Le Banian, roman maritime (1/2) by Edouard Corbière

LE BANIAN,
Roman Maritime,

PAR
ÉDOUARD CORBIÈRE.

TOME PREMIER.

BRUXELLES.
J. P. MELINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR.

1836

Imprimerie de J. Stienon.

La caste idolâtre des Banians dont les pratiques et les scrupules religieux rappellent un peu la rigidité des premiers israélites, se livre, dans tout l’Hindoustan, à cette sorte de commerce nomade et de modestes spéculations mercantiles que les Juifs exercent encore dans quelques parties de l’Europe. Les marins qui ont long-temps fréquenté l’Inde, et qui nous ont peu à peu familiarisés avec les expressions qu’ils avaient puisées dans le vaste dictionnaire usuel des nations de l’Orient, ont appliqué, par analogie, le nom de Banians aux petits marchands qui, dans nos colonies, leur rappelaient, par leur activité pour le trafic subalterne, l’avidité de la race commerçante de la péninsule indienne. C’est ainsi qu’aujourd’hui nos matelots désignent sous la qualification de Banians, les Européens qui vont s’établir dans les îles pour y pratiquer le bas agiotage, que le haut négoce abandonne aux petits blancs et aux coureurs d’habitations. Le vocabulaire maritime, que les marins ont enrichi du fruit de leurs observations vulgaires, mais justes, et des mots nouveaux qu’ils ont recueillis dans leur contact avec tous les peuples, est beaucoup plus riche et plus instructif qu’on ne le pense généralement.

(Résumé de tous les dictionnaires, au mot Banian.)

LE BANIAN.

I
C’est, je crois, le meilleur conseil que l’on puisse vous donner dans votre situation et avec les goûts que vous annoncez. Je connais des pacotilleurs qui sont partis de France traînant la savate et portant sur le dos une caisse de joujoux et une grosse d’images qu’ils avaient obtenues à crédit, et qui aujourd’hui ne se laisseraient pas couper les oreilles pour un demi-million. C’est l’histoire de Fanchon: «Une vielle et l’espérance.» Tachez d’abord d’avoir une vielle.

(Page 15.)

Projet de voyage outre-mer;—un armateur et un capitaine; pacotille;—départ pour le Hâvre;—politesses commerciales.

La paix s’était étendue, depuis quelques années, sur ces mers qu’avaient si long-temps ensanglantées les querelles de l’Empire français et de l’Angleterre. La tranquille carrière du commerce venait, en se rouvrant aux spéculations lointaines, d’offrir une ressource ou un refuge aux jeunes gens qui, après avoir quitté à regret la profession des armes, cherchaient à user la bouillante activité de leur âge et de leurs souvenirs, dans des emplois utiles et paisibles. Les anciennes colonies de l’Espagne brisant violemment le joug de leur métropole, troublaient bien encore de temps à autre le repos universel que le monde épuisé semblait vouloir goûter après tant de secousses terribles et de luttes acharnées. Mais le bruit éloigné de ces petits combats que le Pérou et le Mexique livraient aux débris des flottes espagnoles se faisait à peine entendre au sein du calme de la paix générale; et le pavillon blanc pouvait, en attestant aux yeux des autres nations l’humiliation que nous avions consenti à subir, se promener sur toutes les mers du globe, sans avoir à redouter les ennemis qu’une bannière plus glorieuse avait naguère suscités à la France. Il est des époques où les nations conquérantes n’ont qu’à s’avouer vaincues, pour jouir de la demi-liberté que les triomphateurs daignent abandonner aux peuples qu’ils estiment assez peu pour les traiter en alliés soumis ou en vaincus inoffensifs.

Après avoir essayé quelques mois de la vie des camps, à cette époque désastreuse où chaque homme en France était devenu soldat, je cherchai, une fois la paix venue si mal à propos pour moi, à trouver un métier que je pusse faire, et qui se rapprochât le plus possible de celui auquel il m’avait fallu renoncer. La transition morale que je voulais me ménager n’était pas chose très facile à trouver. La profession de marin, cependant, me parut pouvoir concilier assez passablement mes penchans et mes prétentions. Un marin, me disais-je, est toujours en guerre avec quelque chose, malgré les traités de paix qu’il plaît aux puissances de s’imposer par défiance ou par jalousie. Son existence n’est qu’un combat continuel qu’il livre aux élémens, sans cesse conjurés contre lui. C’est le seul métier aujourd’hui pour lequel il faille encore avoir du cœur: c’est là aussi le seul état que puisse prendre un jeune soldat qui espérait mourir un jour de bataille. Ne dérogeons pas: faisons-nous marin, après avoir déposé les armes, et en priant Dieu qu’il y ait encore pour nous de la foudre et des tempêtes sur cet Océan où le feu du canon s’est éteint pour si long-temps peut-être!

J’avais vingt-trois ans. Je me souvenais assez confusément d’avoir navigué quelques mois dans mon enfance à bord de deux ou trois bâtimens convoyeurs: c’était là sans doute peu de chose, mais c’était néanmoins quelque chose, ou, en définitive, un prétexte pour me présenter moins gauchement que si je n’avais jamais vu la mer, à quelque brave capitaine ou à quelque bon enfant d’armateur, si toutefois, parmi les armateurs, je réussissais à trouver l’homme qu’il me fallait.

J’allai, pour mon malheur ou pour mon bonheur peut-être, me présenter à l’un des spéculateurs maritimes les plus en renom dans mon pays, en lui disant, comme je le répétais à tout le monde: Je suis jeune, je sors de l’armée, j’ai déjà navigué, et je voudrais naviguer encore. Je viens vous demander un emploi, quel qu’il soit, à bord de l’un de vos navires!… Le pauvre diable n’avait tout au plus qu’une part dans la plus faible portion d’un mauvais petit brick!

Cette moitié de négociant se rengorgea d’abord, en devinant le ton d’impertinence qu’il pouvait se permettre avec moi. Il fit cinq à six fois tourner bruyamment sa clef de montre entre ses doigts chargés de gros anneaux creux, après quoi il daigna me demander:

—Quel âge avez-vous?

—Bientôt vingt-trois ans, monsieur.

—C’est bien vieux! Et quelle somme êtes-vous en état de payer à l’armement pour votre apprentissage?

—Monsieur, répondis-je au gros petit suffisant, je croyais, en cherchant à continuer un métier que j’ai déjà fait, pouvoir gagner quelque chose et ne pas être obligé de payer la faveur de donner mon temps à ceux qui consentiraient à m’employer.

—M. de Seigneley, se prit aussitôt à crier l’armateur du brickaillon, en s’adressant à un de ses commis noble et très noble apparemment, à en juger par son nom: n’oubliez pas de faire le compte aux deux cents tonneaux d’esprit que j’expédie à Rio-Janeiro.

Le brick du pauvre diable n’aurait pas porté en tout, j’en suis plus que sûr, cent bons tonneaux bien jaugés!

Tout fut dit dès lors entre mon armateur et moi. Le patron de M. de Seigneley ne daigna plus seulement abaisser ses regards sur mon infime et vulgaire individu. Il venait de laisser en repos sa clef de montre, pour élever ses lunettes sur son nez retroussé, jusqu’à la hauteur approximative de ses deux yeux, usés probablement par le travail excessif de ses bureaux.

Les yeux des armateurs, comme on le sait, sont ceux qui travaillent le moins à la lumière, et qui, en France, mais en France seulement, réclament le plus volontiers le secours artificiel des lunettes. Ce sont leurs commis qui s’oblitèrent la vue à leur service, et ce sont eux qui portent des bésicles pour leurs commis. Revenons à notre affaire principale, après cette trop longue digression sur les yeux et les lunettes des armateurs français.

Le résultat de cette première démarche ne m’engagea que fort médiocrement, comme on le prévoit déjà, à en tenter une nouvelle auprès des autres expéditeurs du petit port que j’habitais. Je m’adressai, en désespoir de cause, à un capitaine de navire, qui, après m’avoir écouté avec attention et bienveillance, me répondit avec franchise:

—Commencer un noviciat pénible à l’âge que vous avez, pour courir vers un but encore fort incertain, n’est pas, selon moi, ce que vous avez de mieux à faire. Si le désir de naviguer est chez vous aussi impérieux que vous le dites, et que vous puissiez disposer de quelques mille francs pour vous créer un état, faites une chose: achetez-moi, à bon marché, une jolie petite pacotille, que vous tâcherez ensuite d’aller vendre le plus cher que vous pourrez, dans les colonies qui offrent encore quelques ressources. Rendez-vous au Hâvre, par exemple, après avoir fait vos emplettes, et profitez du premier navire qui appareillera pour la Martinique ou la Guadeloupe. Dieu fera peut-être le reste, lui qui seul peut faire tout ce qui lui plaît en ce bas monde. En prenant le parti que je vous indique, vous aurez au moins à la fois l’avantage de voir du pays et de faire probablement vos petites affaires, pour peu que vous apportiez autant d’activité dans le commerce, que vous paraissez avoir d’envie de courir les aventures. C’est là, je crois, le meilleur conseil que l’on puisse vous donner dans votre situation et avec les goûts que vous annoncez. Je connais des pacotilleurs qui sont partis de France traînant la savate et portant sur le dos une caisse de joujoux et d’images à deux sous, et qui aujourd’hui ne se laisseraient pas couper les oreilles pour un demi-million. C’est toujours l’histoire de Fanchon: une vielle et l’espérance. Tâchez d’abord d’avoir une vielle.

Le conseil du capitaine me parut digne d’être médité, j’en fis part à mes parens, qui y songèrent pendant quinze jours, et, au bout de ce temps, les notables de la famille s’étant rassemblés solennellement pour prendre une résolution sur ce qu’il convenait de me laisser faire, décidèrent à l’unanimité, moins une voix d’arrière-cousin, que l’on me ramasserait une dixaine de mille francs pour me composer une pacotille avec laquelle j’irais tenter fortune à la Martinique.

Ce mot de Martinique ne me sortit plus dès lors de la tête. Je me mis à chercher et à lire toutes les relations de voyage qui pouvaient me parler de cette île célèbre. Je passai des heures entières à examiner les cartes de cette terre jetée comme par un caprice de la Providence à quinze cents lieues de l’Europe, au bout de l’Océan Atlantique. Les noms de Marigot, de Macouba, de Case-Pilote, de grand et petit Céron, de Carbet, etc., et de cent autres lieux, que je retrouvais à tout moment sous mes yeux, me paraissaient remplis d’un charme inexprimable; et plus ils étaient barbares ou nouveaux pour mes oreilles, plus je les sentais beaux, harmonieux et sonores dans ma pensée. Vivent les imaginations de vingt ans pour embellir ce qu’elles désirent! Les palais enchantés des fées et les magiques jardins de l’Orient n’ont pas, bien certainement, été inventés par des hommes qui avaient parcouru le monde. A l’âge que j’avais, rien n’est aussi séduisant que tout ce qui n’est pas la réalité. C’est la satiété et l’expérience qui tuent ce que l’on a nommé si bien le beau idéal.

Ma pacotille se faisait cependant et presque à mon insu, tandis que je me livrais avec ardeur et avec délices à mon cours de topographie sur l’île française de la Martinique et ses dépendances.

Quelques ballots de rouennerie, force petites caisses d’eau de Cologne, cinq à six malles d’effets confectionnés, une demi-douzaine de boîtes de parfumerie et de cartonnage, un demi-tonneau de livres égrillards avec gravures et gravelures, et un sac de factures enflées de 25 à 30 pour cent, composèrent mon bagage de campagne commerciale. Je reçus en outre et sans renflement du total de mes factures, la bénédiction de deux vieux oncles, dont je devais hériter un jour, et je me rendis de Paris où j’avais présidé à l’emballage de mes marchandises, au port du Hâvre pour choisir le navire qui devait emporter César et sa fortune vers les contrées aurifères de la fièvre jaune et des Maringouins.

Le négociant à qui j’étais recommandé dans ce port du Hâvre que je voyais pour la première fois, me reçut d’abord avec politesse, mais avec une de ces politesses calculées aussi exactement qu’aurait pu l’être une balance de grand-livre à la fin de l’année. Ma lettre d’introduction ne parlait que de moi et non de la pacotille avec laquelle je devais m’embarquer. Mais quand, plus tard, l’autocrate de comptoir à qui mes deux vieux oncles m’avaient adressé, eut appris, par les notes de roulage, que j’allais recevoir plusieurs colis de marchandises, il prit la peine de se transporter lui-même à mon hôtel pour m’inviter à vouloir bien lui faire l’honneur d’accepter à dîner chez lui. C’était une honnêteté qu’il avait omise faute d’avis de mes marchandises, sur la lettre de recommandation. Mes deux oncles n’avaient fait que l’usure et jamais le commerce.

Je commençai par refuser le dîner de spéculation, qui aurait grevé d’une commission de passage ma modeste et maigre pacotille. C’est ainsi que je débutai dans les affaires; par une privation pour une économie.

Mon inviteur revint à la charge avec une ardeur toute marchande, pour m’engager à assister au moins à une soirée dans laquelle l’aînée de ses demoiselles devait, disait-il, toucher du piano et chanter de l’italien… toujours pour ma commission… Je ne parvins à me dégager de l’importunité de tant de politesses, qu’en annonçant à mon honnête persécuteur que je venais de consigner mes marchandises au capitaine avec lequel je devais partir… Ce petit mensonge me réussit: la soirée n’eut pas lieu et je ne revis plus mon homme.

II
La gastronomie a fait des progrès si rapides, si effrayans, sur toute la surface du globe, qu’aujourd’hui quand un passager se dispose à traverser les mers, il ne s’informe plus si le navire est solide et bon voilier, si le capitaine est expérimenté et bien élevé; la première chose et la seule chose même qu’il demande est celle-ci: LE NAVIRE A-T-IL UN BON CUISINIER?

Le port du Hâvre;—le capitaine Lanclume et son navire, le Toujours-le-même;—ma première visite à bord;—mon passage est arrêté; réflexion sur l’invasion de la gastronomie dans le domaine maritime;—embarras pour le choix d’un cuisinier.

Le Hâvre, pour les personnes qui ne cherchent dans une ville que de belles maisons, des rues bien alignées, des habitans affables et une société choisie, est à coup sûr un des pays qui offrent le moins de curiosités et de ressources à l’oisiveté des étrangers. Mais pour les jeunes imaginations qui rêvent la mer et les courses aventureuses, le Hâvre est un des ports les plus intéressans qu’on puisse trouver. Parcourez les quais qui bordent ses bassins, ses vastes réservoirs maritimes, et à deux pas de vous, sous vos yeux, presque sous votre doigt, vous admirez une innombrable foule de navires de tous les pays, des marins de toutes les nations, entassés pêle-mêle avec leurs gréemens si divers, leurs costumes si pittoresques et leurs mœurs si disparates! Quel plaisir de chercher et de découvrir au sein de cette confusion de mâts, de cordages et de pavillons, le bâtiment étranger que l’on a signalé à votre curiosité, ou celui qui vient de rentrer au port, glorieusement meurtri par la dernière tempête! Quelles odeurs délicieuses répandent ces caisses d’aromates, ravies aux bords du Gange par ces robustes matelots qui les débarquent, et ces précieuses boîtes couvertes d’hiéroglyphes chinois et tout empreintes encore du parfum oriental que semblent exhaler, quand on les prononce, les noms harmonieux et sonores de Bombay, de Surate, de Calcutta, de Mombaze et de Pondichéry!

On va chercher bien loin, dans les mystères de l’enseignement, les moyens de rendre faciles aux jeunes gens les premières notions de la science géographique. Que n’envoyez-vous vos élèves au Hâvre ou à Liverpool! leurs yeux sans cesse éveillés par l’intérêt puissant qui s’attache aux choses pittoresques et aux incidens frappans, leur apprendront cent fois plus de topographie maritime au bout d’une semaine d’amusement, que tous les traités du monde et une longue et fastidieuse année d’études!

Pour moi, en attendant l’arrivée des ballots qui renfermaient ma fortune présente et mon opulence future, je ne pouvais me lasser de visiter les bassins du Hâvre. C’était là, du matin au soir, ma promenade habituelle et mon passe-temps favori, et j’aurais cru, en me couchant, avoir tout-à-fait perdu ma journée, si je l’avais employée à tout autre chose qu’à passer en revue, un à un, les bâtimens agglomérés dans ce dédale de mâtures et de gréemens, au milieu duquel mes yeux et mon imagination s’égaraient avec tant de rêverie et de délices.

Les navires qui se préparaient à faire voile pour la Martinique avaient eu, comme on le pense bien, le privilége d’exciter avant tous les autres mon active et vagabonde sollicitude, et, au nombre de ceux-ci, j’avais plusieurs fois remarqué un joli trois-mâts fort bien tenu, qui, sur l’affiche que l’on suspend ordinairement aux enfléchures des bâtimens en partance, m’avait laissé lire ces mots:

Le Toujours-le-même, Capitaine Lanclume, en charge pour Saint-Pierre-Martinique, prendra encore du fret et des passagers, jusqu’au vendredi 13 du courant, fixe.

Cette indication assez précise pour tout autre que moi, piqua ma curiosité d’amateur. Un petit chapeau napoléonien qui servait de figure au navire le Toujours-le-même, ne m’ayant offert qu’un très faible secours pour découvrir le mot de l’énigme que ce nom semblait donner à deviner, je m’adressai aux hommes qui travaillaient à bord, afin d’obtenir d’eux quelques renseignemens complets sur la singularité de l’appellation de leur trois-mâts.

Les matelots, sans daigner lever les yeux sur moi, en continuant leur besogne, répondirent à ma question:

—Le Toujours-le-même, ça veut dire l’empereur, pardieu!

Ils ne purent ou ne voulurent pas m’en dire davantage.

Le trois-mâts au nom emblématique, avec ses jolies formes, sa guibre finement élancée, son gréement noir et bien peigné, et son petit chapeau à trois cornes posé comme un héroïque souvenir sur sa proue que l’on eût dite impatiente de fendre les mers, m’avait beaucoup plu; et très peu satisfait encore des éclaircissemens que j’avais obtenus des gens peu causeurs de l’équipage, je me décidai à aller trouver le capitaine Lanclume lui-même, pour faire le voyage de la Martinique avec lui s’il était possible, et aussi, il faut bien l’avouer, pour connaître le sens attaché à l’étrangeté du nom qu’il avait donné à son bâtiment.

Je me fis indiquer la demeure de ce capitaine… Rue de la Crique, numéro dix.

J’entrai dans un appartement dont la porte était ouverte et que je trouvai encombré de malles, de grosses cartes marines roulées fort négligemment à côté de cinq ou six paquets de linge à blanchir. Je m’enfonçai sans plus de façon dans ce labyrinthe ou ce chaos d’effets.

Un homme d’une trentaine d’années, de moyenne taille, bien pris, bien posé sur ses robustes hanches, se faisait la barbe en chantant, et en essuyant son rasoir sur l’épaule d’un mousse qui tenait en face de lui un large miroir, avec la plus complète impassibilité.

Je demandai le capitaine Lanclume.

A ce mot, une des figures les plus belles et les plus franches que j’eusse vues de ma vie, se tourna de mon côté, à moitié barbouillée d’écume de savon.

—C’est moi, me répondit cette jolie figure. Qu’y a-t-il pour votre service?

—Capitaine, lui dis-je, j’ai l’intention de me rendre à la Martinique, et je suis venu vous trouver.

—Eh bien! j’y vais à la Martinique. Venez-y aussi avec nous, si le cœur vous en dit… Dis donc, failli mousse, si tu voulais bien te tenir un peu mieux au roulis et ne pas faire tanguer ton miroir d’un bord quand je me rase de l’autre!… tu me ferais un sensible plaisir, entends-tu!… Mais continuez, monsieur; que cela ne nous empêche pas de causer ensemble. C’est une petite leçon de manœuvre que je donnais à ce maladroit.

—Puisque vous le permettez, capitaine, je prendrai la liberté de vous demander quel serait le prix du passage?

—Cinq cents francs, c’est le taux ordinaire pour chaque personne… Eh bien donc! mousse de malheur, tu ne peux donc pas mieux veiller à ton miroir!

—J’aurais aussi quelques tonneaux de fret à vous donner dans le cas où nous nous arrangerions sur les conditions du voyage.

—Ah! diable, du fret… Eh bien! c’est bon: j’en prends encore, ce sera cinquante francs du tonneau… Mais comme, voyez-vous… comme c’est une considération… que du… que du fret, nous pourrons vous faire, eu égard à la quantité de vos marchandises, une petite réduction sur le prix de la traversée pour vous, pour vous personnellement. Et avez-vous beaucoup de fret à embarquer?

—Cinq à six tonneaux, je présume.

—En ce cas, ce sera quatre cents francs pour vous, pour votre personne s’entend… Puis s’étant donné un dernier coup de rasoir et en se retournant tout-à-fait vers moi, le capitaine Lanclume éleva subitement le diapason de sa voix, pour ajouter:

—Parbleu! maintenant que j’ai le plaisir de vous voir en face, vous m’avez l’air d’un bon enfant, et je crois que nous nous arrangerons assez facilement ensemble sur l’article des espèces. Mousse, avance-nous deux verres et tire un flacon de ma canevette. Monsieur va me faire l’amitié d’accepter quelque chose.

Le capitaine, après ce rapide colloque, changea de chemise devant moi, et en me demandant pardon de la liberté, se roula une cravate noire autour du cou, se passa un gilet blanc qu’il ne boutonna qu’à moitié, recouvrit tout cela d’un bel habit noir, et m’invita à le suivre jusqu’à son bord pour prendre connaissance des emménagemens du navire et de la chambre que je pourrais occuper pendant la traversée.

Dans le trajet assez court de la rue de la Crique au bassin du commerce, dans lequel était placé le navire, je trouvai l’occasion naturelle, au milieu des incidens qu’avait fait naître la conversation, de demander à mon interlocuteur la raison qui avait pu l’engager à donner à son bâtiment le nom sous lequel il naviguait.

—Oh! c’est une histoire toute politique que celle de ce diable de nom-là, me répondit-il. Figurez-vous que pendant les Cent jours, il me prit fantaisie de faire une campagne de l’Inde sur ce bâtiment que j’avais baptisé du nom de Grand Napoléon. A mon retour en France, des événemens que j’avais totalement ignorés à la mer, venaient de chavirer toutes les opinions, sans avoir, comme vous le pensez bien, altéré en rien l’admiration que j’ai toujours eue pour le grand homme dont mon navire portait la cocarde et le petit chapeau. Mais les autorités du port où je venais d’arriver, ayant cessé de penser comme moi sur l’article en discussion, s’empressèrent de m’ordonner d’effacer, et bien vite, sur l’arrière de mon bâtiment, le nom du héros devenu sacrilége après la malheureuse affaire de Waterloo. Je résistai d’abord. La populace s’ameuta contre moi: je résistai alors bien mieux. Le nom resta à force d’obstination de ma part. Mais quand je voulus reprendre le large, on refusa de réexpédier le Grand Napoléon, et il fallut bien céder à la force et changer de nom après avoir changé de pavillon… Oh! les coquins, si jamais je les rattrape!

—Et alors vous vous vîtes obligé de rebaptiser votre bâtiment?

—Attendez un peu, vous allez voir. Le chef, le directeur ou l’inspecteur de la douane, car je ne connais guère la hiérarchie de tous ces grades-là, me demanda quel nom je voulais substituer à celui du… je n’ose pas vous répéter le nom dont se servait le renégat pour désigner l’empereur, l’homme à qui il devait tout, l’homme qui l’avait tiré de la poussière peut-être, pour en faire quelque chose de riche et d’élevé.

»Outré de colère, révolté de la tyrannie qu’on exerçait à mon égard à propos d’une simple appellation, n’ayant même pas encore choisi un nom à ma fantaisie pour remplacer celui que j’avais cru pouvoir conserver, je m’écriai: Eh bien! puisqu’on veut bien me laisser encore la liberté de choisir un autre nom pour mon navire, je vous déclare que mon intention est de l’appeler le TOUJOURS-LE-MÊME! Écrivez, verbalisez, criez, beuglez tant qu’il vous plaira; je suis dans mon droit, je ne céderai pas d’un pouce pour vous faire plaisir, parce qu’il vous plaît d’avoir peur aujourd’hui de ce que vous adoriez encore hier.

»Croiriez-vous bien que ces imbéciles tinrent conseil pendant trois ou quatre jours pour décider jusqu’à quel point les mots Toujours-le-même pouvaient être considérés comme séditieux ou non séditieux?

»Le ministre à qui ils s’adressèrent pour prononcer en dernier ressort sur ce grand débat, se montra, chose extraordinaire, un peu moins bête qu’eux tous à la fois: il ordonna de tolérer ce qu’il appelait la fantaisie de mon entêtement, et je me crus délivré de toutes ces tracasseries absurdes, moyennant la concession que j’avais faite à leur stupidité.

»Ce n’était pas encore tout cependant. Mon navire avait bien un autre tort: celui de porter pour figure le buste de l’homme dont il avait reçu le nom au berceau. On alla jusqu’à exiger que le buste factieux disparût de la guibre où je l’avais glorieusement intronisé. La hache des charpentiers consomma cet holocauste politique. Mais en abattant le buste, le petit chapeau resta. C’était un présage, moi j’acceptai ce présage précieux, en gardant mon petit chapeau! C’est lui que vous voyez encore posé fièrement sur mon avant, comme sur le tombeau qu’a peint Vernet sur l’apothéose de Sainte-Hélène, que j’ai dans ma chambre, sous une branche d’un des vrais saules de cette gueuse d’île. Tenez, d’ici on aperçoit déjà ce cher petit chapeau. Celui-là redit sans phrase et mieux que toutes les histoires à deux sous, toute notre glorieuse époque militaire, parce qu’il couvrait un héroïque front, ce petit chapeau, et non pas une perruque. C’était le diadème du monde entier, enfin, avant que la couronne de France ne devînt, par une suite trop constante d’humiliations et de malheurs, la calotte du jésuitisme.—

Nous nous étions rendus, en causant ainsi, devant le navire. Avant de monter à bord, le capitaine se promena pendant quelques minutes le long du quai, en regardant son bâtiment avec des yeux de père; car il paraissait le contempler, en vérité, avec une admiration toute paternelle et une jouissance ineffable qu’il semblait vouloir me faire partager. Un homme qui travaillait à la poulaine nous masquait la vue du petit chapeau; le capitaine lui cria: Dis donc toi, chose! comment te nommes-tu déjà?

—Je m’appelle Malennec, cap’taine!

—Eh bien, Malennec, puisque Malennec il y a, tire-toi de là en double, et veille une autre fois à ne jamais passer si près de la figure du navire. C’est l’image du saint de mon église à moi.

Puis après m’avoir laissé avec satisfaction regarder pendant près d’un demi-quart d’heure, la figure de son Toujours-le-même, le capitaine s’écria, comme en sortant d’une profonde méditation, et avec l’air qu’il eût pris pour continuer un entretien qui n’aurait pas été interrompu:

—Ce n’est pas l’embarras, si j’avais voulu rabattre un peu de mes prétentions et demander à ne nommer mon Grand-Napoléon que le Saint-Napoléon, ces gaillards-là auraient peut-être bien consenti à me passer le Napoléon qui leur donnait la fièvre, en faveur du saint qu’ils font semblant d’aimer pour sa qualité de bienheureux; mais la docilité qu’il aurait fallu pour leur faire cette concession ne se trouvait pas dans mon caractère… et quand je dis encore qu’ils m’eussent peut-être passé le Saint-Napoléon, je suis loin d’en être bien sûr, car ne leur est-il pas arrivé d’aller jusqu’à décanoniser le saint même, en haine de l’homme qui portait le nom du bienheureux élu! Rayer par ordonnance un saint du martyrologe et faire peser des mesures de rétroactivité jusque sur le paradis! Et des dévots encore! Il y aurait de quoi, le diable m’emporte, envoyer cent fois par jour cette boutique qu’on appelle une restauration au cinq cent mille tonnerre de Dieu… Ah! dites donc, vous, un peu, Lafumate?

Lafumate était le maître de l’équipage du bord.

—Plaît-il, capitaine? répondit le maître en mettant son chapeau à la main et le laissant descendre lentement le long de sa cuisse…

—Pourquoi cet étai de grand perroquet, est-il mou aujourd’hui comme une chiffe?

—C’est parce que le second a dit de le mollir un peu, capitaine!

—Eh bien, notez sur vos tablettes, que moi, je vous ai ordonné de le roidir, et cela à l’instant même.

Maître Lafumate ne se fit pas répéter deux fois, et je vis que le capitaine aimait à commander et à être obéi chez lui.

—Mais n’allez pas vous imaginer, continua-t-il en s’adressant à moi avec le ton d’un homme qui poursuit la même conversation, n’allez pas vous imaginer que les débaptiseurs de mon navire aient gagné plus de la moitié de leur procès avec votre serviteur… Quand je suis à terre et qu’ils me tiennent dans leur sotte et tyrannique dépendance, le navire que vous voyez là ne se nomme que le Toujours-le-même et se trouve forcé, comme toutes les autres pauvres barques, de s’humilier sous les battans d’un mouchoir de poche blanc, dans les circonstances solennelles. Mais une fois à la mer, bonsoir, et c’est là que je retrouve toute mon autorité et mes droits; sur mon arrière, je fais rétablir mon nom primitif: au bout de mon pic d’artimon flotte de nouveau, à l’occasion, le noble et brillant pavillon tricolore. Tous les capitaines que je rencontre ne manquent pas de dire et de faire annoncer dans les journaux, en arrivant au port, qu’ils se sont croisés avec le navire français le Grand-Napoléon. Les peureux qui m’aperçoivent à la mer avec le pavillon proscrit, croient de suite qu’une autre révolution a eu lieu en France, et que le petit caporal est venu remettre tout à la raison. Tout cela produit, comme vous le pensez bien, un gâchis à ne plus s’y reconnaître, et ces quiproquo m’amusent moi au-delà de toute expression. C’est une petite distraction que je suis bien aise de me donner de temps à autre pour varier la monotonie de l’existence du bord.

—Mais ne craignez-vous pas que cette plaisanterie ne finisse par être découverte et par vous attirer une méchante affaire ou une répression très sérieuse de la part de ces hommes serviles qui croient faire une chose agréable au pouvoir, en persécutant plus que ne le voudrait le pouvoir lui-même?

—Je nie toujours tout ce qui peut me compromettre, excepté les faits qui tiennent à l’honneur et à la probité.

—Et cependant, si quelqu’un de vos gens ou de vos passagers allait lâchement révéler…

—Qui, mes gens à moi! Ah! bien oui: ils se jetteraient plutôt tous au feu que de me trahir, et quant à mes passagers, ils finissent tous par m’adorer, c’est la règle. Oui vous verrez, vous finirez aussi par m’adorer, vous tout comme un autre… Mais sautons à bord: il est bon, avant que la nuit vienne nous surprendre, que vous preniez connaissance de la petite chambre ou plutôt du boudoir que je vous réserve dans mon ship.

A l’arrivée du capitaine sur son pont, les hommes de l’équipage se découvrirent respectueusement et se rangèrent de côté pour le laisser passer.

Nous descendîmes tous deux dans la grand’ chambre.

Cette grand’ chambre, peinte nouvellement, et décorée avec un certain luxe, avait sur ses deux ailes huit chambrettes fort propres, fermant à coulisses et contenant chacune une cabane, un petit bureau et une armoire.

Sur la porte de l’une d’elles, je vis une étiquette avec ces mots: Retenue par la comtesse de l’Annonciade, chanoinesse honoraire de Cumana.

—C’est une jeune Espagnole, jolie comme les amours, me dit le capitaine. Elle va à la Martinique pour se rendre de là dans son pays, accompagnée de deux grosses négresses. Trois personnes en tout. Cela fait toujours du personnel.

Sur une autre porte, je lus: M. Desgros-Ruisseaux, de la Dominique.

—Celui-là, c’est un jeune et riche créole qui, après avoir fait filer pour son éducation en France les récoltes accumulées de ses habitations, a pris le parti d’aller lui-même gérer ses affaires à la Dominique, pour économiser sa fortune et rétablir sa santé, qui, je vous assure, se ressent furieusement des profusions de sa bourse.

Une troisième cabane était retenue par un M. Larynchini, artiste, qui, pour assurer son droit de possession sur l’appartement qu’il avait choisi, s’était avisé de coller au-dessus de la porte une espèce de carte de visite ou de prospectus, gravé en taille-douce et portant une lyre pour emblême.

—El signor Larynchini, me dit le capitaine, est un gros chanteur italien qui retourne promener dans toutes les Iles-du-vent une petite voix à faire danser les chèvres. C’est sa pacotille à lui; tous les deux ou trois ans il vient se refaire le gosier en France, rafraîchir sa pacotille de voix, et faire enfin acquisition de ce qu’il appelle de nouvelles fioritures; un vrai farceur, sérieux comme un archevêque de Cantorbéry. Il vous amusera.

Enfin la quatrième chambre réservée portait cette seule indication: L’ordonnateur en chef de toutes les Antilles.

—Quant à celui-ci, tout ce que je puis vous en dire, c’est qu’il est long, sec et jaune; et jaune sec et long je le rendrai à mon arrivée: il a un grand titre et pas un seul domestique pour l’accompagner. Aussi, comme a dit notre italien chaponné, en le voyant: Petite mousique, petite mousique et grand poupitre! Mais peu m’importe, ce sont là ses affaires et non pas les miennes. C’est d’ailleurs mon passager, et tous les passagers qui se confient à moi se trouvent sur le même pied à mon bord et à ma table.

Une fois ce petit examen biographique et critique achevé, nous parlâmes de mon passage à bord du Toujours-le-même. Avec des hommes comme le capitaine Lanclume, les choses s’arrangent vite ou ne s’arrangent pas du tout. Il fut convenu en quelques paroles, que, moyennant quatre cents francs pour ma personne et quarante francs par tonneau pour ma pacotille, je m’embarquerais avec la comtesse, le jeune créole, le gros italien et le grand ordonnateur, pour aller à la Martinique au premier vent favorable qu’il plairait à Dieu de nous envoyer, style de connaissement.

Par l’effet de l’opinion avantageuse qu’à la première vue le capitaine avait conçue de moi, il eut la bienveillance de me donner la chambre qui touchait à la sienne, et dont il s’était réservé le privilége de disposer en faveur de qui bon lui semblerait.

Le lendemain de notre première entrevue et de notre arrangement, je me rendis à bord dès le matin, pour informer mon capitaine de l’arrivée de mes marchandises, que le roulage accéléré venait de m’apporter de Paris au Hâvre, en vingt jours.

Je trouvai mon homme tout préoccupé, lui que j’avais quitté la veille si gai et si insouciant.

—Vous ne devineriez jamais, me dit-il, en remarquant l’impression que son air méditatif venait de produire sur moi, vous ne devineriez jamais ce qui me barbouille les idées depuis ce matin?…

—Quelqu’une sans doute de ces contrariétés si fréquentes au milieu des tracasseries d’un armement et d’un départ prochain?

—Vous n’y êtes pas et vous n’y seriez même jamais si je ne vous l’expliquais pas… La gastronomie a fait depuis quelques années des progrès si rapides et si effrayans sur toute la surface du globe, qu’aujourd’hui quand un passager se dispose à traverser les mers, il ne s’informe plus si le navire est solide et bon voilier, si le capitaine est expérimenté et bien élevé. La première chose et la seule qu’il demande est celle-ci: le navire a-t-il un bon cuisinier? Tous les bâtimens sont toujours assez solides, tous les capitaines assez habiles, pour qu’il semble que ce ne soit plus un mérite que de bien conduire une bonne barque à sa destination; mais un bon cuisinier, c’est là l’heureux phénix à trouver; et la chose paraît si rare à messieurs les passagers, que ce n’est que sur les attestations et les informations les plus sûres, qu’ils se hasardent à mettre le pied à bord d’un bâtiment dont le chef n’a pas été éprouvé par une suite de trois cents omelettes, quatre cents capilotades de volaille et autant de ragoûts de mouton, exécutés dans trois ou quatre voyages bien constatés. Voilà le degré d’abaissement auquel notre profession de marin est arrivée, mon cher monsieur. Le meilleur capitaine aujourd’hui est celui qui réussit à mettre la main sur le meilleur gâte-sauce qui daigne naviguer à cent francs par mois. Depuis l’invention des bateaux à vapeur, c’est le mécanicien qui est devenu la première personne à bord de ces sortes de bâtimens; et à bord de nos navires à voiles, c’est le chef de cuisine, qui, la cuiller à pot à la main, nous a ravi en quelque sorte le sceptre de la considération. Telle est, de nos jours, la décadence des choses, et c’est cette décadence-là qui me fiche un peu malheur.

—Et c’est là la seule idée pénible qui vous chagrinait lorsque je vous ai abordé?

—Eh non, ce n’est pas l’idée, mais c’est le fait en lui-même qui me taquine! Sept à huit marmitons, plus sales les uns que les autres, se sont déjà offerts à moi pour remplacer le chef que j’ai été obligé d’assommer dans la dernière traversée. Je les ai tous remerciés, comme vous le pensez, sans prendre sur leur compte d’autres informations que celles qu’ils portaient sur leur figure. Hier au soir, au moment où vous veniez de me quitter, un jeune homme, très gentil ma foi, d’une physionomie ouverte et intelligente, d’une mise simple, mais très propre, se présente à moi. Il se propose pour remplir les fonctions de cuisinier à mon bord. Je lui demande ses certificats, et il me montre deux attestations de capitaines qui prouvent qu’il a fait deux voyages, l’un à Buenos-Ayres et l’autre à la Guadeloupe, en qualité de chef, et qu’il a toujours rempli ses devoirs avec zèle et capacité.

»Il est bon que vous sachiez que rarement mon premier coup-d’œil m’a trompé sur le compte des individus, et que la finesse de tact que j’ai acquise en fait de physiognomonie, m’a inspiré une telle confiance dans l’infaillibilité de mes appréciations d’hommes, qu’hier, tout en vous voyant pour la première fois, sans aller plus loin, j’aurais répondu sur ma tête que vous êtes un brave et digne garçon. Aussi vous avez vu comme je vous ai de suite débité ma marchandise et confié un tas de petites choses, comme on le fait à une personne dont on est sûr.

—Capitaine, vous êtes vraiment trop bon et vous me flattez…

—Non, ce n’est pas vous que je flatte, c’est plutôt moi, ou, pour mieux dire, le tact que je possède… Eh bien donc, pour finir mon histoire, je vous avouerai que ce jeune homme m’a plu: ce doit être quelque chose de bon, de distingué même dans le genre gargotier, j’en suis d’avance convaincu. Mais, pour mieux m’assurer du fait, j’ai pris un moyen certain de mettre sa science à une rude épreuve, et savez-vous comment je m’y suis pris pour cela?

—Vous lui avez fait mettre la main à la pâte en présence d’un cuisinier émérite, d’un Véry assermenté par-devant les hôtels et gargotes du lieu?

—Pas du tout; je vous ai invité à dîner, ainsi que tous mes autres passagers et quelques amis qui savent manger. C’est le jeune chef qui, pour sa première nuit des armes, fera la tambouille avant d’être reçu chevalier de l’écumoire. Si le dîner est bon, je prends l’homme; s’il n’est que passable, je lui paie seulement le prix de la course et je le laisse là; s’il est mauvais, je l’expulse en lui faisant grâce de ce qu’il m’aura gâté, et peut-être bien en le gratifiant de quelque distraction de pied, ailleurs qu’à la tête… La comtesse de l’Annonciade, notre aimable passagère, comme bien vous pouvez le penser, m’a fait répondre qu’elle était fâchée de ne pouvoir se rendre à mon invitation. C’est par forme que je l’avais invitée: c’est par convenance qu’elle refuse. Tout cela est dans l’ordre.

»A ce soir donc, à six heures précises, au Grand-Hôtel, salle no 3, c’est là que je traite, et qu’assis tous à table, le moins gravement que nous pourrons, nous procéderons à l’examen du candidat au poste de cuisinier, à bord du navire le Grand-Napoléon. Ah! pardon! non, je me trompe: à bord du navire le Toujours-le-même. Vive lui! morbleu!» me dit ensuite à l’oreille le brave capitaine en me serrant fortement la main. Il me quitta une minute après, bien plus content que lorsqu’une heure auparavant je l’avais trouvé rêvant à la prééminence du cuisinier sur le capitaine.

III
C’est presque toujours dans la spontanéité de nos fonctions physiques les plus impérieuses, que nos penchans moraux se trahissent ou se révèlent à l’œil de l’observateur. On ne prend jamais autant de calcul dans un coup de fourchette ou un coup de dent, que dans la manière de donner une poignée de main ou de rendre un salut.

(Page 53.)

Le cuisinier à l’essai;—dîner d’épreuve;—un compagnon de voyage à table;—l’air de la Molinara interrompu;—élection et couronnement du cuisinier du trois-mâts le Toujours-le-même.

Jamais je n’ai pu voir une réunion d’hommes s’apprêter à bien dîner, sans m’être senti frappé agréablement de tout ce qu’il y a de purement animal dans les plaisirs même les plus raffinés de notre civilisation. Dix à douze personnes bien toilettées, bien épinglées, attendant avec appétit, dans un beau salon, l’instant de dévorer le copieux repas qu’un cuisinier tout suant va jeter à leur voracité, m’ont toujours rappelé, malgré toute la délicatesse de leurs formes et de leurs manières, ces festins de la côte d’Afrique, pour lesquels les sauvages convives s’aiguisent les dents un jour d’avance. Aussi la répugnance irrésistible que m’ont constamment inspiré nos usages gastronomiques, a-t-elle été quelquefois poussée si loin chez moi, que j’aurais voulu exister dans une société où, au lieu de se rassembler, comme on le fait partout chez nous, pour absorber le plus d’alimens que l’on peut, on eût cherché, au contraire, à se cacher et à s’isoler pour satisfaire un des appétits à coup sûr les moins nobles de notre nature, celui de se remplir l’estomac à des heures déterminées par le besoin, qui fait sortir la brute de sa tanière et l’oiseau de proie de son aire ensanglantée.

On a beau dire, pour tempérer ce que l’acte de se réunir pour manger a de trop positivement matériel aux yeux de notre orgueilleuse espèce, que l’on se rassemble autour d’une table bien servie, beaucoup moins pour engloutir des alimens, que pour jouir, pendant quelques heures, de l’agrément d’une société choisie; que le dîner d’apparat n’est que le prétexte, et que le plaisir de se trouver ensemble est le but… Oui, mais pour vous convaincre du contraire, observez le silence qui accompagne le début d’un grand repas, remarquez l’avidité avec laquelle ces convives, qui ne se sont réunis chez vous que pour savourer les délices de la bonne compagnie, vous font disparaître les mets offerts à leur faim et vous vident les bouteilles sacrifiées à leur soif; dites alors, dites-moi si le plaisir de manger n’est pas le but caché, et l’attrait d’une société choisie le prétexte apparent… Voyez, pour peu qu’un de vos invités manque d’appétit ou soit soumis à des précautions hygiéniques, la figure qu’il fait au milieu de ces faces que rubéfie la jouissance d’un besoin physique qui se satisfait… Oh! sans doute qu’après s’être bien repus et s’être plus que suffisamment gorgés de viandes succulentes et de vins excitans, vos convives causeront, babilleront même et que la conversation s’enflammera au feu des bons mots électriques qui jailliront de leurs cerveaux échauffés… Mais avisez-vous, s’il est possible, de donner un grand repas sans vin à tout ce monde si pétillant d’esprit, et vous verrez ce que deviendront les vives saillies, la joie et la pétulance si folle et si ingénieuse de vos sobres convives! Ce sont des gens qu’il faut faire manger à l’auge côte à côte, pour en tirer quelque chose de sociable et d’aimable après boire. Et l’on voudrait faire d’un grand dîner un acte purement intellectuel! Allons donc, c’est le prix matériel dont on paie le plaisir d’avoir chez soi des gens qui ressemblent à des êtres civilisés une fois qu’ils n’ont plus ni faim ni soif.

En arrivant à l’heure indiquée, dans le salon no 3 du Grand-Hôtel du Hâvre, je trouvai neuf à dix des convives du capitaine, cherchant à cacher du mieux possible l’appétit impatient, inquiet, qu’on pouvait lire sur leurs physionomies tiraillées. Il ne me fut pas difficile de deviner, sans le secours de notre amphitryon, les passagers avec lesquels je devais d’abord dîner ce jour-là et faire ensuite route pour la Martinique. Le chanteur italien, vêtu de noir de la tête aux pieds, était ce gros homme qui, les mains derrière le dos, promenait dans l’appartement son faux toupet frisé de frais. M. Desgros-Ruisseaux était ce jeune homme pâle qui parlait à un étranger de la supériorité des figurantes de l’Opéra sur les plus belles filles de couleur même. Pour l’ordonnateur en chef, ce ne pouvait être à coup sûr que ce grand sec, grisonnant, assis dans le coin d’une ottomane, et faisant flageoler ses longues jambes croisées, bâillant somptueusement pour conserver un air de dignité administrative, au milieu de tout ce monde qu’il ne connaissait pas.

Le capitaine, me prenant par le bras, me présenta affectueusement à ses amis et à ses passagers. L’Italien accueillit mon salut, en baissant la tête sans déranger les poignets qu’il s’était croisés sous les basques de son habit. Le jeune créole me tendit cordialement la main, et M. l’ordonnateur ne daigna pas se lever de dessus son divan, pour répondre à ma courbette d’introduction. En une minute enfin je sus toutes ces individualités-là par cœur.

Il fallut attendre une grande heure encore le dîner que les invités grillaient de se mettre sous la dent; et c’est pendant ce temps que je remarquai surtout l’influence que les perplexités de l’estomac peuvent exercer sur des gens de bonne compagnie qui se sont donné le mot pour assouvir ensemble leur faim excitée par la perspective d’un grand repas. La conversation, d’abord assez vive, était peu à peu tombée en langueur; le sentiment d’espoir que j’avais lu en entrant, sur les physionomies épanouies des convives, s’était effacé par degrés, pour faire place à une impression trop visible d’inquiétude et de mauvaise humeur. Il fallait enfin une pâture prompte, la pâture promise, à ces gens-là. Le capitaine, qui sentait la responsabilité que l’exigence gastrique de ses invités faisait peser sur lui, allait sans cesse du salon à la cuisine et de la cuisine à la salle à manger; il suait comme dans un jour de combat quand la victoire est encore indécise ou quand la défaite commence à paraître possible…

On annonça enfin le succès de la journée, les garçons de l’hôtel vinrent crier le bulletin de la bataille, en informant officiellement le capitaine que ces messieurs étaient servis!

Le potage fut d’abord anéanti: trois ou quatre grosses pièces de viande le suivirent; les vins de Bordeaux et de Bourgogne ruisselèrent sur tout cela, au milieu du silence qui n’était interrompu que par le choc des assiettes et le cliquetis des fourchettes et des couteaux. Le premier service y passa tout entier, et ce ne fut qu’après avoir pris possession de la meilleure partie du dîner, que l’on commença à le goûter. A table on ne songe à faire de la science qu’après avoir fait de la brutalité gastronomique; cet aphorisme rentre encore dans les premières observations que j’ai déjà faites à la tête de ce chapitre.

Intéressé comme je l’étais à étudier les nouveaux compagnons de voyage que le sort allait me donner, j’observai particulièrement l’attitude et les manières de mes trois collègues passagers. C’est toujours dans la spontanéité de nos fonctions physiques les plus impérieuses, que nos penchans moraux se trahissent ou se révèlent à l’œil de l’observateur. Il ne peut jamais entrer autant de calcul dans un coup de fourchette ou un coup de dent, que dans la manière de donner une poignée de main ou de rendre un salut.

M. Larynchini mangea beaucoup, mangea même, si on peut le dire, avec volubilité; mais il parla peu.

M. Desgros-Ruisseaux officia, comme disent quelques gastronomes, avec distraction, sans ordre, et ne parla à son voisin que de bals, de spectacles, de femmes et de cannes à sucre, en accompagnant chacune des phrases de sa conversation d’une toux sèche qui me fit mal pour son avenir.

M. l’ordonnateur en chef exécuta fort passablement quelques mets de choix, mais d’un air méditatif, profond même, goûtant tout, faisant quelquefois la grimace comme un dégustateur, changeant son assiette à toute minute et la faisant toujours passer au garçon, par-dessus l’épaule. Ses lèvres minces et rentrées s’entr’ouvrirent vers la fin du repas pour laisser passer quelques légers hoquets d’assez bon ton; mais pour dire un mot agréable, pas une seule fois.

Le capitaine Lanclume coupait, tranchait, suait, buvait beaucoup pour nous engager à boire comme lui, en nous répétant tous les quarts d’heure: mangez bien et goûtez tout, messieurs; car c’est comme jury que je vous ai réunis autour de cette table, pour rendre votre arrêt sur le mérite de ce dîner d’épreuve.

Le dîner fut trouvé bon, admissible, et M. l’ordonnateur, à qui le capitaine s’adressa par déférence pour avoir son avis particulier, laissa enfin tomber ces paroles, de toute la hauteur de son importance administrative: «Le repas a péché peut-être par quelques détails un peu communs; mais l’ensemble m’a paru irréprochable. Cuisine méridionale, un peu exagérée, haute en goût, faible dans la base, mais cependant passable.»

Notre malheureux hôte s’était donné tout le mal possible pour nous inspirer de la gaieté, et n’avait réussi jusque-là qu’à produire beaucoup de bruit, la chose selon moi la plus opposée à la gaieté qui doit régner à table. Le dessert venait d’être servi, et le capitaine voulant à toute force que son dîner finît par quelque chose d’éclatant, invita, supplia M. Larynchini de nous faire entendre cette voix devenue si célèbre dans toutes les îles du vent. La plupart des chanteurs de profession ne demandent pas mieux que de saisir, dans le monde, l’occasion de se faire écouter en silence des personnes avec lesquelles ils ont craint long-temps de compromettre leur infériorité ordinaire sous le rapport de la conversation. M. Larynchini prié, sollicité, reprié, resollicité pendant un demi-quart d’heure, nous annonça qu’il allait nous chanter un air de la Molinara, avec une voix de femme. Mais avant de procéder à l’exécution de son ariette, il eut soin de se turbanner le toupet d’un énorme foulard jaune, et de s’attacher sous le menton une serviette qui devait remplir les fonctions d’un fichu.

Le plus criard des faussets auquel on pût s’attendre sortit de la bouche, des narines, et je crois même des yeux du virtuose, pour venir nous percer les oreilles et porter l’étonnement et l’alarme dans toute la maison. Notre contenance ne laissa pas que de devenir fort embarrassante, avec l’envie que nous avions de rire de l’artiste, et la crainte que nous aurions eue de le fâcher en riant. Les garçons du logis montèrent précipitamment pour savoir ce qui se passait dans le salon. Cette brusque apparition n’empêcha pas le chanteur de continuer, et nous n’aurions pu trouver que très difficilement un moyen honnête de terminer cette scène burlesque, sans un ou deux maudits chats de l’hôtel, qui, errant sans doute sur les gouttières et entendant miauler notre virtuose, s’avisèrent de prendre le diapason de sa haute-contre et de miauler à l’unisson avec lui.

La froide promptitude que mit l’Italien à rentrer son foulard dans sa poche et à jeter dédaigneusement sa serviette sur la table, nous indiqua assez qu’il n’y avait plus de chant à espérer ou à redouter pour nous. Les éclats de rire que jusque-là nous avions étouffés tant bien que mal, commençaient à frapper désagréablement les oreilles de notre capitaine, qui, plus maître de lui que nous tous, avait su conserver le sérieux attaché à son rôle, lorsqu’il vint fort à propos à ce brave homme l’idée de faire diversion à la mésaventure du maëstro, en s’écriant:

«Messieurs, vous avez pu vous former, je pense, par ce que vous avez bien voulu manger, une opinion assez exacte sur le savoir-faire du jeune auteur du dîner dont voici les débris. Maintenant c’est un jugement consciencieux que j’attends de votre expérience et de votre impartialité. Croyez-vous bien, en votre âme et conscience, que le candidat que vous venez d’examiner soit digne d’être employé comme cuisinier en chef à bord du trois-mâts le Toujours-le-même?

—Oui, s’écrièrent à la fois, la main sur l’estomac, tous les convives, à l’exception de l’Italien qui probablement craignait de hasarder de nouveau sa voix, même pour n’exprimer qu’un vote.

—Eh bien! ordonna le capitaine en s’adressant aux garçons de l’hôtel, allez me chercher le jeune lauréat, pour qu’il soit reconnu solennellement dans le grade qu’il vient de conquérir à la pointe du couteau et de nos fourchettes.»

Le triomphateur parut, son bonnet de coton à la main, le tablier retroussé d’un côté et le couteau vainqueur glorieusement suspendu encore à la ceinture. Le pauvre jeune homme, tout moite encore de sa corvée, riait niaisement, se frottait le nez du dos de la main, cherchait à prendre une attitude convenable, et ne savait quel maintien se donner au milieu de cette scène toute grotesque pour nous et très embarrassante pour lui.

Le capitaine le tira bientôt de gêne en lui adressant ces mots:

«Comment vous nommez-vous?

—Gustave Létameur.

—Gustave Létameur, le jury gastronomique rassemblé sous ma présidence pour déguster les titres que vous avez fait valoir à la place que vous sollicitez, m’a chargé, à la suite d’un examen rigoureux, de vous proclamer chef de cuisine à bord du navire le Toujours-le-même, et pour vous offrir un témoignage plus éclatant encore de la satisfaction générale, permettez-moi de déposer sur votre front que vous allez avoir la complaisance de vous essuyer, ce laurier que vous avez conquis au feu.»

C’était une couronne de laurier-sauce que le capitaine venait de détacher de la croûte d’un énorme jambon de Bayonne.

Le nouveau chef dont la physionomie était, ma foi, fort heureuse, répondit à cette plaisanterie, sans sortir des limites que lui imposait l’infériorité de sa position.

«Soyez sûr, dit-il au capitaine, en acceptant le laurier à ragoût, que je m’efforcerai toujours de consacrer ma gloire à l’utilité du service.»

Des applaudissemens unanimes accueillirent cette repartie, et le capitaine, enchanté, tira quelques pièces de cinq francs de sa poche, pour que le chef triomphant gratifiât lui-même d’un petit supplément de paie, un marmiton dont il avait demandé à être assisté dans les apprêts et l’exécution de son dîner.

Ce marmiton supplémentaire, espèce de secrétaire intime, auquel aucun des convives ni le capitaine lui-même n’avaient fait attention, s’était tenu, pendant toute la scène d’installation, dans l’ouverture d’une porte entrebâillée, pour jouir des honneurs que l’on accordait au jeune chef. Je crus remarquer dans l’air de satisfaction de cet aide obscur de cuisine, l’indice d’un sentiment d’amour-propre qui me porta d’abord à soupçonner certain stratagème de la part de M. Gustave Létameur, dans la préparation de son dîner. Mais trop peu sûr encore de la réalité du fait, et trop peu familier surtout avec le capitaine pour lui confier les doutes fondés sur ma remarque, je gardai mon observation pour moi, dans la crainte de nuire, sur de simples conjectures, à la carrière du pauvre jeune homme dont nous venions de couronner les efforts… Sotte réserve, qui m’empêcha d’épargner toute une vie de tribulations, de misère et d’abjection, à ce malheureux imprudent!

Nous nous séparâmes à minuit, ravis de la cordialité et de la franchise de notre capitaine, en nous promettant bien de ne pas manquer, le 13 du mois, au rendez-vous que nous autres passagers nous étions donnés à bord pour ce jour-là: c’était le jour du départ…

Ah! je ne dois pas oublier ici, qu’en sortant de la salle à manger, pour rentrer chez lui, le chanteur italien alla se heurter contre un orgue de Barbarie qui nasillait l’air de la Molinara.

IV
Pour moi, je l’avouerai, je ne pus voir sans me sentir ému, cette singulière réhabilitation d’un nom partout proscrit sur cette terre dont nous étions encore si près; je fus même presque attendri de ce culte rendu en pleine mer, en face du soleil couchant, à la mémoire du héros dont la vie s’était éteinte aussi au milieu des flots, avec ce soleil qui jetait ses derniers rayons sur notre navire et sur les couleurs chéries du pavillon factieux que nous venions d’arborer.

(Page 75.)

Un départ le vendredi de la semaine et le treize du mois;—incrédulité de notre capitaine;—adieux à la France;—réhabilitation du nom du navire;—notre cuisinier à l’épreuve n’a jamais navigué;—longanimité du capitaine;—notre premier repas en mer.

Un navire qui part sera un spectacle toujours beau pour les personnes friandes de tristes et douces émotions, comme dirait Montaigne. Il y a dans cette soudaine séparation d’un faible bâtiment et de la terre qu’il abandonne, quelque chose de si imposant et de si vague pour la pensée! Il y a surtout dans cette vaste mer qui l’attend en mugissant pour l’enlever au rivage, une telle immensité de périls à affronter, une si grande disproportion de forces entre les combattans! car ce sera, au moins, un long, pénible et bien terrible combat que le navire aura à livrer aux vents, aux flots, à la tempête et à la foudre!… Et voyez pourtant quel contraste entre cette scène si vive, si pittoresque du départ, et l’avenir que vous redoutez tant pour ce pauvre navire! Jamais le bâtiment n’a été plus mignon, plus soigné, mieux tenu: on dirait son jour de fête, à lui. Jamais ces matelots qui, perchés sur leurs mobiles vergues, livrent les voiles frémissantes au souffle de la brise, n’ont été aussi gais, plus alertes, plus ardens: les entendez-vous chanter en manœuvrant? ils courent, grimpent, volent plutôt qu’ils ne marchent, à la voix retentissante de leur capitaine; et si quelquefois, du haut de leurs hunes ou de leurs barres, balancés par les premiers coups de roulis, ils jettent encore un regard d’amour sur le rivage qui fuit et qu’ils ne reverront peut-être plus, bien vite leurs yeux d’oiseaux de mer se reportent sur l’Océan qui s’ouvre devant eux, sans bords, sans limites, comme l’avenir, comme le néant peut-être, mais aussi comme l’espérance.

Il était midi quand nous appareillâmes du port du Hâvre; un splendide soleil d’été dardait ses rayons étincelans sur les flots qui se gonflaient devant nous, sur la ville que nous allions bientôt perdre de vue avec tout ce bruit, tout ce tumulte qui déjà venaient mourir à nos oreilles. Ce jour-là, c’étaient nous qui faisions, en notre qualité de partans, les frais du spectacle dont la foule des curieux venait jouir en accourant sur les jetées. Étonné du grand nombre de personnes qui se pressaient sur les quais et sur le rivage pour nous voir sortir, je demandai au capitaine comment il pouvait se faire qu’une chose aussi ordinaire que l’appareillage d’un navire attirât autant de monde hors des maisons, dans une ville depuis si long-temps accoutumée à ces sortes de spectacles maritimes.

«Ah! c’est que vous ne savez pas une chose, me répondit le capitaine, une chose qui vous intéresse cependant, vous le premier, et qui aiguillonne la curiosité de tous ces jobards?

—Et quelle chose si extraordinaire donc?

—Comment, vous n’avez pas encore remarqué que c’est aujourd’hui vendredi et le 13 du mois, par-dessus le marché, deux raisons pour que le navire coule en mer, et deux raisons que j’ai choisies tout exprès pour donner un démenti palpable à la superstition de ces philosophes-là. Voilà pourquoi tous ces fainéans et ces oisifs qui connaissent mon goût pour les départs du vendredi, ont quitté leurs travaux et leurs cassines pour venir voir mon bâtiment se jeter à la côte ou chavirer en larguant ses huniers!…»

Le capitaine Lanclume, après m’avoir donné cette explication, haussa les épaules de pitié, en jetant sur la foule curieuse un regard de colère et de mépris, puis il continua à commander la manœuvre qu’il y avait à faire pour mettre le navire dehors.

La comtesse de l’Annonciade, la seule de nos camarades de voyage que je n’eusse pas encore vue, se montra sur le pont au moment où le pilote qui nous avait mis en rade allait prendre congé de nous, la bouche gargarisée de rhum et les poches pleines de cigarres, et alors nous pûmes jouir enfin du plaisir de faire connaissance avec la physionomie et l’extérieur de notre unique passagère. Sans être belle, sans être même jolie, la comtesse nous parut avoir ce qui remplace presque toujours avec avantage, chez beaucoup de femmes, l’élégance de la taille et l’éclat même de la figure: ce quelque chose d’indéfinissable qui ne s’exprime encore que par un mot fort incomplet, nous frappa tous tellement, à l’aspect de la comtesse, que l’Italien me dit, que je répétai au créole et que le créole répéta à l’ordonnateur: elle a de la grâce. Il est bien rare que chez les femmes élevées dans un certain monde, on ne trouve pas, quelque mal partagées même qu’elles soient du côté des dons extérieurs, un charme qui leur est propre et qui ne peut appartenir, s’il est possible de s’exprimer ainsi, qu’au genre d’imperfection que l’on remarque dans chacune d’elles. Le charme dominant dans la personne de notre passagère était la grâce, comme je l’ai déjà dit, comme nous l’avions tous dit en la voyant; et la comtesse eût-elle été plus jolie, je crois, sa beauté n’aurait ajouté que bien peu de chose à l’agrément de sa physionomie, tant cette physionomie pouvait aisément se passer de beauté.

Je ne remarquai que long-temps après l’avoir vue, qu’elle était un peu brune quoique assez fraîche, que sa taille était petite quoique bien prise, et que sa bouche, moins grande que son bel œil noir, était recouverte d’un léger duvet d’ébène que dans le monde on avait dû comparer quelquefois, j’en suis bien sûr, aux moustaches timides d’un jeune adolescent.

Sa toilette de bord, qu’elle avait eu soin de prendre avant son départ, rehaussait du reste, fort coquettement, les avantages de sa tournure et le caractère particulier de son teint un peu prononcé. Un joli madras créole emprisonnait à moitié sa chevelure de jais; une robe gris-pâle faisait semblant de serrer négligemment sa taille qui aurait pu tenir entre ses deux jolies petites mains; et quelques anneaux finement ciselés couvraient presqu’à moitié ses longs doigts délicats, entre lesquels elle s’amusait, en regardant la terre, à déchirer un mouchoir de poche de batiste, avec une expression de préoccupation que l’on ne saurait dire.

Y a-t-il beaucoup d’hommes au monde qui, une seule fois dans leur vie, aient été regardés par une maîtresse, d’un de ces regards qu’une passagère attache sur la terre qui fuit à ses yeux? c’est la réflexion qui me vint en voyant la comtesse dire adieu à la côte de France. Elle ne pleurait pas: elle faisait mieux, elle s’efforçait de retenir ses larmes. Les deux négresses qu’elle ramenait avec elle, priaient à ses pieds.

Oh! sans doute, pensais-je en moi-même, cette femme laisse quelque chose d’elle-même là… sur ce rivage si doux ou sur cette terre d’amour qu’il nous faut quitter…

Et moi aussi je regardais la France, toute la France qui disparaissait déjà sous des nuages qui semblaient s’attacher à elle, pour nous laisser partir seuls.

«Eh bien! quand je vous disais, s’écria le capitaine Lanclume, pour nous arracher au sentiment que nous éprouvions tous, quand je vous disais que j’avais raison de partir le vendredi 13 du mois! Le temps est magnifique, la brise fraîchit et nous enlevons déjà nos huit nœuds et demi sans nos bonnettes. C’est exprès pour nous—le diable m’emporte!—que ce temps a été fait par le père éternel.»

Le chanteur italien qui s’était coiffé d’une casquette de velours vert, bariolée de filets d’or, s’arrêta tout court à ce mot de vendredi. L’ordonnateur alla prendre son bonnet de coton comme pour passer une nuit en diligence, et la comtesse descendit dans sa chambre, peut-être pour trembler ou pour prier plus à l’aise en pensant à ce terrible mot de vendredi. Personne à bord, excepté le diable de capitaine, n’avait songé à ce jour-là, à cette fatale coïncidence du vendredi et du 13 du mois!

Quant à mon pauvre créole, il nous dit de la plus douce voix que puisse avoir un homme: «Peu m’importe ce jour du départ! pourvu que je puisse atteindre le tropique, je suis sauvé. C’est sous son influence que j’ai reçu le jour, et c’est lui qui me redonnera la vie!»

Il est des hommes qui naissent organisés tout juste pour mourir à vingt ans, et qui, au terme de cette courte carrière, se trouvent avoir parcouru toutes les phases d’une vie ordinaire. Adolescens quand les autres sont encore enfans, hommes faits à l’âge où les enfans entrent à peine dans l’adolescence, vieillards à l’âge marqué pour la jeunesse, on les voit mourir de caducité au moment où le printemps vient de s’ouvrir couvert de fleurs et rempli d’espérances pour ceux dont ils ont partagé le berceau et les jeux.

Notre pauvre créole était un de ces hommes-là.

Les paroles mélancoliques qui venaient de sortir de sa poitrine épuisée, me le firent remarquer avec plus d’attention que je ne l’avais fait encore. Les émotions du départ, l’incertitude de son sort peut-être, avaient, ce jour-là, jeté sur ses traits les traces d’une altération profonde. Je cherchai à le rassurer de mon mieux, sur les craintes qu’il paraissait concevoir, et, en lui parlant, je m’en voulais presque de l’état de force et de santé qu’il pouvait m’envier. Je sentais que j’étais dans la position d’un riche qui console un pauvre à qui il ne peut rien donner que des conseils. Le malade me répétait: «C’est l’air du tropique qu’il faut à mon affection… mais quand le respirerai-je cet air là!…

—Jamais! me dit tout bas à l’oreille le capitaine, du ton dont on prononce un arrêt de mort. Jamais!…» Et parlant ensuite à ses matelots: «Hé! dites donc, devant: File un peu l’écoute de misaine.»

Le dîner du jour de départ est ordinairement bien vite préparé et bien vite mangé, quand toutefois les passagers sont disposés à le manger. Tout est encore si mal installé à bord, les préparatifs nécessaires pour mettre la cuisine en train sont si difficiles et si longs à faire, que c’est à peine si l’on peut compter sur un potage mangeable et quelques côtelettes passablement grillées. Un pâté froid, du jambon, un poulet à la gélatine et de beaux fruits nous furent servis à cinq heures, sans que le cuisinier Gustave fût obligé de déployer à bord une partie de la science qu’il nous avait fait admirer au Grand-Hôtel du Hâvre.

La comtesse ne parut pas à table, malgré les instances du capitaine pour la décider à accepter quelque chose. Quand nous remontâmes sur le pont, après avoir fait honneur à notre premier dîner de bord, la terre ne montrait plus à l’horizon que des formes indécises flottant au-dessous de ces nuances bleuâtres qui ont quelque chose de si vague et de si vaporeux, et qui couronnent si admirablement la teinte plus mâle et plus sévère de la mer. Le soleil, versant ses derniers feux en face de la côte de France, inondait de pourpre et d’or étincelant cette scène immense et magnifique, et au moment même où il allait disparaître d’un côté à nos yeux, la terre de la patrie allait aussi, comme lui, disparaître de l’autre côté au-dessous des flots. La mer seule nous restait entre le soleil et la France, et sur cette mer paisible le navire voguait silencieusement.

Il ne fallut rien moins que la voix du capitaine pour m’arracher à mes méditations.

«Ah çà, nous fit-il, tout cela est sans doute fort beau; mais il nous reste autre chose à faire au coucher du soleil!

—Et qu’y a-t-il donc à faire pour nous, capitaine?

—Pardieu! il y a le nom de mon navire à réhabiliter. A terre, je plie docilement sous le joug de la nécessité. Mais une fois à la mer, je me redresse de toute la force de la contrainte que je me suis imposée, je redeviens roi de ma barque, et je règne sur un théâtre mille fois plus vaste que les bicoques de tous ces gueux de la Sainte-Alliance. Mousse!

—Plaît-il, capitaine?

—Viens ici. Prends-moi cette paire de gants… mets-les… Voyons, as-tu bientôt fini?

—M’y v’là, capitaine! C’est qu’ils sont un peu petits.

—Va ouvrir ma cachette avec cette clef, et apporte-moi, sans y toucher si tu peux, le nom du navire… Charpentier, voyons, un marteau et des clous! et sautons en dehors du couronnement… Maître Lafumate, attrape à hisser le pavillon français… Et vous, messieurs, si vous savez jouer de quelque instrument, vous ne me refuserez pas d’accompagner d’un petit air de circonstance, l’inauguration de mon ancien nom et du pavillon des braves.»

M. Larynchini prit sa guitare, moi, j’atteignis une flûte dans le fond de ma malle.

Le petit mousse envoyé en expédition dans la chambre, revint bientôt sur le pont, tenant religieusement dans ses mains gantées, une enseigne à fond bleu, portant en grosses lettres d’or, ces mots: Le Grand-Napoléon.

Le capitaine salua ce nom glorieux, tout l’équipage se découvrit, le charpentier alla clouer l’enseigne sur l’arrière du navire, maître Lafumate hissa et amena par trois fois le pavillon tricolore, et le guitariste et moi nous jouâmes de notre mieux l’air de la Marseillaise.

L’ordonnateur en chef n’y était plus; le créole souriait à cette scène moitié bouffonne et moitié pieuse.

Pour moi, je l’avouerai, je ne pus voir sans me sentir ému, cette singulière réhabilitation d’un nom partout proscrit sur cette terre dont nous étions encore si près; je fus même presque attendri de ce culte rendu en pleine mer, en face du soleil couchant, à la mémoire du héros dont la vie s’était éteinte aussi au milieu des flots, comme ce soleil qui jetait ses derniers rayons sur notre navire et sur les couleurs chéries du pavillon factieux que nous venions d’arborer. Tout le burlesque de cette espèce de parade napoléoniste s’effaça à mes yeux, pour ne me laisser voir que le côté sentimental de la cérémonie… «C’est ici, c’est à la mer, répétait le capitaine Lanclume, que je ressaisis toute mon indépendance d’homme et de Français et que j’en use. Voyez comme depuis qu’il a repris son vrai nom, ce coquin de navire en détale! Le voilà qui file deux ou trois nœuds de plus qu’auparavant! Ah! c’est qu’aussi, avec ce nom-là, il était si facile d’aller vite!… Pourquoi donc n’a-t-il pas eu cent mille hommes comme moi!… Aujourd’hui il ne serait pas mort, et nous ne serions pas ici!… Mais chassons toutes ces mauvaises idées-là qui font mal et qui ne produisent que des regrets inutiles… Lafumate, voyons; faites appuyer un peu les bras du vent! La brise fraîchit, et voilà tous vos bras qui sont mous comme le balan des boulines de revers!»

Quand la nuit fut descendue sur nous, autour de nous et sur les flots doux et tranquilles qui clapotaient harmonieusement au loin, le capitaine, sortant de la rêverie dans laquelle il était plongé depuis deux bonnes heures, demanda à son second à quoi servait le feu qu’on voyait flamboyer à la cuisine. L’officier lui répondit que c’était le chef qui s’exerçait et qui étudiait son fourneau et ses marmites.

—Puisqu’il y a encore du feu devant, dit le capitaine, ordonnez au cuisinier de nous faire du thé… Puis s’adressant à moi: Voisin, vous ne me refuserez pas une tasse de thé, n’est-ce pas? Je sens que j’ai besoin de prendre quelque chose, car il m’est resté là sur l’estomac, ou plutôt sur le cœur, un poids qui m’oppresse. C’est une chose bien étrange, allez, que mon organisation! Nul excès, nulle fatigue, nulle veille, nulle privation ne peut altérer ma santé. J’ai contre tout cela une complexion de fer. Mais la moindre petite émotion de cœur m’abat comme un enfant, me chiffonne comme une femmelette, et il est surtout des souvenirs contre la puissance desquels je ne retrouverais pas, j’en suis sûr, dans tout mon être, pour deux liards de force…

Une longue méditation succéda encore à ces paroles, et le capitaine ne quitta l’immobilité de la posture qu’il avait reprise, que pour crier:

«Eh bien! ce thé, arrivera-t-il aujourd’hui?

—Oui, il va être bientôt paré, répondit un petit mousse; mais, voyez-vous, capitaine, c’est qu’il ne peut pas couler de la bouilloire!

—Il ne peut pas couler de la bouilloire? reprit Lanclume. Voyons donc un peu cette bouilloire; apporte-moi ça ici!

—Ah çà! êtes-vous fou ou imbécile, cuisinier, s’écria le capitaine après avoir examiné et découvert le vase brûlant qu’on lui avait apporté. Comment, vous avez fourré toute notre provision de thé dans cette bouilloire, comme vous auriez mis un plein panier d’oseille dans une casserole, pour en faire une compote? Vous n’avez donc jamais fait de thé?

—Capitaine, non, je n’en ai jamais fait!

—Mais il paraît que vous n’en avez jamais bu non plus, car vous vous seriez aperçu sans doute… Est-il possible d’avoir mis deux livres de thé à bouillir, pour en faire quatre tasses! Faut-il qu’il y ait au monde des gens qui soient absurdes!… Mousse, prends-moi ces feuilles délavées, et mets-les à sécher en les étalant bien proprement sur une serviette… Ce thé nous servira en seconde édition pendant le voyage… Mais, bon Dieu! faut-il donc qu’il y ait des gens absurdes au monde! Faire une compote de thé, comme une compote d’oseille ou de chicorée!

»Mon cher ami, ajouta Lanclume en me prenant par le bras, je crois que, pour la première fois de ma vie, je me suis mis dedans avec ma science lavatérique. Le cuisinier que nous avons enrôlé sur sa bonne mine et son dîner d’essai, et qui m’a montré de si beaux certificats, n’a jamais navigué. Je viens de me convaincre qu’il n’a mis que depuis ce matin le pied à bord d’un navire.

—Bah! vous croyez, capitaine?

—Vous allez en juger par vous-même. Cuisinier! cuisinier! Avancez!

—Qu’y a-t-il pour votre service, capitaine?

—Faites-moi le plaisir d’aller m’amarrer ce foulard qui est un peu mouillé, sur les haubans de misaine!

—Sur les haubans de misaine?

—Oui, sur les haubans de misaine du bord du vent, pour le mettre au sec. Vous entendez bien, n’est-ce pas? sur les haubans de misaine du bord du vent.

—Oui, sans doute, capitaine, je comprends parfaitement.»

Le pauvre cuisinier, fort embarrassé de son foulard et de la mission dont le capitaine venait de le charger, s’en alla devant, demandant à voix basse, à tous les matelots qu’il rencontrait: «Pourriez-vous me dire où se trouvent… les… les… les comment donc…? les machins de misère, les…, comment déjà appelez-vous donc ça?»

Et les matelots, comme vous pensez bien, de hurler de leur plus grosse voix: Les choses de misère! De quelles choses voulez-vous parler? c’est qu’il y a tant de choses de misère à bord!»

«Quand je vous disais, me répétait Lanclume pendant cette épreuve, que le malheureux n’avait jamais mis le pied à bord d’un navire, et qu’il m’avait trompé en me montrant les certificats d’un autre marmiton!… Mais que diable voulez-vous, c’est un goujon de plus à avaler! Le pauvre bigre avait peut-être faim, et cette considération répond à tant de choses de misère, comme il disait tout-à-l’heure! Pourvu qu’il ait un peu d’intelligence et beaucoup de bonne volonté, il faudra bien lui pardonner celle-là!»

Le foulard, après bien des explications, des sarcasmes de matelots sur la pénible recherche des haubans de misère, venait d’être amarré et mis au sec sur l’avant.

Une épreuve plus longue, plus décisive et plus difficile attendait encore notre cuisinier, et ce ne fut pas sans trembler pour lui, que, le lendemain matin, je lui vis mettre la main à l’œuvre pour allumer son feu et préparer notre déjeûner. Le malheureux était, dans tous ses mouvemens, d’une gaucherie qui aurait donné des impatiences au plus mauvais fricoteur, si elle n’avait pas fait pitié. Je crois même que, sans la réserve que me prescrivait ma qualité de passager à la chambre, j’aurais volontiers pris à sa place la queue de la casserole et le manche du couteau de cuisine.

A dix heures et demie enfin, le maladroit, les yeux tout rouges de fumée et les joues toutes barbouillées de suie, ordonna au mousse d’annoncer au capitaine que le repas était servi.

Quel repas, juste ciel! Des côtelettes réduites en charbon, une omelette ramassée dans les cendres, et des haricots verts qui avaient l’air d’avoir été mis à infuser dans le bouillon clair qui leur servait de sauce. Comme je m’attendais à la surprise que le chef avait ménagée sous mes yeux, à la délicatesse de mes commensaux, je pus examiner tout à l’aise l’effet que produirait sur leurs physionomies la vue de ce détestable déjeûner.

L’ordonnateur en chef voulut d’abord essayer un peu du plat de légumes, et il renvoya bientôt son assiette en disant qu’il n’aimait pas les décoctions de haricots.

L’artiste italien continua à se charbonner les lèvres, de deux ou trois côtelettes qu’il s’obstinait à ronger.

La comtesse de l’Annonciade, qui avait bien voulu se montrer à déjeûner, fit une jolie petite moue qui semblait dire: Tout cela est bien mauvais, mais fort heureusement je n’ai pas faim.

Le bon créole Desgros-Ruisseaux fit servir aussitôt sur la table cinq à six compotes de confitures excellentes qu’il avait emportées pour la traversée.

Le capitaine n’avait encore rien dit, n’avait laissé même échapper aucun signe d’impatience. Seulement il avait pâli un peu en causant avec son second de l’apparence du temps… Mais au moment où tout le monde avait déjà pris son parti sur le désappointement gastronomique du matin, il s’écria en s’adressant au petit mousse: «Mousse, enlevez toute cette saloperie et servez à déjeûner…»

L’enfant intelligent qui épiait le regard de son capitaine et qui était habitué à deviner toutes ses intentions, escamote en un tour de main les chefs-d’œuvre culinaires de M. Gustave, et remplace tous ces plats maussades, par le large pâté, les poulets froids, le jambon rosé et les autres pièces succulentes qui, la veille, n’avaient fait que paraître et disparaître sur la table. De longues fioles de vieux vins cachetés sont substituées aux bouteilles de Bordeaux ordinaire, de beaux verres de cristal étincelans, aux verres de tous les jours. L’ordonnateur se ravise, l’Italien remange et la comtesse sourit… Tout se passa à merveille ensuite: on but même, je crois, du Champagne, et l’ordonnateur, en montant sur le pont après le déjeûner, crut pouvoir proclamer le gain de la bataille pour laquelle il avait un instant tremblé, en me disant à l’oreille: Il n’y a pas tant de mal que nous le supposions: le capitaine sait vivre!…

Oui, mais à part moi je me dis: Le cuisinier, en revanche, ne sait même pas faire cuire des œufs durs.

Et effectivement ce maladroit, à qui la comtesse faisait demander chaque matin deux œufs à la coque, ne les lui servait que durcis comme pour une mayonnaise; et lorsqu’ensuite, désespérant d’obtenir des œufs comme elle les voulait, elle les lui demanda comme elle ne les voulait pas, au lieu de lui servir les œufs durs qu’elle lui commandait, il lui donna, pour la première fois, des œufs à la coque.

C’était un être à prendre décidément à rebours.

V
En ce cas, puisqu’il est mangeable, vous allez le manger.

(Pag. 93.)

Notre passagère ne fait pas encore un choix;—notre cuisine continue à être détestable;—dépit du capitaine;—la soupe disciplinaire;—le châtiment gastronomique.

Lorsque l’on ne possède qu’une passagère à bord d’un navire, et que cette passagère vaut la peine d’être courtisée, rien de plus curieux que tout le mal que se donnent les jeunes hôtes du logis ambulant, pour obtenir le prix des petits soins et des hommages dont ils entourent la déité voyageuse, et rien de plus piquant surtout que d’épier le moment où la beauté, ainsi assiégée, laissera tomber la couronne sur le front de son heureux vainqueur. C’est une arène ouverte à toutes les prétentions et souvent même à tous les ridicules; arène au bout de laquelle on place la passagère comme le prix réservé d’avance au triomphateur. Les usages de la mer en ont décidé ainsi, depuis que les femmes ont pour la première fois osé s’aventurer sur l’eau. Aussi voyez, depuis le moment du départ, avec quelle anxiété, à toute heure, à toute minute, on cherche à savoir ou à pénétrer les progrès que les assaillans ont pu faire sur le pauvre cœur dont la défaite leur est assurée! On s’informe, en montant sur le pont, de l’état de la victime promise à la cruauté des sacrificateurs, comme du vent ou du temps qu’il fait… Il semble que chaque lieue que parcourt le bâtiment pour se rendre à sa destination, doive rapprocher cette victime du moment de la chute inévitable, que tout le monde attend, sur laquelle tout le monde a droit de compter, et qui est pour ainsi dire une chose que le capitaine s’est engagé à offrir à ses passagers, avec la table et le logement… Une traversée sans intrigue, ou tout au moins sans galanterie, quand il y a de jolies femmes à bord! mais ce serait un scandale épouvantable sur mer, une honte ineffaçable pour le navire, le capitaine et tous les voyageurs.

Trop imbu peut-être de ces idées que l’on avait fait accueillir au Hâvre à mon inexpérience, je m’imaginai qu’une fois au large, il ne resterait plus à la comtesse qu’à faire un choix entre nous et à avouer sa préférence, et dans cette prévision assez irritante pour mon imagination, je m’étais mis à surveiller, avec une sollicitude digne d’un plus grand succès, tous les mouvemens de la jeune Colombienne et tous les indices qui pourraient me révéler, dans la conduite de mes compagnons de voyage, quelque projet de séduction ou quelque modeste envie de plaire… Je ne puis même me rappeler aujourd’hui sans rire, les calculs de probabilité que j’établissais à cet égard, en passant en revue les chances que chacun de nous pouvait avoir de réussir auprès de la vive et coquette Américaine!… L’ordonnateur, me disais-je souvent, est hors d’âge et par conséquent hors de combat, malgré le soin qu’il prend chaque jour de se faire raser de frais et de parler des jolies Parisiennes près desquelles il a réussi dans le monde… Les langoureuses romances que notre soprano florentin roucoule toute la journée sur sa mandoline, sans avoir l’air d’y toucher, n’en feront jamais un concurrent bien redoutable: c’est un homme à entendre pendant un quart d’heure et non pas un homme à aimer… Moi, je suis trop peu galant, trop peu façonné au joug que veulent imposer les femmes, pour me flatter de remporter une victoire à laquelle, peut-être, je n’attache pas d’ailleurs assez de prix… Notre créole est joli garçon; il a même une de ces figures tendres et souffrantes sur lesquelles une jeune personne comme la comtesse pourrait placer un amour sentimental… J’ai cru remarquer aussi que souvent ses yeux rêveurs s’arrêtaient, avec une expression de douleur et d’intérêt, sur ces traits si touchans et si doux où se peignent à la fois la souffrance et la bonté… Oui, mais les regards de la comtesse semblaient dire dans ces momens-là… Quel dommage de ne pouvoir attacher sa vie qu’à une existence si frêle!… Oh! c’est ailleurs qu’elle choisira, cette femme qui cherche, j’en suis sûr, un attachement qui promette autre chose que des liens d’un jour et une affection de poitrine…

Et le capitaine?… Le capitaine est un fort joli homme, qui a de l’esprit sans jamais s’en être douté, et des manières même quand il veut s’en donner la peine… mais c’est un de ces jolis garçons qui conviennent plutôt à une imagination passionnée qu’à une âme rêveuse et romanesque. D’ailleurs ce n’est pas quand ils sont dans l’exercice de leurs fonctions, que messieurs les marins doivent avoir le privilége de plaire beaucoup aux dames! Qui donc la comtesse aimera-t-elle? car enfin il faut bien qu’elle finisse par aimer quelqu’un!…

Je m’y perdais, et sans me conduire encore jusqu’au scepticisme, la plus désespérante incertitude succédait à toutes mes conjectures.

Les momens où notre petite colonie nomade, condamnée à errer un mois ou un mois et demi sur l’onde, aurait pu établir ou jeter parmi ses membres quelques liens de sociabilité, étaient ceux que nous passions à table. Les heures du déjeûner et du dîner, en nous réunissant chaque jour comme une famille, auraient dû favoriser les communications un peu intimes qui n’avaient pu jusque-là exister entre des gens étrangers les uns aux autres. Mais par l’effet de l’incapacité de notre maladroit cuisinier, les repas qu’on nous servait deux fois par jour étaient si mauvais, que tous nous quittions aussitôt qu’il nous était possible, la table sur laquelle nous n’avions trouvé que des mets plutôt faits pour nous dégoûter que pour nous faire savourer le plaisir de manger long-temps, la seule peut-être des jouissances que l’on puisse se promettre à bord d’un navire.

Le capitaine qui nous entendait nous plaindre avec raison de la manière dont nous étions traités, souffrait dix fois plus de la contrariété que nous éprouvions, que nous-mêmes des privations que nous imposait la nullité désespérante de notre chef. Mais ce brave capitaine, redoutant lui-même la vivacité de son caractère, s’était contenté de dévorer son ressentiment en silence, pour ne pas laisser éclater un emportement qu’il n’aurait peut-être pas eu ensuite le pouvoir de modérer. Plusieurs fois, en sa présence, l’ordonnateur et l’Italien avaient commis l’imprudence de se prononcer avec un peu d’aigreur contre la mauvaise chère qu’ils faisaient depuis le départ, et notre passagère elle-même, la douce et timide comtesse de l’Annonciade, oubliant la réserve que lui prescrivaient son sexe et les convenances, avait laissé percer la répugnance que les repas du bord inspiraient à la délicatesse de son goût et de ses habitudes… Lanclume, pour tempérer autant que possible, par la profusion des objets dont il pouvait disposer, l’indigence de la cuisine que nous préparait M. Gustave, prodiguait les conserves, les bouteilles de Champagne, les liqueurs et les fruits secs dont il avait fait ample provision… Mais cette louable libéralité, de laquelle on ne lui savait pas, selon moi, assez gré, ne parvenait que trop difficilement à satisfaire l’exigence des deux gourmands ou gourmets que nous avions le malheur de posséder… Plus le capitaine faisait d’efforts pour contenter son monde, et plus il enrageait ensuite de voir l’inutilité de ses efforts… Et je prévis le moment où il allait éclater… Il n’y tenait plus…

Un soir, on sert le dîner comme à l’ordinaire; mais ce jour-là il avait plu, il avait fait un de ces temps de bord qui prédisposent tout le monde à l’irritation, un de ces temps enfin qu’ont éprouvés tous ceux qui ont navigué, et qui font que l’on est inquiet, hargneux sans savoir pourquoi. Le potage descend sur la table; on le goûte sans se dire un mot; il est inabordable. Les premiers servis font la mine; Lanclume fait une grimace, mais une de ces grimaces qui, sur la figure du marin, ont quelque chose de terrible…

«Mousse, dit froidement le capitaine en pâlissant un peu, va dire au chef de descendre…»

Personne n’ouvre la bouche ni pour manger, ni pour parler; c’est un arrêt ou une exécution que l’on attend…

Le chef coupable paraît au bas de l’escalier de la chambre, la casquette à la main, les yeux rouges de fumée et les joues barbouillées de suie.

«Cuisinier, prenez cette cuiller que vous donne le mousse, et goûtez-moi ce potage.»

L’ordre du capitaine est exécuté. Le cuisinier déguste le potage fumant, sorti de ses mains et de son officine.

«Comment le trouvez-vous?

—Mais, capitaine, dans la situation où vous venez de me placer, je répondrai comme Charles XII mangeant le pain moisi qu’on lui présentait: Il n’est pas bon, mais il est mangeable.

—En ce cas-là, puisqu’il est mangeable, vous allez le manger. Voyons, faites comme Charles XII.

—Pourvu qu’on me donne une assiette, je le veux bien.

—Il n’y a pas besoin d’assiette pour cela. Cette cuiller vous suffira pour avaler tout ce qui se trouve dans la soupière…

—Comment, tout cela, capitaine…

—Oui, tout cela, M. le cuisinier.

—Mais vous me permettrez de vous faire observer…»

Le doigt de Lanclume, tendu vers le pauvre chef, lui enjoignit, sans qu’il fût besoin de le répéter, l’ordre que venait de dicter le roi du bord…

Le cuisinier intimidé, terrifié, mangea par peur, par subordination, la soupe qu’il avait préparée pour sept à huit personnes. Les passagers et les officiers se taisaient pendant cette exécution d’un nouveau genre; ni les efforts pourtant bien comiques que faisait le mangeur pour venir à bout de son potage disciplinaire, ni les pauses qu’il marquait pour reprendre haleine, ne purent arracher un sourire à l’assistance. La comtesse même qui avait provoqué, par sa répugnance assez mal déguisée, la sévérité du capitaine, jetait sur le jeune condamné des regards où se peignait plutôt la commisération que l’envie de rire…

La corvée finie, le capitaine ajouta ces seuls mots à la leçon gastronomique qu’il venait de donner à son gâte-sauce.

«A l’avenir, vous saurez que toutes ces maladresses seront punies par le même châtiment; ce que l’on ne pourra pas manger ici, vous le mangerez tout seul… Il y a trop long-temps que je supporte la responsabilité humiliante de vos sottises, pour ne pas chercher à faire peser sur un imbécile comme vous les reproches qu’il mérite seul, et qu’un homme comme moi ne peut souffrir qu’avec le désir de s’en disculper ou de s’en venger un jour… Allez, et n’oubliez pas la morale de ce petit apologue en action.»

Le reste du repas fut aussi pitoyable que le potage; mais tous les convives mangèrent sans se plaindre et sans oser lever les yeux sur la figure imposante du capitaine qui venait de soulager sa mâle poitrine du poids qui l’oppressait depuis si long-temps…

Je m’attendais, en remontant sur le pont, comme nous en avions l’habitude à la fin de chaque repas, pour faire ce que nous appelions la promenade de digestion, je m’attendais, dis-je, à entendre mes compagnons de voyage condamner la sévérité du capitaine, au milieu des petits conciliabules que nous formions entre nous. Mais aucun ne prit la parole pour blâmer, en arrière du capitaine, la conduite rigoureuse que nous avions en quelque sorte provoquée nous-mêmes, en faisant un peu trop souffrir ce pauvre Lanclume des plaintes que nous ne cessions d’élever sur l’impéritie de son marmiton. Chacun se tint même à cet égard dans la plus grande réserve, quoique intérieurement tout le monde désapprouvât peut-être la nature du châtiment imposé à notre avaleur de soupe. Mais le capitaine était un homme avec lequel on pressentait les conséquences qu’aurait pu avoir une controverse trop vive à bord. Très bon humain au fond, mais jaloux de son autorité et susceptible au dernier point sur tout ce qui touchait à sa dignité d’homme et de chef à son bord, il n’eût pas manqué de repousser probablement une observation hasardée, par quelque acte d’emportement ou une provocation personnelle, quoique avec l’esprit qu’il possédait, il n’eût pas besoin de se jeter dans la violence pour faire prévaloir ses opinions ou se donner une contenance. Mais chez lui le cœur dominait, s’il est possible de s’exprimer ainsi, l’intelligence et la réflexion. Il était marin et marin avec tous les défauts et les qualités des individus de sa profession, avant d’être homme du monde avec cette froide retenue ou cette dissimulation de bon goût que l’on acquiert dans la belle compagnie. L’homme du monde enfin ne se montrait chez lui qu’avant ou qu’après le marin; et, ma foi, avec ces diables de gens dont on est forcé d’estimer jusqu’à la susceptibilité, le plus prudent, pour peu qu’on ait du savoir-vivre ou de la pénétration, c’est d’éviter des contestations qui deviennent tout au moins inutiles, quand elles ne deviennent pas désagréables.

Rarement, depuis le départ, j’avais vu Lanclume aussi gai que lorsqu’il reparut sur le pont après avoir fait manger le potage de correction à M. Gustave. On aurait dit à son air dégagé qu’il venait de se décharger du poids d’un énorme fardeau, sur les épaules d’un autre. Il riait, plaisantait avec ses officiers; mais sa gaieté me paraissait avoir quelque chose de factice et de sardonique… Un bâtiment faisant route pour l’Europe à contre-bord de nous, vint en ce moment à nous ranger à portée de voix; il avait arboré le pavillon blanc avant d’être rendu assez près de nous pour pouvoir nous parler…

«Répondez à ce signal, dit Lanclume à son second; faites hisser le pavillon tricolore.

—Le pavillon tricolore!… répéta l’officier.

—Oui, sans doute, le pavillon tricolore. Est-ce que nous en avons un autre à bord?»

L’ordre se trouva bientôt exécuté. Mais le bâtiment rencontré, en apercevant ce signe inattendu, s’empressa de mettre en panne par notre travers pour s’informer des événemens qu’une telle couleur devait lui annoncer. Le capitaine du navire, entouré d’une foule de passagers, nous fit entendre alors ces mots, d’une voix émue, dont la longueur de son porte-voix semblait encore augmenter le tremblement…

«Oh! du trois-mâts, oh!

—Holà! répondit flegmatiquement Lanclume.

—D’où venez-vous?

—De Bordeaux… Et notre capitaine ajouta, mais pour nous seulement et en détachant ses lèvres du porte-voix: Oui, crois celle-là et bois de l’eau!

—Combien de jours de mer? reprit le capitaine inconnu.

—Dix jours.

—Que s’est-il donc passé de nouveau en France?

—Vous le voyez! répondit Lanclume en montrant le pavillon séditieux, du bout de son porte-voix.

—Mais que signifie ce pavillon?

—Il signifie que l’empereur Napoléon est revenu.

—Comment revenu! Mais il est mort!

—C’est bien pour cela que je vous dis qu’il est revenu! Est-ce qu’un homme comme cela meurt jamais!

—Comment! il n’était donc pas mort?

—Quelle farce, mort!

—Et S. M. le roi Louis XVIII, qu’est-il devenu, s’il vous plaît?

—Tué dans une charge de cavalerie!

—Tué, dites-vous, dans une charge de cavalerie?

—Oui, dans une charge! (A part.) Dans une charge de ma façon. N’est-ce pas la vérité?…

—Merci, capitaine, merci!

—Oui, mais à mon tour maintenant. D’où venez-vous?

—De Bourbon!

—Où allez-vous?

—Au Hâvre-de-Grâce.

—Justement il va d’où nous venons avec la nouvelle. (Haut au capitaine.) Comment se nomme votre navire?

—Le Royal-Louis!

—Beau nom à changer en arrivant! N’oubliez pas non plus de changer votre pavillon. Là-bas ils n’entendent pas la plaisanterie comme ici.

—Je verrai! Merci capitaine; bon voyage! merci!

—Il n’y a pas de quoi!… Ah! ils m’ont fait changer une fois le nom de mon navire; je viens de prendre ma revanche. Va, va toujours, mon ami, avec ton Royal-Louis, et ton Louis royal tué dans une charge de cavalerie à la tête de ses dragons!… Faites avancer le pavillon national à présent; il a fait son jeu encore une fois.»

Cette plaisanterie de notre capitaine nous amusa toute la soirée. Lui s’en montrait heureux comme un prince.

Quant à M. Gustave Létameur, que nous avons un instant oublié pour la résurrection miraculeuse de l’empereur Napoléon, il se promenait silencieusement à grands pas pendant toute cette scène, comme pour hâter la pénible digestion du potage exorbitant que le capitaine lui avait fait manger contre toute espèce de règle hygiénique. Il avait presque l’air de méditer un projet ou un crime; et quelque envie que j’eusse de lui parler ce jour-là, pour lui dire quelque chose qui pût lui être utile, je sentis, à son air troublé et agité, que je risquerais de commettre une indiscrétion en l’arrachant à la préoccupation dans laquelle il semblait prendre plaisir à se plonger aux approches de la nuit.

VI
L’existence de l’homme est un champ en friche, que la charrue de l’adversité doit labourer avec son soc aigu, pour qu’il produise des feuilles au printemps, des fleurs en été et des fruits en automne.

(Page 102.)

Notre cuisinier est romantique;—improvisation;—chute de poète sur le gaillard d’avant;—vague résolution.

Curieux cependant de connaître l’histoire de ce pauvre diable, et désirant lui offrir quelques consolations, ou au moins quelques bons conseils, un soir où tout était calme à bord, je m’approchai de l’endroit où il s’était assis, pour lui adresser la parole. Mon arrivée parut l’arracher soudainement comme à un songe pénible: il fit d’abord un bond en m’apercevant, et ensuite laissa échapper un long soupir; après quoi il sembla disposé à m’écouter.

«Par quelle circonstance malheureuse, lui dis-je alors, avez-vous pu être conduit à vous charger d’un emploi pour lequel vous n’étiez pas fait, et qui vous a valu déjà des désagrémens auxquels sans doute vous n’avez pas été accoutumé?

—Hélas! mon cher monsieur, me répondit-il, l’existence de l’homme est un champ en friche que la charrue de l’adversité doit labourer avec son soc aigu, pour qu’il produise des feuilles au printemps, des fleurs en été et des fruits en automne.

—Mais que faisiez-vous, quelle était votre profession avant de concevoir l’idée de vous embarquer comme chef à bord d’un navire?

—Je faisais de l’art.

—De l’art, dites-vous?

—Oui, de l’art; parbleu! chacun n’en fait-il pas à sa manière, et selon les moyens qu’il a reçus de là-haut, si toutefois il y a un là-haut!

—Et quelle espèce d’art encore faisiez-vous?

—De l’art à la façon de ce pauvre Will, notre maître à tous, le premier des poètes dans les âges, l’ange infernal et sublime du drame-passion et de toute poésie vraie enfin! De l’art, de l’art, de l’art, ce mot dit l’univers!

—Le poète Will? je ne le connais pas, à moins que ce ne soit le poète Wilson dont vous vouliez me parler.

—Ah! bien oui, le poète Wilson, on lui en cassera à celui-là! Je veux parler de notre William Shakespeare, de ce bon et immortel William qui commença par tenir la bride des chevaux des rustres dorés qui allaient au spectacle, en attendant qu’il devînt un jour la trinité symbolique du beau: mouvement, sublimité et passion; tout, tout dans lui, exactement tout… rien dans les autres, pas même rien!»

Je crus, en entendant mon interlocuteur s’exprimer ainsi, avoir affaire à un fou. Je continuai cependant.

«Et vous teniez aussi par la bride les chevaux des équipages à la porte des spectacles, en attendant que…

—Pas tout-à-fait; c’est une allusion que j’ai voulu faire. J’avais établi un commerce de contremarques à la porte de nos premiers théâtres; et l’un de mes drames, le premier enfant de ma jeunesse, allait même être représenté, quand le spectre de fer des événemens est venu arracher la couronne de poésie qui verdoyait pour le front du jeune homme à l’âme de feu, aux ailes bleues de flamme. Ainsi vous voyez donc bien que quand je disais tout-à-l’heure que, comme le pauvre Will, j’avais commencé à faire de l’art, je ne disais qu’une chose fort juste, et que j’étais parfaitement dans le vrai du mot, si tant est qu’il y ait un vrai dans les mots.

—Ah! votre premier drame ne put être joué?

—L’enfant de mon cerveau était trop supérieur pour cela. Un ancien littérateur de la vieille époque, à qui je le montrai, me dit qu’il le trouvait assez mauvais pour lui prédire un succès fou. Un poète-France de la renaissance, qui le lut quelques jours après, m’assura qu’il le devinait assez sublime pour que le public se battît, cassât le lustre et les banquettes à la première représentation. Vous voyez bien par conséquent que j’avais là deux fameuses autorités… Mais la police, la police! Enfin c’est fini, n’y pensons plus; jetons la poudre de l’oubli sur cette page à peine commencée de ma vie, barbouillée à la hâte par le doigt mort de la fatalité, et résignons-nous. C’est de la cuisine qu’il faut faire maintenant jusqu’à la Martinique. Malédiction!

—C’est en effet le parti le plus sûr qu’à mon avis vous puissiez prendre. Le capitaine, un peu irrité d’avoir été abusé par les certificats d’emprunt que vous lui avez présentés, s’est montré depuis deux jours un peu rigoureux envers vous; mais avec de l’intelligence et du zèle, vous finirez, j’en suis convaincu, par le désarmer. C’est un brave homme, et qui ne se fait pas une vertu d’être inflexible.

—Oui, j’en conviens, c’est une faute que j’ai commise envers cette société qui nous force à la tromper pour ne pas mourir de faim au milieu d’elle. J’aurais dû ne pas me servir de ces certificats, et dire au besoin qui me tordait les entrailles: Tiens, voilà ma poitrine, ronge-la; tiens, voilà mon cœur de vingt ans, mange-le, il est tout bouillant encore, et fais-moi mourir bien vite, je te le demande par les os de ta mère. Damnation de l’homme, exécration de la justice des vampires civilisés, et anathème sur tout ce qui fut, est et sera; anathème général enfin sur Jéhova lui-même!…

—Quelque idée que l’on puisse s’être formée sur les règles et les lois de la société, personne ne vous dira que vous avez bien fait en abusant de la bonne foi du capitaine.

—J’étais las de végéter, je voulais jeter du drame sur le manteau déguenillé de ma vie…

—Vous n’avez pas déjà trop mal commencé comme cela!

—Et j’espère finir mieux; vous n’avez encore rien vu, Dieu merci. Il me faut de l’art, à moi, n’importe où, n’importe à quel prix. Je veux vivre d’émotions, ou ne pas vivre du tout. Si le capitaine s’avise de vouloir poser encore le pied sur ma volonté, ma volonté, fille de l’âme, se redressera sous sa botte insolente, et j’écraserai la tête du moucheron. Ah! vous ne concevez pas l’art, vous voulez nier l’art. Eh bien! qu’il vienne le capitaine, je le défie au nom de la muse et de Satan qui se soulève là sous ma peau et entre mes côtes.»

Le jeune fou criait si haut, que je craignis que le capitaine ne l’entendît, et, pour ôter un prétexte à l’exaltation de ses paroles imprudentes, je le laissai seul refouler tout à son aise sous sa peau, le trop plein de son indignation.

Le paroxysme romantique du fougueux Gustave n’excéda pas, au reste, la durée moyenne des accès de fureur artificielle. Quelques minutes après l’avoir abandonné à la véhémence de sa passion criarde, je crus reconnaître la voix de mon homme, ramenée au diapason ordinaire de la conversation ou de la narration.

Cette voix se faisait entendre seule devant. Je me glissai le long de la chaloupe pour me diriger sur l’arrière du mât de misaine et pour écouter tout à mon aise, sans être vu.

M. Gustave, assis à l’orientale sur le gaillard d’avant, au milieu du cercle qu’avaient formé autour de lui les matelots de quart, se disposait à régaler l’auditoire d’une de ses improvisations.

«C’est le départ du navire Le Grand-Napoléon que je vais vous retracer, s’écriait-il d’un ton inspiré. Haleine des tempêtes, enfle mes poumons; j’ai soif d’air et de vent; souffle et enfle tant que tu pourras!»

L’improvisateur, au bout d’une minute d’aspiration d’air, commença ainsi:

«Le chevalier des eaux a revêtu dès le matin son corselet de cuivre; ses trois lances de bois se balancent et s’appuient sur sa large poitrine de chêne, et l’on dirait, en voyant sur la mer les panaches qui flottent sur son casque, de dix ou douze voiles blanches se jouant aux vents… Il marchera long-temps sur les eaux vertes, le rude chevalier, avant de rencontrer le géant des tempêtes: car si ses pieds sont légers, la mer qu’il foule est grande, oui, elle est bien grande la mer, grande comme le champ inculte de l’infini, où l’alouette de la pensée n’a pas de nid, où l’arbre de science pousse sans racine.

»N’importe, il marchera nuit et jour, soir et matin, le chevalier des eaux; sous l’aube qui fleurit, sous le crépuscule qui rafraîchit, sous le soleil qui brûle, sous la pluie qui mouille les os, sous la grêle qui meurtrit la chair, sous la gelée qui… qui gèle…

»Mais un guide perfide s’est présenté au chevalier pour égarer ses pas dans les sentiers du domaine qu’il ne connaît pas encore… Il ne le mènera point au tournoi des tempêtes, ce guide félon, parce qu’il sait trop que la tempête épure, et que la foudre ne noircit pas ceux qu’elle frappe…

»Mais qu’importe! le chevalier des eaux ne peut être long-temps mal conduit… Son but brille dans l’ombre; la pyramide de feu aime à se couronner et à s’environner du démon des ténèbres, car les ténèbres sont aussi la parure invisible dont la pyramide de feu aime à couronner son front brûlant, en se mirant, la coquette qu’elle est, dans le miroir mystérieux de la face du ciel noir!

»Et comment le perfide se flatterait-il long-temps d’abuser le chevalier au corselet de cuivre, aux trois lances de bois, à la vaste poitrine de chêne, quand lui, le loyal chevalier, a pour conduire ses pas confians, enflammer son courage de lion et payer la magnanime monnaie de ses efforts, un sourire de femme au bout de la carrière, et l’œil béant de la nuit qui fait chatoyer son armure aux reflets enfantins de la sublime gaminerie des eaux de la mer!»

Le maître d’équipage Lafumate, qui jusque-là avait écouté fort patiemment, avec les autres auditeurs, l’improvisation inintelligible du chef, prit alors la parole pour adresser cette question au poète:

«Sans vous interrompre, chef, pourrait-on savoir ce que vous entendez par l’œil de la nuit?

—Mais, Dieu me damne! il n’est pas besoin, je pense, reprit le poète, d’avoir suivi un cours de littérature à l’Athénée pour deviner que l’œil de la nuit signifie et ne peut signifier autre chose que la lune.

—En ce cas, répondit maître Lafumate, permettez-moi de vous dire que tout ce que vous venez de dire là, est bête comme l’œil de la nuit.»

Cette grosse saillie, bien plus en rapport avec l’intelligence et le goût des auditeurs, que le pathos dont venait de les étourdir M. Gustave, provoqua un rire si lourd, si accablant pour le poète déconcerté, abasourdi, qu’il ne sut faire autre chose, tant son trouble était grand, que d’abandonner le champ de bataille, poursuivi par les huées de tous les gens de quart.

En se glissant, en se sauvant le long de la chaloupe, le fuyard vint me heurter; et, après m’avoir reconnu, il me cria, à peine revenu de son premier trouble:

«Eh bien, vous l’avez entendu! Faites-donc de l’art avec des gaillards de cette espèce?…

—Non, lui répondis-je bien vite, il vaudrait encore mieux faire de la cuisine.

—De la cuisine! reprit-il brusquement, de la cuisine, jamais! Ni cuisine, ni art! C’est un coup de tête qu’il faut que je fasse pour réhabiliter sur le front de l’opprimé le symbole de ce qu’il vaut par l’intelligence et par le cœur. Oui, un coup de tête, vous dis-je, et un fameux encore; demain vous frémirez…»

Et cela dit, le cuisinier-poète alla se coucher, pour méditer sans doute son coup de tête, et affermir son courroux dans la résolution qu’il paraissait avoir arrêtée.

Mais dès ce moment, comme on doit bien s’en douter, le chef, que jusque-là les matelots du bord avaient laissé paisible dans les fonctions qu’il remplissait si mal, devint la risée de tout l’équipage. La pesante épigramme de maître Lafumate avait coulé le poète à fond, et le surnom d’Œil de la Nuit, donné à l’infortuné improvisateur, alla plus d’une fois lui rappeler sa triste chute du gaillard d’avant.

VII
Quand le chef se trouva amarré dans la hune, les matelots assis devant sur le guindeau, se mirent à causer avec une indifférence apparente, de tout autre chose que de l’événement qui seul aurait dû les occuper, comme ils font presque toujours lorsqu’ils sont mécontens de quelque chose et disposés à se mutiner pour ce qui ne les regarde pas.

(Page 124.)

Syllogisme du capitaine;—les vivres coupés;—mutinerie;—punition;—l’équipage pris par la famine.

«Eh bien! voisin, me dit le capitaine Lanclume, en me voyant monter sur le pont le lendemain matin à huit heures, eh bien; en voilà bien d’une autre maintenant!

—Et qu’avez-vous donc, capitaine, lui demandai-je, sans penser encore au coup de tête que m’avait annoncé, la veille, notre cuisinier littérateur?

—Ce que j’ai! reprit-il; mais j’ai que notre chef ne veut plus travailler, et qu’il vient de me donner sa démission… Concevez-vous celle-là?

—Bah! c’est un fou qu’on peut ramener à la raison avec quelques représentations décisives.

—Et, à ma place, que feriez-vous, mon ami?

—Ma foi! à votre place, je le ferais venir pour lui rappeler son devoir, et l’engager à reprendre tranquillement sa besogne, en lui parlant avec douceur et avec calme.

—C’est aussi ce que j’avais envie de faire, et je suis bien aise de me rencontrer avec vous dans une circonstance où je suis disposé à me montrer plutôt bon diable que juge inexorable. Vous allez voir comment je vais m’y prendre, et ensuite vous me direz franchement si vous êtes content de moi… Mousse, va-t’en m’appeler le chef, et dis-lui de venir me parler.»

Le mousse alla chercher le cuisinier rebelle et le conduisit devant le capitaine.

Celui-ci commença par donner d’abord ce qu’il appelait un poil, au chef récalcitrant qui l’écouta avec un air d’indifférence assez peu fait pour maintenir son supérieur dans les bornes de la modération qu’il s’était prescrite; puis après n’avoir obtenu aucune réponse satisfaisante de la part du coupable, il lui demanda: «Voulez-vous travailler décidément, ou aimez-vous mieux ne rien faire à bord?

—Capitaine, reprit le jeune homme, j’aime mieux ne rien faire.

—Comme il vous plaira, mais écoutez bien le raisonnement que je vais vous poser:

»Je vous ai embarqué à mon bord pour travailler, et moyennant cette condition, je me suis engagé à vous nourrir et à vous payer. C’est donc pour votre travail seul que je vous nourris et que je vous paie: or, dès l’instant où vous croyez ne me devoir plus aucun service, je ne vous dois plus ni rétribution ni vivres; car il serait aussi injuste que vous me forçassiez à vous nourrir pour ne rien faire, qu’il serait injuste que je vous contraignisse à travailler sans vous nourrir et sans vous payer. Ainsi donc, du moment où vous ne voulez plus travailler, je cesse de vous devoir des vivres, et en conséquence, dès aujourd’hui, vous cesserez de recevoir votre nourriture à bord, jusqu’au jour où il vous plaira de reprendre votre service de mauvais gargotier… Ce raisonnement est logique, n’est-ce pas? Cette logique vous va-t-elle?

—Parfaitement, capitaine; je ne nie pas le syllogisme, et je vais mourir logiquement de faim… O tyrannie maritime!

—Un moment, j’ai une autre chose à vous dire. Tous mes gens sont embarqués ici à la condition qu’ils seront nourris et payés, qu’ils travailleront et qu’ils ne feront jamais les insolens. Or, si tout en vous laissant mourir de faim, vous jasez un peu trop haut, je vous rappellerai, en vous frottant les oreilles un peu durement, qu’il ne vous suffira pas d’être dans votre droit, en ne mangeant pas, mais qu’il faut encore que vous restiez dans le mien, en respectant mon autorité… Ce raisonnement vous va-t-il encore?…

—Aussi bien que l’autre, capitaine… Je jeûnerai et je ne parlerai pas.

—C’est ce que vous aurez de mieux à faire; car il serait imprudent de vous exposer à me rappeler que je ne vous dois plus rigoureusement le logement, et qu’avec cette poigne-là et l’eau qui passe le long du bord, je puis économiser les frais du domicile que je vous accorde encore par pitié… Allez! j’aime les gens qui ont de la résolution, et je vous reconnais pour un bon bigre, si pendant quatre jours seulement vous observez le régime que vous m’avez forcé à vous prescrire…

—Eh bien, voisin, me dit Lanclume après avoir expédié l’insurgé sur l’avant avec sa logique diététique, êtes-vous satisfait de ma manière de raisonner et de la modération de ma conduite?

—Oui, assez, mon capitaine; mais qui fera maintenant notre cuisine?

—Et par cent dieux! les deux grosses négresses de notre passagère qui, hier, m’a paru s’apitoyer si sentimentalement sur la correction gastronomique que j’ai été obligé d’infliger à ce jeûneur. Convenez que je suis doué d’une fameuse prévoyance! Lui faire avaler toute une marmite de soupe, la veille du jour où il lui prend fantaisie de rester toute la traversée sans manger! Ce gaillard-là a au moins pour sept jours de vivres dans l’estomac.»

La démission de notre chef fut bien loin d’avoir sur notre table l’influence nuisible que je redoutais pour moi et les autres passagers. Dès que la cuisine se trouva privée des services de M. Gustave, et que toutes les mains purent en quelque sorte s’en mêler, notre ordinaire devint meilleur qu’il ne l’avait été depuis le départ. Toutes les provisions étaient excellentes, et la gaucherie du maladroit était parvenue à nous gâter toutes celles qui avaient eu le malheur de passer entre ses doigts. Les deux négresses de la comtesse s’employaient au déjeûner et au dîner, avec un zèle que soutenaient sans doute les ordres de leur maîtresse. Les matelots qui tous sont un peu fricoteurs et galans, ne demandaient pas mieux que d’offrir leur aide à nos noires cordons-bleus. Jamais nous n’avions mieux mangé enfin que depuis qu’il avait pris fantaisie à notre cuisinier en chef de jeûner pour son propre compte, après nous avoir fait faire abstinence si long-temps pour s’exercer la main.

Mais cette continence absolue, que le capitaine avait cru faire observer sévèrement au jeune entêté qu’il voulait réduire par la famine, ne tarda pas à lui paraître tout-à-fait illusoire. Bien que le chef n’eût plus de ration à la cambuse, il trouvait dans la commisération des matelots qui, jusque-là, s’étaient le plus moqués de lui, un moyen d’échapper à la rigueur du régime qu’il s’était fait imposer. La nuit surtout semblait verser sur lui la manne céleste dont, pendant le jour, il se voyait condamné à être privé; et plusieurs fois je m’étais aperçu que les deux négresses, interprétant ou devinant sans doute les intentions de leur maîtresse, avaient fait passer des vivres dans la place assiégée par le capitaine. Cette circonstance ne put long-temps échapper à la surveillance de Lanclume.

«Le cuisinier mange, s’écria-t-il un jour en s’adressant à son équipage, et si je connaissais les insubordonnés qui osent manquer à la discipline en lui faisant passer des munitions, ils auraient affaire à moi.»

Personne ne répondit. La comtesse, qui se trouvait sur le pont, rougit en se pinçant les lèvres et en jetant un regard de dépit sur le capitaine. Ce regard eut son effet. Il produisit une tempête.

«Mousse, dit Lanclume en appelant le petit bonhomme qui semblait déjà avoir deviné l’impression qu’avait dû faire sur son maître le regard dédaigneux de la comtesse, va me chercher en bas une bouteille vide et mon fusil à deux coups!»

Le mousse saute dans la chambre, et, au bout d’une minute, revient sur le pont avec la bouteille vide, le fusil à deux coups et une poire à poudre. Il attend le nouvel ordre qui doit lui être donné.

«Prends un bout de fil carret, et va m’amarrer cette bouteille sur le bout de la vergue de misaine au vent.»

Le mousse s’élance comme un écureuil sur les enfléchures de l’avant, grimpe dans la hune, court le long de la vergue, et amarre la bouteille à l’extrémité du boute-hors de bonnette basse de misaine.

Pendant ce temps, le capitaine a chargé son fusil à deux coups, en laissant tomber une petite balle au fond de chacun des canons.

Nous nous demandons tous, avec une certaine anxiété, ce qu’il va faire, et ce que nous allons voir.

La comtesse, à l’aspect d’une arme à feu, redoutant autant peut-être la détonation du fusil que l’aspect de la figure que faisait en ce moment le capitaine, était descendue se cacher dans sa chambre. Lanclume, en la voyant disparaître, se mit à sourire de pitié, et d’un air qui semblait dire: Encore une nouvelle bégueulerie!…

M. Gustave Létameur se promenait sur l’avant, en se mêlant, pour faire la conversation, au groupe ambulant que formaient les matelots en allant et venant du milieu du navire au mât de misaine, et du mât de misaine au milieu du navire. Le drôle, même en ce moment, me paraissait haranguer l’équipage avec assez d’insolence et de bravacherie.

Le capitaine, que je n’avais pas perdu un seul instant de vue depuis l’arrivée de son artillerie et de sa munition de guerre sur le pont, ajuste, tire la bouteille, en fait sauter le gouleau, et nous dit après cette petite expérience: «La poudre est bonne, et le coup-d’œil n’est pas encore trop mauvais.»

Il restait un autre coup à tirer; c’était ce coup-là qui m’inquiétait. Notre tireur en avait trouvé l’emploi…

Le fusil se couche de nouveau sur sa main gauche, le bout du canon se dirige sur le groupe des matelots de l’avant, et dans cette position, sans quitter l’œil de dessus le point de mire, le chasseur s’écrie:

«Cuisinier, attention, c’est vous que je vise; si vous faites un pas pour aller ailleurs qu’ici, je tire… Ici, à moi, coquin; ici, ou je te casse aussi le gouleau!»

Tous les matelots, qui, une seconde auparavant, composaient l’auditoire du jeune harangueur, s’éloignent à l’instant de lui pour échapper au danger des éclaboussures du coup qui le menace. Le malheureux cuisinier, redoutant, s’il fait un mouvement, le sort de la bouteille qu’il a vu voler en éclats, tremble, grelotte de peur; c’est tout ce qu’il ose faire, pendant que son ajusteur lui crie toujours: «Ici, ici, avance à l’ordre, ou je ne réponds plus de ta carcasse…»

Vous avez entendu parler sans doute de la couleuvre qui, la gueule béante, fixant ses yeux étincelans sur le crapaud qu’elle va dévorer, voit, sans faire un seul mouvement, le reptile qu’elle convoite se roidir, se contorsionner en cédant à la puissance magnétique qui l’entraîne sous la dent mortelle de son ennemie. Eh bien, la couleuvre c’était le fusil du capitaine, et le crapaud magnétisé l’infortuné cuisinier… Il avançait par peur, s’arrêtait un instant après en baissant la tête et en balbutiant, et puis faisait un demi-pas vers le redoutable canon, s’arrêtait encore et recommençait ses contorsions… enfin il n’est plus qu’à deux ou trois pas de son redoutable magnétiseur.

«Mon Dieu, que voulez-vous donc faire de moi? capitaine, s’écrie-t-il alors de ce ton piteux que donne la frayeur.

—Montez dans la grand’ hune, lui répond Lanclume, dans un instant j’y serai avec vous…»

Le patient grimpe sans se faire prier, et grimpe même cette fois avec l’agilité d’un gabier. Il s’éloignait du terrible fusil qui venait de lui faire faire si vite le si pénible trajet de l’avant à l’arrière du navire.

Lanclume se disposait à tenir parole à Gustave; mais avant de le rejoindre là-haut, comme il le lui avait promis, il avait jugé à propos de se munir de deux ou de trois brasses d’une forte ligne de lock. Il grimpe à son tour dans la hune; le condamné y était déjà rendu, tout résigné à subir le sort qu’on lui préparait et qu’il ignorait encore. Le capitaine, maître de son homme sur un théâtre qui lui était aussi familier qu’il était nouveau pour le patient, s’empare du jeune mutin qui se tient à peine sur ses jambes ébranlées par le roulis, et il vous l’amarre dans les haubans du grand perroquet, le nez au vent et le dos tourné du côté du mât de hune.

«Maintenant, dit le capitaine en descendant, ceux qui voudront lui donner à manger et à boire, auront la complaisance de s’adresser auparavant à moi ou à l’officier de quart.»

L’équipage, pendant toute cette scène, avait gardé l’attitude la plus passive, ne riant pas, ne jasant pas, ayant l’air enfin de n’approuver ni de blâmer ce qui venait de se passer sous ses yeux. Quand le chef se trouva garrotté dans la hune, les matelots assis devant sur le guindeau, se mirent à causer entre eux, avec une indifférence apparente, de tout autre chose que de l’événement qui seul aurait dû les occuper, comme ils font presque toujours lorsqu’ils sont mécontens de quelque chose, et disposés à se mutiner pour ce qui ne les regarde pas.

Quelque peu habitué que je fusse encore à lire sur la physionomie de ces hommes si nouveaux pour moi, je ne pus m’empêcher de voir dans leur contenance et leurs manières, certain indice de mécontentement et de taquinerie qui m’inquiéta un peu, avec la connaissance que je commençais à avoir du caractère de notre capitaine. Tous les marins, qui jusque-là s’étaient si impitoyablement moqués du maladroit et imprudent cuisinier, se mirent à le plaindre et à prendre son parti contre la première autorité du bord, du moment où ils virent la victime du capitaine, dans ce même cuisinier qu’ils avaient sacrifié si long-temps et si souvent à leurs grossières plaisanteries et à leurs mauvais traitemens; c’était enfin par eux, par eux seuls qu’ils auraient voulu que le malheureux souffrît; mais dès l’instant où le capitaine se mettait en tête de punir l’individu dont il leur avait plu de se faire un jouet et un souffre-douleur, ils croyaient probablement leur honneur engagé à prendre la défense de l’opprimé et de leur bouffon. C’était un de leurs droits exclusifs que le capitaine avait usurpé; c’était sur un de leurs passe-temps enfin qu’il avait osé porter la main.

Lanclume, malgré le tact si sûr qu’il croyait toujours posséder, même après son aventure avec Gustave, en fait de divination physiognomonique, ne sut pas démêler sur la figure de ses gens, les mauvaises intentions qu’ils se disposaient à faire éclater à la première occasion… Ce fut le second du bâtiment qui fut obligé de lui révéler la résistance inattendue qu’il avait rencontrée dans l’équipage, vers la fin du soir, à propos d’une manœuvre qu’il avait ordonnée.

«Capitaine, lui rapporta cet officier, je dois vous prévenir que l’équipage montre la plus mauvaise volonté pour le travail du bord.

—Et comment savez-vous cela?

—Tout-à-l’heure, ayant commandé de brasser tribord devant, les gens de quart m’ont répondu qu’ils n’obéiraient pas tant que cet animal-là, le cuisinier, serait amarré dans la grand’ hune.

—Et le maître, qu’a-t-il dit?

—Pas le mot: il est d’accord avec les cabaleurs.

—Ah oui! Eh bien, nous verrons un peu quel parti prendre… On pourrait bien provisoirement faire sauter une ou deux cervelles pour mettre le reste à la raison… Mais ce serait là un moyen un peu violent, et aujourd’hui je ne me sens pas d’humeur à faire le crâne. Si c’étaient cependant de vaillans matelots comme j’en ai connus, je ne dis pas… on pourrait bien peut-être s’escrimer contre eux; mais en vérité les canaillons que nous avons là, à commencer par leur failli-gars de maître d’équipage, n’en valent pas la peine… Oh! non, plus je les regarde et plus je cherche parmi eux, il n’y en a pas un, dans toute cette canaillasse-là, qui vaille décidément le coup de fusil…

—Ce n’est pas l’embarras, capitaine, si vous le désiriez, vous, moi et le lieutenant, à grands coups de trique, nous leur donnerions de la bonne volonté que de reste… Et si je n’en ai pas déjà rossé deux ou trois, quand ils m’ont refusé la manœuvre, c’est que je craignais d’interrompre la société d’arrière: vous étiez alors à causer avec les passagers.

—Des coups de trique! non pas, il nous faut quelque chose de plus risible, un châtiment plus grotesque pour des révoltés de cette espèce… Attendez, ils mangent beaucoup, n’est-ce pas?

—Comme des ogres, et paresseux comme des filles de joie! une heure et demie tous les jours à avaler leur soupe et une livre de biscuit.

—En ce cas: oui, c’est cela! Avertissez-les que dès aujourd’hui ils ne mangeront plus.

—Ça suffit, capitaine.»

Le second se mit à crier aussitôt, en s’adressant à l’équipage:

«Vous venez d’entendre le capitaine: l’ordre porte que personne ne mangera plus à bord, et qu’il faudra, par conséquent, se brosser le ventre. La boisson est aussi comprise dans l’ordre que j’ai l’honneur de vous donner.»

L’équipage reçut cet avis sans bouger, sans prononcer un seul mot. On aurait pu penser, à son air de résignation, qu’il s’attendait depuis long-temps à être mis à ce régime sévère que déjà, au surplus, il avait vu imposer au cuisinier.

«Pour cette fois-ci, dit alors Lanclume, il n’y aura pas moyen de frauder la marchandise et de me mettre dedans, en faisant passer des vivres aux assiégés: je tiens la clef de la cambuse dans mes mains, et s’ils veulent manger sans travailler, les gueux, il faudra qu’ils me passent préalablement sur le corps, et je leur donnerai assez d’ouvrage à faire pour y parvenir… Attendons tranquillement la fin de tout ceci… Je ne suis pas fâché, au reste, pendant qu’il fait beau temps et que le navire se manœuvre et se gouverne tout seul, de savoir jusqu’où peut aller leur résolution, et combien de temps des carognes d’hommes de cette espèce pourront vivre sans manger… C’est une expérience que je suis bien aise de faire sur ces lurons-là particulièrement… Mais ils sont bien heureux de m’avoir pris dans un de mes bons momens… Sans cela, il y aurait eu déjà plus d’une vilaine figure de cassée à bord, et plus d’une laide grimace de faite… Vous, second, prenez la barre; le lieutenant vous remplacera à la roue du gouvernail quand vous serez fatigué, et moi je succéderai au lieutenant… Les deux officiers qui ne seront pas de barre d’après ce nouveau règlement de service, manœuvreront le navire quand il faudra… Trois hommes d’équipage pour un bâtiment de trois cents tonneaux, ce n’est pas beaucoup, j’espère: c’est un homme pour cent tonneaux…»

Lanclume était, en effet, dans un de ses bons momens, comme il le disait: il continuait à chantonner, à causer, à plaisanter avec nous, comme à l’ordinaire, laissant bouder et jeûner son équipage, sans paraître attacher la moindre importance à la mutinerie de tout ce monde… La soirée était assez belle; la brise qui nous poussait, vent arrière, était douce et régulière, et la nuit que nos trois officiers se disposaient à passer sur le pont, s’annonçait enfin sous de favorables auspices… C’est le dénouement de cette affaire que je redoutais le plus; et il ne devait pas, selon toute apparence, se faire attendre long-temps.

VIII
Tas de canailles, auras-tu bientôt fini ton vœu des cinq cents diables?

(Page 141.)

Apparences de mauvais temps;—l’ouragan;—le coup de cape;—il faut laisser arriver;—soumission de l’équipage mutiné;—le vœu à la Sainte-Vierge;—un passager de moins.

Le baromètre placé dans la grand’ chambre variait cependant depuis quelques heures, en nous laissant entrevoir, dans le mouvement fébrile et les secousses pour ainsi dire intermittentes de son aiguille, la tendance qu’il avait à atteindre les points les plus bas de son échelle circulaire. Le capitaine, déjà irrité des désordres qui venaient d’éclater à bord, ne put voir, sans une inquiétude nouvelle, cet indice d’un coup de vent prochain. La brise, qui jusque-là n’avait cessé de favoriser notre route sur la mer la plus belle qu’on pût désirer, nous abandonna subitement, pour livrer pendant quelque temps le navire au calme plat le plus profond. Bientôt à l’immobilité complète que nous éprouvions, succéda un léger roulis occasionné par une lame sourde qui venait de s’élever dans le Nord-Ouest. Nos voiles, tombant mollement sur leurs vergues devenues immobiles, commencèrent alors à battre, par intervalles égaux, la mâture fatiguée, mais à la battre avec un bruit pareil à celui d’une détonation lointaine, régulière, sinistre. Le ciel, encore assez dégagé à notre zénith, s’était chargé peu à peu sur toutes les parties de l’horizon, de vapeurs blanchâtres qui s’épaississaient progressivement, en se rapprochant de nous, et en formant entre elles une voûte de brume sous laquelle elles semblaient vouloir emprisonner le bâtiment dans le petit espace qu’il occupait sur l’immensité de l’onde. La mer émue, troublée et se soulevant sous le poids de la longue houle qui la laissait encore lisse à sa surface, ne déferlait pas sur les flancs du navire; mais les chaudes bouffées que nous envoyait, de temps en temps, un vent dont il nous était impossible de deviner ou de saisir la direction, venaient rider, par momens, le dos des vagues qui se gonflaient autour de nous, et alors ces folles risées, en sifflant sur la crête des lames naissantes, nous couvraient de poudrin, de ces innombrables molécules d’eau qu’elles enlevaient en frôlant la cime des flots.

Ces présages de mauvais temps étaient trop certains, pour que nous pussions nous abuser sur l’événement qu’ils nous annonçaient. Les intervalles de calme qui succédaient à l’impulsion soudaine et fugitive des risées, étaient accompagnés d’une sensation si pénible pour nous; ce repos momentané était d’ailleurs si lourd, si difficile à supporter; l’air que nous respirions nous fatiguait tellement, qu’à notre état de malaise et d’irritation seul, nous eussions pu deviner la tempête qui couvait dans l’atmosphère décomposée et sous la mer déjà soulevée contre le navire. Les animaux même que nous avions à bord, soumis à l’influence de la cause physique dont nous éprouvions l’effet, laissaient échapper des gémissemens plaintifs que jamais encore je ne leur avais entendu pousser depuis notre départ. Cette circonstance nouvelle pour moi me fut, du reste, révélée comme un fait assez ordinaire à bord, par le petit mousse qui, chargé de la nourriture des volailles et des moutons, vint me dire: «Nous allons bientôt en avoir et du bon coin; les moutons parlent, et les poules ne veulent plus manger.»

Le second et le lieutenant, les seuls hommes qui fussent restés dociles à la voix du capitaine, étaient tous deux sur le pont: l’un même tenait la roue du gouvernail; l’autre se promenait avec moi, attendant l’événement. Tous mes autres compagnons de voyage s’étaient couchés, emportant sans doute avec eux, dans leur cabane, la peur que leur inspirait déjà le mauvais temps qui se préparait… Le plus morne silence régnait partout, entre les passagers effrayés, entre les matelots réfugiés dans leur logement, et entre nous qui étions restés sur le gaillard d’arrière.

Tout-à-coup le capitaine Lanclume, après avoir pendant une minute levé la tête, examiné, flairé l’apparence du temps et promené ses regards soucieux sur le ciel qu’il maudissait peut-être intérieurement, tout-à-coup le capitaine s’écrie, en s’adressant à ses deux officiers:

«Le navire ne gouverne plus, amarrons la barre. Le temps menace; il est bon de serrer nos voiles avant la nuit, pour nous tenir sous le grand hunier seulement… Allons, messieurs, à nous trois. Amenons et carguons tout ce fatras-là: nous monterons le serrer après.

—Capitaine, dis-je alors, si je pouvais vous être bon à quelque chose, disposez de moi: je connais un peu les manœuvres, et…

—Ah! c’est vrai: vous êtes un brave garçon, vous. Vous resterez sur le pont pour nous larguer les cargues, et ce petit mousse-là qui ne s’est pas encore révolté, nous donnera la main. Allons, messieurs, à la besogne et en double. A la guerre comme à la guerre!»

En montant dans la grand’ hune, le capitaine jeta un œil de dédain sur le cuisinier, qu’il y avait amarré la veille, et sans avoir l’air de lui accorder grâce, il le détacha lui-même des haubans contre lesquels il était encore si fortement serré: «Va en bas, lui dit-il, tu peux à présent rejoindre les autres, sans que j’aie à craindre qu’ils te fassent passer des vivres: ils commencent eux-mêmes à crever de faim.»

En une heure et demie ou deux heures tout au plus de travail et d’efforts, neuf à dix grosses voiles furent amenées, carguées et serrées par les trois officiers, et le navire n’eut au commencement de la nuit que son grand hunier, avec deux ris, à offrir à la tempête qui soufflait déjà.

Cette nuit devait être terrible: le vent hurla jusqu’à dix heures avec une violence telle que nous pouvions à peine nous entendre sur le pont à deux pas les uns des autres. La lame à chaque instant balayait le milieu du bâtiment, en entrant par la joue et en sortant par l’arrière, avec un fracas épouvantable.

Bientôt l’ouragan devint si furieux que ce n’était plus du vent qui tombait sur notre pauvre navire à demi-submergé, mais bien plutôt de l’électricité, de la foudre. La mer, qui dans le commencement de la tempête avait été monstrueuse, effroyable, cessa, dans la plus grande force des grains dont nous étions assaillis, d’être aussi grosse qu’elle nous l’avait paru d’abord: la pression incalculable de l’ouragan, en comprimant la surface blanchissante des eaux, empêchait la moindre vague de se former, et l’on eût dit, au sein des ténèbres qui nous environnaient, un désert de neige s’abaissant avec nous sous le poids immense des élémens confondus et de toute la nature bouleversée… Au milieu de cette scène d’effroi et de destruction, un homme seul m’apparaissait comme un être surnaturel, luttant contre le ciel irrité et contre la tempête déchaînée sur sa tête: cet homme, c’était le capitaine, se tenant nu-pieds, le front découvert, sur le gaillard d’arrière. Le second et le lieutenant s’étaient amarrés sur les haubans de l’arrière, pour ne pas être enlevés par les coups de mer, l’ouragan ou la foudre; et lorsque, plus tard, dans l’intervalle des grains, les lames, venant à déferler avec rage, eurent enlevé nos pavois, notre drôme et nos embarcations, lui seul était resté encore sur le débris de son pont ainsi rasé, pour défier jusqu’au dernier moment la tempête qui menaçait de l’engloutir avec les restes de son malheureux navire.

Notre trois-mâts, quoique très solide et doué de bonnes qualités, était un peu faible de côté: à chaque effort nouveau de l’ouragan, son bord de dessous le vent disparaissait dans la lame jusqu’à la moitié des panneaux. Le second m’avait répété plusieurs fois, en arrondissant ses deux mains sur mon oreille: «Nous ne pourrons pas tenir long-temps en cape; la mer nous mange et la barque s’ouvrira…» A minuit, le grand hunier, sous lequel nous capéyions, fut enlevé… «Capitaine, capitaine, hurlèrent alors les deux officiers, il faut laisser arriver; il faut fuir devant le temps, ou nous sommes perdus!

—Eh bien, nous allons laisser arriver, dit froidement le capitaine: sautez sur la drisse du petit foc; moi je vais prendre la barre.

—Je cours appeler l’équipage, répondit le second.

—Non, non, nous seuls, cria l’inflexible capitaine; l’équipage ne travaillera que lorsqu’il m’aura demandé pardon… A la drisse du petit foc!

—Mais nous risquons de sombrer si nous n’arrivons pas et si nous manquons de monde…

—Eh bien, je noierai du moins ces gueux-là… Hissez le petit foc! hissez le petit foc!»

Au moment où ces trois hommes seuls allaient tenter cette dangereuse arrivée, cette manœuvre d’où dépendait le salut du bâtiment, notre salut à tous, une lame épouvantable se dressa par le travers du navire, comme pour l’engloutir: je crus toucher à mon dernier instant; mais en ce moment même une femme vêtue de blanc, une femme qui, cachée à l’entrée du capot, avait tout entendu en palpitant de terreur, s’échappe, court sur le pont et sous la lame qui va déferler, se précipite devant, et disparaît dans le logement de l’équipage. Cette femme supplie, au nom du ciel, au nom de leurs familles, au nom d’eux-mêmes, les matelots interdits, de monter, d’aider leur capitaine et de sauver le bâtiment. Ces hommes mutinés et pusillanimes, que l’indiscipline ou la peur a retenus dans leurs hamacs au plus fort du péril, se sentent ébranlés à la voix d’une faible femme: l’obéissance qu’ils ont refusée à leur chef, ils l’accordent à cette femme. Tous remontent sur le pont; la passagère les guide vers leur capitaine, encore indigné de leur conduite; et le maître d’équipage, interprète du repentir de tous les autres, implore le pardon de leur chef, qui se contente de leur crier:

«A vos postes, mateluches; je vous méprise comme la boue de mes souliers et je vous absous.»

Les matelots courent devant; mais ils n’exécutent pas encore la manœuvre que le second et le lieutenant ont commencée.

«Que font-ils donc devant?» se demande le capitaine.

Le second passe derrière, et vient prévenir Lanclume que l’équipage, avant de hisser le petit foc, demande le temps de faire un vœu à la sainte Vierge.

«Un vœu! et pourquoi, tonnerre de Dieu, ça, un vœu? demande Lanclume, en braillant comme un possédé dans son porte-voix.

—Ils disent, répond le second en prolongeant ses deux mains en porte-voix sur sa bouche, ils disent qu’ils font un vœu parce que nous sommes partis un vendredi, et que le navire se trouve en danger.»

Pendant deux ou trois minutes le capitaine se mangea l’âme, en voyant le navire venir en travers à la lame furieuse qui menaçait de nous engloutir, et en attendant qu’il plût aux hommes de l’avant de hisser le petit foc pour nous faire abattre tout-à-fait et nous permettre de fuir enfin devant le temps… Transporté de rage au bout de ces longues minutes d’impatience et d’efforts sur lui-même, il prend son porte-voix, et d’une voix qui domine un instant le bruit de la tempête, il se met à crier:

«Tas de canailles, auras-tu bientôt fini ton vœu des cinq cents diables?

—Oui, oui, c’est fini! répondirent, braillant tous à la fois, les gens de l’équipage.

—Hisse donc le petit foc! hisse!… La barre au vent! la barre au vent!…»

Deux vagues monstrueuses, deux épouvantables montagnes d’eau, roulent l’une sur l’autre en ce moment, avec un mugissement pareil au bruit de la foudre; elles se dressent en voûte, par notre travers, à la hauteur de nos hunes: elles vont fondre sur nous… Elles tombent, s’écroulent… Je ne vis plus rien, je n’entendis plus rien… et me crus au fond de la mer… Et, un instant après ce terrible vertige de peur, je crus sentir sous mes pieds le bâtiment lancé vers le ciel, et glisser, avec la vitesse du tonnerre, sur le torrent d’une cascade… Les deux lames menaçantes venaient de passer sous notre quille, au lieu de déferler sur notre pont; et le bâtiment, en cédant à cette effroyable impulsion, avait fait une abattée pour faire vent arrière avec la tempête.

Quinze à seize heures de suite l’ouragan déchaîné nous poursuivit en hurlant, en amoncelant sur notre pauvre navire, à moitié submergé, les lames tourmentées, qui, à chaque instant, semblaient vouloir tomber sur nous de toute la hauteur de notre mâture. Le bâtiment, filant dix à onze nœuds à sec de voiles, ne se relevait de l’abîme que nous présentait l’entre-deux des vagues, que pour plonger presque perpendiculairement dans un autre abîme. Quinze heures de suite, le capitaine, amarré dans les haubans, la tête du côté du vent, cria aux timoniers attentifs: Tribord la barre, bâbord la barre; la barre droite; défie tribord, défie bâbord toute! Un faux coup de barre aurait suffi peut-être pour faire sombrer le navire: c’était l’arrière qu’il fallait présenter à chaque lame pour éviter la mort, et notre vie à tous dépendait de la surveillance du capitaine et de l’adresse des timoniers. Situation cruelle, mortelle anxiété à laquelle nulle autre torture morale ne peut être comparée!

La direction du vent, pendant cet accès de délire des élémens, avait constamment varié, et la tempête, comme disent les marins, avait fait le tour du compas. Le dernier effort de l’ouragan nous poussait dans le sens de la route que nous devions parcourir pour nous rapprocher de notre destination. A trois heures du matin nous passâmes le Tropique, la tempête en poupe. Ce jour, qui devait être marqué pour nous par la fête à laquelle ce passage donne lieu à bord de tous les bâtimens qui se rendent aux Antilles, nous avait été signalé la veille par une révolte; la nuit un ouragan s’était déclaré, et le matin on trouva notre jeune créole, notre bon compagnon de voyage, mort dans sa cabine, où il avait été oublié pendant l’horreur du danger commun… Le coup de vent venait de le tuer…

Cet événement n’étonna pas le capitaine: il l’avait dès long-temps prévu; mais il parut l’affliger, car cet homme avait un bon cœur qui perçait à travers les défauts de son caractère, et jusque dans la brusquerie de ses paroles ou de ses actions. Dès que l’apparence moins menaçante du temps lui permit de descendre dans la chambre, il se rendit à la cabine du mort; et, sous la tête même de l’infortuné, il trouva un billet que sa main défaillante s’était efforcée de tracer au crayon… Lanclume, les larmes aux yeux, lut avec la plus vive émotion les derniers adieux que son malheureux passager avait fait à la vie!…

«Capitaine,

»Mes pressentimens ne m’avaient pas trompé… je ne devais pas passer le Tropique… Je compte, en mourant, sur vous, pour que mon corps repose, s’il est possible, sous la terre natale… Partagez mes petites provisions entre mes bons compagnons de voyage. Tâchez de voir ma famille et de la consoler… Adieu, mille fois adieu pour toujours!…»

Lanclume, après avoir lu, remonta sur le pont sans proférer un seul mot; et quand la tempête se fut apaisée, il ne desserra les lèvres que pour dire au charpentier:

«Charpentier, faites un cercueil pour le passager. Il y a du sable à bord, vous mettrez son corps dans le sable… On l’arrosera chaque jour avec de l’eau-de-vie pour le conserver, quand toute notre provision de liquide devrait y passer…»

Puis, se retournant vers moi, il ajouta:

«Ce pauvre jeune homme a compté sur moi à son dernier moment; sa confiance ne sera pas trompée… Il reposera sous la terre de la Dominique: j’en donne ici ma parole d’honneur, et cela est sacré comme la dernière volonté d’un mourant…»

Il faut dire vite que cet engagement fut solennellement rempli par le capitaine. A notre arrivée à Saint-Pierre, la première chose qu’il fit, ce fut de s’acquitter lui-même du devoir qu’il s’était publiquement imposé, en nous donnant sa parole que notre ami reposerait sous le sol natal.

IX
Je le tuerai en arrivant à terre.

(Page 152.)

Projet de vengeance;—confidence;—poésie;—la passagère a fait un choix;—demi-aveu.

Que les morts s’oublient vite à la mer! c’est comme sur le champ de bataille, quand la cavalerie et les caissons ont passé sur les cadavres des vainqueurs et des vaincus. La gloire emporte tous les souvenirs déchirans avec elle, et ne laisse sur le lieu du carnage que le souvenir de l’événement. A la mer, c’est l’eau que l’on entend couler le long du bord, et le vent que l’on voit tout effacer sur l’onde, qui emportent au loin le souvenir des absens… Un passager était là hier près de vous à table; il causait le soir à vos côtés… la nuit, il dormait la tête appuyée sur la cloison qui vous séparait de lui: avec le premier souffle du matin l’âme de votre compagnon de route s’est envolée, et n’a laissé, dans son lit, qu’un corps inanimé dont il faut bien vite vous débarrasser. Le capitaine a dit: Jetez le mort à la mer. La mer a reçu le mort, et le navire s’est éloigné, sans s’arrêter un seul instant, dans sa rapide course, au point où les flots ont recouvert, en murmurant, la trace si fugitive du cercueil… Vos yeux rêveurs, en se fixant sur le point où vous avez vu disparaître pour toujours votre frère, votre ami, votre compagnon, se sont perdus bientôt dans l’immensité de l’onde… Et plus rien, plus de vestiges du mort sur ce vaste champ de tant de sépultures… Ah! n’est-ce pas là l’image la plus désolante du néant et de l’oubli de toutes choses?… Les ruisseaux de sang qui coulent, dans les combats les plus mémorables, des dallots du vaisseau vainqueur, ne laissent pas même plus d’une ou de deux minutes, une trace glorieuse sur la surface du muet Océan qu’ils ont rougi, et les trophées de la victoire ne s’élèvent là que sur des abîmes qui engloutissent tout et ne rendent plus rien.

Dès que le beau temps fut tout-à-fait revenu, et que le ciel sembla sourire de nouveau à la mer apaisée, on commença par réparer aussi bien que possible les avaries que nous avions éprouvées. Les matelots se mirent à l’ouvrage, avec une ardeur et un zèle qu’ils n’avaient pas encore montrés, et je fus tout étonné de voir régner la plus parfaite intelligence entre des gens qui, quelques heures auparavant, avaient été sur le point de se massacrer. Tous les sujets de querelle et de division me parurent avoir été emportés par le dernier souffle de l’ouragan, et la tempête de la révolte avait disparu avec cette autre tempête qui ne l’avait suivie que de trop près. Le spectacle que présenta bientôt notre bâtiment était ravissant. Tous les effets qui s’étaient trouvés mouillés par l’eau de la mer, furent étalés aux rayons bienfaisans du soleil et à l’haleine de la brise caressante. On aurait dit, à la bigarrure des objets et des effets dont nous tapissions les bastingages, le dôme de la chambre et le couronnement, un vaste bazar de costumes et de toilettes. Le navire lui-même, paré de ses voiles humides livrées au premier souffle des vents alisés, semblait, à chaque petit coup de tangage, secouer ses ailes encore mouillées de pluie, et se préparer à fendre de nouveau les airs plus purs et plus doux… Tout le bâtiment était content, ravi, heureux… C’est après une tempête effroyable qu’il est doux de se sentir vivre, et de respirer avec sécurité le premier moment de repos et de calme que le ciel nous envoie…

Le cuisinier lui-même, le cuisinier Gustave, cette pomme de discorde jetée parmi nous au milieu de la tempête, paraissait avoir accepté avec reconnaissance les bienfaits de l’amnistie générale accordée si généreusement par le capitaine… Dès le matin, il s’était mis à réparer les avaries de sa cuisine à moitié démantibulée par un coup de mer. A trois ou quatre heures du soir, grâce à son activité et à son intelligence toutes nouvelles, il nous servit un dîner passable pour la première fois de sa vie. Lanclume, satisfait de cette espèce d’amende honorable et d’acte de contrition, envoya le petit mousse porter une bouteille de vin à Gustave. C’était la coupe de la réconciliation… Tout paraissait désormais oublié, pacifié à bord. Vers cinq heures du soir, on fit dîner l’équipage, et il en avait besoin. Depuis deux jours il n’avait pas mangé… Aussi fallait-il voir l’avidité avec laquelle les jeûneurs se jetaient sur les doubles rations que le capitaine avait ordonné de leur distribuer! Des naufragés affamés tombant tout-à-coup sur un splendide repas de noces, ne s’en seraient pas mieux acquittés. Mais c’est qu’aussi après quarante-huit heures de rébellion, d’hostilité et de diète, rien ne devait être aussi bon pour notre équipage amnistié, qu’un festin de biscuit et de viande salée, assaisonné par un raccommodement général.

A la suite de tous ces événemens, je brûlais du désir d’entretenir un peu notre cuisinier insurgé, gracié et converti: j’étais curieux de savoir ce qu’il pensait du petit drame que son entêtement avait trouvé moyen de ménager à son imagination romanesque, et je lui demandai, dès que je pus causer librement avec lui, comment il se trouvait des émotions par lesquelles il venait de passer.

Il ne me répondit d’abord que par ces seuls mots: «Je le tuerai, en arrivant à terre!

—Mais qui tuerez-vous donc?

—Lui, lui et toujours lui; il me faut son cœur de tigre, palpitant dans ma main ricaneuse… Lui, vous dis-je, lui, l’infâme! le cœur de l’infâme qui se promène là, souriant à ses forfaits.

—Le capitaine?

—Et qui donc, si ce n’est lui?

—Et comment encore le tuerez-vous?

—En l’appelant au jugement de Dieu, sur le terrain où les pistolets sont de même calibre et ont la même portée, sur le terrain où les épées sont de la même longueur, et où tous les hommes sont de même taille sociale, avec des pistolets égaux et des épées égales.

—Vous le tuerez donc au pistolet ou à l’épée?

—Et pourquoi pas si le pistolet tue, et si l’épée transperce?

—Oui, mais vous avez vu comment il ajustait une balle, ce luron-là!

—En ce cas, je lui mettrai du fer sur la poitrine, et non du plomb dans la tête.

—Je ne vous conseille pas d’avoir recours à ce dernier moyen; il passait, dans la marine militaire où il a servi, pour une des meilleures et des plus redoutables lames.

—Alors on prend deux pistolets; on en charge un et on lui crie: Pair ou non; ta vie ou la mienne est dans ma main, écrite en caractères rouges de sang, sur le nombre que tu vas compter!

—Belle chance! avec un diable comme lui, qui gagne toujours à tous les jeux de hasard.

—Eh ma foi! au surplus, s’il est impossible de le combattre à chances égales avec les armes connues, je l’assassinerai; oui, je l’assassinerai, moi!

—Et l’on vous pendra ensuite.

—Et quel mal y aurait-il donc pour la victime, à être pendue après avoir vengé son honneur dans le sang de l’oppresseur? Je voudrais bien savoir où serait le déshonneur, et vous m’obligeriez sensiblement si vous pouviez vous-même me le dire?

—Le déshonneur ne serait pas dans la vengeance, mais dans l’assassinat, et l’opprobre de la mort dans la lâcheté du crime.

—Oui, la société, votre société de 1824, nous radote encore cela dans toutes les petites écoles; mais le lâche, selon moi, est celui qui opprime le faible ou l’innocent.

—Le lâche, selon tout le monde, est celui qui, pouvant tirer satisfaction de l’insulte de l’oppresseur, aime mieux l’assassiner par derrière, que d’exposer sa vie contre lui pour chercher à se venger loyalement!

—Belle vengeance-rococo, ma foi: aller se faire tuer pour punir l’infâme qui vous a foulé sous ses pieds! Et c’est vous qui venez de me dire que je me ferais tuer par lui en prenant le pistolet ou l’épée, ou en jouant même ma vie à pair ou non. Allez donc vous tirer de là, avec ces vieilles maximes. Je ne tiens pas plus à l’existence qu’à une paire de savates usées… La preuve, c’est que sans une circonstance, oh oui, une circonstance venue toute bénite du ciel pour moi, je me serais jeté à l’eau quand le capitaine m’a fait monter dans la hune. Mais l’idée de la vengeance et une autre idée plus douce encore me sont venues, et je me suis raccroché de nouveau à la vie, non par peur de la mort, mais par besoin de haine, de sang… et d’amour aussi…

—Ah! diable!… d’amour!… Amour et haine en même temps; il paraît que vous connaissez l’art de concilier les contrastes…

—Oui, je vous le dis et vous le répète: haine éternelle pour lui et amour indéfini pour elle!

—Les poètes comme vous sont fort heureux; ils ont toujours, pour les consoler dans leurs plus grandes contrariétés, une Elle à adorer ou à chanter, et un Lui à détester pour exalter leurs passions et leur aider à passer le temps.

—Elle, mon Elle à moi, a secouru le malheureux dans sa misère, et le malheureux lui restera fidèle et tendre dans sa prospérité, bien tendre surtout: mon avenir est à elle: c’est désormais son domaine, sa propriété: mon futur enfin est son esclave…

—C’est donc une enchanteresse qui vous a assisté dans votre malheur?

—Vous avez pu en juger vous-même, et dire si c’est une enchanteresse ou non?

—De qui voulez-vous donc que j’aie pu juger?

—D’Elle, d’Elle, à moi!

—Et qui est-elle donc enfin votre Elle à vous?

—Elle, est la séraphique, l’angélique comtesse, puisqu’il faut décliner les titres, pour vous faire comprendre les mots.

—Pas possible!

—Ah! pas possible!… Et qui donc m’a fait passer des vivres pendant mes quatre ou cinq jours de diète, si ce n’est elle? Et quelle main m’a empêché un soir de me flanquer à l’eau, de désespoir, si ce n’est sa main? Et quel sourire de femme m’a fait aimer la vie sur le bord de l’abîme, au milieu de toutes les tortures de l’existence, si ce n’est son sourire? Oui, vivres réconfortans, main secourable, sourire d’ange, je lui dois tout, et je lui paierai tout ce que je lui dois, en hommages, en respect, en ivresse, en constance et en poésie surtout, oh! en poésie… J’ai déjà fait des vers délicieux pour elle!

—Peste, comme vous y allez! Vous avez déjà lâché le madrigal pour la comtesse?

—Et pour qui donc voulez-vous que la muse ait chanté, si ce n’est pour la comtesse? pour le capitaine, peut-être? Oh! dérision infernale! je n’aurais pu contre lui employer que le blasphème et l’anathème… Il me faut d’autres sujets, à moi, que Satan ou le feu! J’ai rêvé d’amour: c’est mon lot dans ce monde d’illusion… Mais vous m’avez demandé si c’était un madrigal que j’avais lancé ou lâché; je vous répondrai que le terme de madrigal est tout-à-fait impropre; il n’y a plus de ça aujourd’hui; nous ne connaissons que le vers qui pleure, caresse ou foudroie; le vers nature, le chant du poète, la langue du barde aussi; oui, du barde: car j’ai été barde pour la femme qui console… Tenez, vous ne croiriez jamais ce que je vais vous dire: le moment où j’ai fait mes vers est celui qui a suivi l’instant où l’indigne Lanclume venait de m’attacher si ignominieusement dans la grand’ hune… J’aurais dû alors faire tomber sur sa tête le rhythme vengeur, laisser déborder sur le pont, l’amertume de poésie qui gonflait ma poitrine… Eh bien, non; je n’ai su chanter, la tête tournée au vent du nord et les bras brisés par de honteux liens, je n’ai su chanter qu’amour, reconnaissance, et que reconnaissance et amour…

—Pour chanter en vrai barde, vous n’étiez pas, dans le fait, trop mal placé: à cinquante pieds au-dessus de la mer! Si dans cette position, et à cette hauteur, un poète ne se sent pas inspiré, c’est qu’il ne le sera jamais. Je gagerais bien que vos vers ont dû se ressentir furieusement de votre situation…

—Je n’ai fait que quatre couplets; la fraîcheur du soir m’a ensuite empêché de continuer. Quatre couplets, c’est peu de chose; mais vu la position…

—C’est donc une chanson que vous avez faite?

—Eh non, mille fois non… Nous disons couplets, dans la nouvelle école, pour toute espèce de coupures dans les vers. Un couplet, c’est ce que vous appeliez, avant la connaissance de toute poésie, morceau, strophes, je crois; stances, huitains, que sais-je même!

—Je serais curieux de voir vos couplets.

—Vous les verrez.

—Quand ils seront écrits?

—Ils sont écrits.

—Ah, pardieu! vous devriez bien me faire le plaisir…

—Le plaisir est fait; les voilà… Allez les lire, sans faire semblant de rien, à la chandelle; c’est à la lueur des flambeaux ou de la foudre qu’il faudrait que cela fût lu… Et quand vous aurez vu, lu et pensé ce que vous aurez à penser, vous me remettrez le papier, en me disant comment vous les aurez trouvés, ces vers… Je vous attends, vous et le jugement que vous en aurez porté.»

Je pris le brouillon du chef pour aller le lire à la lueur de l’habitacle, le seul feu qui fût allumé à bord à cette heure, mais je n’avais pas fait deux pas pour me rendre derrière, que l’auteur, me saisissant par le bras, m’arrêta tout court pour me faire observer, avant que je lusse ses vers, qu’il avait eu soin de jeter de l’inattendu et du pittoresque dans ses couplets, en entremêlant des allusions maritimes aux images de la plus haute inspiration.

«La poésie et la marine sont sœurs, ajoute-t-il, depuis que nous avons remis les choses à leur place dans la littérature: la mer et les cieux, d’où découle toute harmonie, se touchent; je ne les ai pas séparés: mais au surplus, comme les termes de marine ne vous sont guère plus familiers qu’à moi, qui les ai employés pour la première fois, je vous préviens que vous les reconnaîtrez à la raie que j’ai eu la précaution de faire sous chacun d’eux, en couchant mes idées sur le papier: tous les mots du métier vous les trouverez soulignés…

—Très bien; je tiendrai compte des commentaires et de la note…

—Et puis je vous ferai observer aussi qu’il ne faut pas vous effrayer de l’expression neigeux de sable, que j’ai employée pour peindre la blancheur du sable du désert; ceux en Arabie, m’a-t-on assuré…

—Mais permettez-moi donc de lire d’abord, après vous m’expliquerez ce que je n’aurai pas bien compris… Tenez, voilà justement le timonier qui est seul devant l’habitacle; tous les importuns et les curieux sont allés se coucher; c’est le plus beau moment pour jeter un coup-d’œil sur vos vers.»

Je courus tout de suite à l’habitacle, et aussi vite que je le pus cette fois, pour ne pas être arrêté de nouveau par les observations préparatoires du poète. J’ouvris, à la clarté vacillante de la lumière qui éclairait la boussole, le mystérieux papier, et je lus, en me tenant du mieux possible au roulis, accroupi auprès du timonier, qui me regardait avec indifférence en continuant à faire tourner sa zone:

A Elle! A Elle! A Elle!

O! qui pourra dans ton cœur, femme,
Mouiller l’ancre des passions,
Et crocher son âme à ton âme
Du grappin des tentations!
Dans le calme plat de l’orage
Ton œil seul guide mon esquif;
C’est vers toi que ma barque nage,
En gouvernant sur ton œil vif!
Sur ton front Dieu jeta l’étoile
De poésie, et déjà j’ai
A tes yeux déferlé la voile
Dont mon amour s’est ombragé.
Ange, myte, gnome ou sylphide
Qu’importe! Voici venir l’ins-
tant où ta paupière limpide
Comprendra mon regard de Linx.
Au désert blanc, neigeux de sable,
Où la tente se plante, moi,
Je voyage, chameau minable,
Mais j’ai soif, et j’ai soif de toi.
Je boirai dans ton puits de grâces;
Oui, je boirai, je boirai tant,
Que mes pas laisseront leurs traces
Sur tes appas, sable mouvant.
Souris, oasis de ma vie,
Souris au chameau malheureux,
Le mirage, c’est sa patrie,
Et sa patrie est dans tes yeux.
Que nous fait que le désert roule
Du sable plein tout l’univers;
Le vent en un instant s’écoule,
Mais le sable garde les vers.
Lorsque j’eus assez ri tout seul et tout à mon aise de la sublime épître qui venait de m’être confiée, j’allai retrouver mon poète que j’avais laissé sur le gaillard d’avant. Il attendait mon jugement avec une anxiété visible et comme un auteur attend l’arrêt du parterre: car j’étais le parterre de Gustave à bord de notre navire… En me voyant revenir à lui, il me demanda:

«Eh bien! que pensez-vous de ces vers-là?

—Mais je n’en pense rien encore.

—Avez-vous remarqué les idées neuves que j’ai réussi à jeter, à semer dans la langue poétique que je me suis créée?

—Oui, j’ai remarqué surtout quelques expressions un peu hasardées.

—Lesquelles?

—Vous vous comparez à un chameau, par exemple, et vous faites des charmes de votre belle, un sable mouvant…

—C’est justement là le sublime: images orientales!… Et mon désert neigeux de sable, et mon puits de grâces dans le désert où la tente se plante, la tente arabique, la vraie tente des caravanes! Et puis, que dites-vous de l’adresse avec laquelle j’ai mêlé l’allusion maritime à tout ce fracas de sentimens passionnés, le mouillage de l’ancre des passions sur le fond de l’âme, le grappin des tentations crochant nos deux âmes à l’abordage. Voilà du frappé, j’espère, et de l’actualité palpitante…

—Oui! et votre comtesse comprendra joliment tous ces termes de marine; une femme qui ne s’est jamais occupée de tout ce qu’elle entendait à bord!

—Taisez-vous donc, elle a plus navigué que vous et que moi.

—Et vous aurez l’audace de lui faire remettre cette épître?

—Et comment l’entendez-vous donc? Pourquoi, s’il vous plaît, l’ai-je faite, si ce n’est pour elle? Et à ma place que feriez-vous, je vous le demande?

—A votre place, à vous parler franchement, je m’en servirais pour allumer demain matin le feu de ma cuisine?

—Allumer le feu de ma cuisine avec mon épître? Ah! je me doutais bien que vous étiez un raciniste, un des moutons routiniers de Despréaux, et un admirateur-momie du marquis Arouet de Voltaire… Allumer le feu!… Oui, elle allumera le feu, mais le feu dans son âme brûlante, qui a déjà su comprendre l’âme du poète malheureux… Ah! mon cher monsieur, si jamais vous trouvez une femme qui vous jette un charme fascinant sur la vue, une hallucination dans le cœur, faites-moi un plaisir, et rendez-vous un service à vous-même: c’est de ne jamais lui adresser de vers; hein, vous me ferez ce plaisir-là, n’est-ce pas?

—La recommandation est inutile; l’exemple m’a déjà corrigé.

—Et en attendant que le feu de la cuisine s’allume, je vais m’assurer les moyens de faire parvenir mes couplets à leur adresse…; et ensuite on vous dira le succès qu’ils auront obtenu, en dépit de votre prédiction et malgré vos charitables conseils.»

Le drôle ne voulut pas en démordre. Il y a des gens que leur mauvaise éducation, et l’audace qu’ils puisent dans l’ignorance où ils sont de tous les usages reçus dans le monde, servent admirablement auprès des femmes, et des femmes même assez bien élevées. Je vis notre cuisinier élégiaque se glisser dans l’ombre après m’avoir quitté, et aborder mystérieusement les deux négresses de notre passagère, que l’on apercevait à peine au pied du grand mât, tant leurs noires figures se confondaient pour ainsi dire avec l’obscurité de la nuit. Il baragouina, aussi bien qu’il put, quelques mots créoles à l’oreille de l’une d’elles, lui remit l’épître qui venait de passer de mes mains dans les siennes; et la négresse, un moment après avoir reçu la discrète ou indiscrète missive du chef audacieux, descendit en riant dans la chambre de sa jeune maîtresse… M. Gustave, tout glorieux par avance du succès qu’il se promettait, et du bon train qu’il venait de donner à son affaire, passa devant moi avec un air de triomphe, et en répétant, pour me narguer peut-être, les quatre derniers vers d’une des stances de son épître amoureuse…

«Je boirai dans ton puits de grâces,
»Oui je boirai, je boirai tant,
»Que mes pas laisseront leurs traces
»Sur tes appas, sable mouvant!»
Il alla ensuite se coucher tranquillement, enchanté de lui et affligé pour moi peut-être de la critique que j’avais osé faire de sa manière de versifier.

Le lendemain, je n’eus rien de plus pressé que d’observer, au déjeûner, l’expression de physionomie de la comtesse au moment où l’auteur du poulet qu’elle avait dû recevoir la veille descendait dans la chambre, pour promener un coup-d’œil sur la table qu’il avait servie: la figure de notre passagère n’exprimait ni satisfaction, ni dédain: elle me parut être ce qu’elle avait été les autres jours… J’attendis.

Pour m’assurer jusqu’à quel point cependant je devais ajouter foi au succès que M. Gustave s’était flatté d’obtenir auprès de notre unique beauté, je cherchai bientôt à me ménager une conversation avec celle-ci, une de ces conversations où, sans aborder brusquement le point de la question que l’on veut résoudre, on peut cependant acquérir une conviction, et s’en aller avec une idée arrêtée sur certaines choses que l’on tient à éclaircir. J’eus donc un entretien avec la comtesse, et, malgré mon inexpérience auprès du sexe, je fis si bien que je parvins à donner à cette sorte d’enquête morale une direction favorable à mon petit projet d’investigation sentimentale. Je commençai d’abord par parler des femmes en général, et ensuite par m’étendre sur la bizarrerie qui semble présider quelquefois, dans le monde, aux choix qui déterminent leurs préférences les plus marquées.

La comtesse répondit, avec une naïveté charmante, à cette accusation si banale contre son sexe: «Mais croyez-vous donc, monsieur, qu’il entre toujours dans le sentiment qui détermine nos préférences, autant de légèreté et de bizarrerie qu’on le suppose généralement dans la société? Pour critiquer, avec un peu de justice, les choix qui paraissent les plus bizarres aux yeux de certaines personnes, ne devrait-on pas chercher, avant tout, à pénétrer les motifs qui ont pu nous guider dans ce qu’on appelle nos fantaisies ou nos caprices? si, n’est-ce pas? Eh bien! je suis sûre que si l’on voulait se donner la peine d’apprécier les causes qui décident le plus souvent de nos inclinations, on finirait par trouver que nous nous laissons beaucoup moins conduire par ce vertige qu’on nomme l’erreur de notre imagination, que par un instinct plus noble et plus généreux que le caprice que l’on nous reproche, avec tant de persistance et d’amertume.

»Moi qui vous parle, par exemple, car je ne puis répondre avec certitude que de ce qui m’est personnel, moi, je pense pouvoir me flatter de n’avoir été dirigée, dans mes inclinations, que par des goûts très bien raisonnés, et non par ces sympathies irrésistibles auxquelles, pour mon propre compte, je vous préviens que je n’ai jamais cru. J’ai pu me tromper sans doute; mais mon erreur avait au moins une excuse dans la cause même qui l’avait produite… Jamais l’homme le plus séduisant et le plus heureux n’aurait eu dans la société l’avantage, si c’en est un toutefois, d’obtenir la main dont un veuvage trop prompt m’a laissée entièrement maîtresse… Pour parvenir à me plaire, il aurait fallu que mon prétendant eût autre chose que de l’amabilité, des titres et de la fortune…

—Et qu’eussiez-vous exigé de plus de votre heureux prétendant? Une de ces qualités chevaleresques qu’on ne retrouve plus aujourd’hui.

—Oh non! ce n’est pas une qualité extraordinaire ou introuvable que j’aurais cherchée en lui… Bien loin de là: c’est un défaut au contraire.

—Un défaut! La chose aurait été au moins nouvelle!

—Oui, un défaut aux yeux des autres; mais une vertu à mes yeux. J’aurais voulu, pour l’aimer, qu’il fût malheureux, et plus je l’aurais vu opprimé par le sort ou l’injustice, et plus je me serais sentie entraînée à le venger des torts de la fortune ou de la puissance… Ah! dame, oui; c’est comme cela qu’est faite mon âme encore tout espagnole! Et direz-vous que c’est encore là de la déraison, du caprice ou de l’enfantillage, et qu’un tel penchant soit sans noblesse?

—Non certes, et je suis, au contraire, tout disposé à y applaudir du plus profond de mon cœur. Mais cet entraînement sympathique pour l’infortune doit être, ce me semble, circonscrit, quelque louable qu’il soit d’ailleurs, dans de certaines bornes commandées par la raison. Car je ne suppose pas qu’il eût suffi au premier homme venu d’être très malheureux, pour exciter chez vous un sentiment plus tendre que de la simple compassion.

—Oh! malheureux, cela s’entend! malheureux avec de certaines conditions de malheur!

—Oui, malheureux avec une grande fortune, par exemple!

—Non, je crois vous avoir déjà dit que la fortune, au contraire, a eu toujours le privilége de m’inspirer plutôt de l’éloignement que du goût.

—Avec de la jeunesse et de la physionomie?

—Ah! écoutez: je suis veuve, riche, et je n’ai que vingt-et-un ans.

—Avec une éducation distinguée, des manières, un rang.

—Avec de l’éducation! oui; avec un rang! peu m’aurait importé; car l’éducation tient lieu de rang, et il est même des hommes chez qui elle fait oublier ou même ressortir avec avantage l’infériorité de position… Vous voyez que je ne suis pas difficile.

—Et si l’infortuné assez heureux ou plutôt assez malheureux, comme vous l’avez dit, pour fixer votre attention, avait été réduit par sa faute à lutter contre l’adversité?

—A mes yeux, c’est bien rarement par sa faute qu’un homme bien élevé, qu’un homme né avec un bon cœur, soit tout-à-fait malheureux, c’est presque toujours de la faute des autres, du moins dans la théorie de mes sentimens…

—Ah diable!… cette théorie pourrait conduire très loin… dans ses conséquences ou son application du moins.

—Que signifie cette exclamation! Vous avez l’air de réfléchir sérieusement à cela!… Oh! Dieu merci, nous n’en sommes pas encore à l’application… J’ai du temps devant moi… Eh bien, vous voilà encore à réfléchir…

—Oui, je réfléchissais, effectivement…

—A notre plaisanterie?… Tenez, vous feriez mieux de regarder, comme je m’amuse à le faire, la rapidité avec laquelle nous allons maintenant… Je suis sûre que notre bâtiment fait au moins trois lieues à l’heure… Ah! c’est qu’aussi je suis devenu marin dans mes deux traversées; car c’est la seconde fois que je fais le trajet.»

Notre conversation sentimentale se termina là; mais la comtesse m’en avait assez dit pour me prouver que Gustave ne m’avait pas tout-à-fait trompé en me parlant de l’intérêt qu’il était parvenu à inspirer à notre aimable passagère. Ce que j’avais d’abord pris chez lui pour une sotte fatuité, n’était qu’une belle et bonne réalité. C’était au plus malheureux, parmi nous tous, qu’était demeurée la victoire; et les vers extravagans du poète cuisinier n’avaient que trop bien fait leur jeu.

Pendant tout le reste de la traversée, qui fut au surplus très courte et assez agréable depuis notre terrible passage du Tropique, les vers et la cuisine allèrent ensemble leur train. Je riais de voir ce pauvre Gustave, allumant chaque matin son feu, et pensant en même temps à son épître quotidienne pour la comtesse, car il s’était mis dans la tête de rimer tous les jours quelque chose de nouveau pour sa protectrice, et il nous eût plutôt fait manquer de déjeûner et de dîner, que de s’exposer à sevrer, pendant vingt-quatre heures seulement, notre passagère du galant à-propos qu’il s’était habitué à lui servir aux heures marquées par les Muses. C’étaient les négresses de la déité mexicaine qui remplissaient les fonctions de messagères entre le poète et leur maîtresse.

Nous arrivâmes, après vingt-trois jours de mer, à Saint-Pierre Martinique, notre destination, sans avoir éprouvé dans notre voyage d’autres contrariétés qu’un coup de vent, la perte d’un passager et une révolte. Aussi notre flegmatique ordonnateur, en se disposant à aller à terre le soir même de notre entrée en rade, me dit-il, avec le sang-froid d’un vieil habitué de l’Océan:

«Voilà une des plus jolies traversées que j’aie faites depuis que je navigue pour mon plaisir, ou par ordre du gouvernement.»

X
J’ai persuadé à tous ces mal-blanchis, que le sublime martyre de la croix représentait le supplice de Napoléon à Sainte-Hélène, ordonné par la cruauté du cabinet anglais sur la personne du grand homme; que l’entrée de notre Seigneur à Jérusalem était l’entrée glorieuse de l’empereur à Vienne, et que la Cène des apôtres figurait l’entrevue et le repas des souverains à Tilsitt, Napoléon l’auréole en tête, bien entendu. Enfin, il n’est pas jusqu’à l’almanach ordinaire dont je n’aie réussi à faire quelque chose d’impérial, en le vendant à mes pratiques pour le calendrier militaire d’UNE VICTOIRE PAR JOUR. Vous faites-vous une idée de ces bons nègres célébrant, sur la foi de mes calendriers, la victoire de Saint-Polycarpe sur les Russes et la défaite de Sainte-Gertrude, battue par l’armée française?

(Page 187.)

Saint-Pierre;—Martinique;—aspect des colonies;—Le Banian;—début du Banian dans les affaires de place.

Une ville longue, sinueuse, jetée capricieusement comme un ruban de maisons, au pied des mornes inégaux dont la masse aérienne couronne les contours d’une baie à moitié formée; une double haie de navires, présentant du côté de la mer, avec leurs mâtures élancées, une ligne de palissades flottantes que l’on dirait destinées à défendre les approches de cette ville, assise au bord du rivage qui gronde, mugit sans cesse autour de ses fondemens; des nuages d’albâtre et de feu, descendant, avec la brise qui les fait flotter dans les airs, des ravines des montagnes, de la cime des pics, pour venir caresser la riche végétation des collines, et s’enfuir ensuite au large en mugissant; et au-dessus de ces nuages, toujours la pointe des pics immobiles, toujours la crête vaporeuse des mornes, se dessinant avec leurs formes fantastiques sur le ciel, qui sert de cadre à ce gigantesque panorama: tel fut le spectacle qu’à notre arrivée offrit à nos yeux la ville de Saint-Pierre, capitale de la Martinique.

La première impression produite sur moi par la vue de ces objets si nouveaux, fut loin de s’accorder avec l’idée que je m’étais faite, en Europe, de l’aspect des colonies. Je fus même, il faut le dire, plus surpris que satisfait de tout ce que je voyais pour la première fois, si loin de mes amis, de mes parens et de mon pays. En descendant à terre, je cherchai une auberge, et il n’en existait pas encore dans la colonie. Je demandai alors un café, pour déjeûner et lire les journaux; et on me répondit qu’il n’y avait dans l’île aucun de ces établissemens, connus en France sous le nom de cafés. Je fus réduit à aller me loger provisoirement chez des mulâtresses, auxquelles le capitaine Lanclume eut soin de me recommander, en attendant que je pusse trouver un petit magasin pour y déballer ma mince pacotille.

Quelques jours après mon installation dans une boutique que je louai, rue du Mouillage, je vis arriver à moi notre cuisinier Gustave, qui venait me proposer ses services. Affranchi, me dit-il, de la tyrannie du capitaine, qui avait consenti à le vomir sur le rivage pour s’en débarrasser tout-à-fait, il se trouvait entièrement rendu à son indépendance naturelle; mais, ajouta-t-il, comme je n’ai pour tout bien que ma liberté et des bras, je ne serais pas fâché de trouver de l’emploi, et de vivre comme tout le monde dans un pays où l’on ne laisse même pas les nègres mourir de faim.

Je lui observai que c’était justement parce que les nègres étaient esclaves qu’ils étaient toujours sûrs d’être nourris, et que l’indépendance n’était souvent qu’une assez triste condition pour se procurer des moyens assurés d’existence dans le pays où nous nous trouvions.

«Mais vous avez, reprit Gustave, vous avez dans votre magasin une foule de bagatelles que vous ne daignerez pas sans doute vendre vous-même; vos images à deux sous, par exemple; vos livres un peu érotiques, vos calendriers, et vos jouets d’enfans les plus communs? Si vous vouliez bien me confier cette bimbeloterie, moi qui n’ai pas de décorum à garder, je m’en irais tout bonnement, la balle sur le dos, promener ma boutique dans les bourgs et les habitations des environs. Le capital vous serait remboursé, les bénéfices vous reviendraient aussi, et vous m’alloueriez, ma foi, pour commission, ce que vous jugeriez convenable de m’accorder… Songez que c’est la faim qui demande grâce et merci à l’opulence, et le malheur qui rend hommage libre et lige à la bonté.»

Le désir d’obliger un infortuné, beaucoup plus que l’espoir de tirer un parti avantageux de mes images et de mes joujoux, m’engagea à subdiviser ma pacotille, déjà si faible, en faveur de la faim et du zèle qui me demandaient merci et qui me rendaient hommage lige. Je composai, pour notre ancien chef, un petit magasin ambulant de la valeur de deux cents francs environ.

Le négociant que je venais de faire à si bon compte, nagea dans la joie, et il me sauta au cou avec larmes, pour me témoigner sa reconnaissance. Je venais de lui sauver la vie, et de lui offrir, sur la mer de l’infortune, une planche de salut.

Je lui demandai, à la suite de cette effusion de cœur et de belles paroles, des nouvelles des autres passagers, que je n’avais plus vus depuis mon débarquement.

«Ils sont toujours les mêmes, je crois, me répondit Gustave, c’est-à-dire tels que vous les avez connus à bord: l’Italien, toujours gras, blême et muet; l’ordonnateur, toujours fier, dégoûté et dégoûtant; la comtesse, toujours jolie, toujours bonne, toujours ange enfin… O Dieu des perfections de la femme! si vous saviez jusqu’où cette sylphide mexicaine, ce symbole d’amour a poussé, à mon égard, la faculté angélique qu’elle a reçue du ciel?

—Et quelle preuve de bienveillance avez-vous donc obtenue d’elle, pour vous exprimer sur son compte avec cette exaltation de sentiment?

—Quelle preuve? cela se renferme dans un cœur dont Dieu seul a la clef, et cela ne doit pas sortir comme une balle meurtrière, de la bouche du jeune homme que l’on convie à l’indiscrétion… Qu’il vous suffise de savoir qu’avant son départ, la comtesse de l’Annonciade elle-même vint me voir, sous la voûte du ciel, avant le chant du rossignol, et à la face pâle de l’étoile qui brille dans la nuit, et enfin entre ses deux négresses et un autre témoin.

—Et pourquoi, vous voir?

—Satan, ou le génie de l’avenir, le sait seul peut-être… Mais enfin que puis-je y faire? Oh! c’était de l’amour à pleines mains, et du drame, avec des cris rauques et des sanglots étouffés, qu’il fallait dans le vague de la vie du jeune exilé!

—C’est fort bien, puisque cela vous arrange: cependant cela ne laisse pas que de me paraître bien drôle; mais, en attendant le drame de l’avenir, prenez vos marchandises, tâchez de vous tirer d’affaires, et faites-moi l’amitié, pour le moment, de me laisser achever les comptes que j’ai commencés là; car le travail et les occupations sérieuses, voyez-vous, doivent passer avant le drame.»

Le cuisinier partit avec son léger bazar, content comme un prince, gai plus qu’on ne pourrait le dire. Je le crus fou pour être devenu aussi fat. Quelle apparence que la comtesse se fût oubliée, malgré toute la coquetterie qu’on pût lui supposer, jusqu’à donner un rendez-vous nocturne à Gustave Létameur! Il y a sans doute des bizarreries bien inexplicables dans le cœur des femmes; mais n’est-ce pas trop calomnier, même leurs penchans les plus mauvais, que de les croire susceptibles des dernières faiblesses pour certains hommes!…

Je me mis à dresser quelques comptes de vente, une fois débarrassé de la présence du sous-pacotilleur que je venais de commanditer d’un magasin nomade de deux cents francs. Mais tout en traçant des lignes et des chiffres, la pensée de la comtesse, et l’idée du rendez-nous, errèrent pendant plus d’une heure, avec mon imagination distraite, sur le papier, que je barbouillais d’encre rouge et noire.

Mes débuts dans le commerce, grâce aux sages conseils de mon ami Lanclume, vieil expert en colonies, furent couronnés d’un succès qui me donna du goût pour les affaires, et surtout pour les affaires modestes et sûres. Le brave capitaine m’avait répété cent fois au moins: «Vendez à bon marché, vendez même à bas prix s’il le faut; mais ne lâchez jamais rien qu’au comptant: c’est ici qu’une pièce de cent sous, que l’on reçoit, vaut cent fois mieux qu’un billet de cent francs que l’on doit toucher le lendemain: le vent des colonies emporte le papier; mais le métal résiste à toutes les brises du large et aux ouragans. Forcez-moi ferme sur le métal, et allumez votre cigarre avec le papier des petits-blancs. Chaque soir, au reste, en venant prendre avec vous le verre de grog froid, j’examinerai vos comptes de la journée, et gare à vous si je trouve du crédit sur vos livres!

L’ardeur avec laquelle je poursuivais, dans mes petites affaires naissantes, les idées de fortune que je m’étais formées en venant à la Martinique, hâta dans mon sang un peu trop riche, ou tout au moins trop échauffé, le développement d’une fièvre d’acclimatement, triste tribut, fatale redevance que les Européens paient ordinairement au climat nouveau qu’ils viennent affronter dans ces régions brûlantes… Lanclume me confia au talent médical d’une vieille sybille de couleur, qui me soigna beaucoup, me traita fort mal, et parvint cependant à ne pas me tuer tout-à-fait. Tous les médecins me félicitèrent, comme d’un miracle du ciel en ma faveur, d’une guérison pour laquelle ils n’avaient pas été appelés. Je respirai enfin au bout de quinze jours de délais continuels; mais c’est pendant cette maladie que l’hospitalité créole, que je n’avais pas rencontrée à mon arrivée, se manifesta en ma faveur par les attentions les plus touchantes et l’empressement le plus délicat. De tous les coins et recoins de la ville, je reçus des visites, des bouillons et des remèdes. En France, la seule chose que l’on ait soin d’envoyer à un pauvre malade, ou à un malade pauvre, c’est un prêtre. Aux colonies, on commence par lui prodiguer des secours, des soins et des consolations, et le prêtre arrive ensuite de lui-même, s’il veut. C’est là qu’il faut encore aller chercher les dernières traces de cette hospitalité qui, pour le monde d’autrefois, devint une divinité dont l’Europe s’est hâtée de briser depuis long-temps les antiques autels.

Dès que j’eus recouvré un peu connaissance, j’appris que le brave Lanclume était reparti pour la France pendant ma maladie, en laissant des instructions précises pour mon enterrement, dans le cas probable où je viendrais, comme il disait, à filer mes amarres par le bout. Du reste lui-même, avant d’appareiller, avait mis le plus grand ordre dans les affaires que la fièvre m’avait forcé d’abandonner au plus fort de la vente.

Aussitôt que je me sentis en état de faire un peu usage de mes jambes affaiblies, on me conseilla d’aller à la campagne achever mon rétablissement. Deux noirs m’enlevèrent dans un hamac, pour me transporter au Galion, gros bourg situé à quelques lieues de Saint-Pierre, dans la partie la plus salubre du vent de l’île. Là, me traînant une après-dînée sous des tamariniers pour respirer le baume salutaire de la brise du soir, je rencontrai le négociant Gustave, vendant le reste de son magasin assorti à des nègres, que les sons criards de sa voix avaient rassemblés autour de lui. Aussitôt qu’il m’aperçut, il s’empressa de quitter ses nombreux chalands pour venir me complimenter sur mon retour à la santé. Je le félicitai, de mon côté, sur l’air de prospérité toujours croissante que m’annonçait sa bonne mine, et sur l’élégance de sa toilette: il était mis comme un arracheur de dents. Nous causâmes d’abord d’affaires.

«Vous venez d’entendre, me dit-il, mon dernier appel au peuple des campagnes. Mes magasins sont à sec, et c’est maintenant le commerce des denrées coloniales que je vais être réduit à faire, dans l’impossibilité où je me trouve de renouveler mes nouveautés; j’ai même effleuré quelques petites transactions en café.

—Mais avec quoi, lui demandai-je, avez-vous acheté des cafés?

—Avec le produit de mes nouveautés; c’est tout simple. Je puis même vous confier, entre nous, que le bénéfice de mes premières opérations a été assez passable… grâce, voyez-vous, à mon amour pour le progrès en toutes choses.

—Expliquez-moi donc comment vous vous y êtes pris; car moi aussi j’ai besoin de marcher dans la voie du progrès, en toutes choses!

—Voici le fait: j’ai acheté d’abord quelques sacs de café à des nègres, ou à de misérables petits-blancs bien affamés d’argent; bon! Ces cafés avaient un poids; bien! Comme c’était sur la qualité et le susdit poids que je les avais achetés, c’était aussi sur cette même qualité et ce même poids que je devais les revendre; ceci est mieux! Je les ai revendus aussi; mais après leur avoir fait subir, pendant deux ou trois jours, l’influence d’une salutaire humidité… Le poids avait progressé dans une proportion des plus satisfaisantes. Oh! c’est alors que j’ai compris l’influence que l’admirable invention de la vapeur devait avoir sur la civilisation universelle et sur les affaires commerciales!

—Mais voilà qui n’est pas déjà trop mal pour vous!

—J’ai fait mieux encore: mais ceci entre nous au moins; car, voyez-vous, nous sommes entourés ici de si malhonnêtes gens!… J’avais entendu dire, en flânant dans les bourgs et les villages, qu’il se faisait une fraude assez capitale sur les côtes de l’île, et que presque tous les douaniers et les gendarmes se trouvant malades de la fièvre jaune, la surveillance de l’autorité était devenue presque impossible à exercer. Un habit de gendarme n’est pas chose difficile à se procurer, vous entendez parfaitement, quand la fièvre donne sur la gendarmerie… Dans les bons petits recoins où se débarquait plus particulièrement la fraude, on vit pendant plusieurs nuits un gendarme, mais un gendarme impassible comme la loi, roide comme sa consigne… Dans la main de ce gendarme, les fraudeurs alarmés glissèrent quelques doublons pour acheter son silence; la main du gendarme se ferma et se rouvrit tant qu’on voulut, et le gendarme, je vous jure, n’en a encore parlé à personne…; si, cependant, il ne faut pas mentir, il en a parlé à quelqu’un pour la première fois de sa vie, et ce quelqu’un c’est vous, parce qu’il sait que vous êtes un bon enfant.

—C’est donc vous qui vous déguisiez en gendarme pour tirer parti de la fraude? Beau stratagème pour aller…

—C’est une chose si immorale que la fraude, un abus si anti-social!… Tenez, voilà encore des doublons conquis par ma valeur. Un homme comme moi se déguiser en gendarme! il fallait bien une compensation à ce sacrifice, avec les principes larges que vous me connaissez.

—Mauvais moyen que tout cela, mon cher ami; il valait mieux continuer à vendre vos images, et vivre médiocrement d’un travail irréprochable, que de chercher à gueusailler quelques onces d’or, en vous exposant aux reproches les plus graves, ou même aux châtimens les plus sévères; car savez-vous bien ce que vous risquiez, en vous emparant de l’habit d’un agent de la force publique pour extorquer de l’argent à des fraudeurs?

—Je voulais, comme je vous l’ai dit à bord, faire de l’art, et j’en ai fait: je suis content. Ah! dites-moi donc, à propos de vos images: c’est moi qui ai été refait, quand j’ai voulu vendre ces estampes du diable pour ce qu’elles étaient! J’avais toujours entendu raconter que les nègres n’avaient de goût, en fait de gravures, que pour les sujets religieux représentant notre Seigneur Jésus-Christ, la sainte Vierge et tous les saints du paradis: je le croyais, oui, en âme et conscience; mais on vous en donnera! Dès que j’ai voulu essayer de placer mes sujets religieux, ne voilà-t-il pas que j’ai trouvé toute la négraille tournée à Napoléon! Oui, en vérité, c’est lui, c’est le glorieux saint du capitaine Lanclume qui a remplacé notre saint Rédempteur dans la vénération des nègres. O le grand et populaire nom!

—Et qu’avez-vous fait de vos estampes?

—Je les ai écoulées comme sujets d’histoire militaire. J’ai persuadé à tous ces mal-blanchis, que le martyre de la croix représentait le supplice de Napoléon à Sainte-Hélène, ordonné par la cruauté du cabinet anglais sur la personne du grand homme; que l’entrée de notre Seigneur à Jérusalem était l’entrée glorieuse de l’empereur à Vienne, et que la cène des apôtres figurait l’entrevue et le repas des souverains à Tilsitt, Napoléon l’auréole en tête, bien entendu. Enfin, il n’est pas jusqu’à l’almanach ordinaire dont je n’aie réussi à faire quelque chose d’impérial, en le vendant à mes pratiques pour le calendrier militaire d’une victoire par jour. Vous faites-vous une idée de ces bons nègres, célébrant, sur la foi de mes calendriers, la victoire de saint Polycarpe sur les Russes, et la défaite de sainte Gertrude battue par l’armée française!

—A la bonne heure! parlez-moi de ces stratagèmes, qui, en ne compromettant qu’un peu votre délicatesse, ne risquent pas du moins d’exposer votre probité et votre sécurité personnelle. Les nègres veulent du Napoléon et ne veulent plus des saints du paradis: Eh bien, ne leur donnez plus de saints, et forcez sur le Napoléon tant que vous pourrez, et comme vous l’entendrez; rien de plus juste et de plus gai en même temps, car vous aurez dû rire beaucoup, sans doute, en leur vendant votre marchandise?

—Comme un bossu; c’est au point même que mes pratiques, voyant les dispositions étonnantes que je leur montrais pour le négoce, m’ont donné un surnom, un sobriquet, un nom de guerre, si vous voulez, sous lequel je suis maintenant connu, dans tout le pays, comme Barrabas dans la Passion. Je gagerais que vous ne devineriez jamais comment on m’appelle dans tous les endroits que j’ai explorés commercialement et industriellement?

—On vous appelle peut-être bien le Juif?

—Vous n’y êtes pas, c’est un peu moins que cela.

—Le charlatan?

—Vous n’y êtes pas encore. C’est, je crois, quelque chose de plus épicé que ceci: c’est entre le juif et le charlatan, ou moitié l’un et l’autre… Tenez, pour ne pas vous donner la peine de chercher plus long-temps mon nouveau nom de guerre, on m’appelle partout le Banian.

—Diable, le Banian! mais savez-vous ce que cela veut dire, et ce que cette qualification signifie dans les colonies?

—Ma foi non! je ne me suis même pas mis en peine de m’en informer. Il suffit que l’on me crie: «Banian, voyons votre marchandise; Banian, combien achèteriez-vous bien ce petit lot de café?» pour qu’à l’instant je me rende où l’on m’appelle. Je réponds enfin à ce nom-là comme à un autre.

—Eh bien! pour votre instruction particulière, apprenez que l’on donne ici le nom de Banian à tous les nouveaux débarqués qui, pour ne réussir le plus souvent qu’à vivre misérablement, se livrent avec avidité au petit trafic, et au bas négoce que repousse la délicatesse des autres Européens et des gens comme il faut du pays. Ce sont les matelots des navires français qui ont marqué de cette épithète un peu flétrissante, l’épaule des malheureux passagers qu’ils voyaient descendre à terre le ballot sur le dos et l’impudeur dans l’âme, pour ne plus s’arrêter en chemin… Ce nom-là, dites-moi, vous arrange-t-il, à présent que vous savez le sens qu’on y attache?

—Pas trop; mais ce n’est pas moi au surplus qui me le suis donné, car je vous réponds bien que si l’on m’avait laissé la liberté du choix, je ne me le serais pas choisi du tout. Mais en définitive, puis-je à présent solliciter un arrêté du gouverneur pour que défense soit faite dans toute l’île de m’appeler à l’avenir le Banian?

—Non, mais vous pourriez faire en sorte par votre conduite, mieux que par un arrêté du gouverneur, qu’on cessât de vous donner ce vilain sobriquet.

—Ah bien oui, ma conduite! Vous m’avez déjà fait observer dans votre magasin, il y a deux mois, que ce n’était pas avec de l’indépendance qu’on pouvait éviter ici de mourir de faim. Moi je commence aujourd’hui à croire que ce n’est pas avec de la probité qu’on peut réussir à y faire fortune… En fait de sentiment, voyez-vous, chacun ses idées… Mais à présent, j’y pense, en parlant de sentiment, vous ne m’avez pas encore demandé des nouvelles de la petite comtesse?

—C’est vrai, vous m’y faites songer; et qu’avez-vous fait de notre vertueuse passagère?

—Vous feriez mieux peut-être de me demander ce que je n’ai pas voulu en faire, et je vous répondrais que j’ai répugné à en faire ma maîtresse.

—Oh! pour le coup voilà qui est trop fort. Je vous ai passé jusqu’ici vos petits airs avantageux, et votre ton de forfanterie amoureuse, mais, mon cher ami, vous venez de combler la mesure permise!

—Vous me parliez tout-à-l’heure de délicatesse et de probité; eh bien, dites-moi s’il ne faut pas en avoir eu furieusement, pour résister, en honnête jeune homme, à des avances de cette force-là?… Reconnaissez-vous cette bague?»

C’était une des bagues que j’avais vues aux doigts de la comtesse pendant toute la traversée!

«Reconnaissez-vous encore, dites-moi, cette boucle inimitable de beaux et longs cheveux noirs?»

C’était une mèche des cheveux de la comtesse!

«Reconnaissez-vous bien encore l’écriture de cette main divine?»

C’était un tendre billet de l’écriture de la comtesse, adressé à Monsieur Gustave Létameur!

«Ah! il vous faut des preuves irrécusables pour vous convaincre de la vivacité de la passion qu’on est parvenu à inspirer!… Eh bien, en voilà-t-il des preuves, monsieur l’incrédule?

—Oui, j’en conviens; elles sont même accablantes.

—Et si je voulais encore vous raconter ses larmes à son départ, ses protestations et ses sermens, ses roulemens d’yeux et ses sanglots entrecoupés, ses baisers de flamme et ses… Mais non, ce serait trahir l’ardeur la plus pure et la plus irréprochable. Il vous suffira de savoir que, surmontant mon propre entraînement, et ménageant son extrême faiblesse, j’ai laissé partir la tourterelle Colombienne pour Cumana, avec toute sa blanche vertu, tous ses joyaux et ses deux grosses négresses.»

Je demeurai confondu. Le traître Banian, jouissant de l’étonnement qu’il venait de jeter dans mes esprits, me quitta pour ramasser sa boutique en plein vent, et aller avant la nuit porter son camp ailleurs, non sans me répéter encore deux ou trois fois, en s’éloignant: «Ah! il vous fallait des preuves; eh bien! en voilà des preuves, et joliment timbrées encore au coin de la bonne monnaie.»

Le drôle, tout en me causant pendant deux heures de ses bénéfices, de ses friponneries et de ses bonnes fortunes, avait totalement oublié de me parler des deux cents francs de marchandises que je lui avais confiées deux mois auparavant pour favoriser son noble début dans les affaires.

XI
Comment surtout se fait-il qu’après avoir revu leur patrie comme on revoit une maîtresse long-temps absente, ils se surprennent à regretter les lieux de leur long exil, le soleil de leurs jours de peine, l’air embrasé de leurs nuits sans sommeil, la mollesse énervante de leur existence épuisée?

(Page 197.)

Vie des Européens aux Antilles;—nouveau projet de pacotille;—une circulaire commerciale.

Sauter du hamac où vous dormez, où vous fumez, où la main nonchalante d’un nègre berce votre paresse pendant l’ardeur du jour, pour courir, avec la brise vivifiante du soir, à vos affaires, ou dans une pirogue qui vous emporte au loin vers d’autres tracasseries; passer de l’affaissement physique dont vous frappe un climat de feu, à l’activité d’esprit que vous impose le soin de votre fortune; emprunter, pour ainsi dire, à ce ciel qui pèse sur votre tête, à ce sol qui brûle vos pieds, leur inconstance, leur ardeur, leur mouvement et leurs caprices, pour pouvoir respirer sans danger l’air qu’ils enflamment, les tièdes vapeurs qu’ils exhalent autour de vous; étouffer les passions qui s’allument dans votre sang appauvri, pour tempérer cette fougue de la faiblesse même par les raffinemens d’une mollesse étudiée; chercher à masquer, par le luxe des folles dépenses, l’absence trop réelle des plaisirs simples qui vous manquent; se donner une table dispendieuse comme une jouissance, et redouter en face de cette jouissance le plus petit excès qui peut causer le moindre malaise, et trembler au moindre malaise qui peut occasionner la mort; recueillir avec délices les souvenirs du pays natal que l’on a quitté, pour oublier dans de longues causeries les privations présentes du pays que l’on est forcé d’habiter; soupirer pendant tout le jour après la fraîcheur de la nuit, et la nuit manquer d’air, manquer de sommeil, manquer de calme au milieu du silence de la nature, qui semble se reposer seule sous vos yeux fatigués; telle est la vie des Européens aux Antilles, vie d’abnégation, de regrets, de désirs non satisfaits, de souvenirs douloureux, de peines sans cesse renaissantes, et d’espérances presque toujours illusoires.

Et pourtant, contradiction indéfinissable! comment se fait-il que les Européens qui ont habité long-temps ces contrées que le ciel avait été si éloigné de faire pour eux, ne se détachent qu’avec un reste d’amour de cette existence que tant de fois ils ont maudite! Comment surtout se fait-il qu’après avoir revu leur patrie comme on revoit une maîtresse long-temps absente, ils se surprennent à regretter les lieux de leur long exil, le soleil de leurs jours de peine, l’air embrasé de leurs nuits sans sommeil, la mollesse énervante de leur existence épuisée? Y aurait-il, dans la vie des Européens aux Antilles, un de ces charmes secrets que l’on éprouve et que l’on ignore; un de ces charmes que l’on subit par instinct de volupté, et que toute la pénétration de l’homme ne saurait deviner ou expliquer?

Toute une année je courus les îles du vent, les îles de dessous le vent, les mornes, les bourgs, les villages, les carbets, échangeant d’abord le produit de ma pacotille primitive contre des marchandises du pays, et rachetant avec ces marchandises une pacotille nouvelle, pour échanger encore ces marchandises européennes contre des denrées du pays. Avec les petits crédits que j’obtenais des capitaines, et avec l’argent comptant que j’avais soin d’exiger de mes pratiques, je parvins à tripler à peu près mon capital. Le goût si prononcé que j’avais, en partant de France, pour les courses lointaines et les événemens inattendus, s’était évanoui, je crois, dans l’air absorbant que je respirais. La préoccupation de mes affaires avait chassé bien loin de moi les rêves de mon imagination, et le petit succès de mes premières tentatives m’avait heureusement préservé des séductions de mon âge, et des dangers de mon existence précaire. Malheureux dans mon début, je me fusse follement jeté peut-être dans les bras du hasard. Après avoir réussi au-delà de mes espérances, le désir d’augmenter et de conserver le bien-être que j’avais acquis m’attacha au positif de ma nouvelle situation.

D’ailleurs qu’aurais-je pu désirer de plus, avec les goûts aventureux qui m’avaient d’abord conduit à la Martinique? mon petit commerce n’exigeait-il pas sans cesse de longues absences, des traversées périlleuses dans des ports éloignés!… Mais pour cela même peut-être que ces déplacemens m’étaient devenus nécessaires, j’avais fini par les trouver pénibles. Rien ne guérit plus promptement les jeunes imaginations de la manie des événemens romanesques, que la vulgarité des formes que le besoin ou l’amour du gain donnent à ces événemens.

Mon année d’épreuve aux colonies s’était écoulée comme un mois en Europe. C’est une remarque à faire que dans les pays où les jours sont presque égaux aux nuits, la vie passe, se consume, avec une rapidité qui ne s’explique peut-être que par l’absence totale des points de l’appel dans la durée. En Europe, le changement si brusque, si remarquable des saisons, vous annonce à chaque instant, vous donne en quelques mots aux oreilles, l’heure où vous vivez. Dans les colonies, rien ne vous l’indique, ni l’air qui est toujours chaud, ni la végétation qui est toujours la même, ni le soleil qui se couche et se lève toujours aux mêmes heures. Là enfin des jours toujours égaux se suivent et se ressemblent toujours, pour séparer, avec leur éternelle régularité, des nuits sans cesse toujours égales aux jours semblables qui leur succèdent.

Un désir de jeune négociant, une idée de grand spéculateur s’empara de moi, dès que je pus m’appuyer sur une certaine somme, comme sur un trophée conquis par ma valeur. Je résolus d’aller en France remonter une autre opération, c’est-à-dire renouveler ma pacotille, et remplacer mes caisses d’eau de Cologne, et mes malles d’habits confectionnés, restées si glorieusement sur le champ de bataille, dans ma première campagne.

Je me trouvais au Petit-Bourg de Marie-Galante, quand ce beau projet fut arrêté soudainement dans ma tête, et je me rendis à Pointe à Pitre avec l’intention de profiter du premier navire à passagers, qui partirait pour le Hâvre, en donnant, bien entendu, la préférence au capitaine Lanclume, si j’avais le bonheur de le rencontrer sur Ladi.

Le trois-mâts le Toujours-le-même, ainsi que je l’avais espéré, était bien arrivé à la Pointe, mais sans mon ami Lanclume. En passant le long du bord dans ma pirogue pour demander des nouvelles de ce brave homme, l’officier qui l’avait remplacé m’apprit que Lanclume avait été suspendu pendant un an, par ordre du ministre de la marine, de la faculté de commander, pour avoir arboré à la mer le pavillon tricolore, et donné le nom du Grand Napoléon au Toujours-le-même.

L’attachement que j’avais pour ce pauvre martyr du napoléonisme, m’engagea à retenir mon passage sur son trois-mâts, et à payer ainsi du moins cette dette de reconnaissance au souvenir qu’il avait laissé pour moi à bord de son navire. Il fut convenu que nous appareillerions dans dix jours. Aucun autre passager ne s’était encore présenté, selon toute apparence je devais faire tout seul cette seconde traversée.

En passant, la veille de mon départ, dans la rue de la Martinique, je crus remarquer dans le fond de la boutique d’un petit fabricant de cigarres, une figure qui m’avait souri gracieusement. Je saluai d’abord, et j’approchai ensuite, et ce ne fut pas sans quelque surprise que je reconnus dans la personne qui venait de me gratifier d’une inclination de tête, M. Gustave le Banian, auquel je n’avais plus pensé depuis long-temps. Quelques mois auparavant, en m’apercevant dans la rue, M. Gustave se serait empressé de venir à moi, mais il me laissa venir à lui sans bouger de place, et je jugeai que c’était bon signe pour ses affaires. Il daigna cependant se lever et quitter son comptoir quand je fus rendu sur le seuil de sa porte.

«Eh comment, s’écria-t-il, il y a un siècle que nous ne nous sommes vus!»

En prononçant ces paroles, il avait à moitié risqué sa main droite vers moi. Je m’appuyai les poignets sur la hanche, et sa main droite se réfugia dans son gilet, en chiffonnant un peu le jabot qu’il portait.

Nous entrâmes en conversation après ce court échange de politesses. Il s’excusa de me recevoir en négligé et dans son magasin. Ce drôle avait un bel habit, puis une plume fichée à l’oreille droite, et les doigts légèrement tachés d’encre.

«Que faites-vous maintenant? lui demandai-je, pour entrer incidemment en matière.

—Des affaires sur place.

—J’aurais plutôt pensé que tous faisiez des cigarres.

—Oh non, ce n’est pas moi; c’est monsieur que vous voyez… Mais je vais vous expliquer tout cela en faisant un tour avec vous dans la rue.»

Il se lava délicatement l’extrémité des doigts, prit son chapeau, passa son bras assez timidement sous le mien, et m’entraîna à quelque distance de son échoppe, et en se dandinant avec complaisance sur ses hanches, il me dit:

«Je n’ai pas voulu m’étendre avec vous devant ces gens, sur le genre d’affaires que j’ai entrepris. J’ai été forcé de m’établir provisoirement dans ce magasin dont je n’occupe encore qu’une partie: le fabricant de cigarres, que vous avez vu, m’en a cédé la moitié… Mais je vous confierai, de vous à moi, que mes relations ont pris un développement qui va m’obliger à tenir un train de maison considérable. Je fais maintenant la commission du dehors, et les denrées américaines pour le dedans.

—Et avec quel argent faites-vous cela?

—Mais avec mon argent, parbleu! comment, vous ne savez pas les bénéfices que j’ai réalisés sur ma dernière opération de traite? trois capitaux pour un; c’est connu de toute l’île.

—J’ignorais même que vous eussiez des intérêts dans les opérations de traite.

—Ce sont des actions désespérées que j’ai achetées dans le temps, et qui sont venues à bon port. Oh! je suis maintenant en première ligne sur la place.

—Et en première ligne sur la rue, pensai-je en moi-même.»

Le Banian reprit:

«Vous pensez bien que, dans la position élevée que je me suis créée, j’aurais pu me donner, comme tant d’autres, des jouissances recherchées, des plaisirs variés; me loger dans des appartemens somptueux, avec une maîtresse titrée; mais j’ai pensé que les plus sûrs bénéfices à réaliser dans les affaires, sont les dépenses que l’on épargne. Ainsi, au lieu d’avoir une maison montée, je n’occupe que la moitié d’un magasin assez modeste, et, au lieu d’entretenir une maîtresse, je me contente de la femme du fabricant de cigarres qui m’a cédé une partie de son logement: c’est plus économique, et, avec cela, plus moral, plus respectable dans les affaires… Vous verrez enfin, pourvu que le hasard favorise le projet que j’ai en tête… Mais, dites-moi, on m’a appris que vous partiez pour la France; est-il vrai?

—Demain même nous appareillons.

—Eh bien, vous pouvez me rendre un signalé service, mais un service qui, cette fois au moins, ne vous coûtera rien. Il faut vous dire que j’ai déjà fait des circulaires pour ma maison.

—Entendons-nous un peu; car je vous demanderai d’abord si vous avez une maison? On ne fait ordinairement de circulaires dans le commerce, que quand les actes de société ont été dressés, ou les dispositions bien prises et bien établies.

—Dans le pays que nous habitons, la chose n’est pas aussi nécessaire, et l’on peut se passer ici, sans le moindre inconvénient, de la régularité que l’on apporte en France dans tous les petits détails de ce genre. D’ailleurs, il ne serait plus temps de revenir sur ce qui est fait. Ma circulaire a vu le jour, je l’ai lancée hier dans le monde, et déjà elle est en bon chemin. En voici, au reste, un exemplaire; lisez:»

Je lus:

Monsieur,

Des capitaux suffisans, une longue expérience acquise dans les affaires, une confiance méritée par une probité généralement reconnue, nous ont engagés à réunir nos efforts, pour fonder sur cette place une maison de banque et de commission, sous la raison Baniani Létameur et Compagnie. Nous n’avons pas besoin de vous assurer que l’activité la plus soutenue et l’économie la plus scrupuleuse présideront sans cesse au genre d’affaires auquel nous nous sommes consacrés, et nous osons nous flatter que les intérêts que vous voudrez bien nous confier, seront soignés de manière à mériter votre bienveillance, et à étendre les relations qu’il nous serait si agréable de nouer avec vous.

Nous avons l’honneur d’être, avec le plus sincère dévouement et la plus parfaite considération,

Vos très humbles et très obéissans serviteurs,

Baniani Létameur et Compagnie.

P. S. Notre sieur Baniani Létameur se trouve seul chargé de la signature sociale.

«Voilà, je ne vous le cacherai pas, dis-je au chef de la nouvelle maison, après avoir lu sa circulaire, voilà une chose qui me paraît furieusement hasardée.

«Il faut bien qu’elle soit hasardée cette chose, puisque je la hasarde.

—Oui, mais avez-vous raison de la hasarder? voilà la question. Tenez, discutons un peu les termes principaux de votre circulaire et les faits que vous annoncez. D’abord, vous commencez par dire: Des capitaux suffisans?

—Mais, oui, sans doute. Si les capitaux que je prends me suffisent, pourquoi ne dirais-je pas que j’ai des capitaux suffisans?

—Mais parce qu’ils sont suffisans pour vous, est-ce une raison pour qu’ils vous suffisent pour faire les affaires des autres, les affaires dont vous vous chargerez? Et puis une longue expérience dans les affaires?

—Eh bien! qu’y a-t-il de si étonnant à cela? j’espère que, depuis le temps où j’ai établi à Paris un bureau central de contremarques, jusqu’au moment où je me suis avisé d’acheter ici des actions de nègres, il s’est écoulé plus d’une semaine, et qu’on peut bien, par-dessus le marché, me compter l’année que je viens de passer à courir tous les bourgs de la colonie, le magasin sur le ventre!

—Une confiance méritée par une probité généralement reconnue… Je veux bien croire à votre probité, mais qui la reconnaît généralement?

—Qui? mais vous tout le premier!

—Oui, depuis notre conversation du Galion, n’est-ce pas?… Pauvre garçon! Et quelle diable d’idée encore avez-vous eue de vous nommer de votre plein gré Baniani, comme pour rappeler tout justement le surnom de Banian, que l’on vous a donné, au vu et au su de tout le monde, dans l’île? N’était-il pas de votre intérêt de chercher plutôt à cacher ce sobriquet à tous ceux à qui vous écrivez, que de vous exposer à mettre sur la voie les personnes qui ne vous connaissent pas encore?

—Que vous êtes neuf en affaires encore, mon pauvre cher monsieur! Comment, vous n’avez pas deviné tout d’abord, en lisant ma circulaire, que c’était précisément là le coup de maître? Donnez-vous seulement la peine de raisonner un instant avec moi, et suivez bien le fil de ce raisonnement-ci: Premièrement, n’est-ce pas, il ne dépend plus de moi d’empêcher toute la colonie de m’appeler le Banian? C’est un nom qui me restera en dépit de tous mes efforts, et il y aurait même folie de ma part à chercher à m’en dépêtrer. C’est donc à tourner la difficulté qu’il a fallu m’appliquer, dans l’impossibilité totale où j’étais de la vaincre et d’en triompher. Or, je me suis dit: toutes les personnes étrangères qui recevront tes circulaires, ne manqueront pas de s’informer de toi, et les gens qui te connaissent ne manqueront pas non plus de leur apprendre que l’on t’appelle ici le Banian. Mais comme ces personnes étrangères auront déjà lu sur tes circulaires le nom de Baniani, elles attribueront tout de suite le surnom de Banian, que l’on t’a donné ici, au nom de Baniani, que tu portes dans ta nouvelle raison de commerce, et dont on aura fait l’abréviatif Banian. Tout ainsi s’expliquera donc à mon avantage, pour les étrangers. A la Martinique même, avec le temps, on finira par confondre les deux noms ensemble, et, dans quelques années, les nouveaux venus, la population régénérée, ne saura plus elle-même dire pourquoi on m’appelle plutôt Banian que Baniani, ou Baniani que Banian. Vous voyez bien, par conséquent, qu’en jetant une utile confusion sur ces deux dénominations, de manière à dérouter la piste de la malveillance et à tromper les conjectures de l’ignorance, j’ai fait un vrai coup de maître. Et qu’importe, au surplus, le nom qu’on se donne! c’est la manière dont on le porte qui seule en fait la valeur! Vous verrez quelle sera dans peu la maison Baniani Létameur et Compagnie, que je viens de fonder, et à laquelle mon génie commercial a su déjà ouvrir la carrière de la fortune!

—A cela je n’ai rien à répondre: vous avez prévu les inconvéniens à éviter et les avantages à assurer. C’est au mieux, et je commence à croire que vous pourriez être né, comme vous le dites, pour les grandes affaires… Je dois même avouer que dans le peu d’instans que vous venez de m’accorder pour m’expliquer vos projets, j’ai cru remarquer un changement avantageux dans votre langage et même dans votre style. Vous ne vous exprimez plus comme à bord, avec cette exaltation romantique que j’ai pris quelquefois la liberté de blâmer en vous. Votre circulaire même me paraît écrite en termes simples, intelligibles et convenables, du moins quant à la forme à donner à ces sortes de lettres banales employées dans le commerce. Ce progrès prouve, selon moi, plus de maturité dans les manières, plus de rectitude dans les idées…

—Eh! sans doute qu’il s’est opéré une révolution totale chez moi. A bord vous ne m’avez connu que quand j’étais petit garçon, imbu des idées que j’avais puisées dans la vie de Paris, et tourmenté par les vexations inouïes d’un féroce et farouche autocrate de navire… Mais une année de colonie m’a pesé sur la tête depuis ce temps-là. Aujourd’hui c’est au positif que je vais par toutes les routes du positif. Le commerce n’aime pas les phrases, et il ne se fait pas avec de la littérature… La science des chiffres, me suis-je dit, vaut bien l’art des mots, et le calcul des bénéfices, le sombre drame des passions: je compte tout et je ne me passionne pour rien… Voilà pourquoi maintenant vous me trouvez précis dans mes discours, réservé dans mes manières… Mais vous partez demain, m’avez-vous dit?

—Oui, demain et demain matin même, toutes mes dispositions sont faites pour cela.

—En ce cas, c’est vous qui serez chargé de porter mes premières circulaires en France. Toutes les adresses sont déjà mises sur elles. L’almanach du commerce m’a fourni les noms des maisons respectables auxquelles il convient de faire part de l’établissement que je viens d’élever. Vous n’aurez qu’à jeter ce ballot de lettres à la poste du Hâvre, et j’espère bien que, sur le grand nombre de négocians à qui j’annonce ma raison sociale, il s’en trouvera quelques-uns desquels je finirai par obtenir de bonnes petites consignations… La nouveauté a encore tant de charmes, même dans les affaires!…

—Oui, ce sera effectivement de la nouveauté, comme vous le dites… Je me chargerai volontiers, au reste, de votre ballot de circulaires; mais n’oubliez pas que le navire part demain.

—Ce soir le paquet que je confie à votre obligeance et à ma bonne étoile sera à bord… Comment déjà se nomme le navire sur lequel vous avez pris passage?

—Je vous l’ai déjà dit: le Toujours-le-même!

—Ah! c’est vrai, le Toujours-le-même, le fatal Toujours-le-même! Je devrais bien me défier de ce nom infernal, car je suis payé pour cela… Mais le capitaine n’étant plus le même heureusement, et vous étant là toujours, je m’abandonne entièrement à vous… Adieu, mon cher ami… Je vous remercie des bons conseils que vous m’avez toujours prodigués, et j’espère un jour pouvoir vous témoigner toute ma reconnaissance. Adieu, le ciel vous accorde un bon passage, et permettez-moi de vous serrer cordialement la main en vous quittant!»

Le soir même, le ballot des circulaires Baniani Létameur et compagnie était à bord, et nous appareillâmes le lendemain pour retourner en France.

XII
Ah! si vous saviez, mon cher ami, ce que c’est que d’être attaché jour et nuit sur le banc du char avec lequel on éclabousse toutes les petites renommées de rien, toutes les basses envies qui barbottent sur vos traces dans la fange ou la poussière, vous me plaindriez, j’en suis sûr, même au sein de mon opulence et de mes voluptés asiatiques.

(Page 230.)

Une fortune bâtie sur le sable;—un jour de fatuité.

«Presque tous les voyages de mer sont devenus aujourd’hui des choses tellement communes, que c’est à peine si une campagne au long cours peut compter comme un événement dans la vie d’un homme. Il faut que quelque circonstance bien extraordinaire pour les marins eux-mêmes, vienne varier la monotonie accoutumée des courses à travers les deux Océans, pour qu’un passager s’expose au ridicule de dire dans le monde: J’étais là quand cet accident a eu lieu: je suis échappé seul de tout l’équipage, à tel naufrage ou à tel massacre sur les îles de la Sonde. Les poétiques monstres marins de Carybde et Scylla ne sont plus maintenant que des rochers méprisés par les plus pauvres pêcheurs eux-mêmes. Les îles Fortunées, peuplées, pour les antiques navigateurs, de tant de joies et d’enchantemens, n’apparaissent plus à la longue-vue des capitaines, que comme des points de longitude, bons tout au plus à régler leurs chronomètres. Le gouffre redouté des Abrolhos a cessé, depuis trois siècles, de vomir sa volcanique écume: c’est à peine aujourd’hui un écueil marqué sur les cartes marines… Plus de peur, plus de mythologie, partant plus de poésie sur le vaste sein des mers!… Le merveilleux dont se composaient nos anciens voyages, ne serait plus digne de figurer dans nos plus fades romans. Le positif a tué jusqu’à l’histoire.»

Ma traversée de la Martinique au Hâvre, et mon retour du Hâvre à la Martinique se firent, à peu près, comme des voyages en diligence. Une casquette m’aurait suffi, je crois, pour garantir ma tête de ces grands cahots du navire, oublié pendant deux mois, entre ce ciel, éternel spectacle des marins, et cette mer que la quille d’un bâtiment laboure si nonchalamment d’un sillon de quinze cents à deux mille lieues. Pas le plus petit événement pour moi sur les flots, dans cette navigation où jadis j’avais placé de si vives espérances d’aventures, un si romanesque avenir de plaisirs et d’émotions… Mais c’est qu’aussi entre mon premier départ de France et mon retour aux Antilles, toute une vie spéculative était venue séparer les rêves de ma jeunesse, des préoccupations d’un âge plus avancé. Et puis, dans les flancs de ce bâtiment qui me ramenait sur le théâtre de mes premiers succès commerciaux, n’avais-je pas à songer à des intérêts plus sérieux que ceux de mes amusemens ou de mes goûts? Toute ma riche pacotille acquise au prix de mes travaux passés, et augmentée des nouveaux sacrifices faits par ma famille en faveur de ma bonne conduite et de mon intelligence!… Oh! que j’aurais redouté, en revenant aux îles, la rencontre d’un de ces pirates qu’une année auparavant j’aurais tant désirée, pour jeter un peu de merveilleux dans mon existence inoccupée! Ne nous parlez pas de ces équipages qui ont fait beaucoup de prises, pour bien se battre, disent les corsaires. Ne me parlez pas, ajouterai-je, pour paraphraser cet aphorisme maritime, ne me parlez pas des gens qui ont gagné quelque chose, pour avoir de l’imagination.

En revoyant la ville de Saint-Pierre, et après y avoir opéré le débarquement de mes nouvelles marchandises, je m’informai, avec distraction et par désœuvrement, du sort de M. Baniani Létameur que j’avais laissé, à mon départ, il y avait à peu près six mois, fondant une grande maison de commerce sur une circulaire. «M. Baniani! me répondit-on; mais c’est une des premières maisons de la place, une des meilleures signatures de l’île! Tenez, il habite non loin d’ici les anciens bureaux de la Douane; un vrai ministère; sept à huit commis, un personnel immense; et des maîtresses donc, oh! des maîtresses… Ah! l’heureux coquin!»

«Diable! pensai-je en apprenant la destinée brillante de notre Banian, comme les premières maisons poussent vite sur ce sol que j’ai à peine quitté quelques semaines!… Voyons, par curiosité, MM. Baniani Létameur et Compagnie dans sa nouvelle splendeur, pendant qu’il en est temps encore: ce sont de ces grands spectacles qu’ici il ne faut jamais remettre au lendemain.»

Je me dirigeai, tout en faisant ces réflexions, vers les anciens bureaux de la Douane. Je remarquai d’abord, qu’en changeant de maître, le local avait aussi tout-à-fait changé d’aspect. A l’extérieur austère et même un peu négligé qui annonçait auparavant un des établissemens du fisc colonial, avait succédé un air d’opulence et de recherche qui me frappa. J’entrai dans des comptoirs riches et spacieux d’où semblait s’exhaler une sorte de parfum de grandes affaires et de haute notabilité commerciale. Je demandai M. Létameur, et les domestiques mulâtres à qui je m’adressai, faillirent me rire au nez, comme si la demande d’une entrevue avec le chef suprême avait été la chose la plus ridicule du monde.—«Avez-vous écrit à monsieur? me dit alors un des commis.—Écrit à monsieur? et pourquoi?

—Mais, parbleu! pour obtenir une entrevue?

—Comment, monsieur donne donc des audiences maintenant?… Oh! faites-lui dire tout bonnement que c’est moi, son ancien commanditaire quand il portait la balle, qui voulais lui demander de ses nouvelles, en passant, et rien de plus…»

Le scandale de cette sortie m’aurait probablement attiré une très mauvaise affaire avec les gens de la maison, si M. Baniani en personne, attiré par le bruit, ne fût venu mettre un terme aux clameurs de tout son personnel indigné de mon inconvenance… «Laissez entrer monsieur, s’écria-t-il du premier étage: j’y suis pour lui;» et à la faveur de cette bienveillante exception, je passai triomphant au beau milieu des bureaux consternés, humiliés de mon insolence et de mon impunité.

Baniani avait repris, pour me recevoir dans ses appartemens, la posture qu’il n’avait sans doute quittée un instant que pour m’arracher au péril qui m’avait menacé dans son comptoir… Enveloppé d’une robe de chambre soyeuse, à grands ramages, il gisait voluptueusement sur un divan de crin noir arabesqué d’or. Deux négresses, un large éventail à la main, agitaient sur le front épanoui de ce sultan efféminé, l’air parfumé qu’un riche moustiquaire de gaze verte laissait pénétrer dans cet asile de la grandeur et de la mollesse… Le sybarite lisait, la tête renversée avec abandon sur le coussin de l’ottomane, le volume élevé sur ses yeux à demi-fermés par le doux affaissement de l’excessive chaleur du jour.

Je saluai le voluptueux à ma manière accoutumée, c’est-à-dire avec rondeur et familiarité. Il se leva à moitié pour me répondre, et pour laisser tomber sa main de mon côté; et, sans me donner le temps de reprendre la conversation au point peut-être où elle en était restée à notre dernière séparation, il me dit en entrecoupant ses phrases:

«Mon cher ami, je suis bien aise de vous voir revenu en bonne santé… Depuis que nous ne nous sommes vus, ma position commerciale a tout-à-fait changé de face, tout-à-fait… Des affaires capitales; oh! oui, capitales! J’envahis la colonie que mes relations ont fécondée… Ma maison, comme vous devez bien le penser, a dû répondre à l’exigence de ma situation… Un train honorable; oh! oui, très honorable; mais un peu dispendieux… Que voulez-vous!… le monde aime à être ébloui par ces heureux que la fortune pousse à la tête de la société… Ici l’on a dû vous dire déjà quel était le rang que j’avais conquis… le premier rang de l’île… C’était une nécessité, une impérieuse nécessité de position… Dans quelques jours je donne une fête, une fête à tout écraser, par le choix et la variété des jouissances. J’ai reçu tant de marques de bonté, un surcroît si accablant de politesses de la part de toutes ces bonnes gens… Tenez, au moment où vous êtes entré, et où j’ai cru reconnaître votre voix pénétrante retentir dans mes bureaux, j’étais à feuilleter le Siècle de Louis XIV, par M. de Voltaire; vous le connaissez? un homme, comme vous le savez, d’assez d’esprit, mais ignorant complétement, oh complétement, la révélation de l’art, de l’art-nature, comme nous l’appelons. J’en étais à la fête que donna le surintendant Fouquet au grand roi, ainsi qu’on appelait alors Louis XIV… Cette fête devait effacer toutes celles de Versailles, qui ne réussissaient, à ce qu’il paraît, qu’à rappeler assez médiocrement à quelques bons missionnaires des Grandes-Indes, la magnificence des fêtes chinoises… Moi je veux, ainsi que je vous l’ai déjà dit, donner aussi ma fête… Dieu! sont-ils heureux ces Chinois, avec le peu d’imagination dont le ciel les a doués, de pouvoir déployer une telle magnificence dans leurs festins! Il est vrai que le pays qu’ils habitent sourit à tous les caprices des hautes fortunes; tandis que dans une bicoque comme la Martinique on ne peut que jeter de l’inattendu ou du bizarre, là où l’on voudrait faire tomber du sublime, du grandiose… N’est-ce pas, mon bon ami?… Vous connaissez sans doute le Siècle de Louis XIV, par M. de Voltaire?

—Ainsi donc, je vous revois enchanté de l’état florissant de vos affaires?

—Enchanté, mon cher, c’est le mot. Mais c’était là, comme je vous l’avais prédit d’avance, un fait inévitable, une chose convenue à la répétition. Mais pour en revenir à la fête du surintendant Fouquet, je vous avoue que si je m’étais trouvé à sa place, je n’eusse été nullement embarrassé de déployer autant de luxe et de magnificence pour traiter un roi. Parbleu! en France, avec des millions et un peu de goût, il est bien difficile, ma foi, de créer des merveilles! Mais ici, que voulez-vous qu’on fasse, même avec des millions et beaucoup d’imagination?

—Avez-vous lu aussi comment se termina la fête du surintendant Fouquet?

—Oui, oui, j’en ai vu quelque chose dans ce livre: il fut arrêté par ordre du roi, dit-on, presqu’au sortir de cette nuit de lampions et de délices, de transparens de toutes les couleurs, et de voluptés de tous les genres… Oui, oui, j’ai vu cela; mais c’est là de l’histoire et de la politique, et tout ceci est totalement étranger à l’objet important qui m’occupe aujourd’hui. Croiriez-vous bien, mon bon ami, que pour cette fête, qui aura sans doute un retentissement immense, j’aie fait venir de Baltimore, un schooner américain chargé de glaces; que j’aie mis à contribution tous les pays environnans pour me fournir les mets les plus recherchés, les fruits les plus rares? Un cuisinier de la plus haute réputation m’arrive de Saint-Thomas: c’est le gouverneur lui-même qui a eu l’extrême bonté de me le céder pour quelques jours. Mon orchestre, composé de cinquante exécutans d’élite, sera conduit non pas à l’archet, mais au bâton de mesure, par un Italien; ah! vous savez bien, ce chanteur qui a fait le voyage avec nous. Je l’ai pris, ce pauvre diable, par humanité et pour son talent, talent réel, fantastique et plein de mouvement… Mais ce qui vous surprendra bien, c’est le goût tout-à-fait gothique que j’ai su imprimer à la gigantesque salle en bois que j’ai fait construire tout exprès sur une vaste savane, pour servir de théâtre aux folâtres ébats de ma nuit de bal… Ogives, arceaux, créneaux, niches, tourelles, fossés à l’entour, pont-levis même, rien n’y manque. Les invités entreront là comme dans un vieux château féodal, qui bientôt, grâce au coup de baguette d’une fée bienfaisante, sera transformé en un palais enchanté; et cette bonne fée, je n’ai pas besoin de vous le dire, c’est mon imagination… Oh! le féodal, moi, m’a toujours séduit! Vous souriez, méchant, et je vous vois déjà vous récrier sur toutes mes folies; mais ce n’est pas tout encore: jamais vous ne devineriez l’idée qui m’est venue d’inspiration, pour jeter une pensée neuve, inespérée, au beau milieu de tous ces plaisirs assez somptueux peut-être, mais déjà un peu communs. Cette idée, je vous en préviens d’avance, est toute à moi: c’est la nuit dernière, au sein de mes rêves, qu’elle m’est arrivée sur l’aile d’un génie protecteur, ou peut-être bien même sur les cornes fantastiques d’un lourd cauchemar.

»J’avais, il faut vous dire, j’avais depuis long-temps une cinquantaine de petits négrillons, reste fort embarrassant de ma dernière opération de traite. On me proposait un prix fort médiocre de cette queue de cargaison, et plutôt que d’avilir le cours de la marchandise, en bon négociant j’ai préféré garder pendant deux mois ces petits carnivores africains, qui me mangent un argent fou dans l’une des habitations où je les ai mis à la forme. La nuit dernière, songeant à mes négrillons invendus et à ma fête future, ne me suis-je pas mis en tête de trouver le moyen d’appliquer noblement mon débris de cargaison à la magnificence de ma fête!… Écoutez-bien ce que je vais vous confier: c’est une surprise que je veux ménager à toutes nos dames.

»J’ai conçu le projet d’armer chacun de mes petits esclaves d’un beau fanal; de faire reconduire chaque Terpsychore par un de ces nouveaux valets de ma fabrique, qui, une fois arrivé à la demeure de la belle danseuse, lui dira: «Maîtresse, je suis à vous; mon maître m’a ordonné de rester ici et de ne plus retourner chez lui.» Comment trouvez-vous ce nouveau genre de galanterie; là, sans flatterie?… N’est-ce pas là une idée toute à moi, une idée neuve, incréée; une idée modèle et mère enfin?

—C’est, à mon avis du moins, une idée très folle, et je me permettrai d’ajouter assez inconvenante; car enfin comment supposer que les dames que vous recevrez à votre bal, et qui auront bien voulu accepter votre soirée et votre fastueux ambigu comme on accepte ces sortes d’invitation, consentiront à recevoir un cadeau de vous, et surtout le cadeau d’un petit nègre, qui ne vaut guère moins de cinq ou six cents francs? Autant vaudrait envoyer à chacune d’elles un billet de banque!

—Si vous pouviez savoir comme moi, mon cher ami, combien je leur dois d’amour et d’ivresse! C’est que je leur en dois tant à ces aimables femmes, à ces célestes créatures… Et à leurs maris donc, à quelques-uns de leurs maris surtout!… Je vous promets bien en bonne conscience que, toutes réflexions faites, ce n’est pas trop qu’un négrillon; car, entre nous soit dit, le service rendu surpasse encore le prix matériel que j’y attacherai! Concevez-vous bien ce que je veux vous exprimer en ce moment?

—Taisez-vous donc… Oubliez-vous que d’autres que moi vous entendent, et que les deux épousseteuses que vous avez à côté de vous, pourraient rapporter la conversation que vous tenez devant elles?

—Quoi! ces deux négresses? Allons donc; ne sont-elles pas de la maison… D’ailleurs cela n’entend jamais rien; et au pis-aller quand la négraille saurait un peu ce que personne n’ignore ici, quel mal y aurait-il, je vous le demande? Est-ce un crime si grand pour des valets que de posséder un maître à bonnes fortunes?… Déjà, j’en suis certain, toute la colonie en vous parlant de moi a dû vous dire…

—Oui, elle m’a appris, toute la colonie, que vous aviez abandonné la femme du marchand de cigarres, dont vous partagiez l’échoppe à mon départ, et que…

—Taisez-vous donc aussi à votre tour! Est-ce qu’il est bien convenable, croyez-vous, de parler de ces choses-là devant toute cette domesticité?

—Bah! ne venez-vous pas de me dire que cette domesticité n’avait ni oreilles ni langue? Et quand bien même la négraille viendrait à savoir que vous avez possédé les charmes de la marchande de cigarres, quel mal si grand y aurait-il que tous vos gens connussent les conquêtes amoureuses de leur patron?

—De grâce, mon bon ami, de grâce, un peu plus de respect pour les convenances… Thysbé et Laura, allez-vous-en, et fermez la porte; vous entendez, négresses!»

Les deux négresses sortirent avec leurs éventails.

Le fat, qui jusque-là n’avait pas craint de passer pour un séducteur de bonne compagnie, même aux yeux de ses négresses, venait de trembler à l’idée de passer pour l’ancien amant d’une malheureuse marchande de cigarres… Tout ému encore du péril que mon observation lui avait fait courir, il ne reprit l’entretien qu’avec un embarras visible. Ce fut à moi alors de ressaisir sur lui l’avantage que, par une feinte bonhomie, j’avais consenti à perdre dans les premiers momens de notre entrevue.

«Et la petite comtesse de l’Annonciade, lui demandai-je après le départ des deux négresses, qu’en avez-vous fait?

—Oh rien, rien absolument; parole d’honneur! je n’en ai même plus entendu parler; et moi-même j’ai eu si peu le temps d’y penser… Cependant, il y a quelques mois, il me prit fantaisie de la faire venir de Cumana pour la sacrifier peut-être à un souvenir, à un caprice…; cela eût fait une maîtresse piquante pendant deux ou trois semaines, et c’est toujours autant de gagné en variété sur la monotonie qui résulte le plus souvent de la nécessité de n’avoir que les mêmes femmes… chose accablante, même au sein du bonheur que les femmes faciles nous procurent!… Ah! si vous saviez, mon cher ami, ce que c’est que d’être attaché nuit et jour sur le banc du char avec lequel on éclabousse toutes les petites renommées de rien, toutes les basses envies qui barbottent sur vos traces dans la fange ou la poussière, vous me plaindriez, j’en suis sûr, même au sein de mon opulence et de mes voluptés asiatiques.»

Tant d’impertinence à la fin me révolta. J’avais jusqu’à ce moment conservé, en présence de mon sot parvenu, ce sang-froid qu’inspire quelquefois la pitié que l’on éprouve pour certaines folies; mais le ton avec lequel M. Baniani venait de prononcer ces dernières paroles m’avait semblé tellement intolérable, que je perdis alors moi-même toute retenue, pour lui dire en le quittant:

«Baniani, mon ami, vous avez réussi à faire passer un peu d’or entre vos mains, parce que vous êtes actif, intrigant et sans scrupule; mais je vous prédis que vous mourrez sur la paille, parce que vous êtes prodigue et imprudent, et qu’au moment où la fortune, qui vous trompe, vous aura tourné le dos, la pitié se sera déjà éloignée de vous pour n’y plus revenir. Je ne souhaite pas que ma prédiction s’accomplisse; mais si elle se réalise, et elle se réalisera, je pourrai peut-être encore vous commanditer une seconde fois d’une balle de 200 francs; mais je vous préviens qu’alors je n’aurai plus une parole pour vous consoler dans votre misère, ni un sentiment pour excuser vos insolentes folies. Adieu!»

Avec un peu d’âme, le malheureux m’aurait reconduit pour fermer à jamais sa porte sur moi: la première idée qui lui vint fut de me rappeler, en criant du haut de son escalier:

«Eh quoi! vous vous enfuyez déjà, vilain bourru? Et ma fête!… Vous voyez bien que je ne me fâche pas, moi… Voilà bien nos moralistes, donnant avec humeur des conseils qu’on ne leur demande pas, et se fâchant contre ceux qui ne demanderaient pas mieux que de les suivre!… Vous y viendrez toujours, n’est-ce pas, à ma fête?… Allons, il ne répond rien… Quel homme!»

XIII
Prenez-vous du tabac?… Comme nous le disions il n’y a qu’un instant, ces folles brises du matin dans les colonies, renversent quelquefois des choses bien autrement solides qu’un édifice de bois, de charmantes contre-danses et des tables somptueuses de trois cents couverts… Et les raz-de-marée donc!… Voyez ces lourdes embarcations asséchées sur le sable du rivage… Une lame vient, poussée et gonflée par la brise impétueuse… Les lourdes embarcations flottent, chassent, chavirent! pst! Les voilà réduites en poussière, et l’ouragan emporte au loin leur cendre imperceptible dans l’air bouleversé!… Ah! c’est vrai, vous m’avez déjà dit que vous n’en usiez pas!… La fête est encore magnifique!…

(Page 243.)

Une fête;—l’homme sinistre;—le dernier jour de fortune.

Le jour de la fête arriva, et ce fut beaucoup plus au ton railleur avec lequel on en parlait dans toute la ville, qu’au bruit des préparatifs qu’elle nécessitait, que je me ressouvins de l’époque marquée pour cette solennité dansante et mangeante. Le matin même, un billet tracé de la main du héros de la folle journée m’aurait, au reste, rappelé la date de l’événement annoncé, si j’avais pu oublier un seul instant l’heure qui devait donner le signal à ces scandaleuses réjouissances. M. Baniani Létameur m’écrivait:

«Monsieur,

»On a partout répété, en les exagérant, les représentations sévères que vous m’avez faites. Comme il m’importe pour mon crédit, pour ma réputation et pour la sûreté de mes affaires, que votre présence vienne démentir les calomnies qui n’ont trouvé que trop d’écho dans la foule de mes envieux ou de mes ennemis, je vous prie de vouloir bien assister ou paraître ce soir à mon bal: c’est une nouvelle preuve de bienveillance, je n’ose dire d’amitié, que j’attends de vous. Des conseils comme ceux que j’ai déjà reçus de votre expérience, peuvent paraître quelquefois fort durs; mais le sentiment qui les dicte toujours, ne pourrait être méconnu que par un fou ou un ingrat, et je ne suis encore ni l’un ni l’autre. J’espère encore, sans oser toutefois trop me flatter.

»Recevez, avec l’expression de ma reconnaissance, l’assurance de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être, etc.»

Baniani Létameur.

P. S. «Réponse de suite, s’il vous plaît.

»J’attends un oui de vous, pour être tranquille.»

Je répondis immédiatement à M. Létameur:

«Oui. Je ferai acte de présence à votre bal, comme on fait un acte d’humanité.

»Votre serviteur.»

En pénétrant, avec la cohue des invités de toute l’île, dans la salle immense construite pour la fête, je fus d’abord ébloui de l’éclat soudain d’un millier de bougies, inondant de leurs vives clartés le feuillage vert des orangers et des citronniers transplantés avec leurs fleurs, leurs fruits et leurs parfums, dans le frêle et gracieux édifice dont ils couronnaient le faîte. Un dôme de guirlandes, de verdure et de branches de palmier, en retenant sur la tête des danseuses couvertes de pierreries, l’air embaumé qu’enflammait le feu des lustres, répandait, dans l’enceinte de ce palais enchanté, la fraîcheur épurée que la brise du soir parvenait à faire pénétrer à travers cette mobile toiture; car, par une prévoyance fort ingénieuse, le dessus de la salle ne se trouvait recouvert que d’une tente fort légère, élevée de quelques pieds seulement au-dessus du pourtour de l’enceinte. Une musique ravissante s’exhalant du feuillage dans lequel l’orchestre était caché, donnait à cette réunion des plus jolies femmes de la colonie, quelque chose de féerique et de merveilleux. Les pas des danseurs ne s’entendaient point sur les riches tapis qu’ils foulaient: la vive clarté des lumières, se projetant partout sur des toilettes aussi éblouissantes qu’elle, donnait aux formes fugitives des danses et des valses, je ne sais quoi d’insaisissable et d’aérien… C’était enfin de la magie. Chacun, en entrant pêle-mêle au bal de M. Baniani, riait un peu de la fastueuse fête annoncée par ce nouveau Fouquet; mais une fois dans son palais, on ne riait plus: on souriait de la plus agréable surprise… Lui triomphait! Jamais je n’ai vu de physionomie plus sérieusement enivrée de la volupté d’un songe de grandeur et de gloire… Un mot seul, un seul mot, entre tous les mots qui peignent un sentiment entier dans un distique de quelques lettres, aurait pu exprimer l’espèce de satisfaction qu’on lisait sur sa radieuse figure: il aurait fallu écrire autour du diadème dont le front du héros semblait environné: Enfin je règne!

Trois ou quatre heures de délices, d’harmonie et de danse, suffirent à peine pour épuiser l’ardeur des dames et des cavaliers. Vers minuit cependant, il fallut s’arrêter: un vent bruyant, soudain, comme ces rafales qui annoncent et qui accompagnent une ondée, vint ébranler, au milieu des airs agités, la toiture si peu solide, la tente enfin qui protégeait tant de plaisirs et d’enivrement… La lueur vacillante des lustres et des candélabres s’obscurcit même sur ses mille trônes de cristal et d’or, et le son des instrumens se perdit un moment dans les cris aigus de la folle brise… Les femmes furent un peu effrayées: une légère confusion régna dans tous les groupes… Le Banian ne demandait pas mieux: les élémens, ce soir-là, étaient avec lui… Il traverse rapidement le théâtre de sa gloire, pour donner un ordre… Bientôt un nuage de gaze verte dérobe à tous les yeux l’éclat déjà incertain des lumières: un bruit pareil à celui de la foudre, gronde sur la réunion tumultueuse jetée tout-à-coup dans l’obscurité, et les dames sentent, avec peur, tomber sur leurs toilettes, de la pluie, de la neige, que laisse descendre le feuillage sous lequel la foule heureuse s’était crue à l’abri des intempéries de l’air: on s’inquiète, on s’agite, on crie; on va fuir, lorsque le nuage de gaze se dissipe, et laisse voir, à la faveur de la clarté renaissante, une pluie de pétales de roses blanches, d’œillets blancs, une neige de fleurs enfin… Et, prodige inouï! pendant ce court moment de charmante frayeur, des tables immenses couvertes des mets les plus rares, des vins les plus limpides, des sorbets les plus délicats, des tables chargées de tout ce que la terre produit de plus exquis pour le goût, les yeux et l’odorat, étaient sorties du sol, du sol où l’on dansait une minute auparavant, et que la baguette d’un enchanteur avait frappé… Cet enchanteur, c’était M. Baniani!

Peindre les bravos, les applaudissemens, les exclamations délirantes que fit éclater ce coup de théâtre si dramatique, serait impossible; je ne puis aujourd’hui en donner une idée qu’en rappelant l’effet que produisit cet enthousiasme universel sur l’auteur de cette galante et inconcevable surprise: il s’évanouit dans les bras de son triomphe!… C’était dans cet instant qu’il aurait dû mourir, le malheureux!

Ce repas, ce festin des dieux dura deux heures. Les tables avaient envahi le domaine de Terpsychore: Terpsychore vint reprendre son empire sur les débris du trône de Comus, ou, pour m’exprimer en d’autres termes, on recommença à danser et à valser, après avoir épuisé l’enivrante ambroisie du banquet. Un coup de baguette avait fait sortir un festin splendide des entrailles de la terre; un autre coup de baguette du maître fit rentrer les restes somptueux du festin sous les tapis de la salle du bal.

Les froides imaginations qui n’ont admiré que les solennités dansantes de notre méthodique Europe, ne pourraient se figurer le spectacle qu’offrait à trois heures du matin la fête du Banian: ce n’était plus un terrestre amusement, c’était un enchantement divin, un assemblage vaporeux de sylphes et de sylphides emportés dans un nuage de parfums, aux sons d’un céleste concert…

Un grand homme sec et gris, vêtu de noir de la tête aux pieds, détruisait seul, à mes yeux, le charme et l’harmonie de cet ensemble ravissant. Depuis une heure je l’avais remarqué, se promenant sans parler à personne, au milieu des groupes, et jetant autour de lui une sorte d’inquiétude et de malaise. Deux fois il s’était approché de moi avec un sourire sardonique, et deux fois j’avais évité son contact glacial et maussade…; la troisième fois enfin, il m’adressa la parole pour me dire:

«Eh bien, l’on s’amuse beaucoup ici…; on s’y réjouit même très fort…

—Oui, la fête est magnifique, répondis-je en m’éloignant encore de lui.»

Le grand homme noir me poursuivit en répétant mes derniers mots, et en ajoutant:

«Oui, la fête est délicieuse… Mais penser que le souffle de la brise du matin peut enlever tout cela!… car enfin vous l’avez vu à minuit déjà, tout cet échafaudage de plaisirs, de profusion et de voluptés, a manqué d’être enlevé par un souffle!»

Et il prit, en prononçant ces mots, une prise de tabac, pour avoir le temps de fixer ses yeux sur les miens, et de remarquer l’impression que sa remarque venait de produire sur moi.

Au risque d’engager une conversation ennuyeuse avec cet étrange personnage, je me hasardai à répondre des choses indifférentes aux observations banales qu’il m’avait adressées… Il continua, après quelques phrases préliminaires échangées entre nous.

«Vous êtes, m’a-t-on dit, un des amis de l’Amphitryon?

—Je le connais depuis quelque temps.

—Oui, quand je dis un des amis, c’est une des connaissances que je voulais dire; car on m’a même assuré que vous aviez blâmé les fous préparatifs de cette fête, qui du reste est d’un luxe inouï, d’un faste tout-à-fait royal…

—Je n’ai pas caché, à cet égard, ma pensée à celui que mes conseils pouvaient intéresser.

—Vous avez eu raison; mais il n’était et il n’est même plus temps: la brise du matin, cette brise dont je vous parlais tout-à-l’heure, enlèvera tout, et ne laissera que des ruines à la place de tant d’indicibles joies.»

Mon grand fantôme noir prit encore une autre prise de tabac; et quand il eut fini de donner quelques chiquenaudes à son jabot et aux rebords de son long gilet de soie, je lui demandai d’où pouvaient naître ses inquiétudes sur les effets de la brise du matin?

«Écoutez, me répondit-il: cessons de faire des allusions et de perdre beaucoup de temps à nous parler sans bien nous comprendre… Je viens au fait avec vous, qui me paraissez un brave jeune homme. Connaissez-vous l’arrivée du navire de Bordeaux, qui, cette nuit même, est entré en rade?

—Nullement; n’ayant aucun intérêt de ce côté-là, j’ignore tout-à-fait…

—Ah! vous ne connaissez pas? Au fait il y a si peu de personnes encore dans la ville qui sachent… Éloignons-nous un instant de cette cohue… j’ai quelque chose à vous demander… ce que j’ai à vous demander, c’est votre parole d’honneur qu’avant le lever du soleil vous ne direz à qui que ce soit le secret que je vais vous confier?

—Et de quelle nature encore est ce secret?

—Mais, ma foi, de la nature ordinaire des secrets, et des choses que l’on est bien aise de savoir et qu’il ne faut pas dire à tout le monde. Voyons-donc, un peu de curiosité et votre parole d’honneur?

—Si vous tenez tant à m’apprendre ce mystère, je ne vois pas pourquoi, au reste, je ne vous donnerais pas ma parole d’honneur?

—Mais me la donnez-vous? Le soleil n’a plus que deux heures à rester sous l’horizon.

—Je vous la donne.

—Votre parole d’honneur?

—Oui, ma parole d’honneur.

—Eh bien, ce navire qui vient d’entrer rapporte pour cent dix mille francs d’effets protestés, et ces billets sont signés tout au long, et confectionnés par M. Baniani Létameur, notre aimable Amphitryon, le héros de cette fête, qui est encore réellement magnifique, jusqu’à six heures et demie du matin… Voici l’almanach contenant les heures du lever et du coucher du soleil, à la Martinique, temps légal.

—Comment, il se pourrait?

—Cela se peut si bien, qu’indépendamment de l’almanach, voici les cent dix mille francs d’effets protestés que je suis chargé de faire rentrer… Prenez-vous du tabac?… Ah! comme nous le disions il n’y a qu’un instant, ces folles brises du matin, dans les colonies, renversent quelquefois des choses bien autrement solides qu’un édifice de bois, de charmantes contredanses, et des tables somptueuses de trois cents couverts… Et les raz-de-marée, donc!… Voyez ces lourdes embarcations asséchées sur le sable du rivage: une lame vient, poussée et gonflée par la brise impétueuse… Les lourdes embarcations flottent, chassent, chavirent… Pst! les voilà réduites en poussière, et l’ouragan emporte au loin leur cendre imperceptible dans l’air bouleversé!… Ah! c’est vrai, vous m’avez déjà dit que vous n’en usiez pas… La fête est encore magnifique!… Vous ne sauriez croire combien j’aime ce bruit d’instrumens, de pas légers, ces frôlemens voluptueux de robes transparentes… Où sont donc pour moi les plaisirs de ma folle jeunesse!…»

Et le diable de vilain homme me laissa là tout interdit, pour aller savourer sa quatrième prise de tabac dans la foule, qu’il continua à fendre avec l’impassibilité extérieure qui me l’avait déjà fait remarquer dans le tumulte du bal.

J’étais à peine remis de l’étonnement que venait de me causer sa nouvelle fort inattendue, que mon ami Baniani, qui jusqu’à ce moment n’avait pu m’adresser qu’un gracieux sourire, sans trouver un seul moment pour me dire un mot, s’avisa tout justement de courir vers moi en se dérobant à tous les embarras… «Eh bien, monsieur l’armateur, me demanda-t-il, tout content, tout enivré de lui~même, que pensez-vous de cela?

—Tenez, lui dis-je, je ne saurais trop maintenant répondre catégoriquement à votre question; car en vérité je serais bien embarrassé de vous dire ce que je pense.

—Par ma foi, je vous crois sans peine. Vous êtes comme tout le monde, ébloui, étonné, ravi: c’est ce que partout l’on me répète. Convenez que vous étiez bien loin de vous douter de cela, quand il n’y a encore que quelques jours vous me faisiez de la morale sur ce que vous appeliez, autant qu’il m’en souvient, l’extravagance de mon projet de fête.

—Mais n’allez pas supposer que, tout ébloui que je puisse être, je sois tenté de vous excuser: peut-être même que loin de vous absoudre, aujourd’hui je vous plains plus que jamais…

—Toujours la même idée, une idée fixe chez lui: mais vous croyez plaisanter peut-être, en me disant que vous me plaignez; et moi je vous jure que je suis plus réellement à plaindre que vous ne le croyez: harassé, écrasé, rendu, mon cher. Ah! que les plaisirs que l’on donne aux autres sont cruels… Mais si quelque chose a dû compenser un peu mes tribulations, c’est la bonté avec laquelle toutes ces dames et tous ces messieurs ont applaudi à mes efforts: tenez, vraiment, vous me voyez pénétré de reconnaissance pour les marques de bienveillance, les témoignages d’intérêt et les preuves d’indulgence qui m’ont été prodigués dans cette soirée: on n’est pas plus aimable que cela! Ah! je l’éprouve bien, mon cher ami; c’est ici qu’il faut venir pour trouver ces douces jouissances de société et cet accueil cordial… Pourquoi donc, censeur inflexible, me regardez-vous toujours ainsi avec l’air du reproche?

—C’est que, mon cher monsieur, votre bonheur me fait de la peine pour vous.

—Allons, trêve de sermons, n’est-ce pas, pour le reste de cette nuit où je suis si heureux? Donnez-moi plutôt un conseil, que de nouveaux coups de boutoir, censeur impitoyable! Tenez, je me demandais tout-à-l’heure, en voyant tous ces magnifiques débris d’une fête qui touche déjà à sa fin, ce que je ferais de tant de restes encore si somptueux… Voyons, à ma place, que feriez-vous demain, ou plutôt aujourd’hui?

—Ce que je ferais à votre place, dites-vous?

—Oui, ce que vous feriez après le bal?…

—J’irais bien vite me cacher dans les bois, comme le seul parti qui me restât à prendre.»

Mon secret avait failli m’échapper en faisant cette réponse à la question que venait de m’adresser le Banian. Un peu plus, je le sentais, j’aurais fini par tout lui avouer par entraînement, en trahissant la parole que j’avais donnée au grand homme noir… Je sortis comme un écervelé, après avoir prononcé ces derniers mots, et je courus bien loin de peur d’être tenté d’en dire plus que je ne devais le faire pour rester fidèle à mon engagement; et le malheureux Baniani, attribuant à l’inflexibilité de mon opinion à son égard la cause de ma brusque disparition, répétait avec complaisance, et en riant aux éclats: «Oh! décidément le succès de mon bal le rendra fou, ce pauvre misanthrope, à force de me croire insensé! Il a poussé si loin l’austérité de la désapprobation, qu’il n’a pas voulu même danser une seule contredanse.

—Oh! comme vous le dites, lui répétaient les derniers flatteurs qui restaient sur les derniers débris de sa fête, il est fou, votre ancien compagnon de voyage; il est incurablement fou.»

En sortant de l’enceinte du bal, pour me retirer chez moi, je rencontrai dans le vestibule, cinquante à soixante petits nègres déguisés en grooms, armés chacun d’une immense lanterne, et attendant, pour les reconduire, les dames qui commençaient à dégarnir la salle: c’était le demi-cent de négrillons dont le traître voulait faire présent à ses plus jolies danseuses. Il n’avait voulu démordre d’aucune de ses folies… Toutes les dames lui renvoyèrent le cadeau, en se moquant de sa libéralité, et en rejetant sur sa mauvaise éducation l’inconvenance de ce procédé à la Turcaret.

La sinistre prédiction du mauvais génie dont j’avais reçu la confidence au bruit des violons et des danses de la nuit, ne se réalisa que trop tôt… A huit heures du matin, tous les huissiers de la colonie avaient envahi le domicile du Crésus de la ville… cent protêts étaient déjà faits, quand les premières lettres de remercîment arrivèrent dans le boudoir du voluptueux Banian; et, de ce boudoir parfumé, un homme, réveillé en sursaut au sein des plus doux rêves, n’eut que le temps de se sauver en robe de chambre, pour aller se cacher dans les Mornes, et se soustraire à la honte et au ridicule que ses sottes profusions lui avaient préparés…

Et moi, quand, tout inquiet pour son avenir, je passai le matin devant sa maison, sans avoir pu fermer l’œil de la nuit, je trouvai les volets du logis fermés par la main de la justice, et, sur la porte, le grand fantôme qui, en prenant sa prise de tabac, me cria du plus loin qu’il me vit:

«Eh bien! le bal était magnifique, la fête délicieuse: notre homme est maron: il vient de se sauver dans les Mornes.

XIV
Je devins en un mot ce qu’on appelle MARON dans la langue classique de ces barbares.

(Page 259.)

Supplicia la pauvre négresse;—exil dans les Mornes;—embarras qui succèdent au maronage du Banian.

La catastrophe du Banian occupa la colonie pendant trois ou quatre jours; le temps de démolir sa salle de bal. J’y pensai pendant une semaine, et ensuite je n’y pensai plus du tout. Il y a des grandeurs dont la chute n’a pas même le privilége de faire de l’éclat: elle ne produit que du ridicule.

J’aurais continué probablement à oublier long-temps mon homme, si lui-même n’avait pas pris la peine de venir se rappeler, en personne, à mon souvenir.

Un soir où les coups de tonnerre et les pluies de l’hivernage m’avaient forcé de regagner mon logis de meilleure heure que de coutume, je crus entendre quelqu’un frapper timidement à ma porte. J’ouvris, et je vis un individu affublé d’un costume de nègre endimanché, s’avancer vers moi, en me saluant cérémonieusement et avec un air de soumission que l’on n’est pas habitué à rencontrer chez les blancs des colonies. Je regardai attentivement mon homme, dès que sa tête, respectueusement inclinée, se fut enfin relevée vers moi… Je reconnus mon Banian.

«Et d’où venez-vous ainsi? m’écriai-je, en le revoyant fagoté de la sorte.

—De l’exil! me répondit-il d’une voix mélodramatique.

—Et quel motif a pu vous forcer à courir le danger d’être reconnu par tous ceux qui vous poursuivent encore?

—La misère!

—Voyons, asseyez-vous! ne craignez rien ici: vous tremblez comme la feuille…

—Oui, je tremble d’indignation!

—La pluie vous a traversé: voici du linge et des vêtemens.

—Ce n’est pas la pluie… Ce sont les hommes, les orages du cœur… Les vêtemens ne garantissent pas de ces orages-là, et le linge blanc ne sèche rien… Pouvez-vous m’écouter un instant?

—Toute la nuit, si bon vous semble… Mais asseyez-vous, reposez-vous, que diable! vous n’êtes pas ici dans la main des huissiers…

—Oh! non, non. Vous avez un cœur, vous! un esprit qui conseille, une âme qui console… Moi, j’ai une bouche qui dit encore; des yeux qui pleurent, une voix qui crie au fond de l’abîme, et qui n’est point entendue des heureux qui dansent au bord, des insensés qui folâtrent sur les fleurs du précipice!»

L’exilé pleura, en achevant ces mots: je ne pus calmer son affliction, qu’après avoir épuisé toutes les consolations que je pouvais lui prodiguer… Il reprit au bout de quelques instans:

«L’histoire de ma proscription sera longue: le ciel n’a pas donné la phrase sèche et brève au malheur, et cette proscription a été féconde en événemens bizarres qui sollicitent et commandent l’attention la plus soutenue… Mais vous m’avez assuré que vous pouviez me consacrer jusqu’à la nuit tout entière… Je n’irai pas si loin; je n’abuserai pas de cette hospitalité d’attentions délicates… Le temps affreux qu’il fait dehors ne réclame pas, d’ailleurs, les heures que vous pourriez donner aux folles joies de ce monde, et le démon des élémens s’accorde avec le démon de mes idées… Oui, je rends grâces au ciel qui m’envoie cette soirée épouvantable, au moment où je vais vous raconter les tempêtes de mon existence. C’est le seul bienfait qui, depuis trois mois, me soit tombé de la main de Dieu. Je vais commencer, avec votre permission; écoutez.»

J’écoutai le récit que me promettait ce dramatique début. Mais avant d’entrer dans les détails qu’il avait à me raconter, mon narrateur jugea à propos de me demander:

«Me trouvez-vous bien changé?

—Oui, lui répondis-je; vos traits m’ont paru d’abord un peu altérés.

—Des traits de fer se seraient altérés à moins… Et maigri? ai-je beaucoup maigri?

—Oui, je trouve que vous avez aussi un peu maigri…

—Et qui n’aurait pas maigri, grand Dieu! au milieu de la vie de bête fauve dont j’ai vécu pendant trois mois!… Mais vous trouvez que j’ai maigri, il suffit; j’ai bien fait autre chose que de maigrir… vous allez tout apprendre.

»Vous savez quelle a été jusqu’ici mon existence heurtée, saccadée, mêlée de pluie et de beau temps, d’or ciselé et de plomb brut: les doigts d’acier de la fatalité semblent l’avoir prise par la main, mon existence, pour la conduire entre de rares fleurs et des rochers bien aigus; oh! oui, bien aigus! C’est, en un seul mot, une robe de soie noire, que quelques paillettes ont parsemée, en scintillant, de leurs étoiles vives, mais dont le fond est toujours resté noir.

—De quoi, s’il vous plaît, voulez-vous me parler, avec votre robe de soie noire?

—Mais de mon existence; c’est une comparaison dont je me suis servi pour rendre plus complète, plus saisissable corps à corps, l’idée que je veux vous donner de mes malheurs.

—Oh! de grâce, expliquez-vous le plus clairement possible, si vous voulez que je comprenne bien ce que vous avez à m’apprendre, et ce que vous avez besoin que je sache?»

Dans les fortunes diverses qu’avait éprouvées mon Banian, je m’étais aperçu que son langage avait toujours changé comme sa position, et s’était travesti en quelque sorte selon le bon plaisir des circonstances ou de sa destinée. Au faîte de sa prospérité, il m’avait paru s’exprimer à peu près comme tout le monde, et devenir même simple et lucide dans ses discours, à mesure qu’il devenait arrogant dans ses manières. Dans l’adversité qui avait précédé et suivi le règne passager de son bonheur, je l’avais retrouvé comme à bord, boursoufflé dans ses expressions, et cherchant à fleurir son jargon sentimental, de façon à se rendre tout-à-fait inintelligible. C’était pour prévenir le flux de phrases inutiles qu’il se disposait à me débiter sur un ton d’exaltation toute romantique, qu’au début de son histoire j’avais jugé à propos de l’interrompre.

Après avoir accueilli ma boutade avec résignation, il reprit ainsi le fil de son récit:

«L’état de splendeur dans lequel vous m’avez vu, n’eut qu’une face et qu’un instant: ce fut le reflet trompeur d’une glace au soleil, la lueur fantastique de l’étoile sur le miroir des eaux mouvantes. Mon activité me l’avait acquise, cette splendeur, la perfidie me l’enleva. Les flambeaux de ce malheureux bal auquel vous m’aviez fait l’honneur d’assister, et dont je voulais fasciner les yeux de toute la colonie, devaient éclairer mon néant. C’est au sein des plaisirs que j’offrais avec tant de libéralité à ces ingrats, que le poignard qu’ils appelaient sur ma poitrine brillait dans l’ombre pour m’égorger au sortir de la fête, au dénouement de ce drame de fleurs… Je n’ai pas besoin de vous rappeler cette catastrophe, que vous avez sans doute, comme tous les honnêtes gens, mouillée de vos larmes. Vous m’aviez prédit mon sort, et ce sort a été inexorable, atroce; oui, atroce, assassin même, j’ose le proclamer. Dès que la nouvelle de ma chute se fut répandue, et avant même qu’elle ne devînt un bruit européen, des ennemis immondes, que je ne soupçonnais pas, se liguèrent pour traîner mes lambeaux dans la boue où ils étaient éclos, les indignes! J’avais eu cent amis dans la prospérité; j’eus un million de vampires à se ruer sur ma chair, dès que cette chair leur parut taillable à merci et cuite à point. Les lois sont si humaines pour la lâcheté et la barbarie, et si cruelles pour la probité malheureuse et la splendeur déchue du ciel où elle nageait!… La calomnie, ce monstre de tous les pays et de tous les temps, voulut s’en mêler aussi: rien n’aurait été bien fait sans elle; rien, oh non! il fallait qu’elle assistât au festin dont mon cadavre était l’appât et l’ornement, et qu’elle, l’infâme, s’assît même en grande dame au haut de la table… On m’accusa enfin de… Non, ma bouche se refuse, se refusera sans cesse au service que mon âme voudrait exiger d’elle pour tout vous révéler… On m’accusa de…; enfin je ne puis pas prononcer le mot que le démon, dans sa rage, a articulé contre moi dans ma misère… La fausse-monnaie est en effet une chose si facile à frapper, dans cette colonie, que l’on peut, en vous crachant un titre satanique à la face, vous dire: Tu es un faux-monnayeur, toi, avec ton front pur; et ajouter encore: Je suis content, je t’ai taché pour l’éternité, sans que tu puisses laver cette tache, en criant même avec larmes à tes juges: Mais pour battre de la fausse-monnaie il fallait des ustensiles, et je n’en ai pas. Tes juges te répondront: Ne sait-on pas qu’avec un couteau et un marteau on peut ici diviser une gourde en cinq, au lieu de ne la diviser qu’en quatre parties… Horreur, trois fois horreur! Mes cheveux, quand je vous raconte ces abominations, ont dû, j’en suis sûr, se dresser perpendiculairement sur ma tête, n’est-il pas vrai?

—Non, je ne vois pas encore… Mais continuez pour que nous arrivions vite au fait.

—Il me fallut fuir: résister, c’eût été me faire briser les os; rester, c’eût été donner une épaule de plus à noter de l’éternelle flétrissure sous l’alphabet ardent du bourreau. Trois jours après avoir été attaché sur cette pointe de rochers déchirans, j’errais tout meurtri; j’étais dans les Mornes, cachant, au milieu des animaux féroces qui habitent les forêts inaccessibles, la trace de mes pas aux hommes, plus féroces encore que ces animaux affreux… je devins, en un mot, ce que l’on appelle maron dans la langue classique de ces barbares… oh! oui, maron, maron comme le pauvre esclave qui fuit la charrue à laquelle on l’enchaîne, qui se sauve du fouet qui va boire son sang et manger ses muscles pendans sur ses reins… Deux mois je masquai ma honte à tous les yeux, dans l’épaisseur et le mystère ombreux des bois. La terre m’avait reçu sur son sein; le ciel qui me couvrait savait mon innocence: il suffisait… Les fruits que m’offraient les arbres dont je chérissais la toiture verte, me nourrissaient pendant le jour: ces arbres qui m’avaient garanti de l’ardeur du soleil, la nuit me prêtaient encore leur dôme de feuillage pour offrir le sommeil à mon corps épuisé, harassé, brûlé… J’aurais même été heureux peut-être dans les bras de cette vie sauvage, empreinte si fortement d’un parfum de proscription, sans un désir inexplicable que j’avais emporté avec moi comme un ver, chargé sans doute par l’arrêt du destin de me ronger le cœur pendant le jour, de me le ronger encore pendant la nuit, et enfin de me le ronger nuit et jour, soir et matin… J’avais laissé un fils courant, jouant peut-être parmi les hommes: c’était le seul amour qui me fût resté de l’humanité… La mère de cette chair de ma chair s’était endormie depuis peu sur l’oreiller de la mort… Je voulus revoir mon fils, ne pouvant revoir la mère et le fils ensemble: je voulais le revoir, ce cher enfant, comme je vous l’ai déjà dit; mais sans exposer la justice des hommes à commettre un crime de plus, en me punissant comme un forfaiteur… Mais comment parvenir à satisfaire le désir du père, sans risquer la tête du condamné?… C’était la question toute débordante d’avenir pour moi et pour le jeune enfant…

»J’avais remarqué que les nègres marons qui s’enfuyaient à mon approche et qui redoutaient le contact de l’homme blanc, faisaient brûler du bois et descendaient le soir à la ville pour aller vendre ce bois calciné et réduit en charbon-franc… Je les avais vus revenir ensuite dans les Mornes et jouir de l’impunité de cette tentative si innocente, les pauvres diables!… Leur exemple m’enhardit: je pouvais comme eux faire du charbon aussi, moi homme comme eux, moi riche de deux bras et de deux jambes comme eux… mais comme eux je n’étais pas nègre… Malheur sur moi! Une idée que repoussa d’abord la fierté que j’avais conservée sous mes habits en lambeaux; une idée vint luire, scintillante à mon esprit… L’idée frappa de nouveau à la porte du désir qui me rongeait: elle finit, l’idée, par entrer tout entière dans mon âme ouverte à un millier d’angoisses paternelles… On parle en Europe de l’aristocratie de la peau… Je songeai à acquérir, moi blanc, le privilége abject attaché à la couleur de la caste opprimée… J’usurpai en un mot le privilége exclusif dont jouissaient les nègres marons, mes compagnons d’exil… Je devins nègre!… nègre industriel! Oui, nègre, et pourquoi frémir, vous, quand je ne frémis pas moi-même à ce souvenir!

—Et par quel miracle devîntes-vous donc nègre?

—Par un miracle enfant du malheur, que me révéla l’adversité et que m’aurait toujours caché la prospérité… Des jus d’herbes, des acides que me fournirent encore les bons arbres qui m’avaient nourri et abrité, firent l’affaire; et en quinze jours d’efforts et d’essais opiniâtres, la blancheur importune de ma peau disparut entièrement, et grâce enfin à la chevelure laineuse qui de tout temps a couronné mon front d’homme, je pus, sans m’exposer à être dévoré par mes persécuteurs, descendre aussi à la ville pour vendre le charbon que mes arbres toujours chéris m’avaient encore procuré, en tombant par nécessité dessous ma main dans le feu.

—Vous vîtes alors votre fils, vous pûtes enfin l’embrasser?

—Je ne l’embrassai pas, je ne le vis même pas; je ne vous en parle même pas… Mes larmes doivent vous dire assez du reste ce qu’il était devenu pendant mon absence cruelle, pendant mon absence si involontairement parricide… Mort, oui mort, mort comme sa mère… Et non pas comme moi, puisque je vis! Ah!

—Je conçois votre affliction… Les malheurs que vous avez éprouvés sont grands: ils ne sont peut-être pas encore finis; mais si je puis vous être utile, expliquez-vous, confiez-moi vos intentions.

—Vous venez de parler de mes malheurs! Oui, vous en avez parlé de mes malheurs: attendez, je n’en ai déroulé qu’une assez faible partie sous vos yeux. Écoutez! écoutez-moi. Oh! oui, vous m’écouterez, car des artères d’homme battent dans votre poitrine à vous.

»Sur la route que j’avais été obligé de parcourir pour me rendre de mon refuge à la ville, et retourner de la ville dans mon refuge, il existait une petite case. Dans cette humble case existait une jeune négresse; et dans cette jeune négresse un cœur!… Supplicia, Dieu! la plus belle des filles de l’ange africain! La jeune négresse vit le pauvre homme craintif, souffrant et humilié: elle engagea le pauvre homme à prendre quelque nourriture dans sa case, et le pauvre homme accepta, but et mangea. Et comment eût-il fait pour ne pas accepter, pour ne pas boire et pour ne pas manger!…

»Supplicia bientôt, avec la naïveté de l’enfant qui bégaie, déposa son histoire dans mon sein débordant d’amertume: elle croyait se confier à un nègre comme elle, j’étais si bien barbouillé. J’écoutai son histoire.

»Le commandeur noir d’une habitation assise au pied du morne où j’allais enfouir chaque soir mon front trempé de sueur, avait acheté la jeune africaine, non pour en faire son esclave, mais pour pouvoir la nommer la compagne de sa vie, la femme de son amour. La modeste case qu’elle habitait lui avait été donnée par le nègre commandeur: l’existence paisible dont elle jouissait lui avait été assurée par son commandeur: l’enfant qu’elle devait porter un jour, sentir remuer dans son flanc, devait être l’enfant, le sang de son commandeur. Dérision du destin!

»Je revis une autre fois, deux fois, trois fois, cinq fois, cent fois, Supplicia, tant qu’il me plut à moi, toujours en l’absence de son commandeur. Sous cette peau factice dont j’avais emprunté la fatale couleur, j’avais conservé l’astucieuse éloquence de l’homme blanc. J’intéressai à mon sort la candeur de la confiante Supplicia… «Nègre maron, me disait-elle, prends pitié de l’amitié que Supplicia a de ton malheur!» Pitié! Ah bien oui, pitié! je n’eus pitié ni d’elle, ni de son époux, ni de moi! Je triomphai de la vertu et de la résistance de l’Africaine. Supplicia devint enceinte, enceinte sans pouvoir dire en voyant le nègre commandeur ou moi le nègre maron: Celui-ci ou celui-là est le père de mon enfant?

»Oh! si, pendant le jour, caché comme moi, amant adultère, dans les halliers de la petite case, vous eussiez pu voir aux heures de repos de son habitation, le pauvre commandeur caresser dans la jeune négresse l’espoir si doux de sa prochaine paternité; si comme moi vous aviez pu surtout lire sur les traits de l’épouse coupable, le mal dissimulé que lui causaient ces caresses dévorantes, oh! c’est alors que vous eussiez dit, comme je me le disais à moi-même: Mort, mille fois mort et damnation à l’amant adultère…

»Jusque-là mon criminel amour n’avait pu être soupçonné par l’époux de Supplicia. Le mystère le plus profond avait favorisé la passion la plus féroce… Le bon commandeur dont la joie naïve et pure augmentait à mesure que la grossesse de l’élue de son cœur approchait de son terme, le bon commandeur mettait toute sa joie à tresser le berceau d’osier, à préparer la blanche layette de l’enfant promis à sa prière. Il pleurait d’ivresse au nom qu’il donnerait à ce jeune sylphe de ses rêves dorés, à cette couronne vivante de son amour paternel.

»Il vint cet enfant si long-temps désiré par l’innocence, si long-temps redouté par moi si criminel… Il devait porter avec orgueil, sur son front d’ébène, la couleur non équivoque de l’auteur de ses petits jours… Le commandeur ne reçut rien dans ses bras crispés, qu’un rejeton mulâtre, au lieu du rejeton nègre qu’il avait demandé au ciel dans ses songes de nuits d’amour!

»Je ne vous dirai pas l’effroi et la surprise de Supplicia… Dans les deux cas à ses yeux, c’était d’un enfant noir qu’elle devait accoucher: moi nègre pour elle, le commandeur nègre aussi pour elle: la différence des traits aurait pu seule faire soupçonner, mais sans certitude accablante, la vraisemblance de la paternité… mais la différence des couleurs, comment l’expliquer? Juste Dieu!…

»Supplicia fut anéantie, confondue… Le commandeur repoussa loin de lui et la mère qu’avait souillée le contact d’un homme blanc, et l’enfant maculé de sa teinte originaire… Le malheureux nègre devint la fable, la risée des plus vils esclaves qui étaient bien aises de punir en lui la confiance vertueuse avec laquelle il avait tressé le berceau, préparé la blanche layette du petit noir qu’il croyait avoir…

«Supplicia, esclave du bon nègre qu’elle avait trompé, fut vendue à la ville par le commandeur redevenu son maître à elle; mon enfant fut aussi vendu avec sa mère, attaché au sein flétri de sa mère… Je ne revis plus ni l’un ni l’autre. La solitude m’était devenue pénible dans les premiers mois de mon exil sauvage: elle me devint nécessaire après le dernier de mes malheurs. Un mois encore je remplis les bois de mes plaintes et de mes gémissemens, et j’aurais succombé, je crois, à tant de douleurs, si un hasard heureux ou fatal, car je ne sais encore quel nom donner à ce diable de hasard, ne m’avait pas fait retrouver et l’enfant et la mère.

»Il y a quatre jours, qu’une battue fut ordonnée par le Gouverneur, aux chasseurs de montagne, pour inquiéter le grand nombre de nègres marons qui s’étaient réfugiés dans le morne que j’habitais… Les cris barbares et les coups de fusil de ces braconniers de gibier humain, me réveillèrent le matin sous l’arbre à l’abri duquel j’étais accoutumé à demander à la nuit quelques restes éparpillés de sommeil… L’épouvante me fit fuir, et j’étais tellement troublé que je me dirigeai, en courant, du côté de la demeure des hommes. Une habitation se présenta sur ma route, et près de cette habitation une négresse portant un enfant, m’aperçut. Au cri qu’elle jeta en me voyant, je tournai la tête vers elle: c’était Supplicia et mon fils… La nature fut plus forte que la peur, plus forte que l’amour de ma propre conservation… J’oubliai le tonnerre qui grondait sur ma tête, et ma lèvre frémissante alla se coller sur le front de mon fils!…

»Le mystère jusqu’alors impénétrable, le mystère de la couleur réelle de ma race et de mon origine naturelle, cessa pour Supplicia… Dans le mois de vie errante qui avait suivi ma fuite de la petite case du commandeur, j’avais négligé de me barbouiller le corps de ce liquide ébène qui auparavant avait favorisé mon déplorable incognito et ma criminelle séduction. La pluie délavante des mornes, le soleil torréfiant de la cime des montagnes, la rosée des nuits et l’haleine délétère des vents, avaient rendu à quelques parties de mon épiderme sa nuance primitive… Supplicia, en attachant avec attention, avec surprise, avec amour même encore, ses regards pénétrans sur moi, devina le stratagème qu’il n’était plus temps, qu’il serait devenu inutile de lui cacher… L’homme blanc, enfin, s’avoua à la négresse, à la brune négresse, à la mère du plus joli enfant mulâtre dont le soleil ait pu éclairer encore la jeune face.

—Et qu’êtes-vous devenu après avoir retrouvé Supplicia et votre fils?

—Supplicia, toujours la même, m’a caché à tous les yeux… Ces vêtemens simples, mais propres, ce déguisement modeste, mais sûr, sous lequel je me suis hasardé à me présenter à vous, c’est encore elle qui me l’a trouvé… J’ai appris que vous veniez d’arriver à Saint-Pierre… J’ai chargé Supplicia de s’informer de vous, de votre demeure, de l’heure à laquelle, protégé par l’ombre du soir, je pourrais venir vous parler, et c’est à Supplicia que je dois le bonheur de vous avoir revu. Vous serez encore mon ange sauveur.

—Votre ange sauveur! sans doute je ne demande pas mieux que de vous obliger et de vous être utile; mais je ne vois pas de quelle manière nous pourrions nous y prendre pour…

—Oh! oui, vous me sauverez; c’est par vous que je tiens à être sauvé, et vous êtes le seul homme à qui je puisse faire l’honneur de réclamer un service; car je croirais trop humilier le juste orgueil que l’on doit conserver dans l’infortune, en m’adressant dans ma misère, à l’un de ces misérables qui m’ont réduit à l’état dans lequel vous me voyez plongé.

—Diable! Mais savez-vous qu’avec la meilleure volonté du monde, le cas est encore embarrassant! d’abord il est impossible que vous vous exposiez à rester long-temps à la ville, votre présence ne pourrait tarder à y être découverte…

—Rester à la ville: j’aimerais cent fois mieux me jeter à l’eau: l’onde qui noie et qui ensevelit, est encore plus hospitalière que la tourbe insensée qui flétrit le cœur d’un mot ou qui le transperce d’un sarcasme.

—Ensuite vous ne pouvez guère espérer, même en gagnant du temps, de pouvoir vous montrer un jour sans danger aux créanciers qui vous poursuivront jusqu’à ce que vous les satisfaisiez.

—Les satisfaire, les monstres! quand j’aurais de l’or plein tout l’univers, et que je les verrais mourir faute d’un sou, ils mourraient les infâmes, ils mourraient tous, c’est moi qui vous en donne ma parole de proscrit, et la parole d’un proscrit est sainte et sacrée…

—Et comment donc faire? Tâchez de votre côté de trouver un parti que nous puissions adopter…

—Oh! c’est vous qui en trouverez un: à vous en reviendra la gloire. Je vous en supplie, cherchez, cherchez bien… La bienfaisance est ingénieuse: elle sait trouver, elle, quand la voix du malheur demande, quand la larme suppliante du persécuté inonde ses mains: Oh! oui, vous trouverez. Mais si ce n’était pas encore assez pour votre noble cœur, d’un père qui supplie et d’un homme qui pleure, je suis bien sûr que vous ne pourriez pas résister à la vue de l’enfant pour qui il implore et de la mère infortunée qui vient aussi crier grâce et merci pour l’enfant, grâce et merci pour le père et pour la femme qui a porté l’enfant dans son sein!…»

Le Banian, en finissant cette touchante exhortation, fait un pas vers la porte qui s’ouvre sous sa main agitée, et saisissant par le bras une négresse qui tenait un jeune enfant sur sa hanche, il s’écrie: «Tenez, les voilà les êtres pour qui j’implore votre humanité: Supplicia, tombez avec mon fils aux genoux de notre libérateur…»

Je n’eus que le temps de prévenir le mouvement que se disposait à faire la négresse pour obéir à l’ordre de son amant, beaucoup plus sans doute que pour m’attendrir en prenant une posture suppliante dont elle ne paraissait pas trop bien deviner encore le motif… Je fus obligé de me donner toutes les peines du monde et d’employer presque l’autorité que me donnait ma position à l’égard de mon protégé, pour lui faire renoncer à l’envie qu’il avait de faire tomber Supplicia à mes pieds…

Mon homme ayant pris probablement les observations que je venais de lui faire sur la difficulté de sa position, pour un indice du peu de bonne volonté que je pouvais avoir de l’obliger, avait jugé à propos de faire jouer les grands moyens pour vaincre mon indifférence supposée à son égard, et comme, selon toute apparence, en entrant chez moi il avait eu le soin de laisser Supplicia à ma porte, pour produire au besoin l’effet théâtral sur lequel il avait fondé peut-être le dernier espoir de sa démarche, il venait d’employer sa ressource extrême, de jeter son ancre de miséricorde.

Le coup de théâtre ne réussit au reste que fort imparfaitement, soit qu’il eût été mal préparé, soit que Supplicia ne fût pas assez bien pénétrée de son rôle pour faire valoir le personnage dont elle avait été chargée… Cette pauvre fille, au lieu de prendre un air désespéré et d’élever vers moi un regard suppliant en se prosternant à mes pieds, comme l’aurait voulu Baniani, se mit tout bonnement à me saluer avec assez de gaieté en entrant dans ma chambre, et à me dire avec cet accent dolent et ce ton rieur qu’ont presque toutes les jeunes négresses:

«Bon soué, moushé! Comment ça ous qu’allé, maître?»

(Bonsoir, monsieur. Comment allez-vous, comment vous portez-vous, maître?…)

Le Banian dissimula fort adroitement le dépit que devait lui causer l’air d’insouciance de sa négresse… Il parut même promener sur elle et sur son petit mulâtre, des regards à la fois attendris et affligés…

Quant à la naïve Supplicia, beaucoup plus occupée des objets nouveaux qu’elle voyait dans l’appartement que de la cause qui avait amené son amant chez moi, elle n’eut rien de plus pressé, après m’avoir salué, que de faire le tour de la chambre en élevant son enfant sur ses bras pour lui montrer les petits mondes (les figures) qu’elle remarquait sur deux ou trois méchantes gravures suspendues à la tapisserie…

Le vainqueur de cette noire beauté ne m’avait pas au reste trompé dans le tableau presque séduisant qu’il m’avait fait des charmes de sa conquête. Supplicia était une des plus jolies négresses que l’on puisse voir, et s’il m’avait paru possible qu’un blanc s’amourachât d’une esclave africaine, j’aurais, je crois, pardonné à mon Banian la tendresse qu’il me disait éprouver pour la mère de son fils.

Le luron s’apercevant de l’intérêt avec lequel je contemplais l’insouciance ingénue de Supplicia et les innocens cris de joie que jetait son enfant dans le moment même où le sort du père pouvait inspirer de si vives craintes, le luron, dis-je, crut devoir profiter de cet instant pour redoubler de sollicitations…

«Vous ne me laisserez pas tomber dans les mains de mes persécuteurs, me répétait-il: c’est toute une famille qui a mis ses destinées sous la sauve-garde de votre humanité. Songez aux trois heureux que vous pouvez faire, et rassurez le cœur d’un père, car il a besoin d’être rassuré son cœur!

—Écoutez, lui dis-je au bout de quelques minutes de réflexion: il faut que vous quittiez la colonie: c’est là une des nécessités de votre position.

—Je ne demande pas mieux.

—Mais que vous la quittiez seul, si c’est possible…

—C’est toujours ce que j’ai pensé.

—Je dis si c’est possible; car aujourd’hui vous savez combien il est difficile de sortir du pays en bravant la sévérité des arrêts du gouverneur et en trompant la surveillance des agens de l’autorité et des créanciers intéressés à se saisir de la personne de leurs débiteurs.

—Oui, je le sais, et sans ces difficultés, il y a long-temps que j’aurais été chercher ailleurs un refuge contre l’avidité carnivore de mes vampires. Mais vous vaincrez ces difficultés, vous, car les ressources de votre imagination égalent la générosité de votre cœur… Et quelle reconnaissance aura pour vous cette bonne et chère Supplicia… Vous l’aurez sauvée aussi, elle et son enfant ne partiront pas.

—Ah çà, entendons-nous un peu; Supplicia elle et son fils…

—C’est bien comme cela que je l’entends: je partirai seul pour plus de prudence et de facilité.

—Et comment alors pensez-vous que j’aurais sauvé Supplicia et son enfant en vous offrant les moyens d’échapper à vos créanciers? Je conçois bien l’intérêt que vous avez à partir au plus vite d’ici; mais je ne m’explique pas aussi bien le désir que peut avoir votre négresse à se séparer de vous?

—Oh! quand j’ai dit que vous sauveriez toute la famille en me facilitant les moyens de partir seul, j’ai voulu exprimer la satisfaction morale qu’éprouverait Supplicia une fois qu’elle me saurait hors de danger. Comme elle ne vit en quelque sorte que pour moi et son fils, j’ai cru pouvoir dire que me sauver serait la sauver elle-même, la sauver moralement enfin en même temps que moi. Vous entendez bien, n’est-ce pas?

—Oui, j’entends fort bien que vous voulez vous sauver le plus tôt possible vous d’abord… J’y songerai du reste… Mais comme il est déjà tard, que le temps est affreux et qu’à l’heure qu’il est il me serait impossible de voir les gens à qui probablement il me faudra parler pour trouver un moyen ou exécuter un plan quelconque, allons nous reposer jusqu’à demain. Vous allez rester dans cet appartement avec votre négresse et son fils, car je serais bien embarrassé de vous trouver un lit dans la maison sans risquer d’éveiller quelques dangereux soupçons. Il y a au surplus un canapé et des nattes ici: cela vous suffira pour une nuit… Dormez si vous pouvez, ou pensez à quelque chose que nous puissions entreprendre pour votre évasion. Moi, de mon côté, je vais chercher dans ma tête le meilleur moyen que mon imagination m’offrira pour vous tirer d’embarras… Reposez-vous en attendant; ici, vous le savez, vous êtes en lieu de sûreté et à l’abri de toute violence, si ce n’est à l’abri de toute indiscrétion au milieu des bavardes de mulâtresses que vous avez dû rencontrer en entrant, sur le seuil de la porte.

—Non, par bonheur, je n’ai rencontré personne en venant chez vous; et c’est là encore un présage que j’ai accepté comme un gage de succès!

—Puisse cette confiance ne pas vous tromper: je le désire de tout mon cœur… Bonsoir!…

—Ah! ce cœur est si bon qu’il ne désire jamais que le soulagement de l’infortune, et le ciel, s’il est juste, doit lui accorder ce qu’il souhaite.

—C’est bien. Bonsoir donc. A demain! Bonsoir Supplicia!

—Bon soué moushé. Qu’a souhaité bonne nuit ba ous.

—Une faveur encore, mon cher monsieur, que vous ne me refuserez pas. Embrassez mon enfant: le malheur a ses superstitions: j’ai dans l’idée que cela portera bonheur à mon fils.»

Il me fallut embrasser le petit mulâtre qui dormait déjà. Supplicia, en me présentant le front de son marmot pour me le donner à baiser, ne put s’empêcher de rire comme une folle, en me montrant les dents les plus blanches entre ses lèvres de jais… Le Banian dissimula encore le dépit que devait lui causer l’hilarité fort mal placée de sa maîtresse.

Je les laissai tous deux en face l’un de l’autre dans des dispositions d’humeurs aussi différentes, et j’allai me coucher.

XV
D’où est-il venu? où était-il caché? par où a-t-il passé?

(Page 295.)

Le capitaine Invisible;—un camarade de lycée;—une évasion.

Le lendemain je sortis avec le jour naissant, pour réfléchir, tout seul, au moyen le plus prompt et le plus sûr de faire partir mon homme de la colonie: c’était là le meilleur parti que j’eusse à prendre dans son intérêt et pour me débarrasser de lui. Mais la rigueur avec laquelle on visitait tous les navires et les caboteurs qui appareillaient de l’île, rendait l’exécution de mon projet assez difficile. Aucun capitaine, aucun patron n’aurait voulu, j’en étais bien sûr, engager la responsabilité qu’on eût pu faire peser sur lui, pour me rendre le service d’embarquer par-dessus le bord, un fugitif de l’espèce de mon Banian. Le jeter du fond d’une pirogue dans une colonie voisine, aurait été peut-être une tentative praticable; mais quels reproches n’eût-on pas été en droit de m’adresser plus tard, si l’indiscrétion si naturelle à mon protégé, m’avait exposé quelque jour à la dangereuse révélation du mystère de son évasion! Diable d’homme, me disais-je, en me promenant tout préoccupé sur les quais du port: il faut justement qu’il soit venu à moi pour m’embarrasser de son malheur et de la folle complaisance que j’ai de vouloir le tirer de ce mauvais pas!

Un coup de canon de partance vint, au soleil levant, m’arracher à mes méditations sur les embarras de ma position et la facilité de mon caractère trop obligeant.

Ce coup de canon venait d’être tiré par un corsaire Buenos-Ayrien qui, depuis quelques jours, nous était arrivé, on ne savait trop pourquoi, sur rade. Il rappelait son équipage à bord depuis quarante-huit heures, pour rallier tout son monde afin d’appareiller le lendemain ou le surlendemain pour aller on ne savait encore où.

Ce corsaire, que j’avais déjà remarqué avec les autres curieux de l’île, était un grand brick de dix-huit à vingt canons, équipé, tenu, peigné, épinglé comme un bâtiment de l’État, et commandé, disait-on, par un jeune et vaillant marin français, que l’on ne désignait que sous la dénomination assez étrange du capitaine Invisible. Le nom du navire lui-même n’était guère moins singulier que celui de son commandant: il s’appelait l’Oiseau-de-Nuit!

Parbleu! pensai-je en saisissant au bond une des idées que venait de faire jaillir dans ma tête la lueur du coup de canon de partance, si le capitaine Invisible consentait à recevoir à son bord un bandit de plus, il me rendrait là un bien bon service! Il lui serait si facile, à lui, d’enlever sans inconvénient de la colonie, l’homme que je me suis mis sur les bras, qu’il ne demanderait peut-être pas mieux que de se charger de la corvée, moyennant une honnête rétribution… Allons de ce pas même trouver le capitaine Invisible, et nous verrons ce qu’il nous dira.

Je demandai au premier passant que je rencontrai, la demeure du capitaine. Son nom avait déjà acquis une telle popularité dans la ville depuis les quelques jours de son arrivée, que les nègres avaient fait une chanson sur lui et sur ses exploits, sans connaître probablement beaucoup plus ses faits d’armes que sa personne. Il ne me fut donc pas très difficile de me faire indiquer la demeure du fameux capitaine.

L’Invisible était descendu dans une des plus jolies maisons de la place de Mouillage, maison qu’il avait louée pour lui seul pendant le temps de sa relâche à Saint-Pierre.

A la porte du logis qui m’avait été montré du bout du doigt, je vis deux très beaux chevaux de selle, tout prêts à recevoir leurs cavaliers, et que tenait roide par la bride, un petit nègre fort gentil, vêtu en jockey anglais.

Un homme à la taille élancée, au maintien élégant et en costume de cavalier fashionable, s’était montré de loin à moi, la cravache à la main; et après avoir jeté un coup d’œil de maître sur les coursiers, était rentré dans la maison avant que je fusse assez près de lui pour bien voir sa figure.

Je demandai le capitaine Invisible à une grande fille de couleur, placée debout sur le seuil de la porte…

«Le voilà qui va partir pour la promenade, me répondit la grande fille.

—Qu’est-ce qui me demande là? s’écria, du fond de l’allée, une voix dont la vibration produisit sur moi l’effet le plus extraordinaire.

—C’est un monsieur qui désire parler à M. le capitaine, dit la jeune habituée du logis.

—J’y suis à l’instant; qu’on fasse entrer dans le salon.»

J’entrai donc dans le salon en attendant que le capitaine me fît la faveur de m’entendre, car c’était lui qui venait de parler. Le temps qui s’écoula avant son arrivée me permit, au reste, d’examiner un peu l’appartement dans lequel je me trouvais pour la première fois. Des persiennes chinoises descendant sur quatre larges fenêtres empêchaient le soleil de pénétrer entre leurs réseaux, en laissant la brise du matin seule exhaler sa fraîcheur à travers leurs mobiles dessins de fleurs. Deux ottomanes de crin, des fauteuils de très bon goût, des glaces et un piano à queue, complétaient l’ameublement élégant de cette salle d’attente.

Quand le capitaine parut à mes yeux, je le reconnus, malgré l’incertitude du demi-jour vert que les persiennes jetaient dans l’appartement, pour l’homme que j’avais aperçu de loin, jetant un coup-d’œil sur ses chevaux de course. Il me salua gracieusement en s’excusant, en des termes choisis et d’un ton tout-à-fait de bonne compagnie, de m’avoir fait attendre si long-temps. «Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, monsieur, pour que nous puissions parler de l’objet qui me procure l’avantage de vous recevoir… Mérilla! Mérilla!

—Plaît-il, monsieur le capitaine? répondit en se présentant encore la belle et grande fille.

—Faites lever un peu ces persiennes du côté du jardin, là, du côté où le soleil ne donne pas encore. On n’y voit goutte dans ce petit salon. Eh bien! monsieur, maintenant vous me voyez tout disposé à vous entendre et à vous… Eh! bon Dieu, s’écria en s’interrompant tout-à-coup l’Invisible, dès que l’élévation des persiennes lui eut permis de voir mes traits; est-ce que nous n’avons pas déjà eu le plaisir de nous connaître?

—Mais effectivement, il me semble!… m’écriai-je à mon tour, en examinant de plus près la figure de mon interlocuteur.

—Et oui; pardieu! c’est toi, mon brave camarade de classes et de fredaines. Le cœur ne se trompe jamais dans ces sortes de reconnaissances-là: c’est toi… embrassons-nous provisoirement…

—Comment, il serait possible que ce fût… Mais oui! c’est bien toi, mon bon et vieil ami. Embrassons-nous plutôt deux fois qu’une.»

A la suite de cette reconnaissance et du double embrassement qu’elle entraîna, arrivèrent les épanchemens de l’amitié, les questions et les confidences. Mon ancien camarade Ramont, car c’était le nom qu’il portait au lycée, me demanda d’abord ce que je faisais à la Martinique. Je lui racontai en quelques mots ma vie depuis qu’à l’âge de quatorze ou quinze ans, nous nous étions perdus de vue tous les deux. Ensuite, ce fut à lui de parler, et je me disposai à l’écouter avec d’autant plus de plaisir, que je m’attendais au récit de quelques-unes de ces bonnes aventures dont une existence comme la sienne avait dû être semée. Mais avant de satisfaire ma curiosité, mon ami jugea à propos de donner quelques ordres aux gens de sa maison, en appelant encore Mérilla!… Mérilla parut.

«Mérilla, monsieur déjeune et dîne ici. Agissez en conséquence… Dites à mon jockey, au petit William, de desseller mes chevaux. Je n’irai pas à la promenade aujourd’hui; n’oubliez pas aussi que, pour le moment, je n’y suis pour personne.»

La grande fille sortit. Mon ami reprit la conversation qu’il avait un instant interrompue pour dicter ses ordres, et bientôt il arriva ainsi au commencement de son histoire:

«Tu dois te rappeler qu’au lycée, j’étais un bon élève, assez soumis, passablement exact, mais d’un caractère un peu fantasque, plus enclin aux amusemens et aux plaisirs périlleux, qu’aux jeux paisibles et aux récréations paresseuses. Mes parens me destinaient au service militaire; et moi, pour ne pas trop contrarier le goût de ma chère famille, et pour en faire un peu à ma tête, je me fis marin. L’apprentissage du métier, presque toujours si pénible pour les autres, ne fut pas très rude pour moi, parce que j’apportai beaucoup de bonne volonté dans un noviciat qui satisfaisait mes penchans. Vers la fin de la guerre, je naviguais en course déjà comme second, et la paix me trouva ou me surprit capitaine de corsaire, à vingt-et-un ans.

»J’avais gagné quelque peu d’argent à ce métier-là: mais le goût que, même dans l’exercice de ma rude passion, j’ai toujours eu pour un certain luxe, ne me permettait pas de rester long-temps inoccupé… La marine marchande m’offrait bien une carrière que j’eusse pu parcourir tranquillement, mais quand on a tâté de la course, les voyages à la papa sur mer me paraissaient bien fades, bien insipides. Je sentais parfaitement que l’Europe ne pouvait pas tout exprès recommencer la guerre pour moi, afin de m’offrir l’occasion d’exercer l’état qui me convenait le mieux. Je m’informai s’il n’y avait pas, dans quelque coin du monde, deux nations qui se battissent entre elles sur mer, et j’appris bientôt que les colonies espagnoles insurgées, livraient encore quelques escarmouches sur l’eau aux bâtimens qu’elles pouvaient rencontrer naviguant sous le pavillon de leur ancienne métropole.

»Je pouvais me faire Espagnol métropolitain et fidèle, ou Espagnol colonial et révolté. J’avais le choix. Mais la révolte m’alla mieux que la fidélité. D’ailleurs, pour s’introduire dans le corps déjà organisé de la noble et antique marine espagnole, il aurait peut-être fallu des titres ou des protections. Chez les colons insurgés, il y avait une marine à former, et l’on est moins difficile sur le choix, quand on manque de tout. Je me fis donc Buenos-Ayrien sans en rien dire à personne, sans même, je crois, en informer la nation dont il m’avait pris fantaisie de devenir le sujet et le très humble serviteur.

»Il faut te dire aussi que la recommandation que je portais avec moi, ou plutôt qui me portait elle-même en arrivant dans la Plata, était assez propre à me faire accorder la naturalisation de citoyen argentin, sans autre forme de procès.

»Je mouillai à Buenos-Ayres, pour mon début, avec une goëlette de quatorze canons, que j’avais fait construire à Bayonne, en intéressant dans l’opération qui m’était venue dans l’idée, tous ceux de mes amis qui avaient de l’argent et l’envie de placer leurs fonds à gros intérêts.

»Tout jusqu’ici m’a réussi au-delà de mes espérances et de celles des actionnaires qui m’avaient confié la gestion de l’opération. J’ai fait la guerre aux Espagnols, et peut-être bien même, par erreur, à quelques autres nations maritimes, avec le bonheur le plus constant. Je pourrais presque dire que depuis trois ans enfin, j’ai navigué en bas de soie et en pantoufles, car la mer n’a encore été couverte pour moi que de fleurs, de parfums et d’or. La terre au reste, avec ses délices, ne m’a jamais endormi sur ses roses, et j’ai su concilier toujours, par un accord heureux, mes goûts pour le luxe et les plaisirs recherchés, avec l’activité et l’ordre nécessaires à ma profession. Aujourd’hui, comme tu le vois, je commande le plus beau corsaire de la république, et je pourrais même ajouter toute la marine buenos-ayrienne, résumée dans mon seul navire. Je fais ce que je veux; je m’arrête où je me trouve bien; je pars quand bon me semble pour aller où il me plaît, et avec cela, ma foi, j’ai le bon esprit et la saine philosophie de me croire heureux et de vivre content.

—Eh quoi, mon cher Ramont, ta vie, qui me paraissait avoir dû être si aventureuse, s’est bornée à ces événemens si simples et si naturels?

—Eh! mon Dieu oui, mon ami: il ne faut pas toujours croire que, parce que l’on est corsaire, on mange les hommes tout crus et les femmes sans se donner la peine de les éplucher de leurs vêtemens… Mais tiens, tu viens de m’appeler là par mon ancien, par mon vrai nom, et tu ne saurais croire le plaisir que tu m’as fait! Il y a si long-temps que ce nom si rempli de tant de doux souvenirs d’enfance, n’avait retenti à mes oreilles!

—Ah! c’est vrai, on ne te connaît ici que sous la dénomination du capitaine Invisible. Mais dis-moi donc un peu, puisque nous en sommes sur ce chapitre, la signification énigmatique attachée à ce nom singulier?

—Sottise que tout cela, sottise, mon ami! C’est un conte populaire, une superstition même que l’on a bâtie sur une fable. A propos, tu étais venu, sans te douter que tu me connusses, me trouver pour quelque chose, n’est-ce pas?

—Oui, je t’expliquerai cela plus tard. Mais maintenant, je t’avouerai sans détour que je serais bien aise d’apprendre pour quelle raison on t’a surnommé l’Invisible.

—Eh, bon Dieu, je me suis tué à le crier à tout le monde, et personne ne m’a cru; on a mieux aimé ajouter foi à une absurdité qui tendait à me faire passer pour un être extraordinaire, qu’à une farce qui expliquait tout naturellement une chose fort commune. O les hommes! les hommes! est-ce donc imbécile, les hommes!… N’est-il pas vrai? Mais ton affaire, voyons un peu?

—Après la confidence que j’attends de ton amitié, tiens, je suis peut-être en ce moment aussi imbécile que les autres, et plus indiscret encore sans doute; mais j’attends…

—Allons, voyons donc mon histoire miraculeuse pour la centième fois! Tu vas voir combien est vulgaire l’origine des plus beaux surnoms en général, et de celui de ton ami en particulier.

»Imagine-toi que, commandant un corsaire mouillé aux îles Sainte-Catherine, je me trouvais à terre au moment où tout annonçait un coup de vent prochain. Comme il faisait nuit quand l’apparence soudaine du mauvais temps m’engagea à retourner tout de suite à mon bord, et que je ne rencontrais personne, pas même un nègre sur le rivage pour m’y conduire, je pris le parti de sauter tout seul dans un misérable rafiau que je détachai sans peine de la plage, et avec lequel, au bout d’une demi-heure, en tirant comme un perdu sur mes deux pagaies, je parvins à me rendre le long de mon navire. Le bruit que mes gens faisaient à bord en prenant les dispositions nécessaires contre la tempête qui se préparait, les avait empêchés d’entendre le clapotement de mon rafiau et de remarquer mon arrivée. Je profitai de ce moment de confusion pour grimper par l’arrière sans être vu, en envoyant d’un coup de pied mon rafiau en dérive, et une fois sur le pont en descendant, d’un autre coup de pied, tranquillement dans ma chambre.

»La tempête se déclare et devient si furieuse, que mon corsaire est enlevé au large par l’ouragan, qui vient de casser ses câbles. Le second du navire, chargé de la responsabilité des événemens en mon absence, se lamentait de me savoir à terre.

»Si encore, dans notre malheur, le capitaine était là, disait-il, eh bien, je me moquerais de la perte du corsaire, si nous devons nous perdre.—Oui, répétaient tous mes matelots rassemblés sur le pont, si le capitaine, au moins, était avec nous!… Ah! pourquoi n’y est-il pas, lui!…—Eh bien! qu’y a-t-il, m’écriai-je en sortant de ma chambre, où je m’étais tenu caché, et en leur faisant entendre ma voix au sein de la nuit et de la tourmente, c’est moi que vous demandez; mais ne suis-je donc pas avec vous?

»Ces paroles, prononcées d’une voix tonnante et dans un pareil moment, produisirent sur tous mes matelots l’effet le plus surprenant. Il semblait que je fusse descendu des nues enflammées, au milieu d’eux, pour les secourir dans la tempête… D’où est-il venu? Où était-il? par où est-il passé? se demandaient-ils les uns aux autres, avec joie d’abord, avec surprise ensuite, et puis enfin avec une espèce de terreur superstitieuse. Mon second, tout ébahi, osait à peine en croire ses yeux; mes officiers ne m’approchaient presque plus que comme un miracle. Je donnai pendant l’ouragan les ordres nécessaires; ma manœuvre réussit, le navire fut sauvé, et quand, au bout d’un ou de deux mois de croisière, je revins à Buenos-Ayres, chargé d’un peu de butin espagnol, tout mon équipage s’empressa de proclamer mon invisibilité, fondée sur mon apparition subite à bord pendant le coup de vent de Sainte-Catherine. De là, les contes, fables et romans que le siècle, que les contemporains ont faits sur le compte de ton serviteur. Hein! quand je te le disais, qu’excepté nous, c’était bien bête les hommes?

»L’envie de m’amuser un peu de la surprise de mes gens, m’engagea à leur cacher quelque temps le mystère de mon arrivée à bord. Mais eux s’avisèrent de prendre la plaisanterie au sérieux, et quand je voulus leur expliquer mon prodige, il n’était plus temps. La crédulité s’était emparée de l’aventure pour lui faire peut-être courir un jour les quatre parties du globe.

»Un malheur, comme tu le sais, ne va jamais sans l’autre; et le hasard se chargea d’ajouter encore un autre motif à celui qui, déjà, m’avait fait passer pour un homme fort raisonnablement extraordinaire. Une nuit, étant en cape sur un autre bâtiment, avec un temps épouvantable, un coup de mer tombe à bord, balaie mon pont, défonce tous mes bastinguages et m’enlève, moi qui te parle, avec cinq ou six de mes hommes qui se noient. Plus heureux ou plus adroit que ces pauvres diables, au lieu de me laisser engloutir par la mer, je saisis une des sauve-gardes du gouvernail, et Dieu aidant, je grimpe par l’arrière sur le pont, où le coup de mer venait de jeter le désordre… Tout autre, peut-être, se serait empressé de répondre: me voilà! aux cris de l’équipage qui hurlait: le capitaine est à l’eau, sauvons le capitaine! Plus calme, plus philosophe que cela, moi je me contentai de descendre, à pas de loup, dans ma chambre, de me coucher et de m’endormir, pendant que mon second faisait mettre à la mer une embarcation, qui manqua de se perdre, en me cherchant au milieu des lames furieuses.

»Le lendemain matin, au moment où tous mes officiers et mes matelots encore consternés réparaient, tant bien que mal, les avaries de la nuit, je monte, j’apparais frais et reposé sur mon gaillard d’arrière, pour demander des nouvelles du coup de mer, et donner froidement mes ordres souverains.

»L’aspect d’un spectre n’aurait pas, je t’assure, produit plus d’effet aux yeux ébahis de mes gens. Je crois, Dieu me pardonne, qu’ils auraient mis volontiers mes habits en pièces pour en faire des reliques, si j’avais été d’humeur à me laisser traiter comme un saint… Oh! dès lors, comme tu le sens bien, il ne me fut plus permis de nier le pacte que j’avais passé avec le diable. Je devins, bon gré mal gré, un être surnaturel, une espèce de démon des eaux, un bienheureux, ou un damné, que sais-je! Le plus simple bon sens expliquait tout; on aima mieux attribuer mes deux aventures à un miracle, et ton ami de collége est devenu, en dépit du sens commun, et en dépit de lui-même, le Capitaine Invisible, prêt à te servir en toute occasion, s’il en était capable.

»Au surplus, il ne faut pas que je me plaigne trop de l’acharnement stupide que l’on a mis à faire de moi un être mystérieux, un personnage cabalistique. Les contes absurdes dont j’ai été l’objet m’ont rendu au moins ce service, que les matelots dont j’ai besoin me vénèrent presque à l’égal d’un envoyé de l’antechrist ou du ciel. Tu ne saurais t’imaginer même le respect fanatique avec lequel ils m’approchent, parlent de moi, et exécutent mes moindres ordres. Aussi je puis bien t’assurer qu’aucun capitaine n’a jamais navigué avec plus d’agrément et d’autorité que je le fais. A terre, c’est à qui s’embarquera avec moi; à la mer, c’est à qui m’obéira le plus servilement. D’un mot, je ferais sauter tout mon monde dans une fournaise; d’un coup d’œil, j’enverrais mes cent cinquante drôles à l’abordage d’un vaisseau à trois ponts, persuadés, qu’ils sont, qu’avec moi, pour peu qu’ils trouvent le moyen de me contenter, il n’y a ni tempête, ni écueils, ni feu, ni abordage à redouter, et que je suis toujours là pour parer à tous les événemens de ce bas-monde… Mais c’est avoir jasé assez de toutes ces niaiseries… Voyons un peu ton affaire, car tu avais une affaire qui t’amenait vers moi. Parle, est-ce de l’argent qu’il te faut? Mon secrétaire est là. Est-ce quelque nouvelle injustice dont tu as à te plaindre? Parle encore: il y a chez moi des armes et de la poudre; et, cette fois, c’est moi en personne, et non mon secrétaire qui y sera, et trop heureux encore de pouvoir être agréable en quelque chose à l’un de mes plus chers camarades d’enfance.»

L’accueil amical et franc que venait de me faire mon ancien camarade de lycée, me parut, ma foi, d’assez bon augure pour le service que j’avais à lui demander, et j’entrai de suite en matière avec l’Invisible, en le priant de prendre à son bord le Banian dont je voulais me défaire. Mais afin d’intéresser plus sûrement, en faveur de mon protégé, le commandant de l’Oiseau-de-Nuit, je jugeai à propos de donner quelques petits détails biographiques sur le compte du personnage, et voyant que ma narration paraissait amuser mon ami Ramont, je poussai la hardiesse jusqu’à lui raconter en peu de mots, l’exil du Banian dans les bois, et l’histoire de ses amours avec la négresse Supplicia. Tout ce que je savais de la vie de mon fugitif y passa, enfin. Ce n’était guère avec un homme comme l’Invisible, que les petits ménagemens et les pudiques réticences pouvaient être de saison. Il avait dû voir des choses si extraordinaires et des individus de tant de façons dans le cours de son existence de marin!…

Après m’avoir écouté avec attention, et je pourrais même dire avec une bienveillance marquée, pendant près d’une demi-heure, il me demanda:

«Que sait faire monsieur ton favori?

—Mais, mon cher camarade, pour ne pas m’exposer à trop le flatter ni à te tromper, je t’avouerai que je pense qu’il ne sait pas faire grand’ chose. Peut-être bien cependant pourrait-il hasarder un peu de cuisine…

—Jamais, avec moi, l’équipage ni l’état-major même ne font de cuisine. Ils la trouvent toute faite à bord des navires dont je m’empare. C’est plus court pour moi et plus encourageant pour eux. De la viande salée tant qu’ils en veulent, à la bonne heure; mais une nourriture recherchée, jamais. Aussi quand ils sautent à l’abordage d’un bâtiment où ils sentent seulement la fumée d’une chaudière, il faut voir l’héroïque ardeur et la voracité de ces lurons-là… Ce sont des lions que j’affame pour les jeux du cirque.

—Peste! ce que tu viens de me dire ne laisse pas que de m’embarrasser sur le compte du drôle que j’avais à te proposer! Mais au reste, pourvu que tu le prennes pour l’éloigner d’ici seulement et sans lui trouver d’emploi à ton bord, je me regarderai encore comme trop heureux d’avoir obtenu cette faveur de ton amitié.

—Non pas: cela peut t’arranger toi, mais il me faut autre chose à moi. Il suffit que tu m’aies recommandé ce gaillard-là, pour que je tienne à faire mieux que de le prendre ici pour le jeter là-bas, comme une mannée de lest… Dis-moi un peu… a-t-il quelques vices essentiels? lui connais-tu quelques mauvaises habitudes? Fume-t-il, par exemple?

—Non; je ne le pense pas du moins; car je ne me rappelle même pas l’avoir vu une seule fois la pipe ou le cigarre à la bouche.

—A la bonne heure, car chez moi on ne fume jamais… c’est la règle. Mais est-ce bien un de ces hommes que l’on peut appeler carrés, ayant bon pied, bon œil, belle mine et fort échantillon?

—Sous ce rapport je suis certain qu’il te conviendra. C’est ce qu’on peut nommer même un fort beau garçon.

—Oh! sans doute, d’après toutes les folies que tu m’as racontées de lui, il n’en peut guère être autrement. Il n’y a jamais qu’aux jolis garçons que de semblables aventures puissent arriver. Mais dis-moi, encore, mon ami, crois-tu qu’il soit en état de nettoyer passablement une batterie de fusil?

—Il nettoierait plus volontiers, je suppose, une batterie de cuisine, quelque mauvais cuisinier qu’il soit ou qu’il ait été.

—Je m’informe de cela, vois-tu, parce que j’ai un projet qui pourrait s’accorder avec le bien que je veux déjà à ton jeune homme. Forcé de me débarrasser à la mer, dans ma dernière traversée, d’un capitaine d’armes incapable et mutin, la place vacante qu’a laissée cet infortuné, en payant son tribut à l’inexorable discipline du bord, me permettrait de faire quelque chose pour un nouveau venu qui annoncerait beaucoup d’intelligence; et si ta créature pouvait seulement… Mais au fait, je me trouve bien bon de t’accabler ainsi de questions, pour ne te rendre, au bout du compte, qu’un aussi léger service, et quand surtout je puis faire d’un mot cent fois plus que ce qu’un ami me demande!… Écoute-moi: va me chercher ton homme; amène-le ici toi-même, entends-tu, pour qu’il ne soit pas exposé à être saisi en route, comme un paquet de contrebande. Ta demeure, m’as-tu dit, n’est pas éloignée de la mienne. Va, cours et reviens, je t’attends. Mille pardons de la peine que je te donne pour une pareille bagatelle.»

Je ne me fis pas prier deux fois, comme on le pense bien, pour courir vers ma demeure et mettre brusquement à profit les bonnes dispositions du capitaine. Mon entretien avec cet homme singulier avait eu lieu pendant le déjeûner et le dîner qu’il m’avait forcé d’accepter chez lui. Le temps qui s’était écoulé entre les momens où j’avais trouvé moyen de lui parler de mon affaire, avait été employé en petites causeries sur nos fredaines de collége, sur mille délicieuses petites aventures qui ne sont jamais plus charmantes que lorsqu’elles nous apparaissent à travers le prisme enchanteur de nos souvenirs… Les deux repas servis depuis le matin m’avaient semblé exquis, et la conversation de l’Invisible avait fini par me captiver de manière à me faire paraître la journée tellement courte, piquante et variée, que je me trouvai tout étonné, en sortant de la maison, d’entendre les horloges de la ville sonner huit heures. Tant mieux, me dis-je en marchant vers ma demeure, favorisé par les ombres de la nuit, le Banian pourra sans aucune crainte me suivre jusqu’au logis où sa nouvelle destinée va se régler entre le capitaine et moi!… Pauvre garçon qui n’aura échappé aux calamités de son maronage dans les Mornes, que pour tomber inopinément à bord d’un corsaire, et peut-être même à bord d’un forban!

Mais ce fut quand il fallut arracher mon homme des bras de sa jeune négresse et aux caresses de son petit enfant, que ma corvée devint pénible! Que de larmes, de cris et de sanglots j’eus à étouffer ou à subir pour l’entraîner si loin de ces objets si chers à son cœur déchiré!… Jamais encore le malheureux ne m’avait autant ému… A bord du capitaine Lanclume, il m’avait paru rempli de trop d’orgueil et d’exaltation pour qu’il méritât d’être plaint. En arrivant à la Guadeloupe, je l’avais vu misérable, mais plein de foi dans l’avenir et assez heureux de ses espérances pour n’avoir pas encore besoin de pitié. Plus tard, chez son marchand de cigarres, il me semblait avoir pris de l’aplomb et même avoir acquis un certain degré d’insolence. Quelques mois après son état passager de splendeur et de folie, je n’avais eu à plaindre que son impertinence et ses profusions, et mes yeux s’étaient détournés de lui avec plus de dégoût encore que de colère. A son retour inattendu des Mornes, où pendant si long-temps il avait si cruellement expié ses désordres et son bonheur d’un jour, je n’avais encore vu en lui qu’un être plutôt souffrant des maux de la vie physique que des émotions d’une âme bourrelée de regrets; mais, ma foi, au moment de se séparer de Supplicia et de son fils, je crus voir dans le Banian les signes les plus touchans de la douleur paternelle et du martyre conjugal, et je me sentis alors réellement attendri… Ce ne fut enfin qu’après avoir vaincu mes propres sentimens et la résistance qu’il opposait à mes instances, que je parvins à l’entraîner loin de sa petite famille, et non encore sans promettre à la pauvre et confiante Supplicia, que, dans une heure au plus tard, je lui ramènerais celui qu’elle regardait comme son époux et comme le seul appui que le ciel eût donné à son petit mulâtre.

Nous marchâmes tous deux en causant vers la demeure du capitaine, mais sans entrer dans aucun détail bien précis sur mes intentions et le plan que j’avais arrêté. Rendu à la porte du salon où nous attendait l’Invisible, je crus devoir inviter le Banian à me laisser parler en particulier à celui qui voulait bien se charger de son sort et de son avenir. J’entrai donc seul dans l’appartement de mon ami. Je le trouvai assis près du piano, écrivant une lettre, et je remarquai que, pendant ma courte absence, il avait changé de costume. Un long et léger manteau d’étoffe bleu de ciel descendait de ses larges épaules jusqu’à ses talons encore garnis de leurs éperons d’or. Un énorme chapeau de paille soyeuse ombrageait son front et cachait à moitié son cou décolleté…

A mon arrivée il se leva, et me montrant le mot qu’il venait de tracer… «Tiens, me dit-il, mon ami, lis: notre homme est là, n’est-ce pas? c’est bon. Je lui remettrai ce billet avec lequel il se rendra à bord dans le canot que nous allons appeler à terre pour l’enlever au rivage, où la banqueroute, les créanciers, les jolies femmes et les chasseurs de nègres marons l’ont si joliment et si singulièrement houspillé. Mais lis, mon ami, lis; c’est une lettre de recommandation…» Je lus:

«M. le second de l’Oiseau-de-Nuit fera reconnaître le porteur de la présente en qualité de capitaine d’armes. Des effets lui seront remis à bord, où il restera consigné jusqu’au départ.

Moi!»

«Pour mener la chose promptement, comme j’en ai l’habitude, ajouta l’Invisible, partons de suite avec ton homme, ou plutôt avec ta pièce d’arrimage. C’est ainsi qu’il faut emballer les gens avec ponctualité, sans faire de bruit et sans provoquer surtout le scandale des fidèles. Appareillons.»

Nous sortîmes tous les deux. Le Banian nous suivit, et notre petit cortége nocturne s’achemina de la maison du capitaine vers le rivage de la Belle-Vue, l’endroit de la rade le plus rapproché du mouillage où flottait silencieusement l’Oiseau-de-Nuit.

Pendant ce trajet, qui ne dura qu’un demi quart d’heure au plus, nous échangeâmes à peine quelques mots entre nous trois, sur la beauté de la soirée, l’apparence de la nuit, et la clarté de la lune, qui blanchissait déjà la cime des cocotiers sous lesquels nous allions nous enfoncer pour arriver à portée de voix du navire. J’aurais, je l’avoue, donné quelque chose de bon cœur pour savoir ce que pensait notre Banian, en suivant à mes côtés ce grand inconnu enveloppé d’un manteau, et cachant sa mâle figure sous les énormes rebords de son chapeau espagnol. A la démarche et à la mine du pauvre fugitif, on l’eût plutôt pris pour un condamné que l’on ramène en prison, que pour le futur capitaine d’armes d’un corsaire indépendant. Jamais encore, je le parie bien, il ne s’était trouvé dans une aussi grande perplexité d’âme.

Dès que nous fûmes arrivés dans l’allée d’arbres qui bordent le rivage où nous avions affaire, l’Invisible s’arrêta le premier pour crier: «Oiseau-de-Nuit! Oh!»

Une grosse voix sinistre, partie du bord, répondit presqu’aussitôt hola! à la voix retentissante que l’équipage venait de reconnaître pour celle de son capitaine.

En moins de cinq minutes, un des canots du brick se trouva rendu à nos pieds, avec deux fanaux, l’un sur l’avant, l’autre sur l’arrière.

«Embarquez-vous, dit le capitaine en s’adressant à notre protégé: vous remettrez ce billet au second… Bonne nuit!»

A peine le Banian eut-il le temps de me prendre la main et de me la serrer avec une expression de reconnaissance et d’effroi que je ne compris que trop bien. Le canot venait de l’emporter tout tremblant, tout bouleversé, à bord du mystérieux corsaire.

Je ne savais en vérité pas, en ce moment, si je devais remercier mon ami l’Invisible, du service qu’il venait de me rendre, tant la position de l’infortuné Banian me faisait encore pitié…

Je ne fus tiré des réflexions apitoyantes que me causait ce brusque départ, que par la voix du capitaine, qui rompit le silence pour me dire:

«Maintenant que notre petite expédition est faite, retournons en ville. J’ai là certaine chose qui doit occuper le reste de ma soirée… Tu ne saurais croire le plaisir que tu m’as procuré en tombant ce matin chez moi comme une bonne fortune… Oui, c’est le mot: et plus d’une bonne fortune, je te le jure, ne vaut pas cela… Mais je me doutais bien que j’avais encore quelques questions à te faire. Dis-moi là, sincèrement, tes petits affaires ici vont-elles à ta fantaisie?…

—Mieux, je te l’ai déjà répété, que jamais je n’aurais osé l’espérer.

—A la bonne heure au moins; car s’il en était autrement et que tu me cachasses, par une gauche timidité, ou une fausse pudeur, quelques billets difficiles à payer, quelques pénibles embarras de commerce, je ne te pardonnerais jamais ce manque de confiance. Voilà mon genre de susceptibilité à moi. Je cours les mers pour moi et mes amis, et si mon état me condamne quelquefois à faire des malheureux sur l’eau, je veux me faire pardonner les torts de mon métier, en faisant passer l’or des infortunés que je ne connais pas, dans les mains des bons enfans que je connais et que j’estime.»

Jamais quelque chose d’aussi étrange que mon ami Ramont, ne s’était offert encore à ma vue!

Je l’écoutais avec une attention mêlée d’étonnement et presque d’admiration. Il parlait avec tant d’autorité et d’éloquence à la fois, ce diable d’homme, que je craignais en lui répondant de faire évanouir le charme que j’éprouvais à l’entendre. Et je crois que si notre entrevue s’était prolongée, j’aurais fini par ajouter foi, comme tous les autres, aux contes populaires qui en avaient fait un être surnaturel.

Les groupes de nègres, qu’il nous fallut fendre pour retourner à la ville, vinrent nous rappeler que ce jour-là était dimanche. L’air tiède et sonore du soir retentissait au loin du tintamarre des tambours, des tamtams et du bruit confus des chansons improvisées par les danseurs et les danseuses de ces bals en pleine savane; il me sembla, au milieu du brouhaha infernal de toutes ces chansons de la joie africaine, avoir entendu le nom de l’Invisible s’élever du centre d’une troupe délirante de nègres Ibos, les poètes les plus féconds de cette pléiade de nations sauvages, transplantées de la Côte, sur le sol civilisé de nos îles. Nous écoutâmes; le noir Pyndare de ces nouveaux jeux pythiques chantait avec accompagnement de grelots et de tambourin:

Ous ça di pas possible,
Et moi di ous, moi vu,
Cap’taine l’Invisible,
Qu’à terre li descendu.
Ah, Kalinda!
Dansez chica!
Cap’taine l’Invisible,
Oui l’Invisible y est là.
Quand vent chasser navire,
Mat’lots crié: «Ah! ah!
»V’là grand brick qui chavire,
»Et cap’taine pas là.»
Ah, Kalinda!
Dansez chica!
Grand cap’taine li dire:
Quoi ça ça y est? Moi là!
Ous l’as vu, l’Invisible,
Li yètes bien fanfaron.
Mat’lots dient li terrible,
Tites filles a dient: non, non!
Ah, Kalinda!
Dansez chica!
L’Invisible pas terrible,
Quand tite fille dit: Moi là!
Voix à li pas trop dire (dure)
Quand chanté tite chanson;
Mais quand gros canon tire,
Voix li qu’a faire boun, boun!
Ah, Kalinda!
Dansez chica!
C’est quand gros canon tire,
L’Invisible dit: Moi là.
J’observais attentivement la contenance de mon ami, pendant que les poètes nègres célébraient ainsi ses faits et gestes en sa présence. Il haussait les épaules en souriant de dédain et en m’engageant à nous éloigner de cette cohue au milieu de laquelle il aurait pu finir par être reconnu, malgré l’ampleur du manteau et de la coiffure qui le cachaient à tous les yeux. Au moment où nous faisions quelques pas pour nous écarter des danses, un noir tout suant, tout haletant, vint l’aborder en le saluant par son titre de commandant.

«Ah! c’est toi que j’ai envoyé hier avec une commission au Fort-Royal, lui dit l’Invisible dès qu’il l’eut reconnu à la lueur des torches qu’agitaient les nègres danseurs.

—Oui, commandant, lui répondit le messager nocturne. J’ai couru tant que j’ai pu, et me voilà avec la nouvelle…

—Eh bien! parle, tu peux tout dire devant monsieur.

—En ce cas, commandant, je vous annonce que le brick le Scorpion ne partira du Fort-Royal pour la Côte-Ferme, que dans trois jours au plus tôt…

—Dans trois jours au plus tôt, répéta l’Invisible d’un air méditatif… Dans trois jours… C’est justement ce qu’il me fallait… Tiens, nègre, voilà pour ta course à travers les Mornes… Et si tu dis un mot avant demain soir… eh, bien! ma foi… tu n’en diras pas deux… Trotte, trêve de remercîmens, va boire, et laisse-nous tranquilles.»

A peine venait-il de terminer avec son émissaire, qu’une petite négresse, qui me semblait nous avoir suivi depuis quelques minutes, tira mystérieusement mon homme par le pan de son manteau. Surpris de se sentir abordé aussi familièrement, le capitaine se retourne brusquement… Maîtresse moué, lui bégaie tout bas la discrète messagère, qu’a voulé parler ba ous…

«Ah! c’est toi, petite sotte, arrive donc, répond l’Invisible, je t’attendais depuis une heure. Pardon, mon ami, me dit-il en me serrant la main. Demain au soir j’appareille, et je ne te reverrai peut-être plus. Mais compte bien que je ferai pour le jeune homme que tu m’as confié, tout ce que tu dois attendre de moi… Je te quitte un peu subitement; mais, vois-tu, après avoir consacré la journée à l’amitié, il faut bien sacrifier quelques instans de la nuit aux humaines faiblesses… adieu donc, adieu!… C’est maintenant que ma prétendue qualité d’Invisible me serait nécessaire… Adieu, mon brave camarade, adieu!»

Et en prononçant ces derniers mots, je vis disparaître mon fantôme, guidé par la petite négresse, dans l’obscurité que jetaient le long des maisons, les grands arbres de la promenade sur laquelle il venait de me laisser, tout ébahi de lui, tout étonné du rêve qu’il me semblait avoir fait ce jour-là…

Je ne sortis de ma longue préoccupation, que lorsque le manteau et le chapeau du capitaine se furent tout-à-fait effacés dans l’ombre où s’étaient perdus mes derniers regards.

FIN DU PREMIER VOLUME.

TABLE DU TOME PREMIER.