Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5 by Jean-Baptiste Louvet de Couvray

LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS

TOME CINQUIÈME

PARIS, M DCCC LXXXIV

 

LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS

PAR
LOUVET DE COUVRAY

AVEC UNE
PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER

Dessins de Paul Avril
GRAVÉS A L’EAU-FORTE PAR MONZIÈS

PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
Rue Saint-Honoré, 338

M DCCC LXXXIV

LA
FIN DES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
(SUITE)

Cependant le souvenir de Sophie me poursuivoit sans cesse, et mille regrets, dès que j’étois seul, venoient m’assaillir: j’avouerai néanmoins que le doux espoir d’embrasser bientôt mon Éléonore, et peut-être aussi, car le moyen de cacher à mes confians lecteurs la moitié de mes sentimens, peut-être aussi le vif désir de revoir la marquise, adoucissoient un peu mon infortune et contribuoient à me rendre des forces. Les fréquens messages de La Fleur et de Justine m’annonçoient assez que j’étois des deux côtés attendu avec une impatience presque égale; mais, hélas! si jamais vous avez senti combien les passions contrariées deviennent plus ardentes, plaignez l’amant de Mme de Lignolle et l’ami de Mme de B… M. de Belcour, touché des maux qu’il m’étoit permis d’avouer, mais insensible à mes peines secrètes, déploroit avec moi la perte de Sophie et fermoit l’oreille aux plaintes mal étouffées que m’arrachoit l’absence d’Éléonore. Malgré mes sollicitations indirectes, malgré les représentations de la baronne, mon père, cette fois inexorable, s’obstinoit à ne me laisser aucun moment de liberté. Il venoit le matin s’établir dans mon appartement, et m’accompagnoit le soir à la promenade. Ce fut ainsi que ma lente convalescence fut prolongée de huit mortels jours.

Le neuvième étoit le vendredi d’avant Pâques; une superbe matinée promettoit que le dernier jour de Longchamps seroit magnifique. Mme de Fonrose, qui vint dîner avec nous, proposa la promenade au bois de Boulogne. «Nous emmènerons le chevalier», dit-elle à mon père. Trop malheureux pour rechercher les plaisirs bruyans, j’allois m’en défendre; un regard de la baronne m’avertit qu’il falloit accepter, et, M. de Belcour nous ayant un instant quittés, Mme de Fonrose me fit cette confidence d’autant plus agréable qu’elle étoit moins prévue: «Elle y va parce qu’elle espère que vous y viendrez.—La comtesse?—Eh! qui donc? vous aimeriez peut-être mieux que ce fût la marquise?—Non, non. La comtesse! j’aurai le bonheur de la voir!—De la voir, c’est là tout ce que vous demandez?—Tout ce que je demande,… oui,… puisqu’il est impossible de…—De…! interrompit-elle en me contrefaisant; et s’il n’étoit pas impossible de…?—Je serois dans les cieux!…—Dans les cieux! répéta-t-elle encore en affectant le même ton que moi; eh bien, vous irez dans les cieux!… Mais, pour cela, convenons auparavant de ce que vous avez à faire sur la terre. D’abord, ne vous avisez pas de vous enfermer dans une sombre berline avec cette ennuyeuse Mme de Fonrose et cet importun baron de… Vous n’écoutez point?—Si fait, de toutes mes oreilles!—Je le crois: il tremble d’impatience. Il a l’air de vouloir dévorer mes paroles… Vous arriverez sur votre alezan. Quand vous aurez fait une centaine de caracoles à quelque distance du cabriolet où sera votre amie, quand la comtesse aura pu s’enivrer tout à son aise du plaisir de vous voir, avec une grâce infinie, manier votre joli cheval, le sien, qu’elle gouvernera plus mal, ou mieux, prendra tout à coup le mors aux dents. D’abord, sans vous ébranler, vous suivrez de l’œil la fugitive voiture; mais, un moment après, votre cheval aussi vous emportera,… d’un autre côté cependant, Monsieur.—D’un autre côté?—Oui. Mais rassurez-vous. Après de longs détours, au bout d’une heure,… d’une heure entière! au bout d’un siècle! l’animal, qui n’est pas du tout bête, apportera justement Faublas où l’attendra son Éléonore: devinez?—Chez elle, peut-être?—Quelle idée! est-ce bien vous qui me répondez ainsi?… Chez moi, jeune homme. Vous n’y trouverez que le suisse et mon Agathe, deux braves gens qui ne voient, ne disent et n’entendent que ce qu’il me plaît, des gens dont je vous réponds.—Chez vous! que de reconnoissance!…—Vraiment! dit-elle d’un ton presque sérieux, j’espère que vous vous comporterez comme des gens raisonnables. Si je croyois que vous fissiez seulement des enfantillages, je ne vous permettrois que l’entrée de mon salon. (Elle se mit à rire.) Mais je vous connois tous deux, vous emploierez votre temps… à des choses importantes… Vous ferez une, ou deux, ou trois charades… Que sais-je, moi, tout ce dont Faublas est capable! Tenez, voilà la clef de mon boudoir… Ah çà! mais, pourtant, n’allez pas déplacer tous les meubles. Mes femmes, que je n’ai point accoutumées à des déménagemens, ne sauroient que penser. Ma réputation… Je tiens beaucoup à ma réputation…»

M. de Belcour rentra; nous parlâmes encore de Longchamps: je témoignai la plus grande envie d’y paroître à cheval. Mon père observa que trop d’exercice pourroit m’être nuisible; mais il ne fit plus d’objection quand je lui représentai que la plus grande fatigue me seroit épargnée, s’il vouloit bien me donner une place dans sa voiture jusqu’au-dessus de la grille de Chaillot. Ce fut encore plus loin, ce fut à l’entrée du bois même que Jasmin alla m’attendre avec mon cheval. Le baron, à l’instant où je quittois son carrosse, reconnut la Porte-Maillot, et, comme s’il eût pressenti la rencontre hasardeuse que j’allois faire: «Voilà, dit-il avec un profond soupir, un endroit qui sera toujours présent à ma mémoire: j’y ai passé un des momens les plus pénibles et les plus doux de ma vie.»

Aussitôt je cherchai Mme de Lignolle, et je ne tardai pas à la rencontrer; et bientôt elle vit, avec une joie difficile à rendre, elle vit son amant passer auprès de sa voiture. Vous, jeunes gens, qui jouissez des triomphes de Faublas, préparez-lui vos plus grandes félicitations. Lui, qu’enivroit déjà le plaisir d’admirer la comtesse et d’être admiré d’elle, eut encore le bonheur d’entendre plusieurs personnes, en la regardant, s’écrier: «O la charmante petite femme!» S’ils m’avoient donné quelque attention, ceux qui lui faisoient ce compliment si doux à mon oreille, ils auroient pu remarquer que je les remerciois par un sourire, par un sourire orgueilleux qui sembloit leur répondre: «C’est mon Éléonore cependant! elle est à moi, cette femme que vous trouvez charmante!» et, sans m’en apercevoir, je répétois: «Charmante petite femme!… charmante!…» Il est bien pour elle, cet éloge! pour elle seule! Ses habits, sa voiture, ses gens, ne le partagent pas… Ses gens? Elle n’a qu’un domestique, le confident de nos amours, le discret La Fleur. Sa voiture? c’est tout uniment le petit cabriolet qui me l’amena dans la forêt de Compiègne. Ses habits? ils ne sont jamais ni recherchés ni riches, mais toujours frais et jolis. Elle est venue ici comme elle reste chez elle, parée surtout de ses attraits. Comme elle lui va bien, cette robe de linon, moins blanche que sa peau! que j’aime à lui voir, au lieu de diamans, ces fleurs, touchans symboles de son adolescence à peine commencée; ces violettes printanières et ce précoce bouton de rose qu’on diroit sans aucun art jetés dans sa chevelure! Ah! jusqu’au milieu des pompes du monde, que j’aime à reconnoître, dans les plus simples atours et dans le plus modeste équipage, la bienfaitrice de mille vassaux!

Mais, dans la longue et double file des voitures, où le hasard persécuteur lui avoit-il fait prendre une place? le superbe whisky dont elle est précédée, quelle déesse porte-t-il? quelle nymphe occupe le brillant phaéton qui vient immédiatement après la comtesse?

Je vais d’abord au magnifique char: une femme superbe y paroît dans tout le faste de sa parure, dans tout l’éclat de sa beauté. Sa première vue impose à tous le silence de l’admiration; les courtes exclamations de l’enthousiasme s’élèvent ensuite; puis succède un léger murmure, puis on entend chacun se répéter: «Oui, la voilà, c’est elle, c’est la marquise de B…!

Qui lui disputoit cependant les honneurs de Longchamps? la jolie femme du phaéton. Négligemment assise dans une conque lilas plaquée d’argent, elle manie avec abandon des guides si riches qu’on ne croit point que ses mains délicates puissent longtemps en soutenir le poids. Elle paroît, en se jouant, retenir quatre chevaux isabelles, à tous crins, superbement enharnachés, couverts de rubans et de fleurs, quatre fringans chevaux qui, relevant fièrement leurs têtes, de leurs pieds frappant la terre, et couvrant leurs mors d’écume, semblent s’indigner qu’une femme et un enfant[1] aient la témérité de les conduire. Tout le monde voit bien que la nymphe a moins de contenance que de manières, et moins de fraîcheur que d’éclat; mais personne ne sauroit dire s’il y a plus d’indécence dans son maintien que de friponnerie sur sa figure; s’il y a plus de richesse que d’élégance dans le luxe effréné de son équipage et de ses habits. Cependant, ô Madame de B…! cette femme maintenant chargée de panaches, de diamans et de broderies, promenée sur un char triomphal, environnée de jeunes seigneurs et poursuivie des joyeux applaudissemens de la multitude, pouvez-vous deviner que c’est la petite fille qui fut pendant un an votre servante? M. de Valbrun s’est donc ruiné?

[1] Le jockey, monté sur l’un des deux premiers chevaux.

Je passai plusieurs fois devant le whisky de Mme de B…: elle eut l’air de ne me pas voir, j’eus la discrétion de ne la pas saluer; mais, curieuse apparemment de savoir si j’étois là pour elle, la marquise promena de toutes parts ses regards inquiets. En se retournant, elle reconnut, dans son cabriolet modeste, Mme de Lignolle, qu’elle honora d’un gracieux sourire, et sur son char de triomphe Mme de Montdésir, qu’elle humilia d’un coup d’œil protecteur. Il y a tout lieu de penser que Mme de B…, si près de la comtesse dont elle connoissoit les jalouses vivacités, et non loin de Justine qui pouvoit se permettre quelques familiarités imprudentes, ne se crut pas en sûreté. Ce qui est du moins certain, c’est qu’à l’instant même elle sortit des rangs pour aller prendre la file un peu plus haut. Peut-être aussi fut-elle déterminée à cette espèce de fuite parce qu’elle aperçut de loin son mari qui sembloit piquer droit vers moi.

Mon premier mouvement fut de rebrousser chemin pour éviter le malencontreux cavalier; mais, par réflexion, craignant, sans doute assez mal à propos, qu’il ne me soupçonnât d’une lâcheté, je pris le parti de continuer ma route. Je crus même devoir ne plus aller qu’au petit pas et regarder fièrement l’ennemi qui s’approchoit. J’étois pourtant bien résolu, comme on le devine, à laisser passer M. de B…, s’il ne m’abordoit pas.

Il m’aborda. Je suis, Monsieur le chevalier, charmé du hasard…—N’achevez pas, Monsieur le marquis, je vous entends; mais que signifie ce mot hasard, je vous en prie? Il n’est pas, ce me semble, tout à fait impossible de me rencontrer dans le monde, et quiconque d’ailleurs a quelque chose de pressant à me dire est toujours sûr de me trouver chez moi.—Vraiment! je voulois y aller chez vous!—Qui a pu vous en empêcher?—Qui? ma femme.—Eh bien! Monsieur, vous croyez donc que madame la marquise a mal fait?—Pas trop mal, dans un sens. Elle avoit ses raisons…—Ses raisons?—Pour m’engager à ne pas vous faire ma visite; moi, j’avois les miennes pour désirer du moins de vous joindre quelque part, Monsieur le chevalier.—La rencontre est donc, comme vous disiez tout à l’heure, fort heureuse.—Oui, parce que je vais avoir avec vous une explication…—Ah! tout à l’heure si vous le voulez, Monsieur le marquis!—De tout mon cœur.—Sortons de la foule.—Sortons… Mais je vous demande bien pardon.—Et de quoi?»

En m’en allant, je crus ne pouvoir pas me dispenser de saluer Mme de Lignolle, et de tâcher de lui faire comprendre par mes signes que j’allois bientôt revenir.

«Vous regardez sans cesse de ce côté, reprit M. de B…; c’est apparemment cette jolie femme du phaéton qui vous occupe? Je vous dérange.—Ah! laissez donc la plaisanterie, Monsieur le marquis.—Je ne plaisante point!… Arrêtons-nous ici.—Ici! nous serons mal.—Pourquoi? personne ne nous entendra.—Mais tout le monde pourra nous voir!—Qu’importe?—Qu’importe!… Enfin, comme il vous plaira, Monsieur… Vous avez donc vos pistolets?—Mes pistolets?—Sans doute. Ni vous ni moi n’avons d’épée.—Eh! pourquoi donc faire des pistolets et des épées, Monsieur le chevalier?—Comment, pourquoi faire? Est-ce qu’il n’est pas question de nous battre?—Nous battre! au contraire, Monsieur. C’est que je me repens de m’être déjà battu avec vous.—Bon!—Je me repens de vous avoir fait une mauvaise querelle.—Ah!—D’avoir causé votre exil.—Ah! ah!—Et, par suite, votre emprisonnement.—Monsieur le marquis!… vous conviendrez que je ne pouvois pas deviner cela!—Voilà pourquoi je vous cherche depuis que vous êtes sorti de la Bastille.—En vérité, vous êtes trop bon!—Et, comme je vous l’ai dit, j’aurois même été chez vous, si ma femme…—Madame la marquise a très bien fait de vous le déconseiller; c’eût été pousser trop loin…—Je ne sais pas! Un galant homme ne sauroit trop vite et trop bien réparer une offense. Voilà mon avis, à moi. Tenez, vous en avez fait la fâcheuse expérience: je suis vif, je m’emporte sur un mot, je me fâche avant de m’expliquer; mais l’instant d’après je reviens et je conviens franchement de mes torts. Oh! tous mes amis vous le diront, je gagne à être connu, je suis dans le fond un bon diable.—Vous m’en voyez convaincu.—Bien! mais dites que vous me pardonnez.—Vous vous moquez!—Dites-le, je vous en prie.—Jamais! jamais je ne pourrai…—Vous ne me pardonnerez jamais?—Ce n’est pas cela que…—Écoutez-moi. Je vous ai avoué mes torts, je ne dois pas non plus vous dissimuler mes services: c’est moi qui vous ai fait sortir de la Bastille.—Vous, Monsieur le marquis?—Moi-même. Je me suis mis aux genoux de ma femme pour obtenir d’elle qu’elle sollicitât votre liberté.—Et vous avez pu l’y résoudre?—Vraiment ce n’a pas été sans peine! mais il faut lui rendre justice: ensuite, elle a pris cette affaire à cœur autant que moi. Elle a pressé le nouveau ministre avec une ardeur dont vous n’avez pas d’idée!—On dit qu’elle est bien avec le nouveau ministre?—Au mieux! ils s’enferment ensemble pendant des heures entières… C’est une femme de mérite que ma femme… Je la connoissois bien quand je l’ai épousée; sa figure promettoit beaucoup, et la marquise a tenu tout ce que promettoit sa figure… A propos, si vous désirez quelque emploi, quelque pension, quelque lettre de cachet…—Sensiblement obligé.—Vous n’avez qu’à parler! Mme de B… aura une conversation particulière avec…—Je vous rends mille grâces!—Pour en revenir à nous… Mais vous ne m’écoutez point?—Je regarde là-bas cette vieille dame!… N’est-ce pas la marquise d’Armincourt?—Je ne la connois pas.—Oui, c’est elle… Monsieur le marquis, ne tournons plus les yeux de ce côté-là.—J’entends, vous ne vous souciez pas d’être obligé d’aller faire votre cour à cette douairière?—Pas infiniment.—Pour en revenir à nous, je vous ai donc fait sortir de la Bastille; et puis n’avois-je pas eu déjà ce que je méritois? ne m’aviez-vous pas donné ce fier coup d’épée…?—Je ne me consolois pas d’y avoir été forcé, je vous assure.—Oh! c’étoit un maître coup d’épée, celui-là! savez-vous bien que j’en ai pensé mourir?—C’eût été pour moi, je vous en donne ma parole d’honneur, un éternel sujet de chagrin.—Vous ne m’en vouliez donc pas?—Pas du tout.—Comment, en ce cas-là, refusez-vous aujourd’hui de me pardonner?—Moi, je ne demande pas mieux.—Monsieur le chevalier, j’en suis ravi d’aise!—Et vous, Monsieur le marquis, vous me pardonnez donc aussi?—Si je vous pardonne! mais, de l’aveu de ma femme elle-même, vous n’avez eu dans toute cette affaire que de très légers torts avec moi… et avec elle,… mais très légers.»

Cette conversation, qui d’abord ne m’avoit paru que fâcheuse, m’amusoit maintenant et piquoit ma curiosité; mais je sentois que Mme de Lignolle, déjà très étonnée de mon départ, devoit attendre mon retour avec une mortelle impatience, et pourroit, s’il tardoit longtemps, faire une étourderie. «Monsieur le marquis, nous voilà d’accord, rentrons dans la foule.—Nous causerions ici plus à notre aise.—Nous serons tout aussi bien là-bas.—Je le disois bien que la jolie fille lui tenoit au cœur!» s’écria M. de B…

En effet, ce fut auprès de la demoiselle du phaéton que je le reconduisis; mais ce fut la dame du cabriolet qui s’attira tous mes regards, et je n’ai pas besoin de vous dire qu’elle parut enchantée de me revoir; cependant il m’étoit aisé de m’apercevoir que cet étranger dont elle me voyoit suivi l’inquiétoit. Mme de Montdésir aussi parut excessivement flattée du nouvel hommage que j’avois l’air de lui rendre en revenant une seconde fois grossir le nombre de ses adorateurs; mais, aussitôt qu’elle eut reconnu son ancien maître dans le cavalier qui m’accompagnoit, elle étouffa quelques éclats de rire, pour lui lancer, comme à moi, des coups d’œil très significatifs. Cependant le marquis, revenant à sa première idée, me disoit:

«Vous n’avez eu, par rapport à la marquise et par rapport à moi, que des torts très légers, de ces torts que tout autre jeune homme…—N’est-il pas vrai, Monsieur, qu’à ma place tout autre eût fait de même que moi?—Sans doute. Mais c’est M. de Rosambert qui, dans tout cela, s’est conduit on ne peut pas plus mal; aussi nous resterons brouillés jusqu’à la mort. M. Duportail a bien, de son côté, quelques petits reproches à se faire.—Vraiment! oui…—Vous en convenez donc?—Assurément.—Ce fatal jour que je vous rencontrai tous aux Tuileries, M. Duportail devoit conserver plus de présence d’esprit, me tirer à part, m’avertir que l’honneur et le repos de toute une famille l’obligeoient à ce mensonge… Pouvois-je deviner, moi?—Certainement non.—Mademoiselle votre sœur aussi n’auroit pas mal fait d’essayer de me glisser un mot à l’oreille; mais la jeune personne avoit peur, son père étoit là! Vous, Monsieur le chevalier…—Ah! moi…—Voyons! que voulez-vous dire?—Non, non, parlez.—Après vous.—Point du tout; Monsieur le marquis, je vous ai interrompu.—Cela ne fait rien! dites.—Dites vous-même.—Je vous en prie!—Je vous le demande en grâce.—Eh bien! vous, Monsieur le chevalier, vous ne me deviez aucune confidence. D’abord il ne vous convenoit pas de m’accuser les petits écarts de mademoiselle votre sœur… Ceci vous fait de la peine?… Oh! ne me croyez pas capable de causer! J’ai donné ma parole d’honneur… Et gardez-vous d’en vouloir à la marquise: je ne lui ai point surpris vos secrets d’abord! Ce n’est pas non plus pour le plaisir de parler qu’elle me les a confiés.—Je le crois, je crois madame la marquise incapable d’une maladresse ou d’une indiscrétion.—Incapable! c’est le mot… Les étourderies de mademoiselle votre sœur, une dangereuse plaisanterie que vous avoit conseillée M. de Rosambert, et le dernier mensonge de M. Duportail, avoient à mes yeux étrangement compromis la marquise. J’accusois ma femme… Oh! je lui en ai demandé cent fois pardon, et je me le reproche encore tous les jours… J’accusois ma femme,… la femme la plus sage! Si c’étoit seulement par principes, on pourroit s’en défier;… mais chez elle, ajouta-t-il très bas, la sagesse est solide; elle tient à un tempérament de glace: car, le croiriez-vous? c’est par pure complaisance que Mme de B… me donne de temps en temps une nuit, à moi qui suis son mari et qu’elle adore!… Je l’accusois cependant! Il a donc fallu que, pour se justifier, elle me contât vos petits chagrins de famille,… que je savois à peu près.—Enfin, Monsieur le marquis, ce qui me fait grand plaisir, c’est de vous entendre convenir que je ne devois pas vous avouer les écarts de Mlle Duportail.—Ne dites donc plus Duportail! vous voyez que je suis au fait!—De Mlle de Faublas, puisque vous le voulez.—Bon!… D’abord, vous ne le deviez pas; et puis, si vous aviez eu l’air de solliciter une explication, moi qui, dans ma colère, brûlois d’en venir aux mains, j’aurois été peut-être assez injuste pour vous soupçonner de manquer de courage. Or, un jeune homme ne sauroit soutenir avec trop de fermeté sa première affaire; et, dans celle-ci, je l’ai dit à la marquise, qui s’est vue forcée de le reconnoître, vous vous êtes en tout point montré comme le plus brave des hommes… Oui, vous êtes plein de cœur! et quiconque s’y connoît le voit dans votre physionomie… Oh! j’ai pour vous beaucoup d’estime, et ma femme aussi… Tenez, je vous engagerois à nous venir voir; mais le public est si bête! quand une fois il lui a plu de donner à telle femme tel amant, il n’en revient pas. Je trouve quantité de gens qui ne mettent que de la complaisance à ne me point contredire quand je leur affirme que je ne suis pas… Vous le leur protesteriez vous-même, qu’ils ne vous croiroient pas davantage! et cependant personne, excepté la marquise, ne le sait aussi bien que nous. Mais remarquez un peu l’extrême différence: à présent que je suis tranquille sur votre aventure, vous et cent mille autres jeunes gens plus aimables, s’il y en a, pourroient à la file se donner à tous les diables avant de me persuader qu’ils ont obtenu les faveurs de la marquise. Je vous ai déjà dit combien de raisons me font croire à la sagesse de Mme de B…; il y en a encore une qui me paroît, seule, aussi forte que toutes les autres ensemble: je m’avise quelquefois de me regarder au miroir, et je ne trouve pas dans ma physionomie un trait, un seul trait qui annonce que je puisse être… Que diable! M. de B… ne voit pas du tout qu’il ait la figure d’un sot! et M. de B… s’y connoît!… Ah çà! mais donnez-moi donc un peu d’attention. Depuis une heure il ne m’écoute que d’une oreille! Il a toujours les yeux tournés sur la jolie fille!… Il me semble aussi que, de temps en temps, elle vous regarde? En vérité, elle vous lorgne!—Point du tout, Monsieur le marquis, c’est vous qu’elle agace.—Oh! que non! vous êtes plus joli garçon que moi. Ce n’est pas qu’à votre âge je n’aie été fort bien; mais, dame! vous avez maintenant l’avantage de la première jeunesse… Pourtant, je crois que vous ne vous trompiez pas! je crois que j’ai ma part des œillades que lance la princesse!… Je vous avouerai franchement qu’elle commence à me tourmenter un peu. C’est pour moi du tout neuf au moins; il faut que cela soit très nouvellement sur le trottoir! Dites-moi son nom.—Son nom?… je l’ignore.—Et sa demeure?—Je ne la sais pas.—Mais pourtant vous la connoissez?—Ah! comme on connoît ces filles-là! de réminiscence!… Oui, je crois me rappeler que j’allois assez fréquemment souper dans une maison tierce où quelquefois, la trouvant sous ma main, je lui faisois faire sa partie; tenez, à peu près dans le même temps que j’avois cette fantaisie pour une certaine Justine, vous savez?—Oui! oui! une des femmes de la marquise, cette petite dévergondée, que vous veniez commodément caresser jusque dans mon hôtel. Oh! Monsieur le libertin, j’ai été trop bon chez ce commissaire!—Monsieur le marquis, vous direz tout ce qu’il vous plaira, je ne puis me persuader que cette beauté-là vous soit tout à fait inconnue. Faites-moi donc le plaisir de vous en approcher davantage et de la regarder comme il faut.—Ma foi, vous avez raison; j’ai vu quelque part ce visage chiffonné. Tout à l’heure nous parlions de Justine; cette petite fille en a un faux air.—Il me semble que la ressemblance est grande.—Grande? non.—Moi, je le trouve.—Oh! mais, vous, s’écria-t-il avec feu, vous n’êtes pas physionomiste!… Puisqu’il est question de ressemblance, savez-vous deux individus entre lesquels il y en a une frappante? Mademoiselle votre sœur et vous. Ah! parlez-moi de cela, par exemple! Le plus habile en peut être dupe! Moi, moi, qui suis le premier du royaume pour la science physionomique, je m’y suis mépris!… plusieurs fois!… plusieurs fois mépris! Il paroît que mademoiselle votre sœur aime beaucoup les plaisirs. Quand elle est fatiguée, pâle, exténuée, on s’aperçoit bien que ce n’est pas vous; mais, lorsqu’elle est dans ses jours de santé, le diable vous verroit l’un à côté de l’autre qu’il ne sauroit dire quelle est la fille et quel est le garçon! A propos, parlerez-vous à mademoiselle votre sœur de notre rencontre?—Si cela peut vous être agréable…—Oui, faites-moi le plaisir de lui dire que, malgré les fâcheux quiproquos auxquels son premier déguisement a donné lieu, je l’aime toujours de tout mon cœur; et, quoique monsieur votre père soit un peu vif, assurez-le de toute mon estime. Dites même à M. Duportail que je ne lui en veux pas beaucoup, pas…—Monsieur le connoisseur, voyez dans ce cabriolet qui précède le phaéton, voyez un peu cette jeune femme; voilà ce que c’est qu’une figure! voilà ce qu’on peut appeler une charmante petite personne! bien moins parée que l’autre, et bien plus jolie! et ça n’a pas l’air d’une fille…—Une femme comme il faut, parbleu! Je connois cette livrée. Au reste, ajouta-t-il en se rengorgeant, je suis bien aise de vous avertir que depuis longtemps aussi cette dame nous regarde; et beaucoup, et souvent!… Tenez! ne diroit-on pas qu’elle veut nous parler?»

Il est vrai que Mme de Lignolle perdoit patience, et tâchoit de me faire entendre par ses signes qu’il falloit enfin, à quelque prix que ce fût, me débarrasser de cet importun cavalier, pour la venir joindre incessamment au lieu du rendez-vous où, lassée d’attendre, elle alloit courir. Plusieurs fois, emportée par son impétuosité naturelle, la comtesse se montra tout entière hors de sa voiture. Cependant Mme de Montdésir, du haut de la sienne, put remarquer les impatiences d’une rivale; je ne crois pas qu’alors il lui fût possible de voir que c’étoit Mme de Lignolle qui lui enlevoit mon attention; mais sans doute elle le soupçonna. Ce fut pour s’en assurer qu’elle fit sur-le-champ donner à son jockey l’ordre un peu trop hardi de quitter son rang et d’essayer de couper le cabriolet. Il ne put le couper; mais durant quelques secondes il marcha tout auprès, sur la même ligne, et puis le devança de quelques pas. Justine, qui reconnut alors Mme de Lignolle, se permit de la saluer d’un air insolemment familier; elle osa même, en la regardant avec affectation, pousser d’impertinens éclats de rire. Je fus indigné! j’allois… Je ne sais pas tout ce que j’allois faire! La comtesse ne me laissa pas le temps de la compromettre en la vengeant. Trop vive pour endurer tranquillement un affront pareil, la comtesse aussitôt cria gare, poussa son cheval, d’un coup de fouet coupa le visage de Mme de Montdésir, et, du même temps, accrocha le léger phaéton si bien et si ferme qu’elle mit en pièces l’une de ses roues. Le char versa, l’idole fut culbutée; je craignis un moment qu’elle ne se brisât la face contre terre. Heureusement que, dans sa chute, Justine, par un mouvement machinal, jeta ses bras en avant, de sorte qu’aux dépens de plusieurs meurtrissures ses mains sauvèrent quelques contusions à son visage, déjà bien maltraité. Mais, par un accident qui devint comique, il arriva que les pieds de la nymphe restèrent, je ne sais comment, retenus en haut de son char: or, dans cette posture, rien ne put empêcher les jupes de retomber sur les épaules en découvrant une autre partie, et, le malin zéphyr ayant à propos soulevé la fine toile qui seule restoit alors sur la blanche peau, Mme de Montdésir fit voir… Respectons les bizarreries de la langue: il seroit grossier de nommer par son nom ce que Mme de Montdésir fit voir. Je dirai du moins ce qu’il m’est permis de dire: c’est que toute l’assemblée, trouvant ce nouvel Antinoüs[2] fort joli, applaudit à son apparition par de grands claquemens de mains.

[2] Si vous avez oublié ce passage de l’histoire de Rome, consultez-le: la chose en vaut la peine.

Quelques jeunes gens néanmoins coururent à la désolée personne; et moi-même, aussitôt calmé par le touchant spectacle de son infortune, je mis pied à terre pour l’aller secourir. «Attendez, me dit M. de B…, j’y vais avec vous: car je la plains, et, je vous le répète, j’ai vu cette figure-là quelque part.—Oh! pour celui-là, Monsieur le marquis, je ne le passerai pas à un physionomiste! vous êtes aussi trop bon d’appeler cela une figure! Au reste, que vous vous obstiniez ou non à soutenir que c’en est une, je vous déclare qu’elle est un peu de ma connoissance; et, quant à vous, je doute que vous l’ayez jamais vue.»

Lorsque je me trouvai près de Justine, on l’avoit déjà remise sur ses pieds. «Ah! s’écria-t-elle en me voyant, ah! Monsieur de Faublas, comme elle vient de m’équiper!» Je l’interrompis, je lui dis bien bas: «Ma chère enfant, tu n’as que ce que tu mérites, mais ne t’avise pas de nommer la comtesse, car, sur mon honneur, tu n’en serois pas quitte à si bon marché.—Ah! Monsieur de Faublas, vous croyez qu’elle a bien fait?» reprit Justine au désespoir.

Elle avoit plusieurs fois prononcé mon nom, plusieurs voix le répétèrent: aussitôt il circula dans l’assemblée, et vola de bouche en bouche. La foule qui environnoit Mme de Montdésir me pressa tout à coup, de manière qu’à peine le marquis et moi nous eûmes la liberté de remonter à cheval, et qu’il fallut aller au petit pas. Le nombre des curieux ne fit à chaque instant que s’accroître. Jeunes gens et vieillards, hommes et femmes, piétons et cavaliers, tout accourut, tout vint se jeter au-devant de moi; les voitures mêmes s’arrêtèrent. Aucun des héros de la patrie, d’Estaing, La Fayette et Suffren, et mille autres, au retour des plus glorieuses expéditions, ne virent autour d’eux, dans les promenades publiques, une affluence plus prodigieuse. Et pourtant ce n’est, ô de toutes les nations la plus légère, ce n’est qu’à Mlle Duportail que vous prodiguez tant d’honneurs!

Quel jeune homme assez maître de lui, quel jeune homme cependant eût repoussé le charme de ce triomphe? un moment j’en fus enivré; un moment je sentis quelque orgueil à la vue de tant de jeunes gens qui, renommés dans l’art de plaire et fameux par leurs amours, paroissoient proclamer en moi leur vainqueur. Les femmes, surtout les femmes! Ce fut avec transport que je me vis l’objet de leur attention! Le vif désir d’en être plus digne dut prêter à mon maintien plus de grâces, à ma figure plus d’expression. Et d’un regard plus doux je dus répondre à leurs caressans regards, qui sembloient me promettre à jamais d’heureux engagemens! Et, d’une oreille plus avide, je dus recueillir leurs enchanteurs éloges qui me décernoient sur tous le prix de la beauté!

Mais pardonne, ô mon Éléonore! pardonne une erreur: le vain prestige ne dura guère. Faublas pouvoit-il s’arrêter à Longchamps, pouvoit-il y rester longtemps, retenu par les illusions doublement trompeuses de l’amour-propre et de la coquetterie, quand l’amour, l’impatient amour, l’attendoit à Paris, pour des triomphes non moins flatteurs et de plus solides jouissances?

«Monsieur le marquis, si nous tâchions de nous débarrasser de la foule?—J’y consens, me répondit-il; mais dites-moi donc comment il se fait que vous soyez connu de tant de monde?—Vous savez ce que c’est que ce pays-ci! Tout ce qui n’est pas absolument ordinaire y fait du bruit, et vous donne pendant vingt-quatre heures une espèce de réputation: notre combat, mon exil, ma prison.» Il m’interrompit: «Me suis-je trompé? n’est-ce pas mon nom…?—Oui, c’est votre nom qui vient de retentir à mes oreilles; et, tenez, voilà que deux cents personnes le crient.—Deux mille! répondit-il avec une grande joie; mais, pour moi, cela ne m’étonne pas, je suis très répandu.—Le bruit va toujours croissant. Bon Dieu! quel tintamarre!—C’est que tous ces gens-là sont bien aises de nous voir ensemble! Oui, je vois sur leurs physionomies qu’ils sont bien aises. C’est une chose charmante pour eux d’être sûrs que nous voilà réconciliés. En effet, c’étoit bien dommage que les deux hommes de France les plus…—Monsieur le marquis, je crois, comme vous le dites, qu’ils sont bien aises; mais dépêchons-nous d’échapper à leurs applaudissemens.»

Ils étoient bien aises, car ils rioient de toutes leurs forces; et c’étoit visiblement à M. de B… que s’adressoient leurs applaudissemens maintenant dérisoires. Le marquis cependant paroissoit plus joyeux de leurs gaietés que je n’avois été fier de leurs hommages. Ce fut bien malgré moi, mais au grand contentement de mon compagnon illustre, qu’il fallut suivre les flots de cette multitude jusqu’à l’extrémité de la file. Là, je parvins, non sans beaucoup de peine, à m’ouvrir un passage dans les rangs un peu moins serrés de nos admirateurs. Là, je fis mes adieux à M. de B…, qui, ne les voulant pas encore recevoir, suivit mon cheval de toute la vitesse du sien. D’autres cavaliers aussi se mirent à galoper sur ses traces; mais ce n’étoit point à lui qu’ils en vouloient, puisque, l’ayant passé bientôt, ils ne ralentirent pas la rapidité de leur course. Je conservai quelque temps l’espérance de leur échapper par la fuite; mais, comme, après de longs et inutiles détours, je me vis sur le point d’être atteint, il me parut nécessaire d’essayer des moyens peut-être plus puissans pour écarter ces indiscrets persécuteurs.

Je me retournai sur eux, c’étoient des pages, j’en comptai huit: «Messieurs, que puis-je faire pour votre service?—Nous permettre de vous voir et de vous embrasser, me fut-il aussitôt répondu.—Messieurs, vous êtes bien jeunes, mais pourtant vous devez être raisonnables. Pourquoi donc, je vous prie, hasarder avec un galant homme une mauvaise plaisanterie qui peut avoir des suites fâcheuses?—Ce n’est point une plaisanterie, répliqua l’étourdi qui s’étoit chargé de porter la parole, nous serions désolés de vous offenser; mais, en vérité, nous mourons d’envie d’embrasser Mlle Duportail.—Non, dit un autre plus avisé, pas Mlle Duportail, mais le généreux vainqueur du marquis de B…»

Tandis qu’ils me parloient, je promenois sur la campagne des regards inquiets; je l’entrevoyois déjà ce fâcheux marquis! il s’approchoit à vue d’œil, et je tremblois pour mon rendez-vous. «Messieurs, je ne connois pas Mlle Duportail; mais, tenez, le temps me presse, finissons: s’il faut absolument que Faublas soit à la ronde embrassé, j’y consens, à condition cependant que vous allez attendre, arrêter et retenir sous quelque prétexte, pendant plusieurs minutes, ce cavalier que vous pouvez apercevoir d’ici. Vous me rendriez même un plus grand service si, pour plus de sûreté, vous vouliez l’engager à reprendre avec vous le chemin de Longchamps.»

Comme je parlois encore, un homme assez mal vêtu, que d’abord j’avois pris pour le laquais de l’un de ces jeunes gens, s’approcha de moi d’un air mystérieux. Alors, malgré le chapeau rabattu qu’il tenoit enfoncé sur ses yeux, je reconnus M. Després, le cher docteur de Luxembourg. Il me dit bien bas: «Je ne veux pas vous embrasser, moi; mais j’accours pour vous annoncer que Mme de Montdésir vous prie instamment de passer un instant chez elle.—Mme de Montdésir!… oui, oui, je comprends!… Mon cher, dites que j’en suis au désespoir, mais qu’il m’est absolument impossible de me rendre à son invitation avant deux bonnes heures.»

Cependant mes écervelés de pages tous ensemble me promirent d’arrêter et de remmener avec eux l’importun cavalier, qui n’étoit plus qu’à très peu de distance. Ils me le promirent, ils m’embrassèrent, ils me virent avec regret m’éloigner le plus vite possible.

Il étoit temps que j’arrivasse, Mme de Lignolle trouvoit les momens bien longs. Dès qu’elle me vit, elle m’accabla de reproches. «Mon amie, que vous êtes injuste! est-ce ma faute si cette femme a l’audace…?—Oui! c’est votre faute. Pourquoi connoissez-vous de pareilles créatures? Pourquoi m’avez-vous fait pour cette Mme de Montdésir une infidélité?—Bon! vous allez rappeler une querelle oubliée!—Oubliée? jamais! De ma vie je n’oublierai que j’ai sottement baisé la main de cette impertinente,… qui ose aujourd’hui se prévaloir…—Vous venez de l’en punir. Vous l’avez défigurée.—J’aurois dû la tuer!—Peu s’en est fallu. Elle est tombée du haut en bas de sa voiture brisée…—Du haut en bas! s’écria la comtesse avec beaucoup d’inquiétude. Mon Dieu! je l’ai peut-être dangereusement blessée?—Non; mais…»

Ici, pour calmer tout à fait Mme de Lignolle, je me hâtai de lui raconter la déconvenue de Justine; et je vous laisse à penser combien mon récit rapide, mais fidèle, amusa la comtesse, vive dans ses gaietés comme dans ses fureurs. Je craignois qu’à force de rire elle ne suffoquât. Je la serrai dans mes bras, croyant que l’heure du raccommodement étoit venue. Je me trompois: la cruelle Éléonore repoussa son amant. «Vous serez toujours, me dit-elle en reprenant sa colère, toujours le plus ingrat des hommes!… Depuis un siècle je péris d’amour et d’impatience; cependant c’est à moi qu’il laisse le soin d’inventer quelque moyen de nous réunir!—Mon amie, c’est inutilement que j’en ai tenté plusieurs.—Enfin je trouve un expédient favorable, je vole à ce Longchamps qui m’ennuie, j’y vole pour voir Faublas, uniquement pour le voir! il y vient en effet, mais afin d’avoir l’occasion de faire en même temps sa cour à mes deux rivales!—Éléonore, je te jure que non.—Et, pour comble de perfidie, le barbare! il arrange tout cela de manière que moi, dont la jalousie déchire le cœur, je me trouve justement placée entre mes deux mortelles ennemies!—Quoi! vous prétendez que c’est encore ma faute?—Oui, tâchez, menteur que vous êtes, tâchez de me persuader que c’est le hasard qui a voulu que la voiture de Mme de B… précédât la mienne.—Éléonore, je t’en donne ma parole d’honneur.—Elle a bien fait de s’en aller cette Mme de B…! vous avez bien fait de ne la pas suivre! je venois de l’entrevoir! Un moment plus tard je vous donnois à tous deux une leçon dont vous vous seriez souvenus!—Mon amie, si pourtant j’y étois venu pour elle, ne l’aurois-je pas suivie?»

Elle réfléchit un instant, et puis aussitôt elle m’embrassa; mais tout d’un coup: «Non, non! s’écria-t-elle, je ne suis pas encore convaincue! C’est donc parce qu’il vous a fallu nécessairement secourir Mme de Montdésir que vous me faites attendre ici depuis près d’une demi-heure?—Non, mon amie; j’ai été longtemps retenu par cet importun cavalier…—Qui vous parloit avec tant de feu, et que vous paroissiez entendre avec tant de plaisir?—De plaisir? non.—Que vous disoit-il donc de si beau, ce monsieur?—Il m’entretenoit de ma sœur.—Il la connoît?—Oui, c’est un parent…—Un parent?… mais cette fois je vous crois… parce que je l’ai bien examiné pour m’assurer si ce n’étoit pas encore quelque femme déguisée. Oh! vous ne m’attraperez plus, j’y prendrai garde, allez!—A propos, mon amie, dis-moi, n’as-tu pas vu ta tante à Longchamps?—Non, je ne voyois que toi; mais vous, Monsieur, vous avez pu faire attention à tous ceux qui vous entouroient.—J’ai fait attention à la marquise, parce qu’il m’a semblé qu’elle me regardoit.—Heureusement pour nous, dit la comtesse, elle n’a pas ses yeux de quinze ans.—Éléonore, si pourtant elle m’avoit reconnu?—Oh! que non, s’écria-t-elle… Faublas, ce seroit un grand malheur;… mais… mais il faut espérer que non.»

Déjà la comtesse me parloit d’un ton plus doux, et je l’eus bientôt persuadée de toute mon innocence. Alors elle parut avec transport m’entendre lui répéter cent fois les protestations d’un fidèle amour; mais je fus non moins affligé que surpris quand je vis qu’elle en refusoit les preuves. «Non! non! disoit-elle d’un ton absolu… Tu pleures, mon ami! Pourquoi donc?—Parce que vous ne m’aimez plus comme autrefois!—Davantage, Monsieur!—Autrefois jamais un refus…—Oui, lorsque vous n’étiez pas malade!… Tu pleures?… voyez donc, qu’il est enfant!»

Et ma très raisonnable maîtresse me fit mettre à ses genoux pour essuyer et baiser mes larmes.

«Faublas, il ne faut pas pleurer, tu me fais de la peine… Écoutez donc, mon ami; je me souviens du jour que dans mes bras vous avez perdu connoissance; votre maladie vous a encore bien fatigué depuis, ta convalescence ne fait que commencer: veux-tu mourir? Dame! vois, je mourrois aussi… Là, vraiment, ne seroit-ce pas dommage? tous deux si jeunes et nous aimant si bien! Ah! je t’en prie, Faublas, ne mourons que le plus tard que nous pourrons, afin de nous adorer le plus longtemps possible. Vous riez, Monsieur? est-ce que j’ai l’air risible, quand je parle raison?… Eh bien! voilà que déjà vous recommencez! tout ce que je dis et rien, c’est donc la même chose?… Finis, Faublas; finis, mon ami… Laissez-moi, Monsieur! laissez-moi. Je me fâcherai!… Dame! écoutez donc! mettez-y de votre côté un peu de courage!… Faublas, mon cher Faublas! ajouta-t-elle avec abandon, après m’avoir donné le baiser le plus tendre, ce n’est déjà pas pour moi une chose si facile que de résister à mes désirs: s’il faut en même temps triompher des tiens, je ne réponds pas d’en avoir la force.»

C’étoit avec raison qu’elle se défioit d’elle-même, mon adorable Éléonore, puisque, après quelques momens d’un voluptueux silence, elle me dit avec des soupirs entrecoupés et d’une voix tremblante: «Tu vois bien, mon ami, tu vois bien ce qui vient d’arriver? eh bien, en venant ici j’avois juré que cela ne seroit pas»; et tout de suite elle jura que du moins cela ne seroit plus. Or, comme je publie sa défaite, il faut avouer ses victoires: malgré mes efforts à chaque instant renouvelés, je ne pus une seconde fois obtenir de ma délicate maîtresse qu’elle oubliât ses chastes résolutions.

«Ma charmante amie, les heures fortunées s’écoulent bien vite! il faut déjà nous séparer.—Déjà!—Si j’arrivois trop tard, il me deviendroit impossible de faire à M. de Belcour une fable un peu vraisemblable; mon esclavage…—Un moment! s’écria-t-elle, les larmes aux yeux; un moment encore! Faublas, nous nous quittons pour trois jours!—Pour trois jours?—Demain je vais au Gâtinois…—Au Gâtinois sans moi, pourquoi donc faire?—Hélas! sans toi. C’est ton père… Ton père me fera mourir de chagrin!… Cette fête, qu’elle sera triste! et, quand il m’étoit permis de croire que mon amant l’embelliroit de sa présence, je m’en faisois une idée si charmante!—Éléonore, tes pleurs me font un plaisir trop douloureux. Sèche tes pleurs, attends… que ma bouche…! Dis-moi, ma belle amie, dis, quelle est cette fête?—Être au milieu de mille gens indifférens, et ne pas rencontrer ce qu’on aime! se voir environnée de monde, quand on voudroit gémir dans un désert!—Dis-moi donc quelle est cette fête.—Tous les ans, au jour de Pâques,… tous les ans, depuis que j’existe,… la rosière a reçu de mes mains… L’année dernière j’ignorois encore ce que je faisois: je le sais maintenant! je le sais!… Du moins je flattois ma foiblesse de cette espérance que mon amant seroit là pour me consoler, pour me soutenir, si je venois à songer avec quelque frayeur que moi, qui couronne la sagesse, je ne suis pas sage… Hélas! je le dirai toujours: ce n’est point ma faute! je ne cesserai de le répéter: pourquoi m’ont-ils donné ce M. de Lignolle?… Ce que je dis là te fait de la peine, Faublas?… Va, rassure-toi: je n’ai pas de remords! pas même de regrets… Quelquefois seulement, depuis que ton père m’a fait de grands discours,… je me surprends réfléchissant sur les dangers sans nombre… Va, rassure-toi: tant que tu m’aimeras, ne crains pas que je t’abandonne! et, quand tu ne m’aimeras plus,… quand tu ne m’aimeras plus, je trouverai dans mon désespoir ma dernière ressource. Rassure-toi… Tu pleures! Tiens, mon ami, viens, viens m’embrasser; viens, que nos larmes se confondent! Demain je pars, dimanche la triste fête a lieu; le lundi, de très bonne heure, tout le monde revient. Je ramène, avec ma tante, Mme de Fonrose qui nous aime tant; Mme de Fonrose et moi nous concertons quelque heureux stratagème qui puisse te rendre à ton Éléonore dans la soirée même du lundi.»

Quoiqu’il fût déjà tard, quoique la marquise m’attendît, quoique mon père dût s’impatienter de ma longue absence, je répétai cent fois mes adieux à Mme de Lignolle avant de la pouvoir quitter.

Enfin pourtant nous trouvâmes assez de force pour nous séparer, et je courus chez Justine joindre Mme de B…

La marquise avoit les yeux rouges, la respiration difficile, la figure très altérée; elle me vit pourtant avec quelque plaisir m’emparer de sa main, qui fut aussitôt vingt fois baisée. «Étoit-il tout à fait impossible, me dit-elle avec infiniment de douceur, que vous me fissiez un peu moins attendre?» Puis, sans me donner le temps de lui répondre, affectant de la joie et me regardant avec complaisance: «Le voilà tout à fait bien, poursuivit-elle. Croiroit-on que ce jeune homme étoit, il y a douze jours, si dangereusement malade? Le croiroient-elles, ces femmes qui tout à l’heure, à Longchamps, s’émerveilloient de lui voir ce teint de lis et de rose, ne se lassoient point d’admirer son éclat, sa beauté, sa fraîcheur, sa…» Mme de B… parut se faire violence pour n’en pas dire davantage. Son regard, qui s’étoit animé, redevint triste, incertain, pensif. D’une voix foible et traînante elle reprit: «Je ne me serois point avisée d’aller là, si j’avois pensé que vous y dussiez venir! Le moyen de deviner, le moyen d’imaginer que vous étiez en état de paroître en public, quand, depuis huit jours, la petite de Montdésir attendoit vainement l’annonce de votre visite particulière…—Ah! ne m’accusez point! je n’ai pu me rendre à votre invitation. Mon père m’a suivi partout, aujourd’hui même il étoit à Longchamps avec moi…—Ne m’y avez-vous pas vue, à Longchamps? me demanda-t-elle avec une espèce d’inquiétude.—Oui, je ne vous ai point saluée, de peur…» Elle m’interrompit avec un cri de joie. «J’osois m’en flatter qu’il m’avoit bien reconnue, et que c’étoit seulement par discrétion… Recevez mes remercîmens, je vous reconnois à ce trait-là; à ce procédé généreusement délicat, je reconnois… l’ami de mon choix.—Ma chère maman, pourquoi donc n’avez-vous fait que paroître à cette promenade magnifique dont vous étiez le principal ornement?—Le principal?… non,… non, je ne le crois pas… Au reste, je ne suis partie qu’à l’instant où j’ai vu la foule se porter autour de vous.—C’est-à-dire que vous avez pu voir aussi l’accident de Justine?» Un sourire vint effleurer les lèvres de la marquise. «Oui, je l’ai pu voir aussi, son accident», dit-elle. Et d’un ton très sérieux elle ajouta: «Mais cet accident l’a-t-il assez punie? Je suis bien aise que vous me disiez devant elle ce que vous en pensez; c’est pour cela que, si vous ne vous ennuyez pas trop ici, nous l’attendrons.»

Nous ne l’attendîmes pas longtemps, car à l’instant même on lui ouvrit son antichambre. Un galant cavalier lui parloit très haut: «Ces jeunes gens m’ont accueilli, fêté, caressé! Moi, je ne sais pas résister à des manières obligeantes, aux prévenances des gens qui m’aiment! Cependant l’autre gagnoit sur moi beaucoup d’avance. Quand j’ai vu cela, je suis revenu à Longchamps, tout exprès pour toi, mon enfant: ta physionomie m’avoit frappé.—Est-ce que je me trompe? me dit Mme de B… Est-ce que ce n’est point…?—Vous ne vous trompez pas! A sa voix comme à ses discours je crois aussi le reconnoître.—Oh! c’est lui! c’est lui! sauvons-nous.» Il n’y avoit pas un moment à perdre; nous courûmes à la porte qui communiquoit chez le bijoutier. «Bon Dieu! s’écria la marquise, qu’ai-je fait de la clef?» Une armoire très haute, mais très étroite, et fort heureusement assez profonde, pratiquée dans une encoignure, à côté de la cheminée, nous offrit un dernier asile. Mme de B… s’y jeta la première. «Vite, Faublas!» Je n’eus que le temps de me précipiter après elle et de fermer la porte sur nous.

Ils entrèrent dans l’appartement que nous venions de leur abandonner. «Oui, continua-t-il, ta physionomie m’avoit frappé. Je mourois d’envie de te parler.—Vous m’avez donc bien reconnue?—Tout de suite! mais peux-tu me faire une question pareille, à moi qui sais toutes les figures par cœur?—Ah! c’est que ce superbe attelage, cette brillante voiture, la grande parure où j’étois, tout cela pouvoit bien me rendre méconnoissable.—Aux yeux de tout autre, oui; mais aux miens! tu as donc oublié comme je suis physionomiste?… A propos de ton équipage, quel est, je t’en prie, le magnifique mortel qui se ruine pour toi? le chevalier de Faublas peut-être?—Eh bien, oui! un plaisant freluquet!

—Entendez-vous l’impertinente?—Taisez-vous, me répondit la marquise.—Pourtant, reprit M. de B…, il me semble que tantôt tu le lorgnois à Longchamps?—Lui! ce morveux! c’étoit vous que je regardois.—Je te plais donc?—A qui ne plaisez-vous pas?—Il est vrai que j’ai la physionomie du monde la plus heureuse, je ne rencontre que des gens qui m’aiment! Encore aujourd’hui, tu as pu voir à Longchamps la joie que ma présence leur donnoit à tous! Oui, tout le monde paroissoit content.—Personne ne l’étoit plus que moi, je vous assure.—Cependant, ma pauvre petite, il venoit de t’arriver une aventure assez désagréable. Quelle est cette femme qui t’a si maltraitée?—Une petite catin!

—Mais voyez donc cette…—Taisez-vous», me dit encore Mme de B… Son mari continua: «Elle avoit un domestique à livrée!—Bon! une livrée d’emprunt.—Ton joli phaéton est bien endommagé.—J’en suis d’autant plus fâchée que c’est le présent d’une dame de mes amies…»

A cet endroit de l’intéressant dialogue, la marquise ne put s’empêcher de se récrier tout bas: «Une dame de ses amies! l’insolente!—Ma belle maman, est-ce que c’est vous?…—Oui.—Eh bien! permettez qu’à mon tour je vous dise: «Paix donc!»

Cependant, pour avoir causé, nous perdîmes quelques-unes des paroles de Justine… «Venir tout exprès d’Angleterre! poursuivit-elle.—Une dame de tes amies! s’écria le marquis, diantre! il faut que tu aies de grandes complaisances pour cette dame-là?—Je vous en réponds.—Mais, mon ange, entendons-nous. Je ne me soucierois pas d’une maîtresse qui aimeroit les femmes.—Quoi! vous imaginez… Ce n’est pas cela! ce n’est pas cela! Tenez, je vais vous dire: c’est une dame… comme il faut,… du haut parage… Elle est gênée chez elle…—J’entends! j’entends! c’est encore un benêt de mari qu’on attrape!…—Ou qu’on attrapera, Monsieur le marquis.—Mon Dieu! que ces maris sont bons!… De sorte que tu lui prêtes cette chambre à coucher pour…—Non, oh! non, il ne se passe entre eux rien de malhonnête, j’en suis sûre.—L’intrigue ne fait donc que commencer?—Au contraire, elle est ancienne… C’est une histoire que cela, Monsieur le marquis!—Conte, conte, le récit des tours que ces imbéciles maris se laissent faire m’amuse toujours infiniment. Conte.—La dame a eu le jeune homme autrefois; mais il l’a quittée pour une autre: elle ne se soucie point de le partager et veut le revoir.»

Ici la marquise murmura: «L’effrontée menteuse!—O ma belle maman, taisez-vous donc!» Et je risquai de lui donner à petit bruit un baiser qu’elle ne put s’empêcher de recevoir. Cependant nous avions encore perdu quelques mots.

«Justement, disoit Mme de Montdésir, elle ne lui permet rien encore; mais le moment approche où elle lui permettra tout.—Tu es donc entièrement dans la confidence?—Non: c’est une femme trop méfiante et trop adroite! elle ne me dit presque rien; mais je vois bien par sa conduite… De quoi riez-vous?—De la mine que ces amoureux-là doivent faire quand ils sont ensemble. Moi, qui suis physionomiste, je donnerois… cent louis! pour étudier alors le jeu de leurs figures… Parbleu! tu devrois quelque jour me procurer ce plaisir-là.—A vous?—A moi.—Impossible, Monsieur le marquis!—Pourquoi? je me cacherois quelque part.—Impossible! vous dis-je.—Tiens! quand je devrois me tapir sous ton lit.—Sous mon lit? vous ne pourriez apercevoir que leurs jambes.—Tu as raison. Eh bien! dans une armoire. Tu as des armoires ici?—Vous le voyez que j’en ai.»

La conversation prenoit un tour vraiment effrayant; il s’en falloit bien que je fusse à mon aise, et je sentois la marquise trembler.

«Attends!…» s’écria le marquis.

Il alla très heureusement à celle qui étoit de l’autre côté de la cheminée, et, quand il en eut ouvert la porte: «Voilà précisément ce qu’il me faut, dit-il; un homme un peu puissant n’y tiendroit point; moi, je n’y serai pas trop mal. Et, vois-tu, par le petit trou de la serrure je contemplerois les acteurs tout à mon aise. Allons, Justine, laisse-toi fléchir, je payerai bien ta complaisance, et je garderai le secret.—D’honneur, si la chose n’étoit pas entièrement impraticable, je le voudrois pour la rareté du fait.—La dame est-elle jolie?—Bon! comme ça, pas trop mal; mais elle se croit… superbe!—C’est l’usage. Et le galant?—Oh! charmant, lui! charmant!—Mieux que le chevalier de Faublas?—Mieux, non, mais tout aussi bien, en vérité!—Sais-tu que je suis jaloux du chevalier?—Comment, jaloux? vous croyez encore que madame la marquise…?—Non, non. Mais toi, mon enfant…—Moi! ah! vous avez tort.—Autrefois, cependant…—Autrefois, je n’avois pas des goûts solides. Pourtant je me suis toujours senti de l’inclination pour vous, Monsieur le marquis.—Ah! je le crois bien. Je te dis, ma figure… Elle produit cet effet-là sur toutes les femmes.—Oui, la vôtre, par exemple, vous adore.—M’adore! tu as dit le mot… Sais-tu bien une chose? c’est qu’à la longue rien ne devient plus fatigant que ces adorations-là! Mme de B… peut passer pour belle, à la bonne heure! mais toujours la même femme! toujours! D’ailleurs, avec toute sa tendresse, la marquise est froide sur l’article! et moi je ne connois que cela de bon en amour. Ma foi! je suis jeune, j’ai besoin d’amusement, de distractions… Mon enfant, je soupe avec toi.—Vous soupez?—Oui, je soupe. Toujours je soupe, tu dois t’en souvenir,… et je couche, ma reine…—Ici, Monsieur le marquis?—Pas ailleurs, je t’assure.»

Nous entendîmes une bourse tomber sur la cheminée. «Tout à l’heure nous passerons dans la salle à manger, dit Justine.—Pourquoi donc la salle à manger? restons ici, nous sommes si bien! fais apporter une volaille. Va, mon ange, avant et même pendant le souper nous pourrons avoir mille choses intéressantes à nous communiquer.»

Mme de Montdésir sonna son jockey: «Vite, qu’on apporte deux couverts, et qu’on ne laisse entrer personne.

—Et nous, ma belle maman, nous allons donc, de notre côté, souper et coucher dans cette armoire?—Ah! mon ami, me répondit-elle, mon ami! je suis encore tremblante de la peur qu’il m’a faite!»

Maintenant que j’y réfléchis, je me demande pourquoi je craignois de passer toute la nuit dans cette armoire où je devois me trouver si bien. Je vous ai dit qu’en largeur elle ne nous eût pas contenus, et, puisqu’il falloit que nous nous tinssions, la marquise et moi, l’un sur l’autre serrés dans sa profondeur, n’eût-il pas été trop extraordinaire que je tournasse impoliment le dos à Mme de B…? Je m’étois donc placé dans le sens contraire. Aussi, dans cette posture infiniment douce, mes lèvres sans cesse effleuroient les siennes, ma poitrine reposoit sur son sein, je pouvois compter les battemens de son cœur, nous nous touchions de la tête aux pieds! Quel homme, fût-il né dans les antres froids de la Sibérie, des embrassemens d’un couple glacé; l’eût-on, sous un froc chastement absurde, élevé dans la haine de l’amour et dans la terreur des femmes; l’eût-on constamment nourri de végétaux sans chaleur et sans sucs, constamment abreuvé des plus rafraîchissantes émulsions; quel homme, aux attraits tout-puissans d’une tentation pressante autant que celle qui m’agitoit, n’eût pas senti son cœur s’émouvoir, et tous ses esprits fermenter, et tout son sang bouillir! Le mien brûloit mes veines! et vous-même, ô Madame de B…, vous-même… Ah! quelle vertu n’eût pas succombé!»

Mes premières caresses pourtant lui causèrent une surprise mêlée d’effroi: «Faublas, est-il possible! y songez-vous?… Monsieur, Monsieur!»

Le marquis, plus promptement heureux que moi dans ses amours, me força par le succès rapide de ses entreprises à suspendre la vivacité des miennes. Il se faisoit alors dans l’appartement un silence qui nous eût trahis, si j’avois osé me permettre le moindre mouvement. «Ma belle maman, il me semble que votre mari vous fait une infidélité?—Que m’importe? dit-elle. Ah! pourvu que mon ami conserve pour moi quelque respect, pourvu qu’il n’abuse pas de ma situation vraiment chagrinante, que m’importe le reste?»

Leurs exercices et nos confidences furent à la fois interrompus par le retour du petit domestique: il apportoit la table; nous entendîmes qu’elle fut placée assez près de notre armoire. Dès que le souper fut servi, Mme de Montdésir renvoya son jockey. «Nous voilà libres, dit-elle à M. de B…, causons. Je suis, Monsieur le marquis, charmée de vous appartenir. C’est une bonne fortune que je désirois trop pour qu’elle ne m’arrivât pas; mais pourquoi m’est-elle arrivée si tard? par quel hasard n’avez-vous fait aucune attention à moi pendant que je demeurois chez vous?—Ah! dans la maison de ma femme!—Bon!… Tenez, soyez vrai, tous les hommes sont comme cela: vous m’aimez maintenant parce que je suis quelque chose.—Tu badines! est-ce que je ne le voyois pas bien dans ta physionomie, que tu serois quelque chose?… car elle est heureuse ta physionomie,… un peu gâtée, ce soir! ce coup de fouet t’a marquée; mais, pour un connoisseur, c’est une bagatelle: le fond des traits reste toujours… Justine, je t’assure que de tout temps j’ai vu sur ta mine que tu ferois fortune; chez moi, je me suis dit cent fois en te regardant: «Je remarque dans l’air de cette fille-là je ne sais quoi qui finira par me plaire quelque jour.»—Cependant, quand, il y a six mois, vous m’avez chassée?—J’étois en colère, on me vouloit faire croire que ma femme…—A propos, je suis bien curieuse de savoir de quelle manière vous avez découvert son innocence: car elle est innocente.—N’est-il pas vrai qu’elle l’est?—Moi, j’en suis sûre, et je vous l’ai toujours soutenu, souvenez-vous-en.—Oui.—Mais je voudrois savoir de vous-même comment vous en avez acquis les preuves.—Vraiment! il a bien fallu que Mme de B… me donnât les éclaircissemens nécessaires. Tiens, écoute.»

Ce que le marquis alloit dire devoit à tous égards exciter ma vive curiosité: je redoublai d’attention.

«Écoute. D’abord M. Duportail n’a pas d’enfant, c’est la vérité. Son nom? Mlle de Faublas, qui est une petite personne fort éveillée, l’avoit pris pour aller au bal avec cet habit d’amazone. C’est bien avec Mlle de Faublas que la marquise a fait connoissance. C’est bien Mlle de Faublas qui a couché dans le lit de ma femme. Toi, d’abord, comme tu me l’as cent fois répété dans le temps, tu en sais quelque chose…

—Certainement! je l’ai déshabillée!—Bon! d’ailleurs il étoit horrible à moi de supposer que la marquise eût pu tout d’un coup se jeter à la tête d’un jeune homme qu’elle ne connoissoit pas. Mais, tiens! que je t’apprenne une circonstance que je me suis rappelée depuis, et dont je me garderai bien d’instruire Mme de B… Ma figure avoit produit sur la jeune personne son effet ordinaire; la vive demoiselle m’avoit à peu près permis de venir pendant la nuit lui faire une visite. A tâtons je suis entré dans l’appartement de ma femme; à tâtons j’ai promené librement ma main sur la gorge de la jeune fille… Et que diable! un garçon n’a pas la poitrine faite comme ça!… Tu ris!—Oui, je ris parce que… parce que je pense que madame… dans ce moment-là pouvoit sentir votre main:… car elle étoit couchée là tout auprès, madame?—Oh! madame étoit endormie: malheureusement le bruit l’a trop tôt réveillée…—Ah! ah! de sorte que, tout au contraire, c’est à côté de l’enfant, qui dormoit peut-être encore…—Qui dormoit, oui.—C’est à côté d’elle que vous avez… embrassé votre femme?—Justement, ma reine. Il n’étoit pas à présumer que je fusse venu là pour rien: c’eût été d’ailleurs faire une espèce d’insulte à la marquise, que de m’en aller sans avoir rempli le devoir conjugal!—Je suis pourtant bien étonnée que madame vous ait permis cela dans un moment pareil. Vous conviendrez que la décence…—La marquise, cette nuit-là, ne demandoit pas mieux, parce que…

—Ma belle amie, je suis témoin qu’il ment.—Faublas! Faublas! plaignez-moi!

—… La jalouse marquise, disoit M. de B…, quand je lui rendis mon attention.—Il est vrai qu’elle est jalouse, cela fait trembler!… Monsieur le marquis, voilà déjà deux bonnes preuves que c’étoit Mlle de Faublas! Mais n’en auriez-vous pas encore quelque autre?—Assurément. Celle-là, je ne m’en souvenois plus, c’est Mme de B… qui me l’a rappelée: le lendemain, nous reconduisîmes la prétendue Mlle Duportail; elle fut obligée de nous mener chez son père supposé; mais nous y trouvâmes son véritable père qui la traita comme on traite une demoiselle,… une demoiselle dont la conduite n’est pas tout à fait bonne. Or, je le connois maintenant, ce baron de Faublas; j’ai eu deux fois l’occasion d’examiner son caractère et sa physionomie: c’est un homme vif, emporté, quelquefois brutal, un homme incapable de ménagement! Si c’eût été le jeune homme que nous eussions ramené déguisé de la sorte, il se fût écrié comme chez ce commissaire: «C’est mon fils!»—Ainsi donc ce fut Mlle Duportail qui vint le soir en habit d’amazone, et le lendemain…—Le lendemain? non; ce fut son frère.—Son frère,… je le sais bien. Mais vous a-t-on dit pourquoi?—Parce que M. de Rosambert le pressa de faire cette mauvaise plaisanterie, M. de Rosambert avoit ses motifs: il étoit amoureux de ma femme, et, furieux de n’essuyer que des mépris, il voulut se venger. Il envoya donc chez la marquise le chevalier revêtu des habits de sa sœur, et, profitant de la circonstance, il vint le soir faire une scène à ma femme, une scène affreuse qui la pouvoit étrangement compromettre, une scène… Je ne me souviens pas des détails, car, moi, je n’ai de la mémoire que pour les physionomies. Mais la marquise m’a beaucoup aidé, et je me rappelois en général que la scène étoit horrible… Ce procédé de Rosambert me paroît infâme; aussi je ne verrai monsieur le comte de ma vie, ou si je le vois… Tiens, Justine, sur un mot, je me sens disposé à me couper la gorge avec lui.—Ne vous en avisez pas! vous feriez mourir votre amante d’inquiétude!—Mon amante, c’est…?—C’est moi.—Bien! ma petite. Fort bien, ce que tu dis là.—Monsieur le marquis, apprenez-moi donc aussi… Pardon si je vous fais tant de questions. Vous devez sentir que je suis enchantée de vous voir entièrement revenu sur le compte de madame, et surtout sur le mien: car vous imaginiez que je vous faisois une foule de mensonges!… Mlle de Faublas, que devint-elle?—Mlle de Faublas? elle commença par se lier intimement avec M. de Rosambert, et puis avec d’autres. Elle donna des rendez-vous à celui-ci, des rendez-vous à celui-là, j’en suis sûr: j’ai trouvé une lettre qu’elle avoit laissée dans un endroit fort suspect; et elle-même, la jeune personne! je l’ai rencontrée en partie fine aux environs du bois de Boulogne. Il est arrivé de tout cela ce qui arrive: un enfant.—Un enfant?—Un enfant, j’en suis sûr encore. Je l’ai vue… grosse,… je l’ai vue grosse. La taille déjà rondelette, et la physionomie d’une femme. Que diable! je m’y connois! Elle se cachoit alors, sous le nom de Mme Ducange, dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré. Malgré ces précautions, le père n’a pu ignorer plus longtemps les dérangemens de sa fille; il a assemblé les parens. Les parens, pour sauver du moins l’honneur de la famille, ont décidé qu’il falloit que le frère, de temps en temps, parût en public avec des habits de femme, et qu’ils en prendroient occasion de répandre partout que c’étoit le chevalier de Faublas, et non pas sa sœur, qui avoit couru les bals sous divers travestissemens. M. Duportail a bien voulu se prêter à cet arrangement. De cette manière, on a dépaysé les médisans, excepté Rosambert et deux ou trois jeunes gens de par le monde, à qui l’on ne persuadera jamais que la demoiselle étoit garçon. Mais ce qu’il y a de vraiment affreux dans cette affaire, ajouta-t-il d’un ton mystérieux, c’est qu’ils ont fait, je crois, avorter la jeune personne, ou bien ce seroit donc quelque accident qui l’auroit fait accoucher avant le terme. Au moins je sais qu’ils se sont hâtés de la faire voir dans toutes les promenades. Le jour que je la rencontrai aux Tuileries, elle étoit maigre, pâle, fatiguée!… Regarde pourtant combien d’accidens se sont réunis pour mettre ce jour-là mes connoissances physionomiques en défaut! Je trouve la demoiselle fort changée; je lui fais tout bas mon compliment de condoléance. Le père, qui est derrière moi, m’entend; désespéré de ce que je suis dans le secret, il entre en fureur. Le jeune homme arrive; et, comme je vois pour la première fois le frère à côté de la sœur, je suis frappé de leur extrême ressemblance. Cependant le chevalier appelle le baron son père. Le père crie que M. Duportail n’a pas d’enfans. M. Duportail me fait le mensonge auquel il s’est engagé, il m’affirme que c’est le chevalier qui a toujours mis le maudit habit d’amazone. Moi, tout étourdi de tant de quiproquos, très chatouilleux sur l’honneur, je perds la tête, je m’emporte, j’en crois leurs discours plus que mes yeux, j’accuse ma femme, et, qui plus est, la science physionomique, de m’avoir à la fois trompé! Je vais comme un enragé défier le chevalier, qui n’a pas eu la marquise, puisqu’il la connoît à peine; qui ne l’a point eue, qui ne l’aura jamais, ni lui, ni d’autres! Cependant le jeune homme, intéressé à soutenir la querelle, qui devient celle de toute la famille, ne s’explique point. Il accepte fièrement, et le lendemain…»

Le marquis ne cessa pas de parler; mais, ayant appris de lui ce que j’étois si curieux de savoir, je cessai de l’écouter. Un intérêt plus pressant me commandoit une occupation plus douce: Mme de B…, dans une posture assez peu favorable à l’attaque, mais du moins incommode pour la défense, retenue d’ailleurs par la crainte d’être entendue, n’osoit risquer de grands mouvemens, et ne pouvoit opposer à mes efforts rapidement multipliés qu’une bien courte résistance. Aussi, lorsque, après quelques minutes, son mari, transporté d’aise, répéta: «Le chevalier ne l’a jamais eue, et il ne l’aura jamais! ni lui, ni d’autres!» quand il le répéta, peu s’en falloit que je ne l’eusse. La marquise elle-même parut s’avouer ma prochaine victoire, puisqu’elle prit le ton doucement suppliant d’une femme qui ne veut que retarder sa défaite: «Un moment! dit-elle, mon ami, je ne vous demande qu’un moment!… Faublas, je vous avois jugé capable de plus de générosité!—Ma belle maman, c’est de l’héroïsme qu’il faudroit!—… Cruel! me refuserez-vous un moment?… Faublas! mon ami! que je sache du moins si le danger n’est point extrême… Voudriez-vous m’exposer?… Que je sache s’ils ne peuvent pas au moindre bruit venir à nous… Où sont-ils?—Ils soupent.—Assurez-vous-en.—Le moyen?—Regardez.—Par où?—Mais par le trou de la serrure.—Cela n’est pas facile! je ne puis me baisser.—Tâchez.—Ils sont à table.—Comment placés?—Justine en face.—De cette armoire?—Oui.—Et le marquis?—Nous tourne le dos.»

A peine ai-je dit que, prompte comme l’éclair, la marquise, en se dégageant de mes bras, pousse notre porte avec violence, se précipite hors de l’armoire, s’élance vers la table, la renverse et… Je ne vois plus rien, la porte a été rejetée sur moi, les bougies viennent de s’éteindre; mais, tout stupéfait que je suis, comme il me reste encore des oreilles, je puis entendre le bruit de cinq ou six soufflets très lestement donnés. Je puis entendre Mme de B…, d’un ton ferme, parler ainsi: «Il vous sied bien, petite créature que j’ai tirée de la lie du peuple et de la misère, qui, sans moi, garderiez encore les troupeaux de votre village, et que je puis d’un mot renvoyer sur votre fumier; il vous sied bien d’oublier le profond respect que vous devez à votre bienfaitrice, et de faire de sa conduite privée l’objet de vos secrets entretiens, de votre impertinente curiosité, de vos insolentes remarques. Je vous trouve surtout bien osée d’entraîner mon mari dans de libertines orgies… Et vous, Monsieur, voilà donc le prix dont vous payez mon attachement sans bornes! Je me doutois bien que quelque projet de conquête vous conduisoit à Longchamps! je vous ai fait suivre, on vous a vu… Je vous ai vu moi-même aller sans pudeur grossir le honteux cortège d’une courtisane, et dans la foule de ses amans briguer l’honneur du mouchoir! on vous a vu longtemps entretenir un jeune homme à qui, par ménagement pour moi, vous ne deviez jamais parler en public ni même en particulier! on vous a vu revenir consoler cette nymphe du trop petit malheur que son impudence venoit de lui attirer, puis enfin vous disposer à la ramener en triomphe chez elle!… Mademoiselle, quiconque fait métier de se vendre au premier venu doit s’attendre à n’avoir que des valets que le premier venu peut corrompre; j’ai fait généreusement payer les vôtres; ils n’ont pas refusé d’indiquer votre demeure, et c’est l’un d’eux qui m’a cachée dans cette chambre où je tremblois,… Monsieur, de vous voir arriver bientôt avec votre amante. Mais, quoi qu’il dût m’en coûter, j’avois cette fois bien résolu d’acquérir enfin la preuve certaine de vos infidélités journalières; je m’étois même promis de ne sortir de ma prison que pour surprendre au lit mon indigne rivale et mon perfide époux. Je n’ai pas eu la patience d’attendre si longtemps; vous m’en avez d’ailleurs épargné la peine; je ne dois pas m’en étonner. Cette jolie personne est si digne de tous vos empressemens!… Cependant rassurez-vous: je ne m’emporterai plus ni contre vous, ni contre elle; déjà même je me repens des violences dont un premier mouvement m’a tout à l’heure rendue coupable envers cette fille. A l’avenir je saurai conserver en de pareilles rencontres plus de tranquillité; ou plutôt cette scène, je vous le promets, sera la dernière que se permettra la jalouse marquise; et, pour continuer à me servir de vos expressions tout à fait obligeantes, mes adorations ne vous fatigueront plus. Au reste, puisqu’à présent je n’ignore pas que c’étoit le seul désir de ne point m’insulter qui vous déterminoit à m’honorer quelquefois de ce qu’il vous plaît nommer le devoir conjugal, je ne suis plus obligée de vous répéter complaisamment ce que je vous ai dit mille fois avec trop de modération, que c’étoit la chose du monde qui m’étoit la plus indifférente. Il est bon de vous déclarer que je me suis vraiment immolée, chaque fois qu’il m’a fallu le remplir, ce devoir; il est bon de vous déclarer qu’à compter de ce moment-ci je m’en crois entièrement dispensée. Peu m’importe qu’un tyrannique usage interdise au sexe le plus foible cette malheureuse et dernière ressource contre les crimes du plus fort. Je ne reconnois de lois que celles qui sont justes, et de lois justes que celles qui comportent l’égalité. Il est trop affreux que les perfidies nombreuses de l’époux soient applaudies, lorsqu’une seule foiblesse de l’épouse la déshonore! Il est trop affreux que moi, qu’on eût condamnée à périr de douleur au fond de quelque retraite ignominieuse, parce que j’aurois idolâtré l’amant le plus digne de mon choix, on m’oblige à recevoir dans mes bras mon indigne mari sortant des bras d’une prostituée! Je jure qu’il n’en sera rien! Monsieur le marquis, souvenez-vous du jour que de vaines rumeurs et vos odieux soupçons m’accusoient. Si je ne m’étois justifiée mal ou bien; mal ou bien, répéta-t-elle avec beaucoup de force, si je ne m’étois justifiée, si je n’étois parvenue à vous convaincre de mon innocence, vous alliez user de vos droits, des droits du plus fort. Déjà vous m’annonciez que nos nœuds étoient rompus, qu’une éternelle prison m’alloit renfermer. Eh bien! Monsieur, alors comme aujourd’hui, vous prononciez contre vous-même non pas l’arrêt de votre captivité, il n’y a pas de couvens pour les hommes en pareil cas; mais l’arrêt de notre séparation. Vous venez de le signer ici, tout à l’heure, sur le sofa de Justine. Mme de B… vous le proteste, et Mme de B…, vous devez le savoir, n’est pas femme à varier dans ses résolutions. Je vivrai célibataire, mais je vivrai libre; je ne serai plus le bien, l’esclave, le meuble de personne; je n’appartiendrai qu’à moi. Vous, cependant, Monsieur le marquis, encore un peu plus heureux qu’auparavant, vous aurez sans aucune contrainte cent maîtresses, si bon vous semble: toutes les femmes à qui vous plairez! toutes les filles qui vous plairont!… Excepté celle-ci pourtant. Je ne veux pas que celle-ci profite de vos largesses, et c’est là mon unique vengeance. Je l’avertis que, s’il lui arrive seulement une fois de vous recevoir chez elle, je la fais impitoyablement enlever… Mademoiselle, je vous cause un tort que vous croyez irréparable, n’est-ce pas? Mais consolez-vous, ajouta-t-elle d’un ton qui dut faire sentir à Justine le véritable sens de cet équivoque discours, soyez toujours charmante,… adroite,… fidèle,… d’autres personnes plus riches ou plus généreuses vous dédommageront,… quant à la fortune,… de la perte de monsieur le marquis. D’autres, croyez-moi, vous récompenseront amplement de cet indispensable sacrifice… Monsieur, je me flatte que vous voulez bien me donner la main pour descendre et rentrer à l’hôtel avec moi.

—Oui, je vous comprends, Madame la marquise, s’écria Justine, qui, revenant de conduire jusque dans son antichambre le marquis et sa femme, se croyoit seule; je vous comprends, vous me dédommagerez de ce sacrifice, à la bonne heure. Mes affaires n’en iront que mieux, parce que je pourrai conserver M. de Valbrun.»

Pendant que Mme de Montdésir se parloit, je restois toujours dans cette armoire, j’y restois confondu de tout ce qui venoit de se passer, de tout ce que je venois d’entendre. Justine cependant se mit à rire de toutes ses forces. «Ils sont loin, s’écria-t-elle, ne nous gênons plus… J’étouffois… Ah! la bonne scène!… Quand verrai-je le chevalier, pour lui raconter… Ah! la bonne scène!… Comment diable aurois-je deviné que cette femme étoit ici,… dans cette armoire!…»

Elle l’ouvrit, et m’y trouva.

«Tiens! et l’autre aussi!… Mon Dieu! mon Dieu!… j’en suffoquerai!… Elle me paroissoit bonne, cette scène! la voilà bien meilleure!… Quoi! Monsieur le chevalier, vous en étiez?… quoi! nous faisions la partie carrée? Le marquis ne m’aimoit que par représailles? En effet, depuis une heure que vous êtes dans cette armoire, côte à côte, face à face!… Monsieur le chevalier, vous l’avez eue? vous n’avez pas laissé échapper une si belle occasion de reprendre vos droits?—Justine, ne m’en parle pas: tu me vois encore étonné de sa présence d’esprit, de son heureuse hardiesse! c’est par une ruse diabolique, une ruse de femme, qu’elle m’a arraché la victoire, la victoire que je croyois sûre!—J’en suis vraiment fâchée, c’eût été plus drôle. Pourtant ça ne l’est pas mal! moi qui faisois causer ce mari comme si sa femme eût été à mille lieues de nous! comme si j’avois deviné que vous, Monsieur de Faublas, vous en étiez tout près! Savez-vous que je lui ai fait dire d’excellentes choses! et ce n’est pas non plus trop mauvais, ce que je lui ai fait faire,… là,… presque sous les yeux de sa femme,… une vengeance du Ciel! car c’est aussi sous les yeux de son mari que la vertueuse dame vous a jadis… idolâtré, comme tout à l’heure elle le donnoit si plaisamment à comprendre au marquis! Ah! c’est une maîtresse femme! elle lui a fait là de furieuses déclarations! il a entendu des vérités dures! Le pauvre homme! elle ne lui a pas laissé le temps de se reconnoître. Je voudrois que vous eussiez vu comme moi la figure qu’il faisoit: les sourcils en l’air, la bouche béante, les yeux hébétés. Je gagerois qu’il arrivera chez lui avant d’avoir retrouvé la force de répondre un mot… Ce qui me fait dans tout ceci un sensible plaisir, ajouta Mme de Montdésir en pesant dans chacune de ses mains une bourse pleine d’or, c’est que je vais m’enrichir, si cela continue. Le mari me paye pour me caresser, et la femme pour me battre.—Comment?—Oui! celle-là, je l’ai gagnée sur mon sofa; celle-ci, c’est madame la marquise qui, tout à l’heure, avant que les bougies fussent rallumées, me l’a donnée très adroitement d’une main, tandis que, de l’autre, elle m’appliquoit sur la joue ces petits soufflets qui m’ont fait plus de peur que de mal. Monsieur le chevalier, si du moins votre comtesse payoit ainsi les coups qu’elle donne!—Justine, ne me parlez jamais de la comtesse, et tâchez plutôt, si vous voulez que nous soyons amis…—Je ferai pour cela tout ce qui dépendra de moi, interrompit-elle en se jetant à mon col. Tenez! en voulez-vous des preuves? restez ici. Aussi bien je ne devois pas coucher seule cette nuit; et je croirai, sans compliment, avoir gagné beaucoup au change.—Justine, je pense qu’ils sont maintenant assez loin pour que je puisse descendre sans danger. Bonsoir.—Quoi! vraiment? qu’est devenu l’amour que vous aviez pour moi?—Il y a plusieurs jours qu’il est parti, cet amour-là, ma petite!—Ah! tâchez donc que ça revienne quelque matin, dit-elle négligemment, en se regardant au miroir; et, si cela revient, revenez avec, vous serez toujours bien reçu… Mais, avant de partir, mangez du moins un morceau.—Un morceau? il est vrai que je meurs de faim… Mais non, il est déjà trop tard: mon père doit être dans l’inquiétude. Adieu, Madame de Montdésir.»

Dès que je parus à la porte de l’hôtel, le suisse cria: «Le voilà!—Le voilà! cria Jasmin sur l’escalier.—N’est-il pas blessé? demanda le baron, qui accourut vers moi.—Non, mon père. Vous m’avez donc vu dans la foule avec le marquis de B…?—Eh! oui, je vous ai vu, j’ai fait de vains efforts pour m’ouvrir un passage jusqu’à vous. Depuis trois grandes heures que je suis revenu, je meurs d’inquiétude. Que vous est-il donc arrivé? comment votre ennemi vous a-t-il si longtemps retenu?—Le voici: quand nous avons pu nous dérober au brouhaha de la multitude, nous étions tous deux fort échauffés…—Vous l’avez tué?—Non, mon père; mais il m’a forcé…—Encore une fâcheuse affaire! encore un duel!—Mais point du tout, mon père; écoutez donc la fin: il m’a forcé de le suivre jusqu’à Saint-Cloud, chez un ami qu’il a dans cet endroit-là, et d’y prendre des rafraîchissemens…—Des rafraîchissemens?—Oui, mon père, M. de B… n’a qu’un chagrin, c’est de m’avoir fait une mauvaise querelle, il ne s’en console pas; il m’en a demandé vingt fois pardon; il m’aime, il vous honore; je suis chargé de vous assurer de toute son estime.»

Mon père, à ces mots, essaya de garder son sérieux; mais, n’y pouvant réussir, il me tourna le dos. Mme de Fonrose, qui n’avoit pas les mêmes raisons de se contraindre, s’en donna de tout son cœur. Ses coups d’œil pourtant m’annoncèrent qu’elle comprenoit où j’avois été prendre des rafraîchissemens. La baronne, quand elle eut bien ri, prit congé de nous. «Je vous quitte de bonne heure, nous dit-elle, parce qu’il faut demain me lever de grand matin pour aller au château de la petite comtesse.»

Je ne sais pas si Mme de Fonrose fut plus matinale que Mme de B…; mais avant sept heures un billet de Justine m’éveilla.

Monsieur le chevalier,

M. le vicomte de Florville est chez moi; je vous écris sous sa dictée. Il est très fâché que des soins plus pressans l’aient empêché de me dire hier, en votre présence même, ce qu’il pense de ma conduite envers madame la comtesse. Il faut qu’une fille de mon espèce ait vraiment perdu la tête, pour avoir eu l’insolente audace de faire un outrage public à une femme de son rang. Ma folle impudence auroit pu compromettre aussi M. de Florville, parce que, si vous le connoissiez moins, vous, Monsieur le chevalier, vous l’auriez peut-être soupçonné d’avoir eu quelque part à cet odieux procédé. Cependant monsieur le vicomte, quant à lui, me fait grâce; mais il doute que vous soyez disposé à la même indulgence pour moi, et il m’annonce que, si vous ne me pardonnez pas, la petite protection de M. de Valbrun et d’autres considérations, pourtant plus puissantes, ne m’empêcheront point d’aller coucher ce soir à… M. de Florville veut bien permettre que je n’aie pas l’humiliation d’écrire ce mot-là.

Je suis avec repentir, avec crainte, avec respect, etc.

De Montdésir.

Je fis la réponse suivante:

Présente mes hommages respectueux à monsieur le vicomte, ma pauvre enfant, assure-le de toute ma reconnoissance; mais dis-lui bien qu’il s’inquiète mal à propos; que jamais il ne me pourroit venir à l’esprit qu’il fût capable d’employer des moyens comme ceux d’hier, et une fille telle que toi, pour chagriner madame la comtesse. Tu ne manqueras pas d’ajouter que je te pardonne, à la triple considération du coup de fouet, de la chute, et des soufflets d’hier. Et, sur tout cela, porte-toi bien, ma petite.

Cependant, au milieu des événemens extraordinaires qui sembloient tout exprès se précipiter afin d’assurer ma convalescence en m’étourdissant sur ma situation, un moment de repos me fut donné pour me recueillir, et ce moment, ma Sophie l’occupa tout entier. Libre et tranquille, j’appelai ma Sophie: «O mon épouse, non moins chérie et toujours plus regrettée, quand viendras-tu par ta présence diminuer et détruire les vives impressions que produisent sur l’esprit et dans le cœur de ton jeune mari, trop foible contre tant d’épreuves, la tendresse et les charmes de tes rivales? Mais que dis-je? de tes rivales? Sophie, tu n’en as vraiment qu’une. Celle-là, je ne puis faire autrement que de l’adorer! et du moins, du moins, je ne lui donnerai pas de compagnes.»

Mais que peut un mortel contre la destinée? Mon génie persécuteur, à l’instant même où je formois les plus belles résolutions, se préparoit à m’imposer la loi de plusieurs infidélités nouvelles, de plusieurs infidélités dont on verra qu’il seroit trop injuste de m’imputer tout le crime.

Mme de Fonrose, que je croyois déjà bien loin, vint à midi nous annoncer qu’une indisposition légère l’ayant retenue à la ville, elle venoit dîner avec nous; et tout de suite on fit la partie d’aller, en sortant de table, se promener aux Tuileries; je refusai d’en être. Avant le dîner, Mme de Fonrose, que mon père laissa quelques instans seule avec moi, me dit: «Vous avez bien fait de ne pas vouloir venir avec nous. Sautez de joie: ce soir, vous verrez Mme de Lignolle.—Il n’est pas possible!—Écoutez, et remerciez votre amie. Ce matin, comme j’étois à ma toilette, il m’est venu dans la tête une idée lumineuse. J’ai couru chez la comtesse pour lui en faire part; mais, toujours trop prompte, elle étoit déjà partie. Je me suis tout à coup rejetée sur la vieille tante; j’ai dit à Mme d’Armincour que Mlle de Brumont, venant d’obtenir seulement tout à l’heure l’inattendue permission d’aller au Gâtinois, m’envoyoit prier madame la marquise de vouloir bien retarder son départ de quelques heures, pour lui donner une place dans sa voiture.—Dans la sienne! et pourquoi pas dans la vôtre?—Belle demande! parce que je me sacrifie, moi; pour que vous puissiez aller à la campagne, il ne faut pas que j’y aille. Après le concert, j’emmène votre père chez moi, et j’ai, pour l’y retenir toute la nuit, un moyen que je vous laisserai deviner, jeune homme! Le baron fera d’autant moins de difficulté qu’étant instruit de l’éloignement de Mme de Lignolle, il ne pourra m’alléguer le danger de vous laisser maître de vos actions. M. de Belcour restera, je vous le promets; je m’engage même à le garder toute la journée de demain. Demain, je ferai si bien qu’il ne rentrera qu’à minuit. Arrangez-vous pour être, à tout hasard, de retour avant neuf heures. Vous le pouvez: aussitôt après le dîner, que j’ai déjà demandé qu’on voulût bien faire avancer, dès que votre père et moi serons partis, Agathe va venir vous coiffer et vous habiller. Tout de suite, dans une voiture de place, vous vous rendrez chez Mme d’Armincour… Ne perdez pas son adresse…—Eh! ne craignez rien!—Il sera peut-être six heures quand vous partirez. Vous arriverez encore assez tôt pour passer une bonne nuit avec la comtesse. Le matin, vous serez à cette fête à côté de Mme de Lignolle,… qui aura sans doute les yeux un peu battus, et plus envie de dormir que de faire les honneurs de chez elle… Mais, enfin, il n’y a pas de plaisir sans inconvénient; je vois d’ici que sa petite figure pâlie, fatiguée, vous paroîtra plus intéressante; mais patience! vous aussi, vous aurez votre châtiment, car un amant comme Faublas a toujours faim. Monsieur, il faudra cependant laisser le grand dîner. J’en suis au désespoir! A deux heures précises, en chaise de poste… Chevalier, n’y manquez pas au moins! n’allez pas céder aux sollicitations de votre étourdie maîtresse, la compromettre, me désobliger, et vous enlever à jamais les seules ressources qui vous restent dans la compassion d’une amie telle que moi, d’une amie…»

Mon père, qui rentroit, força la baronne à changer de conversation. Tout se passa d’abord aussi heureusement que Mme de Fonrose me l’avoit annoncé. Avant cinq heures, Faublas fut déguisé; à cinq heures précises, Mlle de Brumont posoit à peine le bout de ses lèvres sur le menton pointu de la vieille marquise, qui lui rendoit ce prétendu baiser avec une lenteur vraiment désespérante, et en la poursuivant d’un regard qu’une tendre curiosité sembloit animer. Mais, en revanche, Mlle de Brumont donnoit une bonne et franche embrassade à certaine fille svelte, mince, élancée, grandelette, et qui n’avoit sur ses joues de quinze ans que les couleurs brillantes de la nature et de la pudeur.

«Madame la marquise, voilà une jolie personne!—C’est une cousine de votre amie, Mlle de Mésanges. Je viens de l’aller prendre à son couvent pour la mener à cette fête… A propos de fête, vous n’étiez donc pas hier à Longchamps avec la comtesse?—Non, Madame… Mademoiselle est des nôtres? tant mieux!…—Vous n’y avez pas été à Longchamps?—Non, Madame… Je suis bien aise que mademoiselle vienne avec nous!—J’y ai vu quelqu’un qui vous ressembloit beaucoup, reprit l’éternelle bavarde.—Où cela, Madame?—A Longchamps.—Cela se peut bien… Voilà une personne vraiment charmante… Mais c’est déjà une fille à marier!—Nous y songeons, répliqua la douairière.—Et vous, Mademoiselle? lui demandai-je.—Moi, répondit l’Agnès en baissant les yeux et croisant, d’un air embarrassé, ses mains beaucoup plus bas que sa poitrine, moi!… dame! ça ne me regarde pas. On m’a dit pourtant qu’on me le diroit; et c’est que j’ai bien prié qu’on m’avertît quand il seroit temps.—Oui, oui, s’écria la marquise, nous vous avertirons. Tenez! c’est Mlle de Brumont qui vous parlera… La veille vous lui parlerez, n’est-ce pas? Je ne veux point qu’il lui arrive le même malheur qu’à ma pauvre petite nièce… Il pourroit bien lui arriver! En vérité,… ça ne sait rien non plus, ajouta-t-elle tout bas, rien! mais c’est vous que je charge de la mettre au fait.—Avec bien du plaisir.—Pas à présent, pourtant… Mais, quand le moment sera venu, je vous supplie d’y mettre tout votre talent.—Madame la marquise peut compter sur moi.—Oui, je me doute bien que je vous trouverai toujours disposée à me rendre de pareils services… Je ne connois pas de fille plus obligeante que vous.»

Nous partîmes, et, comme nous montions en voiture, je ne pus m’empêcher de faire cette remarque que Mlle de Mésanges avoit la jambe fine et le pied très petit.

Et, comme nous faisions route, je ne pus m’empêcher d’entrevoir quelquefois, à travers une gaze infidèle, quelque chose de fort joli; je ne pus m’empêcher de me dire tout bas que celui-là seroit un fortuné mortel, qui, le premier, verroit ce sein naissant palpiter de plaisir. Mais ce fut avec un vrai chagrin que je fis bientôt une autre découverte: c’est qu’il y avoit sur la figure de la jeune personne je ne sais quoi de moins piquant que la pudeur aimable, de plus niais que la simple ingénuité, je ne sais quoi qui sembloit m’avertir que l’amour, ordinairement si prompt à former les filles, donneroit difficilement de l’esprit à celle-là.

Au reste, soit instinct, soit sympathie, Mlle de Mésanges paroissoit avoir déjà beaucoup d’amitié pour moi quand nous arrivâmes au château. Tout le monde y dormoit; une seule femme de chambre veilloit encore pour madame la marquise et sa jeune parente. La comtesse avoit eu soin de réserver à ses plus chers convives son propre appartement. Sa tante devoit occuper son lit; elle en avoit fait dresser un autre pour sa petite cousine dans le cabinet voisin, ce cabinet à porte vitrée où le lecteur se souviendra que j’ai promis de le ramener plus d’une fois. Quant à Mlle de Brumont, comme elle n’étoit pas attendue, il n’y avoit point au château de quoi la loger. Pas une chambre, pas un lit, ne restoient vides. Tous les ans, à l’époque de cette fête ordinairement brillante, la marquise recevoit chez elle sa famille entière; et cette fois, comme il arrive trop souvent à la campagne, beaucoup d’amis qu’on n’avoit pas priés étoient venus le soir, amenant encore avec eux leurs amis.

Mon premier mot fut qu’on éveillât la comtesse. La vieille marquise se fâcha presque: il n’étoit pas délicat de demander qu’on troublât le repos de son enfant; des jeunesses pouvoient bien coucher ensemble, et ne mourroient pas pour une mauvaise nuit! La jeune fille me regarda d’un air boudeur: j’étois une méchante de vouloir qu’on éveillât sa cousine; ne seroit-il pas plus divertissant de causer ensemble toute la nuit que d’aller chacune de son côté dormir dans un lit?

O mon Éléonore! je te donne ma parole d’honneur que, malgré la mauvaise nuit dont la tante me menaçoit, malgré l’intéressante conversation que me faisoit espérer ta cousine, j’insistai pour aller à toi. Mais la marquise, alors prenant de l’humeur, défendit absolument à la femme de chambre de m’indiquer ton appartement, et lui donna tout d’un coup l’ordre effrayant de nous déshabiller toutes trois.

Pouvois-je, je te le demande, aller dans les nombreux corridors de ce vaste château, cherchant de porte en porte la maîtresse du lieu, réveiller à deux heures du matin toute la compagnie? Remarque d’ailleurs que la trop habile domestique dépouilloit déjà ta vieille tante de tous les attirails de sa toilette, et ne pouvoit tarder de venir à moi. Sous quel prétexte cependant refuser bientôt ses très dangereux services? Conviens donc, mon Éléonore, conviens de bonne grâce qu’il me fallut sur-le-champ prendre le parti de la résignation.

Je me déshabillai vite, et je courus au cabinet, et j’avois déjà le pied dans le très petit lit où les demoiselles de Mésanges et de Brumont auroient sans doute bien de la peine à pouvoir se tenir toute la nuit l’une à côté de l’autre.

Mais, ô Ciel! quel coup de foudre vint m’atterrer! la maudite vieille s’est ravisée. Apparemment qu’en se rappelant le talent qu’elle me connoît de tout expliquer, elle a craint que je n’en fisse avec son Agnès un usage prématuré. «Non, non, me crie-t-elle de sa voix cassée, qui me paroît en ce moment vingt fois plus rauque, réflexion faite, c’est avec moi que vous coucherez.» Chacun devine comme à cette proposition je me récriai; mais je ne dois cacher à personne que la jeune fille en fut autant que moi révoltée. «Quoi! ma bonne cousine, de peur que nous ne soyons un peu gênées, vous vous exposeriez à passer une mauvaise nuit?—Ne crains pas cela, ma petite Mésanges, tu sais que j’ai le sommeil excellent, rien ne m’empêche de dormir.—Quoi! Madame la marquise, vous auriez pour moi cette excessive bonté de permettre que je vous… incommode?—Point du tout, mon ange! vous ne m’incommoderez point du tout!… je remarque que ce lit est fort grand. Nous y serons à merveille, vous verrez!» C’étoit là justement ce que je ne me souciois pas de voir; je tentai de recommencer mes représentations caressantes: un je le veux très absolu me ferma la bouche.

Et maintenant, plus vite encore et plus cruellement que tout à l’heure, il fallut m’immoler. J’étois en chemise! Si pourtant vous n’apercevez pas du premier coup d’œil ce qui me gênoit beaucoup, si je suis obligé de vous montrer dans toute son étendue l’embarras extrême où je me trouvois, comment ferai-je pour ne pas violer un peu l’austère pudeur? Lecteurs qui manquez de pénétration, ayez du moins de l’indulgence. Qui de vous, étant à ma place, auroit pu suffisamment couvrir avec ses deux mains seulement, en étendant l’une sur sa poitrine et jetant l’autre ailleurs, auroit pu suffisamment couvrir la partie foible où il y avoit quelque chose de moins, la partie forte où il se trouvoit quelque chose de trop; quelque chose que, dans le voisinage de Mlle de Mésanges, il m’étoit impossible de contenir, et qui de momens en momens devenoit plus difficile à cacher[3]? Mlle de Brumont, pour dérober Faublas à tous les yeux, n’eut donc, en sa mésaventure, pas de parti moins mauvais à prendre que celui d’une prompte obéissance. Il fallut que, sans délibérer, elle quittât l’étroite couche d’une fille novice pour se précipiter dans le grand lit, où vint bientôt à ses côtés voluptueusement s’étendre un tendron de près de soixante ans!

[3]

Elle échappa, rompit le fil d’un coup,
Comme un coursier qui romproit son licou.
(Le conte des Lunettes.)

O mon bon La Fontaine! je ne suis pas aussi polisson que toi.

Ah! plaignez-le, Faublas! plaignez-le! Jamais situation ne fut pour lui plus chagrinante. Oui, dans ce même lit, il n’y a pas quinze jours, je souffrois moins lorsque, indigne de la tendresse de deux amantes, je me sentois, sous les yeux de mon Éléonore et de la marquise, prêt à mourir de ma foiblesse extrême. Et c’est aujourd’hui l’excès de ma force qui cause mes craintes et fait mon supplice! Quoi donc! une sexagénaire, par la seule raison qu’elle est femme, peut-elle allumer dans mon sein ces feux dévorans?… Mais n’est-ce pas plutôt, n’est-ce pas qu’à travers une cloison trop mince les nubiles attraits de cette enfant me font éprouver encore leur brûlante influence?

«Approchez-vous, mignonne, approchez-vous, me disoit tendrement ma compagne.—Non, Madame la marquise, non, je vous gênerois.—Vous ne me gênerez pas, mon cœur, je n’ai jamais trop chaud dans mon lit.—Moi, Madame, la chaleur m’incommode.—Cela, par exemple, je le crois très possible! à votre âge j’étois tout de même…—Oui, sans doute. J’ai l’honneur de vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.—J’étois tout de même; et, lorsque M. d’Armincour vouloit faire lit à part, il me rendoit service.—Fort bien. Madame la marquise, je vous souhaite une bonne nuit.—Il me rendoit service de s’en aller;… quand il avoit fait son devoir, bien entendu;… et je lui rends justice, dans sa jeunesse il ne se faisoit pas tirer l’oreille. Oh! ce n’étoit pas un M. de Lignolle!—Je vous en fais mon compliment… Je crois qu’il est tard, Madame la marquise?—Pas trop… Approchez donc, ma petite, je ne vous entends pas… Est-ce que vous me tournez le dos?—Oui, parce que… parce que je ne peux dormir que sur le côté gauche.—Le côté du cœur! voilà qui est singulier! cela doit gêner la circulation.—Vraiment oui; mais l’habitude.—L’habitude, mon ange? vous avez raison! Tenez, moi, depuis que je suis mariée… Il y a déjà longtemps…—Oui.—J’ai contracté celle de m’étendre toujours ainsi,… sur le dos,… et je n’ai pas pu la perdre.—C’est peut-être tant mieux pour vous, car la posture est bonne… Madame la marquise, j’ai l’honneur de vous souhaiter le bonsoir.—Vous avez donc bien envie de dormir?—Je vous en réponds!—Eh bien! allons, mon cœur,… ne vous gênez pas, il y a de la place… Mais où est-elle donc? tout à fait sur le bord du lit?»

Elle fit un grand mouvement: si ma main n’avoit pas arrêté la sienne, bon Dieu! qu’auroit-elle senti!

«Ah! Madame, ne me touchez pas! vous me feriez sauter au ciel!—Là! là! mon poulet, ne sautez pas du lit; je voulois seulement savoir où vous étiez… Remettez-vous, remettez-vous donc!… mais à votre aise… Vous êtes donc bien chatouilleuse, mon petit cœur?—Prodigieusement!… Une bonne nuit, Madame la marquise.—Et moi aussi. Je ne sais pas si c’est encore une habitude,… dites.—Je ne crois pas.—Mais, ma petite, ne restez donc pas tout à fait sur le bord,… vous tomberez!—Non.—D’où vient cet entêtement? pourquoi ne pas s’approcher? il y a plus d’espace qu’il n’en faut.—C’est que… je… ne puis rien toucher! si par hasard je rencontrois seulement le bout de votre doigt,… je me trouverois mal.—Diable! c’est une maladie, ça! comment ferez-vous donc quand vous serez mariée?—Je ne me marierai pas. J’ai l’honneur de vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.—Et comment auriez-vous pu rester sur ce lit de sangle, à côté de la petite Mésanges?—Vous avez raison, il m’eût été impossible d’y tenir! Madame la marquise, je vous souhaite une bonne nuit.—Quelle heure peut-il être?—Je ne sais pas. Madame, mais je vous souhaite une bonne nuit.»

Enfin la bavarde voulut bien se décider à me faire entendre à son tour le bonsoir si vivement sollicité; mais ce bonsoir, applaudis-toi, Faublas! ce bonsoir, tu n’étois pas le seul qui le désirasses.

Dès que la marquise se fut mise à ronfler, car il y avoit encore dans la compagnie de ma charmante coucheuse ce petit agrément qu’on l’entendoit ronfler comme un homme; quand donc elle se fut mise à ronfler, il me sembla qu’à voix basse on m’envoyoit ce doux appel: «Ma bonne amie!» Je crus que c’étoit un jeu de mon imagination frappée, cependant je levai la tête et me tins à l’affût du moindre bruit; un second Ma bonne amie vint le moment d’après caresser mon oreille. «Ma bonne amie, vous-même! de quoi s’agit-il?—Est-ce que vous pouvez dormir, vous?—Non, en vérité! je ne le peux pas.—Ni moi non plus, ma bonne amie; pourquoi cela?—Pourquoi?… parce que, ma bonne amie, comme vous le disiez si bien tout à l’heure, il seroit plus divertissant de causer ensemble.—Puisque vous le croyez ainsi, venez donc.—De tout mon cœur; mais la marquise?…—Ma cousine? oh! quand elle ronfle, c’est signe qu’elle dort.—Je vous crois.—Et elle dort tout de bon, lorsqu’elle dort. Allez, ma bonne amie, vous ne risquez rien. Venez.—Ah! comme je vous le dis: de tout mon cœur, ma bonne amie… Mais vous êtes enfermée!—Certainement! toujours on m’enferme, moi! sans cela j’aurois peur!—Et comment voulez-vous donc que j’entre?—Dame! ce n’est pas moi qui me suis enfermée.—Je ne dis pas que ce soit vous.—Ce n’est pas moi, parce que je ne m’aperçois pas du tout que vous me fassiez peur, vous, ma bonne amie.—Ma bonne amie, vous êtes bien bonne. Cependant je suis à votre porte, un peu légèrement vêtue pour faire la conversation.—Ah! mais c’est madame la marquise qui m’a enfermée.—Cela n’empêche pas que je ne commence à me refroidir beaucoup.—Ah! mais c’est qu’elle a mis la clef dans sa poche, madame la marquise.—Après? je ne l’ai pas, moi, sa poche.—Ma bonne amie, vous pouvez la trouver à tâtons.—A tâtons! ma bonne amie, je vais la chercher.—Oui, ma bonne amie, presque au pied de son lit, sur le second fauteuil à gauche, c’est là que je l’ai vue poser sa poche.—Eh! que ne disiez-vous cela tout de suite, ma bonne amie?»

Sans faire le moindre bruit, je trouvai le fauteuil, la poche, la clef, la serrure. Je trouvai ma bonne amie qui me reçut dans son lit pour causer, ma bonne amie qui, pour me réchauffer, se jeta dans mes bras et me serra de tout son corps. L’aimable enfant!

Vous, cependant, déesse de mon histoire et de toutes les histoires du monde, vous qui n’avez pas dédaigné de prendre ma plume quand il a fallu décemment raconter les croustilleux débats de la nièce et de la tante, les questions délicates multipliées par celle-ci, les amoureuses instructions à celle-là prodiguées; ô Clio! digne Clio, venez! venez peindre aujourd’hui l’étonnement de la cousine, ses premières inquiétudes et ses douces erreurs. Venez peindre encore autre chose! venez! le récit qui me reste à faire est peut-être plus surprenant et plus difficile qu’aucun de ceux dont je n’ai pu jusqu’à présent me dispenser d’entretenir la curiosité publique.

Depuis quelques minutes nous causions fort amicalement et je commençois à me réchauffer. Un tiers qui vint se mêler de la conversation la troubla. Sa brusque arrivée fit faire à Mlle de Mésanges un haut-le-corps en arrière. «Ma bonne amie, qu’avez-vous donc qui vous effraye?—Eh mais, vos deux mains sont là sur mon col,… et pourtant j’ai senti… j’ai senti comme si vous me touchiez encore quelque part!—Cela vous étonne? c’est que je suis… bonne à marier—…—…—…—Ma bonne amie, que voulez-vous que je vous dise?… vous a manqué jusqu’à présent parce que vous étiez encore trop petite fille.—Ah!—…—…—…—… Puisque cela doit être ainsi, répliqua notre Agnès, madame la marquise n’a pas besoin de m’avertir: un si grand changement ne m’arrivera pas sans que je m’en aperçoive… Oui, je ris. Je pense qu’on attrape bien ma bonne amie Des Rieux…—Une bonne amie de votre couvent?—Oui…—Avec qui vous allez causer la nuit?—Quand on oublie de m’enfermer.—On l’attrape, cette demoiselle?—Certainement! tous les jours on lui dit qu’elle est formée, je vois bien que cela n’est pas vrai, et que c’est parce que l’on attend encore quelque chose que l’on ne cesse de différer son mariage sous différens prétextes.—Probablement. Quel âge a-t-elle?—Seize ans.—Oh! trop jeune encore… Moi, j’en ai bientôt dix-huit…—Et il y a longtemps que vous êtes bonne à marier?—Un an,… à peu près un an… Ah çà, vous ne dites à personne que vous causez avec cette demoiselle?—Je ne suis pas si bête! on s’arrangeroit de manière que nous ne pourrions plus.—Ainsi vous ne vous aviserez pas de conter que je suis venu cette nuit vous entretenir?—N’ayez pas peur… A propos, il y a quelque chose qui nous tourmente beaucoup, Des Rieux et moi. Vous me direz sûrement cela, vous, ma bonne amie. Qu’est-ce que c’est qu’un homme?—Un homme? Je donnerois tout au monde pour le savoir, ma bonne amie.—Oui! eh bien, soyez de l’accord que nous avons fait, Des Rieux et moi.—Voyons.—C’est que la première des deux qui se marieroit viendroit dès le lendemain tout conter à l’autre.—Va, j’en suis!…—Ma bonne amie, vous m’embrassez presque tout comme Des Rieux m’embrasse, et je ne sais pas, il me semble que cela me fait encore plus de plaisir.—Cela vient de ce qu’apparemment je vous aime davantage que vous ne lui plaisez.—Ma bonne amie…—Eh bien?»

Que vouloit-elle faire de ma main dont elle s’empara tout d’un coup, en disant: «Embrasse-moi donc tout à fait comme Des Rieux m’embrasse, ma bonne amie?—Ma bonne amie, pas tout à fait comme, mais peut-être un peu mieux.»

Quoique je ne cessasse de l’assurer que tout seroit bientôt fini, que le plus difficile étoit déjà fait, la jeune personne, après quelques foibles cris à grand’peine étouffés, ne put retenir un dernier cri plus perçant. Je ne vous dirai pas ce qui causoit alors ses souffrances; mais je crois vous avoir prévenu que Mlle de Mésanges avoit le pied très petit.

N’étoit-ce pas une chose bien cruelle que d’être obligé de quitter le champ de bataille au moment où la victoire se déclaroit? Il le fallut pourtant! La marquise, tout à coup tirée de son premier sommeil, s’agitoit en murmurant ces mots: «Mon Dieu!… mon Dieu!… c’est un songe!… ah! ce n’est qu’un songe!» Aussitôt je pris mon parti, je quittai le lit de l’ex-pucelle, et me traînai sur les genoux, en m’aidant de mes mains, jusqu’au lit de la douairière. Alors celle-ci, tout à fait réveillée, s’inquiétoit vraiment beaucoup de ce qui avoit causé le bruit qu’elle venoit d’entendre: «Hélas! c’est moi, Madame.—Vous, Mademoiselle? et où êtes-vous donc?—Par terre dans la ruelle, je viens de me laisser tomber.—Aussi, vous voulez rester sur le bord!—Au contraire, Madame la marquise!—Comment, au contraire?—Je me suis trop approchée.—Eh bien?—Eh bien! madame, en dormant, se remue; madame a avancé sa jambe; sa jambe m’a touchée.—Je ne l’ai pas fait exprès, ma chère enfant… Là! bien! remettez-vous,… et restez à quelque distance.—Oh! oui.—Ma petite, vous m’avez réveillée en sursaut…—Ne me grondez pas, Madame la marquise: j’en suis au désespoir.—Je ne vous gronde point, il n’y a pas grand mal; nous allons causer un moment.—Je vous prie de m’en dispenser. Je me sens déjà toute malade d’avoir si peu dormi…—Écoutez du moins le rêve que je faisois…—Bonsoir, Madame la marquise.—Ah! je veux vous conter mon rêve!—Mais, Madame, vous ne pourrez plus ensuite vous rendormir!—Oh! que si! tant que je veux, moi! Mon cœur, où va-t-on prendre ce qu’on voit dans les songes? La scène étoit ici: je rêvois qu’un insolent m’épousoit de force…—Ah!… ah! Madame la marquise! quel homme pouvoit donc avoir cette audace?—Devinez.—Ce n’étoit pas moi, toujours.—Non, ce ne pouvoit pas être vous; mais c’est apparemment votre frère…—Je n’ai pas de frère.—Je ne dis pas que vous en ayez, ma mignonne. Tous les jours on rêve ce qui n’est point… Dans mon songe, c’étoit votre frère: car il vous ressembloit à s’y méprendre!…—Pardonnez-moi donc ce nouveau tort…—Vous badinez, mon ange, ce n’est pas votre faute, d’abord, et puis il n’y a point de mal!… Mais écoutez, ce n’est pas tout…—Quoi! l’impertinent!… il a peut-être eu le courage de recommencer?—Non. Je l’ai vu bientôt me quitter pour aller dans ce cabinet…—Dans ce cabinet?—Sans ma permission, entendez-vous!—Sans votre permission?—Se marier avec la petite de Mésanges…—La petite de Mésanges!—Qui le laissoit faire.—Qui le laissoit faire!—Attendez donc. Voici le plus singulier: l’enfant n’étant pas comme moi rompue à cet exercice…—Eh bien?—La douleur…—La douleur!—Lui a fait pousser un cri…—Un cri!—Qui m’a réveillée.»

Qu’on se figure, s’il est possible, la mortelle frayeur dont j’étois agité. Ce rêve si convenable à la circonstance, la marquise l’avoit-elle eu réellement? Étoit-ce un avertissement tardif que l’hymen, ennemi né de tous les succès de l’amour, venoit d’envoyer à la trop peu vigilante duègne, afin d’empêcher du moins que mon triomphe ne s’accomplît? ou, par un malheur plus grand, la vieille maudite avoit-elle, à l’instant même, avec une admirable présence d’esprit, inventé ce prétendu songe tout exprès pour me donner clairement à comprendre que mon crime étoit découvert, qu’un entier dévouement pouvoit seul l’expier, qu’il falloit tout à l’heure m’avancer au supplice qui dans ses bras m’attendoit? A cette dernière idée, tous mes sens à la fois se soulevèrent. Je rappelai pourtant mon courage, afin de m’assurer par quelques questions adroites des vraies dispositions de Mme d’Armincour.

«Est-ce donc sérieusement?…—Sérieusement, mon petit cœur.—Quoi! Madame, vous entendiez?…—Vraiment, oui! j’entendois.—Vous m’avez dit aussi que vous aviez vu! comment pouviez-vous voir sans lumière?—Ah! dans mon rêve il faisoit jour.»

Cette réponse faite du ton le plus simple me rendit ma tranquillité. «Bonsoir, Madame la marquise.—Allons, mon enfant, puisque absolument vous le voulez, bonsoir!»

Ma compagne, à ces mots, se rendormit; et son ronflement nasillard, qui tout à l’heure déchiroit mon oreille, maintenant la caressoit comme l’auroit pu faire la voix la plus enchanteresse, la voix de Baletti! Ne vous en étonnez pas: il m’annonçoit que l’heure du berger m’étoit rendue! c’étoit l’heureux signal auquel je devois me hâter d’aller reprendre un charmant ouvrage très avancé, mais enfin malheureusement interrompu comme il s’achevoit. Pressé d’y mettre la dernière main, je soulevai la couverture avec infiniment de précaution, et déjà mes pieds touchoient le carreau, quand j’entendis tout à coup cesser le ronflement propice. Une main pote et ridée, qui me parut celle de Proserpine, me saisit par la nuque et me tint là quelque temps en arrêt. «Un instant! me dit enfin l’infernale vieille, j’y vais avec vous.» Elle y vint en effet, mais pour refermer soigneusement la porte. «Dormez! Mademoiselle, dormez! cria-t-elle à la petite de Mésanges; et prenez patience! Nous vous marierons bientôt.—Ah! mais, Madame la marquise, répondit ma bonne amie d’une voix traînante, je ne suis pas encore bonne à marier, moi!—Oui, oui! répondit l’autre en la contrefaisant, petite sucrée! vous avez l’air de n’y pas toucher! cela n’empêchera pas qu’on n’y mette ordre, et cela le plus tôt possible. Allons, vous, la demoiselle aux habitudes, ajouta-t-elle en me reconduisant à son lit par la main, voyons, voyons si vous ne pouvez en effet veiller que pour les jeunes!»

A ces terribles paroles qui m’annonçoient des tourmens tout prêts, je sentis un frisson mortel glacer mon sang, mon sang qui, rappelé de toutes les extrémités, reflua vers le cœur avec une prodigieuse vitesse. Tremblant de tous mes membres, je me laissai traîner vers l’échafaud. Je tombai sur ce lit où déjà m’attendoit une furie pour m’étreindre de ses bras vengeurs; j’y tombai sans force, sans mouvement, presque sans vie.

Il y eut un moment de silence; après quoi, de sa voix cassée qu’elle s’efforçoit d’adoucir, l’impatiente marquise me demanda si j’avois oublié son rêve, si je comptois ne l’accomplir qu’en un point seulement. Hélas! j’y songeois à son rêve! je songeois qu’il paroissoit indispensable de prévenir par mon dévouement généreux de plus grands malheurs. Devois-je, en faisant à Mme d’Armincour une insulte qu’aucune femme ne pardonne, exposer à sa facile vengeance Mlle de Mésanges, prise pour ainsi dire sur le fait, et ma chère de Lignolle, sans doute aussi compromise? devois-je risquer de me mettre ainsi sur les bras toute la cohue des trois familles réunies? Il n’y avoit donc plus qu’un magnanime effort qui pût sauver mes deux maîtresses et me sauver moi-même.

Jamais, plus qu’alors, je n’éprouvai combien un résolu jeune homme, dont le grand courage est d’ailleurs commandé par la nécessité qui presse, peut en toute occasion compter sur lui-même. Après de courtes indécisions, après quelques premiers momens d’abattement et de terreur inséparables de l’épouvantable entreprise à laquelle j’étois appelé, je me sentis moins incapable de la tenter et peut-être de la mettre à fin. Malheureux! ton heure est donc enfin venue!… Allons, Faublas! allons, du cœur! immole-toi. Ainsi j’encourageois tout bas ma vertu qui chanceloit encore, et pour l’affermir j’eus besoin d’un effort nouveau. Mais enfin la victime, ne désirant plus rien que de s’épargner au moins de cruels apprêts, que d’accomplir le douloureux sacrifice en un seul instant, s’il étoit possible, la victime résignée se précipita tout d’un coup sur son bourreau.

«Quelle vivacité! s’écria la maligne vieille en ricanant. Doucement, Monsieur, doucement donc! mon rêve a dit que vous m’épousiez de force! de force, comprenez-vous? Or, je vous le demande, êtes-vous disposé à de grandes témérités? Avez-vous l’intention bien déterminée de violer la douairière d’Armincour?—Non, Madame, en vérité, j’ai trop d’honneur pour me permettre une aussi indigne action.—Eh bien! tenez-vous donc tranquille à mes côtés. J’ai pu vous faire une malice, la gaieté est de tous les âges, et pour moi de tous les instans, quand il n’est pas question de mon Éléonore. Mais ce seroit pousser un peu trop loin la plaisanterie que d’accepter ce que vous avez la générosité de m’offrir. Gardez, gardez pour les jeunes femmes: si la tante vous prenoit au mot, la nièce pourroit n’être pas contente.—La nièce! vous pensez que Mme de Lignolle…—Assurément, je le pense, mais pour le moment laissons la comtesse, il nous convient de traiter un objet plus pressant. Monsieur, vous parliez tout à l’heure d’une indigne action; mais ne sentez-vous pas que celle dont vous vous êtes rendu coupable pendant mon sommeil est horrible?—Madame,… quel autre à ma place…?—Et pourquoi vous trouver à cette place où vous ne deviez jamais être? Pourquoi venir chercher des tentations auxquelles personne ne résisteroit? Pourquoi surprendre la confiance des parens par un déguisement perfide? Monsieur, je ne vois rien qui vous puisse excuser;… mais vous avez, du moins, je l’espère, quelques moyens de réparer l’injure que vous venez de faire, dans la personne de Mlle de Mésanges, à tous ses parens ici rassemblés?—Madame…—Sans doute, vous épouserez cette enfant?—Madame…—Répondez net: ne le voulez-vous pas?—De tout mon cœur…—Oh! oui! il épouseroit toute la famille, lui!… toute la famille! et moi-même!… je n’avois qu’à le laisser faire!—De tout mon cœur, comme je vous dis; mais…—Voyons votre mais.—Je ne le peux pas.—Vous êtes marié, n’est-il pas vrai?—Oui, Madame.—C’est cela! voilà qui devient certain.—Qu’est-ce qui devient certain?—Laissez, Monsieur, laissez! je me parle, à moi… Vous voyez bien que c’est une chose épouvantable de… séduire ainsi des jeunes personnes qu’il ne vous est même pas possible de prendre en mariage. Car elle est séduite, n’est-ce pas? c’est une affaire finie?—Madame…—Parlez, Monsieur. Ce qui est fait est fait, il n’y a plus de remède; mais, au moins, vous voudrez bien me dire en quel état précisément vous avez laissé la jeune personne… Je me suis sûrement réveillée trop tard pour elle?… Mais c’est qu’aussi, puisque j’avois des soupçons, je n’aurois pas dû me laisser aller au sommeil!… Cependant, le moyen de croire qu’ils auront, avec la volonté de faire… une sottise, l’adresse, l’audace et le temps nécessaires, quand moi, qui dois être bien tranquille sur mon propre compte, je tiens le mauvais sujet dans mon lit, et la petite fille sous la clef, et la clef dans ma poche! Il faut être un vrai diable! un diable enragé!… Allons, Monsieur, convenez-en, la jeune personne a…, la jeune personne est…, la jeune personne a tout à fait subi la métamorphose?—Madame, à ne vous rien cacher, je crois mon triomphe complet…—Le beau triomphe! bien difficile, en vérité!—Très difficile: car la charmante enfant…—Bon! le voilà qui, dans son enthousiasme, va me faire des détails.—Ah! pardon, Madame, difficile ou non, j’en ai si peu joui que je n’imagine pas qu’il en puisse résulter pour mademoiselle votre cousine des suites bien sérieuses.—Comment l’entendez-vous? expliquez-moi cela.—J’entends qu’on ne doit guère présumer la grossesse.—Voyez donc! s’écria-t-elle avec feu: la belle grâce que vous nous faites là! Mais, en attendant, Monsieur, la virginité est à tous les diables! comptez-vous cela pour rien, vous? auriez-vous été content si l’on vous eût donné en mariage une fille déjà tout instruite?…—Instruite? elle ne l’est pas.—Que dit-il?—Elle l’est si peu qu’elle me croit demoiselle.—Mais vous-même, me croyez-vous faite d’hier pour me fabriquer de pareilles…—Madame la marquise, ne vous fâchez pas, je vais tout vous conter.»

La bonne parente, qui ne m’entendit pas sans m’interrompre par de fréquentes exclamations, s’écria quand je n’eus plus rien à dire: «Voilà qui est fort extraordinaire et qui diminue un peu le mal,… un peu. Monsieur, je vous demande le plus profond secret, et je compte assez sur un reste d’honnêteté…—Comptez-y, Madame.—Vous sentez qu’à présent je ne puis trop tôt marier cette enfant-là: ce ne sera pas une chose difficile, elle a de la figure et du bien. Il ne lui manque rien,… rien que ce que vous venez de lui ôter. Mais cela ne paroît pas sur le visage d’une fille, et fort heureusement, voyez-vous! car, entre nous soit dit, il y a beaucoup de belles demoiselles qui ne s’établiroient jamais. Celle-là sera donc pourvue le plus tôt possible; et, comme le hasard pourroit faire que bientôt vous entendissiez dans le monde parler du nigaud qui se disposeroit à l’épouser, ne vous avisez pas alors de…—Soyez parfaitement tranquille. Il faut, je le sens bien, que cette aventure reste absolument entre vous et moi.—Bien, Monsieur. Je ne dirai rien à la jeune personne: car que lui dirois-je? c’est une petite sotte qui, sans le savoir, s’est avisée de faire la grande fille. Voilà tout. Laissons-lui son erreur ridicule, mais utile. Seulement, pour qu’elle ne puisse ni la communiquer ni l’apercevoir, j’aurai soin de la recommander à son couvent, elle et la bonne amie qui l’embrasse. Cependant, si vous jugez que cela puisse être convenable, nous pourrons mettre sa cousine dans le secret.—Sa cousine?—Oui.—Mlle de Lignolle? oh! non, non.—Vous ne vous en souciez pas? il est vrai qu’elle est bien vive pour être bien discrète.—Sans doute.—D’ailleurs votre conduite l’intéresse peut-être assez…—Point du tout!—Point du tout? Ah! Monsieur, maintenant je sais que la jeune personne qui lui a tout expliqué est un cavalier charmant, et vous voulez que je sois encore votre dupe?—Madame…—Laissons cela: c’est un article très délicat auquel nous reviendrons quand il en sera temps. Monsieur, je vous souhaite à mon tour une bonne nuit. Reposez-vous, si bon vous semble, mais croyez que je ne m’endormirai plus.»

J’usai de la permission, car, après les diverses agitations de cette nuit heureuse et fatale, le sommeil me devenoit bien nécessaire. Cependant on ne m’en laissa pas longtemps goûter les douceurs: les premiers rayons du jour amenèrent dans notre chambre Mme de Lignolle, qui se servit de son passe-partout pour entrer. Je fus réveillé par les baisers qu’elle me donnoit: «Te voilà, ma petite Brumont! quel bonheur! je ne t’attendois pas! tout à l’heure, par hasard, on vient de me dire…»

Elle courut au cabinet avec une inquiétude marquée; et, regardant à travers les vitres: «Ma tante, vous avez mis là ma petite cousine toute seule? Vous avez bien fait.—Pas trop, ma nièce.—Pourquoi?—Parce que j’ai passé une assez mauvaise nuit.—Et vous l’avez enfermée, ma cousine? ah! c’est encore mieux, cela!—Mieux! d’où vient?—Ai-je dit mieux, ma tante?—Oui, ma nièce.—C’est que je parle sans réflexion: car… quel danger?—Sans doute. Dans un appartement où il n’y a que des femmes.—Que des femmes, oui, ma tante; et des hommes dans les appartemens voisins, pour les défendre en cas de…—Oui! voilà ce que c’est!—Pourquoi donc n’êtes-vous venue qu’à deux heures du matin, ma tante?—Parce que j’ai voulu vous amener cette chère enfant, ma nièce.—Que vous êtes bonne!—Bien bonne, n’est-ce pas?—Brumont, pourquoi donc ne m’avez-vous pas fait éveiller?—C’est moi, ne la grondez pas; c’est moi qui n’ai pas voulu qu’on vous éveillât.—Vous avez eu bien tort, ma tante… Tu ne dis mot, ma petite Brumont, tu es triste? va, je suis aussi bien fâchée.—De quoi, ma nièce?—Mais, de ce que vous avez toutes deux été fort mal couchées.—Tu avois donc un lit pour cette enfant?—Elle auroit partagé le mien, ma tante.—Voilà justement ce que je n’ai pas voulu, ma nièce.—Vous auriez pourtant passé une meilleure nuit.—Oui, mais toi?—Bon! nous nous arrangeons bien ensemble.—C’est pourtant une très mauvaise coucheuse.—Trouvez-vous, ma tante?—Elle remue toute la nuit! sans cesse elle étoit sur moi!—Sur vous?—A peu près!—A peu près! bon!—Je ne cessois de la repousser. Elle m’échauffoit! elle m’étouffoit! elle…—Mon Dieu! mais…—Eh bien! ma nièce, qu’est-ce qui vous inquiète?—Mais… vous… vous en avez donc été prodigieusement incommodée?—Vraiment! si cela m’arrivoit toutes les nuits!… à mon âge!… mais pour une fois!»

Mme de Lignolle fut pleinement rassurée par le ton de bonhomie dont sa maligne tante prononça ces dernières paroles. L’étourdie nièce n’en vit que le côté plaisant. «Ah! mais toi, Brumont, s’écria-t-elle en m’embrassant, tu as dû passer une bonne petite nuit. Ma tante ne t’aura pas empêchée de dormir?… Tiens, tu as du chagrin; et moi aussi, je t’assure. Je suis désolée, désolée qu’on ne t’ait pas indiqué ma chambre. Cependant,… tiens,… conviens que c’est bien drôle… de te voir ainsi… là… près,… tiens, pardonne, mais je ne peux plus y tenir…»

En effet, les éclats de rire, quelque temps retenus, s’échappèrent. L’explosion fut si forte et dura si longtemps qu’enfin la comtesse tomba sur le lit, où elle en pâma. «Cette écervelée rit de si bon cœur qu’elle vous donne envie d’en faire autant», dit la tante; et elle imita sa nièce de manière que je vis le moment qu’elle la surpasseroit. Comment alors me défendre de partager leur gaieté? Notre joyeux trio fit tant de bruit que Mlle de Mésanges en fut réveillée.

La prisonnière vint frapper à ses carreaux. «Madame de Lignolle, dit la marquise, ouvre à cette enfant; prends la clef dans ma poche.» La comtesse, pour avoir plus tôt fait, se servit de son passe-partout; sans entrer dans le cabinet, cria bonjour à sa cousine, et revint de mon côté s’asseoir sur le bord du lit; la petite de Mésanges, volant sur ses pas, arriva comme elle, et me dit en m’embrassant: «Bonjour, ma bonne amie.—Qu’est-ce que c’est donc? s’écria la comtesse, surprise et fâchée; qu’est-ce que c’est donc que ces familiarités-là, et ce nom que vous lui donnez? Apprenez que je ne veux pas qu’on embrasse Mlle de Brumont, et qu’elle n’est la bonne amie de personne.—Bien, ma nièce, s’écria la marquise, bien! morigénez un peu cette effrontée: cela vient tout de suite manger dans la main!—La bonne amie de personne! répondit cependant notre Agnès, devenue plus hardie: ah! celui-là est drôle! je ne sais peut-être pas que c’est ma bonne amie, à moi!—Mais, Mademoiselle, reprit Mme de Lignolle, allez donc, s’il vous plaît, mettre un mouchoir, vous êtes toute nue!—Qu’est-ce que ça fait ça? répliqua l’autre; il n’y a pas des hommes ici.» La marquise la contrefit: «Non, il n’y a pas des hommes»; et d’un ton brusque elle ajouta: «Mais il y a des femmes, des femmes, entendez-vous, petite sotte?… Allez… Un moment, un moment, comme vous avez les yeux battus! quel métier avez-vous donc fait cette nuit?—Qu’est-ce que j’ai fait?… rien, puisque je n’ai pas seulement dormi.—Et pourquoi n’avez-vous pas dormi?—Pourquoi?… ah, dame! parce que j’écoutois toujours pour voir si je ne vous entendrois pas ronfler…—Ronfler! cette expression!… Vous aimez donc bien à entendre ronfler?—Ce n’est pas ça, mais c’est que, quand on est toute seule dans un lit à s’ennuyer, il faut bien qu’on s’amuse de quelque chose.»

En parlant, elle jouoit avec une boucle de mes cheveux. Tout à coup l’impatiente comtesse l’apostropha d’une bonne tape sur la main, et, la prenant par les épaules, elle la reconduisit à son cabinet, en lui répétant d’aller mettre un fichu. La marquise l’applaudit: «Oui, mon enfant, donne-lui des leçons de décence; va, donne-lui des leçons de décence… Tiens, Madame de Lignolle, rends-moi le service de l’aider à s’habiller, afin qu’elle ait fait plus vite et que nous puissions la renvoyer, car il faut que je te parle.»

Je vous réponds que la comtesse, assez contrariée d’être un instant ailleurs qu’à mes côtés, eut bientôt fini avec la cousine. Je vous réponds que, pour l’habiller de la tête aux pieds, il lui fallut moins de temps qu’ordinairement elle n’en mettoit à me passer un seul jupon. Aussi toutes deux rentrèrent bientôt dans la chambre à coucher. La marquise complimenta l’une sur sa promptitude, et pria l’autre d’aller se promener dans le parc. «Ah! mais c’est qu’il est de bonne heure pour se promener!—Tant mieux! l’air du matin vous rafraîchira.—Ah! mais c’est que pour se promener… il faut marcher.—Eh bien?—Eh bien! j’ai de la peine à marcher.—Bon! Mademoiselle la douillette! ses souliers la blessent!—Non, ce ne sont pas mes souliers. Ce n’est pas au pied que j’ai mal.—En voilà assez de dit. Partez, partez.—C’est apparemment que ça me gêne quelque part, parce que…—Oh! mon Dieu! celle manière de parler si lente me fait mourir, interrompit la comtesse. Est-ce votre corset qui vous gêne?—Oh! que non! oh! que non! ce n’est pas non plus mon corset.—Eh, pour Dieu! quoi donc?—Dame! c’est qu’apparemment je commence…, apparemment je vais devenir aussi bonne à marier, moi!—Tiens! s’écria la marquise, quelle sottise elle vient nous… Madame de Lignolle, fais-moi donc, je t’en prie, partir cette impertinente; tu ne vois pas qu’elle ne sait que dire et qu’elle ne veut que tuer le temps?—Oh! que si, je sais ce que je dis… Toujours, malgré que ce ne soit pas bien nécessaire, souvenez-vous que vous m’avez promis de m’avertir.»

Nous n’entendîmes pas le reste, parce que la comtesse, voyant enfin sa cousine dans le corridor, lui ferma doucement la porte au nez.

«Fort bien, ma nièce, et mets les verrous, que personne ne vienne nous interrompre!… Oui, assieds-toi là sur le bord du lit. Mais regarde-moi donc aussi quelquefois. Tu n’as des yeux que pour Mlle de Brumont.—Ah! c’est pour la consoler. Elle a du chagrin, voyez-vous.—Il est sûr qu’on ne l’entend pas souffler, et elle ne paroît point dans son assiette ordinaire.—Oh! non, dit Mme de Lignolle en m’embrassant: elle est désolée qu’on ne l’ait point amenée chez moi… Elle a sûrement beaucoup d’amitié pour vous, ma tante; mais, comme elle me connoît davantage, elle eût mieux aimé passer la nuit à mes côtés, je le gagerois.—Là! là! Madame, ne vous en faites pas tant accroire! Si je l’avois souffert…—Plaît-il, ma tante?—Oui, ma nièce. Vous imaginez que parce qu’on n’est pas tout à fait si jeune et si gentille que vous…—Comment?—Eh! mon Dieu, il ne tenoit qu’à moi.—Ce que vous dites là, ma tante, est…—La vérité.—De toutes les manières incompréhensible.—Je vais donc m’expliquer, ma nièce.—Ah! vite! vite! je suis sur des charbons brûlans.

—Madame de Lignolle, il me paroîtroit en effet très étonnant, mais pourtant très désirable, que vous ne connussiez pas tout à fait si bien la prétendue demoiselle ici couchée près de moi.—La prétendue demoiselle?—Ma nièce, je vous déclare, et puissé-je vous apprendre quelque chose qui vous surprenne, je vous déclare que cette jeune fille est un homme.—Un homme! Êtes-vous… êtes-vous sûre, ma tante?—Sûre… Et lui-même,… il est là pour me démentir, si je ne dis pas l’exacte vérité; lui-même vouloit, il n’y a pas deux heures, m’en donner des preuves.—Vouloit vous en donner…? Cela ne se peut pas.—Ne vous en étonnez pas trop, ma nièce, il s’y croyoit obligé.—Obligé! pourquoi?—Ah! demandez-lui.—Dites pourquoi, s’écria-t-elle en m’adressant la parole avec une extrême vivacité; parlez, parlez enfin, parlez donc.—Vous me voyez, lui répondis-je, si stupéfait de tout ce qui m’arrive que je n’ai pas la force, pas la force de dire un mot.—Il veut me forcer à faire moi-même ce pénible aveu, reprit la marquise: ma nièce, il s’y croyoit obligé parce que je l’exigeois.—Vous l’exigiez, ma tante?—Rassurez-vous, je n’en avois que l’air!—Que l’air?—Oui, je vous dis, j’ai fait grâce au généreux jeune homme, quand je l’ai vu prêt à s’immoler.—Cependant il le pouvoit! s’écria la comtesse, aussi surprise que désolée.—Il le pouvoit, oui, ma nièce. C’est, j’en conviens, un compliment qu’il faut lui faire.—Il le pouvoit! répéta Mme de Lignolle d’un ton qui n’annonçoit pas moins d’étonnement et marquoit une affliction plus profonde.—Voilà de suite, lui répondit la marquise, deux exclamations qui ne sont pas très polies.—Il le pouvoit!—Enfin, ma nièce, tu veux donc que je me fâche?… Vous voudriez donc, Madame, qu’il ne trouvât jamais ces choses-là possibles que pour vous?—Pour moi!» Mme d’Armincour l’interrompit d’un air très sérieux: «Éléonore, je vous ai toujours connue extrêmement franche, avec moi surtout. Avant de vous faire violence pour sortir de votre caractère, avant de vous décider à soutenir un mensonge trop invraisemblable, écoutez-moi.

«Cette demoiselle est un homme: j’ai malheureusement plusieurs raisons de n’en point douter; il y a plus, je sais maintenant son véritable nom, et tout me dit que depuis longtemps vous ne l’ignorez pas, ma nièce. Hier, j’allai sur les cinq heures à Longchamps, où je fus étonnée de vous voir, de si bonne heure surtout, vous qui, le matin même, aviez, sous prétexte de quelques affaires, refusé d’y venir le soir avec moi. Vous ne m’avez seulement pas aperçue, Madame, parce que vous n’aviez des yeux que pour un cavalier qui, de son côté, vous regardoit continuellement. Voilà ce qui me le fit remarquer. C’étoit Mlle de Brumont sous des habits d’homme, ou pour le moins un frère à elle, un frère dont la figure absolument pareille excitoit votre attention comme la mienne. Je m’arrêtai naturellement à cette idée; et, dans ma parfaite sécurité, je ne songeai même pas à pousser plus loin les conjectures. Cependant, immédiatement après votre voiture, venoit, dans une voiture beaucoup plus belle, une espèce de fille fort élégante, qui lorgnoit aussi ce jeune homme dont elle étoit quelquefois lorgnée. Apparemment que cette femme ne vous aime guère, et que vous ne l’aimez pas davantage: car elle s’est permis de vous faire une impertinence dont vous l’avez bien punie. Je vous en fais mon compliment; j’en ai ri de tout mon cœur. Comme j’en riois pourtant, il s’élève tout à coup une grande rumeur. Tout le monde court, chacun se précipite sur le ou la Brumont, que je suivois toujours des yeux, dans l’intention de l’appeler, afin de causer un instant avec lui ou avec elle. Moi, tout ébahie d’un si prodigieux concours, pauvre provinciale, je demande si l’usage des dames de Paris est de courir ainsi comme des folles, pêle-mêle avec les hommes, après le premier joli garçon qu’elles rencontrent. Tous ceux qui m’entourent me crient: «Non pas, non pas! mais celui-ci mérite l’attention générale; c’est un charmant cavalier, déjà fameux par une aventure extraordinaire: c’est Mlle Duportail, c’est l’amant de la marquise de B…» Vous pouvez juger de mon étonnement. Aussitôt j’ouvre les yeux, je me rappelle mille circonstances inquiétantes; et, sans trop de malignité, je suis obligée de me dire qu’il devient très probable que l’amant de la marquise est aussi l’amant de la comtesse. Cependant il ne faut pas me hâter de juger légèrement une nièce que j’estime. Je verrai, je l’observerai, je la questionnerai demain, puisque je vais la joindre au Gâtinois. Point du tout! au jour désiré, l’obligeante Mme de Fonrose arrive chez moi, qui me propose tout doucement l’honnête commission de vous mener l’ami du cœur. Charmée d’un hasard favorable à mes secrets desseins, j’accepte, bien résolue à examiner de près la demoiselle, et à faire en sorte que vous ne puissiez pas me réduire à jouer chez vous le rôle d’une complaisante. J’arrive avec l’heureux mortel. Peut-être croyoit-il, vous voyant couchée, qu’il partageroit du moins le lit de la petite de Mésanges. Tout au contraire, je le confisque à mon profit. Au commencement de la nuit, je le tourmente; une heure après, je… je le prends, pour ainsi dire, sur le fait. Il ne m’avoue pas son nom que je ne demande point; mais il ne peut nier son sexe. Enfin le matin vient; et, pour qu’il ne me reste aucune incertitude à cet égard, je découvre en plein le chevalier de Faublas.»

A ces mots, elle me découvrit en effet: car, d’un coup de main rapide, elle enleva la couverture, qu’elle jeta presque sur mes pieds, et du même temps elle me la ramena sur les épaules. Le moment fut court, mais décisif. Le hasard, qui se déclaroit contre moi, voulut qu’alors je me trouvasse arrangé dans le lit de manière que la pièce du procès la plus essentielle ne pût échapper au prompt regard de l’accusé, de sa complice et de leur juge. «Maintenant, ma nièce, s’écria la marquise, j’espère qu’il ne vous reste aucun doute. Là! je dis, en supposant qu’il fût possible de croire qu’avant ceci vous en eussiez. Mais convenez, poursuivit-elle, en m’appliquant un vigoureux soufflet de la même main qui venoit de m’exposer presque nu aux regards confus de Mme de Lignolle, convenez qu’il faut que ce M. de Faublas soit un effronté petit coquin pour être aujourd’hui venu coucher avec la tante, par la seule raison qu’il ne pouvoit plus coucher avec la nièce!

—Ma tante, s’écria la comtesse avec un peu d’humeur, pourquoi donc frapper si fort? Vous lui ferez mal!—Oui, mal! Il est trop heureux. C’est une faveur… Madame de Lignolle, à présent que vous ne pouvez plus, sous prétexte d’ignorance, vous en défendre, il faut tout à l’heure prier monsieur de se lever, le mettre sans esclandre à votre porte, et l’y consigner pour jamais.—Le mettre à ma porte, ma tante! eh bien, je vous le dis: c’est mon amant, c’est l’amant que j’adore.—Et votre mari, Madame!—Mon mari? C’est aussi lui, je n’en ai pas d’autre que lui.—Quoi! ma nièce, il n’y a pas déjà près de cinq mois que M. de Lignolle vous a vraiment épousée!—Épousée! jamais… C’est lui, ma tante.—Comment! c’est lui qui, même la première fois…!—Oui, ma tante, c’est lui.—Ah! l’heureux petit drôle! Quel épouseur que ce monsieur-là!… Mais vous êtes grosse, ma nièce!—Eh bien! ma tante, c’est encore lui…—Mais…—Il n’y a plus de mais, ma tante! ç’a toujours été lui, ce sera toujours lui, ce ne sera jamais que lui.—Jamais que lui! Et comment ferez-vous?…—Comme j’ai déjà fait, ma tante, avec lui.—Mais quel flux de paroles! Voyez un peu!—Je ne vois que lui!—Mais au moins entendez…—Je n’entends que lui!—Mais écoutez donc.—Je n’écoute que lui!—Allons, ma nièce, quand vous voudrez…—Je ne veux que lui!—Vous ne voulez pas que je vous parle un moment?—Je ne parle qu’à lui!—Éléonore, vous ne m’aimez donc pas?—Je n’aime… Ah! si fait; je vous aime aussi.—Eh bien, laisse-moi donc m’expliquer; dis-moi, malheureuse! comment feras-tu pour cacher ta grossesse?—Je ne la cacherai pas.—Mais votre mari vous demandera qui a fait cet enfant?—Je lui répondrai que c’est lui.—Et, s’il n’a jamais couché avec toi, comment veux-tu qu’il te croie?—Eh! mais c’est à cause de cela qu’il me croira.—Comment! c’est à cause de cela?—Sûrement, à cause de cela.—Allons, ma nièce, voilà que nous faisons ensemble des quiproquos. Vous êtes si vive qu’il est impossible de s’expliquer avec vous!—Je suis vive! Vous ne l’êtes pas peut-être?—Eh! le moyen de ne pas l’être avec une écervelée… Voyons; faites-moi la grâce de m’expliquer de quelle manière on peut s’y prendre pour persuader à un homme qui n’a jamais épousé sa femme que pourtant il lui a fait un enfant?—Regardez si ce n’est pas désespérant!… Mais, ma tante, faites-moi vous-même la grâce de m’expliquer pourquoi vous imaginez que j’irai faire à M. de Lignolle un raisonnement aussi bête que celui-là?—Ma nièce, c’est vous qui me le dites.—Tout au contraire: je me tue de vous crier que je lui déclarerai que c’est lui qui m’a fait cet enfant.—Ah! je comprends enfin; lui, c’est monsieur?—Eh! oui. Quand je dis lui, c’est lui.—Ma foi, je ne l’aurois pas deviné, ma nièce. Quoi! vous irez vous-même annoncer bonnement à votre mari que vous l’avez fait…—Ce qu’il mérite d’être.—Dans un sens, je ne dis pas non, ma nièce.—Dans tous les sens possibles, ma tante.—Ah! cela est autre chose. Je ne puis, Madame, approuver vos désordres.—Mes désordres!—Revenons, revenons à l’article important. Si ton mari se fâche?—Je m’en moquerai.—S’il te veut faire enfermer?—Il ne pourra pas.—Qui l’en empêchera?—Ma famille, vous et lui.—Ta famille sera contre toi. Moi, je te chéris trop pour te faire jamais le moindre mal; mais, dans une affaire aussi malheureuse, je serai du moins forcée de rester neutre. Il ne te restera donc que monsieur.—S’il me reste, je n’en demande pas davantage!—Oui, il te restera… pour te défendre. Mais le pourra-t-il? Et si l’on t’enferme?…—Non, non. Tenez, ma tante, j’y pensois cette nuit. J’ai dans ma tête un projet…—Un beau projet, je crois! Dis pourtant, dis.—Je ne peux pas, il n’est pas temps.—Eh bien, ma nièce, je vais vous enseigner, moi, le seul parti qui vous reste à prendre.—Voyons.—Il faut, le plus tôt possible, Madame, vous faire épouser par M. de Lignolle, et…—Ça d’abord, ça ne se peut pas.—La raison?—La raison est que ça ne se peut pas. Mais, quand cela se pourroit, je ne le voudrois pas. A présent, ma tante, je sais ce que c’est; jamais votre nièce ne sera dans les bras d’un homme.—Jamais dans les bras d’un homme! Cependant lui?…—Lui, ma tante, s’écria-t-elle avec passion, ce n’est pas un homme, c’est mon amant!—Votre amant! Ne voilà-t-il pas une bonne raison à donner à votre mari?—Supposons que la raison soit mauvaise; au moins est-il certain qu’elle vaut encore mieux qu’une mauvaise action. N’en est-ce pas une indigne, n’est-ce pas une horrible perfidie que d’aller froidement se partager entre deux hommes pour trahir l’un plus à son aise, et retenir l’autre en le désespérant?… Car, j’en suis sûre, s’écria-t-elle en m’embrassant, il en seroit désespéré.—Si pourtant vous vouliez m’écouter, Madame, vous verriez que votre tante ne vous conseille ni le libertinage ni la perfidie. Vous m’avez interrompue, comme j’allois vous dire qu’en vous faisant épouser par M. de Lignolle, il falloit tout d’un coup changer de conduite et rompre cette intrigue…—Une intrigue! Fi donc, ma tante! Dites une passion qui fera le destin de ma vie!—Qui en fera le malheur, si vous n’y prenez garde.—Point de malheur avec lui, ma tante.—Toujours du malheur où il y a du crime, ma nièce… Écoute, ma petite, je suis bonne femme, j’aime à rire; mais ceci passe la raillerie. Vois d’abord combien de dangers t’environnent…—Je ne connois point de dangers, quand il s’agit de lui.—Et ta conscience, Éléonore?—Ma conscience est tranquille.—Tranquille! cela ne se peut pas. Vous qui ne mentiez jamais, vous mentez… Écoute, Éléonore, je te chéris comme mon enfant. Je t’ai toujours idolâtrée! trop, peut-être! Je t’ai peut-être gâtée, mais tâche de te souvenir comme, dans les choses essentielles, je me suis toujours attachée à te donner les meilleurs principes. Tiens, ma fille, tu vas aujourd’hui couronner la rosière.

—Oh! ne m’en parlez pas! s’écria-t-elle en se précipitant dans les bras de sa tante et saisissant ses mains, dont elle se couvrit le visage; oh! ne m’en parlez pas!» Et moi, pénétré du ton dont ces paroles furent prononcées: «Madame la marquise, c’est à moi, c’est à moi seul que vous devez tous vos reproches. Excusez-la, plaignez-la, ne l’accablez pas.—O mes enfans! répondit-elle, si vous ne voulez que m’attendrir, cela ne vous sera pas difficile. On me fait pleurer comme on me fait rire, tout de suite… Soit, j’y consens, pleurons tous trois… Écoutez cependant, écoutez, ma nièce: vous souvenez-vous de l’année passée? A la même époque, au même jour, je vous disois: «Éléonore, je suis fort contente de toi. Mais bientôt, ma fille, d’autres temps amèneront d’autres obligations. On n’a pas toujours dans la vie des devoirs aussi doux à remplir que celui de secourir l’indigence. Le temps approche où tu t’en imposeras peut-être qui te séduiront d’abord et te deviendront ensuite pénibles…»

La comtesse, à ces mots, quitta brusquement son attitude humiliée, et du ton le plus animé: «Qui te séduiront d’abord! répéta-t-elle. Eh! comment m’auroient-ils séduite? on ne me les fit point connoître. On conduisit gaiement au sacrifice une innocente victime qui promit ce qu’elle ne comprenoit pas. Vous, Madame la marquise, vous qui me parlez ici de devoir, oseriez-vous affirmer qu’alors vous avez fait le vôtre? Quand mes parens, engoués des prétendus avantages de ce mariage fatal, vinrent vous présenter M. de Lignolle, vous me défendîtes par vos représentations, je le sais; je sais que votre consentement vous fut, pour ainsi dire, arraché; mais qu’importoit votre trop foible résistance? Ne deviez-vous pas la fortifier de la mienne? Ne deviez-vous pas me tirer à l’écart et me dire: «Ma pauvre enfant, je t’avertis qu’ils vont te sacrifier; je t’avertis qu’ils trompent ton inexpérience par d’éblouissantes promesses. Veux-tu, pour le frivole avantage d’être présentée à la cour quelques mois plus tôt, d’aller dès demain aux assemblées, aux bals, aux spectacles de la capitale, veux-tu faire à jamais le sacrifice de ta liberté la plus précieuse, de la seule vraie liberté, celle de ta personne et celle de ton cœur? Te trouves-tu si mal avec moi? Es-tu donc pressée de me quitter? Tiens, il n’est plus temps de fonder ta sagesse sur ton ignorance; et, puisqu’ils veulent t’abuser, il faut que je t’éclaire. Quand une fille naturellement vive se montre au printemps émue du spectacle de la nature, est surprise dans de fréquentes rêveries, avoue des inquiétudes secrètes, se plaint d’un mal qu’elle ignore, on dit communément qu’il lui faut un mari. Mais moi qui te connois, moi qui t’ai vue toujours caressée de ceux qui t’entouroient, répondre à leur attachement par un attachement égal, payer mes soins de reconnoissance et me chérir autant que je t’aimois, pleurer les malheurs d’un vassal, et même les peines d’un étranger; je crois que la nature, avec la vivacité bouillante, t’a donné la tendre sensibilité; je crois que ce n’est pas seulement un mari qu’il te faut, je crois qu’il te faut un amant. Néanmoins on s’obstine à te faire épouser M. de Lignolle. Tu n’as pas encore seize ans, il a cinquante ans passés: ta jeunesse à peine commencera, que son automne sera fini. Comme tous les vieux libertins, il deviendra valétudinaire, infirme, dur, grondeur, jaloux; et, pour comble de malheur, six fois par an peut-être tu seras obligée, obligée de supporter le dégoût de ses embrassemens…» Car ma tante ne pouvoit pas deviner qu’il me resteroit du moins dans mon infortune cette consolation que mon prétendu mari ne seroit jamais capable de l’être…—Jamais capable, ma nièce! s’écria-t-elle en pleurant.—Jamais, ma tante.—Fi! le vilain homme!…

—Vous ne pouviez pas le deviner, ainsi vous deviez me dire: «Six fois par an peut-être tu seras obligée, obligée de supporter le dégoût de ses embrassemens; et pourtant, s’il se rencontre un jeune homme joli, spirituel, sensible, épris de tes charmes, digne de toi, tu seras encore obligée, obligée de repousser ses hommages qui t’outrageront, et son image qui te poursuivra. Pour rester vertueuse, il faudra que tu contraries continuellement le plus doux penchant de ton cœur et la plus sacrée des lois de la nature. Ou bien on viendra sans relâche crier à ton oreille ces mots terribles: «Sermens! devoirs! crimes! malheurs!» Ainsi tu pourras languir pendant trente ans et plus, réduite aux cruelles privations d’un célibat forcé, et condamnée aux devoirs plus cruels d’un tyrannique hymen; et, si tu succombes aux séductions d’un amour invincible, tu pourras être enterrée toute jeune dans la solitude d’un couvent, pour y périr bientôt chargée du mépris public et de la haine de tes parens.» Que si vous m’eussiez ainsi parlé, Madame la marquise, je me serois écriée: «Je ne veux pas de votre M. de Lignolle; je n’en veux pas! j’aime mieux mourir fille!» et ils ne m’auroient pas mariée malgré moi! et ils m’auroient tuée peut-être, mais ils ne m’auroient pas conduite à l’autel.—Jamais capable! répéta la marquise en pleurant. Ah! le vilain homme! ah! ma pauvre petite, comment vas-tu faire? Pauvre petite! il n’y a donc pas de remède! Jamais capable!… Voilà qui est bien différent! Cela change beaucoup… Mais non, cela ne change rien. Ma chère enfant, tu n’en es seulement qu’un peu plus à plaindre… Éléonore, vous n’en devez pas moins tout à l’heure et pour toujours renoncer au chevalier.—Renoncer à lui? Plutôt mourir!

—Dame! je ne peux pas frapper plus fort, cria la petite de Mésanges que nous n’avions pas entendue.—Allez vous promener, lui répondit l’impatiente comtesse.—Ah! mais c’est que j’en viens.—Retournez-y.—Ah! mais c’est que je suis lasse.—Asseyez-vous sur le gazon.—Ah! dame! mais c’est que je m’ennuie toute seule.—Sommes-nous faites pour t’amuser? lui demanda la marquise.—Pas vous, si vous voulez, ma cousine; mais ma bonne amie…—Votre bonne amie?… Laissez-nous.—C’est qu’il me semble qu’il y a déjà bien longtemps que je n’ai causé avec elle.—Allez, Mademoiselle, allez m’attendre au salon.—Ah! oui, car j’entends bien du monde qui se lève.—Allez.

—Bien du monde qui se lève! reprit Mme d’Armincour. Il est temps aussi que nous nous levions, et que cette demoiselle s’habille et s’en aille.—S’en aille! ma tante.—Eh! oui, ma nièce. Croyez-vous qu’il soit possible qu’elle paroisse à cette fête?—Qui peut donc l’en empêcher?—Comment! n’y a-t-il pas ici cinquante personnes qui étoient hier à Longchamps, et qui la reconnoîtroient comme je vous reconnois?—Oh! que non!—Ne dites pas non! c’est une chose certaine, et vous seriez perdue.—Qu’importe? pourvu qu’il ne s’en aille pas.—Quand je l’entends raisonner ainsi, les cheveux me dressent sur la tête.—Quoi! ma tante, ne suis-je pas la maîtresse?…—D’ailleurs, Madame, vous êtes obligée de le renvoyer, c’est votre devoir.—Mon devoir! le voilà revenu ce mot…—Allons, interrompit la marquise en me jetant le drap sur le nez, il faut prendre un parti: car, avec elle, les disputes ne finissent pas.»

Mme d’Armincour, en se hâtant de passer une camisole et un jupon, s’écria: «Bon Dieu! voilà que j’y songe; chacun se demanderoit où cette demoiselle a couché. Chacun sauroit que c’est… là! Ne diroit-on pas que j’ai aussi quelque chose de commun avec ce morveux, moi? Je serois pour aujourd’hui l’héroïne de l’aventure,… d’une aventure galante, à soixante ans passés! c’est s’y prendre un peu tard. Allons, Madame, vous sentez bien qu’il s’agit moins de m’épargner un ridicule que de sauver votre réputation, que de vous sauver vous-même. Il faut qu’il parte… Non, ma nièce, je ne souffrirai pas que devant moi vous soyez sa femme de chambre. Je l’habillerai pour le moins aussi vite, aussi décemment que vous le pourriez faire. N’ayez aucune espèce de crainte, je ne suis ici que le chien du jardinier.»

Il y eut, tout le temps que dura ma toilette, une contestation fort vive entre la tante, qui vouloit toujours que je partisse, et la nièce, qui ne le vouloit toujours pas.

Cependant on vint avertir Mme de Lignolle qu’il étoit nécessaire qu’elle descendît pour ordonner quelques derniers arrangemens relatifs à la fête. «Je suis à toi tout à l’heure», me dit-elle. Un moment après, la tante aussi me quitta, et revint avant la nièce, qui pourtant ne tarda pas. Un bon quart d’heure à peu près s’écoula, et je n’ai pas besoin de dire que la dispute recommencée alloit toujours s’échauffant, quand on vint de nouveau déranger la comtesse. Obligée de me quitter encore, elle m’assura du moins que ce seroit l’affaire d’une minute. Mais elle étoit à peine descendue, lorsque sa tante me dit: «Monsieur, je vous crois un peu moins déraisonnable qu’elle; vous devez sentir combien votre séjour ici peut la compromettre. Cédez à la nécessité, cédez à mes sollicitations, et, s’il le faut, à mes prières.» Elle m’entraîna, elle me conduisit, par des détours qui m’étoient inconnus, dans une espèce de basse-cour, où sa voiture m’attendoit. Comme j’y montois, le hasard amena près de nous Mlle de Mésanges: «Ma bonne amie, vous vous en allez?—Hélas! oui, ma bonne amie; faites, je vous en prie, mes complimens à Mlle Des Rieux.—Je n’y manquerai pas…—Ah çà! mais toujours vous m’assurez bien qu’elle ne tardera pas à devenir bonne à mari…—Taisez-vous, Mademoiselle, interrompit brusquement la marquise; et, si jamais vous répétez de pareils…»

LA FIOLE
Je n’entendis plus rien, parce que le cocher, qui avoit ses ordres, partit plus prompt que l’éclair. Il me reconduisit jusqu’à Fontainebleau, où je pris la poste. A peine étoit-il quatre heures du soir, quand je rentrai dans Paris. Mme de Fonrose me tenoit parole: mon père n’avoit pas encore paru chez lui; et moi, profitant de quelques momens de liberté, je quittai mes habits de femme, et j’allai chez Rosambert. Je le trouvai beaucoup mieux; il pouvoit déjà, sans le secours de personne, se promener dans son appartement, et même faire plusieurs fois le tour de son jardin. Le comte commença par m’accabler de reproches. Je lui représentai que tous les matins régulièrement on étoit venu chez lui, de ma part, savoir de ses nouvelles. «Mais vous aviez promis de venir vous-même.—Mon père ne m’a pas quitté.—Cela ne vous a point empêché d’aller ailleurs. Au reste, je conviens que la petite comtesse mérite la préférence.—La petite comtesse?—Mme de Lignolle, oui. Ne vous l’ai-je pas dit que désormais toute femme qui vous auroit seroit une femme affichée?… Je suis vraiment charmé que la marquise ait une rivale digne d’elle:… car on dit la comtesse adorable… Malheureusement, c’est encore une enfant sans usage, sans art, sans méchanceté. La marquise l’écrasera dès que… A propos, je vous fais mon compliment, vous êtes infiniment bien avec M. de B… D’abord tout Paris l’a vu riant à vos côtés le jour de votre apothéose, et puis l’excellent mari ne cache à personne que vous êtes un charmant garçon; et, de peur que la chose ne paroisse pas encore assez comique, il dit à quiconque veut l’entendre que c’est moi qui suis un indigne homme. Il m’en veut! on assure qu’il m’en veut beaucoup! C’est peut-être encore un duel qui me revient. Mais vous en savez quelque chose, Chevalier? Le marquis vous a longtemps parlé.—Oh! le marquis m’en a tant dit de toutes les manières!…—Mais encore? Allons, Faublas, contez-moi cela, du moins. J’ai besoin de rire, et vous devez tout essayer pour amuser un ami convalescent.—Ma foi, non. Je vous avoue que je suis très éloigné de vouloir vous amuser aux dépens de la marquise; et même, je vous le répète, Rosambert, c’est toujours avec peine que je vous entends me parler d’elle.—Vous avez tort. Je suis, dans ce moment-ci surtout, son plus enthousiaste admirateur. Vraiment, je me le disois tout à l’heure: il faut qu’à toutes ses qualités déjà si nombreuses cette femme-là réunisse maintenant la prudence. N’êtes-vous pas étonné, comme moi, de la profondeur du calcul qu’elle avoit fait que, si je lui échappois, il ne falloit pas que je pusse échapper à son mari? Chevalier, vous serez témoin.—Témoin?—Oui, très incessamment.—Très incessamment! vous m’aviez dit que vous ne retourneriez point à Compiègne?—Témoin de mon combat avec le marquis. Chevalier, soyez tranquille! nous sommes convenus que je ne me battrois point avec la marquise. Comment pouvez-vous me soupçonner encore d’être assez fou pour me prêter à la bizarre fantaisie de cette femme, qui s’est mis en tête qu’elle devoit attaquer de braves jeunes gens avec leurs armes? C’est que, voyez-vous, plus j’y pense, plus je reconnois qu’il convient, pour la sûreté publique, d’arrêter le mal dans son principe. Ceci deviendroit d’un trop dangereux exemple. Comment! chacune n’auroit qu’à vouloir se mettre à la mode, toutes les bonnes fortunes finiroient donc par des coups de pistolet? Et jugez quel tapage on entendroit chaque jour aux quatre coins de Paris!»

Rosambert, qui me vit sourire, me fit, sur celles qu’il appeloit mes maîtresses, cent plaisanteries et cent questions. Je finis par me prêter de bonne grâce à sa gaieté; mais sa curiosité n’eut pas lieu d’être satisfaite.

Mon père ne revint à l’hôtel que deux heures après moi; mon père me fit entendre qu’il étoit fâché de m’avoir laissé seul toute la journée: je lui représentai respectueusement qu’il seroit trop bon de se gêner pour son fils. Il me demanda comment j’avois passé la nuit. Afin de ne pas mentir, je répondis: «Mal et bien, mon père.—Le sommeil n’a pas été profond? reprit-il.—Profond! pardonnez-moi, mais souvent interrompu.—Vous avez éprouvé de grandes agitations?—De grandes agitations! oui, mon père.—Les rêves ont été bien fâcheux?—Oh! bien fâcheux! Il y en a eu un surtout qui, vers le milieu de la nuit, m’a singulièrement tourmenté.—Mais le matin, du moins, vous avez tranquillement reposé?—Le matin,… non. J’étois inquiet le matin.—La fatigue, apparemment?—Un peu de fatigue peut-être, et encore les suites de ce rêve.—Racontez-le-moi donc.—Mon père,… c’étoit… c’étoit une femme…—Toujours des femmes! Eh! mon fils, songez à la vôtre.—Ah! depuis sept heures du matin (c’étoit l’heure à laquelle je m’étois mis en route), depuis sept heures je vous assure que je me suis presque continuellement occupé de son souvenir. Mon père, quand donc recevrai-je de ses nouvelles?—Vous savez combien j’ai mis de monde en campagne; et sous quinzaine je compte moi-même partir avec vous.—Pourquoi pas plus tôt?—Mais, répliqua-t-il d’un air embarrassé, je ne suis pas prêt. Il faut d’ailleurs attendre… que vous vous portiez mieux,… que les beaux jours soient tout à fait venus.—Les beaux jours! Ah! loin de Sophie, viendront-ils jamais!»

Quand je parlois ainsi, j’espérois pourtant quelque bonheur pour le lendemain; le lendemain étoit ce lundi vivement désiré, qui devoit, pendant quelques instans, nous voir, mon Éléonore et moi, réunis. Hélas! notre douce attente fut trompée. Mme de Fonrose, qui vint le soir faire à mon père une courte visite, trouva le moment de me dire: «Il n’y a pas eu moyen; sa tante est arrivée le matin chez elle, où elle est encore.»

Le mardi ce fut tout de même, et le mercredi j’eus du moins la consolation de recevoir un billet de Justine. Il me disoit qu’avec le passe-partout qui m’étoit envoyé j’ouvrirois la porte cochère et toutes les portes d’une petite maison neuve située à l’entrée de la rue du Bac, du côté du pont Royal. Monsieur le vicomte me prioit d’être là sur les sept heures du soir.

Bon! Mme de B… n’est donc pas fâchée contre moi! Depuis vendredi je n’avois pas entendu parler d’elle. Ce long silence, après notre aventure, commençoit à m’inquiéter. Faublas, elle n’est pas fâchée! elle n’est pas fâchée, Faublas! Heureux jeune homme, applaudis-toi!… Et je baisai le billet de Justine, et je fis un saut de joie.

«Quelle bonne nouvelle? demanda mon père en entrant.—Ah! c’est que… c’est que je vois le beau temps. Je pense que je pourrai cette après-dînée aller faire un tour.—Avec moi, oui.—Encore avec vous, mon père?—Monsieur…—Pardon… Cependant voulez-vous me rendre absolument esclave? m’empêcher de voir même un ami?—Ce n’est pas un ami que vous iriez voir.—Le vicomte, mon père.—M. de Valbrun, à la bonne heure; mais de là?—Je vous promets de ne pas mettre le pied chez la comtesse.—Vous m’en donnez votre parole?—Ma parole d’honneur.—Eh bien, soit, j’y compte.» Et je baisai les mains de mon père, et je fis encore un saut de joie.

J’étois si impatient de savoir ce que la marquise m’alloit dire qu’avant l’heure indiquée je fus au rendez-vous. J’eus tout le temps d’examiner la maison, que je trouvai jolie, commode et bien meublée. J’y remarquai surtout deux petites chambres à coucher qui se touchoient; deux chambres à coucher qu’aujourd’hui même je crois voir, et que dans cent ans, si j’étois au monde, je croirois, hélas! voir encore aussi bien qu’aujourd’hui.

M. de Florville arriva sur la brune; il vint me joindre dans l’une des deux petites chambres. Aussitôt j’embrassai ses genoux. «Oui, dit la marquise, demandez grâce à votre amie que vous avez outragée, que vous avez réduite à risquer une témérité qui pouvoit la perdre et vous compromettre.—Mais aussi, ma belle maman, pourquoi… pourquoi m’avez-vous…?—Je crois, interrompit-elle, je crois vraiment qu’il va me demander pourquoi j’ai résisté! Laissez, Monsieur, laissez… Songez qu’au lieu de renouveler vos offenses, vous devez solliciter votre pardon. Chevalier, je n’ai pas besoin de vous dire pourquoi nous nous voyons ici: vous concevez qu’après la cruelle scène de vendredi dernier je ne pouvois, sans une extrême imprudence, retourner chez Justine.—Sans doute. Cette scène…—Chevalier, vous ne me parlez plus de Sophie?—Depuis son dernier malheur, j’ai si rarement obtenu le bonheur de vous voir! j’en ai joui pendant si peu de temps! nous avons eu tant de…—Sans doute, mais dites vrai: n’aimez-vous pas un peu moins votre charmante épouse?—Moins?—Parlez, ne me cachez aucun de vos sentimens, vous m’en avez promis la confidence.—Moins? davantage. Madame la marquise, chaque jour davantage! je l’adore! il semble que l’absence…—Cependant Mme de Lignolle?—Ah! oui, m’est infiniment chère! Eh! ne le mérite-t-elle pas? Je vous le demande à vous-même. Vous l’avez vue. Vous la connoissez mieux.—Il est vrai qu’elle est assez gentille, cette enfant, et d’un bon petit caractère. On m’avoit un peu trompée sur son compte. Au reste, je suis déjà bien revenue des fâcheuses préventions… Vous, Chevalier, je trouve pourtant bien singulier que vous ayez… de la tendresse, de l’amour même pour deux femmes…—Dites pour trois, ma belle maman.—Non, s’écria-t-elle vivement, impossible cela, par exemple, impossible!—Je vous assure…—N’assurez pas. Tous les jours on distingue une épouse charmante. Quand elle est éloignée, on la regrette. Alors même il peut arriver qu’on se sente un goût décidé, un attachement très vif pour une femme… aimable; mais pour deux! voilà ce qui me paroîtra toujours inconcevable. Non, jamais je ne comprendrai que l’amant de la comtesse puisse être en même temps le mien. Jamais je n’entendrai cela, jamais!»

Je la regardois attentivement; elle m’observoit: apparemment que l’air d’embarras et d’irrésolution qu’elle dut remarquer dans toute ma personne lui fit mal augurer de ma réponse. Je la vis pâlir, et sa voix s’altéra. «Cet entretien paroît vous mettre à la gêne, reprit-elle aussitôt. Parlons d’autre chose… La campagne est-elle déjà belle?—La campagne!—Oui, vous y avez été samedi soir,… et vous êtes revenu dimanche… Un très court voyage!… Dites-moi, je vous prie, ce que c’est qu’une demoiselle de Mésanges…—De Mésanges!—Cette enfant-là ne vous est-elle pas aussi devenue… infiniment chère?—Infiniment! à quel titre?—C’est une femme d’abord: voilà pour Faublas le meilleur des titres! et puis ne seroit-il pas trop étonnant que, vous étant trouvé par occasion le maître de passer une nuit avec la douairière d’Armincour et la demoiselle de Mésanges, vous n’eussiez pas donné la préférence à celle-ci? En supposant même que le choix ne vous ait pas été laissé, je vous connois très capable d’avoir, si vous étiez couché dans le même appartement, tout doucement quitté la grande chambre de la vieille pour vous glisser dans le cabinet[4] de la jeune… Vous rougissez? Vous ne dites mot?—Madame,… quand ces détails seroient vrais, qui pourroit vous les avoir donnés?—Quand ces détails seroient vrais! j’aime beaucoup la supposition. Faublas, n’essayez pas de mentir: votre air et votre maintien, votre silence et vos discours, tout en vous décèle un coupable. Faublas, un hasard fort singulier ne m’a donné qu’une partie de ces détails. Mais vous devez savoir que, toutes les fois qu’il me sera permis d’apercevoir seulement un coin du tableau, je serai femme à deviner le reste. Je ne sais pas bien si vous avez pu consacrer toute votre nuit à la jeune personne, ou ne lui donner qu’une heure: quoi qu’il en soit, je m’en rapporte à vous sur le bon emploi du temps. Je ne m’étonne plus qu’il soit déjà question de la marier, la petite. Je conçois que cela peut être aujourd’hui pressant de plus d’une manière. Au reste, poursuivit-elle du ton le plus sérieux, je suis loin de vous reprocher le mystère que vous me faisiez de cette aventure; dans ce cas-ci, l’indiscrétion seroit vraiment une perfidie. Je vous en crois incapable. Je suis sûre que vous garderez un profond silence sur tout cela; je suis sûre que vous n’en avez rien dit à M. de Rosambert.—A M. de…?—Ne le connoissez-vous pas?—Trop bien!—Je le crois; vous l’avez encore vu dimanche.—Dimanche!—Comment! est-ce que je me trompe de jour? est-ce que ce n’est pas…»

[4] Mme de B… le connoissoit ce cabinet-là.

Je me précipitai aux genoux de la marquise. «O ma généreuse amie! pardonnez-moi.—Au moins, ajouta-t-elle en me faisant signe de me relever, songez que vous êtes engagé d’honneur à venir me voir combattre encore mon ennemi.—Votre ennemi ne veut pas…—Tenir sa parole? Je saurai bien l’y contraindre. Faublas, seroit-il possible que son châtiment vous parût aujourd’hui moins juste et moins désirable? Ah! parlez: vos vœux décideront l’événement du combat. J’aime mieux, n’en doutez pas, j’aime mieux mourir de la main du cruel, si vous me donnez une larme, que de l’immoler, s’il obtient un regret. Vous ne savez donc pas comme je le hais, le barbare! C’est de lui que me sont venus tous les maux que je ne puis supporter,… que je ne puis supporter! ajouta-t-elle en pleurant. Avant son lâche attentat dans ce village d’Holriss, je n’étois pas encore tout à fait malheureuse; je n’avois perdu que ma fortune et ma réputation. Vous, cependant, Faublas, est-il donc vrai que le perfide ne vous ait pas aussi causé quelque irréparable perte, quelque chagrin inconsolable? Ingrat! poursuivit-elle avec la plus grande véhémence, ne dois-tu pas le détester autant que je t’aime?»

Mme de B… s’enfuit épouvantée de ce qu’elle venoit de dire: je volai sur ses pas, j’allois l’atteindre, j’allois… Elle se retourna vers moi. «Monsieur, me dit-elle, si vous m’osez retenir, vous ne me verrez de la vie.» Il y avoit sur sa figure un effroi si véritable, et dans son attitude quelque chose de si décidé, que je n’osai lui désobéir. Elle m’échappa.

A mon retour à l’hôtel, j’y trouvai Mme de Fonrose, qui me demanda malignement comment se portoit monsieur le vicomte. Elle ne m’apportoit d’ailleurs que des nouvelles malheureuses. Mme de Lignolle, depuis quelques jours assaillie de la foule des petites indispositions qui toutes annonçoient sa grossesse, se sentoit aujourd’hui sérieusement incommodée. Il lui étoit impossible de quitter la chambre, et je ne pouvois l’aller voir, parce que Mme d’Armincour, apparemment déterminée à ne rien négliger pour guérir sa nièce d’une passion dangereuse, venoit d’annoncer qu’elle ne retourneroit dans sa Franche-Comté qu’à la Saint-Jean. Elle venoit aussi de demander à Mme de Lignolle, dans son hôtel même, un appartement que sa nièce n’avoit pu lui refuser. Ainsi, près de quinze jours s’écoulèrent, pendant lesquels nous n’eûmes, mon Éléonore et moi, d’autre consolation que d’envoyer souvent Jasmin chez La Fleur et La Fleur chez Jasmin.

Pendant cette quinzaine fatale, je n’entendis point parler de Mme de B… Il ne me vint de province aucun renseignement qui pût me donner l’espérance que la nouvelle prison de Sophie seroit bientôt découverte. Ainsi délaissé de tous les grands intérêts de ma vie, je n’avois plus que de tristes jours et de longues nuits.

Enfin Mme de Fonrose invita le père et le fils à venir ensemble dîner chez elle. A sept heures précises du soir, je quittai, sous quelque prétexte, le salon de la baronne, et m’en allai, par des détours qui m’étoient connus, gagner son boudoir, dont la comtesse m’ouvrit la porte. Hélas! après de grands débats, il avoit été décidé la veille que je resterois seulement vingt minutes avec mon amie. Je ne passai la permission que d’un quart d’heure. Aussi je n’eus qu’à peine le temps de l’admirer, de l’embrasser, de lui dire un mot, de lui dire que chaque jour elle me devenoit plus chère, qu’elle me paroissoit chaque jour plus jolie. Aussi elle eut à peine le temps de me jurer que dans mon absence elle ne vivoit pas, que sa tendresse étoit encore augmentée, que son amour iroit ainsi toujours croissant jusqu’au dernier jour de sa vie.

On disputoit au salon quand j’y rentrai: la contestation cessa dès que je parus. Apparemment que la baronne, cherchant quelque moyen d’occuper M. de Belcour, assez pour qu’il ne s’aperçût point de ma trop longue absence, n’en avoit pas trouvé de meilleur que de lui faire une bonne querelle. O divine amitié! tu fus donnée au sexe le plus foible pour l’aider à tromper le plus fort; et tu assurerois constamment le bonheur de nos femmes, si tu pouvois longtemps durer entre elles.

L’heureux tête-à-tête que je venois d’obtenir ne fit que m’inspirer le désir plus vif de m’en procurer un moins court, malgré la tante d’Éléonore et mon père ensemble conjurés. Au milieu de la nuit suivante, rêvant à cela, je conçus un hardi projet qui, le lendemain matin, fut approuvé de la baronne, et reçut à la fin du même jour son entière exécution. En m’éveillant je m’étois, par précaution, muni d’une forte migraine; à dîner, je m’en plaignis encore beaucoup; et le soir, enfin, elle me causa des douleurs si fortes que M. de Belcour lui-même me conseilla de me coucher. Mon père, dès qu’il me vit endormi, s’en alla; et, dès qu’il fut parti, je ne dormis plus. Un coiffeur adroit fut aussitôt, grâce à mon intelligent domestique, mystérieusement introduit jusque dans ma chambre. Grâce à mon adresse et grâce encore à Jasmin, ma femme de chambre, j’habillai fort passablement, de la tête aux pieds, Mlle de Brumont, qu’un suisse très inattentif ou très discret ne vit pas sortir, et qu’un malhonnête fiacre conduisit aussitôt chez Mme de Fonrose. Peu s’en falloit qu’il ne fût minuit. Nous avions jugé convenable de ne point aller plus tôt chez la comtesse, de peur que la marquise ne fût pas encore retirée dans son appartement. Aussi Mme de Fonrose, arrivant avec moi chez M. de Lignolle, eut-elle l’attention de ne point souffrir que son carrosse entrât dans la cour de l’hôtel, parce qu’il ne falloit troubler le sommeil de personne. Il n’y avoit plus chez la comtesse que ses femmes et son mari; sa tante étoit allée coucher, comme nous l’espérions. «Comment! si tard? dit le comte.—Nous voulions, répondit la baronne, venir vous demander à souper, nous avons été forcément retenues ailleurs. Mademoiselle, ne pouvant plus, à l’heure qu’il est, rentrer dans son couvent, n’a point accepté le lit que je lui offrois. Elle a mieux aimé venir vous redemander, pour cette nuit, la petite chambre qu’elle occupoit ici dans des temps plus heureux.—Elle a bien fait, répliqua-t-il.—Très bien! s’écria mon Éléonore; et qu’elle vienne le plus souvent possible me surprendre aussi agréablement.—Monsieur votre père vous a donc mise au couvent? reprit M. de Lignolle.—Oui, Monsieur.—Où cela?—Pardon, il ne m’est permis de recevoir personne.—J’entends, poursuivit-il tout bas et d’un ton mystérieux: c’est à cause du vicomte.—Le moyen de vous rien cacher?—Oh! j’en étois sûr, parce que les affections de l’âme me sont familières. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que j’ai vainement cherché ce jeune homme à Versailles; personne ne l’y connoît.—Je vous ai déjà dit, interrompit Mme de Fonrose qui prêtoit l’oreille, qu’il avoit en effet du crédit chez le ministre, mais qu’il se montroit rarement à la cour.—Et moi, j’ai prié qu’on ne me parlât jamais de lui, s’écria la comtesse.—A propos, reprit le comte, je vous en veux.—De quoi?—Il y a quinze jours, vous venez au Gâtinois pour cette fête, et dès le matin vous partez sans…—On vous aura sûrement dit que des ordres pressans m’avoient forcée de revenir à Paris.—Et les charades, poursuivit-il, comment vont-elles?—Assez mal depuis quelques semaines. Hier pourtant j’ai recommencé; mais si peu, si peu!—Tant pis. Allons, Mademoiselle, il faut réparer le temps perdu.—Très incessamment, Monsieur.—Tenez! voilà votre écolière que vous négligez, prenez-y garde: on prendra de l’humeur, on vous renverra, et c’est moi qu’on choisira pour vous remplacer.—Non, Monsieur, répondit vivement Mme de Lignolle, n’y comptez pas. Il n’y a pas longtemps que cela m’a été proposé; mais je me suis déclarée, cela ne sera point.—Comment donc! est-ce mademoiselle qui vous a fait cette étrange proposition?—Non, Dieu merci!—Là! là! Madame, elle y viendra peut-être. Vous verrez, ajouta-t-il en me frappant sur l’épaule, vous verrez que c’est à la longue un métier fatigant.—Pour vous, répliqua sa femme; quant à Mlle de Brumont, je suis bien sûre qu’elle ne s’en lasse pas.—Assurément, Madame la comtesse, et tous ces jours-ci j’ai bien souffert de ne pouvoir pas venir vous donner leçon.—Eh bien! interrompit Mme de Fonrose, donnez-lui leçon; moi, je m’en vais.—Je ne vous retiens pas, répliqua son amie, car je me sens envie de dormir.—En ce cas, dit M. de Lignolle, je vais reconduire madame la baronne jusqu’à sa voiture, et de là me retirer chez moi. Une bonne nuit, Mesdames.»

La comtesse aussitôt renvoya ses femmes, et, dès que nous fûmes seuls, elle se jeta dans mes bras, elle paya de cent caresses mon heureux stratagème.

O vous, à qui parfois il fut donné d’entrer au lit d’une maîtresse adorée et d’y veiller toute une nuit pour elle, vous avez, si vous étiez vraiment digne d’une faveur si grande, vous avez goûté plus d’une espèce de ravissans plaisirs! Le vulgaire des amans ne connoît que l’heure de la jouissance; les amans plus favorisés n’ignorent pas l’heure qui la suit. C’est celle d’une intimité plus douce, des éloges mieux sentis, des protestations plus persuasives, des aveux enchanteurs, et des épanchemens tendres, et des larmes délicieuses, et de toutes les voluptés du cœur. C’est alors qu’avec un intérêt égal le couple fortuné se rappelle sa première entrevue, ses premiers désirs; c’est alors que, ramenant sa pensée sur le présent qui le charme, il s’applaudit de tant de bonheur obtenu malgré tant d’obstacles; c’est alors que, n’apercevant plus dans l’avenir qu’une longue suite de beaux jours, il s’abandonne avec une confiance entière aux rêveries de l’espérance.

«Oui, dit-elle, j’ai formé le meilleur, le plus charmant des projets; nous pourrons vivre et mourir ensemble. Je ne ferai qu’une malle de mes hardes les plus nécessaires, j’emporterai mes bijoux seulement; je ne veux pas que ce M. de Lignolle ait à se plaindre d’avoir souffert de nous le moindre tort. Nous sortirons de France, nous nous arrêterons où tu voudras; tout pays me semblera beau, puisque tu seras avec moi. Mes diamans valent bien trente mille écus, nous les vendrons; nous achèterons, dans une jolie campagne,… non pas un château, ni même une maison,… une cabane, Faublas! une cabane petite et gentille. Qu’il y ait seulement de quoi loger une personne, car nous ne serons qu’un.—Comme tu dis, ma charmante amie, nous ne serons qu’un.—Il ne nous faut pas deux pièces pour coucher. Est-ce que nous ferons deux lits, Faublas?—Oh! non, pas deux lits.—Par exemple, le jardin sera grand, nous le ferons cultiver… Tiens, nous marierons à quelque jolie paysanne un paysan bien pauvre, mais qui l’aimera; nous leur donnerons notre jardin, ils le cultiveront pour eux, et ils nous laisseront bien prendre ce qu’il faudra pour notre nourriture: nous n’aurons pas besoin de grand’chose; toi et moi ne mangeons que pour vivre. A propos, je ne compte point avoir de femme de chambre. Quelqu’un seroit là quand je voudrois te dire: Je t’aime, cela me gêneroit beaucoup. Quant à ma parure, ai-je donc besoin du secours de quelqu’un? Ne verrai-je pas bien comment il faudra m’arranger pour te plaire?—Ah! de toutes les manières tu me plairas.—Bon! voilà donc qui est décidé: pas de femme de chambre…—Mais une cuisinière…—Est-ce que nous aurons une cuisinière?—Le moyen de faire autrement?—Le moyen? Tu crois que je ne saurois pas préparer notre dîner,… nos quatre repas? car nous aurons toujours faim… Cela sera sitôt prêt! du beurre, du lait, des œufs, des fruits, une volaille. J’ai appris la pâtisserie, je te ferai des brioches, des galettes, et de temps en temps de bonnes petites crèmes… Oh! je te régalerai bien, tu verras! Est-ce que cela ne vous paroîtra pas meilleur, Monsieur, quand ce sera moi qui…—Meilleur! cent fois meilleur!—Ainsi, dit-elle en m’embrassant, nous ne serons donc qu’un dans la cabane!… Écoute, notre argent que tu auras placé nous rapportera plus de cent louis. Voilà-t-il pas que nous serons immensément riches! tu le vois: notre nourriture ne nous coûtera presque rien, et notre entretien se bornera à si peu de chose! Un taffetas léger pour l’été, et pour l’hiver une indienne propre; c’est tout ce que je veux, moi. Il ne t’en faudra pas davantage non plus à toi, mon ami: tu n’as pas besoin de beaux habits pour paroître charmant. Nous dépenserons donc à peine la moitié de notre revenu. Nous pourrons, du reste, obliger encore quelques pauvres gens… La moitié pour nous, c’est beaucoup! Cinquante louis pour les malheureux, ce n’est guère! Nous verrons; nous aurons d’abord retranché tout le superflu, nous économiserons ensuite sur le nécessaire.—Adorable enfant!—Enfant! pas plus que vous… Il te plaît donc, mon projet, Faublas?—Il m’enchante!—Que je suis heureuse d’avoir de l’invention! vous n’auriez pas trouvé cela, vous… Je ne t’ai pas encore tout dit. Reste l’article le plus important.—Voyons.—J’accoucherai, je nourrirai notre enfant.—Tu le nourriras, mon Éléonore?—Je le nourrirai et lui apprendrai… à t’aimer de tout son cœur d’abord! sois tranquille,… je lui apprendrai à broder, à jouer du piano…—Et encore à faire de bonnes petites crèmes, mon Éléonore: il ne sauroit avoir trop de talens… Eh bien! qu’est-ce donc, ma chère amie? Tu pleures!—Sûrement je pleure! Vous riez, quand je parle sérieusement! quand je m’attendris, vous êtes gai!—Cette gaieté-là, je t’assure qu’elle est dans mon cœur… Éléonore, et moi aussi je veux l’élever, notre enfant: je lui apprendrai à lire…—Dans nos yeux tout l’amour que nous aurons pour lui, interrompit-elle.—A écrire…—Tous les jours! tous les jours il t’écrira dès le matin que sa mère t’aime mieux que la veille.—A danser…—A danser sur mes genoux, s’écria-t-elle en riant à son tour.—A faire des armes…—Ah! pourquoi? Dans cette campagne où nous ne serons environnés que de bonnes gens qui nous voudront du bien, qu’a-t-il besoin de savoir tuer quelqu’un?—Tu as raison, mon Éléonore. Quand sa mère lui aura montré comment on se rend cher à quelqu’un, il sera, comme sa mère, défendu par l’amour de tout le monde.—Voilà mes desseins, Faublas, reprit-elle, j’étois sûre qu’ils auroient ton approbation. Nous allons donc passer ensemble le reste de notre vie! nous allons sans obstacles nous adorer jusqu’à notre dernier soupir! Mme d’Armincour ne viendra plus me tourmenter de ses inutiles représentations. Ton père ne pourra plus t’arracher à ma tendresse.—Mon père, je l’abandonnerois!—Eh! pourquoi non? j’abandonnerai bien ma tante.—Mon père qui m’idolâtre!—Ma tante ne me chérit pas moins. Au reste, s’ils ont en effet pour nous toute l’amitié qu’ils nous montrent, rien ne les empêchera de nous venir joindre. J’ai pensé que du lieu de notre retraite nous pourrions leur mander nos résolutions invariables. S’ils arrivent, ce sera pour nous un surcroît de bonheur; nous leur ferons bâtir une cabane à côté de la nôtre. S’ils résistent à nos prières plusieurs fois renouvelées, ce seront eux qui nous auront abandonnés: nous oublierons au sein de l’amour nos ingrates familles, et mutuellement nous nous tiendrons lieu de l’univers entier.—J’abandonnerois mon père et ma… ma sœur!»

O Sophie! je ne te nommois pas, mais déjà mes larmes te vengeoient.

«Ta sœur pourra venir aussi; nous la marierons à quelque bon laboureur, à quelque honnête homme, qui n’épousera pas son bien, mais sa personne, et qui la rendra plus heureuse… Pourquoi ce silence, Faublas? pourquoi ces larmes?—Mon amie, tu me vois pénétré de reconnoissance. Tant de preuves de ton amour si tendre augmenteroient le mien, s’il pouvoit augmenter; mais, en y réfléchissant davantage, je suis obligé de me l’avouer, et de t’en avertir: il est impossible de l’exécuter, ce projet…—Impossible! la raison?—Il y en a malheureusement plusieurs.—J’en connois une, ingrat! votre amour pour Sophie!—Je ne parle point de ma femme… Tu ne songes donc pas à la foule des malheureux que ta bienfaisance soutient, dont ta fortune est maintenant le patrimoine?—Ma fortune leur restera-t-elle, quand je serai morte de désespoir?—Tu ne songes pas à l’éclat que feroit ta fuite? Tous crieroient à la trahison, tous appelleroient tes sacrifices une folie, ta passion un dérèglement. Veux-tu laisser ta mémoire détestée dans ta famille et déshonorée dans ta patrie?—Que m’importe, puisque je ne suis pas tout à fait inexcusable? Que m’importent les vains jugemens d’un monde qui ne me connoît pas, et l’injuste haine de mes parens qui m’ont sacrifiée?—Espères-tu que Mme d’Armincour consente jamais à suivre, dans une terre étrangère, sa nièce condamnée par la voix publique?—Eh! que m’importe encore, que m’importe ma tante, quand il s’agit de mon amant? Cruel! voulez-vous donc me faire regretter le temps où je n’aimois que ma tante?—Enfin, puisqu’il faut te le dire, considère que, tous deux enfans, sujets et mariés, nous ne pouvons, ni l’un ni l’autre, échapper à la triple autorité de nos familles, du prince et de la loi. Contre ces forces réunies, mon Éléonore, il n’y a pas sur la terre, pas un seul asile pour deux amans.—Pas un asile! J’en trouverai, moi. Partons toujours, déguisons-nous bien, changeons de nom, cachons-nous dans le plus misérable village, on ne viendra pas nous y chercher; et, si l’on y vient, nous aurons contre nos persécuteurs une dernière ressource: nous nous tuerons.—Nous nous tuerons!—Oui, vivre ensemble ou mourir! et je veux que vous m’enleviez! et vous m’enlèverez!—Nous nous tuerons! Éléonore, et notre enfant?—Notre enfant? notre enfant?… Il a raison, s’écria-t-elle avec désespoir: il a raison! quel parti prendre?—Un parti… cruel autant que nécessaire… Mon amie, ma trop malheureuse amie,… te souviens-tu de ce que ta tante… te proposoit l’autre jour?—Et vous aussi, Faublas! vous me donnez cet horrible conseil! C’est mon amant qui m’invite à me jeter dans les bras d’un homme!—Éléonore, il ne me paroît pas moins pénible qu’à toi, ce sacrifice! il est affreux!…—Affreux! plus affreux que la mort!—Éléonore, et notre enfant?»

Suffoquée par ses sanglots, elle ne put me répondre. Il me parut que le moment étoit venu de lui détailler avec force la foule des raisons qui devoient la convaincre et la déterminer. «Tout cela peut être, me dit-elle enfin; mais comment ferez-vous que M. de Lignolle puisse jamais…—Mon amie, tu ne lui as laissé qu’un instant pour cette épreuve; peut-être qu’en lui donnant une nuit tout entière…—Une nuit entière! Un siècle de tourmens!… Et, comme la première fois, il me faudra donc aller lui dire que je le veux?—Gardons-nous-en bien. Tes fréquentes migraines, tes maux de cœur, et beaucoup d’autres indispositions doivent causer déjà quelques inquiétudes à M. de Lignolle. Si tu t’avisois de lui donner de pareils ordres après six mois de silence, ton mari pourroit concevoir de terribles soupçons. Nous n’avons d’autre moyen que d’avertir un médecin discret, adroit, complaisant, un médecin qui vienne examiner ta prétendue maladie, et qui t’ordonne… le mariage.—Où trouver l’homme dont vous me parlez?—Partout. Nos docteurs sont gens d’honneur, accoutumés à garder le secret des familles, à maintenir dans les ménages la paix et…—C’est-à-dire que j’irai confier à un étranger…—A un étranger!… En effet, je n’en vois pas la nécessité… Un ami peut… Tiens, je me charge d’amener le médecin… Tes pleurs recommencent, mon Éléonore! Ah! comme le tien, mon cœur est déchiré…—Je vais m’immoler, dit-elle en sanglotant, et je lui deviendrai moins chère. Je ne serai plus sa femme, je serai seulement sa maîtresse.»

Je parvins à calmer son inquiétude; mais je fis de vains efforts pour la consoler du malheur qui la menaçoit. Elle pleura dans mes bras jusqu’à quatre heures du matin. Alors, comme il falloit que je la quittasse, nous convînmes que, dans la journée du surlendemain, je lui amènerois le médecin, et que la nuit d’après verroit le sacrifice douloureux s’accomplir.

Cependant, tout préoccupé la veille du désir de la voir, j’avois, en songeant aux moyens de pénétrer jusqu’à son appartement, oublié les moyens d’en sortir. «Mon amie, j’y pense un peu tard: comment vais-je faire pour rentrer chez moi?—Hélas! tu vas t’en aller, mon ami!—Oui, je n’ai que des habits de femme. Une jeune fille très parée, courant les rues toute seule à quatre heures du matin, paroîtra bien suspecte. La garde m’arrêtera, et je ne me soucie pas du tout de retourner à Saint-Martin.—Bon! n’est-ce que cela? répondit-elle. Attends. Je vais me lever aussi; nous éveillerons La Fleur: sans faire de bruit, il mettra le cheval au cabriolet; accompagnée de mon domestique, je te reconduirai moi-même jusqu’à ta porte: nous serons ensemble plus longtemps. Ce matin, je dirai à M. de Lignolle qu’il étoit indispensable que tu rentrasses à ton couvent à la pointe du jour.»

Ce qui fut dit fut fait. La Fleur, qui nous paroissoit entièrement dévoué, mit beaucoup de zèle à nous servir. Mme de Lignolle ne me quitta qu’au moment où mon fidèle Jasmin accourut au signal convenu m’ouvrir la porte de l’hôtel. J’allai me jeter dans mon lit: dix heures sonnoient, quand M. de Belcour me réveilla. Il me demanda si ma nuit avoit été bonne. «Parfaitement bonne, mon père.—Et la migraine?—La migraine… Ah! la migraine… me cause encore quelques douleurs sourdes; mais n’importe. Puissé-je, au prix de plusieurs jours de souffrance, obtenir quelquefois des nuits pareilles à celle que je viens de passer!»

Comme je parlois encore, mon bonheur amena chez moi M. de Rosambert. Mon père, qui n’avoit pas vu le comte depuis son malheureux combat de la porte Maillot, le combla d’honnêtetés. Cependant le baron finit par descendre chez lui. Resté seul avec moi, Rosambert recommença ses plaintes: «C’étoit bien votre parole d’honneur que vous m’aviez donnée, et pourtant quinze jours encore se sont écoulés…—Vous le voyez, mon père ne me quitte pas. Je pourrois aller chez vous, mais avec lui.—Cela me procureroit du moins le plaisir de vous voir.—Tenez, Rosambert, trêve de politesse, et convenez que la visite du baron ne vous amuseroit pas autrement. M. de Belcour est très aimable; mais il est mon père. C’est la société des jeunes gens que vous aimez.—C’est celle que je préfère… Chevalier, savez-vous une grande nouvelle? Vous vous rappellerez peut-être certaine comtesse très obligeante qui, la première fois que je vous conduisis au bal, s’empara de moi pour vous livrer à Mme de B…?—Sans doute, je me la rappelle, elle est assez jolie.—Ne me le dites pas: personne ne le sait mieux que moi. Cette comtesse étoit depuis longtemps l’intime amie de la marquise: on assure que ces deux femmes avoient un intérêt égal à se ménager; elles sont brouillées néanmoins. Leur rupture fait grand bruit dans le monde; on en parle très diversement. Un de ces jours, allant rendre à la marquise de Rosambert[5] ma première visite, je trouvai chez elle l’aimable comtesse, qui me fit infiniment d’amitié: il ne m’a pas été difficile de voir qu’elle vouloit se fortifier de mon alliance.—Ah! laissons cela… Rosambert, vous êtes arrivé bien à propos: j’allois vous écrire, vous prier de me rendre un important service.»

[5] Sa mère.

Je ne lui cachai de mes aventures avec Mme de Lignolle que celles où Mme de B… se trouvoit mêlée: je lui parlai beaucoup de la tante et de la nièce, et me gardai bien de lui dire un seul mot de la cousine. Mes récits, ainsi tronqués, lui fournirent encore un inépuisable sujet de plaisanteries, et, quand sa gaieté se fut enfin suffisamment exercée: «Déjà, me dit-il, je me sens assez fort pour aller visiter de jolies malades; il est d’ailleurs impossible de refuser une aussi joyeuse commission que celle dont Mlle de Brumont m’honore. Demain elle me trouvera chez la comtesse, prêt à répondre à sa confiance; demain elle me rendra cette justice de convenir que le plus habile docteur n’eût pas pris de meilleures mesures que moi pour assurer à l’important M. de Lignolle les honneurs de la paternité.»

Un moment après le départ de Rosambert, la baronne vint nous voir. Je fus d’abord surpris de l’entendre ainsi parler à M. de Belcour: «M. de Lignolle n’a point épousé sa femme, c’est un fait que personne n’ignore. Cependant sa femme est enceinte, vous le savez, Monsieur le baron: car cet aveu, dont elle vous a tout à coup étonné, elle en eût incessamment, avec la même franchise, réjoui son mari, si Mme d’Armincour ne s’y fût opposée. Il est maintenant question de sauver l’étourdie, qu’on doit plaindre. Il n’y a pour cela qu’un moyen, c’est de faire en sorte que l’indigne époux consomme son mariage, ce qui n’est pas une chose facile; mais quelque chose de plus difficile peut-être, c’est de déterminer Mme de Lignolle à le souffrir. Je ne vois dans le monde entier que le père de son enfant qui puisse amener la malheureuse mère à cette résolution, pour laquelle quiconque connoîtra l’amant et le mari sentira qu’il faut du courage. Un médecin doit être averti, qui rendra l’arrêt conjugal: le mari se l’entendra prononcer, la tante en pressera l’exécution. Tout est prêt pour demain; tout va manquer, si Mlle de Brumont ne vient pas. Permettez donc, Monsieur le baron, que, dès le matin, je vienne prendre ici votre fils déguisé pour le conduire chez Mme de Lignolle. Mlle de Brumont y passera la journée; je vous la ramènerai le soir. Le lendemain, cependant, il faudra qu’elle y retourne encore un moment. La petite femme désolée aura besoin qu’un regard de son amie la console. Le lendemain, votre fils, je vous en donne ma parole, reviendra dîner avec vous.»

M. de Belcour, plongé dans de sérieuses réflexions, garda quelque temps le silence. «Madame, dit-il enfin, me promettez-vous de ne pas quitter ce jeune homme un instant?» Elle le promit; il m’adressa la parole: «Mettez deux fois encore les habits de Mlle de Brumont; mais songez qu’il vous faudra les quitter ensuite, pour ne les reprendre jamais.»

Il n’y avoit pas un quart d’heure que Mme de Fonrose avoit pris congé de nous, lorsqu’il vint à M. de Belcour une lettre de la petite poste. A sa lecture, le baron prit un air sombre, il donna même quelques signes d’impatience, et s’écria plusieurs fois: «En effet,… cela paroît très vraisemblable…—Une nouvelle fâcheuse, mon père?—Fâcheuse! oui, mon fils.—Il n’est pas question de Sophie?—De Sophie!… point du tout.—Ni de ma sœur?—Ni de votre sœur… Adieu, Monsieur. Monsieur, dormez bien cette nuit, quoique la dernière ait été bonne… Monsieur, reprenez demain votre déguisement perfide, et même après-demain matin, je l’ai permis;… mais que ce soit pour la dernière fois!… pour la dernière fois, comprenez-moi bien.»

Le lendemain, avant midi, la baronne et moi étions chez Mme de Lignolle; mon médecin ne se fit pas longtemps attendre. Personne n’eût reconnu, dans son nouveau costume, l’ami du chevalier de Faublas. Ce n’étoit plus cet élégant jeune homme, étourdi, sémillant, plein de feu, de grâces et d’amabilité. C’étoit pourtant un joli docteur, galant, mielleux, presque léger, presque charmant, comme ils le sont tous. Il alla droit à mon Éléonore.

«Voilà la malade, il n’y a pas besoin de me la montrer! Ce que c’est que cette maladie pourtant! où va-t-elle se nicher? sur une figure et dans des yeux comme ça! je vous demande si ce n’est pas une folie? Il faut bien connoître la malicieuse pour l’aller chercher là. Mais patience! nous la ferons déguerpir…—Monsieur le docteur connoît la pièce nouvelle?—Elle ne vaut rien… Je ne l’ai pas vue, je n’ai pas un moment de répit! la foule des malades se jette sur moi! Au reste, c’est assez naturel: on est las de se faire enterrer par d’autres… Belle dame, voyons le pouls… Ah! la jolie main! la charmante main!» Il la baisa. «Que faites-vous? lui dit la comtesse en riant.—Oui, répondit-il, je sais bien que les autres le tâtent; moi, je l’écoute: à travers cette peau si fine, je pourrois même l’apercevoir.»

La marquise d’Armincour.

Il est gai, le docteur!… (Bas à Faublas.) Recevez mes remerciemens: c’est vous sans doute qui déterminez ma nièce à prendre le seul parti qui la puisse sauver? Ajoutez à ce bienfait celui de ne la jamais revoir: je dirai, malgré vos torts, que vous êtes un honnête homme.

Rosambert.

Il court un bruit de guerre. L’empereur a des projets de conquêtes. Si j’étois à la place du Grand Seigneur, je rassemblerois cinq cent mille hommes, je passerois le Danube… Il est agité, belle dame.

La Comtesse, en riant.

Qui? le Grand Seigneur ou le Danube?

Rosambert.

Bien! bien! nous vous guérirons, vous aimez à rire… Votre pouls, ma belle dame; il y a je ne sais quoi qui le fait aller trop vite… Et j’irois assiéger Vienne… Madame se plaint de maux de cœur, je crois?

La Comtesse.

Vous vous trompez, Docteur; j’en ai, mais je ne m’en plains pas.

Rosambert.

Cependant il faut prendre garde: on ne badine point avec le cœur! c’est la partie noble… Vous sentez bien que, si je l’assiégeois, ce ne seroit pas pour ne le pas prendre; et, quand je l’aurois pris, j’enfilerois tout droit la grande route de Saint-Pétersbourg pour aller faire une visite à cette ambitieuse impératrice… A-t-elle un bon sommeil?

Mademoiselle de Brumont.

Docteur, les ambitieux ne dorment guère.

Rosambert.

Oh! c’est de madame que je parle.

La Comtesse, riant toujours.

Moi, c’est autre chose; depuis quelque temps je dors mal… (Elle prit un air sérieux et tendre; puis, me lançant un regard prompt, mais significatif, elle ajouta:) Je n’ai pourtant jamais eu qu’une ambition, celle de me passer des ordonnances du médecin.

Rosambert.

Vraiment, belle dame, je conviens que le meilleur seroit de pouvoir s’en passer; mais il faut céder à la nécessité quand elle presse… A la fin de la campagne, je reviendrois me délasser dans mon sérail… Mais je voudrois avoir des Françoises dans mon sérail! et vous, Monsieur le comte?

M. de Lignolle.

Moi aussi.

Rosambert.

Ah! c’est qu’il en faut convenir, il n’y a rien de si aimable que les Françoises! J’en vois ici plusieurs qui sont charmantes; et, pour votre part, Monsieur, vous en possédez une qui en vaut mille; mais jugez quels délices ce seroit si vous en aviez encore deux ou trois cents comme celle-là, sans compter beaucoup d’autres que vous feriez venir d’Italie, d’Espagne, d’Angleterre, de Golconde, de Cachemire, de l’Afrique, de l’Amérique, et de toutes les parties du monde enfin!

La Baronne, en riant.

Doucement, Docteur. Quel sultan vous seriez!

La Comtesse, à son mari.

Je crois que tant de monde ne vous donneroit que de l’embarras.

Rosambert, à la comtesse.

Oui! un petit mouvement d’humeur jalouse! N’allez pas vous fâcher contre moi: ce n’est pas sérieusement que je conseille à monsieur le comte… (A M. de Lignolle.) Lui donnez-vous beaucoup d’exercice?

M. de Lignolle.

De l’exercice? Elle en prend trop, elle se tue.

Rosambert.

Les jeunes femmes aiment cela, et elles ont raison. Il est rare qu’elles s’en trouvent mal. Madame a de l’appétit?

La Comtesse.

J’en avois, je le perds.

Rosambert.

Vous le perdez… Vous ne dormez pas… Belle dame, votre âme est affectée de quelque peine secrète.

M. de Lignolle.

Docteur, vous vous connoissez aux affections de l’âme.

Rosambert.

Mieux que personne.

M. de Lignolle.

Mieux? c’est bientôt dit. Mais voyons, souffrez que je mette votre profond savoir à l’épreuve: mon âme à moi, est-elle dans son assiette ordinaire?

Rosambert.

Votre âme? croyez-vous que je ne vois pas bien qu’il y a dans ce moment-ci quelque chose qui la gêne?

M. de Lignolle.

Eh quoi?

Rosambert, avec humeur.

Vous me poussez! je vais tout dire: ce qui met votre âme à la gêne, c’est d’abord l’état de madame, parce que, si la maladie devenoit sérieuse et que votre épouse en mourût, vous seriez obligé de rendre la dot.

M. de Lignolle, avec hauteur.

Monsieur le docteur, vous me manquez!

Rosambert, avec vivacité.

C’est votre faute, Monsieur le comte. Pourquoi ne traitez-vous pas les savans avec la considération et les ménagemens qu’ils méritent?… Ce qui tourmente encore votre âme, c’est la composition de quelque ouvrage d’esprit qui ne va pas aussi bien que vous le voudriez. Car moi, je ne m’arrête pas à votre habit, qui me dit que vous êtes homme d’épée: c’est votre âme que je regarde; elle est peinte… dans votre maintien,… dans vos yeux. J’y vois que vous cultivez les lettres avec succès.

M. de Lignolle, avec joie.

Vous voyez très bien, vous êtes un fort habile homme… Il est vrai que je suis maintenant très tourmenté d’une charade…

Rosambert.

Quoi! j’aurois le bonheur de parler à ce monsieur de Lignolle qui remplit les papiers publics de ces quatrains, qui alimente le Mercure de ces petits chefs-d’œuvre…?

M. de Lignolle, transporté.

Chefs-d’œuvre? Vous êtes trop bon. Au reste, je suis le monsieur de Lignolle dont vous parlez.

Rosambert.

Oh! Monsieur, pardonnez-moi le peu de respect…

M. de Lignolle.

Vous vous moquez! pardonnez vous-même: car j’avoue qu’en effet il est difficile de pousser plus loin la science de l’âme…

Rosambert.

J’ai entendu dire que madame la comtesse se mêloit aussi de charades.

La Comtesse.

Oui, j’en ai fait une.

Rosambert.

Très bien, belle dame; et continuez, cela vous dissipera. N’allez pas vous inquiéter de votre maladie: votre maladie ne sera rien. Il y a seulement dans tout cela un peu de plénitude… Oui, il y a de la plénitude. Mais d’où vient?

Il mit sa tête dans ses mains et parut longtemps réfléchir; puis il regarda la comtesse avec la plus grande attention. «D’honneur, s’écria-t-il ensuite, je n’y conçois plus rien! car, enfin, c’est une maladie de fille! et pourtant cette jolie personne est madame la comtesse. (A M. de Lignolle, très bas, mais très distinctement, de manière que nous ne perdîmes pas un mot:) Dites-moi: vous négligez donc beaucoup votre charmante femme?» Nous ne pûmes entendre la réponse du mari; mais Rosambert reprit: «Il faut bien que cela soit, car il y a plénitude, engorgement, pléthore complète; et, si vous n’y mettez ordre, la jaunisse infailliblement viendra; et après la jaunisse,… ma foi! vous rendriez la dot, prenez-y garde.»

M. de Lignolle, d’une voix altérée.

Je vous assure que ce n’est pas la dot…

Rosambert, à Mme de Lignolle.

Combien y a-t-il donc que vous êtes mariée?

La Comtesse.

Bientôt huit mois, Docteur.

Rosambert.

Huit mois! mais vous devriez être sur le point d’accoucher… Monsieur le comte, vite un enfant à madame. Un enfant dès ce soir, ou je ne réponds plus des événemens.

M. de Lignolle.

Docteur, observez…

La marquise d’Armincour, durement.

Point d’observations. Un enfant!

La Baronne, d’un ton caressant.

Un enfant à cette petite. Qu’est-ce que cela vous coûte!

M. de Lignolle.

Mais…

Rosambert, d’un ton amical.

Ah! pas de mais! Un enfant!

La marquise d’Armincour, en pleurant.

Hélas! Monsieur le docteur, vous lui ordonnez peut-être l’impossible.

Rosambert, en montrant la comtesse.

Comment! l’impossible? est-ce que madame ne le voudroit pas?

La Comtesse, les larmes aux yeux.

Je… je…

Mademoiselle de Brumont, se jetant aux genoux de Mme de Lignolle, très bas.

Éléonore, songe à moi, songe à notre enfant… (Haut.) Madame la comtesse, si vous payez de quelque retour le tendre attachement de votre tante et celui de vos amis et le mien, dites que vous le voulez.

La comtesse leva les yeux au ciel, puis les ramena sur moi; puis, laissant tomber sa main dans la mienne, elle fit entendre avec un profond soupir le fatal: Je le veux.

Rosambert, à M. de Lignolle.

Elle le veut, qu’avez-vous à dire?

Madame d’Armincour, avec des sanglots.

Qu’il ne le peut pas, le traître!

Rosambert.

Qu’il ne le peut pas! voilà ce qu’on ne me fera jamais entendre. La répugnance n’est pas probable. Cette femme est charmante!… Ce n’est pas non plus foiblesse physique, vous êtes tout jeune encore. Quel âge à peu près? Soixante ans?

M. de Lignolle, un peu fâché.

Guère plus de cinquante, Monsieur.

Rosambert.

Vous voyez bien; mais, en eussiez-vous le double, voilà des appas capables de ressusciter un centenaire.

La Baronne.

Oui, Docteur; mais permettez une citation:

On dit qu’on n’a jamais tous les dons à la fois,
Et que les grands esprits, d’ailleurs très estimables,
Ont trop peu de talent pour former leurs semblables.
(Destouches, Philosophe marié.)

Rosambert.

Messieurs les gens d’esprit, soit. Mais un homme de génie! un homme comme monsieur est en tout point supérieur aux autres hommes… Attendez cependant, il est très possible que nous ayons tous raison, et je vais vous le démontrer: les gens qui composent forcent, par de perpétuelles méditations, le sang et les humeurs à se porter continuellement vers la tête. C’est donc au cerveau que tous les esprits affluent. Malheureusement le cerveau, sans cesse exercé, ne se fortifie qu’aux dépens des autres parties qui languissent. Tenez, par exemple: le bras gauche, dont vous vous servez bien moins que du bras droit, n’est-il pas aussi le plus foible, et de beaucoup? Eh bien! voilà précisément ce que c’est. La tête d’un homme de lettres est son bras droit; chez lui tout le reste est gauche. C’est tant mieux pour la gloire; mais c’est tant pis pour l’amour.

Madame d’Armincour.

Je me soucie bien de la gloire, moi! ai-je marié ma nièce pour qu’on lui fît de la gloire?

Rosambert.

Vraiment! voilà ce que disent toutes les dames; mais consolez-vous, il y a du remède à cela. Moi, qui vous parle, j’ai fait, en pareil cas, une cure miraculeuse. C’étoit pour une académie de province. Oui, toute une académie étoit attaquée du mal dont monsieur paroît considérablement affligé. On ne voyoit dans cette petite ville que des visages de femmes allongés et jaunes. Les épouses de province, qui n’entendent point raillerie sur l’article, ne mourroient pas sans se plaindre. Elles crioient contre la littérature; elles crioient! C’étoit un tapage d’enfer. Leur bonne étoile voulut que je passasse dans le pays; on me reconnut, je fus appelé. Je vis d’abord qu’en rétablissant l’équilibre des humeurs et le cours du sang, chaque chose reviendroit d’elle-même à son état naturel. Je fis pour mes littérateurs, qui vouloient bien redevenir des hommes, une potion excellente, merveilleuse; une potion! une potion enfin! Le succès fut prodigieux. Dès le lendemain, chacune des crieuses avoit le teint sensiblement nettoyé. Mais ce qu’il y eut de plus remarquable dans cette aventure, c’est qu’à neuf mois de là, le même jour, presqu’à la même heure, toutes mes académiciennes accouchèrent chacune d’un garçon bien fort, bien constitué; d’un garçon, voyez-vous! parce que les pères y avoient mis une ardeur incroyable… Ce qui me fait rire, c’est une plaisante circonstance que je me rappelle. Imaginez que ce jour d’accouchement, pour lequel ces dames sembloient s’être donné le mot, étoit justement un jour d’assemblée. Chaque mari perdit son jeton. Ce fut un grand sujet de chagrin pour les chefs de la littérature; ce fut un grand sujet d’amusement pour toute la ville. Monsieur le comte, je vais rentrer chez moi, afin de vous composer une potion pareille. Seulement j’estime qu’ayant plus de génie que ces messieurs, vous devez être plus malade qu’ils ne l’étoient: en conséquence, je doublerai les doses. Ce soir, je vous enverrai le paternel breuvage, avalez-le-moi d’un trait, et je vous réponds que cette nuit madame en aura des nouvelles. Demain matin, Mlle de Brumont et moi, nous viendrons admirer l’effet du remède. (Il ajouta d’un ton plus bas:) N’y manquez pas, au moins, cela presse. Ce seroit vraiment dommage d’enterrer cette jeune femme,… et de rendre sa dot. Je vous quitte, tout Paris m’attend. Bonjour, Monsieur; votre serviteur, Mesdames.

Son départ me soulagea d’un pesant fardeau: car je voyois le docteur de plus en plus s’animer, et je tremblois qu’il n’eût déjà trop loin poussé la plaisanterie. L’air satisfait de M. de Lignolle et son ton plein de confiance me rassurèrent. Sans être ému des pressans reproches de Mme d’Armincour, il lui fit cette orgueilleuse réponse: «Est-ce ma faute si l’amour et la gloire ne s’accordent point? N’avez-vous pas entendu le docteur? C’est un fort habile homme, je vous le certifie; et, puisqu’il se charge de rétablir l’équilibre, vous verrez ce soir, vous verrez!» Il s’en alla très content de lui.

Dès qu’il fut parti, la baronne, qui n’en pouvoit plus, éclata de rire. «Où donc avez-vous déterré ce médecin vraiment aimable? demanda-t-elle.—En effet, interrompit la comtesse, qui rioit et pleuroit en même temps, il est bien amusant, votre ami. Bien amusant! il a trouvé le moyen d’égayer l’un des plus pénibles momens de ma vie.—Et ce qu’il dit est plein de raison, s’écria Mme d’Armincour, plein de sens! Comment s’appelle ce charmant garçon?—Rosambert.—Le comte de Rosambert? dit la baronne; le malheureux amant de Mme de B…? J’ai entendu parler de lui très avantageusement. Il me paroît digne de sa réputation.—Le comte de Rosambert? répéta la marquise; mais c’est bien ce nom-là,… c’est bien celui dont on m’a parlé pour… Il est votre intime ami?—Oui, Madame.—J’en suis fort aise, ce jeune homme porte sa recommandation sur sa figure; il ne m’a pas l’air d’être un monsieur de Lignolle.»

Mme d’Armincour ne tarda point à me demander poliment si je ne m’en allois pas. La comtesse aussitôt déclara qu’elle prétendoit que je restasse avec elle toute la journée; elle protesta même que je ne la quitterois qu’au moment fatal; et que, si elle étoit contrainte à me renvoyer plus tôt, M. de Lignolle n’entreroit pas dans son appartement. «Encore une imprudence! s’écria la marquise. Madame, je vous répète qu’il est temps que tout cela finisse. On commence à causer dans le monde. Il faut que des bruits très fâcheux s’y soient répandus sur votre compte, puisque plusieurs fois, depuis quelques jours, on s’est permis de faire, même devant moi, beaucoup de mauvaises plaisanteries sur une mademoiselle de Brumont pour laquelle vous aviez, disoit-on, l’amitié la plus vive; et comment votre secret, un secret de cette nature, confié depuis trop longtemps à tant de personnes, pourroit-il être bien gardé? Ma nièce, je vous en supplie, conduisez-vous désormais par mes conseils. Si ce n’est pas pour l’amour de moi, que ce soit pour l’amour de vous. Ma nièce, ne vous perdez pas, ne vous obstinez point à garder aujourd’hui…—Ma tante, je veux qu’elle reste jusqu’au soir, et que demain, de bonne heure, elle vienne essayer de me consoler…—Vous voulez qu’elle reste? Il y faut bien consentir. Vous permettrez du moins que je ne vous quitte pas.—Hélas! vous pourriez nous quitter sans aucun risque; vous le pourriez aujourd’hui comme demain… Le même jour, je vous le jure, ne verra pas un partage odieux.»

Mon Éléonore, quoiqu’en effet la marquise ne nous quittât point, trouva le moment de me dire: «Ma tante ne sait pas que tu as dernièrement passé la nuit ici, j’ai prié M. de Lignolle de le lui laisser ignorer; je l’en ai prié sous prétexte que Mme d’Armincour, naturellement causeuse, le diroit peut-être à quelqu’un qui, par hasard, pourroit le rapporter à ton père et te donner beaucoup de chagrin. Ainsi, tu vois, mon bon ami, que nous pourrons avoir encore plus d’une nuit fortunée… Mais ce ne sera ni demain, ni même… Oh! je ne pourrois pas ainsi passer tout d’un coup des bras d’un homme aux bras de mon amant.»

La journée, qui fut triste, nous parut néanmoins trop courte. On ne manqua pas d’apporter la potion fatale. Le comte s’en empara d’abord avec avidité; mais nous le vîmes, dès qu’il l’eut goûtée, faire une terrible grimace. Il finit même par mettre sur la cheminée le vase heureusement à peu près vide, et Mme d’Armincour ne put jamais le décider à boire la petite quantité de liquide qu’il venoit de laisser.

Le moment cruel arriva. La comtesse se mit au lit quand minuit fut sonné. Je la vis mouiller son traversin de ses larmes, je la vis baiser furtivement la place où ma tête avoit reposé la surveille. Ma chère Éléonore! quel adieu sa voix me fit entendre, et de quel regard elle l’accompagna! mon âme en fut déchirée. Cet accent plaintif et ce douloureux coup d’œil sembloient également me reprocher l’horrible sacrifice qui devoit bientôt s’accomplir. Ma chère Éléonore! elle étoit pâle et tremblante comme un criminel condamné. Est-ce bien là cependant, est-ce là cette femme qui, six mois auparavant, disoit à son mari, d’un ton si décidé: Je le veux? Amour, ô tout-puissant amour! quel empire exercez-vous donc sur nos esprits et dans nos cœurs?

Je rentrai chez moi désespéré. M. de Belcour fit de vains efforts pour dissimuler l’intérêt qu’il prenoit à mes nouveaux chagrins. Quelle nuit je passai! Pardonnez pourtant, ma Sophie, pardonnez: ce ne fut pas tout à fait vous qui, cette fois, causâtes ma cruelle insomnie; mais du moins vous sûtes encore, autant que votre infortunée rivale, exciter mes vifs regrets et ma tendre commisération; mais du moins vous fûtes à mon lever l’objet de ma première sollicitude.

«Mon père, vous m’aviez dit que dans quinze jours nous irions chercher ma femme; plus de quinze jours se sont écoulés…—J’ai, me répondit-il avec assez d’embarras, j’ai des affaires indispensables à terminer d’abord… Je ne crois pas que maintenant cela puisse être long… Prends patience encore quelques jours, seulement quelques jours.—Adieu, mon père.—Où donc allez-vous de si bonne heure?—M’habiller pour me rendre chez la baronne, et de là chez la comtesse… Vous me l’avez permis… Je reviendrai sûrement dîner avec vous, mon père.»

Nous n’allâmes point chercher Rosambert: il nous avoit donné son heure; et nous fûmes chacun de notre côté si exacts qu’en arrivant à l’hôtel de M. de Lignolle, nous vîmes dans la cour la voiture du médecin. C’étoit un carrosse de louage assez bien choisi pour la circonstance: de grands marchepieds à la françoise, une caisse étroite et longue, une espèce de vis-à-vis gothique; la demi-fortune d’un docteur. Nous rencontrâmes Rosambert qui montoit gravement l’escalier. Mme d’Armincour vint, les larmes aux yeux, nous ouvrir la chambre à coucher de sa nièce. Sa nièce, au contraire, se précipita dans mes bras avec tous les signes de la plus grande satisfaction. Surpris, je lui demandai fort sèchement ce qui pouvoit lui causer de si joyeux transports. «Félicite-moi! s’écria-t-elle. Applaudis-toi! ce monsieur de Lignolle,… il n’est toujours pas changé,… il n’est toujours pas M. de Lignolle;… et moi, je ne suis toujours pas sa femme. Ton Éléonore n’est qu’à toi.»

A l’instant même, M. de Lignolle, qui avoit sans doute entendu le médecin arriver, entra; et, sans montrer aucune espèce de confusion, il adressa la parole à Rosambert: «Docteur, l’équilibre n’est pas rétabli; que dites-vous de cela?—Ce que je dis! que ce n’est pas la faute de mon remède; que vous êtes un homme de génie comme on n’en voit guère.—Heureusement! s’écria la tante.—Un homme de génie incurable, poursuivit Rosambert; un homme de génie dont la tête sera toujours étonnante, mais qui du reste demeurera impotent toute sa vie.—Peut-être aurois-je bien fait de ne pas laisser cela? reprit le comte en montrant la fiole.—Certainement, vous auriez bien fait; mais n’importe. Ce que vous avez bu, Monsieur, auroit pu suffire à quatre littérateurs ordinaires, et je ne sais pas amuser mes malades: puisque cela ne vous a rien fait, vous n’en reviendrez point. Jamais vous n’en reviendrez, jamais.—Quoi! vous pensez que le cours…»

Le comte fut interrompu par la brusque arrivée de son frère, le vicomte de Lignolle, capitaine de vaisseau. L’impatient marin se précipita dans l’appartement de sa belle-sœur, sans attendre qu’on l’eût annoncé. C’étoit un homme de cinq pieds dix pouces, gros et fort à proportion, une espèce d’Hercule; au reste, des cheveux noirs, de grandes moustaches, une longue épée; l’air du monde le plus farouche, tous les gestes d’un grenadier, tout le maintien d’un coupe-jarret.

Le Capitaine.

Bonjour, mon frère; bonjour, tout le monde.

M. de Lignolle, d’un ton préoccupé.

Bonjour, mon ami… (A Rosambert.) Vous pensez que le cours du sang et des humeurs est invinciblement déterminé?…

Le Capitaine.

Qui est malade ici?

Rosambert.

Madame votre belle-sœur.

Le Capitaine.

Elle est malade, cette femme! c’est peut-être tant mieux. Corbleu! nous verrons.

La Baronne, tout bas à Mlle de Brumont, qui vient de lancer au vicomte un coup d’œil menaçant.

Je crois vous avoir quelquefois parlé de cet énorme personnage. Sa venue ici ne me paroît pas d’un bon augure. De la patience, surtout, et de la modération.

Rosambert.

Monsieur votre frère aussi n’est pas tout à fait comme il devroit être.

Le Capitaine.

Qu’as-tu donc?

M. de Lignolle.

J’ai… que je n’ai pas d’équilibre.

Le Capitaine.

Corbleu! tu veux rire, je crois? Je te vois bien planté sur tes deux jambes, et tu te tiens aussi droit que moi!

Rosambert.

Il n’est pas question d’un pareil équilibre. C’est l’équilibre de tout le monde, celui-là. Ce qui manque à monsieur, c’est la juste proportion des affections du corps…

M. de Lignolle.

Et des affections de l’âme: voilà.

Le Capitaine.

Oh! les affections de l’âme! j’étois bien étonné que tu ne m’en eusses pas déjà étourdi… (A Rosambert.) Écoutez donc, mon cher monsieur: c’est peut-être beau ce que vous me dites; mais que cinq cents diables m’emportent si j’y comprends un mot!

Rosambert.

Cela est clair pourtant; je vais, au reste, vous l’expliquer encore: le corps de la femme est malade, parce que l’esprit du mari se porte trop bien. J’ai ordonné, pour la santé de madame, qu’elle fît un enfant…

Le Capitaine.

Qu’elle fît un enfant! A propos, mon frère, sais-tu bien qu’on dit que ta femme n’a pas besoin de toi pour cela?

Mademoiselle de Brumont.

Voilà un à propos d’une impertinence… Savez-vous bien, vous, Capitaine, que, si tous les officiers de la marine vous ressembloient, ce seroient de fort vilains messieurs!

Le Capitaine.

Ma petite demoiselle, auriez-vous un frère, par hasard?

Mademoiselle de Brumont.

Eh bien! si j’en avois un?

Le Capitaine.

Quand vous en auriez trente, je les prierois les uns après les autres de venir derrière le couvent des Chartreux…

Mademoiselle de Brumont.

Capitaine, je crois, malgré vos airs terribles, que le premier qui s’y rendroit pourroit épargner le voyage à tous les autres.

Le Capitaine, avec mépris.

Vous êtes bien heureuse de n’être qu’une femme!

Le ton dont il prononça ces paroles me rassura pleinement sur le sens très équivoque de ses questions précédentes. J’allois répliquer avec chaleur, quand la baronne, qui ne cessoit de veiller sur moi, me dit tout bas: «Pour Dieu, modérez-vous! Songez qu’il y va du salut de votre Éléonore.» Cependant Mme de Lignolle, avec la vivacité qu’on lui connoît, venoit de signifier à son insolent beau-frère que, s’il continuoit à lui manquer ainsi de respect, elle le feroit tout à l’heure mettre à sa porte. «Ne faites pas attention à ce qu’il dit, s’écria le comte: c’est une tête chaude.»

Rosambert, au capitaine.

Monsieur, quiconque vous a tenu l’impertinent propos que vous venez de rendre en a menti. Je suis fait pour m’y connoître; et tout à l’heure, si on l’exige, je vais signer que madame la comtesse a, tout au contraire, grand besoin de son mari pour cela. Malheureusement, monsieur le comte n’a pas du tout besoin de sa femme, lui! Pas du tout. Il est constitué de manière que, dans tout son individu, l’esprit l’emporte de beaucoup sur la matière.

Le Capitaine.

Oui! il n’est pas trop bête, mon frère; il compose des…

Rosambert.

Fort bien! mais ce n’est pas avec de l’esprit qu’on peut faire un enfant à sa femme. J’aurois donc voulu, dans ce sujet-ci, forcer l’esprit à suspendre un peu ses opérations, pour qu’il n’empêchât plus le corps de faire quelquefois les siennes. J’aurois voulu rétablir l’équilibre.

M. de Lignolle, au capitaine en riant.

Il n’y a point réussi. Tiens! toi qui te mêles de chimie, regarde un peu ceci; j’en ai bu tout ce qui manque dans la fiole.

Le Capitaine, après avoir remué le vase et mis sur la langue une goutte du liquide.

Corbleu! quel est l’âne fieffé qui l’a composé, ce breuvage de cheval?

M. de Lignolle.

Ce n’est pas un âne, c’est le docteur.

Rosambert, en saluant le capitaine.

C’est le docteur,… Monsieur le censeur. La preuve que ma potion n’étoit pas trop forte, c’est qu’elle n’a rien fait.

Le Capitaine.

Corbleu! une décoction de mouches cantharides! l’aphrodisiaque le plus puissant! et à une dose… Si j’en prenois la vingt-cinquième partie, je serois pendant vingt-cinq nuits comme un enragé. Il y avoit de quoi mettre en fureur tout mon équipage.

Madame d’Armincour, en pleurant.

Cela pourtant n’a rien fait.

Le Capitaine.

Rien fait!… Corbleu! mon pauvre frère, il faut que tu aies de la glace dans le cœur, dans les entrailles et partout. Corbleu[6]! de quel limon notre chère mère t’a-t-elle donc pétri? Ce n’est pas le même sang qui coule dans nos veines, au moins! ce n’est pas le même sang. Il est vrai que je suis le cadet, et de plus d’une année, sans compliment; mais de tout temps, il faut en convenir…

[6] On met toujours corbleu, parce qu’on ne peut pas rapporter ici tous les autres juremens plus énergiques dont le capitaine usoit familièrement.

M. de Lignolle, en se frottant les mains.

C’est pourtant mon génie qui est cause de cela!

Le Capitaine.

Corbleu! quel chien de génie! Je suis fort aise que tu l’aies pris pour toi tout entier: car, à ce compte-là, tu en as eu dès ta première jeunesse, du génie. De tout temps, c’est ce que je voulois dire tout à l’heure, de tout temps, mon cher frère aîné s’est montré du côté du beau sexe un fort petit monsieur.

Madame d’Armincour, au capitaine, toujours en pleurant, mais avec colère.

Puisque vous saviez cela, pourquoi donc avez-vous souffert qu’il prît une femme?

Le Capitaine.

Eh! pourquoi l’aurois-je empêché de faire un mariage avantageux?

Madame d’Armincour, en fureur.

L’affreux calcul!… (Au comte de Lignolle.) Maudit bel esprit! je voudrois maintenant que ta femme te fît cocu autant de fois qu’elle a de cheveux sur la tête.

Le Capitaine.

Vraiment! on dit que l’idée lui en prit; mais je la lui ferai bien passer, moi. Je suis revenu dans ce pays-ci tout exprès.

Madame d’Armincour, au capitaine.

Et toi, Monsieur le fier-à-bras, je voudrois que quelqu’un (en jetant un regard sur Mlle de Brumont) de ma connoissance te donnât autant de coups d’épée que ma nièce a de cent mille livres de rente.

Le Capitaine, du ton de la menace et en ricanant.

Ce quelqu’un de votre connoissance, dites-moi son nom, bonne femme!

Madame d’Armincour.

Bonne femme!… son nom!… son nom!… Va, va, tu ne le sauras peut-être que trop tôt.

Le Capitaine.

Corbleu! nous verrons… Au reste, mon frère, tenez-vous sur vos gardes… Lisez cet article d’une lettre que j’ai trouvée en rentrant dans le port de Brest: Tu m’avois dit que ton frère ne pourroit jamais consommer son mariage… Je ne me souviens pas d’avoir dit cela; mais c’est égal, continuons: Comment se fait-il donc que ta belle-sœur soit enceinte? L’est-elle?

Rosambert.

Elle ne l’est pas.

Le Capitaine.

A la bonne heure, corbleu!… (A son frère.) Cette lettre est signée Saint-Léon, un de mes amis, tu sais bien… Bouillant de colère, je prends la poste, j’arrive, je descends chez Saint-Léon. Saint-Léon dit ne m’avoir point écrit; je lui montre ce papier, il me prouve que ce n’est pas son écriture, qu’on a seulement voulu l’imiter.

La Baronne, bas à Mlle de Brumont.

Je crains bien que ce ne soit une perfidie de votre marquise… (Au capitaine.) Voyons cette lettre… (En la lui rendant.) Si vous êtes un homme raisonnable, je vous demande quelle foi méritent les inculpations d’un faussaire?

Le Capitaine.

Bon! bon! je veux bien croire que cela ne soit pas tout à fait vrai; mais la fumée ne va pas sans feu… Je compte m’établir ici pendant quelques jours, et que je voie un gringalet s’approcher d’elle! Je consens qu’un million de tonnerres m’écrase, si je ne lui mets dans sa poche les deux oreilles du mirlifleur.

Mademoiselle de Brumont.

Monsieur le capitaine, votre nom est venu jusqu’à moi. Vous l’avez rendu malheureusement trop célèbre. Tigre toujours altéré, quand vous ne pouvez assouvir sur l’Anglois la soif qui vous dévore, vous buvez le sang de vos frères. La France, on le sait bien, n’a pas de plus fameux duelliste que vous. Croyez pourtant qu’il reste encore dans le royaume quelques braves jeunes gens qui, pour ne pas faire, comme vous, métier de massacrer sans cesse, n’en seroient pas moins très capables de vous combattre, et peut-être de vous punir. Si j’étois à la place de la comtesse, je voudrois du moins l’essayer. Dès ce soir, déterminée par vos menaces, je prendrois un amant… que j’avouerois; je me plairois à choisir parmi ces jeunes gens le plus foible peut-être…

Rosambert, avec enthousiasme.

Non! le plus jeune, mais le plus redoutable; un joli garçon, d’une adresse extrême, d’une étonnante force, d’une intrépidité rare; et moi qui vous parle, Madame la comtesse, je consentirois à perdre la vie si celui-là, tout au contraire, ne vous rapportoit pas les oreilles du capitaine, quand vous les lui auriez demandées.

La Baronne, avec promptitude.

Oui; mais vous ne les lui demanderiez point, n’est-il pas vrai, Comtesse? vous ne les lui demanderiez point; vous ne vous vengeriez des menaces d’un spadassin que par le mépris qu’elles méritent.

Le Capitaine.

Je me soucie bien que des péronnelles me méprisent! En attendant, je vais toujours m’établir ici…

La Comtesse.

Dans cet hôtel? il n’en sera rien.

Le Capitaine.

Comment! mon frère, je ne logerai pas chez toi?

La Comtesse.

Assurément non: car je ne le souffrirai pas.

Le Capitaine, au comte.

Tu ne me réponds pas? tu ne la fais pas taire? ah! tu te laisses mener par une femme! Corbleu! je voudrois être à ta place seulement pendant vingt-quatre heures, le mari d’une pie-grièche, je lui ferois voir du pays, moi! (A la comtesse.) Là! là! ne vous fâchez pas! on ne restera pas ici malgré vous, mais on se logera dans la même rue,… et comptez que je vous surveillerai, Princesse! comptez que ce ne sera pas ma faute, si vous réussissez à devenir une petite catin.

A ce dernier outrage du capitaine, la comtesse devint furieuse, et, pour toute réponse, elle lui jeta à la tête un flambeau qui se trouva sous sa main. Je vis l’instant où le brutal alloit rendre coup pour coup. De la main gauche j’arrêtai son bras déjà levé, et, de la droite prenant le géant au collet, je le repoussai si vigoureusement que je l’envoyai chercher à reculons, jusqu’au bout de l’appartement, un appui contre la croisée, qu’il brisa. Si le balcon n’eût retenu le capitaine, il descendoit par la fenêtre. «Bien! ma chère Brumont, bien! crioit Mme d’Armincour: il faut le tuer; tuons-le, ce grand coquin, qui me fait mourir de peur, qui insulte mon enfant et qui veut la battre!» Je n’avois pas besoin des encouragemens de la marquise; j’étois si transporté de colère qu’ayant aperçu sur un fauteuil l’épée de M. de Lignolle, qu’il y avoit laissée la veille en se déshabillant chez sa femme, je m’élançai pour la saisir. Rosambert, qui seul conservoit quelque sang-froid dans une scène aussi scandaleuse, courut à moi. «Malheureux! me dit-il, si vous la tirez, vous allez vous trahir.»

Cependant le capitaine, assis sur les débris de la fenêtre, me regardoit d’un air étonné, se contemploit lui-même avec surprise, rioit d’un gros rire et disoit: «C’est pourtant bien cette morveuse qui, du premier coup, m’a campé là! A-t-elle des bras de fer? ou ne suis-je plus qu’un homme de paille? Corbleu! ce que c’est que d’être pris au dépourvu! un enfant vous battroit!… Mais cette épée qu’elle vouloit tirer contre moi! qu’est-ce que j’aurois donc pris pour me défendre, Mademoiselle? une épingle noire? (Enfin il crut devoir se relever.) Adieu, les charmantes dames; adieu, mon pauvre frère; adieu, mon aimable petite sœur. Je me souviendrai de la bonne réception que vous m’avez faite. Corbleu! je ne m’en vais pas loin, et j’aurai l’œil sur votre conduite. Laissez-moi faire.» Il sortit.

«Monsieur, c’est vous que j’admire, dit alors Mme de Lignolle à son mari. Votre tranquillité me fait plaisir! Vous m’auriez donc laissé tuer sans changer seulement de place?» Il lui répondit d’un air préoccupé: «Oui, oui… Plaît-il?… Ah! je vous demande pardon: mon corps étoit là, mon esprit ailleurs… Je médite le plan d’un nouveau poème: il aura huit vers, celui-là;… j’irai peut-être jusqu’à la douzaine;… et, puisque le docteur assure que l’équilibre ne se rétablira pas, je veux justifier les éloges qu’il donne à mon… génie, comme il dit; je veux que cet ouvrage soit un… petit chef-d’œuvre, comme il appelle les autres! et je vous quitte pour travailler sans relâche à cela.»

Quand il fut parti, nous perdîmes quelques minutes à nous regarder tous en silence. Chacun de nous, peut-être étonné du présent et inquiet de l’avenir, prenoit tout bas conseil des circonstances. Mme de Fonrose la première ouvrit la bouche pour nous recommander beaucoup de prudence; la marquise s’écria qu’il falloit que le chevalier ne revît jamais sa nièce: sa nièce protesta qu’il valoit mieux mourir que de renoncer à moi; moi, par un regard plein d’amour, j’assurai mon Éléonore de ma constance inébranlable, et je jurai que son grossier beau-frère me feroit bientôt raison des insolens discours qu’il s’étoit permis de lui tenir, et des inquiétudes qu’il osoit nous donner. «Voilà, dit enfin Rosambert, une très mauvaise résolution. Vous devez, mon ami, pour l’intérêt commun, dissimuler votre ressentiment contre le vicomte; vous n’avez rien à faire que d’attendre les événemens: madame, quand elle ne pourra plus cacher son état, en fera la confidence à son mari. Il faudra bien que celui-ci, comme tant d’autres, prenne doucement la chose et avoue l’enfant. Le capitaine pourra crier, j’en conviens; mais c’est alors, Faublas, que vous vous montrerez. Vous irez dire deux mots à ce marin qui ne sait pas vivre; et je vous connois! tout sera fini.»

Tout le monde ayant reconnu que le conseil de Rosambert étoit infiniment sage, Mme d’Armincour, en sanglotant, me remercia de ce que j’avois défendu sa nièce, me supplia de vouloir bien la défendre toujours, et m’ordonna de m’en aller pour ne plus revenir. «Pauvres enfans! ajouta-t-elle en nous voyant aussi pleurer, votre peine me fend le cœur; mais il faut, il le faut… Ah! Monsieur de Rosambert, pourquoi celui-là n’est-il pas son mari!…—Viens ce soir, murmuroit tout bas mon Éléonore, à minuit… Nous avons mille choses à nous dire… Viens.—Oui, ma charmante amie, oui.—De bonne heure, parce que la marquise doit aller aux fiançailles d’une parente, et ne reviendra pas souper.»

Malgré sa tante, elle s’étoit jetée dans mes bras, elle me tenoit pressée sur son sein, elle me faisoit mille caresses, et même elle baisoit avec transport mes plumes, mon fichu, ma ceinture et ma robe, comme si elle eût pris congé de mes habits, comme si elle eût deviné qu’elle ne devoit plus voir Mlle de Brumont.

On ne parvint que difficilement à nous séparer. «Ah! Madame la baronne, restez du moins quelque temps avec elle, et tâchez de la consoler.—Je le veux bien, répondit-elle: M. de Rosambert a sa voiture, qu’il vous ramène. Dans une heure, je vous rejoins chez le baron.

—En voilà une qu’il faut plaindre, me dit le comte, car elle paroît avoir pour vous un attachement véritable.—Rosambert, croyez-vous que je ne l’aime pas?—La bonne question! Je sais bien que vous les aimez toutes.—Oh! celle-là, c’est de tout mon cœur; je la préfère…—A Sophie?—A Sophie!… non,… non pas à Sophie.—A Mme de B…?—Oui, mon ami.—Tant mieux! s’écria-t-il… Tant mieux pour moi: cela me venge. Mais tant pis pour cette aimable enfant: car voilà certainement d’où vient la haine que la marquise lui porte.—La haine?—Assurément; pensez-vous que ce puisse être une autre que Mme de B… qui ait écrit cette lettre pseudonyme au vicomte?—Ah! Rosambert, pouvez-vous la soupçonner d’une…—Mon ami, vous ne vous défiez pas assez de cette femme-là.—Mon ami, vous vous en défiez trop… Au reste, je vous le demande en grâce, parlons d’autre chose.—Volontiers! aussi bien je veux vous apprendre une nouvelle qui va vous réjouir et vous étonner: je me marie demain.—Et vous voulez que cette nouvelle-là m’étonne? Votre convalescence est affermie: il est clair que vous allez vous marier tous les jours.—Ne croyez pas que je badine. C’est très sérieusement que je me marie.—Très sérieusement!—Oui, sérieusement; au pied des autels.—Il n’est pas possible. On n’en a pas entendu parler.—Il y a cependant plus de quinze jours qu’il en est question. On m’a fait donner ma parole d’honneur de n’en rien dire à qui que ce soit, sans distinction: les grands parens, qui craignoient l’opposition de tout le reste de la nombreuse famille, ont exigé le plus profond secret; ils ont même acheté la dispense des bans. Ma mère aussi me recommandoit le silence; elle trembloit que ce mariage avantageux ne vînt à manquer par quelque indiscrétion.—Je ne reviens pas de ma surprise. Quoi! Rosambert, à vingt-trois ans, a pu se déterminer…—Il l’a fallu. D’abord c’est la comtesse de ***, vous savez bien, la confidente de Mme de B…!—Oui.—C’est elle qui s’est mêlée de cette affaire avec une chaleur… De quelque prétexte qu’elle ait essayé de couvrir l’intérêt extrême qu’elle y mettoit, je ne me suis point abusé sur ses véritables motifs. Il ne m’a pas été malaisé de sentir qu’elle le faisoit moins pour m’obliger que pour désoler son ancienne amie; et sur cet article, j’en conviens, il étoit difficile qu’elle eût plus de bonne volonté que moi: la marquise d’ailleurs m’a pressé…—La marquise?—Oh! dès qu’on parle d’une marquise, il croit que c’est la sienne. Non, Chevalier, celle-là n’est pas folle de vous; c’est la marquise de Rosambert. La marquise m’a pressé, prié, conjuré; elle a pleuré même. On ne résiste pas aux larmes d’une mère! Je me suis donc laissé fléchir. Ce soir je signe le contrat; demain j’épouse vingt mille écus de rente et une jolie fille.—Jolie?—Oui, vraiment: l’air un peu niais cependant, et d’une innocence… à faire mourir de rire.—Quel âge?—Pas tout à fait quinze ans. Oh! c’est une éducation tout entière dont je me charge.—Son nom?—Vous le saurez après-demain. Tenez, venez après-demain, de bonne heure, je vous ferai, sans façon, déjeuner au lever de la mariée. Aimez-vous les mines du lendemain? Aimez-vous à voir une toute nouvelle femme, un peu gênée dans sa marche, les yeux battus, l’air encore tout étonné? Vous riez!—Oui, vous me faites penser à quelqu’un.—Il a raison! Je suis admirable, en vérité! je me tourmente à lui peindre ce qu’il connoît mieux que moi! Ne lui sont-ils pas familiers ces airs du lendemain? N’a-t-il pas vu la charmante Lignolle et la belle Sophie? Et que sais-je? d’autres peut-être dont il ne m’a point parlé!… Mais n’importe, Chevalier, vous pourrez goûter un nouveau genre de plaisirs, faire d’intéressantes observations, vous rendre compte à vous-même de ce que vous éprouverez auprès d’une Agnès fraîchement épousée, dont cette fois ce ne sera pas Faublas qui aura causé les petites douleurs secrètes, le charmant embarras.—Voilà bien, mon cher Rosambert, les idées d’un franc libertin.—Ne faites donc pas l’enfant. Ne vous en défendez point… Moi qui vous parle, ne trouverai-je pas mon compte à cela? N’aurai-je pas aussi mes jouissances? Ne serai-je pas encore plus enivré du bonheur que quelqu’un m’enviera très inutilement?… Je connois les petits inconvéniens de l’hymen; je connois le plus inévitable de tous, surtout quand on a l’honneur d’être l’intime ami du chevalier de Faublas; mais cette fois, Monsieur le vainqueur, ne vous applaudissez pas d’avance d’une conquête nouvelle. Je compte, et je vous en avertis avec confiance, je compte ne jamais aller grossir l’universelle confrérie.—Bon! voilà encore une exception; et c’est Rosambert, Rosambert, qui, même la veille des noces, a déjà le langage des époux! Il ne doit pourtant pas avoir oublié combien de fois l’aveugle entêtement de ces messieurs a fourni matière à ses plus piquans sarcasmes. Tous en général conviennent qu’il n’y en a pas un qui ne le soit, et chacun en particulier vient vous affirmer que lui ne l’est pas. Et vous aussi, Rosambert, vous aussi!—Faublas, écoutez-moi, et dites vous-même si je n’ai pas quelques raisons d’attendre une autre destinée. Qu’un vieux garçon rassasié de plaisirs, épuisé par d’anciennes bonnes fortunes, dégoûté du monde qu’il ennuie et des femmes qui le délaissent; qu’un vieux garçon, d’ailleurs éclairé par la constante expérience des temps passés et de l’âge présent, ose cependant braver à la fois son siècle et l’avenir; qu’en épousant une jeune femme, il nous porte à tous l’impertinent défi de le faire ce que tant d’autres ont été faits par lui; cela crie vengeance: la foule des célibataires doit en ce cas se réunir pour conjurer le châtiment du fanfaron. Mais moi qui commence à peine mon printemps, que le monde recherche, que les femmes caressent, moi qui ne saurois refuser à la mienne aucune espèce de plaisirs…—C’en est assez, Rosambert, n’achevez pas, je vous en supplie, vous me causez trop de surprise. Il faut que l’hymen ait de bien puissans prestiges pour obscurcir ainsi les meilleurs jugemens. Je ne vous reconnois plus! C’est au point que, si j’avois moins de chagrin, je me moquerois de vous.—Vraiment!… Il faut que j’y prenne garde; vous me donnez une véritable épouvante… Allons… Eh bien! me voilà déjà résigné. Je prends mon parti d’avance, en galant homme. Je promets bien, quoi qu’il puisse arriver, qu’on me trouvera toujours moi-même… Oui! si la jeune femme a quelque affaire de cœur, il faudra qu’elle soit horriblement maladroite pour que je m’en aperçoive, je vous assure. Je crois qu’on ne peut pas mieux réparer ses torts, Chevalier. On ne peut pas mieux commencer! Je vous mets à votre aise.—Moi, Rosambert? Ah! puisse tout le monde, autant que Faublas, respecter vos heureux liens! Ces maximes que je répétois tout à l’heure, ce sont les vôtres. Je n’en eus jamais de pareilles. Jamais je n’ai séduit, je me suis trouvé toujours entraîné: la marquise fut mon premier attachement; Sophie est mon unique passion; Mme de Lignolle sera mon dernier amour. Dieu vous entende et vous en préserve!»

Cependant Rosambert avoit affaire chez lui; nous nous y rendîmes ensemble, nous y causâmes pendant à peu près deux heures, et le temps ne me parut pas long: car le comte me permit de l’entretenir sans cesse de mon Éléonore. Enfin on me reconduisit à l’hôtel. Mme de Fonrose sortoit de l’appartement de mon père comme j’y entrois: le baron paroissoit fort animé; la baronne étoit pâle et tremblante. «Eh bien! s’écrioit-elle avec un dépit mal déguisé, nous tâcherons que le désespoir de cette perte ne nous fasse pas tourner la tête… Vous voilà, belle demoiselle? donnez-moi la main jusqu’à ma voiture… Chevalier, si vous voyez bientôt votre cruelle marquise, dites-lui que je la perdrai, dussé-je me perdre avec elle.»

Lorsque j’eus quitté mes habits de femme, nous nous mîmes à table, M. de Belcour et moi, quoique nous n’eussions pas plus d’appétit l’un que l’autre. «Mon père, vous ne mangez pas?—Mon fils, je suis malade d’inquiétude et de chagrin… Mais vous non plus, vous ne touchez à rien?—J’ai ma migraine.—Votre migraine! je vous conseille d’y renoncer. Elle ne réussira pas cette fois… Mon fils, lisez le dernier article de cette lettre que j’ai reçue l’autre jour par la petite poste:

On croit devoir aussi vous avertir que Mlle de Brumont a passé la nuit dernière chez Mme de Lignolle, et que c’est encore la baronne de Fonrose qui l’y a conduite.

—Un écrit anonyme, mon père!—Fort bien, mon fils! mais oserez-vous dire que le fait n’est pas vrai?… Mon fils, vous ne sortirez plus le soir… Et Mme de Fonrose, ajouta-t-il d’une voix fort altérée, Mme de Fonrose n’abusera plus de ma confiance… Elle ne me trahira plus, l’ingrate baronne!… Mon ami, je suis homme, et par conséquent sujet à l’erreur. Quelquefois je m’égare; mais, dès que j’aperçois l’abîme, je fais un pas en arrière, et je change de route. Mon ami, poursuivit-il en prenant mes mains dans les siennes, ne voulez-vous m’imiter que dans mes foiblesses? Ne l’avois-je pas bien dit que vous finiriez par la perdre, cette enfant si malheureuse et si charmante?—Qui? Sophie?—Non, Mme de Lignolle!—Mme de Lignolle!—Puisqu’elle est enceinte, puisque désormais son mari ne peut croire… Comment fera-t-on pour la sauver?—Oh! ne m’en parlez pas. Depuis ce matin je cherche en tremblant quelque moyen de l’arracher aux malheurs qui la menacent. C’est en vain que je me tourmente. Je suis au désespoir!—Son beau-frère est arrivé: vous venez déjà d’avoir ensemble une terrible scène!… Mon fils, connoissez-vous le capitaine?—De réputation, mon père.—Savez-vous qu’elle est affreuse et grande, sa réputation?—Affreuse et grande, je le sais.—Savez-vous que le vicomte de Lignolle a souvent touché Saint-Georges?—Souvent?… Je le veux croire.—Savez-vous que cet homme-là s’est battu deux cents fois peut-être?…—Tant pis pour lui.—Qu’il n’a jamais été blessé?—Il n’est pourtant pas invulnérable sans doute!—Qu’il a mis bien des pères de famille au désespoir?…—Monsieur le baron, que vous importe?—Que sa fatale épée a moissonné des jeunes gens de la plus grande espérance?—Eh! mon père, il ne faut peut-être qu’un jeune homme obscur pour les venger tous.—Mon fils, le capitaine ne peut manquer de savoir bientôt que Mlle de Brumont est l’amante de Mme de Lignolle; j’avoue qu’il découvrira plus difficilement que Mlle de Brumont est le chevalier de Faublas; mais enfin,… tôt ou tard tout semble nous assurer qu’il le découvrira. Mon fils, que ferez-vous alors?—Ce qu’il faudra faire? Voilà, Monsieur le baron, permettez-moi de le dire, une étrange…—A Dieu ne plaise, s’écria-t-il, à Dieu ne plaise que je veuille outrager ton jeune courage! je t’avoue même, ajouta-t-il en m’embrassant, que la fière simplicité de tes réponses m’a fait un plaisir extrême; et moi aussi, quelquefois, je suis fier; mais c’est de mon fils! c’est dans mon fils que j’ai mis tout mon orgueil! Tu ne sais pas comme je jouissois quand je te voyois, à peine adolescent, n’avoir plus d’égal dans aucun de tes exercices: tantôt ramener, couvert d’écume et brisé de fatigue, un fougueux cheval, que les plus fameux écuyers ne montoient qu’en tremblant; tantôt, avec le fusil, l’arc ou le pistolet, frapper du premier coup l’oiseau que tous les tireurs avoient manqué; tantôt, dans un assaut public, aux yeux d’une nombreuse jeunesse, toujours étonnée, battre ou désarmer tout ce qu’il y avoit de maîtres dans le régiment nouvellement arrivé. Chacun alors, décernant au jeune chevalier le prix des armes, venoit me féliciter de l’avoir pour fils. Cependant, je me l’avouois tout bas avec une sorte d’impatience, et non sans quelque espèce d’inquiétude: ta supériorité ne seroit bien consacrée que lorsqu’un événement toujours fatal t’auroit obligé de subir une dernière épreuve, trop communément malheureuse, une épreuve pour le succès de laquelle, sans le courage, l’adresse n’est rien. Tu l’as trop tôt soutenue, cette épreuve; mais tu l’as soutenue plus que bien, j’ose le dire. Si la colère l’eût moins aveuglé, ce M. de B…, qui jouit de quelque réputation dans les armes, il auroit pu t’admirer à la porte Maillot, lorsque, avec une dextérité merveilleuse, avec un imperturbable sang-froid, maîtrisant le fer ennemi comme s’il eût encore été question de recevoir seulement un coup de fleuret, tu déployois dans ce combat devenu inégal autant d’habileté que de force, autant de vaillance que de magnanimité. Alors vraiment je reconnus que Faublas, aussi intrépide qu’adroit, ne rencontreroit jamais de vainqueur. Alors, surpris de voir dans un jeune homme de seize ans la réunion d’un talent peu commun et d’une vertu plus rare, ton heureux père, au comble de la joie, se rappela qu’il ne s’étoit reposé que sur lui-même du soin de veiller à ton éducation, et ne put, sans quelque mouvement d’orgueil, contempler son ouvrage. Alors aussi, poursuivit M. de Belcour en m’embrassant encore, je me reprochai d’avoir attendu l’événement pour rendre justice au plus digne des fils; et toi, Faublas, pardonne-moi mes premières défiances. Va! si c’est un crime de n’avoir pas cru d’avance aux vertus qui ne m’étoient pas encore prouvées, tu m’en vois puni; va! j’étois autrefois moins tourmenté de la crainte qu’elles ne te manquassent que je ne le suis maintenant de la certitude que tu les possèdes au suprême degré. Oui, mon ami, c’est l’excès de ton courage et de ta générosité qui cause aujourd’hui mes plus vives alarmes. Permets-moi de te demander plusieurs grâces.—Des grâces?…—Je te prie de ne point aller à ton ennemi, je te prie de l’attendre. S’il te vient chercher, eh bien! tu feras ton devoir. Néanmoins je te supplie de n’accorder le combat qu’à cette expresse condition que vous pourrez l’un et l’autre amener un témoin. Je veux voir ta seconde affaire, plus dangereuse que la première; je veux, par ma présence, t’obliger à revenir vainqueur. Faublas, gardez-vous d’avoir pour le vicomte de Lignolle les magnanimes ménagemens dont vous usâtes envers le marquis de B… Peu s’en fallut, je m’en souviendrai toujours, peu s’en fallut que votre générosité ne me coûtât mon fils. Avec le vicomte, tu n’en serois pas quitte pour une meurtrissure; jamais le capitaine n’a porté de coups qui ne fussent mortels; et, je te le répète, c’est un homme encore plus féroce que redoutable, un duelliste de profession. Si sa bravoure n’avoit été d’ailleurs quelquefois utile à l’État, il eût depuis longtemps, pour la vengeance publique, porté sa tête sur un échafaud. Son existence atteste le malheureux oubli de la plus sage de nos lois. Songes-y, Faublas; quand le moment sera venu de le combattre, alors je t’en conjure, songe à ton père, à ta sœur, à ta Sophie, à Mme de Lignolle s’il le faut. Alors, pour ta propre sûreté, pour le salut de tous, pour la tardive satisfaction de cent familles, immole la victime dont le Ciel te demande le sang. Celui-là, tu le sais bien, doit recevoir la mort qui se fait un affreux plaisir de la donner; frappe sans pitié, frappe, purge la terre d’un monstre, et déjà ta jeunesse n’aura pas été tout à fait inutile au repos des hommes… Mais, s’écria M. de Belcour, il me vient une réflexion vraiment inquiétante. Depuis trop longtemps des voyages, des maladies, plusieurs malheurs, t’ont forcé de négliger tout à fait tes exercices. Il y a sept mois, plus de sept mois, que tu n’as manié de fleuret. Mon Dieu! si tu avois perdu quelque chose de cette agilité prodigieuse qu’on admiroit et qui s’entretient surtout par l’habitude; si tu n’avois plus le coup d’œil si prompt, les mouvemens si sûrs! Mon Dieu! si tu n’étois plus que de la seconde force! Essayons ensemble, essayons tout à l’heure. Tu n’as pas faim? ni moi non plus… Tes fleurets, où sont-ils? Ah! je t’en prie, donne!… quand ce ne seroit que pour me tranquilliser. Je t’en prie, mon ami, donne vite… Bon! je regrette bien de ne pas pouvoir opposer une résistance égale à l’attaque; mais du moins je me défendrai le moins mal que je pourrai. Je suis en garde, va… Ce n’est pas cela, mon fils! ce n’est pas cela! Vous me ménagez! Faublas, je vous ordonne de déployer toutes vos forces.—Vous le voulez, mon père? allons.»

En deux minutes il para vingt coups, il en reçut trente. «Bien! s’écria-t-il, parfaitement bien! mieux qu’autrefois! vraiment, je le crois. Oui! plus de souplesse encore, et de vigueur, et de rapidité! c’est l’éclair, c’est la foudre! Jamais, poursuivit-il en passant plusieurs fois la main sur sa poitrine, jamais tu ne m’as donné de coups si forts, de coups qui m’aient fait tant de mal;… non, tant de plaisir!… Rends-moi pourtant un autre service: prends tes pistolets, descends dans le jardin, amuse-toi à tirer quelques oiseaux… Je t’en supplie!» J’obéissois, il me rappela. «Je ne puis trop me hâter de t’apprendre une nouvelle qui doit te combler de joie. Samedi, sans autre délai, nous partirons pour tâcher de trouver Sophie.—Sophie? samedi? Voilà, comme vous le dites, une nouvelle qui m’enchante!—Va dans le jardin, mon ami, va.»

J’y descendis, non pour troubler d’heureux oiseaux dans leurs amours, mais pour rêver aux miennes. Samedi, nous partons! nous allons chercher et trouver Sophie: quel bonheur!… Mais que dis-je! et que deviendra Mme de Lignolle? Quitter mon Éléonore! la quitter maintenant! dans cinq jours! malheureux!

Je me précipitai dans l’appartement de mon père. «N’y comptez pas, Monsieur le baron! n’y comptez pas! Qui! moi! perfide avec lâcheté, je sortirois de Paris quand le capitaine vient m’y chercher? j’abandonnerois la mère de mon enfant, au moment où ses ennemis s’assemblent autour d’elle? N’y comptez pas, Monsieur le baron! je vous proteste qu’il n’en sera rien.»

Mon père demeura si stupéfait qu’il ne put me répondre. Et moi, sans attendre que, revenu de sa première surprise, il s’expliquât, je courus à ma chambre, où je m’enfermai pour écrire.

Ma chère Éléonore, ma charmante amie, je suis au désespoir: ce soir, nous ne nous verrons pas. Mon père sait tout; il faut que ta tante soit plus instruite que tu ne le crois; ta tante seule peut avoir fait passer à M. de Belcour l’avis fatal qui nous enlève une nuit fortunée. Hélas! il est donc vrai que tout le monde se réunit contre deux amans! Il est donc vrai que tout le monde, en conjurant ta perte, ose m’attaquer dans la plus chère moitié de moi-même! Sois tranquille, cependant, sois tranquille, Faublas te reste, Faublas t’adore; ton amant, quoi qu’il puisse arriver, perdra la vie plutôt que de t’abandonner.

Ma belle maman,

Vous aurois-je offensée par quelque nouvelle étourderie? Il y a dix-huit mortels jours que je suis privé du bonheur de vous voir. Ah! pardonnez-moi, si je suis coupable; et, si je ne le suis pas, daignez reconnoître vos torts et les réparer: donnez-moi pour demain l’heure du rendez-vous. Ma belle maman, vous m’avez promis conseil, amitié, secours, protection: c’est tout cela que je réclame. Mon père veut m’emmener avec lui, dans cinq jours, pour aller chercher Sophie; et je dois aujourd’hui craindre plus que la mort ce départ qui faisoit, il n’y a pas longtemps, l’objet de mon plus cher désir. Vous, ma belle maman, qui savez remédier à tout, ne pourriez-vous pas remédier à cela? Je vous supplie de ne pas m’abandonner à moi-même dans une conjoncture aussi difficile. Je vous supplie de ne me point refuser pour demain vos avis, par lesquels je vous promets de me conduire.

Je suis, avec la reconnoissance la plus vive, avec l’amitié la plus tendre, avec le plus profond respect, etc.

«Tiens, Jasmin, va vite chez La Fleur et chez Mme de Montdésir. Prends l’habit bourgeois, prends les précautions ordinaires et regarde bien si, dans tes courses, tu n’es suivi de personne.—Monsieur, me dit-il à son retour, Mme de Montdésir…—Mme de Montdésir! Mme de Montdésir! La Fleur, d’abord.—Vous voulez donc que je commence par la fin?… Monsieur, je n’apporte pas de réponse de La Fleur. Je venois de lui remettre votre billet quand il m’a dit: «Jasmin, aimes-tu les coups de bâton?—Non-da, lui ai-je répondu.—Eh bien! mon bon ami, a-t-il répliqué, vois-tu dans le café qui est en face de l’hôtel cet officier grand comme un monde?—Il n’a pas l’œil bon! ai-je encore répondu.—Eh bien, mon bon ami, a-t-il encore répliqué, je crois qu’il vient de t’apercevoir de cet œil-là. Sauve-toi vite, si tu ne veux compromettre ma maîtresse et ton dos.» Alors, Monsieur, je n’ai plus rien répondu; mais, sans me le faire répéter deux fois, j’ai pris mes jambes à mon cou, et me voilà.—De sorte que, grâce à ta bravoure, je n’ai pas de nouvelles de Mme de Lignolle?—Monsieur, je ne vous en aurois pas apporté davantage, quand je me serois fait échiner par ce grand diable.—Il faudra pourtant bien que tu y retournes.—Oui, ce soir; le géant n’y sera peut-être plus.—Enfin, Mme de Montdésir?—Elle m’a recommandé de vous assurer qu’elle s’ennuyoit bien de n’avoir plus l’honneur de votre visite; qu’au reste, elle alloit envoyer tout de suite votre billet, qu’on attendoit depuis plusieurs jours, et que, demain matin, vous auriez la réponse.»

Elle vint en effet de bonne heure, la réponse: ce n’étoit pas Mme de Montdésir qui l’avoit écrite.

Oui, j’empêcherai ce départ; mais n’avois-je pas raison de dire que votre Sophie vous étoit moins chère? Quoi qu’il en soit, puisque enfin vous en témoignez le désir, nous pourrons, ce soir, à sept heures, nous rencontrer où vous savez bien.

J’appelai mon domestique: «Allons, Jasmin, du cœur. Hier au soir, si tu n’en avois pas manqué, tu aurois pu rejoindre La Fleur; va donc ce matin, va voir si le capitaine est toujours à son poste.»

Il y étoit déjà. Mon bon Jasmin, qui, piqué de mes reproches, venoit de s’aventurer un peu plus que la veille, n’avoit encore échappé que par une prompte fuite au géant persécuteur. Je reconnus alors que, si mon domestique n’étoit puissamment encouragé, ma commission ne s’achèveroit pas. Je fis donc honnêtement dîner l’infatigable courrier, qui, muni d’un nouveau courage, partit résolument pour son nouveau message plus malheureux que tous les autres. Mon pauvre Jasmin revint éclopé: «Cette fois, Monsieur, j’ai pénétré jusque dans la cour; mais le grand diable m’est tout de suite tombé sur les épaules. Il a crié: «Que demandes-tu?» J’ai répondu: «Ce n’est pas vous, Monsieur.» Il a crié: «On n’entre pas! que demandes-tu?» J’ai répondu de toutes mes forces: «Pourquoi donc m’empêcheriez-vous d’entrer? Est-ce que vous êtes le suisse?» Il a crié;… non, il n’a pas crié. Il s’est contenté, pour le moment, de me détacher un coup de poing qui m’a fait voir trente-six mille chandelles au ciel. Et c’est moi qui alors ai crié, et j’ai bien fait: car, si La Fleur et tous ses camarades n’étoient venus m’arracher des mains du brutal et me mettre à la porte, je crois que je ne serois jamais sorti de la cour.

—Quelle fureur et quelle insolence!—Monsieur, interrompit Jasmin, je ne me suis pas gêné pour lui annoncer que mon maître ne seroit pas du tout content du traitement…—Qu’a-t-il répondu?—Monsieur, c’étoit moi qui répondois; lui, ne faisoit jamais que crier… Il a donc crié en redoublant ses coups: «Ton maître! Son nom, à ton maître? son nom?»—Tu le lui as caché?—Oui, Monsieur. Oh! quand il auroit dû m’achever sur la place!—Eh bien! je vais de ce pas le lui aller dire, moi!—Bon! s’écria Jasmin, qui me vit prendre mon épée, et flanquez-moi ça de côté comme ce petit M. de B…, qui faisoit le méchant.»

Je me précipitai sur l’escalier; mais heureusement M. de Belcour se trouva sur mon passage et m’arrêta: «Faublas, où courez-vous donc avec cette épée?—Comment! il ose arrêter mon domestique et le frapper!—Ainsi, vous, mon fils, répondit-il avec beaucoup de sang-froid, vous êtes plus pressé de venger votre domestique que vous ne l’étiez de venger votre maîtresse! Ainsi, pour repousser un outrage qui ne regarde que lui seul, l’amant de Mme de Lignolle va se hâter de se découvrir et de la perdre!»

Des représentations aussi justes me calmèrent tout d’un coup. J’appelai Jasmin pour qu’il vînt reprendre mon épée; le baron, qui vit que je me disposois à m’en aller, me dit: «Non, remontez chez vous, j’y vais aussi, j’ai à vous parler… Mon ami, nous avons tous deux besoin de distraction; nous ne pouvons nous en procurer une plus douce que celle de la compagnie de votre sœur. Je viens d’envoyer chercher Adélaïde; je compte la garder ici jusqu’à vendredi soir.—Pourquoi pas plus longtemps?—Nous partons samedi.»

En me faisant cette réponse, M. de Belcour m’observoit. Comme l’heure s’approchoit où j’allois savoir ce que Mme de B… comptoit faire pour empêcher mon départ, je pris le parti d’éviter l’explication que le baron cherchoit. Ainsi, je me contentai de répliquer: «Samedi…—Oui!… samedi…—Adieu, mon père.—Restez donc; votre sœur arrive dans un quart d’heure.—Mon père, il faut que je sorte!—Mon fils, je ne veux pas que vous sortiez.—Mon père, il le faut absolument!—Je ne veux pas que vous sortiez, vous dis-je; c’est un parti pris.—Je vous assure que l’affaire la plus indispensable…—Mon fils, voulez-vous me désobéir?—Mon père, si je ne puis faire autrement!—Je vous entends, Monsieur, j’emploierai donc la force.» A ces mots, il sortit de ma chambre, où il m’enferma.

«Vous emploierez la force, et moi l’adresse.» J’ouvris ma fenêtre; il n’y avoit qu’un étage; je sautai. La secousse fut violente; cependant je traversai la cour avec la rapidité d’un oiseau; et, toujours courant, j’arrivai bientôt chez Mme de Fonrose.

«Malheureux! dit-elle, que venez-vous faire ici? Ce matin, familièrement, le capitaine m’a rendu son épouvantable visite. Il m’a demandé, du ton poli que vous lui connoissez, ce que c’étoit qu’une certaine demoiselle de Brumont, dont les assiduités chez Mme de Lignolle donnoient lieu dans le monde à beaucoup de plaisanteries. Ce n’a pas été sans peine que je suis parvenue à faire comprendre à cet effroyable beau-frère que la conduite de sa jeune sœur ne me regardoit pas; que je ne lui devois, à lui monsieur le capitaine, aucun compte de mes actions, et qu’il m’obligeroit sensiblement de vouloir bien ne jamais remettre le pied chez moi.—Et mon Éléonore, l’avez-vous vue?—Au contraire, j’ai tout à l’heure envoyé chez elle pour lui recommander d’être fort circonspecte, et de se garder surtout de venir ici. J’allois avec bien du regret vous faire donner le même avertissement. Et tenez, dans ce moment-ci, je ne vous retiens pas: car je vous avoue que je redoute fort quelque nouvelle avanie du flibustier qui nous est si mal à propos venu… Chevalier, vous ne rentrez pas maintenant à l’hôtel?—Non. Pourquoi?—Je vous aurois prié de dire… Un instant! restez encore un instant.»

Elle sonna un domestique, auquel elle donna des ordres secrets. Je fis alors peu d’attention à cette fatale circonstance, que depuis je me suis souvent rappelée.

«Je voulois, reprit-elle, vous prier… Mais vous ferez cette commission tout aussi bien ce soir! vous prier de dire à monsieur le baron mille choses obligeantes de ma part: car enfin, quoique nous soyons brouillés…—Tout à fait?—Pour la vie. C’est pourtant votre perfide Mme de B… qui cause aujourd’hui tous nos chagrins!—Vous imaginez que la marquise auroit été capable d’écrire cette lettre à mon père?—Et encore celle au vicomte de Lignolle.—Impossible! je ne puis…—Comme il vous plaira, Monsieur, répondit-elle fort sèchement. Quant à moi, souffrez que je n’en doute pas, et que je me conduise en conséquence.—Adieu, Madame la baronne.—Sans adieu, Monsieur le chevalier.»

La situation critique où nous nous trouvions tous me causoit-elle de fausses terreurs? Comme j’allois de l’hôtel Fonrose à la petite maison, rue du Bac, il me sembla que j’étois suivi.

Le vicomte ne se fit pas longtemps attendre: «Belle maman, vous avez mis le frac de Saint-Cloud? je le reconnois toujours…—Avec quelque plaisir, interrompit-elle avec transport.—Il ne cesse de me rappeler…—Ce dont il ne faut pas nous souvenir.—Ah! ce que je n’oublierai de ma vie! Pourquoi donc, pendant plus de quinze jours, m’avez-vous cruellement privé…?—J’attendois qu’enfin vous m’écrivissiez; je ne veux pas tout à fait devenir importune.—Importune! pouvez-vous jamais…?—Que sais-je, moi? je vous vois si préoccupé de la comtesse! Mme de Lignolle a tant d’esprit! tant de charmes!…—Il est vrai.—Vous devez trouver bien insipide la société de toutes les autres femmes?—Je trouve mille délices dans la société de la plus aimable de toutes!—Oui, la plus aimable après Sophie, après la comtesse. Chevalier, croyez-moi, laissons, laissons les complimens… Contez-moi plutôt vos chagrins.»

La marquise ne cessa de m’écouter avec la plus grande attention, mais souvent d’un air triste et quelquefois d’un air troublé. Je ne pus néanmoins, en finissant la longue histoire de mes embarras et de mes inquiétudes, je ne pus m’empêcher de lui dire: «Ce qui me désespère encore, c’est qu’on ose vous accuser d’avoir écrit ces deux cruelles lettres.—On ose! Et qui? M. de Rosambert? Mme de Fonrose? mes deux plus mortels ennemis!—Ils seroient vos amis que je ne les croirois pas!… Ma belle maman, comment empêcherez-vous mon départ?—Je ne puis, répondit-elle d’un ton préoccupé, je ne puis me lasser de le répéter: il faut que Sophie vous soit moins chère!—Moins chère? je vous assure que non; mais mon séjour à Paris devient indispensable: l’honneur me l’ordonne autant que l’amour.—Autant que l’amour de Mme de Lignolle! oui.—Ma belle maman, comment empêcherez-vous mon départ?—Faublas, il doit vous arriver de Versailles un paquet dont le contenu vous fera plaisir, j’espère, et qui changera probablement les dispositions de M. de Belcour. Si pourtant votre père s’obstinoit toujours à vous emmener, mandez-le-moi tout de suite.—Ce paquet, c’est…?—Demain matin, vous le recevrez: je vous laisse jusqu’à demain matin votre curieuse impatience.—Et vous ne m’assurez pas que ce premier moyen dont vous voulez bien me secourir doive être infaillible? Plaît-il, maman?… Vous ne m’entendez plus? vous pensez à toute autre chose.—Oui, s’écria-t-elle en sortant de sa profonde rêverie, il faut que vous aimiez beaucoup la comtesse!—Ah! beaucoup.—Davantage que vous ne m’aimez,… que vous ne m’aimiez, je veux dire.—Mais… je ne sais,… je ne puis…—Allons, davantage! vos incertitudes, votre embarras, me l’assurent. Davantage! répéta-t-elle tristement.—Il est vrai que mon Éléonore s’est acquis à ma tendresse des droits qu’aucune autre… Mais je vous afflige, ma belle maman.—Point du tout… Pourquoi?… pourquoi m’affligerois-je de ce que vous préférez votre maîtresse à votre amie? Achevez donc. Comment s’est-elle acquis à votre tendresse des droits qu’aucune autre…—Elle est enceinte.—Cruel jeune homme! s’écria-t-elle avec infiniment de vivacité, est-ce ma faute si…?»

Mme de B… n’acheva point. Elle m’empêcha de tomber à ses genoux, et, de peur d’entendre ma réponse, elle posa sur ma bouche sa main, que du moins je baisai. Enfin, la marquise, dont je voyois les regards s’attendrir et le teint s’animer, la marquise se leva pour s’en aller.—«Vous voulez déjà me quitter?—J’y suis forcée, répondit-elle en se dérobant à mes caresses, j’y suis forcée!… Mes momens sont comptés, j’ai tous ces jours-ci beaucoup d’affaires. Adieu, Chevalier.—Puisque vous me défendez de vous retenir, adieu, ma belle maman.»

Quand elle fut au bas de l’escalier: «Voyez, dit-elle les larmes aux yeux, l’ingrat ne me demande seulement pas quel jour il me viendra remercier!—Ah! pardon! j’étois occupé…—De toute autre chose, sans doute?—De toute autre chose, oui! mais de vous pourtant. Quel jour, ma belle maman? quel jour?—Nous sommes à mardi!… eh bien… vendredi,… oui, je pourrai vendredi vous donner un instant.—Toujours à la même heure?—Peut-être un peu plus tard. A la nuit fermée. Ce sera plus prudent.»

Je ne sortis de la maison qu’un quart d’heure après le vicomte, et pourtant je crus encore reconnoître, non loin de moi, l’incommode argus qui m’avoit déjà donné quelques inquiétudes. Ce qui confirma tous mes soupçons, c’est que l’espion, maladroit ou craintif, se hâta de changer de route dès qu’il vit que je me retournois sur lui. Je rentrai chez moi, bien persuadé que le capitaine ne tarderoit à venir m’y faire sa visite.

«Est-il possible, me dit le baron, que vous ayez risqué de vous casser une jambe?…—Mon père, j’aurois risqué ma vie! Monsieur le baron, pourquoi me poussez-vous à des extrémités qui peuvent devenir funestes? Monsieur le baron, vous devez le savoir, la mort est pour moi, dans ce moment-ci, préférable à l’esclavage. Au reste, avant de me remettre en votre pouvoir, je viens vous déclarer positivement qu’attenter à ma liberté c’est attenter à mes jours. Quoi! mille dangers environnent une enfant malheureuse et foible, la femme la plus digne de toutes mes affections; et vous, le plus cruel de ses ennemis, vous prétendez lui enlever sa seule consolation, son unique appui! vous prétendez, en me réduisant à la plus entière immobilité, la livrer sans défense à ses persécuteurs, et m’obliger, moi, de les voir, sans obstacle, préparer sa perte! Monsieur le baron, si c’est encore votre dessein, s’il vous reste quelque moyen de m’enfermer dans ma chambre et de m’obliger d’y vivre, je vous annonce du moins que le capitaine viendra bientôt m’y chercher. Je vous annonce qu’alors, et je le jure par ma sœur, par vous, par Sophie, par tout ce que j’ai dans le monde de plus cher et de plus sacré, je jure que nulle considération ne pourra plus me déterminer à défendre contre le vicomte une vie que votre tyrannie aura désormais rendue inutile à Mme de Lignolle et odieuse à son amant! Maintenant, décidez de mon sort, il est dans vos mains.

—Il le feroit comme il le dit, s’écria ma sœur; quand il est question de quelque femme, il ne nous connoît plus. Cependant, il ne peut commettre de plus grande faute que celle de se laisser tuer. Ne l’enfermez donc pas, mon père! ah! je vous en prie, ne l’enfermez pas!»

Tandis qu’Adélaïde lui parloit ainsi, le baron n’arrêtoit que sur moi ses regards douloureux. Hélas! et je vis les yeux de mon père se remplir de larmes. Ma sœur baisoit déjà les mains de M. de Belcour, aux genoux duquel je vins me précipiter. «Mon père! ah! mon père! plaignez votre fils. A cause de ses malheurs, pardonnez-lui ce qu’il vient de vous dire et le ton dont il vous l’a dit, prenez pitié du plus impétueux des hommes, du plus infortuné des amans. Songez surtout, songez que, s’il n’étoit pas au désespoir, Faublas ne résisteroit jamais à votre autorité si chère, à vos ordres toujours sacrés.»

M. de Belcour se cacha le visage dans ses mains et médita longtemps sa réponse. «Mon fils, dit-il enfin, promettez de n’aller ni chez la comtesse…—Impossible, mon père.—Ni chez la baronne, ni chez le capitaine.—A la bonne heure: ni chez la baronne, ni chez le capitaine, je vous en donne ma parole, et que je ne porte jamais votre nom si j’y manque! Ni chez la baronne, ni chez le capitaine, c’est tout ce que je peux promettre.» Mon père ne me répondit rien; mais, à compter de ce moment, je recouvrai ma liberté tout entière.

Aussitôt après souper, je montai dans ma chambre, et j’appelai Jasmin: «Donne-moi ton chapeau rond, mon manteau, mon épée.—Bien! Monsieur: je vois que, malgré l’avis de monsieur le baron, vous êtes de mon avis, à moi. Vous croyez qu’il faut, le plus tôt possible, me débarrasser de ce grand diable qui donne des coups de poing si lourds. Et vous avez raison! Et monsieur votre père diroit comme moi, si comme moi il avoit reçu…—Taisez-vous, Jasmin… Je ne vais pas chez le capitaine, mon ami.—Monsieur, sans trop de curiosité?…—Je veux moi-même essayer d’aller parler à La Fleur. Ne te couche pas, attends-moi.—Comment, Monsieur, vous ne m’emmenez pas?—Bon! tu es un poltron! Écoute: je puis rencontrer le grand diable, et tu aurois peur.—Dans la compagnie de monsieur! oh! ça, non: j’irois chercher dispute à toute une guinguette, dans votre compagnie. Et, tenez, il a peut-être un domestique, le grand diable! Monsieur, en vérité, je me charge de rosser le laquais pendant que vous tuerez le maître.—Allons! cette résolution me charme et me détermine; je t’emmène… Que faites-vous donc, Jasmin? est-ce qu’ordinairement vous prenez une canne lorsque vous venez avec moi?—Dame! c’est que je pense que, si le domestique a aussi une épée, par hasard, je n’en sais pas jouer, moi.—Laissez, Jasmin, laissez ce bâton, ou bien restez.—J’aime encore mieux vous suivre et n’emporter que mes bras.»

Cette bonne volonté de mon domestique me fut très heureuse, comme on le va voir. Nous venions de sortir, et, pressé que j’étois d’arriver, je marchois à grands pas, sans regarder autour de moi. A peine nous entrions dans la rue Saint-Honoré, lorsqu’une femme arrêta Jasmin pour lui demander le chemin de la place Vendôme. Aux accens d’une voix chérie, je me retournai: «Grands dieux! seroit-ce possible?… Oui, c’est elle! c’est la comtesse!—Quel bonheur! c’est lui! J’allois chez toi, Faublas.—Mon Éléonore, j’allois chez toi!—Et tiens, débarrasse-moi vite, poursuivit-elle en me donnant un petit coffre: c’est mon écrin. Je te l’apportois, et je te venois joindre pour nous en aller tout de suite.—Nous en aller! où?—Où tu voudras.—Comment! où je voudrai!—Sans doute. En Espagne, en Angleterre, en Italie, à la Chine, au Japon, dans quelque désert; où tu voudras, te dis-je.—Y penses-tu? Je n’ai rien de prêt pour l’exécution de ce dessein hardi.—Rien de prêt! Que faut-il?—Mon amie, nous ne pouvons pas nous entretenir ici d’un objet de cette importance: tu allois chez moi! viens-y, viens, mon Éléonore, et jouissons encore de quelques heures fortunées.—Cependant…—Quoi cependant? cela vous fait-il quelque peine de me donner une heureuse nuit?—Grand plaisir, au contraire; mais je crois que tu ferois mieux de m’enlever sans perdre une minute.—Jasmin, cours chez le suisse, demande-lui la clef de la petite porte du jardin, et va nous l’ouvrir. Que personne ne nous voie entrer. Tu donneras au suisse deux louis pour le secret.—Monsieur, je ne suis pas si riche.—Tu les lui promettras de ma part.—Oh! bon! pour lui c’est comme s’il les tenoit!—Jasmin, je t’en promets autant; mais cours.»

Bientôt la porte dérobée nous fut ouverte, et, sans avoir été vus, nous arrivâmes à mon appartement. «Que je suis contente! s’écria la comtesse en prenant possession de ma chambre, que je suis contente! C’est aujourd’hui que je suis vraiment sa femme. Comme nous serions bien ici!… mais c’est à la cabane que nous serons mieux… Faublas, il faut que vous m’enleviez; il le faut absolument. Tiens! que je te raconte les événemens de la journée. Le capitaine est venu dès le matin me faire une affreuse scène. Il s’est hâté d’apprendre à M. de Lignolle que j’étois enceinte, et que Mlle de Brumont ne pouvoit être qu’un homme déguisé. Il a juré qu’il connoîtroit incessamment et qu’il mettroit à l’ombre, je te rapporte ses propres expressions, qu’il mettroit à l’ombre l’insolent qui osoit aimer sa belle-sœur (ce n’est pas aimer, qu’il a dit), et qui eut l’audace de porter la main sur lui.—Qu’a dit à cela ton mari?—Mon mari! Pourquoi donc l’appeler mon mari? vous savez qu’il ne l’est pas.—M. de Lignolle?—Il ne paroissoit point du tout content.—Et toi, qu’as-tu répondu?—J’ai répondu que, s’il se pouvoit que Mlle de Brumont fût un homme, c’étoit mon heureuse étoile qui l’avoit permis, et que, s’il m’étoit arrivé jamais un ami qui m’eût fait un enfant, mon prétendu mari le méritoit bien. Ma tante a crié que j’avois raison; elle a pris mon parti, ma tante!—Je le crois!—Quand les deux frères ont été partis, la marquise a beaucoup pleuré: elle vouloit absolument me remmener dans sa Franche-Comté. Vois combien tu m’es cher! j’ai constamment rejeté sa proposition. Faublas, j’aime bien mieux que tu m’enlèves… Cependant le vilain homme étoit allé se poster dans un café…—Je sais.—J’ai cru qu’il ne falloit point envoyer chez toi, car je ne veux point que tu te battes avec le capitaine; je lui pardonne ses insultes; je les oublie; j’oublie le monde entier, pourvu que tu m’enlèves… J’allois du moins écrire à Mme de Fonrose, quand elle m’a fait dire…—Je sais.—Vois-tu, c’est une méchante femme aussi, la baronne! Elle nous a servis tant que notre amour, qui n’étoit pour elle qu’une intrigue un peu plus gaie qu’une autre, a pu lui fournir quelque sujet d’amusement; à présent qu’il n’y a plus que des dangers à courir, elle nous abandonne. Mais que m’importe encore, puisque tu me restes, et pourvu que tu m’enlèves?… Enfin la nuit est venue. Je me suis hâtée de souper et de renvoyer ma tante dans son appartement. Mes femmes m’ont couchée comme de coutume; mais, dès qu’elles ont eu quitté ma chambre, j’ai vite passé cette petite robe, et par ton petit escalier j’ai gagné la cour et la porte cochère. La Fleur, comme si je venois de le charger d’une commission, a demandé qu’on tirât le cordon: je me suis esquivée, je t’ai rencontré, rien n’empêche que tu ne m’enlèves.—Rien ne l’empêche! mais tout s’y oppose, au contraire! Il nous faut une voiture, un travestissement, des armes, une permission de poste, un passeport.—Ah! mon Dieu! je ne serai point enlevée cette nuit!… Eh bien, Faublas, écoute: nous allons tous deux rester ici jusqu’à la pointe du jour; alors tu me cacheras dans quelque grenier de cet hôtel; tu auras toute la journée pour faire les préparatifs nécessaires, et nous partirons enfin vers le milieu de la nuit suivante.—Impossible, mon amie.—Impossible! la raison?—Tu ne considères pas que vouloir apporter trop de précipitation dans l’exécution d’une entreprise si difficile, c’est s’exposer à la manquer.—Regardez! moi, je trouve toujours les moyens! lui ne voit jamais que les obstacles!…—Tu peux encore, au moins pendant trois mois, cacher et nier ta grossesse.—L’ingrat ne m’enlèvera point qu’il n’y soit obligé!—Les circonstances ne sont pas tellement pressantes…—Et pourquoi différer de trois mois le bonheur que nous pouvons tout à l’heure obtenir?—Toi, dont le cœur est si bon, mon Éléonore, voudrois-tu, si la nécessité ne t’en imposoit pas la loi, voudrois-tu d’un bonheur qui feroit le désespoir de la sœur la plus sensible et du meilleur des pères?—Ah! malheureuse!… il ne m’enlèvera point! il ne veut pas m’enlever!—Mon amie, je te jure que ces considérations toutes-puissantes ne m’arrêteront plus, quand le moment sera venu de te les sacrifier. Je te jure qu’alors, dussé-je périr moi-même, je n’abandonnerai ni mon enfant, ni sa mère que j’adore. Mais permets que je quitte le plus tard possible les objets les plus dignes de partager mon amour avec toi; permets qu’en les abandonnant pour te suivre, je puisse emporter du moins cette consolante idée que je n’ai point volontairement causé leur plus grand chagrin.»

La comtesse, encore obligée de renoncer à son plus doux espoir, versa des pleurs amers. Sa douleur étoit si vive que je désespérai d’abord de la calmer. Mais que ne peuvent les caresses d’un amant! Cette nuit, comme la dernière que l’amour nous avoit donnée, ne dura qu’un instant. «Déjà le jour va paroître, me dit Mme de Lignolle, et je te demande, à mon tour, comment je vais faire pour rentrer chez moi.» La question étoit un peu embarrassante; il fallut rêver quelques minutes pour y répondre d’une manière satisfaisante. «Mon Éléonore, habillons-nous vite. Malgré les prudens avis de Mme de Fonrose, je vais te conduire jusqu’à sa porte. Je me garderai bien d’entrer avec toi. La baronne croira que tu n’es venue chez elle de si bonne heure qu’afin de lui parler de moi. Tu te feras en effet une douce violence pour l’entretenir de ton amant; et, quoi qu’elle puisse te dire, tu lui tiendras fidèle compagnie jusqu’à ce que ton cabriolet soit arrivé.—Mon cabriolet! qui me l’amènera?—La Fleur, que j’irai prévenir.—Et si déjà le capitaine est à son poste?—Dépêchons-nous. Il n’y sera sûrement pas aux premiers rayons de l’aurore. Au reste, s’il y est, j’ai mon épée. Que veux-tu, ma charmante amie? il n’y a pas d’autre moyen…—Mais quand et comment te reverrai-je?…—Éléonore, je ne veux pas qu’ainsi vous vous exposiez encore la nuit, seule, à pied; je ne le veux pas! Mon amie, n’est-il pas cent fois plus convenable et moins dangereux que ce soit moi qui vous aille trouver?… Ne puis-je quelquefois, vers minuit, pénétrer jusqu’à toi?» Mme de Lignolle m’embrassa. «Oui! répondit-elle avec un cri de joie, je puis m’arranger de manière… Viens,… non pas la nuit prochaine, mes mesures pourroient n’être point prises… Tiens! afin de ne rien donner au hasard, viens vendredi, entre onze heures et minuit.»

Cependant le jour commençoit à poindre. Nous descendîmes sans bruit; nous sortîmes par la petite porte du jardin. Tout se passa mieux que je n’osois l’espérer. Je vis la comtesse entrer chez la baronne, et je courus chez M. de Lignolle éveiller La Fleur, qui dut partir un quart d’heure après. Je revins chez moi sans avoir fait de fâcheuse rencontre. A huit heures du matin il m’arriva la lettre que voici:

Depuis longtemps, Monsieur le chevalier, je cherchois l’occasion de réparer mes torts envers vous et monsieur le baron. C’est avec transport que j’ai saisi la première qui s’est présentée: je vous prie de l’assurer à monsieur votre père. Je crois, au reste, que le roi ne pouvoit faire pour le régiment de *** une meilleure acquisition que celle d’un jeune homme tel que vous, puisqu’il est certain que vous avez la physionomie du monde qui promet le plus.

J’ai l’honneur d’être, etc.

Le Marquis de B…

Un instant après, M. de Belcour entra dans ma chambre: il tenoit à la main plusieurs papiers, et je voyois la plus grande joie peinte sur sa figure.

«Je le reçois à l’instant de Versailles, s’écria-t-il en m’embrassant: vous avez voulu que ce fût à moi qu’il fût adressé; vous avez voulu que, le premier, je vous félicitasse de votre bonheur. Je suis infiniment sensible à cette attention délicate. Oui, c’est cela même, ajouta-t-il en voyant que je m’approchois pour lire. C’est votre brevet de capitaine au régiment de *** dragons, maintenant en garnison à Nancy, et ceci, l’ordre de rejoindre au 1er de mai,… dans quinze jours. Faublas, je vous ai plus d’une fois reproché l’inexcusable oisiveté qui rendoit vos talens inutiles, et j’avois résolu de faire enfin moi-même les démarches nécessaires pour vous procurer le seul état qui vous convînt: je suis enchanté qu’en me prévenant vous ayez si bien réussi. Votre heureuse étoile vous accorde d’abord ce que mes plus vives sollicitations n’auroient sûrement pas obtenu tout de suite: un grade déjà supérieur et l’espoir d’un avancement certain. Malheureusement j’ai lieu de craindre que vous ne trouviez dans cette faveur de votre fortune un autre sujet de joie: voici le projet de notre commun voyage renversé; voici votre séjour dans la capitale prolongé d’une semaine tout entière. Mais, s’il est vrai que vous vous en applaudissiez, songez, mon fils, songez du moins que rien ne pourra vous dispenser d’obéir aux ordres du ministre et de joindre le régiment sous quinzaine. Alors, de mon côté, je quitterai Paris, j’irai seul où nous devions aller ensemble…—Quelle bonté, mon père, et que de reconnoissance!…—Je vous promets de chercher Sophie avec autant d’ardeur et d’exactitude que vous l’auriez pu faire.—Et vous la trouverez, mon père, vous la trouverez!—J’ose du moins l’espérer de cet événement-ci. Je ne doute pas que Faublas ne s’empresse de justifier la faveur du prince; je ne doute pas qu’il ne remplisse avec distinction l’honorable place qui lui est confiée. Il faut croire que, dans sa retraite, M. Duportail recevra la nouvelle de cet heureux changement, qui en annoncera beaucoup d’autres, et qu’alors il ne cachera plus sa fille à l’époux devenu digne d’elle.—O mon père! oh! quel encouragement vous me donnez!—Adélaïde est déjà levée, Faublas, elle va déjeuner dans mon appartement, j’allois te faire appeler. Je n’ai pas eu l’indiscrétion de montrer ces papiers à ta sœur. Il est bien juste que ce soit toi qui lui apprennes cette bonne nouvelle: viens, mon ami, descendons ensemble.»

Je recevois les félicitations d’Adélaïde, quand mon domestique vint, d’un air effaré, me dire que quelqu’un me demandoit. «Qui, Jasmin?—Monsieur, c’est lui.—Qui, lui?—Le grand diable.—Le grand diable! répéta M. de Belcour en regardant Jasmin. Qu’est-ce que cette expression?… Faublas, de qui veut-il donc parler?—Mon père,… je… je vais le recevoir.—Pourquoi ce mystère?… Mon Dieu!… c’est peut-être le capitaine?…—Non, Faublas, restez. Qu’il entre ici… Jasmin, priez monsieur le vicomte de vouloir bien passer chez moi.»

Dès que mon domestique nous eut quittés, le baron s’écria: «Voici donc le moment fatal! O mon ami, souvenez-vous des prières qu’un père vous a faites et qu’il vous réitère à genoux.» Il venoit, en effet, de s’y jeter. Je me précipitai vers lui pour le relever; il saisit ma main droite, la baisa, la porta sur son cœur. «Qu’elle me sauve! s’écria-t-il encore; qu’elle sauve la moitié de ma vie!» Adélaïde accourut épouvantée. «Tiens, Faublas, dit M. de Belcour en se relevant, embrasse ta sœur et ne l’oublie pas.»

Je l’embrassois, lorsque le capitaine entra. «J’en vois deux, s’écria-t-il avec un affreux sourire; laquelle est Mlle de Brumont?» En lui montrant ma sœur, je répliquai: «Capitaine, celle-ci ne vous eût point avant-hier assis sur le balcon de la comtesse.» Cependant Adélaïde se penchoit à l’oreille du baron pour lui dire à mi-voix: «Qu’il est laid, ce grand monsieur! il me fait peur!—Laisse-nous, ma fille, lui répondit-il, va faire un tour dans le jardin.» Avant d’obéir, elle vint à moi, les yeux pleins de larmes: «Mon frère, monsieur le baron ne vous a point enfermé: oh! je vous en prie, souvenez-vous qu’il ne vous a point enfermé.»

Quand ma sœur fut partie, le capitaine, qui n’avoit cessé de me regarder avec beaucoup d’insolence, reprit: «Voilà donc ce chevalier de Faublas dont on parle! Comment cela peut-il s’être fait un nom dans les armes? cela paroît n’avoir que le souffle! Quand c’est quelque chose de plus qu’une femmelette, ce n’est encore que la moitié d’un homme!—Capitaine, asseyez-vous donc; vous m’examinerez plus à votre aise.—Corbleu! tu prends le ton de la raillerie, je crois! Ne me connois-tu pas? Ignores-tu que le vicomte de Lignolle ne souffrit jamais le sot persiflage de tes pareils ni leurs airs impertinens? Ignores-tu qu’il ne souffrit jamais un regard, un geste équivoques; que les plus fiers ont devant lui perdu leur audace; qu’il a sans peine immolé des hommes plus fameux que toi, et qui surtout paroissoient plus redoutables?—Enfin, il a tout dit! Capitaine, est-ce la coutume des braves comme vous d’essayer d’intimider l’ennemi qu’ils craignent de ne pouvoir pas vaincre? Je suis bien aise de vous prévenir que cet excellent moyen pourroit ne pas vous être avec moi d’une grande ressource.—Corbleu!» s’écria le vicomte outré de colère. Il se fit pourtant quelque violence, et me prenant la main: «Écoute, dit-il: puisqu’il étoit possible qu’il se trouvât sous les cieux un jeune insensé téméraire au point de déshonorer un frère que j’aime, et d’oser porter la main sur moi, et d’oser m’insulter en face, j’aime mieux que ce soit toi qu’un autre. Trop souvent, depuis deux ou trois années, on m’étourdissoit de ton nom. Sache que pour l’adresse et la force je ne reconnois dans le monde entier qu’un homme comparable à moi; et celui-là, je pense qu’aucun maître n’ose contester sa supériorité. Je ne permettrai jamais qu’aucune autre réputation s’élève et balance la mienne. Je comptois venir quelque jour à Paris tout exprès pour te le dire…—Remerciez donc le hasard qui, me donnant avec vous des torts apparens, vous épargne l’infamie d’un duel dont le seul motif eût été votre féroce amour d’une fausse gloire.—Corbleu! je suis bien impatient de savoir comment tu feras pour soutenir la hardiesse de tes discours. Plus je te regarde, et moins je puis me persuader que tu sois digne de ta renommée.—Allons donc au fait, Capitaine: ce sont les preuves que vous demandez, n’est-ce pas?—Assurément! Mais dis-moi: voudrois-tu par hasard pouvoir te vanter d’avoir défié le vicomte de Lignolle?—Pourquoi m’en vanterois-je? quel honneur m’en pourroit-il revenir? D’ailleurs, est-ce que j’ai jamais fait métier de défier personne?—C’est que j’ai juré, je t’en avertis, qu’en toute rencontre ce seroit moi qui proposerois le combat.—Je n’ai fait, moi, d’autres sermens que de ne le refuser jamais.—Eh bien! choisis les armes.—Toutes me sont égales.—L’épée donc! l’épée! j’aime à voir mon ennemi de près.—Je tâcherai de ne pas trop m’éloigner de vous, Capitaine.—C’est ce que nous verrons, mon petit monsieur. Le lieu?—M’est assez indifférent. La Porte-Maillot cependant, si vous voulez.—La Porte-Maillot, soit. Mais, cette fois, tu n’y trouveras pas le marquis de B…—Peut-être.—Le jour et l’heure?—Aujourd’hui, et tout de suite.—Voilà, s’écria-t-il en me frappant sur l’épaule, ce que tu as dit de mieux: partons.—Capitaine, vous avez votre voiture?—Non. Je vais toujours à pied.—Il faudra pourtant vous déterminer à prendre une place dans le carrosse du baron.—Pourquoi cela?—Parce que nous irons chercher un de vos amis.—Un de mes amis! corbleu!—Oui, de mon côté, j’emmène un témoin.—Un témoin! où est-il?—Le voilà.—Ton père?—Mon père.—Qu’il vienne, si bon lui semble; mais qu’il ne compte pas sur ma pitié.—Monsieur le vicomte, répondit le baron avec beaucoup de sang-froid, plus je vous écoute et plus je demeure persuadé que c’est vous qui ne méritez pas la mienne.—Capitaine, l’avez-vous entendu?—Eh bien? me répondit-il.—Eh bien! m’écriai-je en prenant à mon tour sa main que je serrai fortement, c’est l’arrêt de ta mort qu’il vient de prononcer! Partons.—Partons, répéta mon père; et je vois que nous serons bientôt revenus.»

Nous commençâmes par aller chercher M. de Saint-Léon, collègue du capitaine, autre officier de marine, aussi traitable, aussi poli que son ami l’étoit peu. Cet honnête gentilhomme, en comblant mon père d’égards, en m’accablant de civilités sans nombre, désavouoit assez les invectives, les bravades et les juremens que M. de Lignolle ne cessoit de vomir. Plusieurs fois même il hasarda quelques paroles conciliatrices, mais on sent que toute médiation devenoit désormais inutile entre le vicomte et moi. Tous deux résolus à périr plutôt que de reculer, nous arrivâmes à la Porte-Maillot.

Nous venions de mettre pied à terre; déjà mon adversaire avoit la main sur son épée, déjà la mienne étoit tirée. Tout à coup plusieurs cavaliers, qui depuis quelques secondes nous suivoient au grand galop, fondirent sur le capitaine et l’environnèrent en criant: De la part du roi! L’un d’eux lui dit: «Monsieur le vicomte de Lignolle, le roi et nosseigneurs les maréchaux de France vous ordonnent de me rendre votre épée; et je dois, jusqu’à nouvel ordre, vous accompagner partout.» Le capitaine devient furieux; cependant il n’ose faire aucune résistance. «On ne te donne pas de gardes, à toi, me cria-t-il en se désarmant, on compte sur ta sagesse. Tu as au reste des amis très prudens; rends grâces à leur extrême vigilance, elle te fera vivre quelques jours de plus, mais seulement quelques jours. Comprends bien ce que je te dis.»

Je revins avec mon père; et, comme nous passions devant la porte de Rosambert, alors seulement je me rappelai que ce jour même étoit pour mon heureux ami le jour du lendemain des noces et que je devois déjeuner avec la nouvelle comtesse. Je quittai le baron; je me fis annoncer chez monsieur le comte. Il vint me recevoir dans son salon. «Rosambert, j’accours vous féliciter et je me rends à votre invitation.—Pardon, me répondit-il, vous ne déjeunerez qu’avec moi. La comtesse est fatiguée, elle repose.—J’entends. Vous êtes content de votre nuit.—Oui,… oui, content.—Mon ami, ce rire est forcé, votre gaieté ne me semble pas naturelle. Qui peut troubler…?—Un méchant tour… qui me vient de votre marquise… Je le parierois maintenant!—Quoi donc?—Je reçois à l’instant l’ordre de rejoindre.—De rejoindre! et moi aussi.—Comment? et vous aussi!—Mon ami, je suis capitaine de dragons.—Capitaine! Ah! recevez mon compliment. Embrassons-nous. Votre régiment n’en aura pas de plus jeune, de plus brave et de plus joli. Voilà donc qu’enfin la marquise se décide à faire quelque chose pour vous! Ne vous l’ai-je pas dit depuis longtemps, qu’avec du mérite on ne s’avançoit encore que par les femmes?—Je vous admire. Qui vous dit que c’est Mme de B…?—J’avoue qu’il seroit plus plaisant que ce fût son mari», s’écria-t-il.

Je ne répondis rien. Il m’avoit paru convenable de ne pas communiquer à M. de Belcour la lettre du marquis: jugez si j’étois tenté de la montrer à Rosambert!

«D’abord capitaine dans un régiment de cavalerie, continuoit le comte, ce n’est pas mal débuter! Oh! vous irez loin, c’est Mme de B… qui vous porte. Cependant, comment se fait-il que la marquise ait eu le courage de se sacrifier elle-même à votre avancement, le courage de reléguer Faublas dans une garnison? Votre régiment, où est-il, Chevalier?—A Nancy.—A Nancy?… Attendez donc,… me tromperois-je? non, non. Ah! je ne m’étonne plus.—Quoi donc?—Le quoi donc est excellent!—Vous ignorez peut-être ce que je veux dire?—Je ne m’en doute même pas, en vérité!—Faublas, voilà de ces mystères maladroits qui nuisent plus qu’ils ne servent. Comment voulez-vous que je ne sache pas cela?—Et quoi, cela?—Mais! que Mme de B… possède, tout près de la capitale de la Lorraine, une fort belle terre qu’il y a longtemps qu’elle n’a vue.—Ah! ah!—Elle y compte sans doute passer toute la belle saison; et, tant qu’il vous plaira, vous obtiendrez de votre colonel des petits congés de vingt-quatre heures. Ainsi la marquise, au comble de ses vœux, vous aura tout à son aise, et ne craindra plus la concurrence de personne. Elle a vraiment trouvé le meilleur moyen d’empêcher en même temps que vous ne puissiez chercher Sophie et secourir Mme de Lignolle.—M’empêcher de secourir mon Éléonore!—Assurément, car c’est tout à l’heure que vous avez ordre de rejoindre.—Seulement au 1er de mai.—Eh bien, dans quinze jours!—A cela je gagne une semaine entière, puisqu’il est vrai que mon père devoit m’emmener samedi prochain.—Le grand bénéfice! eh! quel changement une semaine peut-elle apporter?…—Que sais-je? il arrive tant de choses en moins de temps!—Faublas, voilà ce qui s’appelle s’étourdir sur sa situation.—Taisez-vous, mon ami, taisez-vous! ne m’ôtez pas l’illusion qui me soutient!—Mme de Lignolle, quand vous l’aurez abandonnée huit jours plus tard, sera-t-elle donc moins malheureuse?—Rosambert! Rosambert! est-ce quand je touche au fond de l’abîme qu’il faut me le montrer?—Sera-t-elle moins exposée à la vengeance de ses ennemis?—Cruel!—Aux brutales fureurs du capitaine?—Il est venu ce matin. Nous étions sur le point de nous battre, lorsqu’un garde de la connétablie nous est tout à coup arrivé.—Un garde! pour lui? vous n’en avez pas, vous?—Non.—Je le crois! cela vous auroit gêné dans vos courses: il ne vous auroit plus été possible d’aller incognito visiter la marquise.—La marquise! à vous entendre, Rosambert, on croiroit que rien dans le monde entier ne se fait que par elle.—Mon ami, c’est que le lion, qui, pendant quelques semaines, sembloit profondément endormi, vient de se réveiller. C’est que je vois Mme de B… maintenant tout remuer autour d’elle: il y a huit jours, de mauvais bruits sur Mlle de Brumont commencent à courir…—Mon Dieu!—A peu près dans le même temps une lettre fatale est adressée au capitaine…—Est-il possible?—Hier, j’apprends de bonne part la rupture de M. de Belcour et de la baronne; aujourd’hui le brevet vous arrive; et moi, par contre-coup, je suis obligé de partir, et je n’ai pas, comme vous, quinze jours de grâce! il faut que je sois au régiment le 21 de ce mois, il faut que je vous fasse mes adieux après-demain, vendredi! Mais, en cela, quel est son but? car elle ne fait rien sans dessein, l’artificieuse personne… S’il ne m’est pas permis de tout deviner, je conçois du moins que, prête à frapper les grands coups, mais sachant notre réconciliation, et ne pouvant se dissimuler que l’homme du monde qui la connoît le mieux doit être le plus disposé à vous servir contre elle de sa bourse, de ses conseils, et même de son bras, s’il le falloit absolument, la marquise croit devoir, le plus tôt possible, écarter celui de ses ennemis qu’elle regarde comme le plus dangereux, parce qu’il est de vos amis le meilleur. Au reste, elle est femme dans toute la force du terme, votre Mme de B…! Après avoir battu les gens, elle leur garde rancune, et, poursuivit-il en promenant sa main sur son front, tout récemment,… tout récemment,… avant la venue de cet ordre militaire qui m’exile,… j’ai cru m’apercevoir que le coup de pistolet dont elle a bien voulu me gratifier ne l’empêcheroit pas de me faire de temps en temps quelques petites malices d’un autre genre.—Comment?—Oui, je ne suis pas sorti de chez moi depuis hier au soir; eh bien! je parierois qu’hier au soir la marquise se sera très sincèrement réconciliée avec Mme de ***, cette comtesse éternellement officieuse!… qui a tant pressé mon heureux mariage.—D’honneur, mon ami, je ne comprends rien à ce que vous me dites.—Tant mieux… J’aime assez, quand je suis fort indiscret, à rester du moins fort obscur. Vous vous en allez, mon ami? Je ne fais pas d’effort pour vous retenir, car, je l’avoue, j’ai besoin d’être seul un moment.—Vous avez du chagrin?—Un peu.—Cet ordre de partir?—Cela, et autre chose.—Que je ne puis savoir?—Ou qui ne vaut pas la peine d’être su.—Mais encore?—Bon! une bagatelle!… rien,… moins que rien. Cependant on me l’a dit cent fois, et je ne l’ai jamais voulu croire: il est difficile que la plus belle humeur n’en soit pas un moment altérée… Que voulez-vous? c’est un petit nuage qu’il faut laisser passer.—Rosambert, vous parlez comme un oracle; je reviendrai quand vous serez intelligible. Adieu.—Adieu, Faublas.—Au moins vous voudrez bien présenter mes devoirs à la nouvelle mariée et l’assurer de mes regrets.—Oui,… oui,… ce soir vous la verrez,… je vous l’amènerai ce soir.—Étourdi! je m’en allois, sans vous avoir même demandé son nom.—De Mésanges, répondit-il.—De Mésanges! m’écriai-je.—Eh bien, qu’y a-t-il qui vous étonne?—Rien.—Il vous a frappé, ce nom?—Frappé!… c’est que j’ai connu dans ma province un frère de cette demoiselle.—Elle n’en a pas.—C’étoit donc un de ses cousins. Adieu, mon ami.—Non, non, Chevalier! écoutez donc: quand vous l’avez connu, ce cousin, avez-vous aussi connu la cousine par hasard?—Point du tout. Pourquoi?—Ah! pour… pour rien. Tenez, Faublas, ayez de l’indulgence, je suis aujourd’hui d’une bêtise amère.»

Je me hâtai de sortir pour que Rosambert ne vît pas sur mon visage trop de gaieté succéder à trop d’étonnement.

Mon père m’attendoit avec impatience. Comme j’entrois chez lui, je l’entendis qui disoit à ma chère Adélaïde: «Eh! malheureuse enfant, si cela étoit, me verrois-tu si tranquille? Accourez donc, me cria-t-il dès qu’il m’eut aperçu, votre sœur se désole. Elle prétend qu’il vous est arrivé quelque malheur et que je le lui cache.—Oh! mon frère, s’écria-t-elle, je serois morte si vous n’étiez pas revenu. Mais quand est-ce donc que vous ne vous battrez plus qu’à cause de Sophie?—A propos, interrompit le baron, je n’ai jamais songé à vous faire cette question que lorsque vous n’étiez pas là. Qu’est devenue, je vous prie, la lettre de M. Duportail?—Mon père, je l’avois gardée, je l’ai perdue à Montargis, le soir que je m’y suis trouvé mal. C’est sans doute Mme de Lignolle qui l’a trouvée, mais je n’ai pas osé lui en parler. Ce qui m’étonne, c’est qu’elle ne m’en ait jamais rien dit.»

Le soir du même jour, Rosambert nous amena sa femme. D’un bout de l’appartement à l’autre, madame la comtesse, reconnoissant ma sœur, qu’elle n’avoit pourtant jamais vue, s’arrêta toute surprise. «Avancez donc, lui dit son mari. Qui vous retient à cette porte?—Dame! lui répondit-elle en regardant toujours ma sœur, c’est qu’il me semble que la voilà.—Qui?—Ah! dame! une demoiselle que je croyois ma bonne amie.—Vous connoissez mademoiselle?»

Pendant ce court dialogue, je me demandois ce que j’avois à faire pour empêcher la jeune femme de se trahir tout à fait. M’éloigner un instant, c’est livrer ma sœur aux dangereuses questions, aux reproches embarrassans de la comtesse, à qui d’ailleurs je donnerois bientôt un nouveau sujet d’étonnement, puisque je ne pourrois me dispenser de reparoître bientôt au salon. Je devois donc, tout au contraire, me hâter de me faire remarquer de Mme de Rosambert, afin de lui rappeler ainsi les éclaircissemens nécessaires, les prudens avis que, la veille du mariage, Mme d’Armincour avoit très probablement donnés à l’innocente Mlle de Mésanges. Ce fut le parti que je pris. Je me jetai devant elle et la saluai respectueusement.

La comtesse fit alors un cri, laissa tomber ses bras, perdit toute contenance, et, prête à se trouver mal, fut obligée de s’appuyer contre la porte. Cependant elle ne cessoit de promener ses regards tantôt sur ma sœur et tantôt sur moi; je voyois bien qu’elle étoit encore embarrassée de savoir qui de nous deux étoit sa bonne amie. «Voilà, dit Rosambert, une véritable reconnoissance! fort singulière, tout à fait théâtrale! mais il me semble que, dans cette scène, d’ailleurs très amusante, ce n’est pas moi qui joue le beau rôle.» De l’autre côté, mon père murmuroit tout bas: «Encore des quiproquos! encore une aventure galante! je le parierois.—Vous connoissez donc mademoiselle?» reprit le comte en montrant ma sœur à sa femme. Celle-ci, mal à propos s’avisant de vouloir être fine, répondit: «Ah! mon Dieu! non. D’abord, moi, je ne connois pas du tout Mlle de Brumont!—De Brumont! répéta Rosambert. Maudit soit donc l’infernal génie qui vous fait deviner son nom! Ainsi, continua-t-il en se frappant le front, plus de doute! aucune espèce de doute! je suis déjà ce qui s’appelle un mari, un vrai mari!… Je le suis! je l’étois même avant les noces. Le comment! je l’apprendrai peut-être quelque jour…» Mon père se pencha à l’oreille du comte pour lui recommander de la modération. «Songez que ma fille est là, lui dit-il.—Vous avez raison, Monsieur; et je suis, je l’avoue, inexcusable, moi, inexcusable de faire tant de bruit pour une bagatelle. Mais vraiment, de quelque manière qu’on y puisse être préparé, on ne reçoit pas le coup sans crier un peu… J’ai du courage, je ne vous demande qu’un instant pour me remettre. Tout à l’heure vous me verrez parfaitement tranquille… Néanmoins convenez que ce jeune homme peut se vanter d’avoir la plus maligne étoile,… assez bonne pour lui, mais si fatale à tout ce qui l’approche! Il semble qu’il soit écrit là-haut que pas un de ses amis, pas un ne l’échappera!…» Il ne put s’empêcher d’interroger encore la pauvre petite femme: «Madame, vous n’avez vu mademoiselle nulle part?—Nulle part. Oh! mon Dieu! non; pas même chez ma cousine de Lignolle.—Ah!… quelle fureur aussi de questionner quand… quand on est sûr… Fort bien, Madame la comtesse! fort bien! c’est assez, le chevalier lui-même me dira le reste.»

A ces mots, le comte parut prendre son parti. Chacun s’étant assis, la conversation roula sur des objets indifférens. Cependant la nouvelle mariée, qui parloit peu, me regardoit beaucoup. Elle me regardoit d’un air qui sembloit annoncer que, si elle étoit encore un peu mécontente et étonnée de la manière dont j’avois entretenu ses erreurs en profitant de son ignorance, elle ne se sentoit pourtant pas disposée à garder éternellement avec moi sa surprise et son ressentiment. Rosambert, pendant ce temps-là, se faisoit une extrême violence pour dissimuler les inquiétudes que lui donnoit l’attention soutenue dont il voyoit sa femme m’honorer; et, comme enfin la comtesse se mit à rire, il lui demanda pourquoi. «Dame! je ris parce qu’il rit, lui.—Lui! lui! Madame, et pourquoi rit-il, lui?—Dame! il rit peut-être de ce que… Ah! mais c’est que je ne peux pas vous dire… Dame! je ne sais pas de quoi il rit.» En vain le comte voulut retenir un signe d’impatience, en vain il essaya d’étouffer un profond soupir; et, puisque Rosambert mettoit de l’amour-propre à ne pas laisser voir les petits chagrins que sa mésaventure lui causoit, je crois qu’il étoit temps qu’il s’en allât. «Adieu, me dit-il, et sans rancune. Demain, dans la soirée, vous trouvera-t-on chez vous?—Oui, mon ami.—Vous pouvez compter sur ma visite.—Y viendrai-je avec vous? lui demanda sa femme.—Quelle question me faites-vous là! répondit-il d’un air assez détaché: ce sera comme vous voudrez. Je vous observe néanmoins que les jeunes femmes ne vont pas ainsi chez les garçons, tous les jours surtout.»

Cependant la comtesse alloit descendre, je lui présentai la main. «Ah! dame! je ne demande pas mieux! dit-elle en serrant la mienne. Mais c’est pourtant que je vous en veux beaucoup! Vous m’avez bien attrapée, au moins!—Chut, chut! s’écria Rosambert. Madame, ces choses-là ne se disent pas quand il y a du monde, surtout quand le mari est là.»

Tous deux ils partirent. Le lendemain, à six heures du soir, le comte vint chez moi; mais il n’amenoit pas la comtesse. Au reste, il entra dans ma chambre en poussant de grands éclats de rire. «Tout cela est fort plaisant, s’écrioit-il, infiniment plaisant!—Quoi?—Ce que la comtesse m’a raconté.—Vous avez vu Mme de Lignolle?—Eh! non, ma femme. Elle m’a tout conté, vous dis-je, et devant elle j’ai gardé mon air sérieux à cause des bienséances. Maintenant que je suis chez vous, permettez-moi de ne me plus gêner, permettez-moi de rire. Vous êtes né pour les comiques aventures.—Rosambert, si vous voulez que je vous réponde, expliquez-vous.—Ah! cette fois, je suis clair; mais, si vous m’y forcez, je le serai davantage.—Comme il vous plaira.—Oui? Eh bien, écoutez: ma femme m’a dit qu’avant de devenir ma femme elle avoit été votre femme…—Cela n’est pas vrai.—Comment! c’est vous qui niez le fait? c’est vous…» Je l’interrompis vivement: «Monsieur le comte, un mot, je vous prie. Avant de me continuer vos insidieuses confidences, entendez-moi bien: toutes vos questions sur une matière aussi délicate seroient, de quelque manière que vous puissiez les risquer, seroient, dis-je, absolument inutiles: si le fait est faux, je ne suis pas assez cruellement fat pour en accuser votre femme; s’il est vrai, je ne suis pas assez sottement indiscret pour l’avouer à son mari.—Mais on ne vous prie ni d’avouer ni de désavouer; on demande seulement que vous écoutiez. Mme de Rosambert m’a raconté que vous aviez eu le bonheur de coucher avec la douairière d’Armincour; que cette nuit-là vous aviez quitté le lit de la marquise pour venir causer dans celui de Mlle de Mésanges, qui bientôt avoit cessé d’être demoiselle, mais sans le savoir, puisque, après vous être comporté avec elle comme un très galant homme, vous l’aviez pourtant laissée persuadée que vous étiez une fille. Chevalier, convenez donc que, si la jeune personne m’a fait une histoire, elle en sait faire de jolies, et souffrez que j’en rie.—Rosambert, loin de m’y opposer, j’en vais rire avec vous.—J’ai pourtant, reprit-il d’un air un peu plus grave, une question à vous faire,… avec les ménagemens convenables. Supposons,… c’est une supposition, vous comprenez bien?… supposons que l’aventure vous fût arrivée, en auriez-vous fait la confidence à Mme de B…?—Jamais.—C’est ce que je pense. Qui pourroit donc le lui avoir dit? car mon mariage, il n’en faut plus douter, est un bienfait de la marquise; et, comme je vous le confiois hier matin, parce que les découvertes de la nuit précédente me l’avoient déjà fait pressentir, c’étoit uniquement pour Mme de B… qu’elle agissoit, cette obligeante comtesse de ***, qui me paroissoit toute dévouée. Au moment même où, tout à fait dupe de leur stratagème, je dotois d’un ample douaire[7] la virginité de Mlle de Mésanges, à qui certainement il ne falloit rien pour cela, les deux puissances belligérantes annonçoient publiquement que leur rupture avoit été simulée, et que c’étoit M. de Rosambert qui payoit les frais de la guerre. Au reste, je suis obligé de le reconnoître, la marquise est vraiment noble dans ses vengeances: quand elle m’a estropié de ce coup de pistolet, elle pouvoit en recevoir un; maintenant qu’elle me fait donner pour fille une demoiselle passablement femme, au moins elle a soin de dorer la pilule: elle y joint, pour me consoler, vingt mille écus de rente. Chevalier, quand vous verrez ma généreuse ennemie, remerciez-la de ma part, je vous en prie. Dites-lui que d’abord je n’ai pas été totalement insensible au petit malheur de me voir, par un sot hymen, rangé dans la foule; mais rendez-moi justice: ajoutez que ma foiblesse n’a duré qu’un moment; qu’à présent je prends fort bien la chose. Surtout, ne manquez pas d’assurer la marquise que, malgré ma propre infortune, je me sens disposé plus que jamais à me moquer des époux malheureux… Faublas, venez-vous avec moi?—Où cela? Je vous vois superbe! Comment! l’épée! l’habit de cérémonie! Faites-vous déjà des visites de noces?—Non, des visites d’adieu, puisqu’il faut que je parte demain.—Et vous demandez que je vous accompagne?—Je soupe au faubourg Saint-Honoré; nous mettrons pied à terre aux Champs-Élysées; nous ferons quelques tours de promenade, nous causerons.—J’y consens, pourvu que ce soit seulement de Mme de Lignolle.—Très volontiers. Me voici désormais un mari comme cent mille autres; mais n’importe, je suis toujours du parti des jeunes gens contre les époux… Faublas, voilà que j’y songe: n’allez pas vous mettre en tête que je vous emmène avec moi pour vous empêcher de courir où l’amour pourroit vous appeler.—Comment?—Oui, si vous aviez quelque conquête toute récente, un rendez-vous chez une jeune femme déjà fatiguée de son nouvel époux, ne vous gênez pas.—Rosambert, si vous pensiez réellement que cela fût possible, en parleriez-vous d’un ton si dégagé?—D’honneur, je le crois! L’adversité vient d’éprouver mes forces, je me sens capable de tout.

[7] Les plus savans jurisconsultes définissent le douaire: Pretium defloratæ virginitatis. Je veux qu’il y ait aussi de l’érudition dans cet ouvrage, pour qu’on y trouve un peu de tout.

«Ainsi, je crois qu’il ne reste à l’infortunée comtesse d’autre ressource que de se retirer dans sa famille et de plaider en séparation, si M. de Lignolle la tourmente.» Quand Rosambert me parloit de la sorte, il faisoit presque nuit, et nous nous trouvions aux Champs-Élysées, à peu près en face de la maison de M. de Beaujon. M. de B… sortoit de la maison voisine. Dès qu’il me vit, il vint à moi; il retourna sur ses pas dès qu’il vit Rosambert. Celui-ci me dit: «Il nous évite! allons à lui. Ne laissons pas échapper une si belle occasion de passer un moment agréable.» Ce fut en vain que je m’efforçai de retenir Rosambert: son malheureux sort l’entraînoit.

«Monsieur le marquis, vous nous fuyez?—Il est vrai qu’au moins je ne vous cherche pas, lui répondit-il d’un ton fort sec.—En effet, beaucoup de gens m’ont assuré que vous me gardiez de vifs ressentimens. Je vous avoue que je suis très curieux et très impatient de savoir les raisons…—Croyez-vous que je me gênerai pour vous les dire?… Bonjour, Monsieur le chevalier, continua-t-il en me donnant la main. Hier vous avez dû recevoir de Versailles…—Oui, son brevet, interrompit Rosambert. Il l’a reçu.—Je l’ai reçu, Monsieur le marquis, et je suis bien sensible à cette preuve de votre…» Le comte, à mon tour, m’interrompit: «Faublas, c’est monsieur qui l’a demandé pour vous?—Oui, c’est moi. Qu’y a-t-il là qui doive vous faire rire?—Quoi! Monsieur! madame la marquise, de son côté, ne l’auroit pas un peu sollicité?—Pourquoi non? la marquise est une excellente femme, disposée à rendre service à tout le monde, à tout le monde, vous excepté!—J’en demanderai toujours la raison.—La raison?… Monsieur le comte, quand on se croit aimable au point de ne pas rencontrer de femme qui résiste, et qu’on en rencontre une sage, vertueuse, pleine d’amour pour son mari…—Pardon. J’en connois tant comme celle-là que je ne sais de laquelle vous me parlez.—De la mienne, Monsieur.—De la vôtre!… de la vôtre!—Oui. Quand on la rencontre, on échoue…—On échoue?… sans doute.—Alors il faut prendre patience.—Vous en parlez fort à votre aise, vous, Monsieur, qui n’échouez jamais.—Point de mauvaises plaisanteries, Monsieur le comte. Je n’ignore pas que vous avez été plus heureux que moi près d’une demoiselle…—D’une demoiselle? ah! oui, près de Mlle Duportail.—Duportail! ou point Duportail! vous avez beau ricaner! au moins pour me venger, moi, je n’ai pas fait de bassesse.—Ah! ménagez-moi. Au reste, expliquez-vous. Qu’appelez vous une bassesse?—Ce que vous avez fait à ma femme, Monsieur.—Eh bien! Monsieur, qu’est-ce que j’ai fait à votre femme? voyons si vous le savez.—Si je le sais! Le lendemain du jour que Mlle de Faublas avoit couché dans le lit de la marquise…—Mlle de Faublas! êtes-vous sûr?»

Je m’approchai de Rosambert et lui dis tout bas: «Mon ami, prenez garde que votre gaieté ne devienne excessive, et du moins, j’ose vous en supplier, ne compromettez pas Mme de B…» Le marquis cependant continuoit: «Le lendemain, pour vous venger, vous avez amené chez ma femme le frère sous les habits de la sœur.—Voyez comme je suis malin! s’écria le comte en éclatant de rire; de quelle espièglerie je me suis avisé contre madame la marquise! Voilà pourtant de mes tours! voilà…—Je crois, interrompit avec beaucoup de véhémence M. de B…, qui s’animoit visiblement, je crois qu’il ose encore se moquer de moi! Monsieur le comte, non content de cette première perfidie…—Vraiment! quand je m’en mêle…—Vous avez encore eu la méchanceté noire…—Diantre! ceci devient sérieux!—Oh! très sérieux. Et rira bien qui rira le dernier, Monsieur de Rosambert, car je n’aime pas les airs persifleurs, je vous en préviens.—Ni moi les airs menaçans, Monsieur le marquis! Mais voyons… voyons d’abord la méchanceté noire.—Oui, la méchanceté noire de prendre occasion de la présence du jeune homme déguisé pour faire à ma femme, devant moi, la scène la plus impertinente et la plus affreuse.—Oh! je le reconnois maintenant: je suis un… un malheureux!… un vrai démon!… un roué!—Riez, riez, Monsieur! mais, puisque vous avez exigé cette explication, et qu’au lieu d’avouer vos torts vous comblez la mesure, apprenez ce que je pense de votre conduite envers la marquise: je la crois indigne d’un homme d’honneur, et tout à l’heure, ajouta-t-il en portant la main sur son épée, tout à l’heure vous allez m’en faire raison.—Vraiment, voici le plus drôle! et, quoique beaucoup de gens pussent s’en étonner, je vous avoue que je m’y attendois.

—Eh! Messieurs! m’écriai-je, que voulez-vous faire? Je ne puis souffrir ce combat, Monsieur le marquis,… et vous, Rosambert, vous qui détestez les querelles, est-il possible que dans vos gaietés…

—Toujours, crioit M. de B…, toujours j’ai vu dans sa physionomie qu’il étoit un mauvais plaisant…—Mauvais! vous me piquez!—Mais je n’aurois pas cru qu’il fût un si méchant homme!—A la bonne heure! voilà qui est plus noble!—Il faut que je lui donne une bonne leçon qui le corrige…—Il est fâché tout à fait! tout à fait fâché! Je ne vous reconnois plus, Monsieur le marquis! j’avois, moi, toujours vu sur votre figure,… excepté pourtant certaine matinée où vous vouliez, à la Porte-Maillot, tuer le chevalier et le baron! et le comte! et tout le monde!… excepté ce matin-là, j’avois toujours vu sur votre figure que vous étiez le plus doux, le meilleur des hommes.»

A ces mots, prononcés du ton le plus moqueur, M. de B…, transporté de colère, mit l’épée à la main. Averti par je ne sais quel pressentiment funeste, je ne pus me défendre de quelque émotion à la vue de ce fer ennemi, de ce fer vengeur qui devoit, dans un instant, se rougir du sang de Rosambert, et bientôt, bientôt après, d’un sang plus précieux.

Je me jetai sur Rosambert: «Monsieur le marquis, de grâce, calmez-vous! Monsieur le comte, vous ne vous battrez pas! Je ne souffrirai pas que vous vous battiez!—Laissez donc, Faublas, me répondit celui-ci; je suis assez fâché d’y être obligé, mais c’étoit la chose inévitable. Au moins ce ne sera pas un duel,… une rencontre seulement, une rencontre. Et j’aurai su de monsieur une infinité de choses très plaisantes.—Si tu ne te mets promptement en garde, cria M. de B… tout à fait hors de lui-même, je dis partout que tu es un lâche, et en attendant je te coupe la figure.—Je te coupe la figure!» répéta Rosambert. Il se mit à rire: «Ce seroit dommage! on ne verroit plus dans mes traits les méchans tours que je me permets de jouer à cette femme… sage, vertueuse, pleine d’amour pour son mari; n’est-il pas vrai, Monsieur le marquis?»

Alors, pour se dégager de mes bras, Rosambert, toujours en riant, fit très lestement quelques pas en arrière, et du même temps il revint sur M. de B…, l’épée à la main.

Ils se battirent vigoureusement; ils se battirent pendant quelques minutes. Ah! que de malheurs m’eût épargnés la défaite du marquis! Ce fut le comte qui succomba. «Le Ciel est donc juste! s’écria M. de B… Périssent ainsi tous ceux qui m’outragent! tous ceux qui portent une physionomie trompeuse! Je vais, le plus tôt possible, ajouta-t-il, envoyer ici les secours nécessaires; restez auprès de lui. Voyez pourtant ce que c’est qu’une figure! comme la sienne est déjà changée!»

Il s’éloigna. Le comte, étendu par terre, me fit signe de me baisser pour l’entendre, et me dit d’une voix très foible: «Mon ami, je suis grièvement blessé; je ne crois pas que cette fois j’en revienne. Faublas, assurez au moins Mme de B… que je ne suis pas mort sans avoir éprouvé le sincère repentir de mes cruels procédés pour elle,… cruels!… plus que vous ne pensiez… Faublas, il est trop vrai que…» Rosambert ne put achever, il perdit connoissance.

Je tâchois, avec plusieurs personnes attirées par le bruit du combat, je tâchois d’arrêter le sang de mon malheureux ami, quand les chirurgiens arrivèrent. On se hâta de le transporter chez lui. Quel spectacle pour sa jeune femme! La plaie fut examinée; nous n’obtînmes des chirurgiens que cette réponse inquiétante: «On ne peut rien dire que le troisième appareil ne soit levé.»

Je rentrai chez moi, l’imagination remplie de funestes images. «Mon père, il est mourant!—Qui?—M. de Rosambert. Le marquis vient de lui donner un affreux coup d’épée.—Le marquis! répondit le baron; puisse-t-il au moins n’en plus donner à personne!… Cet événement est triste,… et fatal, fatal! Il va ramener sur vous l’attention générale.—O mon frère! me dit Adélaïde en adoucissant par de tendres caresses sa réflexion cruellement juste, mon frère, je ne sais pas précisément quelle conduite vous tenez; mais je vois depuis quelque temps qu’il ne vous arrive que des malheurs.»

Qu’elle fut longue pour moi la nuit qui vint succéder à cette fâcheuse soirée! quels songes terribles troublèrent mon pénible assoupissement! Aussitôt que je fermois les yeux, je ne voyois plus que des objets d’horreur. Des épées suspendues sur ma tête! mes habits teints de sang! le ciel en feu! je ne sais quel fleuve débordé roulant avec mille débris un cadavre! Partout la mort autour de moi! Je m’éveillois le cœur serré, le visage couvert de sueur. Et, pour écarter de si épouvantables images, je tâchois de porter toutes mes pensées sur le jour fortuné qui m’alloit luire, sur ce vendredi si impatiemment attendu, qui devoit m’offrir quelques doux momens dans la société du vicomte de Florville, et les plus vifs plaisirs dans les bras de mon Éléonore. Mais en vain je m’efforçois de guérir une imagination frappée des plus sinistres pressentimens; elle repoussoit toute idée consolante, mon âme étoit profondément triste. Hélas! il vint en effet trop tôt, ce vendredi qui sembloit ne me promettre que du bonheur! il vint en effet trop tôt, cet affreux jour, suivi d’un jour plus affreux!

Dès le matin j’allai chez monsieur le comte, il avoit fort mal passé la nuit; j’y retournai l’après-dîner, on venoit de lever le premier appareil, et l’on n’osoit point encore assurer que la blessure ne seroit pas mortelle.

A sept heures du soir, je quittai Rosambert pour courir à la rue du Bac. Je n’y vis point le vicomte de Florville; ce fut Mme de B… que j’y trouvai, Mme de B…, comme aux jours de Longchamps, dans tout l’éclat de sa parure. Qu’elle étoit belle!

Emporté par le premier transport de mon admiration, j’allai tomber à ses genoux, et la marquise, paroissant m’y contempler avec moins d’orgueil que de plaisir, avec une plus douce ivresse que celle dont le seul amour-propre est la cause, la marquise ne se pressa pas de me relever.

«Ma belle maman, n’est-ce pas bien imprudent à vous d’être venue dans ce costume si remarquable?—Valoit-il mieux ne pas venir? répondit-elle. J’arrive de Versailles dans mon wiski; le seul Després m’a ramenée: il faisoit nuit d’ailleurs, et je ne suis pas entrée par la rue du Bac.—Il y a donc une porte dérobée?—Oui, mon ami.

—Ma belle maman, permettez-moi de vous assurer de toute ma reconnoissance; les papiers que vous m’aviez promis…—Ont-ils produit l’effet que nous en attendions?…—Oui; mon père ne songe plus à voyager avec moi; cependant une chose encore m’inquiète, je vous l’avoue: c’est d’être obligé de quitter Paris si vite. Ne seroit-il pas possible de différer quelques jours?—Au contraire, s’écria-t-elle; je crains bien que vous ne receviez incessamment l’ordre de partir encore plus tôt. Il court un bruit de guerre; la plupart des officiers ont déjà rejoint; ce n’est qu’avec beaucoup de peine que j’avois obtenu pour vous ce retard d’une quinzaine.—Mon Dieu! comment ferai-je donc pour…» Elle m’interrompit vivement: «Vous ne me parlez pas du malheureux événement de la soirée d’hier?—Maman, vous semble-t-il en effet malheureux?—Pouvez-vous me le demander? Étoit-ce de la main de M. de B… que Rosambert devoit mourir? J’aurai donc impunément souffert l’outrage de ses calomnies et la flétrissure de ses embrassemens! il ne m’aura donc pas été permis de lui arracher devant vous, avec le tardif remords de son dernier crime, l’aveu de toutes ses impostures! La fortune encore une fois a trahi mon courage et mes espérances.—N’accusez pas la fortune. Votre courage fut récompensé par le succès du combat de Compiègne, et dans la rencontre d’hier toutes vos espérances ont été remplies.—Remplies!—Apprenez ce que m’a dit le comte prêt à s’évanouir: Faublas, assurez au moins Mme de B… que je ne suis pas mort sans avoir éprouvé le sincère repentir de mes cruels procédés pour elle,… cruels! plus que vous ne pensiez;… il est trop vrai que…—Que…?—Ma belle maman, monsieur le comte n’a pas eu la force d’achever.—Il n’a pas eu la force d’achever! Vous cependant, Faublas, comment avez-vous interprété cette involontaire réticence?—Le sens ne m’en paroît pas équivoque.—Eh bien?—J’ai compris qu’il vouloit m’avouer que jamais il n’avoit possédé… votre personne,… votre personne, avec votre amour, j’entends.—Avouer! s’écria-t-elle en prenant mes mains dans les siennes: vous croyez donc que c’est hier qu’il vous a dit la vérité?—Je vous assure, maman, qu’il me seroit cruel de n’en être pas persuadé.» Elle porta ma main sur son cœur: «Vous le croyez!… Faublas! mon ami!… sentez, sentez ces battemens… Voilà depuis six mois le seul moment de joie qui m’ait été donné… Laissez, mon cher ami, laissez couler mes larmes. Depuis si longtemps celles que je verse ont tant d’amertume! Je trouve à celles-ci tant de douceur! Laissez, laissez couler mes larmes! Elles me soulagent d’un fardeau qui commençoit à m’accabler… Ah! pourtant, Faublas, quelle félicité plus grande, si j’avois pu moi-même dans le sang de mon ennemi laver mes injures, mériter ainsi d’obtenir à tes propres yeux ma réhabilitation complète!… Que dis-je? ajouta-t-elle en posant sur mes lèvres ses lèvres brûlantes: qu’importe ma vengeance? Ne suis-je pas désormais pleinement justifiée? Ne me dois-tu pas toute ton estime, et même une tendresse égale…» Enivré de ses caresses, je lui prodiguois les miennes. «Eh bien! soit! s’écria-t-elle en s’y livrant tout entière; qu’enfin l’amour, l’invincible amour l’emporte! Depuis deux mois j’oppose toute la résistance dont une mortelle est capable. Il m’a vingt fois arraché mon secret! qu’il triomphe aussi de mes résolutions! qu’il me rende avec l’amant idolâtré quelques momens d’un suprême bonheur, fallût-il les acheter encore de plusieurs siècles de tourmens! dussé-je entendre un ingrat, jusque dans mes bras, appeler Sophie et regretter Mme de Lignolle! dussé-je enfin quelque jour payer de ma vie…»

Elle n’en dit pas davantage, je venois de la porter sur un lit de délices, où nos âmes se confondoient. Quelle imprévue catastrophe alloit nous tirer de notre ravissante extase, pour faire succéder aux gémissemens de l’amour les cris de la rage et de la douleur!

La porte de la chambre où nous étions ayant été brusquement ouverte: «Maintenant le croyez-vous?» dit Mme de Fonrose à M. de B…

Celui-ci, ne pouvant plus douter de son malheur, devint furieux. Il se précipita, l’épée à la main, sur un homme sans armes, et qui, d’ailleurs surpris dans le plus grand désordre, étoit absolument hors de défense. La marquise, trop prompte, ma trop généreuse amante, se jeta devant le glaive menaçant; le marquis frappa… Grands dieux! Mme de B… cependant résista d’abord à la violence du coup, et dans l’instant même, ayant tiré de sa poche deux pistolets chargés, elle étendit la baronne à ses pieds; elle dit à son mari: «Vous venez d’attenter à ma vie, je suis maîtresse de la vôtre: je ne prétends pas venger ma mort, qui sans doute est prochaine; mais, ajouta-t-elle en s’appuyant sur moi, je vous déclare que je suis contre tous déterminée à le sauver.»

Quoique je fisse de grands efforts pour la retenir, elle tomba sur ses genoux, s’appuya sur sa main droite et me présenta le pistolet qu’elle tenoit encore de la gauche: «Tenez, Faublas!… Et vous, Monsieur de B…, si vous faites un pas vers lui, qu’il vous… arrête.» A peine avoit-elle dit qu’elle se renversa dans mes bras, où elle perdit connoissance.

Le marquis ne songeoit plus à menacer ma vie; déjà sa fatale épée lui étoit échappée des mains. «Malheureux! s’écrioit-il avec tous les signes du plus grand désespoir: qu’ai-je fait? où fuir? où me dérober à moi-même?… Ne l’abandonnez pas, vous autres; prodiguez-lui tous vos secours. Mon Dieu, comment sortir d’ici?»

Il étoit si troublé qu’il eut en effet beaucoup de peine à trouver la porte.

Cependant Mme de Fonrose, dont la mâchoire inférieure étoit toute fracassée, poussoit d’horribles cris. Il accourut une foule de gens que je ne connoissois pas, que je voyois à peine. Plusieurs chirurgiens arrivèrent. La baronne fut aussitôt reportée chez elle; mais, pour l’infortunée marquise, on n’osa pas risquer le transport. Nous la prîmes à quatre. Nous la portâmes mourante sur ce même lit où quelques minutes auparavant… O dieux! dieux vengeurs! si c’est une justice, elle est bien cruelle!

La profonde blessure étoit au sein gauche, près du cœur. Mme de B… ne passeroit peut-être pas la nuit. On lui mit le premier appareil; alors elle revint de son long évanouissement. «Faublas, dit-elle, où est Faublas?—Me voilà. Me voilà désespéré…—Madame, s’écria le premier chirurgien, ne parlez pas.—Dussé-je tout à l’heure mourir, répliqua-t-elle, il faut que je lui parle»; et d’une voix éteinte elle balbutia ces mots entrecoupés: «Mon ami, vous reviendrez; vous ne laisserez pas des gens indifférens me fermer les yeux; vous recevrez mes derniers aveux et mon dernier soupir. Mais quittez-moi pour quelques minutes, courez; la lettre de cachet va sans doute arriver de Versailles: courez, sauvez l’infortunée comtesse, s’il en est temps encore.»

Aussitôt je m’élance; je ne marche pas, je vole dans les rues. Mon Éléonore, ils l’enfermeroient! il faudra d’abord qu’ils m’arrachent la vie! Mais, si déjà l’ordre barbare est exécuté; s’il est exécuté, c’en est fait, plus de ressource, plus d’espoir! La comtesse, également impatiente et sensible, ne pourra pas, seulement huit jours, supporter l’esclavage et l’absence, la mère et l’enfant périront!… et moi malheureux! je serois donc obligé de leur survivre? Moi! qui pourroit m’empêcher de les suivre au tombeau?»

Plein de ces idées si tristes, j’arrive à l’hôtel de Mme de Lignolle. Sans m’arrêter devant la loge du suisse, je crie: «La Fleur!» En un instant je passe, je traverse la cour, je me précipite sur l’escalier dérobé, je frappe à la petite porte de Mlle de Brumont. On accourt, on ouvre: quel bonheur! c’est la comtesse! Un cri de joie m’échappe, elle y répond par un cri de joie: «Déjà! mon ami.—Mon Éléonore, je tremblois qu’il ne fût trop tard. Viens.—Où cela?—Viens avec moi.—Comment?—Viens vite. Ta liberté est menacée.—Ma liberté! Je ne verrois plus mon amant!—Que cherches-tu?—Mes diamans.—Ils sont chez moi; tu ne les as pas remportés.—Ma tante.—Où est-elle?—Dans le salon.—Cours lui dire adieu… Mais non, Mme d’Armincour voudroit t’emmener avec elle, c’est avec moi qu’il faut venir. D’ailleurs, les frayeurs de la marquise pourroient nous découvrir, il vaut mieux qu’elle ignore pendant quelque temps ce que tu seras devenue. Mais viens vite, hâtons-nous, il n’y a pas un moment à perdre.»

Nous descendons sans bruit. Favorisée par la nuit, la comtesse se glisse jusques auprès de la porte cochère. Alors, ayant pris la précaution d’enfoncer mon chapeau sur mes yeux, je frappe au carreau du suisse. «C’est moi qui viens de parler à La Fleur, tirez le cordon.» Le domestique, préoccupé de sa partie de cartes, obéit machinalement. Mme de Lignolle est dans la rue; je m’élance après elle. Mon Éléonore saisit mon bras et presse sa marche autant qu’il est possible. Nous n’osons dire un mot; tout ce qui passe autour de nous cause nos mortelles inquiétudes: ainsi, tourmentés de mille craintes, mais encore soutenus par le plus doux espoir, nous gagnons la place Vendôme.

Ce fut par la porte du jardin que nous entrâmes à l’hôtel, et, comme nous nous jetâmes aussitôt dans le petit escalier, personne ne put nous apercevoir, excepté Jasmin.

Mon domestique apporta des bougies. «Bon Dieu! dit Mme de Lignolle, j’ai du sang sur les mains!… Faublas, les vôtres en sont pleines!» Je ne puis retenir un cri d’horreur, et tout à coup fondant en larmes: «Ce sang, c’est le sang d’une amante! Dans quels momens tu viens unir tes destinées aux miennes! Éléonore, ma chère Éléonore, veille sur toi! prends garde! je suis environné des vengeances du Ciel. La mort, autour de moi, frappe ou menace les objets les plus chers à mon cœur. Veille sur toi! ce sang, c’est celui d’une amante!

—Quels discours, Faublas, et quel désespoir! vous me glacez d’effroi.—Mon amie, ce sang, c’est celui d’une amante. La marquise…—S’est poignardée!—Non. Son mari…—Ah! le cruel!—Mourante, elle a rassemblé ses forces pour m’avertir du péril auquel tu restois exposée…—Que je la remercie!—Et pour me supplier de revenir bientôt recevoir son dernier soupir.—Pauvre femme!… il y faut courir, mon ami; tiens, j’y vais avec toi.—Impossible! tant de gens qui te menacent! tant de monde auprès d’elle!—Eh bien donc, va seul, va consoler ses derniers momens… Mais ne restez pas longtemps chez elle… Faublas, tu lui diras que ma haine est éteinte,… que je suis profondément affligée de son infortune,… que je voudrois pouvoir…—Oui, mon Éléonore, je lui dirai que tu as un excellent cœur.—Mais revenez bien vite, ne me laissez pas ici.—Bien vite, le plus tôt possible. Jasmin, comme il se pourroit que mon père voulût monter chez moi, faites passer Mme de Lignolle au fond de l’appartement, dans le boudoir… Que M. de Belcour ne la découvre pas! que personne ne puisse l’entrevoir! Jasmin, je vous confie madame la comtesse, je vous la recommande, vous me répondez d’elle, et songez qu’il y va de ma vie.»

Il n’y a qu’un pas de la place Vendôme à la rue du Bac; aussi je ne mis qu’un moment à retourner près de la marquise.

Un homme et plusieurs femmes environnoient son lit. «Que tout le monde se retire», dit-elle en me voyant entrer. Le médecin lui représenta qu’elle ne devoit pas parler. «Un dernier entretien avec lui, répondit-elle, vous me gouvernerez ensuite comme il vous plaira. Qu’on nous laisse seuls.» Il voulut répliquer: un ordre absolu lui ferma la bouche.

«Est-elle sauvée, mon ami?—Elle est chez moi.—Ne l’y gardez pas longtemps. Au reste, Després, chargé de mes instructions secrètes, vient de partir pour Versailles: tant qu’un souffle de vie me restera, ne craignez plus rien pour la comtesse.»

Mme de B… garda quelque temps un morne silence, puis elle fixa sur moi ses regards pleins de larmes; et, m’ayant fait signe d’apporter ma main dans la sienne: «Eh bien! Faublas, me dit-elle, n’admirez-vous pas ma triste destinée? Autrefois, à ce village d’Hollris, vous m’avez vue sur un lit d’opprobre, aujourd’hui vous me voyez au lit de la mort; et le plus cruel revers, aujourd’hui comme autrefois, a renversé tous mes projets à l’instant marqué pour leur exécution. Maintenant aussi, comme alors, je veux vous dévoiler toute mon âme; et, quand vous m’aurez entendue, quand vous me connoîtrez tout entière, quand surtout vous aurez comparé mes passagers plaisirs et mes tourmens durables, mes premières foiblesses et mes derniers combats, mes bonnes résolutions et mes desseins condamnables, enfin mes erreurs et leur châtiment; quand vous aurez tout comparé, Faublas, vous oserez, je n’en doute pas, affirmer que votre amante, ayant vécu toujours plus malheureuse que coupable, est morte encore moins digne de blâme que de pitié.

«Pourquoi rappellerois-je ici le bonheur des premiers temps de notre liaison? Il est vrai qu’alors ton amante eut quelques beaux jours; mais qu’ils furent promptement empoisonnés par de vives alarmes, promptement suivis de votre inconstance et de mon désastre complet! Ah! qui voudroit du même prix payer les mêmes jouissances? Qui? moi, Faublas; moi qui, prête à périr, me sens encore brûlée du feu dont je fus consumée sans cesse. Mais dans le monde entier je serois apparemment la seule. Va, je n’ai point oublié ton amour naissant pour Sophie, l’époque fatale de son enlèvement, le jour plus funeste où je vis mon amant avec ma rivale au pied des autels, et les horreurs de cette nuit où, par le plus lâche des attentats, ton perfide ami combla mon avilissement et commença mes véritables infortunes. Faublas, je te le jure à mon heure suprême, et j’en atteste le Dieu qui m’attend: Rosambert a mérité la mort. Rosambert, avant de me flétrir à tes propres yeux, m’avoit indignement calomniée. Il est vrai que, séduite par quelques-unes de ses qualités brillantes, je lui donnois plus d’attention qu’à tout autre, une préférence marquée sans doute. Il avoit pu concevoir de grandes espérances, j’ai lieu de croire que l’événement ne les eût jamais justifiées. Je n’entends pas ici, Faublas, te parler de mes principes, de ma pudeur, de ma sagesse, de toutes les vertus auxquelles on a prudemment condamné mon sexe; je n’en ai seulement pas avec toi conservé l’apparence! Que te dirai-je, mon ami? Placée par le hasard dans un rang élevé, j’avois encore reçu de la nature un esprit inquiet, une âme ardente; j’étois née peut-être pour les crimes de l’ambition: je te vis, tu m’entraînas, je me plongeai dans tous les égaremens de l’amour.

«Oui, ce fut par un crime que Rosambert, à Luxembourg, renversa mes desseins. Mes desseins, je le sais, pouvoient paroître coupables; mais au moins n’étoient-ils pas de ceux dont se fût avisée une amante sans générosité, sans courage, une vulgaire amante modérément éprise d’un homme ordinaire. Rosambert les renversa tous. Il me sembla que désormais je ne pouvois remettre en vos bras une femme tombée dans le mépris d’elle-même; et dès lors, présumant trop de mes forces, ou plutôt ignorant encore l’irrésistible empire d’une passion, croyant maîtriser les grands intérêts du cœur comme je gouvernois de petits intérêts de cour, je jurai, vous l’entendîtes, je jurai de ne plus vivre que pour ma vengeance et votre avancement.

«D’abord, il fallut vous tirer d’une prison d’État, où vous n’eussiez pas langui pendant quatre mois, si mes ennemis rassemblés n’eussent de mille manières contrarié mes démarches. Enfin, M. de ***, porté par mes efforts à la place éminente qu’il occupe aujourd’hui, M. de *** fut cependant assez ingrat pour mettre à votre délivrance une condition qui faillit la rendre impossible. Jugez si le sacrifice demandé me sembloit pénible! Il s’agissoit de vous rendre au monde, et je balançai plusieurs jours. Mon ami, je vous le répète, je ne prétends vous vanter ici ni ma vertu, ni la vertu des femmes: quelle différence pourtant entre les principes, les penchans, les passions des deux sexes! Et que tu es loin de l’amour que je te porte, toi surtout, Faublas, toi qui, pouvant te partager entre plusieurs amantes, trouves encore des charmes à la possession du premier objet que le hasard te livre! Ah! combien, au contraire, Mme de B…, déjà si malheureuse d’avoir été, pour sa justification complète, obligée d’avouer les droits d’un époux et de remplir avec lui de rigoureux devoirs, ressentit une plus mortelle douleur, le jour, le jour fatal qu’il lui fallut, pour te sauver, s’aller abandonner aux effrénés désirs d’un amant sans délicatesse, aux tendresses cruelles d’un homme indifférent! Oui, mon ami, oui, M. de *** m’a possédée. Ce n’étoit qu’à mon heure dernière que je devois te faire un aveu semblable, et néanmoins, parmi tant d’autres preuves de mon attachement sans bornes, regarde ce honteux dévouement comme la plus grande.

«Tu devins libre, j’osai te revoir, je l’osai! ce fut ma première faute, elle prépara mes derniers égaremens et ma fin tragique.

«Quatre mois d’absence m’avoient apparemment guérie d’un amour fatal: au moins je m’en flattois quand je vous appelai chez Mme de Montdésir; au moins, dans notre première entrevue, je me sentis bien moins qu’autrefois émue de ta présence: je te parlai de Justine sans dépit, de la comtesse sans beaucoup d’aigreur, de Sophie sans trouble, sans colère, sans aucun mouvement jaloux. Je t’annonçai, dans la sincérité de mon cœur, de louables résolutions que je croyois devoir être immuables. Enfin, je te quittai, m’applaudissant de n’avoir plus que de l’amitié pour toi… Insensée, comme je m’abusois! le feu mal éteint couvoit sous la cendre, une étincelle alloit s’échapper, qui recommenceroit l’incendie.

«Souvenez-vous, souvenez-vous du jour que, prête à partir pour Compiègne, je vous fis mes adieux. Jusqu’alors, en préparant le châtiment de Rosambert, je n’avois éprouvé que le désir de la vengeance: vous me fîtes connoître la crainte de la mort. Cette idée soudaine qu’il étoit possible que bientôt nous fussions à jamais séparés me glaça d’épouvante. Tout à coup il me parut moins désirable d’accomplir ma vengeance contre un ennemi; mais aussi je me sentis plus impatiente d’obtenir ma réhabilitation aux yeux de mon amant. Cependant les terreurs nouvelles qui venoient de m’étonner, les irrésolutions momentanées qu’elles avoient produites, mes agitations encore violentes, le trouble de mes sens, le trouble de mon cœur, tout me dit assez qu’en attaquant les jours de Rosambert, je devois surtout songer à défendre les miens; que maintenant il s’agissoit moins de triompher que de ne pas mourir; qu’avant tout il falloit m’efforcer de vivre, de vivre afin de t’adorer.

«Comment aurois-je pu m’aveugler encore sur mes véritables dispositions, puisque, même à Compiègne, dans le moment d’ivresse qui suivit ma victoire, mon secret m’échappa devant la comtesse et devant vous? Ce fut pourtant sans y réfléchir, ce fut par un instinct de jalousie renaissante, que, vous voyant sur le point de rejoindre ma plus dangereuse rivale, je vous conseillai de rentrer dans Paris avec Mme de Lignolle. Alors, sans me rendre un compte fidèle de mes sentimens, je démêlai seulement, à travers une foule d’idées contraires, que je m’étois étrangement trompée moi-même quand je vous avois promis de vous rendre Sophie et de vous voir tranquillement lui prodiguer vos tendresses. Je reconnus qu’une femme, pour avoir donné le courageux exemple d’une entière abnégation de soi-même, ne devoit pas se flatter d’atteindre à l’effort plus héroïque d’un absolu dévouement. Je reconnus que telle amante, capable de renoncer à son propre bonheur, pouvoit cependant n’avoir pas assez de force pour souffrir le bonheur d’une autre. Je le reconnus, je m’en indignai, j’en frémis; mais enfin, sans oser d’ailleurs former pour l’avenir aucun projet déterminé, je m’arrêtai du moins à celui de retarder présentement une réunion dont la seule idée faisoit mon secret désespoir.

«Aussitôt Després fut envoyé de Compiègne à Fromonville pour avertir M. Duportail de votre prochaine arrivée, et pour multiplier les obstacles autour de vous, si la comtesse vous permettoit d’aller à la poursuite de votre épouse… Faublas, je vous vois pâlir et trembler!… O toi que j’ai trop aimé, ne va pas me haïr! ô toi, l’auteur de mes égaremens, ne leur refuse pas quelque indulgence! Trop heureuse, crois-moi, trop heureuse la femme sensible à qui le favorable amour n’ordonna que des démarches peu condamnables, qui n’eut jamais besoin de trahir un ingrat, ni de persécuter des rivales, hélas! et qu’un premier pas vers l’abîme n’entraîna point dans ses plus grandes profondeurs!

«Si tu pouvois te faire une idée de ce que j’ai souffert à cette auberge de Montargis, à ce château du Gâtinois surtout, à ce fatal château de la comtesse! Inconcevable jeune homme, comment donc pouvez-vous allier tant d’inconstance et tant de sensibilité, tant de douceur et tant de barbarie! Votre Sophie ne vous étoit pas moins chère, et vous adoriez Mme de Lignolle! Oui, déjà, j’en fus témoin! déjà vous l’adoriez! L’ingrat! et, dans le délire de sa fièvre, il prononçoit aussi souvent que le mien le nom de son Éléonore. Le cruel! et, dans ses momens de raison, il me faisoit, à moi, la confidence de tout l’amour dont il brûloit pour elle! Ainsi ce n’étoit point assez de trembler pour les jours de mon amant, de le trouver dans une maison détestée, de voir une autre femme lui donner les soins qu’avec tant de plaisir je lui eusse seule prodigués, je devois encore de la bouche même d’un infidèle…! Mais écartons ces souvenirs terribles. Qui m’eût dit pourtant, qui m’eût dit qu’alors je ne mourrois pas de douleur, parce que j’étois réservée à beaucoup d’autres épreuves non moins insupportables, parce qu’il falloit que toutes les horreurs de ma destinée s’accomplissent?

«Faublas, mon portefeuille est là. Cherchez-y cet écrit funeste qui précipita mes plus fatales résolutions. Reprenez la lettre de votre beau-père, reprenez-la. Je la sais tout entière et n’en ai plus besoin. Quelle lettre! grands dieux! comme j’y suis traitée! que de crimes on osoit me supposer, dont l’idée ne m’étoit seulement pas venue! quel avenir on m’annonçoit! quel épouvantable avenir que je n’avois pas encore mérité! Le profond sentiment d’une injustice irrite un esprit fier, et trop souvent le porte aux extrémités les plus inexcusables. J’en fis malheureusement l’expérience: Mlle de Pontis partageant un amant banal et le mépris public avec la marquise de B…! Va, Duportail, tu la connois bien peu, cette marquise de B… que ta fureur accuse! Elle ne fut jamais passionnée ni généreuse à demi. Ce n’étoit point pour partager Faublas qu’elle courut le chercher à Luxembourg! Ce n’étoit point pour le disputer à Sophie qu’ensuite elle lui permit de l’aller rejoindre! Ta haine cependant est la récompense des sacrifices qu’elle a déjà faits, et, pour prix des pénibles combats qu’elle livre encore chaque jour, tu lui promets, avec le mépris public, d’inévitables malheurs. Va! je le savois que ta fille et toi vous me détestiez; que les hommes condamnoient sévèrement sur les apparences et ne revenoient pas de leurs jugemens; que la fortune, inflexible comme eux, ne révoquoit point ses arrêts, et qu’un grand revers étoit trop souvent le gage d’un revers plus grand. Je le savois. Mais toi-même assures que vos communes persécutions ne finiront point. Eh bien! ne pouvant m’en prémunir, je les justifierai. Duportail, je suis lasse de ne m’imposer que des privations sans dédommagement, je suis lasse de m’immoler pour des ingrats. Puisque je ne dois plus rien espérer, puisqu’il ne me reste plus rien à perdre, je veux du moins retirer quelque fruit de mon déshonneur qui fait ta joie: je veux que l’amour revienne abréger ma vie dont tu demandes la fin. Tu verras ce que la marquise environnée d’ennemis peut encore entreprendre! Tu verras si je suis femme à partager un amant!

«Ainsi, Faublas, ainsi dans mon désespoir je jurai que Sophie ne vous seroit point rendue, et que Mme de Lignolle aussi connoîtroit à son tour les tourmens que depuis trop longtemps j’endurois.

«Obligée de vous laisser entrer à Paris, je devois le plus tôt possible vous en éloigner, de peur qu’un hasard fatal à mes nouveaux desseins ne vous fît découvrir que votre beau-père étoit encore revenu chercher un asile dans la capitale…—Quoi! ma Sophie…—De grâce, s’écria Mme de B…, ne m’interrompez pas. L’ardente fièvre qui me soutient peut tout à coup s’éteindre, et je n’aurois plus la force de vous parler. Ne m’interrompez pas; tâchez surtout, tâchez de dissimuler votre cruelle joie: prenez pitié de l’état où je suis.

«Écoutez, reprit-elle: M. Duportail fuyoit de Fromonville avec votre épouse et deux étrangères que je ne connois point. Després chargea l’un des miens de rester à Puy-la-Lande, afin de s’arranger de manière que vous n’y trouvassiez pas de chevaux; Després ne cessa pas de poursuivre votre beau-père. Celui-ci, laissant à quelque distance de Montargis les deux inconnues continuer la même route, mit pied à terre avec sa fille, et, s’étant jeté dans un chemin de traverse, il vint reprendre la poste à Dormans, et le chemin de Paris par Meaux. Ce fut à Bondy qu’on perdit ses traces. Votre beau-père est certainement dans la capitale; mais je ne sais comment il a trouvé l’impénétrable retraite où depuis plus d’un mois il échappe à toutes mes recherches.

«Cependant il ne falloit qu’un hasard imprévu pour vous découvrir ce que je cherchois inutilement; je devois donc me hâter de vous donner un état qui vous forçât de quitter Paris et de vivre dans une province éloignée, où je me flattois de vous rendre bientôt votre exil agréable: je vous fis capitaine au régiment de ***.

«Mme de Fonrose, malheureusement placée entre la comtesse et le baron, pouvoit doublement contrarier mes desseins; il ne me fut pas malaisé de commencer sa rupture avec Mme de Lignolle, et de déterminer M. de Belcour à quitter son indigne maîtresse.

«Je nourrissois toujours de justes projets de vengeance contre mon plus cruel persécuteur. Je ne désespérois pas de l’obliger, sous quelques jours, à me combattre encore, et si, comme la première fois, je ne portois qu’un coup mal assuré, si Rosambert échappoit à la mort, au moins je pourrois peut-être lui arracher l’aveu de ses impostures, recouvrer ainsi toute votre estime, et reprendre à mes propres yeux quelque valeur. Cependant, comme votre ami ne pardonneroit sûrement pas à Mme de B… les excès dont il s’étoit rendu coupable envers elle, il me parut d’abord indispensable d’éloigner de vous ce conseiller perfide, et d’essayer de mettre fin aux plaisanteries dont il ne cessoit d’outrager l’hymen en général, et quelques époux en particulier; je lui fis donner Mlle de Mésanges et l’ordre de rejoindre son régiment.

«Une ennemie infiniment redoutable me restoit encore: c’étoit cette Mme de Lignolle, que j’aurois beaucoup aimée, si vous ne me l’aviez pas donnée pour rivale. La Fleur, qui m’étoit vendu, le traître La Fleur me faisoit tous les jours des rapports dont mon inquiétude s’augmentoit sans cesse. Il devenoit pressant d’élever entre la comtesse et vous des obstacles à jamais insurmontables. Je fis venir le capitaine; il se hâta de solliciter à Versailles une lettre de cachet qu’on tenoit toute prête: Mme de Lignolle alloit être arrêtée.

«Faublas, pourquoi cette agitation si vive? pourquoi cette pâleur soudaine? Vous m’accusez d’avoir été cruelle envers votre Éléonore! Attendez, mon ami; si vous me jugez précipitamment, vous me jugerez avec trop de rigueur. Demain, le capitaine recevoit l’ordre de retourner à Brest et de s’y rembarquer. La comtesse perdoit sa liberté pendant quelques jours seulement. On devoit bientôt lui donner pour prison la terre que sa tante possède en Franche-Comté. Rien, je vous le proteste, n’eût été négligé pour défendre cette malheureuse enfant du ressentiment de ses deux familles. Mais, après l’éclat de sa détention, vous n’auriez jamais pu la revoir, et je m’étois réservé d’ailleurs plusieurs moyens de vous en empêcher.

«Enfin, vous partiez pour Nancy; c’étoit dans ses environs que nous allions nous rencontrer, c’étoit sous l’heureux ciel de la Lorraine que je devois retrouver mon amant et mes beaux jours. Que de vains projets! Ah! malheureuse! quand j’espérois te consacrer ma vie, la mort m’attendoit. L’épée fatale du marquis, après m’avoir enlevé ma victime, est venue jusque dans tes bras frapper la sienne. C’en est donc fait! Je vois ma tombe entr’ouverte, il y faut descendre à vingt-six ans.

«Voilà pourtant où m’aura conduite une passion trop tard combattue! Puisse du moins mon exemple avertir la foule des infortunées menacées d’un destin pareil! Puisse-t-il, dans le grand nombre, en sauver quelques-unes! Qu’on leur apprenne à toutes mes premières foiblesses et mes premiers revers, mon inutile résistance, mes coupables desseins et ma fin déplorable. Qu’elles sachent que l’amour ne me donna pas un instant de félicité qui n’eût été précédé des plus vives inquiétudes, accompagné des plus grands dangers, suivi des plus irréparables malheurs. Qu’elles le sachent, et que, remplies d’un effroi salutaire, elles s’arrêtent, s’il est possible, sur le penchant du précipice où j’aurai péri.

«Et, pour qu’elles puissent concevoir le suprême pouvoir de cet amour qui m’entraîna, toi, Faublas, que j’aurai peut-être étonné jusque dans mes derniers momens; toi, mon amant toujours idolâtré, dis-leur que ma réputation, mes richesses, mon rang, ma beauté, perdus sans retour, ne me coûtèrent pas un regret; mais que notre éternelle séparation fit mon désespoir. Dis-leur néanmoins que, prête à te quitter, je me suis estimée trop heureuse d’avoir pu sauver, aux dépens de mes jours, tes jours plus chers; trop heureuse d’avoir pu, du moins encore une fois, t’appartenir, et dans un dernier embrassement calmer un peu l’ardeur du feu dont j’étois consumée, de ce feu dévorant qui ne devoit s’éteindre qu’avec…»

Elle n’acheva point, elle tomba dans une extrême foiblesse.

Le médecin accourut à mes premiers cris: il me supplia de me retirer si je ne voulois pas, me répéta-t-il plusieurs fois, hâter l’instant fatal.

A mon retour, Mme de Lignolle s’écria: «Vous avez été bien longtemps: est-elle morte?—Non, mon ami.—Non? tant pis.—Comment!—Sans doute: je n’y ai pas songé d’abord! Son mari l’a tuée, parce qu’il vous a surpris me faisant avec elle une infidélité.»

J’eus beaucoup de peine à rassurer la comtesse. Enfin la pitié qu’elle devoit aux infortunes de Mme de B… rentra dans son cœur; et, la situation critique où elle se trouvoit elle-même sollicitant toute son attention, nous songeâmes aux moyens de prévenir les malheurs qui nous menaçoient. Une heureuse nuit nous fut encore permise, pendant laquelle mon Éléonore, en ne cessant de me prouver sa tendresse, ne cessa de m’entretenir de son enlèvement, qui devenoit indispensable. Nous convînmes que, dans la journée prochaine, je ferois tous les préparatifs nécessaires, et que la nuit suivante verroit notre fuite. Toujours pleine de confiance, Mme de Lignolle se croyoit déjà loin de sa patrie; et moi, le cœur navré d’un profond chagrin, l’esprit encore agité de mes irrésolutions secrètes, je n’envisageois qu’en tremblant le douteux avenir, je n’osois porter mes regards sur le présent, trop certain. O Madame de B…, je vous voyois sans cesse au lit de la mort! O mon père! ô ma sœur! ô ma Sophie! je faisois d’inutiles efforts pour écarter votre souvenir qui m’obsédoit.

L’aurore enfin parut. Un affreux spectacle, un sinistre augure, devoient commencer le plus malheureux de mes jours. Quand j’entrai chez la marquise, elle avoit les yeux égarés, et, d’une voix très brève, elle disoit: «Oui, voilà mon tombeau. Mais cet autre, à qui le destinez-vous? Où est Faublas? s’écria-t-elle plusieurs fois en me regardant; où est Faublas? courez, avertissez-le que mes ennemis veulent l’assassiner, que le marquis et le capitaine… Le capitaine!… Il approche! il traîne… Ah! pauvre petite! Viens donc, Faublas! vite! Que fais-tu? Qui t’arrête? Viens donc la secourir!… Il n’est plus temps, c’en est fait!… Dieu! grand Dieu! c’étoit pour elle qu’ils creusoient cette tombe à côté de la mienne!»

Mme de B…, violemment agitée, avoit trouvé la force de se mettre sur son séant; et, comme on accouroit pour l’obliger à prendre une autre situation, elle retomba. Je l’entendis encore murmurer quelques discours sans suite, qui redoublèrent mon épouvante et ma douleur.

«Une fièvre terrible! me dit le médecin. Un délire continuel! c’est ainsi qu’elle a passé toute la nuit! Monsieur, je ne dois pas vous flatter: il est impossible qu’elle résiste longtemps.»

Je m’en allai chez Rosambert: il commençoit à donner quelques espérances; cependant on n’osoit encore répondre de rien, et je ne pus obtenir la permission de lui parler.

Il est donc vrai que tout me manque à la fois, qu’aucun appui ne m’est laissé dans un moment où j’aurois besoin du secours de tout le monde! Il est donc vrai que je vais abandonner mon père, et quitter peut-être pour jamais les lieux où je sais maintenant que Sophie respire. Il le faut, si je ne veux perdre ensemble mon Éléonore et mon enfant. Il le faut! malheureux!

Je courus tout Paris pour me procurer la foule des choses nécessaires à l’enlèvement de Mme de Lignolle, et je ne sais quel pressentiment douloureux m’avertissoit qu’elle alloit faire un trop long voyage. En préparant tout pour notre commun départ, il me sembloit que j’étois tourmenté d’un rêve pénible qui devoit bientôt finir; mais une voix secrète me crioit que le réveil seroit affreux.

Quand je revins à l’hôtel, je trouvai que Mme d’Armincour m’attendoit chez mon père; elle me demanda ce que j’avois fait de sa nièce. Éléonore et moi nous avions prévu la visite et les questions de la marquise, nous étions convenus de la réponse que j’aurois à lui faire: «Votre nièce, Madame, est partie sous la conduite d’un ami dont je connois le courage et la fidélité. C’est en Suisse qu’elle est allée chercher un asile; elle a préféré ce pays, parce qu’il n’est pas très éloigné de votre Franche-Comté.—Elle est sauvée! s’écria la marquise en m’embrassant: ah! que je vous dois de reconnoissance!… Elle est partie pour la Suisse? j’y cours après elle. Ma chère nièce!… Comment avez-vous fait pour l’arracher à ses ennemis? Personne ne vous a vu paroître à l’hôtel! personne ne l’en a vue sortir! et pourtant il n’y avoit pas un quart d’heure que je lui avois parlé chez elle, quand ils y sont venus pour l’arrêter… Elle est sauvée!… Mais quoi! mille dangers la menacent encore! En supposant qu’elle puisse échapper à ses persécuteurs, que va-t-elle devenir loin de sa patrie, loin de ses parens, et, faut-il le dire, loin de celui qu’elle aime avec idolâtrie! Ah! jeune homme, jeune homme, vous avez plongé mon enfant dans un abîme de malheurs!»

A ces mots, Mme d’Armincour partit en pleurant.

Je me hâtai d’aller au quatrième étage joindre Mme de Lignolle qui devoit toute la journée rester cachée dans la petite chambre de mon domestique. «Ma chère Éléonore, j’ai tout préparé; rien ne paroît plus devoir empêcher notre fuite: tiens-toi prête à minuit précis.—Tiens-toi prête! répéta-t-elle. En tout temps et partout, mais aujourd’hui surtout et dans cette chambre, qu’ai-je à faire autre chose que de t’attendre avec une impatience dont tu n’as pas d’idée? Tiens-toi prête! Faublas, pourquoi donc me parlez-vous sans songer à ce que vous dites? Pourquoi cet air toujours préoccupé? Pourquoi ce visage si triste lorsque l’heureux moment approche qui doit nous réunir pour ne nous plus séparer, lorsqu’il est certain que désormais nous pourrons vivre et mourir ensemble?—Mon amie, Mme d’Armincour vient de venir…—Je le sais, je l’ai vue de cette fenêtre.—Mme d’Armincour part tout à l’heure pour la Suisse: elle croit n’y arriver qu’après sa nièce; elle y sera quelques heures avant nous. Ta tante y sera! mon père et ma sœur n’y seront point!—Laisse une lettre pour M. de Belcour.—Sans doute! j’y pensois. Une lettre… Mais qu’est-ce qu’une lettre?… Mon Éléonore, il m’attend, le baron. Je ne puis me dispenser de paroître à table. J’en sortirai le plus tôt possible, et je remonterai pour essayer de dîner avec toi.—Oui. Va, Faublas, et reviens vite. Tant que je te vois je suis tranquille; je meurs d’inquiétude dès que tu n’es plus là.» Elle m’embrassa, je descendis.

M. de Belcour me vit refuser toute espèce de nourriture; il m’entendit ne lui répondre que par monosyllabes; il retira mouillée de pleurs la main qu’il venoit de me présenter. «Tu n’as pas quitté ton père et ta sœur pour suivre ta maîtresse, me dit-il enfin, ton père et ta sœur t’en récompenseront. Ils te prodigueront dans ton infortune les consolations les plus tendres, et tes peines ainsi partagées ne t’accableront point. Mon fils, c’est de vous que j’ai su qu’avant-hier M. de Rosambert étoit tombé sous les coups de M. de B…; mais c’est la voix publique qui vient de m’apprendre que depuis, dans une autre rencontre, le marquis avoit exercé sur un ennemi plus cher une plus terrible vengeance. Mon fils, tôt ou tard, tous les objets de nos affections illégitimes doivent périr ou nous échapper malheureusement; mais ne pouvez-vous point espérer une félicité durable, vous à qui le Ciel, en attendant qu’il vous rende l’adorable épouse dont vous êtes idolâtré, laisse de bons parens qui vous chérissent?»

Le baron parloit encore, lorsqu’on lui remit une lettre. «Dieu de bonté! s’écria-t-il après l’avoir lue, déjà vous prenez pitié de lui! Tiens, mon ami, lis, lis toi-même.

Enfin la marquise a reçu le châtiment de ses crimes, et l’infortunée comtesse est désormais perdue pour votre fils. Votre fils, je veux le croire, est maintenant plus malheureux qu’il ne fut jamais coupable, et les leçons de l’adversité doivent l’avoir corrigé pour toujours. Dites-lui que dans deux heures je lui ramène son épouse, et que, s’il est tout à fait digne de la retrouver, le jour où nos enfans auront été réunis sera constamment compté parmi mes plus beaux jours.

Le comte Lovzinski.

Mon premier mouvement fut un transport de joie: quel bonheur! quel inespéré bonheur! Mais un instant de réflexion me fit apercevoir les embarras et les dangers de ma nouvelle position. «Mon Dieu! mais…—Quoi donc, mon frère? Qu’avez-vous?—Rien, ma sœur.—D’où vient l’extrême agitation où je vous vois, mon fils? Qui peut troubler…?—Vous allez me le demander, Monsieur le baron! Mme de B… se meurt! mille périls environnent encore Mme de Lignolle! et vous m’allez demander ce qui trouble ma joie! Sans doute, j’adore mon épouse; mais dans quel moment elle m’est rendue! Vous ne savez que la moindre partie de mes inquiétudes! vous ne connoissez pas la moitié des chagrins qui pèsent sur mon cœur!… Tenez, mon père, j’ai besoin d’une entière tranquillité… Tenez, je vous le demande en grâce, et à vous aussi, ma chère Adélaïde, permettez que je m’abandonne librement à mes rêveries; laissez-moi seul, absolument seul, jusqu’à l’arrivée de ma Sophie.—Où courez-vous, mon ami?—Chez Jasmin,… pour l’appeler… Non,… dans ma chambre… Point du tout! je descends au jardin… Ne m’y suivez pas, je vous en conjure!»

Sophie revient dans deux heures, et je pars cette nuit avec Mme de Lignolle! Je pars! lorsqu’enfin, dans les bras de mon épouse, l’amour me prépare le prix… Amant ingrat d’Éléonore, quel désir osé-je former pour Sophie!… Ah! de ces deux femmes si charmantes, je sais laquelle je préfère; mais qui me dira de laquelle je suis le plus aimé?

Il faut pourtant aujourd’hui, pour assurer le bonheur de l’une, causer le désespoir de l’autre. Causer le désespoir de Sophie! que plutôt, cent fois, Mme de Lignolle périsse!

Qu’elle périsse, mon Éléonore! Mon Éléonore et mon enfant! O le plus barbare des hommes, qu’as-tu dit?

Si je n’enlève Mme de Lignolle, elle est perdue. Poursuivie par la famille de son mari, déshonorée dans sa propre famille, menacée d’une éternelle prison, elle n’a plus dans le monde que celui pour qui sa tendresse a tout sacrifié. C’est en moi qu’elle a mis ses espérances. Si je les trahis, la comtesse trouvera dans son cœur son plus cruel ennemi: comment se pourra-t-elle défendre contre ses persécuteurs? comment, surtout, échappera-t-elle à la violence de sa passion?

Sophie jusqu’à présent a supporté l’absence, parce que notre séparation n’étoit pas mon crime; mais quand, le jour même de son arrivée, j’aurai pris la fuite avec une rivale, ma femme délaissée… Si j’abandonne Sophie, elle meurt de chagrin!

Malheureux! qu’ai-je donc à faire? Rien, que de me dérober par une prompte mort à mes horribles perplexités. Rien, que de finir par un crime une vie déjà… Si je m’immole, aucune des deux ne me survit!

Malheureux, subis ta destinée: elle t’impose la loi de vivre et de choisir, entre deux objets presque également chers et sacrés, une victime.

Voilà donc le fruit de mes égaremens!… Des remords! grands dieux, et pourquoi? Vous m’avez donné le cœur le plus aimant et les sens les plus vifs, vous avez voulu que je rencontrasse à la fois plusieurs femmes exprès formées pour plaire aux yeux et charmer l’âme: je les ai toutes ensemble adorées,… adorées moins encore qu’elles ne le méritoient! Voilà tout: si jamais je fus coupable, la faute en est à vous. Si maintenant je suis trop cruellement puni, la faute en sera-t-elle imputée tout entière à cette autre infortunée que vous n’avez pu guérir de son funeste amour? O Madame de B…, que vous m’avez été fatale!

Si je n’enlève mon Éléonore, elle est perdue. Ma Sophie, si je l’abandonne, meurt de chagrin. Quel homme, à ma place, après les plus violens combats, quel homme assez ferme, ou plutôt assez barbare, pourroit encore se déterminer? Si du moins quelqu’un daignoit m’aider d’un conseil secourable. Allons consulter mon père… Insensé!

Quoi! n’y auroit-il pas quelque moyen de concilier…? «Monsieur, interrompit mon domestique que je n’avois pas vu s’approcher, madame, qui vous aperçoit de cette fenêtre, s’étonne que vous la laissiez seule dans ma chambre pour vous promener seul dans ce jardin.—Madame? je n’y suis pas, je ne veux voir personne. Personne. Plus de femmes surtout!—Mon cher maître, c’est madame la comtesse.—Oh! ce n’est donc pas Mme… Eh bien! que veut-elle, mon Éléonore?—Que vous ne l’abandonniez pas.—Dis-lui que c’est à quoi je songe.—Mais elle vous prie de remonter tout de suite.—A la bonne heure,… conduis-moi.—Conduis-moi! répéta-t-il; je croyois que vous saviez le chemin! O mon cher maître! que je suis fâché de l’état où je vous vois!—Ce ne sont encore que des roses! Que veux-tu, Jasmin! mon heure est venue!… Écoute, mon ami: bientôt tu entendras parler…—Plaît-il, Monsieur?—Quoi?—Achevez donc.—Je ne sais plus ce que je te disois.—Bientôt tu entendras parler…—Oui, du retour de ma femme. N’en dis rien à la comtesse.—Prenez garde. Voilà M. de Belcour et Mlle Adélaïde qui viennent.—Retourne à Mme de Lignolle; je te suis.»

J’allai droit à mon père: «Oh! je vous en supplie, laissez-moi librement méditer et pleurer. Laissez-moi seul à ma douleur. Je ne sortirai pas de l’hôtel, soyez tranquille; et vous me reverrez dès que Sophie paroîtra.»

Mon père et ma sœur étant sortis du jardin, je retombai dans mes cruelles rêveries. Jasmin vint m’en tirer une seconde fois.

«Il faut donc que je vous envoie chercher, dit-elle.—Mon amie, crois-tu que ta tante soit déjà partie?—Pourquoi cette question?—Je pensois… que Mme d’Armincour auroit pu t’emmener.—M’emmener! avec toi?—Avec moi! peut-être n’auroit-elle pas voulu?—Eh bien?—Eh bien! j’aurois été vous rejoindre.—Quoi! nous ne serions pas partis ensemble?—Mon amie, si cela devenoit impossible?—Qui pourroit l’empêcher?—Vous-même: il n’y a pas une heure, vous me disiez…—Il n’y a pas une heure, j’ignorois… Eh! comment l’aurois-je pu deviner?—Quoi?—Rien, mon Éléonore, je parle sans réflexion… Nous quitterons Paris à minuit précis.»

Je ne pus retenir mes larmes; et, comme elle me demandoit ce qui les faisoit couler, je lui répétai cette question vraiment cruelle: «Crois-tu que ta tante soit déjà partie?—Que m’importe ma tante! s’écria-t-elle; est-ce afin de m’en aller avec Mme d’Armincour que j’ai sacrifié ma fortune et ma réputation? Est-ce pour elle que je me suis exposée à toutes sortes de malheurs? Cependant, Monsieur, plus le moment décisif approche, et plus je vois que vos irrésolutions redoublent. Ce n’est pas seulement votre père qui les cause; ce n’est pas la mort de Mme de B… qui vous arrache des pleurs! Ingrat! vous frémissez de vous ensevelir dans une solitude où Sophie ne pourroit pénétrer!—Où Sophie ne pourroit pénétrer!—Monsieur, souvenez-vous que j’avois médité ma fuite avant qu’elle devînt nécessaire. Persuadez-vous bien que ce n’est pas le désespoir de ma situation présente qui m’oblige à chercher un asile dans l’étranger. Si donc, pour venir avec moi, vous n’avez d’autre motif que celui de me dérober au ressentiment de ma famille, vous pouvez rester. Je vous déclare que je me suis ménagé contre mes ennemis plusieurs ressources.—Plusieurs ressources!—Oui; mais ne me réduisez pas à les employer. Si déjà vous n’aimez plus la mère, prenez pitié de l’enfant. Ne me réduisez pas à les employer, reprit-elle en se précipitant à mes genoux. Je me suis trop longtemps flattée de l’espoir de te consacrer ma vie tout entière: il me seroit trop affreux de la terminer tout à l’heure en t’accusant de barbarie.»

Ces derniers mots de Mme de Lignolle achevèrent de me troubler. Je ne saurois dire si les réponses que je lui fis devoient détruire ou fortifier ses inquiétudes; mais je me souviens qu’elle eut, dans tout le cours de cette longue après-dînée, l’air aussi triste, aussi préoccupé que moi. Plus la soirée s’avançoit, plus je sentois s’accroître ma douloureuse impatience et mes combats secrets; mon corps étoit, comme mon esprit, dans la plus violente agitation. J’allois et venois continuellement de l’appartement de mon père à la chambre de mon domestique, demandant l’heure à tous ceux que je rencontrois et ne cessant de regarder ma montre; tantôt trouvant le temps excessivement court, et tantôt l’accusant d’une extrême lenteur.

Enfin, comme le jour tomboit, une voiture entra dans la cour de l’hôtel. «Pardon, mon Éléonore, c’est une visite qu’il faut que je reçoive; je suis à toi dans un instant.—Une visite!» s’écria-t-elle. Je n’en entendis pas davantage, je me précipitai dans le corridor. Jasmin y attendoit mes ordres: «Rentre vite, ne la laisse pas sortir de ta chambre.»

Je descendis plus prompt que l’éclair, je trouvai dans le vestibule la plus belle des femmes, encore embellie depuis sept mois. Elle se jeta dans mes bras. «O mon bien-aimé! si cet heureux jour ne m’avoit été constamment promis, jamais, jamais je n’aurois pu résister aux tourmens de l’absence!» Mon beau-père m’embrassa. «Que ne m’a-t-il été permis de faire plus tôt son bonheur et le vôtre!» me dit-il. Adélaïde, transportée de joie, vint me disputer les caresses de sa bonne amie, et mon père, en pressant M. Duportail sur son sein, versa des larmes délicieuses.

Tous ensemble nous montâmes dans l’appartement de M. de Belcour. Je ne vous peindrai pas les transports de Sophie, les transports de son amant, l’indicible satisfaction de ma sœur et de nos heureux pères. Vous saurez seulement qu’une heure entière s’écoula comme un instant. Hélas! vous saurez que pendant une heure entière l’infortunée Mme de Lignolle fut complètement oubliée.

«Je ne me trompe pas! j’entends crier, dit le baron.—Crier, mon père!… Bon Dieu! Ah! c’est Jasmin qui s’amuse à contrefaire une voix de femme… Je vous quitte pour une minute.»

Je trouvai la comtesse dans un accès de colère épouvantable: «Enfin, vous voilà. Monsieur! suis-je ici votre prisonnière?… Votre insolent valet m’ose retenir de force!» Tandis qu’elle me parloit ainsi, Jasmin, de son côté, me disoit: «Monsieur, elle vouloit se jeter dans la cour; voilà pourquoi j’ai barricadé cette fenêtre.—Vous avez eu tout le temps de recevoir votre visite, reprit Mme de Lignolle, j’espère que vous ne me quitterez plus?—On m’attend pour souper.—Il est trop tôt; d’ailleurs vous ne souperez point aujourd’hui. Quand partons-nous?—Mon amie, je te demande… un jour, seulement un jour.—Un jour! le perfide!»

Elle s’élança vers la porte; je la retins.

«Laissez-moi, s’écria-t-elle: je veux sortir.—Sortir pour te perdre!—Je veux descendre! je veux lui parler! je veux lui dire que c’est moi qui suis votre femme.—Comment!—Perfide!… je l’ai vue descendre de voiture. Je l’ai reconnue à sa taille, à sa chevelure. Je l’ai reconnue cette femme de Fromonville!… Ah! que je suis malheureuse! ah! qu’elle est belle!… Et le cruel me demande un jour!… Je resterai là,… dans un grenier de son hôtel!… je resterai dévorée d’ennuis, d’inquiétudes, de jalousie,… tandis qu’avec elle il occupera l’appartement où la nuit dernière… Ingrat!… Je resterai là, tandis que dans les bras d’une rivale… Un jour! pas seulement une heure! Écoute, Faublas, poursuivit-elle avec la plus grande véhémence, m’aimes-tu?—Plus que ma vie, je te le jure.—Sauve-moi donc. Je t’avertis qu’il n’y a pas un instant à perdre, qu’il ne te reste pas deux moyens de me conserver. Partons tout à l’heure.—Tout à l’heure!—Oui. La nuit est déjà noire: descendons, jetons-nous dans un fiacre, gagnons la prochaine barrière et la première auberge. C’est là que Jasmin nous amènera notre chaise de poste.—Mon Éléonore!…—Oui ou non?»

Je voulus me jeter à ses genoux; elle m’échappa. «Mon Éléonore!—Oui ou non? répéta-t-elle.—Considère que pour le moment il est impossible…—Impossible! tiens, perfide! et souviens-toi que tu m’as donné la mort!»

Elle tenoit cachée dans sa main droite de courts ciseaux dont elle se frappa. Quoique j’eusse arrêté son bras un peu tard, la violence du coup fut très diminuée. Cependant le sang coula bientôt avec abondance, et la comtesse s’évanouit. «Ciel! ô ciel! ceci manquoit à mon infortune! Va, Jasmin, va donc chercher le premier chirurgien. Cours! amène-le par la petite porte du jardin. Cours, mon ami! la plus chère moitié de moi-même est en danger.»

En attendant qu’il revînt, je prodiguai mes secours à Mme de Lignolle. De quelle joie fut suivie ma crainte mortelle, quand je reconnus qu’en arrêtant le bras de la comtesse j’avois très heureusement détourné le coup; le double fer, au lieu de s’enfoncer dans la poitrine, avoit glissé sur la surface, où je ne voyois qu’une seule blessure. Néanmoins, je ne bandois la plaie qu’en mêlant mes pleurs au sang précieux qui s’échappoit encore.

Je venois de finir, quand le baron lui-même cria: «Faublas, ne descendez-vous pas?—Tout à l’heure, mon père.»

Le moyen d’abandonner mon Éléonore, qui n’avoit pas repris encore l’usage de ses sens! Je restai près d’elle et l’appelai cent fois inutilement.

Enfin, pourtant, elle commençoit à donner quelques signes de vie, lorsque le baron, du ton de la plus grande impatience, vint crier une seconde fois: «Ne descendez-vous pas?—Un moment, mon père! un moment!»

Jugez de mon effroi quand j’entendis M. de Belcour, au lieu de rentrer dans son appartement, monter à la chambre de Jasmin! «Depuis dîner, s’écrioit-il, que peut-il faire continuellement chez son domestique?» Je n’eus que le temps de m’emparer des fatals ciseaux, de tirer la porte et de me jeter au-devant du baron. Pour lui donner une excuse vraisemblable, je me hâtai de lui représenter que, malgré le retour de Sophie, j’avois quelquefois besoin d’être seul.

Nous rentrâmes. «Il a pleuré!» s’écria ma femme. Elle me dit tout bas: «C’est le souvenir de Mme de B… qui vous coûte ces larmes? Je vous le pardonne, elle a fait une fin si malheureuse!… O mon bien-aimé! je m’efforcerai de vous rendre tout ce que vous avez perdu, et je vous aimerai tant… que désormais vous ne pourrez plus en aimer d’autres.» Mon père, M. Duportail et ma sœur se joignirent à Sophie pour me prodiguer leurs cruelles consolations: je voulus m’y dérober, je voulus sortir, tous ensemble me retinrent. On ne peut se figurer ce que je souffrois alors; leurs empressemens me désespéroient, les caresses mêmes de Sophie m’étoient insupportables. Un quart d’heure enfin s’étant écoulé dans les plus violens combats, l’inquiétude l’emporta sur toute espèce de considération: je m’élançai vers la porte en criant: «Laissez-moi! laissez-moi seul!»

Je monte, je trouve dans le corridor du quatrième étage un chirurgien qui m’attendoit avec mon domestique. Je mets la clef dans la serrure, la porte s’ouvre d’elle-même. «Comment! je l’avois fermée!—Il est vrai, répond Jasmin, que la serrure ne tient à rien.» Nous entrons dans la chambre; Mme de Lignolle n’y étoit plus. Un coup de poignard m’eût fait moins de mal. «Bon Dieu! qu’est-elle devenue? où peut-elle être allée?»

Je m’élance dehors, je rencontre au milieu de l’escalier ma sœur, ma femme, son père et le mien: je passe au milieu d’eux, je leur échappe. «Où court-il ainsi loin de moi? s’écrie Sophie.—La retrouver, la sauver ou périr avec elle!»

«Oui, Monsieur, me répond le suisse, il y a peut-être dix minutes qu’elle est sortie; j’ai cru que c’étoit une femme que madame avoit amenée.

—Oui, Monsieur, me répond une bonne dame qui venoit de se mettre à l’abri sous une porte cochère de la place Vendôme, je viens de lui parler à cette pauvre enfant! elle avoit l’air terriblement agité. Elle n’a pas voulu prendre mon parapluie. «Non, non, m’a-t-elle dit, j’ai besoin d’eau, je brûle!» Je l’ai vue gagner les Tuileries par le passage des Feuillans: la pauvre petite sera bien mouillée.»

Ce qui devoit en effet redoubler mes terreurs, c’est que personne n’eût osé courir les rues par l’affreux temps qu’il faisoit. La chaleur avoit été grande durant tout le jour, le vent du midi venoit de s’élever; il annonçoit d’épais nuages que plusieurs tonnerres déchiroient, et du sein desquels la grêle et la pluie se précipitoient par torrens. Mon âme étoit consternée: la fureur des élémens ne m’annonçoit-elle pas la vengeance des dieux?

Je me jette dans le passage, je questionne les garçons de café de la terrasse des Feuillans: «Elle a pris le chemin du Pont-Tournant.» J’y cours, j’y trouve un invalide en faction: «Elle a fait deux fois le tour de ce bassin, puis elle a monté sur la grande terrasse.» J’y vole, j’arrive chez le suisse de la Porte-Royale: «Adressez-vous à la sentinelle du pont.»

Dans ce moment,… je crois l’entendre encore, et la plume m’échappe des mains… Dans ce moment l’horloge des Théatins sonnoit neuf heures.

«Sentinelle! une femme jeune, jolie, vêtue d’une robe blanche, la tête enveloppée d’un mouchoir?—Elle est là», me répond-il froidement. Le cruel étendoit le bras et me montroit la rivière. «Comment, là!—Sans doute! elle vient de s’y jeter: c’est elle qu’on cherche.—Malheureux! que ne l’as-tu retenue?» Et, sans attendre la réponse du barbare, je me précipite après l’infortunée.

D’abord je résiste à peine à l’onde furieuse qui s’entr’ouvre, mugit et m’emporte. Enfin j’ai rassemblé mes forces; et, dans les flots qui me pressent, je cherche au hasard ce que ces bateliers cherchent aussi. Tout à coup la foudre éclate, tombe et frappe les eaux. A la funèbre clarté qu’elle a répandue sur le gouffre, j’ai distingué je ne sais quoi qui ne s’est montré que pour disparoître. Aussitôt je plonge, je saisis par les cheveux, et je ramène au rivage… Quel objet je ramène! quel objet d’une éternelle pitié! Voilà donc mon amante!… Je détourne les yeux, je tombe auprès d’elle, trop heureux de perdre, avec le sentiment de mon existence, celui de mes maux.

Les cruels viennent de me rappeler à la vie, ils me demandent où l’on doit porter cette femme; ils me demandent sa demeure et son nom. «Que vous importe?» On me répond qu’il faut l’examiner; qu’il est peut-être encore possible de la sauver.—La sauver! toute ma fortune ne suffiroit pas à payer un aussi grand service! Vite, place Vendôme… Mais non. Quel spectacle pour…! Rue du Bac. Il y a plus près rue du Bac.»

Mme de Lignolle fut portée dans la chambre à coucher voisine de celle où Mme de B… respiroit encore. La marquise avoit même repris toute sa connoissance. Elle entendit gémir; elle reconnut ma voix. On vint de sa part me supplier de paroître au chevet de son lit. «Pourquoi ce grand bruit?» me demanda-t-elle d’une voix presque éteinte. J’allois répondre, lorsque je vis entrer le comte de Lignolle, suivi de deux inconnus. «Le voilà!» leur cria-t-il en me montrant; et l’un de ces messieurs, s’étant aussitôt approché, me dit: «Je vous arrête de la part du roi.»

La marquise entendit ces mots; et, ranimée par l’excès de la douleur: «Est-il possible? s’écria-t-elle. Quoi! je n’ai pas encore les yeux fermés, et déjà mes ennemis triomphent! et déjà l’ingrat M. de *** m’oublie!… Ah! Faublas, ma perte aura donc entraîné la tienne!—Oui, barbare! lui répliquai-je dans l’accès d’un affreux désespoir; et le malheur dont tu me plains est le moindre de ceux que m’a causés ta passion fatale. Victime de ta rage, Mme de Lignolle est là qui se meurt! Que dis-je? elle est morte, peut-être! Ah! pourquoi moi-même ne suis-je pas mort le jour que je t’ai connue! ou, plutôt, pourquoi le juste Ciel ne t’a-t-il pas dès lors accablée de tout le poids…» Elle m’interrompit: «Impitoyables dieux, vous devez être satisfaits! votre plus cruelle vengeance est accomplie: je descends au tombeau chargée des malédictions de Faublas!»

Elle retomba sur son lit, elle expira.

Et, comme je repassois dans l’autre pièce, où les médecins entouroient Mme de Lignolle, l’un d’entre eux disoit: «Pourquoi la dépouiller devant tout le monde? pourquoi violer inutilement les bienséances? Il n’y a pas de ressources, elle est morte.»

Ainsi presqu’en même temps frappé de plusieurs coups mortels, je perdis connoissance une seconde fois. Alors surtout, ce fut une grande inhumanité de me rappeler à la vie. Oui, ma Sophie, s’il falloit maintenant, sous peine d’être séparé de toi par un prompt trépas, retomber seulement pour une heure dans l’état où je restai plusieurs semaines, s’il le falloit, ô ma Sophie! juge de ce que j’ai souffert! j’aimerois mieux te quitter et mourir.

LE BARON DE FAUBLAS
AU COMTE LOVZINSKI.

Le 3 mai 1785.

Je suis enchanté, mon ami, que votre roi, juste dans sa clémence, vous ait rappelé dans votre patrie et veuille vous y rendre, avec sa protection, vos emplois et vos biens. Dans quel moment vous m’avez quitté cependant! Si votre fille et la mienne ne m’étoient restées, je succombois à mon chagrin.

Je vous ai mandé qu’ils l’avoient retenu dix jours au château de Vincennes; qu’à ma prière, ils l’avoient transféré de là dans une maison de Picpus où l’on traite les insensés. Enfin ils ont pris tout à fait pitié du plus malheureux des pères: ils m’ont permis de reprendre mon fils et de le soigner chez moi. Je viens de l’aller chercher. En quel état je l’ai trouvé, grands dieux! Presque nu, chargé de chaînes, le corps meurtri, les mains déchirées, le visage sanglant, l’œil furieux! et ce n’étoit pas des cris qu’il poussoit, c’étoit des hurlemens, des hurlemens épouvantables.

FAUBLAS RECONNAÎT SOPHIE
Il n’a reconnu ni son père, ni mon Adélaïde, ni même votre Sophie! Sa démence est complète, elle est affreuse; il n’a devant les yeux que d’horribles images, il ne parle que d’assassins et de tombeau.

Voilà donc le fruit de ma coupable foiblesse!

D’un moment à l’autre, j’attends de Londres un médecin fameux pour les maladies de ce genre. On dit que personne ne guérira mon fils, si le docteur Willis ne le guérit pas. Qu’il arrive donc, qu’il me rende Faublas, et qu’il accepte tout ce que je possède!

Mon fils, du moins, ne sera plus enchaîné. J’ai fait matelasser une chambre, où six hommes le garderont nuit et jour. Six hommes ne suffiront peut-être pas? Tout à l’heure je l’ai vu, dans un accès de rage, briser entre ses dents, comme un verre fragile, le plat d’argent qui contenoit son dîner. Je l’ai vu traîner aux quatre coins de sa chambre ses gardiens étonnés. Si cette horrible frénésie dure encore quelques jours, c’en est fait de mon fils et de moi.

Avant-hier seulement, vos aimables sœurs sont revenues de Briare prendre dans mon hôtel un appartement à côté de celui de leur nièce. Leur nièce! que vous dirai-je de sa douleur? elle est égale à la mienne.

Adieu, mon ami, finissez vos affaires et revenez vite.

LE MÊME AU MÊME.

4 mai 1785, à minuit.

Willis est arrivé la nuit dernière; il a passé toute la matinée près de son malade avec les gardiens. A deux heures il m’est venu dire que mon fils alloit être saigné; mais qu’ensuite, pour lui faire subir sa première épreuve, il falloit absolument l’enchaîner. Le malheureux a donc été de nouveau mis aux fers, et, par un excès de précaution dont l’événement a prouvé toute la sagesse, Willis a voulu que les gardiens du malade restassent dans sa chambre, à quelque distance de lui. Tout se trouvant prêt à six heures du soir, Sophie la première est entrée.

Il l’a regardée fixement pendant plusieurs minutes, sans proférer une parole; mais son visage devenoit par degrés plus tranquille, et son œil de plus en plus s’adoucissoit. «Enfin, c’est vous! a-t-il dit, je vous revois! vous m’êtes rendue! ma trop généreuse amie, approchez-vous, approchez donc!»

Sophie, transportée de joie, couroit à lui les bras ouverts. «Gardez-vous-en bien!» a crié le docteur; et mon fils aussitôt a répété: «Gardez-vous-en bien!… Oui, ma belle maman, gardez-vous-en bien. Le cruel marquis n’attend que ce moment pour vous frapper. Vous voilà cependant! quel bonheur! je vous croyois morte. La profonde blessure étoit au sein gauche, près du cœur.»

Alors Adélaïde, toute tremblante, est venue joindre sa bonne amie: elles se sont mutuellement soutenues.

«Te voilà, petite? s’est-il écrié d’un ton fort doux. Tu viens me voir avec ta maîtresse?… Parle, Justine; parle-moi: toi que j’ai toujours vue si gaie, pourquoi me parois-tu si triste?… Mais c’est Mlle de Brumont, je crois?… Oui, c’est une ombre qui vient m’épouvanter!» Aussitôt Willis a dit à ma fille: «Retirez-vous.» Le malade, attentif, a répété: «Sans doute, retirez-vous,… et vous aussi, Madame la marquise… L’heure fatale approche. La baronne sait que vous êtes ici; votre cruel mari… Je suis sans armes, il pourroit vous assassiner! Ma trop généreuse amie, retirez-vous… Mais un instant! commence par me rendre mon Éléonore. Rends-la-moi, perfide! rends-la-moi! sinon je vais te déchirer de mes propres mains.»

Sophie prit la fuite, je me pressai trop de paroître. Dès qu’il me vit, il cria d’une voix effroyable: «Le capitaine! Tu viens jusqu’ici pour m’arracher ta sœur et l’égorger! attends!» A ces mots il prit un si terrible élan qu’il brisa sa chaîne. Si je ne m’étois aussitôt soustrait à sa rage, si ses gardiens ne l’avoient empêché de me poursuivre, l’infortuné tuoit son père!

Sophie, Adélaïde et moi, nous avons écouté dans la pièce voisine. Il a paru reprendre quelque tranquillité, mais à la fin du jour il a donné les signes d’une violente agitation, qui s’est toujours augmentée à mesure que la nuit est devenue plus sombre. Enfin, d’un ton qui nous a fait frémir de crainte et d’horreur, il a distinctement prononcé ces mots: «Les vents sont déchaînés! le ciel paroît en feu! l’onde mugit! quel tonnerre!… Neuf heures!… elle est là!…»

Comme il a voulu se précipiter dehors, ses gardiens l’ont retenu. «Pourquoi m’arrêter? Ne la voyez-vous pas qui reparoît sur les flots?… Barbares! vous voulez que la mère et l’enfant périssent! Et vous aussi, mon père, ma sœur, Sophie, vous aussi vous m’empêchez de la secourir! Vous ordonnez sa mort. Tout le monde se réunit contre elle. Eh bien! je la sauverai malgré tout le monde.»

Sept hommes suffisoient à peine pour le retenir; il s’est débattu dans leurs mains pendant un grand quart d’heure; et, l’ardente fièvre qui lui donnoit ces forces prodigieuses l’ayant quitté tout à coup, il est tombé presque sans mouvement. Maintenant il dort; mais de quel sommeil! on voit trop bien que des rêves affreux le tourmentent. O mon fils! mon cher fils! Dieu sévère, soyez juste: n’est-il pas trop puni!

Je viens d’avoir avec Willis un long entretien, je suis infiniment content du traitement qu’il prépare à Faublas. Attendez le salut du malade de l’habileté du médecin; c’est en elle que nous avons tous mis nos espérances. Adieu, mon ami.

LE MÊME AU MÊME.

Le 6 mai 1785, dix heures du soir.

J’ai trouvé dans le village de Dugny, près du Bourget, à trois lieues de Paris, une maison qui m’a paru convenable aux desseins de Willis. Elle est environnée d’un vaste jardin anglois que traverse une rivière assez large, mais peu profonde, et dont les eaux coulent toujours paisibles. Ses bords sont plantés de peupliers, de saules pleureurs et de cyprès. Dans ce séjour des regrets, tout semble d’abord fait pour appeler les tristes souvenirs; mais pourtant la beauté du lieu, son aspect tranquille et l’air plus pur qu’on y respire, doivent promptement écarter les passions violentes et disposer l’âme à la mélancolie tendre: c’est là que nous sommes venus ce matin nous établir tous.

Le soir, comme de coutume, au coucher du soleil, mon fils a cru voir l’épouvantable orage et entendre sonner l’horloge fatale. Comme de coutume, il a répété ces mots terribles: Neuf heures! elle est là! Déjà, dans un accès de fureur, l’infortuné nous imputoit la mort de cette femme que nous l’empêchions d’aller secourir, lorsque Sophie, cachée dans une pièce voisine, Sophie, docile aux ordres du docteur, a crié de toutes ses forces: «Pourquoi l’arrêter? qu’on ouvre toutes les portes! qu’il soit libre!»

Aussitôt il s’est élancé dehors, il est descendu plus prompt que l’éclair, et tout d’un coup, ayant aperçu la rivière, il a couru s’y précipiter. Nous le suivions à quelque distance, et moi-même je me tenois prêt à plonger, si quelque nouveau malheur devoit nous menacer. Il a nagé pendant près de vingt minutes, toujours aux environs du pont du haut duquel il s’étoit jeté. Enfin, il est revenu sur la rive en gémissant. Il s’est enfoncé dans le bosquet le plus sombre, il y a gardé longtemps un morne silence; puis tout à coup: «Si tu n’en reviens pas, a-t-il dit, c’est ici que je te veux creuser une tombe.» Ensuite il a paru prêter l’oreille, et, comme s’il n’eût fait que répéter ce que quelqu’un auroit osé lui dire: «Elle est morte! s’est-il écrié; ah! pourquoi me l’annoncer tout de suite?» Il s’est évanoui; nous l’avons reporté dans sa chambre.

Adieu, mon ami. Quand revenez-vous? quand revenez-vous nous aider à supporter nos maux?

P.-S. J’oubliois une nouvelle: avant de quitter Paris, j’ai su que Mme de Montdésir venoit d’être conduite à Saint-Martin; c’est l’effet du juste ressentiment de M. de B…

LE MÊME AU MÊME.

Ce 7 mai 1785, à minuit.

Il y a eu dans la journée moins d’agitation, on ne l’a pas entendu parler si souvent du marquis et du capitaine; mais ce soir, à l’heure fatale, l’horrible songe est revenu. Sophie alors, comme la veille, a crié: «Pourquoi l’arrêter? qu’on ouvre toutes les portes! qu’il soit libre!» Comme la veille, il s’est précipité dans la rivière; mais, revenu sur le rivage, il a trouvé dans le bosquet sombre une pierre de marbre noir que Willis y avoit fait porter. Il a d’abord frémi; nous l’avons vu peu à peu s’approcher en tremblant. Enfin, à la lueur d’une lampe attachée au cyprès, il a lu très distinctement cette inscription: Ci-gît la comtesse de Lignolle. Aussitôt il s’est jeté sur la tombe; des pieds et des mains il a frappé le marbre; il a poussé de longs gémissemens; mais il ne s’est point évanoui. On avoit placé près de la pierre plusieurs matelas, sur lesquels, après une heure de souffrance, il est venu s’étendre et s’assoupir. Alors on lui a mis doucement plusieurs couvertures sur le corps. Son sommeil ne paroît pas aussi pénible qu’à l’ordinaire.

J’ai reçu pour lui deux billets: l’un du vicomte de Lignolle, et l’autre du marquis de B… Ah! quand mon fils sera-t-il en état de répondre à ses ennemis? Adieu, mon ami.

LE MÊME AU MÊME.

9 mai 1785, six heures du soir.

Espérons, mon ami, voilà déjà quelques changemens heureux. Le matin, à la pointe du jour, il est revenu de lui-même dans sa chambre. Il a dormi quelques heures dans la journée. Le soir, au coucher du soleil, il n’a pas vu d’orage; mais avec un commencement d’agitation il a dit: «O Divinité compatissante! m’oublierois-tu donc aujourd’hui? Le moment approche, viens à mon secours, délivre-moi de mes ennemis.» Sa femme aussitôt a crié: «Qu’il soit libre!» Il a donné quelques signes de joie, il est descendu sans beaucoup de précipitation, il a pris le chemin de la rivière, mais au milieu du pont il s’est arrêté, promenant sur les eaux un triste regard. «Si tranquille et si cruelle! a-t-il dit avec un profond soupir! Hélas!»

En entrant dans le bosquet, il a frémi. Il a plusieurs fois gémi, plusieurs fois baisé la tombe; puis nous l’avons vu se relever et chercher quelque chose. Enfin il a cassé une branche de cyprès, et sur le sable, autour de la pierre, il a gravé ces mots: Ci-gît aussi la marquise de B…

Il a passé la nuit dans le bosquet, et, comme s’il fuyoit la lumière, il est rentré dans sa chambre à la pointe du jour.

LE MÊME AU MÊME.

15 mai 1785.

Willis paroît avoir tout à fait réussi dans ce qui pressoit davantage: les plus dangereux souvenirs sont écartés; depuis six jours le songe affreux n’est pas revenu. La démence est toujours complète; mais la frénésie est absolument passée, et, si je ne dois pas me flatter que mon fils recouvre jamais la raison, du moins je suis déjà sûr que nous n’aurons pas sa mort à pleurer.

Le souvenir du marquis et du capitaine rarement le tourmente, et, quand il parle d’eux, ce n’est plus avec la même fureur. Il ne menace plus Willis, il ne frappe plus ses gardiens, il reprend la douceur naturelle de son caractère. Sa mémoire aussi commence à revenir, mais seulement pour tout ce qui a quelque rapport direct avec la marquise, et surtout avec la comtesse. L’ingrat ne s’entretient jamais ni de son père ni de sa sœur; quelquefois, pourtant, le nom de Sophie vient sur ses lèvres. Nous reconnoîtroit-il? Je n’ose le croire; et Willis dit qu’il n’est pas encore temps que nous paroissions devant l’infortuné.

Tous les soirs, à la voix de sa femme, il va gémir dans le bosquet; mais il ne peut pleurer; mais, toujours plongé dans une tristesse profonde, il est encore loin de la tendre mélancolie. La nuit dernière cependant, il a plusieurs fois quitté la tombe pour se promener dans les allées d’alentour; nous n’avons pas remarqué sans un vif chagrin qu’il choisissoit les plus sombres, qu’il y marchoit à grands pas, et que, chaque fois qu’il entendoit sonner l’horloge de la paroisse, agité d’un prompt frémissement, il couroit au bord de la rivière et sembloit regarder avec beaucoup d’inquiétude si rien ne se montroit à la surface de l’eau.

Willis, continuellement prêt à caresser les idées de son malade quand il n’y trouve pas trop de danger, Willis avoit fait mettre à côté du tombeau de la comtesse celui de la marquise. Je ne sais pourquoi, leur malheureux amant n’a pas voulu souffrir deux monumens dans le même bosquet. Toujours il a recouvert de terre le marbre dernièrement placé; toujours à côté de celui de Mme de Lignolle il a gravé sur le sable: Ci-gît aussi la marquise de B…

Je crains, je m’inquiète, je trouve le temps bien long. Willis me rassure; il me dit que tout va pour le mieux, qu’il ne faut rien précipiter. A la bonne heure; mais votre fille et la mienne ont, comme moi, besoin de tout leur courage. Adieu, mon ami.

P.-S. M. de Rosambert guérira de sa blessure; mais il faut qu’à la mort de Mme de B… de graves accusations se soient élevées contre son premier amant. Il vient de perdre ses emplois à la cour, et l’on assure que les officiers de son corps doivent lui faire écrire qu’ils ne veulent plus servir avec lui.

LE MÊME AU MÊME.

16 mai 1785, neuf heures du soir.

O mon ami! félicitez-moi, félicitez-vous! votre fille, votre adorable fille, nous a sauvés tous.

Ce soir elle crie: «Qu’il soit libre!» et soudain elle s’échappe, elle se précipite, elle arrive avec son époux au bosquet dont elle lui défend l’entrée. «Que venez-vous chercher?» lui dit-elle. Sans la regarder, il répond: «Je cherche un tombeau.» Et votre fille, du ton le plus tendre, d’un ton dont l’âme la plus insensible se fût émue, votre charmante fille lui réplique: «Pourquoi chercher un tombeau, mon bien-aimé? ta Sophie n’est pas morte!» Il s’écrie: «C’est la voix secourable!» Et, levant les yeux sur elle: «Sophie!… dieux! ma Sophie!» Il tombe dans ses bras sans connoissance; elle le soutient: nous voulons l’emporter. Willis accourt: «Non. L’amour, heureusement téméraire, a commencé la guérison; que l’amour l’accomplisse et qu’il y soit aidé par la nature. Frappons de tous les coups à la fois ce jeune homme déjà puissamment ému. Vous, son père, restez là; vous, sa sœur, approchez; qu’à son réveil il trouve autour de lui les objets les plus chers à son cœur.»

Faublas ouvre les yeux. «Ma Sophie! s’écrie-t-il,… mon père!… mon Adélaïde! Eh! d’où venez-vous donc?… Où sommes-nous?… J’ai fait un rêve affreux qui m’a paru durer plusieurs siècles!… Un rêve? Ah! mon Éléonore! ah! Madame de B…!»

Son épouse le presse sur son sein, le couvre de baisers, et répète: «Mon bien-aimé, ta Sophie n’est pas morte.—Sophie, dit-il, Sophie me rendra plus que je n’ai perdu! Sophie! ah! que je suis coupable! et vous tous aussi, pardonnez-moi mon ingratitude et les chagrins que je vous ai donnés.»

Il tombe à nos genoux; il veut parler, il ne le peut. Ses larmes enfin s’ouvrent un passage, ses sanglots étouffent sa voix. Willis fait un cri de joie: «C’en est fait! le voilà sauvé. Il est à nous, je vous réponds qu’il est à nous.»

Cependant il vient de se relever, il se sent très foible. Appuyé sur les bras de sa femme et de sa sœur, il regagne lentement la maison. Il passe sur le pont sans regarder la rivière; bientôt cependant il tourne la tête, il jette un coup d’œil sur le bosquet dont nous l’éloignons. «Tenez, nous dit-il, prenez pitié d’un reste de foiblesse, ne détruisez pas ce tombeau.»

Nous venons de le mettre au lit, il s’y est tout de suite endormi d’un profond sommeil. Votre adorable fille nous a sauvés tous.

LE MÊME AU MÊME.

18 mai 1785, onze heures du soir.

Il a dormi trente-huit heures sans interruption, et, depuis qu’il veille, il ne dit, il ne fait rien qui ne soit plein de raison et de sensibilité. Il est vrai que de temps en temps nous le voyons se livrer à de cruels souvenirs; mais un mot de son père, une caresse de sa sœur, un regard de sa femme, chassent ses regrets. Au reste, Willis veut bien qu’on s’efforce de distraire le convalescent, mais il défend qu’on l’importune; il ordonne même qu’on l’abandonne quelquefois à ses rêveries mélancoliques, et surtout qu’on ne le trouble jamais dans ses promenades nocturnes. L’entrée du bosquet n’est permise qu’à Sophie.

Ce soir, au moment critique, il est descendu dans le jardin, et, sans regarder la rivière, il s’est promené lentement partout où le hasard a pu le conduire. Il a fini pourtant par se rendre au bosquet; Sophie l’y attendoit. «Viens, mon bien-aimé, nous allons pleurer ensemble.—Il est vrai que ce monument plaît à ma douleur, a-t-il dit; mais il y faut une inscription.—Faisons-la, mon ami: j’ai mon crayon, dicte, je vais l’écrire, nous la ferons graver ensuite.

Ci-gît la comtesse de Lignolle.
Ci-gît aussi la marquise de B…
Toutes deux en même temps adorèrent le même jeune homme. Toutes deux, le même jour et presque à la même heure, périrent d’une mort également tragique. Victimes d’une destinée pareille, elles sont enfermées dans la même tombe, et ne laisseront pas les mêmes regrets.

La marquise mourut à vingt-six ans, dans le plus grand éclat de sa beauté. Mon Éléonore, toute charmante, venoit à peine de commencer quand elle a fini. Elle avoit seize ans, cinq mois et neuf jours. Mon enfant est mort avec elle. Pourquoi cela? Qu’avoit fait aux dieux cette innocente créature?

Plaignez la marquise de B…
Donnez des pleurs à Mme de Lignolle.
Donnez surtout des pleurs à leur amant qui leur a survécu.

«Mon bien-aimé, ta Sophie n’est pas morte!—Insensé que je suis! s’est-il écrié; raye, raye cette dernière ligne.»

Les chers enfans sont rentrés ensemble. Maintenant Faublas est aussi profondément endormi que s’il eût veillé la nuit dernière. Adieu, mon ami: revenez donc, revenez partager notre joie.

P.-S. La baronne de Fonrose est, dit-on, tout à fait méconnoissable. On assure que, ne pouvant se consoler de la difformité de sa figure, elle va pour jamais s’ensevelir dans un vieux château du Vivarais. Cette femme-là m’a fait bien du mal.

LE MÊME AU MÊME.

18 juin 1785, dix heures du matin.

Il a repris ses forces, son embonpoint, sa fraîcheur; mais il est toujours pensif et mélancolique, mais il va tous les soirs pleurer au monument du bosquet.

Je ne dois plus, à présent qu’il paroît certain que le fâcheux accident n’aura pas des suites dangereuses, je ne dois plus vous cacher que mon fils nous a donné, l’un des jours de la semaine dernière, une terrible alarme: il avoit fait très chaud toute la journée; au coucher du soleil il y eut un orage. Faublas, dès qu’il entendit le bruit des vents, parut très agité: il ne put voir la nuée sans frémir; au premier coup de tonnerre, il s’alla précipiter dans l’eau. Mais aussitôt il regagna le rivage, en nous appelant tous. Il pleura beaucoup. La nuit qui succéda fut tranquille, et le lendemain, en voyant mon fils, vous n’eussiez jamais cru qu’il avoit eu la veille une attaque aussi violente.

Willis ne m’a point flatté. Willis m’a déclaré que, de sa vie peut-être, Faublas ne pourroit entendre un coup de tonnerre. Il m’a surtout recommandé de ne jamais permettre à mon fils de rentrer dans Paris, parce qu’il seroit possible qu’à la vue du Pont-Royal il retombât dans le cruel état dont nous avons eu tant de peine à le tirer.

Ne pas lui permettre de rentrer dans Paris! Où donc irons-nous demeurer? Dans ma province, ou bien dans Varsovie? La proposition que vous me faites par votre dernière lettre, mon ami, mérite pourtant de sérieuses réflexions. Quitter la patrie de mes pères pour aller dans la vôtre me fixer avec mes enfans! Je vous demande le temps d’y songer. En attendant que je me détermine, recevez, mon cher Lovzinski, toutes mes félicitations, puisque enfin votre nom, vos biens, vos emplois, vous sont à la fois rendus. Boleslas et vos sœurs nagent dans la joie; ils ne parlent que d’aller vous rejoindre. Je sens bien que, si je veux rester en France avec mon Adélaïde, il me faut renoncer à mon fils: car jamais vous ne pourriez vous décider à vivre séparé de la fille de Lodoïska. Je sens bien qu’avec de l’esprit, de la fortune et de la beauté, mon Adélaïde trouvera partout à s’établir avantageusement. Mais laisser en France un ancien nom! m’éloigner du tombeau de mes pères! Je vous demande le temps d’y songer.

Avant-hier, j’ai, sans le vouloir, donné bien du chagrin à mon malheureux fils. Vous vous souvenez peut-être de ce riche écrin que Jasmin nous a remis, dans l’appartement de Faublas, le jour de la terrible catastrophe. Le domestique, aussi discret que fidèle, n’a jamais voulu me dire d’où venoient ces diamans. Avant-hier, je les ai montrés à mon fils; aussitôt je l’ai vu fondre en larmes. Cet écrin, c’étoit celui de son Éléonore. Oh! que je me suis repenti de ne l’avoir pas deviné! Il a baisé l’une après l’autre chaque pièce du petit coffre; puis, avec beaucoup d’exaltation: «Jasmin, s’est-il écrié, reporte cela tout à l’heure à M. le comte de Lignolle. Dis-lui que j’ai gardé pour moi la pièce la moins riche, mais la plus précieuse; dis-lui bien de ma part que le capitaine est un lâche, s’il ne vient pas me redemander l’anneau de mariage de sa prétendue belle-sœur.» Peut-être étoit-ce le moment de montrer à mon fils le cartel insolent et barbare du vicomte; mais j’ai craint de causer à la fois trop d’agitation à ce jeune homme dont je connois la redoutable impétuosité.

Je viens d’apprendre que la marquise d’Armincour étoit tombée dangereusement malade en Franche-Comté. Je tremble que son chagrin ne la tue. Pauvre femme! Elle adoroit sa nièce, et la petite, en vérité, le méritoit. Je me garderai bien d’annoncer à Faublas les dangers de la tante; il se reproche assez les infortunes de la nièce.

Willis a reconnu que ce jeune homme, ardent et malheureux, avoit besoin d’une occupation, et qu’il falloit à sa mélancolie un objet capable de le fixer d’abord et de le distraire ensuite. Il lui a conseillé d’écrire l’histoire de sa vie. Votre fille y consent, j’y consens aussi, pourvu que le manuscrit ne soit jamais rendu public[8].

[8] Faut-il répéter ici la raison cent fois rebattue? Tout le monde ne voit-il pas que M. J.-B. de Louvet n’est qu’un secrétaire infidèle?

Hier, Willis est reparti pour Londres; il ne vouloit rien accepter: je l’ai forcé de me confier son portefeuille, où j’ai mis en billets de caisse cinq années de mon revenu. Voilà de ces occasions où l’on regrette de n’être pas dix fois plus riche. Allez, Willis! emportez les bénédictions de toute une famille, et méritez quelque jour les bénédictions d’un peuple entier[9].

[9] C’est apparemment le même docteur Willis qui vient de sauver Georges III.

(Note de l’Éditeur.)

Votre fille aussi vient de recevoir sa récompense: son amant et son époux lui ont été rendus cette nuit. Nos heureux enfans sont encore au lit. Adieu, mon ami.

LE MÊME AU MÊME.

26 juin 1785, quatre heures du soir.

J’accepte vos propositions, mon ami; j’y suis presque forcé. Aujourd’hui, de très bonne heure, on est venu remettre à mon fils une lettre de cachet qui lui ordonne de commencer, sous vingt-quatre heures, ses voyages dans l’étranger. J’arrive de Versailles; j’ai vu mes amis, j’ai vu les ministres: il paroît que l’exil de Faublas doit être longtemps indéfini. Quel dommage! Si l’amour paternel ne m’aveugle pas, ce jeune homme étoit fait pour aller à tout dans son pays.

J’ai demandé quinze jours pour les préparatifs nécessaires à notre départ; ils ne m’ont été donnés qu’à cette expresse condition que, pendant ce temps-là, le chevalier ne sortiroit pas de la maison de Dugny.

Encore quinze jours, mon ami, ensuite nous partons tous ensemble, et nous sommes à vous le plus tôt possible, et nous sommes à vous pour toujours. Adieu. Je ne vous dis rien de l’impatience de votre fille: Dorliska vous écrit tous les courriers.

LE CHEVALIER DE FAUBLAS
AU VICOMTE DE LIGNOLLE.

6 juillet 1785.

Monsieur le baron vient de me communiquer seulement tout à l’heure votre billet, que depuis longtemps je désirois, Capitaine. Mme de Lignolle, que votre rage a perdue, n’est pas encore vengée: le temps me paroît long.

Au reste, si votre cartel ne contenoit que de grossières injures et d’impertinentes bravades, je ne m’en étonnerois pas. Mais je ne puis trop admirer le raffinement de votre barbarie; vous exigez que, le même jour et dans le même instant, le père et le fils se battent contre les deux frères! Vous l’exigez? soyez content. Le baron et le chevalier de Faublas se rendront le 14 de ce mois à Kehl, où, jusqu’au 16, ils attendront le comte et le vicomte de Lignolle. Au revoir.

LE MÊME
AU MARQUIS DE B…

Le 6 juillet 1785.

Monsieur le Marquis,

Monsieur le baron vient de me remettre votre billet, auquel je suis désolé d’être obligé de répondre. Si vous le voulez absolument, je serai le 17 de ce mois à Kehl, où je m’arrêterai jusqu’au 20. Mais je fais les vœux les plus ardens pour que, satisfait de trouver ici les assurances de mes vifs regrets, vous ne quittiez point Paris.

J’ai l’honneur d’être, etc.

LE CHEVALIER DE FAUBLAS
AU COMTE DE LOVZINSKI.

De Kehl, le 14 juillet, dix heures du matin.

Mon très cher beau-père,

Suis-je assez à plaindre! Tous ceux que j’aime veulent, par une générosité mal entendue, sacrifier leurs jours pour sauver les miens; comme si, de deux amans ou de deux amis, le plus malheureux n’est pas celui qui survit à l’autre!

Ce matin les deux frères arrivent: le comte de Lignolle témoigne à ma vue quelque colère; mais son front pâlit, sa voix s’altère, et dans tout son maintien je n’ai pas de peine à voir que, forcé par son frère à faire un acte de vigueur, monsieur le comte aimeroit mieux n’avoir pas avec moi d’explication. Le capitaine m’adresse un regard farouche, et, d’un ton aussi menaçant qu’ironique: «C’est moi, dit-il, qui veux avoir l’honneur de te mettre à l’ombre. Lui se battra contre ton père. Au reste, je vous annonce à tous deux que notre combat est un combat à outrance; ainsi, poursuit-il en regardant M. de Belcour, malheur à quiconque n’a pour second qu’une femmelette ou un fou!… Chevalier, je te déclare que, dès que je t’aurai tué, je vais aider mon frère à finir ce monsieur.» Il me montre mon père. Je prends la main du barbare, je la lui serre avec force: «Tigre féroce!… et je ne t’arracherois pas ton odieuse vie!»

Mon père et moi nous laissons vos sœurs, la mienne et Sophie, à la garde de Boleslas. Nous partons avec nos deux ennemis. A peine hors des remparts, nous mettons pied à terre.

Je tire mon épée. «O mon Éléonore! tes mânes crient vengeance; reçois le sang qui va couler.» Le capitaine s’écrie: «Pourquoi ne demandes-tu pas aussi qu’on vous enferme dans le même tombeau?» Il vient sur moi; nous commençons un furieux combat qui se soutient longtemps avec une parfaite égalité.

M. de Belcour cependant avoit, depuis plusieurs minutes, obtenu sur le comte de Lignolle une victoire facile; mais, trop plein d’honneur pour exercer contre le capitaine l’horrible condition que le capitaine lui-même avoit pourtant imposée, mon père demeure spectateur immobile de mes efforts devenus plus grands. Enfin le vicomte est frappé; mais mon épée rencontre une côte et se brise. Mon ennemi, me voyant à peu près désarmé, croit pouvoir m’accabler de ses coups; heureusement il ne les porte plus que d’un bras affoibli, et je puis les parer encore avec le tronçon qui me reste. Effrayé pourtant de l’inégalité de ce combat, mon père, mon trop généreux père, se précipite entre nous. «Tiens, s’écrie-t-il en me donnant son épée, tu t’en serviras mieux que moi.» Hélas! tandis qu’il me parle, il présente au vicomte son flanc découvert. Le cruel frappe! il alloit redoubler, lorsque, le menaçant d’une épée déjà rougie du sang de son frère, je le force à s’occuper uniquement de sa défense… Le barbare! je l’ai puni! Il s’est roulé dans la poussière, tandis que le baron, les yeux levés au ciel, se soutenoit encore sur sa main droite et sur ses genoux. Le barbare! il est mort; mais, avant son dernier soupir, il a vu le fils sans blessure prodiguer au père les plus prompts secours.

Cependant M. de Belcour est en danger; suis-je assez à plaindre! Amour, fatal amour, que de maux!… Le courrier part… Ah! plaignez-moi, plaignez vos enfans; ils vous aiment tous, ils sont tous dans la douleur.

Je suis avec respect, etc.

Faublas.

LE MÊME AU MÊME.

17 juillet 1785, dix heures du matin.

Mon très cher beau-père,

Sophie vous écrit régulièrement tous les matins; vous savez que la blessure du baron n’est pas dangereuse comme on l’avoit cru d’abord; vous savez que dans quinze ou vingt jours nous pourrons nous remettre en route, trop heureux d’en être quittes pour le cruel déplaisir de vous rejoindre quelques semaines plus tard! Apprenez cependant le favorable événement d’aujourd’hui.

Sophie, Adélaïde et moi, nous avions passé la nuit auprès du baron; ma sœur et ma femme, également fatiguées, venoient de s’aller coucher. J’attendois, pour suivre Sophie, que l’une de mes tantes fût venue prendre ma place au chevet du malade chéri, que nous craindrions trop d’abandonner un instant à des soins étrangers: il étoit tout au plus sept heures du matin.

Tout à coup mon domestique vient m’étonner en m’annonçant que quelqu’un demande à me parler en particulier. Le baron, justement inquiet, m’adresse la parole: «Ordonnez-lui de me dire la vérité. C’est le marquis?—Jasmin, je vous défends de mentir: est-ce le marquis?—Monsieur, ce n’est pas lui qui vous demande; mais c’est lui qui vous fait avertir qu’il vous attend derrière le rempart.—Faublas, s’écrie M. de Belcour, vous avez de grands torts avec M. de B…; mais je n’ai qu’un mot à vous dire: si vous n’êtes pas de retour dans un quart d’heure, j’expire avant la fin du jour.—Dans un quart d’heure vous me reverrez, mon père.» Je l’embrasse, et je pars.

Bientôt j’ai joint mon ennemi. «Monsieur le marquis, j’osois espérer que vous ne viendriez pas.» Il me regarde d’un air sombre, et, sans daigner répondre, il se met en garde. Je pousse un cri: «Cette épée! c’est celle…!—Oui, dit-il; et tremble!» Aussitôt je tire la mienne et je me précipite sur lui, ne cherchant qu’à le désarmer. Au bout de quelques minutes j’ai le bonheur de voir l’épée fatale sauter à dix pas. Je m’élance; je la saisis, je reviens au marquis, et, mettant un genou en terre: «Permettez-moi de garder cette épée, emportez la mienne, emportez l’assurance que je vous renouvelle…» Il m’interrompt: «Ah! faut-il encore que je lui doive la vie?»

A ces mots, il remonte à cheval et disparoît.

Je suis avec respect, etc.

LE VICOMTE DE VALBRUN
AU CHEVALIER DE FAUBLAS.

Paris, le 15 octobre 1786.

Depuis trop longtemps vous nous avez quittés, mon cher chevalier, mais faut-il qu’au regret de votre perte se joigne encore le déplaisir de votre indifférence? Avez-vous donc, en sortant de France, oublié tous vos amis? Pourquoi gardez-vous aussi le plus profond silence avec un homme qui ne vous a jamais donné le moindre sujet de plainte? Réparez vos torts envers moi, et, si vous ne voulez pas que je vous accuse d’ingratitude, donnez-moi de vos nouvelles et de celles de votre famille par le premier courrier et dans le plus grand détail.

La voix publique m’a dit que vous acheviez maintenant la rédaction des mémoires de votre adolescence. J’ai cru que vous apprendriez avec plaisir quelle étoit présentement l’existence de quelques personnes dont vous devez souvent faire mention dans l’histoire de vos amours.

La marquise d’Armincour, dévorée d’un inconsolable chagrin, vit plus que jamais retirée dans sa terre de Franche-Comté. La baronne de Fonrose, devenue laide à faire peur, ne sort plus de son vieux château du Vivarais. Le comte de Rosambert s’est vu contraint aussi de quitter le monde. La vicomtesse est accouchée à la fin du huitième mois de son mariage. M. de Rosambert, que, malgré ses malheurs, sa gaieté n’abandonne pas, soutient plaisamment à qui veut l’entendre que le petit garçon de sa femme ressemble beaucoup à Mlle de Brumont. Il donneroit tout au monde, ajoute-t-il, pour que M. de B…, qui se connoît si bien en physionomie, pût examiner le visage de cet enfant-là, et pour que M. de Lignolle, à qui nulle affection de l’âme n’échappe, tâtât le pouls de Mme de Rosambert, quand on ose devant elle parler du chevalier de Faublas. Ce La Fleur, qui servoit l’infortunée dont je ne vous écrirai pas le nom, étoit devenu le valet de chambre du mari veuf; mais il s’est avisé de voler son maître, qui, n’aimant pas les voleurs, a mis celui-ci dans les mains de la justice; le malheureux a été pendu à la porte de l’hôtel Lignolle. Justine est depuis quatre mois sortie d’une maison publique, dont le régime un peu sévère ne l’a pas embellie; la pauvre enfant, ne pouvant mieux faire, est devenue la cuisinière et le factotum d’une madame Le Blanc, femme d’un médecin du faubourg Saint-Marceau. On assure dans le quartier que la maîtresse et la servante vont souvent de moitié magnétiser en ville. Le comte de Lignolle, que monsieur votre père n’avoit pas dangereusement blessé, vit plein de génie plus que de santé. Néanmoins, des railleurs ont fait courir le bruit qu’au dernier printemps, s’étant avisé de boire le reste de la fiole du docteur Rosambert, monsieur le comte s’étoit senti, pendant vingt-quatre heures, quelque velléité de se remarier; mais qu’en si peu de temps il n’avoit jamais pu trouver une femme assez malheureuse qui voulût de lui. Au reste, vous devez savoir que ses charades continuent de faire les délices de l’Europe. Le marquis de B… se porte bien; il est toujours, comme il le dit lui-même, un fort bon diable; pourtant il entre en fureur quand il croit rencontrer une physionomie qui ressemble à la vôtre; au demeurant, toujours content de la sienne, et même regrettant quelquefois celle de sa femme.

Adieu, mon cher chevalier, j’attends votre réponse avec impatience, etc.

LE CHEVALIER DE FAUBLAS
AU VICOMTE DE VALBRUN.

De Varsovie, 28 octobre 1786.

Je suis, mon cher vicomte, infiniment sensible à votre souvenir; vous m’avez envoyé des renseignemens que je désirois; et, puisque vous témoignez l’obligeant désir de savoir précisément ce que nous sommes devenus, je m’empresse de vous l’apprendre. Il y a quinze mois que notre famille habite à Varsovie le palais du comte Lovzinski; quinze mois se sont écoulés comme un jour. Mon beau-père est auprès du monarque dans la plus grande faveur. Mon père, le meilleur des pères, au comble de la joie, vit plus heureux du bonheur de ses enfans que de son propre bonheur. Notre Adélaïde vient de choisir pour son époux le palatin de ***, jeune seigneur dont je vous ferai le plus brillant éloge en peu de mots: il me paroît digne d’elle. Moi, je suis père; il n’y a pas tout à fait quatre mois que Sophie m’a donné le plus joli garçon du monde. Ma Sophie, le premier ornement de la cour de Varsovie, devient chaque jour plus adorable. Je jouis au sein de l’hymen d’une félicité que je n’ai jamais connue dans mes égaremens.

Cependant, plaignez-moi: j’ai perdu ma patrie, et je ne puis me charger d’aucun emploi dans les armées de la république. Il me faut, pour toute ma vie peut-être, renoncer à l’état auquel je semblois appelé. Tous les efforts de l’art, tous les efforts de ma raison, ne peuvent rien contre un fantôme persécuteur et chéri, dont la fréquente apparition me tourmente et me charme. O Madame de B…, n’êtes-vous pour votre amant descendue dans la tombe qu’afin de pouvoir, sans obstacles et sans relâche, vous attacher à ses pas!

Encore, si son ombre me poursuivoit seule! mais les dieux vengeurs ont condamné Faublas à des souvenirs plus chers et plus funestes.

Si dans une nuit d’été le vent du midi s’élève, si l’éclair fend la nue, si le tonnerre la déchire, alors j’entends résonner un timbre fatal; j’entends un soldat, froidement barbare, me dire: Elle est là. Soudain, saisi d’une invincible épouvante, abusé d’une espérance folle, je cours à l’onde qui mugit; je vois se débattre au milieu des flots une femme,… hélas! une femme qu’il ne m’est pas plus permis d’oublier que d’atteindre. Oh! plaignez-moi.

Mais non, Sophie me reste. Loin de me plaindre, enviez mon sort, et dites seulement que, pour les hommes ardens et sensibles, abandonnés dans leur première jeunesse aux orages des passions, il n’y a plus jamais de parfait bonheur sur la terre.

LISTE DES GRAVURES
Nota.—Les pages indiquées sont celles auxquelles correspondent les sujets des gravures.

Tome I
1. Faublas au parloir 16
2. Faublas habillé en femme 163
3. L’Ottomane 195
Tome II
1. Faublas chez Coralie 99
2. Faublas chez Justine 213
3. Reconnaissance de Dorliska 276
Tome III
1. C’est donc elle! 2
2. Apparition de Justine 81
3. Les Charmes de Mme de Lignolle 196
Tome IV
1. Le Soufflet 38
2. Le Duel 156
3. Faublas malade et Mme de Lignolle 167
Tome V
1. L’Aventure de la Montdésir 21
2. La Fiole 166
3. Faublas reconnaît Sophie 300
Imprimé par Jouaust et Sigaux
POUR LA
PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE
Tirage des gravures par Salmon
M DCCC LXXXIV

PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE

Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25 whatman.—Tirage en GRAND PAPIER (in-8o), à 170 pap. de Hollande, 20 chine, 20 whatman.

HEPTAMÉRON de la Reine de Navarre.—DÉCAMÉRON de Boccace, grav. de Flameng. Épuisés.
CENT NOUVELLES NOUVELLES, dessins de J. Garnier, grav. par Lalauze ou reprod. par l’héliogravure. 10 fasc. 50 fr.
MANON LESCAUT, grav. d’Hédouin. 2 vol. 25 fr.
GULLIVER (Voyages de), grav. de Lalauze. 4 vol. 40 fr.
VOYAGE SENTIMENTAL, grav. d’Hédouin. 25 fr.
RABELAIS, les Cinq Livres, grav. de Boilvin. 60 fr.
PERRAULT (Contes de), grav. de Lalauze. 2 vol. 30 fr.
CONTES RÉMOIS, du Comte de Chevigné, dessins de J. Worms, grav. par Rajon. 20 fr.
VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE, de X. de Maistre, grav. d’Hédouin. 20 fr.
ROMANS DE VOLTAIRE, grav. de Laguillermie. 5 fascicules. 45 fr.
ROBINSON CRUSOÉ, grav. de Mouilleron. 4 vol. 40 fr.
PAUL ET VIRGINIE, grav. de Laguillermie. 20 fr.
GIL BLAS, grav. de Los Rios. 4 vol. 45 fr.
CHANSONS DE NADAUD, grav. d’Ed. Morin. 3 vol. 40 fr.
PHYSIOLOGIE DU GOUT, grav. de Lalauze. 2 vol. 60 fr.
LE DIABLE BOITEUX, grav. de Lalauze. 2 vol. 30 fr.
ROMAN COMIQUE, grav. de Flameng. 3 vol. 35 fr.
CONFESSIONS de Rousseau, grav. d’Hédouin, 4 vol. 50 fr.
MILLE ET UNE NUITS, grav. de Lalauze. 10 vol. 90 fr.
LES DAMES GALANTES, dessins d’Ed. de Beaumont, gravés par Boilvin. 3 vol. 40 fr.
LES FACÉTIEUSES NUITS DE STRAPAROLE, dessins de J. Garnier, gravés par Champollion. 4 vol. 45 fr.
BEAUMARCHAIS: Mariage de Figaro, Barbier de Séville. Dessins d’Arcos, gravés par Monziès, 2 vol. 32 fr.
DIABLE AMOUREUX, grav. de Lalauze. 1 vol. 20 fr.
CONTES D’HOFFMANN, grav. de Lalauze. 2 vol. 36 fr.
Nota.—Les prix indiqués sont ceux du format in-16. S’adresser à la Librairie pour les autres exemplaires.