La trépidation by comte de Robert Montesquiou-Fézensac

ROBERT DE MONTESQUIOU

Pour faire suite à
“UNE PETITE MADEMOISELLE”

LA TRÉPIDATION

SCÈNES DE MŒURS MONDAINES

«Le monde est un trompe-l’œil immense, épouvantable.»

Hello.

OUVRAGE ORNÉ D’UN PORTRAIT DE L’AUTEUR PAR BOLDINI

PARIS
ÉMILE-PAUL FRÈRES
ÉDITEURS
100, faubourg Saint-Honoré, 100
Place Beauvau

 

DU MÊME AUTEUR

LE DOMAINE DU CHOIX

ÉTUDES ET ESSAIS EN PROSE

I. Roseaux Pensants.
II. Autels Privilégiés.
III. Professionnelles Beautés.
IV. Altesses Sérénissimes.
V. Assemblée de Notables.
VI. Brelan de Dames.
VII. Têtes d’Expression.
VIII. Têtes Couronnées.
IX. Majeurs et Mineurs.
X. Les Délices de Capharnaüm.
XI. Diptyque de Flandre, Triptyque de France.
XII. Élus et Appelés.
  La Divine Comtesse.
Étude sur Madame de Castiglione.
Une Petite Mademoiselle.
La Trépidation.
Scènes de Mœurs Mondaines.
Paraîtront successivement:
XIII. Le Mort Remontant.
  Le Dernier pli des Neuf Voiles (poésies).
Les Pas Effacés (mémoires).
Les Quarante Bergères (portraits satiriques), 6 séries.
 

ROBERT DE MONTESQUIOU
d’après son portrait par Boldini
Tableau légué au Musée du Luxembourg
 

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

Vingt exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, numérotés de 1 à 20,

Mille quatre cent quatre-vingts exemplaires sur vélin non satiné, numérotés de 21 à 1500,

et cent exemplaires d’auteur (hors commerce).

JUSTIFICATION DU TIRAGE

No

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

 

AVERTISSEMENT

Cet ouvrage était en cours d’impression et les premières épreuves corrigées quand la mort a surpris l’auteur, le 11 décembre 1921.

Selon la volonté expresse de Robert de Montesquiou, son exécuteur testamentaire a poursuivi la publication du livre. Si le lecteur y remarque çà et là quelques imperfections, elles sont dues à ce que l’auteur n’a pu, selon son désir et selon sa coutume, corriger et polir les dernières épreuves.

 

Note préliminaire.

Ce manuscrit venait de prendre fin, quand la guerre a pris naissance. Il ne représente donc plus qu’un grain de poussière, à peine un grain de poudre dans les plis d’un drapeau.

Enregistreur de façons d’être, desquelles son excuse était de les désapprouver, il apparaît par rapport aux circonstances actuelles de renouvellement et de relèvement, il apparaît, dis-je, dénué de sens, hormis le sens de l’exemple, salutaire, à sa façon, que peut offrir la reproduction des choses auxquelles il ne faut pas ressembler.

Après les destructions de Pompéï et d’Herculanum, quand les fouilles s’inauguraient, des vides se révélèrent, entre les laves durcies, des vides qui se trouvaient conserver exactement l’attitude et la stature de ceux que le désastre avait surpris dans leurs poses commencées. Le flux brûlant les avait moulés, tels qu’ils étaient alors, en train de tourner une phrase ou une poterie, et leurs cadavres, naturellement incinérés, une fois réduits en cendres, le moule formidable retenait, contenait, pour les survivants, la grâce ou la disgrâce des gestes, le sourire ou la grimace des visages, la petitesse ou la grandeur des corps.

S’il se renouvelle une ombre de cela, dans ces pages postdatées, elles fourniront, ne fût-ce qu’avec des creux et des manques, leur point de comparaison pour la reconstitution d’un passé peccant, et la reconstruction de l’avenir qui le survolera, comme un avion fait, des marécages.

Une voix haute, parfois douce, toujours forte, nous rappelle qu’à l’expiration de tant de douleurs glorieuses, le temps ne serait plus de bêler ou de niaiser.

Si donc ces pages ne reproduisent que bêlements et ne décrivent que niaiseries, ce qui est bien possible, mais n’est pas de ma faute, je rappelle à ceux qui pourraient les lire, qu’elles sont originaires du temps enfui, où les bêlements étaient paroles d’Évangile, et les niaiseries, eau bénite de cour.

*
* *
Aussi bien deux événements à la fois sociaux et mondains, ont-ils marqué l’avènement d’un règne, lequel me sépare des vivants qui l’inaugurent; ces événements, les voici.

Le premier met en scène un jeune couple à l’autel. C’est l’instant sacré de l’Élévation, l’enfant de chœur agite sa clochette, une de celles qui, sous leur rondeur de cuivre ajouré de découpures gothiques, mettent en mouvement et font retentir un nombreux drelin religieux, insupportable et tintinnabulant. La chose se prolonge et la mariée debout, alourdie de dentelles, près de son conjoint en frac, formule, assez haut pour être entendue, et mieux que des premiers rangs de l’auditoire épouvanté: «qu’on fasse taire cette clochette, sinon je vais hurler!» Le langage dans lequel ces paroles sont prononcées peut servir de renseignement, mais, en somme, ne fait rien à l’affaire.

L’autre événement n’est pas moins caractéristique. Un étranger, de passage à Paris, désire donner au monde et à soi-même, le spectacle d’une réunion de haut goût; mais, comme il y veut des invités de choix et qu’il ne connaît personne, il les fait désigner, trier sur le volet et finalement convoquer, en son nom, par le maître d’hôtel d’un restaurant de luxe, homme honoré de la confiance de l’amphitryon. Naturellement tous ces vrais aristocrates acceptent et, à l’heure dite, se présentent à l’entrée d’un local anonyme et somptueux, loué par l’étranger pour la circonstance. Debout, sur le seuil encombré, il accueille ses invités d’un air gracieux et les introduit dans la salle, sur ces propos rassurants et même confortables: «Soyez les bienvenus, il y a un buffet, toutes les consommations sont de qualité, il y en aura pour tout le monde, mais ne poussez pas.»

Quand j’ai entendu ces deux récits, je me suis dit que les séparations ethniques étaient consommées, et qu’il n’y aurait plus de place pour moi dans le monde où ils avaient pris naissance; non que je les désapprouve, mais parce qu’il est prudent d’établir une cloison étanche entre le «roseau pensant» et «le coup de poing Américain» ou, si vous préférez, entre le pot de terre et le pot de fer.

*
* *
Je me faisais une joie de dédier ce livre à mon ami le Docteur Jacquet. D’avance, il voulait bien l’aimer. S’il faut y voir la preuve d’un manque de goût, c’est la seule qu’il aura donnée, car il était un homme plein de tact et de grâce, autant que de connaissance et de savoir; mais il appréciait l’escrime des conversations, la parade, la parure des mots, tour à tour incisifs et persuasifs.

Donc, maintenir cette amicale dédicace à sa mémoire respectée, rien ne saurait représenter, de ma part, une plus sûre preuve que je crois vraiment avoir mis, dans ce petit tournoi, un peu de ce qui pouvait plaire à cet esprit affiné, en même temps qu’à cette âme loyale: la rupture de quelques lances, de quelques lancettes, en haine de la réussite indue, en faveur du mérite opprimé.

Pour le reste, je demande à ceux qui voudront bien consacrer quelques heures à cette lecture parfois acidulée, de la faire à la clarté de ce mot de Pascal: «l’homme aime la malignité; mais ce n’est pas contre les malheureux, c’est contre les heureux superbes; et c’est se tromper que d’en juger autrement.»

*
* *
Quel plus éloquent, quel plus pathétique témoignage pourrais-je fournir de la sincérité de mes intentions, que les deux lettres ci-jointes, reçues en novembre dernier.[1]

[1] 1914.

Cher ami,

J’ai été joyeux d’avoir de vos nouvelles. Si je ne vous ai pas répondu tout de suite, c’est que je traversais une crise terrible. La douleur aujourd’hui est moindre, mais mon état, pire encore, et je n’ai plus qu’un très faible espoir de salut. Je vous peine en vous le disant, mais il le faut.

Je viens de faire mon testament. Or j’ai reçu de vous un présent d’un ordre rare, inestimable, unique: «le Chancelier de Fleurs.» Ce beau livre ne peut quitter mes mains que pour rentrer aux vôtres. Je donne toutes indications utiles pour qu’il en soit ainsi, en y faisant joindre un joli grès, qui me vient d’Hœntschell. Avec une de ces fleurs, qui paraissent orgueilleuses de s’épanouir dans votre atmosphère, ça pourra être, de moi, un agréable souvenir.

Cher ami, plaignez-moi, mon sort est court. J’ai passé la plus belle part de ma vie à recueillir des matériaux de travail, maintenant à pied d’œuvre, mais qu’il me fallait quelques années pour coordonner, rédiger, faire vivre. Ces quelques années, le destin avare me les refuse, et je disparaîtrai sans avoir donné ma mesure. Je tâche à me consoler en songeant que tout est vanité.

Il n’en sera point ainsi pour vous, cher ami. Votre route est encore longue et belle. Je m’en réjouis profondément.

Votre amitié fut une des fiertés de ma vie. Je vous embrasse.

Jacquet.

Et quelques jours plus tard.

Cher ami,

Depuis votre dernière lettre, d’une pensée si haute, j’ai toujours espéré pouvoir vous répondre quelques mots, non point dignes d’elle, assurément, mais y tendant de mon mieux.

Je ne le puis. Je suis au bout de ma force.

Je veux vous dire, pourtant, que l’assurance d’avoir mon nom au seuil d’une de vos œuvres, je l’emporterai comme un juste et noble orgueil. Merci.

Cher et grand ami, adieu.

Ces lettres, en dehors des personnels sentiments qu’elles me témoignent, je les admire à tel point, pour leur simplicité dans le détachement, leur sérénité dans la détresse, que je ne puis plus plaindre celui qui les a écrites. Mais je puis, je dois le pleurer.

R. M.

A
LA MÉMOIRE
DU DOCTEUR LUCIEN JACQUET
Lorsque je renonçai, il y a, de cela, quelques années, au séjour du moins immédiat et prolongé, de la Capitale, il me fallut me résigner, par ce fait même, et bon gré mal gré, à ne plus prendre ma part de bien des choses bien Parisiennes.

Il me vint alors à l’esprit, d’examiner ce que je perdais de la sorte; et après en avoir pesé le plus ou moins d’importance, de le consigner dans un chapitre, que j’intitulerais: Regrets Facultatifs.

Ce chapitre est devenu un volume, ce volume que je vous dédie, mon cher ami, sachant vous faire plaisir, et lui faire honneur[2].

R. M.

[2] J’ai laissé la dédicace telle que je l’avais écrite, aujourd’hui offerte, non plus à une chère personne, mais à un pieux souvenir.

La Trépidation.
«Monsieur, je tombe d’accord avec vous que beaucoup de choses en ce temps sont odieuses; mais leur œuvre destructrice est nécessaire pour préparer la place nette aux perfections qui viendront ensuite. En d’autres termes, et pour me servir d’une phrase courante, nous sommes dans une période de transition.»

—«Je veux vous croire, mais je me soucie peu de ce qui sortira de vos ravages, surtout si c’est neuf. Je ne connais pas les mœurs futures pour les approuver, les costumes futurs pour les admirer, les institutions futures pour les respecter, et je m’en tiens à savoir que ce que j’approuve, ce que j’admire, ce que j’aime est parti. Je n’ai rien à faire avec ce qui succèdera. En conséquence, vous ne me consolez pas en m’annonçant ce triomphe de parvenus que je ne veux pas connaître.»

Gobineau.

Quand je publiai mon Etude sur Madame de Castiglione, un de mes plus précieux lecteurs parlait de l’auteur avec quelqu’un qui lui dit: «je l’aime mieux comme pamphlétaire». C’était évidemment une boutade. Je n’en espère pas moins que ce mécontent ne sera pas satisfait de ce livre-ci. Mais j’ai observé qu’un lecteur préfère toujours, à ce que nous lui offrons, ce que nous ne lui offrons pas; ou du moins ce qu’il compte bien ne nous voir jamais produire. Ce sera donc seulement si l’on me rapporte que le réclamant précité affirme à propos de cette Trépidation, qu’il m’aime mieux comme esthéticien, que je me mettrai à douter de la bénignité de ces pages.

*
* *
Maintenant, la morale de cet effroyable réquisitoire, ou si vous préférez, plus exactement, de ces notes badines.

Je regardais, l’autre jour, partir pour la chasse, un jeune homme de vingt-deux années, dans la direction d’une Ile-aux-Oiseaux, disposée par Dieu pour sa carabine inlassable. Sa physionomie souriante, son pas alerte et relevé, le jeu libre et souple de ses mouvements, sous sa cheviot nuancée, tout cela disait l’allégresse de porter, sur des épaules juvéniles, vaillantes et confiantes, même nos intolérables jours. (Y en eut-il jamais d’autres?) Tout cela disait sa foi en la vie, même soumise aux bizarres lois, dont je viens de relever les tables. C’est, sans doute, nous qui sommes dans l’erreur, en ressemblant à ces vieux messieurs, qui nous paraissaient ridicules, quand nous avions vingt ans, parce qu’ils disaient, comme nous faisons aujourd’hui, que les choses de leur époque étaient meilleures.

Quel que soit mon désir de réhabiliter le vieux monsieur qui disait cette bêtise, puisque je me mets à radoter comme lui, je pense que c’est le jeune chasseur qui avait raison—avec d’autant plus de mérite que c’était un homme d’argent—de ne pas penser aux modalités déplaisantes ou dangereuses, des civilisations qui se succèdent, et de se dire qu’il y a encore, qu’il y aura toujours des Iles où les Oiseaux s’offrent aux carabines avisées, sans compter l’Ile (qu’il s’agit de trouver) où les alouettes tombent toutes rôties, dans les becs assez opportunistes pour savoir s’ouvrir à temps.

*
* *
A présent, une excuse. On était en droit d’espérer que nos conversationnistes feraient preuve d’un peu plus de discrétion, de réserve et de tact. Ce fut compter sans ses hôtes. Vous connaissez le genus. Une fois lâchés, des conversationnistes, dignes de ce nom terrible, qui les assimile à des pianistes verbaux, sont comme «la borne franchie», ils n’admettent plus de limites.

Vous pensez bien que j’ai fait de mon mieux pour les museler; mais ils ont avalé les ardillons, mordu, tordu les boucles, rongé les courroies.

Ce qui rend le cas moins tragique, même à peine désespéré, c’est que, de tels fléaux, moins de l’aire que de l’air, autant en emporte la brise. Ce ne sont pas non plus les fléaux de la balance, ils n’y prétendent guère, heureusement.

*
* *
J’allais conclure mon avant-propos sur cet adverbe, qui me semblait «faire admirablement», non plus même associé à un autre, comme dans Molière, mais à lui tout seul, quand je vis passer deux de nos bavards, et tout de suite, je réclamai impérieusement, pour mon propre compte, l’un des deux droits déclarés imprescriptibles, par Baudelaire, le «droit de se contredire»; j’écoutai les propos de ces promeneurs.

Nulle indiscrétion n’était nécessaire, ils parlaient haut, avec volubilité, cela va de soi. C’était Timon, que vous savez verbeux; il s’entretenait avec Duplex.

—«Je sors de l’Opéra—dit le premier—j’y ai vu quelque chose d’admirable.»

—«Probablement—fit l’autre—cette danse enchanteresse, qu’il faudrait appeler «l’offrande du visage», dans la Légende de Joseph; ou, dans la même œuvre, cette solennelle arrivée de l’ange ornemental et cérémonieux, assez éduqué pour savoir qu’on ne descend plus d’un cintre, au bout d’un fil, comme le Paraclet de Parsifal; pas un ange, sous une chemise de nuit d’enfant en bas âge, mais un ange «qui marche», ainsi que la «douce nuit» des Fleurs du Mal; un ange à l’aile au beau geste, aux bandeaux en or, se confondant avec la luminosité de son visage, un ange en mollets, tel qu’un marquis céleste, en même temps qu’un Mercure chrétien, avec des plumes au talon, au talon rouge.»

—«Duplex—reprit Timon—vous vous exprimez agréablement, mais vous raisonnez moins bien. J’ai dit que j’avais vu quelque chose, je n’ai pas dit quelqu’un. Or, vous me parlez d’une danseuse experte, et d’un mime de haute allure. Ce que j’ai vu, et admiré, ne peut donc être ni l’un ni l’autre. Non. Ce n’est pas cela. Ce qui est admirable, c’est que je suis allé à l’Opéra, et que j’y ai rencontré… un nègre.»

—«Oh!—s’exclama, de nouveau, Duplex—je le connais, je le revois, avec ses jambes fines et bronzées, prisonnières dans les amples caleçons métalliques, treillissés comme des cages à mouches. Son torse est nu, ses bras, pareils à de nocturnes serpents, qui se préparent à étreindre despotiquement la sultane impatiente, perverse et pâmée. Le nègre que vous voulez dire, Timon, c’est le nègre de Shéhérazade, le Fokine jamais assez loué, le Fokine, à propos de qui je suis heureux de pouvoir, fort d’une erreur de Gautier, donner au mot «génial» un sens qu’il n’a pas, selon les vocabulaires. Une ablution rapide va chasser de son corps sa tunique d’ombre, que vont rejoindre ses oripeaux d’Orient, et nous allons le voir reparaître, avec son blanc visage d’Europe, et sous son frac à boutons dorés, pour saluer, devant le public Parisien, heureux de fêter, unis en ce jeune homme, d’apparence presque timide, un interprète sans pair et un ordonnateur sans égal.»

—«De mieux en mieux, Duplex; mais aussi, de moins bien en moins bien. C’est encore d’un homme que vous me parlez, je vous le fais observer, quand je vous ai, moi, parlé d’une chose. Eh bien! cette chose, sachez-le donc, était un de ces nègres vrais qui, vous le savez, n’ont pas d’âme.

«C’était une de ces caricatures, originelles et foncées, que, pour mieux faire valoir toutes nos perfections, le Créateur mit en regard de ce que nous représentons nous-mêmes, créés à l’image d’un Dieu, qui peut se flatter d’être joliment bien, si cette assertion est exacte.

«C’était encore l’Éthiopien bon enfant et à bon marché, le Roi Mage pour rire, en lequel se déguise, à l’aide d’un pot de cirage bien distribué, celui qui veut se rendre économiquement à un bal burlesque. Seulement il représentait la réalité de ce simulacre.

«C’était aussi Freiligrath, le roi tambourinaire de Heine, mais qui aurait passé par les ateliers de Poole.

«C’était enfin, mis debout, émancipé, fuyant son natal piano à queue, et le torse plein de ressorts, gros de déclics, l’automate célèbre, qui, dans le salon de Madame Boose, ose bien prétendre à représenter le portrait d’ancêtre.

«Que n’était-ce pas, qui fut truffé, passé au caviar, au cacao, à la poix, à la suie?

«Musset à écrit, de son Hassan, qu’il était

«Nu comme un plat d’argent, nu comme un mur d’Église».
«Je dirais volontiers, de mon Bamboula, qu’il était

Noir comme un plat de jais, noir comme un mur de cave.
«Et si je n’ajoute pas

Noir comme la candeur d’un Académicien,
c’est que je voudrais bien ne pas désobliger Monsieur d’Haussonville.

«J’ai expliqué ce qu’il était, ce noir; je n’ai point expliqué ce qu’il n’était pas. Ce qu’il n’était pas, c’est le nègre dont on affirme qu’il travaille «comme un nègre». Celui-là ne devait rien faire de ses dix doigts en bâton de réglisse.

«Ce nègre ne se passait pas sur la scène, il passait par un des couloirs, devenus, vous le savez aussi, bien plus importants, dans ce lieu subventionné, que la scène elle-même. Ce nègre ne dansait pas sur les planches, il marchait sur le plancher des vaches, transformé en dallage, à deux pas de sa femelle, cette négresse due au ciseau d’une fausse Castiglione, contemporaine de l’autre, mais sans beaucoup de beauté, et qui disait drôlement aux aboyeurs chargés de lancer les noms dans les bals d’alors: «annoncez la laide».

«Mon nègre «marchait d’un pas relevé», comme le quadrupède de La Fontaine; mais il ne faisait point sonner de clochettes, parce qu’il n’en avait pas; je veux dire ces clochettes qu’auraient dû être, pour lui, ses gris-gris, ses amulettes. Il n’avait pas non plus de ces breloques énormes, cliquetantes et clinquantes, qui servaient à le caractériser, du temps qu’il était planteur, colon, ou figurant chez Madame Beecher Stowe. Une chaîne de montre, ténue et horizontale, seul reste de son esclavage, soulignait la place où, pour qu’il ne manquât à aucune des lois de la fashion, la Faculté l’opèrerait bientôt de l’appendicite.

«Je me souvins, quand je le vis passer, d’une colère, dont je fus témoin, il y a quelques années, une colère qui prit les proportions d’une crise sociale, en congestionnant une Américaine. Le Président des États-Unis venait de recevoir un nègre à sa table, fait monstrueux et inouï, qui, selon cette dame, ne devait entraîner rien moins que la déchéance immédiate.

«L’homme noir que j’avais devant moi, me parut être le fils distant, de ce funèbre convive. Et je me demandais avec moins de fureur que la plaignante, mais peut-être avec plus de lucidité, s’il ne serait pas mieux à sa place, sur une pelouse de l’Acclimatation, à défaut du désert de l’Afrique.

«Il se dirigeait vers la loge de Madame d’Espard, ou de Macumer, leur portant, à n’en pas douter, le bonbon glacé des entr’actes. C’était le Pétrone de l’ébène, le d’Orsay de l’encre, l’arbitre des élégances de Dakar ou de Tombouctou, qui fleurant la verveine, au lieu du suint, allait renseigner ces belles, sur le dernier cri, non plus le cri guttural des Aïssaouas, mais la plus récente intonation de nos Aïssés modernes.

«Et pourtant moi aussi, je le reconnaissais. Il était Chocolat, non plus celui des arènes, mais celui des sables. Mieux encore, il avait été l’enseigne de l’horloger, qui faisait rire mon enfance, quand je la voyais marquer l’heure, d’un cadran arrondi, au milieu de son ventre, sous le veston rayé de blanc et d’azur.

«Sa chevelure était défrisée au fer, son visage était à huit reflets, comme son chapeau; ses yeux semblaient des boules de loto, qui voudraient marquer des points de bridge. Sa chemise était blanchie à Londres; il ne portait aucune de ces couleurs vives, assorties à sa chair par Chevreul en personne, et qui font se déployer comme un arc-en-ciel harmonieux dans le madras cornu des marronnes. Pourquoi n’ai-je pas remarqué ses mains? Les mains sont signe distinctif d’animalité ou d’aristocratie; elles trahissaient vaguement, aux regards inquisiteurs du naufragé de Wells, les origines bestiales des rameurs qui l’amenaient vers l’Ile.

«Peut-être celles de notre sombre Brummel se confondaient-elles avec les ténèbres du drap; mais je croirais plus volontiers qu’elles devaient se dissimuler sous une ganterie non moins irréprochable que celle de Monsieur d’Annunzio, applaudissant à une première.

«Alors, des écailles me tombèrent des yeux, toutes celles qu’il vous plaira, et quand bien même vous exigeriez que ce fussent celles d’une huître.

«Je compris, et je bénis Dieu, Dieu qui permettait qu’à l’heure précise, anxieuse, presque angoissée, où j’allais m’affliger une fois de plus, et plus amèrement, de voir s’accentuer, sur la figure de la civilisation, des nuances de sentiment, lesquelles s’obstinent à ne pas me plaire, permettait qu’elles ne fussent définitivement inscrites que sur un visage, qui était, à la lettre, celui qui se nomme «visage de bois», celui que la déconvenue invoque, lorsqu’elle veut signifier que l’on n’a rencontré personne.»

Robert de Montesquiou.

I
Les Regrets facultatifs.
J’avais pour amie une vieille dame fort opulente, qui habitait un hôtel somptueux non loin des Tuileries. Il s’y accumulait nombre d’objets admirables, auxquels on la sentait attachée, moins à cause de leur beauté, que pour cette raison qu’elle les avait toujours vus. Il lui suffisait de les sentir à leur place, à leur poste, ces compagnons magnifiques, en même temps que ces discrets témoins de toute son existence. Elle n’y prêtait pas plus d’attention. Seulement, quand un nouveau venu, un peu naïf, arrêté, dès le seuil, par un spécimen sans pair, d’émail ou de céramique, la félicitait de posséder cette introuvable merveille, elle faisait modestement observer qu’il y avait la douzaine.

Mon amie ne fut donc pas peu surprise (et tout aussi mécontente) le jour que je me permis de lui faire observer, moi—sa bienveillance autorisait de ma part une telle familiarité—la grossière et récente réparation d’un vase précieux, dont la boiteuse et maladroite survie désolait le guéridon qu’il avait coutume de décorer.

Le lendemain, la dame m’écrivit. Renseignements pris—disait-elle—ce malheur mobilier, qu’elle me devait, hélas! de connaître, ne faisait que marquer l’affreux début de ce qui allait suivre. Tous les bibelots rares mus lentement, mais trop sûrement, par les trépidations voisines des autos, souterraines, des métros, allaient, chacun à leur tour, se mettre en marche sur les tables, choir des tablettes et se briser, comme leur en avait donné le triste exemple, ce porte-bouquet de pâte tendre, qui m’avait apitoyé, l’autre matin.

Une deuxième dame quitte un palais de beaucoup de millions pour se faire construire, à La Muette, une résidence où le velouté de ses pastels ne risque plus d’être compromis par le même traitement qui avait attenté aux Sèvres. L’émigrante a raison, puisque ses moyens le lui permettent. Mais elle n’a qu’à moitié raison, elle devrait transporter plus loin ses pénates et ses pastels. La Muette ne tardera pas à bouger, comme le Midi, et à s’agiter non moins que le reste. Earth tremble, dit l’oratorio de Hændel. La terre tremble, non plus de secousses sismiques, infligées par la nature, mais d’une nouvelle forme de mobilité, voulue par les hommes.

Je me souviens d’un joujou de mon enfance: de menus personnages en carton pâte, montés sur quatre crins, qui les tenaient à distance du couvercle des pianos, dont la moindre vibration les faisait danser, eux et leurs petites jambes.

Je pense encore à ces meubles amoureux que Gautier fait s’animer, s’agiter et se diriger les uns vers les autres, dans sa «Larme du Diable».

Ceux-ci, non moins que ceux-là, m’apparaissent comme des symboles de ce qui nous menace, et déjà nous atteint. Une telle allure bougeante et remuante s’est communiquée aux personnes et aux faits. Chaque jour, nous voyons renoncer à leur majestueuse, ou du moins digne attitude, des manières d’être dont la stabilité constituait l’honneur. Chaque jour, nous voyons osciller sur leur base et finalement dégringoler de leur plateau des objets de notre admiration, voire de notre culte, des choses de notre choix.

*
* *
Gustave Moreau, qui fut un artiste curieux, n’était pas philosophe moindre; «j’ai—disait-il, vers la fin de sa carrière—plus d’ébauches à terminer, que je n’ai de temps à vivre. Pas de minutes à perdre, par conséquent. Il me faut donc m’assurer, chaque matin, que tout est dans l’ordre, et que par suite, rien ne menace mon labeur. Voici comment je m’y prends. J’envoie, dès mon lever, chercher un journal, dont je me promets de poursuivre la lecture, jusqu’à ce qu’elle me mette en présence d’une affirmation dénuée de toute justesse et de toute justice, de toute sagesse et de toute raison. N’est-ce pas, en effet, ce qu’on appelle l’ordre, dans notre bonne ville? Quelques lignes me suffisent pour rencontrer cela. Rassuré, je jette la feuille et je me dis: «tout va de travers, donc le monde n’est pas près de finir, tu peux te mettre au travail.»

Ce septuagénaire, qui se tutoyait pour se donner du cœur à l’ouvrage, m’a toujours paru de bel exemple. Certes, je n’irai pas jusqu’à lui donner raison dans cet irrévérencieux jugement sur la Presse. Je dirai seulement que là où sa farouche intransigeance dénonçait une insanité, je note, moi, un indice de cette trépidation, que j’ai signalée et que j’examine.

Et d’abord, puisque nous voilà sur le chapitre des journaux, le moment ne serait-il pas venu de nous insurger un peu contre certaine façon que leurs rubriques ont inventée de nous prendre pour bêtes? Comment ne pas se sentir humilié par cette sorte de désignation enfantine, laquelle, en langage petit-nègre, surmonte ou souligne une gravure, un fait divers, du commentaire de quelques mots saugrenus, destinés à en éclairer le sujet, à en dégager la philosophie, à l’intention du spectateur ou du lecteur censé imbécile, puisque pour se ranger à cette façon nouvelle, plus un quotidien, plus un périodique ne croit pouvoir maintenant se dispenser de ce boniment, qui met les points sur les i les mieux ponctués, et vous montre, avec obstination, les nez au milieu des visages.

La commère de Gavarni, qui disait à son homme: «une opinion à toi, ce serait meilleur marché», s’élevait déjà contre l’article tendancieux. Mais qu’aurait-elle dit de voir traiter son conjoint comme une brute incapable de distinguer sa droite de sa gauche, le noir du blanc, et l’obscurité de la lumière?

Ces façons d’expliquer les gravures des magazines, comme si le public était devenu idiot, au point de ne rien pouvoir interpréter de son chef, ont une tout autre raison, qui est de dicter l’opinion, de faire croire aux moutons fascinés, que les vessies sont des lanternes, et de la forcer à prendre tel ou tel cours. Le public n’est pas si bouché.

—«Je vous propose d’en faire l’expérience sur nous-mêmes—disait, l’autre soir, Timon, dans un groupe de dîneurs—nous sommes un public tout comme un autre, peut-être un peu meilleur, ce n’est pas certain. Eh bien! dites-moi si le titre, justement envié, de pitre des élégances, ne trouverait pas preneur, en cherchant bien, «dans les prés fleuris qu’arrose la Seine»?—On rit, mais pas comme les journaux l’écrivent à propos d’une pièce ennuyeuse, dont ils veulent raccommoder les morceaux et accommoder les restes, on rit de bon cœur.

«Et celui-là—continua l’interrogateur—auriez-vous besoin d’une explication de dix lignes, au-dessous de son portrait, pour comprendre qu’il s’agit de lui, et le titre que je vais lui décerner, ne suffit-il pas à le faire reconnaître, si je le nomme le saltimbanque de la dignité?»

Personne n’hésita, il y eut accord parfait.

«Vous voyez bien—conclut Timon—que le public n’est pas aussi bête qu’on voudrait le faire croire.»

Cette manière de s’exprimer, d’insister sur le secret de Polichinelle, par-dessus le marché cousu de fil blanc, peut avoir sa raison d’être dans d’autres langues, elle est contraire au génie Français.

Pourtant ceci n’est qu’une bien petite misère, quand on la compare aux déformations inouïes infligées aux personnalités et aux événements, par une présentation désormais assimilable à ces miroirs concaves ou convexes, dont les reflets transforment en étiques, les obèses, et les asperges, en potirons. Seules les illusions de l’Amour, décrites par Molière, dans un morceau célèbre:

«La pâle est, au jasmin, en blancheur comparable;
La noire à faire peur, une brune adorable…»
peuvent se comparer aux façons dont les plus incontestables vessies, vingt fois par jour, nous sont décrites, sous forme de rayonnantes lanternes.

Quand Hello, à son heure, écrivait la phrase que j’ai prise pour épigraphe de ce volume: «le Monde est un trompe-l’œil immense, épouvantable…» il faisait allusion à un état de choses qui, moins prononcé que de nos jours, offrait sans doute plus de prise à l’hésitation et à l’incertitude.

L’Histoire a toujours été injuste, mensongère, médisante ou calomniatrice. Il nous a fallu réhabiliter Lucrèce Borgia. Gilles de Retz suit la même route. Maître Henri Robert prend la défense de Lady Macbeth et, ce qui est plus important, de Madame Lafarge. Le temps s’acquitte de ces révisions. Mais dans la chronique journalière, comment s’y reconnaître? De quelle manière se comporteront les avocats futurs, à l’égard des accusés d’aujourd’hui? Je ne saurais le dire; ce que je puis affirmer, c’est que les critiques appelés à mettre en balance bien des œuvres léguées par notre époque, et les jugements qu’elles en ont obtenus, se demanderont de quel métal étaient faits ces plateaux sans poids, ou s’ils avaient la danse de Saint-Guy.

J’ai dit que du fait même de leurs excès, l’interprétation de cette chorée des éloges était beaucoup plus facile à faire que du temps d’Hello. Je ne suis pas loin d’ajouter que prendre le contre-pied de la louange promulguée pourrait bien suffire, et tout simplement, à donner, de la chose jugée, l’idée la plus juste et le plus sûr palmarès. A se voir retourner comme un gant, le blâme ne perdrait pas davantage et, pareillement, ne ferait que courir le risque de se retrouver à l’endroit. Mais le blâme connaît sa valeur, par le temps qui court; le discrédit des aromates redonne du prix aux amers; aussi, les mains qui dispensent l’absinthe se montrent-elles plus ménagères que celles qui détiennent l’encens; elles savent que dénigrer, c’est désigner, et le plaisir qu’elles éprouveraient à se venger d’une grâce, disparaît devant la crainte de voir se lever, parmi les témoins accourus au bruit, celui qui dénonce le mérite et récompense la valeur. Ce que l’on a justement nommé «conspiration du silence» non seulement n’est pas hors d’usage, mais n’a jamais été plus en faveur. Seulement ce mutisme-là ne fait pas tout seul toute la besogne, sa sœur naturelle l’assiste, je veux dire la sincère aphasie de l’incompréhension et de l’inintelligence.

D’où il résulte que, si le public y mettait un peu plus de malice, et désirait vraiment être renseigné, il se méfierait de l’irrigateur de compliments, qu’on lui donne pour un narghilé d’honneur. Il se dirait: célébrer le bien n’est guère dans la nature humaine, encore moins dans la nature confraternelle; si donc l’on se décide à louer, c’est, au détriment du trop rare éclat qui éclipserait, quelque petite étoile de moyenne grandeur, de laquelle on croit n’avoir rien à craindre et qui, devant la plus grande partie de son lustre à celui qui la met en lumière, se trouvera ainsi faire, pour celui-là, plus encore qu’il n’a fait pour elle.

Seulement—encore—il y a des déconvenues dans ce genre. Quelquefois la petite étoile, jugée clignotante et inoffensive, reçoit un tel surcroît de scintillement, de cette transfusion de flamme, qu’elle se prend à rayonner beaucoup plus que ne lui auraient permis, ceux à qui elle doit de prendre le rang d’un astre, et qu’elle laisse loin derrière soi, dans un coin obscurci du Ciel.

Un jeune écrivain sagace[3] a bien exprimé cela, quand il parle de «ceux qui se donnent des airs de grande puissance admirative et se mettent à créer de grands hommes, en ayant soin de ne pas les choisir trop humiliants».

[3] Monsieur Julien Benda.

S’il était capable de regarder de plus près, le public se dirait encore: quelle nécessité de formuler, à plus forte raison, de crier d’une œuvre, qu’elle est bonne, quand elle l’est véritablement? Est-ce que cela ne se voit pas de reste? Ce qu’il faut, c’est faire l’appoint de ce qui manque. Il en résulte que la superfétation du dithyrambe, en raison directe de sa fréquence et de son étendue, marquera surtout ce qui fait défaut.

Ajoutez à cela que la plupart des faveurs sont sollicitées. S’il s’agit d’un livre, c’est déjà en demander une que d’adresser le volume aux critiques de profession. Les âmes fières n’y sont pas disposées, moins encore à déchaîner, sur leurs productions appliquées, les grossiers avantages de ce qu’on nomme la publicité.

Donc le témoin, attentif lui-même, raisonnera, une troisième fois, avec justesse, en concluant: puisqu’on se donne tant de peine pour nous faire croire à la qualité de ce qui n’en a pas, la contre-partie de cet effort coupable doit exister quelque part, où notre investigation pieuse et sûre devrait aller chercher ce qui s’estime trop pour demander ce qui lui est dû. Au lieu de cela, plus hagard qu’une taupe frappée de la foudre, au lieu de cela, le lecteur en puissance de thune, guette la bande annonçant un lauréat. Jamais il ne soupçonne les aréopages, et marche fier de se ranger à leurs verdicts. Comment pourrait-il hésiter, d’ailleurs, quand il lit, au-dessous d’un vient de paraître alléchant, un compendium dans le goût de ceci: «c’est le roman d’un cruel amour, éprouvé par une femme de quarante ans, pour un jeune comédien trop joli, dans le décor du Tout-Paris artistique». On sent tout de suite—comme disait Veuillot—que l’on est dans la bonne compagnie.

Je me suis souvent demandé à quoi pouvaient bien servir les coûteuses enseignes qui se dressent près des voies ferrées, ou autres, et qui font se découper un bœuf géant, aux côtés du Baron de Liebig, s’effiler une plume de fer, en l’honneur de Humboldt, s’entre-bâiller une gousse de cacao, sous le portrait d’un stathouder, et se déboucher, sous les auspices d’un magnat échevelé, une bouteille d’eau purgative.

Ce qui dictait mon hésitation en présence de ces phénomènes, c’est qu’il ne me souvient pas d’avoir jamais donné un sol, en échange d’aucun produit vanté par un prospectus, ou illustré par une affiche. Mais il paraît que je suis le seul, et qu’une seule dérogation aux habitudes reçues n’est qu’une exception négligeable. Dans ce cas, je ne serais pas surpris que l’acheteur du bouillon concentré, ou de la rivale de l’Onoto, le buveur de l’infusion de fèves ou de liquide laxatif, ne soit le même qui donne carte blanche à son libraire, pour lui livrer, les yeux fermés, les bouquins laurés par des messieurs en élection ou des dames en séance.

On m’a rapporté, d’un auteur contemporain, que je pourrais nommer, un mot surprenant de cynisme en même temps que—cela est plus comique—de candeur. «Je pourrais—affirmait-il—envoyer à l’éditeur un cahier de papier blanc, on tirerait tout de suite à dix mille».

Ce qu’il y a de beau, c’est que cet écrivain croyait se louer en jugeant ainsi, loin de voir qu’il se condamnait, au contraire. C’était, en effet, prouver la vaine autorité permise à une mauvaise marque, sans souci de ce qu’elle recouvre.

Rivarol a parlé des têtes incorruptibles, qui refusent de s’incliner devant le faux mérite; mais il y a aussi les mâchoires d’ânes, qui refusent de se desserrer devant le vrai.

Quoi qu’il en soit, je viens d’apprendre, d’une dame, un trait qui me rafraîchit, d’une dame à qui je voudrais voler une «hurle» d’honneur, comme disent les jeunes «loups» de notre littérature. Sur le point de louer, dans une ville d’eaux, un appartement qui lui convenait, et qu’elle avait habité plusieurs fois déjà, quelqu’un lui avait dit qu’il avait, l’an d’avant, servi de résidence à un pseudo-artiste, lequel se croyait sans doute au faîte des grandeurs, pour avoir obtenu quelques bravos falsifiés, et cette insignifiante consécration que l’on nomme succès; je dis insignifiante, dans le sens de ne signifiant rien, puisqu’elle atteint aussi bien le maître à danser que le Maître tout court. La dame fut embêtée, prise entre l’obligation de renoncer à un logis qui lui agréait ou d’occuper un lit, dans lequel respira, peut-être ronfla, enfin «toussa, renifla»—et probablement même se comporta, par ailleurs, comme fit l’âne de Cladel—un écrivain sans syntaxe, dont les inventions médiocres et le style flatulent choquaient son bon goût.

Eh bien! savez-vous comment elle s’y prit la dame embêtée, mais aussi entêtée? Elle fit venir, d’une ville lointaine, des spécialistes munis d’appareils puissants chargés de ventiler, d’aérer, en un mot, de désinfecter, à grand renfort de déplacements et de dépense, le lieu «honoré par les pas, éclairé par les yeux» de la vedette pitoyable.

Notez qu’il ne s’agissait là de rien de physique et de matériel. Le précédent locataire n’était pas mal tenu, que je sache. Seulement, son genre ne plaisait pas à la dame, sa façon de prendre la vie au collet, dans la double acception de ce mot, à savoir par l’encolure, et dans un piège. C’est contre cela qu’elle prétendait réagir, à soi seule, et pour son compte, avec des engins, par une mesure en apparence naïve, mais d’autant plus belle, car elle n’était naïve qu’en apparence, vu qu’il est fort possible que les manières d’être d’un moi communiquent à un corps, des effluves désagréables et des émanations délétères.

Ah! Madame, j’ai un grand désir, permettez-le-moi, bien que je ne vous connaisse qu’un peu, de vous appeler ici, audacieuse amie. Vous le méritez pour le geste mieux que salutaire, salubre, par lequel vous avez réagi contre l’aveuglement et la veulerie. Grâce à vous le monde est habitable encore, et son air, encore respirable. Aux choses vous avez rendu leur nom, leur parfum, aux roses. Vous avez appelé non pas «un chat, un chat, et Rollet, un fripon» comme dans Boileau, mais un Obéron contrefait, par son nom de Bottom.

Bénies soient les pompes refoulantes, à l’aide desquelles vous avez mystérieusement, mais courageusement attenté à ces autres pompes assez mal inspirées pour avoir agité le laurier d’Apollon en faveur de celui qui ne méritait que le laurier-sauce!

*
* *
Vous connaissez l’expression savoir ce que parler veut dire. C’est précisément ce que paraissent ignorer les organes chargés de renseigner, et qui, par suite, désormais, égarent.

Maintenant s’ils ignorent par incapacité ou s’ils ignorent par iniquité, lequel des deux est le plus triste? Je le laisse à juger; mon rôle est de fournir des exemples.

Un journal, dans le même numéro, parle de deux hommes, deux artistes (vous allez voir de quelles différentes proportions). Il traite l’un de «grand, d’incomparable». L’autre va faire représenter son nouvel ouvrage qui s’annonce comme «une originale manifestation d’art».

Or, le premier est Monsieur Max Dearly, un comédien de genre, que je n’ai jamais vu, mais qui a, paraît-il, la faveur du public. Le second est Monsieur Gabriele d’Annunzio.

Évidemment ceux qui commettent ces lapsus, n’y mettent ni malice, ni importance, ils supposent le lecteur en état de rétablir. C’est quelquefois vrai. Mais enfin imaginez un ingénu de bonne volonté, le voilà exposé à croire que, des deux noms cités, le grand et l’incomparable, ce n’est pas celui de l’auteur du Feu.

Une renommée, chez nous, est d’abord instituée, puis constituée, selon des lois de favoritisme, de nationalisme ou d’utilitarisme, hélas! trop souvent dénuées de rapport avec la justice et avec l’art. Une fois fondées (du moins beaucoup en sont convaincus) de pareilles célébrités voient, chaque jour, une nouvelle circonstance servir de prétexte à une plus grandiloque louange, laquelle, empressons-nous de l’ajouter, n’a aucune action sur le destin final de la vraie gloire.

Il se trouve, on me l’affirme (je refuse d’y ajouter foi), des personnes pour trouver mauvais que l’Hôtel Biron serve de domicile à Monsieur Rodin[4]. Ne voilà-t-il pas d’étranges Français? Ces réfractaires, à vrai dire, orthographient Hôtel Byron. On pourrait donc supposer que ce sont des Anglais, si les Anglais ne me paraissaient au contraire, parfaitement édifiés sur la valeur de Rodin. Quoi qu’il en soit, ces dissidents insinuent que le bel immeuble aurait été acheté, six millions, par la Ville de Paris, afin d’y loger l’auteur de l’Enfant du Siècle et du Centaure. Ce n’est malheureusement pas vrai. Il a été acquis pour les beaux yeux de ses portes et fenêtres. Cependant s’il s’y ajoutait, de la part de l’État, un souci de mettre à la disposition du plus glorieux des Maîtres-sculpteurs de ce temps, et l’égal des plus grands, dans le passé, un palais digne de lui, on peut espérer qu’il se rencontrerait encore des esprits pour le juger juste. Mais où la chose devient tout à fait comique, c’est que tout semble bon aux protestataires pour mettre à la place du grand artiste, dans les murs de la Rue de Varenne. Ils admettent même d’y instituer le Culte Maronite (sic).

[4] L’inauguration de ce musée m’a fait un peu rabattre de mon enthousiasme. Mais le rassemblement des œuvres d’un seul artiste ne lui est jamais favorable, il lui manque la comparaison et le repoussoir.

En quoi le culte Maronite peut-il sembler plus intéressant que le culte de l’Art?

Pendant ce temps-là, l’Empereur de toutes les Russies[5] a profité d’un répit laissé au monde, par le Dieu des Armées, pour envoyer un ukase à Monsieur Francis de Croisset. Voilà un armistice bien employé. Le destinataire savait bien ce que c’était qu’une «occase». L’ukase lui était moins familier; en tout cas, on ne lui en avait pas encore servi de ce calibre. Il fallait se montrer à la hauteur. Le porteur attendait la réponse qui, heureusement, fut courte et bonne. Aucune complication ne viendra donc troubler la paix des peuples, ni le bonheur de deux familles, sans oublier la famille humaine, tout entière honorée d’un choix, évidemment dû à la plus miraculeuse des icônes.

[5] On voit qu’il y a longtemps de cela.

Un beau matin que je me promenais dans une ville d’eaux, je rencontrai un étudiant Suédois qui suivait le même chemin, et nous échangeâmes quelques mots. Il était en quête de recommandations pour un poste qu’il ambitionnait, et conclut l’entretien, sur cette parole: «en France, le mérite n’est rien, il n’y a que le piston.»—Et le jeune homme s’effaça, presque s’évanouit.

Je crois bien que, si l’ombre de Gobineau m’était apparue, revenant tout droit de Stockholm, je n’aurais pas été plus émerveillé. J’en suis même à me demander s’il n’y eut pas quelque chose de cela dans cette manifestation étonnante, et si le spectre bienveillant de l’Auteur d’Akrivie Phrangopoulo n’avait pas revêtu l’aspect de ce jeune Scandinave, pour venir donner à un confrère dédaigné, le mot de sa destinée.

*
* *
La trompette de la Renommée est devenue un chalumeau dont la déesse aux cent bouches se sert non plus pour lancer des bulles sacrées, mais pour en souffler de plus ou moins irisées, de diversement mousseuses.

De ces dernières, la Duchesse de Verluise représente le plus gros cas. On sait ce qui caractérise ces boules momentanées. C’est précisément ce qu’implique ce qualificatif. L’instant d’avant, elles occupent l’air, de leur rondeur voltigeante et enflée. L’instant d’après, il n’en subsiste plus la moindre trace. C’est même le plus clair de leur agrément. Pas de débris, pas de bruit, pas de déchets, pas de détritus. Ce qu’elles contenaient, elles le restituent; et comme c’était du vide, il n’en reste rien. Quelquefois des fumeurs y insufflent une spirale bleuâtre; elle se dissipe avec la goutte d’écume et la sphère du vent.

Si je pensais qu’une telle comparaison, si jolie, et qu’aurait admirée Drouais, qui peignit une si charmante représentation de ce phénomène, dans un portrait de ma famille, pût sembler malséante, à l’égard d’une dame, je commencerais par m’en abstenir. Puisque je passe outre, c’est que je pense autrement. Je croirais donc volontiers que «les chercheurs de l’avenir», comme les appelle avec foi l’ingénue Blocqueville, s’ils recherchent, dans les godets du passé, de quels éléments a bien pu se composer la volumineuse bulle ducale, en viendront à se demander si les souffles desquels disposent nos actuels Océans, ne tenaient pas un peu de ce «petit ventolin» dont parle le Journal de l’Estoile puisque du cosmos de savonnette qui s’en réclame, il ne restera que le petit mot pour rire, et les beaux yeux pour pleurer.

Pleureront-ils assez en songeant à cette aventure, que je m’obstine à trouver regrettable, advenue, en coup de foudre, à une dame aimable qui méritait mieux, frappée, je ne dis pas du jour au lendemain, d’une minute à l’autre, de cet affreux mal, si justement appelé par l’auteur des Pléiades: «la fureur des Beaux-Arts?»

Que cela est bien dit! Et comme je préfère la dame qui détestait la musique, au point de faire tuer le rossignol de son jardin, à celle qui se pique d’acclimater des perroquets de carton, avec autant de cérémonies que s’il s’agissait de l’Oiseau Huddud, ou de l’Oiseau Simorg-Anka, de l’Oiseau Yafour, ou de l’Oiseau Asfir!

Des condescendances qui, de la part d’une vedette aristocratique, vont jusqu’à laisser dénoncer des «places à trois francs, thé compris»—heureux quand ce n’est pas un thé-tango!—se voient-elles du moins récompensées? Je n’en suis pas sûr. Un procédé qui me choque, c’est, au lendemain d’une causerie dite «sensationnelle», de ne pas en ouïr souffler mot par le même organe qui, la veille, la donnait pour «l’événement littéraire et mondain de la saison». Est-ce donc que le succès a trompé l’espérance, ou que l’on ne juge pas devoir accorder, à ceux qui semblaient appréciables comme appâts, la satisfaction de se voir appréciés comme apports?…

J’ai fait cette remarque à deux reprises; la première, au sujet de la dame en question[6]; la seconde, à propos d’un jeune auteur-orateur que j’apprécie. Je le répète, les deux fois, cela m’a déplu.

[6] Je me suis laissé dire qu’elle avait pris, pour sujet de sa causerie, une pièce en vogue: Ernestine est enragée; mais je me méfie du renseignement. Je le donne donc sous toutes réserves.

Pour en revenir à «la bonne duchesse», avant de passer à d’autres sujets, une réflexion encore. Je me suis aperçu que les personnes qu’on désignait par ce qualificatif, ne le méritaient pas toujours. On disait ainsi: la bonne princesse, de la Princesse Mathilde, qui n’était pas bonne du tout, et bien au contraire. Pour mon compte, je sais, de la bonne Duchesse, deux traits pleins de noirceur.

Celui qui me vise, sans m’atteindre (outre que son authenticité me paraît de moins en moins sûre), je ne puis que le pardonner; mais pas l’autre, celui qui effleure une personne dont le nom m’est plus cher que le mien, et la cause plus précieuse que ma vie.

Je prémédite donc une petite vengeance, et je l’exécute; la voici.

On n’a pas oublié l’excès d’hospitalité de l’auteuresse des Lucioles fleuries, étendant sa liste jusqu’aux ombres heureuses. Déjà, me faisant l’honneur de parler à ma personne, elle s’était vantée de recevoir feu Pierre Dupont. Ensuite, ce fut Verlaine.

Eh bien! ce n’est pas tout; il y eut plus étonnant encore. Comme il ne fallait pas faire de jaloux, sur le pré d’asphodèles, mais, au contraire, donner pour compagnon au pauvre Lélian évoqué, un fantôme digne de l’assister au seuil des buffets, l’amphitryonne nécromancienne avait encore engagé… André Chénier! Ceci n’est point une farce. Je le tiens de l’homme entre tous intègre, aux «soins obligeants» duquel l’invitation fut adressée. Vous pensez s’il la garde! Je n’en trouve pas de plus sûre preuve que son refus de me l’abandonner. Je ne vois guère d’autres de ses trésors que me dénierait sa bonne grâce; pour ce qui est de cela, il se le réserve. Je fais semblant de le maudire; mais au fond, comme je le comprends!

L’histoire est, dès longtemps, expliquée, mise sur le compte d’un bibliothécaire maladroit. C’est égal, elle reste, elle aussi, bien bonne; et d’y voir mêler, authentiquement, l’auteur de «la Jeune Captive», n’est pas pour en amoindrir l’éclat.

Je sais bien aussi que tout cela ne va pas tout de go, ni sans distinguo. Quoi qu’on en ait, il y a des arguments auxquels on ne résiste pas, même lorsqu’ils ressemblent à des arguties.

Comment, par exemple, discuter la sincérité d’Henry Lapauze, quand Ingres entre en jeu? Or, il s’agit de présenter dignement les innombrables dessins du Maître, enfouis dans les cartons de Montauban. Le Conservateur du Petit-Palais trouve un auxiliaire zélé dans la Duchesse de Verluise, pour cette louable entreprise. Jusque là, rien que de mutuellement gracieux, de glorieux pour l’un comme pour l’autre. Où les choses se gâteront, c’est quand, il y a tout lieu de le craindre, lors des fêtes qui seront évidemment données pour l’inauguration du nouveau local, dans la cité Montalbanaise, l’organisateur désireux de remercier sa collaboratrice, n’en trouvera pas d’autre moyen que de lui laisser dégoiser un de ses petits morceaux, qui ne deviendront jamais grands, si Dieu ne leur «prête vie», ce dont, par chance, il se gardera bien.

Si cet accident de récitation vient attrister les fêtes Dominicales, faudra-t-il jeter la pierre à Lapauze, qui ne peut, en aucun cas, se faire illusion sur la valeur littéraire de la dame? Parfaitement; mais il se rend très bien compte de sa valeur sociale; et s’il la met à profit, l’une portant l’autre, pour un noble, un utile emploi, qui oserait l’en blâmer? Surtout pas moi, qui m’en garderai bien, devant ces circonstances atténuantes.

Certes, pour peu que le buste du Maître reçoive, en plein nez, les versiculets ducaux, Ingres ne sera pas loué, je n’en disconviens point. Mais je conviens qu’il sera logé, ce qui a bien son importance[7].

[7] L’accident n’a pas eu lieu, la chose s’est passée en famille.

Et puisque cette noble Armoricaine continue de revendiquer une place dans un pavillon-annexe de notre littérature, je veux conter, à son propos, une anecdote qui me paraît significative.

Un jour qu’elle était à la promenade, avec des amis, dans les prairies émaillées des Alpes, l’agrément de l’atmosphère, l’aspect riant du vallon, le plaisir de la compagnie, ces circonstances la mirent dans la disposition de cueillir des fleurs, et d’en assembler une gerbe. Alors, du mouvement assez mythologique, un peu convenu, d’une Flore de Bœcklin, elle se prit à s’avancer, presque à s’élancer, parmi les foins, en faisant le geste de récolter des plantes. Seulement, je m’aperçus, non sans surprise, que l’attitude lui suffisait, qu’elle ne regardait pas plus ce qui lui servait de prétexte, qu’elle n’en examinait l’aboutissant, dénué de conformité avec la visée. Il en résulta que le soi-disant bouquet se trouvait être un petit paquet de gramen sans valeur, de lichen sec, d’herbes fanées ou folles.

M’est avis qu’un beau ou un vilain matin, la promeneuse de Suvretta se sera mis en tête, aussi à l’impromptu, de composer des vers, sans plus s’occuper de leur choix, qu’elle n’avait fait du menu fagot alpestre. Il en est résulté des volumes assez pareils, dans l’ordre des productions d’art, à la botte cueillie d’un geste bien intentionné, mais insuffisamment appliqué, sur la pente Engadinaise.

Un courriériste limite à cinq cent dix-huit heures, le temps consacré, par un mondain, à entendre, sinon à écouter les vers de la Duchesse de Verluise, durant toute une vie. Mais alors, notre confrère nous permettra de le lui faire observer, il ne peut s’agir, dans ces conditions, que d’un mondain décédé en bas âge.

J’ai souvent pensé que ces compositions bizarres devaient être soufflées aux Bretonnes par les korrigans, lesquels, on le sait, sont les farfadets de l’Armorique. La mère de Chateaubriand avait composé une complainte en je ne sais combien de couplets sur la métamorphose d’une jeune fille en oiseau de basse-cour. L’illustre écrivain nous en cite cette strophe:

«Cane la Belle est devenue,
Cane la Belle est devenue
Et s’envola par une grille
Sur un bassin plein de lentilles.»
Et il ajoute: «je vous ai dit que ma mère était une personne charmante.» J’en suis persuadé si j’en juge par celle que je lui compare. Il n’en reste pas moins extraordinaire que René soit sorti de dessous ces lentilles-là.

*
* *
S’il fallait, à Orphée, un pendant masculin, pour faire la paire, sur son piano Olympien, dans le goût des Tyroliens tremblotants dont je parlais plus haut, je n’hésiterais pas à proposer notre national Becquières, lui aussi dévoré de cette «fureur des beaux-arts», que se partage, cette fois, la frénésie de la cabriole. Un écrivain, chargé de s’exprimer sur le compte de cet auteur voltigeant, avait formulé quelque chose qui équivalait à parler de phrases ébauchées avec un «pied que tout le monde s’arrache».—Ce n’était pas aimable, mais c’était joyeux.

Évidemment ce danseur-calculateur, qui aurait coupé son effet à Beaumarchais, doit se guinder vers un modèle, nous ne savons lequel, mais dont il cherche à se rapprocher, comme pouvait le faire, le batracien, du ruminant, dans la fable de La Fontaine.

Je n’ai point le goût de me mêler de ce qui ne me regarde pas, et qui ne me préoccupe guère. Tout de même, l’annonce de certaines conférences Américaines, apprises par hasard, m’avait surpris, et je me demandais comment cet escarpin prestigieux s’y prendrait pour escalader le flat-iron, avec un bagage, à vrai dire, assez léger pour ne pas gêner les mouvements. Le hasard m’ayant fait entrer en correspondance avec une personne au courant de ces menus faits, je lui décochai, en post-scriptum, un cinglon sur cette balade. Voici ce qu’elle me répondit sérieusement, du moins j’aime à le croire:

«Je vois que vous n’êtes pas au courant. (Attrape!) Il s’agit d’une représentation aux États-Unis, de la Maison Gervais-Courtellemont, si remarquable en ce qui concerne la photographie en couleurs. Voilà le point de départ des pseudo-conférences de Monsieur de Becquières. Il est un peu associé avec cette maison, et va donner toutes les explications nécessaires au sujet de ces clichés.»

Sic transit gloria. Tout ça n’est pas bien méchant.

Et pourtant si, malgré tout, un peu, pour le remarquable photographe que font passer au second plan, par suite de la trépidation incorrigible, des comptes rendus, qui nous montrent, à l’instar de Labiche, un petit Gervais, un menu Courtellemont, et un incommensurable Becquières.

Les Américaines, enivrées comme des Bacchantes, pour avoir goûté à l’hydromel de l’Hymette, agitent des torches électriques et brandissent des thyrses de Tiffany. Toutes, par une allusive délicatesse, ont mis leur montre en boucle de soulier, selon l’usage de là-bas; mais elles se gardent bien d’y regarder l’heure, de crainte de s’apercevoir qu’elle s’écoule trop vite, à écouter cette parole qui réconcilie la noix de galle, le vernis et le collodion.

Seule, Madame Meg-Villars paraît garder son sang-froid, entre les berlues du câble. Voici ce qu’elle transmet: «le public de Winter Garden refuse de prendre au sérieux Arnaud de Becquières, et ce qu’il appelle son élégance à bon marché.» Horresco referens.

Lisez, dans je ne sais plus quelle gazette, l’extraordinaire gargarisme de souverainetés, que s’administre à jet continu et motu proprio ce touriste du verbe. Il se donne tous les gants, se prête tous les reliefs, s’accorde tous les titres, prend toutes les patentes, s’adjuge tous les brevets. Lui seul signe.

Quelqu’un me reproche d’omettre Monseigneur Lolo, ce prédicateur mondain, qui inventa, pour le spiritisme, cette définition élégante: «une religion en peau de lapin.» (sic)

Je ne sais si l’Aigle de Meaux eût approuvé le choix du ruminant, destiné, sans doute, à insinuer que les confidences de l’Au-Delà ne reposent que sur des équations vaines. Mais Bossuet ne triompherait pas à Trouville. En ce cas, il me semble que la définition non moins élégante de «Becquières du Clergé» ne peut que convenir à Monseigneur Lolo, en même temps que donner satisfaction à l’amour-propre de chacun.

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* *
Entre ces deux pendants plus agités, il y a encore de la place, sur notre piano, pour d’autres statuettes sautillantes, que nous allons y installer sans malice, rien qu’en leur laissant la responsabilité de leurs oscillations contrôlées.

Et tout d’abord, quelle autre que l’auteuresse des Lucioles Landaises saurait être rendue responsable de la trépidation qui s’est, elle aussi, emparée ex abrupto de ses meilleures amies? Seule, la sage Comtesse de Briey, en femme d’esprit qu’elle est, a résisté à l’invite d’Érato. Mais la Comtesse de Vère, étonnée qu’une ex-ambassadrice puisse être reléguée au second plan de quoi que ce soit, tint à démontrer, sans une ni deux, qu’elle aussi pouvait donner de la glotte, et séance tenante, elle a inventé une forme de burlesque, dont rien n’avait encore atteint ce diapason, dans le genre macaronique.

Elle s’est donc mise, sur le tard, à fabriquer des beignets, avec un restant de pâte La Rochefoucauld; c’est sans doute pour cela qu’elle se fait imprimer par le frère de son maître d’hôtel. Mais un beignet philosophique, ça ne trouve pas, tous les jours, preneur; aussi, la téméraire auteuresse, pour ne pas paraître manquer de chalands et fricoter des laissés-pour-compte, en sera réduite à gober elle-même sa marchandise, qui se vengera, et nous vengera, en lui campant une indigestion, laquelle lui ôtera le goût de faire sauter, dans la poêle de l’édition à bon marché, la friture des grandes pensées.

Celles des amies de l’auteuresse des Landes Luciolées, qui ne se hasardent pas à écrire, n’en sont pas, pour cela, mieux garanties contre la contagion de la vedette.

Voici, par exemple, une aimable marquise, dont Boissonnas, ce jour-là, mal secondé par Taponnier, nous donne un portrait, à l’issue d’une cure de Bentinck, ou des pilules de tyroïdine. Soit dit en passant, c’est inouï ce que les photographes retranchent aux dames qui posent devant leurs appareils: chute d’épaules, chute de reins, ces fragments d’anatomie ne veulent pas mentir à leur titre et tombent, tour à tour, sous le travail de la retouche, comme au vent d’automne, «la dépouille de nos bois.»

Pour en revenir à l’agréable modèle, ci-dessus mentionné, nous le revoyons plus loin «donnant un morceau de sucre à Violette». Sans doute une jument remarquable par sa modestie et qui, par suite, a dû souffrir de se voir représentée dans un journal, que dis-je? nommée en toutes lettres!

Lisons encore: «Madame Lucien Muhlfeld, qui vient d’achever sa convalescence à Territet, sera bientôt de retour.»

Voyez un peu l’imprudence de cette rédaction. Si accentuée qu’elle apparaisse, dès le début, cette imprudence, elle l’est encore bien davantage, parce qu’elle l’est de toutes parts. Seule, cette phrase d’un auteur que j’aime fort, peut nous en faire apprécier l’étendue: «il fallait trouver un moyen adroit, procéder avec mesure, avec précaution, ne pas trop avouer à la fois, traîner la confidence pendant huit jours, de telle sorte que, lorsqu’elle serait faite, elle ne causât qu’un plaisir calme, tant les transitions auraient été habilement ménagées.»

Évidemment; au lieu de cela, tout en même temps, pour un lecteur peut-être pas au courant, mais aussi peut-être sensible: maladie, donc l’inquiétude; guérison, d’où l’allégresse; tout cela dans la même nouvelle en trois lignes, laquelle me rappelle encore ce cri d’une vieille dame à qui on lisait les Mémoires du Cardinal de Retz. Comme elle paraissait somnoler, et que le livre ennuyait la lectrice, celle-ci sauta vingt pages et recommença sur la vingt et unième, qui s’ouvrait avec ces mois «le Cardinal, de retour à Paris…»—Et la vieille dame, qui ne dormait pas le moins du monde, mais suivait, au contraire, le récit, d’un intérêt passionné, de s’écrier bien fort: «comment, ma chère, mais il n’était pas encore parti!»

Les dames ne sont pas seules à se mouvoir sur le couvercle de notre piano; les messieurs veulent bien leur céder le pas, mais réclament leur tour.

En voici un, bien sympathique, de qui cette présentation ne l’est pas moins:

«Le Duc de Guiche, le grand et modeste savant, s’installe à Bénerville, d’où, tous les jours, il se rend à Deauville, au Polo, dont il est le dévoué président.

«Le Prix Fourneyron, que l’Académie des Sciences vient de lui attribuer, pour son Essai d’aérodynamique, lui vaut nombre de félicitations de la France et de l’étranger.»

N’est-ce pas charmant et, d’autre part, un peu ahurissant, ce savant modeste et ce fier écuyer? Par bonheur, l’écrivain cité plus haut, veut bien nous secourir encore. Écoutez-le: «des bottes montantes ou des brodequins de couleur, des pantalons de tricot blanc serré ou des hauts de chausses bigarrés flottant sur les hanches, des camisoles rouges ou bleu de ciel, ou rayées de mille façons, le cou, les bras nus jusqu’à l’épaule, quelquefois des gants de peau de daim, des casquettes extravagantes ou des chapeaux de paille avec des rubans, et l’énorme battoir, instrument du jeu, sur l’épaule, c’est dans cet équipage que le gentleman imbu du respect de lui-même, doit se produire à l’admiration publique. Que ce soit sur une prairie Anglaise, en vue d’une pagode de la Chine, sur une plaine glacée aux environs du Pôle Nord, un Anglais de bonne fame et renommée, qui va jouer au cricket, ne saurait s’affubler autrement sans se compromettre.»[8]

[8] Gobineau.

Remplacez le mot cricket, par le mot polo, ce sera tout de même. Alors, n’est-ce pas un édifiant spectacle que de se représenter le «dévoué président», qui se résigne à dépouiller de si avenantes frusques, pour revêtir avec un orgueil aussi modeste que celui de Violette, les manchettes de Monsieur de Buffon?

Mais voici un autre exemple de sport associé au savoir. Monsieur Mæterlinck joue des poings avec son boxeur, dans le moment précis où on vient lui apporter la rosette. Cette invasion lui semble même assez indiscrète. Pour un peu, il camperait un gnon au Conseil de l’Ordre. Tout de même il consent à surseoir.—Voilà ce que nous conte un entrefilet qui prétend au sérieux.

On connaît cette manie, à la fois naïve et un peu agaçante, chez tous les nouveaux décorés, ou surdécorés, et qui consiste à feindre l’indifférence, ou même l’étonnement. Chacun sait pourtant qu’en dehors des coups de grisou, et autres sinistres, où l’on porte au rescapé, incapable de discuter, l’étoile spontanée, il faut postuler cet honneur sans élan, se faire appuyer, en un mot, se donner bien plus de mouvement que pour beaucoup de leçons de boxe. Mais tout de suite après, on rentre dans le rôle de celui qui «ne fait pas semblant de rien», parce que, tout de même, on se rend bien compte qu’il y a quelque chose d’un peu dérisoire, dans le fait de recevoir un cadeau que l’on a sollicité.

Les jeux d’enfants (n’est-ce pas pour cela qu’on nomme hochets, tous les attributs de vaine gloire?) présentent quelquefois, mais avec plus de grâce, cette plaisante anomalie: les bambins viennent vous consulter sur le choix de la surprise qui vous serait agréable; puis ils exigent que vous ne sachiez plus rien de ce qui a été dit, alors qu’elle éclate.

Je vois encore, dans ce jeu de cache-cache de nos légionnaires, une forme de l’illusion des autruches, qui se croient devenues invisibles parce qu’elles ont mis leur tête sous leur aile. Mais peut-être, après tout, sont-ils sincères, dans ce jeu d’illusion et de stupéfaction feinte. A force de dire: «c’est pour faire plaisir à ma mère, à ma femme, à mes enfants…» ces matois finissent, sans doute, par se persuader qu’ils ne sont pour rien dans la chose.

Quelques mois passés, je parcourais une chronique de Fœmina, pseudonyme de Madame Bulteau. Le factum s’achevait par des raisonnements, plutôt détachés, sur la vanité des distinctions, et en substance, concluait ainsi: «or, devinez où je vais de ce pas: demander des croix.»

Un distrait ou un maladroit ne manquerait, certes, pas d’ajouter: «charité bien ordonnée…—Que la dame ait ou non, demandé des Croix, il ne m’appartient pas d’en décider; ce qui est certain, c’est qu’elle en a au moins demandé une.»

Moi qui me pique d’être plus clairvoyant et mieux inspiré, je dis, au contraire: «quelle cuisante déception, pour l’honorable postulante, qui s’est peut-être entendu refuser ce que sollicitait, avec tant de désintéressement, son zèle pour autrui, quand elle se sera vu, malgré elle, accorder, au lieu de cela, ce dont son dédain précédent et contradictoire paraissait faire fi, ou qui sait? peut-être plus simplement, ce dont sa modestie se jugeait indigne! Encore une violette.»

Si j’avais eu à décorer Madame Bulteau, ce que je me serais honoré de faire (à ma façon, je l’ai fait—n’est-ce pas une manière de décorer que d’étudier longuement?) je n’en aurais pas moins profité de l’occasion pour lui reprocher d’avoir appelé l’auteur du Roman de la Momie, un «puissant ouvrier».

J’eusse préféré «admirable artiste». Mais Madame Bulteau, laborieux tâcheron, pioche Mademoiselle de Maupin et bêche Émaux et Camées.

Ce chapitre des nouveaux décorés me paraît toujours aussi «plein de charmes» que le «quoi qu’on die» de Molière. J’ai naguère dépeint, à propos de Monsieur Pol Neveux, la sensation de vide que donnait au lecteur, le fait de voir mentionner une distinction accordée à quelqu’un, sans énoncer des titres capables de la lui valoir, et que remplace l’énumération de manières d’être, lesquelles, pour ne pas manquer d’agrément, ne sont pas de celles qui portent au tableau. En voici un nouvel exemple:

«Le Comte Joseph Primoli, si connu et si aimé de toute la Société Parisienne, vient de recevoir, du Gouvernement Français, la cravate de Commandeur de la Légion d’honneur.»

D’abord, cela n’est pas exact: je connais d’incontestables membres de la Société Parisienne, qui n’aiment pas du tout le Comte Primoli; passons. Mais la cravate, peste! ce n’est pas rien; être connu et aimé de la Société Parisienne, ça suffit-il pour obtenir ce haut commandement? Je cherche: Monsieur Primoli était le neveu de la Princesse Mathilde; il a posé, en camerlingue, pour la Princesse Lucien, qui aime à portraiturer les barbes; il est l’ami de Monsieur Ganderax qui, naguère, sans tout à fait réussir, consacrait un article de tête, à transformer en événement national, l’élection de son cher Gégé, comme membre de l’Épatant. Tout cela est beau; mais enfin cela mérite-t-il d’être cravaté?

Un autre Seigneur s’agite beaucoup autour de la Croix Rouge.—«Croix Rouge, lisez Ruban Rouge»—disait, à ce propos, assez spirituellement Timon, toujours incorrigible.—Cependant, comme il n’est, en effet, question que du ruban pour l’ambulancier, tandis que la rosette paraît se réserver pour Charles Lecocq, notre ami proteste, en ces termes judicieux, sinon justiciers: «on aurait peut-être bien pu faire passer le Bon Samaritain avant la Fille de Madame Angot!»

Tous les paniers ont un dessus, chacun sait ça. L’Académie, dont l’anse est en forme de coupole, a France, Loti, Barrès. Évidemment le ruban de Madame Beer, bien que pris à la même pièce, n’a pas le rouge vif de celui de Sarah. L’enthousiasme universel, déchaîné par celui-ci et qui d’ailleurs, aurait aussi bien pu prendre la forme de l’indignation universelle, (à voir reconnaître, si tardivement et faiblement, un si ancien mérite) prouve que les vraies récompenses ne sont pas dans les chancelleries, mais dans les cœurs. Ce qu’il y eut d’amusant, à cette occasion, pour l’observateur renseigné, c’est de voir se répandre en éloges dithyrambiques des personnes qui tenaient de bien près à d’enragés adversaires de la cause gagnée. Monsieur Roujon a trouvé un bien drôle de palliatif pour ce retardement regrettable; il appelle la France «le pays des beaux repentirs».—J’aimerais mieux: le pays des discernements précoces; mais ce pays-là, je le crains, restera toujours la Terre Promise.

Rien de plus significatif, sur le sujet de ces grandeurs, que ce qui est advenu, il y a quelques années, au Marquis de Casa-Riera, lorsqu’on douta s’il était lui même. Une telle accusation paraît d’abord plaisante; les preuves contraires n’en sont pas moins très difficiles à établir. Le Marquis de Casa-Riera aurait très bien pu n’être que le Marquis de Carabas, dont chacun sait qu’il n’existait que dans la cervelle ingénieuse du Chat-Botté, qui le créait de toutes pièces, chaque fois qu’il prononçait son nom.

De quelqu’un, qui cesse d’être soi, l’on peut parfaitement s’apercevoir qu’il est le Masque de Fer, ou Gaspar Hauser, ou Louis Dix-Sept, ou Jean Orth, quelqu’un enfin de ces éternels disparus qui, n’étant jamais morts officiellement, cessent d’être soumis aux vicissitudes de la longévité, comme aux lois de l’existence.

Le Marquis n’en menait pas large, dans son bel hôtel rouge de la Rue de Berri, et pendant ce temps-là, l’on instruisait sans douceur. L’homme révoqué en doute était-il bien celui qu’il prétendait être, l’on n’en savait rien; on savait seulement qu’il était Commandeur de la Légion d’honneur. On sut encore que c’était un sage, quand on apprit que celui qu’il citait à l’appui de son dire, n’était autre que son cuisinier. Pour un si haut cravaté, n’était-ce pas risible et minable? C’était sage, et je le maintiens. Les chefs de Gouvernement ne sont, après tout, que ceux auxquels Dieu «fait la loi» selon Bossuet; tandis que les chefs de cuisine, s’ils trompent quelquefois sur la qualité des denrées, ne sont, eux, jamais trompés sur la qualité de «l’Amphitryon où l’on dîne».

Et cependant cette histoire est-elle la plus belle de toutes? Goûtez et comparez.

Une dame qui tient un petit casino scientifique, esthétique… et payant, tirait parti et profit de la palabre d’un artiste aimable, pour qui la réponse à faire au titre du livre d’un jeune écrivain disparu, ne laissait aucun doute: «penses-tu réussir?» Il pensait parfaitement réussir, et même «dans les coins.» Or, comme les bons procédés exigent des échanges, la dame (indirectement soufflée par son collaborateur qui, lui, habile, faisait toujours faire le gros ouvrage, et n’apparaissait jamais que pour le favoriser ou le récompenser) la dame s’avisa que le moment était venu d’accorder à l’artiste ce qu’il désirait le plus, à savoir: un petit nœud. Donc elle se pendit, un beau matin, aux récepteurs d’un magnat qu’elle ne connaissait mie, (en tout cas beaucoup moins que moi-même), et lui dit ces mots angoissés: «la croix d’Obligado—c’était le nom opportun du futur obligé—la croix d’Obligado ne marche pas.» Ce qui était incorrect pour un certificat d’études et un brevet de capacité, mais éloquent pour une situation tendue.

Bref, sur douze voix que, paraît-il, l’élection nécessitait, deux seulement s’étaient prononcées pour l’affirmative. La dame, qui avait compté sur une rente annuelle de palabres, en échange d’un bienfait, qui ne lui coûterait que des démarches, la dame râlait. Et la transmission par fil, de cette suprême forme de communication présentait quelque chose d’en dehors de l’abonnement, qui défiait la provision et déconcertait la friture.

Une veuve célèbre fut encore sollicitée, qui tira trois voix de sa manche de crêpe; cependant que le magnat extrayait de la sienne un bras fort long qui atteignit à l’étoile.

De nouveau la dame se pendit aux cordons verts, qui communiquaient avec les cordons rouges, et confirma, cette fois, que la croix marchait aussi allègrement qu’un haricot voyageur. Et, quelques semaines après, le mince filet rouge empourpra le téton de l’intéressé, comme la blessure d’un Sébastien dont les plaies seraient des boutonnières.

Quand tout fut fini, le destinataire, après avoir joué la surprise, témoigna la reconnaissance et, comme son protecteur avait, lui, ainsi qu’il convient, conquis un grade supérieur, dans la promotion simultanée, envoya un télégramme, dont la rédaction exigeait beaucoup de soins, qui furent pris, et donnèrent un résultat satisfaisant…

En effet, il y fallait de l’élan, mais réprimé, du sourire, mais supprimé, pas de rhétorique, pas de vocalises, bonnes pour les cœurs tendres et les esprits sans ambition, les circonstances étant officielles et, le salut, presque militaire. Donc, après un bref exposé du motif de la félicitation, le shake hand montait au shako, et le bleu, que j’ai lu, se contentait d’y porter la main, un shako dessiné par Iribe.

Tout cela était bien, mais n’était rien, il y fallait la goutte-mère du discret entraînement à de nouveaux bienfaits, dont le premier anneau n’admet que de commencer la chaîne, qui, plus tard, attachera, quand il aura fait des petits. La situation était délicate, étant décisive; un mot impropre pouvait rater le coup et stériliser l’avenir. Le «dévouement» traditionnel et désuet porte des gros sabots, et «l’hommage» marche sur des œufs, qu’il casse quelquefois.

Inutile d’ajouter que le correspondant, inventif et malin, rencontra le terme unique dans le trajet de son patelin à la recette postale. Et il signa: «VOTRE AMI SUBORDONNÉ» ce qui était à la fois un coup de chapeau et un coup de maître. Le second plan, il ne pouvait l’admettre que sur ce fond-là. C’était dire qu’il acceptait bien de ne monter que d’un cran, chaque fois que son protecteur franchirait un degré; mais qu’il n’admettait pas moins.

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Timon mérite-t-il vraiment le titre d’incorrigible? Jugez-en.

L’Étude sur la Mort, publiée, au Figaro, par le même auteur de l’Oiseau Bleu, vient de reparaître en volume. J’ai dit, au début, dans un Essai intitulé les Larmes d’Argent, combien le morceau m’avait paru sans ferveur. Au contraire, le journal, qui avait donné la primeur de l’Étude, en annonce la réapparition plus que dithyrambiquement. J’aperçois la coupure sur le bureau de Timon. Au-dessous il a écrit: «boum! servez froid!»

Et puisque nous voici sur le sujet de la Mort, combien elle-même a changé de visage et d’usages! L’avez-vous remarqué? on ne fait plus part du décès de ses parents? Moi qui me crois sensible, j’en étais peiné. Mais comme, si je suis volontaire, je ne suis pas entêté (l’entêtement c’est la volonté dans l’arbitraire) je me rends aux explications que voici: beaucoup de ménages sont divorcés, il en résulte des embarras typographiques, à l’heure de Borniol, et qu’on prend le parti de s’abstenir. Et d’une. Un artiste, en attirant l’attention sur les motifs que la stricte décence lui imposerait, de ne pas se montrer, se retirerait le droit de paraître et, par suite, de servir ses intérêts, dans les lieux propices. Et de deux. D’autres y perdraient le droit de baller, ce qui ne les gênerait pas moins.

Un grand seigneur étranger meurt dans sa résidence du Midi, laquelle se referme sur ce trépas. Moins de deux ans après, la famille la rouvre… par un bal costumé, sur les invitations duquel, ce me semble, on aurait pu tracer l’épigraphe de Molière: «hommes et femmes affligés, chantans et dansans.»

A la place de l’ombre de l’ex-proprio, j’aurais fait, moi aussi, à mes invités posthumes, la farce de me déguiser en statue du commandeur: pas le commandeur Primoli, celui de Don Juan. Et de trois.

Il y en a d’autres. Quoi qu’il en soit, j’ai dans le cœur, des condoléances qui ne sont pas sorties, et qui remontent les jours de brouillard.

L’histoire qui suit est célèbre. Une notable mondaine s’entretient, avec sa famille, d’un triste anniversaire, qui doit réunir ce groupe, le mardi suivant, dans un commun deuil renouvelé. Une dépêche survient; elle est d’un Grand Duc, lequel s’invite à dîner, familièrement, mais hélas! pour le même mardi, à cette table privilégiée. Un silence, proprement celui que l’on nomme «silence de Mort»; muets débats de conscience et de mondanité, au sortir desquels les enfants stupéfaits et émerveillés, entendent sortir cet arrêt, de la bouche maternelle: «l’anniversaire sera mercredi.»

Notez qu’elle ne disait pas: sera remis à mercredi, elle disait sera. Cela devient cosmique. Peut-être bien ne se serait-elle pas permis de faire attendre Louis XIV; mais elle ne voyait aucun inconvénient à différer Saturne.

Salomon, dans son jugement fameux, Alexandre, avec son célèbre nœud gordien, ne sont pas allés si avant que cette veuve ne fit, dans «l’art d’accommoder les restes». La dame apparaît aussi grande que Josué, plus grande même, puisque l’astre auquel son geste enjoint de rebrousser chemin, n’est pas le grossier fanal des vivants, mais cet astre, plus subtil, que Madame Valmore a poétiquement dénommé «le soleil des morts.» Non seulement plus grande que Josué, mais plus que Moïse; les flots qu’elle entr’ouvre ne sont pas ceux de la Mer Rouge, mais ceux de la Mer Noire des «deuils en vingt-quatre heures»; le rocher qu’elle frappe est celui des cœurs; mais loin de commander aux ondes d’en jaillir, elle leur prescrit de refouler les larmes. Et cela, de la simple branche d’un éventail, faite soudain plus vaste que la verge d’Aaron, qui cependant était de taille.

On n’en finirait pas de comparaisons grandioses, à l’égard d’un tel acte surhumain, à force d’être surmondain. J’admire de telles femmes. Ce sont les canards de Vaucanson de la race qui produisit Niobé. C’est la même Parisienne automate qui disait sévèrement à sa fille, souffrante, au début de l’hiver: «je crois pourtant vous avoir appris que c’était une saison où l’on ne doit pas parler de ces choses.» L’épouse de Pétus aurait-elle mieux dit? L’héroïsme, aussi bien que dans un cœur, peut se nicher dans un réticule. Cinquante invitations étaient acceptées. Les invitations ce sont les billets à ordre de la Cocodette. Pas de protêts! La maladie est un luxe d’été, qui représente Deauville ou l’Engadine. L’hiver, il faut dîner.

De telles matrones étaient les sentinelles des salons, de vraies maîtresses de céans, qui vivaient et mouraient, dans le corset des dames de Vertus, sous le harnais de la sociologie. Et quand, le soir venu de la réception chez Jéhovah, dans Josaphat, le Suprême Juge les interrogeait sur l’emploi de leur temps, elles lui répondaient avec conviction: «mon Dieu, j’ai fait des visites.»

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Mais ce n’est pas encore tout, sur ce chapitre. L’on sait exactement le nombre de millions que fait perdre, aux fleuristes, soit la fantaisie des moribonds, de ne pas se voir enguirlander post mortem, soit celle des survivants, de ne pas se voir tourmenter entre vifs. Les horticulteurs ont, non seulement porté plainte, mais menacé de sévir. Il s’agit d’obtenir du gouvernement la suppression obligatoire d’une formule qui les ruine. Rien n’y fait. C’est assez curieux: ces fleurs ne coûteraient rien aux orphelins, ni aux veufs, même les honoreraient; d’ordinaire, l’on ne se montre pas si sévère à l’égard des bouquets. Pourquoi cet ostracisme? Peut-être (c’est probable) vise-t-on cet abus des floraisons portées sur la note. Et comme on rougirait de paraître lésiner là-dessus, on s’en tire avec une volonté expresse du défunt, qui n’est que le désir du vivant de ne pas voir tirer sur les cordons de sa bourse. Dans ce cas, il n’a pas tort. Les envois d’amis, c’était touchant; mais les obligatoires gerbes du fossoyeur ne signifient plus, elles, que son désir, à lui, d’augmenter les frais d’enterrement. Alors, on fait bien de les supprimer. Cependant, n’oublions pas que l’antiquité faisait payer les larmes, et que les pleureuses étaient des employées.

Au reste, sont-ils devenus plus raisonnables que leurs patrons, ces employés eux-mêmes?

J’en ai rencontré un bien avantageux. C’était le fils d’un domestique de mes parents; mais lui, avait monté, sinon en grade, du moins en gages, il était devenu chef cuisinier dans une grande famille Israëlite, je n’ai jamais bien su laquelle. Une année, il vint se reposer quelques jours chez les siens, et je l’entendis qui, dans une allée du parc, discourait avec des amis, sur les enfants de ses maîtres. Or, il disait: «Berthe a toujours été pratique; mais Martine a toujours été rêveuse…»

A qui faisait-il allusion? Je n’ai pas osé le lui demander.

Cela prouve-t-il que les employés soient plus raisonnables que les patrons? En face de la Mort, ils le sont quelquefois moins. L’ancien cocher de mon père a eu deux discours sur sa tombe. Mon père n’en a pas eu.

Madame Edouard André en cumula, en accumula. En méritait-elle? D’abord, il m’avait semblé que non. Son testament ne se préoccupait que des pommes de pin des allées de Chaalis, et cela me paraissait peu humain. «Que l’on n’oublie jamais—clamait-elle, sur papier timbré,—que le sol des chemins du parc se compose uniquement de pommes de pin accumulées depuis des siècles, et que la moindre allumette pourrait enflammer!…» Et, là dessus, elle fulminait elle-même contre les fumeurs invétérés et les briquets automatiques.

L’étrange chrétienne! A cette heure tardive, n’aurait-elle pas plus sagement fait de penser au feu de l’enfer? Non, elle n’oubliait qu’une seule petite chose, en rendant au dieu des bienfaiteurs son âme sans tendresse, elle oubliait les cœurs souffrants, accumulés depuis des siècles sur le sol des chemins de la terre, et qu’un trait de sa plume de fer aurait pu soulager, du moins pour une part. Elle ne pensait qu’aux pommes de pin. Je crains qu’elle n’en retrouve quelques-unes employées à s’occuper d’elle, dans le foyer de Belzébuth. Quelques trompettes voilées ont vainement tenté de nous attendrir sur ses bienfaits: ils n’atteignent vraiment que Monsieur Doumic. Les autres, on ne m’ôtera pas de l’esprit que c’étaient des fondations continuées.

Depuis, je me suis rappelé que Madame Boucicaut avait cru devoir rendre à la division ce qu’elle tenait d’elle. Rendre au passant ce que Mademoiselle Jacquemart tenait de Monsieur André, ce ne fut peut-être pas manquer d’à-propos. La dernière fois que je la rencontrai (dans une soirée), bien que sa jactance accoutumée dût, cette fois se contenter, sans doute par le fait, et le faix de l’âge, de revêtir un air de Jézabel abattue, elle me fit signe d’approcher, d’un de ces gestes artificiellement impérieux, qu’elle exécutait sans y croire, qui l’aidaient à s’illusionner sur son manque d’autorité, et qui équivalaient à des sommations sans importance. Je me demande pourquoi j’obéis. Elle proféra: «je sais que vous habitez Le Vésinet; mais vous, savez-vous que j’en possède la moitié?» Je répondis par un geste résigné, qui signifiait: «si elle vous gêne…» La cruelle répliqua: «parfaitement; achetez-la moi très cher.» Je n’ai plus revu Madame Edouard André. C’est tout ce que j’ai connu de ses dernières volontés à mon égard.

On a raconté que, le jour de l’an qui précéda sa fin, elle avait biffé, sur son testament, le nom de son légataire universel. En voilà un qui peut se vanter d’avoir battu le record des étrennes inutiles! Je ne sais pas qui c’était; je sais seulement que ce n’était pas moi, puisque je connais la cause de cette faveur temporaire, et que je n’en trouve pas de traces dans mes antécédents. L’inconnu ordonnait les festins du Boulevard Haussmann et assumait la dangereuse responsabilité de régler le placement des convives, en tenant compte des prétentions de chacun, pour sauvegarder les susceptibilités de tous. Y réussit-il? Je le crois peu probable, puisque je ne le juge pas possible! Un dîneur est souvent un zéro, qui n’amplifie l’unité, qu’à la condition d’être placé au-dessous d’elle. Au lieu de cela, il veut passer devant, ce qui le réduit à rien, sans profit pour l’autre. Donc, notre placeur devait déplaire, si je m’en rapporte à certaine lettre de la patronne, un griffonnage que j’ai sous les yeux. Il fut adressé à un invité, le lendemain d’un soir où, sans doute, mécontent du voisinage qui lui avait été assigné, le dîneur s’était évadé, en sortant de table. La lettre se bornait à ces mots pleins de confusion, de contrition: «quand j’ai vu à côté de qui vous étiez, j’ai compris mon erreur!…»

Tout de même, ce n’était pas aimable pour l’autre qui, lui (ou elle) aussi, avait reçu le carton insistant, sympathique, désireux qu’on lui fît l’honneur!…

Le père Groult prétendait que l’invitation à partager un repas, devrait porter les noms des personnes que l’on est appelé à rencontrer. Il avait raison. En voici une preuve. Quelqu’un me contait, l’autre jour, ceci:

«Je connais une dame qui s’étonne de me trouver gai, même souriant, quand je suis en face d’elle. Je la comprends, il doit lui sembler difficile et presque malséant de ne pas voir refléter l’expression de son propre visage, on ne peut plus renfrognée et rébarbative. Mais, outre qu’il ne me déplaît pas de réaliser des entreprises difficultueuses, une dose de bonne humeur, que je m’efforce de maintenir jusque dans les tempêtes, me permet de réagir fortement et allègrement contre l’effluve grognon de la dame. Je me contente donc, après l’avoir saluée, comme c’est mon devoir, puisque je la connais, de ne plus m’apercevoir qu’elle est là, pour pouvoir le lui pardonner.

«Maintenant, que la dame s’étonne du peu d’action de ses airs bourrus, sur mes airs agréables, je veux bien l’admettre; mais ce qui devient abusif, c’est qu’elle en vienne à le supporter sans calme. Par bonheur, cet accident de nous affronter, qui ne me semble qu’ennuyeux ou nul, mais paraît la «mettre à la gêne», comme disent les vieilles tragédies, cet accident ne nous menace que peu. Seulement, quand il arrive, c’est d’assez près; des équivalences de situation nous mettent côte à côte. Si la disposition de la table était réglée sur l’intelligence, nos places ne seraient pas voisines.

«Un soir que le choc avait eu lieu, il m’arriva de risquer une de ces réflexions d’art peut-être saugrenues, en tout cas pittoresques, dont l’escrime verbale plaît à des gens qui s’y connaissent en passes de mots. Le mien ne trouva pas grâce devant la dame, qui n’eut que ce compliment pour l’objet de ma description fantaisiste: «ça devait être bien laid.» Je me contentai de ruminer, quelques-uns disent de murmurer: «c’est possible; mais il y a d’autres choses laides, et même d’autres personnes, dont il faut supporter le voisinage avec résignation, pour ne pas manquer à la bienséance.»

Tout refuge est bon à qui ne veut pas se rendre. Un monsieur me reprocha sévèrement d’avoir «chiné» une mondaine, parce qu’elle faisait de mauvais vers. De ce point, il convenait, du reste, sans discussion. J’en conclus, à part moi, que le monsieur était moins sensible aux alexandrins boiteux qu’à la critique ailée. Mais la question ne s’étant pas posée resta sans réponse.

A ce même homme j’avais parlé, trente années en deçà, d’un projet d’ouvrage, avec l’exubérance de la jeunesse et, j’en conviens, l’insuffisance de mes moyens d’alors. Depuis, chaque fois que je revoyais le personnage, (qui, jamais, ne faisait allusion à mes volumes parus) il me pressait d’accomplir mon premier dessein, sur lequel il ne tarissait pas d’éloges, et dont l’existence mythique, en même temps que la réalisation improbable, s’unissaient pour lui fournir l’heureuse occasion d’ignorer mes productions successives, même de les dédaigner. Cependant, après beaucoup de réflexions et de recherches, d’études et d’examen, l’embryon m’apparut sous un nouveau jour, et je me flattai de le rendre viable, en le faisant bénéficier de formes mûries et de forces acquises. Il en résulta un ouvrage qui pouvait plaire, ou déplaire, mais qui ajoutait à ce mérite de n’être plus inexistant, celui de formuler ce qu’il voulait exprimer, comme il le voulait.

Le monsieur me dit, alors: «j’aimais mieux votre ancienne donnée.» Naturellement.

*
* *
Les roses refusées aux défunts me piquent encore de quelques épines.

Le journal qui m’interdisait l’offrande funéraire me choquait déjà; que dirai-je du faire-part lui-même, prenant aujourd’hui les devants de cette interdiction inouïe? Je l’ai sous les yeux, et pourtant j’y crois à peine. C’est celui d’un vrai grand seigneur que j’aimais, j’ai nommé le Duc de Rohan. Outre qu’il m’avait, nombre de fois, témoigné de sa bienveillance, qui me laisse un souvenir durable, j’appréciais les dehors aimablement brusques et sympathiquement bougons, desquels il enveloppait son affabilité, associée à une finesse assez malicieuse, dont voici un trait.

Un jour qu’il assistait, chez une grande dame de ses proches relations, à l’une de ces pseudo-manifestations de littérature et d’art, qui commençaient d’infester le monde, il lui dit avec jovialité: «savez-vous ce que vous auriez dû faire, vous? Vous auriez dû épouser Coquelin.»

Le mot a été proféré devant moi; je le rapporte de auditu.

Mais ce ne sont pas seulement des marques de bonne grâce et d’esprit que je dois à cet homme de bien, pas uniquement des faveurs de curieux, telles que d’avoir feuilleté, sous son toit, corrigées de la main même de l’auteur, les propres épreuves des Maximes (sans doute venues de Verteuil) ou encore, entre autres, d’avoir gravi l’échelle de bibliothèque de la Pompadour. Je lui dois encore une qualité, presqu’une vertu, qui ne m’en est que plus chère. C’est l’exactitude que je veux dire. Un automne que j’avais l’honneur d’être son hôte, dans ce Josselin, sinon sans équivalent, du moins sans supérieur en beauté, sur la face du globe, un heureux hasard, je l’avoue (jusque-là je croyais au quart d’heure de grâce, même un peu étendu), me fit arriver au salon, avec le dernier coup de cloche, sonné pour le repas. Bien m’en prit, je trouvai mon hôte seul, un peu coléreux et déjà trépignant de ce que tout le monde ne fût pas à l’appel, dans cette minute réglementaire.

Je ne l’ai jamais oublié; c’est même à cet exemple que je suis redevable, aujourd’hui que les dîners convoquent à huit heures, pour dix, de me rendre aux rares invitations que j’accepte, devant que les chandelles soient allumées. J’y trouve l’avantage de ne pas entendre, tout de suite, de ces conversations que Goncourt accusait de «courbaturer en dedans»; et voyant quelquefois le manger venir de chez le traiteur, d’être garanti contre les maléfices d’une alimentation qui menacera les arrivants plus tardifs.

Je vois aussi torturer de belles roses par des fleuristes armés de fil de fer. Cela me fâche, mais me fâche moins que d’entendre les familles elles-mêmes en interdire la jonchée sur les cénotaphes; et cela, dans la rédaction des billets qui recommandent aux prières. N’est-ce pas une vivante oraison qu’un bouquet, une oraison aux mots colorés, aux odorants versets?

Mon ami Timon, avec qui j’avais échangé des vues concordantes sur ces renvois de fleurs, conclut par cette boutade: «avez-vous observé que l’avare formule qui prive les morts de leur dû et, les fleuristes, de leur gain, cesse d’être en vigueur, dans les circonstances de décès, quand il s’agit de couronnes souveraines? Les familles abîmées dans la douleur s’arrêtent, un instant, de sangloter, pour apprendre aux courriéristes mondains que les trois Rois Mages se sont cotisés de trois francs pour leur envoyer une dépêche. Antigone a marché, depuis Sophocle; aujourd’hui, elle interromprait les libations et les nénies, pour écarter les crêpes de Montaillé et faire savoir à Sérigny qu’elle a eu la glorieuse consolation de recevoir un télégramme de l’impératrice de Blefuscu et un câblogramme du pape des Singes.

«Les alliances aussi ressortent de terre avec les acarus et les annélides. Le plus petit bourgeois ne peut pas tourner de l’œil, sans nous avertir qu’il n’était pas une génération spontanée. Quelquefois les accointances surprennent; d’autres fois, elles ne manquent pas de vraisemblance. Il n’est pas inadmissible que la veuve Sapeur ait des liens de parenté avec la Fille du Régiment; et quoi d’étonnant, si la veuve Sapin descend des La Forest-Divonne?»

Timon exagère, c’est sa façon; mais il n’en est pas moins vrai que les comptes rendus funèbres me paraissent toujours confiés à des hurluberlus, ou à des gens dénués de tendresse. Pourquoi, par exemple, je vous le demande, parlant du trépas d’un juste, dire que sa veuve fait partie de «plusieurs sociétés, entre autres, celles de la dentelle de France (espérons que c’est la dentelle noire), des Poètes Français (souhaitons que ce soient les élégiaques), de l’Histoire de France, de l’Histoire Diplomatique, des Gens de Lettres, etc., etc.»—Ne serait-il pas plus émouvant de dire… qu’elle pleure?

Mais, pour le coup, lorsque je lis une note dans le goût de ceci: «Monsieur et Madame X, profondément touchés et reconnaissants des nombreuses marques de sympathie qu’ils ont reçues de toutes parts, sont à leur grand regret, dans l’impossibilité matérielle d’y répondre comme ils le désireraient, ils prient tous leurs amis de vouloir bien trouver ici l’expression la plus profonde de leur gratitude émue…» eh bien! oui, je le répète, quand je lis cela, je pense qu’une reconnaissance, qui ne va pas jusqu’à l’écriture directe, ne m’inspire pas plus de confiance qu’un regret qui se noie dans un encrier, avant même d’en essayer l’emploi; je pense encore, et surtout, qu’à la place des amis, ainsi maltraités, j’aimerais mieux ne rien recevoir du tout, que de me contenter d’une gratitude et d’une émotion ayant passé par les rotatives.

Certes, tous ceux qui partent ne méritent pas de se voir appliquer la belle parole de d’Annunzio, à propos de la mort de Wagner: «le monde parut diminué de valeur.» Mais enfin chacun a la sienne, dont les familles me paraissent aujourd’hui faire bon marché.

Une dame vient de mourir, que j’ai connue relativement belle, approximativement aimable, évidemment riche, passablement appréciée. Elle avait une vieille parente, qui disait d’elle, autrefois: «Luce n’a pas de position.» Dans ce temps-là, ça me faisait rire; maintenant, ça me fait réfléchir; et j’en suis à me demander si la vieille parente n’avait pas raison, quand je lis, dans un journal, à propos de cette mort (sans compter la sempiternelle interdiction florale): «il ne sera pas envoyé de billets de faire-part, prière de considérer le présent avis comme en tenant lieu.» Cela vaut bien la peine d’avoir des enfants soi-disant respectueux et certainement millionnaires, pour les voir défendre de fleurir votre convoi, et ne pas engager à le suivre!

Je me suis réjoui de ne pas voir infliger la désolante formule à la pauvre Comtesse de Pourtalès, qui vient d’expirer. N’aurait-il pas été plus triste que pour toute autre, de voir accomplir, sans fleurs, le voyage suprême, par celle qui en avait si justement reçu, et disposé si brillamment, durant tout le cours d’une longue existence de beauté? Sa charmante devise: «que ne ferais-je pour ceux que je préfère?» me revient à l’esprit. Le lui ont-ils rendu?

Je venais d’écrire cela, quand j’apprends que je me suis trompé: nouveau veto sur les roses! Que vont devenir les pauvres plantes, si l’on s’obstine à les priver de leur plus noble et charmante fonction, qui était d’orner les tombeaux? Elles-mêmes n’auront plus qu’à mourir.

Ah! les roses, quel signe elles représentent, quand elles se donnent ou se refusent entre vifs. J’ai connu certaine belle-mère qui n’aimait pas sa belle-fille. Cela se voit. Quand la seconde venait en visite chez la première, à la campagne, pour un peu de temps, la vieille, qui n’admettait aucunement de passer pour telle, et que ce ne fût pas à elle qu’on fît allusion, quand on parlait de la «beauté» sous son propre toit, cette matrone, un peu mégère, faisait venir son jardinier, pour lui dicter le nom des fleurs admises à décorer l’appartement de sa bru. Ce n’étaient pas des noms agréables; de préférence des faux ébéniers, de la fausse aubépine, des soucis, des cinéraires, des doigts-de-morts, des bonnets-de-fous, des crêtes-de-coqs, des museaux-de-chats, des pas-d’âne, des pieds-de-veau, des gueules-de-lion et des oreilles-d’ours. On eût dit, pour une grande part, un bouquet placé dans l’Arche, pas l’Arche d’alliance, celle de Noé, le jour de la fête des passagers.

Quand ce protocole des végétaux, non moins que des animaux, était sévèrement dressé, la dame se levait, et d’une voix impérieuse, avec un geste menaçant, elle lançait enfin: «et surtout, pas de roses!»—Tout excepté la fleur de Cypris, et jusqu’au Sabot de Vénus!

Mais ce n’est pas seulement l’opulent fleuriste que l’interdiction lèse; je sais un autre métier plus humble, et, par suite plus touchant, qu’elle assomme du coup. Je veux parler du placeur de bouquets, sur les tombes, les jours d’hiver. Les parents, les amis admettent bien de visiter les tombeaux et de les fleurir, mais ils ne veulent pas avoir froid aux pieds, du moins pas trop, ils redoutent les rhumes, les trop gros rhumes. Alors, vous voyez surgir d’entre les stèles, déformées par les frimas, de ces bons vieux types à la Gavarni, en cache-nez à double tour, et les mains dans les «profondes». Ils en sortent des doigts violets, pour porter votre gerbe à destination, la déposer, la disposer. Encore une industrie à l’eau, ou plutôt à la neige. Et comme cette industrie n’avait pas beaucoup de jours dans l’année, pour s’exercer, c’est encore un commerce de fichu; voilà des malheureux ruinés.

Il n’y a pas longtemps que les magasins de noir se faisaient un mérite d’exécuter en vingt-quatre heures la commande d’un deuil. Maintenant ils devraient aller plus vite. Au bout de ce temps-là le deuil est fini.

Mais la perle des locutions funéraires a été trouvée, comme il convenait, par un courriériste mondain, celui à qui cette opération, malgré tout, assez pleine de frisson, la descente d’un cadavre dans un caveau, devant quelques amis émus, a inspiré cette formule agréable: «l’inhumation a eu lieu dans l’intimité.»

Quelqu’un à qui je contais la chose, m’a répondu: «ce n’est pas mal, en effet, mais je connais, sinon mieux, du moins aussi bien. Que dites-vous de cette annonce d’un courrier mondain, à propos d’une représentation donnée chez une dame à la mode: «répétition pour les personnes en deuil?»—Autrefois, on faisait sauter des crêpes, le mardi gras. Ce n’est pas le contraire.

«Vous voyez que je suis de force à lutter avec vos découvertes, mais, l’un et l’autre, soyons modestes; celles des chroniqueurs nous dameront toujours le pion, étant inépuisables. C’est encore l’un d’entre eux qui, ayant à caractériser certain drame presque Eschylien, lequel fait mourir d’un coup de foudre, sous les yeux mêmes de leur mère, ses deux enfants uniques, beaux comme les dieux et doux comme des anges, ne trouve rien de mieux que de ranger ce désastre plein de frisson dans le groupe des «pénibles événements» qui sont d’ordinaire, comme on le sait, la perte d’un en-tout-cas ou d’un réticule.»

II
La Représentation select.
Ce qui précède fut une incidente, ne l’oublions pas, et que nous étions dans le monde, duquel nous sommes sortis, un instant, comme il convenait, sur la convocation de cette belle dame, dont Ménard disait attendre la visite, et qui n’était autre que la Mort. Retournons dans le monde des mondains, qui ont encore quelques mots à nous dire; mais non sans nous être livrés à une dernière réflexion sur certains dangers posthumes.

Les épigraphes se réclament aujourd’hui de la tradition orale. C’est abusif. Baudelaire affirme que «les pauvres morts ont de grandes douleurs»; n’y joignons pas celle de se voir attribuer des propos qu’ils n’ont jamais tenus, et qui les compromettent. L’année dernière, un prospectus de spectacle faisait dire une bêtise à feu Mallarmé. Je ne sais plus quel autre citateur de paroles, désormais impuissantes à se justifier, cherche à compromettre Verlaine, sous couleur de le louer, naturellement. Il faudra beaucoup de circonspection dans ce nouveau jeu, tant que les phonographes d’outre-tombe ne seront pas entrés en fonctions, devant d’anciens amis capables de garantir le son de la voix. D’ici là, ne citons que l’imprimé, dont la vérification est possible. Celle-ci même doit s’exercer. Rochefort se plaignait qu’ayant écrit Clémenceau, on eût typographié clémence, qui n’est pas la même chose tout à fait. Il y a une nuance.

Nous voici dans une soirée à la mode.

—«N’est-ce pas que je suis un homme de goût?»—lance, non sans quelque incertitude, le maître de la maison, en même temps qu’il jette un coup d’œil inquiet dans la direction de sa cymaise.—«Ce qu’il y a d’embêtant—observe Timon—c’est que le Blanche soit authentique. Le Prud’hon est moins sûr. Le contraire vaudrait mieux». Puis il ajoute: «quel est ce monsieur aux lèvres duquel la Comtesse Rémy du Tarn paraît suspendue?» Quelqu’un répond: «c’est un grand animalier.»

Le concert commence. Mademoiselle Chialchia, dont la puissance et la pureté de son apparaissent remarquables, se fait entendre deux fois, et se montre à la hauteur de son nom. Un vieux dilettante rappela que de son temps, les musiciennes se nommaient tout simplement Viardot, Damoreau, Miolhan, ou même Conneau, sans plus de frais que ceux du génie ou du talent. C’était l’époque des bandeaux plats, que les programmes imitaient. Aujourd’hui, les noms comme les cheveux, sont devenus ondulés, bouclés, soufflés, calamistrés, tirebouchonnés! «La preuve—conclut le mélomane—c’est qu’après avoir entendu Madame Myoz Gmeiner—comment ça peut-il bien se prononcer?—nous allons écouter Mademoiselle Saknovskaïa, et applaudir Mademoiselle Hybolita Gyarfas. A celle-là le pompon!»

L’assemblée est élégante. Reconnu: le Rajah de Pudukota, la Duchesse de Roanne, la Vicomtesse de Laripoissarde, la Baronne Ishii, Madame Meyer et Madame de Meyer, Madame Lucien Muhlfat et la Princesse Lucien Mureld, Mesdames Beaunez et Jaunisse, Monsieur et Madame Fautil-Grognan, Monsieur et Madame Fautil-Delatreille, Monsieur et Madame Marcel Paquet, le Consul de Cuba, l’Archimandrite Petzalis, Madame des Saints-Affligés, la Bégum de Fyrce, Madame Bultard, le Chef Mirdite Bibdoda, Monsieur Voïculescu et quelques membres du Congrès Panépirote.

On se montrait encore, avec beaucoup de sympathie pour son heureux début dans les lettres, Mademoiselle Feydeau, l’auteur du «Retour de la Comtesse de Meaupore.» Quelqu’un demanda si la chose avait du rapport avec la théorie de Nietzsche, sur «l’Éternel Retour». On le fit taire.

Mademoiselle Chialchia ayant fini ses deux morceaux, vint l’heure de la diction. Une récitante fit valoir des fragments d’un joli volume, qui venait de paraître: la Danse de Sophocteau.

Un assistant bénévole demanda pourquoi l’auteur de ce «petit chef-d’œuvre» avait été méchamment pris comme sujet d’une caricature de proportions géantes, laquelle pullulait sur les murs de la ville, et le représentait habillé en femme, les yeux baissés, et les pieds joints, dans une pose de Vénus pudique, avec une crinoline et un chapeau à brides. Et ce qui rendait le procédé encore plus désobligeant, c’est que le nom du modèle était inscrit, en toutes lettres, au-dessous du barbouillage. Un second invité rectifia, en riant, qu’une telle objection ne pouvait venir que d’un provincial, vu que l’image ne représentait pas du tout une caricature du jeune homme, mais le portrait d’une danseuse Russe; alors ce que l’autre avait pris pour un intitulé devenait une signature. Mais cet autre, qui tenait bon, refusa de se rendre, exigeant de savoir, comment, dans ce cas, il pouvait se faire que le rimeur ressemblât aussi exactement à la ballerine. Comme cela ne s’expliqua pas et, du reste, n’intéressait personne, on changea de conversation.

Suivirent quelques numéros du genre dit imitations. Hello flétrit Cicéron pour les avoir autorisées. On sait en quoi l’exercice consiste: contrefaire une personne, en reproduisant, avec plus ou moins d’exactitude, d’hyperbole, ou d’hypertrophie, ses inflexions de voix, ses expressions de visage, sa mimique, ses tics. Ceux qui excellent dans cette manifestation inférieure, l’amplifient, ou la diminuent, en y associant des phrases plus ou moins conformes à ce que tel ou tel sujet de conversation semblerait devoir inspirer à la personne singée; ce mot en dit assez sur cette forme d’art. Nous avons entendu, comme cela, beaucoup de fausses Sarah Bernhardt (combien fausses!) moins pourtant que celles qui, sans l’avouer, cherchent à s’approprier ses moyens.

Les avis furent partagés. Quelques-uns se pâmèrent. On observa que ce n’était pas les plus distingués de la réunion. D’autres encore protestèrent; peut-être bien ceux qui soupçonnaient, qu’une fois partis, on entreprendrait leur parodie. Ce qu’il y eut d’assez curieux, c’est que, terminée cette séance de phonétique et de grimaces, ceux qui s’en étaient le plus divertis, se répandirent en invectives contre les artisans de leur gaîté, qu’ils traitèrent de perruches et de macaques.

Cette fois encore, Timon résuma: «il y a une vingtaine d’années, le maximum de la manière fut offert à mes yeux et à mes oreilles, par un jeune homme, devenu, depuis, célèbre polémiste. Aux plus expressives simulations de la glotte, il ajoutait des transcriptions géniales, des décalques saisissants de la mentalité particulière des individus. On eût dit un phonographe humain, mais critique et discernant, auquel ne manquait même point l’accent un peu nasillard; je ne crois pas que rien de si étonnant puisse être réalisé dans cette branche. J’admirai, sans me rallier.

«Depuis, j’ai fait la connaissance d’un autre jeune homme, dont l’art singulier et le talent curieux ont barre sur mon appréciation et ma louange. Il me fait de nouveau réfléchir au sujet des reproductions plastiques, sonores, verbales, approuvées par Cicéron, blâmées par Hello. Il porte, dans la poche de son veston gris, un appel des condamnés à voir reproduire leurs trilles et leurs couacs, avec une fidélité qui cesse de ressembler à une offense.

«Même sous cette forme, le jeu présente encore, à côté de certains avantages, de plus graves inconvénients; voici les uns et les autres.

«Le montreur fait se dresser devant nous, avec la réplique des sons imperturbablement exacts, la présence réelle de notre ami Alexandre de Gabriac, malheureusement en voyage. L’idée qu’il existe, de par le monde, deux spécimens, au lieu d’un, de ce mondain accompli, nous cause de la joie. Voilà pour le plaisir.

«Voici maintenant, pour la peine. A ce sympathique simulacre d’un compagnon de valeur morale, nous entendons, nous voyons succéder la physionomie nébuleuse d’un être à l’œil ensemble agrandi et diminué par la curiosité potinière, un œil de fond de vase, de dessous lequel s’échappent des bruits douceâtres sans grâce et malveillants sans grandeur. L’idée qu’un tel individu, dont un seul exemplaire faisait plus que de suffire, pourrait bien avoir un duplicata, nous paraît nauséeuse, et nous maudissons l’imitateur, de nous en donner, un moment, l’illusion falote, mais par bonheur, mensongère.»

—«Vous retardez, mon cher, et vous allez voir dans quelles proportions—riposta Madame Elphaige.—Le journal de ce matin annonce un spectacle, au cours duquel on fera vivre sur les planches, les personnages d’un livre, qui met en scène «les grandes vedettes de la littérature et du théâtre.» L’auteur les «pastichera», des acteurs les «imiteront». Ce seront des «commentaires vivants». Pour peu que les modèles consentent à occuper leur fauteuil, il ne manquera vraiment rien à ce «régal artistique», dont le goût «délicat» des auditeurs—vous entendez bien: délicat,—appréciera «la saveur et l’originalité». Les places s’enlèvent, on refuse du monde.»

On refusa d’y ajouter foi.

De jeunes demoiselles, qui dégoisèrent des strophes, l’une avait son histoire. Tout le monde sait, ou à peu près, que Madame Drouet, qui joua un long rôle dans l’existence de l’auteur d’Hernani, n’en jouait qu’un fort court, dans ce drame lui-même; c’était le rôle de cette invitée, qui patiente, dans sa loge, toute la durée de la pièce, pour dire seulement, masquée, au dernier acte, à un cavalier, qui lui propose une danse:

mon cher Comte,
Vous savez, avec vous, que mon mari les compte!…
et rentre dans la coulisse, ainsi que dans le mutisme.

La jeune récitante de notre soirée avait été désignée, elle, par Monsieur d’Annunzio, pour tenir, dans la Pisanella, le rôle de cette religieuse qui, au second acte, dit, en présentant un faisceau de branchages: «et mon spikanard!…»

Tout le monde ignorait que le spikanard, qui signifie, en réalité, épi de nard (spika nardi, ne pas confondre avec épinards) est une sorte de baume végétal, le même qui fut répandu, par Madeleine, sur les pieds de Jésus.

Des camarades de la demoiselle la plaisantèrent. Comme elle était un peu bébête, pour ne pas dire légèrement grue, on se mit à la lutiner d’un calembour idiot, qui consistait à lui demander, chaque fois qu’on la rencontrait, des nouvelles de son petit canard. Elle se mit, elle, à pleurer et rendit le rôle, pour lequel on trouva, heureusement, une autre artiste, plus en possession de ses moyens, et mieux armée contre la blague. La première, qui, pour cacher son dépit d’avoir été brimée, croyait bien pouvoir se donner les gants de faire la dédaigneuse, et se vantait d’avoir «refusé un rôle de d’Annunzio», se dédommagea en débitant des vers de la Duchesse de Verluise.

Une invitée, que l’on ne reconnut pas tout d’abord, se montra indignée d’apprendre que des vers de cette dame avaient été récités chez Monsieur Paul Souday, le distingué critique littéraire du Temps. Elle affirma qu’une telle charge, exercée avec autorité, comme c’était le cas, donnait au choix des œuvres, présentées en liberté chez ce titulaire même, l’importance d’un mandement et l’autorité d’une bulle. C’était dire aux débutants naïfs, et aux étudiants fascinés, dont les yeux se tournent vers les cathèdres: «vous attendez d’orienter vos travaux sur ce que j’indique; eh bien! voici ma réponse: faites de mauvais vers». Il n’y avait pas à sortir de là. L’invitée inconnue mettait l’accusé au défi de se tirer du dilemme, qu’elle qualifia pédantesquement de «cornu», suivant l’expression consacrée. Quel étrange entêtement, quelle maldonne incroyable pouvait pousser celle qui en était le théâtre et l’objet, à s’obstiner la première, dans cette gageure d’imposer au monde un «bateau» de ce tonnage, et à d’autres, de le lancer? Aberration naturelle et, d’ailleurs, sans conséquence, de la part de prétentieux illettrés mondains; mais du fait d’aristarques!

Ce qui rendait ces circonstances encore plus inouïes, c’est ce raisonnement: certes, la vedette n’est pas nécessaire, dans le parcours de l’existence; tels et telles, qui volontairement la renient, sont parfois les vraies têtes de ligne et les véritables chefs de file. Mais enfin, si la châtelaine y tenait, d’accord avec ses amis, rien ne l’empêchait de la revendiquer sur d’autres points, et cette fois sans conteste, quand ces points se limitaient au terrain d’un accueil vif et d’une affabilité devenus légendaires. Le patriotisme et la philanthropie peuvent s’y ajouter et, alors, l’emportent sur tout le reste.

Entré en scène sur ce dernier mot, un pianiste joua certain «poisson» de Monsieur Debussy, qui parut moins agréable que la «Truite» de Schubert. Ce vertébré n’était certainement pas une carpe; il faisait beaucoup de bruit, et les carpes sont, chacun le sait, le symbole du mutisme. Timon affirma qu’il devait s’agir plutôt d’un poisson d’avril. Ce qu’il y avait de drôle, c’est que l’accès de la pièce étant interdit, au cours de l’exécution des œuvres, les retardataires, qui se groupaient derrière une porte vitrée, ressemblaient eux-mêmes à des poissons, déçus de ne pas s’être mis en route assez tôt, et de se voir ainsi privés d’arriver à temps pour débiner un confrère.

Les danses commencèrent. C’étaient de ces pas exotiques, récemment importés d’Amérique, par des trappeurs de sauts et des chasseurs de chorégraphies. Un voyageur grincheux affirma que ces cadences avaient été inventées, là-bas, pour, et par des milieux, qui seraient les premiers surpris, et même déçus de se voir distancés par les salons chics. Cela portait des noms d’animaux, pas choisis parmi les plus spirituels des cages et des fosses. Vint le tango fameux qui, lui, faisait fureur, avec plus de droits. Une mélopée, plutôt orientale, non sans charme, sorte de bourdonnement sourd et voluptueux, le rythmait et faisait mouvoir. Timon, à qui la chose avait été signalée comme indécente, la jugea plutôt religieuse, avec ses élévations de mains en offrandes, lesquelles aidaient à se représenter les couples sérieux et serrés, en marche vers une image sacrée, dont rien, sans doute, n’exigeait qu’elle fût celle des Saints Innocents.

C’est même, sans doute, pour cela, qu’un prélat venait de sévir, quitte à se voir traîner en justice par un maître à danser, au secours duquel daignait venir le Chef de l’Église, en personne, ce qui ramenait la danse, sinon à son point de départ (qui pourrait bien être le saut de la puce, jamais égalé) du moins sur son double terrain biblique de l’Arche de Noé, puis de l’Arche d’Alliance. Enfin, beaucoup de ces sauteries ayant lieu chez des restaurateurs, il s’y ajoute la Danse du Panier, qui reste la principale.

Telle fut, à peu près, la moralité de ces propos sur les saltarelles. Ce qui n’empêcha pas le «souper-tango de charité», inventé par la Duchesse d’Uzès douairière, de rallier tous les suffrages, avec sa façon de concilier l’aumône, le rigodon et la boustifaille.

Ce fut le tour du phonographe. Un appareil de Pathé fit s’épanouir sur la scène, le liseron géant décrit par Chantecler, et de ce calice, nous eûmes la surprise d’entendre sortir l’apologue suivant:

Hortus Conclusus.

PARABOLE

Il y avait une fois un petit jardin, qui était médiocre, et un grand jardin, qui était magnifique. Celui-ci communiquait avec celui-là, comme dans le livre de la Princesse Bibesco.

Dans le premier jardin, l’on ne voyait pas de fleurs, mais l’on reconnaissait beaucoup d’invités; dans le deuxième, on voyait les plus belles fleurs du monde, mais l’on ne distinguait personne.

Ceux qui se trouvaient dans le petit jardin auraient bien voulu pénétrer dans le grand; mais cela n’était pas permis, parce qu’il appartenait à un Génie, qui aimant beaucoup les fleurs, n’aimait pas beaucoup les hommes, lesquels n’aiment jamais beaucoup les fleurs, même quand ils font semblant. Ils les aiment pour eux, et non pas pour elles: ils les cueillent, ce n’est pas une façon de les aimer. Cependant, la grille qui séparait les deux jardins restait entr’ouverte, peut-être par négligence, peut-être par indulgence, on ne saurait préciser.

Alors quelques audacieux s’introduisirent d’un enclos dans l’autre, et cela réveilla le Génie, qui apparut furieux.

Il portait un énorme trousseau de clefs dont il se servit pour barricader, avec un terrible cric-crac, la grille redevenue inflexible; et ce faisant, il criait: «je ne veux pas que mes fleurs soient vues par Jacques Blanche, je ne veux pas que mes fleurs soient vues par Jacques Blanche, je ne veux pas que mes fleurs soient vues par Jacques Blanche!…»

Comme on le constate, c’est à trois reprises qu’il renouvela cette exclamation incompréhensible. Que voulait-elle dire, mon Dieu, que voulait-elle dire?…

Parmi le groupe qui l’entendit, quelques-uns risquèrent des interprétations, qui n’étaient pas toutes obligeantes. Et puis «chacun s’en fut coucher», comme dans la chanson de Malbrouck.

Plusieurs rêvèrent qu’ayant enfreint la triple interdiction du Génie, celui qu’elle visait, sans d’ailleurs l’atteindre, s’était empalé sur un des piquants de la grille. Certains en frémirent, d’autres en sourirent, ce qui prouve, une fois de plus, qu’il est difficile de se mettre d’accord, et que tout le monde n’est pas doux.»

Qui donc avait bien pu dicter à l’appareil le poème en prose plutôt saugrenue? La voix était, comme d’ordinaire, nasillarde; parfois nette, quelquefois confuse. Plusieurs prétendirent reconnaître le timbre de tel ou tel; mais les avis restèrent partagés.

Des dames s’étaient assises à contre-jour dans l’espoir de cacher qu’elles avaient cent ans; l’on s’en apercevait tout de même. Le spectacle paraissait les fasciner; et cependant, depuis des années déjà, le Seigneur Jésus lui-même, qui a guéri l’Aveugle de Jéricho, ne pouvait plus rien pour leur rayon visuel. Peut-être, à vrai dire, après tout, aurait-il jugé le miracle inutilement dépensé à remettre, selon l’expression biblique, ce vin nouveau dans ces vieilles outres. Quoi qu’il en soit, les centenaires humiliées de ne rien voir, tinrent à prouver qu’elles pouvaient du moins encore marcher. Elles se dressèrent, et comme tout le monde, se mirent à tanguer.

Une madame, jugée très jolie par les amateurs de cartes postales, ouvrait tout grands les yeux trop grands, qui font le soi-disant attrait des visages de femmes, généralement mis en scène par ces rectangles voyageurs, pour souhaiter une fête, présenter un bouquet, sous un chapeau vaste et des boucles folles. Même, sur le conseil d’amis mal inspirés, persuadés, à tort, qu’un œil ne saurait être assez vaste, la jolie dame aux yeux géants les avait encore agrandis de plusieurs traits de crayon et de touches de khôl. Il en résultait le faible espoir de les voir diminuer un peu, sous l’assaut d’un menu chagrin, légèrement larmoyant, ou la simple caresse d’une petite éponge bien imbibée.

Les yeux bénéficient plus souvent qu’on ne croit de jouer à qui perd gagne. Ils rendent aux belles joues la surface qui leur est due, au noble front l’espace qui lui est assigné, à tout un visage l’équilibre rompu par ces calots indiscrets, qui mangent toute la place. Ceci dit, la jolie dame, elle, se montra discrète; elle ne fit aucun embarras, ni aucune grimace, laissant cela pour d’autres, moins bien traitées par la nature injuste, qui ne les avait pas dotées, pour accaparer l’attention, de prunelles larges comme des hublots; elle écarta simplement et pudiquement son voile, d’un doigt léger comme lui, pour se laisser admirer complaisamment par les admirateurs de cartes postales.

Parut encore une autre dame trop jolie; c’était la «dame de Drian», le type de cette femme dont les journaux affirment que ce dessinateur de modes l’a créé avec les images qu’elle a inspirées et les coupes qu’elle a subies, au point de se changer en elles-mêmes comme une sorte de Galatée du chiffon.

Ça n’avait pas réussi à la dame qui, belle l’an d’avant, était devenue trop jolie. En dépit d’un air de parenté, c’est si peu la même chose, que c’est, au contraire, juste l’opposé. On ne pense pas assez à ce que les soi-disant grands faiseurs détruisent de beauté avec leurs manigances. Tout ce qui, chez cette nymphe, avait naturellement du style, tournait au fade, par l’apprêté, l’amoindri, l’ondulant et l’ondulé de la présentation Parisienne, dernier cri, dernier chic, select et nul.

Comme, bien que déjà vieille, la Marquise de l’Oie était restée la fille, pour toujours mineure, d’une mère ayant brillé, longtemps avant, dans les Ambassades, elle avait hérité des leçons et des exemples maternels (avec les restes d’un accent Viennois difficultueusement contrefait, avant 70) tout un catéchisme de mondanité médiocrement transcendante, pour toutes les situations de salons et les vicissitudes du décorum. Aussi, quand un premier sujet, (les mondains n’écoutent jamais que les premiers sujets de troupe Italienne) se mettait à chambarder l’atmosphère et à déranger les conversations, avec l’air fameux, trop fameux, des Paillasses, et l’achevait sur ce ridicule, ce fâcheux sanglot mécanique, avec lequel il pensait bien mimer la douleur humaine, se faisant jour à travers les paillettes, Madame de l’Oie pensait aussi devoir mimer la douleur. Elle s’interrompait de conter un potin; son visage, habituellement sans expression, se contractait gauchement, pour compatir, dirai-je pour collaborer, de son crû, à la souffrance de ceux qui doivent la dissimuler sous des paillettes; mais, ce faisant, rien ne l’empêchait pendant ce temps-là de songer au bon établissement de sa demoiselle.

On annonça Monsieur et Madame Fritz de Multipliet. Elle portait une robe à queue, et couleur de papyrus. Quelqu’un dit gracieusement: «est-ce pour recopier, là-dessus, les œuvres complètes de son mari?» Un autre répliqua, disgracieusement: «une fois l’opération terminée, la robe aura-t-elle, ou non, augmenté de valeur?»

III
Le Salon de Conversation.
Une compagnie restreinte, désireuse de s’adonner aux joies, plus intellectuelles, de la causerie pure, se retira dans un salon de travail, où traînaient des imprimés nombreux, des publications à la mode. Et le bavardage alla son train.

Outre Timon, toujours verbeux, quelquefois brillant, il y avait là des conversationnistes d’ordres divers, de valeurs différentes, au-dessus desquels planait Marcel Aromesti, le grand peintre de l’Italie, qui témoigna de sa bienveillance, même de sa bonté, à l’égard de jeunes artistes qu’on lui présentait et que leur fortune fit ainsi bénéficier de leçons subtiles et fortes.

Le Maître insista sur celle qui mettait ces jeunes gens en garde contre plusieurs sortes de déformations et d’entraves pouvant être infligées à l’exercice de leurs dons naturels par les diverses manifestations de la critique: «le mieux, disait-il, c’est d’apprendre vous-mêmes à juger, pour votre propre compte, les œuvres des autres; et quand vous saurez vraiment ce qu’il faut penser d’un ouvrage, tenez pour indigne d’apprécier ce que vous pouvez produire de bon, celui que vous entendrez louer ce qui ne le mérite point, parce que cela signifiera que sa louange est aveugle ou qu’elle est intéressée. En effet, la première de ces louanges est celle que Verlaine appelait «sans compétence»; l’autre est celle qu’il nommait «sans bonne foi», autrement dit: exercée pour des raisons étrangères à la valeur des œuvres (tout est là) et telle que, par exemple, entre autres, la recommandation d’un personnage influent, dont le critique souhaite lui-même de s’attirer la faveur. Cette façon de procéder, dite de «complaisance», fort en usage dans les ateliers de renommée, a été inventée par le dieu des auteurs pour leur désigner les juges desquels l’approbation doit non seulement les laisser froids, mais les trouver méfiants.

«Ce qui suit est d’un bel exemple. Un écrivain, pénétré de ces maximes, se voit, un jour, offrir, par son éditeur, un nombre illimité d’exemplaires, pour le lancement d’un de ses volumes. Il fait apporter le registre, dont les nombreux feuillets vierges s’offraient à la longue liste de ceux desquels on lui proposait de solliciter le jugement pour ses pages sincères. Alors, d’un crayon rouge, qui traînait là, on le vit écrire, en grosses lettres, sur la première ligne du registre, le mot: Néant. Et il signa.

«L’éditeur, qui croyait savoir ce que c’était que de faire le magnanime, comprit ce que c’était que de «faire un nez»; mais, comme il répondait au titre de galant homme et d’homme avisé, il comprit, sourit, pardonna.

«En un mot, quand je demande pourquoi une personne écrit si souvent dans le même journal, je veux qu’on me réponde que c’est parce qu’elle a du talent, et non pas parce qu’elle a des actions.

«Quand je demande pourquoi les médiocres productions d’une autre font verser plus d’encre que les bons ouvrages de plusieurs, je ne veux pas qu’on me dise que c’est grâce à l’appui d’un auteur, qui eut à se louer de sa fidélité en amitié ou en «liens plus doux», parce qu’il ne faut pas confondre les prix d’assiduité avec les prix de littérature.

«Voltaire disait, de certains discours funéraires, qu’à les entendre, on ne pouvait s’empêcher de conclure que l’oraison funèbre n’était qu’une «vaine déclamation». Ne pourrait-on pas avancer de même que, de certaines appréciations littéraires, le public peut conclure que la critique représente souvent l’art d’accommoder les oies et d’escamoter les aigles?

«Conclusion: pas de titre plus détestable, et cela sur tous les terrains, que le titre de persona grata, puisque, par extension, il signifie personne que désigne, pour des fonctions ou des attributions, non pas le mérite qu’elle a, mais l’intérêt qu’on lui porte. Songez à ce que représente d’injuste et d’affreux ce membre de phrase; et puisqu’il est tout entier contenu dans le mot piston, vous comprendrez pourquoi ce mot est le plus laid de tous les mots du monde.

«Au contraire, ce qui serait beau, ce serait de voir les sages et les savants d’une ville, conduire aux dignités et aux honneurs, un de leurs ennemis, quitte à s’en détourner ensuite, mais avec la fierté d’avoir aidé à mettre en lumière, en dépit de leurs dissentiments et de leurs préférences, par unique souci de l’équité, une force de la patrie.

«Si je joins à cette réflexion, une recommandation pécuniaire—ajouta le Maître—ce n’est point pour vous enseigner la cupidité, mais pour vous garantir contre un péril: faites payer votre travail, payer aussi cher que vous le permettront votre talent et les circonstances; et ce prix une fois fixé, soyez fermes à en exiger le montant; même s’il vous est inutile, ne vous laissez jamais aller, envers de semblables débiteurs, à aucuns de ces mouvements de générosité, pas plus qu’à de ces quarts d’heure d’indifférence, qui vous induiraient à négliger votre dû ou à l’abandonner, par délicatesse ou par oubli. De tels procédés seraient fort naturels, s’ils rencontraient de la reconnaissance; n’y comptez point: ils ne créeront que de la gêne, chez ceux qui en bénéficieront, mais, les tenant pour humiliants, non seulement ne vous commanderont plus rien, mais cesseront de vous saluer.

«Les gens qui nous font travailler, n’aiment dans nos œuvres, que l’argent qu’elles leur ont coûté»—disait un jour, un artiste.—Un humoriste lui répondit: «parfaitement, ils le suivent.»

—«Maître, vous venez de parler des débiteurs—dit Myrtil Trust—si nous parlions un peu des débineurs. Quelle attitude conseillez-vous d’adopter à l’égard de ceux-là? Faut-il prendre le parti de l’étrangère qui se vante d’aborder, avec son sourire le plus gracieux, l’éreinteur de la veille? Cette femme souple a peut-être raison; mais une telle façon de grandeur d’âme n’est pas à la portée de tout le monde; et puis, ça ne réussit pas toujours.

«L’autre soir, cette forme de rose mondaine que Timon a surnommée Rosa Cystica, ayant aperçu, à l’extrémité d’un hall, un ennemi fameux, crut bien pouvoir l’aborder de front, pour entreprendre de se le concilier par une invitation de mangeaille, comme on solliciterait la faveur d’un boa en lui jetant un lapin vivant ou un rat mort. Le prétexte, mal venu, de cet engagement audacieux, paraissait se rattacher à certain projet de rencontre d’une ex-amie de l’adversaire, et qu’il n’admettait point de revoir. Gracieusement, il répondit: «ce serait, Madame, contrevenir à mes habitudes et compromettre ma digestion, que de prendre un repas, en la société de personnes avec lesquelles je suis brouillé, et surtout chez des personnes avec lesquelles je suis brouillé.»

«Le propos fit soi-disant pleurer la dame; l’affreux adversaire n’en fut point ému. Même, à qui le lui rapportait, il s’égara jusqu’à répondre: «vous connaissiez déjà les larmes du crocodile; vous connaissez maintenant les pleurs du chameau.»

«Ceux qui redoutent les chiquenaudes ne sauraient assez méditer sur ce qui échappe aux plus pacifiques, dans le feu du «café-liqueurs.»

«La vieille Tyra, célèbre par ses osanores, entendant adresser à Timon, par des auditeurs exaltés, le titre d’«unique», pensa-t-elle ajouter à ce brevet, en attestant lourdement, qu’elle avait entendu dire cela d’un dentiste.—«Était-ce le vôtre, Madame?»—riposta gentiment Timon.—Et comme ce vieux requin postiche paraissait nier, il conclut: «dans ce cas, Madame, ce n’était pas le bon.»

«Un convive un peu insolent, mais assez spirituel, que l’on avait engagé à dîner aux côtés de cette reine des «bouffe-toujours» répondit à peu près: «pour ce qui est de Flora, je la connais, et l’espace compris entre le pot et le rôt n’a plus rien à me révéler sur le secret de sa mastication, le mystère de sa digestion et la profondeur de son âme.»

«Tout de même, il vint au repas, et personne n’eut à s’en applaudir. Il fut inconvenant, il appela le joli livre de Madame Stern: un sternutatoire, et fit d’autres facéties d’aussi mauvais goût. Il y avait, en ce convive, du loustic et du braque. Une dame ayant exprimé, avec insistance le désir de le connaître, il lui proposa un jour. Elle répondit: «je suis très prise en ce moment»; à son tour il rétorqua: «voilà donc enfin une circonstance qui me permet de l’emporter sur vous, Madame, puisque vous n’êtes que prise, et que moi je suis enlevé.»

—Aromesti dit enfin: «Tout dépend de savoir si vous voulez faire votre carrière ou faire votre vie. S’il vous faut la gagner, résignez-vous d’avance, car cela va de soi, résignez-vous à produire des œuvres dont vous ne serez pas content, puisqu’il vous faudra plaire pour vendre, ce qui n’est pas un bon moyen de se satisfaire, quand on est difficile. Néanmoins, et c’est de quoi consoler, les concessions des Maîtres n’en restent pas moins des objets de maîtrise. Rappelons-nous que Blake dédaignait son «Livre de Job», qu’il avait composé dans des conditions de cet ordre.

«Vous me demandez la différence que j’établis entre ce que j’appelle faire sa carrière et ce que je nomme faire sa vie: mais précisément toute la distance.

«Faire sa carrière, c’est craindre tout ce qui pourrait l’entraver, par conséquent accepter les concessions, renoncer à réaliser ce qu’on voudrait, à dire ce qu’on pense, en un mot, entrer dans la convention et, par suite, dans la danse.

«Un artiste, que ne séduisent ni les décorations, puisqu’il faut les demander, ni les places, parce qu’il faut les solliciter, conserve du moins le droit de dire son sentiment, mais aussi de jouer le cavalier seul.

«Un tel artiste est de ceux dont je dis qu’ils font leur vie; ils ne sont pas entrés dans la convention, laquelle consiste, moins encore à sourire aux endroits voulus, à saluer aux points désignés, qu’à ne jamais contester une valeur cotée par un groupe de dictateurs arbitraires, et autoritaires pareillement; parce que cela équivaudrait, dans le monde des lettres, à cette forme de forfaiture loyale, qui consiste, chez un médecin, à dénoncer un traitement, selon lui, funeste, infligé à un patient, par un confrère.

«Stendhal écrit que, dans un salon, quand un indépendant risque une saillie, d’autant plus imprudente qu’elle est brillante, «le maître de la maison se croit déshonoré». Voyez les proportions que le scandale peut prendre, quand le maître de la maison, devient ce que l’on est convenu d’appeler: l’ordre social.

«Qui ose réagir contre cette loi, se voit fatalement frappé d’ostracisme, mais préfère grandement son franc-parler à des amusettes de gloriole. «Vous allez encore vous faire des ennemis»—disait un innocent à l’un de ces réfractaires, qui lui rétorqua: «soyez sans inquiétude, jeune homme, voilà trente ans que je joue à cela, et vous voyez que je ne m’en porte pas plus mal.»

«Je m’empresse d’ajouter qu’il n’est pas impossible de faire, à la fois, sa carrière et sa vie, dans les deux acceptions que je viens d’indiquer; mais cela reste rare; d’ordinaire, il faut choisir. Pour ce qui est de votre patrie, je vois Rodin, Degas, France, Loti, Barrès, devenus prophètes dans leur pays, tout en demeurant libres; mais de tels hommes sont exceptionnels.

«Donc, ce que j’appelle faire sa vie, je pourrais, je devrais, avec plus d’exactitude, le dénommer faire sa mort, puisque l’existence de ceux qui refusent de la conformer aux tracés d’usage, est en passe de ressembler à une mort anticipée, précédant celle dont ils peuvent espérer qu’elle leur rendra plus de justice.

«Vigny l’a écrit:

Sur la pierre des morts croît l’arbre de grandeur.
«Espérons que c’est vrai, puisque c’est beau.

«Entre les hôtes des fleuves et des rivières, il y a ceux qui remontent le courant, et ceux qui le suivent. Les premiers étonnent les seconds, et ne leur plaisent guère; mais le plaisir de s’adonner à leur instinct de contradiction et de différence suffit à leur joie, et ne leur laisse rien envier des bonheurs faciles de ceux qui se laissent aller au fil de l’eau, sans résistance et sans trouble.»

*
* *
Mais les langues étant déliées, les propos s’échangent avec vivacité.

On s’entretient des Bals Persans. L’entrée de la Marquise de Brantes se voit discutée sans aménité. Les bonnes camarades s’en donnent à cœur joie et à bouche-que-veux-tu. Une dame savante, qui possède la plus haute antiquité sur le bout de son doigt de pied bleu, s’élève contre la barbarie des ajustements, l’inexactitude des costumes. Elle s’écrie, comme si c’était à elle-même qu’on eût fait affront: «prend-elle Cléopâtre pour une princesse sauvage?…»

Une seconde tout aussi savante, mais moins enragée, et plus spirituelle, ajoute gentiment: «Pascal a dit que, si le nez de Cléopâtre avait été plus court, la face du monde ne serait pas demeurée la même; mais il n’a pas dit ce qui serait arrivé, si le nez de Cléopâtre avait été plus long. Que serait-il advenu, si le nez de Cléopâtre avait eu la même longueur que celui de la Marquise de Brantes?»

—«Mais, ma chère—répliqua une troisième—c’est bien simple, il n’y aurait pas eu de fin du monde.»

—Une quatrième intervient: «pourquoi tenait-elle son soi-disant lotus (qui d’ailleurs ressemblait à un pied-de-veau[9] azuré), comme si ç’avait été un petit plumeau, dont elle se serait préparée à épousseter une étagère? Ensuite, je vous le demande encore, pourquoi baissait-elle les yeux? C’est contraire à la vérité historique. Cléopâtre ne doit pas baisser les yeux, c’est bon pour Sainte Pétronille.»

[9] Nom populaire de l’arum.

—«Vous avez raison; mais ce qu’il y a de plus grave, c’est de donner un démenti aux Trophées. On ne fait pas mentir un vers de Hérédia. Or, il a écrit: «dans ses larges yeux étoilés de points d’or…»

—Un financier interrompit: «je ne saurais me prononcer sur la dimension des prunelles de la Marquise, puisque vous convenez qu’on ne les voyait pas; mais pour ce qui est des «points d’or», vous m’avouerez bien qu’elles pouvaient en contenir quelques-uns: n’oubliez pas que la dame a huit cent mille livres de rentes.»

—«Et les galères, y étaient-elles? Comment donc Antoine s’y serait-il pris pour les voir à travers les paupières? Après tout, à deux heures du matin, ces embarcations étaient peut-être rentrées. C’est égal, nous avions déjà le doigt dans l’œil, la paille et la poutre de l’Évangile; mais une galère, mes amis, plusieurs galères, dans les calots, ce que ça devait la gêner!»

—«Puisque nous en sommes sur les «points d’or», et même sur les «ponts d’or»—fit un cancanier,—je vais vous conter une anecdote, dont je ne saurais trop dire si elle regorge de pépites ou si elle manque de pépettes; je vous en fais juge.

«Un jeune ménage archimillionnaire, suivant l’expression consacrée, ce jeune ménage emménage. Tout le «fourbi» est casé, tapisseries, tableaux, meubles, sièges et divers. Les perroquets en porcelaine font mine de jacasser sur leurs supports, et les Clodions précaires déçoivent un peu, sous leurs vitrines, peut-être superflues…

«Les offices sont pourvus, les galetas sont garnis. De vagues armoires, des buffets quelconques restent sans emploi; il faut aviser à les répartir. Timidement, le portier de l’immeuble pose sa candidature à l’acquisition d’un de ces laissés-pour-compte. L’hésitation de leur proprio redouble, devient redoutable. Un ami survient que, de plus en plus perplexe, le patron consulte, en ces termes à la fois familiers et angoissés: «mon vieux, c’est le Ciel qui t’envoie pour me tirer d’embarras, dans une circonstance délicate: voilà une étagère que mon concierge me sollicite de lui vendre; dis-moi donc un peu ce que je dois lui en demander.»

—«Ça, c’est tout simplement l’avarice,—dit Lévèque—un vice comme un autre, et pas toujours si bête que vous croyez. Les riches sont riches parce qu’ils ne dépensent rien. Ce sont les pauvres qui achètent (et qui payent) pour se consoler de ne pas avoir de fortune. J’ai été invité à déjeuner par un ménage stérile, et plus tout jeune, affligé de beaucoup de cent mille livres de rentes à lâcher par heure; ils nous ont offert le «menu du jour» et le fond de bouteille de leur «vin compris» de la veille. Nous étions six.»

—«On affirme qu’il n’y a pas de petites économies—lança Timon—autant proclamer qu’il n’y a pas de grandes dépenses. Je connais une famille aristocratique, laquelle se ruine à racheter aux pauvres les croûtes de pain qu’on leur donne dans les images bien pensantes. N’est-ce pas d’une révoltante immoralité?

«Mallarmé fait crier, par un riche, à un indigent, qui vient de recevoir son aumône:

Et surtout, ne va pas, drôle! acheter du pain!
«La recommandation équivaut à formuler: contente ton désir plutôt que ton appétit. Cela se conçoit, et je l’approuve. Mais ce pauvre-là devient un client sérieux, ce n’est plus un obligé ingrat. Madame la Châtelaine ne parle pas de même, elle dit: «trompez, autant que vous pourrez, la charité publique et la bienfaisance particulière, arrachez autant de croûtes de pain qu’il vous sera possible à la rapacité de Crésus, au dénuement de Lazare et à la munificence de Job, je vous les paierai au taux et à la cote, pour nourrir mes lapins qui abusent de mon serpolet comme de ma rosée.» C’est de la sorte que le Juif Errant perd ses bonnes habitudes, et apprend, de sa patronne, à convertir en dîners chez Ritz, les croûtes de pain obtenues de la condescendance étrangère. Et voilà ce qu’il faut entendre désormais dans le facite eleemosynam de Notre-Seigneur Jésus, non moins que dans le facitote caritatem de Clopin Trouillefou.

«Pendant ce temps-là, Madame la Châtelaine, qui n’a parlé de lapins que pour la forme, s’est procuré la nourriture qui lui convenait pour elle et pour sa famille.

«Or, la croûte de pain n’est pas sans tenir de ce chocolat, dont la Marquise des Rochers prétend qu’il agit selon la direction de l’intention, comme la doctrine des Jésuites. C’est pour ne pas maigrir que Monsieur s’approprie le repas du besacier: le voilà dans les proportions d’un sac de pommes de terre. Son fils, qui veut rester gringalet, y réussit grâce à ce régime. Et voici blanchir à vue d’œil, Madame, qui souhaitait d’avoir les cheveux de neige, afin d’obtenir d’eux une dignité que la nature lui avait refusée.

«A propos, Pascal—continua Timon, s’adressant au banquier célèbre—j’ai fait la connaissance d’un de vos coréligionnaires, qui veut m’apprendre la banque. Mais à quoi ça me servirait-il, puisque je n’aurais rien à mettre dedans? Car je me refuse à croire qu’on ne mette dedans que les personnes. Il m’a dénombré le compte de vos millions, qui m’a fait l’effet d’un conte de fées; je me suis dit qu’avec ça, il y aurait de quoi donner, en vrai, ce bal de pierreries, dont tout le monde parle, et où il n’y aura que des pierres dans les jardins, qui ne sont pas du tout rares.»

—«Ce qu’il y a de certain—conclut une cinquième bavarde, qui n’entendait aucunement abandonner Cléopâtre pour Harpagon,—c’est que la buveuse de perles ne devait pas du tout ressembler à ça; elle devait ressembler à Madame de Noailles.»

Toutes les assistantes sursautèrent.—L’une d’elles, sentencieusement, formula: «un écho du dernier thé de Madame Alphonse Daudet. La Comtesse Anna cherche un titre pour son prochain volume de vers. Elle interroge Monsieur Jammes, qui lui conseille Sources Chaudes. Quel que puisse être, pour nos Pyrénées, le rehaut d’une décision en faveur de cet intitulé thermal, on peut espérer qu’il n’y sera pas donné suite. Ce serait un précédent, qui pourrait induire l’auteur d’un recueil humoristique à le dénommer Source Salée. Un livre, plus ou moins méphitique, ou méphistophélique, revendiquerait l’appellation de Sources Sulfureuses. Toute la phraséologie des étiquettes pour bouteilles d’eau de table, se répandrait indécemment, car l’on sait qu’elle brave l’honnêteté, dans les mots, quoique non latine.»

Cette insidieuse incidente se trouvait amener à la barre de notre petit conseil, un récent spectacle de l’«Œuvre». On ne s’en priva point.

«Que voulez-vous—dit Timon—que je préjuge d’un écrivain qui se plaît à faire bêler une brebis sur un proscenium? Je pense qu’en cela il n’est point digne du nom de poète, parce que Dieu n’a pas créé les brebis dans ce but, et parce que leurs demeures sont les pacages et les bergeries?»

—«Puisque les bals Persans remontent sur l’eau de roses et reviennent sur les tapis de prières—interrompit un potinier—je vais vous en raconter une bien bonne. Quelqu’un, que j’ai le regret de ne pas vous nommer, parce que j’ai le regret de ne pas savoir qui c’est, je voudrais lui élever une statue, quelqu’un, dis-je, a eu l’étonnante idée de faire offrir, par un groupe d’invités reconnaissants, aux deux maîtresses des maisons où se déroulèrent ces prestiges, deux éventails dans le goût oriental, pour les remercier d’avoir offert aux messieurs, le loisir de mettre des turbans, et aux dames, de renforcer leurs aigrettes. Deæ nobis hæc otia fecerunt. L’une des branches de l’instrument devait porter le texte Virgilien, modifié ainsi. Mais les Amphitryonnes, probablement réfractaires à la trépidation, et persuadées qu’une invitation ne requiert pas d’autre récompense que la présence, ont, paraît-il, refusé le cadeau; et la vieille Comtesse Nigérie, qui avait accepté de patronner la mission, en a été pour ses frais de patronage. Ce n’est pas une blague; j’en sais quelque chose, j’avais consenti pour vingt francs qu’on m’a retournés. Tout de même, je voudrais bien savoir à qui revient l’initiative.»

—«Mais—fit une voix—je veux le croire, à l’éventailliste.»

La soirée en blanc et noir de la Comtesse de Chabrillan fut, à son tour, commentée. On ne s’étendit point assez sur ce que les privilégiés de ces séances devaient de gratitude à l’ingénieuse invention et à la bienveillante intervention d’une dame qui s’applique non seulement à varier l’art des festivités, mais à le multiplier. Ceux qui prennent le plus de part à ces divertissements ne sont pas les plus empressés à en faire l’éloge, même, et peut-être, surtout quand ce dernier apparaît mérité.» On se contenta donc de répéter à satiété que le noir et blanc était de goût funèbre, et lorsque le second dominait, n’allait pas jusqu’à s’égayer au delà du décor de l’enterrement de jeune fille, ce qui évidemment semblait moins sombre, tout en étant plus triste.

Ce qui n’aurait pas dû sembler moins exact, c’est d’ajouter que la tristesse vaut mieux que l’incohérence. Or, celle-ci fut représentée par la concession, sans doute faite à des conseillers mal avisés, d’introduire la couleur, à la fois grossièrement et faiblement, dans cet ensemble d’ivoire et de jais. Arbustes de crèches de Nuremberg, portant des fleurs assez pareilles à des emblèmes de drapeaux Suisses; massifs d’iris et de roses, aux couleurs habituelles de ces plantes, et surtout la cruche de la Marquise de Brantes, une cruche vraiment couleur de de cruche; ces détails évidemment détonnaient.

Mais le plus amusant de tout, et qui ne fut pas noté, c’est que, d’un festival entièrement inspiré d’Aubrey Beardsley, jusqu’à la copie insuffisante quoique servile, jusqu’au pastiche et au calque, de longs articles, qui le vantaient, ne mentionnèrent pas le nom de l’artiste Anglais; tant il est vrai que les pâles farceurs qui rééditent ces jolies choses, oublient ou feignent d’oublier ce dont ils devraient le mieux se souvenir, afin de tirer à eux toute la couverture… des deux beaux volumes de John Lane, piochés avec soin, débités avec fruit.

Si les causeurs de notre petit groupe ne firent pas cette réflexion, c’est que, à bien peu d’exceptions près, le nom du dessinateur du Rape leur était inconnu; ignorance toujours profitable aux enfonceurs de portes ouvertes et aux inventeurs de vieux neuf.

Ce qui fut reconnu vrai, à l’unanimité, c’est que, si presque tous les hommes sont bien en Turcs, et en Arabes, le costume Grec ne réussit qu’à fort peu. Même on en donna les raisons, qui étaient anatomiques. Évidemment, il est plus facile d’évoquer l’image d’un marchand de pastilles ou d’un chef de tribu, que de ressusciter l’Apollon du Belvédère. Quelqu’un ajouta que la présence, dans un bal select, de jeunes messieurs, les jambes nues jusqu’à mi-cuisse, au lieu de passer inaperçue, ce qui n’était pas non plus flatteur, aurait, il n’y a pas encore longtemps, fait se lever au Ciel les yeux des douairières, qui, aujourd’hui (s’il en restait encore) se seraient contentées de les abaisser dans la direction de l’objet, pour juger de visu de la gravité du litige. Au reste, personne ne parla de la chose, en tant que scandale, mais seulement comme contravention au programme de la fête vouée au blanc et au noir. On affirma que le système pileux de ces danseurs était apparu suffisamment noir, mais que leur peau n’était pas assez blanche pour rentrer dans le plan.

On en revint à parler du snobisme, qui permit à Timon de chevaucher un de ses dadas favoris, à savoir que ce mot n’était en droit de se voir employé dédaigneusement, que par rapport aux conventions sociales. Car ceux qui s’énorgueillissent de fréquenter des savants ou des artistes justement fameux, ceux-là sont dans le vrai. Fréquenter des princes et des rois n’entraîne, au contraire, de mérite, que s’il s’agit d’un Marc-Aurèle ou d’un Pedro du Brésil. En dehors de tels exemples, un titre, si haut soit-il, n’entraîne aucune faveur, du fait de celui qui vous adresse la parole, sans cela, il serait honorifique d’obtenir une entrevue d’Otto de Bavière, qui vieillit dans la déraison et se traîne dans le délire. Nul n’y souscrira.

Et pourtant l’on vient d’inventer une montre à répétition, qui sonne en double les minutes d’audience accordées par les monarques. Elle tiendra désormais une grande place dans le gousset ou le réticule de ceux et de celles des fossiles qui sont encore justiciables de ce portrait frappant d’une personne du modèle:

«Le degré d’intérêt qu’elle portait aux mortels se mesurait sur leur situation à la Cour, et son histoire naturelle se classifiait ainsi: les empereurs et les rois représentaient les grands mammifères; les gentilshommes s’associaient aux quadrupèdes de moindre taille; ce qui était fonctionnaire, non noble dans l’État, s’assimilait naturellement aux oiseaux et aux poissons, et tout le reste était inerte[10].»

[10] Gobineau.

Il fut longtemps tenu pour un rehaut, de couronner la liste d’une réception par une personnalité monarchique. L’usage de ce privilège amena l’usure; l’abus l’a tué.

L’aisance avec laquelle l’obtenait Madame Boose, fit d’abord ouvrir l’œil aux sociologues. Si cette cosmopolite d’envergure n’avait pas eu le bon esprit de ne point produire, elle aurait pu composer les princes chez soi, recette facile à suivre, même en voyage.

L’Infante a porté le dernier coup au genre. Femme d’esprit, même un peu révoltée, je ne doute pas qu’elle n’ait mis quelque malice à «débiner le truc». Elle ne pouvait pas ignorer que, pour elle, fréquenter chez la Marquise de Saint-Paul, c’était supprimer à jamais la vedette souveraine. Je suis persuadé qu’elle le savait très bien. Elle a voulu en finir avec ce «bateau», et s’est servie de ce moyen qui, pour être petit, n’en fut pas moins radical. Détruire, avec un petit engin, un bateau, qui semblait avoir encore «des jambes», comme dit la chanson, c’était prouver qu’il n’en avait plus.—Il n’en avait plus.

Parmi les têtes couronnées qui lui restent, l’ex-Reine de Naples ferait une belle figure de proue, battue par les vents, rongée par les flots, mais demeurée fière. Celle-là, non plus, ne conserve guère d’illusions sur la gloire des Thés rehaussés d’altesses; non seulement elle ne va plus chez personne, mais elle reçoit des anarchistes; même elle en recevait tant qu’il a fallu mettre le holà.

Mais si le bateau des hôtes n’a plus de jambes, celui des invités en a encore; et plutôt que de renoncer à entretenir des monarques, ceux qui battent le record de ce genre de conversations, se sont mis en route. L’audience de déplacement est devenue l’accessoire nécessaire de l’exode. Autrefois, on déballait, en rentrant de voyage, un vase de lapis, de malachite ou de rhodanite, une caisse d’œufs filés, d’aguardiente ou de jambon au sucre, un panatone, un pot de halva, des fondants de Huyler’s; aujourd’hui on rapporte les propos d’un Chef d’État, ça tient moins de place, comme excédent, et ça fait plus d’effet, avec l’avantage d’être très facile à obtenir, et que l’insertion, qui l’apprend au monde, ne met pas plus de façons à l’enregistrer.

Là encore le public sera un peu illusionné, (ce qui ne gâtera rien) s’il néglige de réfléchir que les Chefs de Gouvernements ne s’amusent pas, tous les jours, et c’est, pour eux, une diversion bienvenue, de voir apparaître un passant de grâce ou de marque, lequel vient rompre la monotonie ou tromper l’ennui.

Le Comte Jean parle de l’Abbé Vaÿ au Roi Ferdinand; et de contempler, au reflet de cette soutane prune, les tueries d’Orient, le Fléau des Turcs se sent aussi apaisé que Néron, lorsqu’il regardait les combats du cirque, à l’aide du cabochon rafraîchissant de son émeraude concave.

Madame Catulle Mendès n’a pas besoin de parler pour se faire admirer; mais si elle ajoute la parole à la parure, c’est tout profit pour les diadémés madrilènes.

Enfin, si Arnaud de Becquières y va du Pas de l’Ours ou du Trot du Dindon, devant Monsieur Taft, je conviens que les Présidents ne doivent pas s’embêter dans les États-Unis d’Amérique.

*
* *
Le dernier mot sur la question, non plus seulement des gros bonnets, mais des gros bandeaux en visite, me paraît avoir été formulé par une dame, qui, sur la fin d’une réception, soupira magnifiquement, en face d’un canapé vide: «quand je pense que, tout à l’heure, il y avait d’assis là trois Princes!…» Le rapport entre le contenant et le contenu m’a toujours paru logique. «Ça se remarque, dans un fauteuil…»—disait une vieille femme d’esprit, parlant d’une de ses nièces, dont la croupe lui paraissait avoir pris de l’importance.—Le séant des altesses est la base de leur majesté.

Un jugement définitif, sur cette manie, a encore été rendu par une audacieuse Américaine, par Madame Fich, dont, en la circonstance, le nom put paraître oraculaire, à ceux qui se contentent d’un calembour échangé d’un idiome à un autre. C’était au cours de la grande saison de Newport. Un Grand Duc en faisait les frais pour le snobisme foisonnant et frissonnant, et la dame crut pouvoir promettre celui qui l’alimentait de sa décorative bonne grâce, à ses connaissances, pour un jour fixé. Mais elle avait compté sans une de ses amies, laquelle obtint du Seigneur qu’il n’irait pas chez la concurrente. L’autre, qui n’était pas femme à lâcher pied, ni à se donner pour battue, ne décommanda rien, ni personne. Et l’heure arrivée, les invités eurent la surprise de voir apparaître l’hôte respectueusement attendu, sous la plaisante forme de Monsieur Harry Lear, bien connu dans les salons New-Yorkais, pour son humour et sa fantaisie. Seulement, lui, ne s’était pas contenté de l’evening-dress, qui aurait suffi au prince; l’appareil qu’il avait revêtu, rappelait, de plus ou moins loin, celui des souverains du Nord, globe crucifère en papier doré, sceptre de carton, couronne de mage, le tout conciliant la pompe des rois de jeu de cartes avec la majesté des icônes.

Un faux bonhomme, à qui le catholicisme avait assez rapporté pour qu’il se crût tenu à se faire au moins ondoyer, disait mi-comiquement, mi-sérieusement, un jour qu’on lui cherchait une marraine: «il me faudrait la Reine Isabelle». C’était gros. L’eau lustrale peut se satisfaire à moins. Cependant elle a ses exigences. Les princes s’y reflètent avec avantage, mais il peut en résulter des malentendus, j’en sais quelque chose.

J’ai reçu, un matin, d’une dame des Gentils, une carte postale qui représentait une scène du Calvaire. Comme le rectangle était venu sans enveloppe, la poste avait imprimé, sur le visage même du Sauveur, son cachet cruel, qui m’apparut comme une couronne d’épines supplémentaire, un stigmate de plus. Je ne suis pas un dévot, mais je n’aime pas les familiarités cultuelles. Je renvoyai la carte à ma correspondante, après y avoir inscrit textuellement: «n’aura-t-il donc jamais fini de le gravir?» Cela fait, je respirai, croyant avoir vengé mon Dieu, que je venais, au contraire, d’offenser, en méconnaissant l’intention charmante qu’avait eue l’épistolière, de me faire connaître, allusivement, qu’elle avait changé de religion et opté pour la mienne. Une autre dame, à qui je contais l’histoire, se contenta de répliquer: «elle ne s’en est pas vantée».

Sur ces entrefaites, on annonça un Prince de Bourbon-Parme. Timon déclara ne pas connaître cette branche, mais affirma que ce devait être la plus attachante, puisqu’elle paraissait avoir, pour tige, une de celles d’un bouquet de violettes.

*
* *
Il y avait encore là un vieux monsieur, que nous avons surnommé Kèskidi, parce qu’il est sourd, veut entendre, n’y réussit pas, et hurle continuellement ce mot sauvage, lequel paraît signifier «qu’est-ce qu’il dit?» dans la langue des kakatoès.

Je ne sais quelle bonne âme se prit à vanter certaine de ses amies, créatrice d’une de ces fondations charitables, que distingue cette spécialité bien connue, de toujours décider qu’un titre manque au pensionnaire qu’on leur propose, pour obtenir le gîte souhaité ou le traitement sollicité. S’il s’agit d’un malade, on le trouve trop mal portant; s’il est question d’un vieillard, on le juge pas assez jeune; si le candidat est orphelin, on lui retrouve un père.

Cependant, la bonne âme ne tarissait pas sur le compte de son amie, qui se ruinait en potions non bues et en remèdes non absorbés.

Le sourd, lui, buvait les paroles qu’il n’entendait pas, et brûlait de savoir pourquoi plusieurs auditeurs souriaient; lui aussi voulait sourire, c’était son droit. Aussi n’y pouvant tenir davantage, il poussa son keskidi!

—«Il dit—lui lança un auditeur mauvais plaisant—il dit… qu’elle couche avec le docteur…»

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—«Ce que les femmes ont, entre autres, d’admirable—dit Lévèque—c’est leur capacité de déguisement immédiat dans certaines circonstances dangereuses, qui les fait se transformer à l’égal du papillon, lequel voyant venir l’oiseau ennemi, se change en feuille morte. L’autre année, dans une ville d’eaux, je vois arriver une automobile ornée, à n’en pas douter, de la silhouette d’une jeune dame que j’aimais autant que j’appréciais son mari, conjonction rare. L’idée de passer quelques moments heureux avec ce couple sympathique, dans cette solitude peuplée, me remplit de joie. Je m’élance à la poursuite de la voiture dans laquelle deux scaphandres de route, dont l’un était évidemment mon ami, tenaient compagnie à la voyageuse. Essoufflé d’avoir couru pour rejoindre, j’arrive à l’hôtel; et entraîné par l’élan, sans assez réfléchir à ce que ma démarche pouvait offrir d’indiscret, je continue ma poursuite à travers les corridors, jusque là de pénétrer dans l’appartement où je voyais s’introduire ce trio. Je me trouve en présence d’une dame que je reconnaissais sans la connaître; elle avait grandi de vingt coudées, au point de m’apparaître aussi haute que la statue de Saint Charles Borromée, dans le nez de laquelle il y a un banc pour s’asseoir en compagnie. Elle aurait pu l’occuper sans gêne, avec ses deux compagnons démasqués, dont aucun n’était mon ami. Je me confondis en excuses, sur une ressemblance dont j’avais été dupe, tandis que les messieurs m’injuriaient et que la belle continuait de darder sur moi, un regard polaire. Il se peut que, depuis ce jour, j’exerce involontairement quelque pouvoir sur l’excursionniste; mais je vous prie de n’en pas douter, c’est un pouvoir discrétionnaire. A moins que ma soi-disant excuse ne soit tout bonnement la vérité, et que je sois un indigne en n’avertissant pas l’automobiliste qu’elle a, de par le monde, un sosie qui risquerait de la compromettre, si elle n’était la femme de César.»

—«Voulez-vous dire de César Birotteau?»—cria Duplex.

—«Non, de César Borgia.»

A ce propos, certaine question fut encore soulevée, assez délicate celle-là. Une dame voilée qui, dans le courant de l’hiver, est allée rendre secrètement visite à un ami, dans une garçonnière, s’il lui arrive d’y oublier son étole de fourrure, est-elle bien fondée à la lui réclamer, le jour même, par lettre adressée au domicile conjugal?

Les avis furent partagés. C’est pénible de perdre de la martre; plus pénible encore, si c’est du renard bleu. En outre, des serviteurs, bavards, peuvent se prévaloir d’une adresse, cousue dans un collet, et causer des ennuis, que peut éviter une réclamation rapide. Tout cela est vrai, mais ne va pas seul. Il peut y avoir aussi, dans l’existence du galant, une épouse distraite, même indiscrète, curieuse de la correspondance de son conjoint, et celui-ci, lui-même, peut trouver mauvais de se voir relancer «au sein de sa famille».

On discourut à n’en plus finir, mais sans arriver à se mettre d’accord, sur les divers partis auxquels doit s’arrêter une dame qui égare, dans de telles conditions, son étole de fourrures. Cependant, certains points restèrent acquis. La réclamation sera jugée plus admissible dans le cas où l’étole serait en zibeline; malséante, s’il ne s’agit que de caracul.

—«Avez-vous vu Kismet?» interjeta, pour faire diversion, un amateur de spectacles.

—«Oui, le chef d’orchestre d’Heyderabal est un musicien enchanteur, et Mademoiselle Armène Ohanian m’a fait pleurer d’émotion, un an avant d’ouvrir des horizons inconnus pour les invités de Monsieur Claude Anet. Mais je ne pardonne pas à l’auteur du drame, d’avoir appelé Kut-al-Kulub, la charmante Mademoiselle Derval. C’est un nom qui me déplaît deux fois.»

L’histoire de l’étole entraîna une rabâcheuse à récriminer contre l’inégalité des poids et mesures, induisant le peu qui reste du monde, et du monde aristocratique, à tenir rigueur aux ménages unis civilement, mais privés de se soumettre à Dieu, par la Cour de Rome; quand ce même monde fait fête à de vieux collages, devenus matrimoniaux, matriculés et presque religieux, à force de résignation et de persévérance. La matière étant épuisée, on n’insista point.

Cependant, comme le malheureux Triboulet écoute s’éloigner en chantant, la voix de l’amoureux qu’il croyait mort, et se demande qui peut bien être dans le sac, l’assemblée, indifférente d’ailleurs, entendit une voix qui criait: «vous savez que le ménage Rikshau se décide à rompre.»—«Mais—répondit une autre voix, celle-là encore plus lointaine—ça lui sera d’autant plus facile, qu’il n’est pas malaisé de rompre, ce qui ne tient qu’à un fil, surtout quand le fil de la Parque a remplacé le fil de la Vierge.»

—«On ne s’épouse pas pour longtemps, de nos jours—dit Madame Elphaige—cela diminue la responsabilité des marieurs. Parmi ceux-ci les abbés paraissent moins en vogue. Une mère, à qui j’en demandais la raison, me répondit: «les abbés ne vous proposent jamais que des jeunes gens qu’il s’agit de consoler; ce n’est pas une bonne façon d’entrer en ménage.»

—«Une jeune fille—dit Madame Delphin—est-elle en droit d’entreprendre des investigations dans le passé sentimental de son promis, et d’exiger des renonciations sur ce terrain délicat, sous peine de rupture?»

—«La jeune fille qui se comportera ainsi—répondit Centule—risquera d’unir l’inconvenance à la maladresse. Une spirituelle et une fière se jugera de force à lutter contre les vieux souvenirs, et ne reculera pas, du moins, devant l’honneur de l’entreprendre. Je sais une demoiselle abusée, à qui cette imprudence vaut de monter en graine. La rivale a passé fleur, mais gardé le papillon devenu vieux qui, peut-être envolé au bon moment, se serait attaché à l’autre.»

—«Rien de plus imprudent que de se mêler d’accordailles—fit Timon—cela m’est arrivé une fois, qui ne se renouvellera plus. J’avais accepté de patronner la candidature d’un barbon, qui guignait un sac. La richarde, plus toute jeune, n’en aurait pas moins pu passer pour la fille du prétendant; je ne m’en aperçus que trop, quand au discours amical et persuasif, dont je l’avais régalée pour faire accepter mon ours, elle répondit avec simplicité: «je ne vois qu’un inconvénient, c’est qu’il a déjà demandé ma mère.»

«Le comique, c’est que, malgré cela, le mariage se fit, et que je fus le seul à n’y pas être invité; ma présence ne pouvant que rappeler cette réplique devenue fameuse, celle qui l’avait proférée me débarrassa de mon faux ami, en lui persuadant que, dans mon désir de la décider, je n’avais pas reculé devant l’assurance qu’une semblable union n’engageait que pour peu de temps, la décrépitude ayant des bornes. Une telle forme de propos n’étant pas dans mes habitudes, je suis certain de n’avoir pas hasardé celui-ci, mais je me demande s’il n’aurait pas représenté, de ma part, en présence d’une situation presque désespérée, une sorte d’amical héroïsme, aussi ingénieux, dans son genre, que celui qui, sur notre Place de la Concorde, assura, par une trouvaille de la dernière heure, l’élévation et l’installation de l’obélisque près de retomber.

«Voulez-vous encore une de ces histoires de mariage?—continua le narrateur.—Celui-là était un mariage blanc, mais

Blanc comme un plat d’ivoire et comme un mur d’albâtre,
Blanc comme les cheveux d’un Académicien…»
—«Je vous arrête—cria la Comtesse Ziska—le blanc ne se porte plus pour la toison académique. Je sais un candidat à vie qui se teint en noir, depuis trente années, dans l’espoir de jouer les Éliacins foncés dans la docte Assemblée. Un hasard m’a fait rencontrer la fabricante du produit dont il use pour arriver à ce résultat. Elle m’a dit: «ce qu’il nous en prend, ce n’est pas croyable; nous nous demandons ce qu’il en fait et jusqu’où il en fourre.»

—«Je dirais bien qu’il le boit—conclut Mademoiselle d’Héristal—si son œuvre n’était pas si clairette.»

—«Nos conjoints, qui d’ailleurs ne l’étaient pas—reprit Timon,—s’en furent coucher dans deux domiciles séparés, au bout de peu de temps, et pour toujours. Je parlais, une fois, de l’aventure avec le personnage principal: «je crois, me dit-il, que Claudia (c’était le nom de son ex-belle-mère) comptait sur le temps pour amener une cohabitation plus effective.»—Je me dis à moi-même: «si tu ne trouves pas une réponse digne de ça, pends-toi, brave Timon!…»—Et je répondis, sur un pied aussi «talon rouge» que la circonstance l’exigeait: «vous n’avez pas à vous plaindre de cette dame, Monsieur, elle vous a traité comme Louis Seize.»

—«Les circonstances—dit Duplex—ajoutent assez plaisamment au kaléidoscope du monde. Un homme qui vous a presque battu froid, parce que vous ne paraissiez pas faire assez d’accueil à un jeune ménage de sa famille, vous dira très bien, l’année suivante, et presque furieusement pour vous avoir vu adresser la parole à son parent de la veille: «vous n’allez pas cependant exiger que je vous entende faire l’éloge du bourreau de ma nièce.»

—«J’en sais encore une bien bonne—cria Madame Gyspa—c’est le mot d’une de ces épousées in extremis de l’existence d’un vieux garçon qui veut, à tout prix, faire une fin. Comme on disait de celui-là, que sa bonne volonté avait expiré au seuil de cette forme de chambre nuptiale qu’un homme d’esprit avait surnommée «chapelle expiatoire», celle qui pouvait le mieux renseigner sur la chose, s’insurgea et rectifia fièrement: «Norbert a fait tout son devoir.» Et parce qu’il s’agissait d’un vieux loup de mer, tout le monde comprit que le souvenir des raz de marée, des équinoxes et du vent debout, n’avait pas été de trop pour soutenir le compagnon dans l’assaut de cette Quiquengrogne revêche, solide au poste et bardée d’ennui.»

—«Si le mariage a ses victimes—dit Stephenson—le célibat a des martyres, mais il a aussi ses francs-tireurs, qui finissent par se couvrir de gloire sur les chemins de traverse. Quelle demoiselle n’envierait à Aimée d’Alton, les rendez-vous qu’elle donnait à Musset dans sa propre chambre de jeune fille, en choisissant les heures d’absence de sa maman, qui habitait la pièce contiguë? Avec le recul, ces crimes d’amour ne sont pas loin de tourner à l’apothéose. Cette jeune coquine s’y connaissait en badigeon. Après sa liaison célèbre, elle tombe légitimement dans les bras du frère de son séducteur. Ce temps-là, excellait à donner des airs convenables à ce qui ne l’était pas. Je me souviens d’un bon vieux ménage, tout d’un coup désuni par le testament d’un ami qui, en choisissant Madame pour légataire universelle, révélait une histoire tendre. Monsieur qui ne plaisantait pas, part pour Venise, où il retrouve, sur le quai des Esclavons l’infidèle qui, maligne, avait pris un train plus rapide. Elle lui dit: «à notre âge, pas de ces bêtises-là!» Il était fatigué du voyage, elle le dorlota; ils retournèrent ensemble à Saint-Alvise. En effet, c’est une bêtise de désavouer ce qui s’appelait comme ça, quand on ne serait plus capable de le faire.»

—«Cette vieille agit sagement—dit Plicca—elle sut avoir les vertus de son déclin (à vrai dire plus faciles!) sans compter beaucoup de tact. La vertu ne varie pas selon les circonstances, mais elle change de nom, suivant les périodes. Ce qui aurait paru digne, vingt ans auparavant, de la part de Sganarelle, devenait cruel vingt ans après, à l’égard de Baucis. Il ne faut pas déshonorer rétrospectivement.

«Le danger c’est de promener par les plates bandes de la noble galanterie, une vertu bourgeoise. Il en résulte, sous prétexte d’honorabilité, des malheurs affreux, des destructions de correspondances, en vue de sauver l’honneur d’une aïeule, dont elles auraient fait la gloire. Quand ces autodafés sont exécutés par de jeunes femmes, on est en droit d’y démêler de la jalousie féminine, même inconsciente; surtout quand il s’y ajoute des réflexions du genre de celle-ci: «nous avons bien souffert de nous trouver dans l’obligation d’anéantir de si belles choses.»

—«C’est toujours «vérité en deçà, erreur au delà»—dit Timon.—J’ai deux petits voisins de campagne, qui m’ont fait, de la chose, une excellente démonstration, par rapport au sacrement de pénitence. Notez que ces jeunes casuistes ont tout au plus vingt-six ans à eux deux.

«Le moins âgé, celui de douze ans, passe auprès du confessionnal, dans les demi-ténèbres duquel son camarade est en train de susurrer ses demi-fautes. J’exagère encore. Il entend l’invisible abbé dire à ce Tannhäuser innocent: «inutile de m’avouer cela, ce n’est pas un péché.»

«Désireux de paraître, sinon moins innocent, du moins plus criminel, quand viendra son tour, le gamin va trouver sa grand’mère, et lui tient ce propos: «explique-moi ce que signifie: œuvre de chair ne désireras qu’en mariage seulement: je crois que j’ai fait ça.»

«Ces examens de conscience pour fillettes et pour garçonnets offrent des inconvénients et des avantages. Leurs investigations sommaires, leurs questions indiscrètes, leurs vagues réticences, leurs troublants sous-entendus attirent l’attention enfantine, toujours en éveil, donnent pâture aux curiosités naissantes, et les dirigent vers des points de mystère. C’est vrai; mais outre qu’ils habituent à la propreté d’âme, ils créent le scrupule qui, dosé, n’est pas sans profit, diffère l’exercice, retarde l’excès et, par suite, supprime les déperditions d’énergie. Les jeunes hommes vertueux excitent un sourire, qui ne va pas sans quelque respect. Ce sont les acolytes d’eux-mêmes, qui surveillent leurs sens et conduisent leur cœur.

Les jeunes demoiselles jouent à la poupée pour apprendre à devenir des mères attentives. C’est pour préparer des adultes intègres que leurs gentils contemporains jouent au coupable. A l’heure qu’il est, ils époussettent des «châteaux de l’âme» dans lesquels il n’y a pas de poussière. Seulement, voilà, quand ils seront tout à fait sûrs de leurs gros péchés, peut-être bien qu’ils oublieront de les dire.

«En attendant, le plus coquin de mes deux petits amis vient de s’en payer une bien bonne, laquelle n’est autre que la tête de Monsieur le Curé lui-même, qui daignait l’entendre en confession, par faveur spéciale; il lui a dit: «excepté voler et tuer, je crois que j’ai tout fait.»

IV
Les Propos ultra-violets.
Nombre de sujets furent abordés, effleurés, traités, creusés, délaissés, sinon avec toutes les lumières qu’il eût fallu, pas, du moins, sans étincelles.

Les fastes de notre réunion ne prêtent aucun propos saillant aux personnes mentionnées par Madame Estradère. N’ont-elles rien dit? C’est possible. Les figurants de marque se contentent de promener leur présence et de donner leur nom, plutôt que leur avis.

Mais il y avait encore là[11], outre les invités précités, Anastase Gallo, Pétrus Loth, Marcel Le Lorrain, le sculpteur Barde, le peintre Libra, le professeur Ghezo, le professeur Albin, Marcel Lévèque, le docteur Josquin, le portraitiste Bologne, Madame Elphaige, Madame Stryge, Lady Helen, Lady Lilith, Madame Edouard Delphin, la Duchesse Gracieuse, Madame Gyspa, la Comtesse Ziska, la Comtesse Mathilde, la Princesse Rosesco, Madame Delavoie-Méduse, Ernest Cyrille, Paul Centule, Harry Pugnax, Albert Charmant, Myrtil Trust, Abel Bellard, Edmond Russell, Benoît de Castelnaudary, Martin de Rheingold, Duplex de Cyrnos, Raymond d’Hyères, Georges Le Voiturier, Armel de Syringe, Alfred Ardent, Cœcilia Frater, Blanche Baden, et cætera.

[11] Il me serait facile d’établir la liste des noms, assez transparents, sous lesquels j’ai groupé mes personnages. Mais je n’ai pas cru devoir le faire, parce que leur mission est de composer une conversation d’ensemble plutôt que de faire ressortir telle ou telle figure. Ce que j’ai voulu surtout assembler, animer, faire fonctionner et vivre, c’est le groupe indépendant des «quarante têtes incorruptibles», dont parle Rivarol, qui ne sont nullement les quarante académiciens, mais les quarante esprits qui ne s’inclinent pas devant le faux mérite et l’empêchent de dormir.

Lady Helen s’éleva d’abord contre les magazines, qu’elle accusa de tous les maux. C’est inévitable. Chaque jour voit naître plusieurs de ces recueils, et la concurrence les induit d’abord à se partager les sujets, puis à se les disputer, enfin à ne plus laisser subsister rien de simple et de gentil qui s’abandonne à être tel.

Les concours de chapeaux d’enfants marquèrent le départ de ces inconvenances: une fillette photographiée pour, et par un illustré, avec deux bouquets de cerises sur les oreilles, est en grand danger de passer pécore. Mais cela n’était rien, ou plutôt, voyez où cela nous mène, à ce concours de baisers enfantins, qui menace de détruire, jusque chez les marmots, les tendres caresses spontanées, les élans du cœur. Quand la petite Monna dira bonjour à la petite Vanna (car les bébés s’appellent comme ça maintenant) elle se règlera sur le souvenir du portrait qui a valu, à sa cousine, un abonnement ou une poupée, et pas une mère ne pourra plus compter sur un de ces bons bécots bruyants qu’on appelait baisers de nourrice.

Ces concurrences d’imprimerie poussent aux pires extrémités. Le premier qui inventa le livre d’adresses fut un grand criminel. Non seulement il ne permit plus aux gens de vivre heureux en vivant cachés, mais il les exposa au déboire de voir imprimer leurs alliances, qui ne sont pas toujours décoratives, sans compter le reste, et ce qui menace. L’Anglaise fit observer que, si les prédicateurs avisés interdisent les marques d’approbation dans le temple, c’est qu’elles forceraient d’admettre les signes de blâme: l’un ne va pas sans l’autre. De même les distinctions et les privilèges, signalés dans les Bottins de Salon, finiront par avoir pour contre-partie, d’y faire, quelque jour, figurer plus ou moins discrètement le discrédit ou la tare. Il est peu probable que les titres d’amants et de maîtresses, avec des signes correspondants, s’y voient désignés aussi clairement qu’ils le sont par les places à table; mais une nomenclature plus maligne saura bien inventer quelque euphémisme pour renseigner l’étranger sur le fin du fin de ces mystères. Le Musée de Saint-Quentin fait inscrire, au revers du portrait de Mademoiselle Fel: «préférée de La Tour». Espérons que ce vocable prévaudra.

Cette conversation amena sur le sujet d’une Revue que venait de fonder Monsieur Lapauze, et qui avait pris pour devise: défendre tout ce qui unit. Quelqu’un affirma que ce périodique ne manquerait pas de publier des vers de la Duchesse. Timon répondit avec beaucoup de grâce qu’ils correspondraient au signalement, puisqu’ils unissaient des syllabes qui n’étaient pas faites pour se rencontrer (sic).

C’était reprendre, par le mauvais bout, la sempiternelle question des amateurs. Le même affirma: «elle présente deux aspects, tous deux réglés. Le premier, c’est qu’il n’existe rien, dans l’échelle humaine, animale, végétale, et même zoologique, rien qui soit au-dessous du bousilleur d’art, qu’il se donne pour littérateur, sculpteur ou peintre. Ça c’est entendu. Mais l’autre point de vue n’est pas moins enregistré, à savoir qu’il n’y a de grands artistes que les grands amateurs, ceux qui travaillent à leur heure, à leur gré, à leur guise, selon leur inspiration et leur bon plaisir. La preuve, entre autres, c’est que des écrivains qui avaient produit de bonnes choses, de cette façon, depuis le moment où des périodiques les ont enrôlés, pour livrer le travail à des dates fixes, n’ont donné que des œuvres secondaires, même insignifiantes, parce que l’opération du Saint-Esprit, en matière de création esthétique, refuse de répondre à cette forme d’interrogation plus que délétère, annihilante: «sur quoi vais-je faire mon article, cette semaine?» Quel que soit le sujet choisi, dans ces circonstances, il ne saurait représenter que la deuxième, dixième, centième mouture d’une veine et d’une pensée.»

Les caricaturistes sont les hôtes des magazines; on en reparla; non de ceux qui dramatisent l’actualité ou la ridiculisent, mais des autres, qui réforment la ressemblance humaine et déforment la ressemblance divine. Leur art prête à l’interprétation; par suite, à l’incertitude. Y a-t-il lieu de considérer, ou non, comme une faveur, pour certaines personnalités, leur retour fréquent, dans les albums de charges? Que Becquières souffre de n’y pas être représenté, n’en fournit pas une preuve suffisante; mais que Forain y reparaisse continuellement, en apporte un témoignage presque probant. Mais alors, s’il y a vraiment de la prédilection dans ce choix, et de la consécration dans cette insistance, pourquoi ne pas faire tangoter certains gros bonnets de presse, avec leurs principales abonnées, et même avec leurs plus puissantes actionnaires? C’est ici que l’énigme commence. En voici une explication modestement proposée. Peut-être ladite faveur—si faveur il y a—hésite à se manifester à l’égard de ceux et de celles dont un froncement de sourcils diminuerait le beurre dans les épinards.

*
* *
Les discours s’élevèrent.

—«C’est une erreur de croire—dit Anastase Gallo—que ceux qui vivotent dans la gloriole se contentent de ce diminutif de la gloire, parce que celle-ci leur est inaccessible. Qu’une circonstance fortuite la mette à leur portée, par raccroc, les y installe, presque malgré eux, ils s’y sentiront mal à l’aise et feront la grimace, comme un homme à qui l’on offrirait un aliment fort et qui ne voudrait qu’une croquignole.

«J’en ai vu un exemple étonnant. La gloire est d’un goût âpre, d’un port douloureux, dont ne s’accommodent aucunement ceux qui se gargarisent de riens. Il ne leur faut qu’une irrigation de louanges ordinaires, assez pareilles à ces lavements portatifs, employés par les caillettes du Dix-Huitième Siècle, sortes de poires souples, et toutes placées, avec lesquelles ces folles entraient dans le bal. Le moment venu, en feignant de pouffer, elles tombaient brusquement sur un siège de rencontre, qui se trouvait ainsi, à point nommé, leur administrer la chose. A ceux qui ne veulent que des éloges ordinaires, tout est bon, sauf la grandeur. Un chrème sur un front n’a rien de commun avec ceux qui ne demandent qu’un chatouillement sotto il culo, comme dit Léonard.»

—«Le tort des jeunes hommes qui donnent dans l’écriture—dit Marcel Le Lorrain—c’est de se croire permis d’aborder, tout de go, le plus inaccessible des sujets, la rencontre des sexes, et de faire proférer des paroles éternelles, par un couple mis en présence, dans la solennité poignante de la Nature, et la tristesse de l’Humanité, touchée par l’amour; en un mot, de vouloir donner un pendant à Daphnis et Chloé, à Paul et Virginie, à René, Adolphe et Dominique, en même temps qu’un rival à Longus, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Benjamin Constant et Fromentin. Que ces jeunes hommes renoncent à cette visée téméraire, qui ne saurait représenter que prétention, en dehors de l’expérience et du génie. Qu’ils écrivent des livres où il y aura beaucoup de choses, et au-dessus desquels pourra peut-être, un jour, si Dieu leur prête vie, et Saint Orphée, son assistance, s’élever un duo passionné, dont les accents bénéficieront du talent gagné, et des acquisitions du cœur.»

—«L’amitié n’est pas plus aisée à mettre en scène—dit Le Voiturier—bien au contraire, je ne vois que d’Annunzio qui s’y soit essayé, appliqué, avec étendue et force, non sans, d’ailleurs, y exceller.»

—«L’amitié—dit Timon—tout dépend de ce que vous entendez par ce mot énorme. Voulez-vous parler de ce merle blanc des sentiments, duquel Montaigne affirma qu’il ne se rencontre qu’une fois en trois siècles? Qui peut se vanter d’être digne d’une telle exception dans l’ordre des choses cordiales? Vous voulez donc seulement dire ce degré supérieur des relations, qui va jusqu’à donner l’aspect de l’attachement aux manifestations de la bonne grâce. A deux reprises, j’ai connu cela. Les deux fois, je l’ai perdu. Est-ce par ma faute? Je n’en sais rien.

«Le premier de ces deux amis était un homme de science, très distingué, au caractère droit, presque rigide, qui semblait, de prime abord, un peu aride et rude, mais dont, à le fréquenter, on s’apercevait vite que sa sévérité n’avait d’égale que sa douceur. C’était un stoïcien et un Spartiate; mais aussi un Lotophage, à savoir un de ces personnages homériques, habitants du pays des lotus, et qui tendaient aux voyageurs fatigués, la plante de l’oubli. Certes, je trouvais de cela, dans son accueil fier, son hospitalité simple, d’où l’on rapportait toujours ce contentement de soi, par l’autre, qui rend désirables les rencontres. Il y avait, en ce savant, du sage et du juste, deux mérites qui, pour être égaux, ne sont pas, cependant, toujours compatibles.

«Sa délicatesse à obliger était exquise et extrême, il y mettait des raffinements, que je n’ai vus qu’à lui. J’en conserve vingt témoignages, les uns matériels, d’autres spirituels; ces derniers, les plus précieux, se prolongent dans ma mémoire, qui les emportera.

«J’ai reçu beaucoup de lettres, dans ma vie, de nobles et de belles, des plus hauts esprits, des plus grands cœurs; aucune, jamais, je crois, n’atteignit au degré d’émotion qui me vint d’une courte page de cet homme amer. Elle m’arrivait d’un pays lointain, et m’apportait, au nom de nos deuils respectifs, des paroles profondes. Mes larmes m’empêchaient de lire, et je me demandais comment quelques mots, assemblés si simplement, pouvaient produire un tel effet sur une âme. Cette minute, jamais je ne l’oublierai.

«Un jour, je me trouvai, malgré moi, infliger à ce personnage, que je révérais, une légère blessure d’amour-propre, que son émotivité transforma probablement en peine morale; mais les circonstances mettaient, par ailleurs, en pleine lumière, ce que mon caractère peut offrir de meilleur. Hélas! une telle exaltation de notre moi, par-dessus ses manifestations directes, c’est trop demander, même aux plus parfaits. Tout n’en était pas moins brisé, entre mon destin, et celui de cet homme admirable. Quand je le croise, il détourne la tête, et je sens que nos deux regards, pas plus que nos deux mains, ne se rencontreront plus, désormais, en ce monde.

«L’autre n’apparaissait pas de si forte trempe; c’était un mondain surélevé, par l’élégance des dehors, le charme des façons, la culture quotidienne de l’individu, avec des habitudes d’art et des goûts de beauté. Ces manières polies et policées faisaient trouver, à celui-ci, qui m’appréciait, sur plusieurs points, une sorte de malaise dans l’exercice de mes facultés réfractaires. J’aurais pu, même dû, selon lui, en les réfrénant, attirer au lieu d’aliéner, captiver au lieu de combattre. En un mot, ce sympathique n’avait pas compris ma conformité avec le propos Baudelairien: «plaisir aristocratique de déplaire.» Un beau matin, il copia ce distique, dans l’œuvre d’un poète qui m’était cher, et me l’envoya.

«Et pourtant j’eusse aimé que l’on m’aimât, peut-être
L’avais-je mérité…»
«J’en fus touché, je lui répondis que rien ne me manquait, puisque j’avais son amitié.

«Je ne l’ai jamais revu.»

—«Moi aussi, j’ai eu mes étonnements d’amitié—dit Bellard.—Lié avec un homme dont j’appréciais le commerce, je fus peiné d’un manquement qui me portait tort et, venant de lui, me trouvait susceptible, je me refroidis. Mon ami ne me fit pas de représentations directes, mais se plaignit à des tiers, sans amertume, avec éloquence, pathétiquement. Je reçus, de personnes que je connaissais à peine, des convocations urgentes. Peu habituées à l’expression de sentiments si nobles, elles croyaient devoir attirer mon attention sur ceux-là, dont elles jugeaient presque impie de dédaigner la sincérité, de délaisser la ferveur. Ces manifestations me frappèrent. Je me dis que ces missionnaires avait peut-être raison; et les préjudices, desquels j’avais eu à me plaindre, ayant en partie cessé, je montrai à mon ami, sinon le visage d’autrefois, du moins une expression, je veux croire touchante, de confiance reparue et reconnaissable. Je trouvai un homme sans émotion, sans élan, sans grâce, dirai-je, sans politesse? Jugez-en: à l’occasion d’un deuil de famille, je lui ai écrit deux lettres, toutes deux demeurées sans réponse. C’est sans doute, que nous n’attachons de prix, qu’aux choses qui semblent nous abandonner. Quoi qu’il en soit, voici la leçon que j’en ai extraite: méfions-nous des personnes qui, ayant perdu notre amitié, font tout pour la reconquérir. Ce que cette manœuvre cache, c’est le désir de nous rattraper pour, ensuite, nous rendre la pareille et, à leur tour, nous planter là.»

—«J’ai—dit Timon—le regret de ne pas pouvoir vous donner tort. Une personne considérable avec qui je n’étais plus en relations depuis des années, est revenue à moi de la façon la plus émouvante. Il en résulta que j’en fus ému et revins moi-même. Hélas! le tour était joué. Quelques semaines après, je me suis aperçu que ce touchant retour obéissait surtout au mobile de me casser la tête (ou si vous préférez, la gueule, comme on dit aujourd’hui), et de me percer le cœur. L’une et l’autre se portent bien.»

—«Selon le plus ou moins de désir que vous pouvez avoir d’être renseigné sur la valeur des personnes que vous favorisez de votre connaissance—dit Lévèque—laissez s’approcher de vos relations, ceux qui souhaitent de les fréquenter pour les éloigner de vous. Certains se font une spécialité de ces manigances. Ils représentent une branche plus vivante, du groupe de ceux qui tâchent de se faire inviter à dîner, pour emporter les couverts. Vous me direz que les couverts qui se laissent emporter prouvent, par cela même, qu’ils étaient en ruolz. Il y a des relations en ruolz.»

—«Vous avez raison—dit Libra—les personnes de qui les sentiments pour nous peuvent varier sous des influences étrangères, ne doivent pas être tenues pour des personnes, mais pour des choses, et des choses de peu de valeur.»

—«Les hommes à qui ces accidents adviennent—reprit Lévèque—ne restent ni sans consolation, ni sans vengeance. Quand nous voyons ceux que nous préfèrent des personnes que nous avions favorisées, nous comprenons qu’elles n’étaient pas difficiles, qu’il leur fallait peu de chose, et que, pour cela, nous ne les avons pas satisfaites.»

—«C’est affaire à elles—dit Le Lorrain—autant dire affaire de goûts. Elles n’en restent pas moins celles qui, ayant mangé en haut, avec le maître, se contentent d’être descendues, et de partager des reliefs, à l’étage inférieur, avec ceux que l’antiquité appelait mendaci, mimæ, balatrones.»

—«Mais—interrompit Lady Lilith—il y a des gens qui aiment ça.»

—«Tout de même—continua Lévèque—les personnes qui agissent ainsi, prouvent, de cette façon, qu’elles se satisfont de nos restes. C’est flatteur pour elles, et pas malhonnête pour nous. Il existe une rubrique commerciale fort connue, qui dit: «habillez-vous avec les laissés-pour-compte des grands tailleurs.» Elle peut se transposer de la sorte: «faites-vous des amis, avec les laissés-pour-compte des grands cœurs.»

—Madame Gyspa compléta: «Ce sont des types qui ont le goût de jouer à Ote-toi de là que je m’y mette.»

—Lévèque reprit: «ces personnes sont comme des mites désireuses de ronger une fourrure ou de s’approprier les palmes d’un châle de cachemire. Mais il faut pour cela que le préservateur cède la place. Aussi tous les moyens sont-ils bons pour le déloger. On peut pareillement comparer ceux qui en usent de la sorte à ces joueurs du jeu de jonchets, qui doivent écarter d’un faisceau de bâtonnets d’ivoire, jetés pêle-mêle sur une table, tel ou tel d’entre eux, sans faire remuer le reste. La plus considérable de ces pièces est, bien entendu, celle qu’on nomme le Roi.»

—«Quand plusieurs personnes s’unissent pour faire fonction de Judas—dit Madame Stryge—c’est curieux qu’il ne s’en trouve pas au moins une pour rappeler les autres à l’ordre et à la décence, faire appel aux consciences, dénoncer la bassesse d’un procédé, l’iniquité d’un acte. Il ne s’en trouve pas. Tout le monde se met tout de suite d’accord dans la trahison, et se sent à l’aise dans la perfidie. Cela va de soi, coule de source, ne rencontre ni opposition ni résistance.»

—«Lesquels sont le plus à blâmer, par suite, plus à plaindre—dit Raoul d’Hyères—ceux qui détournent de nous nos amis, ou ceux qui se laissent détourner? Ces derniers, sans nul doute. Mais le raid ne va pas loin; les nouveaux alliés ne tardent pas à se prendre en grippe, et les uns à droite, les autres à gauche, nous glissent dans l’oreille, qu’ils n’ont jamais aimé que nous.»

—«Il en résulte—conclut la Comtesse Mathilde—que ce serait une erreur de donner le grand nom de brouille à des expirations de délai, dans le genre relations. Il faut tout de même bien s’essayer, avant de se connaître. Ce qu’on appelle fiançailles, sur le terrain matrimonial, existe aussi sur le terrain amical. Les promis assez sages pour ne pas insister, après avoir constaté l’incompatibilité d’humeur, sont d’un excellent exemple pour les amis qui renoncent à poursuivre, pour la même raison. Les observateurs qui appellent cela des brouilles, sont superficiels. La brouille est plus grave, elle désunit des cœurs associés, elle est imposante, vraiment plus forte que la Mort, puisque l’on voit mourir sans regrets, ceux dont la séparation n’avait cessé d’affliger.

«Pourquoi, dans ces conditions, si peu de ces séparés reviennent-ils? Ce serait si touchant, presque toujours si bien accueilli! C’est que l’amour-propre les arrête. Il a tort, ils ont tort de ne pas comprendre que la répudiation n’était souvent qu’une épreuve, destinée à mesurer l’étendue de leurs sentiments, qui n’ont pas su vaincre. Vraiment la dignité de tels retours me semble seule capable de déterminer, ou non, le regret auquel ont droit ceux que nous avons cessé de connaître. «Ceux qui ne reviennent pas, ne méritent pas…»—affirme quelqu’un de mon entourage.—Il a raison, non moins que le vers de Musset, qui écrit avec justesse, avec délicatesse:

On s’approche, on sourit, la main touche la main…
«Comme nous devons aussi nous méfier de nos caprices, il est bon de nous garantir contre nous-même, et ne cesser d’avoir présente à l’esprit, la bague d’Essex. Je me souviens d’avoir donné, un jour, à quelqu’un que je me préparais à aimer, je ne sais plus quelle babiole, en lui disant: «renvoyez-la moi, le jour que je commencerai d’être injuste.» Je le suis devenue, l’ami ne m’a pas renvoyé l’objet. C’est sans doute qu’il ne m’aimait pas. Il ne saura jamais ce qu’il a perdu!»

—«Votre de amicitiâ me paraît tirer à sa fin—dit Timon—voulez-vous me permettre de vous fournir le cul-de-lampe? Le voici! Je vais vous dire les deux choses les plus curieuses qu’il m’ait été donné d’observer dans des regards affectueux.

«Une personne amie me demanda, un jour, ce que je voulais qu’elle me laissât par testament; et pour lui être agréable, je choisis un objet d’art qui me plaisait. A quelque temps de là, j’appris à cette personne, dans le désir de lui témoigner ma reconnaissance anticipée, qu’une œuvre du même artiste venait d’atteindre un grand prix, au cours d’une vente publique. A l’instant même, je lus dans ses yeux, comme j’aurais fait dans un livre, qu’elle rentrait chez elle immédiatement, pour me reprendre le don posthume, par une seule rature. Elle voulait bien me léguer quelque chose; mais pas tant que ça.

«Une autre fois, je crus devoir mettre en garde un soi-disant ami contre un homme dont les procédés envers moi n’avaient pas été corrects. Mon soi-disant ami parut acquiescer. J’ajoutai que le même personnage était quelqu’un de cauteleux et d’habile, exerçant une influence réelle sur des personnes elles-mêmes influentes. Séance tenante, je vis poindre dans l’œil de mon interlocuteur, une considération naissante pour l’individu. Huit jours après, ils étaient liés et collaborateurs.»

—Lévèque répondit avec son air épiscopal et sa voix posée: «vos exécrations sont moins judicieuses qu’elles ne paraissent, parce qu’elles accusent des sujets de ne pas se comporter comme vous leur en faites le crédit, dans des circonstances sentimentales auxquelles la nature ne les destine pas, au lieu de vous accuser vous-même de les avoir exposées à ce manque d’adaptation qui vous choque et les déshonore. Autrement dit, mon cher ami, vous avez voulu apprivoiser des crocodiles, et vous vous plaignez d’avoir un bras de moins. Pourquoi ne pas vous être tout d’abord rendu compte du nombre de leurs dents et de la forme de leur mâchoire? Ces sauriens sont innocents. C’était peut-être un baiser que pensaient vous donner de tels animaux, quand ils vous ont privé d’un membre. Du reste, si vous continuez de leur en vouloir, surveillez-les d’un peu plus près pour votre dédommagement et votre vengeance. Ils se traitent entre eux comme ils ont fait de vous, et vous ne tarderez pas à voir une de leurs propres pattes joncher le terrain ou flotter sur l’onde.

«Croyez-moi, mon cher Timon, ce n’est pas avec ces personnages voyants que se fabriquent les amis de tout repos. Les amis, ça se fait avec des bonnes gens un peu ennuyeux, à vertus bourgeoises, des bonnes gens qui ne s’attendrissent pas sur nos malheurs, comme des caïmans, mais qui ne menacent pas nos anatomies. Parfaitement, des bonnes gens comme nous.»

*
* *
On changea de ton.

Comme il se trouve des gens qui veulent en savoir plus long que les autres, un monsieur demanda si l’usage nouveau, de la part des auteurs, d’envoyer des volumes sans dédicace, représentait une amabilité, ou le contraire. L’opinion fut unanime: mieux valait ne rien envoyer que de le faire dans ces conditions. Le monsieur voulut encore savoir si un auteur qui avait offert un livre, dont on l’avait remercié par une lettre étendue, devait une réponse à cette lettre. Quelqu’un, qui semblait qualifié, répondit: «il m’est, une fois, venu un volume broché, d’aspect vraiment pitoyable; c’était un de ceux que les éditeurs peu scrupuleux refont avec de mauvaises feuilles tachées, entamées. Comme l’ouvrage, lui, n’était pas mauvais, j’ai écrit une lettre qui, d’abord étant manuscrite, sans macules et sans déchirures, valait mieux que le livre, mais en retour de laquelle je n’ai rien reçu. Je me tiens pour volé.»

—«Ah! vous croyez en avoir fini avec les bons procédés littéraires—dit Alfred Ardent—eh bien! que dites-vous des catalogues de librairie, qui vous apprennent que vos meilleurs amis se font un petit (bien petit!) revenu, en vendant ceux de vos livres que vous leur avez envoyés avec des dédicaces tendres?»

—«Ceux-là sont les plus gentils—dit Robert de Montesquiou—ils vous apprennent ainsi indirectement, et sans y mettre de malice, qu’ils ont eu l’esprit de substituer à l’ennuyeuse lecture de nos œuvres, le plaisir qu’ils nous doivent, d’avoir humecté leur mouchoir d’un parfum nouveau, ou d’avoir fumé, grâce à nous, un bon paquet de cigarettes.»

—«Vous oubliez—dit Myrtil Trust—le groupe (heureusement restreint!) de ceux qui vous écrivent pour vous demander vos livres, mais qui ne vous donnent pas signe de vie, après les avoir reçus. Cela veut-il dire que le livre est mauvais, ou que le lecteur est mufle?»

—Delphin répondit: «peut-être les deux».

—«Il y a cependant des exceptions à la règle—dit Timon.—Je veux dire que l’on peut quelquefois paraître dans son tort, sans l’être tout à fait. En voici un exemple.

«Il m’est arrivé une histoire assez délicate avec une aimable dame, peut-être victime des raisons sociales, ou peut-être sincèrement abusée, je n’ai pas encore bien démêlé lequel. Ce qui est certain, c’est que, lors de son arrivée à Paris, (c’était une étrangère de marque) elle avait paru digne d’appeler dans sa demeure, et d’y réunir, ce qui en valait la peine; au lieu de cela, le compte rendu de ses réceptions ne tarda pas à révéler qu’elle ne recevait que des sots et des snobs. Quelqu’un qui avait, avec elle, son franc-parler, lui dit, un jour, avec une drôlerie réelle, mêlée de feinte niaiserie: «pourquoi donc, Madame, ne recevez-vous que des bonnes?»

«Moi qui ne me jugeais pas autorité à lui adresser une critique si directe, je me trouvai un peu embarrassé, le jour, que je reçus de la dame un petit volume, qu’elle avait cru devoir publier pour faire comme tout le monde. Selon ma coutume de franchise, je répondis ce qui me vint à l’esprit, dont je m’aperçus, avant de le mettre à la poste, qu’il valait peut-être mieux ne rien écrire du tout, parti auquel je me rangeai, et que des gens de goût, je veux le croire, approuveront, quand il sauront que mon premier jet m’avait inspiré ce qui suit:

Madame,

«En lisant, dans les feuilles, le nom des personnes qui se vantent de vous voir les accueillir, j’ai compris que ce qui vous en donnait le courage, c’était la pensée des heures que vous employez si bien, lorsque vous les passez loin d’elles.»

Un de nos solistes continua:

—«J’ai encore reçu, d’un Monsieur Bonté, un livre sur la beauté. L’association me semblait heureuse. Il y manquait cependant quelque chose, la dédicace à laquelle j’avais droit. Mais ce n’est pas tout, l’auteur s’était encore privé d’une autre forme de beauté, même de bonté, en faisant honneur à Monsieur Bourget, de l’épigraphe qu’il avait choisie pour son volume. Attribuer à l’auteur de Cruelle Énigme ce qui est de l’auteur de Salammbô, ce n’est pas du tout rendre à César, ce qui appartient à César, c’est plutôt donner à la flûte ce qui vient du tambour.

«Pour être, heureusement, assez rare, une telle erreur n’est pas sans précédent. J’en connais une autre, celui-là, de Monsieur Duret, qui signe Whistler, sur la couverture du joli volume, consacré, par lui, à ce Maître, un texte célèbre, lequel est de Keats, «a thing of beauty is a joy for ever». Il est vrai que ce mot, le grand artiste de Chelsea le répétait souvent, mais il ne s’en attribuait aucunement la paternité. Ses mots lui suffisaient. Ils lui suffisent toujours.

«C’est encore Whistler qui disait de certains jeunes peintres: «ils rentrent chez eux pour faire un Whistler avant leur dîner». Les jeunes gens d’aujourd’hui rentrent chez eux pour faire, avant leur dîner, un Blake, un Beardsley ou un Bakst. Je n’en vois pas qui s’en tirent. Entre les décors de Saint Sébastien et ceux de Pénélope, je vois, au contraire, toute la distance qui se creuse entre un dessin de Maître et une image d’Épinal. La mise en scène de Nocturnes de Monsieur Debussy n’est qu’un maladroit enfantillage, qui a fait grand tort au théâtre Astruc; et quand ce que j’appellerais volontiers l’«École du Chiffon» secoue là-dedans tout le rayon de la mousseline de soie, je songe que l’on peut admirer cela, les jours d’exposition, dans les Grands Magasins, sans payer de place.

«Costumes et accessoires n’ont pas plus de chance dans leur naïveté prétentieuse. Les premiers sont aussi poncifs, aussi pompiers que le furent les toilettes des dames des Huguenots, dans la salle de la Rue Le Peletier. Les demoiselles en vert billard, qui se trémoussent, on ne sait pourquoi, sur le côté droit de la scène, pendant que la Reine tisse le linceul, sont aussi laides que ridicules, et pas le moins du monde Homériques. Tout cela est frappé de stérilité, de comique et de mort, comme tout ce qui, pour avoir vu, sans la comprendre, une construction grande et belle, s’imagine la reproduire, en mieux, avec des cartes et des allumettes. A peine Mademoiselle Duncan a-t-elle dansé le pas de la Joueuse d’Osselets, ou Madame Pavlova, «le Cygne», de Saint-Saëns, que d’innombrables jeunes personnes vous proposent, de bonne foi, de venir, pour un cachet raisonnable, gâter un après-dîner, en jonglant avec des cerises en celluloïd, ou en simulant des poses de volatiles, qui n’ont plus rien de l’oiseau de Léda, mais tout de l’oie du Frère Philippe.

«Quant à l’arc d’Ulysse, il me fait penser à ce pistolet d’enfant, dont le projectile, sous forme d’un liège attaché d’une ficelle, partait avec un bruit de goulot qu’on débouche. Souvenez-vous de l’arc de Saint Sébastien. Il était beaucoup plus grand que Madame Rubinstein, elle-même combien de fois plus grande que l’arc d’Ulysse!

*
* *
Ces propos amenèrent à parler du «Genre Martine». Madame Boose parut croire qu’il s’agissait d’un genre créé par la Comtesse René de Béarn et tout de suite voulut l’adopter. On la détrompa. C’est d’un magasin décoratif outrancier qu’il était question; quelque chose en barbare, de ce que Liberty représentait, à Londres, en suave, il y a une trentaine d’années.

—«Assez d’art décoratif comme ça!—cria Burin—ce qu’il faudrait inventer, c’est un art dépuratif, qui commencerait par nous purger de cette esthétique pour nègres.»

—«Votre comparaison, qui peut sembler désobligeante—dit Timon—est seulement exacte; il ne s’agit que de la prendre en bonne part. Je suis allé une fois dans cette boutique, avec Aromesti, qui m’y amena; j’y ai aperçu la Princesse de Léon, qui est belle, mais d’une beauté sans relation avec ce décor, et que je me serais bien plutôt représentée dans la galerie de Georges Sortais, entre des Largillières authentiques. Si, au contraire, j’avais rencontré, parmi ces comptoirs de coquillages, de verroteries, de fleurs aveuglantes et d’étoffes criardes, des personnages de Gauguin mangeant des fruits de Cézanne, il y aurait eu accord entre les figures et les fonds. La prédilection de certains amateurs pour des toiles brutales, des couleurs choquantes, des formes simplifiées, devait conduire à transposer cet art dans l’ornementation domestique.

«J’ai encore visité deux de ces shops, l’ensemble m’a paru plutôt précaire, et je l’avoue, surtout Suisse. Je me croyais dans un hôtel de Zurich, ou de Pontresina: mêmes stuquages nus, mêmes parois terre-cuite, aux festons tête-de-nègre; mêmes ornements de cuivre, encastrés dans les boiseries, sans omettre le retour du noir, parmi la palette fraîche, du noir banni par Boucher, ramené par Whistler, porté sur la scène par Benois, et sur les murailles, par Romaine. En somme, supprimez Guillaume Tell et Madame Brooks, l’art surdécoratif contemporain n’en mènera pas large, et même «s’écroulera misérablement», comme fit la divinité d’Henri Heine, quand expira la mensualité, que lui servait le Roi Louis-Philippe.

«Maintenant, je ne sais pourquoi le pays de Freudeberg et de Mind, de Bœcklin et de Segantini, fait encore sourire, lorsqu’on parle d’art, et continue de représenter, aux yeux de la plupart, une pépinière de sculpteurs d’ours, de chalets et d’edelweiss; le fait est que mon guide me prit à part, sur la fin de notre visite aux galeries précitées: «une autre fois—me dit-il gentiment—ne parlez plus de la Suisse.»

—«Vous m’étonnez avec vos doléances sur l’art décoratif—dit Raoul d’Hyères—je croyais pourtant que le messie du genre était venu; ne serait-ce donc par hasard que son Antechrist? Voilà pourtant ce que j’ai lu, ces jours derniers, dans une feuille infaillible, à propos d’une pièce en vogue: «de l’art, si humainement utile, et si noblement beau, des costumes, que pourrais-je bien vous écrire? Ils sont l’œuvre de l’artiste inimitable qui a pris à la gorge le mauvais goût, et l’a étranglé, grâce aux dieux! Ce créateur inlassable de merveilles savantes, j’en parlerai certes, un jour, bientôt, et longuement, et avec joie. J’aurais trop de choses à dire ici, et vous verrez!»

Qui ça peut-il bien être?
Je voudrais le connaître
Pour le voir et savoir
Si l’on peut conserver encore un peu d’espoir.»
—«Vous parliez tout à l’heure de Madame Brooks,—dit Madame Edouard Delphin—vous savez que son portrait de d’Annunzio vient d’être acquis par le Musée du Luxembourg; comment le trouvez-vous?»

—«C’est toujours la même façon de soulever les voiles que l’expression jette sur les troubles intérieurs. Jamais à une telle façon de comprendre la peinture, les circonstances n’avaient offert un pareil champ d’expériences. L’homme qui a le plus exalté l’allégresse vitale et dominatrice, devait contenir le plus de douleur secrète. Son image, non pas artificielle, comme la plupart des images, mais véridique, devait révéler cela. Elle le révèle. Sa bouche est la propre bouche du de Profondis clamavi ad te, Domine! mais ce Dominus-là, c’est le Seigneur Amour. Et cette ambiance, contenant autant de gris que celle de la Joconde renferme d’azur, démontre que l’atmosphère même est démasquée. Puis, dans le fond, cette vague qui se brise contre une estacade, que veut-elle signifier? Les glaciers de la Florentine allégorisaient sa froideur; les embruns du Florentin traduisent la fatigue de l’assaut, la rupture de l’élan, la tristesse de l’effort; autant dire: la misère humaine.

«Et ce n’est pas sans dessein que j’ai rapproché ces deux œuvres, si dissemblables, en apparence; Joconde, vous le savez, est un nom des deux sexes, comme celui de l’Automne. Or, voyez cette petite main, n’est-ce pas une main de femme? Il faut une main de femme, pour caresser, et pour briser, aussi bien les cordes des lyres, que les cordes des cœurs.»

*
* *
Cette parenthèse lyrique, une fois close sur ce point d’orgue impressionnant, nos bergers en revinrent à leurs moutons qui, on le voit, étaient des moutons enragés.

—«Je ne sais qui montrait un jour, à Whistler—reprit Lady Lilith—une tapisserie destinée à un siège. Elle représentait un vase de fleurs. Un logicien argumenta: «pour que ces fleurs coupées restent fraîches, il doit y avoir de l’eau dans ce vase, donc ceux qui useront de ce fauteuil, éprouveront la sensation de s’asseoir dans l’eau.» Le malin Jimmie répondit: «laissez-les s’asseoir dans l’eau.»

«Ce mot s’applique à beaucoup de manifestations actuelles. J’ai vu, chez Mademoiselle Sorel, toujours si intelligemment éprise d’associer aux acquêts du passé, les acquisitions de l’avenir, j’ai vu un vase lumineux, dans lequel il y avait dis-je, trois lis. Cela me fit souffrir; il me parut que ces lis en faisaient autant. Des lis dans du feu, pourquoi? Ils me faisaient penser à Ananias, Mizaël et Azarias, les trois enfants dans la fournaise. Je ne goûte pas davantage ces fruits de verre multicoloré qui servent maintenant à tamiser la lumière: les fruits ne sont pas faits pour éclairer, ils sont faits pour être mangés.

«Philibert de Clermont-Tonnerre et Monsieur Corpechot sont des hommes d’esprit. Or, ils prétendent renouveler l’art des jardins, et commencent par infliger à de belles pelouses, la présence d’objets qui ne rendraient envieux, ni l’ombre de Tuby, ni celle de Regnaudin. M’est avis qu’ils auront affaire à Monsieur de Souza, qui viendra les rappeler à l’ordre, au nom de la «Société pour la protection des paysages.»

Madame Gyspa répondit:

—«Les contemporains jouent de l’existence comme ces téméraires pianistes qui changent les mouvements des morceaux, ils déplacent l’expression. Une dame que Dieu avait créée pour être une hôtesse, veut être une poétesse. Une mauvaise muse de plus, et une bonne amphitryonne de moins, car l’une compromet l’autre. Et cela dans toutes les branches.

«L’esprit qu’on veut avoir gâte celui qu’on a» est un vers connu et une vérité vraie. Et pourtant, quelqu’un me le faisait observer, nul ne veut plus être loué pour les qualités qu’il possède; cela lui semblerait aussi désobligeant et aussi niais que de s’entendre féliciter parce qu’il a pris son tub. Ce que l’on brûle de voir exalter, c’est son vilain chapeau, sa robe horrible, ou son affreux complet, sans doute à cause de l’espace qui se creuse entre l’idée de louange, et ces objets innommables, et que de combler un espace est toujours flatteur.

«J’ai connu un monsieur qui venait de construire sa maison. (Il aurait écrit son home.) Ayant fait fortune dans l’hôtellerie et la nouveauté, une double logique semblait lui conseiller de donner, à son logis, le nom de «Château Pot-au-Feu» ou «Villa Madapolam». Il la dénomma Sea-cottage. Où l’anglais va-t-il se nicher? Après tout, pour être comiques, ces anomalies sont explicables. Quand on quitte ses habits de travail, ce n’est pas pour en mettre qui leur ressemblent. Un autre homme de ma connaissance, grand financier, celui-là, s’entendait reprocher de ne réunir, dans ses galas, que des invités d’un groupe différent du sien. Il en donna cette raison, peut-être judicieuse: «nos parents n’ont pas assemblé de telles richesses, dans le but de nous voir, pour toute récompense, régaler les fils de leurs employés.»

«Je connais deux Israélites, qui devraient s’appeler Moïse et Aaron; ils s’appellent Pierre et Paul, deux noms de saints. Pourquoi? car ce sont précisément deux de ces noms que nous appelons noms de baptême. Toujours pour les mêmes motifs: goût de la contradiction, plaisir de l’anomalie. Une fiancée m’écrit qu’elle épouse un Monsieur Abraham, qui—ajoute-t-elle—«n’est pas Juif». Il est dans son tort. Je sais, de même, une demoiselle Jacobs (n’oubliez pas l’s!) qui joue, dans le catholicisme militant, un rôle appréciable.»

—«Pourquoi voulez-vous empêcher les gens de se payer votre tête, ou de vous en donner à garder, si ça les amuse?—dit Castelnaudary.—J’ai l’honneur d’être quelquefois reçu par une demoiselle, qui reçoit elle-même tous les jours, dans les environs de cinq heures, un homme différent. Ce qui ne l’empêche pas de vous répondre, chaque fois que vous lui demandez une chose qui l’ennuie: «j’aimerais mieux me faire cocotte.» Je l’approuve de dire cela, si elle se met dans l’esprit de passer pour vertueuse. Quand ces mots ne persuaderaient qu’une personne, ce serait autant de gagné. Celle-là veut bien donner dans le paradoxe; mais elle exige aussi de donner dans le mille.»

—«Ne dites pas de mal des cocottes—clama Pugnax—elles restent sentimentales et, par suite, capables de se laisser suborner in extremis. J’en ai connu qui se sont fait arracher de jolis petits testaments (dirai-je des testamenticules?) dont les termes éloquents sont malheureusement voués à l’oubli, parce que, je ne dis pas les locataires, mais les légataires à la nuit ne les portent pas au jour, les timorés et les ingrats! J’en sais même un qui envoyait une vieille dans des maisons où il n’y avait pas d’ascenseur pour réclamer des objets qu’elle avait jadis donnés, et qu’il prenait à cet homme délicat la fantaisie de ravoir.»

—«Ces cocottes ont d’autant plus de mérite qu’elles sont souvent à plaindre—dit Timon.—Quelqu’un me parlait, l’autre jour, de l’une d’elles, qui reçoit deux mille francs mensuels d’un jeune homme destiné à jouir d’un demi-million de rentes. Mon secrétaire, à qui je contais la chose, conclut assez comiquement: «il ne se ruinera pas.»

«Ce secrétaire est un garçon bizarre de qui je noterais quelques singularités si, par hasard, il venait à mourir. Je l’ai entendu proférer des paroles surprenantes. Une fois que je pénétrais, avec lui, sous les voûtes d’une abside, je le vis plonger sa main dans le bénitier, mais sans accomplir le signe correspondant et pieux qui devait en résulter. Comme je lui faisais observer l’inutilité de son acte, ainsi réduit aux prémices, il s’en excusa dans ces termes: «c’est—dit-il—tout ce que je sais faire dans les églises.» Il ignorait que l’on pouvait encore y donner des rendez-vous d’amour et dormir au prône.»

—«L’état de choses qui vous afflige—dit l’abbé Lorgner—tient tout entier dans la parole des Saints Livres, sur le danger de mettre du vin nouveau dans les vieilles outres. Les peuples neufs créent, naturellement, des manières d’être, des usages, des façons de sentir, de penser, d’agir qui, venant d’eux, leur conviennent. L’échange en est-il favorable? Il en résulte que le monde perd son aspect de livre d’images variées, que le voyage aimait à feuilleter; et que le voyageur arrive à Tokio pour retrouver le chapeau-melon, qu’il porte lui-même.

«Cet inconvénient n’est pas le pire. Les pièges que notre cher Vieux-Paris, rajeuni dangereusement, tend à nos pas, depuis quinze années, font regretter les promenades sans circuits, sans cahots, sans fondrières. Encore si ces transformations entraînaient une prospérité! Je ne l’entends pas dire. Notre ville et ses progrès ressemblent à ces vieilles coquettes (passez-moi la comparaison) dont les corsets déplacent les organes, qui s’en trouvent mal; et toutes fières d’avoir abaissé leur taille, ou relevé leur croupe, elles partent pour une fête, où la Mort les attend, sous forme de péritonite ou d’embolie.»

Ces deux mots entraînèrent nos gens sur le terrain d’Hippocrate.

On parla de la greffe humaine, et des applications, que les «physiologistes réveillés»—selon l’expression même de Wells—se décidaient à donner au célèbre roman de ce maître. Un mioche américain, né borgne, venait de recevoir en cadeau, pour ses étrennes, un œil de porcelet, qui reprenait à merveille. Tout de même, la chose abondait en rêveries. Supposez que cet enfant ait été Saint Antoine; sa prédisposition à un campagnonnage qui répondait à ses vues, pouvait s’accommoder de l’opération; mais que ce fût l’autre, celui de Padoue, une telle métamorphose ne l’exposait-elle pas à ne plus faire retrouver que des objets malpropres? «Il aime ce qui sent mauvais…» aurait-on dit de lui, comme de Dingo, de célèbre mémoire. Cela n’empêche pas ce quadrupède peu dégoûté de nous avoir donné bien des leçons de morale. Celle qui couronne le livre, la leçon sur l’ingratitude, qui aurait dû avoir tant de retentissement si l’on avait soulevé les masques, est admirable de mesure dans la flagellation et de dignité dans la semonce. Personne ne broncha; le monitoire passa inaperçu, sauf de quelques yeux clairvoyants. Ils suffisent aux vrais redresseurs, qui n’opèrent réellement que pour ceux qu’ils visent. Le public, lui, aime les masques, et les rattache au besoin; il tient aux marques, lesquelles, seules, le guident; il n’aime pas qu’on les lui change, et n’admet pas qu’on lui prouve qu’une liqueur, une fois lancée, n’associe pas toutes les vertus du «double zéro» à toutes les forces de la «fine».

Quant au nez fabriqué avec un sternum—pour en revenir à la Greffe—je laisse à juger du flair de celui-ci.

—«A ces sautes de notre thérapeutique—dit Ghezo—j’attribue une part de l’hésitation du public, devant la dernière pièce de Bataille. Un scrupule de délicatesse très compréhensible, bien marqué chez l’auteur, par sa tendre visite au cimetière de Passy, indique son naturel désir de donner satisfaction à une mère plaintive, mais ne donne pas le change sur sa véritable visée, qui est de porter au théâtre un cas fameux, entre tous, dramatique, et si spécialement du ressort de sa notation incisive! Ce fut, de tout temps, le droit, disons le devoir des écrivains, que cet échange entre l’art et la vie. Seulement, tout de même, ce scrupule paraît, cette fois, gêner l’artiste, qui s’en tire en postdatant les scènes. Mais le procédé creuse des vides, en même temps qu’il fait surgir des obstacles.

«D’abord, afin de démarquer le sujet, en le rajeunissant, le voilà situé dans un décor aigu de la progéniture Beardsleyenne. C’est difficile, pour un personnage de Julian, de se reconnaître sur ces tentures-là. On peut le regretter, car le dramaturge lui-même, en dépit de son acuité, ignore à quel point les circonstances lui avaient préparé, dans son interprète, un presque-sosie de son modèle. Il résultait de tout cela, de l’anachronisme, d’où naissait un malaise.

«Le rapin arrivé, même consacré, qui fait des plaisanteries sur Jésus-Christ, datait de Gavarni, déjà, et florissait en 78. Il jure sur les fonds d’or qui servirent à l’Angelico, et parmi les coupes, dont le Nazaréen aurait changé les fruits de cristal en louables abricots crottés, ou en pommes de reinette.

«Mais ces desiderata ne sont rien, à côté de ceux qu’entraîne le «progrès de la science»; où les autres forent quelques trous, celui-là creuse des abîmes. La pauvre jeune peintresse, qui se livrait furieusement à la vie, par horreur de mourir, aujourd’hui ferait sourire le Docteur Moreau; elle en prendrait à son aise, comme une asthmatique de ma connaissance, qui se laisse ouvrir le thorax, quand sa respiration la gêne. Je connais telle autre patiente qui, pour une otite, enlève son oreille, la pose sur un guéridon, et désireuse de ne rien perdre d’une conversation, prête aux propos, non l’organe manquant, mais le tympan qui subsiste, et charme les assistants par ses répliques variées.

«Miss Phalène, afin de gagner du temps pour faire un mariage de raison, et mourir centenaire, donnerait l’ordre d’extraire ses poumons, de les aérer, de les épousseter, une heure, pas davantage; ayant du monde à dîner, elle ne saurait faire attendre le coiffeur, qui viendra pour lui mettre sa perruque bleue.»

—«Je connais le type—dit Albert Charmant—c’est la loufoque du lancement, celle qui porte sa montre à son orteil et se fait peindre un oiseau des Iles sur la joue gauche; mais il existe d’autres femmes, d’autres dames; il y a la marquise de Juigné, la marquise de Moustiers, qui fondent une ligue contre l’intempérance des atours. Seulement, ce sont des modèles de Cabanel, du temps où triomphait le décolletage en carré, lequel se porte maintenant… sur les chevilles.»

—«J’approuve les perruques de couleur—dit Ardent—parce qu’elles insistent sur le côté artificiel du postiche. Il peut y avoir de très jolies choses factices, à la condition de se donner pour telles. Voyez les fausses fleurs japonaises, ce sont des bibelots charmants, qui ne prétendent à rien d’autre; tandis que, dans cette branche, une servile imitation de la nature ne donne, chez nous, que des résultats trop ambitieux, jamais complètement atteints, qui déçoivent et déplaisent.»

—«Je vous attendais là, Messieurs—dit Madame Elphaige.—Exclure de vos charges et de vos plaidoyers, notre sacro-sainte toilette, serait, il me semble, nous manquer de respect. Vous ne le voudrez pas. Donnez donc libre cours à vos dithyrambes, ou à vos réprimandes. Par exemple, je vous avertis que celles-ci, pas plus que ceux-là, n’obtiendront d’effet. Les dimensions de nos aigrettes et de nos panaches ne sont pas plus soumises au désir des spectateurs de ne rien perdre des pièces qui meurent faute d’assistants, qu’elles ne sont subordonnées à notre désir de ne pas épousseter les plafonds. Seules, les omnipotentes volontés des tout-puissants fournisseurs qui veulent, en élaguant ou en élargissant, faire réformer la commande de la précédente année, ont voix au chapitre. Ajoutez donc, ou retranchez à ce fameux chapitre des chapeaux qui manque, dans Aristote, toutes les additions qu’il vous plaira, nous n’en avons cure; mais il nous divertira de vous entendre divaguer, sur le sujet, comme les vagues au pied des dunes.»

—«J’ai reçu dernièrement—dit Abel Bellard—un questionnaire sur le sujet. Or, cet interrogatoire ne demandait pas: «comment la Femme doit-elle se vêtir?» Il formulait, ou peu s’en faut: «de quelle mascarade doit-elle s’inspirer?» Là réside le mal, et c’est un grand malheur.

«Quand la mode devient folle, ainsi qu’elle a fait depuis des années (car, on a beau dire, elle ne l’a pas toujours été) les points sur lesquels elle se manifeste, deviennent pareillement fous; et comme ce sont tous les points, le monde, la ville, le salon, la rue, les endroits privés, le lieu public, et jusqu’à l’église, vous conviendrez que l’œil peut s’en plaindre, non moins que cet œil intérieur qui s’appelle le goût.

«Voir (l’occasion n’en manque pas) une pleureuse, en Roxane de crêpe anglais, suivre une dépouille chérie, me cause un étonnement aussi pénible que de lire, comme je le fais, chaque jour, indignement rapprochés dans la même rubrique d’un quotidien, sous le titre de la journée: «Obsèques, basilique Sainte-Clotilde, dix heures, inhumation au cimetière Montparnasse. Thé dansant, Washington Palace, orchestre Boldi.» Voilà vraiment une journée bien employée!

«Ce que j’appellerais volontiers l’indécence par juxtaposition de mots, qui ne peuvent se rencontrer sans se choquer, n’est, hélas! pas rare. Mais ce qui dépasse la surprise, même la colère, de toutes les proportions du sourire, c’est l’étonnante inconscience avec laquelle le reportage associe ces noms «Marie-Madeleine» avec les termes «Casino municipal de Nice.» Comment ne pas croire rêver, en lisant des choses dans le goût de ceci: «Marie-Madeleine, en dépit (pourquoi pas plutôt: au dépit?) des divins personnages qui s’y meuvent, et de l’atmosphère d’Évangile (!) qui l’enveloppe, est une œuvre dramatique.»—Qu’est-ce que cela peut bien signifier? quels personnages pourraient, à ce point, créer une atmosphère de drame?

«C’est en dramaturge que Mæterlinck s’est penché (pourquoi pas plutôt: a levé les yeux?) vers le drame du Golgotha… c’est en constructeur de théâtre (est-ce suffisant?) qu’il a appelé Lazare hors de son tombeau.»—Lazare a entendu certaine voix, qui lui permet, sans manquer de politesse, de ne plus répondre à l’appel des «constructeurs de théâtre».

«Je pensais à tout cela, l’autre jour, en écoutant l’admirable et charmant discours de Barrès, à propos du Maître des Jardins Français, page ordonnée comme un parterre, phrases savantes comme des boulingrins, périodes claires et ombreuses comme des xystes. Quand il en vint à ce passage réconfortant: «nous avons épuisé les égarements de la folie et les attraits du désordre», je songeais à bien des choses, notamment à la Mode. Je me disais qu’elle aussi, qui avait été un jardin, un noble et charmant jardin Français, était devenue, sous le fâcheux et inconscient ascendant des agitateurs irréfléchis, ou mal inspirés (parmi lesquels les pâles et pauvres imitateurs de Beardsley ne sont pas les moins déplorables) était devenue, dis-je, un jardin turc, chinois, cosmopolite et carnavalesque, un jardin de Courtille, où l’indécence le dispute à la laideur.»

—«C’est exact—continua Paul Centule—de jeunes demoiselles, dont la maman, la dernière, porte encore une jupe bouffante, en soie gris-fer, apparaissent dans une soirée, vêtues en Circassiennes, et dansent le pas de l’Ours, devant leur mère qui ne pense pas à mal, mais seulement à Berne.

«Ce malheur des toilettes date du jour où les dames ne sont plus allées chez le marchand d’étoffes, pour choisir le tissu et les garnitures, et examiner les patrons, décider la coupe. Au lieu de cela, les vendeurs d’atours sont devenus des maîtres de ballet, chez lesquels vous voyez des ouvrières en modes s’avancer du pas de Mademoiselle Duncan, pour faire valoir les gazes.

«Il devait en résulter ce qui est advenu des livres d’adresses, dont vous parliez tout à l’heure: les premiers se contentèrent d’indiquer les domiciles; mais les autres ont dû renchérir.

«De même il a fallu encore surpasser les habilleuses dansantes. Aujourd’hui on leur adjoint une musique dans le goût de la façon, dans le ton de l’étoffe, et Arthémise choisit son deuil aux accords de la Marche funèbre de Chopin, tandis que la phrase, ensemble voluptueuse et pure, composée pour l’oiseau de Léda, par le Maître de la Splendeur vide, apparaît d’un grand secours, pour Iphigénie, dans le choix de son voile nuptial et les blanches combinaisons de sa toilette de mariée.»

—«C’est une illusion—dit la Princesse Rosesco—d’imaginer que la Mode, non seulement doive, mais puisse même être créée par les peintres. Le contraire serait plus juste. Ils sont là pour la reproduire, non pour l’engendrer. Les vrais, les seuls créateurs de la Mode sont les modistes, auxquels il est parfaitement permis de se montrer des artistes, et de talent, et de génie, mais dans leur genre, et aussi incapables de produire un tableau, que les peintres, une toilette. Deux exemples encore.

«Monsieur de La Gandara, sollicité pour une combinaison de cet ordre, s’en tire en envoyant un croquis, dans lequel je défie bien de dénicher la moindre indication pour un ajustement. L’artiste prouve ainsi qu’il est de mon avis, ce qui ne m’étonne pas, et ne me fâche ni pour lui ni pour moi; il envoie ce qu’il sait faire, un joli dessin.

«Monsieur Bakst, dont l’art agit si fortement, du moins sur les coloris actuels de la Mode, envoie, lui, un modèle bien trop circonstancié, puisque cette fantaisie géométrique rencontrera certainement une adepte convaincue pour le réaliser, et que la mode n’en est rien moins que belle.»

—«Je ne sors plus guère—dit Anastase Gallo—cela m’expose, quand je fais une exception, à commettre d’étranges gaffes. Dernièrement, je suis allé chez la Comtesse d’Alcarazas, assister à l’une de ces émoustillantes réceptions, dont elle a le monopole. A peine avais-je pénétré dans la salle de bal, que mes regards furent attirés par la jambe de Madame Betsy-Clarmont, ce qui me fût agréable, mais, en même temps, me scandalisa un peu. Je me penchai vers une demoiselle de ma connaissance, bien connue pour sa piété exemplaire, et lui dis à mi-voix: «il me semblerait urgent d’avertir Madame Clarmont qu’elle montre sa jambe; admettez-vous de vous charger d’une commission, à ce point, délicate?—La jeune dévote me répondit très haut, en riant beaucoup: «c’est la seule de nous, qui n’en montre qu’une.»

«Cette réponse me fit ouvrir l’œil, un œil que j’employai tout de suite à m’apercevoir que ma voisine portait une robe, dont le corsage était ouvert, dans le dos, jusqu’à la ceinture; on aurait pu lui enlever un rein, sans qu’elle s’en aperçut. Tout le monde l’aurait vu; mais elle ne s’en serait pas doutée.

«Et comme cette demoiselle, si bien renseignée, mais si peu vêtue, n’était plus de la toute première jeunesse, j’en conclus que c’est dans ce costume-là que les pucelles assistent désormais au Catéchisme de persévérance. Je plains les abbés vertueux, qui ne me paraissent le céder en rien au fameux Robert d’Arbrisselles; mais je n’en pense pas moins que la chose pourrait bien ramener quelques égarés dans le giron de Notre Sainte Mère l’Église.»

—«J’assistais à la soirée dont vous parlez—dit le Prince de Belval—les Grands Ducs y foisonnaient, et l’on voyait de jeunes arrivistes (pas du tout, d’ailleurs, si jeunes que ça!) entrer dans la danse, en entraînant une Altesse, comme un toutou détale en s’adjugeant un lardon, ou un chat qui chipe un morceau de mou.»

—Cyrille intervint: «j’ai lu, dit-il, récemment, dans une lettre rendue publique, une ligne qui m’a paru pleine d’enseignement, non moins que de malice. Elle parlait du salon de Madame S… et le déclarait «l’un des plus corrects de Paris.»

«Qui était Madame S…, nul ne le savait; mais ce qu’il y a de plus étonnant, nul ne désirait le savoir. Pourquoi? Est-ce que la correction n’attire pas? Peut-être. Le certain, c’est que ce qui attire, c’est le maximum des genres. Or, il résultait, de la phrase de l’épistolier, qu’il pouvait, qu’il devait y avoir un, ou plusieurs salons plus corrects encore; et c’est, d’abord, de ceux-là qu’on aurait voulu analyser l’atmosphère de cant, de gêne et de gourme. Mais ce n’était pas tout. Ce qui résultait de la mention (et de bien plus important), c’est que tous les salons n’étaient pas corrects, et pour le coup, cela renversait toutes les idées des personnes qui, jusqu’alors, s’étaient imaginées que le substantif en question impliquait l’adjectif en cause, à savoir: que le vocable salon signifiait précisément endroit correct.

«Il y avait les offices et les cuisines, où des Frontins effrontés pouvaient aborder sans correction des Cataus éhontées, mais le salon, n’était-ce pas le lieu où Dorimène se voit présenter Monsieur Jourdain, gonflé de se sentir là, et bredouillant, après trois révérences, qui font se rompre quelques mailles de plus à chacun de ses bas: «belle Dame, vos beaux yeux me font mourir d’amour»?

«Eh bien! non, pas du tout, un salon pouvait très bien ne pas être cela; et le pire, c’est que, sur cette découverte, un désir de fréquenter à nouveau les salons, s’emparait de ceux qui les avaient désertés depuis longtemps, à la condition qu’on leur indiquât tout de suite celui d’entre eux que pas un autre ne pourrait surpasser en incorrection, et cela, sans conteste. Il y eut des ex æquo.»

—«Vous me faites souvenir d’un soir mémorable—dit Timon—le seul qui m’ait donné de rencontrer Toulouse-Lautrec. L’un d’entre nous eut la curiosité de connaître l’opinion de ce grand artiste, sur une de ces soirées mondaines qu’il fréquentait peu. Celle qui nous réunissait chez un ami commun, groupait de respectables ménages d’artistes, les maris causant et fumant, les femmes assises dans de beaux fauteuils. Le curieux qui avait pris l’avis du maître, revint plus que penaud, à peine certain de n’avoir pas, en époux outragé, à lui demander une réparation par les armes: «savez-vous—nous dit-il—ce que cet étonnant personnage a eu le toupet de me répondre, en témoignant de son contentement, et comme il aurait donné un approbatur: «c’est très bien, ici, on se croirait…»—Je ne veux pas dire où il se croyait. Il a voulu revenir le lendemain.»

«Ce n’est du tout aussi commode que vous paraissez le croire—continua Timon—de savoir si l’on a un salon correct ou incorrect. Cela peut dépendre des jours, ou du caprice, à moins que ce ne soit de l’inadvertance ou de l’émancipation d’un des conjoints.

«J’accepte, la semaine passée, l’invitation d’un charmant ménage… que je trouve se disputant, dès le début de la soirée. Madame en veut à Monsieur d’avoir—dit-elle—invité «trente chameaux, dont elle n’avait que faire.»

«Je compte les arrivants, nous sommes juste trente et un, déjà. Inutile de dire que je me tiens pour le trente et unième, doué de toutes les grâces et de toutes les vertus, que le monde se dispute, sans les épuiser. Je regarde les autres. Ils répondent au signalement donné par Madame, à qui je dois, en dépit de mon désir de la contredire par politesse, donner, hélas! raison.

«Elle m’écrit, le lendemain, pour me parler de sa déconvenue. Je la rassure. Trente c’était trop dire. Trois suffisaient. Et encore, l’un ne représentait que la moitié d’un invité, le second que la moitié d’une dame, le troisième que la moitié d’un dromadaire. Il n’y a que demi-mal.»

—«Pour amusante qu’elle soit—dit Albin—votre interprétation manque d’exactitude. En effet, la correction d’un lieu résulte beaucoup moins des figurants qui s’y faufilent, que des amphitryons, même trop indulgents, qui ferment les yeux sur ces arrivages. Donc le jeune ménage dont vous parlez, Timon (si c’est celui que je crois), peut se consoler: son salon est resté correct, en dépit des intrusions hétérogènes. Admettez que des revers de fortune, ou des velléités de socialisme, lui suggèrent le désir de recevoir, chez un bistro, divers apaches, comme les aimait le frère de Lord Hertford, le célèbre milord l’Arsouille, ce bistro deviendra immédiatement correct, parce que ce monsieur et cette dame seront là, qui sont pleins de grâce. Je n’en dirai pas autant du salon de Madame Boose; même les jours que toutes les couronnes ouvertes ou fermées, comme la porte de Catulle et celle de Musset, s’y donnent rendez-vous, ce salon n’en reste pas moins, ce jour-là, tout comme la veille, l’antichambre de la majesté et le vestibule de l’importance.

«Et puis, tout cela, c’est affaire de goûts, et quelquefois de rancune. Un beau matin, je suis entré chez notre ami Martin de Rheingold, qui jugeait avoir à se plaindre d’un compte rendu de soirée. Il criait à sa femme, avant de monter en auto: «et surtout, ma chère, n’oubliez pas de ne pas inviter Madame Estradère!…»—Elle l’avait fâché en mentionnant un de ses dîners de deux cents couverts, et desquels les plats sont minutés comme des morceaux de musique, dans les concerts bien organisés. Il était dans son droit. C’est ennuyeux, quand on excelle à de semblables réussites, de les voir relater dans le même article qui vante les repas, où le principal rôle a été joué par une volaille au foie gras venue de chez le traiteur.»

La Faculté, qui avait, un moment, tenu le corbillon, brûlait de le reprendre. Le docteur Josquin y jeta encore:

—«Admirez la résistance des mondains. Ce qu’on a justement nommé «la rage des bougies» (les bougies sont devenues électriques, aussi bien que les cataplasmes) ne représente rien moins qu’une garantie de longévité. Les vedettes invétérées du dîner en ville ne sont pas, seulement un groupe, mais bien une troupe toujours sur la brèche…»

—Vous pourriez même dire: sur la brèche-dent…» risqua Edmond Russell.

L’affreux mot passa inaperçu.

—Une troupe—continua Josquin—une troupe quotidiennement occupée à enchaîner et à déchaîner les cinq actes du pot et du rôt, du sorbet, de la poire et du fromage. Or, lequel de ces Alexandres de la mastication voyez-vous jamais se faire remplacer, demander grâce ou relâche? Aucun. Bien que les vedettes du théâtre soient résistantes, rien n’empêche de prévoir, sur l’affiche du jour, une bande annonçant que le rôle habituellement tenu par Mademoiselle du Minil sera doublé par Mademoiselle de Laparcerie; mais, je vous le dis, en vérité, aucune bande ne vous signifiera jamais que la Comtesse de Vère a été remplacée, au pied levé (il faudrait: à la fourchette levée) par Madame Legrand, née Fournès, qui a surpassé son modèle en mangeant un plat de plus, ou que le rôle de S. A. La Princesse Cédrat a été tenu par Madame Delisle (de Chio) qui n’a pas menti à ses origines.»

—«La seule manifestation raisonnable qu’ait, depuis longtemps, inspiré la toilette—articula Claude Lebleu, qui n’avait pas pris garde à l’incidente—c’est la malédiction publique d’Antoine, contre les couturiers du théâtre, qui se substituent aux auteurs, les gênent, au lieu de les servir, embarrassent les mouvements, au lieu de les libérer, et donnent à une mère pathétique mais entravée, l’allure de Salammbô jouant la scène des chaînettes.

«Les rédactrices, inconsidérément accréditées par certains journaux, dont elles déshonorent les colonnes par un charabia qu’elles croient exquis, aggravent ce danger, de toute leur cacographie: «On ne saurait assez louer la psychologie fine et tendre de cette toilette», ose bien écrire une de ces cathos du décrochez-moi-ça. Une autre parle des jambes bien «gantées» de je ne sais plus quelle danseuse. Si les jambes se mettent à être gantées, ce sont les mains qui seront bâtées, surtout les mains qui écrivent comme ça».

—«A l’invasion de la scène, par les modes—dit Martin de Rheingold—il faut attribuer une invasion corrélative, celle de la salle, par les robes de théâtre. Des spectatrices inconsolables de ne pas figurer sur le plateau, s’assortissent à ce qui s’y passe, et attendent l’entr’acte avec impatience, pour exhiber, dans les couloirs, leur coiffure à la Pétrouchka, ou leur robe Putiphar. Ces dames qui se résignaient difficilement à déposer leurs chapeaux dans les vestiaires, y laissent maintenant leurs chaussures, sans plus de manières, et sans même étonner les gens, qui passent près d’elles, comme à côté de l’homme-nature ou de pensionnaires de Kneipp.»

—«Excusez—dit Russell—un propos assez semblable à ces éclats de rire de Monsieur de Bargeton desquels Balzac affirme qu’ils ressemblaient eux-mêmes à «des boulets enterrés qui se réveillent». Ce qui me décide à risquer ce beau reproche, c’est l’espoir que vous prendrez peut-être un affreux plaisir à m’entendre vous conter la plus curieuse manifestation qu’il m’ait été donné d’enregistrer, par rapport à ce prestige des choses artificielles, dont vous parliez tout à l’heure.

«Cette preuve m’en a été fournie, dans l’ordre oculaire, par une jeune personne que des revers de fortune contraignaient de donner des leçons à un aveugle un peu plus âgé. Je ne sais ce qu’elle lui apprenait, mais je crois savoir ce qu’il aurait voulu lui enseigner, lorsqu’il s’approchait un peu trop près d’elle, au cours d’une démonstration. Comme elle était vertueuse, et qu’il était sans audace, elle feignait de ne pas comprendre, mais ne pouvait s’empêcher de souffrir, sous le regard fixe des deux yeux de verre de son élève, lequel les avait, avant la leçon, déposés sur une corniche, et qui paraissaient blâmer cette institutrice-Lucrèce, de se refuser à donner un semblant de lumière, en accordant un peu de bonheur».

*
* *
Nos raseurs paraissaient à bout. Il était temps. On ne parle pas non plus comme ça. Ils dégoisaient des paroles, quelquefois intelligentes, mais qui semblaient destinées à servir les rancunes d’un auteur un peu hargneux, et désireux de dire leur fait aux gens, comme aux choses; sortes de chrysostomes abusifs que la maîtresse de maison décida de ne plus inviter.

La conversation devint ainsi que Madame Aubernon ne l’aimait pas, elle devint, comme on dit, «générale»; ce fut encore plus affreux.

Naturellement le silencieux film ne fut pas oublié par nos claquettes. Quelqu’un fit observer qu’autrefois (il n’y a pas encore longtemps) c’était un rehaut, pour une affiche de spectacle, que de voir y figurer le titre de doyen, en regard du nom d’un acteur célèbre. L’humanité perd de son prestige en matière théâtrale. Aujourd’hui, c’est pareillement un titre à l’attention et à la gloriole, que ce titre de doyen des cinémas, non moins honorable pour une mécanique.

—Vous savez—dit Aromesti—comment l’on procède pour obtenir ces drames exorbitants et muets, qui font se rencontrer, en quelques minutes, les quatre points cardinaux, les quatre vents de l’esprit, les trois vertus théologales, les sept péchés capitaux et les sept merveilles du Monde. L’organisateur, à qui la chose coûte un million, mais en rapporte des milliasses, fait reproduire des sites impressionnants, des portraits sensationnels, des événements considérables, le tout, de préférence, disparate, pour assurer l’antithèse, en même temps que la recette, grâce à cette «petite mort» agréable que procurent à des spectateurs blasés, la réconciliation de l’inattendu et la suppression des distances. Puis il porte la collection à des spécialistes de l’imbroglio, qu’il charge de mettre l’accord. Évidemment cette sauce n’est pas toujours commode à lier; mais elle n’en concentre que plus de saveur, pour les attentions fatiguées de rechercher si la chanoinesse, sur le retour, se donnera au marquis de contrebande, ou lui préfèrera le croupier, à moins que ce ne soit son notaire ou son confesseur. La réceptivité humaine, fouettée par le commerce des aigles, mis à sa portée avec l’aviation, ne se contente plus de ces ressorts du vieux théâtre; elle exige des coups de foudre apprivoisés, de la chair de poule en rouleaux, tout cela sans tambour ni trompette, même en écoutant voler une mouche».

—«Oui—compléta Pétrus Loth, de sa voix câline, qui fit encore paraître plus étonnamment saccadé le résultat de son enquête—j’ai entendu parler d’une de ces collections heurtées, desquelles vous avez raison d’avancer que la mise en place exige non seulement de l’entregent, mais de la stratégie. Elle comportait: une éruption du Vésuve; une vue panoramique d’Arthur Meyer; un Pie X expliquant la supériorité de la furlana, sur le tango, à l’Abbesse de Jouarre; un vaudevilliste flamingant désigné par la poésie Française, pour la représenter aux obsèques de Mistral; la plume de mouette malouine, ayant servi à la Duchesse de Verluise, pour écrire les «Dévoilées du Cocasse», et vendue trente-deux mille francs, par l’éditeur, à un collectionneur de Cuba; un bal de crinolines dans la chapelle de la Comtesse de Chambrun; Becquières, enseignant la syntaxe et la scottish à la Reine de Foula; l’élection de la Reine du Félibrige et l’abdication de la Reine des Blanchisseuses, l’érection d’une statue de Nijinsky, dans la basilique de Saint Satyre; la fécondation artificielle des ornithorynques; la récolte du cacao dans les plantations de Madame Boose; la joue de la Marquise de Saint-Fiel, qui souffre d’un eczéma, réparée, à s’y méprendre, avec un fragment de peau de lapin; un duel aux aiguilles à tricoter, entre Madame Brisson, et Mademoiselle Thomson, en désaccord sur la valeur littéraire de Victor du Bled et de Stephen Liégeard; la restauration de la Vénus de Milo, enfin confiée à Monsieur de Saint-Marceaux, et celle du Cenacolo de la Brera, aux efforts unis de Monsieur Flameng et de Monsieur Blanche. Etc, etc.

—«N’empêche—dit Cœcilia Frater—que son portrait de feu Madame Germain pourrait bien être «une manière de chef-d’œuvre», suivant une expression courante; j’entends: un de ces chefs-d’œuvre de transposition, desquels ce peintre est coutumier. C’est un Goya de la dernière manière, et pas moins bien. De même, son portrait de sa mère, entre le carlin et les pivoines, est un excellent Manet. De telles réussites, j’allais dire de telles récidives, représentent vraiment un cas. Ce qui est déjà respectable.

«On m’affirme que l’artiste apprécie et favorise ces imitations phonétiques, lesquelles sont venues à notre barre, eh bien! je n’en serais pas surprise; il leur donne la réplique, avec ses tableaux, et se charge du rayon des Grands Maîtres.

«Un tel don est-il enviable? Gicler un Gainsborough, le matin, et pondre, le soir, un Whistler, ce serait n’être qu’un Frégoli de la peinture, c’est-à-dire peu de chose. Boire dans un godet, qui ne serait pas «grand», mais qui serait son godet, vaudrait évidemment mieux; mais ce n’est pas à la portée de tout le monde. Quand notre peintre s’essaie à boire dans ce godet-là, son ivresse est faible, il en résulte le portrait de Madame de Noailles, qui n’est pas bon: une «désenchantée» en deuil de belle-mère, une orientale qui a mangé des dattes dans l’obscurité d’une cave, pour devenir aussi grosse que Judith Gautier. Jamais toile ne fut moins dans les dimensions, par suite, dans la nature du modèle. C’est Titania changée en ogresse. Or, ce qu’il y a de charmant, dans l’aspect extérieur de la Comtesse Anna, c’est précisément qu’elle tiendrait tout entière dans la main de Goliath.»

—«Bah!—dit Bologne—est-ce que Cocteau ne tiendrait pas tout entier dans la main du Curé d’Offrenville?»

—«Le Curé d’Offrenville?—dit la Comtesse Ziska—mais le laïque aussi.»

—«L’autre jour—dit Madame Delphin—je feuilletais dans un lieu de passage, un journal qui contenait un compte rendu d’exposition, où fleurissait ce propos: «le labeur littéraire et artistique de Monsieur Blanche est énorme.» Le mot énorme avait été raturé et remplacé par le mot petit.—Qui pouvait avoir ainsi attenté au caractère de l’article? Quelque mauvais plaisant, sans doute; de gustibus et coloribus non est disputandum.»

—«Demandez à Eloa—continua Cécile—de vous raconter l’histoire d’un jeune peintre de ses amis, dont la tante inquiète et sévère, face aux tableaux de son neveu, en mesurait nuitamment les proportions, avec un parapluie. Si (ce qui, bien entendu, n’est pas!) cette matrone avait donné le jour au traducteur pictural de cette Muse balkanique, m’est avis que la maman n’aurait pas été contente. Elle aurait ouvert son parapluie, pour ne pas regarder, ou qui sait? peut-être aurait osé davantage. Le dessin est mieux.

«Comparez ces insuffisantes images, à l’impressionnant portrait, par Forain, de la même authoress. Quelle saisissante allégorie, digne d’illustrer les Vivants et les Morts. Son chapeau large et bas amasse au-dessus de son front, comme un essaim d’oiseaux funéraires; il répand de l’ombre sur la plaine, sur les coteaux, sur son visage, sur sa vie…»

Un grincheux n’admit pas de lâcher le sujet du cinéma, sans avoir prétendu que les alinéas interpolés entre les tableaux, dans le but de les expliquer, n’étaient pas inférieurs à la prose de Prévost (rien de l’abbé!) ni à celle de Croisset (rien de Flaubert!)

Tout le monde le conspua.

Ce tolle monta le ton de l’entretien, qui perdit un peu de décence. On parla d’un séducteur, de belle allure, qui passait pour avoir battu le record de l’infidélité conjugale, et dont, néanmoins, la séparation religieuse allait—disait-on—être prononcée par la Cour de Rome.

Un monsieur sévère se récria, proclamant que, si cette consécration ecclésiastique se voyait accordée à de tels coups de canif dans le contrat, une sanction, à ce point illogique, remettrait en question l’ordre de toutes choses, et il ajouta: «rien ne restera plus debout.»

Une dame dit: «ce n’est pas exact.»

—«Jacques est très gentil—dit, parlant d’un autre, la vieille Marquise de Saluver—c’est un vrai petit amant de voyage. Il me fait penser à ces couteaux de poche bien astiqués, et qui contiennent, sous une enveloppe mince, des tas d’affaires, utiles dans les déplacements. Quand une fois toutes les lames tirées, on croit que c’est fini, pas du tout, vous vous apercevez qu’il y a encore des choses qui vous avaient échappé, et qui vous rendront service en cours de route.»

—«Bravo! Marquise; le portrait, signé de vous, est digne de vous—dit Timon.—Je suis de votre avis, ces jeunes cheveux-plats du jour, ces «nu-têtistes», comme je les appelle, ne sont pas tous aussi détestables que le prétendent les censeurs. Il s’agit seulement de choisir. Rien de plus fâcheux (surtout pour lui!) qu’un jeune mufle, c’est entendu; mais je sais un moyen de s’en garer; voici le préservatif, faites-en votre profit. Le mufle à craindre, c’est le mufle agréable, parce qu’on le laisse approcher; et quand vous êtes à sa portée, il vous assène un de ces horribles manquements auxquels il doit son titre. Pendant ce temps-là, le bon gros mufle, à air de mufle, vous le tenez à distance, sur la foi de son signalement, peut-être, du reste, trompeur, et qui vous prive de fréquenter un délicat déguisé, un sensible refoulé, aussi tendre que Poliche, le plus émouvant des personnages de Bataille.

«Malgré cela, il y a de jolies enveloppes, qui renferment de jolies âmes. Mais cet assemblage reste une combinaison rare, dont la rencontre n’en est que plus appréciable et gracieuse. On m’a présenté, cet hiver, au cours d’une fête de glace, par je ne sais combien de degrés de froid, un jeune homme qui, malgré ma protestation, n’a voulu me parler que le front découvert. J’en fus aussi touché que le fut Stendhal, de l’excuse d’un passant, qui l’avait heurté devant une boutique. Rien de plus émouvant que de se voir accorder ce que l’on croit mériter. Pour récompenser ce beau patineur, qui ne le saura jamais, je l’ai désigné d’un nom charmant, je l’appelle «l’Ange de la Politesse.» Quelqu’un, qui m’en a parlé depuis, m’a dit, de lui, qu’il représente «le parfait gentleman.» Évidemment, c’est ce que j’avais voulu dire; mais ce que j’ai trouvé est plus joli.

«Je vous vois venir, Marquise, vous allez me dire que le jeune homme tenait son chapeau bas, parce qu’il a de brillants cheveux blonds, qu’il était content de montrer. Je vous répondrai que ce fut son droit et son devoir. Vous ajouterez qu’il devait descendre de l’Engadine où ces formes sont en usage. Précisément, il en arrivait.»

On parla d’un peintre, de qui la production, aussi nombreuse qu’insignifiante, s’est vue décerner, par un humoriste, cette définition ad hoc: le Film du Néant. Quelqu’un dit: «Vous vous souvenez de ce baromètre du père Grandet, sur lequel les mouches avaient déposé des souvenirs en si grande quantité, qu’au dire de Balzac, il y en avait de quoi «ponctuer l’Encyclopédie méthodique». Si l’on employait les touches de Jean Georges du Niger à ponctuer des ouvrages, lesquels choisirait-on?»—Une voix répondit: «le Moyen de Parvenir et l’Art de Péter».

—«Vous savez—reprit un autre—Monique Leprêtre vient de lui interdire son seuil, pour une crasse qu’il lui a faite.»—«Pardon!—clama la Comtesse Ziska—je revendique l’honneur d’avoir été la première à le mettre à la porte.»

—«C’est donc pour cela—dit Blanche Baden—qu’il m’a paru si brumeux, même si brutal, l’autre soir, quand je l’ai croisé, à une sortie de théâtre. Le malheureux avait vraiment assez de ses disgrâces naturelles; je n’aurais jamais cru que le dieu de la déveine ajouterait, à tout cela, de le faire finir sous la peau d’un vieux homme qui bouscule, dans les vestiaires, les gens comme il faut, pour cacher qu’il a volé un parapluie.»

—«Le rapport du parapluie avec la peinture est bien moins distant qu’on ne croit,—dit Eloa—je vais vous en fournir une preuve. Aussi bien, Lévèque vous l’a-t-il promise en mon nom, je ne veux pas le faire mentir. La respectable dame, qui va servir à ma démonstration, se relevait, en effet, la nuit, pour vérifier les proportions des anatomies, dans les portraits peints par son neveu, et les mesurait avec un riflard. Il en résultait, dans ces images, un air pluvieux, qu’elles n’auraient peut-être pas revêtu, si la mensuration s’était exercée, avec une ombrelle.

«Cette dame était mariée: ce neveu était hospitalisé par le ménage. Le mari philanthrope, s’adonnait au traitement des maladies nerveuses. Le rapin produisait beaucoup et, sans doute, vendait de même, car ses tableaux disparaissaient incontinent, à l’étonnement, un peu envieux, de ses camarades, et à l’admiration de la galerie. La mèche s’éventa, voici comment: désireux d’accréditer un bruit qui le flattait, le jeune barbouilleur suspendait, dans la maison de santé, ses toiles incohérentes. Il en résulta, d’abord, des inconvénients, puis des ravages: les fous ne guérissaient plus.»

—«Si l’on se mettait à énumérer les emplois supplémentaires du parapluie, on n’en finirait plus—dit Madame Méduse.—J’ai connu, dans mon enfance, une vieille demoiselle qui avait fondé un orphelinat religieux. Afin de rendre plus édifiant le petit oratoire dans lequel se réunissaient les jeunes ouailles (je n’ai pas dit les jeunes oies!) la fondatrice fit venir, de Rome, un de ces corps saints, que l’on y fabrique avec de la cire, mélangée d’un peu de cette pâte dite «des martyrs», qui n’est autre, je pense bien, qu’une pincée de la terre du Colisée, jadis humectée par le sang généreux.

«Quand le temps fut venu d’aller chercher à la gare le précieux colis, notre abbesse pour rire se comporta comme, plus tard, certaine fillette de Flaubert, elle décida de chiper des fleurs, dans un but divin. Que dis-je, des fleurs? des panaches. Ceux d’un ginerium qu’elle avait admiré dans un jardin public, lui revinrent en mémoire, et elle résolut de se les approprier, pour les teindre, avant de les élever au rôle d’oriflammes. Puis le petit troupeau, vêtu de longues pèlerines bleues, se dirigea vers la pelouse verte, muni de parapluies empruntés, et destinés à dissimuler ces plumes végétales. Inutile d’ajouter que le pieux larcin en resta au projet. Un policier intervint, qui, je veux l’espérer, se montra débonnaire. Il fallut se rendre à la gare, sans cérémonie, même avec un peu de confusion, et remplacer les balayettes interdites, en leur substituant le chant des cantiques et l’innocence des cœurs.

«Je me souviens d’avoir admiré, dans la cavité pourpre de l’autel vitré, le corps bénit de Saint Fulgence.»

—«Je vous vois si bienveillants pour le parapluie, mes bons apôtres—dit Syringe—que vous ne me refuserez pas vos éclaircissements au sujet d’un autre accessoire. Où commence, où finit, selon vous, le droit à l’usage de la lorgnette dans une habitation particulière?»

—«Sans nul doute, à l’entrée libre, ou non libre, du lieu où s’exercent de tels verres grossissants, cela va de soi—répliqua Vitellesi.—J’avais emporté de ces jumelles à une fête de charité, où elles m’avaient servi à examiner de bien vilaines architectures, et à évaluer de bien relatifs chefs-d’œuvre. De ces amis qui se donnent pour arbitres, sans que rien les y convie, ni les y autorise, m’en firent des reproches tendres. C’est qu’ils prévoyaient que mes lentilles seraient sans indulgence pour l’organisatrice, laquelle les priait à dîner, ce qui la leur rendait sacrée. Je répondis, en m’expliquant: «j’ai tenu à montrer ainsi, que je consentais à fermer les yeux sur les origines de sa fortune».

On parla d’une «petite horreur», élevée au-dessus de ses mérites (pas bien haut!) par l’imprudente faveur d’une «sommité.»—Et là-dessus, des chuchotages, auxquels une bonne âme coupa court, en faisant observer que petite horreur et sommité étant des deux genres, la recherche risquerait, d’abord, de se prolonger, ensuite, de trouver plusieurs solutions.

Et puis on parla de la téméraire Madame Foutriquet, dont les proportions physiques sont bien loin d’être en rapport avec l’élan de ses ambitions et le jet de ses visées. Benoît argumenta: «notez, dit-il, que son nom, en même temps qu’il caractérise le rabougrissement de son anatomie, présente aussi un ratatinement du nom de Fouquet, dont il est, en somme, le diminutif. J’y vois un augure. Elle a droit à la devise de l’imprudent châtelain de Vaux, à un quo non ascendam, non plus formulé par un écureuil grignotant une noisette, mais par un homme-tronc, savourant un hommage. Qu’est-ce, en effet, que Madame Foutriquet? Un cul-de-jatte qui monte, et qui, après avoir porté sur des hauteurs ce siège et ce récipient, fait saluer l’un, et boit du lait dans l’autre».

—«Ne vous moquez pas de Madame Foutriquet—dit Gem—si vous ne voyez, en elle, qu’une manifestation de la locomotion assise et du snobisme à ressorts, je la tiens, moi, pour une forme de la démonialité inférieure. Elle occupe le centre d’un cercle de larves buveuses de thé, qui lui doivent bien quelque chose pour son Pé-Ko à pointes blanches. C’est alors qu’elle leur donne à baiser son ergot de chez Charrière».

C’est alors aussi que Russell, qui n’avait plus desserré les dents, depuis son jeu de mots terrible, crut devoir en hasarder un nouveau (que je vous laisse juger). Il dit: «sa devise est donc toute trouvée, ce sera la célèbre affirmation de Descartes: cogito, ergo sum.

*
* *
Les propos ne se détachaient plus, mais se distinguaient encore.

Une châtelaine provinciale, maigre comme un clou, parfumée comme un clou de girofle, aigre comme une épine-vinette, parcheminée comme une peau d’âne, grinça fièrement: «je me suis toujours refusée à élargir le cercle de mes relations».

On sentait (ne fût-ce qu’à son haleine) qu’elle aurait refusé de connaître la Duse, les Frères Wright, Monsieur Bergson, et que cette résolution lui donnait, de sa valeur propre, une certitude absolue, une incommensurable satisfaction, en même temps que le sentiment de sa dignité et une joie sans mélange.

Sans doute pour humilier la Province dans ce représentant détestable, un mauvais plaisant se prit à mystifier la dame exclusive: il lui fit croire que le buste de Madame Beaunier, par Saint-Marceaux, avait été sculpté dans un pain de sucre: «c’est ce qui en fait la rareté—disait-il—nous appelons ça un tour de force; avec cet avantage que, si, par hasard, le modèle n’est pas content de sa ressemblance, ni du bizarre socle que lui inflige la fantaisie de notre Scopas, il pourra tirer un excellent parti de l’objet d’art, à la saison des confitures.»

Quelques snobs s’apprêtaient à se gausser, quand ils virent Timon s’approcher de la dame régionale, et lui témoigner une considération qui les fit réfléchir.

—«C’est, je crois bien—leur dit notre ami—la personne à laquelle j’ai ouï proférer le mot le plus étonnant qu’il m’ait été donné d’entendre. Vous savez que je les aime. Un jour que nous l’avions rencontrée dans une gare du midi, quelqu’un des nôtres crut devoir l’inviter aimablement à faire route avec nous, pour un trajet de courte durée. Elle toisa la portière de notre voiture, comme elle aurait fait de la porte de Dante, supputa les écarts et les formalités du supplément, puis répondit sans se prononcer: «nous avons été créées par Dieu pour aller en secondes.» Elle disait nous, en parlant de soi, ni plus ni moins que Louis Quatorze et Théophile Gautier, ce qui, pour des auditeurs légers, aurait paru fixer la mesure de son orgueil. Il était plus grand encore. Elle ressemblait à cette cuisinière, mise en scène par Banville, laquelle veut bien consentir à manger le repas de son maître, parce que lui, malin, a dévoré le fricot de sa servante. Cependant elle ajoute, avec sévérité: «passe pour une fois. Qu’on ne vous y reprenne pas!»

«De même, notre voyageuse n’éprouvait que dédain pour ces banquettes capitonnées de drap mastic, et suspectes, à ses yeux, de favoriser des rapts. La seconde classe, plus bourgeoise, ne pouvait qu’être plus honorable.

«Mais là ne s’arrêtait pas sa logique serrée. Elle se représentait Dieu comme un vaste mitron, s’arrêtant de boulanger ces négligeables pains de fantaisie que figurent les voyageurs de premières, et faisant choix d’une farine moins futile, plus nutritive, pour la fabriquer, elle, ainsi qu’une miche, sur laquelle se devraient de faire une croix, ceux qui seraient admis à l’austère dignité de rompre sa croûte sans apprêt.

«Avec le naïf désir d’arranger les choses, ou peut-être le coupable dessein d’aggraver nos crimes, nous décidâmes d’accompagner la récalcitrante dans son compartiment voué au bleu. Sans clémence, elle nous y regarda monter; ses pensées restaient fortes, mais devenaient amères. Qu’un de nous se fût permis de lui faire observer que si nous allions «nous désaltérant, dans le courant» plus de vingt pas au-dessus d’elle, nous le faisions avec assez de délicatesse pour ne pas troubler sa quiétude secondaire, le «tu la troubles!» du bon La Fontaine aurait certainement servi de réponse à cette louve de chef-lieu de canton.

«Mais son blâme intérieur ne lui suffisait pas; elle aurait souhaité qu’un châtiment public, intraitable comme la dent d’un rouage, apprît à des téméraires le respect des lois et le maintien des distances. Elle se disait que le changement d’attribution d’un billet numéroté représentait un audacieux et dangereux manquement à l’usage, un attentat aux plus imprescriptibles des droits, les droits inférieurs, et que se devrait de réprimer, tout au moins de réprimander sévèrement un chef de gare au courant de ses devoirs et soucieux des catégories. A quoi bon distinguer d’une couleur différente un rectangle si jalousement réclamé aux issues, pour n’en pas tenir compte ensuite dans la répartition des voyageurs, et le maintien des cloisons étanches? La tolérance contenue dans l’impudent et dangereux aphorisme: qui peut le plus peut le moins, révoltait son respect de la règle. Pour un rien, elle aurait tiré la sonnette d’alarme.

«Le gaspillage la scandalisait encore; elle pensait à ce que de plus raisonnables auraient acquis avec la différence des deux coupons, une chose qu’elle se refusait. Et cela lui semblait, de notre part, une impertinence de plus, ajoutée à tant d’autres.»

—«Ai-je tort, ou raison?»—disait, à un homme arrivé, une sorte de Diogène, de qui tous les propos et tous les actes le mettaient en posture d’hostilité, de révolte et d’antagonisme.—«Parfaitement,—répondit l’autre,—mais, dans la vie pratique, ce n’est pas d’un bon rendement.»

Ils rompirent les chiens; que dis-je? Ils cassèrent les vitres.

—«J’ai reçu—commença Syringe—une invitation de la Maison Royale de France.»

—Le Diogène répondit une parole inconvenante, il répondit: «ce ne peut être que pour une Fête de Charité.»—«C’est le cas—dit Gallo—de répéter l’étonnant mot de Lady Helen: «la Charité a fait beaucoup de mal au monde.»—Que prétendait, en effet, signifier, avec une si surprenante affirmation, cette mondaine d’élite et cette excellente chrétienne? Elle voulait dire que la fatigue ressentie par les respectables vendeuses des bazars bienfaisants, de se taper entre elles, et leur impuissance à plus rien faire jaillir qui vaille, des bourses coréligionnaires, les avaient induites à se comporter comme notre châtelaine ne l’admet pas, à élargir leur cercle. Ce cercle, qui était d’abord étroit comme l’écharpe d’Iris, a fini par devenir aussi grand que le pont du Walhalla qui, vous le savez, n’était autre que l’arc-en-ciel. Seulement, dans l’intervalle, on s’est aperçu que les couleurs en étaient changées; de délicates, qu’on les avait admirées, elles étaient devenues barbouillées, barbares, et l’on y voyait poindre, parmi les sept nuances du prisme, l’olive du mulâtre, le bronze du métis et l’ambre inquiétant de la Race Jaune.

«Saisissez bien mon allégorie. J’espère qu’elle s’exprime congrûment. Elle n’en veut pas moins dire qu’ayant sollicité pour les pauvres, des Cafres et des Hurons, des Esquimaux et des Kurdes, qui s’étaient laissé persuader, on s’est vu dans la nécessité de les remercier d’un bristol, lequel leur a servi d’introduction, de passeport, et même de coupe-file. Je ne dis pas que pareille nécessité, à l’heure de rédiger le signalement de l’invité, ne se soit point parfois imposée, de spécifier nez camus, et de notifier oreille fendue; mais les scribes s’en sont tirés en dénonçant une «roxelane» un peu accentuée ou quelque mise à la retraite. Il n’en est pas moins résulté que le monde qui, tel qu’il est devenu, ne plaît plus à Lady Helen, s’est transformé en un rassemblement, sinon de Toucouleurs, du moins de toutes les couleurs, auprès de quoi la Tour de Babel représentait une intimité, quelque chose comme un Institut Berlitz, en forme de pagode.»

—«Ce qui a fait encore plus de mal au monde, que cette sorte de Charité, peut-être pas mal entendue, mais mal ordonnée—dit Centule—c’est ce contre quoi réagit l’arrêt, bien simple, en apparence, mais en réalité, profond, renfermé dans ce mot d’une plébéienne. Comme je lui demandais je ne sais plus quel renseignement sur une dame de son «patelin», elle me répondit, avec une modestie, qui n’avait d’égale que sa fierté: «je ne sais pas, Monsieur, je ne suis pas de son rang.»

«Cette courte phrase me sembla contenir le secret des sociologies, comme celle qui la prononçait me parut être la fille d’une autre Minerve de village, laquelle naguère, avait articulé ce propos typique: «j’aime mieux être le premier bonnet que le dernier chapeau.» Je dis Minerve, car vraiment, un bonnet si sage ne fut pas indigne de se voir apparenté au casque de Pallas.

«L’autre, dont je viens de parler, qui lui succède dans la délibération saine et le quant-à-soi mesuré, n’aurait pas changé de place, pas même de religion, quand on lui aurait proposé de la faire asseoir sur un trône, ou tenir sur les fonts, par une duchesse. Cette femme avait déjoué le plus puissant et le plus médiocre des ennemis du monde, elle avait déjoué le snobisme. Gloire à elle, au plus haut des cieux, où n’ont encore fait faillite, ni la justice distributive, ni le génie des proportions, ni l’instinct des catégories!»

—«Ces plébéiennes—dit Lévèque—tirent parfois de leur esprit, d’excellentes répliques. Et, lorsqu’elles les sortent de leur giron, c’est plus éloquent encore. Je connais une concierge, qui a des enfants bien élevés. Ce n’est pas rare, la fréquentation des étages et le maniement du cordon, disposent à respecter les degrés et à recevoir les ordres. Ces gamins furent admis à partager les jeux de la postérité d’un prince, laquelle avait quelquefois des balles à ramasser, à renvoyer même, par quoi l’intimité s’établit entre ces jeunes représentants de classes différentes. Un jour, je crus pouvoir me permettre, à l’égard de cette brave pipelette, une innocente plaisanterie: «c’est comme ça—lui dis-je—que vous permettez à vos gosses de fréquenter des altesses.»

—«Soyez tranquille—me répondit-elle, avec un bon regard et un fin sourire—j’ai pris mes renseignements.»

Une autre imprudence de la Charité, ce fut encore la collision du ballet russe et des amateurs. Cette grande vague chorégraphique venue du Nord, se mit à irriguer les salons, après avoir arrosé la scène. Des princesses avaient déçu Érato, de non moindres défièrent Terpsichore. La bienfaisance était le prétexte; des altesses acceptaient la présidence; on les installait sur des fauteuils spéciaux, qui jouaient les trônes. Mais cette fois encore, l’ironie intervenait, qui remettait tout en place, en faisant sourire. Deux de ces têtes semi couronnées s’étaient partagé un spectacle, au lendemain duquel l’une d’elles disait à son visiteur, et toujours au nom de la Charité: «je ne vous donne aujourd’hui que la moitié d’un doigt, parce qu’hier, vous avez serré la main de ma plus mortelle ennemie.»

—«Il n’y a pas à se le dissimuler, l’aristocratie a perdu de son prestige—dit Albert Charmant.—Depuis la mésaventure advenue à la Duchesse de Ruys, je vois une différence entre la boîte de Pandore et une couronne fermée. C’était quelques années avant l’apparition de l’automobile, et la grande dame voyageait en landau découvert, avec des amis. Se jugeant incommodée par un voiturier qui roulait bon train, sur la même route, à quelques mètres en avant, elle le fit héler, par un de ses élégants compagnons. Le bonhomme, probablement sollicité par des obligations impérieuses, ne s’arrêta pas sans maugréer, et le jeune gommeux lui lâcha son placet: la personne qu’il avait l’honneur d’accompagner ne souhaitait rien moins que de voir notre homme lui céder le pas, se mettre à la remorque, à cause du nuage qu’il soulevait, et qui gênait l’auguste voyageuse, laquelle n’était autre que Madame la Duchesse de Ruys.

«Pour l’émission de ces derniers mots, l’ambassadeur revêtit le sérieux et employa le timbre ondoyant, dont Monsieur Waldemar avait usé pour annoncer qu’il était mort.

«Le bonhomme écouta sans trop de patience, toisa l’envoyé, puis se contenta de répondre: «vous pouvez dire, de ma part, à Madame la Duchesse de Ruys… que je l’emmielle.»

«Puis ayant fouetté Cocotte, il se remit à poursuivre sa carrière, comme le dieu du poète, en versant, lui, des torrents, non plus de lumière, mais de poussière, sur ses obscurs blasphémateurs.»

—«Je vous préviens, mes maîtres—dit Raoul d’Hyères—que vous n’en avez pas fini, si vous laissez Albert Charmant s’égarer sur le terrain des histoires blasonnées. Arrêtez-le en route; ce n’est pas malédifiant, mais ce n’est pas non plus très gai. Enfin et surtout, gardez-vous bien de le croire sur parole, il est très capable d’inventer.»

—Charmant fit semblant de ne pas entendre et continua: «quand la Duchesse de Saint-Rémi commença d’avoir des doutes sur la vertu de sa belle-fille, elle se rendit seule à la chapelle du château, s’agenouilla devant l’autel, et dit: «mon Dieu, si ma bru n’est pas coupable, faites un signe.» Le signe ne s’étant pas produit, la belle-mère en conclut qu’il fallait sévir.»

—«Notre chère Marquise, n’est pas loin de ressembler à la Duchesse de Saint-Rémi—dit avec grâce, le Prince de Belval, en regardant Madame de Saluver.—Figurez-vous que, tous les soirs, en se couchant, elle demande à Dieu l’abaissement de deux personnages, dont l’élévation ne repose pas sur des assises sérieuses. C’est mettre Dieu dans l’embarras. Outre qu’il aurait trop à faire s’il lui fallait entrer dans de pareils détails et redresser des torts de ce genre, comment accorder ce qui n’est pas possible? Or, il n’est pas possible d’abaisser ce qui n’est élevé que sur un mensonge. Dieu s’en tire (il s’en tire toujours!) en se souvenant qu’il est le Dieu de Malebranche, et que ce philosophe lui permet de se retrancher derrière l’alibi de ce raisonnement: «Dieu n’agit pas par des volontés particulières.»

«Mais il ne faut pas, pour cela, désespérer, Marquise. Rien n’empêche le Dieu du philosophe, d’être aussi le Dieu du bon goût, et par suite, de se ranger naturellement à votre avis, sur le compte de ces deux «grosses légumes», auxquelles il destine, je veux le croire, non point hélas! pour vous faire plaisir, puisque ce n’est pas dans sa nature, mais de sa propre impulsion, à l’un, le fouet d’Héliodore, à l’autre, la mort de Sennachérib.»

—«Celle de la Duchesse du Var fut pathétique—reprit Charmant.—Jamais lit «à la duchesse» ne mérita mieux son nom. Cette presque-reine y agonisait, surprise d’obéir pour la première fois, et que la mort se permît de franchir son seuil, sans y avoir été invitée.

«Les «frisons» étaient alors à la mode, pour la coiffure, et cette grande coquette en avait porté de postiches. Ils n’étaient plus là, mais leur place restait, sur ce front livide, et baigné d’une sueur d’angoisse. Elle feignait de les remonter, d’un geste habituel, machinal, devenu inutile, puisqu’on les lui avait retirés, et dardait un coup d’œil angoissé, qui hésitait entre le miroir de la toilette et l’ivoire du Crucifix.

«Ses enfants, muets, debout, projetés par l’horreur et, je veux croire, par le chagrin, contre les murs rehaussés de la chambre d’apparat, regardaient mourir une duchesse.»

—«Pourquoi ne racontez-vous jamais que des histoires de duchesses, Charmant—dit Myrtil Trust—et jamais des histoires de Princesses?»

—«Parce que les premières occupent un tout autre rang dans l’ordre nobiliaire, mon bon ami. Il y a autant de différence entre les unes et les autres, qu’entre une canonisée et une bienheureuse, et même davantage. Vous me direz qu’il y a aussi princesses et princesses, vous avez raison; mais le public n’y voit pas plus de différence qu’entre un vers de la Duchesse de Verluise et un vers de Madame de Noailles. Regardez un peu autour de vous. Le célèbre mot «c’est nous qui sons les princesses», quelle fille d’Ève ne pourrait le dire, aujourd’hui, pour peu que lui en vînt la fantaisie? Au pays des lautars, par exemple, s’il se trouvait par hasard (ce qui est peu probable) un mâle sans couronne, il se rencontrerait peut-être une fille amoureuse pour le prendre sans vergogne; mais si le cuisinier n’était pas prince, on ne le prendrait pas.»

—«L’avarice de la Duchesse du Mont était célèbre—dit Belval—elle invitait, le Vendredi, pour économiser la viande. Quand l’invité faisait la grimace, le Duc disait: «ma chère, vous auriez bien pu commander une côtelette». Et l’amphitryonne de répondre: «le tout est de savoir, mon ami, si on a la dispense.»

«Quand mon tour vint, je répliquai allègrement: «j’étais en règle, Madame; j’ai justement retrouvé, dans mes papiers de famille, deux parchemins, dont l’un me reconnaît le droit de faire dire la messe sur des autels portatifs, et l’autre, non seulement de manger gras, les jours maigres, mais de faire participer à cette faveur toute la compagnie de ceux avec qui je me trouve. Ce n’est donc pas seulement une côtelette que vous auriez pu faire faire pour moi, mais encore une pour chacun de vous, et je regrette que ma négligence à vous renseigner vous ait privés de cet avantage.»

—«Et voilà—gémit Armel de Syringe—comme vous vous exprimez sur le compte de nos coryphées!»

—«Dites choryphées—cria Madame Gyspa—si je m’en rapporte à l’orthographe innovée, en première ligne d’un article de tête, par un portraitiste cher à Monsieur de Diaghilew. Ce qui me fait me convaincre, une fois de plus, que les peintres qui donnent dans les lettres, se montrent d’une grande générosité alphabétique. Ils font pleuvoir voyelles et consonnes, comme si elles ne leur coûtaient rien, et traitent les grammaires comme des vessies.

«Musset a parlé d’un dessinateur qui «avait un gentil brin de plume à son crayon.» J’en sais qui ont toutes les plumes du geai, à leurs brosses de soies.»

—«Quoique je n’approuve pas toujours toutes vos jérémiades au picrate—dit Madame Stryge—il me faut bien, cette fois, me ranger à votre avis. Quelques-uns de ces malheureux qui ne peuvent laisser ni les tableaux tranquilles, ni les cités en repos, organisent une petite exposition consacrée à la «Reine des Lagunes». D’Annunzio et Barrès sont mis en avant. Quelques lignes tombées de la plume de l’un ou de l’autre de ces nobles célébrants, consacreraient l’office. Pas du tout, c’est Blanche qui jase, et je vous assure, d’un ton qui ferait envie à une trompe-marine! Après s’être exprimé sur «la joie des adolescents qui sentent leurs muscles saillir», il ose bien écrire «notre génie» en parlant de la corporation des Tintoret contemporains. On regrette de ne pas être peintre, pour se sentir en droit de lui répondre; «parlez pour vous!» Ce que l’on peut, du moins, faire, c’est répéter le mot de Veuillot, s’exprimant sur le compte d’un cacographe: «compère Jourdan, vous donnez un parfait exemple de mal écrire». Compère Jourdan vit encore.»

—«Ces amphibies de la plume et de l’huile—dit Timon—obéissent à l’émulation de Vasari, de Fromentin, de Rossetti et d’Albert Besnard, pour ne citer que ceux-là, qui les invitent à cumuler deux arts. Le jeu ne va pas sans danger. C’est comme écrivain que le second a produit son chef-d’œuvre. Quand au troisième, Whistler disait que les peintres le tenaient pour bon écrivain et réciproquement. Il est naturel que le désir de donner une forme à ses conceptions hésite entre la ligne et l’écriture; cela se voit fréquemment chez les littérateurs; Gautier et Musset en fournissent deux exemples, et chez nous, aujourd’hui, Bataille. Un beau jour, l’une de ces deux vocations l’emporte et, comme je viens de le prouver avec Fromentin, ce n’est pas toujours celle qui mène à l’œuvre maîtresse. Les professeurs n’y sont pour rien, heureux quand ils ne gâtent pas tout; mais par bonheur leur faible force ne saurait même aller jusque là. Ce ne sont presque jamais des maîtres, surtout en peinture. Quand j’entends de jeunes naïfs m’énoncer avec une espèce de fierté, le nom de ceux qui se permettent de leur donner des conseils, dans des ateliers à la mode, j’ai envie de leur dire: «cachez ça; ou bouchez-vous les oreilles.» Mais si je n’écoutais que mon intérêt pour ces néophytes, j’irais, jusqu’à leur dire: «passez au fil de vos appuis-main, ces solennels barbouilleurs, non sans avoir passé à tabac les croûtes de leur boulange. Évidemment un jeune homme qui apprend à écrire sous la direction de l’auteur des Lettres à Françoise, ne pourrait pas prétendre à donner un pendant aux Pléiades.»

—«Pour en revenir aux Grands—dit la comtesse Ziska—Arthur Meyer va faire jouer une pièce, destinée naturellement à purifier l’hermine, à blanchir l’albâtre et la neige. Qu’attendre d’autre, d’un pareil auteur? Ce qui me chiffonne, c’est que l’ouvrage sera joué aux Bouffes; un mot qui retire du sérieux à la chose. Elle est intitulée: «Ce qu’il faut taire».

—«Mais, ce qu’il faut taire—proposa la même voix aigre, plusieurs fois entendue, sans attribution de personne—est-ce que ce ne serait pas tout bonnement le texte?»

—«C’est un grand tort—dit Giuseppe Armide, un combattant célèbre par sa douceur—que de toujours plaisanter sur les sujets graves; je n’y reconnais pas un bon moyen de réagir contre des maux, que l’on n’a plus ensuite assez de larmes pour pleurer. J’ai vu l’image représentant une répétition de l’ouvrage dont j’entends parler. Elle est éloquente. L’auteur de Ce qu’on doit taire se voile la face, en songeant à Ce qu’on pourrait dire. Évidemment il fait appel à l’Agneau de Dieu, qui efface les péchés du Monde. L’Agneau répondra-t-il, ou se contentera-t-il, pour cette fois, de députer le Bouc Émissaire?»

Un journal traînait sur une table. Il contenait un article sur le souverain de Monaco, une page se terminant sur «la sollicitude d’un Prince qui, une fois de plus, aura mérité le beau titre de protecteur des Arts.»—Une griffe inconnue avait ajouté ces mots, à l’encre rouge: «mais pas des pendus.»

Qui avait écrit cette inconvenance? La maîtresse de la maison fit disparaître la feuille; mais pas assez tôt pour que celle-ci n’eût scandalisé déjà beaucoup de visiteurs.

Un imbécile risqua un parallèle entre Louise Collet et Marguerite de Pierrebourg. Robert de Montesquiou, désagréable, à son ordinaire, et qui était présent, s’insurgea, sans, d’ailleurs, bien savoir pourquoi, puisqu’il n’avait rien lu, ni de l’une, ni de l’autre. L’imbécile insista: mêmes prénoms anodins, même fécondité, mêmes faveurs académiques, etc. Restaient les styles. Ici la lutte devenait difficile, avec l’antagoniste, qui était ferré et qui, à vaincre sans péril, triompha sans gloire.

Monsieur Arsène Alexandre formula, de nouveau, cette fois vivâ voce, le jugement qu’il avait exprimé dans une de ses critiques écrites, sur le portrait de Monsieur Jean Cocteau par Monsieur Jacques Blanche, à savoir qu’il tenait cet ouvrage pour «un morceau très poussé». Les uns opinèrent, les autres ricanèrent, sans queue ni tête, sans rime ni raison.

A la fin le tumulte se déchaîna, des répliques fusaient. Quelques-uns se mirent à faire de l’esprit comme les diplomates, dans les pièces à succès d’il y a trente ans. D’autres se contentèrent d’éjaculer des bêtises abracadabrantes.

—«Madame Tourte se demande si elle va se faire peindre par Laszlô, ou par certain imagier, qui ne brille pas par la vigueur des touches.»—«Parfaitement, elle hésite entre la peinture hongre et la peinture hongroise.»

—«On annonce un bal de Pierrettes et un bal de Pierreries.»

—«Le premier fera travailler les couturières; le second va donner de l’ouvrage au Mont-de-Piété.»

—«Il paraît que Lavedan a écrit une préface pour Madame Stern».—«Ça n’est que justice, Becquières avait eu la sienne. Il ne faut pas faire de jaloux.»

—«La Marquise de Saint-Paul se dispose à faire le tour du Monde.»—«Ça, c’est injuste. Pourquoi le Monde ne ferait-il pas plutôt le tour de la Marquise?»—«Ce serait plus long!»

Quelqu’un posa une question, que le tumulte empêcha d’entendre. L’Auteur du Retour de la Comtesse fit une réponse charmante, qui, malheureusement, se perdit dans le brouhaha.

Ici se place un épisode singulier, plutôt regrettable. Dans une serre voisine, on avait installé une volière, laquelle contenait certain bird laughing, étrange oiseau rieur, rapporté de voyage, par un ami. Des Savoyards s’entretenaient d’un Prix littéraire, récemment fondé, par une Revue, au nom de l’auteur de la Chartreuse et décerné à Monsieur Boulenger; à ce propos, ils lurent ce passage d’un article consacré au bienfait, par un quotidien à portée du groupe: «par là, le Prix Stendhal, qui rattache l’effort des jeunes auteurs à tant d’immortels chefs-d’œuvre de tradition Française, de la Princesse de Clèves à Cruelle Énigme…»

A ces mots, on ne sait pourquoi, l’oiseau partit de cet éclat de rire machinal et strident, qui retentit avec une si frappante sonorité, dans quelques jardins zoologiques. La lecture en fut irrespectueusement interrompue. On voulut la reprendre. L’oiseau recommençait; ainsi à plusieurs reprises. Il fallut y renoncer. Le sarcastique volatile eut enfin le dernier; la victoire lui resta.

*
* *
—«Timon dit alors à Lévèque: «Huysmans a écrit une belle chose, il a écrit que l’espace supplémentaire, demeuré vide, sur la croix, autour du corps de Jésus, était destiné à se voir rempli par nos sacrifices personnels. Je discerne quelque chose de similaire dans le rire de cet oiseau, qui rit pour les forfaits médiocres, auxquels le rire humain fait trop d’honneur.

«De ceux-là je pourrais vous étiqueter quelques échantillons, entre tous, curieux, que je préfère garder pour mon musée secret, en égoïste de l’iniquité et en collectionneur de l’exécrable.

«Ce que ces exemples offrent, par-dessus tout, de surprenant, c’est l’association du criminel et de l’ordinaire. Cela seul a de quoi surprendre un logicien et, selon moi, de le désobliger. Il y a des types auxquels s’assortit le maléfice, comme un ruban soufre à une chevelure sombre; mais quand cette parure et cette toison se retrouvent dans de petits complots, sous de petits complets, pour ne pas dire derrière de petits comptoirs, comme s’ils appartenaient à Madame la Ressource, à Jenny l’ouvrière ou à Birotteau junior, cela tout d’abord apparaît fâcheux, parce que c’est diminuer l’Esprit du Mal que de le prendre pour un courtier marron ou un courtaud de boutique.

«Pourquoi des figures faites pour poser devant Machiavel (ce qui serait joliment chic!) se comportent-elles comme si elles étaient des modèles de Pierre Grassou? Cela aussi, c’est peut-être bien un effet de l’influence américaine qui, là encore, trouve le moyen de prouver que tout peut se convertir en trust, comme se mettre en cuisine, et que le fiel, la jusquiame et l’acide prussique peuvent prétendre au titre de denrées et à la désignation de «plats du jour», non moins que la moutarde, les cornichons et le macaroni à l’Italienne.

«J’entends bien que vous me direz, de mes sujets (qui sont des premiers sujets, je vous prie de le croire!) qu’ils représentent proprement ce que l’on est convenu d’appeler des «natures ingrates», dans toutes les acceptions de ce mot terrible, parce qu’il reste banal dans son usage, tout en demeurant féroce dans ses significations. Ce n’est pas tout à fait juste. L’ingratitude est un simple réflexe laid, dont le fonctionnement est connu et presque immanquable. C’est le compteur des bons offices, qui s’insurge, manque à son devoir et pince au lieu de marquer. Aux spécimens que je veux dire, moi, s’ajoute quelque chose de risible dans le minable, qui en fait des variétés, non tributaires de dents mordantes, ni de lèvres franches; il y faut un bec, chargé de moudre de l’ironie impersonnelle, non correspondante à des sentiments, qu’il sied de réserver, qui ne doivent pas se commettre. Ah! l’humanité n’est pas belle quand elle s’y met, elle rend des points aux cobayes. Si l’on composait des sérums avec la viande de ce monde-là, ils feraient éclater les ampoules, non pas de vindicte et de colère, mais de dédain et d’ennui.

«L’oiseau fait donc très bien de rire pour cela, et certainement il le fait. Écoutez son ricanement qui n’est pas mélancolique, mais bien plutôt mécanique, il se déclenche comme par un clapet. C’est l’automate de l’expiation; il ne lave pas les péchés du monde, avec des larmes, il les balaye avec de l’hilarité. Le moulin à prières des Hindous implore à vide et à sec; ce moulin à ricanements venge à froid des ingrats amorphes, qui ne savent pas s’élever jusqu’au forfait ayant de l’allure et qui, insuffisamment organisés pour la trahison, la déshonorent elle-même et confondent un crime avec une crotte.

«Les réflexions sur l’ingratitude pèchent, comme on dit, par la base. Notre façon à nous, c’est la pitié que nous inspirent les individus forcés de rentrer en eux-mêmes, quand leurs âmes sont méphitiques. Erreur! Ils s’y sentent aussi à l’aise que certains revendeurs, en des cambuses dont les relents nous prennent à la gorge dès l’entrée. Leurs confrères, qui viennent les visiter, sont, eux, par contre, si charmés par l’odeur de l’acétylène, associée au souvenir d’un passage de chat, qu’ils se croient chez le parfumeur. Les gens qui mangent de l’ail échangent impunément des haleines viciées.

«Ceux qui installent des épiceries dans nos Églises désaffectées, n’ont pas de regards pour une relique oubliée, ou une Piéta qui subsiste. Ils supputent le nombre de pots de cassonade que peuvent contenir les spacieuses et glorieuses armoires d’une sacristie heureusement épargnée, et se demandent combien le tabernacle, habitué aux azymes, peut renfermer de gros sous, qui valent bien les hosties.»

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* *
Une compagnie juvénile, dédaigneuse de parlottes transcendantalistes, s’était installée dans un retrait pour s’amuser d’un jeu nouveau: si vous n’étiez pas vous, qui voudriez-vous être?

C’était un groupe aimable, vif et intelligent qui, sans souci de l’angine de poitrine, usait, abusait de la cigarette, incessamment collée aux lèvres et humiliait, en les désespérant, des maisons mal pourvues de cendriers. Timon avait trouvé un gentil surnom pour les dignitaires de cette association sympathique, il les avait surnommés «les bouts dorés». Deux agréables sœurs, que j’entendis appeler Elaine et Nicaise, paraissaient en diriger les spirales avec grâce et autorité. L’une d’elles était coiffée d’une bandelette en étoffe turquoise qui ressemblait à un bandeau de colin-maillard, relevé, passé au bleu et passé diadème.

—«Ce n’est pas malin—cria Duplex—je suis comme tout le monde, parbleu! je voudrais être Madame Boursin ou Mademoiselle Colonna Romano.»

—«Vous avez raison, Duplex—dit Timon, affectueusement—vous avez mille fois raison. Etre l’une ou l’autre de ces bienveillantes dispensatrices du quibus de deux millionnaires, apparaît comme un sort d’autant plus enviable, que la première s’en acquitte avec beaucoup de munificence, et que la seconde y associe grâce et jeunesse. Mais enfin tout le monde ne saurait prétendre à de si fastueuses destinées. Il existe des légataires plus modestes. Celui de Chancellar Crafts, de Boston, n’est-il pas, lui aussi, digne d’envie? Témoigner bruyamment sa reconnaissance, n’est-ce pas une façon de la ressentir mieux? Or, il peut, lui, l’aboyer, puisque c’est un caniche, et qu’il y ajoute de s’appeler Pété.»

V
Les Péripatéticiens assis.
Il serait excessif de citer, à propos de ces discordantes palabres, le vers de Madame Valmore, sur les troubles de Lyon:

«L’air n’a pu balayer tant d’âmes courroucées.»
Pour rendre à l’atmosphère du lieu son calme antérieur, il suffit de l’ouverture d’une porte de salle à manger, offrant à nos discoureurs de s’en aller tondre le pré d’un buffet, de la largeur d’une langue bien pendue. Et le salon reprit sa figure mondaine.

La maîtresse de céans vint s’en assurer et s’éloigna satisfaite. Elle portait, piquées dans son chignon, deux belles plumes en forme de couteaux: «avant qu’il soit une heure—dit Timon—ces deux plumes seront dans deux cabinets de rédaction. L’une est destinée à Gabriac, l’autre à Flament, qui, l’un et l’autre, vont s’en servir pour nous apprendre que tout cela était très bien. Elles sont en forme de couteaux, mais ils retrancheront… le tranchant».

Une jeune fille était bien jolie; elle ressemblait à une nymphe de Fénelon, par suite, à une nymphe chrétienne, même un peu dévote, et dans la grâce de laquelle il entrait d’Eucharis et de Sainte Blandine. Quand on lui disait qu’il ne fallait penser qu’à l’amour, puisqu’elle avait le bonheur de pouvoir l’inspirer, elle se mettait à rire, comme si on lui avait dit une bêtise.

Une autre apparaissait plus impressionnante; elle avait l’air d’une canéphore sortie d’une frise et qui aurait laissé, au vestiaire, une corbeille qu’elle remporterait remplie d’objets de cotillon.

Ses cheveux se nouaient noblement et naturellement au-dessus de son front parfait. Ses yeux étaient d’un bleu qui tournait au noir, comme un ciel d’orage; son nez qui avait commencé avec noblesse, accusait, par le bout, la résolution de finir avec esprit. Sa bouche, fermée, faisait se rapprocher cette moue petite des bustes antiques, qui met en valeur l’amplitude du menton, puis s’épanouissait dans le rire, telle qu’une grenade dont les grains seraient blancs. Son col était une colonne reliant cette tête admirable à une stature de statue.

Les compliments paraissaient lui déplaire et elle les recevait en plein visage, sur ses beaux traits, à la fois réjouis et offensés, comme une pluie de confetti anodins, tout de même un peu déplaisants.

Il en résultait que sa rencontre, après avoir rempli d’extase et de mélancolie, laissait dans un état délicieux et angoissé, fait de ravissement et de désespoir.

Elle aurait dû s’appeler Athènè, ou tout au moins Athénaïs.

Sa mère, charmante, parlait d’elle avec l’orgueilleuse modestie du producteur d’un magnifique ouvrage, et qui s’éclaire d’une joie intérieure à le voir exalter sans réserve, mais avec respect.

Des compagnes, idylliques seulement, de cette Grâce héroïque, s’arrêtèrent devant une aquarelle, qui représentait une gerbe de la fleur de Cypris, dans des proportions hypertrophiées par le caprice d’un pinceau fameux, et la plus ingénue, les yeux hagards, chercha la formule de son éloge convaincu, pour ces phénomènes floraux poussés à l’extrême. Enfin, satisfaite de sa locution, ou désespérant d’en trouver d’appropriée, elle lança éperdûment: «ce ne sont plus des roses!»

Pour atténuer l’effet de ce compliment naïf, mais ambigu, un témoin parla d’un de ses amis, qui arrosait un Paul Néron avec du consommé, afin de lui assurer plus d’ampleur; et Madame Stryge demanda si les sujets botaniques obtenus, grâce à ce traitement, ne sentaient pas le Liebig.

Un jeune homme avait l’air si fatigué qu’il donnait envie de s’asseoir, et presque envie de dormir, pas du tout par impolitesse, mais pour lui en offrir l’exemple.

Un autre jeune homme n’était pas fatigué, celui-là, il avait dépassé la fatigue et paraissait ivre de pâleur. Il s’avançait entre les losanges du parquet en point de Hongrie, avec l’inconsciente et frénétique sérénité d’un somnambule en promenade sur la crête d’un toit. Une fois arrivé à sa destination, laquelle était un groupe d’amis, son visage eut une éruption d’expression qui le rendit agréable, mais qui ne semblait pas correspondre à ses préoccupations intérieures. Une semblable explosion se fit jour dans sa parole; il dit une chose qui était inexacte, mais qui n’avait pas non plus l’air de communiquer avec sa pensée et à laquelle, du reste, il ne semblait pas tenir.

Une dame portait sur elle de l’écriture de ce jeune homme, évidemment un billet doux. Tout de même, elle en laissa voir quelques traits et fit remarquer à quel point certains caractères indiquaient le despotisme. Les jeunes messieurs d’aujourd’hui sont despotes; c’est tout bénéfice, ils seront gracieux. L’autorité bien pratiquée sait que la grâce est une compensation revendiquée, non sans droits.

On n’ignore pas que la preuve graphologique de l’exigence est le t barré haut. Or, dans ce spécimen, cette barre s’élevait au-dessus de la lettre, comme le plat que les équilibristes font voltiger et tourner au-dessus d’une baguette. Mais cela ne suffisait pas au correspondant; pour montrer qu’il lui restait des caprices à satisfaire, il barrait les l.

Enfin, décidé à témoigner que son autocratie était plus grande encore qu’on ne l’avait cru, il résolut de concilier ce qui était élégant, qui était lui, avec ce qui ne l’était pas, que représentait une Américaine chevronnée, chevrotante et monumentale. Je ne dis pas qu’il la contourna (ce n’était pas possible, le contenant ne pouvant se proportionner au contenu) mais il la fit tourner, pas comme une valseuse, mais comme une table, pas un guéridon, une table de salle à manger.

Un amoureux paraissait suspendu aux lèvres de sa voisine, tel qu’un chevreau qui broute une branche de cytise. Il émettait, presque rayonnait un effluve de tendresse dont il paraissait imbu, comme, de parfum, une éponge de cassolette. C’était un enjôleur, plutôt qu’un séducteur, plus soucieux de se manifester à son gré et selon son goût, que de faire une conquête, et d’arriver à des fins, dont les moyens exigent un effort supplémentaire, et de couronner son entreprise. Parmi ces moyens, il en avait inventé un qui lui facilitait beaucoup l’art de persuader et de plaire. Assis un peu plus bas que son interlocutrice, un tel état d’infériorité voulue donnait à ses déclarations l’air d’être des oraisons. De ce fait, la dame se sentait devenir une sainte, qu’elle était contente d’être sans se déranger, et sans en courir les risques. Ses réponses en héritaient naturellement un air d’exaucer, qui transforme la joie en une gloire. Tout cela se ramenait ainsi, en réalité, à une question de statique, de plan et d’étage. Une marche plus haut, les mêmes paroles se seraient échangées d’égal à égale, et montées d’un degré, auraient ressemblé à des ordres.

Quand l’interlocuteur se fut éloigné, un dénigrant vint demander à la belle son opinion sur l’absent. Elle répondit: «il a de jolis cheveux noirs, qui le couronnent sans le décoiffer, des yeux souriants, une lèvre inférieure appétissante et bien dessinée, un timbre de cuivre voilé. C’est beaucoup pour un seul homme.» Puis elle ajouta gaminement: «et peut-être n’a-t-il pas que ça..»—Ce n’était point mal rédigé pour une étrangère. L’autre se le tint pour dit.

Plusieurs figurants se distinguaient encore. L’un d’eux se montrait si attentif à une conversation imagée, qu’il paraissait écouter avec ses yeux, au moins autant que regarder. Certaines prunelles ont comme une manière d’entendre, ainsi que certaines bouches ont presque une façon de voir, entr’ouvrant la rieuse ou sérieuse paupière des lèvres, sur le point lumineux des dents.

Un autre offrait, en son visage, quelque chose d’insolite, que tout d’abord on ne s’expliquait pas, puis qui devenait agréable, c’est qu’il avait les yeux nus; je veux dire dénués de cet enveloppement circonspect ou hypocrite, qui empêche d’ordinaire le regard de sortir droit. Le sien venait vers vous avec sérénité, avec simplicité. Comme votre enquête avait préparé le regard perçant, capable de traverser les visières, elle se voyait dans la condition de quelqu’un qui, ayant pris trop d’élan, se trouve projeté beaucoup plus loin qu’il n’aurait voulu, jusque dans l’âme de cet être sincère et, parmi des ténèbres indistinctes, y goûtait une fraîcheur pareille à celle d’une chambre bien close, garantie, au fort de l’été, contre les ardeurs du soleil.

Un autre jeune homme, étranger, celui-là, semblait se faire une haute idée de son prestige physique, et de son action sur les sens. En foi de quoi ses camarades l’appelaient entre eux: «le fils fol de son corps».

Un quatrième, qui n’était pas corse, portait un corset, et avait porté les cheveux plats. Il ne les portait plus, erreur regrettable, car il les avait remplacés par un décoiffage systématique et, de plus, irritant, parce qu’il semblait tout d’abord indescriptible, sans l’être tout à fait, et puisque, pour ne plus en reparler, on préférait en dire qu’il se répandait sur l’occiput, comme un liquide hors d’une casserole. C’était, en réalité, un moyen de se tenir toujours prêt, pour singer, à première réquisition, un modèle chevelu, dont les ondulations serpentines conservaient du moins la distance qui peut assurer au serpent à sonnettes de ne pas être confondu avec l’orvet.

Le modèle qui, pour se montrer intolérant, n’en était pas moins charitable, ayant vu ce jeune homme préparé, faire irruption dans une matinée, se tint à distance du salon d’exhibition, pour ne pas priver le malheureux de toucher son cachet, qui d’ailleurs, n’était peut-être que des bravos d’imbéciles.

Un dernier apparaissait si agréable qu’il faisait penser à quelque chose de vivant qui aurait remporté un prix dans une exposition, mais on ne savait pas bien de quoi. Celui-là se faisait présenter à tout venant, quand la tête lui plaisait, sans même s’informer de la qualité des personnes. Il se trouvait ainsi forcément ne pas traiter avec assez de cérémonie, des gens qui le dépassaient de beaucoup, puisqu’il les fréquentait sans s’en douter, et témoigner de la considération à des non-valeurs. Il désignait ses relations comme on choisit un vêtement, rien qu’à regarder l’étoffe. Ceux qui se préoccupent de la trame font une meilleure affaire.

Madame Paquet ressemble à une Diane qui aurait acheté un fond de mercerie. Ses flèches ne sont plus que des épingles, et ses lévriers que des toutous. Son croissant, au lieu de représenter celui de la lune, a plutôt l’air d’un quartier de pomme, d’une tranche de sucrin ou de «tête de mort». Et ses dents sont si mal rangées que, si les tiroirs du magasin ne connaissent pas plus d’ordre, les affaires de la boutique ne doivent pas prospérer.

Les deux sœurs Courton sont jolies; mais l’une pèche par la tête, l’autre par les pieds. Avec la paire on en ferait une bien. Ce sont des sœurs Siamoises, qu’il faudrait, non pas séparer, mais réunir, de par la formule inversée d’un jugement de Salomon, chargé, non de trancher, mais de rapprocher.

Une blonde délicate et préoccupée de spéculations, avait un sourire léger, continuellement ouvert sur des calculs; et son teint d’églantine tendait une fausse transparence sur son âme de Médicis de Francfort.

Comment passer sous silence un jeune écrivain qui travaille dans le goût correct, périodique et un peu massif de la célèbre Madame Bulteau. On l’a surnommé Fœminus, naturellement. Il s’entretient avec l’aimable Comtesse que tout le monde reconnaîtra, quand nous aurons dit que son visage agréable, mais un peu fuyant, ressemble à une noisette à laquelle on aurait fabriqué un nez, en y plantant une amande.

N’oublions pas une vieille demoiselle hargneuse et désobligeante, sévère sans droits, irritée sans pouvoirs, ambitieuse sans prestige. On sentait qu’elle ne prétendait à rien moins que représenter la haute sagesse et la dictature imprescriptible, en un mot qu’elle se faisait juge des choses, comme une employée de la poste, qui vous fait porter un télégramme avec vingt-quatre heures de retard, parce que le texte ne lui a pas paru motiver plus de hâte.

Elle s’entretenait avec une voisine, pareillement pénétrée de sa propre importance, et qui le témoignait en ne se levant, ni pour or ni pour argent, quoiqu’elle ne dédaignât ni l’un ni l’autre. Cette dernière était assise, comme la magistrature, et coiffée comme Sainte Catherine devenue épouse et mère et qui, pour n’avoir connu ces deux états que sur le tard, leur devait finalement cet état de siège.

Toutes deux supportaient, plutôt qu’elles ne recherchaient la conversation d’une quasi-contemporaine de Madame Doche, et de qui la crinoline s’était dégonflée, en même temps que les rondeurs célèbres et les prétentions justifiées. Celle-là, on l’avait surnommée: la Dame aux Chamellias.

On se montrait encore une sexagénaire flambant pour les gigolos, et qui prenait feu à leur endroit, comme de l’étoupe. Timon affirmait qu’au début de ces incandescences, prêtes à enflammer cette commère, elle donnait envie de lui jeter au visage une de ces boules ignifuges, suspendues dans les couloirs de théâtre, et dont le contenu extincteur asperge l’incendie naissant, d’un liquide qui le réprime. Non loin d’elle se détachait encore une contemporaine aux origines mâtinées d’aristocratique et de plébéien; sa conversation s’en était toujours ressentie, et présentait une sorte d’arlequin verbal du parler moyenâgeux et de l’argot faubourien, qui faisait s’entre-choquer le style du fabliau avec l’usage de la langue verte.

Un jour qu’elle achevait un goûter de chasse, en nombreuse compagnie, elle redemanda du fromage, en le désignant d’un nom à peine compréhensible, tant il était spécifique, puis leva la séance, sur ce propos mi-parti: «assez sacrifié aux beuveries et à la ripaille, de plus nobles soins nous réclament; palefrois et haquenées s’ébrouent d’impatience, la meute donne de la voix. Ça pue la violette et les rossignols gueulent comme des ânes, foutons le camp d’ici!»

Enfin, une invitée, peut-être tout simplement atteinte d’un compère-loriot, portait un bandeau sur les yeux. Timon dit: «il ne faut pas rater ça; l’occasion est rare de rencontrer dans le monde, une personne au visage barré par cette faculté de discerner, laquelle n’est autre que l’impossibilité de choisir. Allons saluer cette dame, qui n’est peut-être rien moins que la Fortune elle-même. Elle ne saurait, hélas! nous jeter un regard favorable; mais son châtiment sera de ne pas nous voir.»

Madame des Cinq-Cerceaux s’avança, crochue; elle portait un de ces colliers dits de perles, autrefois obtenus par le patenôtrier Jacquin, en faisant adhérer des écailles d’ablettes à des boules de cire. Quand elle fut à portée du groupe de nos arbitres, l’un d’eux murmura: «s’il était véritable, il vaudrait trois cent mille francs. Dans le cas contraire, il convient de réduire l’estimation de deux cent quatre-vingt dix-neuf mille neuf cent cinquante francs, pour commencer.» Elle entendit, et passa majestueusement.

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Sur ces entrefaites, les conversationnistes, que l’on croyait épuisés par les joûtes précédentes, reparurent ranimés par un Porto doré, comme les vers de Monsieur France.

—«Je sais, Timon—dit Elphaige—que je vais faire votre bonheur en vous contant une historiette. Ce n’est pas que je me soucie outre mesure de faire votre bonheur; mais passe pour une fois! J’ai rencontré, sur une plage, un peintre que vous n’aimez pas. Savez-vous ce qu’il a osé me dire? Il m’a dit: «je vous prie de croire que je me fais un devoir de vider moi-même mon pot de chambre, tous les matins.» Je vous livre le propos tel quel. Voulait-il me faire entendre qu’il tenait pour une forme de clémence, à l’égard des humbles, de leur épargner une besogne rebutante? Qu’en pensez-vous?»

—«Je pense—répliqua Timon émerveillé—que votre interlocuteur a réalisé son exegi monumentum dans ce mot sublime, qui prouve qu’il ne faut jamais se décourager. Toute une longue existence de stériles essais, ajoutée à un avenir sans plus de promesses, représentait la fausse amorce d’art, par laquelle la nature décevait un homme bien intentionné qui, d’un seul trait de génie, devait, un jour, se totaliser dans la révélation d’un geste quotidien et familier, plein d’abnégation, de pudeur et de bienséance, lequel offre encore le mérite de nous révéler la source de ses aquarelles et l’origine de ses lavis.»

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—«Vous le savez tous—reprit aimablement Elphaige—Timon passe pour avoir, non seulement ce que l’on est convenu d’appeler un mauvais caractère, mais ce qu’on est d’accord pour appeler une mauvaise langue. Ce n’est pas exact, il voit clair, c’est-à-dire souvent laid; et comme il parle franc, ses paroles ne semblent pas toujours agréables.

«Un soir qu’il dînait avec une amie, elle exigea de le conduire chez un jeune ménage qui faisait répéter des tableaux vivants. Le projet ne souriait guère au convive, encore moins la perspective de paraître s’inviter et venir en gêneur. La dame insista, fit jouer le téléphone, qui se répandit en acceptations abondantes. L’apparition n’en produisit pas moins son effet d’entrée d’Athalie. Le sacrifice cessa; c’était un sacrifice photographique. Les aimables comparses, les uns, les jambes velues dans des cnémides en papier, les unes, jouant les fellahines, avec des cruches de carton, s’enfuirent aux combles. Ils voulaient bien poser devant l’opérateur, mais pas devant l’observateur. La dame qui, peut-être bien, y avait mis quelque malice, et même un peu de vindicte, la dame était enchantée.—«Pas moins vrai, chère amie—lui dit cet épouvantail bienveillant—que vous avez amené la clavelée chez les moutons.»

—«N’empêche—continua Timon—qu’un rosiériste fameux vient de donner mon nom à une rose.»

—«Voilà un botaniste qui m’a tout l’air d’avoir la berlue—cria la Comtesse Ziska.—Il me semble qu’à sa place, et sauf votre respect, mon cher ami, j’aurais plutôt donné votre nom à une ortie.»

—«Vous voyez, belle dame, que tout le monde n’est pas de votre avis. Cet horticulteur a choisi, pour me la dédier, une églantine tigrée, dont l’allégorie me plaît fort. L’églantine est pour la grâce, le tigre est pour la griffe, et les pétales bordés de pourpre, font penser à des lèvres qui auraient goûté du sang d’Adonis.»

—«J’ai observé, Timon—dit Syringe—qu’à la suite de ce dîner cérémonieux où nos appétits boudèrent ensemble, que vous vous étiez mis à répandre, en faveur d’une jeune demoiselle favorisée, et d’un jeune seigneur privilégié, vos dithyrambes, pas toujours digestifs, sans peut-être assez vous souvenir que l’autre région de l’appartement contenait des adultes de marque.»

—«Mon cher—répliqua Timon—je n’aime pas les vains efforts. «Le semeur sème la parole», a dit un de nos maîtres, s’inspirant d’une parabole évangélique, inoubliable et inoubliée.

«Une margrave Autrichienne me paraît devoir posséder un cerveau de Klein ou de Rodeck. Le cuivre doré de l’un, de l’autre, le cuir repoussé me semblent parfaitement impropres à faire fructifier des semailles. Quant à la Princesse des Ruines, elle vous répond toujours comme si elle avait mangé du chiendent ou de la chicorée sauvage, à moins que ce ne soit les sauterelles du Précurseur ou les cailloux de Démosthène. Cela, non plus, n’est pas digestif. J’ai donc choisi deux cervelles tendres et réceptives, deux regards aimables et avides, pour jeter mes graines fécondantes et lancer mes tropes qui veulent germer.

«A ce propos, Duplex—continua Timon—vous m’avez demandé de venir me voir avec des amis. Voici ma réponse, que je vous permets de transmettre à tous les imprudents, qui se hasarderaient à souhaiter d’aller en visite chez Trophonius.

«Je ne veux plus de curieux, je ne veux que des cœurs. Les premiers sont légion, les autres sont rares. Ne vouloir que de la rareté, c’est l’élégance de l’âme.

«Les premiers, le lendemain du jour que s’ouvrait, devant eux, votre demeure, ne trouvent pas seulement un bloc-notes pour vous écrire qu’ils vous savent gré d’avoir introduit chez vous des inconnus. Vous représentiez, pour eux, un après-midi à tuer, une fiche mondiale à documenter, c’est trop, ou pas assez. En un mot, une personne qui, sans y être conviée, s’annonce comme devant accompagner des amis qui nous rendent visite, ne vient pas pour nous voir, mais pour voir.

«Un homme qui m’avait présenté quelqu’un dans ces conditions, non seulement se trouvait encourir la responsabilité de cette inadaptation aux circonstances, mais y ajouta, de lui-même, sans oublier un autre compliment, de me dire à peu près qu’il se croyait en visite chez Alcibiade, et peut-être même chez Héliogabale. J’en suis encore à me demander si cela voulait être aimable.

«On peut encore compter sur ceux qui souhaitent de vous voir et plus encore de vous entendre, pour cette raison simpliste qu’ils désirent s’approprier une intonation ou un geste, destinés à renforcer la singerie qu’ils font de vous, après des dîners, où on ne les invite que pour cela. Si donc ils étaient plus sincères, en ce qui me concerne, ils me demanderaient de régler leur addition ou de leur envoyer un bon de pain, ce que je me féliciterais de faire, pour leur épargner une démarche qui m’a toujours paru manquer un peu de probité, et beaucoup de décence.

«Notez que ce qui me fâche, dans ces procédés, c’est bien moins eux-mêmes que leur médiocre rouerie. Admettez qu’un de ces simulateurs se différencie des autres par le bon garçonnisme de me dire qu’il use de ces approximations pour faire vivre sa mère, je me ferais, mieux qu’un plaisir, un devoir de le seconder dans ses filiaux desseins et je donnerais des séances. Mais en dehors de ces conditions, je n’aime pas qu’on se paye ma tête.

«Donc, Duplex, résumons: quand vous m’amènerez des amis, qu’ils soient autant que possible, de bonne volonté, de bonne foi. Dans ce cas l’honneur sera pour moi, de les recevoir et de les fêter. Oui, tout est là. Ce que la duplicité a contre soi, ce n’est pas seulement, ni même surtout d’être laide, c’est d’être gênante. Elle entrave en retardant, elle stérilise en paralysant. Moi, par exemple, je ne suis pas double, du moins je le crois, puisque les choses désagréables, je les dis, assez pour faire cette preuve, pas assez pour la tourner en épreuve. Ceux qui me jugent déplaisant, de par ce trait, qu’ils tiennent pour un travers, quand c’est une vérification, ne comprennent pas ma valeur de bonne pièce, qui sonne franchement sur le marbre (hélas! le marbre de beaucoup de tombes!). Cette constatation seule devrait suffire à rassurer sur la sincérité de mes intentions.

«J’admets, Duplex, que ces aveux paraissent vous donner raison, quand vous dites qu’avec moi, «le stage ne finit jamais.» C’est ma façon de savoir de quel métal sont faits les gens qui m’accostent, autant dire s’ils méritent, ou non, d’être fréquentés, et je m’honore d’agir, en cela, comme faisait Obermann. Mais je prouve, en même temps, à ceux que j’aborde, et c’est ma justification, que je fais le change en bonne monnaie.—Ah! la monnaie, quel écueil pour les caractères, quand les circonstances les obligent à se vérifier devant un contrôle qui écoute, avec stupeur, ces gros rentiers témoigner d’eux-mêmes, en sonnant mat, qu’ils n’étaient que des soldats de plomb et des hommes de paille!

«Quand à vous, Russell—continua Timon—ne réclamez rien, ou je me fâche. Il ne faut pas être trop ambitieux, on ne peut vraiment tout avoir.

«Vous avez la Villa Sola, un cèdre bleu, des hortensias gris-perle, un chien fumeur, du café fumant, des valets à brandebourgs, de rares boutons de manchettes, des souliers de castor, des joncs de valeur, des prix de tir, et la liste de ceux de vos amis dont vous reproduisez les tics devant votre glace en triptyque, sans compter cette économique faveur de ne pas envier d’autres objets qui enchaînent et ruinent. Il en résulte que vous êtes mal meublé, mais que vous vous en excusez avec une grâce pleine d’impertinence, par des phrases dans le genre de celle-ci: «je vous conseille de ne rien regarder chez moi, car je crois qu’il n’y a rien de bien; cependant, je ne m’y connais pas assez pour en être tout à fait sûr.» Pour pouvoir parler comme cela, sans manquer de goût, il faut avoir au moins huit cent mille livres de rentes, ce qui ne gâte rien.

«J’oubliais un hôtel du Parc Monceau, presque au sein des ondes, et un pot de pittosporum. Enfin, je me suis laissé dire que, pareil à l’Empereur Vérus, qui ne portait pas deux fois les mêmes cothurnes, vous ne remettez jamais le même faux-col, ce qui atteste votre mépris pour les blanchisseurs, votre prédilection pour les chemisiers et votre respect de vous-même. Vous n’allez pas, je suppose, exiger encore, par-dessus tout cela, qu’une Providence gaspilleuse vous accorde d’écrire comme Georges Ohnet; or c’est bien cela que vous osez lui demander, puisqu’ayant décidé de vous adonner aux lettres, vous y joignez le désir de plaire. Il faudrait pourtant savoir se borner, être raisonnable.

«Je connais une dame qui a un bon mari, des enfants bien, des domaines seigneuriaux, des bijoux magnifiques; son destin doit jeter du lest pour éviter des dangers à toutes ces félicités supérieures. Dieu toujours juste et prévoyant, lui a donc envoyé les oreillons, qui la privent désormais d’entendre du côté gauche, ce qui n’est pas tous les soirs une infirmité, lorsque le tympan fermé concorde avec le voisin de moindre valeur. Malheureusement il y a le voisin mauvais coucheur, qui demande à changer de place, et bouleverse la table au dernier moment, comme moi, l’autre soir. Ma punition ne s’est pas fait attendre: j’ai dû me livrer à une incroyable gymnastique de sons. Comme un chasseur des pampas jette son lasso, je lançais les paroles, pour trouver, en tournant, l’entrée de cette caboche demi-close.

«Maintenant, cette moitié de nymphe aura encore accompli beaucoup de bonnes actions, qui lui donneront droit à un supplément de bonheur, Dieu lui rendra peut-être son oreille gauche. Elle entendra retentir comme un coup de canon dans son crâne droitier. Cela voudra dire qu’elle peut désormais compter sur deux tympans. Et parce que notre Créateur daignera se montrer plus généreux encore que de coutume, à l’égard de la nymphe perfectionnée, l’amphitryonne aura, ce soir-là, situé celle-ci à la droite de Chabert.

«Entendez-moi bien, Russell, il y a quelque chose à glaner pour vous, dans cet apologue. Ne devenez pas trop vertueux, ça vous vaudrait peut-être d’obtenir du Bon Dieu, qu’il vous accorde le style de Georges!»

—«Le style—dit Lévèque—ça n’est pas plus absolu que le reste, heureusement! Car alors, cela s’apprendrait, à coups de manuels, comme on apprend tout aujourd’hui, même à ne plus être timide. Des cuistres enseigneraient à placer le substantif, l’adjectif, le verbe, et tout ce qui concerne une phrase dite bien construite, en un mot à lui infliger un visage monotone, une attitude réglementaire et inévitable, qui ne permettant plus ni écart de linguistique, ni élan d’originalité, réduirait l’art de s’exprimer à un cliché méthodique, aussi déplaisant que le timbre électrique, par rapport à la sonnette vibrante, et que l’ourlet de machine à coudre, en regard du point perlé de l’ouvrière. «Garder avec soin, les singularités qui nous sont propres», le mot de Joubert, sur le caractère, s’applique aussi à l’écriture. C’est ennuyeux de répéter des mots célèbres; mais vraiment celui de Buffon, sur le style, est parfait de frappe. Si l’on ne rencontrait plus, dans la période, un bout d’oreille et une trace de doigts, elle équivaudrait à l’itinéraire sur le papier, d’un hanneton, préalablement baigné dans l’encre.»

—«Mais, mon cher—dit Centule—il y a beaucoup de ces hannetons-là dans la littérature. On peut même dire qu’ils y jouent un rôle prépondérant. Il y a d’abord Touche-à-Tout, qui me fait toujours rire. Quand je l’entends dire que Nietzsche avait perdu la raison, je pense que Touche-à-Tout ne perdra jamais la raison, et que c’est bien dommage.»

—«Ce que l’on peut affirmer—dit Delphin—c’est que les auteurs capables d’employer et de laisser subsister dans un texte définitif, des locutions aux sonorités du genre de celles-ci: «surtout toujours—qui quitte—qu’on connaît—jardin dont—mer de soupirs—les troncs forts»—ces auteurs peuvent être, par ailleurs, doués d’invention et d’ingéniosité, mais ne sont pas des écrivains-nés, et surtout, n’ont rencontré, ni parmi leurs relations, ni dans leur conscience artiste, le rhéteur à l’oreille sûre, qui les aurait sauvés d’offenser la nôtre. Et quand je dis l’oreille, c’est insuffisant; d’autres organes ont le droit de réclamer.»

—«Ce sont des attentats à la phonétique—dit Timon—je conviens qu’ils sont détestables; mais il y en a d’autres, ne fût-ce que les attentats au sens commun, qui ne valent pas davantage. Quelqu’un me dit avoir lu, dans un journal, à propos de Rodin, que c’était un «artiste charmant.» Je me méfie, même je reste encore persuadé qu’il s’agit d’une fumisterie; mais enfin, admettons que le rapporteur a dit vrai, cela me console d’un vieux déboire, qui m’était resté sur le souvenir.

«Quand j’étais jeune (et vous allez voir comment!) il y a longtemps de cela, on me demanda de réciter des vers, dans l’intimité d’un salon brillant; et, ma foi! sans désir de mystifier, par simple et sincère espoir de faire partager une émotion ressentie, je récitai Bénédiction. L’hôtesse qui n’était pas Arabe, mais aurait mérité de l’être, et même de recevoir mes adieux, comme il fut fait, supporta le choc, puis, lorsque la diction eut pris fin, me récompensa d’un: «c’est charmant», dont je ne saisis pas, alors, toute l’étendue. S’il voulait dire: «comme l’art de Rodin», je comprends que voilà portée à son comble de grâce et de gloire, une minute qui m’avait paru pesante, et qui, au contraire, planait.

«Depuis, j’ai lu, de Monsieur Brunetière, que chacun des mots composant le poème duquel je viens de parler, et que je continue à tenir pour un des plus beaux de la littérature universelle, semblait avoir pour mission de déshonorer ce qu’il exprime. Jamais rien, à l’égal de cette phrase, ne m’a paru chargé de déshonorer ce qu’il exprimait.

«Vous disiez, l’autre jour, Ghezo, que beaucoup de causes de morts subites restaient encore indéterminées. Ne pourrait-on en dire autant des sources du comique? J’en veux à votre fameux Bergson, de n’avoir pas, dans son volume sur le rire, prononcé même le nom de Baudelaire, qui s’est exprimé sur le sujet avec tant de maîtrise. Il dit, avec non moins de justesse, que le rire vient de la disproportion. Y en a-t-il une plus évidente que celle qui consiste à entendre quelqu’un parler, sur un ton protecteur, d’une œuvre qui le dépasse de bien des coudées?

«J’ai voué à d’Annunzio un culte, je ne dirai pas sans bornes, ce qui serait indéterminé, je dirai borné par l’admiration, l’insécurité, le fétichisme et l’intermittence. Par malheur, le nombre des points cardinaux est limité à quatre, sans cela, je trouverais, aussi aisément, toutes les vertus nécessaires à la transposition de ceux qui pourraient s’y ajouter. En attendant, je regarde les figures qui les allégorisent, comme dans un panneau de Mantegna, nouer autour du poète, des festons d’amarante et de belladone, de grenades et de mandragore. J’ajoute que je tiens le Forse che si pour le chef-d’œuvre de ses chefs-d’œuvre, sur le compte duquel ayant à s’exprimer, un chroniqueur n’a rien trouvé de mieux que de le qualifier «roman considérable».

«Ah! que ce considérable est, pour moi, plein de charmes!»

«Impossible de retrouver le nom du chroniqueur. Quant à d’Annunzio, c’est bien de lui qu’il s’agissait, j’en suis tout à fait sûr.»

—«Il ne faut jamais défier la disproportion,—interrompit Huddud,—j’ai lu, l’autre jour, un article sur Francis de Croisset, à propos duquel on citait Saint Augustin et Baudelaire. Si vous me dénichez quelque chose de plus rigolo que ça, je vous cède la palme; mais d’ici là, je vous préviens que je la garde, et je crois que c’est pour longtemps. Il est vrai qu’on citait aussi l’Académie Française, à propos du même; mais il y a peut-être des gens pour ne plus trouver ça comique; ça prouve que le rire a changé de forme, et qu’il n’est pas loin d’être fait comme les pleurs, quand on songe aux intentions de Richelieu.»—Madame Gyspa répondit: «Quand vous voyez décorer Mam’zell’ Vacaresco et Arnaud de Becquières, est-ce que vous pensez aux intentions de Napoléon?»

—«Vers la même époque, certaine revue, sans beaucoup de contenant, mais avec une vague couverture—continua Timon—m’ayant relancé, non sans instances, je lui offris de commenter, à son intention, le beau livre que je viens de dire, et j’envoyai mon manuscrit. Je reçus une réponse embarrassée. «Monsieur Faguet s’était exprimé dans un sens différent, à propos de cet ouvrage, et l’on ne pouvait rien publier qui parût donner un démenti à cet auteur.»

«Cependant, en guise d’épingles, je suppose, le Directeur me servait un abonnement gratuit de son périodique. Je retournai les numéros suivants, mais sans effet. Alors, ceux qui suivirent, je les renvoyai recommandés, de par un artifice postal, dont je ne regrettai pas le supplément de dépense, puisqu’il me sauvait de voir franchir mon seuil par un organe que j’avais cru tribune libre, et qui n’était que tribunal asservi.

«Ah! ces attachements à des convictions ne facilitent pas les carrières de presse! Une autre fois (c’était quelque temps après l’affaire Dreyfus) j’avais porté un article à une feuille monarchique. Le directeur me fit demander le retranchement de trois mots, qui étaient «aphrodisiaque» et «Anatole France». Je répondis que je consentirais à sacrifier le premier, bien qu’à regret, mais que les deux autres m’étaient trop chers pour consentir à leur abandon. L’article n’a pas paru.

«Cependant, à mesure qu’on acquiert le bon esprit de ressembler de moins en moins à l’auteur qui répond: «c’est le plus bel endroit!» quand on lui conseille une retouche, on attache plus d’importance au contenu de sa phrase, qu’à son contenant. Néanmoins quelques Académiciens se montrent encore chatouilleux (même un peu hors de saison) sur le point de vue typographique.

«L’un d’eux dépose au cours d’un grand drame d’assises. Sa déclaration, déjà faite et refaite, n’a plus qu’une importance de contre-épreuve; mais il représente la Coupole, par suite, le témoin décoratif, son attitude doit être étudiée, sa parole, à la hauteur du dôme. Entre les pièces à conviction, c’est lui qu’il surveille. Il s’appuie familièrement sur la barre, au lieu de s’y tenir droit, et soigne ses périodes. Mais ne voilà-t-il pas que, par malheur, le compte rendu les disloque; ce n’est plus seulement à l’existence d’un homme que le browning s’attaque, c’est aux tirades de l’un des Quarante, et cela devient grave. Interrogé, par-dessus le marché, comme psychologue de marque et de passage, sur le droit aux publications de correspondances, l’auteur a surtout souci d’une lettre, celle qu’il écrit pour rebouter ses membres de phrases, estropiés par le rapport. Et cependant que les membres de la victime sont désagrégés par le meurtre, l’euphuiste rajoute ceux de sa syntaxe démolie, comme un cycliste après une chute, ou tout au moins un voyageur, au sortir d’une nuit de chemin de fer.»

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* *
—«J’ai lu, Josquin, votre Étude sur le palais grec de Corfou—dit Gallo—vous avez très bien décrit toutes ces horreurs, mais vous n’en avez ni déduit la loi, ni extrait la moralité, qui sont que les Germains gobent l’antiquité, au lieu de la goûter. De là des villes comme Munich, lesquelles ressemblent à des jardins d’Exposition Universelle, et ne sont que des assemblages de rogatons architecturaux, unis par un art, entre tous pédant et niais, l’art d’accommoder les restes d’Athènes. De là un Achilléion.

«De tels truquages suffisent à l’excitation esthétique du troupeau. Pour ce qui est de ses pasteurs, évidemment ils se montrent plus difficiles, mais à peine plus raisonnables. Voyez le portrait de Gœthe au chapeau de paille, il exhibe sa jambe, il s’allonge parmi des fragments d’antiques, avec autant de condescendance enivrée et familière que put en manifester Lamartine, lorsqu’il s’étendit sur le massif de jacinthes que Madame de Sessia, sa propriétaire, avait fait disposer dans le jardinet du poète, en vue de l’honorer et de lui plaire. Ce qui n’empêcha pas le jardinier qui l’observait, caché derrière un arbuste, de se scandaliser et de rapporter à la dame, comment s’était conduit à l’égard de son travail, ce monsieur sans goût et malhonnête. Le brave ouvrier faisait erreur. La diversité des points de vue engendre de telles méprises. C’était, au contraire, pour le remercier que le grand écrivain avait risqué un lumbago et sali ses basques, en prenant la pose de l’Adonis mourant, parmi les fleurs symétriques.

«Le déplacement—continua Gallo, qui repensait à Corfou—m’apparaît, de plus en plus, comme la seule forme supportable d’une fin d’existence; non pas de l’existence du dîneur en ville, de l’infatigable masticateur, qui ne se lasse pas de voir les dents aurifiées de sa perpétuelle voisine s’exercer sur un filet de bœuf éternel; mais l’existence d’un homme, chaque jour, mieux renseigné sur le néant des choses mondaines, désireux de s’en débarbouiller dans les choses humaines, et apprenant à se détacher, d’apprendre à mourir. C’est pour cela que l’action de Tolstoï octogénaire, faisant un coup de tête et quittant le domicile conjugal, huit jours avant sa fin, est d’un bel exemple. Celui de Gœthe, au même âge, dînant d’une cuisse d’oie et d’un litre de vin rouge, avant d’aller faire une déclaration à une jeune fille, n’apparaît pas moins digne d’être suivi.»

—Que pensez-vous, Maître—dit Cyrnos—des ambassadrices qui ne vous invitent ni à leurs dîners, ni à leurs soirées, mais qui vous envoient des billets de loterie?»

—«Je pense, ou du moins, j’espère que, grâces à Dieu, de telles imprudentes n’existent pas; mais que si, par hasard, il s’en rencontrait une pour s’oublier à ce point, il y aurait lieu d’avertir les puissances.

«Cette réserve faite, les réceptions d’Ambassades ne sont pas sans intérêt; elles représentent une manière de Forum international. On n’y fait pas d’affaires, mais on y fait des remarques. Un soir, j’ai vu certaine invitée allumer une cigarette au buffet, et un chef de cabinet reprendre, au vestiaire, son chapeau melon. Il y a, comme vous voyez, des dédommagements. C’est au cours de telles réunions que l’on découvre de vieux diplomates, séchés dans le protocole, ainsi que des lichens dans un Gotha. Je viens d’en rencontrer un, de quinze ans plus âgé que Gœthe en goguette, et Tolstoï en fuite. Il se vantait d’avoir pris un repas à la table de Marie-Louise, et m’a dit, de cette gentille façon des très vieux, qui veulent encore plaire: «j’attends avec impatience d’abaisser mes deux zéros; quatre-vingt-quinze, ça ne fait pas encore d’effet, il faut le siècle.»

—«Celui-là n’est qu’un vieux cabot,—dit Myrtil Trust—vous m’avouerez, qu’à ce titre, il est assez naturel de le retrouver dans les salons, en attendant de l’envoyer rejoindre le pauvre Yorick, qu’il se permet de faire attendre. Ce qui peut sembler plus étonnant, c’est d’y rencontrer des saints, dont le martyr domestique ferait reculer d’effroi les vieux habitués du Colisée.

«Je connais une jeune fille (unique, vous m’entendez bien!) que sa mère veuve avait choyée, au point de l’induire à croire, naturellement, que tout lui appartenait, d’une collection de réelle valeur. Hélas! il n’en était rien, la veuve s’est remariée, a tout donné, comme on dit, «de la main à la main», au second époux, qui avait la patte longue. Si le titre de «donation entre vifs» vous paraît mieux approprié à l’opération, je me rangerai à votre avis, d’abord parce que, notre maître Victor Hugo n’aurait pas manqué de le formuler ainsi: dans opération, il y a amputation et il y a «chopin»; ensuite, parce que, dans cette locution, le mot «vifs» paraît signifier qu’il y a quelqu’un d’écorché dans l’affaire.

«La dernière fois que j’ai rencontré la pauvre fille, elle m’a fait l’effet d’un de ces vivisectés du Docteur Moreau, qui serait parvenu à créer une béate, en greffant un agneau sur une dinde. Apprenez qu’elle supporte tout cela, mieux qu’avec une abnégation de Saint François, avec une appétence de Sébastien ou de Lidwinne; elle fête les nouveaux conjoints, choie les parents annexés, et consulte les choux, afin de voir si le Bon Dieu ne pousserait pas la bonté jusqu’à lui envoyer un petit frérot, pour partager le peu qui reste.

«Et pendant ce temps-là, les Barye lui passent sous le nez, les Canaletti filent et la magnifique série de médailles de Pisanello, dirai-je, emboîte le pas? Je dirai entre dans la danse. Sans compter un groupe d’anges de Sodoma, mettons de Bazzi, pour parler avec plus de pudeur.

«Une chose me console pour cette infortunée, c’est que la nature l’a créée légèrement velue. (Il faut avoir au moins trois poils pour se montrer brave à ce degré-là). Pour peu qu’elle aille jusqu’à devenir femme à barbe, ça lui fournira de quoi rattraper, par l’exhibition, une faible partie des bibelots perdus, des toiles envolées…»

—«Comme si les toiles n’étaient pas faites pour s’envoler, surtout quand elles représentent des anges—rectifia Timon.—Vous dites des choses assez drôles, mon cher ami, mais tout de même un peu illogiques et non moins épouvantables.»

—«Eh bien! puisque c’est comme ça—reprit Myrtil—et pour me faire pardonner, je vais vous apprendre une bonne nouvelle. Jacques Normand, qui se montre sévère pour l’Art d’être Grand-Père, publie le sien, et le dédie à son petit-fils, «quand il saura lire.»

—«A la place de cet enfant-là—dit la Comtesse Polonaise—si je me doutais de ce que l’alphabet me réserve, je refuserais de l’apprendre.»

C’était retourner à l’utile dulci; on ne se le fit pas dire deux fois.

—«Vous savez—édicta sentencieusement la Princesse Éliane—les articles de Madame de Catimina deviennent, tous les jours, plus mâles; on dirait du Montaigne.»

—«C’est vrai—fit avec sérieux la comtesse Gyspa—du Montaigne qui accouche d’une souris.»—Puis, elle cessa de rire: «Princesse—dit-elle gentiment à Madame Éliane—mon grand âge me permet de vous le faire observer, je vois que vous êtes de celles qui induisent nos dames-auteurs à ces crises de mégalomanie qui rendent ridicules les mauvaises, et détestables, les meilleures. Savez-vous ce que l’une d’elles a répondu, dernièrement, à un confrère ébahi?: «vous vous donnez beaucoup de peine pour atteindre à l’immortalité, en alignant beaucoup de mots, tandis qu’il vous serait si facile d’arriver au même résultat, rien qu’en inscrivant mon nom sur une page blanche.»

—«Prétendez-vous insinuer—dit Cyrille—que les messieurs se montrent plus modestes? Il y a de cela des années, j’ai lu cette dédicace, adressée par un débutant, à notre vieux Tirésias, qui n’est pas aimable, mais qui vraiment a droit au salut de Pégase: le poète au poète.»—Devinez ce que Tirésias a répondu? «Merci de me donner un titre, que j’espère bien mériter un jour.»

—«Je soupçonne votre jeune homme—interjeta Le Lorrain—d’être celui qui dit, une fois, à un de nos lettrés: «Victor Hugo, n’est-ce pas? c’était une vieille moule.»

—«Bah!—fit Ardent—il y a des mégalomanes dans toutes les branches. Ce panné de Magnus qui se console de multiplier les trous à la lune, en comptant ses quartiers de noblesse, retrouve, l’autre jour, le portrait de sa grand’mère, chez une Américaine, qui s’imagine sans doute faire l’aimable en lui disant qu’elle a payé le tableau «les yeux de la tête». Ce rageur de Magnus, furieux de ne pas avoir touché le pognon, répond en grinçant des dents: «vous pouvez vous en vanter, Madame, et je vous permets d’ajouter que ce sont les yeux de la tête du monde.»

—«Vous me faites rire—conclut Centule—avec vos imprécations contre le nouveau jeu. Le nouveau jeu est l’amant de cœur des civilisations sur le retour. N’oubliez pas que Madame Récamier, devenue vieille, s’attachait de jeunes amoureux en leur donnant d’antiques billets doux de Monsieur de Chateaubriand. Vous attendez qu’un bolide vous débarrasse de ce qui vous déplaît. Vous ressemblez aux membres de la famille d’une vieille dame que j’ai connue, qui tenait fort à un soupirant, moins marqué, lequel désolait ce milieu pudique, non moins que maussade, et y ajoutait de s’appeler pompeusement Monsieur de Kingspeare. Comme pour accentuer l’amertume des réunions, en cet intérieur divisé, les soirées se passaient dans un salon, dont le principal décor était un globe recouvrant une pierre à foudre, conservée par l’ex-belle, avec un religieux effroi, et au-dessous de laquelle il y avait inscrit: «pierre ayant failli écraser Monsieur de Kingspeare.»

Et deux générations scandalisées, rancunières, occupées à tuer le temps, faute de pouvoir tuer le gêneur, se disaient tout bas, que de manquer son coup n’est flatteur pour personne, mais devient tout à fait impardonnable, et dans de certains cas, presque impertinent, quand c’est de la part d’un aérolithe.

VI
Les Paroles d’une Rescapée.
Tout d’un coup, un facétieux dénonça la présence de Miss Winterbottom[12]. Et, cependant, le fait semblait impossible, puisqu’elle était morte. Ceux qui se disaient au courant de son histoire déplaisante et déraisonnable, n’en croyaient ni leurs oreilles, ni leurs yeux, car ils la tenaient pour disparue dans les entrailles de la Terre. Peu à peu la nouvelle, d’abord acquit de la vraisemblance, puis gagna du terrain, ensuite prit du corps, enfin se comporta selon les successives alternances de la loi latine: vires acquirit eundo. Rescapée, grâce à un prodige, du cataclysme décrit, par son historien abusé, un échelonnement de prodiges naturels, contrôlés, et peut-être menaçants pour la sécurité des familles, la ramenait à la surface du monde, considéré d’une part comme sujet d’étude pour Alexandre de Humboldt, et de l’autre, comme théâtre d’action d’Arnaud de Becquières, et c’est bien elle qu’il fallait reconnaître, dans une perche, décorée, on ne sait pourquoi, du Nicham Iftikar, de deuxième classe.

[12] Héroïne de l’Étude de mœurs mondaines intitulée Une Petite Mademoiselle, et publiée chez Albin Michel, en 1910.

Ceux que plus de prévision, ou moins de retenue, incline d’ordinaire à la certitude, fournissaient comme preuve à l’appui de leur dire, certaines répliques jaillies obscurément de l’union des groupes, avec une odeur de poudre mouillée, un vacarme d’orage en tôle, et dont la cocasserie congénère, soumise à des lois systématiques d’irritant et de jovial, ne pouvait être assignée qu’au cerveau, ensemble fulgurant et fuligineux de notre Irlandaise.

Alors, l’hésitation devint coupable et le doute se fit imprudent; l’étrangère se montra, vêtue de léger, transcendante, dominant un groupe d’invités secondaires, parmi lesquels un professeur d’espéranto, qui avait demandé pour elle une invitation, que l’on regrettait déjà d’avoir consentie.

Attirée par le bruit des colloques, elle s’approcha, et dit son mot, comme on jette une pierre. Elle ne voulait pas admettre que la Marquise de Rotrou fût la mère de la Marquise de Saint-Fiel, «parce que—disait-elle—il est impossible qu’une dame de quatre-vingt-trois ans ait donné le jour à une centenaire.»

Le Père Profitez-en récrimina; mais seul. Tout le reste de la compagnie (je ne dis pas de Jésus) se rangeait à l’avis de Mademoiselle.

Forte de ce succès, elle sortit de son réticule brodé d’hiéroglyphes, un carré de papier, que piétinaient tumultueusement les pattes de mouches d’un griffonnage. C’était, elle l’affirma, un quatrain composé par la Duchesse de Verluise, à l’occasion de la venue, dans Paris, du Souverain d’Espagne.

On se passionnait, elle lut:

«Le Treize, à tout jamais, est désenguignonné;
Le plus beau numéro est, désormais, le Treize,
Alphonse, grâce à toi, grâce à Sainte Thérèse,
Et nos alexandrins seront de treize pieds.»
Un débat s’éleva. Pas plus qu’ils n’avaient révoqué en doute l’âge de la Marquise, les témoins ne méconnaissaient la manière de la Duchesse, d’assez haute allure pour appeler les rois par leur prénom, et même les tutoyer, comme l’avait fait Hérédia, lors de l’inauguration du Pont Alexandre. On décida de s’en remettre à un arbitrage, composé de Messieurs Alcanter de Brahm, Pierre de Bouchaud, Victor du Bled, Jean Finot et Prévost (Marcel). Puis, «la chétive pécore», qui avait, à nouveau, abordé ces frissonnants problèmes, s’éloigna, sereine, dans la direction de la volière, où ses coups de glotte ne tardèrent pas à se mêler aux ricanements de l’oiseau hilare.

Amusés, des gens la suivirent. Elle se vanta d’avoir une couleur de prunelles, qui ne figure pas dans le relevé de Monsieur Bertillon, lequel, on le sait, ne compte pas moins de onze coloris, dans l’ordre oculaire. Son oreille non plus—affirmait-elle—ne correspondait à aucun des quatre-vingt-seize types enregistrés par cet anthropologiste. Enfin, elle spécifia aussi que sa traîne mesurait juste les quatre-vingt-dix centimètres exigés, par celle des baronnes, pour le couronnement de Westminster. On en conclut qu’il ne lui était certainement pas poussé une dent de sagesse depuis ses mésaventures.

Elle tenait à la main une boîte de «céphalose», nouveau produit pharmaceutique, destiné à vaincre le doute de soi. Timidité extirpée, comme un œil de perdrix, réparties primesautières, élocution abondante, tout cela tenait dans un bonbon dont elle offrit, mais que pas un n’accepta.

Elle maniait encore une autre boëtelette, laquelle contenait des haricots sauteurs, destinés au jumping bean, dont le jeu consiste à les disposer autour d’un cercle, qu’ils franchissent ensuite d’eux-mêmes, avec plus ou moins d’élan, selon ce qu’ils contiennent encore de sève. Mademoiselle en proposa une partie, dont l’offre ne se vit pas mieux agréée que la tournée des grains de toupet.

Elle portait, au col, un pendentif bizarre, lequel semblait affecter de présenter précieusement un simple caillou grisâtre, assez semblable à une bille de grès, simple caillou, en effet, mais, à dire vrai, rien que pour l’apparence, car en réalité, aucune gemme ne lui pouvait être comparée, dans l’ordre de l’édification, si, comme l’attestait l’indubitable bref, découvert avec lui, dans un reliquaire hors d’usage, cette pauvre petite pierre avait eu, véritablement, aux premiers siècles de l’Église, l’honneur, entre tous, horrible et dignifiant, de lapider Saint Étienne.

Mademoiselle venait de visiter l’Exposition des Pet-Dogs, et vanta le chroniqueur qui avait écrit, à ce propos «Pet-Dog, un mot anglais qui est charmant, par la musique de ses syllabes.»

Quelqu’un dit: «il y a musique et musique.»

Elle avait aussi assisté au concours des oiseaux parleurs, chanteurs et siffleurs, admis à témoigner d’autres aptitudes, en cas de rencontre d’un concurrent impossible à tomber sur les trois autres registres. C’est de la sorte, qu’une pie, en présence d’un merle, qui la combattait sérieusement, acculée à la nécessité, par le désir de la victoire, avait dû faire montre de ses talents de pick-pocket, pour l’emporter sans conteste sur le concurrent «en bottes jaunes, en frac noir.»

Enfin, au cours de ses digressions, toujours écartelées, la folle créature prononça plusieurs fois le nom de Swammerdam; et comme elle le prononçait à la Française, elle fit rire les gens grossiers.

*
* *
Une fois reconnue, Miss Winter, s’excusa de n’avoir pas pris part à la représentation; elle se serait fait un plaisir d’y contribuer, en donnant lecture d’un factum inédit, à quoi elle venait de mettre la dernière main, et dont elle se déclarait assez contente; il avait pour titre: «les fonctionnaires du ridicule et les domestiques de la gloire.»

L’organisatrice remercia en frémissant, mais, tout bas, remercia surtout le Ciel de lui avoir épargné cette collaboration pleine de menaces. Cependant, un soupçon lui vint, et elle se demanda si, dans la personne qui avait inventé ce titre gros d’orages, il n’y aurait pas lieu de reconnaître l’auteur de l’indécente facétie, débitée par le phonographe, dont le rouleau semblait avoir un accent.

Le soupçon se confirma, lorsque Miss, ayant glissé dans le gant de l’hôtesse, un poulet gentiment plié, ajouta finement: «j’aurais bien offert de réciter cela, si je n’avais eu le tort de ne pas l’écrire en latin qui, seul, «brave l’honnêteté dans le mot.»—Et elle s’éloigna sur une pirouette.

L’amphitryonne se déganta, ouvrit le billet et lut ce qui suit:

L’UNION DES GAZ

«Un personnage considérable (dirai-je un Chef d’État? J’irais presque jusqu’à en convenir: il en reste encore assez pour que ce demi-aveu ne compromette personne) ce seigneur mettait à profit l’hospitalité d’un grand de la Terre, à propos de qui je ferai la même réflexion. Or, ces deux hommes étaient doués par la nature, d’une puissance venteuse également extraordinaire, qui leur donna le désir de se mesurer sur le terrain d’Éole. Il en résulta donc, après un dîner copieux, un concours de bruits, non seulement pas dissimulé, mais suivi, par les autres convives, avec une passion, à la fois respectueuse et amusée. La canonnade, la cantonnade alternaient furieuses, les points étaient marqués, les distances observées.

«Soudain, une poétesse entra en scène, elle dit un de ses vers, et les assistants comprirent que la lutte devenait impossible pour les deux concurrents. Un seul des alexandrins de la dame lui assurait la suprématie sur toutes les trompettes dorsales, et lui mettait aux mains, avec la palme des flatteries et celle des flatulences, le laurier des barytonnements, sans omettre le brin de lavande, modeste et lilas, cher à Crépitus.»

Reparue pour apprécier l’effet de sa composition hétérogène, Miss proposa de réciter, séance tenante, et sans en être aucunement priée, le Moïse de Vigny. Mais comme elle prononçait «Mouise», on crut devoir épargner au poète, le dépôt, au pied de sa tour, de cet hommage inconscient.

L’ivoire n’en était pas moins remis en scène, et n’en menait pas large, comme vous allez en juger.

Parmi les pages recueillies, de l’auteur des Destinées, il y en avait une que ne pouvait souffrir l’auteur de la «Dame aux Violettes». Violette oblige. Que de violettes! Quand nous serons à dix, nous ferons une croix, ou une bannière. Heureusement que l’hysope et la violette firent toujours bon ménage, et que la première, maniée par la seconde, rend à la pureté toute sa blancheur. Dieu soit donc loué! Tout reste dans l’ordre, puisque voilà Vigny réhabilité par qui de droit. C’est égal, il l’a échappé belle, et on peut se demander ce qui serait advenu de la fameuse Turris Eburnea, si sa destinée, à elle, ne l’avait fait voisiner avec le Cabinet du Gaulois, qui dispense la neige et l’albâtre.

Quelques malavisés jugeront peut-être qu’il eût été préférable de ne point rappeler l’attention publique, sur cette folie d’âge mûr d’un homme vertueux; que personne n’a su gré à Maxime du Camp d’avoir révélé le mal dont mourut Flaubert, et que les mains, sincèrement pieuses, s’exercent dans l’ombre, plutôt qu’en première page des grands quotidiens. On sourira, comme il convient, de ces retardataires, si peu dans le mouvement, et l’on se dira que si violette oblige, mutualité ne fait pas moins.

Alors, gare à Monsieur Arthur Meyer! si jamais un chiffon de papier se permettait de chiffonner son prestige, et même de taquiner sa pudicité, nous aurions recours à une table tournante, pour faire protester l’ombre d’Alfred de Vigny!

*
* *
Mademoiselle, qui était en veine, se déclara charmée d’une récente forme de critique théâtrale, laquelle décidait de grader les attitudes des comédiennes. C’est ainsi que Madame Sarah Bernhardt, cotée «Princesse du Geste», Madame Leblanc en devenait la Marquise.

Par suite d’un de ces jeux symétriques auxquels se plaisait l’esprit logicien de l’Institutrice en disponibilité, celle-ci proposa d’élire d’autres noms d’actrices, pour les titres demeurés vacants; mais il se trouva tant de têtes croissantes, à loger dans ces couronnes diminuées, qu’il fallut renoncer à une distribution, qui aurait exigé de multiplier les fleurons et les trèfles, au moins autant de fois que les trois poissons de l’Évangile.

Alors l’Irlandaise sortit de sa poche un livre qui venait de paraître, et dont la dédicace l’intriguait, en parlant du «cœur breton de la Princesse Lucien Murat.» Miss affirma que, si des origines celtiques avaient, en effet, doté d’un cœur breton, la Princesse, non pas du geste, celle-là, mais de la mode, la jeune femme devait à ses alliances, de sentir également battre, dans sa poitrine, un cœur mingrélien, ce qui, d’une part, la dotait de deux cœurs, comme les perdrix de Paphlagonie, et de l’autre, exigeait que ces deux cœurs fussent si distants, qu’il semblait bien difficile de les loger dans un buste, correspondant à ce que la littérature d’autrefois appelait «une taille de guêpe».

—«Cette particularité d’avoir deux cœurs, n’est pas si rare que l’on croit—dit Elphaige.—Voyez, par exemple, Armand, qui a deux amis; l’un, chevaleresque, loyal, plein de droiture et de générosité; l’autre, sempiternellement versé dans de petits potins, appliqué à de médiocres perfidies. On ne saurait aimer deux êtres si différents avec le même organe. Armand aime donc le premier avec son cœur précieux; le second, avec son cœur sans importance.»

L’insulaire qui, l’on s’en souviendra peut-être, s’était naguère montrée favorable à l’auteur de l’Ile du Rêve, en avait, sans doute, rappelé depuis, car elle critiqua aigrement le titre du cahier de mélodies qu’il venait de mettre en vente. Elle prétendit que, seuls, les auditeurs avaient droit de proclamer «éperdu», le rossignol qu’on prenait pour symbole de son propre chant, non sans quelque témérité. Plus de modestie convenait aux intitulés—ajoutait Miss—ne fût-ce que pour s’entendre dire: «mon ami, montez plus haut», comme dans l’Écriture.

Aussi, en manière de démonstration, elle affirma que si, elle-même se décidait, un jour, à publier certain album musical, que sa haute modestie tenait en réserve, elle l’appellerait: «Le Merle à la patte de bois.»

Après les titres d’albums, les titres de livres. Mademoiselle approuva (ou désapprouva, on ne sait plus bien lequel des deux) ces modes qui se mettaient sur les dénominations d’ouvrages. Après le «Servir», de Monsieur Lavedan, l’infinitif devint bien porté. Miss en dégoisa, incontinent, quelques bonnes douzaines, parmi lesquels plusieurs étaient indécents.

Quoique pas encore née au jour de la publicité, la petite marchande d’allumettes, de Madame Rostand, avait déjà créé des rivales patentées, parmi lesquelles, la marchande de petits pains pour les canards, de Monsieur Boylesve, dès son apparition, saluée chef-d’œuvre, par un confrère. Que de chefs-d’œuvre! Dieu soit béni!

Seulement de l’un à l’autre de ces deux chefs-d’œuvre, la différence était notable. Dans le premier, c’est la débitante qui apparaît menue; dans le second, ce sont les pains qui s’attestent exigus.

Par exemple, ce qui, au dire de la narratrice, n’était pas «menu», ce sont les merveilles de sa représentation future, dénoncées, annoncées, par l’auteuresse elle-même, dans une lettre aux journaux. Depuis Petit-Jean, rien ne s’était vu d’aussi «Babylonien».

—«Je vous crois—continuait Miss.—D’abord, une dame, ayant consenti, en dépit des difficultés offertes par cette combinaison, à la fois aquatique, ornithologique et pyrotechnique, à être «un rossignol, qui aurait pour âme une étoile tombée dans une source.» Rien que cela! Un monsieur, qui apparaît comme «le sanglot révolté de la neige.» Une duchesse «qui semble une reine, à la voix dorée de violoncelle.» Enfin, «un suisse inoubliablement majestueux», des jeunes filles «dont la grâce est en mousseline», un chœur qui est «une forêt chantant avec la force des chênes et la souplesse des roseaux.» Et tout cela, pour comble, dirigé par un chef d’orchestre «au geste frénétiquement précis d’un jeune Neptune».

«Je n’invente rien.

«Et voilà comment on écrit à Cambo-les-Bains, dans les propres aîtres de Monsieur Rostand! Ah! le lyrisme, il n’y a pas à dire, ça se gagne comme l’éruption. Seulement, quand il est de seconde main, et de seconde mouture, il prend, sérieusement, des airs drôlets, comme un chat qui éternue, pour avoir respiré de la valériane.

«Quand au texte du livret, il lui fallait bien se montrer à la hauteur de ces sommets descriptifs. Il ne le rate pas.

Petite flamme violette,
Tu me réchaufferais les doigts,
Si j’allumais une allumette,
Si j’allumais une allumette!
«C’est le cas de le dire, comme dans le cantique de Gounod:

Oh! mon âme, adore, et tais-toi!
«La strophe est autographiée, dans le compte rendu. On autographierait à moins. La photographie aussi avait fonctionné; elle représentait la Muse de ces vers étonnants, imbue d’importance, pénétrée d’extase intérieure, maternelle, sous une toque d’enfant.

«Ma compétence—ajouta Mademoiselle, mais sans le croire—ne me permet pas d’apprécier la partition; mais je doute qu’il lui soit permis, même en usant du chapeau chinois, de s’élever à ces hauteurs.

«Les abonnées de l’Opéra-Comique ne les ont pas atteintes. Je voyageais, un jeudi, avec quelques-unes d’entre elles, et dont la plus importante proféra lourdement: «eh bien! vous savez, la petite marchande d’allumettes, il paraît que c’est un four.»

«Et je vous réponds que, pour dire cela, elle ne prit pas sa «voix dorée de violoncelle».

«A peine celle d’un canard de barbarie, ayant avalé de travers un des petits pains de la marchande chère à Monsieur Boylesve.»

Une parente de Monsieur Barthou, une nièce de Monsieur Baschet, une cousine de Monsieur Fasquelle et la filleule de l’architecte de l’Université des Annales feignaient de ne pas entendre, mais donnaient à voir, par un maintien composé et un air de désapprobation, que ce qui se passait, dans cette partie de l’appartement, ne pouvait prétendre qu’à leur dédain.

L’étrangère ajouta, sans qu’on sût ce qu’il pouvait bien y avoir d’authentique ou de funambulesque, dans l’allégation, qu’elle-même allait se signaler dans l’émission des intitulés commerciaux, et publier une jolie plaquette, sous le titre un peu long, mais néanmoins alléchant, de la vendeuse de sandaraque, pour les petites personnes usant encore du grattoir.—L’ingénieuse rubrique fut généralement approuvée; mais on tomba d’accord sur ce point, qu’une couverture de livre, qui ne portait pas le mot amant, amante, et par-dessus tout, le mot amour, s’aliénait ainsi, volontairement, la plus respectable portion de la clientèle. Inutile d’ajouter que la réduplication de l’un ou de l’autre de ces substantifs fondamentaux, assurait de doubler la vente.

—«Et, puisque nous en sommes aux intitulés, permettez-moi—dit l’Irlandaise—de m’insurger contre la mode qui, depuis une dizaine d’années, prétend substituer à leur architecture éloquente et à leur savante composition soumises à des lois strictes, grosses d’effets et de résultantes, prétend, dis-je, substituer de vagues membres de phrases plus ou moins incohérents et prétentieux, tels que—je cite au hasard et sans préjudice des ouvrages qu’ils désignent, puisque je ne les ai pas lus: «Penses-tu réussir?—Tu n’es plus rien,—La guerre, Madame…—Une femme passa…—«Mais l’art est difficile…» etc.

«Ces locutions, surtout quand elles sont des citations, pourraient, à la rigueur, servir d’épigraphes; mais quel rapport ont-elles avec un titre rigoureux et beau, chargé de porter, à travers les années, une conception soumise à sa frappe énergique, originale et inoubliable?

«Un titre, c’est la Légende des Siècles, les Destinées, les Fleurs du Mal, et mille, car il y en a beaucoup, dans tous les idiomes, aussi bien la Divina Comedia que la Comédie Humaine et Sartor Resartus que Forse che si…»[13]

[13] Je fais une exception à la théorie, pour cette antique devise transposée en titre oraculaire, fatidique et beau.

*
* *
Avec sa fatigante habitude d’examiner, sous toutes leurs faces, des problèmes d’où la vie ne dépendait pas et dont, par suite, la discussion pouvait se remettre, Miss fit valoir les foncières différences que le déplacement d’une seule épithète pouvait infliger à un membre de phrase, et combien le problème changeait d’aspect, à quel point la rêverie prenait un cours différent, selon que certain qualificatif s’appliquait à tel ou tel nom commun.

Entre la marchande de petits pains pour les canards, la petite marchande de pain pour les canards, ou enfin la marchande de petits pains pour les petits canards, il y avait plus qu’entre «d’amour, mourir, me font, belle dame, vos beaux yeux» et «belle dame, vos beaux yeux, me font mourir d’amour», il y avait des mondes, dont Mademoiselle fit se multiplier la pluralité et se creuser l’infini avec le vertige d’un Laplace.

Mais il n’était pas besoin de recourir à de si lointains exemples; la simple lecture de son quotidien suffisait à précipiter l’esprit dans les abîmes de la mécanique terrestre ou céleste. Et quand, à propos de la simple élection d’une dame dans un cercle de golf, l’homme sensible avait lu: «Madame Boose, déjà membre antérieurement», il sentait l’anthropométrie se soulever et s’insurger l’Histoire Naturelle.

Puis, la raisonneuse bafouilla, sautant de sujets en sujets, sans plus de coordination ni de logique. Elle ramena en scène l’un des noms gradés par le d’Hozier dramatique, et demanda pourquoi les articles «épouvantablement élogieux» (un auditeur enregistra cette ridicule expression) que la Presse consacrait périodiquement à deux cantatrices, Mesdames Leblanc et Novinat, exaltaient leur ameublement, leur table et leurs relations, mais ne parlaient jamais de leur chant.

—«Vous me surprenez—dit Lévèque—en paraissant ignorer qu’elles appartiennent à un genre aussi connu de nos jours, que ce qui s’appelait autrefois une Falcon ou un Martin. Ce genre est celui que les affiches de tournées nomment «diseuse à voix». J’ai connu certaine artiste célèbre dans cette manière; elle parcourait le monde, en le charmant de son aphonie et surtout du pseudonyme ronflant qu’elle avait adopté pour illustrer les affiches. Mais ne voilà-t-il pas qu’un jour, l’impresario se vit signifier par un inconnu, d’avoir à coller, séance tenante, sous peine de dommages et intérêts, une bande, sur le nom d’emprunt, en ajoutant que lui, l’inconnu, était bel et bien l’époux légitime de la diseuse à voix, et qu’il entendait parfaitement voir figurer son nom à lui, sur le beau rectangle de papier rose.»

Quelqu’un ayant mentionné une pièce, dans laquelle un rôle devait être tenu par une actrice du nom de Carmen Sylva, Miss feignit de croire qu’il s’agissait de la Reine de Roumanie, et demanda encore si l’insécurité des planches se pouvait concilier avec la solidité des trônes.

Ensuite, après avoir affirmé, ce qui était stupide, que le mot Gazette vient du mot Gaz, elle déclara qu’une gazette, dans laquelle chaque article débute, ou s’achève, par un éloge, plus ou moins fadasse, à l’adresse du collaborateur voisin, contraint à se souvenir, en présence de tant de becs occupés à seringuer l’éloge, que le héron peut être considéré comme l’inventeur du clystère. (sic.)

Enfin, elle dit que son «livre de chevet» portait un titre parfaitement en accord avec cette dénomination nocturne et douillette; il s’appelait «dans la paix du soir». Seulement, elle prononça mal, et se trouva ainsi dire autre chose que ce qu’elle voulait, à l’anglaise, drôlement, comme si elle avait été Madame Boose.

VII
L’Invitation au Galop.
Monde, monde, que me veux-tu, sous la forme éclamptique, dont ton visage, jadis ami, la substitue au demi-sourire aux nuances d’expression, à de rieuses fossettes?

Quelle nouvelle tarentule a piqué Monsieur Jourdain, avec un dard moins inoffensif que la pointe de l’aiguille à tapisserie, sur laquelle s’asseyait, plus tard, le Chapelain de Musset dans le salon de sa Châtelaine? Le pré-snob, comme il faudrait l’appeler, obéissait encore à un ressort avouable; c’est pour plaire à l’amie de Cléante, qu’il se hérissait de plumes et se harnachait de fleurs «en en bas». Mais Dorimène est morte, et revient sous l’aspect d’une dame de Honolulu, proie aveugle de couturiers, dont les combinaisons esthétiques épouvantent les moteurs et, peu soucieuses de faire «rêver les oiseaux dans les arbres», comme le clair de lune de Verlaine, font tomber des alouettes, rôties d’effroi, dans le bec de Mademoiselle Sée.

Des actes domestiques, des arts charmants, traînés au grand jour, ont disparu de la série passionnelle, et nul ne peut plus siffloter en pantoufles ou tambouriner aux vitres, sans agir sur le Comte de Gabriac, lequel en avertit la Colombie, par câble, et le dénonce à toutes les Russies.

Le corps social n’apparaît plus en la position droite d’un homme debout, ni même dans la pose infléchie d’un personnage au repos sur un siège; il multiplie et acclimate les impossibilités anatomiques d’une créature reptile, qui vomit des feux grisous et crache des serpents de Pharaon, en se baisant l’orteil.

La Muse mondaine, que l’on a surnommée Sainte Jeanne à Pathos, ne se contente pas de taquiner les boyaux de chat, elle agace les martres. Au cours d’une cérémonie officielle, quelqu’un la voit s’entretenir familièrement avec la femme du Chef de l’État, s’en étonne, reçoit cette réponse, capable de faire se hérisser le poil même d’un cubiste: «elle aime ma peinture». Quelles peuvent être les destinées d’un État dont le Chef a une femme douée de semblables préférences?

Nul n’a plus l’esprit de refuser cette céphalose, qui faisait encore peur aux coinvités de Miss Winterbottom, chacun en gobe, dans les intervalles laissés par l’opium et le cacodylate, le toupet court les rues, même les salons et nul ne peut plus espérer d’extraire, à force de tendre pression, un aveu blotti dans un cœur refoulé. Tout cela fait jabot sur des plastrons de celluloïd, ou sur des gorgerettes détricotées, assez pareilles aux tapis de pieds des bourgeoises Philippotardes. En un mot, comme les cerises des Antilles, tout le monde porte son noyau à l’extérieur. Combien feraient mieux de l’avaler!

Je lisais, il n’y a pas encore très longtemps, qu’une mère, pour fêter la première communion de ses enfants, faisait réciter dans son jardin, par une actrice, des poésies galantes. Pas bien longtemps, tout de même assez pour que le progrès se soit accentué là comme ailleurs. Les adolescents que l’on récompensait d’avoir bien appris leur catéchisme, en leur donnant à entendre, le jour même du Saint Banquet, des strophes amoureuses, devaient néanmoins s’appeler encore, tout simplement, peut-être Jean et Madeleine, et par suite, il était aisé de trouver plusieurs répondants de leurs noms, dans les bibliothèques, et dans le Ciel même. C’est devenu plus difficile aujourd’hui que les jeunes communiantes s’appellent Hilda et Hébé, comme nous l’assure la Chronique Mondaine. J’imagine que les consanguins, désireux d’offrir, à cette occasion, des cadeaux canoniques, ont bien pu demander vainement aux libraires de la Rue Cassette, la vie des deux saintes, dont ces catéchumènes portent les noms, desquels le premier paraît sortir d’une partition, et le second, d’une mythologie.

La mère s’appelle Madame des Saints Affligés, et ce n’est que justice. Pauvres saints, ne sont-ils pas en droit de pleurer, s’ils se voient préférer une reine de légende ou une verseuse d’ambroisie?

*
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Les chants ne se montrent pas plus raisonnables. Autrefois on se contentait de succès de famille, même ils étaient assez difficiles à obtenir; j’en sais quelque chose; pour mon compte, je n’en ai jamais remporté de ce genre. Maintenant les succès ne suffisent plus, ils ont fait place aux apothéoses de famille. Exemple: une jeune dame chante chez sa mère. Le lendemain, les journaux impriment: «la Comtesse Karl de Garavan a chanté d’une façon merveilleuse». C’est ce qu’il aurait fallu dire de la Malibran. Je ne sais pas comment chante la Comtesse Karl, je demande seulement si elle a chanté comme la Malibran. Faute de quoi, l’expression sera exagérée, et Madame Estradère fera bien de contrôler la prière d’insérer, ou de se surveiller elle-même.

Autrefois, il suffisait d’avoir de l’estomac, pour dîner en ville. Maintenant, il faut, appelons-le par son nom: du culot. On vous accuse carrément de vous être approprié, entre la poire et le fromage, sinon une pièce d’argenterie difficile à escamoter, et dont le ruolz ne vaut guère la peine, mais une perle, dont vous pourrez heureusement ensuite affirmer que vous avez vu l’hôtesse qui, précisément, doit le lendemain, s’accommoder en Cléopâtre, dissoudre cette margaritam dans son gobelet, telle qu’une Reine d’Égypte. Ce madrigal désarmera les soupçons ou les rendra plus accommodants.

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Le Monde des Arts, lui aussi, se laisse-t-il gagner par la Trépidation? Je vous le demande. Monsieur Marcel Prévost, de l’Académie Française, fait la réclame pour une cave à liqueurs, et Madame Gautier, de l’Académie Goncourt, en faveur d’une maison de chocolat.

«Moi-même, chétif», comme disait Veuillot, j’ai reçu une certaine lettre d’une modiste, qui me demandait de présenter au public, ses chapeaux, dans un catalogue, en échange d’un don illimité pour quelque bonne œuvre. Comme, d’une part, je soupçonnais cette dame d’être charmante, et que son placet se faisait tout gracieux; comme, d’autre part, je ne puis écrire que ce qui m’apparaît clairement, j’aurais été désolé de lui faire de la peine, en proclamant, au seuil même de son opuscule, une vérité dont je suis convaincu, à savoir que tous les chapeaux du monde sont laids, excepté ceux de la Marquise de Jaucourt.

Je n’en désirais pas moins être agréable à ma correspondante, et je résolus de lui conseiller d’adresser sa requête à la Duchesse de Verluise, qui venait de donner un Thé, en l’honneur de Madame Paquin, et devait, par suite, se laisser convaincre. Un scrupule me retint: je réfléchis que, parmi les portraits d’artistes dramatiques, destinés à illustrer le recueil, il se glisserait peut-être quelques demi-mondaines; ce serait, alors, manquer de tact, à l’égard d’une dame confrère, que je veux bien critiquer joyeusement sur le terrain des lettres, mais que je serais bien fâché d’offenser nulle part, et le moins du monde.

Eh bien! devinez ce qui advint: la brochure parut, préfacée par une autre duchesse, laquelle, d’ailleurs, s’en tira non sans esprit, avec une phrase dans le goût de ceci: «ces dames et ces demoiselles, ayant fait triompher des pièces, ne peuvent que mener des chapeaux à la victoire».

Parmi ces chapeautées dramatiques, aurait pu se trouver une actrice, dont j’ai oublié le nom, qui ne fait rien à l’affaire. L’important, c’est la variété de trépidation, que son aventure représente. Ce n’est pas une Française; elle n’en a pas moins étudié à Paris, obtenu l’entrée du Théâtre-Français, et finalement, le Sociétariat.

La Comédie ne m’intéresse plus beaucoup depuis l’Incendie. On y a représenté certains ouvrages qui méritaient plutôt d’être «mis au cabinet» comme le sonnet d’Oronte. Les quelques rares fois, que je me suis risqué dans cette nouvelle salle, j’y ai vu des spectatrices en robe d’Orléans gris, comme en portaient les femmes de chambre de ma mère; je me suis demandé si elles n’étaient pas payées par la caisse des employés, pour figurer la tradition. Ce qui m’étonne, c’est qu’on donne désormais, au Théâtre-Français, autre chose que les Rendez-vous bourgeois.

Victor Hugo parle d’une Église,

«Où, depuis trois cents ans, avaient déjà passé
Et pleuré bien des âmes»;
et Huysmans se représentait les voûtes de Saint-Séverin comme «saturées de prières». Les frises de ce vieux Théâtre avaient entendu Talma, et gardaient le souffle inspiré de ces fameuses pauses de Rachel, dont la notation retrouvée du Prince Georges de Prusse, assure que l’art merveilleux, quand elle prononçait les mots «respirer la fraîcheur», donnait à sentir comme le vent du large[14].

[14] Je me suis félicité de ce que cette intéressante révélation ait eu lieu, l’année même où je mettais, moi, aussi, en scène, le Prince Georges dans mon livre Castiglionien.

Que penser, après cela, d’un dramaturge écrivant cette phrase, à propos de la tragédie: «ne serait-il pas regrettable, infiniment, de voir disparaître un art, juste au moment où les Mounet, les Sylvain, les Lambert, les Bartet l’ont porté à un degré de perfection qui, sans doute ne fut pas égalé, s’il fut même atteint?»

Que penser, si ne n’est que Madame Bartet, à l’art parfait et charmant, que Monsieur Mounet-Sully, dont j’avouerais bien que les débuts me passionnèrent, si je ne préférais dire, avec l’agneau de La Fontaine: «comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né?» que penser, si ce n’est que de tels artistes, ne peuvent que juger imprudente une appréciation si excessive?

Revenons à la Comédienne.

Sans doute, après beaucoup de démarches pour obtenir le Voltaire de bronze, qui accompagne la dignité de sociétaire, l’artiste a donné sa démission. Le cas parut grave à quelques-uns, qui me semblent dans le vrai.

Qu’une Sarah Bernhardt de génie, une Brandès de valeur, un Coquelin et un Le Bargy de haut mérite se montrent susceptibles et fugitifs, c’est leur droit. Ils perdent au départ, en même temps qu’ils y gagnent. A eux d’établir l’équilibre entre ces deux plateaux. Mais qu’une étrangère puisse se faire donner un brevet relevé pour, ensuite, en user à travers le monde, sur les programmes et sur les affiches, un tel abus est à éviter.

Vous me répondrez, et je suis de votre avis, que le principal est d’avoir du talent. Mais d’abord, la transfuge, si elle en a (je l’ignore, ne l’ayant jamais vue jouer) en doit, sans doute, une grande partie au milieu qui lui fit accueil. Je n’ai qu’une raison de me méfier de ce talent, mais elle me paraît grave; c’est que la dame en parle elle-même. Tout en laissant tracer son ancien titre, en caractères lumineux, sur le nouveau théâtre de ses exploits, tout en protestant même, pour la forme, elle dit: «je ne compte que sur mon talent.» Ceci m’inquiète. Un jour Monsieur France murmura, en regardant un confrère: «il n’a pas de talent; moi, j’en ai un peu.»—La dame ne dit pas cela: elle dit «mon talent», tout court. Dans ces sortes de circonstances, on inspirera plus de confiance aux gens de goût, en usant de quelque circonlocution du genre de: «ce que j’ose appeler mon talent», ou «ce que de trop indulgents amis veulent bien considérer comme mon talent», etc. Mais n’oublions pas que cette comédienne est étrangère.

Une dame de lettres Françaises, qui, elle aussi, est une étrangère, se trouvait, un jour, chez un artisan de grand mérite, qui se réjouit de voir entrer dans son atelier cette personne connue, et cossue, dont il espérait des commandes. Elle lui dit: «je vous donnerai mon talent.» Elle n’en avait pas. Il fit un nez.

—«Je sais de quelle actrice vous parlez—répondit Timon, à qui l’on contait l’aventure de la comédienne—moi non plus je ne puis la juger de auditu, je ne l’ai pas entendue; mais il y a une chose qui me gêne pour son art: elle a dit des vers chez la Marquise de Saint-Paul, et, ça, vous le savez, ça ne pardonne pas!»

Ah! que la silencieuse démission de Monsieur Worms a paru plus éloquente! Sûr et fier de son nom, comme de ses moyens, il n’a pas voulu faire retentir le premier dans des controverses avec une Maison, à laquelle ce nom s’est et reste incorporé noblement. Quand aux seconds, il estime que les prouver vaut mieux que les mentionner. C’est la bonne manière.

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Après les comédiens, les peintres. Il y en a d’étonnants; j’en sais un qui a proposé au Duc de Luynes de finir la fresque d’Ingres, au château de Dampierre. C’est le même qui, dans une loterie, offrait un bout de papier, sur lequel il avait tracé magnifiquement: «bon pour un portrait d’une valeur de trente mille francs.» Voilà le défaut de ce qu’on croit être des synonymes. Ils ne tiennent pas compte des nuances qui, parfois deviennent criardes. Il y a des cas dans lesquels le mot valeur peut s’employer pour le mot prix; mais ce n’était pas ce jour-là.

Heureusement que la vengeance des mots ne s’endort guère. A quelque temps de là, une dame qui, ayant gagné le bon, avait eu la faiblesse d’en faire usage pour son propre compte, y ajouta l’imprudence d’avouer cette erreur à Timon, qui lui rendait visite. Comme, pour se disculper, elle avançait naïvement qu’on ne pouvait cependant pas laisser sans usage un si gros chiffon de papier-monnaie, il lui répondit: «vous n’avez donc pas de femme de chambre!»

Celle-là peint—écrivait Gavarni, d’un de ses modèles.—Il aurait ajouté: celui-là écrit, s’il avait connu Monsieur Blanche. «J’ai fait beaucoup de portraits; ils ne sont pas tous bons»,—affirme ce traducteur de mentalités atténuées.—Je ne sais rien, je l’avoue, rien de plus divertissant que cette phrase. Je me la répète, chaque fois que je sens les blue devils me menacer, et instantanément, ils font place aux diables les roses. J’ajoute comme Baudelaire: «frères, est-il besoin de vous en donner les raisons?»

Ce n’est pas tout. Une voyageuse, qui n’y va pas de main morte, a vu, dans Venise, une exposition du même, laquelle comptait, paraît-il, beaucoup de numéros. Elle s’écrie: «faire un choix, entre ces morceaux, les séparer, ce serait un crime, il faut transporter le tout dans un musée!» Peste! c’est vrai qu’il y a musée, et musée. Duquel veut parler la dame nomade, est-ce du Musée du Louvre, ou du Musée de Dieppe? Et puis, elle a peut-être bien voulu, tout simplement parler du Musée Tussaud, ou se payer notre tête.

Ce fut l’avis de certains touristes convaincus, à leur retour de la Ville des Doges, lorsqu’une personne, qui avait lu l’article, leur demanda s’ils avaient eu connaissance de ce vis-à-vis du Lion de Saint Marc, et du lion d’Auteuil. Ils ne répondirent rien, mais se mirent à rouler des yeux aussi furieux que s’ils avaient été Monsieur Degas. Dans ces yeux, on vit tout à coup s’enflammer des Tintorets géants, défiler des Carpaccios cérémonieux, dégringoler des Tiepolos, se mouvementer des Véronèses! Dans ces prunelles, on vit s’azurer la violette de Léonard, Ruskin y parut, sous sa barbe, avec un air rébarbatif. Quantités de belles choses s’y accusèrent, mais, j’ai le regret de l’avouer, on n’y vit aucun chérubin dessexué, ni la plus petite carpe à la gelée.

Cela dut faire de la peine à Monsieur Alexandre, qui leur est indulgent, dans ses moins bons jours; tout le monde en a. Une consolation pour Monsieur de La Gandara, lorsqu’il entend ce critique, parfois mieux inspiré, débiner ses tableaux de genre; je ne dis pas que j’aime autant la Cendrillon de ce peintre que ses hortensias d’un bleu si triste, dans leur feuillage d’un noir de jaspe; mais je la préfère beaucoup, néanmoins, à des Nijinsky en plumes d’oiseaux et en coquillages, qui me font penser à ce mot de Flaubert: «la conchyliologie les ennuya». Dieppe reparaît, même sans qu’on y pense.

Ah! les arts, dits décoratifs, ils en font de belles, depuis quelque temps! Mais, les pauvres! (celui qui les persuaderait de cela leur rendrait un fameux service!) ils n’oublient qu’une chose, à tout prendre, assez considérable, et qui serait de s’en référer à leur titre, à leur mission. Dans le mot décoratif, il y a décor. Oui, dans le mot, mais pas dans les salles qui se réclament de lui. L’aventure est la même que pour les modes, qui oublient qu’elles devraient parer et ridiculisent.

Si encore ces laideurs étaient nouvelles et personnelles, mais elles sont rebattues et pillées. D’impudents démarquages en font les frais. Beardsley reste surtout mis à contribution par les inventeurs à bon marché, les fabricants de vieux neuf; mais, bien entendu, un Beardsley dépourvu de tout ce qui représente son intérêt et son mérite, comme il arrive, heureusement, toujours, dans les conjonctures de pastiches.

Barrès me disait, une fois, quelque chose d’équivalent à ceci: «la contrefaçon est le commencement de la gloire». Si ce mot est vrai, Beardsley peut se vanter de se voir rendre un service de cet ordre-là par nos enfonceurs de portes ouvertes.

J’entends parler d’un ouvrage intitulé l’Art National. Ce titre m’inquiète d’autant plus que je crains de deviner juste, il pourrait bien s’y mêler une visée d’esthétique populaire. Pauvre peuple, Dieu te préserve de l’art nouveau! C’est bien assez d’être pauvre, sans se voir encore embêté par le modern style.

Gallé vint, un jour, me parler d’un projet de «vulgarisation d’art». J’entrai en colère, et lui répondis que le premier de ces substantifs commençait par anéantir l’autre. J’aime à croire qu’il ne tenait guère à cette locution, aussi odieuse que ce qu’elle représente. Son exposition, si précieusement aristocratique, du Palais Galliéra, en fait foi. C’est, depuis sa mort seulement, que sa production est devenue impersonnelle et tombée dans le courant, pour ne pas dire dans le commun, enfin qu’il lui est advenu, ironiquement, de faire cette fortune grossière qui avait été refusée aux ouvrages transcendants et dédaigneux du succès. L’achat et, par suite, l’argent, affluent vers ce qui pullule. Ce qui se réserve, a la gloire.

Je suis de ceux qui restent persuadés qu’il faut payer, si peu que ce soit, l’accès du musée. Cela se pratique à Londres, et à peu près partout; nulle part on n’a lieu de le regretter. L’opinion opposée, libéralement larmoyante, me paraît aveugle. Ce n’est presque jamais l’indigent, au sens absolu, qui sera impressionné par le chef-d’œuvre et, à son tour, le produira; mais il suffit que cela puisse arriver, témoin Bresdin, pour que l’on prenne garde. C’est facile. Des visites peuvent être organisées, des cartes, préparées à l’intention de ceux qui en exprimeraient le désir, seul garant de la dignité. Les autres ne font que fatiguer les banquettes et encombrer les bouches de chaleur. Dieu me préserve de ne pas attacher d’importance au repos de l’indigent et à son bien-être momentané; mais non erat hic locus.

Heureusement qu’il y a, paraît-il, encore de grands poètes. J’ai même lu, quelque part, le nom de celui qu’on estime le premier d’eux tous. Par malheur, je n’ai pas la mémoire des noms. Pourtant, je m’en souviens, c’était un nom Français. Cela me fut agréable. Depuis quelques années, chaque fois que l’on parle d’un écrivain Français, l’avez-vous remarqué? c’est toujours un étranger. Cet essai de réaction me suffit; je n’en demandai pas davantage, et ne fus pas même tenté de m’insurger contre l’intronisation inattendue. J’ai appris à me méfier de la méfiance, même de la mienne et, depuis, je me le suis tenu pour dit.

La première fois (qu’il y a donc longtemps de cela!) quand je vis se pâmer sur «le Mariage de Loti» bien des personnes dont le goût n’avait pas fait ses preuves, et qui n’y voyaient rien de plus qu’une exotique historiette d’amour, je restai sur la défensive. J’avais tort. Même suspicion, même erreur, à l’égard du livre de Philippe, «La Mère et l’Enfant». Plus tard, j’ai lu, j’ai pleuré…

Une larme coule et ne se trompe pas.
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Quoi qu’il en soit, l’époque a du bon. Pourtant je n’aime guère, je l’avoue, qu’à l’heure où Monsieur Poincaré, président depuis quelques minutes, inaugurait son septennat, «par la clémence», comme Charles-Quint, et visitait un hospice, les photographes n’aient pas cru devoir s’inspirer de lui et s’abstenir d’aveugler les malades avec du magnésium. J’avais vu poindre cette forme de cruauté, il y a quelques années, quand je reçus, dans mon Pavillon de Neuilly, un notable écrivain de la Péninsule. Les opérateurs, qui n’avaient négligé que de prendre mon avis, m’annoncèrent leur arrivée pour une heure fixe, en ajoutant que je devais avoir soin de me tenir prêt, ainsi que mon invité, à poser, devant leur appareil, un groupe chargé de représenter, aux yeux du Monde civilisé, l’Amitié internationale.

Je répondis à ces messieurs que mon interprétation de ce sentiment était plus intime, et prétendait s’en tenir aux nobles privilèges, non moins qu’aux délicates privautés des jours de Montaigne et de La Boétie.

Ils furent surpris, ayant cru m’honorer et me faire plaisir. On n’en finirait pas d’énumérer les signes d’incohérence et les phénomènes d’oscillation, présentés par nos jours de grâce.

Devinez ce qu’un magazine, qui se donne pour bien pensant, offre à ses abonnés chrétiens, en guise d’Œuf de Pâques: des vues de Palestine, parmi lesquelles il a fait évoluer sur place, des cabots et des théâtreuses, mimant, disons parodiant le drame sacro-saint, à l’intention des fidèles. Voilà le petit dernier de ce que Loti appelle «christianisme de pacotille.» Loti parle bien.

Un jeune richard fait à sa mère une pension annuelle de trente mille francs. Elle affiche la prétention de recevoir le double. Il répond: «la situation de ma mère est des plus brillantes. Ce n’est pas des aliments qu’elle demande, mais la possibilité de satisfaire des goûts de luxe.»

Une rente de trente mille francs constitue-t-elle «une situation des plus brillantes?» Cela peut se discuter. Une mère est-elle en droit de demander, à son fils millionnaire, plus que des aliments? Nouveau sujet de discussion. Quant à la prétention de satisfaire des goûts de luxe, ne peut-elle pas sembler exorbitante, de la part d’une femme, qui s’est déjà offert le luxe de mettre au monde un fils millionnaire?

Peut-être bien que, si la dame avait su comment sa progéniture la récompenserait de lui avoir fait cadeau d’une existence si dorée, elle aurait commencé par demander à Dieu de lui changer son bébé; mais les mères sont confiantes, parfois imprudentes, c’est par cela qu’elles sont des mères, et pour cela qu’on les admire et qu’on les aime.

Par bonheur, aucune de ces choses n’empêche les «optimistes» de se montrer sages en inaugurant un dîner qui porte leur nom. S’il y a des pessimistes assez mauvais coucheurs pour contester que tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes, on les enverra coucher ou au moins se promener, non sans leur avoir répondu, ne fût-ce que pour les empêcher de raser, que les fils de Noé, n’ont à aucun point de vue démérité de l’opinion, en jetant un manteau sur l’ébriété de leur père.

VIII
Le Manuscrit anonyme.
Le lendemain, l’hôtesse me fit demander. Je la trouvai à la fois atterrée et exaspérée, deux états pourtant contradictoires. L’oiseau n’avait cessé de ricaner, depuis le départ des invités; ce n’était plus seulement insupportable, c’était affolant, il fallait en finir. Que l’accident fût imputable à Bourget, donnait certes, du lustre au déboire, qui n’en demeurait pas moins assommant. Désordres et désastres se succédaient dans la rue, où la malveillance ne manquerait pas de les attribuer à la cascade sonore et déchaînée, qui tenait du claquoir de récréation, de la pile de soucoupes renversées et de la crécelle du marchand de plaisirs. Les voisins se plaignaient. Une locataire d’en face, récemment guérie du mal de Bright, laissait reparaître des symptômes alarmants; une autre, il est vrai, atteinte de surdité, à la suite d’une communication téléphonique avec Mademoiselle Vacaresco, venait de récupérer l’ouïe, et n’était pas loin de considérer comme une réincarnation de la Colombe Mystique, l’énorme martin-pêcheur, pour d’autres assourdissant, auquel semblait dû ce miracle. Mais cet avantage particulier d’une inconnue touchait peu; ce que la patronne prétendait bien reconquérir pour son propre compte, c’est sa tranquillité; elle y était résolue.

Cependant, occire l’animal paraissait impossible. Cadeau exotique d’un parent ombrageux, mais opulent, parrain de l’aîné des fils, un tel présent, dédaigné, risquerait de compromettre une succession non négligeable.

On avait pensé à la Marquise Casati, amateur d’oiseaux rares, rivale de Byron, sur ce point, et transformant, comme lui, les chaises en perchoirs, en niches, les canapés, et en box, les corridors. Peut-être bien aurait-elle, avec sa bonne grâce, accoutumée, accepté de donner asile au pensionnaire scandaleux, dans sa ménagerie ambulante; mais elle était en voyage, occupée à chasser l’alligator, pour composer une cape en peau de serpent, destinée à sa villégiature d’hiver.

Restaient les Zoologiques. Sollicitée, l’Acclimatation refusait le bird, ne trouvant rien d’utile à la propagation d’une espèce, sans autre emploi possible que de donner, dans les théâtres, où des cages pourraient être ingénieusement dissimulées, raison aux entrefilets tendancieux annonçant un succès de fou-rire. «On rit, on rit, on rit.» font imprimer des directeurs en larmes, devant une caisse vide. «On bâille…» serait plus exact. Consentirais-je à me charger d’une démarche dans la direction du Jardin des Plantes? Mon amie me le demandait comme une faveur.

Ce fut mon tour d’être embarrassé. Du vivant de Chevreul, domicilié là, outre qu’un centenaire peut sembler plus facile à persuader, j’aurais plus volontiers risqué le paquet. Puis, un homme demeuré assez abstème, au bout d’un siècle, pour démêler l’ozone dans l’air du matin, devait avoir une âme délicate. Mais Chevreul n’était plus.

Du reste, le souci de notre maîtresse de maison ne se bornait pas à ce tintouin, elle avait encore des chats à fouetter, des chats hydrophobes. Un domestique, chargé de mettre de l’ordre dans l’appartement, y avait trouvé un rouleau, tout de suite remis à Madame. Elle me le tendait, aussi incertaine sur le parti à prendre, vis-à-vis de ce papyrus, qu’à l’égard du retentissant aligère.

Désireuse de me voir examiner, avec soin, la pièce, avant de me prononcer définitivement, mon interlocutrice, d’ailleurs requise, à la minute même, pour son traitement de pulsoconn, me pria de m’installer, et m’abandonna pour une heure, au bout de laquelle je la verrais (elle en prenait l’engagement) revenir, décidée à suivre mon conseil.

La dame partie, j’abordai le manuscrit: des feuilles séparées, couvertes d’une écriture aux lettres aiguës, irrégulières et dentelées, comme des tessons de grès, ou des fragments de verre, vulgairement dénommés culs de bouteilles, destinés à la protection d’un vieux mur.

Voici ce que je lus.

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Je suis pour la réversibilité absolue des actes; autant dire pour le talion des échanges, et le maximum des responsabilités. L’abîme appelle l’abîme, et les bons procédés en suscitent de tels. Les mauvais n’en évoquent pas de mauvais, parce que les mauvais procédés répugnent aux cœurs droits et aux esprits libres; mais ils entraînent de sévères réprimandes, du fait de ceux que mettent en mesure de les infliger les deux titres qui, seuls, donnent ce droit, à savoir: le dégoût de l’injustice et le dédain de la récompense.

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C’est très risible d’entendre une personne clamer, avec un faux-semblant de témérité, et un fac-simile de bravade (au fond avec un dosage de naïveté, de cécité et de calcul): «je sais que je vais me faire accuser d’hérésie!» Et tout cela, parce que, tout simplement, elle a dit une inconvenance et une bêtise. Erreur, on n’accuse pas d’hérésie, on pense seulement que la personne a dit une inconvenance et une bêtise. Un point, c’est tout.

Cela vient de ce qu’il y a des hommes que la vraie grandeur offusque, parce qu’ils la soupçonnent vaguement, la voudraient pour eux, et savent qu’ils ne l’atteindront jamais. Sa rencontre devient, à leur endroit, comme une atteinte personnelle; ils lèvent leur petite patte (dirai-je leur petite plume?) et lancent un jet, qui n’atteint qu’eux-mêmes, en rejaillissant.

Fiers de cette éclaboussure, ils mendient çà et là des applaudissements de leurs œuvres, dont les titres, que l’on ne dépasse point, reviennent à toute page, comme un nom de produit. Alors, on les voit pris, je ne dis pas de délirium tremens, mais de ce que j’appellerais volontiers le délire-trémolo de la croisade risible. Casqués de zinc, bardés de carton, ils sont les foudres de la guerre où des balles en moelle de sureau s’en prennent à des bronzes.

D’un, qui s’était signalé dans ce genre peu enviable, notamment, par un article scandaleux, à force d’aveuglement et d’irrévérence, un sage disait: «ne le blâmez pas trop vite d’avoir pondu ça; il tient peut-être à se survivre, et c’est le seul moyen qu’il en aura trouvé.»

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En littérature, en art, l’obstination à bien faire, et à laisser dire, ou plutôt se taire, peut-elle réagir et, finalement, l’emporter sur la proclamation des médiocres, par des organes complaisants?—Certainement, un jour, plus tard; mais pas toujours du vivant de ceux que vise cette loi, qui les honore.

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Il y a ceux qui ont décidé d’occuper le monde, quotidiennement, de leur personnalité sans importance, et ceux qui, dégoûtés de ces entreprises, lui dérobent, avec fierté, de sérieuses raisons d’attirer les regards, et de les retenir. C’est une nouvelle expression des ironies du destin. Elle fait penser à cette dame qui habitait un château rival de Versailles. Une fois, qu’un visiteur l’en complimentait, elle lui répondit désespérément: «moi qui ai toujours rêvé d’habiter une maison de chef de gare!»

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Pourquoi les personnes de mérite sont-elles presque toujours sacrifiées aux personnes qui n’en ont pas, même par des gens de valeur? (Réflexion dédiée à une aimable dame de ma connaissance, sans omettre quelques messieurs.)

Cela semble, d’abord, extraordinaire; au fond, c’est fort naturel. Les secondes occupent une grande place dans l’ordre social. Les troisièmes en ont besoin. Quant aux premières, elles visent plus haut que les procédés de ceux qui déshonorent l’ingratitude, en la faisant cousiner avec le muflisme.

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Je me suis toujours étonné de ce que, parmi tant de beaux défauts à choisir, tant de gens se prononcent pour l’ingratitude, entre toutes, sans grâce et sans gloire. Cela vient, sans doute, de ce qu’elle se traduit par une abstention, au lieu de nécessiter un effort, et qu’il est toujours plus facile de ne pas accomplir un acte, que de l’exécuter.

Maintenant, il y a une réserve: qui n’entend qu’une cloche, n’entend qu’un son. Interrogez l’ingrat, il répondra souvent, s’il est sincère, que la reconnaissance lui pesait, que la démarche l’ennuya, parfois aussi invoquera la fatigue, la désuétude, l’oubli. D’autres se défendront, éclairant les débats d’un jour nouveau qui en modifiera l’aspect, les montrant fidèles aux bons offices, mais arrêtés dans leur élan par des événements survenus, des détails omis à la procédure.

Je leur souhaite de faire leurs preuves. En attendant, ce que l’on peut affirmer, sans crainte d’être contredit par les gens d’esprit et de cœur, c’est que d’avoir accepté, même fomenté, les longs efforts entrepris par quelqu’un de méritant, pour vous faciliter des combinaisons ou des connaissances qui devaient vous servir, et une fois la réussite obtenue, se laisser détourner pauvrement de la personne à qui elle est due, il n’y a rien de si ridicule en même temps que de si misérable au monde.

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Ceux qui prennent parti contre nous, pour des personnes avec lesquelles nous les avons mises en relations, commettent une inconvenance, et se donnent un ridicule. Elles se servent de ce qu’elles tiennent de nous, pour nous désobliger et nous déplaire. Elles sont comme quelqu’un qui nous verserait du poison, dans une tasse que nous lui aurions donnée, ou qui userait d’une arme due à notre générosité, pour lui porter un coup.

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Nous trahir, c’est, sinon nous atteindre, du moins nous approcher; nous ne devons pas le permettre à beaucoup. Quand nous voyons, je ne dis pas fléchir, ce n’est pas de leur ressort, mais «flancher» des âmes indigentes, prenons les devants, et commençons par nous dérober à leur déplorable étreinte.

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Le genre, je ne dirai pas protection, mot prétentieux que je remplace par cette tournure plus agréable: mise en lumière et en valeur des individus—ce genre, dis-je, assez noble, mais fécond en déboires pour ceux qui s’y adonnent, présente bon nombre d’applications de la fable des marrons du feu. A peine pourvus des premiers éléments de succès, que nous leur avons fournis en les préconisant, et leur procurant l’occasion de se manifester par nos soins, le pianiste, le peintre ne nous destine plus que ses grimaces, et porte ailleurs toutes ses risettes (dirai-je ses rosettes?). Une vieille fille genevoise, un mécène rasta, des demi-mondains font leurs choux-gras de ces vaches maigres. L’une aura les marches funèbres, pour ses funérailles au bord du Léman, l’autre, le portrait après décès, et les troisièmes, les menus dans le goût de Beardsley, pour leurs popotes esthétiques. Cela s’appelle pompeusement ingratitude; ce n’est peut-être que débarras. Tapins et rapins et Scapins opèrent ailleurs; et leurs premières lettres remplissent nos tiroirs, de pattes de mouches, qu’ils dirigeaient vers nous en tremblant, quand ils sont «venus, nus, de leurs provinces.»

Quelqu’un m’écrivait, récemment, à ce propos: «vos intentions sont excellentes, mais ne servent qu’à paver l’enfer. Autant dire, je m’empresse de l’ajouter, qu’elles remplissent de demi-gemmes, des demi-salons qui vous doivent leur moitié de lueur, et ne vous en savent aucun gré.

«Lorsque des débutants viennent vous trouver, vous en concluez qu’ils rêvent d’être fiers, et voilà le malentendu créé, mais pas pour longtemps. Votre éclat les attire, beaucoup plus que votre valeur. Par rapport à vos vues sur le monde, ils sont comme des enfants que leur mentor met en garde contre un buffet suspect. Il leur dit: «ne touchez pas à ces hors-d’œuvre douteux, à ce beurre sans garantie, ces fruits sont en bois, et ces truffes fabriquées avec les échantillons d’une maison de deuil. J’ai, dans ma cantine, des œufs du jour, du pain de ménage, du jambon de Prague, des pêches de Montreuil, du chasselas de Fontainebleau, vous n’allez pas vous gâter l’estomac.» Les pauvrets feignent de vous écouter, mais guettent votre départ pour se précipiter sur les fruits ligneux et les tubercules de drap, qu’ils trouvent succulents.

«Vous dites de même: «n’allez pas chez Madame Foutriquet, ne posez pas pour Niger, ne croyez pas plus au génie de Crétin du Valais, qu’au mysticisme d’Arthur Iscariote. Vos protégés font semblant de vous croire, mais vos index orientés n’ont servi qu’à leur désigner ce qui leur convenait, car, en réalité, ils ne veulent qu’élégance sans arbitre, peinture sans poison, fumée sans flamme et foi sans loi, en un mot, tout ce que l’étiquette d’un produit révèle de sa falsification, quand l’analyse de ses éléments constitutifs, dénués de tout rapport avec ce dont ils se réclament, mérite qu’un bureau vérificateur, conscient de ses droits, et soucieux de ses devoirs, lui inflige, sous peine d’amende, d’ajouter au nom d’une fleur ou d’un fruit, qu’il invoque sans titres, le mot «fantaisie».

«Rien d’étonnant à cela. Les milieux clairvoyants, dont vous assuriez l’entrée à ces néophytes, les auraient traités selon leurs mérites, avec discrétion et distinction, parce qu’ils étaient sûrs de faire déjà quelque chose pour eux, rien qu’en les accueillant. Les autres, qui ne s’illusionnent pas du tout sur le néant de leurs prétentions, cherchent à faire oublier leur non-valeur sociale, en administrant à tour de bras, aux proies faciles, de mielleux lavements d’éloges, qui leur tournent la tête, si j’ose m’exprimer de la sorte, sans manquer à ma métaphore.

«Il en résulte que ces malheureux, l’optique désorbitée par la suffisance, dans le salon de Madame Foutriquet, se croient chez Madame Récamier, posant pour Niger, pensent obtenir une séance de Ricard, lisant du Valais, ne doutent pas de feuilleter un volume de Loti, et, dînant auprès de Madame Iscariote, s’imaginent partager le repas de Jeanne d’Arc!

«Il en résulte aussi que leur faible cœur si, par miracle, ils se souviennent de vous, flotte entre la reconnaissance et l’ingratitude, quand ils s’entendent traiter de Velasquez ou de Chopin, et qu’ils jugent assez justement vous devoir tout cela, puisque c’est, d’une part, chez ces hôtes de rencontre, le désir de s’approprier vos créatures, et de l’autre, chez celles-là mêmes, le besoin d’échapper à votre joug tutélaire, mais impérieux, qui les a versés dans ces fondrières.»

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Je ne sais, si redouter les dons est un signe de fierté, mais ce n’est certainement pas un signe d’orgueil. Les vrais orgueilleux (je ne parle pas des vaniteux) ceux qui ont conscience de leur mérite, savent ce qui leur est dû, par suite, jugent que, de leur part, accepter n’est pas le contraire de donner. Ils laissent donc faire. Que le cadeau soit comestible facilite encore l’acceptation; la reconnaissance de l’estomac n’a pas droit aux mêmes exigences.

J’ai connu certaine dame que l’envoi d’une bourriche à elle adressée, mettait en colère: «je n’ai pas besoin de leurs faisans!» criait-elle. Et elle envoyait le gibier à des religieuses qui, par sa faute, enfreignaient la règle, et bravaient les anathèmes de l’Église, en même temps que l’indigestion. Cette dame était donc deux fois dans l’erreur.

J’ai vu un jeune homme rougir devant l’offre délicate d’un objet sans beaucoup de prix. J’ai même pensé, depuis, que cette rougeur venait peut-être précisément de cela.

Dans ce cas, elle était pour moi.

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Quand une personne témoigne un étonnement exagéré de vous voir dans un lieu brillant, où votre présence n’est pas moins motivée que la sienne (et souvent bien davantage…) cela prouve que cette personne préférait ne pas vous y voir.

S’il y a une chose évidente, c’est que la liste des noms cités, dans les insipides comptes rendus des réunions soi-disant mondaines, n’intéresse vraiment que les sots et les snobs. Par conséquent, si je cite l’exemple qui suit, c’est uniquement comme corollaire de la remarque précédente. Un titulaire de cette rubrique, avec lequel je n’avais aucune attache, ne manquait jamais de signaler ma présence en de telles occasions, même l’accompagnait de paroles louangeuses. Depuis que cette rubrique fut confiée à un de mes amis, il me faut, non seulement renoncer aux propos flatteurs, mais prendre mon parti de voir nommer le diable plutôt que moi. Il est vrai que ce ne serait peut-être pas le contraire.

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Lorsque nous parlons à de jeunes, même à de mûrs vaniteux, de l’estime que nous témoignent des gens de mérite, ils feignent d’éprouver quelque dédain pour ces voix autorisées, mais n’en pensent pas moins: «que serait-ce alors, s’il s’agissait de moi?» Puis, tout de suite, ils multiplient des démarches dans le but de se concilier ces hautes faveurs.» Quand ils croient que c’est fait, ils cherchent à nous les aliéner, puis les prônent.

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J’appelle reptation, cette manière que certaines gens ont de s’opposer à vous, sans se montrer, par d’autres personnes. On croit avoir devant soi quelqu’un de précis; pas du tout, ce n’est pas celui-là, c’est tel ou telle qui, du fond de l’ombre (latet anguis) «monte le coup», use d’une amitié puissante ou d’un intérêt partagé, pour susciter un mandant plus ou moins abusé, dans une direction opposée à celle de vos projets, loyaux toujours, quelquefois royaux.

Je sais des personnes qui excellent à cette action dissimulée, laquelle, évidemment, n’est pas belle, mais qu’il ne faudrait pas, après tout, juger sans indulgence historique. Les démissionnaires de la responsabilité, comme il faudrait les appeler, s’acquittent d’une fonction, qui est de manœuvrer secrètement, comme on s’y prenait dans les cours de la Renaissance, et généralement encore, dans toute haute ou basse cour, d’éluder les possibilités de représailles, et de jouer à cache-cache avec ceux qui pourraient demander raison ou compte. De tels invisibles appartiennent au groupe animé de ce que Fourier nomme l’esprit cabaliste, mais sans beauté de bravoure. Ce sont encore des cryptogames, mais sans les avantages de la champignonnière.

Il existe une pièce que je ne connais pas, mais dont j’ai lu le titre. Elle s’appelle: la peur des coups. Ce titre pourrait s’inscrire sur la pièce que ces faux ingénus ont jouée toute leur vie. Ce n’est rien moins qu’une belle pièce; le théâtre où elle se déroule n’a pas de frises, rien que des trappes. Elle pourrait aussi s’intituler: l’action des taupes. Ses personnages ne sont pas des éminences grises, plutôt des réticences grises. Elles choisissent, autant que possible, pour l’opération extérieure, des prête-noms en vue, dont l’éclat concentre l’attention, et qui, par suite, abritent mieux. On peut même dire que, dans le voisinage de presque toutes les créatures marquantes, il y a de ces reptants. Ce sont leurs insectes parasitaires. Il en est de médiocres, comme dans toutes les branches. Plusieurs se distinguent dans cette branche souterraine, ainsi que d’autres font dans les branches souveraines. Les vers qui suivent les caractérisent bien:

Quelquefois, on a l’air de faire le contraire
De ce qu’on devrait faire, et c’est là le grand art.
Tu n’arrives jamais, et moi j’arrive tard.
Des proches parents de ces occultistes sont encore les affectés, je veux dire ces personnes qui, vous voyant de loin venir sur une promenade, au lieu de vous adresser un bonjour ouvert, un salut riant, feignent de se plonger dans une lecture, dont le livre peut très bien être tenu la tête en bas. S’ils ne voulaient pas vous saluer, parce qu’ils ne vous aiment guère, cela deviendrait tout naturel; ce n’est pas le cas. Ce qu’ils veulent, c’est feindre l’étonnement, jouer la surprise, être arrachés à une méditation absorbante, tressaillir, presque sursauter en vous découvrant, s’excuser d’être des distraits, d’ailleurs avec beaucoup de grâce. Non moins que la collectionneuse maniaque du dix-huitième siècle, de laquelle un plaisant disait: «elle doit aller aux cabinets comme on y allait sous Louis Seize…», ils doivent eux, simuler, comme on le faisait sous les Valois et les Médicis. Toutes leurs paroles, leurs moindres actions se règlent sur le plan que je viens de dire, bien qu’il soit sans but; ils ont un pas précipité de personne affairée, qui vous fera une faveur en s’arrêtant, aussi, sera-ce les désobliger que, paraissant vous-même ne pas les voir, couper court à toute cette mimique. Ils brûlaient de dire des mots sans rapports avec leurs pensées, de multiplier des gestes séparés de leur inspiration vraie. Et cela, pas précisément par duplicité (c’est ce qui rend leur cas exceptionnel), par simple goût de la feinte.

Les renifleurs de traces ne sont pas loin d’être leurs cousins, qui, tout en nous haïssant, reconnaissent notre mérite. Incapables de distinguer, par eux-mêmes, ce qui constitue celui des gens, c’est sur nous qu’ils comptent pour le leur désigner. Alors, avides d’obtenir pour leur propre compte, «les honneurs du pied», comme on dit en terme de vénerie, ils s’acharnent sur ce parcours, ainsi qu’une meute sur une piste, et jusqu’à voir pleurer le cerf.

Pas une zone de nos intimités, plus ou moins désaffectées, où nous ne les retrouvions flairant notre passage, et jusqu’à nous dégoûter de ce que nous avons aimé, même quand nous ne l’aimons plus.

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Les avances ne sont jamais bonnes, elles disproportionnent les circonstances et renversent les rôles, mettent celui qui les fait dans un état d’infériorité, même s’il est mille fois supérieur à l’autre, qui tire de cette démarche une raison de se croire important et de faire le difficile.

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Les personnes qui abordent, font bien de surveiller leurs propos d’abordage, si elles veulent éviter des collisions.

Deux choses que l’on ne veut pas s’entendre dire, c’est quoi que ce soit tendant à signifier que l’on vous trouve mauvaise mine; car, alors, on meurt d’envie de répondre à cette réflexion, que l’on a soi-même pris celui qui eut l’imprudence de la risquer, pour le Lépreux de la Cité d’Aoste.

Encore une remarque fâcheuse et fâchante, c’est l’autre, qui paraît trouver que vous avez plus ou moins semblé sortir de la circulation. Ce qui vient, alors, à l’esprit, c’est de dire à l’imprudent, qu’on lui a trouvé l’air de sortir de derrière un coffre.

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Les personnes costumées exigent tant de compliments, pour la peine que leur a donnée ce supplément de travail dans leur toilette, qu’elles en sont presque insatiables. Mieux vaut donc, peut-être, ne pas leur adresser la parole, en de tels moments, et leur dire, le lendemain, qu’on a été cloué par l’admiration, ou qu’on ne les a pas reconnues.

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C’est un amusement que de voir, dans les après-dîners des intérieurs fastueux, plongées dans des fauteuils, dont la majesté atteste qu’elles digèrent, des personnes dont on devine qu’elles supputent, et additionnent, et récapitulent les avantages sociaux lentement et péniblement conquis.

L’une d’elles se distingue dans cette forme d’expression de l’émotion, qui associe le gros intestin au Grand-Livre, sans omettre le Gotha et le Talmud. On devine qu’elle rumine, non seulement comme un bœuf, mais comme la grenouille qui croit l’égaler. «Je vais chez ceux-ci—pense-t-elle—je reçois ceux-là, et par surcroît, dans l’appartement que j’ai eu le bon esprit de louer chez les Legrand, un nom qui donne des idées de grandeur. J’ai, au-dessus de ma tête, les de Faramond, et sous mes pieds, les de Sainte-Croix, ce qui me fait jouer le rôle de sandwich entre le Trône et l’Autel. En un mot, j’ai inventé la location sérénissime, et la quittance-titre de noblesse.»

La malheureuse ne voit pas que tant de magnificence aboutit à un double zéro, qui n’a pas pour soi, comme celui de Kummel-Eckau, de représenter une marque.

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Quel conseil donner à un fiancé laissé pour compte, qui ayant trop vite annoncé le projet d’union, ou découragé par une découverte de viager, vient vous consulter sur l’aléa de retourner les cadeaux déjà reçus, ou de les conserver à titre de «consolations» comme dans les loteries de famille? Alternative spécieuse. Rendre n’est pas agréable; risquer de s’entendre réclamer n’est guère plus plaisant. Un ustensile, qui devait servir au ménage, si c’est une bouilloire, ne pourra que chanter des couplets de facture, en rappelant la dot, sur laquelle on comptait, et si c’est une couche, remémorera méchamment que la fiancée d’Abydos, du Cantique ou du Timbalier, vous y voyait entrer sans confiance et vous en voit sortir sans regret.

«C’est sans doute une de ces fiancées-là qui va trouver, un jour, un vieil ami, pour lui annoncer son établissement heureux (ce n’était pas le premier) avec un personnage en vue, dont elle fait valoir les mérites et les avantages. L’autre ne bronche pas, assez malin pour savoir qu’il y a beaucoup de circonstances, dont celle-là, en face desquelles une appréciation devient un ridicule, et un conseil, une inconvenance. Cependant, comme, vis-à-vis de lui-même, il ne voulait pas encourir certaines responsabilités, en ce qui concernait sa visiteuse, il dit, en la reconduisant: «n’oubliez pas, ma petite, que vous épousez une canaille.»

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Méfiez-vous de ces jeunes demoiselles, que l’on est convenu d’appeler des «petits Greuzes». Leurs yeux baissés regardent ce qu’ils ne devraient pas voir.

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Madame X… a maigri de quatorze livres, depuis la disparition de son protecteur. Pourquoi pas de quinze?

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Il y a la dame qui reçoit à quatre heures et demie, et celle qui reçoit à quatre heures trente. Un monde entre ces deux hôtesses! La première, affable et douce, coiffe sa théière d’une mitre capitonnée, afin de protéger le breuvage du retardataire, qui, longtemps après, le trouvera parfumé et fumant, comme, souriant, le visage de l’Amie. La seconde, passé le quart d’heure de grâce, à l’heure militaire, roulera des yeux furibonds, refusera croquignole et nonnette, non sans avoir fulminé: «une autre fois, regardez la montre, ou brossez-vous le ventre.»

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Les mots de femmes contre femmes prennent parfois une forme bien incisive de cruauté méprisante. Quand Mademoiselle de Z…, pour sauver de la famine, elle et ses parents, accepta de faire un mariage assez riche, mais plus que regrettable, une dame qui la vit passer remplumée, quelques mois après, se contenta de dire: «elle mange maintenant.»

Cette forme de cruauté verbale, de femme à femme, qui n’est peut-être qu’une forme de rivalité, ne désarme même pas devant les cyprès. Comme un chroniqueur décrivait avec onction la profonde mélancolie planant sur une assemblée, réunie autour de l’obit de je ne sais plus quelle mondaine célèbre, une contemporaine décocha: «elle avait donné tant de dîners!» A cette sceptique, la suprême prière apparaissait comme la visite de digestion posthume, le p. p. c. de l’estomac.

Les deux dames qui ont émis ces phrases sanguinaires, devaient avoir des figures aux lignes rondes. J’ai observé que cette forme de visage est souvent celle de personnes à la dent dure. Pourquoi? Le contraire serait plus vraisemblable: lignes coupantes, paroles tranchantes; lignes molles, propos bénins. Il n’en va pas ainsi. Je ne sais comment l’explique Lavater.

La plus grande marque de férocité pure qu’il m’ait été donné de constater, me fut fournie par une dame dont le faciès ressemblait à un petit ballon, sur lequel on aurait peint des pommes, des prunes, des guignes, pour représenter les joues, les yeux, la bouche. Or, un jour que l’on parlait d’un homme qui ne lui avait fait aucun mal, et qui venait d’être blessé sur le terrain, dans des circonstances de bravoure, elle dit gentiment: «quel dommage qu’on ne l’ait pas tué!»

Notez qu’elle proféra cela, de l’intonation dont elle aurait formulé: tarte à la crème! Je vous le répète, c’était une replète, une rondelette, ce que l’on est convenu d’appeler une boulotte. Vous voyez que les boulottes n’y vont pas de main morte; plutôt de main à vous tendre, dans une seule poignée, l’épée de Damoclès, l’aspic de Cléopâtre, la ciguë de Socrate et le poison de Borgia.

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Il n’est pas rare d’entendre mettre en balance la valeur morale de l’un et de l’autre sexe; ma foi! je crois à l’égalité; peut-être, avec un supplément de générosité pour la femme, quelquefois (surtout dans le peuple); mais aussi, avec une supériorité de rouerie.

Exemple: Dalila et Ariane sont deux bonnes amies, les deux meilleures amies du monde. La seconde se plaint à la première: son mari la délaisse, elle ne sait pour qui. L’autre rassure: «il vous reviendra…» continue de répondre à l’épouse désolée, la confidente dévouée. Mais elle n’en poursuit pas moins son intrigue avec le mari, qu’elle finit par chiper à la trop confiante Ariane.

Cette forme de perfidie est tout de même d’un tour coquet, dont le sexe fort serait incapable.

Maintenant, il y a une représaille. Dalila élève une nièce, qu’elle surveille jalousement. La jeune personne, cela va de soi, fréquente les amis de sa tante. Elle file avec le meilleur, et télégraphie à sa parente désolée: «nous nous aimons, nous sommes heureux.»

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Certains courriéristes se croient permis d’écrire: «cette peste de Saint-Simon, comme s’il s’agissait de «Petite Peste», pièce à succès, dans un théâtre des Boulevards.

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Un de nos amis, fondateur d’une élégante société d’art, avait sollicité, de la duchesse de Chiche, l’honneur de l’inscrire parmi les membres de ce groupe restreint, mais choisi. Au bout d’une année, la Grande Dame écrivit pour dire qu’elle retirait sa cotisation, mais qu’elle voulait bien laisser son nom, si ça faisait plaisir. L’artiste répondit que ses moyens ne lui permettaient pas d’accepter les plaisirs chers. Évidemment cet homme jouait de malheur. Déjà une dame qui lui avait dit: «je vous donnerai mon talent» se trouvait ne pas en avoir; et voilà que celle, qui lui tendait son nom tout sec, se trouvait lui en offrir un qui n’était pas Tibidabo.

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C’est, en province, une distraction, à la fois, économique et somptueuse, que la lecture, au cours des chroniques mondaines, du détail des cadeaux de noces. Je l’ai observé, dans les années fastes, l’éventail domine; au contraire, dans les jours incertains comme ceux que nous traversons, c’est le parapluie qui l’emporte, et semble avoir mission de protéger les nouveaux époux contre les averses du divorce. Seulement, il y a parapluie et parapluie. Naturellement, celui envoyé par la Comtesse de Chevigné, ne saurait avoir l’aspect rifflard de ses congénères; c’est un en-tout-cas élégant, même un peu Russe, deux mots devenus presque synonymes. On le dirait offert en vertu d’un ukase.

Les «fourches» ne sont pas moins à la mode. Elles ont beau être en diamants, leur vocable ne me plaît pas, dans une description de corbeille. Je lui trouve quelque chose de rustique, ou d’infernal, qui, sous le premier, pas plus que sous le second de ces deux aspects, ne me semble adapté à la circonstance. Caudines serait encore pis.

Par exemple, ce qui m’émeut jusqu’aux larmes, ce sont les «petits boutons» offerts par Madame Legrand, qui, je ne sais pourquoi, depuis quelque temps, n’apparaît plus «née Fournès». On croit voir, après les majestueux apports des Rois Éthiopiens, des mages souverains, la touchante et modeste offrande d’une bergère, conduisant ses petits boutons, comme l’autre aurait fait de ses petits moutons. Ce n’est rien, et, à cause de cela, c’est attendrissant. On pense, malgré soi, aux vers d’Hugo:

La plus belle feuille du monde
Ne peut donner que ce qu’elle a.
Plus rien du gros parapluie de tout à l’heure, à peine un pépin, le noyau d’un fruit, la queue d’une cerise.

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«Sa Majesté l’Impératrice Eugénie a télégraphié, hier, du Cap Martin, où elle se trouve, en ce moment, pour demander des nouvelles de la santé de Madame Arthur Meyer.»

Évidemment, cette dépêche s’imposait. Tout de même, l’appareil Morse a quelque chose d’encore insuffisant; l’on voudrait un câblogramme, ou tout au moins un télégramme sans fil, grâce auquel la nécessité des ondes hertziennes se justifierait enfin.

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A un ethnographe, qui examinait Madame Boose, on demanda la raison de cette curiosité ou de cet intérêt. Il répondit: «je pense que, sans Christophe Colomb, elle aurait peut-être existé, mais nous ne l’aurions jamais connue.»

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Rien de plus facile à apprendre que la fausse majesté. Elle rentre dans les attributions du m’as-tu-vu, dont elle ne dépasse pas les moyens. C’est du cabotinage pour parents et du jeu pour nègres. J’ai lu la Case de l’Oncle Tom, quand j’étais enfant. Je me souviens de l’impression que me causa cette phrase, décrivant les façons d’une petite marronne, qui se promenait affublée de je ne sais quel oripeau, avec des airs de «reine de théâtre en répétition». Les grands airs de beaucoup de nos Altesses ne dépassent pas cette sérénité de charade. Voilà trente ans que nous voyons essayer de se poser sur nous, avec majesté, sans le moins du monde y réussir, des faces-à-main, qui se prennent pour des sceptres, et sont tout au plus des battes. Il y a belle lurette que nous avons dépassé de beaucoup de coudées, leur rayon visuel, et même leur orbite planétaire. Ils continuent de prendre des grands airs dans le vide, qui le leur rend au centuple.

La Princesse Mathilde, qui ne manquait pas, tous les jours, d’esprit, a peut-être cru en avoir, mais en a manqué certainement, le jour qu’elle a envoyé à Taine une carte P. P. C., parce qu’il avait parlé de Napoléon, sur un ton qui déplut à Saint-Gratien. C’est toujours un peu trop flatteur pour soi, de prendre la défense des Grands Hommes. Mais elle n’a pas manqué d’esprit, quand elle a répondu à quelqu’un qui lui parlait de la chose: «je ne peux pourtant pas laisser maltraiter un parent sans lequel je serais marchande d’oranges sur le quai d’Ajaccio.» M’est avis que cette marchande d’oranges-là sommeillait dans le cœur de l’Altesse. Elle en est ressortie un jour de colère. C’est elle qui a trouvé le mot. Tant mieux! Il était joli.

Et puisque les anecdotes fugitives illustrent bien les vérités éternelles, voici un épisode assez instructif, qui met en scène Emma et Aline. La première, d’extraction à la fois brillante et médiocre, avait flori, je ne dirai pas sur des genoux couronnés, puisque ce n’est pas sur ce point de l’individu que la couronne se place avec avantage, mais dans des girons appartenant à des académies, dont l’autre côté touchait à des trônes. Aline venait de plus loin, de plus haut, de mieux.

Un jour qu’on lui demandait son sentiment, à propos de son amie, formée dans les cours, non pas de celles où s’exerça «la Sérénade du Pavé», d’Eugénie Buffet, mais de celles où l’on chante le Te Deum, les jours de victoire, elle répondit angéliquement: «ne plaisantez pas, je vous assure qu’Emma est encore étonnante, pour une personne qui a été mal élevée.»

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J’ai reçu, d’un éditeur nouveau-jeu, cette lettre typographiée: «votre nom étant cité, dans les «memoranda contemporains», de Monsieur… (ici, le nom d’un auteur de notre connaissance) que nous nous proposons de publier, nous avons pensé qu’il vous serait agréable de savoir que cet ouvrage est actuellement en préparation, et que vous pouvez, dès maintenant, y souscrire.»

J’ai répondu: «si je m’empresse de souscrire au livre dont vous me parlez, c’est, j’ai hâte de l’ajouter, pour le plaisir de le lire, et nullement sous l’influence d’une préoccupation personnelle, qui ne me paraît avoir, Monsieur, aucun rapport avec la lecture.»

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Émile Berr, qui est homme d’esprit bien que je regrette un peu de le voir se vouer, depuis certain temps, à la reproduction volontaire de ces petites phrases bourgeoises, lesquelles me remettent en mémoire un opuscule devenu rare, et dont je m’amusais dans ma jeunesse, Un peu de ce qu’on entend, tous les jours, par Vivier, le corniste, Berr a écrit, dans un gentil livre, qu’au début des traversées, beaucoup de passagers se parlent entre eux, un peu au hasard, entament des expériences de relations et des essais de caractères; à mesure que le voyage avance, les mêmes groupes se reforment, les mêmes se referment; les affinités ont agi, électives ou divellentes; qui s’est assemblé, s’est rassemblé. C’est comme cela dans la traversée de la Vie.

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Pour peu que cela vous amuse de voir dénoncer l’insuccès d’une pièce, guettez l’entrefilet se rejetant sur les accessoires et qui les exalte, sans plus reparler du texte. Ne pouvant plus compter sur le dialogue, on se raccroche aux à-côté.

Le décor du premier acte a été copié sur le Salon des Singes de la Bibliothèque Nationale. (Heureux singes! Ils ne sont pas comme les spectateurs; ils peuvent et doivent s’amuser). L’écharpe de cachemire, portée, au second acte, par Mademoiselle van den Putte, a vraiment appartenu à l’Impératrice Joséphine. L’ovale, ornant la paroi de gauche, dans le cabinet du trois, fut tout spécialement brossé par Madame Lemaire. La statuette du cinq est une esquisse de Rodin. L’on voit que ça se corse. Tout de même ce dérivatif prend rarement les proportions de ces tapisseries de Tamamès, et qui servaient de fond, en Espagne, à la dernière pièce d’Hervieu. Je me demande si la trame la mieux nouée n’a pas quelque peine à lutter avec un tissu aussi fascinant pour «les beaux yeux de la cassette».

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Monsieur Georges Cain passe pour un homme aimable. Maintenant, l’est-il tous les jours? Jugez plutôt. Il va rendre visite à ses amis Monsieur et Madame Lavedan. A dix-sept kilomètres de l’habitation, il hésite sur la route à prendre; puis il conclut: «une gardeuse d’oies nous a renseignés.»

Je sais bien qu’au jeu d’oie, renouvelé des Grecs, ceux de ces oiseaux dont le bec va de l’avant, désignent la marche vers l’avenir; malgré tout, je n’aime pas cette gardeuse d’oies, qui me semble une singulière indicatrice, dans une circonstance spirituelle. Si j’avais le bonheur d’aller rendre visite à Monsieur et Madame Lavedan, il me semble que je trouverais mon chemin tout seul. Mais, dans le cas contraire, j’interrogerais une gardeuse de cygnes.

Ayant appris qu’une pièce de Monsieur Lavedan n’avait pas eu de succès, j’en conclus que ce devait être la meilleure, de tant de meilleures. Elle avait pour sujet, in illo tempore, les folies du modern style. N’ayant pas eu le plaisir de la voir, je voulus me donner celui de la lire. Elle n’avait pas été publiée.

C’est une des choses qui m’ont étonné dans ma vie; elle m’étonne encore. Comment l’expliquer? Depuis quand les écrivains de mérite souscrivent-ils, dans cette proportion, au jugement du public? J’avais toujours cru le contraire. C’est même pour cela que j’ai accueilli, sans crédulité, un invraisemblable mot attribué à Richard Strauss. Après la triomphale répétition d’un de ses ouvrages, acclamé par les musiciens de l’orchestre, le célèbre compositeur aurait dit: «quand une œuvre rencontre un tel accueil auprès des artistes, elle ne peut que réussir auprès du public.»—Je ne crois pas du tout cela; je crois même tout le contraire.

Richepin exalte feu Claretie, pour avoir produit quarante romans, vingt pièces, quinze livres d’histoires, cinq de critique littéraire, et six de critique d’art, connu le tirage à cent mille et le souper de centième. Que restera-t-il de tout cela? Probablement la carte à payer, à un comptoir qui est un compteur, et n’enregistrera que des centimes.

Trente-trois éditions du petit roman d’un auteur pour dames, ont été vendues en trois jours, «un pareil succès fait date dans l’histoire littéraire», écrit un journal. Je le répète, ce qui a fait date dans l’histoire littéraire, c’est le premier volume de la Légende des Siècles.

Je ne sais plus qui félicite, je ne sais plus quel autre, d’être «sorti des brumes distinguées qui lui valurent l’estime de snobs, mais ne lui promettaient pas beaucoup de lecteurs.»—Entendons-nous, l’estime des snobs, ce n’est pas enviable; tant de lecteurs ça ne vaut guère mieux. Ce qu’il faut, ce sont les quarante têtes incorruptibles desquelles Rivarol a parlé, et qui ne s’inclinent pas devant le faux mérite, dont elles représentent l’épreuve. Est-il bienséant d’ajouter que Rivarol ne voulait peut-être pas parler de l’Académie?

Mais ceci ne représente que l’indifférence aux jugements obscurs et contradictoires de Démos; il y a mieux, il y a, non seulement l’acceptation, mais presque l’appétence de l’hostilité qui sauve de la dilution, de la débilitation par l’atmosphère louangeuse, mais préserve de la distraction, par l’éloignement, et assure l’élan par choc en retour. A ce propos, je sais peu d’aussi expressifs jugements que celui rendu par Marcel Proust, sur l’art et le caractère d’un de nos amis. Il mériterait d’être inscrit en italiques, dans un beau livre, pour l’éducation des jeunes gens qui croient au sourire: «vous vous élevez au-dessus de l’inimitié—lui écrivait-il—comme le goëland, au-dessus de la tempête, et vous souffririez d’être privé de cette pression ascendante.»—Ce n’est évidemment pas en faisant des risettes, guignant des rosettes et multipliant des courbettes, que l’on mérite de telles appréciations. Elles ne se dérangeraient pas pour si peu.

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Je tiens mes investigations soigneusement éloignées de tout ce qui pourrait toucher à la politique, quod a me alienum puto; mais enfin il y a des points par où la politique touche à la littérature. Alors, quand je lis, dans une feuille accréditée, que Monsieur d’Estournelles de Constant est «de toutes les erreurs», je ne puis m’empêcher de me souvenir qu’il s’agit d’un titulaire du Prix Nobel. Serait-il donc, lui aussi, sujet à l’erreur? Va-t-il falloir douter encore de celui qui a été attribué à Monsieur Mæterlinck? Il ne manquerait plus que cela!

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J’ai vu que de jeunes personnes avaient reçu un collier de perles (je ne dis pas Técla) pour avoir dit qu’elles voudraient être Monsieur Rostand, ou Napoléon; je ne sais plus bien lequel des deux. Tout dépend de la grosseur des perles. C’est donc, au fond, une question d’ostréiculture. Etre le premier paraît tenir d’une flammèche dont on pourrait dire: «dans flammèche, il y a flamme, et il y a mèche.» Etre le second (je veux dire Bonaparte) a des chances de rallier la faveur de Monsieur Masson, qui est bien appréciable.

Mais tout cela n’offre qu’un intérêt secondaire. Ce qu’il faudrait savoir, c’est ce qu’on eût donné à la dame, qui aurait voulu être Arthur Meyer.

Par ailleurs, de jeunes sportifs, consultés, ont répondu qu’ils voudraient être le boxeur Carpentier. Mais puisqu’ils ne le sont pas, on ne les voit exposés à recevoir qu’un collier de «paings».

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J’ai vu un homme populaire venir parader sous le regard d’une foule. Il portait sous son bras, un tabouret en forme de socle, qu’il a installé devant soi, comme un acrobate fait de son tapis portatif. Il s’y est guindé, a fait trois petits tours, en agitant son paillon et ses paillettes, puis s’est écrié, à diverses reprises: «vous voyez bien que je suis en plomb.»

L’auditoire a répondu: «laissez-nous tranquille, vous êtes en or. Seulement, il y a une autre chose que vous êtes, c’est malhonnête, de prétendre le contraire, puisque c’est nous dire que nous n’y connaissons rien. C’est vous qui n’y entendez rien. Pas un mot de plus! Quand nous avons décidé que vous êtes en or, restez en or, tenez-vous-le pour dit, et filez doux!»

L’homme est reparti, d’une part, penaud de n’avoir pas fait sa preuve; de l’autre, content de n’avoir pas été pris au mot. Le public n’entend que ce qu’il peut, le bruit de son oreille; ne voit que ce qu’il veut, le bout de son nez. Deux fois moins que rien.

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J’ai reçu, ces temps derniers, une enveloppe sur laquelle il y avait écrit: «fumisterie d’art». J’ai cru d’abord qu’il s’agissait d’une Exposition de Peinture. Pas du tout, le contenu était plein de choses intéressantes et utiles, des calorifères, des poêles, des ramonages, des conduits de fumée.

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Un article qui s’intitule «l’art de partir», devrait, pour ne pas mentir à son titre, commencer par être bref. Quand, au lieu de cela, il dépasse la seconde colonne, et après avoir ronronné, s’achève sur cette conclusion que partir est décidément très triste, on se range à cet avis qu’il aurait très bien pu partir une colonne plus tôt.

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Le Prince de Beauvau a rapporté de sa visite au Canada, d’aimables notes, que Barrès fait précéder d’un viatique affectueux et excellent. «Les colombes—nous dit le jeune voyageur—chantent, sans fatigue, le peu qu’elles savent.» Oh! que j’aime ces colombes Canadiennes, que devait apprécier l’oiselier fameux des colombes Borromées! que j’aime ces colombes qui ne rêvent pas de nasiller comme des phonographes, et se contentent de roucouler, plutôt que de rater des roulades!

Hélas! toutes les colombes sont devenues enragées.

Récemment, une plumitive, a surgi, non plus adolescente et couronnée de pampres, à la façon de Bacchus, celle-là, non point adulte et casquée d’or, ainsi que Minerve, mais coiffée d’un toupet plus audacieux que celui du Riquet à la Houppe fameux, par ailleurs aussi indigent que celui de Cadet Roussel, aux trois poils célèbres. Quant aux pieds que cette néophyte qui ne doute de rien, et surtout pas d’elle-même, croit devoir fourrer dans tous les plats, où les précède son nez sans narines, je vous réponds qu’ils ne sont pas allégés d’ailerons, à la guise de ceux de Mercure, mais chaussés de sabots en plomb, qui font les légers, et confondent le pas de l’Ours avec la danse des Sylphes, après avoir embrouillé le menuet avec la bourrée.

Jamais le siècle des improvisés de tout genre, entre lesquels nous vivons, n’aurait osé rêver pareille création ex nihilo, dans le département des cryptogames. Jusqu’à ce jour, le Marquis de Carabas avait battu le record de la génération spontanée; mais la Marquise de Charabia lui coupe l’herbe sous le pied, et cette herbe me paraît venir tout droit et tout dru, de la prairie où se tient le conseil pestiféré du bon La Fontaine. De cette prairie remontent tous les mornes airs dont l’ocarina ne veut plus, et qui étonne même les batraciens. Les plus vieillottes, les plus falotes des plaisanteries sur Wagner reparaissent dans des soi-disant articles, dont ne voudrait pas un Fœmina du Négus.

Et ce sont des attendrissements sur le gibier, qui se passerait d’être mangé à cette sauce, et des réflexions sur le dîner en ville, dans un style qui fait penser au dîner des Aïssaouas, lesquels mangent du verre pilé et avalent des sabres.

La dame, qui a sans doute trop à faire pour apprendre à écrire, aime beaucoup ce verbe faire, et l’emploie à tout bout de ligne, pour gagner du temps et tondre sur le reste. Elle a «fait Palerme et d’autres coins», sans compter ceux qu’elle nous «bouche» (pour parler comme elle), et vante les choses qui «font gai», non moins que celles qui «sentent cher». Je n’insisterai pas davantage sur l’écriture de la dame, qui, si elle était sincère, l’appellerait «l’écriture tesson de bouteille», et n’en parlerait plus. Peut-être bien consentira-t-elle à ne plus parler; mais elle se résignera mal à ne plus gribouiller, et les presses gémiront, pour préparer le lecteur à faire de même. En attendant, elle est celle auprès de qui la Duchesse de Verluise représente Malherbe; elle «se coule dans ses bottines» (sic), et dans l’esprit des amateurs de bonnes lettres.

Quant à ses connaissances et à sa philosophie, j’en laisse juger. Elle nous dit: «la hideuse, la terrassante maladie, qui anéantit tout en vous et autour de vous: projets, travail, lumière de la vie, qui vous fauche sans vous tuer, et vous laisse des yeux pour voir, un cerveau pour comprendre et des forces pour souffrir.»

Évidemment la dame ignore que Pascal et Heine ont tiré de leurs indicibles maux, le premier, ses plus sublimes clartés, le second, ses plus vifs éclats.

Et elle «poursuit sa carrière», comme le dieu de Jean-Baptiste Rousseau, blâme les nouvelles danses, affirme que, pour en revenir à la vieille tradition française: il faut se remettre à valser.

Pardon, excuse, dame «hyperboréenne des anciens jours», ainsi que Baudelaire vous aurait peut-être appelée, le mot valse s’écrit walse; Musset a expliqué pourquoi, dans deux vers connus.

Un jour, un des soi-disant articles dus à cette plume, ensemble raseuse et ébarbée, tomba sous les justes, mais sévères regards de ma cuisinière, qui n’aime pas le travail bâclé, ce qui fait que je la garde. Elle y jeta les yeux dédaigneusement, puis elle conclut: «si c’est ça qui s’appelle écrire, j’aime mieux faire du hachis.»

L’habitude des émotions fortes, le goût du looping, et même du doping (mon cordon-bleu, qui pratique Berlitz, est fort préoccupé de savoir si Monsieur de Montbel triomphera dans l’affaire de Bonbon Rose), ont changé les motifs d’inspiration de nos domestiques. Schwob a noté que l’odeur des pommes blettes agissait fortement sur le génie de Schiller. L’odeur du sang agit de même sur cette Madame Vatel héroïque. Les jours (rares!) où le journal ne lui présente aucun assassinat sensationnel, ses ragoûts sont ternes. Une secousse sismique, un coup de grisou, des vivants ensevelis, des morts décorés trop tard, lui font faire de bonnes sauces. Cette femme aurait dû servir à Herculanum. Mais, je l’ai observé, l’adultère n’agit pas sur l’art d’accommoder les restes.

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Ce qui suit, je le prends, (nullement comme cible, car, je n’y mets pas, cette fois, d’intention de malice) mais comme type des exercices de mnémotechnie, infligés aux sociologues mondains, par l’état actuel, et qui rappellent ces dictées de Compiègne, que Feuillet et Mérimée hérissaient pédantesquement de difficultés grammaticales, pour éprouver la syntaxe des invités de séries.

On parle d’une cérémonie religieuse, à propos d’une adolescente de nom Israëlite. L’esprit, tout aux fêtes du Ramadan, se met en marche dans la direction de la Rue de la Victoire. Pas du tout, il faut rebrousser chemin: c’est une première communion qui vient de se célébrer. L’esprit se met en route dans la direction de Chaillot. La marraine de cette jeune personne privilégiée n’est autre qu’une Grande Duchesse Russe, qui assiste à la cérémonie. L’esprit se dirige alors vers la Rue Daru. La mère de l’enfant est née Chevigné. L’esprit s’achemine vers le théâtre d’Orange où ce vocable triomphe, mais non sans passer par la chancellerie, où le nouvel époux de cette dame, Monsieur Wiener, sollicite et obtient de changer son nom pour celui de Croisset, ce qui fait dire à Gustave Herbeau, sans fiel, mais non sans gaieté, «le nom de Wiener est à prendre, j’en veux.»

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L’abbé Lemire se voit refuser la communion par le curé d’Hazebrouck. Il en fait faire le constat (du retrait de l’Eucharistie, rien que ça!). Saint Thomas d’Aquin (troisième partie, question 80, article 6) et Saint Alphonse de Liguori (numéro 50) justifient de ce traitement.

Maintenant, il faut bien en convenir, beaucoup de gens n’y voient aucun intérêt. L’Eucharistie, c’est devenu comme une sorte de Joconde pieuse, quelque chose d’énigmatique, de lointain, d’exagéré, de désuet. Quand le chef-d’œuvre de Léonard s’est retrouvé, j’ai entendu un jeune homme de bonne foi dire avec sérieux: «croyez-vous vraiment que cela ait tant d’importance?» Et pour ramener l’attention défaillante sur le plus émouvant des objets d’art, il fallut donner des détails piquants sur la vie privée du recéleur.

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Une des plus déplorables attitudes des gens dits du monde, c’est leur impéritie, presque leur hébétude en face d’un envoi de livre, qui les frappe—selon l’expression de Baudelaire—«comme le tonnerre fait de certains animaux.»

Quelques-uns, pour masquer leur incompétence, se répandent en remerciements rapides sur le seul don, mais sans les motiver, car ils ne parlent pas du volume; quelques-uns accusent réception, comme d’une paire de chaussures à un cordonnier, ou d’une bourriche, à un camarade; aucun ne se hasarde au seul acte indiqué, désiré, souhaitable, que seuls accomplissent ceux qui ne sont pas du monde, à savoir: vous parler de votre ouvrage, prouver par une citation délicatement ou ingénieusement élue, qu’ils ont lu, senti, compris; non, les mondains, outre qu’ils en sont incapables, craignent de formuler une appréciation, quelle qu’elle soit, de se prononcer et de voir leur revenir un jugement à eux attribuable et qui les compromette.

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Pourquoi y a-t-il des gens qui s’adressent aux bouches d’égout, quand ils désirent entendre parler de leurs amis, et disent-ils, après cela, que la voix publique n’est pas favorable à ces derniers? Il y a vox publica et via publica.

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Modèle des phrases délicates que tournent les journaux bien pensants autour des pirouettes nocturnes d’une danseuse: «jadis l’étoile indiquait le chemin aux rois mages. Cette fois encore, c’est vers l’Étoile, Anna Pavlova, que se dirigent ses fervents, qui voudront la contempler…»

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Quand les actrices cessent de jouer des rôles offerts à toutes, auxquels elles impriment la marque de leur personnalité, quand, au lieu de cela, elles font écrire des pièces pour elles, elles cessent d’être des artistes, plus rien que des mannequins promenant sur la scène des sentiments de commande et du dialogue sur mesure, comme d’autres un chapeau ou un chiffon qui s’assortit à leurs cheveux ou fait valoir leur teint, plutôt que de les amplifier en les transfigurant.

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Celle des démangeaisons contemporaines qui produit les plus grosses cloques, en même temps que les ampoules les plus vides, vient de la tarentule balkanique. Peut-être ne serait-il pas impossible d’en signaler des exemples antérieurs; mais, pour nous, elle date de Carmen Sylva, de qui la manifestation apparaît comique, au point de ne pouvoir être surpassée dans le genre. Je veux dire un lyrisme falot et follet que la dame prenait au sérieux chaud comme braise et dur comme fer, et s’imaginait naïvement confiner au sublime. Son élève, disciple et copiste, la grosse Vacaresco, emboîta le pas et se mit à pondre du dithyrambe au mètre et pour petites bourses. Aujourd’hui la bru de feu la vieille souveraine ne laisse rien à désirer sur le terrain censé artiste. L’an dernier, elle faisait représenter chez le bénévole et coupable Rouché, une œuvre soi-disant dramatique et composée pour distraire une fillette malade. La maman l’est bien davantage. Cette année, elle s’attaque au genre de Perrault, dont l’aune de boudin devrait bien lui sauter au nez, pour lui apprendre à éviter les confusions de genre, et elle ridiculise les Quarante auxquels elle arrache des préfaces qui suent le snobisme, la flagornerie et la pommade.

Carmen Sylva, je l’ai noté ailleurs, s’était fait photographier tendant à une madone terrifiée une couronne de papier et une lyre de carton. Sa belle-fille la dégote et se présente à l’appareil, sous forme de cette madone elle-même, entre deux flambeaux géants, accommodés pour l’électricité ou pour le gaz.

Je l’ai dit, ce genre de cocasserie est essentiellement balkanique; nulle part ailleurs on n’en relèverait de traces, sauf chez la Duchesse de Verluise, qui les a contractées de la monumentale Hélène, et chez la Baronne de Pierrebourg, qui n’offre pas, que je sache, de rapport ethnique avec la Bulgarie ou la Roumélie. Néanmoins, sur ce propos, il serait prudent de consulter Gyp.

Mais ceci, je le répète, ce sont des cas follets et falots; le plus curieux, c’est s’ils pouvaient s’allier avec le mérite. Or ils le peuvent. La Comtesse Mathieu de Noailles, qui débutait avec des dons charmants, dans «le Cœur innombrable», et même une sorte de génie atmosphérique, végétal, frutescent et olfactif, en a perdu la plus grande part et ne fait plus que se rabâcher depuis qu’elle s’est mise à courir les prix, les croix et les Académies, encore une forme de la tarentule balkanique.

Seule, la Princesse Bibesco s’est tenue à l’écart de l’insecte irritant et demeure à l’abri de l’odieuse piqûre. Il lui suffit de rester l’auteur de ces ravissants «Huit Paradis», que j’appelle le chef-d’œuvre de Loti, et de fêter l’anniversaire de Napoléon, en lui découvrant une fille qui laisse d’agréables Mémoires, que l’aimable Princesse orne d’une préface pleine d’élégance et de goût, d’autorité et de maîtrise. Et, pendant ce temps-là, elle laisse les reines cabotines compromettre la souveraineté, comme les muses m’as-tu-vu compromettre la poésie.

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J’en étais là de ma lecture, et loin d’être au bout, quand l’absente revint. Elle semblait de meilleure humeur, presque de la meilleure du monde. Le pulsoconn avait agi. En outre, le hasard se montre quelquefois serviable. Elle venait de rencontrer le parent ornithophile qui, tout juste, lui demandait comme une grâce de se dessaisir de l’oiseau malencontreux, en faveur du Zoological Garden. C’était tomber à pic. Avec une rouerie féminine, dont les hommes sont, d’ailleurs, parfaitement capables, elle avait mimé la contradiction, feint le regret et la complaisance, tout de même consenti; mais en exigeant de télégraphier à Otto, qui obtenait, chaque jour, dans le genre, des miracles de réduction par rapport à l’organe olfactif de certaines clientes, et qu’elle jugeait seul capable de donner au modèle, pour un portrait-souvenir, une pose de nature à diminuer la longueur du bec, vraiment disproportionné. Le célèbre photographe était attendu de minute en minute; il ne nous restait plus que peu d’instants pour liquider l’affaire du manuscrit sans titre, même sans titulaire.

A l’exemple de cette fille d’Ève, je mimai la contradiction, je feignis le regret, mais, au fond, je n’étais pas fâché de me voir relever d’une hasardeuse démarche dans la direction du Quai Saint-Bernard. Je détaillai, puis je résumai.

Quelques réflexions douées d’acuité, mais dénuées de convenance et surtout de révérence, des appréciations indépendantes, mais impertinentes, des critiques sagaces, mais agaçantes, des jugements avisés, puis maladroits, sinon toujours admirables, du moins, quelquefois admissibles, puis tout à coup malséants; de l’ingénieux, mais aussi de l’ingénu, voire du saugrenu, tout cela laissait bien, par places, passer le bout de l’oreille de l’institutrice louftingue mais, sans rencontrer l’oreille de Midas, atteignait parfois à celle de Bion. Et, comme Mademoiselle n’était pas la femme de César, rien n’empêchait de la soupçonner d’être l’auteur du pot-pourri transcendant, qui tenait du pot-à-feu et du pot aux roses. Néanmoins une grande réserve était commandée par le décousu du contexte. Certaines concordances manquaient, au point d’infirmer l’hypothèse, et même de commander un brusque virage. La remarque sur la cuisinière déroutait, parmi plusieurs. Mademoiselle ne pouvait gager de cuisinière; elle appartenait au groupe de ceux qui font leur pot-au-feu sur une bougie, quand elles n’y mettent pas chauffer leur bain ou tremper leur lessive. Y avait-il donc lieu de flairer une collaboration? Encore un cas de conscience. L’envergure d’un tel factum n’allait pas jusqu’à exiger qu’on se mît à deux pour le pondre; mais il découlait de l’universalité de son génie que l’hermaphroditisme d’une seule huître parût impuissant à l’accomplir.

De telles circonstances risquaient donc, entre toutes, de rendre l’appréciation téméraire, l’interprétation imprudente, et jamais la sage mention du doute qui s’abstient n’avait à ce point paru de saison. En effet, reconnaître, par une restitution nominale, la paternité de tel ou de tel, pouvait offenser, et motiver un «retour à l’envoyeur», avec de vertes réparties, sans omettre un jugement sévère, et presque mérité, sur la composition d’une liste trop peu scrupuleuse, puisqu’elle contenait au moins le nom d’un invité, pas assez conforme au signalement de celui qui doit, pour répondre aux lois de la bienséance, souffrir sans se plaindre, manger sans rougir, parler sans entendre, regarder sans sourciller et bâiller sans le laisser voir. Et, encore une fois, aucun nom ne s’imposait assez pour que le paquet pût être remis, sans autre forme de procès, sous le nez de l’auteur, non plus supposé, mais confondu, à moins qu’il ne fût tout simplement, au contraire, réjoui, par la certitude d’avoir déplu, en jetant cette pierre dans ce jardin, en lâchant ce chien dans ce jeu de quilles.

Mais ce n’était pas tout: certaines indications typographiques, bien connues de moi, donnaient à craindre que le manuscrit ne fût destiné à l’impression. Si mon appréhension ne me trompait pas, elle nous créait un devoir, celui d’étouffer dans l’œuf, ce morceau presque aussi poussé que le portrait vanté par Monsieur Alexandre.

Certes, pas une feuille, fût-elle de vigne, ou même de chou, ne publierait sans contrôle, ou du moins sans réduire le brûlot à des proportions inoffensives; mais enfin les délicates pratiques de l’eunuchisme littéraire, même savamment exercé, ne sont pas sans laisser subsister parfois des vestiges dangereux pour l’incertitude des esprits et l’intégrité des consciences. Quelque rédacteur fumiste pouvait se faire un malin plaisir de répandre des opinions qui, pour être absurdes, n’en auraient que plus de chances de plaire à cette portion du public, laquelle, n’étant pas la meilleure, voit accueillir son arbitrage, avec d’autant plus de crédit. Il ne fallait pas.

Mon interlocutrice fut de mon sentiment, et même s’en targua (prête à m’en blâmer plus tard, si je n’avais pas raison) quand elle vit, qu’il pouvait lui rapporter, pour une éternité d’un jour, le droit de s’y montrer indifférente.

Des artistes qu’elle révérait, des personnalités, certes, au-dessus du blâme impuissant ou de la méconnaissance envolée d’un rouleau sans nom se voyaient traités par lui, si ce n’est avec une hostilité déclarée, du moins avec une familiarité que rien ne justifiait. Le tourne-main d’un sage, ne se doit-il pas d’anéantir tout cela, pour peu que les circonstances lui en fournissent le moyen, et lui en dictent le geste? En outre, une vague inculpée, au cours de la fête, s’était, par des propos inconsidérés et des mouvements sans mesure, attiré le juste blâme de ceux dont, au dire de Stendhal, la «saillie imprudente» risque de compromettre celui qui, ayant ouvert sa demeure, doit garantir les paroles qui s’y échangent, et les actes que l’on y accomplit; et l’on serait en droit de garder rancune à des familiers d’une maison capables de s’exprimer avec une désinvolture sans frein, sur des voisins de table. Le professeur d’espéranto serait sermonné, peut-être même congédié; en tout cas, ses demandes d’invitations, se verraient désormais soumises au plus minutieux des contrôles.

Donc en définitive, l’on me donnait carte blanche, par rapport à cette charte ténébreuse, et quel que soit le traitement que voterait, pour son contenu compact, mais léger, le verdict de mon tribunal, on le jugerait assorti au démérite d’une pièce équivoque, par mon souci de la solidarité et mon obéissance aux usages. Ma compétence fut aussi mentionnée; l’épithète d’indiscutable, qui la rehaussait, me trouva rebelle; je crus devoir la discuter, même la décliner, moins par modestie que par politesse, mais non sans faire observer que mieux encore, mieux surtout que des lumières problématiques, l’indulgence est appréciable, en ces cas spécieux. On connaît la mienne.

«De la douceur!» conseillait Verlaine. Une fois encore, je ne revendiquai d’autre droit que de suivre son conseil; pas non plus d’autre récompense.

On annonça Otto.

Écrit avant 1914.

Propos sur le Seuil.
«Le dîner fut excellent: le mot Madère ne fut même pas prononcé.»

Théodore de Banville.

Au printemps de 1921, il m’est arrivé d’être malade, à la suite des épreuves de la Guerre, assez rudes pour un vieil homme, et de trois publications qui m’avaient bouleversé; mais malade d’une maladie qui dépassait les bornes, une maladie qui peut faire cesser de vivre, et m’a permis de réunir des réflexions assez caractéristiques sur le «chien vivant préférable au lion mort.»

Ce n’est pas que mon soi-disant mauvais caractère (qui n’est qu’une permanente manifestation de la VÉRACITÉ laquelle déplaît à tous et dont Fourier a si bien défini le rôle répulsif) ce n’est pas que cette humeur, dis-je, me prive de compter ce qu’on nomme des amis, même charmants, même plus charmants que beaucoup d’autres, enfin capables de m’écrire pour témoigner d’alarmes sincères, prendre de mes nouvelles, endommager de coûteuses voitures sur des routes peu carrossables, m’envoyer des hortensias bleus et des robes de chambre de soie violette capables de faire revenir à la vie. Mais, tout cela, je l’avoue, à une condition, quelquefois difficile à remplir, et à l’égard de laquelle l’insubordination peut entraîner de graves conséquences; cette condition, c’est de ne pas dépasser les limites de l’indisposition mondaine, et les bienséances du dernier soupir.

J’ai connu une personne qui disait—mais, celle-là, ironiquement—«quand la maladie cesse d’être décente, il n’y a plus qu’à s’en aller.» Elle savait que si, dans ces conditions là, on ne s’en va pas, ce sont les autres qui s’en chargent.

J’ai cité, dans un passage de ce livre, le mot d’une dame qui, voyant sa fille indisposée au début des fêtes du printemps, la rappelait à l’ordre et lui disait sévèrement: «vous savez pourtant bien, Mademoiselle, que c’est une époque à laquelle on ne parle pas de ces choses-là.»

C’est que cette dame était une excellente mondaine; la plus accomplie que j’aie connue; jamais elle n’aurait permis à une personne de sa famille de mourir au début de la saison (season, en anglais); et c’est encore d’elle que j’ai cité le mot sublime, qu’on ne saurait assez rappeler, à propos d’un anniversaire funèbre, qui tombait un mardi, et se trouvait inopportunément s’opposer à une rigolade: «l’anniversaire sera mercredi.»

Oui, les mondains peuvent être charmants, même excellents, compatissants dans les maladies temporaires, courtes et allègrement subies, à une condition, qui est qu’on ne fasse, en aucune façon, même de très loin, allusion à la Mort. Notez bien cela, qui est attentatoire à toute civilité, de la part de la plus gracieuse, je ne dis pas des femmes, mais des dames, du plus excellent, je ne dis pas des hommes, mais des messieurs; en un mot, rédhibitoire, au propre sens du terme, qui signifie, à ne pas mâcher les mots: «maladie ou défaut, dont l’existence est une cause de nullité pour la vente d’un animal domestique.»

Je cite—sans acrimonie, car je l’approuve—une dame très douce (que serait-ce, si elle ne l’avait pas été?) qui m’a écrit qu’elle croyait avoir entendu dire que j’étais un peu souffrant, et qu’il fallait la rassurer bien vite, car j’avais toujours été très gentil pour elle. Pour un rien, elle aurait ajouté que je lui devais bien de ne plus parler de tout ça. J’ai répondu, je l’avoue, assez piteusement, que je croyais bien que j’allais mourir; la douce dame ne m’a pas récrit; qu’elle a donc bien fait!

Une autre dame (celle-là exquise et, mieux encore, bonne, plus relevée d’intellect, mais, à vrai dire, plus intéressée à la question et forcément, plus sévère pour les manques de tenue—et de respiration—chez les autres, du fait d’une existence personnelle qui n’est qu’une permanente maladie), a eu la bonté de prendre à ma porte, ce qu’on appelle des nouvelles, à savoir demander si une personne bien élevée, oui ou non, a eu l’indécence de mourir. Et comme cette indécence, je semblais l’avoir, et même l’avouer, la dame exquise s’est comportée comme la dame douce, elle n’a plus bougé, a fait comme on dit la morte, ce qui, pourtant, ce jour-là, n’était pas son rôle, mais le mien. Et j’en suis à me demander si le Bon Dieu, lui, ne m’a pas accordé cette faveur de me mettre, une fois dans ma vie, dans la situation de connaître (avec lucidité, car celle-ci était intacte, et même renouvelée) comment se comportent les meilleurs amis du monde, à l’égard de ceux qui vont les abandonner. Et aussi, qu’il y en a d’autres, quelques-uns, pas beaucoup, rendus plus vénérables, par cette même rareté. Mais je m’empresse de le dire, ce sont des hommes et des femmes, jamais des dames et des messieurs.

Oui, des femmes et des hommes pourront, sauront vous regarder tendrement, vous caresser, vous presser la main, même la baiser respectueusement, parce qu’ils comprennent que vous allez les quitter et que ça mérite bien un shake-hand un peu accentué. Jamais des dames et des messieurs n’admettront cette incongruité, ce manque d’éducation, qui est de donner la marque de faiblesse et le détestable exemple de montrer que l’on peut, même qu’il faut, un jour, sortir de la ronde et que le rigodon n’est pas éternel.

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J’ai cité, dans un autre de mes livres, le plus bel exemple qui me soit venu, de la chose, mais j’aime à le replacer ici.

C’était sous le Septennat, l’élégance existait encore, mais les comportements fléchissaient déjà; une grande fête costumée allait avoir lieu, agrémentée de beaucoup d’entrées, dont une composée d’un essaim d’abeilles, à laquelle prenaient part, naturellement, les Mouchy et autres, entre lesquels un brillant ménage de famille, auquel on tenait beaucoup, et à juste titre. Or, un deuil imminent le rendait fort perplexe: tous les jours, il envoyait s’informer, on pense plutôt de l’impossibilité de participer à la mascarade que du reste.

Le jour du bal, avant midi, un serviteur du ménage qui tenait à ne pas rater son effet, se manifesta pour la dernière fois, décidé à ne plus reparaître que le lendemain sur le probable terrain des condoléances.

Le soir, à dix heures, les entrées de masques avaient lieu sur le charmant escalier de Madame de Poilly, et que franchissaient les ruches pleines de bourdonnements. Le ménage inquiet, résolu à ne rien connaître de la branche menacée—que tout le monde savait en deuil depuis le couvre-feu—se présente sous les regards des arrivants, dont pas un ne manquait de souligner la déconvenue et de savourer l’inconvenance. L’un des témoins plus malicieux et plus désireux encore que les autres de dépareiller les quadrilles, s’élance vers le couple, occupé à jouer l’ignorance du malheur qui le contraignait à rebrousser chemin, et lui révèle le deuil survenu depuis une heure. Le porteur de mauvaises nouvelles se voit accueilli par cette réponse admirable et sans réplique: «on exagère.» Le mari, en manteau Vénitien et en mollets de soie noire, donne un coup sec de son gibus fermé, dans l’antenne ouverte de l’abeille interloquée et les insectes velus, rayés, bonapartistes, surtout résolus à ne pas se laisser embarrasser de vains scrupules, franchissent les degrés stupéfaits de l’escalier de la Baronne.

Le Comte Greppi vient de mourir à cent trois ans, il y a trois jours. Il y en a deux qu’on ne parlerait plus de lui, si la question ne s’imposait de savoir si «le saumon fumé, les spaghetti, les œufs sur le plat, le pilaff au curry, le fromage et l’orange, arrosés de Chianti d’Artiminio» convenaient à un centenaire. C’était ce qu’on nomme le Menu du Jour. Menu du Soir ne serait-il pas plus en situation?

Madame Valmore, qui a formulé les plus belles choses du monde, et dont bien des gens commencent à savoir le nom parce qu’on l’associe inexactement à celui des poétesses à la mode, a écrit, entre autres, ceci:

A tous les biens perdus qui me disent adieu,
Je réponds simplement: va m’attendre chez Dieu!
Non, cette sublime femme n’a jamais été heureusement, à la mode. Celle qui le sera est celle qui dit à son mal, à son médecin, à ses infirmiers et même à son décès: «allez m’attendre chez Ritz!»

Mai 1921.

TABLE