Les sentiers dans la montagne by Maurice Maeterlinck

MAURICE MAETERLINCK

LES SENTIERS
DANS LA MONTAGNE

QUINZIÈME MILLE

PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1919
Tous droits réservés.

Copyright in the United States of America by Dodd, Mead and Co, Inc., 1919. All rights reserved.

OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK

EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur
DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER A 3 FR. 50 LE VOLUME
La Sagesse et la Destinée (69e mille) 1 vol.
La Vie des Abeilles (83e mille) 1 vol.
Le Temple Enseveli (28e mille) 1 vol.
Le Double Jardin (22e mille) 1 vol.
L’Intelligence des Fleurs (36e mille) 1 vol.
La Mort (50e mille) 1 vol.
Les Débris de la Guerre (17e mille) 1 vol.
L’Hôte Inconnu (23e mille) 1 vol.
THÉÂTRE
Théâtre, Tome I.—La Princesse MaleineL’Intruse, Les Aveugles 3 fr. 50
Tome II.—Pelléas et Mélisande (1892), Alladine et Palomides (1894), Intérieur (1894), La Mort de Tintagiles (1894) 3 fr. 50
Tome III.—Aglavaine et Sélysette (1896), Ariane et Barbe-bleue (1901), Sœur Béatrice (1901) 3 fr. 50
Joyzelle, pièce en 5 actes (13e mille) 3 fr. 50
Monna Vanna, pièce en 3 actes (12e mille) 2 fr. »
Monna Vanna, drame lyrique en 4actes et 5 tableaux, livret (musique de Henry Février) (9e mille) 1 fr. »
L’Oiseau Bleu, féerie en 6 actes et 12 tableaux (40e Mille) 3 fr. 50
La Tragédie de Macbeth, de W. Shakespeare. Traduction nouvelle avec une Introduction et des Notes (6e mille) 3 fr. 50
Marie-Magdeleine, drame en 3 actes (6e mille) 3 fr. 50
CHEZ DIVERS ÉDITEURS
Le Trésor des Humbles (96e édition). (Mercure de France) 3 fr. 50
Serres Chaudes (poésies). (Lacomblez, édit.) 3 fr. »
L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbroeck l’Admirable, traduit du flamand et précédé d’une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. »
Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits de l’allemand et précédés d’une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. »
Album de douze Chansons. (Stock, édit.) Épuisé.
 

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

20 exemplaires numérotés sur papier du Japon;
80 exemplaires numérotés sur papier de Hollande

 

LES SENTIERS
DANS LA MONTAGNE

I
LA PUISSANCE DES MORTS

Dans un petit livre qui est une sorte d’étrange chef-d’œuvre: la Ville enchantée, une romancière anglaise, Mrs Oliphant, nous montre les morts d’une ville de province qui tout à coup, indignés de la conduite et des mœurs de ceux qui habitent la cité qu’ils fondèrent, se révoltent, envahissent les maisons, les rues et les places publiques, et sous la pression de leur multitude innombrable, toute-puissante quoique invisible, refoulent les vivants, les poussent hors des portes, et faisant bonne garde, ne leur permettent de rentrer dans leurs murs qu’après qu’un traité de paix et de pénitence a purifié les cœurs, réparé les scandales et assuré un avenir plus digne.

Il y a sans nul doute sous cette fiction, qui nous semble poussée un peu loin, parce que nous ne voyons que les réalités matérielles et éphémères, une grande vérité. Les morts vivent et se meuvent parmi nous beaucoup plus réellement et plus efficacement que ne le saurait peindre l’imagination la plus aventureuse. Il est fort douteux qu’ils restent dans leurs tombes. Il paraît même de plus en plus certain qu’ils ne s’y laissèrent jamais renfermer. Il n’y a sous les dalles où nous les croyons prisonniers qu’un peu de cendres qui ne leur appartiennent plus qu’ils ont abandonnées sans regrets et dont, probablement, ils ne daignent plus se souvenir. Tout ce qui fut eux-mêmes demeure parmi nous. Sous quelle forme, de quelle façon? après tant de milliers, peut-être de millions d’années, nous ne le savons pas encore, et aucune religion n’a pu nous le dire avec une certitude satisfaisante, bien que toutes s’y soient évertuées; mais on peut, à de certains indices, espérer de l’apprendre.

*
*  *

Sans considérer davantage une vérité puissante mais confuse qu’il est pour l’instant impossible de préciser ou de rendre sensible, tenons-nous à ce qui n’est pas contestable. Comme je l’ai dit ailleurs, quelle que soit notre foi religieuse, il est en tout cas un lieu où nos morts ne peuvent pas périr, où ils continuent d’exister aussi réellement et parfois, plus activement que lorsqu’ils étaient dans la chair: c’est en nous que se trouve cette vivante demeure et ce lieu consacré qui pour ceux que nous avons perdus devient le paradis ou l’enfer selon que nous nous rapprochons ou nous éloignons de leurs pensées et de leurs vœux.

Et leurs pensées et leurs vœux sont toujours plus hauts que les nôtres. C’est donc en nous élevant que nous irons à eux. Nous devons faire les premiers pas; ils ne peuvent plus descendre, tandis qu’il nous est toujours possible de monter; car les morts, quels qu’ils aient été dans leur vie, deviennent meilleurs que les meilleurs d’entre nous. Les moins bons, en dépouillant leur corps, ont dépouillé ses vices, ses petitesses, ses faiblesses qui abandonnent bientôt notre mémoire aussi; et l’esprit seul demeure qui est pur en tout homme et ne peut vouloir que le bien. Il n’y a pas de mauvais morts, parce qu’il n’y a pas de mauvaises âmes. C’est pourquoi, à mesure que nous nous purifions, nous redonnons la vie à ceux qui n’étaient plus et transformons en ciel notre souvenir qu’ils habitent.

*
*  *

Et ce qui fut toujours vrai de tous les morts, l’est bien davantage aujourd’hui que les meilleurs seuls sont choisis pour la tombe. Dans la région que nous croyons souterraine, que nous appelons le royaume des ombres et qui est en réalité la région éthérée et le royaume de la lumière, il y a eu des perturbations aussi profondes que celles que nous avons éprouvées à la surface de notre terre. Les jeunes morts l’ont envahie de toutes parts; et, depuis l’origine de ce monde, ne furent jamais aussi nombreux, aussi pleins de force et d’ardeur. Alors que dans le cours habituel des années, le séjour de ceux qui nous quittent ne recueille que des existences lasses et épuisées, il n’en est pas un seul dans cette foule incomparable qui, pour reprendre l’expression de Périclès, «ne soit sorti de la vie au plus fort de la gloire». Il n’en est pas un seul qui ne soit, non pas descendu mais monté vers la mort, tout couvert du plus grand sacrifice que l’homme puisse faire à une idée qui ne peut pas mourir. Il faudrait que tout ce que nous avons cru jusqu’à ce jour, tout ce que nous avons tenté d’atteindre par delà nous-mêmes, tout ce qui nous a élevés au point où nous sommes, tout ce qui a surmonté les mauvais jours et les mauvais instincts de la nature humaine, n’eût été qu’illusions et mensonges, pour que de tels hommes, un tel amas de mérite et de gloire, fussent réellement anéantis, à jamais disparus, à jamais inutiles et sans voix, à jamais sans action, sur un monde auquel ils ont donné la vie.

*
*  *

Il est à peine possible qu’il en soit ainsi au point de vue de la survivance extérieure des morts; mais il est absolument certain qu’il en est autrement au point de vue de leur survivance en nous-mêmes. Ici rien ne se perd et personne ne périt. Nos souvenirs sont aujourd’hui peuplés d’une multitude de héros frappés dans la fleur de leur âge et toute différente de la pâle cohorte alanguie de naguère, presque uniquement composée de malades et de vieillards qui déjà n’étaient plus avant que de quitter la terre. Il faut nous dire que maintenant, dans chacune de nos maisons, dans nos villes comme dans nos campagnes dans le palais comme dans la plus sombre chaumière, vit et règne un jeune mort dans l’éclat de sa force. Il emplit d’une gloire qu’elle n’eût jamais osé rêver, la plus pauvre, la plus noire demeure. Sa présence constante, impérieuse et inévitable, y répand et y entretient une religion et des pensées qu’on n’y connaissait point, consacre tout ce qui l’environne, force les yeux à regarder plus haut et l’esprit à ne plus redescendre, purifie l’air qu’on y respire, les propos qu’on y tient et les idées qu’on y rassemble; et de proche en proche, comme jamais on n’en avait eu d’exemple aussi vaste, ennoblit, anoblit et relève tout un peuple.

*
*  *

De pareils morts ont une puissance aussi profonde, aussi féconde et moins précaire que la vie. Il est terrible que cette expérience ait été faite, car c’est la plus impitoyable et la première en masses aussi énormes que l’humanité ait subie; mais à présent que l’épreuve est passée, on en recueillera bientôt les fruits les plus inattendus. On ne tardera pas à voir s’élargir les différences et diverger les destinées entre les nations qui ont acquis tous ces morts et toute cette gloire et celles qui en furent privées, et l’on constatera avec étonnement que celles qui ont le plus perdu sont celles qui ont gardé leur richesse et leurs hommes. Il est des pertes qui sont des gains inestimables et des gains où se perd l’avenir. Il est des morts que les vivants ne sauraient remplacer et dont la pensée fait des choses que les corps ne peuvent accomplir. Il est des morts dont l’élan dépasse la mort et retrouve la vie; et nous sommes presque tous à cette heure les mandataires d’un être plus grand, plus noble, plus grave, plus sage et plus vivant que nous. Avec tous ceux qui l’accompagnent, il sera notre juge, s’il est vrai que les morts pèsent l’âme des vivants et que de leur sentence dépend notre bonheur. Il sera notre guide et notre protecteur; car c’est la première fois depuis que l’histoire nous révèle ses malheurs que l’homme sent planer au-dessus de sa tête et parler dans son cœur une telle multitude de tels morts.

 

II
MESSAGES D’OUTRE-TOMBE

Sir Oliver Lodge est un illustre physicien anglais, un des savants les plus considérables de ce temps. Il est en outre l’un des chefs les plus anciens et les plus actifs de la célèbre Society for Psychical Research, fondée en 1882, qui depuis trente-sept ans s’applique à étudier avec une rigueur scientifique irréprochable, tous les phénomènes merveilleux, inexplicables, occultes et surnaturels qui ont toujours troublé et troublent encore l’humanité. A côté de ses travaux scientifiques, dont je ne parle pas, n’ayant pas qualité pour les juger, il est l’auteur de livres extrêmement remarquables; entre autres: l’Homme et l’Universl’Éther de l’Espacela Survivance humaine, où les spéculations métaphysiques les plus hautes et les plus hardies sont sans cesse contrôlées par le bon sens le plus prudent, le plus avisé, le plus inébranlable.

Sir Oliver Lodge, qui est donc ensemble un philosophe et un savant positif et pratique, rompu aux méthodes scientifiques qui ne lui permettent pas aisément de s’égarer, qui est en un mot l’un des cerveaux les mieux équilibrés qu’on puisse rencontrer, est convaincu que les morts ne meurent pas et peuvent communiquer avec nous. Il a essayé de nous faire partager cette conviction dans son livre: la Survivance humaine. Je ne crois pas qu’il y ait complètement réussi. Il nous donne, il est vrai, un certain nombre de faits extraordinaires, mais qui peuvent, à la rigueur, s’expliquer par l’intervention inconsciente d’intelligences autres que celles des morts. Il ne nous apporte pas la preuve irréfragable, comme le serait, par exemple, la révélation d’un incident, d’un détail, d’une connaissance à tel point inconnue de tout être vivant, qu’elle ne pourrait provenir que d’un esprit qui n’est plus de ce monde. Accordons du reste qu’une telle preuve est, comme il le dit, aussi difficile à concevoir qu’à fournir.


Le plus jeune des fils de Sir Oliver Lodge, nommé Raymond, né en 1889, était ingénieur et s’engagea pour la durée de la guerre en septembre 1914. Il fut envoyé en Belgique au commencement du printemps de 1915, et le 14 septembre de la même année, devant Ypres, tandis que la compagnie qu’il commandait quittait une tranchée de première ligne, un éclat d’obus le frappait au flanc gauche; et il mourait quelques heures après.

C’était, comme nous le montre une photographie, un de ces jeunes et admirables soldats anglais, types parfaits d’une humanité vigoureuse, fraîche, heureuse, innocente et splendide, dont la mort semble d’autant plus cruelle et plus incroyable qu’elle anéantit plus de force, d’espérances, de beauté.

Son père vient de lui consacrer un gros volume sous ce titre: Raymond, or Life and Death; et chose d’abord assez déconcertante, ce n’est pas, comme on s’y attendait, un livre de plaintes, de regrets, de sanglots; mais le rapport précis, volontairement impassible, presque heureux par moments, du savant qui refoule sa douleur pour voir clair devant lui, lutte énergiquement contre l’idée de la mort et regarde se lever l’aube d’un immense et très étrange espoir.

Je ne m’arrêterai pas à la première partie du volume qui s’attache à nous faire connaître le jeune homme. On y trouve une quarantaine de lettres écrites dans les tranchées, des témoignages de ses compagnons d’armes qui l’adoraient, des détails sur sa mort, etc. Ces lettres, soit dit en passant, sont charmantes, pittoresques et d’un enjouement délicat et délicieux qui ne songe qu’à rassurer ceux qui sont en sûreté. Je n’ai pas le temps de m’y attarder et ce n’est pas ce qui nous intéresse ici.

Mais la seconde partie que Sir Oliver Lodge intitule: Supernormal Portion, abandonne la vie qui s’agite à la surface de notre terre, et nous introduit dans un monde tout différent.

Dès les premières lignes, l’auteur nous rappelle sa conviction, à savoir, et en ses propres termes: «que non seulement la personnalité persiste après la mort, mais que son existence continuée s’enlace à la vie quotidienne beaucoup plus étroitement qu’on ne se l’imagine; qu’il n’y a pas de véritable solution de continuité entre le mort et le vivant; qu’en réponse aux demandes urgentes de l’affection, des moyens de communication peuvent être établis par-dessus ce qui semble être un gouffre et qu’en fait, comme Diotime le disait à Socrate, dans le Symposiuml’amour jette un pont sur l’abîme».

Sir Oliver Lodge est donc persuadé que son fils quoique mort n’a pas cessé d’exister et ne s’est pas éloigné de ceux qui l’aiment. Raymond, en effet, onze jours après son décès, cherche déjà à communiquer avec son père. On sait que ces communications, ou soi-disant communications d’outre-tombe,—ne préjugeons pas pour l’instant,—se font par l’intermédiaire d’un médium qui est ou se croit inspiré ou possédé par le mort ou par un esprit familier qui parle au nom du mort et rapporte ce que ce dernier lui révèle, soit de vive voix, soit par l’écriture automatique ou encore, bien que très rarement dans le cas qui nous occupe, par les tables parlantes. Mais je passe sur ces préliminaires qui nous entraîneraient trop loin, pour arriver tout de suite à la communication qui est, je pense, la plus étonnante de toutes; et peut-être la seule qui ne soit pas explicable, ou du moins qui soit le plus difficilement explicable, par l’intervention des vivants.

Vers la fin du mois d’août 1915, c’est-à-dire peu de jours avant sa mort, le jeune héros, qui se trouvait, comme nous l’avons vu, aux environs d’Ypres, avait été photographié avec les officiers de son bataillon, par un photographe ambulant. Le 27 septembre suivant, au cours d’une séance avec le médium Peters, l’esprit qui parlait par la bouche de celui-ci, dit tout à coup et textuellement: «Vous avez plusieurs photographies de ce jeune homme. Avant son départ, on a fait un bon portrait de lui, deux,—non, trois.—Deux où il est seul, et un où il se trouve au milieu d’un groupe d’autres hommes. Il tient beaucoup à ce que je vous dise cela. Sur l’une des épreuves vous verrez sa canne.»

Or, à ce moment, dans l’entourage de Sir Oliver Lodge, on ignorait absolument l’existence de ce groupe. On n’attacha du reste pas grande importance à cette révélation; mais dans des séances subséquentes, notamment le 3 décembre, avant l’arrivée des épreuves, avant que personne les eût vues, les détails se précisent. D’après les déclarations de l’esprit, il s’agit bien d’un groupe d’une douzaine d’officiers, ou peut-être plus d’une douzaine, pris en plein air, devant une sorte de hangar. (Le médium trace avec le doigt des lignes verticales dans l’espace.) Les uns sont assis, les autres debout, dans le fond. Raymond est assis, quelqu’un s’appuie sur lui. Plusieurs épreuves ont été prises.

Le 7 décembre, les photographies arrivent à Mariemont, résidence de Sir Oliver Lodge. Ce sont trois épreuves légèrement différentes du même groupe de vingt et un officiers, sur trois rangs, le dernier rang debout, les deux autres assis. Le groupe est pris devant une sorte de hangar en planches, dont le toit présente des lignes verticales très apparentes. Raymond est assis au premier rang; à ses pieds, se trouve la canne dont on avait parlé dans la première révélation, et, détail extrêmement frappant, dans tout le groupe, il est le seul sur l’épaule de qui, dans deux épreuves, quelqu’un appuie la main, et dans la troisième, la jambe.

Cette manifestation est une des plus remarquables qu’on ait obtenues jusqu’ici, parce qu’elle exclut presque entièrement toute ingérence télépathique, c’est-à-dire toute communication de subconscient à subconscient, parmi les personnes présentes à la séance, qui toutes ignoraient absolument l’existence des photographies. Si l’on se refuse à admettre l’intervention du mort,—qui ne doit, j’en conviens, être admise qu’à la dernière extrémité,—il faut, pour expliquer la révélation, supposer que le subconscient du médium ou de l’un des assistants, à travers les dédales et les déserts immenses de l’espace et parmi des millions d’âmes étrangères, se soit mis en rapport avec le subconscient d’un des officiers ou des personnes qui avaient vu ces épreuves dont rien ne faisait soupçonner l’existence. C’est possible, mais tellement hasardeux, tellement prodigieux, que la survivance et l’intervention du défunt, sembleraient presque, en l’occurence, moins surnaturelles et plus vraisemblables.


Je n’entrerai pas dans le détail de nombreuses séances qui précédèrent ou suivirent celle-ci, et n’entreprendrai pas non plus de les résumer. Il faut, pour en partager l’émotion, lire les procès-verbaux qui reproduisent fidèlement ces étranges dialogues des vivants et des morts. On a l’impression que l’enfant qui n’est plus se rapproche chaque jour de la vie et s’entretient de plus en plus aisément, de plus en plus familièrement avec tous ceux qui l’ont aimé avant les ténèbres de la tombe. Il rappelle à chacun mille petits incidents oubliés. Il demeure parmi les siens, comme s’il ne les avait jamais quittés. Il est toujours présent et prêt à leur répondre. Il se mêle si bien à toute leur existence que personne ne songe à le pleurer. On l’interroge sur sa situation, on lui demande où il est, ce qu’il est, ce qu’il fait. Il ne se fait pas prier; il se déclare d’abord étonné de l’invraisemblable réalité de ce monde nouveau. Il y est très heureux, il se reforme, se condense, pour ainsi dire, et se ressaisit peu à peu. L’existence de l’intelligence et de la volonté, débarrassée du corps, est plus libre, plus légère, plus étendue, plus diffuse, mais se continue à peu près pareille à ce qu’elle était dans la chair. Le milieu n’est plus physique mais spirituel; et c’est une transposition sur un autre plan plutôt que la rupture, le bouleversement de fond en comble, les transformations inouïes que nous nous plaisons à imaginer. Après tout, n’est-ce pas assez plausible, et n’avons-nous pas tort de croire que la mort change tout, du jour au lendemain, et qu’il y ait, entre l’heure qui précède le décès et celle qui la suit, un abîme subit et inconcevable? Est-ce conforme aux habitudes de la nature? Le principe de vie que nous portons en nous, et qui sans doute ne peut s’éteindre, est-il à ce point modifié et opprimé par notre corps, qu’au sortir de celui-ci, il devienne, en un clin d’œil, tout à fait différent et méconnaissable?

Mais il faut que j’abrège; il faut même, pour ne pas dépasser les bornes de cette étude, que je néglige deux ou trois révélations moins frappantes que celle de la photographie, mais qui n’en sont pas moins assez étranges.

Évidemment, ce n’est pas la première fois que de telles manifestations se produisent; mais celles-ci sont vraiment d’une qualité plus haute que celles qui encombrent plusieurs volumes des Proceedings. Apportent-elles la preuve que nous demandons? Je ne le crois pas; mais cette preuve péremptoire sera-t-on jamais à même de nous la fournir? Que peut faire l’esprit désincarné qui veut établir qu’il continue d’exister? S’il nous parle des incidents les plus secrets, les plus intimes d’un passé commun, nous lui répondons que c’est nous, en nous-mêmes, qui retrouvons ces souvenirs. S’il entend nous convaincre par la description de son monde d’outre-tombe, tous les tableaux les plus sublimes, les plus inattendus qu’il en pourrait tracer, ne valent rien comme preuve, n’étant pas contrôlables. Si nous lui demandons de s’attester par une prédiction de l’avenir, il nous avoue qu’il ne le connaît pas beaucoup mieux que nous; ce qui est assez vraisemblable, attendu qu’une telle connaissance supposerait une sorte d’omniscience et partant d’omnipotence qui ne doit pas pouvoir s’acquérir en un instant. Il ne lui reste donc que les petites échappées, les précaires commencements de preuve du genre de ceux que nous trouvons ici. Ce n’est pas suffisant, j’en conviens, puisque la psychométrie, c’est-à-dire une manifestation de clairvoyance analogue, entre subconsciences vivantes, donne des résultats presque aussi étonnants. Mais ici comme là, ces résultats montrent tout au moins qu’il y a autour de nous des intelligences errantes, déjà affranchies des lois étroites et pesantes de l’espace et de la matière, qui parfois savent des choses que nous ne savons pas ou ne savons plus. Émanent-elles de nous, ne sont-elles que des manifestations de facultés encore inconnues; ou sont-elles extérieures, objectives et indépendantes de nous? Sont-elles seulement vivantes au sens où nous l’entendons pour nos corps, ou appartiennent-elles à des corps qui ne sont plus? C’est ce que nous ne pouvons pas encore décider; mais il faut convenir que dès qu’on admet leur existence, qui n’est plus guère contestable, il est bien moins difficile d’accepter qu’elles appartiennent à des morts.

En tout cas, si de telles expériences ne démontrent pas, de façon péremptoire, que les morts peuvent directement, manifestement et presque matériellement se mêler à notre existence et rester en contact avec nous, elles prouvent qu’ils continuent de vivre en nous beaucoup plus ardemment, plus profondément, plus personnellement, plus passionnément qu’on ne l’avait cru jusqu’ici; et c’est déjà bien plus qu’on n’osait espérer.

 

III
LES MAUVAISES NOUVELLES

Durant plus de quatre ans, sur près de la moitié de la terre habitable, ont cheminé nuit et jour les mauvaises nouvelles. Depuis qu’existe notre monde, on ne les vit jamais se répandre en foules aussi denses, aussi affairées, aussi impérieuses. Au temps heureux de la paix, on rencontrait çà et là les sombres visiteuses, s’en allant par monts et par vaux, presque toujours isolées, quelquefois deux par deux, rarement trois par trois, discrètes, intimidées, s’efforçant de passer inaperçues et se chargeant humblement des plus petits messages de douleur que leur confiait le destin. Maintenant, elles marchent la tête haute, elles sont presque arrogantes; et, enflées de leur importance, négligent tous les malheurs qui ne sont pas mortels. Elles encombrent les routes, franchissent les fleuves et les mers, envahissent les rues, n’oublient pas les ruelles, gravissent les sentiers les plus âpres et les plus rocailleux. Il n’est pas une masure tapie dans le faubourg le plus obscur et le plus ignoré d’une grande ville, il n’est pas une cabane dissimulée dans le repli du plus misérable village de la plus inaccessible montagne qui échappe à leurs investigations et vers laquelle l’une d’elles, détachée de la sinistre troupe, ne se hâte de son petit pas pressé, assuré et impitoyable. Chacune a son but dont rien ne peut la détourner. A travers le temps et l’espace, à travers les rochers et les murs, elles progressent ainsi, obstinées et rapides, aveugles et sourdes à tout ce qui voudrait les retarder, ne pensant qu’à remplir leur devoir qui est d’annoncer au plus tôt au cœur le plus sensible et le plus désarmé la plus grande douleur qui le puisse frapper.

*
*  *

Nous les regardons passer comme les émissaires du destin. Elles nous semblent aussi fatales que le malheur même dont elles ne sont que les porte-voix, et nul ne songe à leur barrer la route. Dès que l’une d’elles arrive inopinément parmi nous, nous quittons tout, nous nous précipitons au-devant, nous nous rassemblons autour d’elle. Une sorte de crainte religieuse l’environne, nous chuchotons respectueusement et nous ne nous inclinerions pas plus bas en présence d’un envoyé de Dieu. Non seulement personne n’oserait la contredire, lui donner un conseil, la prier de prendre patience, d’accorder quelques heures de répit, de se cacher dans l’ombre ou de faire un détour; c’est à qui, au contraire, lui offrira son zèle et ses humbles services. Les plus compatissants, les plus pitoyables sont les plus empressés, les plus obséquieux, comme s’il n’y avait pas de devoir moins discutable ni d’acte de charité plus méritoire que de conduire le plus directement et le plus promptement possible, au cœur qu’elle doit atteindre, la noire messagère.

*
*  *

Une fois de plus, nous confondons ici ce qui appartient au destin avec ce qui nous appartient en propre. Le malheur était peut-être inévitable; mais une bonne partie des douleurs qui le suivent reste en notre pouvoir. C’est à nous de les ménager, de les diriger, de les asservir, de les désarmer, de les retarder, de les détourner et parfois même de les arrêter net.

En vérité, nous en sommes encore à ignorer presque complètement la psychologie de la douleur, aussi profonde, aussi complexe, aussi digne d’intérêt que celle des passions auxquelles nous avons consacré tant de loisirs. Dans la vie ordinaire, il est vrai, les grandes détresses, si elles n’étaient pas aussi rares qu’on l’eût souhaité, étaient néanmoins trop espacées pour qu’il fût facile de les étudier avec suite. Aujourd’hui, hélas! elles forment tout le fond de nos méditations; et nous apprenons enfin qu’autant que l’amour, le bonheur ou la vanité, elles ont leurs secrets, leurs habitudes, leurs illusions, leur casuistique, leurs recoins obscurs, leurs labyrinthes et leurs abîmes; car l’homme, qu’il aime, qu’il se réjouisse ou qu’il pleure, est toujours semblable à lui-même.

Il n’est pas vrai, comme nous l’acceptons trop volontiers, que le malheur devant être connu tôt ou tard, le seul devoir soit de le divulguer au plus tôt; car il y a une grande différence entre un malheur encore flagrant et celui que le temps a déjà amorti. Il n’est pas vrai, comme nous l’admettons sans conteste, que tout vaille mieux que l’ignorance ou l’incertitude et qu’il y ait une sorte de lâcheté à ne pas annoncer aussitôt, à ceux qu’elle doit atterrer, la mauvaise nouvelle que l’on connaît. Il y a lâcheté, tout au contraire, à s’en débarrasser au plus vite et à n’en point porter seul et secrètement tout le poids aussi longtemps que possible. Quand survient la mauvaise nouvelle, le premier devoir est de l’isoler, de l’empêcher de se répandre, de s’en rendre maître, comme d’un malfaiteur ou d’une maladie contagieuse, de fermer toutes les issues, de monter la garde autour d’elle et de la mettre dans l’impossibilité de sortir et de nuire. Il ne s’agit pas seulement, comme le croient les meilleurs et les plus prudents d’entre nous, de l’introduire, avec mille précautions, à petits pas feutrés, obliques et mesurés, par la porte de derrière, dans la demeure qu’elle doit dévaster; il s’agit de lui en interdire formellement l’entrée et d’avoir le courage de l’enchaîner dans notre propre demeure qu’elle remplira de reproches et de récriminations injustes et insupportables. Au lieu de nous faire l’écho complaisant de ses cris, ne pensons plus qu’à étouffer sa voix. Chaque heure que nous passons ainsi dans un tête-à-tête impatient et pénible avec l’odieuse prisonnière est une heure de larmes que nous prenons à notre compte et que nous épargnons à la victime du destin. Il est presque certain que la malfaisante recluse finira par échapper à notre vigilance; mais ici les minutes mêmes ont leur importance et il n’est pas de gain, si minime soit-il, que nous ayons le droit de négliger. L’horloge qui mesure les phases de la douleur est bien plus exacte et plus scrupuleuse que celle qui marque les étapes du plaisir. Le temps qui passe entre la mort d’un être aimé et le moment qu’on apprend cette mort, emporte autant de peine que de jours. Ce qui est à craindre par-dessus tout, c’est le premier coup du malheur; c’est alors que le cœur se déchire et reçoit une blessure qui ne guérira plus. Mais ce coup n’a sa force éclatante et quelquefois mortelle que s’il frappe à l’instant sa victime et pour ainsi dire au sortir même de l’événement. Toute heure qui s’interpose en émousse l’aiguillon, en brise l’efficace. Une mort qui remonte à quelques semaines n’a plus le même aspect que celle qu’on annonce le jour même qu’elle eut lieu; et si quelques mois la recouvrent, ce n’est plus une mort et déjà c’est un souvenir. Qu’ils s’écoulent avant qu’on l’apprenne ou après qu’on la connaît, les jours qui nous en séparent agissent presque pareillement. Ils éloignent d’avance des regards et du cœur l’aveuglante horreur de la perte, ils la reculent préventivement, hors de portée de la folie, dans un lointain semblable à celui qu’adoucit le regret. Ils forment une sorte de souvenir rétroactif qui opère dans le passé comme le véritable opérera dans l’avenir et apporte d’emblée tout ce que ce dernier eût donné peu à peu, heure par heure, durant les longs mois qui séparent du premier désespoir, la douleur qui s’assagit, se résigne et se reprend à espérer.

 

IV
L’AME DES PEUPLES

Dans l’admirable et touchant écrit où Octave Mirbeau nous lègue sa dernière pensée, le grand ami que viennent de perdre tous ceux qui en ce monde ont faim et soif de la justice, s’émerveille de découvrir aux suprêmes moments de sa vie combien l’âme collective du peuple français diffère de l’âme de chacun des individus qui la composent.

Il avait consacré la meilleure partie de son œuvre à rechercher, à disséquer, à mettre en aveuglante et parfois insupportable lumière et à stigmatiser avec une éloquence et une virulence qu’on n’a pas égalées, les faiblesses, l’égoïsme, les mesquineries, la sottise, la vanité, les bas instincts de lucre, le manque de conscience, de probité, de charité, de dignité, les tares honteuses de ses compatriotes; et voici qu’à l’heure urgente du devoir, de ce bourbier qu’il avait si longtemps remué avec un âpre et généreux dégoût, s’élève tout à coup, comme dans une féerie, le plus pur, le plus noble, le plus patient, le plus fraternel, le plus total esprit d’héroïsme et de sacrifice que la terre ait connu, non seulement aux jours les plus glorieux de son histoire, mais aux temps même de ses plus invraisemblables légendes qui n’étaient que de magnifiques rêves qu’elle n’avait jamais espéré de réaliser.

J’en pourrais dire autant d’un autre peuple que je connais bien, puisqu’il habite le sol où je suis né. Les Belges non plus, tels que nous les montrait la vie de tous les jours, ne semblaient pas nous promettre une grande âme. Ils nous paraissaient bornés, étroits, assez vulgaires, mesquinement honnêtes, sans idéal, sans pensées généreuses, uniquement préoccupés de leur petit bien-être matériel, de leurs petites querelles sans horizon; et pourtant, lorsque sonna pour eux la même heure du devoir, plus menaçante, plus formidable que celles des autres peuples, parce qu’elle les précédait toutes dans un effroyable mystère; ayant tout à gagner et rien à perdre, fors l’honneur, s’ils se montraient infidèles à la parole donnée, dès le premier appel de leur conscience réveillée dans un coup de foudre, sans hésitation, sans un regard sur ce qu’ils allaient affronter et subir, d’un élan unanime et irrésistible, ils étonnèrent l’univers par un choix qu’aucun peuple n’avait fait et sauvèrent le monde tout en sachant qu’eux-mêmes ne pouvaient pas être sauvés; ce qui est bien le plus beau sacrifice que les héros et les martyrs qui semblaient jusqu’à ce jour les professionnels du sublime puissent accomplir sur cette terre.

D’autre part, à ceux d’entre nous qui avaient eu l’occasion de fréquenter des Allemands, avaient séjourné en Allemagne et croyaient en connaître les mœurs et la littérature, il paraissait incontestable que le Bavarois, le Saxon, le Hanovrien, l’habitant des bords du Rhin, malgré certaines fautes d’éducation plutôt que de caractère, qui nous choquaient un peu, possédait des qualités, notamment une bonhomie, un sérieux, une application au travail, une constance, une résignation, une simplicité familiale, un sentiment du devoir, une façon d’accepter consciencieusement la vie, que nous avions toujours ignorés ou que nous achevions de perdre. Aussi, en dépit des avertissements de l’histoire, fûmes-nous frappés de stupeur et d’abord incrédules au récit des premières atrocités, non pas accidentelles, comme en toute guerre, mais voulues, préméditées, systématiques et allégrement perpétrées par tout un peuple qui se mettait délibérément, avec une sorte d’orgueil sadique, au ban de l’humanité et se transformait tout à coup en une horde de démons plus redoutable et plus dévastatrice que toutes celles que l’enfer avait jusqu’à présent vomies sur notre planète.


Nous savions déjà, et le docteur Gustave Le Bon nous l’avait curieusement démontré, que l’âme d’une foule ne ressemble en rien aux âmes qui la constituent. Selon les chefs et les circonstances qui la mènent, elle est parfois plus haute, plus juste, plus généreuse, le plus souvent plus instinctive, plus crédule, plus cruelle, plus barbare, plus aveugle. Mais une foule n’a qu’une âme provisoire et momentanée qui ne survit pas à l’événement presque toujours violent et bref qui la fit naître, et sa psychologie aléatoire et fugitive ne peut guère éclairer la façon dont se forme l’âme profonde, séculaire et pour ainsi dire immortelle d’un peuple.


Il est assez naturel qu’un peuple ne se connaisse point et que ses actes le plongent dans un étonnement dont il ne revient qu’après que l’histoire les lui a plus ou moins expliqués. Chacun des hommes qui le composent ne se connaît pas soi-même et connaît moins encore les autres hommes. Aucun de nous ne sait au juste ce qu’il est et ne peut répondre de ce qu’il fera dans une conjoncture inattendue et un peu plus grave que celles qui forment le tissu habituel de l’existence. Nous passons notre vie à nous interroger et à nous explorer; nos actes nous révèlent à nous-mêmes autant qu’aux autres; et plus nous approchons de notre fin, plus s’allonge l’étendue de ce qui nous reste à découvrir. Nous ne possédons que la plus petite partie de nous-mêmes; le surplus, qui est presque tout, ne nous appartient point et baigne dans le passé et l’avenir et dans d’autres mystères plus inconnus que le passé et l’avenir.

Ce qui est vrai de chacun de nous, l’est à bien plus forte raison d’un grand peuple composé de millions d’hommes. Il représente un avenir et un passé incomparablement plus étendus que ceux d’une simple vie humaine. On admet et répète à satiété que ses morts le conduisent. Il est certain que les morts continuent de vivre en lui beaucoup plus activement qu’on ne croit et le mènent à son insu; de même qu’à l’autre bout des siècles, l’avenir, c’est-à-dire tous ceux qui ne sont pas encore nés et qu’il porte en soi comme ses morts, prennent à ses résolutions une part aussi importante que ces derniers. Mais dans son présent même, dans la minute où il vit et agit sur cette terre, outre la puissance de ceux qui ne sont plus et de ceux qui ne sont pas encore, il y a hors de lui, hors de l’ensemble des corps et des intelligences qui le constituent, une foule de forces et de facultés qui n’y ont pas trouvé ou n’y ont pas voulu prendre place, ou qui n’y séjournent pas constamment, et néanmoins lui appartiennent aussi essentiellement et le dirigent aussi efficacement que celles qui s’y trouvent contenues. Ce que renferme notre corps où nous nous croyons circonscrits, est peu de chose au regard de ce qu’il ne renferme pas; et c’est dans ce qu’il ne renferme pas que paraît résider la partie la plus haute et la plus puissante de notre être. N’oublions pas qu’il se confirme chaque jour davantage que nous ne mourons ni ne naissons tout entiers, qu’en un mot nous ne sommes pas intégralement incarnés et que, d’autre part, il y a dans notre chair beaucoup plus que nous-mêmes. Or, ce sont toutes ces forces flottantes, bien plus profondes et plus nombreuses que celles qui semblent fixées dans le corps et l’esprit, qui composent l’âme réelle d’un peuple. Elles ne se montrent pas dans les petits incidents de la vie quotidienne qui n’intéressent que l’étroite et chétive enveloppe qui le couvre; mais elles se réunissent, se concertent, se passionnent aux heures graves et tragiques où le sort éternel est en jeu. Elles imposent alors des décisions qu’enregistre l’histoire et dont la grandeur, la générosité et l’héroïsme étonnent ceux-là mêmes qui les ont prises plus ou moins à leur insu et souvent malgré eux et qui se manifestent à leurs yeux comme une révélation d’eux-mêmes, inattendue, magnifique et incompréhensible.

 

V
LES MÈRES

Elles ont porté la grande douleur de cette guerre.

Dans nos rues, sur nos places, par les routes, dans nos églises, dans nos villes et nos villages, dans toutes nos maisons, nous coudoyons des mères qui ont perdu leur fils ou vivent dans une angoisse plus cruelle que la certitude de la mort.

Essayons de comprendre leur perte. Elles savent ce qu’elle est, mais ne le disent pas aux hommes.

On leur prend leur fils au moment le plus beau de la vie, au déclin de la leur. Quand ils meurent en bas âge, il semble que l’âme des enfants ne s’éloigne guère et attende, autour de celle qui la mit au monde, l’heure de revenir sous une forme nouvelle. La mort qui visite les berceaux n’est pas la même que celle qui répand l’épouvante sur la terre. Mais un fils qui meurt à vingt ans ne revient point et ne laisse plus d’espoir. Il emporte avec lui tout ce qui restait d’avenir à sa mère, tout ce qu’elle lui donna, tout ce qu’il promettait: les peines, les angoisses et les sourires de la naissance et de l’enfance, les joies de la jeunesse, la récompense et les moissons de l’âge mûr, l’aide et la paix de la vieillesse.

Il emporte bien plus que lui-même: ce n’est pas sa vie seule qui finit, ce sont des jours sans nombre qui se terminent brusquement, toute une lignée qui s’éteint, une foule de visages, de petites mains caressantes, de rires et de jeux qui tombent du même coup sur le champ de bataille, disent adieu au soleil et rentrent dans la terre qu’ils n’auront pas connue. Tout cela, les yeux de nos mères l’aperçoivent sans qu’elles s’en rendent compte, et c’est ce qui fait que nul d’entre nous ne peut, à certaines heures, soutenir le poids et la tristesse de leurs regards.

Pourtant, elles ne pleurent pas comme celles des autres guerres. Tous leurs fils disparaissent un à un, et on ne les entend pas se plaindre et gémir comme jadis, où les grandes douleurs, les grands massacres et les grandes catastrophes s’enveloppaient des clameurs et des lamentations des femmes.

Elles ne s’assemblent pas sur les places publiques, ne récriminent pas, n’accusent personne, ne se révoltent point. Elles ravalent leurs sanglots et écrasent leurs larmes, comme si elles obéissaient à un mot d’ordre qu’entre elles elles se sont transmis, sans que les hommes en aient eu connaissance.

On ne sait ce qui les soutient et leur donne la force de supporter les restes de leur vie. Quelques-unes ont d’autres enfants; et l’on comprend qu’elles reportent sur eux l’amour et l’avenir que la mort a rompus. Beaucoup n’ont pas perdu ou tâchent à retrouver la foi aux promesses éternelles; et l’on comprend encore qu’elles ne désespèrent pas, car les mères des martyrs ne désespéraient pas non plus. Mais tant d’autres, dont la demeure est à jamais déserte et dont le ciel n’est peuplé que de pâles fantômes, gardent le même espoir que celles qui espèrent toujours. Qu’est-ce donc qui maintient ce courage qui étonne nos regards?

Quand les meilleurs, les plus pitoyables, les plus sages d’entre nous rencontrent une de ces mères qui vient furtivement de s’essuyer les yeux, afin que son malheur n’offense pas ceux qui sont heureux, et tandis qu’ils cherchent les mots qui, dans l’aveuglante vérité de la plus effroyable douleur qui puisse atteindre un cœur, ne sonnent pas comme des mensonges odieux ou dérisoires, ils ne trouvent presque rien à lui dire. Ils lui parlent de la justice et de la beauté de la cause pour laquelle est tombé le héros, du sacrifice immense et nécessaire, de la mémoire et de la reconnaissance des hommes, du néant de la vie qui ne se mesure pas à l’étendue des jours, mais à la hauteur du devoir et de la gloire. Ils ajoutent peut-être que les morts ne meurent point, qu’il n’y a pas de morts, que ceux qui ne sont plus vivent plus près de nos âmes que lorsqu’ils étaient dans la chair; et que tout ce que nous aimions en eux subsiste dans nos cœurs, tant que notre souvenir l’y visite et que le ranime notre amour…

Mais à mesure qu’ils parlent, ils sentent le vide de ce qu’ils disent. Ils comprennent que tout cela n’est vrai que pour ceux que la mort n’a pas précipités dans l’abîme où les mots ne sont plus que des bruits puérils, que le plus ardent souvenir ne remplace pas une chère réalité que l’on touche des mains ou des lèvres, que la pensée la plus haute ne vaut pas les allées et venues familières, la présence aux repas, le baiser du matin et du soir, les embrassements du départ et l’ivresse du retour. Elles le savent et le sentent mieux que nous; et c’est pourquoi elles ne répondent pas à nos consolations, elles les écoutent en silence et trouvent en elles-mêmes d’autres raisons de vivre et d’espérer que celles que nous cherchons à leur apporter du dehors en fouillant vainement tout l’horizon des certitudes et des pensées humaines. Elles reprennent le fardeau de leurs jours sans nous dire où elles puisent leurs forces, sans nous apprendre le secret de leur sacrifice, de leur résignation et de leur héroïsme.

 

VI
TROIS HÉROS INCONNUS

Le gouvernement belge a publié l’année dernière une Réponse au Livre Blanc allemand du 10 mai 1915.

Cette «Réponse» réfute de façon péremptoire et une à une, toutes les allégations du Livre Blanc, au sujet des francs-tireurs, des agressions de la population civile et de la cruauté des femmes belges envers les prisonniers et les blessés allemands. Elle a recueilli sur les sacs et les massacres d’Andenne, de Dinant, de Louvain et d’Aerschot, un ensemble de témoignages authentiques et accablants, qui d’ores et déjà permettent à l’histoire de prononcer son verdict, avec plus de certitude que ne le ferait le plus scrupuleux jury de cours d’assises.

Des effroyables épisodes que rapportent ces récits de témoins oculaires, je ne veux retenir aujourd’hui que deux de ceux qui marquèrent le sac d’Aerschot; non qu’ils soient plus odieux ou plus cruels que les autres;—au contraire, à côté des assassinats sans excuse et des exécutions en masse d’Andenne, de Dinant, de Louvain, dont rien ne saurait dépasser l’horreur, ils semblent presque bénins;—mais je les choisis justement parce qu’ils montrent mieux qu’en ses plus grands excès la psychologie pour ainsi dire normale de l’armée allemande et ce qu’elle fait d’abominable quand elle se croit juste, modérée et humaine. Je les choisis surtout, parce qu’ils nous font voir, dans une terrible épreuve, l’admirable et touchant état d’âme d’une petite cité belge, innocente entre toutes les victimes de cette guerre, et offrent à nos méditations des traits d’héroïque et simple sacrifice, dont on n’a pas parlé et qu’il est bon de mettre en lumière, car ils sont aussi beaux que les plus beaux exemples des plus belles pages de Plutarque.

*
*  *

Aerschot (prononcez: Arschot) était une humble et heureuse petite ville du Brabant flamand, une de ces modestes agglomérations inconnues que, comme Dixmude, à jamais regrettable et ensevelie dans le passé, personne ne visitait, parce qu’elles ne renfermaient aucun monument remarquable, mais qui n’en conservaient et n’en représentaient que mieux, du fond de leur silence et de leur isolement sans tristesse, la vie flamande dans ce qu’elle a de plus spécial, de plus intime, de plus calme, de plus recueilli, de plus amène et de plus traditionnel. Dans ces petites villes à demi campagnardes, il n’y a guère d’industrie: une ou deux malteries, une minoterie, une huilerie, une fabrique de chicorée. La vie y est presque agricole; et les gens aisés vivent du produit ou du revenu de leurs champs, de leurs prés et de leurs bois. Toute la semaine, la grand’place, dont les maisons sont cossues, plus ou moins cubiques, et virginalement blanches, à portes cochères ornées de cuivres étincelants, toute la semaine la grand’place est presque déserte et ne s’anime que le jour du marché et le dimanche matin, à l’heure de la grand’messe. En un mot, c’est la paix, l’attente des repas et du repos dans le repos, l’existence lente et facile; et peut-être le bonheur, si le bonheur consiste à être heureux dans un demi-sommeil sans ambitions qui dépassent le clocher, sans passions trop vives et sans rêves trop ardents.

C’est dans ce paisible séjour d’une tranquillité immémoriale, que la guerre même n’avait jusqu’ici troublé qu’à la surface, que le 19 août 1914, à 9 heures du matin, après la retraite des derniers soldats belges, la grand’place est soudain envahie par le flot dense et intarissable des troupes allemandes. Le fils du bourgmestre, un enfant de quinze ans, se hâte de fermer les persiennes de la maison paternelle et est blessé à la jambe par une des balles que les vainqueurs envoient à tort et à travers dans les fenêtres,

A 10 heures, le commandant allemand fait appeler à l’hôtel de ville le bourgmestre, M. Tielemans. On l’y reçoit grossièrement, on le brutalise, on le traite de «Schweinhund», c’est-à-dire de chien mâtiné de cochon, espèce d’animal qui, apparemment, ne se trouve qu’en Allemagne.

Puis, le colonel Stenger, commandant la 8e brigade d’infanterie, et ses deux aides de camp s’installent dans la maison du bourgmestre, sur la grand’place; et, soit dit en passant, cambriolent immédiatement tous les tiroirs de leurs appartements; après quoi, du haut du balcon, ils assistent au défilé de leurs troupes.

Vers quatre heures de l’après-midi, hantés par l’idée fixe d’imaginaires francs-tireurs, des soldats pris de panique se mettent à tirailler dans les rues. Le colonel, au balcon, est atteint par une balle allemande et tombe. Un des aides de camp descend quatre à quatre en hurlant: «Le colonel est mort, il me faut le bourgmestre!» Celui-ci se sent perdu et dit à sa femme: «Ceci est grave pour moi.» Elle lui serre la main en lui disant: «Du courage!» Le bourgmestre est arrêté, maltraité par les soldats. Sa femme fait vainement remarquer au capitaine que son mari et son fils ne peuvent avoir tiré puisqu’ils ne possèdent aucune arme. «Ça ne fait rien, répond le soudard, il est responsable.» «En outre, ajoute-t-il, il me faut votre fils.» Ce fils est l’enfant de quinze ans qui vient d’être blessé à la jambe. Comme il marche difficilement, à cause de sa blessure, il est brutalisé sous les yeux de sa mère et conduit, à coups de pied, à l’hôtel de ville, près de son père.

Cependant, le même capitaine, soutenant toujours qu’on a tiré sur ses hommes, exige que Mme Tielemans visite avec lui la maison de la cave aux greniers. Il est obligé de constater que toutes les chambres sont vides et toutes les fenêtres fermées. Durant cette perquisition, il tient constamment la malheureuse femme sous la menace de son revolver. La fille de celle-ci se met entre sa mère et le sinistre personnage. Il ne comprend pas. Arrivés dans le vestibule, la mère lui dit: «Qu’allons-nous devenir?»—Froidement, il répond: «Vous serez fusillée ainsi que votre fille et vos domestiques.»

Maintenant, commencent le pillage et l’incendie méthodiques de la ville. Toutes les maisons du côté droit de la place sont en feu. De temps en temps, les soldats interpellent les femmes en s’écriant: «On va vous fusiller, on va vous fusiller!»—«A ce moment, dit textuellement Mme Tielemans dans sa déposition, les soldats sortaient de chez nous, les bras chargés de bouteilles de vin. On ouvrait les fenêtres de nos appartements et tout ce qui s’y trouvait était enlevé. Je me détournai pour ne pas voir ce pillage. A la lueur sinistre des incendies, mes yeux rencontrèrent mon mari, mon fils et mon beau-frère, accompagnés d’autres messieurs que l’on conduisait au supplice. Jamais je n’oublierai ce spectacle et le regard de mon mari cherchant une dernière fois sa maison et se demandant où étaient sa femme et sa fille; et moi, pour ne pas lui enlever son courage, je ne pouvais pas lui crier: je suis ici!»

Les heures passent. Les femmes sont chassées de la ville et, par une route jonchée de cadavres, menées comme un troupeau, dans une prairie lointaine où on les parque jusqu’au matin. Les hommes sont arrêtés. On leur lie les poignets derrière le dos, à l’aide de fils de cuivre si cruellement serrés que le sang gicle. On les groupe et on les force de se coucher sur le sol, de façon que la tête touche terre et qu’ils ne puissent faire aucun mouvement. La nuit s’écoule ainsi, tandis que la ville se consume et que le pillage et l’orgie continuent.

Entre cinq et six heures du matin, l’autorité militaire décide de commencer les exécutions, et que l’un des principaux groupes de prisonniers, composé d’une centaine de civils, assistera à la mise à mort du bourgmestre, ainsi qu’à celle du fils et du frère de celui-ci. Un officier annonce au bourgmestre que son heure est venue. En entendant ces mots, un citoyen d’Aerschot, nommé Claes van Nuffel, s’avance vers l’officier et le supplie d’épargner la vie du chef de la cité, il offre de mourir à sa place, ajoutant qu’il est l’adversaire politique du bourgmestre, mais qu’il estime qu’en ce moment celui-ci est nécessaire à la ville. L’officier répond sèchement: «Non, c’est le bourgmestre qu’il nous faut.»—Le bourgmestre se lève, remercie M. van Nuffel, ajoute qu’il mourra tranquille, qu’il a passé son existence à faire tout le bien qu’il pouvait, qu’il n’implore pas sa grâce, mais demande celle de ses concitoyens et de son fils, un enfant de quinze ans, dernière consolation de sa mère.—L’officier ricane et ne répond pas. A son tour, le frère du bourgmestre demande grâce, non pour soi, mais pour son frère et son neveu. On ne l’écoute pas. L’enfant se lève alors et va se placer entre son père et son oncle. A dix mètres, six soldats les couchent en joue; l’officier fait un geste du sabre, et, comme le dit la veuve de l’héroïque magistrat, «ce qu’il y avait de meilleur en ce monde avait vécu».

*
*  *

«On plaça ensuite les autres civils par rangs de trois, nous dit dans sa déposition M. Gustave Nys, témoin oculaire de l’horrible drame dont il faillit être l’une des victimes. Celui qui avait le numéro 3 devait sortir du rang et s’aligner derrière les cadavres, pour être fusillé. Tous les civils avaient les mains liées derrière le dos. Mon frère et moi étions voisins; j’eus le no 2, mon frère Omer, âgé de vingt ans, eut le no 3. Je demandai alors à l’officier: «Puis-je remplacer mon frère? Pour vous, peu importe qui tombe sous vos balles; pour ma mère qui est veuve, mon frère, qui a terminé ses études, est plus utile que moi.» Encore une fois, il reste insensible à cette prière.—«Que le no 3 sorte du rang!»—Nous nous embrassons, et mon frère Omer se joint aux autres. Ils sont une trentaine, alignés. Alors se passe une scène horrible: les soldats allemands avancent le long du rang, et lentement, en tuent trois à chaque décharge commandée chaque fois par l’officier.»

*
*  *

De pareils traits passeraient inaperçus si l’on ne prenait la peine de les rechercher et de les recueillir pieusement dans l’énorme amas de drames qui durant plus de quatre ans a bouleversé et ravagé les malheureux pays que torturait l’envahisseur. S’ils se fussent rencontrés dans l’histoire de la Grèce ou de Rome, ils auraient pris place parmi les grandes actions qui honorent notre terre et méritent de vivre à jamais dans la mémoire des hommes. Il est de notre devoir de les mettre un instant en lumière et de graver dans notre souvenir les noms de ceux qui en furent les héros. Résumés ainsi, simplement, sèchement, comme il convient à la vérité historique, d’après des dépositions faites sous serment et qu’un greffier anonyme dépouilla de tout ornement littéraire ou sentimental, ils ne donnent d’abord qu’une bien pâle idée de l’intensité de la tragédie et de la valeur du sacrifice. Il ne s’agit pas ici d’une glorieuse mort affrontée dans l’ivresse de la lutte, sur un vaste champ de bataille. Il ne s’agit pas non plus d’une menace imprécise ou à longue échéance ou d’un danger incertain, éloigné et peut-être évitable. Il s’agit d’une mort obscure, solitaire, affreuse et imminente, au fond d’un fossé; et les six canons de fusil sont là, braqués presque à bout portant, qui, sur un signe du chef qui accepte votre offre, feront de vous, en un clin d’œil, un tas de chairs sanglantes et vous enverront dans la région inconnue et terrible que l’homme redoute d’autant plus qu’il est encore plus plein de forces et de jours. Il n’y a pas une seconde d’intervalle ni d’espoir entre la question et la réponse, entre la vie et son bonheur et le néant et son horreur. Il n’y a pas d’encouragements, pas de paroles ou de gestes qui soulèvent ou entraînent, pas de récompense; en un instant tout est donné pour rien; et c’est le sacrifice dans sa nudité, sa pureté si pure qu’on s’étonne que même des Allemands n’aient pas été vaincus par sa beauté.

Il n’y avait pour eux qu’une façon de s’en tirer sans se déshonorer; c’était de faire grâce aux deux victimes: ou bien,—à supposer ce qui n’était pas, ce qui n’est jamais le cas,—qu’une mort fût absolument nécessaire, il y avait une deuxième solution qui était d’accepter l’offre et d’exécuter le martyr qu’ils eussent dû adorer à genoux. De cette manière ils n’eussent agi que comme les pires des barbares. Mais ils en ont trouvé une troisième que seuls, avant eux, les Carthaginois eussent sans doute inventée et adoptée. Ils ont du reste dépassé les plus barbares des barbares et égalé l’abominable morale punique, dans un autre cas qui rappelle celui de Régulus et qui sera le troisième trait d’héroïsme civil que je veux rappeler ici.

*
*  *

Quelques jours après les scènes que je viens de rapporter, le 23 août de la même année, avaient lieu à Dinant des massacres en masse qui firent exactement six cent six victimes, parmi lesquelles onze enfants au-dessous de cinq ans, vingt-huit âgés de dix à quinze ans et soixante et onze femmes.

Rien ne saurait donner une idée de l’horreur et de l’infamie de ces massacres; et dans la longue et monstrueuse histoire des hontes de la Germanie, c’est une des pages les plus honteuses et les plus terribles. Mais je n’ai pas, pour l’instant, l’intention d’en parler. Il y aurait trop à dire. Je n’en veux aujourd’hui détacher qu’un épisode dont le héros de Dinant la Wallonne est digne de prendre place à côté de ses deux frères d’Aerschot la Flamande.

A l’entrée de Dinant, près du fameux Rocher Bayard, gloire légendaire de la jolie et riante petite cité, les Allemands occupent la rive droite de la Meuse et commencent la construction d’un pont. Les Français, dissimulés dans les broussailles et les replis de la rive gauche tirent sur les pontonniers. Leur feu est assez peu nourri; et les Allemands en infèrent, sans aucune raison, qu’il provient de francs-tireurs qui du reste n’ont jamais, dans toute cette campagne de Belgique, existé que dans leur imagination. Quatre-vingts otages, pris parmi la population de Dinant, sont à ce moment rassemblés et gardés à vue, au pied du rocher. L’officier allemand envoie l’un d’eux, M. Bourdon, greffier adjoint au tribunal, sur la rive gauche, pour annoncer à l’ennemi que si le feu continue, tous les otages seront à l’instant fusillés. M. Bourdon traverse la Meuse, accomplit sa mission, puis, repassant le fleuve, revient magnanimement se reconstituer prisonnier et déclare à l’officier qu’il a pu se convaincre qu’il n’y a pas de francs-tireurs, et que seuls les soldats français de l’armée régulière prennent part à la défense de l’autre rive. Quelques balles tombent encore, et, sur-le-champ, l’officier fait passer par les armes les quatre-vingts otages et d’abord, pour le punir comme il sied de son héroïque fidélité à la parole donnée, le malheureux greffier, sa femme, sa fille et ses deux fils, dont l’un est un enfant de quinze ans.

 

VII
BEAUTÉS PERDUES

I

Sous les ciels gris et les pluies décourageantes de ce juillet d’automne je songe à la lumière abandonnée. Je l’ai laissée là-bas aux rives maintenant désertes de la Méditerranée et me demande en vain pourquoi je m’en suis séparé. Pourtant je fus l’un des derniers à lui rester fidèle. Tous les autres la quittent vers les premières journées d’avril, rappelés par les légendaires souvenirs des fallacieux printemps du Nord, sans se douter qu’ils perdent un grand bonheur.

Il est bon, il est sage de fuir parmi l’azur les mois glacés de nos hivers, noirs comme des châtiments; mais ces mois, s’ils sont là-bas plus tièdes, et surtout plus lumineux que les nôtres, ne nous vengent pas assez des ténèbres et des frimas du lieu natal. Les heures les plus claires, les plus chaudes, y garderont malgré tout un arrière-goût de neige et de nuage; elles sont belles mais timides, et promptes et effarées, se hâtent vers la nuit. Or, il faut à l’homme né du soleil, comme toutes choses, sa part héréditaire de chaleur primitive et de clarté totale. Il y a en lui d’innombrables et profondes cellules qui gardent la mémoire des jours éblouissants de l’origine et deviennent malheureuses quand elles ne peuvent faire leur moisson de rayons. L’homme peut vivre dans l’ombre mais y perd à la longue le sourire et la confiance nécessaires. En présence de nos étés crépusculaires, il devient indispensable de rétablir l’équilibre entre l’obscurité et la lumière, et de chasser parfois les froids et les ténèbres qui nous envahissent jusqu’à l’âme par de magnifiques excès de soleil.

II

Il règne là, à quelques heures de nous, l’incomparable soleil fixe que nous ne voyons plus. Ceux qui s’en vont avant la mi-juin ne savent pas ce qui se passe quand ils ne sont plus là. Comme s’ils avaient attendu le départ de témoins importuns et railleurs, voici que surgissent de tous côtés les véritables acteurs de l’admirable féerie. Durant l’hiver, devant les hôtes officiels, on ne joue qu’un prologue du genre tempéré, un peu pâle, un peu lent, un peu craintif et compassé. Mais maintenant éclatent tout à coup sur la terre enivrée les grands actes lyriques.

Le ciel ouvre ses perspectives jusqu’aux dernières limites de l’azur, jusqu’aux extrêmes altitudes où s’éploient la gloire et le bonheur de Dieu, et toutes les fleurs déchirent les jardins, les rochers et les plaines pour s’élever et se précipiter vers l’abîme de joie qui les aspire dans l’espace. Les anthémis, devenus fous, tendent durant six semaines, à d’invisibles fiancées, d’énormes bouquets ronds comme des boucliers de neige ardente. L’écarlate et tumultueux manteau des bougainvillées aveugle les maisons dont les fenêtres éblouies clignent parmi les flammes. Les roses jaunes revêtent les collines de voiles safranés, les roses roses, du beau rose innocent des premières pudeurs, inondent les vallées, comme si les divins réservoirs de l’aurore où s’élabore la chair idéale des femmes et des anges avaient débordé sur le monde. D’autres grimpent aux arbres, escaladent les piliers, les colonnes, les façades, les portiques, s’élancent et retombent, se relèvent et se multiplient, se bousculent et se superposent, grappes d’ivresses qui fermentent, silencieux essaims de pétales passionnés. Et les parfums innombrables, divers et impérieux qui coulent parmi cette mer d’allégresse, comme des fleuves qui ne se confondent pas et dont on reconnaît la source à chaque inspiration! Voici le torrent vert et froid du géranium-rosa, le ruissellement de clous de girofle de l’œillet, la claire et loyale rivière de la lavande, le résineux bouillonnement de la pinède et la grande nappe étale et sucrée aux douceurs presque vertigineuses de la fleur d’oranger, qui, sous l’odeur immense, illimitée et enfin reconnue de l’azur, submerge la campagne.

III

Je ne crois pas qu’il y ait au monde chose plus belle que ces jardins et ces vallées de la Provence maritime durant les six ou sept semaines où le printemps qui s’éloigne mêle encore ses verdures aux premières ardeurs de l’été qui s’installe. Mais ce qui donne à cette miraculeuse joie de la nature une mélancolie qu’on ne retrouverait en nul autre lieu, c’est la solitude inhumaine et presque douloureuse où elle s’épanouit. Il y a là, dans le désert, dans le silence et pour ainsi dire dans le vide, des treilles aux terrasses, des terrasses aux portiques de mille villas abandonnées, une émulation de beauté qui va jusqu’à la souffrance aiguë de l’ardeur, jusqu’à l’épuisement de toutes forces, de toutes formes, de toutes couleurs. Il y a là une sorte de prodigieux mot d’ordre, comme si toutes les puissances de grâce et de splendeur que recèle la nature s’étaient coalisées pour donner à la même minute, à un témoin que ne connaissent pas les hommes, une preuve unique et décisive de la béatitude et des magnificences de la terre. Il y a là une sorte d’attente inouïe, solennelle et insupportable qui, par-dessus les haies, les grilles et les murs, guette l’approche d’un grand dieu; un silence d’extase qui exige une présence surnaturelle, une impatience exaspérée et insensée qui de toutes parts s’extravase sur les routes où ne passe plus que le cortège muet et transparent des heures.

IV

Hélas! que de beautés se perdent en ce monde! Voici de quoi nourrir nos yeux jusqu’à la mort! Voici de quoi cueillir des souvenirs qui soutiendraient nos âmes jusqu’au tombeau! Voici de quoi fournir à des milliers de cœurs le suprême aliment de la vie!

Au fond, lorsqu’on y songe, tout ce qu’il y a de meilleur en nous-même, tout ce qu’il y a de pur, d’heureux et de limpide dans notre intelligence et dans nos sentiments, prend sa source en quelques beaux spectacles. Si nous n’avions jamais vu de belles choses, nous n’aurions que de pauvres et sinistres images pour vêtir nos idées et nos émotions qui périraient de froid et de misère comme celles des aveugles. La grande route qui s’élève des plaines de l’existence aux sommets clairs de la conscience humaine, serait si morne, si nue et si déserte, que nos pensées perdraient bientôt la force et le courage d’y passer; et là où ne passent plus les pensées ne tardent point à reparaître les ronces et l’horreur de la forêt barbare. Un beau spectacle que nous aurions pu voir, qui nous appartenait, qui semblait nous appeler et que nous avons fui, ne se remplace point. Rien ne croît plus aux lieux où il nous attendait. Il laisse dans notre âme un grand cercle stérile où nous ne trouverons que des épines, le jour où nous aurons besoin de roses. Nos pensées et nos actions puisent leur énergie et leur forme dans ce que nous avons contemplé. Entre le geste héroïque, le devoir accompli, le sacrifice noblement accepté et le beau paysage autrefois contemplé, il y a bien souvent des liens plus étroits et plus vivants que ceux qu’a retenus notre mémoire. Plus nous voyons de belles choses, plus nous devenons aptes à en faire de bonnes. Il faut, pour que prospère notre vie intérieure, un magnifique amas d’admirables dépouilles.

 

VIII
LE MONDE DES INSECTES

I

J.-H. Fabre, tout le monde le sait aujourd’hui, est l’auteur d’une dizaine de volumes bien nourris où, sous le titre de Souvenirs entomologiques, il a consigné les résultats de cinquante ans d’observations, d’études et d’expériences sur les insectes qui nous semblent le plus connus et le plus familiers: diverses espèces de guêpes et d’abeilles sauvages, quelques cousins, mouches, scarabées et chenilles; en un mot, toutes ces petites vies vagues, inconscientes, rudimentaires et presque anonymes qui nous entourent de toutes parts et sur lesquelles nous jetons un regard amusé, mais qui déjà pense à autre chose, quand nous ouvrons notre fenêtre pour accueillir les premières heures du printemps, ou lorsque, dans les jardins et les plaines, nous allons nous baigner aux jours bleus de l’été.

*
*  *

On prend au hasard l’un des copieux volumes, et l’on s’attend naturellement à y trouver d’abord les très savantes et assez arides nomenclatures, les très méticuleuses et fort bizarres spécifications de ces vastes et poudreuses nécropoles que forment presque exclusivement tous les traités d’entomologie jusqu’ici parcourus. On ouvre donc le livre, sans ardeur et sans exigence; et voici qu’immédiatement, d’entre les feuillets dépliés, s’élève et se déroule, sans hésitation, sans interruption et presque sans fléchissement jusqu’au bout des quatre mille pages, la plus extraordinaire des féeries tragiques qu’il soit possible à l’imagination humaine, non point de créer ou de concevoir, mais d’admettre et d’acclimater en elle.

En effet, il ne s’agit pas ici d’imagination humaine. L’insecte n’appartient pas à notre monde. Les autres animaux, les plantes même, en dépit de leur vie muette et des grands secrets qu’ils nourrissent, ne nous semblent pas totalement étrangers. Malgré tout, nous sentons en eux une certaine fraternité terrestre. Ils surprennent, émerveillent souvent, mais ne bouleversent point de fond en comble notre pensée. L’insecte, lui, apporte quelque chose qui n’a pas l’air d’appartenir aux habitudes, à la morale et à la psychologie de notre globe. On dirait qu’il vient d’une autre planète, plus monstrueuse, plus énergique, plus insensée, plus atroce, plus infernale que la nôtre. On le croirait né de quelque comète désorbitée et morte folle dans l’espace. Il a beau s’emparer de la vie avec une autorité, une fécondité que rien n’égale ici-bas, nous ne pouvons nous faire à l’idée qu’il est une pensée de cette nature dont nous nous flattons d’être les enfants privilégiés et probablement l’idéal où tendent tous les efforts de la terre. Seul l’infiniment petit nous déconcerte davantage; mais l’infiniment petit, qu’est-ce au fond qu’un insecte que nos yeux ne voient point? Il y a sans doute dans cet étonnement et cette incompréhension je ne sais quelle instinctive et profonde inquiétude que nous inspirent ces existences incomparablement mieux armées, mieux outillées que la nôtre, ces sortes de comprimés d’énergie et d’activité en qui nous pressentons nos plus mystérieux adversaires, nos rivaux des dernières heures et peut-être nos successeurs.

II

Mais il est temps de pénétrer, sous la conduite d’un admirable guide, dans les coulisses de notre féerie, afin d’en voir de près les acteurs et les figurants, immondes ou magnifiques, grotesques ou sinistres, héroïques ou épouvantables, géniaux ou stupides, et toujours invraisemblables et inintelligibles.

Et voici tout d’abord, au hasard des premières rencontres, l’un de ces personnages, fréquents dans le Midi, où l’on peut le voir rôder autour de l’abondante manne que le mulet répand avec indifférence le long des chemins blancs et des sentes pierreuses: c’est le Scarabée Sacré des Égyptiens, ou plus simplement le Bousier, frère de nos Géotrupes du Nord, et gros Coléoptère tout de noir habillé, qui a pour mission en ce monde de façonner les parties les plus savoureuses de la trouvaille en une énorme boule qu’il s’agit ensuite de rouler jusqu’à la salle à manger souterraine où doit s’épanouir l’incroyable aventure. Mais le destin jaloux de tout bonheur trop pur, avant de lui céder l’accès de ce lieu de délices, impose au grave et probablement sententieux scarabée, des tribulations sans nombre, que complique toujours l’arrivée d’un malencontreux parasite.

A peine donc a-t-il, à grands efforts du chaperon et des pattes bancales, commencé de rouler à reculons la délicieuse sphère, qu’un collègue indélicat, qui guettait la fin du travail, se présente en offrant hypocritement ses services. L’autre, sachant fort bien que, ici, aide et services, au demeurant fort inutiles, seront bientôt partage et expropriation, accepte sans entrain la collaboration qui s’impose. Mais invariablement, pour bien marquer les droits respectifs, le légitime propriétaire garde sa place primitive, c’est-à-dire qu’il pousse du front la boule, tandis que l’inévitable invité, de l’autre côté, la tire à soi. Et ainsi elle chemine entre les deux compères, parmi d’interminables péripéties, des chutes ahuries, des culbutes grotesques, jusqu’au lieu choisi pour devenir le réceptacle du trésor et la salle du festin. Arrivés là, le propriétaire se met à creuser le réfectoire, pendant que le pique-assiette a l’air de s’endormir innocemment au sommet de la pilule. L’excavation s’élargit et s’approfondit à vue d’œil; et bientôt le premier bousier y plonge tout entier. C’est l’instant que guettait le sournois auxiliaire. Il descend prestement de la bienheureuse éminence, et la poussant avec toute l’énergie que donne une mauvaise conscience, s’efforce de gagner le large. Mais l’autre, assez méfiant, interrompt un moment ses laborieuses fouilles, regarde par-dessus bord, voit le rapt sacrilège et bondit hors du trou. Pris sur le fait, l’effronté et malhonnête associé s’évertue à donner le change, contourne l’orbe inestimable, et l’embrassant et s’arcboutant en des efforts fallacieusement héroïques, feint de la retenir éperdument sur une pente qui n’existe point. On s’explique en silence, on gesticule abondamment des tarses et des mandibules; puis d’un commun accord, on ramène la pelote au terrier.

Il est jugé suffisamment spacieux et confortable. On introduit le trésor, on ferme l’entrée du corridor; et maintenant, parmi les ténèbres propices et la tiède moiteur où trône seul le magnifique globe stercoral, s’attablent enfin face à face, les deux convives réconciliés. Alors, loin des clartés et des soucis du jour, et dans le grand silence de l’ombre hypogéenne, commence solennellement le plus fabuleux des festins dont l’imagination du ventre ait jamais évoqué les absolues béatitudes.

Durant deux mois entiers ils demeurent cloîtrés, et la panse échancrant à mesure l’inépuisable sphère, archétypes définitifs et souverains symboles des délices de la table et des liesses de la bedaine, ils mangent sans discontinuer, sans s’interrompre une seconde ni de jour ni de nuit; et tandis qu’ils se gorgent, derrière eux, posément, d’un mouvement d’horloge saisissable et constant, à raison de trois millimètres par minute, se déroule et s’allonge un interminable cordon sans rupture qui fixe le souvenir et compute les heures, les jours et les semaines de la prodigieuse bombance.

III

Après le Bousier, ce pitre de la bande, saluons encore dans l’ordre des Coléoptères, le ménage modèle du Minotaure Typhée, assez connu et extrêmement débonnaire malgré son nom terrible. La femelle creuse un immense terrier qui a souvent plus d’un mètre cinquante de profondeur et qui se compose d’escaliers en spirales, de paliers, de couloirs et de nombreuses chambres. Le mâle charge les déblais sur la fourche à trois dents qui surmonte sa tête, et les porte à l’entrée de la demeure conjugale. Ensuite, il va quérir dans la campagne les innocents vestiges qu’y laissent les brebis, les descend au premier étage de la crypte et, à l’aide de son trident, se met en devoir de les moudre; cependant que la mère, tout au fond, recueille la farine et la pétrit en énormes pains cylindriques qui deviendront plus tard la nourriture des petits. Trois mois durant, jusqu’à ce que les provisions soient jugées suffisantes, sans aucun aliment, le malheureux époux s’épuise à cette besogne de géant. Enfin, sa mission accomplie, sentant sa fin prochaine, pour ne pas encombrer la maison d’un débris misérable, il use ses dernières forces à sortir du terrier, se traîne péniblement et, solitaire et résigné, se sachant désormais inutile, s’en va mourir au loin parmi les pierres.

Voici, d’autre part, d’assez étranges chenilles, les Processionnaires, qui ne sont pas rares, et dont précisément un monôme long de cinq ou six mètres, descendu de mes pins parasols, se déroule en ce moment dans les allées de mon jardin, tapissant de soie transparente, selon les coutumes de la race, le chemin parcouru. Sans parler des appareils météorologiques d’une sensibilité inouïe qu’elles portent sur l’échine, ces chenilles, on le sait, ont ceci de remarquable qu’elles ne voyagent qu’en bande; à la queue leu leu, comme les aveugles de Breughel ou de la parabole, chacune d’elles suivant obstinément, indissolublement, celle qui la précède; si bien que notre auteur ayant un matin rangé la file sur le rebord d’un grand vase de pierre, le circuit se trouvant fermé, durant huit jours entiers, durant une atroce semaine, par le froid, par la faim, et la lassitude sans nom, la malheureuse troupe, de sa ronde tragique, sans relâche, sans repos, sans merci, parcourut jusqu’à l’arrivée de la mort le cercle impitoyable.

IV

Mais je m’aperçois que nos héros sont infiniment trop nombreux et qu’il est impossible de s’attarder à les décrire. Tout au plus, dans l’énumération des plus considérables et des plus familiers, sera-t-il permis d’accorder à chacun d’eux une épithète hâtive, à la façon du vieil Homère. Citerai-je, par exemple, le Leucospis, parasite de l’Abeille Maçonne, qui, afin de massacrer dans leurs berceaux ses frères et ses sœurs, s’arme d’un casque de corne et d’une cuirasse barbelée, quittés aussitôt après l’extermination, sauvegarde d’un affreux droit d’aînesse? Dirai-je la merveilleuse science anatomique du Tachyte, du Cerceris, de l’Ammophile, du Sphex Languedocien et de tant d’autres, qui, selon qu’il s’agit de paralyser ou de tuer la proie ou l’adversaire, savent exactement, sans se tromper jamais, quels ganglions doivent atteindre le dard ou les mandibules? Parlerai-je de l’art de l’Eumène qui transforme sa forteresse en un véritable musée orné de grains de quartz translucide et de coquillages; de la magnifique mue du Criquet Cendré, de l’instrument de musique du Grillon dont l’archet compte cent cinquante prismes triangulaires qui ébranlent à la fois les quatre tympanons de l’élytre? Faut-il célébrer la féerique naissance de la nymphe de l’Onthophage, monstre transparent, à mufle de taureau et qui semble sculpté dans un bloc de cristal? Voulez-vous assister à la sortie de terre de la Mouche bleue, la vulgaire mouche à viande, fille de l’asticot?

Écoutez notre auteur: «Elle se disloque la tête en deux moitiés mobiles qui, boursouflées de leur gros œil rouge, tour à tour s’éloignent et se rapprochent. Dans l’intervalle surgit et disparaît, disparaît et surgit, une volumineuse hernie hyaline. Lorsque les deux moitiés s’écartent, un œil refoulé vers la droite et l’autre vers la gauche, on dirait que l’insecte se fend la boîte cranienne pour en expulser le contenu. Alors la hernie surgit, obtuse au bout et renflée en grosse tête de clou. Puis le front se renferme, la hernie rentre, ne laissant visible qu’une sorte de vague mufle. En somme, une sorte de poche frontale, à palpitations profondes d’instant en instant renouvelées, est l’outil de délivrance, le pilon à l’aide duquel le diptère nouvellement éclos choque le sable et le fait crouler. A mesure, les pattes refoulent en arrière les éboulis et l’insecte progresse d’autant vers la surface.»

V

Et les monstres qui passent, tels que Bosch et Callot n’en conçurent jamais! La larve de la Cétoine qui, bien qu’elle ait des pattes sous le ventre, marche toujours sur le dos, le Criquet à ailes bleues, plus malheureux encore que la mouche à viande et ne possédant, pour perforer le sol, s’évader de la tombe et gagner la lumière, qu’une vessie cervicale, une ampoule de glaire, et l’Empuse qui, avec son ventre en volute, ses gros yeux saillants, ses pattes à genouillères armées de couperets, sa hallebarde, sa mitre interminable, serait bien le plus diabolique fantôme qu’ait porté la terre, si à côté d’elle la Mante Religieuse n’était si effroyable que son seul aspect immobilise ses victimes quand devant celles-ci elle prend ce que les entomologistes ont appelé «la pose spectrale».


On ne peut mentionner, même en passant, les industries sans nombre et presque toutes passionnantes qui s’exercent dans le roc, sous terre, dans les murs, sur les branches, les herbes, les fleurs, les fruits et jusque dans le corps des sujets étudiés; car on trouve parfois, comme chez les Méloès, une triple superposition de parasites; et l’on voit l’Asticot lui-même, le sinistre convive des suprêmes festins, nourrir de sa substance une trentaine de brigands.

Parmi les Hyménoptères qui, dans le monde que nous étudions, représentent la classe la plus intellectuelle, le génie bâtisseur de notre merveilleuse abeille domestique est certainement égalé, en d’autres ordres d’architectures, par celui de plus d’une abeille sauvage et solitaire; notamment par le Mégachile Tailleur, petite mouche qui ne paie pas de mine, et qui fabrique, pour y loger ses œufs, des pots à miel formés d’une multitude de disques et d’ellipses taillés avec une précision mathématique dans les feuilles de certains arbres. L’espace faisant défaut, je ne puis, à mon grand regret, citer les belles et claires pages que J.-H. Fabre, avec sa conscience habituelle, consacre à l’étude approfondie de cet admirable travail; néanmoins, puisque l’occasion s’en présente, écoutons-le lui-même ne fût-ce qu’un instant et sur un seul détail:

«Avec les pièces ovales, la question change d’aspect. Quel guide a le Mégachile pour tailler en belles ellipses la fine étoffe du robinier? quel modèle idéal conduit ses ciseaux? quel métrique lui dicte les dimensions? Volontiers, on se figurerait que l’insecte est un compas vivant, apte à tracer la courbe elliptique par certaine flexion du corps, de même que notre bras trace le cercle en pivotant sur l’appui de l’épaule. Un aveugle mécanisme, simple résultat de l’organisation, serait seul en cause dans sa géométrie. Cette explication me tenterait si les pièces ovales de grandes dimensions n’étaient accompagnées, pour en combler les vides, d’autres pièces bien moindres, mais pareillement ovales. Un compas qui de lui-même change de rayon et modifie le degré de courbure d’après les exigences d’un plan me paraît mécanisme sujet à bien des doutes. Il doit y avoir mieux que cela. Les pièces rondes du couvercle nous le disent.

«Si par la seule flexion inhérente à sa structure, la tailleuse de feuilles arrive à découper des ovales, comment parvient-elle à découper des ronds? Pour le nouveau tracé, si différent de configuration et d’ampleur, admettons-nous d’autres rouages à la machine? Du reste, le vrai nœud de la difficulté n’est pas là. Ces ronds s’adaptent, pour la plupart, à l’embouchure de l’outre avec une précision presque rigoureuse. La cellule terminée, l’abeille s’envole à des centaines de pas plus loin, elle va façonner le couvercle. Elle arrive sur la feuille où doit se découper la rondelle. Quelle image, quel souvenir a-t-elle du pot qu’il s’agit de couvrir? Mais aucun, elle ne l’a jamais vu; elle travaille sous terre, dans une profonde obscurité. Tout au plus peut-elle avoir les renseignements du toucher, non actuels, bien entendu, le pot n’étant plus là, mais passés et sans efficacité dans une œuvre de précision. Cependant la rondelle à découper doit être d’un diamètre déterminé: trop grande, elle ne pourrait entrer; trop étroite, elle fermerait mal, elle étoufferait l’œuf en descendant jusqu’au miel. Comment lui donner, sans modèle, les justes dimensions? L’abeille n’hésite pas un instant. Avec la même célérité qu’elle mettrait à détacher un lobe informe bon pour la clôture, elle découpe son disque, et ce disque, sans autres soins, se trouve de la grandeur du pot. Explique qui voudra cette géométrie, inexplicable à mon avis, même en admettant des souvenirs fournis par le tact et la vue.»

Ajoutons que l’auteur a compté qu’il fallait, pour former les cellules d’un Mégachile congénère, le Mégachile Soyeux, exactement mille soixante-quatre de ces ellipses et de ces disques, qui doivent être recueillis et façonnés au cours d’une existence qui dure quelques semaines.

Qui donc imaginerait que le Pentatome, d’autre part, la pauvre et malodorante Punaise des bois, a inventé pour sortir de l’œuf un appareil vraiment extraordinaire? Et tout d’abord, constatons que cet œuf est une merveilleuse petite boîte d’albâtre que notre auteur décrit ainsi: «Le microscope y reconnaît une surface burinée de fossettes semblables à celles d’un dé à coudre et disposées avec une délicieuse régularité. En haut et en bas du cylindre, large ceinture d’un noir mat; sur les flancs, ample zone blanche avec quatre gros points noirs symétriquement distribués. Le couvercle, entouré de cils neigeux et cerclé de blanc au bord, se tuméfie en calotte noire avec cocarde centrale blanche. En somme, urne de grand deuil par l’opposition brusque du noir charbon et du blanc de l’ouate. La vaisselle des funérailles étrusques aurait trouvé là superbe modèle.»

La petite punaise dont le front est trop mou, se coiffe, pour soulever le couvercle de la boîte, d’une mitre formée de trois tringles en trièdre qui se trouve toujours au fond de l’œuf, au moment de la délivrance. Ses membres étant engainés comme ceux d’une momie, elle n’a, pour actionner ses tringles, que les pulsations que produit l’afflux rythmique de son sang dans son crâne et qui agissent à la manière d’un piston. Les rivets du couvercle cèdent peu à peu, et, aussitôt libre, l’insecte se débarrasse de son casque mécanique.

Une autre espèce de punaise, le Réduve Masqué, qui vit surtout dans les cabinets de débarras où il se tient à l’affût enveloppé d’un flocon de poussière, a inventé un système d’éclosion plus étonnant encore. Ici, le couvercle de l’œuf n’est pas rivé, comme chez les Pentatomes, mais simplement collé. Au moment de la libération, ce couvercle se soulève et l’on voit «émerger de la coquille une vésicule sphérique, qui petit à petit s’amplifie, pareille à la bulle de savon soufflée au bout d’une paille. De plus en plus refoulé par l’extension de cette vessie, le couvercle tombe.

«Alors la bombe éclate, c’est-à-dire que, gonflée au delà des limites de sa résistance, l’ampoule se déchire au sommet. Cette enveloppe, membrane d’extrême ténuité, reste ordinairement adhérente au bord de l’orifice, où elle forme une haute et blanche margelle. D’autres fois l’explosion la détache et la projette hors de la coquille. Dans ces conditions c’est une subtile coupe, demi-sphérique, à bords déchirés, qui se prolonge dans le bas en un délicat pédicule tortueux.»

Maintenant, comment se produit cette explosion miraculeuse? J.-H. Fabre suppose que «très lentement, à mesure que l’animalcule prend forme et grossit, ce réservoir ampullaire reçoit les produits du travail respiratoire accompli sous le couvert de la tunique générale. Au lieu de se dissiper au dehors à travers la coque de l’œuf, le gaz carbonique, incessant résultat de l’oxydation vitale, s’accumule dans cette espèce de gazomètre, le gonfle, le distend et fait pression sur l’opercule. Lorsque la bestiole est mûre, sur le point d’éclore, un surcroît d’activité dans la respiration achève le gonflement, qui se prépare peut-être dès la première évolution du germe. Enfin, cédant à la poussée croissante de l’ampoule gazeuse, l’opercule se descelle. Le poulet dans sa coque a sa chambre à air; le jeune Réduve a sa bombe de gaz carbonique; il se libère en respirant.»

VI

On ne se lasserait pas de puiser à pleines mains à ces inépuisables trésors. Pour avoir vu si fréquemment leurs toiles s’étaler en tous lieux, nous croyons, par exemple, posséder des notions suffisantes sur le génie et les méthodes de nos araignées familières. Il n’en est rien; les réalités d’une observation scientifique exigent un volume entier où s’accumulent des révélations dont nous n’avions aucune idée. Je citerai simplement, au hasard, l’harmonieuse demeure à arcades de l’araignée Clotho, l’étonnante envolée funiculaire des petits de notre araignée des jardins, la cloche à plongeur de l’Argyronète, le véritable fil téléphonique qui relie à la toile la patte de l’Épeire cachée dans sa cabane et l’avertit que l’agitation de ses pièges provient de la capture d’une proie ou d’un caprice de la brise.

Il est donc impossible, à moins de disposer de pages illimitées, d’effleurer autrement que du bout des phrases, les miracles de l’instinct maternel, qui d’ailleurs se confondent avec ceux de la haute industrie et forment le centre lumineux de la psychologie de l’insecte. Il faudrait de même disposer de plusieurs chapitres pour donner une idée sommaire des rites nuptiaux qui constituent les plus bizarres et les plus fabuleux épisodes de ces mille et une nuits inconnues.

Le mâle de la Cantharide, entre autres, à l’aide de son abdomen et de ses poings, commence par battre frénétiquement son épouse, après quoi, les bras en croix et frémissants, il se tient longtemps en extase. Les Osmies fiancées claquent effroyablement des mandibules, comme s’il s’agissait plutôt de s’entre-dévorer; par contre, le plus gigantesque de nos papillons, le Grand Paon qui a la taille d’une chauve-souris, ivre d’amour, voit sa bouche si complètement s’atrophier qu’elle n’est plus qu’un vague simulacre. Mais rien n’égale le mariage de la sauterelle verte dont je ne peux parler ici, car il est douteux que le latin même possède les mots nécessaires pour le décrire comme il faudrait.

Au résumé, les mœurs conjugales sont épouvantables, et, au rebours de ce qui se passe dans tous les autres mondes, c’est ici la femelle qui dans le couple représente la force et l’intelligence en même temps que la cruauté et la tyrannie qui en sont, paraît-il, l’inévitable conséquence. Presque toutes les noces se terminent par la mort violente et immédiate de l’époux. Fréquemment, la fiancée mange d’abord un certain nombre de prétendants. Le type de ces unions bizarres pourrait nous être fourni par les Scorpions languedociens, qui portent, comme on sait, des pinces de homard et une longue queue munie d’un aiguillon dont la piqûre est extrêmement dangereuse. Ils préludent à la fête par une promenade sentimentale, les pinces dans les pinces; puis, immobiles, les doigts toujours saisis, se contemplent avec béatitude, interminablement, et le jour passe sur leur extase, puis la nuit, tandis qu’ils demeurent face à face, pétrifiés d’admiration. Ensuite, les fronts se rapprochent, se touchent, les bouches—si l’on peut appeler bouche l’orifice monstrueux qui s’ouvre entre les pinces—se joignent dans une sorte de baiser; après quoi, l’union s’accomplit, le mâle est transpercé d’un aiguillon mortel et la terrible épouse le croque et le déguste avec satisfaction.

Mais la Mante, l’insecte extatique aux bras toujours levés en attitude d’invocation suprême, l’horrible Mante religieuse ou Prie-Dieu, fait bien mieux: elle mange ses époux (car insatiable elle en consomme parfois sept ou huit d’affilée), pendant que ceux-ci la serrent passionnément contre leur cœur. Ses inconcevables baisers dévorent, non pas métaphoriquement, mais d’une façon épouvantablement réelle, le malheureux élu de son âme ou de son estomac. Elle commence par la tête, descend au thorax et ne s’arrête qu’arrivée aux pattes postérieures jugées trop coriaces. Elle repousse alors les restes infortunés, tandis qu’un nouvel amoureux, qui attendait tranquillement la fin du monstrueux festin, s’avance héroïquement pour subir le même sort.

VII

J.-H. Fabre est vraiment le révélateur de ce monde nouveau, car, si étrange que paraisse l’aveu à une époque où nous croyons connaître tout ce qui nous entoure, la plupart de ces insectes minutieusement décrits dans les nomenclatures, savamment classifiés et barbarement baptisés, on ne les avait presque jamais observés sur le vif, ni interrogés jusqu’au bout dans toutes les phases de leurs apparitions évasives et brèves. Il a consacré à surprendre leurs petits secrets qui sont le revers des plus grands mystères, cinquante années d’une existence solitaire, méconnue, pauvre, souvent voisine de la misère, mais illuminée chaque jour de la joie qu’apporte une vérité, qui est la joie humaine par excellence. Petites vérités, dira-t-on, que celles que nous offrent les mœurs d’une araignée ou d’une sauterelle. Il n’y a plus de petites vérités; il n’en existe qu’une dont le miroir, à nos yeux incertains, semble brisé, mais dont chaque fragment, qu’il reflète l’évolution d’un astre ou le vol d’une abeille, recèle la loi suprême.

Et ces vérités ainsi découvertes avaient le bonheur de tomber dans une pensée qui savait comprendre ce qu’elles ne peuvent dire qu’à mots couverts, interpréter ce qu’elles sont obligées de taire et saisir en même temps la tremblante beauté, presque invisible à la plupart des hommes, qui rayonne un instant autour de tout ce qui existe, surtout autour de tout ce qui demeure encore très près de la nature et sort à peine du sanctuaire des origines.

Pour faire de ces longues annales l’abondant et délicieux chef-d’œuvre qu’elles sont et non point le monotone et glacial répertoire de minuscules descriptions et d’actes insignifiants qu’elles menaçaient d’être, il fallait bien des dons divers et pour ainsi dire ennemis. A la patience, à la précision, à la minutie scientifique, à l’ingéniosité multiforme et pratique, à l’énergie d’un Darwin en face de l’inconnu; à la faculté d’exprimer ce qu’il faut, avec ordre, clarté et certitude, le vénérable solitaire de Sérignan joint plusieurs de ces qualités qui ne s’acquièrent point, certaines de ces vertus innées de bon poète qui font de sa prose souple, sûre, bien qu’un peu provinciale, un peu vieillotte, un peu primaire, une des bonnes proses de ce temps, une de ces proses qui ont leur atmosphère propre, où l’on respire avec reconnaissance, avec tranquillité et qu’on ne trouve qu’autour des grandes œuvres.

Il fallait enfin—et ce n’était pas la moindre exigence de ce travail—une pensée toujours prête à tenir tête à toutes les énigmes qui, parmi ces petits objets, se dressent à chaque pas, aussi démesurées que celles qui peuplent les cieux et peut-être plus impérieuses, plus nombreuses, plus étranges, comme si la nature avait donné ici plus libre cours à ses dernières volontés et plus facile issue à ses pensées secrètes. Il n’est inégal à aucune de ces interrogations sans bornes que nous posent obstinément tous les habitants de ce monde minime où les mystères se superposent plus compacts, plus déconcertants qu’en nul autre. Il rencontre et affronte ainsi, tour à tour, les redoutables questions de l’instinct et de l’intelligence, de l’origine des espèces, de l’harmonie ou des hasards de l’univers, de la vie prodiguée aux abîmes de la mort; sans compter les problèmes non moins vastes, mais plus humains, si l’on peut dire, et qui, dans l’infini des autres, s’inscrivent à la portée, sinon à la disposition, de notre intelligence: la parthénogénèse, la prodigieuse géométrie des guêpes et des abeilles, la spirale logarithmique de l’escargot, le sens antennal, la force miraculeuse qui, dans l’isolement absolu, sans que rien du dehors s’y puisse introduire, décuple sur place le volume de l’œuf du minotaure et nourrit, durant sept à neuf mois, d’un aliment invisible et spirituel, non point la léthargie, mais la vie active du scorpion et des petits de la lycose et de l’araignée Clotho. Il ne tente pas de les expliquer à l’aide d’un de ces systèmes à tout faire, comme le transformisme par exemple, qui d’ailleurs se borne à déplacer le plan des ténèbres, et qui, pour le dire en passant, sort assez mutilé de ces confrontations sévères avec d’incontestables faits.

VIII

En attendant qu’un hasard ou un dieu nous éclaire, il sait garder en présence de l’inconnu le grand silence religieux et attentif qui règne seul dans les meilleures âmes d’aujourd’hui. A ceux qui lui disent: «Maintenant que vous avez cueilli ample moisson de détails, vous devriez à l’analyse faire succéder la synthèse, et généraliser, en une vue d’ensemble, la genèse des instincts.» Il répond, avec l’humble et magnifique loyauté qui illumine toute son œuvre: «Parce que j’ai remué quelques grains de sable sur le rivage, suis-je en état de connaître les abîmes océaniques? La vie a des secrets insondables. Le savoir humain sera rayé des archives du monde avant que nous ayons le dernier mot d’un moucheron.»

«Le succès est aux bruyants, aux affirmatifs imperturbables; tout est admis à la condition de faire un peu de bruit. Dépouillons ce travers et reconnaissons qu’en réalité nous ne savons rien de rien, s’il faut creuser à fond les choses. Scientifiquement, la nature est une énigme sans solution définitive pour la curiosité de l’homme. A l’hypothèse succède l’hypothèse, les décombres des théories s’amoncellent et la vérité fuit toujours. Savoir ignorer pourrait bien être le dernier mot de la sagesse.»

Évidemment, c’est espérer trop peu. Dans l’effroyable gouffre, dans l’entonnoir sans fond où tourbillonnent tous ces faits contradictoires qui se résolvent en obscurité, nous en savons tout juste autant que notre ancêtre des cavernes; mais du moins nous savons que nous ne savons pas. Nous parcourons toute la face noire des énigmes, nous essayons de calculer leur nombre, d’ordonner leurs ténèbres, d’acquérir une idée de leur situation et de leur étendue. C’est déjà quelque chose en attendant le jour des premières lueurs. En tout cas, c’est faire en présence des mystères tout ce qu’y peut faire aujourd’hui l’intelligence de bonne foi et c’est aussi ce qu’y fait, avec plus de confiance qu’il n’en avoue, l’auteur de cette incomparable Iliade. Il les regarde attentivement. Il épuise sa vie à surprendre leurs secrets les plus minutieux: il leur prépare dans ses pensées et dans les nôtres l’espace nécessaire à leurs évolutions. Il grandit à leur taille la conscience de son ignorance et apprend à comprendre plus profondément qu’ils sont incompréhensibles.

 

IX
LA MÉDISANCE

«Ne vois pas, n’entends pas, ne dis pas le mal», enseignent les trois singes sacrés sculptés au-dessus de la porte du temple bouddhique de Jysyasu à Nikko.

Nous disons tous du mal les uns des autres. «Personne, remarque Pascal, ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L’union qui est entre les hommes n’est fondée que sur cette mutuelle tromperie; et peu d’amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que dit son ami lorsqu’il n’y est pas, quoiqu’il en parle alors sincèrement et sans passion.»

«Je mets en fait que, si tous les hommes savaient ce qu’ils disent les uns des autres, il n’y aurait pas quatre amis dans le monde.»

Supprimez la médisance, vous supprimerez les trois quarts de la conversation, et un silence insupportable planera sur toutes les réunions. La médisance ou la calomnie,—il est bien difficile de séparer les deux sœurs, et, au fond, toute médisance est à moitié calomnie, attendu que nous connaissons autrui encore moins que nous-mêmes,—la médisance qui alimente tout ce qui désunit les hommes et empoisonne leurs relations, est néanmoins le principal motif qui les rassemble et leur fait goûter les joies de la société.

Mais les ravages qu’elle exerce autour de nous sont trop connus et ont été trop souvent signalés, pour qu’il soit nécessaire d’en retracer la peinture. N’envisageons ici que le mal qu’elle fait à celui qui s’y adonne. Elle l’habitue à ne voir que les petits côtés des êtres et des choses; elle lui masque peu à peu les grandes lignes, les grands ensembles, les hauteurs et les profondeurs où sont les seules vérités qui comptent et qui demeurent.

En réalité, le mal que nous trouvons aux autres et que nous en disons, c’est en nous qu’il se tient, de nous que nous le tirons et sur nous qu’il retombe. Nous n’apercevons bien que les défauts que nous possédons ou que nous sommes sur le point d’acquérir. C’est en nous que s’allume la mauvaise flamme dont nous découvrons le reflet sur autrui. Chacun dépiste dans son entourage le vice ou la faute qui révèle aux clairvoyants le vice ou la faute qui l’asservit lui-même. Il n’y a pas de confession plus intime et plus ingénue; comme il n’y a pas de meilleur examen de conscience que de se demander: quel est le mal que j’impute de préférence à mon prochain?—Soyez assuré que c’est celui que vous penchez le plus à commettre et que vous voyez d’abord ce qui se passe dans les bas-fonds vers lesquels vous descendez vous-même. Qui parle mal des autres ne médit en somme que de soi; et la médisance n’est, au fond, que l’histoire transposée ou anticipée de nos propres chutes.


Nous nous entourons de tout le mal que nous attribuons aux victimes de nos bavardages. Il prend corps aux dépens de nous-mêmes, il vit et se nourrit du meilleur de notre substance; il s’accumule autour de nous, il peuple et encombre notre atmosphère de fantômes d’abord falots, inconsistants, dociles, timides et éphémères, qui peu à peu s’affirment, se raffermissent, grandissent, haussent la voix, deviennent des entités très réelles et bientôt impérieuses qui ne tardent pas à donner des ordres et à s’emparer de la direction de la plupart de nos pensées et de nos actes. Nous sommes de moins en moins maîtres chez nous, nous sentons notre caractère s’effriter et nous nous trouvons un beau jour enfermés dans une sorte de cercle enchanté qu’il est presque impossible de rompre, où nous ne savons plus si nous diffamons nos frères parce que nous devenons aussi mauvais qu’eux, ou si nous devenons mauvais parce que nous les diffamons.


Nous devrions nous accoutumer à juger tous les hommes comme nous jugeons les héros de cette guerre. Il est certain que si quelqu’un avait le triste courage de dénigrer ceux-ci, il trouverait dans un de leurs groupes presque autant de vices, de petitesses, ou de tares qu’en n’importe quel groupe humain pris au hasard dans n’importe quelle ville ou village. Il vous dirait qu’il s’y rencontrait des alcooliques incorrigibles, des débauchés sans scrupules, des paysans grossiers, bornés et avides, de petits boutiquiers mesquins et rapaces, des ouvriers flemmards, bousilleurs et carottiers, des employés étriqués et envieux, des fils de famille paresseux, injustes, égoïstes et vaniteux. Il ajouterait que beaucoup ne firent leur devoir que parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement, qu’ils allèrent malgré eux braver une mort à laquelle ils espéraient d’échapper, parce qu’ils savaient bien qu’ils n’échapperaient pas à celle qui les menaçait s’ils refusaient d’affronter la première. Il pourrait dire tout cela et bien d’autres choses qui paraîtraient plus ou moins vraies; mais ce qui est bien plus vrai, ce qui est la grande et magnifique vérité qui enveloppe et soulève tout le reste, c’est ce qu’ils ont réellement fait, c’est qu’ils se sont tout de même offerts à la mort pour accomplir ce qu’ils considéraient comme un devoir. Il n’y a pas à le nier; si tous ceux qui avaient des vices, des tares et la volonté de se soustraire au danger, avaient refusé d’accepter le sacrifice, aucune force au monde n’eût pu les y obliger; car ils représentaient une force au moins égale à celle qui eût tenté de les contraindre. Il faut donc croire que ces tares, ces vices et ces volontés basses étaient bien superficiels et, en tout cas, incomparablement moins profonds et puissants que le grand sentiment qui a tout emporté. Et c’est pourquoi, à juste raison, quand nous pensons à ces morts ou à ces héros mutilés, les petites pensées que j’ai dites ne nous viennent même pas à l’esprit. Elles ne comptent pas plus, dans l’ensemble héroïque, que les gouttes d’une averse ne comptent dans l’océan. Tout a été transporté et égalisé par le sacrifice, la douleur et la mort dans la même beauté sans souillure. Mais n’oublions pas qu’il en va à peu près de même de tous les hommes; et que ces héros n’étaient pas d’une autre nature que ce prochain que nous vilipendons sans cesse. La mort les a purifiés et consacrés; mais nous sommes tous, tous les jours en présence du sacrifice, de la douleur et surtout de la mort qui nous purifiera et nous consacrera à notre tour. Nous sommes à peu près tous soumis aux mêmes épreuves qui pour être moins ramassées et moins éclatantes, n’en font pas moins appel aux mêmes vertus profondes; et si tant d’hommes pris au hasard parmi nous se sont montrés dignes de notre admiration, c’est qu’après tout nous sommes sans doute meilleurs que nous ne paraissons, car tandis qu’ils se trouvaient encore mêlés à notre vie, ils ne paraissaient pas meilleurs que nous.

 

X
LE JEU

Paulo minora.—On ne trouvera ici, bien entendu, que des notes prises avant la guerre et mises en ordre au moment où la victoire permet d’oublier un instant le grand drame où se jouèrent les destinées du genre humain. Le sujet, du reste, pour frivole qu’il semble d’abord, touche parfois, ou paraît toucher, à des problèmes qu’il n’est pas indécent d’examiner, ne fût-ce que pour reconnaître qu’ils sont peut-être illusoires. En outre, il est malheureusement probable que la paix rétablie, nos alliés visiteront en foules trop nombreuses et trop confiantes les paradis suspects où nous allons pénétrer. Je n’ai pas la prétention de leur servir de guide ou de leur apprendre à lutter contre les fantaisies du sort; mais il est possible que quelques-uns d’entre eux trouvent en ces lignes, sinon d’utiles renseignements ou des conseils avantageux, du moins une demi-douzaine d’observations ou de réflexions qui précéderont ou faciliteront leurs propres expériences.


Approchons-nous donc une dernière fois d’une de ces tables vertes qui s’étalent en ce lieu assez mal famé qu’ailleurs j’ai appelé «le Temple du Hasard». Aujourd’hui, je dirais plutôt «l’Usine du Hasard», car voici plus d’un demi-siècle que chaque jour, sans répit, sans connaître de vacances, de dimanches ni de fêtes, de dix heures du matin à minuit, les croupiers se relayant sans cesse, on y fabrique obstinément de l’aléa, on y interroge opiniâtrément le dieu sans forme et sans visage qui recèle dans son ombre la chance et la malchance.


On ne sait pas encore ce qu’il est ni ce qu’il veut; on n’est même pas sûr qu’il existe, mais ne serait-il pas étonnant que cet immense effort, le plus gigantesque, le plus dispendieux, le plus méthodique qu’on ait jamais tenté aux bords de cet abîme de ténèbres, ne serait-il pas surprenant que tout ce travail forcené, si peu sérieux, si malsain et inutile qu’il paraisse, n’eût pas produit un résultat quelconque et ne nous eût rien appris sur l’énigme irritante à laquelle il s’attache?


En tout cas, comme partout où se rencontrent des passions exaspérées, on peut faire autour de ces tables d’intéressantes remarques et, entre autres spectacles, y saisir sur le vif et en raccourcis violents et brutalement éclairés, certains aspects de la lutte que l’homme, durant toute sa vie, mène contre l’inconnu. Le drame qui d’habitude est diffus, qui se prolonge dans l’espace et le temps et se dissout parmi des circonstances qui échappent aux regards, ici se ramasse, se met en boule et tient, pour ainsi dire, dans le creux de la main; mais pour être prompt, saccadé et réduit à l’extrême, demeure aussi complexe, aussi mystérieux que ceux qui s’étendent à l’infini. Tant que la bille d’ivoire, qui roule et sautille autour de la cuvette, n’est pas tombée dans sa case rouge ou noire, l’inconnu qui voile son choix ou son destin est aussi impénétrable que celui qui nous dérobe le choix ou le destin des astres. Il l’est même davantage. On calcule à une seconde près la marche des planètes; mais nulle opération mathématique ne peut mesurer ni prédire la course de la petite boule blanche.

Aussi bien, les plus savants joueurs y ont-ils renoncé. Aucun d’eux ne compte plus sérieusement sur l’intuition, les pressentiments, la double vue, la télépathie, les forces psychiques ou le calcul des probabilités pour tenter de prévoir ou de déterminer la chute d’un destin qui n’est pas plus gros qu’une noisette. Toute la partie scientifique du savoir humain y a échoué; et tout le côté occulte et magique de ce même savoir y a pareillement failli. Les mathématiciens, les prophètes, les devins, les sorciers, les sensitifs, les médiums, les psychomètres, les spirites qui appellent à leur aide les morts, demeurent aveugles, interdits et impuissants devant le cylindre aux trente-sept cases fatidiques. Ici, le hasard règne en maître, et jusqu’à présent, bien que tout se passe sous nos yeux, se reproduise à satiété et tienne, je le répète, dans le creux de la main, on n’a pu fixer une seule de ses lois.

Pourtant, il semble qu’il y en ait, et des milliers de joueurs se sont ruinés à suivre leurs apparitions ou leurs traces évasives et décevantes. Prenons une liasse de ces «permanences» qui se publient à Monte-Carlo et donnent chaque jour la liste de tous les numéros sortis à l’une des tables de la roulette ou du trente-et-quarante. On sait que ces numéros y sont alignés en longues colonnes parallèles, les noirs à gauche, les rouges à droite. Quand on considère une de ces feuilles qui comptent en général une dizaine de colonnes dont chacune se compose de soixante-cinq chiffres,—chiffres morts à présent et inoffensifs, mais qui furent si dangereux, ont emporté tant d’espoirs et peut-être provoqué plus d’un malheur,—on remarque qu’un équilibre assez sensible tend à se maintenir entre la rouge et la noire. Le plus souvent les deux chances s’affrontent, isolées ou par petits groupes: une rouge, une noire; deux noires, trois rouges; trois noires, deux rouges, etc. Lorsqu’on rencontre une série de cinq, six, sept, huit, parfois, neuf, dix, onze, douze noires consécutives, on est presque assuré de trouver non loin d’elle une série compensatrice de cinq, six, sept, huit ou dix rouges. Il y a là un rythme très réel, une sorte de respiration ou de va-et-vient cadencé de la bête énigmatique que nous appelons le hasard. Ce rythme ou cet équilibre est du reste confirmé par les statistiques finales de la journée, où nous voyons que sur un total de six cents et quelques boules, l’écart de la noire à la rouge dépasse assez rarement deux ou trois dizaines; cet écart est encore moindre sur le total de la semaine, c’est-à-dire sur près de cinq mille boules, et se réduit, en général, à quelques unités.


La bête monstrueuse a d’autres habitudes étranges. On remarque par exemple qu’il n’est pas rare qu’un numéro sorte deux fois de suite, et il est incontestable que dans chaque séance, deux ou trois numéros sont manifestement favorisés, en sorte qu’au contraire de ce qui serait logique, on peut affirmer qu’un numéro a d’autant plus de chances de reparaître qu’il est plus fréquemment sorti. Ceci semble aller contre la loi de l’équilibre que nous avons constatée; mais il faut observer que cet équilibre se retrouvera plus tard, qu’à la fin de la semaine les écarts ne seront plus très grands et deviendront presque nuls à l’expiration du mois. L’équilibre est plus lent parce qu’il faut multiplier par dix-huit et demi le nombre des séries pour atteindre les proportions des chances simples.

Les joueurs notent encore une loi qui du reste n’est qu’un corollaire de l’habitude précédente mais a je ne sais quoi d’humain, c’est que les chances retardataires mettent un plus grand empressement à regagner le terrain perdu, dans le moment qui suit plus ou moins immédiatement une halte, comme si elles avaient repris leur souffle après un instant de repos sur un palier.

Ajoutons tout de suite qu’il est prudent de se méfier de ces habitudes flottantes et de ces ébauches de lois. On a vu, par exemple, la rouge, au cours d’une journée, l’emporter de soixante-dix pour cent sur la noire. La noire, d’autre part, on s’en souvient encore à Monte-Carlo, est un jour sortie vingt-neuf fois de suite, et la deuxième douzaine vingt-huit fois sans interruption. Le hasard n’a pas nos nerfs; il n’a pas hâte comme nous de réparer sa perte ou d’emporter son gain. Il prend son temps, attend son heure et ne marche point du pas de notre vie humaine.


Les joueurs, d’ordinaire, attribuent ces habitudes ou ces fantaisies au tour de main du croupier. Ce n’est guère défendable. On sait, au demeurant, comment se passent les choses. La bille tombée dans sa case, le croupier annonce, par exemple: «13, noir, impair et manque.» On ratisse les pertes, on paie les gains, les joueurs regarnissent le tableau, on discute parfois, on échange la monnaie, etc.; la durée de ces opérations est fort inégale, et pendant tout ce temps, le disque qui porte la bille fait des centaines de tours. Le croupier l’arrête enfin, saisit la bille, imprime au disque un mouvement contraire à celui qui l’animait et lance la bille en sens inverse. Il est impossible que dans de telles conditions son tour de main particulier puisse avoir une influence quelconque. D’ailleurs, on remarque facilement sur le graphique des permanences que le changement de croupier n’altère pas sensiblement le rythme des chances simples. Ce rythme domine réellement l’homme auquel on l’attribue.

Ces ébauches de lois dans ce qui semble la négation de toute loi, ces efforts du hasard pour sortir de son propre domaine et organiser son chaos, ce dieu qui se nie et cherche à se détruire de ses mains, ces balbutiements incompréhensibles, ces efforts maladroits pour prendre la parole et pour prendre conscience, sont, il faut en convenir, assez curieux. C’est du reste ces efforts, ces velléités d’équilibre, ce rythme embryonnaire qui font l’heur et le malheur des joueurs. Si le hasard était simplement le hasard tel que nous le concevons a priori, on jouerait n’importe quoi, n’importe quand et n’importe comment. Je sais bien que d’après les plus savants théoriciens de la roulette, chaque coup est indépendant de tous les autres, commence comme si rien ne s’était passé avant, comme si rien ne devait se passer après, comme si la table sortait de la boutique de l’ébéniste, le cylindre de l’atelier du mécanicien et le croupier des mains de Dieu. En théorie, c’est parfaitement juste; mais nous venons de voir qu’en fait il ne semble pas qu’il en soit ainsi. Il paraît d’ailleurs impossible d’expliquer pourquoi; les joueurs se contentent de le constater, avec une tendance dangereuse mais très humaine à exagérer la portée et la certitude de leurs constatations.

Ils prennent trop volontiers pour des lois ce qui n’est qu’un amas de coïncidences aussi mobiles que les nuages. Il faut bien que les rouges et les noires, successivement sorties du néant, se placent quelque part et se groupent d’une certaine façon; et s’il est assez surprenant qu’à la fin du mois leur nombre s’égale à peu près, il serait non moins surprenant que l’une des couleurs l’emportât de beaucoup sur l’autre. Il est parfaitement vrai qu’au premier coup d’œil, la rouge et la noire semblent s’équilibrer sur les feuilles des «permanences»; mais il est également vrai qu’à y regarder de plus près, il n’est pas rare qu’une série de cinq ou six rouges, par exemple, interrompue par une ou deux noires, recommence une nouvelle carrière; et le malheur voudra que, à ce moment, le joueur, à la recherche de l’équilibre, pontera sur la noire et verra disparaître en quelques coups tout le gain lentement et péniblement arraché au hasard, avare quand on gagne, et très généreux, pour la banque, quand on perd. Il aura du reste les mêmes déceptions s’il joue sur l’écart, c’est-à-dire contre l’équilibre et éprouvera trop souvent que ces lois, lorsqu’il y met sa confiance, sont écrites sur l’eau, et semblent gravées dans l’airain dès qu’elles le trahissent.


Afin de profiter de ces lois sans doute fallacieuses et en tout cas perfides, et pour se prémunir contre leurs trahisons, il a imaginé une foule de systèmes ingénieux qui parfois lui permettent de gagner, mais le plus souvent ne font que retarder sa ruine.

Mais avant de parler de ces systèmes, disons d’abord que nous ne nous occuperons ici que des chances simples, rouge ou noire, pair ou impair, passe ou manque. Elles sont déjà assez compliquées et posent des problèmes qui suffiraient à épuiser toute la sagacité d’une existence humaine. Quant aux chances multiples: en plein, à cheval, transversales, carrés, douzaines, etc., en théorie et en pratique, elles échappent à tout contrôle, à tout calcul, à toute explication.

Quel que soit le système adopté, le joueur joue toujours à pile ou face contre la banque. Il a une chance pour lui, elle a une chance pour elle; mais il a contre lui l’impôt du zéro qui, très bénin en apparence,—puisque pour la rouge et la noire, sur trente-six chances, la banque n’a qu’une demi-chance de plus que le joueur,—finit par devenir fatalement ruineux. Afin d’échapper à la brutalité d’une décision qui, s’il plaçait tout son avoir sur la rouge ou la noire, terminerait la partie d’un seul coup, il subdivise son enjeu, de manière à pouvoir affronter un grand nombre de chances, espérant que grâce à une progression savamment graduée, il finira par rencontrer une série favorable où le gain l’emportera sur la perte. C’est le principe de tous les systèmes qui ne sont jamais que des martingales plus ou moins ingénieuses, prudentes et compliquées. Il n’y en a pas, il n’y en aura jamais d’autres, à moins d’un miracle qui ne s’est pas encore produit, d’une intuition qui voie d’avance ce que décidera la bille ou d’une force inconnue qui l’oblige de faire ce qu’on désire.


Je n’ai pas l’intention de passer en revue tous ces systèmes qui sont innombrables et de valeur inégale, depuis le paroli pur et simple, naïf et violent, qui mène droit au désastre, en passant par la d’Alembert et toutes ses variantes, les progressions descendantes, les méthodes différentielles, la montante belge, les parolis intermittents, la boule de neige, la photographie, le jeu à masse égale sur certains groupes de chances simples, qui est un casse-tête chinois et demande, avant l’attaque, plusieurs jours d’observations patientes; et tant d’autres que j’oublie, depuis les plus classiques jusqu’aux plus mystérieux, qu’aux joueurs novices et crédules on vend très cher, sous enveloppes cachetées qui ne renferment que le secret de polichinelle, et que l’obligeance d’un joueur érudit m’a permis de connaître tous, ou peu s’en faut. On trouvera le détail des plus usités dans le traité d’Albigny (les Martingales modernes), la Théorie des systèmes géométriques de Gaston Vessillier, le Traité des jeux dits de hasard d’Hulmann, la Théorie scientifique nouvelle des jeux de la roulette, trente-et-quarante, etc., de Théo d’Alost, et surtout dans la Revue de Monte-Carlo, qui depuis sa fondation, c’est-à-dire depuis une quinzaine d’années, donne une méthode par numéro.

Occultes ou patents, ces systèmes offrent à peu près les mêmes dangers, étant tous fondés sur les sables mouvants de l’équilibre et de l’écart. S’ils sont très prudents, la perte est minime, mais le gain est encore plus petit; s’ils sont téméraires, le gain est gros, mais la perte est dix ou vingt fois plus grosse. Les meilleurs entraînent, pour continuer de défendre une mise modique et ce qu’on lui a déjà sacrifié, à risquer sur le tapis, à un moment donné, tous les gains antérieurs, que suivent bientôt les sommes qu’on tenait en réserve. C’est l’inévitable revanche de la banque, qu’on croyait impunément grignoter, qui soudain ouvre ses larges mâchoires, et comme un crocodile aveugle et somnolent, engloutit d’un seul coup bénéfices et capital.


Les joueurs, pour se donner du cœur, se disent qu’ils ont sur la banque un avantage incontestable. Ils entrent dans le jeu, ils «attaquent», comme ils veulent, quand ils veulent et se retirent quand il leur plaît; au lieu que la banque est forcée de jouer sans arrêt, d’accepter toutes les mises, de tenir tous les coups jusqu’à la limite du maximum, qui est, comme on sait, de six mille francs pour les chances simples. Cet avantage est réel si le joueur, après un gain considérable, s’en va et ne reparaît plus. Mais le ponte heureux, plus nécessairement encore que celui qui n’a pas de chance, viendra se rasseoir à la table enchantée, et perd ainsi la seule arme efficace qu’il avait contre son ennemie. Attaquer quand on veut n’est qu’un privilège illusoire, puisque tout, à n’importe quel moment, est également mobile et incertain et qu’on ne sait jamais d’avance quand reparaîtra la loi précaire et décevante de l’équilibre. Après une longue séquence de noires, on mise sur une belle série de rouges qui s’annonce solide, mais à peine a-t-on attaqué, que la série rend l’âme et que l’implacable noire reprend son cours dévastateur; ou l’on fait le contraire, on s’attache à la noire, et c’est la rouge qui s’installe. Quel que soit l’instant de l’attaque, c’est toujours rouge contre noire, c’est-à-dire un contre un qu’on lutte. Encore une fois, le seul avantage bien réel, c’est qu’on peut s’en aller quand on veut; mais quel est le joueur, qu’il perde ou qu’il gagne, qui sache s’en aller et ne plus revenir?


Tous ces systèmes, en dernière analyse, ne font donc que couper en petits morceaux le bloc écrasant et brutal de la chance. Ils matelassent le hasard, ils atténuent la gravité de ses coups. Ils prolongent la vie ou l’agonie du joueur. Ils permettent aux bourses modestes de ponter aussi souvent que le milliardaire qui se bornerait à doubler indéfiniment ses mises, s’il n’était arrêté par la barrière mortelle du maximum. Mais toutes les opérations mathématiques, toutes les combinaisons de chiffres, s’agitent et s’évertuent comme des captifs aveugles entre des murs de bronze. Ils ont beau faire, la paroi rouge, la paroi noire demeure inattaquable, inébranlable, et tout se passe à l’intérieur de la prison.


Est-ce à dire qu’il n’existe pas de méthode qui soit défendable et que les plus savants calculs n’aient pas trouvé moyen de vaincre le hasard? Je ne crois pas que, en théorie, les calculs, qui n’ont ici aucun point d’appui, puissent faire quelque jour ce qu’ils ne firent pas jusqu’à présent. Il n’en est pas moins vrai que, en pratique, on en rencontre qui luttent assez avantageusement contre la malchance. Un de mes amis, un officier anglais, par exemple, en possède une qu’il emploie depuis longtemps et qui donne des résultats surprenants. C’est, naturellement, une progression, dont toute la vertu réside en une clef ingénieuse et très simple qui semble agir comme une sorte de talisman. Je n’ai trouvé cette méthode dans aucun des traités classiques ou marrons. Elle a ses dangers comme les autres, elle a ses moments difficiles, où, pour sauver le bénéfice escompté et les mises antérieures, il faut risquer une assez forte somme. Mais en arrêtant prudemment le jeu dans les séquences trop obstinément hostiles, en laissant passer l’orage, comme elle s’étend sur un grand nombre de chances, on finit par obtenir le redressement nécessaire. En tout cas, elle ne l’a jamais sérieusement trahi jusqu’ici.

Néanmoins, il ne faudrait pas croire qu’il n’y ait qu’à en user aveuglément, automatiquement. Comme avec les autres systèmes, une certaine science, une certaine expérience, un certain doigté sont indispensables. Bien que la science et l’expérience soient ici aléatoires, fugitives et évasives, elles ne sont nullement illusoires. Le joueur exercé et prudent sait solliciter et seconder la chance ou du moins ne pas la contrarier. Il devine l’approche et la fin d’une série favorable. Il pressent les alternances et les intermittences, et s’il ne parvient pas à saisir leur rythme, aime mieux s’abstenir que de les prendre à contre-temps. Il se trompe plus d’une fois, mais bien moins souvent que ceux qui, fidèles à la très scientifique théorie de l’indépendance absolue des coups, pontent sur n’importe quelle couleur à n’importe quel moment. Il ne se roidit pas dans sa logique, il ne se bande pas contre le sort, il ne brave pas l’acharnement de la fortune. Il ne s’obstine jamais. Il ne lutte point, hargneusement, jusqu’à sa dernière pièce contre une séquence inique, afin d’acquérir l’amère satisfaction de connaître le fond de sa malchance et de l’injustice du destin. Il n’a pas d’amour-propre, il n’a pas d’idée fixe ni de pensée inflexible. Il est docile, souple, complaisant. Sans fausse honte et en souriant, il abandonne ses prétentions et courtise la veine. Il revient sur ses pas et se rétracte quand il sied. Il s’arrête, il repart, il obéit, il louvoie, il se laisse porter par le flot et arrive à bon port; alors que le pilote arrogant, téméraire et têtu, s’effondre dans l’abîme.


Avant tout, il étudie le caractère et l’humeur de la table où il s’asseoit; car chaque table a sa psychologie, ses habitudes, son histoire, qui varie de jour à jour, et cependant forme au bout de l’année un ensemble homogène où toutes les erreurs passagères, les anomalies et les injustices se trouvent réparées. Il s’agit de savoir à quelle page de cette histoire il se dispose à prendre part. Il ne le saura pas tout de suite. Il aura beau consulter du coin de l’œil les notes et les «permanences» des joueurs qui l’ont précédé. Il faut le contact immédiat et le souffle du dieu qui se dissimule. Mais déjà celui-ci tressaille, s’anime, prend forme et visage, murmure, indique ses intentions, parle, approuve ou condamne, et la lutte tragique s’engage, entre le joueur très petit et le hasard énorme et tout-puissant.

Maintenant que le combat est commencé, qu’il a fait ce qu’il a pu pour appeler et accueillir la chance, il ne lui reste plus qu’à l’attendre, car, en fin de compte, elle demeure la suprême puissance qui juge en dernier ressort, l’inconnue redoutable et inévitable de toute combinaison. Le meilleur système ne peut vaincre une déveine anormale et impitoyable qui sans rémission vous fait ponter sur la couleur perdante. Une telle déveine, sans intermittences favorables, est fort rare, mais toujours possible. Elle répond du reste aux coups de veine extraordinaires qui ne semblent plus fréquents que parce qu’ils attirent davantage l’attention. On voit, en effet, de temps en temps, un joueur, ou plutôt une joueuse,—car ce sont presque toujours les femmes qui ont ces inspirations,—s’approcher de la table et miser sans hésitation et d’autorité, en plein ou à cheval, ou sur une transversale, ou sur un carré et gagner coup sur coup, comme si elle voyait d’avance le point où tombera la bille. Ces instants d’intuition sont toujours très brefs, et si la joueuse insiste et s’obstine, elle reperd bientôt ce qu’elle a gagné. Il n’en est pas moins vrai qu’en observant ce phénomène si net et si frappant, on se demande s’il n’y a pas là quelque chose de plus que de simples coïncidences. La chance, à tout prendre, peut-elle être autre chose qu’une intuition passagère et fulgurante de ce qui aura lieu et éclatera à tous les yeux, une seconde plus tard? La case qui n’a pas encore la petite bille, mais qui, dans un instant va la happer et la retenir, n’est-elle pas déjà du présent et même du passé quelque part? Mais ce sont là des questions qui nous entraîneraient trop loin dans l’espace et le temps.


Quoi qu’il en soit, et pour en revenir au système dont nous parlions, il me serait permis d’en divulguer le secret que je ne le ferais point. Sans être un moraliste bien austère, et tout en considérant le jeu comme un de ces maux profondément humains qu’on ne pourra jamais déraciner et qui, malgré tous les efforts, reparaîtra toujours sous une forme nouvelle, le moins qu’on puisse faire, c’est de ne pas l’encourager. Le joueur, j’entends le joueur invétéré, presque professionnel, n’est pas intéressant. C’est d’abord un désœuvré et presque toujours une épave sans excuse. S’il est riche, il fait de son argent l’emploi le plus sot, le plus morne qu’on puisse imaginer. S’il est pauvre, il est moins pardonnable encore; il aurait mieux à faire qu’à sacrifier à une chimère son existence et trop souvent le bien-être et la tranquillité des siens. Au fond du joueur, il y a d’habitude un paresseux, un impuissant, un égoïste sans énergie, avide de jouissances vulgaires et imméritées, un mécontent et un raté. Le jeu est l’aventure sédentaire, abstraite, mesquine, sèche, schématique et sans beauté de ceux qui ne surent point rencontrer ou faire naître les aventures réelles, nécessaires et bienfaisantes de la vie. Il est l’activité fébrile et malsaine de l’oisif. Il est l’effort inutile et désespéré des énervés qui n’ont plus ou n’eurent jamais le courage et la patience de faire l’effort honnête, persévérant, sans à coups, sans éclat qu’exige toute existence humaine.

Il y a aussi beaucoup de vanité puérile dans le cas du joueur. En somme, c’est un enfant qui cherche encore sa place dans l’univers. Il ne s’est pas encore rendu compte de sa situation. Il se croit hors de pair en face du destin. Infatué de soi, il attend que l’inconnu ou l’inconnaissable fasse pour lui ce qu’il ne fait pas pour n’importe qui. Il l’attend d’ailleurs sans raison, uniquement parce qu’il est soi et que les autres n’ont pas ce privilège. Il est poussé à interroger sans cesse, rapidement, anxieusement le sort, dans je ne sais quel vain et prétentieux espoir d’apprendre à se connaître ailleurs qu’en lui-même. Quelle que soit la décision de la fortune, il y trouvera matière à se faire valoir. S’il n’a pas de chance, il sera flatté d’être spécialement persécuté par elle; s’il est heureux, il s’estimera davantage à raison des dons exceptionnels que le hasard lui octroie. Du reste, il n’a nul besoin de croire qu’il mérite ces dons; au contraire, moins il y aura droit, plus il en sera fier et leur injuste et manifeste gratuité fera le meilleur de la satisfaction vaniteuse qu’il en saura tirer.


Il serait bien surprenant, disais-je, en commençant, que cette infatigable et gigantesque enquête sur le hasard, poursuivie depuis plus de cinquante ans, n’eût pas donné un résultat quelconque. Je me demande, à la fin de cette étude, quel est ce résultat. Au prix d’un gaspillage insensé d’argent, de temps, de forces physiques, nerveuses et morales et de fluides peut-être plus précieux, elle nous a appris que le hasard est en somme le hasard, c’est-à-dire un ensemble d’effets dont nous ignorons les causes. Nous le savions déjà et l’acquisition est assez dérisoire. Nous avons entrevu certains fantômes de lois ou d’habitudes, dont quelques joueurs semblent tirer un avantage d’ailleurs toujours précaire. Mais ces fantômes de lois qui ont l’obscure et inconstante velléité de mettre un peu d’ordre dans le hasard, ne sont, comme le hasard lui-même, que d’inconsistantes et éphémères condensations de causes inconnues. Au total, nous n’avons rien appris, sinon, peut-être, que nous avons tort d’attacher à ces manifestations du destin plus d’importance qu’elles n’en ont. Il n’y a, à y regarder de plus près, au fond de tous ces drames et de tous ces mystères de la chance, que les drames et les mystères que nous y mettons. Nous lions notre sort au sort d’une petite bille qui n’en est pas responsable; et parce que nous la chargeons un instant de notre fortune, nous nous imaginons avec fatuité que des puissances morales et mystérieuses vont diriger et terminer sa course au bon ou au mauvais moment. Elle n’en sait rien, et la vie de milliers d’hommes dépendrait de sa chute à droite ou à gauche de son point d’arrêt qu’elle n’en aurait cure. Elle a ses lois à elle, auxquelles il faut qu’elle obéisse et qui sont si complexes que nous n’essayons même pas de les débrouiller. Elle n’est qu’une petite boule qui cherche honnêtement le petit trou rouge ou noir où elle ira dormir et qui n’a pas grand’chose à nous apprendre sur les secrets d’une chance ou d’un destin qui ne se trouve qu’en nous-mêmes.

 

MÉDITATIONS

 

XI
L’ÉNIGME DU PROGRÈS

I

Cette guerre, qui est une guerre telle qu’on n’en avait pas encore fait sur notre terre, nous ramène à la grande question de l’avenir de l’humanité.

Est-il permis d’espérer que celle-ci renonce un jour à d’aussi monstrueuses folies et qu’elles deviennent tout à fait impossibles? Je ne vois à cette interrogation, si l’on veut l’atteindre à sa source, d’autre réponse que celle que j’y ai faite ailleurs et que je résume et complète ici: à savoir que nous sommes engloutis dans un univers qui n’a pas plus de limites dans le temps que dans l’espace, qui n’a pas plus commencé qu’il ne finira, et qui a derrière lui autant de myriades de myriades d’années qu’il en découvre devant lui. L’étendue de l’éternité d’hier et celle de l’éternité de demain sont identiques. Tout ce que fera cet univers, il doit déjà l’avoir fait, attendu qu’il a eu autant d’occasions de le faire qu’il en aura jamais. Tout ce qu’il n’a pas fait, c’est qu’il ne le pourra jamais faire, puisque rien dans l’espace et le temps ne viendra s’ajouter à ce qu’il y possédait. Il a nécessairement tenté dans le passé tous les efforts et toutes les expériences qu’il tentera dans l’avenir; et tout ce qui a précédé, ayant eu les mêmes chances, est forcément égal à tout ce qui suivra.


Il est donc probable qu’il y eut autrefois une infinité de mondes semblables au nôtre, comme il est vraisemblable qu’il y a présentement, l’infini de l’espace étant comparable à celui du temps, une infinité de mondes pareillement semblables. Ces coïncidences, quelque peine que nous ayons à les envisager, doivent fatalement avoir lieu et se reproduire sans cesse dans l’innombrable et le sans bornes où nous sommes plongés; à moins que l’infini des combinaisons possibles ne soit aussi illimité que ceux de l’espace et du temps.

Ici s’arrête ce que nous sommes capables d’imaginer; car il nous est plus facile de nous représenter l’infini de l’espace et du temps que celui des combinaisons. Pour nous faire quelque idée de ce dernier, il nous faudrait connaître la substance, les lois, les forces, et, en un mot, toute l’énigme de tout. Il n’en reste pas moins que cet infini possible des combinaisons est notre seul espoir; sinon, il n’y aurait plus rien à attendre d’un univers qui aurait évidemment tout tenté et tout épuisé avant notre venue.

Mais si le nombre des combinaisons est réellement infini, on peut se dire que la terre est une expérience qui n’avait pas encore été faite; et une expérience manquée, puisque le mal et la douleur l’emportent sur le bien et le bonheur. Si l’expérience est manquée, nous en sommes victimes; mais il n’est pas interdit d’espérer que nos efforts changeront quelque chose à des combinaisons qui seront meilleures en d’autres lieux ou dans un autre temps. Si l’expérience est manquée, il n’en découle pas que d’autres n’aient point réussi et, en ce moment même, ne soient pas plus heureuses en des mondes différents. Il est même permis de supposer que dans l’infini de ces combinaisons et de ces expériences, les plus heureuses tendent à se fixer, à se cristalliser et que, vu l’infinité de leur nombre, elles réussiront dans l’avenir ce qu’elles n’ont pu réussir dans le passé. C’est une lueur hasardeuse; mais je doute qu’il s’en découvre d’autres qui nous puissent maintenir au-dessus du désespoir.

II

Supposons un instant que l’expérience de la terre ne soit pas manquée comme elle l’est, que notre esprit, qui, depuis l’origine, lutte péniblement contre la matière et ne remporte que quelques victoires incertaines, brèves et précaires, soit un million de fois plus puissant et mieux armé. Il aurait sans doute triomphé de tout ce qui nous accable et nous retient ici et se serait débarrassé des chaînes apparemment illusoires de l’espace et du temps. Il n’est pas déraisonnable d’admettre que parmi les myriades de mondes qui peuplent l’infini, il en est où se trouvent réalisées ces conditions meilleures. Peut-être, au demeurant, serait-il impossible d’imaginer quelque chose qui ne soit pas quelque part en réalité, car on peut fort bien soutenir que nos imaginations ne sauraient être que des reflets égarés de ce qui existe. Or, si nous habitions un de ces mondes et que nous vissions, comme il nous serait peut-être loisible de le faire, ce qui se passe en ce moment sur celui que nous occupons et sur d’autres qui sont peut-être pires et plus malheureux, il nous semble que nous n’aurions ni repos ni cesse que nous ne fussions intervenus et n’eussions aidé à le rendre meilleur, plus sage et plus habitable.


Il n’est d’ailleurs pas dit qu’il n’en soit pas ainsi; et que toutes nos conquêtes spirituelles, tout ce qui paraît à certaines heures nous acheminer vers un avenir moins affreux que le passé, tous les bons courants mystérieux qui parcourent parfois notre terre, tout ce qui nous attend après la mort, ne soit pas dû à l’intervention d’un de ces mondes. Il est vrai que nous ne voyons pas et ne ressentons guère ces interventions; mais il est également vrai que ces êtres d’un monde supérieur, étant nécessairement plus dépouillés de matière, plus spiritualisés que nous, nous demeurent forcément invisibles. Dans l’infini du firmament, nous découvrons des myriades de mondes qui sont des mondes matériels comme le nôtre; et nous ne pouvons découvrir que ceux-là, attendu que tout ce qui ne ressemble pas plus ou moins à notre terre, nous échappe inévitablement. Mais l’espace qui nous paraît vide entre les étoiles est infiniment plus vaste que celui qu’elles occupent; et il serait assez étrange qu’il ne fût pas peuplé de mondes que nous n’apercevons point; ou plutôt ne fût pas lui-même tout un monde que nos yeux sont incapables de saisir.

Il est au surplus vraisemblable que si nous ne voyons pas ces autres mondes, ceux-ci, n’étant plus matériels, ne voient plus la matière, et, par conséquent, nous ignorent autant que nous les ignorons; car nous pensons, sans doute à tort, qu’étant visibles les uns aux autres, nous le sommes nécessairement à tous les autres êtres. Il est, au contraire, à présumer que ces êtres spirituels passent à travers nous sans se douter de notre présence et que n’étant sensibles et attentifs qu’à ce qui émane de l’esprit, ils ne soupçonnent et ne découvrent notre existence qu’à proportion que nous nous rapprochons de l’état où ils sont.

III

Considérez la terre à son origine: d’abord nébuleuse informe qui se condense peu à peu, ensuite globe de feu, rocs en fusion qui tourbillonnent dans l’espace durant des millions d’années, sans autre but que de se ramasser et de se refroidir; incandescence inimaginable, dont aucune de nos sources de chaleur ne peut nous donner une idée, stérilité essentielle, scientifique, absolue et qui s’annonçait irrémédiable et éternelle. Qui eût dit que de ces torrents de matière en ébullition qui semblaient avoir à jamais détruit toute vie et tout germe de vie, allaient sortir toutes les formes de la vie, depuis les plus énormes, les plus robustes, les plus résistantes, les plus fougueuses et les plus abondantes, jusqu’aux plus ténues, aux plus invisibles, aux plus précaires, aux plus éphémères, aux plus subtiles? Qui surtout eût osé prévoir qu’allait en naître ce qui paraît le plus étranger aux rocs et métaux liquéfiés ou pâteux qui formaient seuls la surface, le noyau et le tout de notre globe, je veux dire l’intelligence et la conscience humaine?


Est-il possible de concevoir évolution et aboutissement plus inattendus? Qu’est-ce qui pourrait nous étonner après un tel étonnement et que ne sommes-nous en droit d’espérer d’un monde qui a produit ce que nous voyons et ce que nous sommes après avoir été ce qu’il fut? S’il est parti d’une sorte de négation de la vie, de la stérilité intégrale et de pire que le néant pour aboutir à nous, où n’aboutira-t-il pas en partant de nous? Si sa naissance et sa formation élaborèrent de tels prodiges, quels prodiges ne nous réservent pas son existence, sa prolongation indéterminée et sa dissolution? Il y a une distance incommensurable et des transformations inconcevables de l’effroyable et unique matière des premiers jours, à la pensée humaine de ce moment; il y aura sans doute une pareille distance et des transformations aussi peu concevables de la pensée de ce moment à ce qui lui succédera dans l’infini des temps.

Il semble qu’au commencement, notre terre ne savait que faire de sa matière et de ses forces qui s’entre-dévoraient. Dans l’immense vide enflammé où elle se consumait, elle n’avait pas encore l’ombre d’un but ou d’une idée; aujourd’hui, elle en a tant que nos savants usent en vain leur existence à les rechercher et sont débordés par le nombre de ses combinaisons mystérieuses et inépuisables.

Elle ne disposait alors que d’une seule force, la plus destructrice que nous connaissions: le feu. Si tout est né du feu, qui lui-même ne paraissait né que pour détruire, que ne naîtra-t-il pas de ce qui ne paraît né que pour produire, engendrer et se multiplier? Si elle a su tirer un tel parti des laves et des cendres ignées qui étaient les seuls éléments qu’elle possédât, quel parti ne tirera-t-elle pas de tout ce qu’elle possède enfin?

IV

Il est bon de nous dire parfois que nous habitons, sinon un univers, tout au moins une terre qui n’a pas encore épuisé son avenir et ses surprises et qui est bien plus près de son commencement que de sa fin. Elle est née d’hier et vient à peine de débrouiller son chaos. Elle est au début de ses espoirs et de ses expériences. Nous croyons qu’elle va vers la mort; au contraire, tout son passé nous démontre qu’il est beaucoup plus vraisemblable qu’elle s’avance vers la vie. En tout cas, à mesure que s’écoulent ses années, la quantité et surtout la qualité de la vie qu’elle engendre et entretient augmente et s’améliore. Elle ne nous a donné que les prémices de ses miracles; et il n’y a probablement pas plus de rapport de ce qu’elle est à ce qu’elle fut qu’il n’y en a de ce qu’elle est à ce qu’elle sera. Sans doute, quand éclateront ses plus grandes merveilles, n’aurons-nous plus notre vie d’aujourd’hui; mais sous une autre forme, nous serons toujours là, nous existerons toujours quelque part, à sa surface ou dans ses profondeurs, et il n’est pas tout à fait invraisemblable qu’un de ses derniers prodiges ne nous atteigne dans notre poussière, ne nous réveille et ne nous ressuscite pour nous attribuer enfin la part de bonheur que nous n’avions pas eue et nous apprendre que nous avions eu tort de ne plus nous intéresser, par delà nos tombes, aux destinées de cette terre dont nous n’avions pas cessé d’être les fils immortels.

 

XII
LES DEUX LOBES

Un soldat m’écrit, du front, la lettre que voici:

«Il y a des fondrières et des squelettes dans la forêt. J’y ai découvert et admiré des dieux en ruines sous la végétation toujours vivante et admirable: leur âme s’est évaporée. L’odeur du Christ ne me séduit guère; j’aime mieux celle du Bouddha. Ce que j’adore en lui, c’est la contradiction fondamentale qui cherche à nous assurer notre immortalité en nous démontrant notre fatal anéantissement. Il enseignait dans le même souffle l’illusion du Moi et sa réincarnation périodique; absurdité apparente qui implique la connaissance de la vérité la plus profonde, de la nature même de l’être, à la fois et alternativement collective et individuelle. Cette découverte, qu’il n’a pas formulée, aurait dû le conduire ailleurs qu’au Nirvâna, ce paradis des fruits trop verts…

«L’homme est membré de façon à n’apercevoir qu’une moitié de l’univers, et l’esprit de structure ordinaire ne perçoit guère qu’un hémisphère de vérité. Affligée d’une «migraine» congénitale, l’humanité ne pense qu’avec une moitié de son cerveau, avec le lobe oriental ou occidental, antique ou moderne; son esprit se mord la queue; les antinomies s’y poursuivent en un cercle sans fin, que Kant crut découvrir, mais que le Bouddha avait tenté d’ouvrir. Il possédait les vertus complémentaires; il fut religieux et rationnel; en même temps qu’il résumait le mysticisme oriental, il fut le plus scientifique des esprits anciens, à une époque où la science n’existait pas mais se fondait dans la sagesse. Les modernes qui ont voulu condenser en philosophie l’effort collectif et à peine commencé de la science, ont piteusement échoué, parce qu’ils pensaient seulement en occidentaux, empêtrés dans la contradiction d’aspirations idéalistes et de raisonnements matérialistes; tandis que la formule du Bouddha pourrait encore, et presque sans craquer, contenir sans l’entraver cet effort gigantesque. Depuis la mort du prince-penseur, jusqu’à l’essor de la science contemporaine, la véritable philosophie n’a pas fait un pas en avant; le spiritualisme arabe ou chrétien, et son réactif le matérialisme positiviste ou scientifique, sont des reculs en directions contraires, de faux monismes qui, prenant l’extrême pour le suprême, veulent fixer le centre de gravité sur la circonférence de la roue. Les explorateurs d’au-delà devront partir du carrefour de la synthèse religieuse et de l’analyse scientifique, et entraîner par la main ces sœurs rivales.

«La vérité brille au centre d’un cercle de spectateurs, et il faut franchir sa flamme pour reconnaître un frère dans l’adversaire d’en face. Il faut s’étendre au centre de l’espace pour percevoir l’identité de ses points cardinaux: Totum et NihilAlter et Ego. Le souci de convertir autrui doit céder au besoin de compléter et d’équilibrer notre propre point de vue. Dans la forêt sacrée où des pionniers ont pénétré de toutes parts et en tous temps, les plus hardis doivent nécessairement se rapprocher les uns des autres. Même s’ils ne peuvent se joindre, ils peuvent s’entendre et s’encourager mutuellement. L’aboi le plus modeste peut être bienvenu dans la solitude et le silence où mûrit la vérité de l’avenir…»

J’ai tenu à recueillir cette page. Elle pose, en un raccourci remarquable, mais peut-être trop prompt, deux ou trois des grands problèmes, qui au fond n’en sont qu’un, auxquels, à moins de renoncer à tout, nous devons essayer de répondre: immortalité ou anéantissement, flux et reflux, existence alternativement collective et individuelle, extériorisation et intériorisation, qui forment le grand rythme cosmique, dont notre vie et notre mort ne sont que d’infimes pulsations.


Mais remarquons d’abord que la contradiction fondamentale qui cherche à assurer notre immortalité en nous démontrant notre fatal anéantissement, ne se trouve pas dans le Bouddha, et qu’il n’est pas exact de dire qu’il enseigne dans le même souffle l’illusion du moi et sa réincarnation périodique. La doctrine de la réincarnation n’est point du Bouddha. Il l’avait trouvée toute faite, elle existait avant lui, si profondément enracinée dans son peuple qu’il ne songe même pas à la contester. Au point de vue exotérique, il veut seulement la désarmer, lui enlever son aiguillon, la rendre inoffensive. Il veut réduire la vie à tel point qu’elle ne trouve plus de quoi se réincarner. Selon la doctrine exotérique, qui n’est qu’une préparation à la vérité ésotérique, la vie n’est que souffrances et son seul but est la rédemption ou l’extinction de la souffrance. Cette extinction se trouve dans le Nirvâna, qui n’est pas l’annihilation mais l’absorption de l’individu dans le Tout. La mort ordinaire, à cause de la réincarnation perpétuelle du même individu, ne peut pas supprimer la souffrance. Il faut donc trouver une sorte de «surmort», qui rende impossible toute réincarnation, et cette surmort ne peut être obtenue que par l’homme qui se sera efforcé de mourir durant toute sa vie et aura volontairement coupé tous les liens qui le rattachent à l’existence: tout amour, tout espoir, tout désir, toute possession. Lorsqu’au terme de cette surmort systématique et volontaire, viendra la mort réelle, elle ne trouvera plus un germe vivant qui puisse se réincarner. Cette surmort, ainsi obtenue, devancera de plusieurs siècles ou millénaires la purification, la rédemption finale et l’absorption en l’unique absolu.

On a dit que c’était exactement le contre-pied de la doctrine du Christ. Chez le Bouddha la vie ne serait que l’entrée dans la mort; tandis que chez le Christ, la mort est l’entrée dans la vie. Au fond, c’est la même chose et tout se termine par l’absorption en la divinité, car la doctrine du Christ n’est qu’une branche mutilée du grand tronc de la religion mère.

Voilà la solution que nous propose le cerveau le plus prodigieux, le plus grand sage de l’humanité et qui savait des choses que nous ne savons plus et ne retrouverons peut-être jamais. Voilà le fond de la religion d’un demi-milliard d’hommes. Il n’est peut-être rien qui soit plus près de la dernière vérité.


Remarquons cependant que le problème: immortalité ou anéantissement, ne devrait pas être posé en ces termes, le mot anéantissement ne pouvant s’employer que métaphoriquement pour désigner une vie que nous ne comprenons plus, attendu que le néant est la seule chose dont l’existence soit absolument impossible et l’inexistence absolument certaine.

Quant à l’immortalité, ici encore il y a équivoque, puisque le néant ne pouvant exister, l’immortalité est inévitable, et la seule question qui reste à résoudre est de savoir si cette immortalité sera ou non accompagnée d’une prolongation quelconque de notre conscience actuelle.

Mais s’il est probable que le problème de l’immortalité plus ou moins accompagné de conscience restera longtemps en suspens, la réponse à la question de la «migraine», ou plutôt de l’hémiplégie congénitale, est sans doute plus facile à trouver. En tout cas, elle demeure dans un domaine que nos investigations immédiates sont à même d’explorer. C’est, somme toute, une question historique et géographique. Il semble, en effet, qu’il y ait, dans le cerveau humain, un lobe oriental et un lobe occidental, qui n’ont jamais fonctionné en même temps. L’un produit ici la raison, la science et la conscience; l’autre sécrète là-bas l’intuition, la religion, la subconscience. L’un ne reflète que l’infini et l’inconnaissable; l’autre ne s’intéresse qu’à ce qu’il peut limiter, à ce qu’il peut espérer de comprendre. Ils représentent, par une image peut-être illusoire, la lutte entre l’idéal matériel et l’idéal moral de l’humanité. Ils ont plus d’une fois essayé de se pénétrer, de se mêler et de travailler de concert; mais le lobe occidental, tout au moins sur l’étendue la plus active de notre globe, a jusqu’ici paralysé et presque annihilé les efforts de l’autre. Nous lui devons d’extraordinaires progrès dans toutes les sciences matérielles, mais aussi des catastrophes telles que celles que nous subissons aujourd’hui et qui, si nous n’y prenons garde, ne seront pas les dernières ni les pires. Il est temps, semble-t-il, de réveiller le lobe paralysé, mais nous l’avons tellement négligé que nous ne savons plus au juste ce qu’il peut faire.

 

XIII
ESPOIR ET DÉSESPOIR

I

Le même soldat, devenu mon filleul de guerre, m’écrit encore:

«J’éprouve une joie ineffable à rester l’homme moyen et à professer le vide. J’ai senti la grande paix descendre en moi, le jour où je me suis résigné au sort commun, c’est-à-dire à l’ignorance et à la mort. J’ai trouvé la vie en y renonçant, et me sens très riche depuis que je ne suis plus rien. Ne me tentez pas vers cette subtile vanité spirituelle qui constitue l’un des plus formidables obstacles à la dernière libération du moi. Orgueilleux, certes, je le fus, et ne le suis que trop encore, mais nous ne pouvons extraire des vertus que de nos vices. Avec plus d’ardeur que je n’ai embrassé le fantôme d’une supériorité individuelle, je tends les bras vers l’égalité dans l’homogène, vers la plénitude du vide…»

Il a raison, mais il pense ici avec le lobe oriental de son cerveau, le lobe asiatique, et la pensée de ce lobe ne conseille que l’inaction, le renoncement, «l’enchantement du désenchanté», comme disait Renan, ou plutôt la satisfaction du désespoir. Il est certain que tout ce que nous voyons, tout ce que nous sentons, tout ce que nous savons, nous engage dans ce désespoir, que nos méditations—surtout celles de ce même lobe asiatique—peuvent du reste rendre très vaste, aussi beau et presque aussi habitable que l’espoir. Mais que savons-nous, au regard de ce que nous ne savons pas? Nous ignorons tout ce qui nous précède et tout ce qui nous suit, et, en un mot, le tout de l’univers. Notre désespoir, qui paraît d’abord le dernier mot et le dernier effort de la sagesse est donc fondé sur ce que nous savons, qui n’est rien, tandis que l’espoir de ceux que nous croyons moins sages peut se fonder sur ce que nous ignorons, qui est tout.

Encore qu’il s’y mêle, si nous voulons être tout à fait justes, plus d’une raison d’espérer que nous ne rappellerons pas ici; admettons donc qu’en ce rien que nous savons ne se trouve que le désespoir, et que l’espoir ne soit qu’en ce tout que nous ignorons. Mais au lieu de n’écouter que notre lobe oriental qui nous conseille d’accepter cette ignorance inactive et d’y ensevelir notre existence, n’est-il pas plus raisonnable de faire travailler en même temps notre lobe occidental qui cherche à découvrir ce tout? Il est possible qu’il y trouve aussi, en fin de compte, le désespoir, mais c’est peu probable, car on ne saurait imaginer un univers qui ne serait qu’un acte de désespoir. Or, si l’univers n’est pas un acte de désespoir, rien de ce qui s’y trouve n’a de raisons de désespérer. En tout cas et en attendant, cette recherche nous permettra sans doute d’espérer aussi longtemps qu’existera cet univers.

II

Une des plus dangereuses tentations qui assaillent celui qui se penche sur la nature et qui voit, à mesure qu’il avance, les mystères se multiplier et s’étendre en tous sens, à l’infini, c’est le découragement devant la tâche impossible et le renoncement. Il laisse tomber les armes. Surtout au dernier versant de la vie, il est trop enclin à se résigner, à ne pas aller plus avant, à ne plus faire d’effort, à s’endormir dans l’«à quoi bon?», à ne plus rien apprendre, puisqu’il a appris qu’il ne saura jamais rien.

Il éprouve déjà ce désir de se rendre à merci, quand il envisage la plus humble, la plus petite des sciences. Que sera-ce quand il tentera de les embrasser toutes? L’esprit se perd, a le vertige et demande à fermer les yeux. Il ne faut pas les fermer. C’est la plus basse trahison que puisse commettre l’homme. Nous n’avons pas autre chose à faire en cette vie qu’à chercher à savoir où nous sommes. Nous ne nous trouvons pas d’autre raison d’être, nous n’avons pas d’autre devoir. Ne pas savoir n’est qu’un désagrément; ne plus chercher à savoir est le malheur suprême et sans remède, la désertion inexcusable.

Pourtant, sans renoncer, il est bon de ne pas se nourrir de trop petites illusions. Ayons toujours devant les yeux certaines vérités qui nous remettent à notre place. Il est certain que nous ne saurons jamais tout, et tant que nous ne saurons pas tout, nous serons comme si nous ne savions rien. Il est fort possible, comme l’insinue le Rig-Véda, que Dieu lui-même, ou la cause première ne sache pas tout. Il est également possible que l’univers n’ait encore, en aucune de ses parties, pris conscience de soi, ignore d’où il vient et où il va, ce qu’il fut et ce qu’il sera, ce qu’il a fait comme ce qu’il veut faire; et, d’autre part, il est probable que s’il ne l’a pas appris, il ne l’apprendra jamais, attendu, ainsi que je l’ai déjà dit, qu’il n’y a aucune raison pour qu’il puisse faire dans l’infini des temps qui nous suivra ce qu’il n’a pu faire dans l’infini des temps qui nous précéda.

S’il y a une conscience de l’univers ou un Dieu, il sait tout ce qu’il doit savoir ou ne le saura jamais. Et s’il le sait, pourquoi a-t-il fait ce qu’il a fait, qui ne peut mener à rien; attendu qu’il nous aurait déjà menés où il faudrait aller? Pourquoi n’a-t-il pas préféré le néant ou du moins ce que nous appelons le néant, seule forme du bonheur stable, immuable, incontestable et compréhensible?

Nous comprendrions peut-être, et encore serait-ce bien difficile, un univers immobile, immuable, éternel, un univers arrivé; nous ne pouvons comprendre un univers en mouvement ou dont, tout au moins, toutes les parties que nous voyons sont sans cesse en mouvement et en évolution à travers l’espace et le temps, un univers se précipitant à des vitesses vertigineuses vers un but qu’il n’atteindra jamais puisqu’il ne l’a pas encore atteint.

On peut dire, pour se consoler, que tout désespoir ne vient que de l’étroitesse de notre vue, mais il convient d’ajouter qu’il en est de même de tout espoir.

 

XIV
MACROCOSME ET MICROCOSME

Les biologistes constatent que l’embryon humain récapitule—très rapidement durant les premiers mois de son évolution, plus lentement dans les derniers—toutes les formes de vie qui ont précédé l’homme sur cette terre.

La tache arrondie qu’est le germe devient une sphère creuse, une sorte de sac à paroi double, qu’on appelle Gastrula et dont l’orifice d’invagination resserré prend le nom de Blastopore. C’est la vie protozoaire, le début, encore gélatineux, de la vie animale, à laquelle succède, à la suite de transformations qu’il serait trop long d’énumérer, la vie polypéenne.

Puis, de chaque côté de la tête, apparaissent les «arcs branchiaux», qui correspondent aux branchies des poissons. A la fin du premier mois, les membres ne sont encore que de simples bourgeons; par contre, l’embryon est pourvu d’une queue qui, repliée, lui touche presque le front. Il a alors l’aspect d’un têtard et vit d’une vie toute aquatique, baigné dans le liquide amniotique qui représente pour lui l’eau dans laquelle évoluent librement les embryons des poissons et des batraciens.

Il s’agit maintenant de prendre une résolution et de savoir ce qu’on en fera. Il se trouve à peu près dans la situation où se trouvait la vie à l’origine des espèces; et la nature, comme pour humilier l’homme ou s’humilier elle-même en se remémorant ses erreurs et ses hésitations, recommence ses tâtonnements, ses impairs, ses repentirs et ses expériences ratées. Des formes ébauchées, comme la corde dorsale, se résorbent, les reins primitifs disparaissent pour faire place aux reins définitifs qui sont gigantesques et remplissent la plus grande partie de la cavité péritonéale. Gigantesque est aussi le foie qui envahit presque toute la cavité viscérale, gigantesque la tête presque aussi grosse que le reste du corps; et dans cette gigantesque tête se forment les vésicules oculaires primitives qui sont également énormes, comme est énorme la vésicule ombilicale. C’est la période incohérente et monstrueuse qui correspond à l’époque de démence et de gigantisme où la nature, encore inexpérimentée, ébauchait aveuglément des êtres incertains, formidables, hétéroclites, déséquilibrés, à la fois oiseaux, crocodiles, éléphants et poissons, comme si elle n’avait pas encore pris son parti, opéré ses classifications, dégagé ses lois et acquis le sens des proportions, de la mesure et des conditions essentielles au maintien de la vie qu’elle créait.


Voilà, en gros, la récapitulation qui se passe sous nos yeux; mais dont, sans doute, beaucoup d’incidents nous échappent ou ne fixent pas assez notre attention, car il est possible qu’ils reproduisent des formes que nous ne connaissons pas, qui n’ont même pas laissé de traces géologiques, attendu que le nombre des espèces disparues est infiniment plus grand que celui des espèces que nous connaissons.

Le docteur Hélan Jaworski peut donc très justement affirmer que la période embryonnaire correspond à la période géologique. Et de même que dans la grande évolution terrestre, nous voyons disparaître peu à peu les poissons cuirassés, les monstrueux reptiles, les gigantesques mammifères, dans la petite évolution embryonnaire, nous voyons se dissoudre le rein primitif, la corde dorsale, la vésicule ombilicale, le foie diminuer, la disproportion de la tête au reste du corps s’amoindrir, en un mot la nature s’assagir, reconnaître ses torts, profiter de son expérience, réparer de son mieux ses erreurs et, peu à peu, acquérir le sens de l’équilibre, de l’économie et de la mesure.

Entre la période géologique qui correspond à l’apparition de l’homme sur la terre et la naissance de l’enfant, le docteur Jaworski trouve d’autres analogies ingénieuses mais un peu plus risquées. L’accouchement est, en effet, précédé d’un déluge en miniature causé par le déchirement des enveloppes fœtales qui laissent échapper le liquide amniotique. Puis, l’enfant, au moment où il entre dans la vie, connaît brusquement une sorte de période glaciaire. Il passe, en effet, d’un milieu où règne une température de plus de trente-sept degrés, à l’air extérieur qui en compte à peine seize ou dix-huit. L’impression de froid est si terrible qu’elle arrache au nouveau-né son premier cri de douleur.


Quelle est la signification de cette étrange récapitulation?

Le docteur Jaworski est d’avis que si la petite évolution embryonnaire qui prépare la naissance de l’homme, répète la grande évolution terrestre, cette dernière ne serait de son côté qu’une vaste période embryonnaire qui préparerait une naissance qu’on ne peut pas encore imaginer. Je ne sais s’il réussira à étayer suffisamment cette gigantesque hypothèse. S’il y parvient, il nous aura réellement fait faire, ainsi qu’il le promet, «un pas dans l’essence des choses». En attendant, par ses travaux préparatoires, il nous aura toujours fait faire un autre pas très utile, vers une vérité, incontestable, cette fois, qui, pour être moins inattendue n’a jamais été mise en lumière avec autant de patience et n’est pas moins grosse de conséquences.


Le docteur Jaworski entreprend donc de démontrer que le corps de l’homme réunit en lui, nettement reconnaissables, tous les êtres vivants qui existent actuellement sur cette terre et qui y ont existé depuis l’origine de la vie. En d’autres termes, chaque être résume en lui tous ceux qui l’ont précédé; et l’homme, le dernier venu, renferme l’Arbre biologique tout entier, à tel point que si l’on dissociait son corps, si l’on pouvait séparer chacun de ses organes et les maintenir isolément en vie, on parviendrait à reconstituer toutes les formes existantes, à repeupler la terre de toutes les espèces qu’elle a portées, depuis le protoplasme primitif jusqu’à cette synthèse, cet aboutissement que nous sommes.

On pourrait aller plus loin et affirmer, comme le font les occultistes orientaux, que nous renfermons également en nous, en germe ou à l’état d’ébauche, tous les êtres, toutes les formes qui viendront après nous. Mais ici nous quitterions la science proprement dite pour nous égarer dans une hypothèse naturellement invérifiable.


Ainsi donc, ce n’est pas seulement au figuré, comme le pressentait le langage courant quand il parle de l’arbre vasculaire, des rameaux nerveux, de la grappe ovarienne, ce n’est pas seulement par analogie mais au pied de la lettre et dans toute la rigueur scientifique que notre cœur n’est au fond qu’une méduse, que nos reins sont des éponges, que nos intestins représentent les polypes et notre squelette les polypiers, que nos organes reproducteurs sont des vers ou des mollusques, que la colonne vertébrale et la moelle épinière remplacent les échinodermes, tandis que les brachiopodes et les cténophores renaîtraient de notre œil, que les reptiles se retrouveraient dans notre appareil digestif et les oiseaux dans notre appareil respiratoire; et ainsi de suite.

Je le répète, il ne s’agit pas ici de métaphores et de correspondances plus ou moins approximatives, élastiques et plausibles, mais de constatations rigoureusement et méticuleusement établies.

Je ne puis naturellement vous mettre sous les yeux les détails de la démonstration du docteur Jaworski. Elle ne saurait admettre la moindre solution de continuité, et, à travers les trois volumes publiés jusqu’ici, nous mène à des conclusions qu’il est bien difficile de contester. On affirmait sans trop y croire et sans y regarder de trop près que l’homme est un microcosme. Il semble bien prouvé aujourd’hui que ce n’est pas seulement littérairement défendable, mais scientifiquement exact. Nous sommes une colonie préhistorique, immense et innombrable, une agglomération vivante de tout ce qui vit, a vécu et probablement vivra sur la terre. Nous ne sommes pas seulement les fils ou les frères des vers, des reptiles, des poissons, des batraciens, des oiseaux, des mammifères ou de n’importe quel monstre qui a souillé ou épouvanté la surface du globe; nous les portons en nous, nos organes ne sont qu’eux, nous en nourrissons tous les types, ils n’attendent qu’une occasion pour s’évader de nous, reparaître, se reconstituer, se développer et nous replonger dans la terreur. A leur propos, aussi justement qu’à propos des pensées secrètes, des vices et des fantômes qui nous peuplent, on pourrait répéter le mot que le vieillard d’Emerson disait à ses enfants affolés par une étrange figure dans la sombre entrée: «Mes enfants, vous ne verrez jamais rien de pire que vous-mêmes!» Si toutes les espèces disparaissaient et que seul l’homme subsistât, aucune ne serait perdue et toutes pourraient renaître de son corps, comme si elles sortaient de l’Arche de Noé, depuis le protozoaire presque invisible, jusqu’aux formidables colosses d’avant le déluge qui lècheraient les toits de nos maisons.

Il est donc assez probable que toutes ces espèces prennent part à notre existence, à nos instincts, à tous nos sentiments, à toutes nos pensées; et nous voici une fois de plus ramenés aux grandes religions de l’Inde qui avaient pressenti toutes les vérités que nous découvrons peu à peu et, il y a des milliers d’années, nous affirmaient déjà que l’homme est tout et doit reconnaître son essence en tout être vivant.

 

XV
L’HÉRÉDITÉ ET LA PRÉEXISTENCE

Il y a dans la loi de l’hérédité qui veut que les descendants souffrent des fautes et profitent des vertus de leurs ancêtres des vérités qui ne sont plus contestées. Elles éclatent à tous les yeux. Le fils d’un alcoolique portera toute sa vie, de sa naissance à sa mort, dans sa chair et dans son esprit, le poids du vice paternel. On dirait que par cet exemple irrécusable, la nature a voulu affirmer et manifester avec ostentation le caractère implacable de sa loi; comme pour nous faire entendre qu’elle ne tient aucun compte de nos notions du juste et de l’injuste et agit selon le même principe dans toutes les ténébreuses circonstances où nous ne pouvons suivre les inextricables détours de sa volonté.

Il n’y aurait que cet exemple, qu’il suffirait à marquer d’infamie cette volonté inhumaine. Il n’y a pas de loi qui répugne davantage à notre raison, à notre sens des responsabilités, qui altère plus profondément notre confiance à l’univers et à l’esprit inconnu qui le dirige. De toutes les injustices de la vie, voici la plus criante, la moins compréhensible. Nous trouvons des excuses ou des explications à la plupart des autres; mais qu’un enfant qui vient de naître, qui n’a pas demandé à naître, soit, dès la première gorgée d’air qu’il aspire, frappé d’une déchéance irrémédiable, d’une condamnation féroce, irrévocable et de maux qu’il traînera jusqu’au tombeau, il nous semble qu’aucun des tyrans les plus odieux que l’histoire ait maudits n’aurait osé faire ce que la nature fait paisiblement chaque jour.

Mais portons-nous vraiment le poids de la faute des morts? D’abord, est-il bien sûr que les morts soient réellement morts et ne demeurent plus en nous? Il est certain que nous les prolongeons, que nous sommes la partie durable de ce qu’ils furent. Nous ne saurions nier que nous subissons encore leur influence, que nous reproduisons leurs traits et leur caractère, que nous les représentons presque tout entiers, qu’ils continuent de vivre et d’agir en nous; il est donc assez naturel qu’ils continuent également de supporter les conséquences d’une action ou d’une façon de vivre que leur départ n’a pas interrompue.

Mais, dira-t-on, je n’ai pas participé à cette action, à cette habitude, à ce vice que je paie aujourd’hui. Je n’ai pas été consulté, je n’ai pas eu l’occasion d’élever la voix, de retenir sur la pente fatale mon père ou mon aïeul qui se perdait. Je n’étais pas né, je n’existais pas encore.—Qu’en savons-nous?—N’y aurait-il pas, dans l’idée que nous nous faisons de l’hérédité, une erreur fondamentale? A l’un des bouts du fléau de la balance que nous accusons d’injustice, pend l’hérédité; mais à l’autre bout pèse autre chose dont on n’a jamais tenu compte, car elle n’a pas encore de nom, qui est le contraire de l’hérédité, qui plonge dans l’avenir au lieu de sortir du passé et qu’on pourrait appeler la préexistence ou la prénatalité.

De même que nos morts vivent toujours en nous, nous vivons déjà dans nos morts. Il n’y a aucune raison de croire que l’avenir, qui est plein de vie, soit moins actif et moins puissant que le passé qui est plein de morts. Au lieu de le descendre, ne faudrait-il pas remonter le cours des ans pour retrouver la source de nos actes? Nous ignorons de quelle façon ceux qui, jusqu’aux dernières générations, naîtront de nous, vivent déjà en nous; mais il est certain qu’ils y vivent. Quel que soit, dans la suite des âges, le nombre de nos descendants, quelles que soient les transformations que leur fassent subir les éléments, les climats, les terroirs et les siècles, ils garderont intacts, à travers toutes les vicissitudes, le principe de vie qu’ils ont tiré de nous. Ils ne l’ont pas pris ailleurs ou ne seraient pas ce qu’ils sont. Ils sont réellement sortis de nous; et s’ils en sont sortis, c’est que d’abord ils s’y trouvaient. Que faisaient donc en nous ces innombrables vies accumulées? Est-il permis de prétendre qu’elles y demeuraient absolument inactives? Quelles étaient leurs fonctions, leur puissance? Qu’est-ce qui les séparait de nous? Où commencions-nous, où finissaient-elles? A quel point se mêlaient aux nôtres leurs pensées et leur volonté?

Elles n’avaient pas encore de cerveau, direz-vous, comment pouvaient-elles penser et agir en nous? Il est vrai, mais elles avaient le nôtre. Les morts sont également privés de cerveau; néanmoins personne ne conteste qu’ils continuent de penser et d’agir en nous. Ce cerveau dont nous sommes si fiers, n’est pas la source, mais le condensateur de la pensée et de la volonté. Comme la bouteille de Leyde ou la bobine de Rhumkorff, il n’existe et ne s’anime que durant le temps qu’y passe ou qu’y réside le fluide électrique de la vie. Il ne produit pas ce fluide, il le recueille; ce qui importe, ce n’est point ses circonvolutions, comparables aux fils d’une bobine d’induction, mais la vie qui le parcourt; et que peut être cette vie, sinon le total de toutes les existences que nous accumulons en nous, qui ne s’éteignent pas à notre mort, commencent avant notre naissance et nous prolongent, en avant et en arrière, dans l’infini du temps?

On a parfois, dans des études ou des romans, essayé de mettre en scène ces vies diverses que nous hébergeons; et chacun de nous, s’il s’interroge sincèrement et profondément, découvrira en soi deux ou trois types très nets, qui n’ont de commun que le corps où ils séjournent, ne s’entendent guère entre eux, luttent sans cesse pour avoir le dessus et s’arrangent comme ils peuvent afin d’aller jusqu’au bout d’une existence dont l’ensemble forme notre moi. Ce moi sera bon ou mauvais, remarquable ou insignifiant, plus ou moins égoïste ou généreux, inquiet ou tranquille, pacifique ou belliqueux, héroïque ou pusillanime, hésitant ou décidé et entreprenant, sauvage ou raffiné, fourbe ou loyal, actif ou paresseux, chaste ou lubrique, modeste ou vaniteux, fier ou obséquieux, inégal ou constant, selon l’autorité que saura prendre sur les autres le type qui s’emparera des meilleures positions du cœur ou du cerveau. Mais même dans l’existence en apparence la plus stable, la plus une, la mieux équilibrée, cette autorité ne sera jamais incontestée ni définitive. Le type dominant se verra toujours discuté, attaqué, inquiété, circonvenu, harcelé, contrarié, sollicité, trompé, trahi et parfois sournoisement détrôné par un des types rivaux ou subalternes, dont il ne se méfiait pas ou qu’il ne surveillait plus assez étroitement. Il y a des coalitions inattendues, des compromis bizarres, des défections regrettables, des compétitions, des intrigues incessantes, de véritables coups d’état, notamment aux âges critiques et à chaque événement important; et toute cette tragédie intime et prodigieuse ne s’arrête un moment qu’à l’instant de la mort.

Mais encore une fois, pourquoi chercher uniquement dans le passé et parmi les ancêtres, les acteurs de ce drame qui est le drame humain par excellence? Qu’est-ce qui nous permet de supposer que les morts seuls y tiennent tous les rôles? Pourquoi ceux dont nous sommes sortis auraient-ils plus d’influence que ceux qui sortiront de nous? Les premiers sont loin de notre corps, d’insondables mystères les en séparent, et leur survivance peut être mise en doute; les autres habitent notre chair et leur existence ne saurait être contestée. Nous venons de voir que l’argument que l’on tire de l’absence de tout cerveau n’est pas invincible. Mais, ajoutera-t-on peut-être, comment voulez-vous que, n’ayant pas encore vécu, ils puissent avoir des habitudes, des vertus et des vices, des préférences et une expérience, en un mot, tout ce qui constitue un caractère et ne s’acquiert qu’au contact de la vie? Mais la même objection, dans la plupart des cas, pourrait être faite au sujet des ancêtres. En général, quand nous sommes sortis d’eux, ils étaient encore jeunes, ils n’étaient pas encore ce qu’ils sont devenus et ce que nous devenons d’après eux. Ils n’avaient pas encore pris les habitudes, la manière de penser ou de sentir, cultivé les vertus ou les vices que nous reproduisons. Le petit bourgeois maniaque, économe, circonspect et mesquin que nous sentons en nous, était peut-être encore un jeune homme prodigue, ardent et inconsidéré; le débauché était peut-être chaste, le voleur n’avait jamais volé et l’assassin pouvait avoir horreur du sang. Tout est à peu près également immatériel, et virtuel dans les deux cas; il ne s’agit ici que de tendances et de forces amorphes auxquelles le cerveau que nous tenons des uns, que nous passons aux autres, donne une forme.

Il est donc fort possible que le petit bourgeois, le débauché, le voleur ou l’assassin, loin d’être morts, ne soient pas encore nés et prennent une part aussi active que nos ancêtres aux agitations et parfois à la direction de notre vie. C’est ce qu’ont toujours pressenti ou révélé, le tenant peut-être d’une source inconnue et plus haute, les religions les plus anciennes et les plus vénérables de l’humanité, dont le christianisme et son dogme du péché originel ne sont qu’une réplique incomplète. Aujourd’hui encore, plus de six cents millions d’hommes croient à la préexistence des âmes, aux vies successives et à la réincarnation. Aux yeux de ces religions, le petit bourgeois qui nous procréa, il y a plusieurs siècles, est le même qui, un peu moins mesquin, un peu moins borné, amélioré par sa vie antérieure et le passage à travers les mystères de la mort, attend en nous le moment de renaître et, en l’attendant, se mêle à nos instincts, à nos sentiments, à nos pensées. Il n’y attend pas seul; il n’est qu’une vie dans la foule des vies qui nous ont précédés et viennent revivre en nous; et toutes ces vies passées et futures forment l’ensemble de la nôtre.

Nous ne discuterons pas ici cette doctrine des existences successives et de la réincarnation expiatrice et purificatrice, qui est l’explication la plus haute et, jusqu’à ce jour, la seule acceptable qu’on ait trouvée aux injustices de la nature. En l’état présent de nos connaissances, elle ne peut être qu’une hypothèse magnifique ou une affirmation qu’il est impossible de prouver. Ne quittons pas le terrain incontestable où se trouvent l’hérédité et la préexistence. L’hérédité est un fait acquis, une vérité expérimentale, la préexistence est une nécessité logique. On ne saurait, en effet, concevoir que ce qui naîtra de nous, déjà n’existe pas en nous, en fait, en principe, en germe, en essence ou en puissance; et, dès lors qu’il existe d’une façon probablement plus spirituelle que matérielle, il est bien moins surprenant qu’il porte plus ou moins la responsabilité de pensées et d’actes auxquels il ne saurait être entièrement étranger.

En tout cas, l’hérédité incontestable et la préexistence nécessaire nous rappellent une fois de plus que chacun de nous n’est pas un être unique, isolé, permanent, hermétiquement clos, indépendant des autres et séparé de tout dans l’espace et le temps, mais un vase poreux plongé dans l’infini, une sorte de carrefour où se croisent toutes les routes du passé, du présent et de l’avenir, une auberge au bord des chemins éternels, où se réunissent, pour y passer quelques jours, toutes les vies qui forment notre vie. Nous nous croyons morts quand elles quittent l’auberge, et nous nous imaginons qu’elles périssent aussi. Il est plus vraisemblable qu’il n’en est rien. Elles abandonnent simplement l’hôtellerie délabrée pour s’installer dans une maison nouvelle et plus habitable. Elles y emportent leurs créances et leurs dettes, y emménagent leurs habitudes, leurs instincts, leurs idées, leurs passions, leurs mérites, leurs fautes, leurs acquisitions et leurs souvenirs. La maison est changée, mais les hôtes sont les mêmes et l’existence d’autrefois reprendra son cours dans la demeure nouvelle, peut-être un peu plus haute, peut-être un peu plus belle, peut-être un peu plus claire…

 

XVI
LA GRANDE RÉVÉLATION

I

Nous désespérons de connaître jamais l’origine de l’univers, son but, ses lois, ses intentions, et nous finissons par douter qu’il en ait. Il serait plus sage de très humblement nous dire que nous ne sommes pas à même de les concevoir. Il est probable que s’il nous livrait demain la clef de son énigme, nous serions, autant qu’un chien à qui l’on montre la clef d’une horloge, incapable d’en comprendre l’usage. En nous révélant son grand secret, il ne nous apprendrait presque rien, ou du moins cette révélation n’aurait qu’une influence insignifiante sur notre vie, notre bonheur, notre morale, nos efforts et nos espérances. Elle planerait à de telles hauteurs que personne ne l’apercevrait; tout au plus débarrasserait-elle le ciel de nos illusions religieuses, ne laissant, à la place qu’elles y occupaient, que le vide infini de l’éther.


Il n’est pas dit, du reste, que nous ne possédions pas cette révélation. Il est fort possible que les religions de peuples disparus, Lémures, Atlantes et beaucoup d’autres, l’aient connue; et que nous en retrouvions les débris dans les traditions ésotériques parvenues jusqu’à nous. Il ne faut pas oublier, en effet, qu’à côté de l’histoire extérieure et scientifique, existe une histoire secrète de l’humanité qui tire sa substance de légendes, de mythes, d’hiéroglyphes, de monuments étranges, d’écrits mystérieux, du sens caché des livres primitifs. Il est certain que si l’imagination des interprètes de cette histoire occulte est souvent hasardeuse, tout ce qu’ils affirment n’est pas à dédaigner et mériterait d’être un jour examiné plus sérieusement qu’on ne l’a fait jusqu’ici.

L’essentiel de cette révélation ésotérique est fort bien résumé par M. Marc Saunier, disciple de Fabre d’Olivet et de Saint-Yves d’Alveydre, dans son livre: la Légende des Symboles. «Les Initiés, dit-il, ont toujours considéré chaque continent comme un être soumis aux mêmes lois que l’homme. Pour eux, les minéraux en constituent l’ossature, la flore, la chair, la faune, les cellules nerveuses, et les races humaines, la substance grise du cerveau. Ce continent ne serait lui-même qu’un organe de la terre dont chaque homme serait une cellule pensante, et dont la totalisation des pensées humaines exprimerait la pensée. La terre elle-même ne serait qu’un organe du système solaire considéré à son tour comme individu, et notre système solaire ne serait lui aussi qu’un organe d’un autre être de l’infini, dont l’étoile Alpha du Bélier manifesterait le cœur. Et enfin, par une dernière synthèse, on arrive au Cosmos qui exprime la totalisation générale de tout, en un être dont le corps est le monde, et la pensée, l’intelligence universelle, divinisée par les religions.»


Le fond de leur doctrine est nettement évolutionniste. Chaque continent n’a fait que transformer à son heure, et selon son idéal, les germes issus des terres hyperboréennes, et l’homme n’est que le résultat d’une évolution animale. Ils l’empruntent d’ailleurs presque totalement aux Hindous et précèdent ainsi de plusieurs milliers d’années les dernières hypothèses de notre science actuelle.

Mais, sans nous attarder dans ces sables mouvants, allons directement aux sources claires et sûres. Nous possédons, en effet, dans les livres sacrés et secrets de l’Inde, dont nous ne connaissons d’ailleurs qu’une infime partie, une cosmogonie qu’aucune pensée européenne n’a jamais dépassée. Il ne serait pas juste de dire que du premier coup elle atteignit les dernières limites où l’intelligence de l’homme puisse se hasarder sans se dissoudre dans l’infini, car elle est l’œuvre de siècles dont nous ne savons pas le nombre; mais il est incontestable qu’elle précède toutes les autres, que sa naissance est antérieure à tout ce que nous connaissons, et qu’à l’origine de tout, elle est allée au delà de tout ce que nous avons appris et de tout ce que nous pouvons imaginer de plus grand.


La première, par exemple, bien avant nos temps historiques, elle a su nous donner une idée concrète et vertigineuse de l’infini du temps. Le livre de Manou nous apprend que douze mille années des mortels ne représentent pour les dieux qu’un jour et une nuit; leur année composée de trois cent soixante jours compte donc quatre millions trois cent mille ans. Mille années des dieux ne forment à leur tour qu’un seul jour de Brahma, c’est-à-dire quatre milliards trois cent vingt millions d’années humaines, représentant la vie totale de notre globe; et la nuit de Brahma est d’égale durée. Trois cent soixante de ces jours et nuits font une année de ce dieu, et cent de ces années constituent une de ses vies, c’est-à-dire la durée de l’univers représentée par le chiffre formidable de trois cent onze mille et quarante milliards d’années. Après quoi, il recommence une autre vie. En ce moment, nous n’avons pas encore atteint le midi du jour actuel de Brahma, ni la moitié de la vie de notre globe terrestre.

Pour compléter cette esquisse de l’immense chronologie védique, je continue de me servir des notes que veut bien me confier mon filleul de guerre qui possède à fond cette science trop négligée. On verra du reste que chronologie et cosmogonie sont ici intimement liées.

«La journée de Brahma (quatre milliards trois cent vingt millions d’années) se décompose en quatorze vies de Manou, dont sept Manvantaras et sept Pralayas alternatifs. Le mot Manvantara veut dire intervalle entre deux Manous: l’un de ceux-ci apparaît à l’aurore et l’autre au crépuscule de cette période d’activité terrestre. Le Manou matinal donne son nom au Manvantara, et le Manou vespéral préside au Pralaya, c’est-à-dire à la période de dissolution, ou de statu quo négatif, mort, sommeil ou inertie selon le cas, qui sépare deux vagues de vie.

«L’évolution universelle est une chaîne sans commencement ni fin dont chaque anneau apparaît et disparaît tour à tour dans notre champ de conscience. Brahma lui-même ne meurt que pour renaître. Mais pour le souverain des mondes comme pour un astre quelconque ou pour le dernier des êtres organiques, il n’y a de mort et de dissolution qu’au point de vue individuel. L’obscurité est la rançon de la lumière, le soir compense le matin, la vieillesse est le prix de la jeunesse et la mort le revers de la vie. En réalité cependant, toute évolution est continuelle en même temps que discontinue; les Manvantaras et Pralayas sont à la fois simultanés et successifs; chaque vie individuelle est engendrée par son double élémental et engendre son double résidual. Tout déclin de vie dans un lieu donné coïncide avec une croissance d’être dans un lieu correspondant et se poursuit par une renaissance en un lieu nouveau. Au fond, il n’y a pas de vie individuelle. Nous sommes à la fois nous-même et un autre, nous-même et plusieurs autres, nous-même et tous les autres, nous-même et l’univers, nous-même et l’infini.

«L’évolution de notre globe terrestre est un cycle infinitésimal de cette évolution universelle, correspondant seulement à un jour et une nuit de Brahma et se divise en quatorze cycles composés chacun d’un Manvantara et d’un Pralaya. Le cycle de l’évolution organique sur notre globe solidifié représente une seule de ces subdivisions, c’est-à-dire que le rayon de la sphère organique n’est qu’un quatorzième du rayon de la sphère minérale. L’évolution minérale est évidemment continue, de la formation à la dissolution du globe. Si, entre les périodes d’activité géologiques, il existe un Pralaya quelconque, celui-ci, en dépit de l’étymologie du mot, doit être, non pas une dissolution parfaitement inconcevable au point de vue logique et scientifique, mais une période d’inertie ou de ralentissement, dont l’hypothèse est très admissible, et dont les périodes glaciaires survenues au cours même du Manvantara actuel nous offrent un exemple. Dans les cycles antérieurs de Manou, la terre a passé successivement par les divers états de condensation que la science considère comme ignés et qui correspondent à l’évolution élémentaire, éthérée, gazeuse et liquide. Pendant ces longues périodes, la vie actuelle existait en potentialité dans l’âme de la terre et en réalité sur d’autres globes que le nôtre.»

Mais ne poussons pas plus loin cette esquisse dont la complication deviendrait inextricable. Rappelons simplement cette magnifique doctrine de la réincarnation qui, à toutes les questions du juste et de l’injuste, immortelle torture des mortels, est la réponse la plus ancienne, la seule décisive et sans doute la plus plausible; et son corollaire, cette loi du Karma comme le dit si bien mon filleul, «la plus admirable des découvertes morales: elle représente la liberté abstraite, et suffit à affranchir la volonté humaine de tout être supérieur ou même infini. Nous sommes nos propres créateurs et les seuls maîtres de notre destin; nul autre que nous-même ne nous récompense ou ne nous punit; il n’y a pas de péché, mais seulement des conséquences; il n’y a pas de morale, mais seulement des responsabilités. Or, le Bouddha enseignait qu’en vertu même de cette loi souveraine, l’individu doit renaître pour moissonner ce qu’il a semé: cette certitude de renaissance suffisait à neutraliser l’horreur de la mort.»


Tout cela n’est-il qu’imaginaire, rêves de cerveaux plus ardents que les nôtres, hallucinations d’ascètes qu’étourdissent le jeûne et l’immobilité ou échos de traditions immémoriales laissées par d’autres races ou des êtres antérieurs à l’homme et plus spirituels? Il est impossible de s’en rendre compte, mais quelle qu’en soit l’origine, il est certain que le monument, dont nous n’avons entrevu qu’un angle de la base, est prodigieux et n’a pas l’air humain. Tout ce qu’on peut dire, c’est que nos sciences modernes, notamment l’archéologie, la géologie et la biologie, confirment plus qu’elles n’infirment l’une ou l’autre de ces révélations.


Mais là n’est pas, pour l’instant, la question. Admettons que l’une d’elles, celle des livres sacrés de l’Inde, par exemple, soit vraie, incontestable et scientifiquement établie par nos recherches, ou qu’une communication interplanétaire ou une déclaration d’un être surhumain ne permette plus de douter de son authenticité: quelle influence une telle révélation aura-t-elle sur notre vie? Qu’y transformera-t-elle, quel élément nouveau apportera-t-elle à notre morale, à notre bonheur? Sans doute fort peu de chose. Elle passera trop haut, elle ne descendra pas jusqu’à nous, elle ne nous touchera point, nous nous perdrons en son immensité, et, au fond, sachant tout, nous ne serons ni plus heureux ni plus savants que lorsque nous ne savions rien.

Ne pas savoir ce qu’il est venu faire sur cette terre, voilà le grand et l’éternel tourment de l’homme. Or, il faut bien se dire que la vérité vraie de l’univers, si nous l’apprenons quelque jour, sera probablement assez semblable à l’une ou l’autre de ces révélations qui, ayant l’air de nous apprendre tout, ne nous apprennent rien. Elle aura du moins le même caractère inhumain. Il faudra bien qu’elle soit aussi illimitée dans l’espace et le temps, aussi abyssale, aussi étrangère à nos sens et à notre cerveau. Plus la révélation sera immense et haute, plus elle aura chance d’être vraie; mais plus aussi elle s’éloignera de nous, moins elle nous intéressera. Nous ne pouvons guère espérer de sortir de ce dilemme décourageant: les révélations, les explications ou les interprétations trop petites ne nous satisferont point parce que nous les pressentirons insuffisantes, et celles qui seront trop grandes passeront trop loin de nous pour nous atteindre.

II

Il serait cependant souhaitable que cette révélation des livres sacrés de l’Inde fût authentique et que notre science encore si étroite, si petite, si timide et si incohérente, confirmât peu à peu, comme du reste elle le fait chaque jour à son insu, certains points épars dans l’immensité sans bornes de cette immémoriale vérité.

Elle aurait en tout cas, même si elle ne parvenait pas à nous atteindre directement, l’avantage d’élargir à l’infini notre horizon plus borné qu’on ne croit; de jalonner cet infini de repères magnifiques, de l’animer, de le peupler, de lui donner d’admirables visages, de le rendre vivant, sensible et presque compréhensible.

Nous savons tous que nous vivons dans l’infini; mais cet infini pour nous n’est qu’un mot sec et nu, un vide noir et inhabitable, une abstraction sans forme, une expression morte que notre imagination ne ranime un moment qu’au prix d’un effort fatigant, solitaire, inhabile, inassisté, ingrat et infructueux. En fait, nous nous tenons cantonnés dans notre monde terrestre et dans nos petits temps historiques, et tout au plus levons-nous parfois les yeux vers les planètes de notre système solaire et poussons-nous notre pensée, d’avance découragée, jusqu’aux époques nébuleuses qui précédèrent l’arrivée de l’homme sur notre globe. De plus en plus, délibérément, nous tournons sur nous-mêmes toute l’activité de notre intelligence et, par une regrettable illusion d’optique, plus elle rétrécit son champ d’action, plus nous croyons qu’elle l’approfondit. Nos penseurs et nos philosophes, de crainte de s’égarer comme leurs prédécesseurs, ne s’intéressent plus qu’aux aspects, aux problèmes, aux secrets les moins contestables; mais s’ils sont les moins contestables, ils sont aussi les moins hauts, et l’homme, en tant qu’animal terrestre, devient le seul objet de leurs études. Les savants, d’autre part, accumulent de petits faits, de petites observations sous lesquelles ils étouffent et qu’ils n’osent plus soulever ou entr’ouvrir pour y faire circuler l’air d’une loi générale ou d’une hypothèse salutaire, tant celles qu’ils hasardèrent jusqu’à ce jour furent successivement et pitoyablement démenties ou bafouées par l’expérience.

Néanmoins, ils ont raison d’agir comme ils font et de continuer leurs investigations, selon leurs étroites et sévères méthodes; mais il est permis de constater que plus ils croient s’approcher d’une vérité qui fuit, plus augmentent leurs incertitudes et leur désarroi, plus les assises sur lesquelles ils fondaient leur confiance leur semblent précaires, imaginaires et insuffisantes, et mieux ils se rendent compte de l’incommensurable distance qui les sépare encore du moindre secret de la vie. «Il semble, comme l’a prophétisé l’un des plus illustres d’entre eux, le physicien anglais sir William Grove, que le jour approche rapidement où l’on confessera que les forces que nous connaissons ne sont que les manifestations phénoménales de réalités au sujet desquelles nous ne savons rien, mais que les anciens connaissaient et auxquelles ils vouaient un culte.»

III

Voilà, en effet, ce qu’on ne peut s’empêcher de penser quand on étudie quelque peu cette révélation primitive, la sagesse d’autrefois et ce qui en a découlé. L’homme a su plus qu’il ne sait. Il ignorait peut-être l’énorme masse de petits détails que nous avons observés et classés et qui nous ont permis de domestiquer certaines forces dont il ne songeait pas à tirer parti; mais il est probable qu’il en connaissait mieux que nous la nature, l’essence et l’origine.

La haute civilisation de l’humanité que l’histoire, en tâtonnant, reporte à cinq ou six mille ans avant Jésus-Christ, est peut-être beaucoup plus ancienne, et sans admettre, comme on l’a affirmé, que les Égyptiens aient conservé des archives astronomiques durant une période de six cent trente mille ans, on peut considérer comme établi que leurs observations embrassaient deux cycles de précession, deux années sidérales, soit cinquante et un mille sept cent trente-six ans. Or, eux-mêmes n’étaient pas des initiateurs, mais des initiés, et tiraient tout ce qu’ils savaient d’une source plus ancienne. Il en est de même des Juifs, en ce qui concerne leurs livres primitifs et leur Kabbale; et des Grecs, parmi lesquels tous ceux qui réellement nous apprirent quelque chose sur l’origine, et la constitution de l’univers et de ses éléments, sur la nature de la divinité, de la matière et de l’esprit, tels qu’Orphée, Hésiode, Pythagore, Anaxagore, Platon et les Néo-Platoniciens, étaient également des initiés, c’est-à-dire des hommes qui, ayant passé par l’Égypte ou par l’Inde, avaient puisé à la même source unique et immémoriale. Nos religions préhistoriques, scandinaves ou germaniques et le druidisme celte, celles de la Chine et du Japon, du Mexique et du Pérou, malgré de nombreuses déformations, en dérivaient pareillement; de même que notre grande métaphysique occidentale, d’avant le matérialisme actuel, dont la vue est un peu basse, notamment les métaphysiques de Leibnitz, de Kant, de Schelling, de Fichte, de Hegel, s’en rapprochent et s’y abreuvent plus ou moins à leur insu.


Il est donc certain que par les Grecs, par la Bible, par le Christianisme qui en est un dernier écho, car l’auteur de l’Apocalypse et saint Paul étaient des initiés, nous sommes tout imprégnés de cette révélation, qu’il n’y en a pas, qu’il n’y en eut jamais d’autre, qu’elle est la grande révélation humaine ou surhumaine, et que par conséquent il serait juste et salutaire de l’étudier plus attentivement et plus profondément qu’on ne l’a fait jusqu’à ce jour.

IV

Où est la source de cette révélation? Nous la situons en Orient parce que c’est dans les livres sacrés de l’Inde que se trouve presque tout ce que nous en connaissons. Mais il est à peu près certain qu’elle est d’origine occidentale ou plutôt hyperboréenne et remonte à ces merveilleux peuples disparus, les Atlantes, dont les dernières colonies Protosythes florissaient il y a plus de onze mille ans et dont l’existence n’est plus niable.

On n’a pas oublié la page célèbre de Platon: Un jour que Solon s’entretenait avec les prêtres de Saïs sur l’histoire des temps reculés, l’un d’eux lui dit: «O Solon, vous autres Grecs, vous êtes toujours enfants. Il n’en est pas un seul parmi vous qui ne soit novice dans la science de l’antiquité. Vous ignorez ce que fit la génération de héros dont vous êtes la faible postérité… Ce que je vais vous raconter remonte à neuf mille ans.

«Nos fastes rapportent que votre pays a résisté aux efforts d’une puissance formidable qui, sortie de la mer Atlantique, avait envahi une grande partie de l’Europe; car, pour lors, cette mer était navigable. Près de ses bords était une île, vis-à-vis de l’embouchure que vous nommez les colonnes d’Hercule. On dit que de cette île, plus étendue que la Lydie et que l’Asie, il était facile de se rendre sur le continent.

«Dans cette Atlantide, il y avait des rois célèbres par leur puissance qui s’étendait sur les îles adjacentes et sur une partie du continent. Ils régnaient, outre cela, d’un côté sur la Lydie jusqu’à l’Égypte, et du côté de l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie… Mais il survint des tremblements de terre et des inondations; et dans l’espace de vingt-quatre heures, l’Atlantide disparut.»

Ce passage du Timée est la première lueur que l’histoire proprement dite ait projetée sur l’immense chaos des temps antédiluviens. Les recherches et les découvertes modernes l’ont confirmé point par point. Comme le dit Roisel, qui a consacré aux Atlantes un livre remarquable, moins connu que ceux de Scott Elliot et de Rudolf Steiner, et qui ne permet plus le moindre doute, «il est prouvé que bien avant les siècles historiques, les Atlantes avaient acquis une science merveilleuse dont l’humanité commence à peine à reconstituer les éléments et dont les puissantes épaves se retrouvent dans les Gaules, l’Égypte, la Perse, les Indes et la partie centrale du continent américain. Plus de dix mille ans avant notre ère, ils connaissaient la précession des équinoxes, les modifications si lentes que plusieurs astres éprouvent dans leur cours et les mille secrets de la nature. Ils avaient des procédés dont l’industrie moderne n’a pas encore pénétré les mystères».

Il ressort de ces études que l’humanité n’éprouva jamais désastre comparable à la disparition de l’Atlantide. Il lui faudra peut-être des milliers d’années pour réparer cette perte et remonter au niveau d’une civilisation qui avait sur l’origine et les mouvements de l’univers, sur l’énergie de la matière, sur les forces inconnues de ce monde et des autres, sur la vie d’outre-tombe, sur l’organisation sociale et l’économie politique, comparables à celle des abeilles, des certitudes dont nous glanons péniblement les débris dispersés. Rien ne prouverait mieux l’inutilité de l’effort de l’homme que cette perte inégalée, si l’on ne s’efforçait d’espérer malgré tout.

Peuple de métallurgistes prodigieux qui avaient découvert la trempe du cuivre que nous cherchons encore, peuple d’ingénieurs fabuleux dont la géométrie, au dire du professeur Smyth, commençait là où finit celle d’Euclide, ils soulevaient et transportaient à d’énormes distances, par des moyens mystérieux, des rochers de quinze cents tonnes et semaient par le monde ces fantastiques pierres mouvantes, appelées «pierres folles», «pierres de vérité», blocs de cinq cent mille kilos, si habilement couchées sur un de leurs angles qu’un enfant peut les mouvoir du doigt, tandis que la poussée de deux cents hommes serait incapable de les renverser et qui, géologiquement, n’appartiennent jamais au sol sur lequel elles se trouvent. Peuple d’explorateurs qui avaient parcouru et colonisé toute la surface de la terre, peuple de savants, de calculateurs, d’astronomes; ils semblent avoir été avant tout des rationalistes et des logiciens implacables, au cerveau pour ainsi dire métallique, dont les lobes latéraux étaient beaucoup plus développés que les nôtres. Ils n’appliquaient leurs aptitudes incomparables qu’à l’étude des sciences exactes; et le seul but de leurs efforts était la conquête du vrai. Mais l’étude de l’invisible, et de l’infini, sous leurs puissants regards devient elle-même une science exacte; et l’idée mère de leur cosmogonie, en vertu de laquelle tout sort de l’océan de la matière cosmique ou des flots sans limites de l’éternel éther pour y rentrer bientôt et pour en ressortir, défigurée et surchargée de mythes innombrables par l’imagination de leurs descendants ou de leurs colons dégénérés, est à la base de toutes les religions; et il est peu probable que l’homme en découvre jamais une qui la vaille et la puisse remplacer.

V

C’est dans les livres sacrés de l’Inde que nous trouvons les traces les plus sûres et les plus abondantes de cette cosmogonie ou de cette révélation.

Il y a moins d’un siècle, on ignorait à peu près totalement l’existence de ces livres. Leurs interprètes ont pris deux routes différentes. D’un côté, des savants, qu’on pourrait appeler officiels, ont donné la traduction d’un certain nombre de textes qu’on pourrait également qualifier d’officiels, textes qu’ils ne comprennent pas toujours et que leurs lecteurs comprennent encore moins. De l’autre, des initiés ou soi-disant tels, avec le concours d’adeptes d’une fraternité occulte, ont proposé, de ces mêmes textes ou d’autres plus secrets, une interprétation nouvelle et plus impressionnante. Ils inspirent encore, à tort ou à raison, quelque méfiance. On doit admettre l’authenticité et l’antiquité de certaines traditions, de certains écrits primitifs et essentiels, bien qu’il soit impossible de leur assigner une date approximative, tant ils se perdent dans les brumes de la préhistoire. Mais ils sont à peu près incompréhensibles sans clefs et sans commentaires, et c’est ici que commencent les doutes et les hésitations. Un grand nombre de ces commentaires sont également très anciens et, à leur tour, ont besoin de clefs, d’autres paraissent plus récents, d’autres enfin semblent contemporains et le départ est souvent malaisé entre ce qui se trouve en puissance dans l’original et ce que les interprètes croient y trouver ou y ajoutent plus ou moins volontairement. Or, le plus frappant, le plus grandiose et, en tout cas, le plus clair de la doctrine réside souvent dans les commentaires.

Il y a ensuite, comme je viens de le dire, la question des clefs, intimement liée à la précédente. Ces clefs sont plus ou moins maniables, s’imposent plus ou moins, paraissent parfois chimériques ou arbitraires, ne sont livrées qu’avec d’étranges précautions, une à une et parcimonieusement, et peuvent ouvrir plusieurs sens superposés. Et tout cela s’accompagne de réticences bizarres, de secrets soi-disant dangereux ou terribles, retenus au moment décisif, de révélations qu’on prétend incommunicables avant bien des siècles. Des portes qu’on allait franchir se referment brusquement à l’instant qu’on entrevoyait enfin un horizon longtemps promis, et derrière chacune d’elles se cache un initié suprême, un Maître encore vivant, gardien sacré des derniers arcanes, qui sait tout mais ne veut ou ne peut rien dire.

Notez, en outre, qu’une foule d’illuminés plus ou moins intelligents, de jeunes filles et de vieilles dames déséquilibrées, de naïfs qui adoptent d’emblée et aveuglément ce qu’ils ne comprennent pas, de mécontents, de ratés, de vaniteux, de roublards qui pèchent en eau trouble, en un mot la tourbe habituelle et suspecte qui s’agglomère autour de toute doctrine, de toute science, de tout phénomène un peu mystérieux, a discrédité ces premières interprétations ésotériques, dont la source même n’est pas très claire. Ajoutez enfin que l’incendie de la fameuse bibliothèque d’Alexandrie, où s’était entassée toute la science de l’Orient, l’anéantissement, au XVIe siècle, sous le règne mongol d’Akbar, de milliers d’œuvres sanscrites, la destruction systématique et impitoyable, surtout aux premiers siècles de l’Église et durant le Moyen Age, de tout ce qui se rapportait ou faisait allusion à cette révélation gênante et redoutée, nous ont enlevé nos meilleurs moyens de contrôle. Les adeptes, il est vrai, affirment, d’autre part, que les textes véritables, ainsi que les vieux commentaires qui seuls les rendent compréhensibles, existent encore dans des cryptes secrètes, dans des bibliothèques souterraines du Thibet ou de l’Himalaya, aux livres plus innombrables que tous ceux que nous possédons en Occident, et qu’ils reparaîtront dans un âge plus éclairé. C’est possible, mais en attendant ils ne nous sont d’aucun secours.

VI

Quoi qu’il en soit, ce que nous avons suffit à troubler profondément, et le contrôle que permettent les fragments sauvés de l’antiquité historique écarte absolument, quant aux éléments essentiels, tout soupçon de fraude ou de mystification plus ou moins récente. Au surplus, une fraude ou une mystification de ce genre ne paraît guère possible et serait tellement géniale qu’il faudrait l’admirer comme un phénomène presque égal à celui dont elle voudrait donner l’illusion, et convenir que jamais l’esprit de l’homme ne plongea plus avant dans l’infini du temps et de l’espace, dans l’origine des choses et ne s’éleva à de pareilles hauteurs. Elle aurait profité, cette révélation, de tout l’acquis de la science et de la pensée d’aujourd’hui, qu’elle n’aurait pu, sur le rythme des éternités, sur le va-et-vient du toujours devenir, sur le cycle sans fin et les existences périodiques du moi, sur la naissance, le mouvement et l’évolution des mondes, sur les souffles divins de l’intelligence qui les animent, sur Maya, l’éternelle illusion de l’ignorance, sur la lutte pour la vie, la sélection naturelle, le développement graduel et la transformation des astres et des hommes, sur les fonctions et les énergies de l’éther, sur la justice immortelle et infaillible, sur l’activité intermoléculaire et fantastique de la matière, sur la nature de l’âme et sur l’existence de l’immense puissance innommable qui gouverne l’univers, en un mot sur toutes les énigmes qui nous assaillent et tous les mystères qui nous accablent, nous donner des hypothèses plus satisfaisantes, plus logiques, plus cohérentes, plus plausibles, plus synthétiques, plus dignes de l’infini qu’elles cherchent à embrasser et que bien souvent elles semblent étreindre.


Mais, hâtons-nous de le répéter, il ne saurait être sérieusement question de fraude, puisque les textes ou les traditions qu’on pourrait suspecter se trouvent corroborés par d’autres textes, les inscriptions sacrées de l’Égypte, par exemple, que nul ne songe à contester. Tout au plus, rencontrera-t-on quelques passages antidatés par le zèle imprudent d’adeptes ou de commentateurs, quelques interpolations qui ne font qu’enguirlander les grandes lignes. Il s’agit bien, dans l’ensemble, d’une révélation qui remonte infiniment plus haut que tout ce que nous avons appelé la préhistoire, et dès lors il est légitime que notre étonnement n’ait plus de bornes.

VII

Fort bien, dira-t-on, cette interprétation de l’univers, cette anthropo-cosmogénèse est la plus haute, la plus vaste, la plus admirable, la plus inattaquable qu’on ait jamais conçue; elle déborde de toutes parts l’imagination et la pensée de l’homme; mais sur quoi tout cela repose-t-il? Il n’y a là, en fin de compte, que de magnifiques hypothèses audacieusement travesties en affirmations magistrales, péremptoires et dogmatiques, mais qui sont toutes invérifiables. C’est l’objection que j’ai faite moi-même, un peu hâtivement, dans un des premiers chapitres de la Mort.

Il est, en effet, incontestable que nous ne connaîtrons pas de si tôt, que nous ne connaîtrons peut-être jamais la vérité sur l’origine et la fin de l’univers ni sur tous les autres problèmes que ces affirmations résolvent. Seulement, il est curieux de constater que la science, chaque jour, se rapproche, malgré elle, de l’une ou l’autre de ces affirmations, et qu’elle ne peut en écarter ou démentir aucune. Il y a telle étude du chimiste Crookes, par exemple, sur la genèse des éléments qui, à son insu, devient nettement occultiste, tandis que la découverte de la radio-activité de la matière reproduit exactement la théorie des tourbillons de l’initié Anaxagore. Il en est de même, mutatis mutandis, du rôle attribué à l’éther, dernier et indispensable postulat de nos savants. Il en est de même des fonctions souveraines et essentielles de certaines glandes minuscules dont la médecine moderne commence à peine à retrouver l’importance et qui recèlent probablement les secrets primordiaux de la vie: la glande thyroïde qui préside à la croissance et à l’intelligence, la glande surrénale qui régente ce muscle inconscient qu’est le cœur et la glande pinéale, la plus mystérieuse de toutes, qui nous met en rapport avec les mondes inconnus. Il en est encore de même en astronomie où l’insuffisance manifeste de nos soi-disant lois cosmiques, notamment celle de la gravitation et de la formation des nébuleuses, pose une foule de questions auxquelles répond seule la cosmogonie orientale. Mais ceci demanderait une longue étude que je n’ai pas qualité pour entreprendre.

Au demeurant, rien ne nous oblige à accepter ces affirmations comme des dogmes. Il ne s’agit pas ici d’une religion qui nous impose sa foi aveugle, son Credo quia absurdum. Il nous est parfaitement loisible de les considérer comme de simples hypothèses, d’immenses, d’incomparables poèmes antédiluviens, dont la genèse de Moïse n’est qu’un fragment défiguré. Mais, en tant qu’hypothèses ou poèmes, il faut convenir qu’elles sont prodigieuses, que nous n’avons rien de meilleur, rien de plus vraisemblable à leur opposer et, qu’étant donnée leur antiquité indiscutable, leur origine préhistorique, elles semblent réellement surhumaines.

Faut-il admettre, comme le prétendent les occultistes, qu’elles nous viennent d’êtres supérieurs à l’homme, d’entités plus spirituelles vivant dans des conditions inconnues, qui occupaient notre terre ou les planètes voisines, avant notre venue; d’une civilisation lémuro-atlantéenne qui a laissé en la mémoire des peuples et sur le sol de notre globe, dans ses monuments mégalithiques, des traces indélébiles? C’est fort possible, mais ici encore nous sommes libres d’attendre les confirmations de l’archéologie hindoue, égyptienne, chaldéenne, assyrienne et persane, qui, sur ce point, comme sur tant d’autres, n’a pas dit son dernier mot.

VIII

Je sais bien que cette révélation, comme apparemment toutes celles qu’on pourra faire dans la suite des temps, remonte et aboutit à l’inconnaissable, à l’insoluble mystère de la divinité, de l’être ou de l’existence, et forcément s’arrête net devant cet inconnaissable aussi impénétrable, aussi inattaquable qu’une falaise de toutes parts infinie et formée d’un seul bloc de diamant noir. Il n’y a rien à faire, il n’y a qu’à s’arrêter; il n’y a pas à essayer de la tourner, de la prendre à revers; le revers, si l’on pouvait l’atteindre, étant nécessairement pareil à l’avers, attendu que l’inexistence de tout serait exactement aussi inexplicable, aussi incompréhensible que son existence. Il est vrai que dans les replis secrets de la doctrine, l’Univers et tout ce qu’il renferme est appelé Maya, c’est-à-dire l’illusion éternelle, et qu’ainsi, les deux mystères inconciliables s’unissent en un mystère plus haut dont l’intelligence de l’homme ne peut plus approcher.

Au fond, l’énigme primitive, le mystère primordial n’étant pas éclairci, tout le reste n’éclaire que des degrés qui mènent de la connaissance relative à l’ignorance absolue. Il est probable qu’il en sera de même pour toutes les révélations qui s’adressent à l’intelligence de l’homme tant qu’il vivra sur cette planète; car cette intelligence a des limites qu’aucun effort ne pourra reculer. Mais en attendant, il est certain que ces degrés, qui ne mènent à rien, l’ont néanmoins, d’emblée et dès les premiers jours, conduite au plus haut point qu’elle ait atteint, qu’elle puisse espérer d’atteindre. L’explication la plus ancienne embrasse du premier coup tous les essais d’explications proposés jusqu’ici. Elle concilie le positivisme scientifique avec l’idéalisme le plus transcendantal, elle admet la matière et l’esprit, elle accorde l’impulsion mécanique des atomes et des mondes avec leur direction intelligente. Elle nous donne une divinité inconditionnée, «cause sans cause de toutes les causes», digne de l’univers qu’elle est elle-même et dont celles qui lui ont succédé dans toutes nos religions ne sont que des membres épars, mutilés et méconnaissables. Elle nous offre enfin, par sa loi de Karma, en vertu de laquelle chaque être porte dans ses vies successives les conséquences de ses actes et se purifie peu à peu, le principe moral le plus haut, le plus juste, le plus inattaquable, le plus fécond, le plus consolant, le plus chargé d’espoirs qu’il soit possible de proposer à l’homme. Il semble que tout cela mérite qu’on l’examine, qu’on la respecte et qu’on l’admire.

IX

Cette admiration et ce respect n’empêchent pas d’ailleurs que nous ne soyons libres de choisir, de rejeter beaucoup de choses ou de les réserver en attendant d’autres clartés. Quand on nous dit, par exemple, que le Cosmos est guidé par une série infinie de hiérarchies d’êtres sensibles, ayant chacun une mission à remplir et qui sont les agents des lois karmiques et cosmiques; quand on ajoute que chacun de ces êtres a été un homme dans un Manvantara précédent ou se prépare à le devenir dans le Manvantara actuel ou dans un Manvantara futur, qu’ils sont des hommes perfectionnés ou des hommes naissants et que dans leurs sphères supérieures et moins matérielles, ils ne diffèrent moralement des êtres humains terrestres qu’en ce qu’ils ne possèdent pas le sentiment de la personnalité et de la nature émotionnelle humaine; quand on affirme enfin que ce que nous appelons la Nature inconsciente est, en réalité, un ensemble de forces manipulées par des êtres semi-intelligents (Élémentals), dirigés par les hauts esprits planétaires (Dhyan-Chohans), dont le total forme le Verbe manifesté du Logos non manifesté et constitue, en même temps, l’intelligence de l’univers et sa loi immuable; nous pouvons rendre hommage à l’ingéniosité de ces spéculations comme à celles de milliers d’autres qui peut-être serrent la vérité de plus près que nos meilleures et nos plus récentes hypothèses scientifiques; nous sommes libres d’en prendre et d’en laisser ce qui nous plaît. Tout cela, je l’accorde, n’est nullement prouvé, n’est vérifié ou ne sera vérifiable qu’en certains détails, tandis que les grandes lignes fondamentales échapperont probablement toujours au contrôle de notre intelligence désarmée. Mais ce que nous devons, je le répète, admirer sans réserve, c’est le prodigieux édifice spirituel qu’offre l’ensemble de cette révélation, l’immense effort intellectuel qui, dès l’aube de l’humanité, tenta de débrouiller l’insondable chaos de l’origine, de la structure, de la marche, de la direction et de la fin de l’univers, et semble y avoir réussi de façon telle que jusqu’ici on n’a rien trouvé qui l’égale, ne s’en inspire ou, souvent à son insu, n’y retourne.

X

Je disais, dans la première partie de cette étude, qu’une révélation trop haute, fût-elle incontestable, n’aurait guère d’influence sur notre vie, y transformerait peu de chose, passerait trop loin de nous dans l’immensité de l’espace et ne descendrait pas dans notre pensée et notre cœur. En alla-t-il ainsi de celle dont nous parlons, qui est la seule vraiment surhumaine et encore acceptable et presque inattaquable que nous ayons eue? Oui et non, selon le point de vue où l’on se place. Tout ce qu’il y a en elle de trop grand, excepté sa notion de l’éternité, n’a pas réellement modifié nos idées, n’a pas imprégné nos mœurs. Elle n’a même pas atteint profondément les peuples qui nous l’ont transmise et qui, renonçant à la comprendre, l’ont transformée en un polythéisme anthropomorphe, barbare et monstrueux. Il en est à peu près de même partout ailleurs. Toutes les religions, du paganisme, en passant par la Chine et le Japon, la Gaule et la Germanie, le Mexique et le Pérou, jusqu’au christianisme avec ses variantes et ses surgeons, en sont issues; mais toutes n’ont pu vivre et régner sur les hommes, qu’en la défigurant, en la mutilant, en la rapetissant à la plus petite taille des âmes de leur temps, en la rendant méconnaissable. Il est donc assez probable qu’il en irait pareillement de toute autre plus grande, s’il était possible, eût-elle tous les caractères d’une révélation divine, directe, authentique, indubitable, irréfutable, irrécusable; en un mot, de celle que nous attendons encore sans oser l’espérer.

 

XVII
LE SILENCE NÉCESSAIRE

Les occultistes orientaux nous affirment que dans les solitudes de l’Himalaya et du Thibet, vivent certains Initiés, certains Maîtres, héritiers de la sagesse des «Fils de la Lumière» ou des «Sept Primordiaux», qui possèdent les sept clefs qui permettent de comprendre les textes sacrés préhistoriques. Ils seraient les silencieux dépositaires du secret de forces intermoléculaires ou interéthériques, à l’aide desquelles des races d’êtres qui précédèrent l’homme sur cette terre transportèrent à d’énormes distances des monolithes de plus de cinq cent mille kilos, qui n’ont aucun rapport avec les pierres qui les entourent, et dont la disposition, l’orientation, astronomiquement réglée, trahit évidemment une intervention intelligente et même très savante.

Ces monolithes sont parfois sculptés, comme les fameux colosses de Bamian, dans l’Asie centrale, dont l’un a 60 mètres de haut; ou comme les cinq cent cinquante monstres de l’Ile de Pâques, dans la Polynésie, qui, pour le dire en passant, demeurent une des plus insolubles, des plus troublantes énigmes de ce monde. Taillées dans le basalte, couchées ou debout sur des plates-formes, ces sculptures, dont l’une a 29 mètres, sont incontestablement les plus antiques effigies humaines qu’on puisse trouver sur notre globe. Les savants officiels leur reconnaissent une origine antédiluvienne, tandis que les traditions ésotériques y voient les portraits de géants de la dernière race atlantéenne, dégénérée et sombrée dans la sorcellerie, peu avant la disparition du mystérieux continent dont l’Ile de Pâques ne serait que l’un des plus hauts sommets qui émergent aujourd’hui des solitudes du Pacifique.

J’ai en ce moment sous les yeux les photographies de quelques-uns de ces hallucinants colosses, et je ne crois pas que dans nos plus lourds cauchemars il soit possible d’imaginer figures plus redoutables, plus insensibles, plus impassibles, plus éternellement féroces, plus froidement hautaines, plus impitoyablement dédaigneuses, plus glacialement toutes-puissantes. Sont-ils Sélénites ou Martiens, avec leur bouche serrée et implacable, leurs yeux creux comme des abîmes de malédictions, ou protubérants et cerclés de lunettes d’aviateur? Nullement simiesques, comme on le pourrait croire, ils représentent plutôt des entités démoniaques et abstraites, tels que le Mal, l’Inéluctable et la Fatalité. Ils semblent moins inhumains que pré- ou posthumains et répondent effroyablement à certains souvenirs ancestraux endormis au fond de nos moelles, qui nous avertissent que de pareils visages ont irrécusablement existé.


Mais revenons à nos grands Initiés. Ils seraient, paraît-il, détenteurs de l’irrésistible et incommensurable force sidérale, qui est celle qui soutient et dirige les mondes, capable, s’il en était fait mauvais usage, de détruire en un instant toute l’espèce humaine, tout ce qui vit sur cette terre et la terre même; mais susceptible aussi, si elle était sagement domestiquée, d’assurer à l’homme une royauté définitive, peut-être l’accès d’autres étoiles et, en tout cas, une puissance telle que l’Age d’Or qui exista jadis, grâce à l’asservissement de cette force, refleurirait sur notre planète.

Il est possible, et, pour l’instant, nous n’avons pas à l’examiner. Mais que possédant, transmis d’Hiérophante à Candidat, ou, comme ils disent, «de bouche à oreille», le secret de cette force et de beaucoup d’autres, ils ne la livrent pas et ne la mettent point au service de l’humanité, c’est le grand reproche que l’on fait aux occultistes; et pour tous ceux qui ne savent pas que le but de l’Initiation n’est pas la puissance et le bonheur matériels, mais la sagesse, l’évolution et l’ascension de l’être intérieur, c’est la meilleure preuve qu’ils sont des mystificateurs et des imposteurs. Il se peut que, mis au pied du mur, ils se taisent parce qu’ils n’ont rien à dire; mais l’argument n’est pas aussi péremptoire que le croient ceux qui s’en prévalent. On le verra peut-être avant peu. Il n’est, en effet, pas impossible que, un jour, un hasard de la science ne mette l’un ou l’autre de nos savants dans une situation analogue à celle de ces Maîtres ou de ces Initiés. Pour lui aussi se posera alors la terrible question du silence nécessaire. Nous venons de constater dans cette guerre l’usage insensé et démoniaque que l’homme a fait de certaines inventions. Qu’adviendra-t-il si on lui met entre les mains d’autres énergies bien plus formidables, qu’on semble sur le point de découvrir et de libérer?

Il n’est pas prêt pour en savoir plus qu’il n’en sait. Il y va du salut de l’espèce. L’humanité qui sort à peine de l’enfance ou vient tout juste d’atteindre l’âge dangereux de l’adolescence (elle aurait à peu près seize ou dix-sept ans d’après le parallélisme historique très documenté et très impressionnant du docteur Jaworski), l’humanité a déjà dépassé la limite des inventions qu’elle peut s’assimiler ou supporter sans péril de mort. Presque toutes, à partir de la domestication de la vapeur et de l’apprivoisement encore suspect de l’électricité, lui ont fait incomparablement plus de mal que de bien. Les explosifs, par exemple, qui l’ont aidée à construire quelques routes,—ce que les Romains d’ailleurs faisaient aussi bien que nous,—à exploiter quelques mines, à percer quelques tunnels, lui ont coûté des millions de jeunes vies.

Peut-être est-il temps, non pas d’arrêter les recherches de la science, mais de contrôler ses découvertes et de réserver, comme le firent sagement les occultistes, à une élite d’Initiés rigoureusement éprouvés et liés par des serments inviolables, le secret d’énergies trop dangereuses autour desquelles nous tournons, qui vont se manifester et tomber dans le domaine public. Notre évolution morale retarde de plusieurs siècles sur notre évolution scientifique; et il est plus que probable que celle-ci, trop hâtive et trop intensive, entrave regrettablement la première. Il ne servira de rien d’aller en trois heures de Paris à Péking, de Péking à New-York et de New-York à Calcutta, si ces voyages réitérés et miraculeux laissent à l’arrivée ceux qui les effectuent dans le même état d’âme qu’au départ. Nous nous trouvons tous plus ou moins dans la situation de la Russie, qui n’a pas eu l’esprit et le cœur assez solides et assez fermes pour porter ce que la tête avait trop rapidement et trop artificiellement emmagasiné. Rien ne se répand plus vite, ne s’assimile plus facilement que les résultats de la science; rien, au contraire, n’est plus lent, plus pénible, plus précaire que l’évolution morale; et cependant, on s’en rend de mieux en mieux compte, c’est uniquement de celle-ci que dépendent le bonheur et l’avenir de l’homme.

 

XVIII
KARMA

I

Dépouillé de ses innombrables et inextricables complications orientales, qui répondent peut-être à des réalités mais sont invérifiables, Karma, l’infaillible Loi de Rétribution, est en somme ce que nous appelons plus vaguement, et sans trop y croire, la Justice immanente. Notre Justice immanente est une ombre assez vaine. Elle se manifeste fréquemment, il est vrai, à la suite d’actes monstrueux, de grands vices, de grands forfaits, de grandes iniquités; mais nous avons rarement l’occasion de constater qu’elle agit dans les mille petites injustices, cruautés, défaillances, malhonnêtetés, infamies de l’existence habituelle, quoique le poids total de ces méfaits mesquins, mais incessants, puisse être plus lourd que celui du crime le plus retentissant. En tout cas, son action étant plus éparse, plus diffuse, plus lente et plus souvent morale que matérielle, échappe presque toujours à notre observation; et comme, d’autre part, elle semble s’arrêter à l’instant de la mort, elle n’a presque jamais le temps d’exiger ce qui lui est dû, et, généralement, arrive trop tard au chevet d’un malade ou d’un agonisant qui a perdu conscience ou n’a plus le loisir d’expier.

Karma est donc, si l’on veut, la Justice immanente; seulement, ce n’est plus une déesse inconstante, inconsistante, incohérente, impuissante, erratique, capricieuse, inexacte, oublieuse, timide, inattentive, endormie, évasive, insaisissable et bornée par la tombe, mais un Dieu énorme et inévitable comme le Destin, un Dieu qui bouche toutes les issues, tous les horizons, tous les interstices de toutes les existences, omniprésent, omniscient, omnipotent, infaillible, impassible et incorruptible. Il est en nous comme nous sommes en lui. Il est nous-mêmes. Il est plus que nous: il est ce que nous sommes, tout en étant encore ce que nous fûmes et déjà ce que nous deviendrons. Nous sommes petits, évanescents et éphémères; il est grand, imperturbable, inébranlable, éternel. Rien ne lui échappe de ce qui nous échappe et sans doute nous échappera toujours par delà la tombe. Pas une action, pas une velléité, pas une pensée, pas l’ombre d’une intention, qui ne soit pesée plus rigoureusement qu’elle ne l’était par les quarante-deux juges posthumes qui attendaient l’âme sur l’autre rivage dont parle l’un des plus anciens textes de ce monde: le Livre des Morts égyptien. Tout est enregistré, daté, estimé, vérifié, classé, mis au compte du doit ou de l’avoir, de la récompense ou de l’expiation, au répertoire immense et éternel des clichés astraux. Il ne peut rien ignorer puisqu’il a pris part à tout ce qu’il juge; et il ne nous juge point du fond de notre ignorance présente, mais du haut de tout ce que nous apprendrons beaucoup plus tard. Il n’est pas seulement notre intelligence et notre conscience d’aujourd’hui qui s’éveillent à peine et ne comptent plus leurs erreurs; il est dès maintenant, déjà vivantes en nous quoique inactives, impuissantes, muettes et aveugles, notre intelligence et notre conscience à venir, alors qu’elles auront atteint, dans la suite des siècles, des évolutions, des expiations et des ascensions innombrables, les derniers sommets de la Sagesse et de la Clairvoyance.

A l’heure de notre mort, le compte semble clos; mais il dort simplement et nous ressaisira. Nous sommeillerons peut-être des centaines, voire des milliers d’années en «Dévachan», c’est-à-dire en l’état d’inconscience qui prépare à une incarnation nouvelle; mais au réveil, nous retrouverons, irrévocablement totalisés, l’actif et le passif; et notre Karma prolongera simplement la vie que nous avons quittée. Il continuera d’y être nous-mêmes et d’y assister à l’épanouissement des conséquences de nos fautes et de nos mérites et d’y voir ensuite fructifier d’autres causes en d’autres effets, jusqu’à la consommation des temps où toute pensée née sur cette terre finit par le perdre de vue.

II

Karma, on le voit, est, en somme, l’entité immortelle que l’homme forme par ses actes et ses pensées et qui le suit ou plutôt l’enveloppe et l’absorbe à travers ses vies successives et se modifie comme il se modifie sans cesse, mais en conservant toutes les empreintes antérieures. Les pensées, dit très justement la doctrine, construisent le caractère, les actions font l’entourage. Ce que l’homme a pensé, il l’est devenu; ses qualités, ses dons naturels s’attachent à lui comme les résultats de ses idées. Il est, en toute vérité, créé par lui-même. Il est, dans le sens le plus complet du mot, responsable de tout ce qu’il est. Il se trouve enveloppé dans le filet de tout ce qu’il a fait. Il ne peut ni défaire ni détruire le passé; mais, autant que les effets en sont encore à venir, il lui est possible de modifier ceux-ci ou de les retourner par des forces nouvelles. Rien ne peut le toucher qu’il n’ait mis en mouvement, aucun mal ne peut lui être fait qu’il ne l’ait mérité. Dans le déroulement infini des éternités, il ne rencontrera jamais d’autre juge que lui-même.

III

Il est certain que l’idée de ce juge suprême qui est la conscience sans rupture à travers les siècles et les millénaires, qui est chacun de nous de plus en plus éclairé, de plus en plus incorruptible et infaillible, mène à la morale la plus élevée, la plus sincère et la plus pure qu’il soit possible de concevoir et de sanctionner ici-bas. Le juge et l’accusé ne se trouvent pas face à face, ils sont l’un dans l’autre et ne forment qu’une seule et même personne. Ils ne peuvent rien se cacher et ont tous deux le même intérêt urgent à découvrir la moindre faute, l’ombre la plus légère et à se purifier le plus promptement, le plus complètement possible pour mettre un terme aux réincarnations et vivre enfin dans l’Être unique. Les meilleurs, les plus saints sont près d’y parvenir dès cette existence; mais détachés de tout, il ne cessent d’agir pour le bien de tous, car déjà ils se sentent tout. Ils vont plus loin que le mystique chrétien qui attend une récompense du dehors; ils sont leur propre récompense. Ils vont plus loin que Marc-Aurèle, le grand désenchanté, qui continue d’agir sans espérer que son action puisse profiter aux autres; ils savent que rien n’est inutile, que rien ne peut se perdre; c’est quand ils n’ont plus aucun besoin qu’ils travaillent avec la plus sereine ardeur.

Au rebours de ce qu’on croit trop généralement, cette morale, qui conduit au repos absolu, préconise l’activité. Écoutez à ce sujet les grands enseignements du Bhagavad Gita, le Chant du Seigneur, qui est peut-être, comme le pensent, non sans raison, ses traducteurs, le plus beau, c’est-à-dire le plus haut livre qui soit actuellement connu: «Notre affaire n’est que l’action, et jamais son fruit. Ceux-là sont à plaindre qui travaillent pour le fruit. Il faut accomplir l’action en communion avec le divin, c’est-à-dire en visant le Soi partout, en renonçant à tout attachement aux choses, également balancé entre le succès et le revers. Ce n’est pas en s’abstenant d’agir qu’on se libère de l’activité nécessaire, ni en renonçant simplement à l’action qu’on s’élève à la perfection. Il faut accomplir l’action qui convient, parce que l’action est supérieure à l’inaction et qu’en restant inactif on ne maintiendrait même pas l’existence du corps. Le monde est soutenu par toute action qui n’a que le sacrifice, c’est-à-dire le don volontaire de soi, pour objet; c’est dans ce don volontaire, sans attachement aux formes que l’homme doit accomplir l’action. Il faut accomplir l’action à seule fin de servir les autres. Celui qui voit l’inaction dans l’action et l’action dans l’inaction, est un sage parmi les hommes; il est harmonisé aux vrais principes, quelque action qu’il fasse. Un tel homme, ayant abandonné tout attachement au fruit de l’action, toujours content, ne dépendant de personne, bien que faisant des actions, est comme s’il n’en faisait pas. Le Sage, donc, heureux de tout ce qui lui advient, libéré des contraires, sans envie, égal dans le plaisir et dans la peine, dans le succès et l’insuccès, peut agir sans être lié; parce que n’étant plus attaché à quoi que ce soit, toutes ses pensées empreintes de sagesse et tous ses actes faits de sacrifices sont comme évaporés…»

N’oublions pas que ceci, qui fait partie du Mahabharata, le plus gigantesque poème de la terre, fut écrit il y a quatre ou cinq mille ans.

IV

Quelle que soit la plausibilité de la doctrine ou de la révélation, il est incontestable que cette morale et cette justification de la justice est la plus antique en même temps que la plus belle et la plus rassurante que l’homme ait imaginée. Mais elle est fondée sur un postulat que nous sommes peut-être trop enclins à refuser aveuglément. Elle demande, en effet, qu’on admette avant tout que notre existence ne finisse pas à l’heure de notre mort et que l’esprit ou le souffle vital, qui ne périt point, cherche un asile et reparaisse en d’autres corps. Au premier moment, le postulat semble énorme, inacceptable; mais, à l’examiner de plus près, son aspect devient beaucoup moins étrange, moins arbitraire et moins déraisonnable. Il est d’abord certain que si tout se transforme, rien ne périt ou n’est anéanti dans un univers qui n’a pas de néant et où le néant seul demeure absolument inconcevable. Ce que nous appelons néant ne saurait donc être qu’un autre mode d’existence, de persistance et de vie; et si l’on ne peut admettre que le corps qui n’est que matière, soit anéanti dans sa substance, il est non moins difficile d’accepter que, s’il était animé par un esprit,—ce qu’il n’est guère possible de contester,—cet esprit disparaisse sans laisser aucune trace.

Voilà le premier point du postulat, et le plus important, nécessairement accordé. Reste le second: les réincarnations successives. Ici, il est vrai, nous n’avons que des hypothèses et des probabilités. Il faut bien que cet esprit, cette âme, ce principe ou ce souffle de vie, cette pensée, cette substance immatérielle, peu importe le nom qu’on lui donne, s’en aille ou réside quelque part, fasse ou devienne quelque chose. Il peut errer dans l’infini de l’espace et du temps, s’y dissoudre, s’y perdre et y disparaître, ou du moins s’y mêler, s’y confondre avec ce qu’il y rencontre et finalement être absorbé dans l’immense énergie spirituelle ou vitale qui paraît animer l’univers. Mais de toutes les hypothèses, la moins vraisemblable n’est pas celle qui nous dit qu’au sortir d’un corps devenu inhabitable, au lieu de s’évader et s’égarer dans l’illimité qui l’épouvante, il cherche autour de soi un séjour analogue à celui qu’il vient de quitter. Évidemment, ce n’est qu’une hypothèse; mais, dans notre ignorance totale et terrible, elle se présente avant toute autre. Nous n’avons pour l’appuyer que la plus ancienne tradition de l’humanité, une tradition peut-être préhumaine et en tout cas tout à fait générale; et l’expérience tend à démontrer qu’au fond de ces traditions et de ces consentements universels, il y a presque toujours une grande vérité et qu’il convient de leur accorder plus d’importance et de valeur qu’on ne l’a fait jusqu’ici.

V

Quant aux preuves, ou plutôt aux prodromes de commencements de preuve, on n’a guère que les expériences du colonel de Rochas qui, au moyen de passes magnétiques, est parvenu à faire remonter à quelques médiums exceptionnels, non seulement tout le cours de leur existence actuelle, jusqu’à leur petite enfance, mais encore celui d’un certain nombre d’existences antérieures. Il est incontestable que ces expériences très sérieuses, très scientifiquement conduites, sont fort troublantes; mais le danger de la suggestion inconsciente ou de la télépathie n’en est pas et sans doute n’en sera jamais suffisamment écarté pour qu’elles deviennent réellement probantes.

On trouve encore, dans le même ordre d’idées, certains cas de réincarnation, comme celui d’une des fillettes du docteur Samona, relaté dans le numéro de juillet 1913 des Annales des Sciences psychiques. Ce cas, presque indubitable, est très curieux; mais s’il n’est pas unique, ceux qui s’en rapprochent sont trop rares pour qu’on en puisse faire état.

Restent enfin ce qu’on appelle les réminiscences prénatales. Il arrive assez souvent qu’un homme transporté dans un pays inconnu, dans une ville, un palais, une église, une maison, un jardin qu’il n’avait jamais visités, y éprouve l’étrange et très nette impression du «déjà vu». Il lui semble tout à coup que ces paysages, ces voûtes, ces salles, jusqu’aux meubles, aux tableaux qu’il y rencontre, lui sont familiers et qu’il en reconnaît tous les aîtres, tous les recoins, tous les détails. Qui de nous, ne fût-ce qu’une fois dans sa vie, n’a vaguement éprouvé une impression analogue? Mais souvent les réminiscences sont si nettes que celui, en qui elles se réveillent, peut servir de guide dans la maison ou le parc qu’il n’avait jamais parcouru et décrire d’avance ce qu’on trouvera dans telle pièce ou au détour de telle allée. Est-ce réellement souvenir d’existences antérieures, phénomène télépathique ou mémoire ancestrale et héréditaire? La même question se pose au sujet de certaines aptitudes ou facultés innées, en vertu desquelles on voit des enfants de génie, musiciens, peintres, mathématiciens ou simples artisans, connaître d’emblée presque tous les secrets de leur art ou de leur métier avant de les avoir appris. Qui oserait en décider?

Voilà à peu près tout ce qu’on peut invoquer en faveur de la réincarnation. Ce n’est pas suffisant pour emporter la balance. Mais toutes les autres suppositions, théories ou religions, hors le spiritisme, qui du reste s’accorde parfaitement avec les existences successives, ont de moins solides étais et même, à dire le vrai, n’en possèdent point du tout. Ils auraient donc mauvaise grâce de reprocher à celle que nous examinons la fragilité de ses arguments.

Encore une fois, qu’il serait souhaitable que tout cela fût vrai! Il n’y aurait plus d’incertitudes morales, plus d’inquiétude de la justice. Et c’est si beau, si parfait, que c’est peut-être réel. Un tel rêve, fait depuis si longtemps, depuis l’origine du monde, par tant de milliards d’hommes et qui, malgré des déformations nombreuses et profondes, fut en somme l’unique rêve de l’humanité, il est bien difficile d’admettre que d’un bout à l’autre il soit faux. Il n’est pas possible d’établir qu’il est fondé; mais au rebours de la plupart des religions qui en dérivent, il n’est pas possible non plus de démontrer qu’il est imaginaire et fabriqué de toutes pièces; et, dans le doute, pourquoi ne serait-il pas permis à la raison qu’il ne froisse jamais, de l’accepter, et au cœur d’espérer et d’agir comme s’il était vrai, en attendant que la science le confirme ou l’infirme ou nous en donne un autre qu’elle ne sera peut-être jamais à même d’élaborer?

Ce qui rebute d’abord beaucoup de ceux qui l’étudient, c’est l’affirmation trop assurée et arbitraire de mille petits détails, interpolations probables, comme en toutes religions, d’esprits inférieurs animés d’un zèle étroit et maladroit. Mais ces détails, regardés d’un peu haut, n’altèrent en rien les grandes lignes qui demeurent incommensurables, admirables et pures.

VI

Du reste, que la réincarnation soit admise ou rejetée, il y a sûrement survivance, puisque la mort et le néant ne se peuvent concevoir: et tout se réduit une fois de plus au problème de l’identité continuée. Même dans la réincarnation, cette identité, à notre point de vue actuel et borné, n’aurait qu’un intérêt relatif, attendu que toute mémoire des existences antérieures étant abolie, elle nous échapperait forcément. Demandons-nous, au surplus, si cette question de la personnalité sans solution de continuité a réellement l’importance que nous y attachons; et si cette importance n’est pas une erreur, un aveuglement passagers de notre égoïsme, de notre intelligence terrestres. Toujours est-il que nous l’interrompons et la perdons chaque nuit sans nous en inquiéter. Il nous suffit d’être assuré que nous la retrouverons au réveil pour nous tranquilliser. Mais supposons que ce ne soit pas le cas et qu’un soir on nous avertisse que nous ne la récupérerons point, qu’au matin suivant nous aurons oublié toute notre existence passée et recommencerons une vie nouvelle sans aucun souvenir qui nous rattache à l’ancienne. Aurions-nous la même épouvante, le même désespoir que si nous avions été prévenu que nous ne nous réveillerions point et serions précipité dans la mort? Je ne le crois pas, je pense même que nous en prendrions assez allègrement notre parti. Peu nous chaudrait que nous eussions à perdre la mémoire d’un passé, mêlé comme tous les passés, de plus de maux que de biens, pourvu que la vie continuât. Ce ne serait plus notre vie, elle n’aurait plus rien de commun avec celle de la veille; néanmoins nous ne croirions pas la perdre et nous garderions je ne sais quel espoir de retrouver ou de reconnaître quelque chose de nous-même dans l’existence à venir. Nous aurions soin de préparer celle-ci, de la mettre à l’abri du malheur et de la misère, de la rendre d’avance aussi agréable, aussi heureuse que possible. Il pourrait, il devrait en être de même, non seulement si nous croyons à la réincarnation, parce que le cas serait à peu près identique, mais encore si nous n’y croyons pas, puisqu’une survivance quelconque est presque certaine et que l’anéantissement total est réellement inconcevable.

VII

Peut-être, avec un peu de courage et de bonne volonté, nous serait-il possible, dès cette existence, de regarder plus haut et plus loin, de dépouiller un instant cet étroit et morne égoïsme qui ramène tout à soi, de nous dire que l’intelligence ou le bien que nos pensées et nos efforts répandent dans des sphères spirituelles n’est pas entièrement perdu, même quand il n’est pas certain que le petit noyau de mesquines habitudes et de médiocres souvenirs que nous sommes en jouisse exclusivement. Si les bonnes actions que nous avons faites, les intentions ou les pensées hautes ou simplement honnêtes que nous avons eues, s’attachent et profitent à une existence où nous ne reconnaîtrons pas la nôtre, ce n’est pas une raison suffisante pour les estimer inutiles et leur dénier toute valeur. Il est bon de nous rappeler parfois que nous ne sommes rien si nous ne sommes tout, et d’apprendre dès maintenant à nous intéresser à quelque chose qui ne soit pas uniquement nous-même et à vivre déjà de la vie plus vaste, moins personnelle, moins égoïste qui bientôt, et sans aucun doute, quelle que soit notre foi, sera notre vie éternelle, la seule qui compte et la seule à laquelle il soit sage de nous préparer.

VIII

Si l’on n’admet pas la réincarnation, Karma n’en subsiste pas moins; un Karma mutilé, il est vrai, écourté, sans ampleur, dont l’horizon est borné par la mort, qui commence sa besogne et fait de son mieux dans le peu de temps qu’il a devant soi; mais moins négligeable, moins impuissant, inactif et désarmé qu’on ne croit. En agissant dans son étroite sphère, il nous donne une idée assez exacte, bien que fort incomplète de ce qu’il ferait dans la grande que nous lui refusons. Mais ceci nous ramènerait à la question très discutable de la justice en ce monde. Elle est à peu près insoluble, parce que ses opérations décisives, étant intérieures et secrètes, échappent à l’observation. Après bien d’autres qui du reste l’avaient fait mieux que moi, j’en ai parlé ailleurs, notamment dans Sagesse et Destinée et dans le Mystère de la Justice; mais, comme dirait la sultane Schéhérazade, il n’y a pas d’utilité à le répéter.

IX

Revenons donc au Karma proprement dit, au Karma idéal. Il récompense le bien et punit le mal dans la suite infinie de nos vies. Mais d’abord, se demandera-t-on, qu’est-ce que ce bien, qu’est-ce que ce mal, qu’est-ce que la pire ou la meilleure de nos petites pensées, de nos petites intentions, de nos petites actions éphémères, au regard de l’immensité sans bornes du temps et de l’espace? N’y a-t-il point disproportion absurde entre l’énormité du salaire ou du châtiment et l’exiguïté de la faute ou du mérite? Pourquoi mêler les mondes, les éternités et les dieux à des choses qui, monstrueuses ou admirables d’abord, ne tardent pas, même dans les dérisoires limites de notre vie, à perdre peu à peu toute l’importance que nous leur accordions, à s’effacer, à disparaître dans l’oubli? Il est vrai, mais il faut bien parler des choses humaines en êtres humains et à l’échelle humaine. Ce que nous appelons mal ou bien, est ce qui nous fait du mal ou du bien, ce qui nuit ou profite à nous-même ou aux autres; et tant que nous vivrons sur cette terre, à peine de disparaître, il nous faudra bien y attacher une importance qu’en eux-mêmes ils n’ont point. Les plus hautes religions, les plus altières spéculations métaphysiques, dès qu’il s’agit de morale, d’évolution et d’avenir humains, furent toujours obligées de se réduire aux proportions humaines, de devenir anthropomorphes. Il y a là une nécessité irréductible, en vertu de laquelle, malgré les horizons qui tentent de toutes parts, il convient de borner ses pensées et ses regards.

X

Bornons-les donc et demandons-nous encore, en demeurant cette fois dans notre sphère, ce qu’est en somme ce mal que punit Karma? Si l’on va tout au fond des choses, le mal provient toujours d’un défaut d’intelligence, d’un jugement erroné, incomplet, obscurci ou borné de notre égoïsme qui ne nous fait voir que les avantages prochains ou immédiats d’un acte nuisible à nous-même ou aux autres, en nous cachant les conséquences lointaines mais inévitables qu’un tel acte finit toujours par engendrer. Toute l’éthique, en dernière analyse, ne repose que sur l’intelligence; et ce que nous appelons cœur, sentiments, caractère, n’est en fait que de l’intelligence accumulée, cristallisée, acquise ou héritée, devenue plus ou moins inconsciente et transformée en habitudes ou en instincts. Le mal que nous faisons, nous ne le faisons que par un égoïsme qui se trompe, qui voit trop près de soi les limites de son être. Dès que l’intelligence élève le point de vue de cet égoïsme, les limites s’étendent, s’élargissent, finissent par disparaître. Le terrible, l’insatiable moi qui nous cache la face de l’abîme perd son centre d’attraction et d’avidité, se reconnaît, se retrouve et s’aime en toutes choses. Ne croyons pas aveuglément à l’intelligence des méchants qui réussissent, au bonheur dans le crime. Il faudrait voir l’envers, c’est-à-dire la réalité souvent affreuse de ces succès; et puis, cette intelligence, sous forme d’habileté, de ruse, de déloyauté, est de l’intelligence spécialisée, canalisée dans un étroit circuit et, comme un jet d’eau étranglé, très puissante sur un point; mais non pas de l’intelligence véritable et générale, large et généreuse. Dès que s’ouvre celle-ci, il y a nécessairement honnêteté, justice, indulgence, amour et bonté, parce qu’il y a horizon, altitude, expansion, plénitude; parce qu’il y a connaissance instinctive ou consciente des proportions humaines, de l’éternité de l’existence et de la brièveté de la vie, de la situation de l’homme dans l’univers, des mystères qui l’enveloppent et des liens secrets qui le rattachent à tout ce qu’on voit comme à tout ce qu’on ne voit pas sur la terre et dans les cieux.

XI

Karma punirait donc le défaut d’intelligence? Et d’abord pourquoi pas? C’est le seul mal réel sur cette terre; et si tous les hommes étaient souverainement intelligents, il n’y aurait plus de malheureux. Mais où serait la justice? Nous possédons l’intelligence que la nature nous a donnée; c’est elle et non point nous qui devrait être responsable. Entendons-nous. Karma ne punit pas à proprement parler; il nous met simplement, après nos existences et nos sommeils successifs, au plan où notre intelligence nous avait laissés, entourés de nos actes et de nos pensées. Il constate et enregistre. Il nous prend tels que nous nous sommes faits, nous donne l’occasion de nous refaire, d’acquérir ce qui nous manque et de nous élever aussi haut que les plus hauts. Nous nous éléverons forcément, mais la lenteur ou la rapidité de notre ascension ne dépend que de nous. En fin de compte, l’injustice apparente qui accorde aux uns plus d’intelligence qu’aux autres, n’est qu’une question de date, une loi de croissance, d’évolution, qui est la loi fondamentale de toutes les vies que nous connaissons, depuis l’infusoire jusqu’aux astres. Nous ne pourrions nous plaindre que d’être venus plus tard que les autres; mais les autres à leur tour, avec plus de raison, pourraient se plaindre d’avoir été appelés trop tôt, de n’avoir pu profiter tout de suite de tout ce qui depuis leur naissance fut acquis. Il eût donc fallu, pour éviter nos récriminations, que d’emblée nous fussions tous sur le même plan, que nous fussions tous nés en même temps. Mais alors, l’univers eût été parfait, complet, immuable; immobile depuis le premier moment de son existence et de la nôtre. C’eût peut-être été préférable, mais il n’en est pas, il n’est sans doute pas possible qu’il en soit ainsi; en tout cas, aucune métaphysique, aucune religion, pas même la première, la plus grande, la plus haute, mère de toutes les autres, n’a eu l’idée d’écarter l’indiscutable, l’indubitable loi du mouvement infini, de l’éternel devenir; et il faut convenir que tout semble lui donner raison. Il est probable que rien ne serait s’il en était autrement; et que quelque chose ne peut être qu’à condition de devenir meilleur ou pire, de monter ou de descendre, de se composer pour se décomposer et se recomposer, et que le mouvement est plus essentiel que l’être ou la substance. Il en est ainsi parce qu’il en est ainsi. Il n’y a rien à faire, rien à dire, il n’y a qu’à constater. Nous sommes dans un monde où la matière périrait et disparaîtrait plutôt que le mouvement; ou plutôt où matière, espace, durée, existence et mouvement ne sont qu’une seule et même chose.

XII

Mais nous vivons aussi dans un monde où notre raison ne rencontre que l’impossible, l’insoluble et l’incompréhensible. Les interprétations suprêmes ne font que déplacer l’énigme, pour nous permettre d’entrevoir de plus haut l’immensité sans bornes où nous nous débattons. Donc, à côté des explications puériles, qu’à la suite de déformations successives toutes les religions ont tirées de la religion source, trois hypothèses finales s’offrent à notre choix: d’une part, le néant, l’inertie et la mort absolus qui sont inconcevables; d’une autre, le hasard et ses éternels recommencements sans modifications, sans espoir, sans but et sans fin, ou qui, s’ils mènent à quelque chose, mèneraient soit à l’anéantissement inconcevable, soit à la troisième hypothèse; le meilleur devenir infini, jusqu’à l’absorption totale dans l’imperfectible, l’immuable, l’immobile qui, comme je l’ai dit ailleurs, devrait déjà avoir eu lieu dans l’éternité qui nous précède, attendu qu’il n’y a aucune raison pour que ce qui n’a pu se faire dans cette éternité se puisse faire dans l’éternité à venir, laquelle n’est pas plus infinie, n’a pas plus d’étendue, n’offre pas plus de chances et n’est pas d’une autre nature que l’éternité passée.


La religion mère elle-même, la seule qui soit encore acceptable, rende compte de tout et qui ait tout prévu, ne sort pas de cette dernière impasse en étendant à des milliards d’années la durée d’un jour de Brahma, c’est-à-dire la période d’évolution, d’expiration, d’extériorisation et d’activité, et à un nombre égal de milliards d’années la durée d’une nuit de ce dieu, c’est-à-dire la période d’involution, d’inspiration, d’intériorisation, de sommeil ou d’inertie, pendant laquelle tout est réabsorbé dans la divinité ou l’unique absolu. Elle n’en sort pas davantage en multipliant ensuite ces jours et ces nuits par cent années qui forment une vie et cette vie par cent vies qui mènent à des chiffres qui ne sont plus exprimables; après quoi, un autre univers recommence.

Il y aurait donc également ici ou recommencement éternel sans espoir et sans but, ou, si progression il y a, perfection finale et immobilité qui devraient déjà être atteintes. Que chacun tire de tout ceci les conclusions qu’il voudra, qu’il pourra, ou s’incline, une fois de plus, en silence, devant l’Inconnaissable.

FIN