsqu’on faisait allusion à ses origines.

Pour moi, domestique de par ma seule volonté, c’eût été déchoir que de me marier avec une servante. Seules, les filles de métayers étaient de mon rang! A plus forte raison, ne pouvais-je épouser une bâtarde:—c’était à l’époque bien plus mal porté qu’à présent, et ma mère aurait fait joli…

Si donc je ne m’arrêtais pas à l’idée du mariage avec Suzanne, je rêvais fort d’en faire ma maîtresse…

A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de ceux avec qui j’avais fait de bonnes parties l’année d’avant affirmaient mordre à volonté au fruit défendu. Ils citaient même les filles qu’ils avaient eues—et, à beaucoup de celles qu’ils nommaient ainsi, on aurait donné le bon Dieu sans confession tellement elles paraissaient réservées et sages. A chaque fois qu’on revenait sur ce chapitre je m’efforçais de participer à la conversation, du ton le plus enjoué, comme quelqu’un qui connaît ça depuis longtemps. En assaisonnant à point quelques phrases des autres et en posant au blasé on peut toujours faire illusion… Au résumé, j’étais bien neuf et naïf encore, et j’avais un grand désir de ne l’être plus…

Je m’efforçai donc d’amadouer Suzanne par des petits services d’ami, comme de lui éviter les plus mauvaises besognes aux champs—et, à la maison, d’aller à sa place quérir l’eau et le bois quand il m’était possible. Elle ne tarda guère à répondre à ces attentions par un intérêt croissant. Je ne «marquais» pas trop mal, d’ailleurs:—de taille moyenne, robuste, le visage ouvert, la parole assez facile… Ma foi, le hasard nous ayant mis en présence un soir, à la brune, dans l’étable aux vaches, je lui servis des douceurs et l’embrassai avec autant d’effusion que la Thérèse, jadis… Elle en parut si heureuse que je crus la sentir défaillir dans mes bras. Cependant le pas du maître circulant aux alentours dénoua notre étreinte…

Mais un dimanche que nous étions seuls à la maison, je me remis à lui conter fleurette et, après des préambules peut-être trop courts, je tentai de glisser ma main sous ses jupes… Surprise! je n’eus plus devant moi qu’une petite bête furieuse. De toute la force de son bras nerveux, deux fois de suite, elle me souffleta… Puis, s’étant mise en défense derrière le dos d’une chaise, elle dit, la voix sifflante:

—Salaud, va! C’est pour ça que vous me flattiez; vous vouliez vous amuser de moi… J’ai autant d’honneur que n’importe laquelle, vous le saurez… Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je préviens tout de suite la bourgeoise!

—Méchante!… Méchante!… fis-je bêtement, non sans caresser d’un geste machinal ma joue cuisante.

—C’est bien de votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle, un peu radoucie. Ça vous apprendra à me respecter!

Je sortis assez penaud et n’essayai plus jamais de revenir à l’assaut de cette vertu trop farouche. Un réveil de conscience me montra d’ailleurs combien ce serait de ma part une action mauvaise que de risquer, pour quelques instants de satisfaction, de causer le malheur de sa vie. Je me sentis coupable et méprisable, et m’efforçai de regagner la confiance de Suzanne en continuant à me montrer prévenant, bon camarade, sans plus me permettre la moindre privauté. Ce «vouloir» intime, autant que sa riposte énergique, détermina ma nouvelle attitude.

A la ferme voisine de Giverny une autre servante déjà vieillotte, aux allures indolentes et aux cheveux blond filasse passait pour avoir eu beaucoup d’aventures. De la Billette même, j’avais entendu parler de cette Hélène facile. Ici c’était bien autre chose! Au travail, entre hommes on s’entretenait tous les jours d’elle. On rapportait pour s’égayer aux heures de fatigue toutes les histoires scabreuses qui couraient sur son compte.

—Elle n’en refuse que deux, disait le maître, celui qui ne veut pas et celui qui ne peut pas…

Je souhaitais fort la connaître mieux.

Un jour, comme nous étions en train de déjeuner, elle vint justement à Fontbonnet pour réclamer trois taureaux depuis la veille échappés du pâturage. Elle s’assit sans façon, causa de tout avec assurance et répondit du tac au tac aux blagues du maître et de ses fils. Le hasard voulut qu’elle sortît en même temps que moi et, dehors, seul à seule, je lui servis quelques «bêtises» choisies parmi les plus raides que je connusse. Ce dont elle ne fut pas troublée le moins du monde; je crois bien qu’au contraire ce fut moi qui rougis de ses reparties.

La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant, je m’en fus rôder le dimanche suivant aux abords de Giverny. Dissimulé dans un carré de maïs voisin de la cour, je vis bientôt Hélène qui s’en revenait de traire. Elle ressortit au bout d’un moment, ayant fait un brin de toilette, pour détacher les vaches et les démarrer vers la pâture. Cinq minutes plus tard, les bâtiments n’étant plus en vue, je me trouvai comme par hasard sur son passage.

—Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l’air étonné.

—Oui, je me promène pour ma santé.

—Eh bien, si vous voulez venir m’aider à garder les vaches?

—J’allais vous le proposer.

Nous dévalâmes côte à côte par un chemin ombreux et solitaire jusqu’à un pré de bas-fond que bordait un petit taillis. Un peu ému de me trouver seul avec cette dispensatrice d’amour je ruminais péniblement des phrases de circonstance plus ou moins stupides. Elle jouait avec sa trique, gaie, très à l’aise, faisant tous les frais de la conversation. Je fus ennuyé de découvrir à l’autre extrémité du pré une chaumière de journalier près de laquelle jouaient des enfants. Ma compagne, qui dut en avoir conscience, proposa:

—Voulez-vous que nous allions au taillis, ramasser des noisettes?

—Mais comment donc!

Quand nous y eûmes pénétré, je devins entreprenant. Le bras passé autour de la taille d’Hélène, je dis qu’il ferait bon se coucher au-dessous de ces arceaux de verdure, sur le fin gazon.

—Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi, je ne suis pas venue ici pour me coucher.

Après cette ironie, ayant par un demi-tour preste échappé à mon étreinte, elle se mit à courber les branches de noisetier et à détacher les touffes de noisettes qu’elle glissait à mesure dans la poche de son tablier.

Cela m’étonnait qu’elle eût l’air de mettre des formes à une chose qui devait lui sembler très banale et, perplexe, je repoussais l’instant d’agir. A mon observation que les noisetiers se faisaient rares elle répondit:

—Allons dans le fond, nous en trouverons davantage.

Elle glissait au travers des branches avec une agilité surprenante, étant donné ses formes lourdes; j’avais quelque peine à la suivre. Nous marchions depuis quelques instants dans la voie frayée qui coupait en deux le taillis, quand nous nous trouvâmes en présence d’un homme à forte barbe noire, trapu, vigoureux, jeune encore. Elle ne parut pas surprise. J’eus l’intuition d’être joué. L’homme dit, mi-sérieux, mi-rieur:

—Tiens, vous avez donc pris un commis pour vous aider aux noisettes, Hélène?

Je dus rougir autant que la Suzanne de chez nous; j’essayai néanmoins de m’en tirer par une bravade.

—A deux, on fait toujours mieux, dis-je.

—Oui, mais à trois on fait moins bien, blanc-bec!

Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing en ricanant.

—Tiens, attrape ça… tiens… Et puis ça encore… C’est pour t’apprendre à venir rôder où tu n’as pas affaire, gamin!…

Certes, en toute autre circonstance, je ne me serais pas laissé rosser sans rien dire. Mais la surprise fut telle que, sans demander mon reste, je détalai comme un lièvre, poursuivi jusqu’au bout du taillis par les quolibets des deux autres.

Et je jurai, mais trop tard, qu’on ne me reprendrait plus auprès des jupes de la grosse Hélène.

Les équipées amoureuses de ma jeunesse se réduisent à peu de chose, comme on voit, et je n’ai pas lieu d’en être bien fier. Mais ça ne m’a pas empêché de faire le malin plus tard, comme tous les autres, de parler d’un air entendu des bons tours de l’époque où j’étais garçon, d’affirmer même:

—Pour les femmes, grand Dieu! je n’avais que l’embarras du choix!

Au vrai, mon épouse légitime eut les prémices de ma virilité…

XVII
Pour la fête de Meillers, au printemps suivant, je fus voir mon camarade de communion, Boulois, du Parizet. Son jeune frère étant mort, il restait fils unique, et fier de sa belle situation,—car ses parents avaient quelques avances. Tout en causant, comme je parlais du père Giraud, le garde, il me demanda si je connaissais sa fille. Et de m’avouer qu’un parent lui avait montré la Victoire pour l’assemblée de Saint-Marc, à Souvigny, en lui disant qu’elle ferait bien son affaire. Il me questionna sur son caractère, ses habitudes. Et, finalement, me chargea de la pressentir pour savoir si elle consentirait à se marier avec un garçon de la campagne.

—Si elle a l’air de dire oui, tu lui parleras de moi! conclut-il.

Je réfléchis toute la semaine à cette mission délicate, ennuyeuse. Et pour la remplir, je me rendis le dimanche suivant à la maison forestière. Le hasard me favorisa; Victoire et sa mère étaient allées à la messe du matin et, sitôt leur rentrée, le père Giraud partit pour celle de dix heures. Je sortis avec lui, faisant le simulacre de m’en retourner à Fontbonnet, et m’efforçant à un air très naturel. Mais je revins au moment propice, une heure plus tard. Victoire demeurait seule à la maison, sa mère ayant conduit pâturer les vaches dans une clairière lointaine. Tout de suite je lui confiai que j’avais désiré la voir en dehors de la présence de ses parents pour lui demander si un paysan lui plairait comme mari.

—C’est un de mes amis qui aurait des vues sur vous…

—Ah! c’est un de vos amis…

Je crus discerner dans ces mots une nuance de désappointement,—cependant qu’un regard profond de ses grands yeux noirs me pénétrait jusqu’à l’âme.

—Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet ami; sans le connaître je ne peux rien dire.

—Il se fera connaître… Mais le métier ne vous déplairait pas trop?

—Pourquoi me déplairait-il? Ne suis-je pas paysanne aussi…

Là-dessus silence embarrassé. Victoire, assise au coin de la cheminée, tisonnait le feu et ne détournait plus les yeux de la flamme rose. J’étais, moi, adossé à une vieille commode de chêne, tout près de la porte d’entrée; et le crépitement des branches qui flambaient, le tic-tac de l’horloge, le chant d’un grillon dans le mur, le gloussement d’une poule au dehors prenaient une importance extraordinaire. Soudain l’idée qui me tarabustait depuis un instant se traduisit en mots:

—Eh bien, non! je ne veux pas mentir davantage… Ce n’est pas pour un autre que je suis venu… Vous plairait-il, Victoire, de vous marier avec moi?

Ses yeux se baissèrent vers les larges pierres noires qui dallaient la pièce et je vis une légère coloration animer ses joues au teint bistré.

—Vous ne me déplaisez pas; mais je ne peux vous donner de réponse définitive sans parler à mes parents… Il doit y avoir bal dimanche à Autry; je m’arrangerai pour y paraître et vous dirai si vous devez vous présenter ou non.

Je balbutiai un «merci» et me retirai tout aussitôt sans même avoir la pensée de me rapprocher d’elle, tellement j’étais troublé et tellement son air froid et sérieux continuait à m’en imposer.

Les jours d’après, je crus avoir rêvé… Était-il donc possible que j’aie trahi ainsi la confiance de Boulois et demandé pour mon compte cette Victoire, pour qui je ne ressentais nulle spéciale attirance,—emballé simplement par sa situation de fille aisée? Que les grands événements de la vie tiennent donc à peu de chose!—à une circonstance fortuite, à une disposition d’esprit passagère, à une minute d’audace, à un moment d’inconscience!

Victoire, qui avait de l’amour pour moi, dut bien manœuvrer, car elle m’assura le dimanche au bal que je pouvais espérer, malgré que ses parents faisaient beaucoup d’objections.

Quand je leur fis ma demande, le papa et la maman me dirent tout net leur contrariété de ce que je n’aie rien du tout. Eux donnaient à leur fille un lit, une armoire, un peu de linge et trois cents francs en argent,—ce qui était beau pour l’époque.

—Obtenez de votre père une somme égale; il vous doit bien cela, puisqu’il ne vous a pas racheté. A cette condition, nous consentirons au mariage, car nous vous connaissons comme bon travailleur et brave garçon.

Cet accueil favorable des parents m’étonna presque autant que celui de Victoire. J’en sus plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat d’Afrique, leur avait causé mille désagréments au cours d’une jeunesse orageuse de commis en rouennerie. Leur gendre, le verrier, buveur et brutal, ne leur procurait aucune satisfaction. Je bénéficiais de ces exemples amoindrissants pour le prestige des professions citadines.

Mon père ayant touché de M. Boutry huit cents francs au compte de la troisième année, je n’eus pas trop de peine à obtenir la somme exigée. Je fus donc agréé définitivement… On fit la noce à la Saint-Martin de 1845, deux mois avant mes vingt-trois ans.

Ma femme demeura chez ses parents et je continuai mon service à Fontbonnet où j’étais engagé pour une seconde année. Chaque soir, après journée faite, je rentrais à la maison forestière; chaque matin, au petit jour, je regagnais mon poste. Le dimanche, je continuais à faire les travaux, les corvées pénibles du beau-père, ce qui m’assurait les bonnes grâces de tous.

Victoire se montrait aimable; je n’avais ni responsabilité, ni inquiétude; ce fut l’un des moments heureux de ma vie.

XVIII
Ce ne pouvait être là cependant qu’une situation provisoire. Nous étions tous d’accord là-dessus et pour reconnaître qu’il convenait d’établir au plus tôt notre «chez nous».

Or, dans le courant de l’année, j’appris qu’une «locature» était vacante à Bourbon, tout près de la ville, en bordure d’un vaste communal granitique et dénudé qu’on appelait «les Craux».

Je fus voir cette propriété qui me parut assez nous convenir et la louai pour trois ans. Nous nous y installâmes pour la Saint-Martin suivante, juste un an après notre mariage.

Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils furent vite employés! L’achat de deux vaches de travail en usa la plus grande partie. Et, pour nous munir d’une charrette, d’une herse, des objets de ménage indispensables, d’une provision de combustible et de quelques mesures de seigle, il fallut emprunter au père Giraud. Victoire, qui avait été habituée chez elle à un certain confort, souffrit plus que moi de nos débuts pénibles. Au surplus, son caractère froid et concentré l’empêchait de témoigner sa satisfaction, alors qu’elle savait bien quand même faire valoir ses plaintes; j’eus souvent à lui dire qu’elle était portée en ce sens à une exagération fâcheuse. Elle geignait:

—Il me faudrait une deuxième marmite… J’aurais besoin de vaisselle… Je ne peux pas faire sans baquet mes savonnages…

On achetait, et il manquait toujours quelque chose. Elle ne tarda pas, se trouvant enceinte, de se préoccuper des langes et du berceau. Je faisais de mon mieux pour l’encourager, la réconforter.

Nos tête-à-tête des veillées d’hiver surtout furent monotones. J’eus de la peine à m’y faire, moi qui étais habitué à l’animation des maisonnées nombreuses. Une activité utile jamais interrompue m’évita le supplice de l’ennui; je façonnai un araire, puis une échelle et une brouette, et enfin plusieurs pluches ou râteaux à foin. Cela me conduisit jusqu’en mars.

Au petit jour et le soir, vers quatre heures, Victoire s’en allait vendre en ville le lait frais tiré. Je lui portais sa cruche jusqu’à la place de l’Église, au point même où j’avais tant souffert un jour de foire étant gamin. Elle s’en allait ensuite de porte en porte, pour servir les clients attitrés ou occasionnels. Au début, les vaches ayant pas mal de lait, elle approchait de faire trente sous par jour. Mais les froids amenèrent une diminution sensible; elle n’arrivait plus à ses vingt sous, bien qu’elle le vendît jusqu’à la dernière goutte, sans même en conserver un peu pour blanchir notre soupe. Et la tournée, à cause des doigts gourds et bleuis, cessait d’être amusante.

Il y eut pis. Un matin de verglas, Victoire revint toute larmoyante et les poches quasi-vides: elle avait glissé en descendant la rue pavée à la pente si raide—et le lait de même avait glissé de la cruche renversée… Cet accident m’inquiéta par ses suites possibles:—elle en était au septième mois de sa grossesse. Si bien que je pris la résolution de faire moi-même la corvée.

J’eus à essuyer les premiers jours force quolibets et railleries,—car ce n’était pas la coutume de voir les hommes vendre le lait. Des fois, le soir, les gamins me suivaient en bande:

—V’là le marchand de lait!… V’là le marchand de lait!… Par ici, Tiennon, par ici!

Je préférais ne pas prendre au sérieux les plaisanteries des mauvais drôles—non plus que celles des grands, d’ailleurs. Après deux semaines la chose parut naturelle à tous et les clientes me félicitèrent plus d’une fois de ce que j’étais le modèle des maris.

Je m’intéressais chaque matin à l’éveil de la ville. A mon arrivée il n’y avait d’activité apparente que dans les boutiques des maréchaux et les fournils des boulangers. La plupart des commerçants dormaient encore derrière leurs persiennes closes, de même que les fonctionnaires et les rentiers. Moi, qui turbinais depuis deux heures et plus, grisé par l’action et l’air vif du matin, je cognais avec un malin plaisir aux devantures ou aux portes. Après un moment apparaissaient les ménagères, boulottes ou trop maigres, ridées, ébouriffées, édentées, les seins tombants, les yeux gros avec des cernures bleues et de la cire dans les coins,—toutes ridicules. Le négligé de leur costume accusait férocement leurs déformations et leurs tares. Beaucoup venaient pieds nus dans des pantoufles éculées, avec des jupes mal agrafées laissant voir la chemise, des camisoles de nuit pelucheuses, déchirées souvent, des serre-tête ignobles, des bonnets crasseux. Elles proféraient dans un bâillement:

—Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon?

—Ma foi oui, Madame; il a gelé rudement.

—Brrouou… Ce qu’il faisait bon au lit!

Je riais en dedans de voir ainsi, au naturel, ces belles dames de la ville, dans le jour si bien peignées, si bien corsetées, si bien mistifrisées.

—Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus prendre aux apparences, oh non!

Vain serment, hélas!

Sitôt rentré de ma tournée du matin, je réendossais mes effets de travail, faisais la litière des vaches et garnissais leur crèche; puis, ayant avalé une écuelle de soupe à l’oignon et des pommes de terre sous la cendre, je m’en allais chez le père Viradon, un petit propriétaire voisin, où, moyennant huit sous par jour, je battais au fléau de neuf heures à trois heures. Au retour, nouvelle soupe avec un mijotage de citrouille ou de haricots; puis le pansage, la traite, la tournée en ville et maintes autres petites besognes qui m’occupaient jusqu’à sept heures; alors, je m’installais au coin du feu, à mes travaux d’outillage,—m’efforçant de prouver à ma femme que nos affaires marchaient bien, que nous n’aurions pas de peine à nous en tirer…

J’avais demandé à ma mère de venir en avril, au moment des couches de Victoire. Mais une maladie de deux de mes petits neveux lui fut prétexte à se dérober. La mère Giraud, souffrante, ne put venir davantage. Il n’y eut donc, en dehors de la sage-femme, que la vieille voisine Viradon pour nous aider et nous conseiller un peu. Il me fallut soigner moi-même la maman et le poupon, tout en m’occupant de toutes les besognes du ménage et de l’extérieur.

Or c’était le temps des labours, et de semer les pommes de terre, et de mettre en ordre le jardin. On peut croire que je n’avais pas à rester les deux pieds dans le même sabot! J’en vins à perdre, si l’on peut dire, l’habitude de dormir—et ce n’est pas au cours de l’été que je pus me rattraper!

Car je fus travailler dans les fermes comme journalier. J’aurais bien eu assez à faire chez nous, mais je craignais, ne gagnant rien au dehors, de me trouver à court.

Quand je rentrais, vers dix heures du soir, il m’arrivait souvent de me remettre à l’œuvre, au clair de lune, dans notre potager. Le voisin Viradon m’avait conseillé de faire du jardinage parce que les légumes se vendent toujours bien à Bourbon, au moment de la saison thermale, quand la ville se peuple d’étrangers. Je restais donc souvent jusqu’à minuit à sarcler, bêcher, arroser. A trois heures, je repartais au travail. Victoire avait cessé momentanément les tournées de lait, mais elle put vendre quelques têtes de salade, quelques paniers de haricots dont le produit suffit aux besoins courants du ménage.

A la Saint-Martin, nous eûmes la satisfaction de payer sans délai le propriétaire et de rembourser au père Giraud la moitié de la somme qu’il nous avait avancée.

XIX
Je manquais beaucoup d’expérience pour de certains travaux. C’est ainsi qu’avant de me mettre à mon compte je n’avais jamais semé. L’emploi de semeur dans les fermes était tenu d’ordinaire par le maître ou par son fils aîné:—chez nous, mon parrain avait succédé à mon père depuis quelques années. Je crois bien que cette coutume de ne pas varier les rôles existe encore un peu. Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le semeur. Le bouvier ne s’occupe jamais du jardin; le jardinier ne sait guère labourer, ni soigner les bœufs. Et quand la séparation survient, l’un et l’autre se trouvent embarrassés.

Je semai donc la première fois inégalement et trop fort, et ma récolte en fut compromise. De plus, les voisins qui eurent l’occasion de voir mon blé s’en gaussèrent. Il y avait de quoi, mais j’en souffris dans mon amour-propre.

A dire vrai, les bons semeurs même n’obtinrent pas, cette année-là, de brillants résultats. A la suite d’une période hivernale de gels nocturnes et de soleils chauds, suivie d’un printemps humide, la récolte de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment atteignit huit francs le double et le seigle six francs. A la campagne, il y eut grande misère pour les pauvres gens; et c’était bien pis encore dans les villes, à Paris surtout.

Je savais cela par M. Perrier, un ancien maître d’école devenu agent d’assurances,—notre client pour le lait. M. Perrier lisait le journal et, à chaque fois qu’il se passait quelque chose d’important, il en faisait part à ma femme avec mission de me le rapporter.

C’est ainsi que j’eus connaissance de la révolution de février 1848. Cela me fit souvenir qu’au temps où j’étais pâtre dans la Breure du Garibier, j’avais entendu dire par les scieurs de long quelque chose d’analogue: Paris en révolution, un roi chassé et remplacé par un autre qui s’appelait Louis-Philippe, le drapeau tricolore à la place du drapeau blanc.

Étant allé le lendemain faire la tournée de lait, j’en parlai à M. Perrier qui m’expliqua qu’on venait précisément de mettre à la porte ce roi Louis-Philippe et que nous avions maintenant la République. Il m’indiqua même la différence entre les deux formes de gouvernement.

A la campagne, on ne s’inquiète guère de ces choses-là. Que ce soit Pierre ou Paul qui soit en tête, on n’en a pas moins à faire face aux mêmes besognes et à lutter contre des misères analogues. Pourtant ce changement de régime eut un certain retentissement.

Tout de suite je sus gré à la République de supprimer l’impôt sur le sel. On le payait auparavant cinq et six sous la livre, et on le ménageait presque autant que le beurre. Après, il ne se vendit plus que deux sous. Quelle canaillerie, de laisser subsister un impôt énorme sur une matière de première nécessité, dont le pauvre, pas plus que le riche, ne pouvait se passer!

Le suffrage universel fut une autre innovation sans doute heureuse. Je savais que les ouvriers des villes faisaient grand cas de cela et j’en ai compris plus tard la raison. Mais, à ce moment, je ne trouvais pas que le droit de vote fût une chose d’aussi grande importance que la suppression de l’impôt sur le sel!

Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient pas plaisir aux riches. Les céréales augmentant toujours, on accusait les gros bourgeois d’en accumuler des provisions considérables et de les faire jeter à la mer, dans le but de provoquer la famine, en haine du gouvernement nouveau. A tort ou à raison, je ne sais…

Il y eut bientôt des élections pour nommer les députés. Je reçus plusieurs papiers à cette occasion, et m’en fus trouver M. Perrier pour me les faire lire. Les candidats républicains parlaient de liberté, de justice, de bonheur du peuple et promettaient la création d’écoles et de routes, la diminution du temps de service, l’assistance aux infirmes et aux vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la France unie et prospère dans l’ordre et la paix; ils conseillaient de se méfier des utopistes révolutionnaires enclins à tout bouleverser, à faire table rase de nos traditions séculaires et à nous conduire aux abîmes. J’étais loin de comprendre le sens exact de toutes ces belles phrases. Mais il me parut cependant que les conservateurs usaient de grands mots assez vides de sens, alors que leurs concurrents émettaient quelques bonnes idées pratiques. Je confiai à M. Perrier ma manière de voir et il m’approuva en plein:

—Dites-le bien à vos amis, à vos voisins, il n’y a que les républicains qui aient le désir de voir améliorer votre situation. Les autres sont de gros bourgeois qui trouvent excellent l’ancien ordre de choses; ils ont lieu d’être contents de leur sort, et croyez que le sort des autres leur importe peu.

J’en fus fortifié dans ma première impression. Mais l’avant-veille du scrutin, pendant que j’étais au travail, le curé vint à la maison. Citant à la bourgeoise plusieurs individus assez mal cotés qui criaient bien fort: «Vive la République!» dans les rues de la ville les soirs de beuverie, il montra tous les républicains taillés sur ce modèle et conseilla de s’en défier:

—Si ceux-là arrivent au pouvoir il n’y aura de sécurité pour personne; ils prendront le bien des honnêtes gens et vivront en rentiers à la sueur du front des autres. Il faut voter pour les conservateurs, représentants de l’ordre et des bons principes!

Je savais qu’effectivement les «pas grand’chose» de la ville affichaient à tout propos leur amour de la République. Mais je réfléchis que les candidats ne devaient pas ressembler aux quelques criards et abrutis que nous voyions ici. D’ailleurs, M. Perrier, brave homme, intelligent et instruit, était républicain—ainsi que plusieurs autres bons vivants que je connaissais. Et l’illustre Fauconnet menait campagne en faveur des conservateurs. Je dis à ma femme:

—Écoute, en fait que de bien, nous n’avons guère que nos deux vaches;—crois-tu que quelqu’un songe à nous les enlever?… Et il n’y a pas que des braves gens pour appuyer les favoris du curé:—Fauconnet, qui est certainement le plus voleur de Bourbon, les soutient aussi…

—Tu ne saurais comparer M. Fauconnet aux soiffeurs et aux feignants qui crient dans les rues?

—Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; ils ne sont pas de sa taille!

Mais ceux-ci, de toute évidence, faisaient grand tort aux «rouges». J’ai remarqué cent fois depuis que les pires ennemis des idées nouvelles sont les gens à réputation douteuse qui prétendent à les soutenir. Les meilleurs programmes se trouvent salis de ces contacts; les meilleurs candidats en sont discrédités dans l’esprit de ceux qui, comme moi, n’ont pas d’opinion bien nette et se basent un peu sur leur sympathie à l’égard des représentants de chaque tendance.

Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de sentiments contraires. On est bien embêté, quand il s’agit de prendre une décision pour des choses qui vous dépassent, d’être en butte ainsi aux suggestions des uns et des autres… Le dimanche, je revins cependant à ma résolution première et portai dans la «boîte» le bulletin de la liste républicaine. Ainsi témoignai-je au gouvernement nouveau ma reconnaissance pour le sel à deux sous!

Six mois plus tard, il y eut un autre vote pour nommer le président de la République. Et tant de personnages influents, propriétaires, gros fermiers, régisseurs et curés se chargèrent d’affirmer partout l’unique souci des «rouges» de favoriser les ouvriers des villes, qu’on en causait entre cultivateurs, le dimanche, après la messe.

—Mon maître a dit que si un républicain était nommé président, le blé ne se vendrait que vingt sous la mesure…

—Le mien de même. C’est la pure vérité, il paraît… Les républicains veulent que ceux des villes aient le pain pour rien.

—Ils feraient baisser la viande aussi, on peut en être sûr…

—On ne pourrait plus vivre en travaillant la terre…

Ces bruits nous mettaient en défiance. Et, comme les camarades, je votai pour Napoléon.

XX
Après un séjour de six années, mes parents avaient été obligés de quitter la Billette, les relations étant devenues impossibles avec M. et Mme Boutry. Ils s’en étaient allés à l’autre extrémité de la commune de Saint-Menoux, du côté de Montilly.

Mon père ne vécut pas longtemps dans cette nouvelle ferme. Au mois de janvier 1849, l’un de mes neveux me vint prévenir qu’il était gravement malade. J’y fus le lendemain et le trouvai très amaigri, très abattu, avec une forte fièvre qui, sous sa barbe longue, colorait ses joues creuses.

—Mon pauvre garçon, je suis perdu! me dit-il. C’est égal, je suis bien aise de t’avoir revu avant de mourir…

Il me regarda longuement avec des yeux mouillés; j’eus de la peine à m’empêcher de pleurer…

Trois jours après, par une triste aube neigeuse, il rendit l’âme en effet.

Je le regrettai sincèrement; l’appréciant alors avec ma pleine raison je voyais en lui un pauvre homme martyr de la vie. Son frère avait vécu à ses dépens: ses maîtres l’avaient grugé; sa femme l’avait malmené. Ses rares moments de satisfaction étaient liés aux séances d’auberge trop prolongées,—où il se mettait dans son tort!

Ma sœur Catherine, mariée à Gaussin et placée à Paris avec son époux, ne put assister à l’enterrement.

Une révolution dans la maisonnée fut la conséquence de ce deuil. Ma mère, à couteaux tirés avec le Louis et sa femme, chercha à indisposer mon parrain contre eux, dans le but de rendre inévitable la séparation des deux ménages. Cependant les aînés, qui s’entendaient assez bien, jugèrent meilleur de rester ensemble tant que leurs enfants ne seraient pas élevés. Alors la mère, toujours méchante et butée, décida de partir elle-même. Elle loua à l’entrée du bourg de Saint-Menoux, sur la route d’Autry, une pauvre bicoque et y fut vivre selon la loi commune des veuves sans ressources,—glanant et gagnant quelque argent à toutes corvées désagréables et pénibles… Aussi longtemps qu’elle fut en état de travailler, elle laissa dormir dans un coin de son armoire les quelques centaines de francs qui constituaient sa fortune.

La Marinette demeura au domaine avec mes frères; ils la gardèrent un peu par charité, mais aussi parce qu’elle leur rendait service. La pauvre innocente avec son culte des bêtes s’acquittait très bien du rôle de bergère, moins le dénombrement des moutons, à la rentrée, qui n’était pas dans ses moyens. Elle savait filer et travailler aux champs. En somme, elle gagnait à peu près sa vie et, ne quittant jamais la métairie, elle coûtait peu comme entretien…

XXI
Victoire, enceinte une seconde fois, me donna une petite fille. Heureusement, les affaires n’allaient pas trop mal. Le père Giraud était remboursé, je payais régulièrement mon fermage et j’avais quelques pièces de cent sous devant moi. Ce succès me donnait du contentement, partant, du courage. Je continuais, dans la mesure du possible, d’aller besogner hors de chez moi. J’avais trouvé pour la mauvaise saison un emploi stable à la carrière du Pied de Fourche, derrière l’église, à l’est de la ville; j’y cassais de la pierre pour le compte d’un entrepreneur de routes. Engagé à la tâche, je venais à ma convenance, après le pansage du matin et rentrais à temps pour celui du soir.

Nous étions parfois jusqu’à vingt casseurs à la file, travaillant chacun à l’abri d’une claie de paille, à genoux sur un tabouret de chiffons. Notre chantier, à hauteur du vieux château dressé sur la colline d’en face, dominait complètement la partie centrale de la ville établie au milieu, dans la vallée étroite. Nos regards plongeaient sur les toits de la grand’rue, où des cheminées de toutes formes se dressaient comme une poussée de champignons, éjectant leurs fumées paisibles ou tourmentées par le vent,—plus accentuées vers l’heure de midi. Cette grand’rue, de là-haut, nous semblait un précipice et nous étions tentés de plaindre ses habitants qui devaient manquer d’air.

A vrai dire, si nous avions, nous, la faculté de respirer à l’aise, de nous sentir caressés par les souffles sains de la campagne et de la forêt, nous méritions bien d’être plaints aussi, car c’est un travail peu récréatif que de casser la pierre. Nos jambes, toujours inertes et pliées, s’ankylosaient; nos mains s’écorchaient au contact des petits manches de houx de nos masses. Souvent la lassitude nous gagnait, et l’ennui…

Mon voisin de droite étant priseur me lançait souvent sa tabatière dans laquelle je prenais de toutes petites pincées, histoire de m’éclaircir le cerveau… Mais à ce jeu, je pris goût au tabac et finis par me procurer aussi une «queue-de-rat». La bourgeoise me disputait:

—Sommes-nous riches au point qu’il soit nécessaire que tu te fourres de l’argent dans le nez? Et puis, d’ailleurs, c’est dégoûtant…

Mais ses observations furent impuissantes contre l’habitude déjà prise.

Le travail à proximité de la ville m’entraînait à d’autres dépenses que je lui cachais soigneusement. Pour me rendre au Pied de Fourche, il me fallait passer devant la porte de l’entrepreneur, tenancier d’un caboulot tout près. Il m’appelait le matin:

—Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver»!…

«Tuer le ver», c’était boire une goutte d’eau-de-vie. Il offrait sa tournée, je ne pouvais moins faire que d’offrir la mienne: au total deux gouttes bues et quatre sous dépensés.

Quand nous mangions, nouvelle attaque. Il se trouvait toujours quelqu’un pour proposer:

—Si l’on misait pour avoir un litre… Sacré bon sang que le pain est dur!

Trois sous chacun procuraient un litre à quatre. Ce verre de vin nous donnait du cœur; mais trois sous ça se connaît sur une journée de quinze à vingt sous!

Les dimanches de paie, il fallait encore boire. Je n’avais pas le courage de refuser dans la crainte de passer pour «chien» et de me faire remarquer. Mais ces dépenses anormales m’inquiétaient…

Je compris alors que c’est une vraie calamité pour les ouvriers des bourgs et des villes que d’avoir trop d’occasions. Quoique gagnant plus que nous, ils ne sont pas plus riches, car ils en viennent à trouver naturel de dépenser tous les jours une petite somme à l’auberge,—ce qui va loin, en fin de compte. Il faut les plaindre plus que les blâmer. Je sentais qu’à leur place je n’eusse pas agi différemment. Mais je résolus de fuir la contagion, de chercher du travail ailleurs.

C’est ainsi que, dans l’hiver de 1850, je pris à défricher, du côté de César[4], une portion d’un terrain broussailleux qu’on mettait en culture. Dans cette campagne perdue, ma seule débauche était de puiser quelquefois dans la tabatière…

[4] Hameau de la commune de Bourbon ainsi nommé parce que César, dit-on, eut son camp, au moment de la conquête des Gaules, sur le plateau où il est bâti.

A ce chantier, un jour de mars au soleil déjà chaud, je mis au jour dans des racines de genêts une vipère qui s’éveillait de sa léthargie hivernale. Je n’avais plus, comme dans mon enfance, une crainte exagérée des reptiles;—l’ayant regardée un instant s’agiter, je hélai M. Raynaud, un boulanger de la ville, qui se trouvait là en train de faire mettre en fagots des tas d’épines et de genévriers qu’il avait achetés pour son four.

—Venez voir une belle vipère, Monsieur Raynaud, elle est déjà à moitié désengourdie.

Le boulanger s’approcha.

—Diable, pas rien qu’à moitié; elle se tortille joliment…

Après qu’il l’eut contemplée à loisir, il reprit, d’un ton mi-sérieux, mi-narquois:

—Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien; il vous la paierait au moins cent sous.

—Vous vous fichez de moi, Monsieur Raynaud?

—Ma foi non! Je vous assure que les pharmaciens s’en servent pour leurs drogues et qu’ils achètent toutes celles qu’on leur porte.

Je jetais des regards questionneurs sur le groupe des bûcherons, venus voir aussi.

—Monsieur Raynaud a raison, dit l’un; je crois bien en effet que ça s’achète…

—Moi, c’est la première fois que je l’entends dire, reprit un autre.

—Moi aussi, appuyai-je.

—Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la-lui vivante et vous verrez qu’il vous la paiera cent sous et peut-être plus.

—C’est qu’elle n’est pas commode à porter vivante…

Il avisa le bidon qui contenait la soupe de mon déjeuner de midi ou «goûter» comme nous disons plutôt nous, paysans.

—Mettez-la donc dans votre gamelle.

—C’est une idée… Si j’étais certain de la vendre cent sous, je l’emporterais dedans, quitte à en acheter une neuve.

Lors M. Raynaud d’affirmer une troisième fois:

—Quand je vous dis que c’est la vérité!

Il n’était pas encore l’heure du goûter; je mangeai cependant ma soupe, sans même prendre le temps de la faire chauffer; puis, à l’aide d’un bâton de noisetier fendu, je me saisis du reptile et le glissai, non sans peine, dans le bidon vide que je recouvris aussitôt de son couvercle. Le boulanger, les fagoteurs me regardaient faire en ricanant.

—Mon vieux, vous paierez à boire! jeta en s’éloignant M. Raynaud, je vous ai fait gagner votre journée. Surtout, dites bien au pharmacien que vous venez de ma part.

Tout joyeux de l’aubaine, je quittai le chantier plus tôt qu’à l’ordinaire et, passant chez nous pour mettre des effets propres, je contai l’aventure à ma femme. Mais elle, loin de s’en réjouir, se prit à s’indigner de la belle manière:

—Sors-moi bien vite ça de la maison! Une «mauvaise bête!» Si elle allait soulever le couvercle, se glisser sous les meubles…

Après un court silence:

—On t’a fait croire des bêtises, imbécile! Tu en seras pour la peine d’acheter un bidon neuf, encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux plus revoir celui-ci, tu m’entends bien? Jette-le dans un fossé, fais-en ce que tu voudras, mais ne le rapporte pas.

A parler net, je commençais à craindre que la bourgeoise n’eût raison. J’affectais pourtant la certitude de revenir avec ma pièce de cent sous. Et délibérément, je me rendis chez le pharmacien.

—Bonsoir, Monsieur Bardet.

—Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu’est-ce qu’il y a pour votre service?

—Monsieur Bardet, on m’a dit que vous achetiez les vipères vivantes,—c’est M. Raynaud, le boulanger, qui m’a dit ça,—j’en ai trouvé une au déchiffre et je vous l’apporte.

—Mais oui, je les achète, M. Raynaud ne vous a pas menti.

Il apporta un grand bocal bleu.

—Tenez, il y en a trois ici; la vôtre fera la quatrième. Et si vous en trouvez d’autres, apportez-les-moi; je vous les prendrai toutes à cinq sous la pièce.

Je me sentis blêmir.

—Combien, Monsieur Bardet?

—Cinq sous.

—M. Raynaud m’avait dit cent sous…

Le pharmacien sourit dans sa barbe grise:

—Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez donc pas? C’est cent sous les vingt qu’il a voulu dire.

—Je me suis laissé jouer… Il va me falloir un autre bidon; j’aurai de la perte. Ah! bien, vous pouvez croire que je regrette de vous l’avoir apportée!…

M. Bardet parut ému de me voir si dépité.

—Qu’est-ce que vous voulez, ça vous apprendra qu’il ne faut pas tout croire. Mais vous auriez tort de sacrifier votre bidon… Tenez, je vais vous donner une solution pour le désinfecter, une cuillerée de cette poudre blanche que vous ferez dissoudre dans un litre d’eau bouillante. Vous le nettoierez avec ça et pourrez vous en servir en toute sécurité; il sera aussi propre qu’avant.

La poudre valait trois sous; j’eus dix centimes à empocher. Mais j’avais compté sans la Victoire qui jura que le bidon ne servirait plus, menaça de le briser elle-même au lieu de le nettoyer. Il me fallut retourner le soir chez le quincaillier où j’en achetai un du plus bas prix:—vingt-cinq sous. Il était loin de valoir l’ancien.

J’ai souvent fait rire les uns et les autres à mes dépens en racontant cette aventure—que je me plus à agrémenter par la suite d’épisodes imaginaires pour la rendre plus comique encore. Mais j’en gardai rancune au boulanger Raynaud qui avait jugé bon, au surplus, de se payer à nouveau ma tête quand nous nous rencontrâmes.

—Eh bien, Bertin, cette vipère?

—Eh bien, Monsieur Raynaud, je ne suis pas prêt de vous croire. Vous êtes un rude menteur!

—Quoi, le pharmacien n’en a pas voulu?

—Si, seulement au lieu de cent sous, c’est cinq sous qu’il me l’a payée.

—Cinq sous… Eh bien, oui, c’est le prix que je vous avais indiqué; vous aviez mal compris.

Et il s’éloigna en riant.

XXII
De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient et dont la figure glabre, à présent ridée et grimaçante, avait une expression un peu diabolique. Quand il traversait les Craux allant à Meillers il s’arrêtait des fois pour me parler—et, malgré mon vieux levain de haine à son endroit, je faisais l’aimable…

Si bien que, son domestique étant tombé malade, il me vint quérir un jour pour le remplacer. C’était après les moissons, en août;—point trop pressé d’ouvrage je ne crus pas devoir me dérober. Quand on a besoin de gagner sa vie il faut bien aller travailler là où l’on trouve, même chez les employeurs que l’on a de bonnes raisons de mépriser!

Lors je vis de près, dans l’intimité quotidienne, ce fermier enrichi,—à la veille de devenir gros propriétaire terrien. Il était chez lui grossier, maussade et grognon, sans cesse en bisbille avec sa femme et la servante. Il promenait son désœuvrement de la cuisine à l’étable et au jardin, l’allure débraillée, fumant sa pipe, bâillant… J’ai pu me rendre compte, pendant mon séjour dans cette maison, que l’oisiveté n’est vraiment pas enviable. Le travail, souvent pénible, douloureux, accablant, mais toujours intéressant,—sinon passionnant,—est encore contre l’ennui le meilleur des dérivatifs. Le «patron», tel un fauve en cage, s’ennuyait de façon atroce. Comme distraction, il se versait du vin blanc ou de grandes rasades d’eau-de-vie…

Il passait rarement sans sortir la journée entière. Une fois en selle ou en voiture, fier de son cheval bien pansé et bon trotteur, de ses harnais brillants, il redevenait l’homme public,—Fauconnet, le fermier riche, conscient de sa puissance, envié de tous, respecté des marchands, salué bas par les travailleurs.

Je ne le vis vraiment gai chez lui que le jour de l’ouverture de la chasse. Il avait le matin battu la campagne en compagnie de son fils aîné, le docteur, nouvellement établi à Bourbon, et de quelques amis. Il offrait à déjeuner à cette occasion. Ce fut une ripaille à tout casser, une vraie débauche! J’étais chargé du service de la table que je fis assez maladroitement, en novice que rien n’a préparé à ça: mais ma maladresse même fut appréciée puisqu’elle prêta aux convives l’occasion de rire. Or, toute occasion de rire était tenue pour précieuse…

Après qu’ils eurent bu et mangé ferme, ils contèrent des histoires scabreuses, des récits d’orgie et d’amour de fraude. Ils raillaient la bêtise et la soumission des métayers, et se flattaient de faire avaler aux propriétaires des bourdes invraisemblables… Ils se considéraient comme des gens très supérieurs, dominant le reste de l’humanité de tout le poids de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces rubicondes.

Seul, le jeune docteur observait une certaine réserve. Ayant en ville, près de la source chaude, son logement particulier, il fréquentait peu la maison paternelle. Ses frères, éloignés du pays, s’y montraient moins encore.

—Ils n’ont pas les habitudes du père; ce n’est plus le même genre, m’avait dit la servante.

J’en conclus qu’eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes supérieurs,—supérieurs à ce fermier campagnard qu’était leur père, et à ses amis. Ainsi va le monde. Chacun a sa manière de voir et de concevoir: chacun se croit très fort, sans imaginer qu’à côté on le tient pour un imbécile…

Quand le domestique fut en état de reprendre son service je pouvais encore disposer de quelques jours, et Fauconnet me conserva pour battre à la machine dans ses domaines de Bourbon. C’était, dans la région, le début des batteuses que les fermiers, après une assez longue période d’hésitation, venaient enfin d’adopter. Comme au temps du fléau, ils fournissaient un tiers du personnel. Mais ils se libérèrent bientôt de cette obligation trop coûteuse pour laisser aux métayers toute la charge de la main-d’œuvre.

On commença au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir. Nous étions tous étonnés et un peu effrayés de nous voir au service de ce monstre trop bruyant, aux mille complications de bielles, de volants et de courroies. Mais on travaillait à une allure modérée, et l’adaptation fut assez rapide.

Les femmes, par contre, se trouvèrent embarrassées—qui jamais ne s’étaient vu tant de monde à nourrir. Maintenant l’habitude est prise; elles achètent de grands paniers de viande qu’elles mettent en pot au feu, en daube, en ratatouilles diverses, sacrifient des lapins et même des poulets. Mais bien trop pauvres, les ménagères d’il y a cinquante ans pour songer à de telles frairies! Cependant la cuisine ordinaire leur semblait peu digne d’être servie à des étrangers… Les métayères de Fauconnet durent s’entendre entre elles—et il advint ceci:

A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette et du gâteau non levé, ou tourton. Je me régalai de ces pâtisseries toutes fraîches et plus beurrées qu’il n’est d’usage. Mais au goûter, il n’y eut encore que de la galette et du tourton, et le soir de même. D’un repas à l’autre je trouvais ça moins bon, et tous nous mangions avec un moindre appétit.

Je crus qu’il y aurait du nouveau le lendemain, qu’on nous ferait de la soupe, des haricots, quelque autre chose, quoi! Mais il fallut déchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au four et je vis un nouveau stock de galettes et de tourtons qu’on se préparait à cuire. Aux trois repas de ce jour-là, on ne nous servit rien de plus. La chaleur et la poussière nous assoiffant, il arriva que nous prîmes en dégoût ces pâtisseries lourdes qui achevaient d’altérer. Pour mon compte je préférai m’abstenir à midi et partis le soir sans me mettre à table.

Changeant de ferme le jour d’après, nous espérions tous en la fin de l’obsession. Mais point! Il y eut pâté le matin et galette à midi, avec un simple accompagnement de brioche au lieu de tourton. C’en était trop! Tout le monde réclama du lait, même vieux, même écrémé,—du lait n’importe comment. La bourgeoise consentit à faire le tour de la table avec sa terrine, non sans faire entendre qu’il lui semblait peu honorable de nous servir ce lait—nourriture commune. Il eut un tel succès pourtant qu’il en fallut trois terrines pour contenter tout le monde. Mais cette femme n’en tira nulle leçon profitable; au repas suivant, la table se trouva garnie comme de coutume des inévitables galettes et des inévitables tourtons. Alors, sentant que j’allais tomber malade, je m’en fus dire à Fauconnet qu’il ne m’était pas possible de suivre plus longtemps la machine.

Les aliments de chez nous, la soupe à l’oignon, le pain de seigle et le fromage de vache, me semblèrent meilleurs après cette aventure…

XXIII
Les coqs à l’engrais chantèrent un soir de décembre qu’il y avait de la neige et qu’il gelait ferme. C’était en fin de veillée, vers neuf heures; nous nous préparions à user les draps.

—Qu’est-ce qu’ils veulent annoncer, ces sales bêtes? fit Victoire tout de suite inquiète.

Signe de malheur en effet que d’entendre chanter les coqs à partir du coucher du soleil et jusqu’à minuit,—période du repos et du silence.

Cette infraction à la règle aurait dû cependant nous sembler naturelle de la part de ces pauvres poulets à l’engrais qui, ne sortant jamais d’un réduit enténébré, perdaient peu à peu le sentiment des heures. Mais nous étions troublés—pour avoir vu, enfants, se troubler nos proches en pareille occurrence. D’ailleurs, dans le grand calme de la nuit d’hiver, ces cocoricos avaient quelque chose de lugubre—d’autant plus qu’ils se multiplièrent: le coq des Viradon répondit aux nôtres, puis d’autres des chaumières proches et des fermes lointaines. Ce fut pendant une demi-heure un concert de modulations aiguës, comme aux heures qui précèdent l’aube.

La sérénade terminée, Victoire donna le sein à notre petit troisième qui avait juste deux mois. Mais elle n’était guère rassurée et, bien que se défendant d’avoir peur, elle tremblait encore quand elle se mit au lit. Nous eûmes, cette nuit-là, un sommeil fiévreux et il fut décidé que les malencontreux poulets seraient vendus au plus tôt.

Comme par hasard, les mois qui suivirent, toutes sortes de malheurs nous vinrent frapper. En prenant de l’âge, je me suis libéré d’une bonne partie des croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à cause de cela, j’ai toujours conservé la crainte des coqs qui chantent après le coucher du soleil.

J’avais, dans un coin de mon étable, une réserve de pommes de terre. La meilleure de mes deux vaches s’étant détachée une nuit, avala goulûment un gros tubercule et s’étrangla. Je la découvris, le matin, étendue sur le dos, ballonnée, râlante. Un boucher, prévenu, m’en offrit trente francs; je comptais la vendre trois cents francs à la fin de l’hiver…

Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre petit Jean, et pour moi un pantalon de droguet, une casquette, une blouse. Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces dépenses anormales. Au surplus il nous creva peu après un cochon qui pesait cent cinquante livres. Et nous eûmes des ennuis de la vache achetée en remplacement de notre pauvre étranglée.

A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à fait de porter le lait en ville et s’était mise à faire du beurre. Or, il n’y avait pas moyen de transformer en beurre la crème qui provenait de cette nouvelle vache. Nous passions des heures et des heures à la remuer dans la baratte ou beurrier; nous avions les bras moulus de faire monter et descendre le batillon: rien! Il m’arriva un soir de le manœuvrer sans interruption de six heures à minuit; je parvins à prendre une suée terrible, à défoncer à demi la baratte, mais non à faire du beurre…

Le père Viradon, le lendemain, m’assura que c’était un sort. Pareille mésaventure lui étant advenue dans sa jeunesse, un défaiseux de sorts lui avait donné les conseils suivants:

«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l’Église et poser là un petit pot neuf de six sous plein de cette mauvaise crème; tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de minuit, en traînant au bout d’une corde de six pieds de long les chaînes d’attache des vaches; au douzième tour, s’arrêter net, faire quatre fois le signe de la croix dans quatre directions opposées et partir au grand galop, abandonnant le pot et rapportant les chaînes.

«Couper à chaque bête un bouquet de poils de l’oreille, un du garrot, un de la queue, les tremper dans l’abreuvoir tous les jours de la semaine sainte avant le lever du soleil, les porter à la messe le jour de Pâques et les faire brûler dans la cheminée sans être vu…»

—J’ai fait cela et la réussite a été complète, conclut Viradon. Mais le défaiseux a dû agir de son côté.

Le fou rire me prit, malgré mes embêtements, en écoutant le bonhomme raconter d’un air convaincu les détails bizarres de la cérémonie. Il me semblait le voir dans la nuit tourner autour de son pot et entendre la fretintaille de ses chaînes!

Le défaiseux était mort; mais il avait laissé à son fils le secret de son talent, et le vieux voisin me conseillait d’avoir recours à lui. Je n’en fis rien cependant, n’ayant pas foi en ces stupidités.

Mais la bourgeoise alla conter nos peines au curé. Il vint le lendemain, aspergea l’étable avec de l’eau bénite et nous dit de n’avoir nulle crainte des sorciers.

—Ça tient tout simplement à ce que votre vache a du lait de mauvaise qualité et à ce qu’elle est dans un état de gestation avancée; améliorez sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de sel dans une ration de farineux et vous verrez que ça ira mieux.

Grâce à ces bons avis, il nous devint possible de faire du beurre qui s’améliora tout naturellement quand, à la belle saison, nos vaches fraîches vélières furent pâturer sur les Craux. Si l’on se rendait bien compte de tout on n’aurait pas souvent l’occasion de croire aux sorts.

Vers la fin de l’hiver nous eûmes une alerte plus grave encore; et cette fois-ci, il fallut bien, en désespoir de cause, aller trouver un rebouteux.

Notre petit Charles fut pris soudain d’un mal de gorge à caractère grave; il refusait de prendre le sein; sa respiration devint rauque, puis râlante. Victoire le porta d’abord à la sage-femme, puis au médecin, et ça n’avait pas l’air d’aller mieux, au contraire.

Or, il y avait sur le chemin d’Agonges un homme qui barrait les maux de gorge d’enfants; on venait le trouver de toutes les communes du canton et même d’ailleurs; il sauvait, disait-on, les bébés désespérés par les docteurs. Au cours d’une veillée, l’état du petit parut tellement s’aggraver que nous décidâmes de le lui porter séance tenante.

Sa mère l’emmitoufla dans un vieux châle au creux d’un oreiller et je le pris ainsi sur mon bras; elle suivait en pleurant. Nos pas résonnaient dans le silence nocturne sur les chemins durcis par le grand gel. Triste promenade!

Nous eûmes enfin la satisfaction de frapper à la porte du guérisseur qui vint ouvrir après un moment, en caleçon et bonnet de coton. C’était un petit homme déjà âgé, à cheveux grisonnants et figure ingrate. Il marmonna des prières en faisant des signes sur le corps de notre enfant; il oignit son cou d’une sorte de pommade grise et lui souffla dans la bouche par trois fois. Un chaleil fumeux éclairait cette scène étrange. J’étais impressionné; Victoire pleurait toujours silencieusement. Après qu’il eut fini, l’homme nous rassura:

—Il ira mieux demain; mais, par exemple, il était temps de l’apporter, vous savez… Dès qu’il sera débarrassé, pour hâter sa guérison, vous irez faire brûler un cierge devant l’autel de la sainte Vierge.

A notre demande de paiement, il répondit:

—Je ne prends rien aux pauvres gens… Mais voici un tronc où chacun met ce qu’il veut.

Il désignait sur la cheminée une petite boîte carrée au couvercle percé d’une fente; j’y glissai vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets des deux aînés que nous avions laissés dormant dans la maison fermée.

Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers le matin, le bébé vomit des matières aqueuses qui ressemblaient à des crachats durcis et, tout de suite soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il n’y paraissait plus.

Je me suis souvent demandé, sans pouvoir répondre ni dans un sens ni dans l’autre, si cette guérison fut d’effet naturel ou si les simagrées du vieux y furent pour quelque chose. Je sais que nombre de gens, très sceptiques, très fortes têtes, ne craignent pas encore aujourd’hui d’avoir recours à ces guérisseurs campagnards pour se faire barrer le mal de dents, ou se faire dire la prière à l’occasion d’une entorse ou d’une foulure. Et d’aucuns prétendent qu’ils en ont du soulagement.

Ceci étant, un pauvre homme tout simple a bien le droit de rester perplexe, également éloigné de ceux qui affirment et de ceux qui se moquent. J’en suis encore là.

XXIV
Certain jour de foire de Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon beau-père m’ayant tiré à part sur la place de la Mairie où je causais avec d’autres, me proposa d’entrer comme métayer dans un domaine de Franchesse, sa commune d’origine. Il connaissait particulièrement le régisseur, un ami d’enfance.

J’y songeais un peu, à prendre un domaine, ayant souvent réfléchi qu’en restant là il me faudrait placer mes petits dès qu’ils seraient en âge de pouvoir garder les bêtes,—éventualité malgré tout pénible. J’aurais préféré attendre encore quelques années, mais il me parut sage de ne pas manquer cette occasion.

Le dimanche suivant, nous nous en fûmes donc voir cette ferme, le père Giraud et moi. Située entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres du chemin qui reliait les deux communes, la Creuserie dépendait de la propriété de M. Gorlier, dit «de la Buffère», du nom d’un petit château tout voisin qu’habitait ce Monsieur à la belle saison.

La propriété comprenait cinq autres fermes: Baluftière, Praulière, le Plat-Mizot, la Jarry d’en haut et la Jarry d’en bas,—une locature qui s’appelait les Fouinats, et la maison du régisseur à proximité du château.

M. Parent, le régisseur, était un homme de taille moyenne, avec une grosse tête, encadrée d’un collier de barbe grisonnante; ses yeux saillants hors de l’orbite, lui faisaient constamment l’air étonné; sa lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant ses dents avariées et laissant passer un continuel jet de salive. Il nous fit visiter les bâtiments du domaine qui étaient anciens et peu confortables; il nous conduisit dans toutes les pièces de terre et dans tous les prés, et, quand nous fûmes rentrés chez lui, il dicta les conditions.

Deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se contenterait de la moitié; les intérêts à cinq pour cent du reste s’ajouteraient aux quatre cents francs de l’impôt colonique annuel; pour l’amortissement, on retiendrait une part des bénéfices. J’aurais à faire tous les charrois commandés pour le château ou la propriété; et ma femme donnerait comme redevances six poulets, six chapons, vingt livres de beurre,—les dindes et les oies étant à moitié selon la règle. Le maître se réservait le droit de modifier les conditions ou de nous mettre à la porte chaque année, sous cette réserve que nous devions être prévenus au moins neuf mois d’avance.

M. Parent nous entretint ensuite, sur un ton de platitude exagérée, du propriétaire, qu’il appelait M. de la Buffère, ou, plus communément, M. Frédéric.

—M. Frédéric ne veut pas que les métayers s’adressent directement à lui; c’est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous jugerez nécessaire. M. Frédéric entend qu’on soit très respectueux, non seulement envers lui, mais aussi envers son personnel. C’est parce qu’ils ont mal répondu à Mlle Julie, la cuisinière, qu’il m’a fait donner congé aux colons actuels de la Creuserie. M. Frédéric ne veut pas qu’on touche au gibier; s’il prenait quelqu’un à tirer au fusil ou à tendre des lacets, ce serait le départ certain. Lorsqu’il chasse, on doit s’abstenir de le gêner—même si cela entraîne une suspension de travail. Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre redevance soit de bonne qualité et les poulets bien gras, de façon à contenter Mlle Julie.

Sur une demande malicieuse de mon beau-père, il nous avoua que Mlle Julie n’était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de M. Frédéric,—d’ailleurs célibataire. Donc urgence à ménager cette personne influente!

Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Son régisseur, tout en le disant très bon, le présentait comme un vrai potentat autoritaire et capricieux en diable… Cela m’effrayait un peu.

Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion, à dessein surtout de connaître l’opinion de la bourgeoise qui s’ingéniait à jouer l’indifférence.

—Fais comme tu voudras, moi ça m’est bien égal.

Elle était très en colère d’être encore enceinte; ça la rendait inabordable. Un jour, mon insistance lui arracha pourtant une manière d’assentiment:

—Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà tout…

—Mais toi, te plaît-il que je le prenne?

—Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs…

Je l’aurais battue…

Je me décidai néanmoins à donner une réponse favorable.

Pour la Saint-Martin de 1853 nous nous installâmes à la Creuserie. Ma belle-mère put heureusement nous venir en aide à cette occasion. Victoire accouchée avant terme, quinze jours auparavant, d’un petit garçon qui n’avait pas vécu, se trouvait bien fatiguée, bien faible encore,—dans les plus mauvaises conditions pour supporter les tracas d’un déménagement.

XXV
Notre maison avait deux pièces d’égales dimensions qu’une porte intérieure reliait: la cuisine et la chambre. L’une et l’autre ouvraient de plein pied sur la cour par de grosses portes ogivales, noircies par les intempéries et fortement bardées de fer. Dans la cuisine, une sorte de béton avait été fait jadis, dégradé maintenant sous l’effet du balayage; il n’en restait qu’une armée de cailloux pointus montrant leur nez d’un bout à l’autre de la pièce. La chambre, moins favorisée, s’en tenait au sol primitif, affaissé au milieu, bossue sous les meubles, semé de mamelons et de trous. Le plafond appareillait l’appartement,—un plancher bas, délabré, soutenu par de grosses solives très rapprochées, et par une poutre énorme étayée d’un poteau vertical. Des grains de blé, des grains d’avoine, s’échappant de la provision du grenier, passaient fréquemment entre les planches disjointes, et les rats en faisaient des réserves sur les poutres. Un jour avare pénétrait par d’étroites fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, quand la température ne permettait pas de tenir ouvertes les portes extérieures, on avait peine à y voir en plein midi.

Dans la cuisine ou salle commune se faisaient toutes les grosses besognes. Il y avait, à gauche de l’entrée, la maie à pétrir et, au-dessus, le tourtier avec ses arceaux de bois où l’on plaçait les grosses miches de la fournée; il y avait, à droite, un coffre pour le linge sale, un deuxième coffre, une vieille commode; au milieu trônait la grande et massive table de chêne que nous avions achetée d’occasion, flanquée de ses deux bancs sur lesquels nous prenions place aux heures des repas; il y avait enfin, dans le fond, une horloge à boîte rouge entre deux lits: le nôtre, dans le coin le plus rapproché du foyer comme il est d’usage, et, de l’autre côté, celui de la servante. A gauche, dans le mur du pignon, la cheminée saillait large et haute avec, au-dessus du foyer, le trou noir du four. La chambre était moins enfumée, plus propre mais pourrie d’humidité,—les solives couvertes de moisissures blanches; ma femme y avait fait placer son armoire, le lit des gamins et celui des domestiques.

La maison faisait face aux neuf heures, mais le soleil n’en éclairait que bien plus tard le seuil, en raison du voisinage trop proche de la grange et des étables établies en avant, à une quinzaine de mètres tout au plus. Dans l’intervalle, les égouts formaient une mare stagnante et noirâtre où baignaient les balles de froment depuis les battages jusqu’aux gelées d’hiver. On plaçait à proximité le fumier des moutons utilisé pour les fumures de printemps. Il y avait en outre, dans cet espace, une auge de bois longue et peu profonde pour le repas des cochons, et une vieille roue placée horizontalement sur trois poteaux pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau et les charrettes au repos s’y voyaient souvent, et aussi de menus outils, des aiguillons et des triques.

La ferme étant située sur la partie montante du vallon, à bonne altitude, nous avions du haut de l’escalier du grenier, au pignon droit de la maison, une vue magnifique. Ce vallon, tel un amphithéâtre géant, englobait une bonne partie des communes de Bourbon, de Saint-Aubin et d’Ygrande. Aux parties supérieures de ses ondulations s’étendaient comme étoffes déroulées des champs verts, roux ou grisâtres; d’autres se montraient à demi, juste de quoi se laisser deviner en guéret, en chaume ou en pâture; et, dans les parties basses, il y avait des pièces entièrement dissimulées dont on ne distinguait que les arbres espacés de loin en loin dans les bouchures. A l’extrémité d’un grand pré tout en longueur se haussait le losange mystérieux d’un taillis déjà vaste. Des lignes de peupliers géants s’apercevaient en quelques endroits. Et, de loin en loin, dans ces cultures, entre ces haies, entre ces arbres, émergeaient les bâtiments écrasés d’une chaumière ou d’une ferme: Baluftière, Praulière et le Plat-Mizot, disposés en triangle tout près; la Jarry d’en haut et la Jarry d’en bas voisinant un peu plus loin,—puis d’autres dont je savais les noms,—puis d’autres, très éloignés, dont je ne savais rien,—et enfin, à l’autre extrémité du vallon, le petit bourg de Saint-Aubin, tassement d’une vingtaine de maisons. Par delà, on distinguait encore le grand ruban sombre de Gros-Bois; et, à de certains jours très clairs, au delà bien d’autres vallons, bien d’autres villages, au delà de toutes distances connues, on apercevait, profilant leurs masses noires dans le bleu du ciel, une ligne de pics,—qu’on disait appartenir aux montagnes d’Auvergne.

En arrière de notre maison, une vallée étroite aux prairies fertiles précédait un coteau sur lequel se dressait le bourg de Franchesse, avec son minuscule clocher carré.

Les premiers jours de notre installation, ces paysages m’apparurent par bribes, ouatés de brouillards. Je les vis ensuite dans leur décor hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées par les pluies ou pailletées de gel, et que les bouchures sont comme des bordures de deuil avec les fioritures de leurs arbres-squelettes,—puis tout blancs sous la neige, déguisés comme pour une mascarade. Je les vis s’éveiller frissonnants aux brises attiédies d’avril, étaler peu à peu toutes leurs magnificences, fleurs blanches et verdures fraîches. Je les vis au grand soleil de l’été, alors que les moissons mettent leur note blonde dans les verdures accentuées, paraître anéantis comme quelqu’un qui a bien sommeil. Je les vis à l’époque où les feuilles prennent ces tons roux qui sont pour elles le temps des cheveux blancs—précédant de peu de jours leur contact avec la terre d’où tout vient et où tout retourne… Je les vis s’éclairer gais et pimpants sous les aubes douces et s’enténébrer lentement dans la pourpre des beaux soirs. Je les vis enfin, comme dans un décor de rêve, baignant dans le vague mystérieux des clartés lunaires. Et combien de fois, les contemplant, ne me suis-je pas dit:

«Il y a des gens qui voyagent, qui s’en vont bien loin par ambition, nécessité ou plaisir, pour satisfaire leurs goûts ou parce qu’on les y force; ils ont la faculté de s’extasier devant des paysages offrant tous les contrastes. Mais combien d’autres ne voient jamais que les mêmes! Pour combien la vie ne tient-elle pas toute dans un vallon comme celui-ci,—et même dans une seule des ondulations, dans un seul des replis de ce vallon! Combien de gens, au travers des âges, ont grandi, aimé, souffert, dans chacune des habitations qu’il m’est donné de voir de mon grenier, ou dans celles qui les ont précédées sur l’étendue de cette campagne fertile, sans être jamais allés jusqu’à l’un des points où le ciel s’abaisse!»

Cette pensée me consolait de ne rien connaître moi-même hors des deux cantons de Souvigny et de Bourbon. J’en vins à trouver du charme aux décors variés de mon paysage familier. J’éprouvais même une certaine fierté d’avoir la jouissance de cet horizon vaste et je plaignais les habitants des parties basses.

XXVI
Vers l’époque de la Saint-Jean le propriétaire vint s’installer en son castel de la Buffère. Par un hasard sans doute calculé, il nous fit sa première visite le soir, alors que nous étions réunis à la cuisine pour le souper. M. Parent l’accompagnait. Je sortis du banc, me portai à leur rencontre. M. Gorlier me toisa.

—C’est lui, le métayer? demanda-t-il à son régisseur.

—Oui, Monsieur Frédéric, c’est lui.

—Il est bien jeune… La femme?

—C’est moi, Monsieur, s’empressa Victoire.

—Ah!… Vous n’avez pas l’air très robuste?

—C’est qu’elle a trois petits enfants! reprit M. Parent, d’une voix craintive.

M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma femme et à moi, et nous questionna sur nos origines. Nous étions fort troublés l’un et l’autre en présence de cet homme puissant et redoutable dont on nous avait tant rabattu les oreilles. Il s’en fâcha d’un ton amical.

—N’ayez pas peur, diable, je ne mange personne… Parent m’a dit que vous étiez animés d’excellentes intentions et que vous travailliez bien. Continuez comme cela et nous nous entendrons sans peine. Obéir et travailler, c’est votre rôle; je ne vous demande pas autre chose. Par exemple, ne m’embêtez jamais pour les réparations; j’ai pour principe de n’en pas faire… Et maintenant, bonsoir! Allez dormir, mes braves!

Il parlait d’une voix lente en grasseyant un peu, avec un clignotement de ses petits yeux gris; sa barbe, courte mais épaisse restait très noire, comme la chevelure, bien qu’il eût dépassé la soixantaine;—j’ai su depuis que ce beau noir était factice: il se teignait! Physionomie maussade et ennuyée malgré les apparences de bonne santé, les joues roses et pleines d’homme bien nourri. Ceux qui ont joui de tous les plaisirs ont rarement l’air heureux.

M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la maison, soit aux champs. Jouant avec sa canne, il causait un instant du temps et des travaux, puis tournait le dos prestement. Jamais plus, d’ailleurs, il ne fut poli comme le premier soir. Ainsi que Fauconnet, il tutoyait tout le monde et, comme il n’avait pas la mémoire des noms, ou à dessein peut-être, il appliquait invariablement à chacun le qualificatif de «Chose».

—Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là? Mère Chose, nous vous prendrons prochainement deux des poulets de la redevance…

Mlle Julie, la cuisinière-maîtresse, une dondon déjà mûre à la peau blanche et aux formes appétissantes, vint chercher un soir ces deux poulets-là, que ma femme engraissait à dessein depuis plusieurs semaines. Elle les soupesa, les palpa et daigna se déclarer satisfaite.

—Il faudra toujours nous les donner comme ça, Victoire; ils semblent parfaits; le coq surtout est vraiment superbe.

—Oh! oui, Mademoiselle, fis-je, «je voudrais bien que ce soit mon ventre qui lui serve de cimetière».

La grosse remarqua le mot.

—Comment avez-vous dit? reprit-elle.

Je craignis que cela ne lui ait déplu.

—Allons, répétez, voyons!

—Mademoiselle, j’ai dit qu’à ce coq-là «mon ventre servirait bien de cimetière». C’est une blague du pays que j’ai citée en manière de plaisanterie; il ne faut pas vous en fâcher; je sais bien que les poulets ne sont pas faits pour moi…

Mlle Julie partit d’un franc éclat de rire:

—Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le servirai à d’autres qu’il amusera, soyez sûr. Jamais encore je ne l’avais entendu.

Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric qui me dit, à sa première visite:

—Chose, tu as des expressions délicieuses. Je vais avoir prochainement mes amis Granval et Decaumont; nous viendrons ensemble et tu tâcheras de trouver des choses drôles comme celles que tu as dites à Mlle Julie, l’autre jour, à propos des coqs.

Plusieurs fois en effet, dans le courant du mois d’août, il amena ces deux Messieurs. Ils arrivaient fumant leurs pipes, le soir, à l’heure de la soupe, s’asseyaient perpendiculairement à la table et nous disaient à chaque fois:

—Causez, mes braves, ne faites pas attention à nous!

Mais, bien entendu, nous ne parlions que pour leur répondre quand ils nous interrogeaient directement. Les domestiques, qui couchaient dans la chambre, avaient la ressource de s’esquiver sitôt le repas fini; moi, il me fallait demeurer jusqu’à dix et quelquefois onze heures—et ma femme et la servante aussi, par ricochet. Peu leur importait, à eux, de se coucher tard, ils avaient la faculté de se lever de même! Mais que j’aie dormi ou non il me fallait être debout le lendemain à quatre heures, comme de coutume. Et qu’avaient-ils à venir flânocher ainsi dans notre maison—pour rire de mon langage incorrect, de mes réponses naïves et maladroites? Quand j’énonçais quelque formule particulièrement amusante, M. Decaumont tirait son carnet.

—Je note! je note! J’utiliserai ça pour des scènes champêtres dans mon prochain roman!

Je me hasardai à demander un jour à Mlle Julie pourquoi M. Decaumont écrivait ainsi les choses baroques que je débitais bien malgré moi. Elle me dit que c’était un grand homme, un homme célèbre qui s’occupait à faire des livres. Un grand homme! un homme célèbre! ce petit gros à figure de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui lui tombaient sur les épaules!

—Ah! c’est fait comme ça, un homme célèbre? m’étonnai-je en toute simplicité.

Et Mlle Julie riant de bon cœur:

—Mon Dieu oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgré ses capacités. Avec ses grands cheveux, on le prendrait plutôt pour un fou que pour un savant; et il s’amuse de tout, ainsi qu’un enfant!

Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon d’agir de ce faiseur de livres… Je lui en voulais d’inscrire mes réponses pour les publier, pour que d’autres bourgeois comme lui en puissent rire à leur tour. Était-ce donc de ma faute si je parlais de façon peu correcte? Je parlais comme on m’avait appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans doute jusqu’à vingt ans dans les écoles, avait pu acquérir la science des belles phrases. Moi, j’avais fait autre chose pendant ce temps-là. Et, à l’heure actuelle, j’employais ailleurs et aussi utilement que lui mes facultés,—car, de faire venir le pain, c’est bien aussi nécessaire que d’écrire des livres, je suppose! Ah! si je l’avais vu à l’œuvre avec moi, l’homme célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois bien qu’à mon tour j’aurais eu la place de rire! J’ai fait souvent ce souhait d’avoir sous ma direction, pendant quelques jours, au travail des champs, tous les malins qui se fichent des paysans.

XXVII
Je n’étais pas le seul, d’ailleurs, à servir de cible aux risées du maître et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftière, y contribuait pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud incitait de prime abord à la moquerie; il avait le nez camus, une grande bouche édentée qui s’ouvrait à tout propos pour un gros rire bruyant, et avec ça une drôle de façon de regarder le ciel d’un œil quand on lui parlait. De plus, naïf comme pas un, se laissant «monter le coup» avec une facilité étonnante. Enfin il avait encore cette particularité d’aimer le lard à la folie. Or, M. Frédéric, sous un prétexte ou sous un autre, mandait souvent au château son métayer et lui faisait servir une énorme tranche de lard. On le laissait seul à la cuisine et il se régalait, comme bien on pense. Après un bon quart d’heure, le bourgeois le venait rejoindre.

—As-tu bien mangé, Primaud?

—Oh! oui, Monsieur Frédéric!

—Mais un gros morceau reste encore sur le plat; il ne faut pas le laisser, voyons… Tiens, je sais que tu es de force à l’engloutir.

Et il le lui mettait sur son assiette.

—C’est trop, Monsieur Frédéric, j’ai le ventre plein, je ne peux plus…

—Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c’est sans doute que tu as soif; Julie, donne-lui donc un verre de vin.

Pour s’en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent, il entrait à la maison ou venait me voir aux étables:

—Tiennon, je viens encore de faire un bon repas.

—Ah! tant mieux! répondais-je, c’est toujours ça d’attrapé… Je parie que vous avez mangé du lard à volonté?

—Plus que j’ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu et qu’il m’en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu’il m’a fait donner du vin…

Il faisait grand cas de cette attention délicate—sans l’idée jamais de voir là quelque chose de blessant pour sa dignité d’homme. Peut-être même considérait-il comme marques de gloire les traces cireuses que laissait, de chaque côté de sa bouche, le ruissellement graisseux du lard. Il rentrait chez lui enchanté.

Nous l’étions moins, les autres métayers et moi. A son insu sans doute, Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui tous renseignements sur les gens de ses domaines et sur les habitants de la commune. Trois ans auparavant, quand Badinguet s’était fait nommer empereur, deux hommes de Franchesse, classés comme «rouges», avaient été expédiés à Cayenne sur l’initiative de notre maître, disait-on,—et à la suite des bavardages inconscients du mangeux de lard. Vraiment, le bourgeois ne me semblait pas excusable d’employer de tels moyens pour se renseigner, et d’user de son influence ensuite pour faire du mal aux gens de son pays!

Quant au voisin, bientôt édifié sur son compte, je ne lui dis plus que ce qu’il n’y avait nulle raison de tenir caché.

A cette époque déjà, on appelait Primaud «le mangeux de lard». Il est mort depuis longtemps; mais l’épithète lui a survécu, est devenue légendaire. Si bien qu’à Franchesse, on dit encore à présent de quelqu’un qui raffole du lard: «C’est un vrai Primaud!»

XXVIII
Je trouvais du charme à ma vie fatigante et laborieuse. Chef de ferme, je me sentais un peu roi. Les responsabilités me pesaient souvent, mais j’étais fier de m’asseoir au haut bout de la table, à côté de la miche dans laquelle je coupais de larges tranches au commencement de chaque repas; et fier aussi d’avoir, au cercle de la veillée, la place du coin, la place d’honneur!

En été, présent dès le petit jour au travail, j’avais auparavant distribué un peu de son aux moutons, préparé le repas des cochons; j’étais passé voir les bœufs au pâturage.

Je prenais la tête de l’équipe et puis dire, sans me vanter, que les autres n’avaient pas à s’amuser pour me suivre.

Mon premier valet, un garçon de vingt ans passé nommé Auguste,—nous disions Guste,—robuste, courageux, besognait aussi dur que moi. Le second était un gamin d’une quinzaine d’années, mi-pâtre, mi-travailleur. J’engageais en plus un journalier pour les foins et moissons. Ce fut, les premières années, un certain père Forichon, déjà âgé, ayant l’expérience de l’ouvrage, mais très bavard et un peu tason,—c’est-à-dire un peu mou, un peu lent. Il avait toujours des histoires à raconter et je crus m’apercevoir que, sous couleur de nous intéresser, il cherchait à faire ralentir l’allure de la besogne, pour prendre un peu de bon temps.

Un jour, d’accord avec le Guste, je résolus d’aller plus vite encore que de coutume, de façon à ce qu’il n’ait pas le loisir de parler. Quand nous eûmes ainsi fauché trois andains, le père Forichon dut avoir le grand désir d’une trêve.

—Si nous allions de ce train-là jusqu’à midi, fit-il, nous en abatterions un sacré morceau!

—Si le maître veut, nous allons essayer, dit le Guste.

Et Forichon de reprendre:

—Une fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous avons fauché comme ça trois jours de suite. Le grand Pierre allait en tête; il aiguise bien, l’animal, et dame, il filait… Son beau-frère n’arrivait plus à le suivre. Le grand s’étant permis de le plaisanter, les voilà pris à se fâcher,—prêts à se battre même. D’ailleurs ils s’en voulaient déjà depuis longtemps. Moi, j’étais bien au courant des dessous de l’affaire…

Il croyait que pour en savoir davantage, j’allais m’appuyer un peu sur le manche de mon «dard». Mais, sans lui prêter attention, je continuai à faucher du même train anormal; et quand nous fûmes au bout, le Guste et moi, il se trouva un peu en retard.

—Sacrée misère! fit-il, j’ai attrapé une fourmilière qui a abîmé mon taillant. J’ai fauché une fois dans un pré où il y en avait tellement qu’on était obligé de battre les dailles au premier déjeuner…

Il se retourna, parut étonné de voir que nous ne l’écoutions plus, que nous étions déjà loin. D’un andain à l’autre, son retard s’accusa. Il y avait un passage d’herbe dure, où l’obligation d’aiguiser souvent forçait à ralentir. Alors Forichon croyait rejoindre; mais il arrivait juste à la partie défavorable quand nous retrouvions, nous, l’herbe tendre; nous filions vite pendant qu’il s’escrimait, impuissant à conserver son gain de distance.

La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut pas venir manger sans préalablement s’être remis à niveau. Lorsqu’il nous rejoignit haletant, ruisselant, la chemise détrempée, nous nous levions pour repartir. Alors dépité, furieux, il fit mine de renoncer à déjeuner pour venir prendre son andain en même temps que nous. Nous dûmes l’attendre pour qu’il consentît à manger—bien que le Guste eût méchamment souhaité le contraire…

Le pauvre Forichon bouda pendant huit jours au moins, sans être guéri de sa manie de rappeler des souvenirs. Vingt fois même il répéta, faisant allusion à l’incident:

—Ma daille n’est pas de ces meilleures; si j’avais eu celle que j’ai cassée il y a deux ans, vous ne m’auriez pas laissé, bien sûr!

Mais les choses n’allaient pas toujours de cette façon. Souventes fois, je les sentais tous alliés, le Guste, Forichon, le gamin, la servante; leurs visages durs exprimaient le mécontentement, l’hostilité: j’étais le maître ennemi… Les jours de grande chaleur surtout, après le repas de midi, la fatigue, la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu faire la sieste. J’étais exténué, accablé autant qu’eux; moi aussi, j’aurais aimé me reposer! Mais je réagissais violemment et cherchais des mots pour les entraîner:

—Hardi! les gas! dépêchons-nous d’aller charger; le temps est à l’orage; notre foin va mouiller…

Ou bien je les prenais par l’amour-propre:

—Nous allons pourtant finir les derniers. Ceux de Baluftière, ceux de Praulière sont plus avancés que nous, et pour arriver en même temps que ceux du Plat-Mizot, nous avons besoin d’en mettre…

Ils se levaient à regret, proféraient pour se soulager de gros blasphèmes:

—Bon Dieu de bon Dieu! ce n’est quand même pas faisable de travailler par des chaleurs pareilles; il n’y a pas d’animaux qui résisteraient…

Forichon disait:

—Je veux faire un mauvais coup pour aller voir au bagne si c’est pire que là!

Reprise l’œuvre, je m’efforçais de les remonter en leur racontant quelques bêtises,—des histoires salées dont rougissait la servante. Eux de rire et d’en conter de plus fortes. Ainsi le temps passait et le travail se faisait… Être gai, familier, ne pas se ménager soi-même, c’est encore le meilleur moyen d’obtenir beaucoup des autres.

Il nous arrivait, au cours de ces rudes séances de foin ou de moisson, par les après-midi torrides, d’apercevoir M. Frédéric et ses amis installés dans un bosquet du parc, autour d’une petite table garnie de boissons fraîches.

—Ce qu’ils sont heureux, tout de même, ces cochons-là! faisait le Guste qui, en dehors de leur présence immédiate, n’avait nul respect.

Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses que méprisait mon silence. Même je m’efforçais de les calmer quand ils allaient trop loin. Le pauvre laboureux, placé entre l’enclume et le marteau, doit savoir être diplomate à l’occasion!

Se démener sans trêve de l’aube au soir, se hâter de finir un travail pour en recommencer bien vite un autre qui est en retard, dormir cinq ou six heures seulement d’un sommeil léger coupé d’inquiétudes, c’est un régime qui n’engraisse pas, mais d’où l’ennui est banni. Ce régime était le mien six mois chaque année. Car, après la rentrée des récoltes, venaient les fumures, les labours, les semailles qui sont temps de presse aussi—et, jusqu’aux environs de la Saint-Martin, je continuais à me lever dès quatre heures.

Les labours étaient particulièrement durs en raison de la situation du domaine sur la partie montante du vallon; dans nos champs en côte l’argile rouge dominait, mêlé de pierres. Nos pauvres bœufs se levaient bien à regret quand nous les allions quérir dans le Grand Pré, leur pâture habituelle en septembre. Nous les trouvions presque toujours couchés sous le même vieux chêne à la ramure étendue,—masses blanches dans la grisaille de la petite aurore,—et il fallait leur donner de grands coups d’aiguillon pour les mettre en mouvement.

—Allez, allez, rossards!

Ça les peinait beaucoup… Le pâturage possédait une bonne source, l’ombre des bouchures était épaisse et fraîche—et l’herbe si tendre! Il m’en coûtait de les priver de ce paradis pour les coupler sous le joug, les obliger à tirer, à plein effort, la charrue dans les guérets montueux. J’éprouvais parfois le besoin de m’en excuser:

—C’est embêtant bien sûr, mais puisqu’il le faut… Moi aussi, mes vieux, je préférerais me reposer et pourtant je travaille. Allez-y donc de bon cœur!

Ils avaient, comme leur maître, du bon temps pendant les mois d’hiver. Novembre venu, je ne me levais qu’à cinq heures; je me couchais à huit.

Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons. A cette époque, la question du fourrage me préoccupait surtout. Il convenait de le ménager, le fourrage, sans réduire trop la ration des bêtes à l’engrais, des vaches fraîches vêlières, des génisses à vendre au printemps, des bœufs de travail… Je me chargeais seul de la distribution à toutes les bêtes et toisais souvent mon fenil, prenant des points de repère, sacrifiant telle partie jusqu’à telle fin de mois. Les mauvaises années, il me fallait mêler à la ration quotidienne une bonne dose de paille, et encore je tremblais tout l’hiver, voyant comme ça diminuait vite, de la crainte d’être à la misère en fin de saison… C’est que, quand il faut acheter, pendant un mois seulement, du fourrage pour nourrir le cheptel, le bénéfice de l’année est bien compromis!

Les jours de sortie, je m’abstenais le plus possible d’aller à l’auberge, sachant qu’on court grand risque de se mettre en retard lorsqu’on est pris à causer avec les autres. Et les souvenirs souvent évoqués des faiblesses de mon père, de cette rixe de Saint-Menoux qui m’avait valu un procès, me donnaient de la débauche une crainte salutaire.

Ma seule passion était la prise. Il me fallait déjà, lors de notre installation à la Creuserie, pour cinq sous de tabac par semaine et j’en vins progressivement à monter jusqu’à dix sous. En labourant, quand j’arrivais au bout d’une raie, le temps d’examiner le sillon nouveau afin d’en voir les courbes, machinalement, je tirais ma tabatière;—en fauchant, après chaque andain, crac, une prise;—en sarclant, quand je m’arrêtais un instant pour souffler, ma main se glissait à la recherche de la «queue-de-rat», sans même que ma volonté y fût pour quelque chose. Longs et tristes jours que ceux où la provision s’épuisait! Il me prenait des envies de chercher chicane à tout le monde; je ne trouvais pas une bonne place…

Mais la satisfaction intime liée à mon œuvre était à coup sûr le meilleur de mes plaisirs, et le plus sain. Contempler les prés reverdissants; suivre passionnément dans toutes ses phases la croissance des céréales, des pommes de terre; juger que les cochons profitaient, que les moutons prenaient de l’embonpoint, que les vaches avaient de bons veaux; voir les génisses se développer normalement, devenir belles; conserver les bœufs en bon état en dépit de leurs fatigues, les tenir bien propres, bien tondus, la queue peignée, de façon à être fier d’eux quand j’allais, en compagnie des autres métayers, faire des charrois pour le château; engraisser convenablement ceux que je voulais vendre: mon bonheur était là! Il ne faut pas croire que je visais uniquement le résultat pratique, le bénéfice légitime qui m’en devait revenir: non! Il y avait dans l’affaire une part d’orgueil désintéressé.

Quand ceux de Baluftière, de Praulière ou du Plat-Mizot venaient veiller chez nous, la visite aux étables s’imposait et je jouissais de me sentir jalousé à cause du bon état de mon cheptel.

De même aux foires, si des étrangers, remarquant mes bêtes parmi celles des six domaines, m’en faisaient compliment. Je répondais aux éloges avec une fausse modestie, de façon à me faire valoir davantage:

—Ce n’est pas qu’ils ont eu trop de repos, mes pauvres bœufs; jusqu’à la fin des semailles ils ont travaillé! Quant aux dépenses, il est difficile d’en faire moins: deux sacs de farine d’orge et trois cents livres de tourteaux.

—Allons, allons, vous ne les avez pas amenés ainsi avec rien! faisaient les autres, incrédules. De fait, souvent, je mentais un peu…

Ainsi s’affirma dans la contrée ma réputation de bon bouvier. On m’avait rapporté ce propos de M. Parent, dans une auberge de Franchesse, en présence de deux ou trois gros bonnets:

—Le meilleur de mes laboureux, c’est Tiennon, de la Creuserie; il fait bien valoir et, pour les bêtes, c’est un soigneur comme il y en a peu…

Hommage dont je n’étais pas médiocrement fier, dont le souvenir, au cours des pansages surtout, faisait se précipiter sous ma blouse graisseuse le tic-tac ému de mon cœur. L’impression des généraux qu’on encense après une guerre heureuse n’est sans doute pas très différente. Et ma satisfaction, après tout, n’était-elle pas aussi légitime que la leur et moins propre à inspirer du remords ensuite—qui avait sa source dans mon seul effort et non dans un sacrifice de vies humaines?

D’autres fois, durant les séances de travail aux champs, aux saisons intermédiaires surtout, quand il faisait bon dehors, quand la brise, caressante comme une femme amoureuse, apporte avec elle des senteurs de lointain, des arômes d’infini, des souffles sains dispensateurs de robustesse, je ressentais ce même sentiment d’orgueil satisfait confinant au plein bonheur. Ce m’était une jouissance de vivre en contact avec le sol, avec l’air et le vent; je plaignais les boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs d’une même pièce, et les ouvriers d’industrie emprisonnés dans des ateliers malsains, et les mineurs qui travaillent si profond sous la terre. J’oubliais M. Gorlier, M. Parent; je me sentais le vrai roi de mon royaume et je trouvais la vie belle.

XXIX
Victoire souffrait souvent de l’estomac et aussi de névralgies très douloureuses qui l’obligeaient à garder plusieurs jours de suite un mouchoir en bandeau autour de la tête,—sous lequel s’amenuisait encore son pauvre visage tiré, minci, vieilli, aux yeux toujours cernés. Cela n’était pas pour améliorer son caractère taciturne et plutôt difficile. Elle vivait dans un état d’agacement perpétuel, broyant du noir, s’exagérant le mauvais côté des choses. Et de se lamenter sans cesse sur les ennuis en perspective.

—Il va falloir du pain jeudi; le même jour nous aurons à battre le beurre et à plumer les oies; jamais nous n’en pourrons voir le bout!

Ou bien:

—Il devient indispensable de faire la lessive; nous n’avons plus de linge. Et le mauvais temps continue toujours. Mon Dieu, que c’est ennuyeux!

Elle se lamentait de même si l’un des enfants souffrait, si les récoltes s’annonçaient mal, si les couvées ne réussissaient pas, si le jardin manquait de légumes et si les vaches diminuaient de lait. Aux repas, elle ne se mettait jamais à table—s’occupant à cuisiner, à surveiller, à servir les petits.

—Mais prends donc le temps de manger, voyons, bourgeoise! disais-je parfois.

—Oh! pour ce qu’il me faut!

Elle se contentait d’avaler en circulant un peu de soupe claire. Par comparaison j’avais quelque honte de mon appétit robuste. Les jours où «ça la tenait dans l’estomac», elle levait les gognes[5] tout à fait, disant n’avoir envie de rien. Je l’engageais à se préparer un peu de soupe meilleure, ou bien un œuf à la coque. Mais elle prélevait seulement une tasse de bouillon dans la soupière commune.

[5] Expression bourbonnaise s’appliquant aux personnes tristes, dégoûtées, malades.

Encore que la servante fût chargée de toutes les grosses besognes, le rôle de Victoire restait très chargé. Les enfants, la basse-cour, les repas, une bonne part du ménage, sans compter, quand le lait donnait, la préparation du beurre et du fromage, il y avait là de quoi fatiguer une plus robuste qu’elle. Intelligente, elle savait tirer le meilleur parti de toutes ses denrées vendues au marché de Bourbon chaque samedi. Économe, elle rabrouait souvent la servante coupable de ménager trop peu le savon, la lumière, le bois pour le feu. Certes la pauvre fille n’avait pas toutes ses aises.

Il arriva même que notre maison fût un peu décriée… On se plaignait de mon activité au travail; on disait la bourgeoise méchante et intéressée. Les domestiques, garçons et filles, y regardaient à deux fois pour se louer chez nous. Nous étions obligés de les payer au prix fort.

Les petits avaient rarement à souffrir de la mauvaise humeur de leur mère. Parfois insupportables, ils achevaient, aux mauvais jours, de lui casser la tête, mais elle ne les battait jamais.

Pour mon compte, je n’avais guère le loisir de m’occuper d’eux; c’est à peine si je trouvais quelques instants le dimanche pour les faire sauter sur mes genoux; mais je m’abstins toujours de les brutaliser. S’ils ne furent pas, en raison de notre vie laborieuse, caressés, cajolés, mignotés comme d’aucuns, au moins ne furent-ils jamais talochés… Et je crois qu’ils nous aimaient vraiment…

Quand quelques-uns de nos parents venaient nous faire visite, Victoire s’efforçait à l’amabilité. En dehors de la fête patronale, le fait se produisait assez peu,—car on ne considérait pas comme étranger le père Giraud qui, retraité à Franchesse, faisait chez nous de fréquentes apparitions. Le pauvre vieux nous arriva un jour bien attristé; un papier officiel venait de lui apprendre la mort de son fils, le soldat d’Afrique, qu’une mauvaise fièvre avait tué, quelques mois avant l’expiration de son deuxième congé,—c’est-à-dire de sa rentrée en France avec une place.

Les enfants de mon parrain et ceux de mon frère vinrent à tour de rôle nous prier à leurs noces. On faisait à chaque fois, selon l’usage, quelques préparatifs pour les recevoir.

Au jour du mariage je me rendais presque toujours seul à Saint-Menoux. Je buvais sec dans ces occasions-là et tenais bien ma place à table. Il m’arrivait, oubliant les soucis coutumiers, de me lancer tout à fait, de chanter, de danser comme les jeunes!

Une visite inattendue fut celle de Gaussin et de sa femme, revenus faire un tour au pays après dix ans d’absence. Ils se présentèrent chez nous, un soir, à l’improviste, et rirent beaucoup de notre extrême surprise. J’eus de la peine à reconnaître la Catherine dans cette dame à chapeau qui parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de larbin et ses beaux habits de drap, ne rappelait guère le Gaussin d’autrefois. Leur petit Georges était poli, vif, enjoué et gentil comme tout; il n’eût demandé qu’à prendre contact avec notre Jean, notre Charles et notre Clémentine; mais eux, trop peu habitués à voir des étrangers, demeurèrent à l’écart, sournois et taciturnes.

Je passai une bonne soirée à causer, à jarjoter comme on dit, avec ma sœur et mon beau-frère. On les retint à coucher, mais ils partirent dans la journée du lendemain. N’ayant qu’un congé de quinze jours, et tenant à voir les deux familles, ils ne pouvaient rester longtemps dans chaque maison.

Deux ou trois fois vint aussi le verrier de Souvigny qui avait épousé la sœur aînée de Victoire. C’était un homme entre deux âges, assez corpulent, teint blême et moustache rousse. Il toussait, la voix rauque, la poitrine usée doublement par son travail de souffleur et par l’alcool,—et l’idée de la mort le hantait souvent.

—Dans notre métier, on est usé à quarante ans; rares sont ceux qui vivent jusqu’à cinquante. Mon tour sera vite venu de tirer le pissenlit par la racine!

Mais il tenait à jouir de son reste,—exigeant une bonne cuisine, de la viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l’empêchait pas de dépenser beaucoup hors de chez lui; plusieurs gouttes le matin, la chopine ou l’apéritif le soir—sans parler de grosses «bombes» les jours de paie, les jours de fête. Aussi les ressources n’abondaient-elles jamais. Il y avait des périodes où le boulanger, le boucher, l’épicier ne voulaient plus rien donner à crédit; alors, il entrait dans des colères épouvantables, cognait la femme et les gosses. La femme, bien plus vieillie encore que Victoire, les cheveux blanchis avant l’âge, avait une expression craintive et résignée qui faisait peine. Les enfants: de petits maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux.

Ma bourgeoise, à qui sa sœur avait fait souvent des confidences, n’ignorait rien des dessous du ménage; elle mettait cependant les petits plats dans les grands, se donnait tout le mal possible pour satisfaire son beau-frère. Nous ne sympathisions guère. Il affectait de mépriser la culture. J’ignorais tout des choses de son métier, et ses blagues à l’emporte-pièce me déroutaient… D’où une gêne pesante—et mon grand contentement de le voir s’en aller.

Les jours suivants, la patronne se montrait plus grincheuse encore que de coutume,—en rançon de ses efforts antérieurs d’amabilité. Nous gagnions tous à ce que les visites soient rares.

XXX
C’est bon pour les riches, c’est bon pour ceux qui ont du temps à perdre, de songer aux intrigues amoureuses. Avec une vie remplie comme l’était la mienne le diable ne peut guère tenter!

La chose arriva cependant la cinquième année de mon séjour à la Creuserie,—tout à fait par hasard il est vrai.

Ma femme, en raison de son état maladif, était bien détachée des plaisirs d’amour. Je n’osais m’approcher d’elle, certain d’être mal reçu. Et cela contribuait encore à refroidir nos relations. Néanmoins, je ne me donnais pas la peine de chercher ailleurs.

A la maison même, j’aurais pu sans doute trouver l’occasion avec nos servantes, dont quelques-unes n’eussent pas été, je pense, aussi farouches que la petite Suzanne, de Fontbonnet. Mais dans ces conditions, l’histoire finit toujours par être découverte; il en résulte des brouilles difficiles à raccommoder et c’est d’un exemple déplorable pour les enfants.

Donc vers la mi-juillet, un orage ayant rafraîchi les terres, je profitai de la période d’accalmie, entre foins et moisson, pour herser nos guérets. J’étais, ce matin-là, dans un champ assez éloigné de chez nous, à droite du chemin de Bourbon à Franchesse, à proximité de la petite locature des Fouinats.

Victoire m’ayant envoyé à déjeuner par la servante, j’arrêtai mes bœufs à l’ombre d’un vieux poirier, non loin de la chaumière dont j’apercevais les murs en pisé et le toit de paille, au sommet duquel croissaient des plantes vertes. Le locataire travaillait toujours au loin dans les fermes; sa femme, une blonde assez appétissante, allait aussi en journée quelquefois; ils n’avaient pas d’enfants.

Or, le soleil était chaud et la soupe un peu salée… Après avoir mangé, la soif me prit et l’idée me vint, tout naturellement, d’aller demander à boire à la Marianne, que je savais chez elle pour l’avoir entendu appeler ses poules. Mes bœufs ruminaient tranquilles; je décrochai, par mesure de prudence, la chaîne qui les attelait à la herse, et me hâtai vers la maison.

La Marianne, vêtue seulement d’un jupon court et d’une chemise, procédait à sa toilette. Elle avait ramené en avant pour les peigner ses cheveux défaits, dans lesquels se jouait un rayon de soleil; ils me semblèrent soyeux et attirants; ils la nimbaient d’une auréole, comme on en voit aux saintes des images ou des vitraux. Sa figure, quoique brunie par le hâle, avait des tons roses; ses épaules nues étaient rondes et pleines, et ses seins libres apparaissaient, rotondités tentatrices, au-dessus de l’échancrure de la chemise.

Je sentis dès l’abord courir une petite fièvre dans mon organisme.

—Bonjour, Marianne; je vous dérange? fis-je en entrant.

Elle tourna à demi la tête:

—Ah, c’est vous, Tiennon! Vous me trouvez dans une drôle de tenue…

—Vous êtes chez vous: c’est bien le moins que vous ayez la liberté de vous mettre à l’aise… Je venais vous demander à boire.

—C’est bien facile.

Sans même prendre le temps de renouer ses cheveux, elle alla prendre sur le dressoir un grand pichet de terre jaune qu’elle remplit au seau, derrière la porte, et me le tendit. Je la dissuadai d’aller chercher un verre, et bus à la régalade presque toute l’eau du pichet.

—Vous aviez donc bien soif? dit la Marianne en souriant dans sa toison défaite, à moins que vous ne la trouviez meilleure que celle de chez vous.

—C’est peut-être les deux, répondis-je. Vous savez bien que le changement…

Elle comprit l’allusion: ses joues se colorèrent et son sourire se fit moqueur.

—Ça dépend… Il y a des choses qui ont toujours le même goût! fit-elle.

—Vous le savez par expérience? demandai-je malicieusement.

Et comme elle ne s’éloignait pas, je plongeai l’une de mes mains dans le flot d’or de ses cheveux dénoués, alors que l’autre allait se perdre dans la bâillure de la chemise, entre les mamelons tentateurs!

La Marianne n’eut aucune révolte; il me sembla même qu’elle provoquait mes caresses. Et nous allâmes jusqu’au bout de la faute…

Je sortis plutôt troublé, m’attendant presque au reproche ironique de la nature entière. Mais le soleil brillait comme avant; mon guéret avait la même teinte rougeâtre d’argile lavé; les cailles chantaient de même dans les blés jaunissants; les hirondelles et les bergeronnettes voletaient autour de moi comme si rien d’anormal ne s’était passé… Et rentrant à la ferme, mon attelée faite, je ne constatai nul changement dans les façons d’être à mon égard de la bourgeoise, des enfants, des domestiques,—non plus que de M. Parent, le régisseur, qui vint dans l’après-midi. Cela me fit concevoir une moindre gravité de l’acte irrémédiable.

Mes relations avec cette femme se continuèrent pendant dix-huit mois, plus ou moins suivies selon les circonstances. Nous avions tous deux le souci de ne pas nous faire remarquer, de sauver les apparences. Il fallait donc que j’aie des motifs pour aller seul du côté des Fouinats, soit à l’occasion d’un travail, soit pour visiter les bêtes au pâturage. Il y avait des périodes où, les bons prétextes difficiles à trouver, je restais plusieurs semaines sans la voir.

Hélas! on a beau être prudent: à la campagne il faut peu de chose pour provoquer des clabauderies… La Marianne ne me demandait jamais d’argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. Seulement je lui permettais de conduire ses chèvres dans mes champs d’alentour, d’y prendre de l’herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux volontairement quand ses volailles causaient quelques dégâts aux emblavures. Les domestiques, les voisins s’intriguèrent de cette tolérance. Je dus être guetté; on s’aperçut que je faisais des haltes à la maison;—et de jaser…

M. Parent, l’année suivante, donna congé aux gens de la locature qui s’en allèrent du côté de Limoise. Ainsi finirent nos amours—dont Victoire ne sut jamais rien, j’imagine.

Son père, par contre, m’avait fait un jour, confidentiellement, des remontrances assez sévères, accueillies en toute humilité…

XXXI
Quelques-uns des progrès du siècle arrivaient jusqu’à nous, malgré que, chacun dans leur sphère d’action, M. Gorlier, M. Parent, ma femme, fissent tout leur possible pour se mettre en travers.

Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants du bourg, les plus huppés des campagnards y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi quelques places gratuites pour les pauvres, dont bénéficiaient surtout les petits des métayers du maire.

J’aurais bien voulu que mon Jean sût lire et écrire pour être à même ensuite de tenir nos comptes. M. Gorlier étant conseiller municipal et ami du maire, je me crus autorisé à lui dire, un jour qu’il félicitait le petit Jean sur sa bonne mine:

—Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent quelques années d’école.

Il tira coup sur coup trois bouffées de sa grande pipe en écume de mer et répondit:

—L’école! l’école!… Et pourquoi faire, sacre-bleu? Tu n’y es pas allé, toi, à l’école; ça ne t’empêche pas de manger du pain! Mets donc ton gamin de bonne heure au travail; il s’en portera mieux et toi aussi.

—Pourtant, Monsieur Frédéric, ça lui rendrait service de savoir un peu lire, écrire et compter. Pour qu’il soit moins bête que moi, je tâcherais de me priver de lui encore quelques années, au moins pendant l’hiver…

—Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si tu savais lire, écrire et compter? L’instruction, c’est bon pour ceux qui ont du temps à perdre. Mais toi tu passes bien tes journées sans lire, n’est-ce pas? Tes enfants feront de même, voilà tout… D’ailleurs, une année d’école coûte au moins vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe, tu ne pourras guère te dispenser d’y envoyer les autres; il t’en faudra de l’argent!

—Monsieur Frédéric, vous pourriez peut-être m’obtenir une place gratuite…

—Une place gratuite! Le nombre en est très limité des places gratuites; il y a toujours dix demandes pour chacune. N’y compte pas, Chose, n’y compte pas… Et je te répète qu’il vaut mieux mettre ton gas à garder les cochons que de l’envoyer à l’école.

Le bourgeois bourrait sa pipe avec rage; sa voix, ses gestes accusaient de l’impatience. Comprenant qu’il avait des griefs contre l’instruction, craignant de le mécontenter en insistant, je m’en tins à cette unique tentative. Et mes enfants n’allèrent pas en classe.

Pour la culture, je n’étais pas de ceux qui aiment à se lancer dans les nouveautés, dans les frais, sans savoir ce que seront les résultats. Mais pourquoi faire grise mine à ce que l’expérience démontre avantageux? Dès mon entrée à la Creuserie, je m’étais muni de deux bonnes charrues qui faisaient plus vite que l’araire du bien meilleur travail et d’une herse aux dents de fer. J’aurais voulu décider le régisseur à adopter la chaux, mais il reculait devant la dépense, à vrai dire assez considérable. Sa grande préoccupation était de pouvoir verser au propriétaire une somme au moins équivalente à celle de l’année d’avant. C’est que M. Gorlier, quand il y avait baisse, savait fort bien dire avec une moue de dépit:

—Bientôt les revenus de mes propriétés ne suffiront plus à payer l’impôt!…

Et, un jour que le sous-ordre trembleur osait aborder cette question de la chaux:

—Si j’avais voulu m’occuper moi-même de mes biens, il est clair que je ne vous aurais pas pris comme régisseur! Arrangez-vous à tirer des domaines tout ce qu’ils peuvent donner, de façon à ce que les bénéfices aillent en augmentant. Ce n’est pas à moi à vous indiquer les moyens d’y parvenir.

M. Parent restait donc perplexe, hésitant entre la crainte des débours à faire de suite et le désir d’augmenter les rendements futurs. Mais la crainte l’emportait et nous en restions là.

Or, le propriétaire étant venu nous voir à la moisson me demanda si la récolte s’annonçait bonne.

—Ni bonne, ni mauvaise, Monsieur Frédéric, répondis-je; elle serait certainement bien meilleure si nous avions mis de la chaux.

—Ça donne de bons résultats, cette chaux? questionna-t-il d’un air indifférent, tout en faisant des moulinets avec sa canne autour de la tête d’un gros chardon.

—Oh! oui, Monsieur Frédéric. On rentre souvent dans ses frais dès la première année; les récoltes d’avoine et de trèfle qui viennent après le blé sont bien meilleures,—et cela est bénéfice clair. Les avantages ensuite continuent à se faire sentir assez longtemps.

Il partit sans un mot; il s’en alla chez Primaud de Baluftière, chez Moulin du Plat-Mizot et, successivement, dans tous les domaines. L’unanimité des avis entraîna son adhésion—et des ordres en conséquence.

Trois jours après, M. Parent nous annonça qu’il s’entendait avec des charretiers pour faire amener de la chaux dans nos guérets.

Par économie aussi, Victoire était opposée à toute réforme dans les choses la concernant. En raison du perfectionnement des petits moulins du pays, il était devenu possible de faire séparer le son d’avec la farine. Beaucoup commençaient à user de cette amélioration, et il y en avait même qui, remplaçant le seigle par le froment, mangeaient du vrai pain de bourgeois! De ces derniers, par exemple, on parlait avec un peu d’ironie, prévoyant qu’ils couraient aux abîmes.

Sans me risquer ainsi, tout en continuant à mettre dans chaque sac deux mesures de froment et trois de seigle, j’aurais désiré faire sortir le son. A chaque fois que j’envoyais du grain moudre, je reparlais de l’affaire,—toujours désapprouvé par la bourgeoise:

—Il faut déjà payer les domestiques assez cher, ce n’est pas la peine de les nourrir au pain blanc!

En présence de ce parti pris obstiné, je m’avisai d’un stratagème. Le meunier, de connivence avec moi, dit, en nous ramenant la provision, qu’il en avait par mégarde retiré le son, ainsi qu’il faisait à présent, pour presque tout le monde. Je le tançai d’un ton de mauvaise humeur, l’invitant à faire attention à son ouvrage s’il tenait à nous conserver comme clients. Mais nous avions de la farine pour un trimestre. Et après, Victoire elle-même n’osa pas proposer de revenir en arrière.

A partir de ce moment, nous eûmes toujours du bon pain,—d’autant meilleur que je baissai progressivement la proportion de seigle, jusqu’à arriver à la supprimer tout à fait quand la moyenne de nos récoltes de blé eut augmenté, du fait de l’adoption de la chaux.

Beau jour vraiment que celui où je vis trôner sur la table la miche réservée de mon enfance! Les jeunes d’aujourd’hui trouvent des fois médiocre notre pain de bon froment pour peu qu’il soit un peu dur. Ah! s’ils étaient remis pour quelque temps au pain noir et graveleux d’autrefois, ils apprendraient vite à l’apprécier!

Je cite comme caractéristiques ces trois faits d’entrave aux idées nouvelles, mais il s’en produisit bien d’autres, de la part de M. Gorlier au point de vue de l’amélioration générale, de la part de M. Parent pour les choses de la culture, et de la part de ma femme pour celles de la cuisine.

XXXII
Il est des années de grand désastre qui jalonnent tristement la monotone existence de l’homme des champs. Ainsi en fut-il de 1861, pour ceux de ma génération. Et, pour ce qui me concerne, cette année fut deux fois maudite puisqu’il m’advint, en plus de ma part de la calamité collective, une catastrophe particulière.

Vers la fin du mois d’avril, deux jeunes taureaux enjugués pour la première fois, dans une minute de malheur m’ayant renversé, me piétinèrent. Résultat: une jambe cassée, deux côtes défoncées, sans compter les lésions et meurtrissures.

Le docteur Fauconnet, qui me vint raccommoder, me banda la jambe avec des copes de bois, des bandes de toile et me condamna à l’immobilité pendant quarante jours.

Ce fut atroce; des fourmillements passaient dans ma jambe malade; j’étais moulu, brisé, car la fièvre s’en mêla les deux premières semaines au point qu’on put craindre des complications internes. Tous les bruits ménagers, le pilonnement des sabots ferrés sur le cailloutis, le tintamarre des marmites, le heurt des assiettes, les conversations même m’étaient insupportables. Aux mauvais jours, Victoire s’énervait, pleurait. Le médecin, qu’elle envoya quérir à plusieurs reprises, ne venait qu’à son heure,—tard dans l’après-midi ou le lendemain.

A la campagne on a bien le temps de mourir dix fois, comme on dit, avant que d’être secouru. Et ce n’est pas l’un des moindres inconvénients de la vie paysanne, en notre pays de fermes isolées surtout.

D’autant moins exact, le docteur Fauconnet, que, féru de politique, il passait journellement plusieurs heures au café. Républicain, il faisait une opposition acharnée aux gros bourgeois du pays et au gouvernement de Badinguet. C’est par lui que juraient tous les «avancés» de Bourbon; les soirs de beuverie, il s’en trouvait toujours quelques-uns pour aller crier devant sa porte: «Vive le docteur! Vive la République!» Et cela consternait son vieux père retiré dans son château d’Agonges.

Quand je fus plus tranquille et en état de causer, M. Fauconnet m’entretint des sujets qui lui étaient chers. Il voulait l’impôt sur le capital, la suppression des armées permanentes, l’instruction gratuite. Il me parlait de Victor Hugo, le grand exilé, et plaignait les victimes du coup d’État de 51. Puis, de larder d’épigrammes le maire et les adjoints de Bourbon. Tous les maires sans doute font des bêtises, pratiquent plus ou moins le favoritisme—et il n’est pas difficile à quelqu’un d’un peu calé de leur faire de l’opposition. Mais bien que le docteur eût l’air de parler raison, je ne savais trop s’il convenait de le prendre au sérieux. Car ce grand tombeur de bourgeois vivait lui-même en bourgeois… Certes, il eût plus fait pour le peuple en allant voir ses malades régulièrement et en leur comptant ses visites moins cher qu’en pérorant chaque jour au café!

En tout cas, j’avais pour mon compte d’autres sujets d’intérêt que les discours du docteur. Me voit-on cloué au lit juste au début des grands travaux, obligé de laisser tout diriger par les domestiques! Notre petit Jean, avec ses quatorze ans, ne pouvait encore jouer au patron. J’étais toujours à me demander comment les bêtes étaient soignées, si l’on faisait du bon travail, si on ne lambinait pas trop. A mesure que s’atténuait le mal, croissait mon inquiétude. Mais j’eus beau rager, m’énerver, il me fallut bien attendre.

Quelle joie presque enfantine à l’heure où, mon pansement défait, je pus me lever, circuler. Ma jambe demeurait encore faible, mais je n’étais pas du tout boiteux. De jour en jour, m’aidant d’une grosse canne de chêne, je m’éloignai davantage de la maison et fus heureux, visitant nos champs, de constater que les récoltes semblaient belles. Je pensais:

—Mon accident nous a coûté cher; mais, grâce à Dieu, l’année s’annonce bonne; nous pourrons tout de même sortir avec honneur de cette mauvaise passe.

Hélas! je comptais sans la grêle qui, le 21 juin, nous vint ravager de façon atroce! On eut au plein de ce jour d’été une soudaine impression de nuit, tellement le ciel devint noir, livide. Les éclairs sans fin zébraient tous les points de l’horizon, et, après chaque zig-zag de feu, tonnait la foudre en crescendo.

Et les grêlons de tomber, gros comme des œufs de perdrix, puis comme des œufs de poule, défonçant les toitures et cassant les vitres. Puis la mitraille dégénéra en averse; notre maison fut inondée. Par toutes les grandes pluies il entrait de l’eau sous la porte. Mais cette fois elle dégoulinait du grenier par les interstices des planches; elle tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l’armoire; elle ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la chambre, les trous du sol étaient autant de petites mares. Les femmes interrompirent leurs lamentations pour mettre des draps sur les meubles—bien tard!

Quelle triste promenade, quand on put s’aventurer dehors! Autour des bâtiments, les débris de vieilles tuiles moussues s’amoncelaient au long des murs. Du côté de l’ouest surtout, de grandes brèches dans la toiture laissaient voir les lattes grises du faîtage dont beaucoup même étaient brisées. La campagne apparaissait meurtrie sous l’effeuillement prématuré des haies et des arbres. Les pétales d’églantine, les grappes d’acacia s’amalgamaient sur le sol parmi les brindilles, feuilles et menues branches. On trouvait en grand nombre des petits cadavres d’oiseaux aux plumes hérissées. Les céréales n’avaient plus d’épis; leurs tiges plus ou moins brisées s’inclinaient en des attitudes de souffrance. Les foins englués de boue, aplatis comme avec des maillets, étendaient sur les prés, comme un emplâtre sale, leur uniforme masse vaseuse. Les trèfles, les pommes de terre montraient l’envers de leurs feuilles criblées. Les légumes du jardin n’existaient plus…

Le vallon entier avait pareillement souffert.

Il n’y eut guère que les ouvriers du bâtiment pour bénéficier de cette catastrophe. Demandés partout en même temps, maçons et couvreurs, pendant de longs mois, ne surent où donner de la tête. Les tuileries épuisèrent d’un coup leurs réserves. Et la fabrication courante n’étant pas en mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus d’un propriétaire dut avoir recours à l’ardoise. C’est ainsi que l’on voit encore, par-ci par-là, des toitures dont un côté est de tuiles et l’autre côté d’ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont là des souvenirs de la grande grêle de 61.

Pour recueillir les débris informes et sans valeur presque qui tenaient lieu de récoltes, il fallut bien plus de temps qu’à l’ordinaire. Le foin, souillé et poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de grain qu’on put tirer des céréales fut inutilisable autrement que pour faire de la mauvaise farine à cochons.

Il fallut acheter du grain pour semer, du grain pour vivre, du fourrage et de la paille. Mes quatre sous d’économie sautèrent cette année-là; je fus même obligé de quémander une avance d’argent au régisseur pour payer mes domestiques.

XXXIII
En raison du préjudice que lui causait la catastrophe, M. Gorlier passa tout l’automne et une partie de l’hiver à Franchesse. Il était d’une humeur impossible, sacrait à tout propos, et ne prenait même plus la peine de teindre sa barbe, dont les poils clairsemés étalaient leur blanc sale sur le cramoisi du visage.

Il partit néanmoins courant janvier vers les pays de soleil. Et il y mourut subitement d’une attaque d’apoplexie quinze jours après… On prétendit que Mlle Julie s’était appropriée le magot du défunt. En tout cas, craignant sans doute de se rencontrer avec les héritiers, elle ne revint jamais plus.

La propriété échut à un neveu,—un certain M. Lavallée, officier d’infanterie dans une ville du Nord qui, à la suite de cette aubaine, donna sa démission pour venir au cours de l’été s’installer à la Buffère avec sa famille.

Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua au château, le régisseur et tous les métayers. Du château, je ne connaissais encore que la cuisine. Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une belle pièce si bien cirée qu’on avait peine à se tenir debout. Le père Moulin, du Plat-Mizot, fut près de s’étaler. Cela nous mit en joie,—seulement nous n’osions éclater, de peur d’être inconvenants… Nous nous tenions debout et silencieux, lorgnant toutes les choses étonnantes réunies dans ce salon. Il y avait des fauteuils et canapés garnis d’une étoffe crème à fleurs bleues, avec franges. Le tapis recouvrant une petite table, devant la cheminée, s’appareillait aux fauteuils et je vis, après un moment, que le papier des murs portait aussi des fleurs bleues semblables. Sur la cheminée en marbre rose une belle pendule jaune sous globe et des flambeaux à six branches garnis de bougies roses se répétaient, se prolongeaient à l’infini dans une grande glace à l’encadrement voilé de gaze. De chaque côté, en des jardinières s’adaptant à de délicats guéridons, des plantes aux larges feuilles vertes, semblables à celles qui croissaient aux abords de la source de mon Grand Pré. Dans l’un des angles, sur une étagère en joli bois découpé, s’accumulaient des bibelots de toutes sortes: statuettes, petits vases et photographies. L’unique meuble, en plus de la table, était une sorte de gros coffre en bois rouge tirant sur le noir dont je ne devinais pas l’usage:—un piano, me dit tout bas M. Parent. Cette belle pièce ne contenait, en somme, que de belles choses inutiles; aucun objet qui réponde à un besoin réel. Je songeai à notre cuisine noire au béton dégradé, à notre chambre avec ses moisissures et ses trous, me demandant s’il était juste que les uns soient si bien et les autres si mal!

Parut enfin M. Lavallée, quadragénaire plutôt petit, blond, mince et très remuant. Il nous fit asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs bleues, prenant la peine de les aligner lui-même, face à la porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent et Primaud, le mangeux de lard, se partagèrent un canapé. Le propriétaire s’assit en face de nous, et après un temps d’observation, nous posa différentes questions sur nos familles, nos terres, notre manière d’exploiter. Il se dit déterminé à faire de la bonne culture, ajoutant qu’il comptait sur nous tous pour entrer dans ses vues.

—Il faut que, dans quelques années, nous puissions briller dans les concours! fit-il en terminant.

M. Parent, très ému, agitant sa grosse tête et roulant ses gros yeux, approuvait en bredouillant.

Le maître dut juger qu’il n’était pas homme à révolutionner la culture, car il lui donna congé quelques jours après.

Le successeur, un jeune homme à figure fermée qui s’appelait M. Sébert, avait fait des études dans une grande école d’agriculture. Il prit ses fonctions à la Saint-Martin, à l’époque même où le propriétaire quittait le château pour aller passer l’hiver à Paris. Après examen de mon cheptel, il déclara du premier coup qu’il faudrait tout changer.

—Soignez vos bœufs, nous les vendrons; nous vendrons aussi les vaches dès qu’elles auront leurs veaux; nous vendrons de même les génisses, les moutons, les cochons—et nous achèterons d’autres bêtes, des bêtes de race et sélectionnées…

Dans les six domaines il dit la même chose. Nous eussions compris qu’il sacrifiât les animaux inférieurs; mais nous trouvâmes étrange qu’il voulût tout faire vendre, les bons et les mauvais.

Chaque semaine, cet hiver-là, il nous fallut circuler nuitamment sur les routes et nous geler pendant des heures sur quelque foirail. Nous allions jusqu’à Cérilly, jusqu’au Montet—à des vingt ou trente kilomètres. Randonnées fatigantes, ennuyeuses et coûteuses. Et le travail des champs ne se faisait pas pendant qu’on voyageait ainsi!

Cependant M. Sébert, quand il s’agissait d’acheter, ne taquinait guère:

—Voici une bête convenable, disait-il, je veux l’avoir; les bonnes bêtes ne sont jamais trop chères.

Furieux contre cet original qui nous ruinait, nous disions entre métayers:

—Il est commode de se passer des fantaisies quand on roule sur l’argent des autres!

En avril, quand le propriétaire revint, tous les cheptels étaient changés et n’en valaient pas mieux.

A sa première visite M. Lavallée me demanda:

—Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau régisseur, Bertin?

—Monsieur, il aime trop les affaires; il ne fait que vendre et acheter, ça ne peut pas gagner.

—Si, vous verrez. Il renouvelle vos cheptels avec compétence. D’ici deux ou trois ans, vous tiendrez les concours et vous aurez des prix.

Dans le temps que le propriétaire resta à la Buffère, M. Sébert se borna à nous faire vendre les bêtes qui présentaient quelques défectuosités. Mais après son départ recommença l’histoire de l’année précédente. Il fallut de nouveau tout changer…

Au printemps suivant, devant l’unanimité de nos plaintes, le bourgeois comprit enfin que son régisseur l’avait roulé—qui, de par les stipulations de leur contrat, devait toucher cinq pour cent sur les ventes et autant sur les achats, en plus de son traitement fixe. Cette clause expliquait son intérêt à vendre et acheter sans relâche. M. Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; mais le sous-seing portant engagement pour six années, il demanda une indemnité de trente mille francs, pour transiger ensuite à vingt mille. Le malin avait certainement économisé au cours de ses deux années de gérance une somme au moins égale, sinon supérieure…

Il s’en fut en Algérie, devint là-bas un gros propriétaire sans doute très respecté,—comme doit l’être en tous pays le possesseur d’une fortune honnêtement acquise!

Cette expérience coûteuse eut l’avantage de dégoûter le maître de ses projets de culture savante. Ça ne lui disait plus rien de devenir le Monsieur qui a des prix dans les concours. Nous lui certifiâmes d’ailleurs que les récompenses n’allaient pas toujours aux vrais méritants et que, pour les lauréats même, le résultat se soldait en tracas et en perte… Dès lors, M. Lavallée n’eut en vue que de tirer de ses biens le plus d’argent possible. Il en garda personnellement la direction et s’attacha, au titre de simple garde particulier chargé des comptes, un jeune homme de Franchesse, nommé Roubaud, qui savait lire et écrire. Nous eûmes, nous les métayers, une liberté plus grande, et les choses n’en allèrent que mieux.

XXXIV
Les deux enfants du maître, Ludovic et Mathilde, venaient souvent chez nous avec leur père, ou bien avec quelqu’un des domestiques. Ludovic était de l’âge de notre Charles; la petite avait trois ans de moins. Or, je fus étonné d’entendre un jour la cuisinière, et un autre jour le cocher employer vis-à-vis ces gamins les termes «Monsieur» et «Mademoiselle». Je m’informai auprès du cocher qui m’assura ne pouvoir se dispenser de leur parler ainsi—ajoutant au surplus qu’il en allait de même à l’égard de tous les petits bourgeois, fussent-ils encore au berceau. Je racontai cela chez nous, disant qu’on devrait s’en souvenir le cas échéant. Un bel éclat de rire accueillit la nouvelle:

—A ces deux crapauds-là «Monsieur» et «Mademoiselle» c’est trop fort! fit la servante.

Ils étaient en effet rudement insupportables, le «Monsieur» et la «Demoiselle». Accompagnant leur père, ils se tenaient à peu près tranquilles; mais avec les domestiques ils faisaient déjà le diable à quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu’ils eurent pris l’habitude de venir seuls. A la maison ils furetaient partout, dérangeaient tout, décrochaient avec des bâtons les paniers pendus aux solives, montaient avec leurs souliers boueux sur les bancs, même sur la table cirée. Dehors, ils effarouchaient la volaille, séparaient les poussins de leur mère, poursuivaient les canards jusqu’à les exténuer. Ils ouvrirent une fois les cabanes à lapins, dont cinq ou six pensionnaires prirent la clef des champs. Une autre fois, ils firent s’éparpiller les moutons qu’on eut mille peines à rassembler. Au jardin, ils couraient au travers des carrés, sur les semis frais et les légumes binés; ils secouaient des prunes encore vertes, des poires inutilisables. La fillette en particulier paraissait d’autant plus heureuse qu’elle nous voyait plus consternés de ses frasques. Je risquais parfois une timide observation:

—Mais voyons, Mam’selle Mathilde, vous faites du mal; ce n’est pas gentil…

Elle souriait malicieusement:

—Ça m’amuse, moi, là…

Et continuait de plus belle.

Tout de suite ils voulurent prendre pour camarade de jeux notre petit Charles.

Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet honneur. Jouer avec des camarades auxquels il fallait dire «Monsieur» et «Mademoiselle» lui semblait une corvée bien plus qu’un plaisir.

N’eussent-ils pas voulu, d’ailleurs, le traiter en esclave au gré de leur fantaisie?

Ils l’emmenèrent un jour dans le parc du château où M. Lavallée venait de faire édifier une balançoire à leur intention. Il dut les pousser l’un après l’autre, plus ou moins vite selon leur caprice, et aussi longtemps qu’ils en eurent le désir. Puis ils le firent asseoir à son tour sur la planchette et le poussèrent tout de travers et violemment, riant bien fort de son effroi. Il leur criait de cesser d’une voix suppliante;—mais eux de pousser plus vite encore et plus mal. Quand il put descendre, chancelant et tremblant,—un peu virou, comme on dit,—il fut obligé de s’asseoir sur le gazon pour ne pas tomber.

—Ah! ce qu’il est poltron tout de même! firent les petits bourgeois, enchantés.

Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait bon cœur parfois, en offrit à Charles:

—Prends donc, ça te remettra…

Mais sa sœur intervint:

—Maman a défendu qu’on lui en donne… Tu sais bien qu’il n’est pas un petit garçon comme toi; lui et ses parents sont les «instruments» dont nous nous servons.

Il me passa par tout l’être un malaise, un frémissement de colère et de révolte, quand mon pauvre gas me rapporta ces paroles. Non pas à l’égard de la méchante fillette, mais contre sa mère qui lui inculquait ainsi le mépris des travailleurs. Je me pris à détester ferme cette grande molle aux allures langoureuses et au regard hautain qui passait ses journées, au dire des domestiques, à demi couchée sur un canapé, en longues flâneries coupées de petites séances de piano.

—Les «instruments» te valent bien, poupée! pensais-je; sans eux tu crèverais de misère avec toute ta fortune,—car de quelle besogne utile es-tu capable?

Une autre fois, les enfants s’amusaient à l’équipage,—Charles, faisant naturellement le cheval, attaché par le haut des bras avec de longues ficelles dénommées guides dont Ludovic tenait les bouts par derrière, cependant que Mathilde, avec conviction, claquait un petit fouet.

—Hue! Hue donc!

Le cheval faisait le rond comme dans un manège autour du conducteur qui ne bougeait guère. Vint un moment où, fatigué, il ne voulut plus trotter.

—Hue! Hue donc! Veux-tu courir!…

Et Mathilde, comme il ne mettait nulle hâte à obéir, le cingla d’un coup de fouet qui lui zébra la figure. Charles se mit à pleurer silencieusement, pour ne pas faire d’éclat à cause de la proximité du château. Ludovic s’approcha, remué de ses larmes:

—Elle t’a fait mal?

—Oui, Monsieur Ludovic.

—Ce n’est rien: il faut tamponner ça avec de l’eau fraîche.

Il l’entraîna jusqu’à la cuisine où la bonne, avec une serviette mouillée, mit de la fraîcheur sur le sillage rouge et brûlant de sa joue.

La petite regardait, sans pitié:

—C’est bien fait! il ne voulait pas courir, le cheval.

Il se trouva que Mme Lavallée vint à ce moment donner des ordres pour le dîner; elle se fit mettre au courant, puis trancha:

—Mathilde, c’est très mal! Ludovic, il ne faut pas permettre à ta sœur d’agir ainsi.

Et, s’adressant ensuite à Charles:

—Vois-tu, mon garçon, Mathilde est vive; quand tu joues avec elle, il ne faut pas la contrarier.

Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit avec un peu de vin, puis les renvoya tous les trois:

—Allons, retournez jouer; et tâchez de ne plus vous battre!

A la suite de cette aventure, Charles évita le plus possible ses deux tyrans. Il s’en venait avec moi dans les champs; il se cachait pour leur échapper. Un jour, gardant les vaches dans un pré humide, il s’était amusé à faire une grelottière. C’est une sorte de petit panier ovale qu’on tresse avec des joncs et dans lequel on glisse de menus cailloux avant de le boucher tout à fait—qui, remués, font ensuite un vague bruit de grelots. Le frère et la sœur étant allés relancer mon gamin jusque là-bas, Mathilde eut envie de ce jouet rustique que Charles refusa de lui donner,—car il lui en voulait toujours du coup de fouet. Et comme elle insistait, cherchant à le lui enlever, il la repoussa très en colère:

—Tu m’embêtes, à la fin, tu ne l’auras pas… Et je ne veux plus te dire «Mademoiselle». Tu n’es qu’une ch’tite méchante gatte!

Alors elle se mit à geindre:

—Je le dirai à maman, oui! oui! oui!… Je lui dirai que tu m’as frappée, que tu m’as injuriée, vilain paysan… Et vous quitterez la ferme, tes parents et toi.

Elle partit en bougonnant, furieuse de l’offense.

Ludovic, au bord d’une mare voisine, s’occupait à lancer des pierres sur les grenouilles qu’il apercevait hors de l’eau. Après que sa sœur se fut éloignée, il revint auprès de Charles:

—Tu sais qu’elle est capable, en effet, de le dire à maman; tu as eu tort!

—Ça m’est égal! Je ne peux plus la supporter. Je ne veux plus que vous veniez me trouver ni l’un ni l’autre; vous me prenez pour votre chien!

Là-dessus il rassembla les vaches et revint à la maison, le laissant à ses grenouilles.

M. Lavallée, le soir, nous parla sans acrimonie de l’incident,—Mathilde n’ayant pas manqué de tout rapporter, selon sa promesse:

—Décidément, nos enfants ne s’entendent pas… J’ai interdit aux miens de venir trouver Charles et je veillerai à ce qu’ils tiennent compte de mes ordres.

Au bout d’une semaine, il en fut comme auparavant et les mêmes ennuis s’ensuivirent…

Le départ des maîtres pour Paris ne tarda plus guère, heureusement.

J’ai su plus tard par le jardinier, qui le tenait de la cuisinière, que Mme Lavallée avait été très mécontente de l’affront fait à sa fille. Pour un peu, elle eût exigé notre départ que la bonne petite demandait à hauts cris. Mais le mari avait refusé de prendre au tragique cette querelle d’enfants.

L’année d’après, Charles, touchant à ses treize ans, commençait à s’occuper régulièrement; ce me fut un prétexte pour dire aux petits bourgeois qu’il n’avait plus le temps de jouer avec eux, et je pus éviter le recommencement de la camaraderie tyrannique dont ils auraient continué à l’honorer sans aucun doute.

XXXV
Ma mère, vieillie et malheureuse, habitait toujours au bourg de Saint-Menoux la même bicoque et, bien que toute courbée par l’âge, elle continuait à faire des journées autant que le lui permettaient ses rhumatismes. Mais depuis plusieurs années il lui devenait difficile, à la mauvaise saison, de quitter le coin du feu.

Aux environs de Noël, quand nous avions tué le cochon, je lui portais toujours un panier de lard frais avec un peu de boudin.

Lors de ma visite habituelle, à la fin de l’année 65, je la trouvai alitée, la figure souffrante et changée. Son rhumatisme l’immobilisait depuis des semaines et personne ne s’occupait d’elle en dehors d’une autre vieille journalière, sa voisine, qui lui apportait ses provisions et lui aidait à faire son lit.

—Je vais pourtant finir là toute seule… On me trouvera morte un beau matin!

Alors elle se mit à déblatérer contre mes frères et leurs femmes, puis contre moi-même. Toute la rancune amoncelée en ce vieux cœur aigri s’épancha en paroles amères. Il ne lui restait plus rien des petites ressources qu’elle avait apportées en quittant la communauté; elle prétendait avoir été grugée par mes frères, à ce moment. Soupçon né sans doute d’une suggestion de commère malveillante, grandi au cours de ses longues réflexions solitaires, mué en certitude… Elle répétait à satiété ces mots vengeurs:

—Les garnements! la saleté!

(La «saleté» c’était ma belle-sœur Claudine.)

Ses longues mains sèches sorties des couvertures faisaient des gestes de menace, et, parfois, elle se soulevait toute en une furieuse exaltation; cette attitude, sa physionomie plus que jamais sombre et dure, l’envol des mèches grises échappées du serre-tête noir lui donnaient un air de sorcière lançant l’anathème.

Je m’efforçai de la ramener à un plus juste sentiment des choses et j’entrepris d’allumer du feu, car il faisait très froid.

—Ne fais pas tant brûler de bois; tu vois qu’il ne m’en reste plus guère! me dit-elle alors.

Chétive provision, en effet,—constituée de quelques morceaux épars au coin de la cheminée, de deux ou trois brouettées de grosses bûches non fendues entre l’armoire et le lit. Elle reprit:

—Je l’ai tellement ménagé que j’ai laissé geler mes pommes de terre. D’ailleurs, la maison est glaciale; il vient du vent par la trappe du grenier.

Les pommes de terre, en tas sous la maie, débordaient au travers de la pièce. Celles de dessus étaient dures comme des cailloux, mais les autres n’avaient pas de mal, et je le dis à ma mère.

Quand il y eut du feu, je lui aidai à se lever, à mettre la soupe en train; puis je fendis le reste des grosses bûches et me procurai dans un domaine voisin deux bottes de paille pour empêcher le froid de venir par la trappe.

En mangeant, la pauvre femme se montra d’un peu meilleure humeur; elle me parla de la Catherine, sa préférée, qui lui envoyait chaque année, à l’époque de la Saint-Martin, l’argent de son loyer; qui lui avait apporté lors de son voyage au pays toute une provision de bonnes choses: du sucre, du café, du chocolat, même une bouteille de liqueur.

—Si je pouvais lui faire savoir comme je suis, gémit-elle, bien sûr elle m’enverrait un colis de friandises.

Incontinent, je fis écrire par le maître d’école une lettre à la Catherine. Je commandai ensuite à un marchand une voiture de bois payée d’avance. Enfin, donnant une pièce à la vieille voisine, et sous promesse de dédommagement régulier, je la chargeai de veiller sur ma mère de façon suivie.

A la réflexion, tout cela m’apparut encore insuffisant et je voulus voir mes frères.

Ils s’étaient quittés depuis déjà longtemps. Mon parrain, qui habitait Autry, vivotait péniblement, ayant eu des malheurs: pertes d’animaux, maladies longues de deux de ses enfants. Le cadet Louis, à Montilly, gagnait de l’argent; la Claudine s’en montrait fière et un peu arrogante.

J’allai donc le lendemain les relancer l’un après l’autre et leur exposer ce que je croyais être notre commun devoir au sujet de notre mère. Le cadet prit l’engagement de payer son pain. Mon parrain promit de l’entretenir de légumes et d’envoyer sa plus jeune fille pour avoir soin d’elle quand son rhumatisme la tiendrait alitée.

Je rentrai à la Creuserie le troisième jour—content de moi. Grâce à mon initiative la brave femme ne manqua pas du nécessaire au cours des trois années qui lui restaient à vivre. Et j’eus, de ce fait, la conscience plus tranquille…

XXXVI
Nos enfants devenaient forts. Jean, l’aîné, avait du goût et du courage au travail; il labourait bien et commençait à me suppléer pour les pansages. Assez dépensier, par exemple! Rentrant souvent tard le dimanche de Bourbon ou de Franchesse,—après avoir fait un bon repas d’auberge. Ah! les rares pièces de quarante sous que me donnait mon père dans ma jeunesse ne l’auraient pas mené loin, lui, et il n’envisageait guère l’idée de s’en contenter! Différence de temps; les affaires allaient mieux; les gages des domestiques avaient doublé, triplé; l’argent circulait davantage. On s’habillait avec plus de recherche. Mais était-ce raisonnable de délaisser les simples amusements d’autrefois: vijons, veillées, jeux avec des gages? L’auberge en venait à être le cadre obligé de tous les plaisirs.

Notre Jean, passionné pour le billard, dansait peu et restait timide avec les filles. Nous avions à ce moment une servante déjà vieillotte et point jolie,—figure hommasse, large bouche et dents cariées,—qui s’appelait Amélie, nous disions «la Mélie». J’avais cru m’apercevoir que cette Mélie, en dépit de son âge et de son physique désagréable, faisait au garçon des yeux en coulisse, des yeux d’amoureuse. Cependant je ne le croyais pas assez bête pour répondre à ces avances.

Un soir d’hiver, au cours de la veillée, ils allèrent ensemble préparer la pâtée des cochons dans le hangar-buanderie adossé au pignon de la grange. Après un moment, je voulus savoir s’ils ne profitaient pas de ce tête-à-tête pour faire quelque bêtise. Étant sorti sans faire crier la porte, je traversai la cour et m’avançai tout doucement au long de la grange jusqu’auprès du mur de branchage qui clôturait la cabane. La lanterne éclairait faiblement l’intérieur, tout plein de la buée chaude qui se dégageait des pommes de terre. Quand elles furent écrasées, je pus voir cependant mon imbécile de gas s’approcher de la servante, et frotter son museau contre le sien. Ça ne dura qu’un instant: ils se lâchèrent pour continuer la séance. Il alla quérir de l’eau à la mare pendant qu’elle versait sur l’amas pâteux des pommes de terre une grande vanette ou paillasse de son et de farine; elle se mit ensuite à démêler le tout avec l’eau qu’il apporta. Ceci terminé ils s’étreignirent à nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu… Ça n’alla pas plus loin.

Quand je les vis décrocher la lanterne je m’esquivai rapidement, de façon à être rentré avant eux.

Le lendemain, au lever, je ne pus me tenir d’attraper le Jean dans la grange et de lui passer une morale en règle.

—Une vieille comme ça, et laide comme elle est, tu devrais avoir honte!… Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais à la maison, tiens-toi tranquille!

Un peu plus tard, en donnant aux cochons, je menaçai la Mélie, toute confuse, de la ficher à la porte sans explication, si jamais je m’apercevais d’autre chose.

La leçon dut être profitable, car je ne les vis plus recommencer leurs micmacs.

Charles, au physique, me ressemblait, mais il tenait plutôt de sa mère comme caractère. Un peu en dessous, comme on dit, ayant toujours l’air d’avoir à se plaindre de son sort, de nous vouloir du mal à tous… A l’aller et au retour du travail, il demeurait en arrière sous un prétexte quelconque pour ne pas se mêler au groupe commun. De même le dimanche, pour partir à la messe. Et quand il nous arrivait, l’hiver, d’aller passer la veillée à Baluftière, à Praulière ou au Plat-Mizot, lui restait le plus souvent à la maison, quitte à s’absenter seul le lendemain. Il semblait heureux d’agir au rebours des autres. Et pas obligeant pour deux sous! N’étant pas bouvier, il ne voulait en aucune circonstance s’occuper du pansage. On le voyait souventes fois disparaître juste à l’heure de donner aux bêtes, malgré qu’il sût bien son frère parti et que j’étais seul pour tout faire. Cependant le «mâtin», si mal plaisant chez nous, se montrait volontiers causeur aimable avec les voisins.

Peut-être ses embêtements d’enfance avec les petits bourgeois avaient-ils contribué à lui aigrir le caractère? Peut-être aussi éprouvait-il un semblant de jalousie de la manière de suprématie qu’assurait au Jean son rôle de bouvier? Car rien ne l’autorisait à nous taxer d’injustice. Dès qu’il eut seize ans, je lui remis autant d’argent qu’à l’aîné pour ses menus plaisirs. Et Victoire leur achetait toujours en même temps des effets pareils.

Clémentine, la cadette, se montrait d’autant plus aimable que l’on était plus disposé à satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles, elle avait la manie de vouloir aller belle. Aucune idée à cette époque du luxe d’à présent bien entendu, mais on s’éloignait déjà beaucoup de la simplicité de ma jeunesse. C’était le règne des bonnets à dentelle assez coûteux d’achat et d’entretien. Et les robes commençaient à se compliquer. Voilà-t-il pas que les couturières de Bourbon, qui se tenaient au courant des modes, imaginèrent de faire adopter à leurs clientes les robes à crinoline qui vous les faisaient grosses comme des tonneaux!

Les filles de la ville en furent bientôt toutes munies, et celles de la campagne de suivre le mouvement! Clémentine insistait pour en avoir une; mais j’opposai comme sa mère un veto énergique.

—Ah, non par exemple! Je ne veux pas te voir habillée comme une comédienne[6]! En voilà une idée de se rentrer dans un cercle!

[6] Se dit communément dans le sens de bohémienne.

En vain tentais-je de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait au cœur: cent fois elle en reparla et, devant la persistance de notre refus, elle fit la moue pendant plusieurs semaines.

Nous lui permettions de fréquenter quelque peu les bals de la journée, mais non de traîner la nuit aux fêtes,—même en compagnie de ses frères ou de la servante. Victoire ayant eu la faiblesse cependant de l’accompagner deux ou trois fois, le soir, la petite s’autorisait de ces précédents:—lorsqu’il y avait quelque bal en perspective c’était, quinze jours à l’avance, le même refrain:

—Dis, maman, nous irons… Je t’en prie, ma petite mère!

—Tu m’embêtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour.

Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n’était pas disposée—et l’enfant, frémissante et colère, refoulait ses larmes à grand’peine. Le lendemain, d’une humeur impossible, elle faisait sa besogne en rechignant, sans souffler mot. J’ai souvenance d’une fournée de pain gâchée à la suite d’une veillée dansante au Plat-Mizot où sa mère n’avait pu la conduire en raison d’une crise de névralgie. Elle se défendit de l’avoir fait exprès, mais la nervosité bougonne y fut certainement pour quelque chose.

Assez souvent, d’ailleurs, nous avions le contraste d’une Clémentine laborieuse, aimante et douce. Ayant fait un temps d’apprentissage chez une couturière de Franchesse, elle était habile de ses mains, confectionnait et repassait nos chemises et nos blouses. Avec cela, empressée à boucler nos cravates quand nous allions en route, à nous panser, à nous envelopper les doigts quand nous nous faisions des écorchures ou des coupures,—et quand, à la taille des bouchures nous prenions des épines, à nous les enlever avec une épingle. Quelqu’un venait-il à tousser, elle était toujours la première à faire de la tisane, une infusion de tilleul, de guimauve ou de feuilles de ronce. Elle en usait fréquemment pour son compte aussi, n’étant pas d’un tempérament robuste. Quand il nous fallait l’amener dans les champs, l’été, bien qu’on s’efforçât à lui éviter les postes trop durs, elle devenait maigre que c’en était pitié.

A cause de sa faiblesse et de ses petites attentions des bons jours nous lui pardonnions tout.

XXXVII
Vint 70, la grande guerre, encore une de ces années qu’on n’oublie pas…

La moisson s’était faite de bonne heure; nous étions en train de rentrer nos dernières gerbes quand, vers dix heures du matin, le 20 juillet, M. Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement de Badinguet avait déclaré la guerre à la Prusse. Et il me prit à part pour me dire que notre aîné serait appelé sans doute avant peu.

Vrai, cette confidence me glaça! Le garçon, qui venait de finir ses vingt-trois ans, était en promesse avec la fille de Mathonat, de Praulière; on devait faire les «demandes» le premier dimanche d’août et la noce en septembre. Aurait-on le toupet de nous l’arracher, malgré l’argent que j’avais déboursé pour le sauver du service?

Hélas! je sus bientôt à quoi m’en tenir… Cinq ou six jours plus tard il recevait sa convocation et, le 30 juillet, il dut se mettre en route.

J’ai toujours présents à la mémoire les épisodes de cette matinée, dont le souvenir compte au nombre des plus douloureux de ma vie. Je nous revois silencieux autour de la table, le Jean tout prêt pour le départ. De sa visite à Praulière pour les adieux à sa promise, il était revenu tout pâle et les yeux rouges. Pas de larmes pourtant: il essayait même de manger, mais chaque bouchée paraissait lui déchirer la gorge. Et personne ne montrait d’appétit. Sur la maie, Victoire et Clémentine préparaient le petit ballot du conscrit, quelques effets, quelques victuailles. On entendait à chaque instant leurs soupirs profonds…

—Je te mets trois paires de bas, dit ma femme d’une voix étrange. Mais pourras-tu les entrer dans tes souliers de soldat?

—Oh! ils sont grands, les souliers qu’on donne, répondit-il avec effort.

Je regardais machinalement la salière de bois couleur jus de tabac accrochée au mur à proximité de la cheminée; des mouches circulaient sur le couvercle. Le Jean tapotait du manche de son couteau le bord d’un plat de grès contenant une omelette aux pommes de terre. Des souris s’agitant sur la poutre firent choir du grain à demi moulu dont l’omelette fut saupoudrée. Un chat miaula, quémandeur auquel le domestique jeta à même le sol une cuillerée de soupe. De la cour le coq,—un beau sultan couleur feu,—vola sur l’entrousse[7] fermée et, caquetant et gloussant, fit mine de vouloir descendre à l’intérieur pour ramasser les miettes. Clémentine le chassa plutôt brutalement. Victoire reprit, de la même voix rauque et saccadée:

[7] Petite barrière à claires-voies qui bouche jusqu’à mi-hauteur l’embrasure des portes.

—Je te mets un morceau de jambon, deux œufs durs, quatre fromages de chèvre… Pas de pain, tu en achèteras en route.

De la tête il fit signe que oui; un grand silence pénible s’affirma…

Quand le paquet fut noué définitivement, Clémentine et sa mère s’accoudèrent sur la maie, la tête dans les mains, sans plus se retenir de sangloter très fort. Nous restions à table, nous, les quatre hommes, tristes et embarrassés, en face des aliments presque intacts que personne ne touchait plus. Cela devint si pesant que je préférai brusquer les choses. Le Jean devait se trouver à Bourbon avec cinq ou six autres partants qu’il connaissait. Et malgré que rien ne pressât, le rendez-vous étant pour midi, je crus bon de lui dire:

—Allons, va, mon garçon, il faut t’en aller; tu ferais attendre tes compagnons…

—En effet, l’heure approche!

Il se leva et tout le monde en fit autant. La servante rentrait de garder les moutons,—une petite de quinze ans que nous avions prise au lieu et place de la Mélie; il l’embrassa.

—Au revoir, Francine.

Il embrassa de même en disant «au revoir» le domestique et son frère Charles. Et ses yeux se gonflaient; et ses cils s’humectaient.

—Au revoir, petite sœur!

—Pas déjà! Je vais t’accompagner un bout de chemin…

Les deux femmes s’accrochèrent à ses bras. Je marchais par derrière avec le paquet. Un vent d’ouest assez fort soufflait, faisant se replier la feuillée des chênes, se tordre dans le haut les grands peupliers; il avait plu les jours précédents et, bien que le soleil se montrât, ce n’était pas encore le vrai beau temps. A Baluftière et plus loin, aux abords de deux ou trois autres fermes, des lessives séchaient, tachant de blanc les haies vertes que l’éloignement rendait sombres. On voyait dans les champs des bovins en train de paître; un merle siffla; une caille fit entendre quatre fois de suite son invite à la sagesse créancière: «Paie tes dettes!»

Après que nous eûmes fait une centaine de mètres sur la route et comme nous arrivions à un tournant:

—Allons, il nous faut le laisser aller! ordonnai-je d’un ton bref.

On s’arrêta—et les femmes, à tour de rôle, d’étreindre le partant avec des larmes, avec des cris.

—Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils vont donc t’emmener, les scélérats! Je ne te reverrai plus, plus jamais…

—Jean, mon bon frère, tu nous donneras de tes nouvelles. Ah! pourquoi faut-il que nous ne sachions pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer, dis, mon Jean!…

Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes larmes aussi; et j’étais prêt d’en faire autant. Repoussant Victoire et Clémentine j’embrassai le conscrit à mon tour.

—Allons, mon gas, il te faut nous quitter! Espérons que ça ne sera pas pour longtemps…

Et je lui remis le petit ballot. Alors, brusquement, après un dernier adieu de la main, il partit à grands pas sans retourner la tête. Cependant que j’entraînais les femmes qui avaient des velléités de le vouloir suivre.

—Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le verrai plus! répétait Victoire obstinée.

Elle fut trois jours sans presque rien manger; je craignais de la voir tomber malade. Pourtant, peu à peu, dans le train ordinaire des choses, son grand chagrin se mua en tristesse latente. Et Clémentine bientôt se reprit à sourire.

On se remit donc au travail comme si de rien n’était: on leva les avoines; les machines à battre sifflèrent et grincèrent; on commença les fumures, les labours. Il y eut pourtant un renouveau de chagrin au sujet de Jean lorsqu’il nous apprit qu’on l’envoyait en Algérie, «de l’autre côté du grand ruisseau». Plus que jamais sa mère le crut perdu. Mais une autre lettre nous rassura un peu, dans laquelle il disait avoir fait une bonne traversée, et que ses camarades étaient tous des gens de par ici.

M. Lavallée, reparti pour Paris avec sa famille, avait, disait-on, repris son costume d’officier pour aller se battre.

Des événements de la guerre on ne savait pas grand’chose, sinon que c’était loin d’aller bien pour la France.

Roubaud, le garde-régisseur, recevait un journal, et nous allions souvent le trouver pour avoir des nouvelles,—nous et beaucoup d’autres, de tout un lointain voisinage.

Dans les premiers jours de septembre, le journal annonça que Napoléon étant prisonnier, à la suite d’une grande bataille perdue, on avait proclamé la République à Paris. Les jours suivants l’affaire eut son contre-coup dans nos petits pays. A Franchesse, le maire était remplacé par Henri Clostre, le marchand de nouveautés, un «rouge». A Bourbon, le docteur Fauconnet ceignait cette écharpe convoitée depuis si longtemps…

Cependant les Prussiens s’avançaient sur Paris. Et l’on parlait d’une levée parmi les jeunes gens de dix-huit à vingt ans,—ce qui me touchait beaucoup, Charles et le domestique se trouvant en passe d’être appelés.

De fait, cela prit corps rapidement. Nos deux jeunes, convoqués peu après pour la visite, partirent dans les premiers jours d’octobre.

Je demeurais seul avec les femmes! Tout seul dans une ferme de soixante hectares—jusqu’au jour où je pus raccrocher le vieux Forichon, que j’engageai ensuite de semaine en semaine jusqu’à la fin. Si bien qu’avec l’aide de Clémentine et de Francine, souvent avec nous dans les champs, je pus tout de même faire mes emblavures.

Les métayers des autres fermes étaient tous dans le même cas ou à peu près. Partout l’on voyait les femmes s’employer, s’exténuer à des travaux d’hommes.

A la guerre, les choses allaient de mal en pis. On disait les grands chefs vendus aux Prussiens et que l’un d’eux, nommé Bazaine, leur avait livré une armée entière.

Ils s’avançaient toujours, les Prussiens; ils assiégeaient Paris; ils se répandaient dans les départements. Le journal de Roubaud les annonça successivement en Bourgogne, en Nivernais, en Berri. Et sur leur passage se multipliaient violences, incendies et pillages… Des bruits alarmants faisaient croire à leur présence toute proche:—on les annonça successivement à Moulins, à Souvigny, au Veurdre. Fausses nouvelles qui contribuaient à grossir l’inquiétude anxieuse de tous…

Des idées folles germaient dans les cervelles; les gens portaient dans les fossés, les ravins, les chênes creux, leurs objets précieux; un vieil avare dissimula son argent sous des tas de fumier, dans un de ses champs; un autre proposait de conduire en Auvergne, pour les cacher sous un pont, toutes les jeunes filles du pays!

Dans certaines communes, on organisait des gardes nationales pour tenter d’opposer une résistance aux envahisseurs. C’est ainsi qu’à Bourbon le docteur Fauconnet réunit un stock d’anciens fusils et convoqua deux fois chaque semaine, pour faire l’exercice, tous les hommes valides de dix-huit à soixante ans. Un vieux rat de cave, ancien sergent d’active, eut le commandement de la milice avec le titre de capitaine; deux ex-caporaux devinrent lieutenants; les anciens soldats furent chefs de section ou d’escouade.

Aux premières séances, il y eut bien une centaine de présents; on leur apprit à marcher au pas et en ligne, à porter le fusil et à s’en servir. A l’issue de l’exercice, la petite troupe traversait la ville en bon ordre, entraînée par le garde champêtre tambourineur et le clairon des pompiers, et encadrée par une bande de gamins enthousiastes. Le docteur exultait; il offrit plusieurs fois du vin,—un litre pour trois,—et du pain blanc. Mais n’eut-il pas l’idée saugrenue de faire installer à la mairie une garde permanente de dix hommes? Le sergent Colardon, menuisier, chef de poste, s’esquiva le premier au bout de trois heures parce qu’on le vint chercher pour faire un cercueil.

—Travail urgent! expliqua-t-il avec raison.

Les autres ne tardèrent pas à faire de même, abandonnant la mairie. Le docteur, blessé dans son amour-propre, demande au vieux capitaine de punir les coupables avec sévérité; mais le bonhomme lui rit au nez, avouant son impuissance, et le poste permanent ne fut pas renouvelé.

A l’exercice les répondants se faisaient d’ailleurs de plus en plus rares. De cinquante encore à la quatrième séance ils dégringolèrent à huit la fois suivante. Au sixième rassemblement M. Fauconnet trouva le capitaine tout seul…

Telle fut l’histoire de la garde nationale de Bourbon—dont on s’amusa longtemps par la suite.

A la terreur que causait la perspective de l’arrivée des Prussiens, vinrent s’ajouter des fléaux malheureusement très réels. D’abord un froid précoce, qui s’affirma de plus en plus rude. Puis survint une épidémie de petite vérole qui fit bien des victimes. Chez nos voisins de Praulière, le mal sévit si violemment, qu’il causa la mort de Louise, la fiancée de notre Jean. Sa jeune sœur, défigurée, pleura sa beauté perdue, regrettant de n’être pas morte aussi.

Dans le moment que les Mathonat étaient atteints, au point qu’il n’y avait quasi personne en état de soigner les autres, Victoire et Clémentine parlèrent d’aller leur faire visite et d’offrir leur concours. Or, cette maladie passant pour très contagieuse, je ne tenais pas du tout à les laisser partir… Un peu enrhumé je me prétendis malade pour mon compte, faisant le quetou[8], ne mangeant pas, simulant la fièvre. Je forçais la note hypocritement… Elles s’apitoyèrent sur moi, ne se rendirent à Praulière qu’après la mort de Louise, quand la maladie fut en décroissance. Et nous eûmes la chance de rester indemnes.

[8] Faire le quetou: être maussade et triste.

Comme pour donner un sens de punition divine à tous ces maux, le ciel souvent se tavelait de rouge, ou bien, sur un côté de l’horizon, s’empourprait en entier, au point qu’on l’eût dit voilé d’un suaire de sang. Phénomènes atmosphériques auxquels on n’aurait nullement pris garde en temps ordinaire,—mais qui en ces jours de deuil, de désastre et de misère, achevaient de semer le trouble. Ce ciel rouge annonçait de meurtrières batailles; le sang des morts et des blessés le teignait ainsi… La terreur allait croissant; on parlait de la fin du monde comme d’une chose très probable.

D’ailleurs, chaque dimanche, au prône, le curé avivait ces pensées de vengeance divine et d’horribles calamités; il se félicitait cet homme de voir à ses paroissiennes des visages angoissés—et de ce qu’elles avaient abandonné leurs trop belles toilettes des dernières années.

—Votre orgueil a baissé! criait-il d’un air farouche, mais il baissera encore plus; votre humiliation deviendra pire!…

Et devant l’imminence de fléaux accrus tout le monde courbait la tête, tristement.

De loin en loin nous arrivait quelque lettre de Jean ou de Charles. L’aîné, sous le soleil d’Afrique, continuait à s’en tirer sans trop de misères. Mais Charles, à l’armée de la Loire avec Bourbaki, souffrait beaucoup du froid et souvent de la faim. Il se disait mal vêtu et, pour faire des étapes bien longues dans la neige, chaussé de souliers à semelles de carton. Dans la Côte-d’Or, ayant participé à un combat, il faillit être prisonnier. Puis il échoua dans les montagnes du Jura où l’hiver était encore plus rigoureux que chez nous.

Quand le facteur apportait une lettre, Victoire et Clémentine couraient vite chez Roubaud pour la faire lire. Mais lui, peu habile à l’écriture manuscrite, avait souvent bien de la peine à la déchiffrer,—d’autant plus que c’était généralement sur une feuille de papier froissée et maculée qu’un camarade obligeant avait griffonné pour le Charles quelques lignes au crayon… Chacune de ces lettres témoignait des circonstances où elle avait été faite, et du degré d’instruction de son auteur. Il y en eut une longue certain jour pleine de détails si navrants que nous pleurâmes tous. Plusieurs, œuvres de mauvais fumistes, contenaient des plaisanteries grossières, jusqu’à des insultes.

Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses, prétextant ses trop nombreuses occupations, mais plutôt en raison de son manque d’habileté. Clémentine s’en allait trouver, au bourg de Franchesse, la fille de l’épicière qui savait écrire. Un jour de semaine—car, le dimanche, les clients de l’épicerie venaient en grand nombre pour le même motif harceler cette jeune fille.

L’ignorance sembla dure pendant ces mois-là, parce qu’on en fut gêné plus qu’à l’ordinaire.

A ce pénible hiver succéda un printemps troublé. La guerre avec l’Allemagne avait pris fin, mais on se battait entre Français: Paris en révolte luttait contre l’armée. Pendant que la nature, magnifiquement, s’épanouissait dans sa jeunesse annuelle, le sang coulait toujours!

Paris vaincu, les révoltés massacrés ou emprisonnés par centaines, par milliers, on nous rendit nos enfants. Tous revinrent, moins ceux des dernières classes qu’on gardait pour leur temps de service,—et Charles fut du nombre,—moins aussi, hélas! les morts trop nombreux et les disparus dont on ne savait rien.

Aucune nouvelle n’était parvenue depuis novembre d’un homme de Saint-Plaisir que nous connaissions un peu, et le printemps ne le ramena pas. Trois ou quatre ans plus tard, sa jeune veuve convolait à nouveau. Mais voilà qu’on lui dit, après, que des soldats de 70 arrivaient encore,—des prisonniers condamnés pour tentative d’évasion que l’on renvoyait seulement à l’expiration de leur peine. Alors cette pauvre femme vécut dans la terreur de voir revenir son premier époux. Il ne reparut pas. Mais une légende se forma tout de même à son sujet. Des gens prétendirent l’avoir rencontré à Bourbon—et qu’il s’était déterminé à disparaître sans aller chez lui pour ne pas créer de difficultés à celle qui, l’ayant cru mort, se trouvait nantie d’un nouveau mari…

XXXVIII
Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin, à temps pour les foins. Il me parut que son séjour en Algérie l’avait rendu un peu sans-souci. Dans la crainte qu’il en eût trop de peine, on s’était abstenu de lui annoncer la mort de sa promise. Il accueillit cette nouvelle, en arrivant, avec une belle indifférence:

—Pauvre petite Louise, je ne m’attendais pas à ça!

Il n’en perdit ni un repas ni une sortie. Et, moins d’un an après, pour le carnaval de 1872, il épousa une fille de Couzon qui s’appelait Rosalie.

Deux mois plus tard, au temps de Pâques, ce fut le tour de Clémentine qui s’unit à François Moulin, du Plat-Mizot, le sixième d’une famille de neuf.

Belle-fille et gendre vinrent tous deux s’installer à la Creuserie, ce qui nous permit de supprimer la servante et le domestique que nous prenions d’habitude. Seulement, cela faisait trois ménages réunis, et quand il y a trois ménages dans la même maison ça ne marche jamais longtemps sans anicroche.

Rosalie, petite blonde sans beauté, le cou dans les épaules, la figure pointillée de taches de rousseur, était une intrépide, énergique et courageuse, parlant beaucoup, travaillant de même. Clémentine, naturellement moins robuste, eut tout de suite une grossesse pénible qui la faisait langoureuse et sans appétit; elle se préparait quelques petites douceurs, s’abstenait de laver. Et Rosalie de parler ironiquement «des dames à qui ça fait mal de se mettre les mains dans l’eau fraîche, et qui sont obligées de soigner avec des chatteries leur petite santé.»

Pour les fournées, alternativement, l’une s’occupait de la pâte et l’autre du four. Mais voilà que le pain ayant été mal réussi un jour que Rosalie avait pétri, elle dit que c’était par la faute de Clémentine qui avait allumé le four trop tard. A la suivante fournée, notre fille à son tour se plaignit de ce que sa belle-sœur avait chauffé sans mesure,—ce qui faisait le pain trop «surpris», trop brun. D’un commun accord elles décidèrent que la même ferait tout, de façon à éviter de mettre l’autre en cause. Cette combinaison favorisait Rosalie, plus forte, malgré que Clémentine s’évertuât à un travail consciencieux.

Nous venions de nous procurer, avec l’assentiment du maître, une bourrique et une petite voiture. Au mois d’août, l’inimitié s’accrut de ce fait entre les deux jeunes ménages. Clémentine avait parlé la première de prendre l’attelage pour aller avec son mari à la fête patronale d’Ygrande,—chez un oncle de Moulin. Mais voilà que le Jean et sa femme voulurent aussi la bourrique et la voiture pour se rendre à Augy, où habitait un frère de Rosalie, et où c’était le même jour la fête. Là-dessus discussion entre les deux femmes, Rosalie disant à ma fille qu’une malade, une «bonne à rien», n’avait pas besoin de se promener. Moulin, survenant sur ces entrefaites, traita sa belle-sœur de «sale bête!» Ça tournait à la vraie dispute et Victoire s’en désolait. Mais je mis le holà, déclarant que Clémentine aurait l’équipage puisqu’elle l’avait demandé la première. Furieuse de cette décision, la bru me tourna les yeux plusieurs jours durant.

Et les deux belles-sœurs dorénavant ne se parlèrent plus guère que pour se ridiculiser l’une l’autre, se déchirer à qui mieux mieux…

D’autre part, Moulin se rendait peu sympathique, de par sa manie d’émettre des avis sur toutes choses. N’allait-il pas jusqu’à me donner des conseils pour le pansage des bestiaux, à moi qui passais pour un des bons soigneurs du pays! je me contins le plus possible, mais Jean ne tarda guère à lui laisser entendre qu’il nous ennuyait. Il en résulta une de ces tensions, si fréquentes dans les communautés, qui rendent pénible l’intimité quotidienne.

XXXIX
Victoire n’avait jamais pu prendre son parti de l’absence de Charles. Il suffisait pour la chagriner d’un retard de nouvelles, de ruminations sur sa vie,—des gardes nocturnes par les nuits froides aux marches pénibles sous le soleil d’été,—d’un rêve même plus ou moins saugrenu qui lui faisait craindre les pires catastrophes…

La libération approchait pourtant. Mais des manœuvres d’armée, tardives, la firent reporter de la fin septembre au 20 octobre. La nervosité de Victoire allait croissant à mesure que diminuait le nombre des jours d’attente. Elle avait mis à l’engrais ses meilleurs poulets dont elle voulait sacrifier un pour fêter le retour de l’enfant. Devant la grange, une treille, par moi plantée au début de notre installation à la Creuserie, était en plein rapport à cette époque et portait cette année-là des raisins dorés superbes. Un jour, en les regardant, la bourgeoise songea:

—Tiens, lui qui les aimait tant… Si j’essayais de les conserver jusqu’à son retour!…

Et de nous dire au repas qui suivit:

—Vous savez, je défends qu’on touche aux raisins de devant la grange; ils sont sacrés, ceux-là: je les conserve pour mon Charles!

Tout le monde promit de les respecter; seulement, Moulin fit observer qu’avant l’arrivée du soldat les insectes les auraient sans doute détruits en entier. Victoire put constater par elle-même que le gendre parlait d’or. Parce qu’ils étaient mieux exposés, plus sucrés que les autres, frelons et guêpes bourdonnaient alentour pendant toute la journée, pompant le jus des plus belles graines. Des tiges restaient presque nues, ne portant plus que les enveloppes flasques et desséchées, et les seuls grains durs dédaignés. A ce jeu le pauvre militaire risquait fort de ne pas goûter aux beaux raisins de la treille réservée. L’amour maternel rend les femmes ingénieuses. La bourgeoise chercha dans le tiroir aux chiffons, et, avec les morceaux d’une vieille toile assez usée pour ne pas empêcher la pénétration de l’air, assez résistante pour arrêter les rapaces, elle confectionna des sachets garnis d’une coulisse vers le haut, intriguant fort Clémentine et Rosalie, qui n’étaient pas dans la confidence… Quand une trentaine furent bâtis, elle adossa une échelle au mur de la grange, grimpa jusqu’à hauteur des raisins et enferma les trente plus beaux dans les sachets protecteurs.

Vers le milieu d’octobre, la petite Marthe Sivat, une couturière du bourg, vint chercher des poulets pour la noce de sa sœur.

—Tiens, c’est des raisins que vous avez là dedans? s’exclama-t-elle en levant les yeux vers la treille. Vous avez joliment bien su les conserver… Mais j’y songe: on m’a justement chargé d’en acheter pour les desserts du soir; voulez-vous me les vendre, Madame Bertin?

—Non, ma fille, non! Quand même on m’en offrirait bien plus qu’ils ne valent je ne les vendrais pas;—je les conserve pour mon Charles.

—Ah! il revient cette année, votre fils? Alors vous avez raison, il faut les lui garder, nous trouverons bien autre chose comme dessert de noce.

Et, toute rieuse, sautillante et légère, la petite Marthe s’en alla.

Quelques jours après, nous eûmes la visite d’une pauvre femme dont le mari était souffrant.

—Il se plaint du ventre; il est fiévreux et sans appétit, nous expliqua-t-elle. Je lui ai apporté hier un petit morceau de viande qu’il n’a pas mangé; les œufs lui répugnent; il a seulement envie de raisins. Je vous en achèterais bien quelques-uns…

Victoire, attendrie, lui en remit trois, disant qu’elle les lui donnait pour son malade; mais elle ne se fit pas faute de répéter encore:

—Ils ne sont pas à vendre, voyez-vous… Mon Charles va rentrer du régiment; je les lui conserve.

Les Lavallée qui, au printemps, avaient marié Mlle Mathilde, étaient demeurés à Paris jusqu’en août parce que M. Ludovic passait des examens. Puis ils s’étaient rendus en Savoie, dans une station thermale dont les eaux devaient avoir cette vertu singulière de maigrir la femme et d’engraisser le mari. Puis ils avaient séjourné chez des amis,—si bien qu’ils ne vinrent à la Buffère que vers la mi-octobre.

La veille du jour où Charles devait rentrer, nous eûmes leur première visite. Contre son habitude, Mme Lavallée accompagnait son mari. Ayant épaissi en vieillissant, elle était devenue plus nonchalante encore; elle marchait à tout petits pas, avec un continuel balancement de sa grosse personne:—on eût dit l’une des vieilles tours de Bourbon en balade. Lui restait toujours vif, fluet, le visage anguleux accusant une grande mobilité d’expression—et sa redingote dansait sur son dos.

Après les salamalecs obséquieux des premières minutes, j’emmenai M. Lavallée visiter les étables où s’imposaient de menues réparations. Cependant que la dame, qui n’avait pas voulu s’asseoir à la maison, se promenait lentement dans la cour en compagnie de Victoire. Le hasard voulut qu’elle aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers desquels transparaissaient les belles grappes.

—Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous bien qu’ils deviennent rares;—au château, nous n’en avons plus un seul… Ce sont pourtant les fruits que je préfère… Mais pourquoi donc avez-vous pris tant de précautions pour les garder jusqu’à présent?

Alors ma femme, avec un sourire contraint:

—Madame, c’était pour avoir le plaisir de vous les offrir!

—Oh! merci bien! Quelle délicate attention! Il faudra me les apporter dès ce soir.

Et la pauvre de crier:

—Rosalie, prenez vite l’échelle de la grange et le petit panier; vous cueillerez ces raisins et vous les porterez à Madame.

Cependant, à la soupe du soir, notre bru revint sur l’incident:

—Ce n’était pas la peine de si bien les conserver, les raisins; mon beau-frère n’en profitera guère…

Pour une fois, Moulin fit chorus:

—C’est malheureux, on est encore aussi esclave que dans l’ancien temps!

Je gardais le silence, trop pénétré moi-même de la justesse de ces observations… Il me semblait entendre encore les réponses catégoriques de la bourgeoise à la petite Marthe Sivat et à la pauvre femme dont le mari était malade:

—Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les conserve pour mon Charles!

Et il avait suffi d’un cri d’admiration de la dame pour qu’elle les lui offrît, très humblement…

—C’est bien vrai, pensais-je, que nous sommes encore esclaves.

Victoire devait bien ressentir un peu de regret, un peu de remords de son acte; mais elle éprouvait d’autre part une certaine satisfaction d’avoir pu faire sa cour à la propriétaire, de l’avoir bien disposée en notre faveur en lui offrant un cadeau qui lui plût; et, sous le coup de ses pensées multiples, elle répondit d’un ton conciliant:

—Ne parlez donc plus de ça; ce n’est pas ma faute; il fallait bien que je fasse plaisir à notre dame!

XL
Après vingt ans de séjour à la Creuserie, je n’étais guère plus riche qu’au moment de mon installation; c’est tout juste si j’avais pu rembourser les mille francs qu’il me restait devoir sur ma part de cheptel. Période prospère pourtant, durant laquelle certains chanceux avaient gagné beaucoup. Mais les hésitations de M. Parent, l’année 61, les canailleries de Sébert m’avaient fait des débuts trop difficiles. Et au moment où, remis à flot, je me croyais en passe de réussir, ç’avait été ce nouveau désastre: la guerre!

Ayant bénéficié depuis d’une série de bonnes récoltes, après la mort de mes beaux-parents, en 1874, je me trouvai en possession de quatre mille francs environ,—part d’héritage comprise.

Je me souciais peu de garder cet argent dans l’armoire; d’abord, il n’y faisait pas les petits, et puis je craignais les voleurs, car souvent, l’été, nous laissions la maison seule. Le notaire de Bourbon ne connaissant pour l’instant nul placement avantageux, j’en vins à songer à M. Cerbony.

M. Cerbony, le grand brasseur d’affaires de la région! Fermier de trois domaines, marchand de grains, de vins, d’engrais et de graines il cumulait tous les commerces ruraux. Un sympathique, jeune encore, de mine souriante, d’abord facile. Au contraire de la plupart des fermiers généraux qui sont arrogants et vaniteux, il donnait à tout le monde de vigoureuses poignées de mains, parlait patois avec nous autres les paysans, offrait facilement une tournée, les jours de foire. Sa maison, à un étage, avec balcons et arabesques, ses magasins bien conditionnés attiraient l’attention. Il menait grand train, voyageait beaucoup, passait pour très riche, et pour faire tout ce commerce par plaisir plus que par nécessité.

J’avais entendu dire que M. Cerbony prenait de l’argent un peu comme un banquier, en donnant comme garantie un simple billet avec sa signature. Ayant confiance en lui, je m’en fus le trouver un dimanche matin, après la première messe, sous prétexte de lui vendre mon petit lot d’avoine. Le marché conclu j’abordai l’autre affaire:

—Monsieur Cerbony, je dispose d’un peu d’argent que je voudrais placer; voulez-vous le prendre?

—Mais, sans doute… Quelle somme avez-vous? fit-il, la bouche en cœur.

—Dans les quatre mille francs, Monsieur.

—C’est bien peu… Je pourrais occuper dix mille à la fin du mois. Voyez vos voisins, vos amis; faites-moi dix mille francs entre plusieurs.

—Monsieur Cerbony, je ne connais personne qui… Si, pourtant: j’ai un voisin qui doit avoir deux mille francs à peu près.

C’était Dumont, de la Jarry d’en bas; il m’avait dit ça un jour que nous coupions ensemble une bouchure mitoyenne.

—Alors, c’est entendu; vous m’apporterez ces six mille francs à la fin du mois; je m’arrangerai pour le reste. Je tiens à vous faire plaisir, vous êtes un client… Vous savez que je paie cinq comme tout le monde. Au revoir!

J’allai trouver le soir même Dumont, de la Jarry, pour lui faire part de la combinaison; à mon grand étonnement, il ne se montra pas enthousiaste.

—Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c’est un homme qui fait beaucoup d’affaires, mais il est étranger au pays et, en fin de compte, on ne sait pas s’il est vraiment riche… Si ça tournait mal?

—Mais, malheureux, il gagne de l’argent gros comme lui… Si j’avais son gain d’une année, je serais sûr de vivre tranquille le reste de mes jours.

—Taratata… S’il gagne beaucoup, il dépense de même, vous le savez comme moi. Tenez, Tiennon, je veux bien vous prêter mes deux mille francs, mais à condition de n’avoir affaire qu’à vous; nous irons chez le notaire qui fera un billet… Je ne vous demande que quatre francs cinquante d’intérêts; Cerbony vous paiera cinq; vous aurez dix sous du cent pour vos peines.

Je fus sur le point, ma foi, de prendre l’argent de Dumont dans ces conditions. Mais la bourgeoise et les garçons, moins aveuglés, m’en dissuadèrent.

A l’époque convenue, je portai donc mes quatre mille francs au brasseur d’affaires, en m’excusant de ce que le voisin venait juste de prêter son argent ailleurs. Il regrettait beaucoup cette occasion manquée—ajoutai-je hypocritement.

Cerbony eut un mouvement de mauvaise humeur:

—Vous mériteriez que je vous envoie promener! Enfin, donnez tout de même ce que vous avez; mais c’est bien pour vous faire plaisir…

Il appuya sur ces mots, et son visage s’éclaira du cordial sourire habituel pendant qu’il étalait mes pièces d’or et palpait mes billets. J’étais content qu’il se montrât d’aussi bonne composition. Hélas! mon enchantement dura peu…

Au 1er mars de l’année suivante, c’est-à-dire trois mois après, comme nous étions à charger du bois dans un de nos champs en bordure de la route, le facteur de Franchesse, arrivant de prendre son courrier à Bourbon, s’arrêta pour nous causer:

—Vous ne savez pas la nouvelle?

—Et quoi donc?

—Cerbony, le fameux Cerbony, «a pris le pays par pointe» il y a trois jours. Sa femme était partie au commencement de février avec beaucoup de colis. Depuis, lui n’avait cessé de faire des expéditions; les domestiques n’y comprenaient rien; la maison restait à peu près vide et le magasin aussi. Mardi, il s’est défilé de bonne heure et n’a pas reparu. Et hier est arrivée une lettre de lui pour le maire annonçant qu’il ne reviendrait plus—il est passé en Suisse! On dit que ça va être un galimatias impossible; il devait à tout le monde!

Sur le char où j’empilais toutes longues les branches des arbres élagués, une sorte d’éblouissement me fit chanceler. Le Jean s’en aperçut et me lança un regard inquiet, cependant qu’il s’efforçait de dissimuler son trouble pour répondre au facteur.

A Bourbon, où je me rendis le soir même, chacun me confirma le désastre. Je m’abstins d’aller chez le notaire qui eût probablement ri de mon malheur, étant donné qu’il s’agissait d’argent placé en dehors de ses offices. Mais je m’en fus trouver le greffier du juge de paix,—un homme de bon conseil, bien connu des gens de la campagne—et lui exposai mon affaire en larmoyant presque. Tout en essayant de me réconforter, il déclara ne pouvoir m’être utile.

—Il n’y a rien à faire pour le moment, voyez-vous; vous serez appelé comme les autres créanciers; vous n’aurez qu’à donner vos pièces au syndic.

Chez nous, ce furent des lamentations sans fin de Victoire:

—Tant se donner de peine pour réserver quelques sous et tout perdre à la fois, mon Dieu, que c’est malheureux!

Tout le monde était triste et bien ennuyé. Il n’y eut que Charles pour se montrer philosophe, nous remonter.

—Que voulez-vous, il n’y faut plus penser; c’est perdu et puis voilà… Rien ne sera changé dans votre façon de vivre.

J’avais d’autre part la consolation de savoir très nombreux les badauds de mon espèce. Je me félicitais surtout d’avoir suivi les conseils de ma femme quant à l’argent de Dumont. Car l’honnête Cerbony, par principe, tirait le plus possible de ses victimes. Un pauvre vieux jardinier avait ainsi emprunté à une tierce personne plusieurs milliers de francs pour arriver à fournir au Monsieur la somme exigée. Dépouillé de ses économies et incapable de rembourser son prêteur, le vieillard, du rocher où se dressent les tours du vieux château, se jeta une nuit dans l’étang qui fait suite. Les laveuses au petit matin découvrirent son cadavre que les remous avaient échoué sur la rive.

Il me fallut faire des démarches embêtantes, aller plusieurs fois à Moulins, m’associer avec d’autres victimes pour consulter un avoué. Après deux ans, quand tout fut réglé, on nous donna cinq pour cent. J’avais bien dépensé en déplacements et frais divers l’équivalent des deux cents francs qui me revinrent.

XLI
Charles avait perdu au service ses façons bizarres; il était à présent plutôt gentil et serviable, et il s’exprimait bien mieux que nous. Les premiers temps, il riait même de ce que nous causions trop mal.

—Au fond, c’est bête de parler ainsi. Dès qu’on est en présence d’étrangers, on se trouve gêné; on se tait, ou l’on dit des bourdes qui les font se ficher de nous… Je ne vois pas que ce soit une raison, parce qu’on est paysan, de s’exprimer en dépit du bon sens…

Alors, la Rosalie:

—Ce serait drôle si nous nous mettions à causer comme la dame du château… On se ferait vite remarquer; tout le monde dirait: «Entendez ceux-là, comme ils cherchent à faire des embarras!»

—Les seuls imbéciles diraient ça, et l’on devrait mépriser leurs appréciations… Au fait, je ne demande pas qu’on adopte le genre de Mme Lavallée; je voudrais seulement qu’on écorche moins les mots, qu’on ne dise plus, par exemple, ol, pour il—nout’, pour notre—soué, pour lui—bounne, pour bonne—ch’tit, pour chétif ou mauvais, et ainsi de suite.

Opinion sans doute fort raisonnable. Mais Charles, loin de nous habituer à changer de langage, en arriva peu à peu, au contraire, à reprendre quasi entièrement son parler d’autrefois.

Il est difficile d’aller à rencontre des habitudes de son pays, de son milieu; l’essayer est même s’exposer à de gros ennuis.

XLII
Mon gendre et mes deux garçons dans la force de l’âge, moi tenant encore ma place, nous pouvions aisément faire valoir le domaine. Mais la guerre subsistait entre les jeunes ménages—et Moulin fut obligé de partir. L’intervention de ses parents et la mienne auprès de M. Lavallée lui firent obtenir la petite locature des Fouinats qui se trouvait vacante. Roubaud promit de l’employer au château, comme aide-jardinier et homme de peine.

Le premier hiver, Clémentine, qui s’ennuyait dans sa petite maison, venait souvent passer l’après-midi chez nous, avec ses bébés, et rapportait une bouteille de lait,—quelquefois même un panier garni de fromages, de fruits, de galette.

Mais elle se trouvait enceinte pour la troisième fois et, après ses nouvelles couches, elle dut interrompre ses visites. Alors sa mère de lui porter à domicile quelques provisions. Mais un beau jour Rosalie intervint, disant qu’elle en avait assez de se tuer pour les autres, qu’elle allait partir à son tour si l’on continuait ainsi.

—Oh! ça ne va pas loin, quelques demi-livres de beurre, quelques fromages, un peu de lait, fit Victoire, doucement.

Mais l’autre riposta d’un ton aigre que c’était bien malheureux de voir la Clémentine jouir à volonté de ces denrées dont se privaient ceux qui avaient la peine de les préparer.

—Nous aurons beau travailler, si tout ce que nous entrons par la porte sort par la fenêtre, nous ne parviendrons pas même à joindre les deux bouts!

Cette opposition méchante de Rosalie, qui se reproduisit à toute occasion par la suite, attrista beaucoup ma femme; elle en gémissait quand nous étions seuls; nous nous en entretenions longuement la nuit. Nos enfants, gagés, n’avaient nulle part de maîtrise. Nous leur reconnaissions volontiers pourtant un certain droit de contrôle et de critique. Ils concouraient à la prospérité de la maisonnée familiale; ils collaboraient à une œuvre qu’ils continueraient pour leur compte plus tard. Les entendre grogner nous semblait pénible.

Au reste, notre Charles ne se fâchait pas, lui; il approuvait même les libéralités faites à sa sœur—peu à l’aise, chétive et découragée. Mais l’aîné, stimulé par sa bourgeoise, appuyait ses observations.

Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents à Clémentine—ouvertement du moins. Nous rusions. Je me chargeais souvent de lui porter, dissimulées sous ma blouse, quelque denrée ou quelque victuaille. Mais les yeux inquisiteurs de Rosalie furetaient partout. Disposer des moindres choses en dehors d’elle n’allait jamais sans difficultés.

Bientôt d’ailleurs, un événement de plus grande importance vint reléguer au second plan ces misères de notre intérieur.

XLIII
Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et beaucoup, depuis que je le cultivais. Sans plus ménager mes peines que s’il m’eût appartenu, ou que si j’eusse été assuré d’y passer toute ma vie, j’avais épierré des pièces entières, défriché des coins broussailleux, divisé des bouchures trop larges, creusé ou réparé des abreuvoirs dans les champs. Le jardinier du château ayant consenti à me donner quelques leçons de greffage, tous les arbres sauvageons des haies étaient devenus, par mes soins, producteurs de bons fruits. J’avais eu à cœur aussi de rendre praticable le chemin qui nous reliait à la route. Les champs venaient d’être chaulés pour la seconde fois et donnaient de belles récoltes; les prés produisaient le double grâce aux composts et aux engrais; mon cheptel était quasi toujours le meilleur des six domaines.

Et les affaires continuant de n’aller pas trop mal, j’espérais me voir bientôt en possession d’une somme équivalente à celle que j’avais perdue.

Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout penaud me dire:

—Le maître veut trois cents francs d’augmentation à partir de la Saint-Martin prochaine.

Cette nouvelle m’abasourdit… J’avais accepté sans trop récriminer dix ans auparavant une première augmentation de deux cents francs, que justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne voyais nul motif à cette surcharge nouvelle qui eût porté à neuf cents francs le chiffre de mon impôt colonique annuel,—c’est-à-dire que le maître, outre sa moitié des produits, voulait encore neuf cents francs sur ma part, indépendamment des redevances en nature. Les cours n’étaient pas supérieurs à ceux de l’autre décade. Les bénéfices n’augmentaient qu’en raison des frais faits en commun, et en proportion aussi de nos peines et de nos sueurs.

Je fis serment par Dieu et par le diable que je n’accepterais aucune augmentation.

—Réfléchissez, dit Roubaud, vous n’êtes pas tenu à donner aujourd’hui une réponse définitive.

—C’est tout réfléchi! repartis-je.

Et je renouvelai le serment: cette injustice me faisait trop mal au cœur!

Pourtant, après en avoir délibéré avec ma femme et les garçons, j’offris un appoint de cent francs.

Roubaud transmit ma réponse au bourgeois qui se trouvait à Paris. Mais lui, bien loin de vouloir transiger, signifia un jour que ceux des métayers qui n’avaient pas encore adhéré aux conditions nouvelles aient à se placer ailleurs. C’était le congé définitif pour ceux du Plat-Mizot, pour ceux de Praulière et pour nous.

Je n’aurais jamais cru que le maigre et remuant Lavallée cachât sous des dehors affables une telle dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me rapporta de lui cette phrase:

—Les métayers sont comme les domestiques: avec le temps ils prennent trop de hardiesse; il est nécessaire de les changer de loin en loin…

XLIV
Je fus comme brisé par une grande lassitude physique et morale. A tout âge, il est des périodes de dépit où les misères journalières semblent plus cuisantes, où tout concourt à attrister, où l’on est las de la vie qu’on mène. Mais ces impressions, au temps du déclin, se font plus amères… Je touchais à cinquante-cinq ans; mon visage perdait ses derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient dans mes cheveux et ma barbe; je n’avais plus aux travaux pénibles la même résistance.

Ah! le coup était rude! J’avais passé dans cette ferme de la Creuserie vingt-cinq années de ma vie, les meilleures années de ma pleine maturité, et l’opinion m’identifiait à elle. Pour tous les voisins, pour tous ceux qui me connaissaient bien, n’étais-je pas «Tiennon, de la Creuserie»? et pour les autres «le père Bertin, de la Creuserie»? A tous mon nom semblait inséparable, par effet de l’accoutumance, de celui du domaine. Et n’étais-je pas lié moi-même à cette maison qui avait été si longtemps ma maison?—à cette grange où j’avais entassé une telle somme de fourrage?—à ces étables où j’avais soigné tant d’animaux?—à ces champs dont je connaissais les moindres veines de terrain, les parties d’argile rouge, d’argile noire ou d’argile jaune, les parties caillouteuses et pierreuses, comme celles en terre franche et profonde?—à ces prés avec tant de fatigues vingt-cinq fois tondus?—à ces bouchures, à ces arbres sous lesquels j’avais trouvé un abri par les temps pluvieux, un coin d’ombre par les temps de chaleur? Oui, tous les fibres de mon organisme tenaient à cette terre et à ce vieux logis, d’où un Monsieur me chassait sans autre motif que la cupidité, parce qu’il était le maître!

Des choses alors me passèrent par la tête dont je ne m’étais point soucié jusque-là. Je me pris à réfléchir sur la vie, que je trouvais cruellement bête et triste pour les pauvres gens comme nous—voués aux travaux forcés perpétuels.

Voici venir les premiers beaux jours. Vite, semons les avoines, hersons les blés, labourons et bêchons!

Avril survient et la douceur; les bourgeons s’ouvrent, les oiseaux piaillent, les pêchers sont roses et les cerisiers blancs.—Vite aux emblavures d’orge, de pommes de terre, de betteraves, vite au jardin!

Le «beau mois de mai» se montre souvent pluvieux et maussade, mais les jeunes frondaisons vertes lui font toujours une parure agréable.—Mettons la charrue dans les jachères; nettoyons les fossés, sarclons et binons!

Juin, les haies piquées d’églantines, les acacias chargés de grappes blanches au parfum prenant, des fleurs et des nids partout.—Le réveil à trois heures du matin pour faucher, la besogne si dure sous le soleil qui monte, si terrible à midi, le plein effort jusqu’à neuf ou dix heures chaque soir, la fatigue se glissant comme un poison dans tous les membres…

Juillet et ses jours de langueur chaude. Douceur des bonnes siestes sur les canapés moelleux des salons clos… Joie de l’ombre fraîche dans les parcs touffus, dans les prés où pointent les regains.—En grande hâte, achevons les foins, les céréales blondissent… Vite, coupons le seigle et le dépiquons: sa paille est nécessaire pour lier le blé qui nous appelle… Hardi! au froment! Abattons à grands coups les tiges sèches! Serrons les javelles brûlantes, piquantes de chardons ou d’arêtes-bœufs, dressons en moyettes, puis en meules les gerbes lourdes…

Août non moins brûlant, saison des vacances, saison du repos.—Les avoines sont terminées ou vont l’être. Voici les batteuses en action. On s’entr’aide entre voisins. C’est huit domaines que nous avons à battre. Lorsqu’on revient tout crasseux de poussière, la tête bourdonnante et le corps brisé, vite à l’œuvre interrompue! Attaquons la grosse pelote de fumier; découpons-la en petits cubes égaux que nous alignerons symétriquement sur les voitures, pour le transport aux champs durant que les chemins sont secs.

Septembre: les vacances encore, les promenades, les bonnes parties de chasse.—Tous nos guérets à mettre à planches, nos pommes de terre à arracher, la grande «tourmente» toujours…

Octobre et ses brumes: les jours raccourcissent, allongez-les… Une heure le matin, une heure le soir, c’est autant de gagné. Activons les semailles. Profitons du temps favorable:—les pluies peuvent survenir. Hardi les gas!

Ouf! voici novembre enfin. C’est l’hiver et le calme. Le calme, mais non le repos. Il reste encore à retourner les chaumes, à mettre les prés en ordre, à râper et couper les bouchures. Voici d’ailleurs les animaux tous à l’étable. Debout à cinq heures quand même! Allons dans la nuit au pansage, nous serons prêts plus tôt pour le travail des champs d’où nous rentrons faits comme la terre, carapacés jusqu’aux cuisses. La veillée convient très bien pour couper les racines des bœufs et moutons gras, pour cuire les pommes de terre des cochons. Hardi les gas! ne restons pas inactifs au coin du feu: le bois est humide, la cheminée fume, nous serions capables de nous engourdir…

La neige seule nous vaut parfois des jours de demi-repos. C’est le moment de préparer des claies neuves pour les champs, de confectionner les râteaux à foin, d’emmancher les outils. On a mieux à faire l’été que de s’amuser à ces babioles.

Eh! oui, c’est cela, l’année du cultivateur. A-t-il le droit de s’en plaindre? Non, peut-être. Les pauvres sont tous logés à la même enseigne et travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans leurs boutiques, dans leurs usines ou ateliers, les artisans et citadins n’ont pas à compter avec les éléments extérieurs,—ou seulement très peu. Pour nous, c’est le temps qui joue le plus grand rôle et le temps se plaît à nous contrarier. Voici venir la pluie—et la pluie ne s’arrête pas; les terrains se détrempent; remuer le sol est une folie; l’herbe croît dans les cultures qu’on ne peut nettoyer; les labours, les semailles restent en retard et se font mal… Voici la sécheresse qui tient bon des semaines ou des mois; toute végétation décline; il faut aller bien loin pour abreuver les bêtes—et si l’on s’obstine à vouloir labourer, on éreinte les bœufs, on se tue soi-même, on risque à chaque minute de casser la charrue… Une ondée survient, insignifiante, mais qui gâche au temps des foins le programme de la journée… Voici un orage, et l’on tremble de crainte… Voici la neige qui dure plusieurs semaines, empêchant les travaux extérieurs, causant un retard difficile à rattraper… Voici une période de gelées sans neige, avec du soleil le jour, qui déracine les céréales d’hiver… Voici qu’il fait trop beau à l’automne et que le gel ne vient pas supprimer les insectes qui font du mal aux blés naissants;—mais il survient en mai, pour détériorer nos jeunes plantes et détruire les bourgeons de nos vignes… Pour une raison ou pour une autre, on a toujours des motifs de se lamenter.

Mais les récoltes ne sont pas tout. Nous faisons de l’élevage; sept vaches chaque année nous donnent des veaux. Dès qu’approche pour chacune l’époque du vêlage, il faut la veiller et, le moment venu, prendre soin de la mère et du nouveau-né. Nous sommes de jour comme de nuit esclaves de nos bêtes.

Et sur ces bêtes s’abattent toutes sortes de maladies, la diarrhée sur les veaux, la phtisie sur les moutons, la fièvre aphteuse sur le cheptel entier. On va quérir vétérinaire ou guérisseur bâtard; on fait de son mieux d’après sa propre expérience; on soigne ces animaux comme des «chrétiens». Et, malgré tout, il en crève!

A la foire où l’on vend, les prix sont en baisse comme par hasard—ou, simplement, on se fait rouler par les marchands qui sont si malins! Achète-t-on, au contraire?—le manque d’habitude fait qu’on paie au prix fort et qu’on réussit mal…

Fini le battage, parce qu’on est à court d’argent ou que le mauvais état du grenier ne permet pas de le conserver, on sacrifie au cours du moment le petit lot de grain qu’on a en trop. Les propriétaires, les gros fermiers attendent davantage et bénéficient souvent d’une plus-value importante.

Et toujours il nous faut demeurer là, vêtus d’habits crottés, rapetassés, semés de poils de bêtes, dans les mêmes vieilles maisons laides et sombres, avec leurs entours d’ornières, de patouille et de fumier,—prisonniers dans le même cadre!

Il existe ailleurs des terrains différents des nôtres, plus accidentés ou plus plats; il y a des rivières bien plus larges que celle de Moulins; il y a des montagnes; il y a des mers. De tout cela nous ne verrons jamais rien!

Et pas davantage nous ne connaîtrons les cités ni ne jouirons des plaisirs qu’elles offrent. Ce n’est pas pour nous que leurs magasins se mettent en frais d’étalage; le pain blanc à croûte dorée n’est pas pour nous, ni les beaux quartiers de viande, ni les produits si appétissants que les charcutiers savent tirer du cochon, ni les brioches fines, ni les gâteaux tentateurs qui fleurent bon à la devanture des pâtissiers.

Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant:—nos produits de la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais à nous la peine, aux autres le plaisir! On porte à peu près tout aux gens de la ville, comme aussi ce qu’on a de mieux en légumes et en fruits. Il faut bien qu’on leur attrape un peu d’argent; assez cher ils nous comptent ce que nous sommes forcés de leur demander: vêtements et chaussure, épicerie et mercerie…

Sans compter que le médecin nous compte cher ses visites:—nous sommes si loin des centres!—comme le pharmacien ses remèdes et le curé ses prières,—et que le notaire, quand nous avons besoin de lui, nous soutire une pièce de vingt francs à propos de rien…

Tous ces gens-là, mon Dieu, c’est peut-être leur droit; ils ont besoin de gagner de l’argent pour vivre décemment, pour user des douceurs dont nous sommes sevrés, pour faire instruire leurs enfants;—ils entendent que leurs mérites les placent au-dessus de notre médiocrité! Le percepteur nous demande aussi des impôts toujours plus forts; c’est que le gouvernement veut permettre à ses fonctionnaires une existence honorable, une existence d’hommes,—les producteurs restant seuls des plébéiens, des croquants!

Par là-dessus, nous avons trop souvent affaire à des maîtres qui nous exploitent, à des voleurs comme Fauconnet, à des imbéciles comme Parent, à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous comme Lavallée. Et si nous parvenons quand même à quelques économies, nous les prêtons à des crapules comme Cerbony qui se sauvent avec!

N’empêche que nous sommes «très heureux…» M. Lavallée me disait un jour qu’un certain Virgile avait affirmé cela dans les temps anciens et que nous devions nous en rapporter à lui!

Pendant des semaines et des mois, je fus hanté par ces pensées justes peut-être, mais décourageantes. Il n’est pas bon de trop réfléchir à son sort;—ça ne change rien et ça rend malheureux davantage.

XLV
Je traitai avec un propriétaire de Saint-Aubin, M. Noris, pour son domaine de Clermoux qui avait soixante-dix hectares.

M. Noris, grand vieillard à barbe et cheveux blancs, s’intitulait «agriculteur», c’est-à-dire qu’il gérait lui-même ses deux fermes. Il habitait avec ses filles, à proximité du bourg de Saint-Aubin, une grande vieille maison très simple dont un rideau de lierre masquait insuffisamment les lézardes des murs gris. Type de petit bourgeois local, encroûté dans ses habitudes, féru de manies ennuyeuses et avaricieux en diable. Il lésinait sur tout, préférait nous laisser vendre les bêtes en mauvais état plutôt que de dépenser pour les mettre en meilleur point. Il ne fallait pas non plus lui parler d’engrais.

—Non, non, vous m’embêtez avec vos phosphates et vos nitrates, le fumier doit suffire!

Et il secouait sa tête blanche avec un geste de terreur.

Rarement il se décidait à vendre la marchandise à la première foire. Il ne voulait pas démordre de son estimation préalable, toujours trop élevée. Nous ramenions nos bêtes pour les conduire quelques jours après à une seconde foire où c’était de même. A la troisième, on vendait, de guerre lasse, et souvent avec de la perte sur les prix de la première.

M. Noris, d’autre part, se faisait tirer l’oreille pour les règlements de fin d’année. Les comptes de sa deuxième ferme n’avaient pas été mis à jour depuis quinze ans. Quand les métayers réclamaient de l’argent, il leur remettait d’un ton rogue une somme toujours inférieure à celle qu’ils demandaient… Une fois, mon prédécesseur à Clermoux ayant insisté, sur le champ de foire de Bourbon, pour obtenir cent écus, ce seigneur de village n’avait rien trouvé de mieux que de jeter, d’éparpiller à plaisir autour de lui une dizaine de pièces de cent sous, tout en marmottant de sa voix nasillarde:

—Tiens, en voilà de l’argent! Tiens, en voilà! Ramasse…

Et l’autre de les recueillir dans la boue, à la grande indignation des braves gens, à la grande joie des imbéciles.

Je tenais à éviter de telles scènes et à régler à la Saint-Martin, régulièrement. Une idée de Charles me parut bonne à adopter. Je m’en fus relancer le maître, chez lui, en temps utile.

—Monsieur Noris, je viens pour compter, j’ai absolument besoin d’argent.

—Vous n’en avez guère à toucher, Bertin; les bénéfices n’ont pas été forts, cette année.

—Vous me devez, je crois, dans les douze cents francs, Monsieur.

(Je savais qu’en réalité ça n’allait pas à la moitié!)

—Jamais de la vie, jamais de la vie…

Et, tout sursautant, il se précipita sur son livre de comptes:

—Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni plus ni moins.

Feignant la surprise, puis la réflexion profonde, je finis par dire que j’avais dû oublier un achat de moutons et j’insistai tout de même pour avoir mon argent… Il me remit, tout maugréant, quatre billets de cent francs. Je fus obligé de retenir le reste, au cours de l’hiver, sur une vente de taureaux à moi soldée par le marchand: il fit la grimace, mais n’osa s’en fâcher.

Chaque année, par la suite, il fallut employer de nouvelles ruses pour arriver à se faire payer.

Nous avions une grosse jument baie pour le rapport. Ordinairement, la poulinière de ferme sert pour aller aux foires et faire les courses; on l’emploie aussi aux travaux des champs. Mais la nôtre était exempte de toute corvée.

—Le travail déforme les juments, et leurs produits s’en ressentent, disait M. Noris.

Le vrai, c’est qu’il ne voulait pas que ses métayers aient la faculté d’aller en voiture; cela lui semblait un luxe déplacé et tout à fait superflu.

En dépit de son âge avancé, il gardait la passion de la chasse. Le gibier abondait sur le domaine, les lapins surtout. Il aimait les voir détaler dans les sillons à l’approche de son grand lévrier, mais n’en tuait pas beaucoup. Autour d’un bout de taillis enclavé dans nos cultures, ces rongeurs pullulaient au point d’abîmer les emblavures,—mais il était bien inutile de s’en plaindre.

Les braconniers n’osaient guère s’aventurer par là, à cause du garde, un sournois hirsute, qui veillait avec une vigilance outrancière. Il suffisait qu’un étranger flâneur traversât, les mains dans les poches, un coin de la propriété pour qu’il fût appréhendé par lui. Pas de procès dans ce cas-là, mais le prétendu délinquant devait se présenter au maître pour recevoir une semonce, et verser cent sous. S’il y avait présomption de chasse, le procès suivait son cours. La découverte d’un lacet dans une bouchure mitoyenne coûta quatre-vingts francs à notre voisin Pinel, qui labourait de l’autre côté. Le brave Pinel m’a toujours juré qu’il ignorait la présence de ce collet et que, pour son compte, il n’en tendait jamais…

Les républicains partageaient avec les braconniers la haine implacable de M. Noris. Il souhaitait pour les uns et pour les autres des sanctions exemplaires, des supplices raffinés. Il eût voulu les voir tous en prison, aux travaux forcés, ou relégués dans des colonies lointaines. Comme la destruction d’une nichée de lapereaux, d’un nid de perdrix, ou bien un coup de fusil tiré dans ses terres, le mettaient dans une exaspération furieuse, le mot seul de «République» l’agitait de grands frissons nerveux. Souvent, à Bourbon, des gamins, soudoyés par un farceur, le suivaient en bande, criant: «Vive la République!» et chantant des couplets de la Marseillaise…

A chaque fois il serrait les poings de rage impuissante, manquait en devenir fou!

En 1877, souffrant d’une bronchite qui avait failli l’emporter, on était venu lui annoncer les résultats d’une élection favorable aux républicains. Alors, soulevé sur sa couche, il avait exhalé dans un murmure haletant, la haine profonde de son cœur:

—Les brigands!… Il n’y a donc plus de place… à… à Cayenne!…

Pour retomber ensuite sur l’oreiller, inerte, évanoui.

Quatre ans plus tard, venant chez nous au cours d’une période électorale, il avisa des programmes et des journaux envoyés par le docteur Fauconnet, candidat républicain:

—Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au feu, les mauvais écrits! Au feu, les mauvaises feuilles! Vous attireriez le malheur sur votre famille en les conservant.

J’objectai que personne ne savait lire.

—Leur présence seule est dangereuse! reprit-il.

Et il les jeta lui-même dans la flamme du foyer. Puis, en se retirant:

—Le garde vous remettra le jour du vote, à la porte de la mairie, le bulletin à utiliser. Ne vous en préoccupez pas!

Les ouvriers, les commerçants, les fournisseurs étaient choisis en dehors des «rouges». Et il nous obligeait aussi à ne pas fréquenter les boutiques jugées par lui subversives.

Il se vengeait à sa manière de la «sale République…»

XLVI
Les deux demoiselles veillaient spécialement à notre conduite religieuse. Et il nous fut assez pénible de les satisfaire. Selon la coutume de ma jeunesse, j’allais à la messe auparavant un dimanche sur deux à peu près. A chaque sortie dominicale, soit à Bourbon, soit à Franchesse, j’assistais à l’office—désapprouvant les «fortes têtes» qui passent ce moment à l’auberge.

Mais j’étais loin de prendre au pied de la lettre toutes les histoires des curés! Leurs théories sur la confession, les jours maigres, l’Enfer et le Paradis, je prenais ça pour des contes… Le vrai devoir de chacun me semble tenir dans cette ligne de conduite très simple: bien travailler, se comporter honnêtement, s’efforcer de ne chagriner personne, rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui sont dans la misère ou dans la peine. En s’y conformant, je ne puis croire qu’on ait quelque chose à craindre, ni là, ni ailleurs. J’avais remarqué comme tout le monde qu’en l’attente de la «vie éternelle» dont les curés parlent beaucoup sans en rien connaître, ils ne font point fi des plaisirs de la terre,—spécialement de la bonne cuisine et du bon vin,—sans compter qu’ils passent pour bien aimer l’argent…

Je me disais que, sur cette question du «devenir de l’âme», les plus malins de la terre et le pape lui-même n’en devaient pas savoir plus qu’un ignorant comme moi, attendu que personne n’est revenu de là-bas pour dire comment les choses s’y passent. Je songeais donc rarement à la mort—moins encore au «salut éternel»—et j’avais délaissé complètement la confession depuis mon mariage. J’en connaissais plus d’un et plus d’une que ça ne rendait pas meilleurs d’être fidèles à cette loi de l’Église. La Victoire se confessait, la Rosalie aussi; elles agissaient absolument le lendemain comme la veille—restant, l’une grincheuse et désabusée, l’autre pétulante, hargneuse, autoritaire…

—Alors, à quoi bon? me disais-je.

Je croyais fermement par exemple, à l’existence d’un Être suprême qui dirige tout, règle le cours des saisons, nous envoie le soleil et la pluie, le gel et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs, n’est propice que si la température veut bien le favoriser, je m’efforçais de complaire à ce maître des éléments qui tient entre ses mains une bonne part de nos intérêts. Je ne manquais guère les cérémonies où le succès des cultures est en jeu, et je continuais fidèlement les petites traditions pieuses de notre vie de campagne. J’allais toujours à la messe des Rameaux avec une grosse touffe de buis, et j’en mettais ensuite des branchettes derrière toutes les portes,—à côté des petites croix d’osier qu’on fait bénir en mai, des aubépines des Rogations et des bouquets où sont assemblées les trois variétés d’herbe de Saint-Roch qui préservent les animaux des maladies. J’assistais à la procession de saint Marc qui se fait pour les biens de la terre et, quelques jours après, à la messe de saint Athanase, le préservateur de la grêle. J’aspergeais d’eau bénite les fenils vides avant d’engranger les fourrages. En ouvrant l’entaille dans les champs de blé, je formais une croix avec la première javelle. J’en traçais d’autres sur le grain de semence au moment du vitriolage, sur chaque miche de pain avant de l’entamer, et enfin sur le dos des vaches avec leur premier lait, après le vêlage. Je ne trouvais pas drôle de voir allumer le cierge quand il tonnait fort. Je soulevais toujours mon chapeau devant les calvaires des routes. Et je marmonnais matin et soir un bout de prière.

Il y avait sans doute dans tout ceci une bonne part d’habitude; ces pratiques que j’avais toujours vu suivre me semblaient naturelles. Mais je ne pouvais admettre que manquer la messe un dimanche ou faire gras un vendredi soient des motifs à punition sans fin,—et il me semblait excessif d’attribuer au curé dans la confession le pouvoir d’absoudre tous les crimes!

Les garçons partageaient ma manière de voir. L’aîné allait à la messe comme moi, à peu près régulièrement tous les quinze jours. Le Charles, depuis son retour du régiment, n’y allait guère qu’une fois par mois, et encore! Ce fut lui surtout qui trouva dure l’obligation hebdomadaire!

Le lundi gras, pendant que nous étions aux champs, les femmes eurent la visite de Mlles Yvonne et Valentine Noris.

—Victoire, votre jeune fils a manqué la messe hier.

—Il est allé à Bourbon, Mesdemoiselles; il a dû y assister là-bas.

—Nous n’en croyons rien… Charles doit venir chaque dimanche à la messe à Saint-Aubin comme vous tous; il ira se promener ensuite à Bourbon ou ailleurs, s’il le juge à propos. Il ne saurait se soustraire à ce devoir dont nous faisons un ordre sans que la chose nous soit connue. Et s’il persistait à désobéir, nous vous en rendrions responsables, vous, ses parents…

Il fut forcé de s’exécuter, parbleu! Et même d’aller, comme moi, à confesse au temps de Pâques. C’était l’unique moyen d’être tranquille; car les demoiselles nous faisaient épier, je crois, par leur garde et leurs domestiques.

Les blasphèmes nous étaient sévèrement interdits. Or, Charles, dès que quelque chose ne lui allait pas, lâchait un «Bon Dieu!» ou un «Tonnerre de Dieu!» agrémenté de préambules divers. Je l’avais bien engagé à perdre cette habitude ou à se retenir en présence des mouchards. Dure contrainte! Il s’échappa un jour à lâcher un gros juron que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliquèrent sans tarder.

—Victoire, votre fils continue de proférer des blasphèmes épouvantables; nous n’admettons pas cela chez nous!

Elles allèrent jusqu’à me reprocher à moi-même de dire aussi de vilains mots pour m’avoir ouï employer l’expression «Tonnerre m’enlève!» Ma foi, je leur répondis carrément que ce terme m’était aussi nécessaire que mes prises de tabac, que je ne pouvais promettre de l’éviter toujours. En effet, cela me venait aux lèvres inconsciemment—comme à Charles ses blasphèmes, d’ailleurs.

Eh bien, quoique fourrées sans cesse à l’église, au confessionnal, à la table sainte, quoique ayant une horreur exagérée des vilains mots, elles ne valaient tout de même pas cher, les deux vieilles toupies!

L’hiver de 79-80 fut très rude. On entendait la nuit craquer les arbres torturés par le gel. Moineaux, verdiers, roitelets et rouges-gorges se réfugiaient dans les étables et, sans chercher à réagir, se laissaient capturer. Tous les matins on découvrait à proximité des bâtiments quelques-uns de ces pauvres oiseaux inertes et roides,—morts de froid. Les corbeaux, croassant par bandes aux abords des fermes, se hasardaient, talonnés par la faim, à venir picorer sur la pelote de fumier. On sentait une grande misère dans la nature.

Comme aussi, hélas! chez tous les pauvres gens! Des journaliers en chômage, parcourant la campagne pour grapiller du bois, eurent le tort de s’attaquer à des arbres entiers. Dans notre champ des Perches un gros érable disparut ainsi. Les demoiselles Noris étant venues avec le garde constater le larcin, il me fut donné d’entendre les objurgations furieuses de Mlle Yvonne:

—Il faudra faire de fréquentes tournées nocturnes et, s’il vous arrive d’apercevoir quelqu’un de ces misérables, n’hésitez pas: tirez-lui dessus!… Vous en avez le droit.

C’est que la charité de ces bigotes s’exerçait surtout en mesquines vengeances et basses perfidies à l’égard de ceux qui n’avaient pas la chance de leur plaire!

Elles donnaient aux pauvres de la commune un sou par quinzaine et aux passants du vendredi un croûton sec,—les autres jours rien du tout… C’est nous, métayers, qui les nourrissions, les traîneurs de bissacs!

Ah! malgré toutes leurs simagrées, je ne donnerais pas cher de leur place au Paradis, à ces deux numéros-là!

XLVII
La femme de mon parrain étant morte, je dus recueillir ma sœur Marinette que la bru de la défunte ne se souciait pas du tout de garder.

—Tu ne l’as jamais eue, toi, me dit mon parrain; c’est bien ton tour; d’ailleurs, tu es le seul à pouvoir t’en charger.

J’aurais pu lui objecter qu’il ne m’avait jamais offert de la prendre alors que, plus jeune et plus raisonnable, elle était à même de rendre des services. Mais je préférai consentir à l’arrangement sans protestations inutiles.

A la maison, Victoire et Rosalie, sur des tons différents, déclarèrent que nous avions bien assez de tracas et de besogne déjà sans avoir à nous charger encore de cette malheureuse innocente. Mais elles la subirent d’assez bonne grâce lorsqu’elle fut là. Je n’eus pas admis d’ailleurs qu’elles lui fissent des misères…

Dénuée à présent de toute lueur de raison, la Marinette prononçait des mots dépourvus de sens. Surtout elle poussait des lamentations plaintives, prolongées qui effrayaient beaucoup les enfants et contrariaient tout le monde; puis, soudain, sans motif, elle riait, d’un rire strident et pénible. Elle ne se rendait utile d’aucune façon,—pas même comme autrefois pour la garde des bêtes.

Sa présence chez nous fit sensation les premiers temps; on parla dans tout Saint-Aubin de cette vieille fille innocente qui ne sortait jamais, qui criait souvent:—elle était le mystère, l’ulcère de notre maisonnée.

Je ne regrettai jamais ma décision cependant. Il est des devoirs élémentaires qu’il faut accepter, quelque pénibles qu’ils soient… Or, mon parrain, assurant que j’étais le seul à pouvoir m’en charger, n’exagérait pas. Bien que ma situation ne fût guère brillante j’avais encore plus de ressources que mes deux aînés…

Baptiste, lui, n’avait jamais pu mettre quatre sous l’un devant l’autre. Le mauvais domaine qu’il cultivait à Autry appartenait à des maîtres, qui, riches autrefois, auraient voulu le paraître encore. Le mari, faible et quelconque, entraîné jadis à des spéculations malheureuses, était un peu cause de leur déchéance actuelle. Sa femme, ayant pris en main le gouvernement du ménage, lui faisait expier ses fautes passées… Privé de tout argent de poche, le pauvre tuait ses heures, lamentablement; on le voyait errer de la boutique du menuisier à celle du maréchal, accoster les passants trop rares. Parfois, quelqu’un lui disait d’un ton d’ironie, sachant bien qu’il n’avait pas le sou:

—Payez-vous une chopine, Monsieur Gouin?

—Impossible, il faut que je rentre; on m’attend…

—Allons! venez tout de même—c’est moi qui la paie.

Il ne se faisait pas prier. Aimant licher et sevré chez lui de toute satisfaction gourmande, il acceptait sans honte les libéralités méprisantes des tâcherons aux mains calleuses…

Mme Gouin—Agathe, ainsi que tout le monde la nommait communément—lésinait sur les plus petites choses, sur l’éclairage et le chauffage, sur le savon, le beurre, même sur le poivre et le sel. Aux repas, la même bouteille de vin figurait sur la table durant toute une semaine. La servante partageait avec le chien la miche de troisième et ne pouvait espérer se rattraper sur la pitance. Trois bonnes d’affilée sortirent de la maison rongées d’anémie…

Agathe aurait voulu continuer cependant à faire bonne figure parmi les hobereaux du pays. Il lui arrivait d’offrir à dîner,—mais alors la maison était sens dessus dessous pendant quinze jours.

Et il y avait ensuite une période navrante,—où les maîtres eux-mêmes se condamnaient à la soupe à l’oignon, au pain de troisième, où la bouteille d’apparat ne se vidait que quand le vin était en état d’accommoder la salade…

Au cours d’une de ces mauvaises journées, M. Goudin étant allé chez mon parrain à l’heure du repas, on lui offrit de goûter aux poires sèches cuites—dont il y avait un grand plat sur lequel il jetait des regards de convoitise. Il en mangea une demi-assiette.

De leur ancienne splendeur, une voiture d’aspect passable encore leur restait, une grande voiture à capote qu’ils appelaient la victoria. De loin en loin, l’idée venait à la dame de se rendre à Moulins pour des emplettes, ou encore de faire des visites, ou simplement de s’offrir le luxe d’une promenade. Alors elle envoyait la bonne prévenir le métayer qu’il eût à amener la vieille jument du domaine. A l’heure dite, Baptiste, obligé au rôle de cocher, grimpait sur le siège… La cocasserie de l’équipage donnait lieu à des plaisanteries sans fin. Qu’on se figure cette vieille bête au poil rude, d’un blanc sale, souvent crottée de la boue des pacages, traînant lentement, lourdement, l’ancienne belle voiture;—ce vieux campagnard en blouse et sabots, écrasé sur le siège, se servant du fouet comme d’un bâton; et, dans le fond, étalés fièrement sur les coussins fanés, ce couple de bourgeois crève-la-faim!

Les Gouin, disait-on, «collectionnaient dans leur grenier les peaux des métayers qu’ils avaient écorchés». Rarement en effet les mêmes demeuraient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. Et, venus à l’ordinaire très pauvres, ils repartaient toujours plus gueux encore.

Mon parrain, certes, n’était pas précisément sur le chemin de la fortune.

Faire fortune, c’est le rêve de tous les travailleurs. Mon frère Louis, un moment, crut l’avoir réalisé… Deux ans après la guerre, se trouvant à la tête d’une huitaine de mille francs, le diable l’avait tenté d’acheter à Montilly un petit bien de quinze mille. Et de s’installer chez lui,—et de se monter d’un cheval, d’une voiture à ressorts, d’une peau de chèvre,—et d’aller aux foires avec des allures de gros fermier! Sans compter sa partie de mouche, à gros jeu, tous les dimanches, et les bons repas avec des amis! On le nomma conseiller municipal et il en fut très fier. Quand nous nous rencontrions à Bourbon, il me regardait de haut—comme gêné de s’entretenir avec moi.

Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait des caracos à la mode, des bonnets à double rang de dentelle et une chaîne d’or au cou. Elle se payait des douceurs, du café, du sucre par demi-pains. Victoire, qui ne pouvait la souffrir, me dit un jour:

—La Claudine fait joliment la grosse madame… Savoir si ça tiendra longtemps?

Ça ne tint que cinq ou six ans. L’ancien propriétaire avait pris hypothèque sur le bien pour l’argent non versé. Mon frère lui payait en intérêts une somme égale à la valeur d’affermage. Il s’était endetté par ailleurs, du fait de réparations aux bâtiments. Conscient d’être sur une pente dangereuse, en fin de compte, il revendit son équipage, se remit à travailler. Trop tard! Le vendeur, à qui étaient dues trois années d’intérêts, reprit possession de son petit domaine en lui donnant juste de quoi se liquider auprès des autres créanciers.

Demeuré sans ressources à l’issue de cette aventure, le pauvre Louis en fut réduit à se loger dans une chaumine, à travailler de côté et d’autre comme journalier. Il mourut deux ans plus tard d’une congestion, un jour de grand froid qu’il cassait de la pierre sur la route de Moulins.

La Claudine, qui savait si bien faire la dame, dut se mettre à laver les lessives,—même à recourir aux aumônes. Sa carrière s’acheva bien tristement.

XLVIII
A Clermoux, à l’automne de 1880, nous eûmes la visite de Georges Gaussin et de sa femme. Georges Gaussin, le fils de ma sœur Catherine, venait de se marier et profitait de cette circonstance pour revoir sa famille bourbonnaise;—il n’était pas revenu depuis l’époque où ses parents l’avaient amené tout gamin.

Parti au régiment comme volontaire d’un an à sa sortie des écoles, il occupait depuis sa libération un emploi de comptable dans une grande maison de commerce. On le disait fin comme l’ambre…

Georges et sa femme décidèrent de s’installer chez nous durant leur séjour,—une de mes nièces d’Autry leur ayant écrit que c’était moi qui pouvais le mieux les recevoir. Quand nous parvint la lettre annonçant leur arrivée, Rosalie s’exclama:

—Des Parisiens! Ce qu’ils vont en faire des embarras! Ça va parler gras, mes amis…

Et Victoire, très ennuyée, de se demander comment les coucher, comment les nourrir…

Après en avoir causé tous ensemble, nous décidâmes de donner à nos hôtes le lit de la chambre où couchaient Charles et mon filleul, le petit Tiennon, le fils de Jean et de Rosalie;—eux prendraient à la cuisine le lit du pâtre qui consentit à s’accommoder d’un gîte au fenil, avec des couvertures.

Le jour venu, Charles attela à notre charrette, que nous conservions toujours bien qu’elle nous fût inutile ici, la bourrique d’un voisin de bon service, et se rendit à la rencontre des Gaussin qui devaient débarquer à Bourbon par la diligence de Moulins.

Ils furent chez nous un peu avant la nuit. J’étais en train de conduire les fumiers; d’une venelle perpendiculaire je débouchai avec un char vide presque en face d’eux, dans le grand chemin, à deux cents mètres de la cour. Georges et sa femme, bras dessus, bras dessous, marchaient en avant; Charles tenait la bourrique par la bride; une grosse malle, deux valises, un carton à chapeaux encombraient la voiture.

Je criai «Holà oh!» à mes bœufs qui s’arrêtèrent. Charles me présenta:

—C’est mon père.

Les jeunes époux eurent une même exclamation:

—Ah! c’est l’oncle! Bonsoir, mon oncle…

Et se précipitèrent pour m’embrasser.

—Pauvre oncle, nous sommes bien contents de vous voir!

—Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce, répondis-je, un peu gêné.

Ayant laissé glisser ma gaule à toucher les bœufs je me laissais embrasser:

—Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous recevoir! m’excusai-je, non sans confusion.

En effet mon pantalon de coutil déchiré aux genoux, ma chemise de cretonne à carreaux bleus, mon vieux feutre aux bords effrangés, mes sabots usés, émoussés, où dansaient mes pieds nus, ne constituaient pas un accoutrement bien convenable,—d’autant que tout cela se ressentait plus ou moins du contact du fumier… Et j’avais encore ce vendredi ma barbe du dimanche, hirsute et piquante. Quelle devait être sur mon compte l’impression de cette petite Parisienne mignonne et bien «pomponnée» dont les cheveux noirs fleuraient bon? De la toucher cela me faisait l’effet d’une profanation. Elle portait une robe bleue très simple, un grand chapeau de paille garni d’une touffe de pâquerettes, et de fines bottines vernies qui gémissaient à chaque pas.

—Elles sont trop délicates pour nos chemins, vos bottines, nièce.

—En effet, mon oncle. C’est qu’ils sont passablement cahoteux, vos chemins; ils auraient grand besoin d’être aplanis.

Elle souriait doucement, et ce sourire atténuait l’expression un peu trop sérieuse de son visage mince, aux joues pâles, aux grands yeux noirs trop profonds…

Georges, en dépit de ses trente ans, conservait une figure poupine d’adolescent que ne parvenait pas à viriliser le soupçon de moustache blonde et la barbiche clairsemée. Il était en pantalon fantaisie noir et blanc, jaquette noire et chapeau melon; une lavallière noire s’étalait dans l’échancrure de son gilet, faisant valoir la blancheur du faux-col rigide.

Je hélai les bœufs pour les faire repartir et marchai à côté de Georges qui reprit le bras de sa femme. Il me donna des nouvelles de ses parents,—toujours dans la même maison, au service d’une seule vieille dame de soixante-quinze ans. Ils ne voulaient pas la quitter, espérant qu’elle leur en tiendrait compte sur son testament.

—Alors, mon oncle, vous revenez des champs avec votre charrette? me dit Georges, après un silence.

—Oui, Mons…

Je faillis bien dire «Monsieur»:—dame, il était mis comme un bourgeois, le neveu!

—Oui, mon neveu, nous en sommes à fumer nos guérets pour labourer bientôt.

—Ah! oui, le fumier… Le fumier sorti des étables, produit de la fiente et de la litière?

—C’est cela même! répondis-je avec un sourire un peu moqueur.

Cette observation me semblait bête.

Alors la jeune femme de me questionner à son tour, si bien que je fus amené à lui dire que c’était là où nous allions semer le blé que je conduisais ce fumier.

—Ah! l’horreur! fit-elle avec un petit cri, le blé avec quoi l’on fait le pain, il vient comme ça, dans le fumier?

—Mêlé au sol, dit Charles, le fumier ne se voit plus.

Georges reprit:

—Cela t’étonne, Berthe? La terre s’épuiserait, vois-tu, si l’on cessait de lui fournir des matières fertilisantes.

—Votre charrette est-elle douce, mon oncle? interrogea Berthe à nouveau; celle du cousin ne l’est guère; je suis montée un peu sur la route; j’ai eu mal au cœur d’avoir été trop secouée…

Nous arrivions dans la cour. La Victoire, le Jean, sa femme et le petit s’avancèrent à la rencontre des Parisiens: il y eut embrassade générale. Georges et Berthe embrassèrent même la Marinette à qui l’on avait fait mettre à dessein des effets propres; elle se laissa faire de mauvais cœur, et reprit sa plaintive mélopée coutumière qui parut impressionner péniblement notre jolie nièce.

La bourgeoise avait préparé à l’intention de nos hôtes une soupe au lait, des haricots verts au beurre, un poulet rôti et une salade à l’huile de noix. Pour eux seulement:—faire de l’extra pour tout le monde eût été trop coûteux. Elle les servit sur une petite table, dans la chambre. Mais Berthe s’en fâcha:

—Ah! non, nous ne voulons pas dîner seuls; nous sommes venus pour être en famille!

Je lui dis que nous ne mangions, nous, qu’à huit heures passé, lorsqu’on ne pouvait plus besogner dehors, la nuit tout à fait venue…

—Par exemple, mon oncle, vous allez au moins rester nous tenir compagnie, vous et le petit cousin.

Et de faire asseoir auprès d’elle le petit de Jean.

Victoire me dit, voyant qu’ils y tenaient:

—Eh bien oui, Tiennon, il te faut dîner avec le neveu et la nièce.

Je m’en fus donc changer de pantalon, de sabots, mettre une blouse propre, et je pris place à côté d’eux. Ils déclarèrent excellente la soupe au lait et se régalèrent des haricots fins et tendres auxquels Victoire n’avait pas ménagé le beurre. Par contre, ils ne firent pas grand mal au poulet—plus commun pour eux, peut-être, que le lait et les légumes frais. Je remarquai qu’ils semblaient aux petits soins l’un pour l’autre.

—Qu’en dis-tu, Georges?… N’est-ce pas, Georges? faisait-elle à tout propos.

Et lui:

—Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma chérie; tu abuses de ces haricots…

Nous avions, comme dessert, de grosses prunes noires.

—C’est mauvais, ces fruits-là! N’en mange pas trop, petite…

Un peu niaises à mon avis, ces façons de faire. A la campagne, si l’on se parlait comme ça entre époux, tout le monde s’en amuserait. Au fond, peut-être bien qu’on s’aime autant qu’eux, mais on ne se prodigue jamais de mots tendres.

Quand ma femme venait pour le service, Georges et Berthe lui reprochaient encore doucement d’avoir préparé deux dîners et lui défendaient de recommencer à l’avenir:—ça leur était bien égal de manger un peu plus tard!

Charles avait apporté de Bourbon, sur l’ordre de sa mère, une couronne de pain blanc, notre pain de ménage, vieux de huit jours étant déjà dur; ils eurent néanmoins la fantaisie d’en user.

—Nous voulons devenir tout à fait campagnards, mon oncle! disaient-ils.

Et, de me demander ceci et cela, combien nous avions de moutons, combien de vaches et comment on faisait pour traire.

—J’irai voir toutes les bêtes demain, fit Berthe. Voyons, vous vous levez de bon matin, à six heures?

—Oh! ma nièce, à six heures il y a déjà deux heures que nous travaillons.

—Sitôt!… Ah! par exemple!… Eh bien, nous, mon oncle, nous sommes des paresseux; Georges entre à neuf heures au bureau; nous nous levons à huit, jamais avant. Mais ici, nous serons debout à l’aube, vous verrez…

Le repas terminé, il nous fallut revenir à la salle commune où les autres commençaient à manger. Après qu’ils eurent avalé la soupe, chacun émietta selon la coutume un morceau de pain dans son assiette de terre rouge et le trempa d’une grande louchée de lait écrémé. La Parisienne en fut très étonnée:

—Mais alors c’est une autre soupe… Vous mangez deux soupes à votre dîner?

Elle comprit à ce moment sans doute que ce second dîner n’avait guère retardé la cuisinière…

Je leur proposai de faire un tour dehors à la fraîcheur, voyant que leur présence gênait les femmes pour la vaisselle. Les garçons s’étant joints à nous, nous fîmes ensemble le tour du pré de la maison. Nuit plutôt maussade; ciel sombre et brise trop fraîche; la lune en faucille éclairait faiblement. Georges, ayant senti frissonner sa femme, répétait à tout propos, bien qu’elle se défendît d’avoir froid:

—Tu vas t’enrhumer, ma chérie, j’en suis sûr; il ne faut pas nous attarder.

Grâce à Charles, qui leur tenait tête à peu près, la conversation ne languit pas; mais, pour mon compte, je dis fort peu de chose, me sentant ridicule de parler si mal à côté d’eux qui parlaient si bien,—et aussi parce que je n’osais leur poser de questions sur la ville, prévoyant qu’elles seraient pour le moins aussi naïves que les leurs sur la campagne.

Quand nous fûmes de retour à la maison, avant de leur souhaiter le bonsoir, la bourgeoise demanda aux jeunes gens ce qu’ils prenaient le matin.

—Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante, nous mangerons la soupe de tout le monde.

Ils ne se doutaient pas de l’importance de notre premier déjeuner, le repas de la potée au lard!

Bien entendu, Victoire, sans tenir compte de leur avis, leur prépara du café au lait.

Mais ils redirent tellement le matin qu’ils entendaient manger avec nous et comme nous au «goûter», qu’il fallut bien leur donner satisfaction.

Pour la circonstance on se mit à table à midi, c’est-à-dire une grande heure plus tôt qu’à l’ordinaire,—la jeune femme placée entre Charles et moi, son mari en face. Il y avait un menu exceptionnel: du vin d’abord, puis une juteuse omelette aux œufs purs, des biftecks, du fromage à la crème saupoudré de sucre—et les poires d’un espalier du jardin qu’on aurait vendues au moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon! Seulement, Rosalie avait imaginé de mettre un plat à chaque bout de la table: celui de l’autre extrémité n’étant qu’en apparence conforme au nôtre—omelette aux pommes de terre, morceaux de lard grillés, fromage peu crémeux et pas du tout sucré:—les seules poires étaient semblables, mais la bourgeoise fit de vilains yeux au petit pâtre qui s’avisa d’en prendre une.

—Tu dois pourtant en trouver assez dans les champs, lui glissa-t-elle à mi-voix; les bâtardes ne manquent pas, à cette saison…

Alors, ceux de la maison comprirent le rôle somptuaire des belles poires, et personne dorénavant ne s’avisa d’y toucher.

Au repas du soir, on n’essaya même plus de sauver les apparences. Il y avait pour tout le monde soupe et lait froid comme de coutume—et pour les Parisiens un potage au vermicelle avec une purée de pommes de terre et un morceau de veau rôti. Berthe, qui paraissait s’entendre à la préparation de ces petits plats fins, aidait à Victoire et la conseillait.

Les jours suivants, nos hôtes acceptèrent sans protestations d’être mieux traités que nous. Ils eurent, je crois, un étonnement considérable de ce que nous vivions si mal,—encore que notre ordinaire fût meilleur que de coutume.

—Il ne faut pas cependant que nous leur fassions trop pitié! avais-je dit à ma femme.

Comme à Paris, Georges et Berthe s’offraient la grasse matinée. On fermait à leur intention les volets délabrés de la fenêtre, et ils ne se dénichaient qu’entre sept et huit heures.

—C’est le seul moment tranquille de la journée, affirmait Rosalie; on ne les a pas sur le dos!

Aussitôt levée, Berthe, en peignoir et pantoufles, courait de-ci de-là, avec des exclamations et des étonnements de gamine. Elle faisait le tour du jardin, entrait au poulailler pour dénicher les œufs frais pondus, prenait plaisir à voir manger les petits canards et les petits poussins. Elle allait même dans l’étable à vaches au moment de la traite, n’esquivant qu’à grand’peine entre les pavés mal joints les trous pleins de purin. Une fois, elle engagea dans le plus grand l’une de ses pantoufles;—des gouttes odorantes tavelèrent de taches brunes le bas de son peignoir clair; et dans la préoccupation de cet accident, elle faillit être atteinte par le jet d’une vache qui fientait. Elle avait peur des veaux, poussait des cris perçants lorsqu’on les détachait pour aller têter. Par la suite elle hésita même à franchir le seuil de cet endroit dangereux… A la maison, elle s’occupait à faire de la tapisserie, de la dentelle,—très habile à ces petits travaux d’agrément.

Georges, après un baiser au front de sa femme, et un «Au revoir!» comme pour une longue absence, nous rejoignait aux champs, et après quelques tours à la charrue, s’en allait flânocher au bord des mares pour capturer des grenouilles. En rentrant il ne manquait pas d’embrasser de nouveau sa Berthe qui lui demandait, câline:

—T’es-tu promené beaucoup? Et ta pêche? Voyons si tu as eu de la réussite, mon Geogeo.

Elle vérifiait alors le petit sac en filet contenant ses grenouilles—qu’il écorchait lui-même, personne ne voulant s’en occuper.

Rosalie disait:

—Je ne sais pas comment on peut manger de la saleté pareille; c’est race de crapauds!

Les appréciations de notre bru, ses mots dépourvus d’hypocrisie, amusaient beaucoup Georges et Berthe. Mais la Marinette les importunait avec son regard fixe, son rire stupide, sa mélopée plaintive, les gestes de son poing maigre.

Le dimanche, Charles prit en location, à dessein de promener nos Parisiens, le cheval et la voiture à ressorts de l’épicier du bourg. Après une grande tournée en forêt, ils eurent la fantaisie de revoir Bourbon où ils s’attardèrent un peu. L’escalade des vieilles tours les fatigua sans les amuser. Mais ils s’intéressèrent au moulin, au parc en terrasse, à la fontaine d’eau chaude et à son grand bassin—où les pauvres gens douloureux et infirmes venaient autrefois d’un lointain rayon se baigner sans honte sous les regards de tous, la veille de la Saint-Croix. Ils rentrèrent à la tombée du jour, enchantés de leur après-midi.

Par contre la journée du mardi, pluvieuse, se traîna bien monotone. Georges, ne pouvant sortir, fuma cigarettes sur cigarettes, écrivit des lettres,—après que le pâtre fut allé au bourg acheter de l’encre, car nous n’en avions pas. Sur le tard, la pluie ayant cessé, il manifesta l’intention de se risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il y avait trop d’eau et de boue pour qu’elle pût sortir avec ses bottines; elle chaussa donc les sabots du dimanche de Rosalie; seulement les pieds lui tournèrent bientôt, car elle ne savait pas du tout les porter; elle revint, craignant une entorse. Et tout le soir, nerveuse, elle ne chercha pas à masquer son dépit.

Ils demeurèrent jusqu’au samedi, huit jours pleins, assez satisfaits, je crois. Ils appréciaient surtout notre lait, notre beurre, nos fromages baignés de crème. Mais cela devait les ennuyer un peu de voir que l’on se mettait en frais pour leur cuisine. Et, sans doute, nous plaignaient-ils de travailler tant, d’avoir si peu d’agréments, d’être si en retard pour bien des choses. Ils durent perdre beaucoup de leurs illusions sur la campagne.

—Nièce, dis-je à Berthe le matin du départ, avouez que vous trouveriez le temps long s’il vous fallait rester chez nous toujours?

—C’est vrai, mon oncle; j’aurais de la peine à devenir fermière. Pour que je me trouve vraiment bien, il me faudrait une maison confortable, un jardin aux allées propres avec des fleurs et des ombrages, et puis un cheval et une voiture pour me promener.

—Moi, dit Georges, je passerais volontiers ici quelques mois d’été, à condition de disposer de mon temps pour pouvoir chasser, pêcher, courir les prés à ma guise, cultiver un jardin.

Je songeai par devers moi:

—Tous les gens des villes doivent être ainsi: ils ne voient de la campagne que les agréments qu’elle peut donner; ils rêvent des prairies et des arbres, des oiseaux et des fleurs, du laitage, des légumes et des fruits,—mais ils ne se font pas la moindre idée des misères du paysan. Et nous sommes sans doute dans le même cas: quand nous parlons des avantages de la ville et des plaisirs qu’elle offre, nous ne pensons pas à l’existence de l’ouvrier qui vit au jour le jour d’un travail souvent dur et ingrat…

Ces jeunes parents s’étaient montrés fort gentils, somme toute, mais leur départ nous apporta quand même une impression de détente heureuse. C’est que, outre le dérangement inévitable, la cohabitation avec des gens différents de caractère et de mœurs provoque toujours une contrainte pénible. Où il n’y a pas communion d’idées règne le malaise.

Le pâtre fut seul à s’affliger du départ de nos hôtes. Je l’entendis qui disait le soir à la servante:

—J’aurais bien voulu qu’ils restent plus longtemps, les Parisiens, on mangeait mieux…

XLIX
Nous avions grand souci de notre Clémentine souffrante et miséreuse. Elle venait d’avoir un quatrième enfant, et Moulin s’étant brouillé avec le jardinier du château manquait de travail. Aussi devaient-ils deux sacs de blé à nos successeurs de la Creuserie et des tissus au marchand du bourg,—sans parler de leur loyer.

La pauvre fille n’allait même plus à la messe, à cause des enfants que leur père ne voulait pas garder et parce qu’elle manquait d’effets convenables.

Mais le pis était son état de santé toujours plus inquiétant. L’une des religieuses de Franchesse, qui s’entendait un peu aux maladies, la disait atteinte d’anémie chronique:

—Il vous faudrait du repos, de la nourriture substantielle, du bon vin!

Conseil d’une assez cruelle ironie, vu la situation du ménage!

—Elle est maigre à faire pitié et faible à ne pouvoir se tenir debout, me dit Victoire en pleurant, un jour qu’elle rentrait de la voir, au mois d’octobre 1880.

A la Toussaint je me rendis à mon tour aux Fouinats. Quel serrement de cœur devant l’impression de misère du logis—qui me rappelait l’aspect de celui de ma mère, aux dernières années de sa vie! Clémentine, chétive et sans vigueur, donnait à téter à son petit dernier qui s’acharnait goulûment à tirer ses seins flasques. Elle sourit avec effort en me voyant entrer.

Misère de nous! Dans le temps que je lui demandais des nouvelles, le souvenir me hantait d’une autre scène en cette même chaumière, un matin que j’étais venu demander à boire à sa locataire d’alors…

—Ça ne va pas trop bien, papa. Il me faudrait des bons soins que je ne peux pas me donner.

Je remarquais son souffle court, ses phrases terminées en une modulation affaiblie, imperceptible presque, sa maigreur effrayante… Je la réconfortai de mon mieux, lui remis quelque argent et proposai de lui envoyer le médecin. Mais elle s’en défendit:

—Mais non, mais non, papa. La sœur m’a déjà donné du fortifiant, c’est tout ce qu’il faut… Je ne suis pas assez malade pour avoir recours au médecin. Et puis, c’est trop coûteux pour nous…

C’est un raisonnement qu’on tient bien souvent dans nos pays. On se fait de la tisane; on se traite soi-même. Le docteur n’est mandé que quand ça paraît tout à fait grave. Et de voir passer son équipage dans nos vieux chemins de campagne semble à beaucoup un indice de mort.

Ainsi en fut-il, hélas! pour notre Clémentine. Peu de jours après ma visite, elle en vint à ne plus pouvoir se lever. Alors son mari s’en fut quérir à Bourbon le docteur Picaud:—Fauconnet, conseiller général et député, avait cessé d’exercer. M. Picaud la jugea très malade—une jaunisse s’était greffée sur l’anémie—et donna l’ordre de lui enlever tout de suite son bébé que recueillit une sœur de Moulin. L’un de ses frères prit l’aîné, déjà fort. Nous nous chargeâmes, nous, de la cadette, une petite fille de six ans, et du troisième, un gamin de quatre ans. Rosalie comme toujours fit la grimace à l’arrivée de ces enfants, mais elle les eut vite pris en amitié et leur fut ensuite toute dévouée.

Victoire demeura aux Fouinats pour soigner sa fille. Elle dut bientôt se rendre à l’évidence: aucun espoir à conserver! Le mal faisait d’un jour à l’autre des progrès effrayants…

Clémentine mourut à la fin novembre par un triste temps de givre et de brouillard,—à trente et un ans!

Ce deuil eut pour conséquence de faire ajourner jusqu’au printemps le mariage projeté entre Charles et Madeleine, la bonne des Noris.

L
Depuis mon embauche lointaine chez son père, depuis surtout qu’il était venu à la Creuserie pour ma jambe fracturée, le docteur Fauconnet m’avait toujours reconnu. Quand il me rencontrait à Bourbon, à l’époque des vacances, il ne manquait pas de me parler de ce «vieux chouan de Noris» mûr pour le dépôt, assurait-il.

M. Fauconnet avait le bras long—qu’il s’agisse d’obtenir une faveur, de faire réformer un conscrit à la révision, ou d’intervenir dans les affaires de justice.

Aussi les quémandeurs, aux vacances, affluaient-ils au château d’Agonges, qu’il habitait depuis la mort de son père.

Enfin l’on devait à son influence la mise en train d’un petit chemin de fer à voie étroite de Moulins à Cosne, qui desservait Bourbon et Saint-Aubin.

Mais l’ancien républicain intransigeant, si farouche dans son opposition à l’Empire, était devenu le bon bourgeois de gouvernement ayant la crainte et le mépris des extrêmes, du côté rouge comme du côté blanc.

Or, M. Noris étant mort, ses filles s’empressèrent d’affermer les deux domaines à un fermier général en vogue, qui nous donna congé.

Nous décidâmes, la Victoire et moi, de nous retirer dans une quelconque locature, laissant les deux garçons prendre une ferme à leur compte.

Justement, une du docteur se trouvait disponible: je m’employai à la leur faire donner. A des conditions d’ailleurs sévères,—car notre député, si féru du bonheur du peuple, écorchait comme un vulgaire Gouin les tenanciers de ses domaines.

Quelle grande marge il y a toujours entre les mots et les actes!

Pour moi je pus louer au Chat-huant ou «Chavant» de Saint-Aubin, un petit bien à trois vaches, de la même grandeur à peu près que celui où j’avais débuté jadis sur les Craux de Bourbon. Au prix fort; mais avec les revenus de mes petites économies—placées par le notaire sur hypothèque sérieuse—je comptais pouvoir joindre les deux bouts assez tranquillement.

LI
Cela nous parut drôle, à Victoire et à moi, de nous retrouver dans une maison si étroite—et si peu de monde! Marguerite, la petite de la pauvre Clémentine, était restée avec ses oncles. Mais nous avions gardé son frère Francis, qui commençait à aller en classe,—et aussi la Marinette que je craignais de voir malheureuse ailleurs.

J’avais plus de loisirs et moins d’inquiétudes qu’à Clermoux, mais il est souvent bien ennuyeux de se trouver seul pour tout faire. Je dus me remettre à toutes les grosses besognes dont les garçons me déchargeaient quand nous étions ensemble.

Et j’eus souvent des heures lourdes de découragement et d’ennui. La bourgeoise aussi, d’ailleurs, toujours pareillement faiblarde et geignante.

Cependant notre petit Francis, en dehors des heures de classe, nous tenait bien compagnie. Son activité d’enfant, expansive et bruyante, animait notre triste intérieur de vieux…

Bon petit, au surplus: vif, remuant, éveillé, mais point coléreux, ni têtu, ni désagréable. On le gâtait: pour lui la «soupe au chocolat», les grandes tartines de beurre, les fruits—et toutes les indulgences.

Souvent, Francis me demandait des histoires; il se rappelait m’en avoir entendu raconter à sa sœur et à son cousin, et il voulait les connaître aussi.

Il s’agissait de ces vieux contes qu’on se transmet dans les fermes de génération en génération: la Montagne verte, le Chien blanc, le Petit Poucet, le Sac d’or du Diable, et aussi la Bête à sept têtes. Je me faisais un peu prier par taquinerie, puis j’y allais de bonne grâce:

«Il était une fois une grosse Bête à sept têtes qui voulait manger la fille du Roi. Le Roi fit dire par tout son royaume qu’il donnerait sa fille à qui tuerait la Bête,—mais personne n’osait tenter l’aventure. Survint un jeune campagnard tout plein courageux qui, se portant résolument dans la forêt, au devant de la Bête à sept têtes, réussit à la tuer. Il met dans sa poche les sept langues du monstre et s’en retourne chez lui pour prendre des nouvelles de sa mère qu’il avait laissée très malade.

Cependant, un méchant bûcheron avait assisté de loin au meurtre de la Bête. Voyant que le bon jeune homme ne se rend pas tout de suite au palais, il s’en vient couper les sept têtes qu’il porte au Roi, se donnant comme le triomphateur. Le Roi lui fait rendre de grands honneurs et enjoint à sa fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui n’a pas confiance au méchant bûcheron, ajourne tant qu’elle peut la cérémonie. Une dernière mise en demeure de son père la contraint pourtant, la mort dans l’âme.

«Au jour choisi, comme se formait le cortège, le bon jeune homme revint de son village. Il fut étonné, pénétrant dans la capitale, de voir s’élever partout des arcs de verdure, sans parler des guirlandes, drapeaux et banderoles. Un enfant, qu’il questionna, lui apprit que la ville était pavoisée en raison du mariage de la fille du Roi avec le meurtrier de la Bête à sept têtes. Vite il court jusqu’au palais, se présente au souverain près de qui se tenaient les fiancés, et dit en désignant le bûcheron:

«—Celui-ci est un menteur, c’est moi qui ai tué la Bête.

«L’homme des bois le prit de haut, rappelant qu’il avait apporté les sept têtes,—et le Roi menaça de faire pendre le bon jeune homme.

«Mais, lui, sans s’émouvoir:

«—Il a pu, Sire, vous apporter les têtes, mais non pas les langues, car les langues, les voici…

«Déficelant un paquet qu’il portait à la main il en tire une espèce de bocal où, dans l’alcool, mijotaient les sept langues. Et le Roi d’envoyer quérir les têtes, de se convaincre que les langues manquaient en effet, et que celles du bocal s’y adaptaient bien. Alors il fit pendre le méchant bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.»

Francis était tout oreilles; après celui-là il en voulait un autre,—jusqu’à épuisement de mon répertoire. Les monstres, les diables, les fées défilaient à la douzaine, et aussi les princes et les princesses de rêve,—les princesses aux robes couleur d’argent, couleur d’or, et couleur d’azur, anciennes chambrières ou gardeuses de dindons! Il y avait des bergers à qui la fée, leur marraine, donnait le pouvoir d’abattre en une nuit toute une grande forêt et, le lendemain, d’édifier un palais mirifique—grâce à quoi ils devenaient aussi des seigneurs de haute puissance, des rois ou des princes.

A la fin, le petit ne manquait pas de me demander plein d’explications que je trouvais plutôt embarrassantes. Il avait l’air de croire à ces bêtises; il voulait savoir le «pourquoi» et le «comment» de chaque épisode. J’aimais autant qu’il prît goût aux devinettes.

—Voyons, petit, qu’est-ce qu’on jette blanc et qui retombe jaune?

Il réfléchissait:

—Peux pas trouver, grand-père…

—C’est un œuf, gros bête!

—Ah! oui… Autre chose, je t’en prie…

—Je veux bien… Lattotétrouya, qu’est-ce que ça veut dire?

Silence embarrassé; j’étais obligé de lui expliquer en décomposant:

—Latte ôtée, trou il y a… Ote une des lattes de l’entrousse, ça fera bien un trou… Qu’est-ce qui marche sans faire ombre?

De celle-là, il se souvenait:

—Le son des cloches, grand-père.

—Qu’est-ce qui fait chaque matin le tour de la maison et va ensuite se cacher dans un petit coin?

—C’est le balai.

—Qu’est-ce qui a un œil au bout de la queue?

—La poêle à frire.

—Qu’est-ce qui ne veut ni boire, ni laisser boire?

—La ronce.

—Dans un grand champ noir sont de petites vaches rouges…

Il ne me laissait pas achever:

—Le four quand on le chauffe; les braises sont les petites vaches rouges.

—Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre qui abattent la rosée, quatre qui portent à déjeuner; et tout ça ne fait qu’une. C’est quoi?

Nouveau silence.

—Je ne sais pas, grand-père.

—C’est une vache,—non pas une de celles du four, une vache pour de vrai:—ses cornes et ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds abattent la rosée; ses quatre mamelles, qui sont pleines de lait, portent à déjeuner… Voilà…

—Autre chose, grand-père.

—Grainsmouti? Habiscouti?—Grainsmoudra! Habiscoudra!

—Comprends pas…

—C’est pourtant facile. Il s’agit d’un tailleur et d’un meunier qui se sont donné mutuellement de la besogne. Le tailleur demande au meunier si son grain se moud: «Grain se moud-il?» Le meunier riposte en lui demandant si son habit se coud: «Habit se coud-il?» Et ils s’empressent de répondre, l’un que le grain se moudra, l’autre que l’habit se coudra.

Quand Francis en vint à s’escrimer sur des problèmes, je l’intriguai beaucoup en lui demandant le nombre des moutons de la bergère.

—Trouve-moi, petit, la solution de celui-ci: Un Monsieur passant à côté d’une bergère lui demande combien elle a de moutons. Elle répond: «Si j’en avais autant, plus la moitié d’autant, plus le quart d’autant, plus un, cela m’en ferait cent.» Combien en avait-elle?

Il chercha longtemps, mais en vain; je fus obligé de lui dire le nombre des moutons:—trente-six.

Quand je voulais le faire bien rire, je lui racontais les tours du père Bergeon. Ce père Bergeon, défunt depuis pas mal de lustres, avait laissé une solide réputation de farceur et de menteur. Et l’on citait encore ses hâbleries de choix.

—Allons, Francis, ouvre tes oreille…

«Une fois, Bergeon avait perdu sa truie. Trois jours entiers il battit le canton sans parvenir à retrouver la fugitive. Mais voilà que, rentré chez lui, il crut percevoir des grognements du côté du jardin. Rien ne se montrait cependant. Enfin, parcourant un carré de haricots où rampait un plant de citrouille, il découvrit sa bête à l’intérieur d’un énorme giraumon avec une nichée de huit petits cochons roses et blancs,—et il y avait encore de la place de reste!

«Un matin d’août, circulant dans son champ de pommes de terre, il avait été très intrigué de voir le sol se soulever par endroits. Il crut d’abord aux évolutions d’une bande de taupes. Mais point! Ces soulèvements de terrain étaient simplement le fait des tubercules en passe de grossir avec une rapidité phénoménale!

«Plus extraordinaires encore les incidents de chasse.

«Un jour d’hiver, ayant tiré des étourneaux sur un alisier, Bergeon en avait tué tant et tant qu’il les rapportait à pleins sacs et qu’il en tombait encore de l’arbre au bout d’une semaine!

«Une autre fois, passant sur le bord d’un étang, il aperçut des canards sauvages qui s’ébattaient tranquillement à la surface de l’eau calme. Il eut l’idée—n’ayant pas son fusil—de leur lancer un bouchon attaché à une longue ficelle, dont il retint l’autre extrémité. Les canards sont voraces et digèrent vite:—l’un se précipite sur le bouchon qu’il avale, et relâche par derrière cinq minutes après; un autre aussitôt l’engloutit à son tour et ainsi, de bec en bec, le bouchon passa par le corps de vingt-quatre canards qui, à cause de la ficelle, se trouvent empalés. Le malin n’eut qu’à les tirer hors de l’eau et à les emporter.»

Cependant Francis finit par connaître aussi bien que moi toutes ces balivernes, et je ne fus plus à même de l’intéresser. Lui, alors, se mit à me parler de ses choses d’école, des rois et des reines, de Jeanne d’Arc, de Bayard, de Richelieu, de Robespierre, de croisades, de guerres et de massacres. Il égrenait comme un chapelet tous les événements des siècles… Je n’étais plus d’âge à retenir ça; et quand il me demandait ensuite l’époque d’un règne ou les exploits d’un grand homme, j’énonçais des bourdes énormes, confondant des faits survenus à mille ans d’intervalle! De même pour la géographie: je brouillais au hasard les noms des pays, des fleuves, des départements et des villes—ce qui l’amusait fort.

J’étais parfois un peu dépité de me voir faire la leçon par ce mioche, mais bien heureux pourtant qu’il eût du goût pour son travail de classe. Quand j’allais aux foires de Bourbon, je ne manquais pas de rapporter un journal qu’il lisait tout haut le soir—pour son plaisir et pour le mien—malgré qu’il y eût pas mal de choses que nous ne comprenions ni l’un ni l’autre. Mais la Marinette interrompait assez souvent la lecture par une crise de rire ou de lamentation, au grand désappointement du petit…

Plus tard, il acheta lui-même chaque dimanche, chez le tailleur-buraliste de Saint-Aubin, une manière de journal avec des histoires et des gravures coloriées. On y voyait des têtes d’hommes célèbres, des généraux empanachés, des soldats avec le sac et le fusil, des accidents et des crimes. Francis placarda sur les espaces libres de la muraille celles de ces illustrations qu’il préférait.

C’était l’époque de ses débuts au travail manuel. Là je retrouvais ma supériorité, et faisais de mon mieux pour le conseiller, le guider…

LII
Un dimanche, j’eus l’idée de me rendre à Meillers, de revoir cette ferme du Garibier où je m’étais élevé, et que j’avais quittée depuis près de cinquante ans.

Le chemin d’arrivée longeant le coin de bois où croissaient les sapins à senteur résineuse n’avait pas changé d’aspect. Dans la cour deux chiens se précipitèrent en aboyant, ainsi que notre Médor autrefois quand venaient des étrangers. L’ancienne grange, basse et comme écrasée, n’existait plus; il y avait à présent une grande bâtisse avec de hauts murs bien crépis, des portes et fenêtres peintes en brun, et les tuiles de la couverture conservaient encore le rouge de leur teinte neuve. La maison, par contre, quoique très vieille déjà de mon temps, était encore debout, telle quelle, non restaurée.

Les fermiers généraux s’efforcent à obtenir des propriétaires un bon logement pour les bêtes dont ils ont la moitié, alors que le logement des métayers leur importe peu. C’est dans l’ordre…

A l’usage des gens, on avait fait pourtant quelque chose de très utile: un puits tout près de la porte d’entrée.

Il y avait toujours les mêmes plantes de jonc dans la cour et la mare entourée de saules était restée pareille, sauf l’avantage d’un glacis de pierres en avant pour que les bêtes puissent aller boire plus aisément. Les saules vieillis laissaient échapper de leurs troncs branlants des débris poussiéreux. Deux ou trois manquaient à l’appel…

Je ne connaissais pas les habitants actuels de la ferme et n’avais nul motif d’aller jusqu’à la maison. Je ne fis donc que passer, en observant à droite et à gauche ces lieux familiers, et m’éloignai par le chemin de la Breure.

C’était bien la même rue creuse, resserrée par endroits, encaissée entre ses hautes bouchures dont septembre jaunissait les feuilles; les mêmes chênes trônaient sur les levées avec leurs racines débordantes et leurs ramures touffues,—moins quelques-uns, coupés, dont les souches se voyaient encore. Des ornières trop profondes avaient été nivelées—d’ailleurs remplacées par d’autres. Maigre changement…

Mais au bout je ne retrouvai plus ma Breure familière, défrichée, transformée en culture honnête—où, seules, quelques pierres grises continuant à montrer leur nez rappelaient l’ancien état de choses. Je parcourus sans émotion ce terrain trop civilisé, me bornant à l’égratigner de loin en loin, du bout de mon bâton ou de la pointe de mon sabot pour juger de sa nature, et s’il semblait être de bon rapport. Par exemple, je reconnus l’horizon si souvent contemplé, la vallée fertile et, au delà, le coteau dénudé que précédait la forêt de Messarges. Et si nombreux me revenaient mes souvenirs de pâtre qu’un instant j’oubliai le reste de mon existence pour me retrouver l’enfant de jadis, vierge d’impressions, qu’un rien amusait ou chagrinait…

Je parcourus une partie des champs du domaine que je retrouvai pareils, à part beaucoup d’arbres abattus, quelques coins broussailleux défrichés. Je passai dans le pré de Suippière, à côté de la fontaine où nous prenions l’eau jadis, maintenant abandonnée; les bœufs au pâturage y venant boire faisaient déraper dans son lit la terre des bords. Encore un peu de temps et il n’y aurait plus là qu’un bourbier quelconque, qu’on finirait par assainir avec un drainage.

Je longeai un grand fossé marécageux, patrie des grenouilles vertes, où je venais autrefois cueillir des janettes au printemps; le même filet d’eau claire coulait au fond sur la même vase grise.

Je suivis le chemin de Fontivier par où j’avais rapporté sur mon dos Barret frappé à mort:—cette évocation m’attrista…

En fin de compte, après une tournée de trois heures, je rejoignis par Suippière la petite route de Meillers.

Passé le bourg, comme j’allais reprendre à la chaussée de l’étang, près du moulin, le chemin de Saint-Aubin, je me trouvai nez à nez avec mon camarade Boulois, du Parizet, qui s’en revenait de la messe. Ce pauvre Boulois m’en avait voulu ferme d’avoir abusé de sa confiance en épousant Victoire qu’il convoitait. Ah! ses regards furibonds les jours de foire, quand le hasard nous mettait en présence. Alors que moi, gêné un peu, je cherchais à l’éviter… Cette rencontre inopinée nous stupéfia l’un et l’autre. Boulois me regardait sans colère.

—Tiens, te voilà par là! dit-il en s’arrêtant.

—Oui, j’ai voulu revoir mon ancien pays.

—Ah!

Un instant d’hésitation sur l’attitude à prendre,—puis, il me tendit la main:

—Et comment ça va-t-il, mon vieux?

—Ça va tout doucement, merci… Et toi-même?

—Moi, ça va comme les vieux, une fois bien, une fois mal, plus souvent mal que bien… Tiennon, reprit-il après un court silence, je te pardonne la crasse que tu m’as faite. Il y a assez longtemps que je te boude; nous pouvons bien redevenir amis…

—C’était mal de ma part, je l’ai bien compris, va. Mais tu sais que je n’avais aucune situation…

—Oui, ce mariage t’a rendu un fier service; tu aurais peut-être été obligé sans cela de rester toute ta vie journalier, ce qui n’est pas gai, ma foi non! De mon côté, je me suis marié avec une autre dont je n’ai pas eu à me plaindre. N’en parlons donc plus…

Et nous voilà pris à causer, à passer en revue nos existences. Lui n’avait jamais quitté le Parizet. A la mort de son père, la direction du domaine lui échut naturellement. Il avait bien travaillé, élevé cinq enfants, fait de sérieuses parties de cartes et bu quelques forts coups. Le propriétaire, un de ces bons riches comme il s’en voit trop peu, venait de faire construire à son intention une chambre neuve où il comptait vieillir et mourir,—son aîné, bien entendu, prenant la ferme à son compte.

Nous avions, certes, une foule de choses à nous dire, et pourtant, au bout d’un petit quart d’heure de conversation, nous nous trouvâmes pris de court. Dans le gouffre du passé où s’accumulent sans relâche nos sensations de l’heure présente, les plus récentes recouvrent indéfiniment les autres qui, avec le temps, s’annihilent—et il est difficile de retrouver quelque chose de net.

Le moulin était au repos. Je me pris à regarder la haute cheminée de briques qui profilait dans le ciel clair son embouchure noircie. Boulois contemplait l’étang vaste que la brise légère agitait de remous paisibles et cependant cruels—puisqu’ils semblaient disséquer, martyriser le soleil en train de s’y baigner… Tout à coup, rompant notre commune rêverie:

—Tiennon, me dit-il, viens donc manger la soupe avec moi…

Il insista si fort que je finis par accepter…

Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois heures, il n’y avait que les femmes en train de râper des coings pour faire de la liqueur.

—Bourgeoise, j’amène mon camarade de communion; c’est un peu grâce à lui que je me suis marié avec toi, tu le sais; il faut lui en savoir gré… Nous avons faim; donne-nous à manger et à boire.

C’était une grosse femme courte qu’un asthme gênait; elle eut un sourire bonasse:

—Je n’ai pas grand’chose; vous venez trop tard; il y a deux heures que nous avons mangé.

Elle apporta un reste de soupe grasse tenue chaude sur la cendre du foyer, cuisina des œufs et tira du buffet un fromage de chèvre intact. Boulois me versait à boire à toute minute et sa main tremblait d’émotion heureuse:

—Mais bois donc… Prends donc à manger… T’en souviens-tu du temps où nous allions au catéchisme?

Notre repas se prolongea; il fallut goûter des liqueurs de trois sortes. Les évocations du passé nous revenaient mieux et nous trouvions toujours quoi dire…

Pour lui faire plaisir je dus aller voir le jardin, puis les bêtes, si bien que je ne partis qu’à la nuit.

Chez nous, la Victoire, inquiète de ma longue absence, me fit une scène en arrivant,—sans parvenir à me troubler. J’étais content de ma journée et tout heureux de cette réconciliation. Puis, d’avoir bu un petit coup, cela contribuait aussi à me donner des idées roses, si bien que je me sentais léger comme un jeune homme et disposé à la joie.

Les malheurs, hélas! suivent de près les bons jours. Dans le courant de la semaine nous arriva une lettre de Paris, annonçant le décès de ma sœur Catherine. Elle était restée en fonctions jusqu’à la fin. Avant la vieille maîtresse dont elle escomptait une part de succession, la mort l’avait frappée…

LIII
Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet nous avait dotés passait juste au bout d’un de nos champs et traversait au ras du sol, à cent mètres de chez nous, notre chemin d’arrivée. Son établissement avait donné lieu à des récriminations sans nombre. Des expropriés, bien qu’ayant touché dix fois la valeur de leur terrain, gémissaient sur le grand dommage à eux causé. D’autres se plaignaient du tracé aux courbes fantasques dont personne ne pouvait démontrer la nécessité. On disait que l’entrepreneur, certain d’un joli bénéfice, avait fait augmenter à dessein le nombre des kilomètres, que le docteur Fauconnet et les autres Messieurs du Conseil Général s’étaient laissé rouler… Quand il y eut des élections, leurs adversaires ne manquèrent pas de les attraper à ce propos. A leur place ils n’auraient pu davantage prétendre à contenter tout le monde. Mais il est de règle de critiquer ceux qui mènent la barque.

Malgré ses courbes, et en dépit des criailleries auxquelles il avait donné lieu, le chemin de fer marchait. Nous entendions chaque jour ses sifflements et le fracas de son passage. Les premiers temps nous craignions pour nos bêtes à cause de cette traversée du chemin,—sans compter qu’au pâturage elles pouvaient s’aviser de franchir la palissade et de descendre sur la voie. Nous pestions de compagnie contre ces «inventions enragées» destinées à enlever toute tranquillité au pauvre monde des campagnes. La bourgeoise, selon son habitude, exagérait dans le mauvais sens, disant qu’on ne pourrait plus avoir de chèvres, de cochons, ni de volailles. Par contraste je m’efforçais à l’optimisme. De fait, nous n’eûmes jamais d’écrasés qu’un trio d’oisons nigauds…

Mais c’est surtout à la Marinette que le train portait ombrage. Elle tressaillait nerveusement au bruit, le fixait de ses yeux vides, lui montrait le poing jusqu’à ce qu’il eût disparu,—précipitant son monologue inepte.

Il y avait souvent des trains de marchandises assez longs,—formés en majeure partie de voitures découvertes garnies de chaux à l’aller et de charbon au retour. Mais bien plus encore s’allongeaient ces trains les jours de foire à Cosne—et l’on apercevait par les vasistas des portières les têtes inquiètes des bovins apeurés… Les trains réguliers de voyageurs ne comprenaient d’habitude que deux ou trois voitures, souvent même une seule. La petite machine au fourneau bas promenait avec une sage lenteur au travers des champs, des prés et des bois sa longue voiture brune… J’en vins à connaître tous les hommes à blouse bleue tachée de graisse et de charbon qui conduisaient les convois; et aussi les autres, ceux à casquette dorée, tunique noire à boutons jaunes, qui se tenaient d’habitude sur l’une des plates-formes. J’en vins à connaître même une bonne partie des voyageurs,—au moins tous les habitués, bourgeois, gros fermiers, commerçants et curés. En dehors des jours de foire on n’y voyait guère de paysans, ni d’ouvriers. Il faut avoir pour se promener des loisirs et des moyens.

—Ceux-là sont des malins, pensais-je, des gens qui s’arrangent à bien passer leur temps aux dépens du travailleur et qui, par-dessus le marché, se fichent de lui…

Souventes fois en effet, quelques-uns, regardant par la portière, semblaient avoir au passage des sourires d’ironie à l’adresse du vieux paysan laborieux que j’étais…

LIV
Quand expira, en 1890, mon bail de six années, j’hésitai beaucoup à le renouveler en raison de mes soixante-sept ans dont je sentais le poids. La bourgeoise, bien qu’un peu plus jeune, était plus caduque encore. Et notre Francis, qui touchait à ses treize ans, pouvait dorénavant se tirer d’affaire seul. Je me décidai cependant à un nouvel engagement d’égale durée—à cause, surtout, de la Marinette. Pouvais-je la ramener chez mes enfants, maintenant déshabitués de sa présence,—alors qu’elle devenait de moins en moins supportable? Je formais des vœux pour que nous lui survivions, Victoire et moi, afin qu’elle fût toujours assurée du nécessaire et bien traitée.

Il n’en devait pas aller ainsi, hélas! Ma pauvre femme s’éteignit brusquement l’été d’après,—et j’eus le grand chagrin de me dire que c’était un peu par ma faute!

Le voisin qui m’aidait habituellement à rentrer mes gerbes se trouva être absent un jour où la pluie menaçait. Je fis venir Victoire, qui ne s’en souciait guère, pour entasser sur la voiture le peu de blé que nous avions lié la veille. Elle eut très chaud, puis grelotta sous l’averse trop tôt survenue; la nuit elle se mit à vomir du sang; deux jours après elle était morte…

Je dus prendre à gage pour les soins de mon intérieur une veuve âgée, très sourde et guère entendue à la laiterie,—si bien qu’il me fallut les premiers temps m’occuper toujours avec elle de la fabrication du beurre et du fromage. Et la Marinette, qui ne pouvait la souffrir, lui joua cent tours désagréables. Elle éteignait le feu, renversait la marmite, dissimulait les objets usuels du ménage et riait de la voir embarrassée… A tel point que la bonne femme fut en passe de nous quitter, ne pouvant supporter ces ennuis. Je restai à la maison plusieurs jours d’affilée pour surveiller la pauvre innocente. Quand elle se disposait à faire quelque sottise, je lui serrais les poignets avec force, la subjuguant d’un regard dur. D’autre part, sachant qu’elle aimait beaucoup la salade de haricots, les beignets, je dis à la servante de préparer souvent l’un ou l’autre de ces mets. Vaincue et satisfaite, la Marinette cessa peu à peu ses tracasseries.

Mais il surgit de nouvelles inquiétudes. Pour donner à mes enfants «les droits de leur mère» je fus obligé de faire rentrer mon hypothèque. Je me revis gauche et gêné dans le bureau du notaire; j’affrontai les haussements d’épaules dédaigneux du premier clerc, un grand bellâtre très pommadé, qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses explications, avait toujours l’air de vouloir lâcher ce qu’il pensait si fort:

—Quel imbécile tout de même!

Après que tout fut réglé il me resta deux mille francs. Longtemps je conservai cette somme au fond du tiroir de l’armoire,—la clé du meuble restant cachée dans un trou du mur de l’étable. Quand la servante voulait ranger du linge, elle me la demandait d’un air maussade, en m’accusant d’être méfiant… De guerre lasse, je portai mes deux mille francs chez le banquier de Bourbon.

Et ma vie se poursuivit, bien monotone, entre ces deux vieilles femmes dont l’une était sourde et l’autre idiote.

Francis, placé dans une ferme du voisinage, venait quelquefois le dimanche et ses visites me donnaient toujours du contentement. Mais elles devinrent de moins en moins fréquentes à mesure qu’il grandit, car il se mit à sortir davantage:—la compagnie des jeunes garçons de son âge lui semblait plus attrayante que celle de son vieux grand-père et de son triste entourage.

Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux où était revenu mon parrain, maintenant plus qu’octogénaire. Un chancre lui rongeait la figure. Ç’avait été d’abord une démangeaison au côté gauche du nez, passé du naturel au pourpre, puis au violâtre,—où une plaie s’était formée ensuite. Son pauvre nez, sous le linge et l’étoupe, apparaissait comme un étal de chair vive d’où suintait de l’eau rousse—et l’œil allait être pris…

Le malheureux, torturé sans répit, avait de longues nuits d’insomnie. Et il souffrait au moral aussi, se sentant pour tous un objet de dégoût. On lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale rarement lavée; il mangeait dans son coin; on ne permettait plus aux petits de l’approcher.

La servante ayant refusé un jour de savonner les linges de son pansement, sa belle-fille, en se mettant à ce travail rebuté, marmonnait assez haut pour qu’il entendît:

—Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant!

La gorge serrée, la voix sourde, à la fois rageuse et pleurarde, il me rapportait cela.

—J’ai souvent le désir de me tuer! Je songe à me pendre à un arbre, à une poutre de la grange ou bien à me jeter à l’eau. Jusqu’ici j’ai eu le courage, ou peut-être la lâcheté, de ne pas le faire. Mais je ne réponds pas de l’avenir: la résignation a ses limites, misère de Dieu!

Que dire pour le remonter? Le désespoir ancré dans son cœur n’était-il pas aussi incurable que le chancre affreux qui lui rongeait la figure?

LV
Après un séjour de dix ans, mes enfants quittèrent le domaine de M. Fauconnet, ne pouvant plus s’entendre avec lui. En vieillissant, le docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n’était plus député,—son républicanisme ayant paru trop déteint. Car l’ancien rouge sang de bœuf tournait au rose pâle, outrant le goût de l’ordre et la haine des «avancés». Il imitait quasi M. Noris. Le cri de «Vive la Sociale!» le mettait dans une colère folle.

La dernière année que mes garçons furent chez lui, ils eurent la machine un jour de grande chaleur, si bien qu’un souffle de révolte passait sur les batteurs exténués. Le docteur étant venu vers trois heures de l’après-midi, au moment le plus pénible, un jeune domestique juché sur une meule lança pour le narguer un farouche «Vive la Sociale!» et d’autres y répondirent. M. Fauconnet regarda les criards à tour de rôle, avec l’intention de se fâcher. Mais voyant qu’ils étaient trop, que sa puissance était impuissante à réprimer cette irrévérence, il refréna sa colère, s’en fut trouver mon Jean auquel il enjoignit de ne pas tolérer ce cri.

C’est ainsi qu’agissent tous les détenteurs d’autorité quand ils ne sont plus les maîtres de la situation: ils se déchargent sur leurs inférieurs qui n’en peuvent mais…

Le docteur partit, laissant les travailleurs à leur misère et à leur malice.

Mais quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain il crut pouvoir se permettre une facile revanche en n’offrant pas un malheureux verre de vin à ceux des batteurs qui étaient venus avec le bouvier pour monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s’en allèrent fort mécontents, non sans formuler des «Vive la Sociale!» très appuyés.

Et ils revinrent après souper dans la nuit chaude, avec des camarades. Une heure durant, à bouche que veux-tu, ils proférèrent autour du château le cri prohibé qu’ils faisaient alterner avec celui, plus délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!»

Mes garçons se replacèrent sur le territoire de Bourbon, en direction de Saint-Plaisir, au domaine de Puy-Brot.

Le maître, un certain M. Duverdon, fermier général jeune encore et entreprenant, passait pour très fort en affaires. A l’époque de la Saint-Martin, on le demandait pour des expertises de cheptels dans un rayon d’au moins six lieues. Il innovait en matière de bail: une clause portant interdiction, sous peine d’une amende de cinquante francs, de vendre soit du lait, soit du beurre,—les jeunes veaux devant bénéficier de tout le lait des mères. Le reste était à l’avenant. Duverdon, roublard nouveau jeu, enlevait aux métayers les quelques avantages par eux conservés jusqu’alors.

—Et vous avez accepté tout cela sans regimber? dis-je à Charles le jour qu’il m’annonça que le bail était signé.

—Que veux-tu, si nous n’avions pas accepté, nous, dix autres étaient prêts à le faire, et, dans la région, il nous eût été difficile de trouver un autre domaine vacant…

LVI
En 1893, le jour de Pâques, étant arrivé au bourg un peu tôt pour la grand’messe, je me pris à causer sur la place avec le père Daumier, un vieux de mon âge. Des jeunes filles nous frôlèrent, fraîches et jolies, en leurs élégantes toilettes neuves.

Je dis à Daumier:

—Si elles revenaient, les femmes d’autrefois, celles qui sont mortes il y a cinquante ans, croyez-vous qu’elles ne seraient pas étonnées de voir ces toilettes-là?

—Elles se croiraient dans un autre monde, mon vieux. Dame, Saint-Aubin suit à présent la mode de Paris! Mais qui sait si on ne reculera pas après avoir tant avancé?

—Oh! non allez! L’élan est donné, il se maintiendra quoi qu’il arrive; les chapeaux «à la bourbonnaise», comme les bonnets à dentelle, ne se reverront plus.

—Savoir si c’est un bien?

—Conséquence des temps, que voulez-vous! Ça fait aller le commerce.

Les cloches carillonnaient joyeusement l’appel à la messe. Belle fête printanière en vérité: ciel clair, soleil rayonnant tempéré par des souffles de brise fraîche… Des merles sifflaient gaiement tout près, dans une grande prairie d’un vert tendre que les primevères nuançaient de jaune par endroits. Devant nous, les vieux ormeaux de la place laissaient éclater leurs bourgeons grossis. Les lointains carillons des cloches de Bourbon et des cloches d’Ygrande se mêlaient aux vibrations grêles des nôtres.

De grandes affiches vertes, jaunes et rouges tapissaient le mur de l’église, le tronc des ormeaux,—séparées par des banderoles longues, collées de biais:

—Voyez, fit Daumier, voyez s’il y en a… Ceux qui savent lire ont de quoi se distraire! C’est qu’on va voter pour les députés bientôt; il paraît même qu’un des candidats va parler ici après la messe.

—Ah! lequel donc?

—C’est Renaud, le socialiste.

Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous dit de ne pas compter sur Renaud: un de ses amis parcourant en son nom les petites communes.

—N’importe! Irons-nous l’entendre, Bertin? fit Daumier.

—Ma foi, si vous voulez…

A la sortie de la messe, nous fûmes donc nous attabler à l’auberge où l’orateur devait faire sa réunion. La salle s’emplit en dix minutes et le bistro dut installer dehors des tables improvisées. Celui qu’on attendait n’arriva guère avant deux heures. A son entrée tous les regards convergèrent sur ce petit brun au teint maladif ainsi que sur une bête curieuse. Au fond de la salle, on lui réserva une table étroite derrière laquelle il se mit à parler dans le brouhaha des conversations persistantes. Ce fut d’abord pénible, il cherchait ses mots; puis il prit de l’assurance; ses yeux brillèrent et sa voix s’affermit. Il peignit la misère des travailleurs à qui l’on ne sait que faire des promesses; il attaqua les bourgeois, les curés—complices pour berner le peuple.

A sa gauche un bonhomme soûl se levait fréquemment et criait, la face congestionnée:

—C’est pas vrai; t’es un franc-maçon! A bas les francs-maçons!

A chaque interruption de l’ivrogne, des rires éclataient au long des tablées; les rumeurs se croisaient suivies d’un bourdonnement long à s’éteindre: L’orateur, après un temps d’arrêt, s’efforçait à reconquérir l’attention. Sa tirade finale, assez ampoulée, mais lancée avec force, avec chaleur, ramena le silence complet.

—Journaliers, métayers, petits fermiers, écrasés de travail et que tout le monde gruge, quatre révolutions en moins d’un siècle ne vous ont pas libérés:—vous restez ignorants, raillés, misérables. La vraie révolution fera le peuple souverain. Travaillez sans relâche à la mériter, mes amis! Cessez de vous faire, représenter par des bourgeois: monarchistes ou républicains ils se chicanent pour la galerie, mais s’entendent pour vous mieux duper. Signifiez-leur que vous avez assez d’eux! Faites-vous représenter par un homme de votre classe: votez tous pour le citoyen Renaud!—Puis voyez à vous entendre, à vous grouper pour faire valoir vos droits! Ainsi vous serez forts et l’aube nouvelle finira par luire… Un jour viendra où, cultivateurs, vous aurez vos champs, comme les mineurs auront leurs mines et les ouvriers d’industrie leurs usines. Alors il n’y aura plus d’intermédiaires parasites, plus de maîtres ni de serfs—mais seulement la grande collectivité humaine mettant en rapport les richesses de la nature. A vous, camarades, de hâter la venue des temps nouveaux!

—C’est un partageux! énonça à mi-voix un assistant à barbe blanche.

—C’est un nommé Laronde, fit un autre; je connais son père qui est le cousin de mon beau-frère; il est laboureux à Couleuvre, son père; mais lui l’a laissé, étant trop feignant sans doute pour travailler la terre…

—En tout cas, il a une bonne lame!

Laronde ayant cessé de parler, épongeait son visage couvert de sueur. Des jeunes gens l’applaudissaient, criant: «Vive la Sociale! A bas les bourgeois!» Au milieu de la salle, debout et gesticulant, l’ivrogne déblatérait toujours contre les francs-maçons. Quelques métayers peureux filèrent, craignant de se compromettre dans cette assemblée révolutionnaire. Daumier dit:

—On ne devrait pas tolérer de tels discours; ça met la zizanie dans le monde en faisant croire des choses qui ne peuvent pas arriver.

—Qu’en savez-vous, si ça n’arrivera pas? répondis-je. Pensez donc à tous les changements que nous avons vus dans le cours de notre vie, à tout le bien-être qu’il y a en plus maintenant…

—On n’en est ni plus heureux, ni plus riche; on a cela, on voudrait autre chose; et le bien-être ne fait pas devenir vieux.

—Devenir vieux n’est pas tout; il faut accorder une part aux satisfactions de l’existence, que diable!

Laronde traversa la salle, saluant à droite et à gauche en souriant. Et, dévisagé par des groupes de femmes qui attendaient dehors pour le voir, il réenfourcha sa bécane, fila sur Ygrande où il devait parler dans le cours de l’après-midi.

Après son départ on se reprit à discuter, les uns l’approuvant, les autres le blâmant.

Un maître-carrier, beau parleur, ayant entendu mes réponses à Daumier, s’approcha:

—Bien sûr, dit-il, on continuera vers le progrès, de par les découvertes nouvelles qui faciliteront le travail. Mais de la science seule, il faut attendre le mieux. La politique est impuissante et nulle. Jamais les députés ne feront vraiment des lois pour le peuple. Les gros bourgeois qu’on dédaigne un peu dans les élections n’en conservent pas moins toute leur influence, croyez-le bien… Quant à Renaud, à Laronde et à leurs pareils, ce sont des ambitieux qui voudraient prendre la place des autres pour faire les bourgeois à leur tour. Au fond, il n’y a de vrai sur ce chapitre que l’ôte-toi de là que je m’y mette!

Plusieurs approuvèrent bruyamment Mais un commerçant protesta—qui en tenait pour M. Gouget, le député sortant:

—Il ne faut rien exagérer… La politique a son importance. Ne devons-nous pas à la République l’école gratuite et la diminution du temps de service? S’il y avait une majorité de bons républicains comme M. Gouget, nous aurions bientôt l’impôt sur le revenu, des retraites pour les vieux travailleurs—et l’État romprait d’avec l’Église. Ce programme, le programme de tous les bons républicains, M. Gouget l’a toujours soutenu de ses votes. Mais beaucoup lui retirent leur confiance sous prétexte qu’on ne voit jamais aboutir les réformes qu’il prône. Comme s’il était seul!

Et voilà-t-il pas que je me risquai à parler aussi!

—Pour moi, il y aura toujours des forts et des faibles, des malins et des grugés… Il s’en trouvera toujours pour vivre du travail des autres… Ceux qui font métier de politicailler sont souvent des ambitieux ou des farceurs. Mais, n’ayant rien à craindre puisque nos rentes sont au bout de nos bras, nous pouvons nous risquer à voter pour les «avancés»—quand ça ne serait que pour embêter les bourgeois qui nous en ont tant fait!

Alors le carrier:

—Vous avez foi au partage, père Bertin; vous voudriez jouir de votre locature sans payer de fermage… Oui, mais si l’on vous envoyait à tel ou tel endroit (il me citait de mauvais petits biens fâcheusement situés) qu’est-ce que vous diriez? Le partage n’est pas commode à faire, allez!

—On ne peut changer des choses qui ont toujours existé, dit le père Daumier.

—Non, je ne suis pas partageux! Mais je vois bien la commune propriétaire de ses terrains au lieu et place de quelques Messieurs de Paris ou d’ailleurs. La commune louerait à de bonnes conditions aux paysans et emploirait les revenus en améliorations et embellissements dont tout le monde profiterait.

«Quant à votre objection, père Daumier, elle ne tient pas debout, vous savez… Défunt ma grand’mère se rappelait du temps où les curés passaient dans les champs pour la dîme, où les seigneurs avaient tous les droits. Vous pouvez croire qu’à l’époque, pas mal de gens tenaient pour impossible de voir supprimer ces choses-là. Et l’on s’est étonné après coup qu’elles aient pu durer si longtemps! Pensez-vous qu’à présent, si les fermiers généraux de notre centre, par exemple, venaient à disparaître, nous ne pourrions plus vivre? Ça nous serait au contraire un grand soulagement de n’avoir plus ces ventrus à nourrir sans rien faire…

—Bien dit! fit le carrier en se levant pour aller rejoindre un client qui lui faisait signe.

—Bravo! père Tiennon. Vive la Sociale! s’exclamèrent trois jeunes gens qui m’avaient entendu.

Et ils offrirent le café. Mais je me sentais un peu étourdi par le bruit de la salle, par la chaleur et la fumée. Je regardai la pendule.

—Non, mes amis, non; il est temps que j’aille panser mes vaches.

Daumier intervint:

—Allons, buvons le café avec ces jeunes gas, vieux socio.

—Merci! La tête me fait un peu mal; je dirais sans doute des «âneries». C’est toujours ce qui arrive quand on reste au café longtemps. Au revoir!

Et leur ayant serré la main à tous je partis, laissant le père Daumier qui prit sa «cuite». C’est la seule fois de ma vie qu’il m’arriva de tant causer politique.

Les élections furent vite oubliées, et les discussions et les rêves auxquels elles avaient donné lieu, en présence du grand désastre qu’on eut à subir cette année-là… Tout le printemps, tout l’été sans pluie; un soleil constant qui brûlait les plantes jusqu’en leurs racines; une récolte de foin dérisoire; une récolte de céréales médiocre; les pâtures desséchées; les mares vidées; les animaux se vendant pour rien:—quelle misère! Je fus obligé d’aller au bois râteler des feuilles sèches dont j’amassai une provision pour la litière, et d’acheter des fourrages du Midi qu’un négociant faisait venir à Saint-Aubin par wagons. Je compris, cette année-là, que le chemin de fer pouvait tout de même rendre des services aux paysans!

LVII
Au cours de ces grandes chaleurs de 1893, la mort—qu’il avait tant souhaitée—délivra enfin mon pauvre martyr de frère…

En novembre de cette même année, ma vieille servante entra au service d’un curé, espérant y être plus tranquille que chez nous.

J’en engageai une autre, une grande bringue, bêbête et méchante, qui ronchonnait à tout propos et bousculait ma sœur à la moindre frasque. Plus tard, je découvris qu’elle prélevait la dîme sur la vente de mes denrées au marché de Saint-Hilaire, et qu’elle buvait à mes dépens des tasses de café, des bols de vin sucré. Je la conservai quand même, préférant tout supporter que de changer encore, et sachant que je n’arriverais jamais à trouver la ménagère idéale.

Nous fûmes pris par la grippe, la Marinette et moi, au cours de l’hiver tardif et rude de 1895;—Madeleine, la femme de Charles, dut venir de Puy-Brot pour nous soigner. Cette maladie emporta la malheureuse innocente, d’ailleurs très affaiblie depuis un certain temps. Et, pour moi aussi, je crus que ç’allait être la fin, tellement je me sentais sans force, miné par la fièvre, épuisé par une toux caverneuse qui m’arrachait l’estomac. Je guéris pourtant, péniblement à vrai dire, après être resté traînard et courbaturé pendant plusieurs mois,—et ne retrouvant plus qu’une petite part de la vigueur que j’avais conservée jusque-là.

Alors j’aspirai au jour où, mon bail fini, je pourrais retourner avec mes enfants.

Durant cette période, mes idées tournèrent souvent au lugubre. Je me voyais rester là tout seul, comme un vieil arbre oublié dans un taillis au milieu de la poussée des jeunes. Un à un, ceux que j’avais connus s’en étaient tous allés… Morte, ma grand’mère en châle brun et chapeau bourbonnais.—Mort, l’oncle Toinot qui avait servi sous le grand empereur et tué un Russe.—Morts, mon père et ma mère,—lui bon et faible, elle souvent dure et mauvaise d’avoir été trop malheureuse.—Morts, le père et la mère Giraud, mes beaux-parents, et leur fils, le soldat d’Afrique, et leur gendre, le verrier, qui parlait toujours de tirer le pissenlit par la racine…—Morts, mes deux frères et mes deux sœurs.—Morte, la Victoire, bonne compagne de ma vie, dont les défauts ne m’apparaissaient à la fin que très peu sensibles, comme devaient lui apparaître les miens, sous l’effet de l’accoutumance.—Morte, ma petite Clémentine, douce et mutine.—Morte, ma nièce Berthe, délicate fleur de Paris, des suites d’une couche pénible.—Morts, Fauconnet père et fils, Boutry, Gorlier, Parent, Lavallée, Noris.—Morts, tous ceux qui avaient joué un rôle dans ma vie, y compris Thérèse, ma première amoureuse. Je les revoyais souvent; ils défilaient de compagnie dans mes rêves de la nuit, dans mes souvenirs de la journée. La nuit, ils revivaient pour moi; mais le jour, il me semblait à de certains moments marcher entre une rangée de spectres…

Et pourtant, pas plus qu’autrefois, l’idée de la mort ne m’effrayait pour moi-même. Ah! mes premières émotions funèbres à la Billette, lors du décès de ma grand’mère! Mon serrement de cœur à l’entrée de la grande boîte longue où on devait la mettre, et ma tristesse poignante, sincère, en entendant tomber les pelletées de terre sur le cercueil descendu dans la fosse! J’avais trop vu de scènes semblables depuis; et mon cœur à présent restait dur et fermé. A chaque nouveau convoi s’accroissait mon indifférence. Et pourtant mon tour approchait d’être couché dans une caisse semblable qu’on descendrait aussi, avec des câbles, au fond d’un trou béant—et sur laquelle on jetterait par pelletées le gros tas de terre resté au bord, comme la barrière infinie qui sépare la mort de la vie! Mais cette pensée même ne me faisait pas ému…

Je m’intéressais d’ailleurs à toutes les floraisons d’énergie épanouies derrière moi. Mes fils étaient les hommes sérieux, les hommes vieillissants de l’heure actuelle. Mes petits-fils représentaient l’avenir; ils avaient l’air de croire que ça ne finirait jamais… Pourtant, l’enfance, derrière eux, gazouillait, croissait…

LVIII
Il y a cinq ans déjà que je suis revenu avec mes enfants. Ils ne me sont pas mauvais. Rosalie même a pour moi des tendresses qui m’étonnent. Madeleine est toute dévouée, toute aimante et laisse gouverner sa belle-sœur. L’harmonie règne dans la maisonnée et j’en suis bien aise. Mais une séparation prochaine n’en est pas moins imminente; ils vont être trop nombreux pour rester ensemble.

C’est qu’il y a un troisième ménage. Mon filleul, le fils de Jean et de Rosalie, rentré du régiment depuis trois ans, s’est marié à la Saint-Martin dernière. J’ai une petite-bru; j’aurai bientôt, je pense, un arrière-petit-fils. Et Charles a deux filles qui sont d’âge à se marier aussi. Il devient urgent que mes deux garçons aient chacun leur ferme. Duverdon, qui tient à eux, a promis d’ailleurs de placer le sortant dans un autre de ses domaines.

Moi, je suis le vieux!

Je rends des petits services aux uns et aux autres. Les brus me disent:

—Mon père, si ça ne vous ennuyait pas, vous devriez bien…

Et, pour les contenter, je casse du bois pour la cuisine, je donne à manger aux lapins, je surveille les oies.

En été, les jours de presse, mes garçons aussi me demandent souvent de faire une chose ou l’autre. Et je conduis aux champs les vaches ou les moutons, je garde même les cochons tout comme il y a soixante-dix ans. Je finis par où j’ai commencé:—la vieillesse et l’enfance ont des analogies…

Quand on fait les foins, je fane encore et je ratèle. Et lorsqu’on charge, je prêche la prudence et les charrois moins gros; je donne des conseils qu’on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent oser, risquer le tout pour le tout, faire les malins… Mais funeste à la témérité est l’expérience que l’âge donne. Et je suis le vieux!

Mes forces, de plus en plus, vont déclinant; j’ai les membres raidis; on dirait que le sang n’y circule pas. L’hiver, Rosalie met chaque soir dans mon lit une brique chaude enveloppée d’un chiffon,—faute de quoi je ne pourrais ni me réchauffer, ni dormir. Je me courbe en arc de cercle; je regarde la pointe de mes sabots; le sol, que j’ai tant remué, me fascine à présent, semble se hausser vers moi avec un air de me dire qu’il aura bientôt son tour. Je vois gros et je tremble un peu; j’ai du mal à me raser sans entailles; il m’arrive, quand je vais à la messe, de ne plus reconnaître des personnes que je connais très bien.—Jusqu’à mon petit Francis que je ne remettais pas lorsqu’il est venu me voir au retour du service!—Je suis dur d’oreilles en tout temps et très sourd par périodes durant l’hiver. Lorsqu’on s’adresse à moi, il m’arrive de mal comprendre, de répondre de travers, ce qui fait rire tout le monde à mes dépens. Quand j’ai mangé, si je reste assis, je m’endors—et la nuit, au contraire, les longues insomnies sont fréquentes. J’ai des absences de mémoire impossibles; je conserve très bien le souvenir des épisodes saillants de ma jeunesse, et les choses de la veille m’échappent. Ma pensée, j’imagine, est à ce point fatiguée des événements qui l’ont préoccupée pendant trois quarts de siècle qu’elle n’a plus la force de se porter sur des sujets neufs. Le résultat est que j’aime trop parler de ces choses d’autrefois qui n’intéressent plus personne, et que j’ai sur les nouvelles des naïvetés qui font rire. Cela me rend un peu ridicule. Sur la physionomie de mes petits-enfants, je lis souvent cette phrase du langage d’aujourd’hui:

—Ce qu’il est «rasant» tout de même, le vieux…

Oui, je suis le vieux! Il faut bien que je le reconnaisse de bonne grâce. Mes organes ont fait leur temps; ils aspirent au grand repos!

Et puis, vraiment, on voit des choses trop étonnantes. Dans ma jeunesse, tout le beau monde allait à cheval parce que les voitures ne pouvaient circuler dans les mauvais chemins. A présent, il circule des voitures qui n’ont pas besoin de chevaux… Dans un de nos champs qui borde la grand’route, j’ai gardé les cochons cet été. Souvent il m’arrivait d’entendre dans le lointain un bruit criard, disgracieux, très vite rapproché:—l’automobile passait avec ses voyageurs accoutrés en sauvages, enlunettés comme des casseurs de pierres, laissant derrière elle un nuage de poussière et de fumée, une mauvaise odeur de pétrole…

Un jour, la petite servante d’un domaine voisin conduisait son troupeau de vaches dans une pâture dont les claies donnaient sur la route. Et voilà que survint à grand train, du côté de Bourbon, l’une de ces voitures devant laquelle se prirent à courir les bêtes. Le conducteur ayant donné de la trompe les effraya davantage. Deux s’engagèrent dans un chemin latéral à gauche; deux autres, franchissant la bouchure, pénétrèrent dans un champ d’avoine, cependant que les trois dernières continuaient leur course folle. Je rejoignis sur la route la pauvre gamine éplorée, qui me dit les apercevoir encore à l’extrémité d’une longue côte, à deux kilomètres au moins, fuyant toujours dans les mêmes conditions. Vite je l’envoyai prévenir ses maîtres. Un homme partit à la recherche des trois vaches coureuses—qui revint longtemps après, n’en ramenant que deux. L’autre était crevée de fatigue au bord d’un fossé; il avait dû aller quérir un boucher d’Ygrande pour la faire enlever.

Il me souvient d’avoir dit, en racontant la chose chez nous:

—Ah! on avait bien tort de se plaindre du chemin de fer; le chemin de fer a sa route à lui et il ne passe qu’à de certaines heures; avec de la prudence, on peut l’éviter. Mais ces automobiles sont de vrais instruments du diable qui envahissent nos routes, nous inquiètent et nous font du mal.

Je dis cela, mais non sans penser, après coup, que je n’avais pas à me mettre en peine de ces choses… Homme d’une autre époque, aïeul à tête branlante, ce n’était pas à moi d’avoir une opinion. Les jeunes s’habitueront au passage de ces véhicules nouveaux, mais ils en voudront plus encore aux riches de causer ainsi, par inconscience ou plaisir, du désagrément tous les jours, des accidents quelquefois. Au reste, les animaux eux-mêmes s’habitueront…

Moi, que m’importe! Je ne demande qu’une chose, c’est de rester jusqu’au bout à peu près valide. Tant que je rendrai des services à mes enfants, ils me supporteront aisément. Ils me seront encore humains, je n’en doute pas, si j’en arrive à n’être bon à rien. Mais j’appréhende de devenir paralytique ou aveugle, ou de tomber dans l’inconscience, ou encore de souffrir longtemps de quelque maladie de langueur. Cette idée me causerait trop de peine de savoir que je suis un vieil objet encombrant qu’on voudrait bien voir disparaître… Que la mort survienne, elle ne m’effraie pas! Je songe à elle sans amertume et sans crainte. La mort! la mort! mais non l’horrible déchéance venant troubler le labeur des jeunes, des bien portants, la vie ordinaire d’une maisonnée. Qu’elle me frappe à l’œuvre encore, afin qu’on puisse dire:

—Le père Tiennon a cassé sa pipe; il était bien vieux, bien usé, mais point à charge. Jusqu’au bout il a travaillé.

Mais je redoute comme oraison funèbre ceci:

—Le père Bertin est mort. Pauvre vieux! C’est un grand débarras pour lui et un grand bonheur pour sa famille.

De la vie, je n’ai plus rien à espérer, mais j’ai encore à craindre. Que cette calamité dernière me soit évitée: c’est là mon unique souhait!

Ygrande (Allier), 1901-1902.

FIN