La marchande de petits pains pour les canards by René Boylesve

RENÉ BOYLESVE

LA MARCHANDE
DE PETITS PAINS
POUR LES CANARDS

NEUVIÈME ÉDITION

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

 

DU MÊME AUTEUR

LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS 1 vol.
LES BAINS DE BADE 1
LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC 1
SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1
LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1
MADEMOISELLE CLOQUE 1
LA BECQUÉE 1
L’ENFANT A LA BALUSTRADE 1
LE BEL AVENIR 1
MON AMOUR 1
LE MEILLEUR AMI 1
LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE 1
MADELEINE JEUNE FEMME 1

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.

Copyright, 1913, by CALMANN-LÉVY.

E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY.

 

Il a été tiré de cet ouvrage
SOIXANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
et
DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE,
tous numérotés.

 

A
FERNAND VANDÉREM

 

LA
MARCHANDE DE PETITS PAINS
POUR LES CANARDS

Un abbé saute précipitamment dans une des barques amarrées au petit embarcadère du Lac, et le voilà qui se met à manier les avirons avec une remarquable gaucherie, et qui perd son chapeau, et qui heurte un canot ramenant plusieurs promeneurs; enfin, il pointe vers l’île en ramant à tour de bras. La scène a des allures de sauvetage. Plusieurs personnes semblent s’inquiéter. J’avise une marchande de petits pains qui se trouve là:

—Qu’est-ce qu’il y a donc?

—Oh! dit-elle… c’est monsieur l’abbé qui se fait du mauvais sang, rapport aux enfants qui sont allés dans l’île, à la buvette. D’ordinaire, ils m’achètent chacun deux gaufrettes, une madeleine, avec un verre de coco; mais les enfants, au jour d’aujourd’hui, y a plus moyen de les tenir, il faut qu’ils aillent au plus loin… Celui qu’est encore jeune, il peut courir après… Mais quand une fois l’âge est venu…

Je crois qu’elle s’apitoie sur le sort de l’abbé; mais c’est d’elle-même qu’elle m’entretient déjà. En quatre mots, je sais son histoire. Elle me dit:

—Je ne peux plus tenir sur les jambes; à soixante-cinq ans, si c’est pas malheureux! ma mère qu’en a quatre-vingt-sept, à l’heure qu’il est, et qui va et qui vient, droite comme les fûts de sapins!… Autrefois, je courais après le client: faut le lanciner; il a besoin de ça; autrement il ne s’arrête pas pour demander… Et en plus de ça, point d’estomac dans notre famille: c’est peut-être d’avoir été nourris au pain trempé dans de l’eau; huit enfants, monsieur, d’un père qui gagnait ses douze sous à la journée… Comment ça se fait-il que nous soyons encore huit de vivants?… Nous autres, nous sommes de l’Eure; monsieur connaît peut-être bien, tout près le château à monsieur le comte Baudru qu’est député à présent… même que monsieur Baudru a fait placer un de mes frères dans un grand restaurant comme plongeur… Ah! dame, c’est bien la moindre des choses: on vote pour lui… On s’en est donné du mal, la dernière fois, pour sa candidature contre monsieur Plateau, qu’ils l’appellent, un pur parisien, celui-là… Ah! malheur! ont-ils bu! ont-ils salivé!… Lequel des deux qu’était le meilleur? Baudru? Plateau? Après ça, voilà ce qu’il ne faut pas nous demander à nous autres, le pauvre monde… On vote pour celui-là qu’on croit qui réussira, pas vrai?… Des petits pains tout chauds, madame, mesdemoiselles! voulez-vous du pain pour les cygnes, les canards?… Faites excuse, monsieur, faut que je me déplace, voilà le garde qui s’approche à grands pas…

Elle trottine derrière une institutrice qui pousse devant elle trois fillettes; mais elle les perd, et revient vers l’entrée du sentier conduisant à l’embarcadère. Un homme y est déjà, avec un panier tout pareil au sien, garni de patisseries couleur de miel. Elle fronce les sourcils et passe devant lui en extirpant de ses mauvaises jambes tout le rendement possible. Je la rattrape:

—Hein? Il y a de la concurrence?…

—Ne m’en parlez pas, monsieur! Si ce n’est pas une calamité de voir là un homme valide venir faire le commerce où l’on a déjà tant de peine à tirer une malheureuse pièce de quarante sous, trois francs, les jours de beau temps encore—et ça n’est pas tous les jours!—C’est les protections, voyez-vous, monsieur; mais patience!… qui vivra verra… Le plus fort tuera le plus faible… Monsieur le comte Baudru est bien puissant… Oh! si seulement on était moins craintif!… Mais j’aperçois le brigadier, cette fois: il faut que je circule, bon gré mal gré, c’est le règlement… Mes pauvres jambes!… et quand on pense que ces messieurs, à l’hôpital, m’ont dit: «Dame, ma bonne femme, arrangez-vous pour rester assise, ou c’est la mort…» C’est des varices internes, je demande bien pardon du mot à monsieur, qui m’ont tenue couchée tout l’hiver… Y a pas huit jours encore, est-ce que je n’ai pas cru mon dernier quart d’heure venu?

—Mais, ne pouvez-vous obtenir la permission de vendre assise?

—C’est ça qu’il me faudrait, monsieur voit juste… Pardi, il m’arrive bien quelquefois de m’accroupir de lassitude, sur la bordure en fer, en guise de siège; songez donc, monsieur: depuis midi jusqu’à huit heures du soir à faire le pas gymnastique, mon panier d’un bras, ma cruche à coco de l’autre… Être assise, oui… J’ai bien un papier signé du médecin-chef… En le présentant au brigadier… Le brigadier n’est pas un mauvais homme; il «me cause bien», en passant, sans dureté… Je l’ai là, sur moi, mon papier…

—Eh bien! présentez-le: le brigadier vous fera asseoir!

—C’est bien ce que je me dis: faudra sans doute en venir là si je dois mourir de rester debout… Pardi, la vie, c’est pas qu’on y tienne… D’autres fois je me dis: voilà ma mère qui a quatre-vingt-sept ans; si je dois vivre aussi longtemps qu’elle, c’est-il pas de la lâcheté de s’asseoir à l’âge que j’ai?…

Le concurrent mâle a déjà dû «circuler» avec toute sa marchandise; ma bonne femme, qui ne cessait de guigner sa place, s’y reporte avec rapidité. Je mange une gaufrette pour me donner un prétexte à continuer la causerie qui m’intéresse: évidemment la marchande a une raison de ne pas demander la faveur d’être assise. Elle me dit:

—Ah! si le brigadier me permettait de m’asseoir là! C’est la bonne place…

—Fichtre!… vous allez bien! Mais vous garderiez, vous, assise, la meilleure place, tandis que les autres marchandes, même aux mauvais endroits, on les pourchasse!…

L’idée d’une inégalité ne la choque aucunement. Elle me dit:

—Si mon frère, le cadet, en finissait seulement d’obtenir de monsieur Baudru ce qu’il a en vue, je pourrais peut-être moi aussi me faire recommander de monsieur Baudru… Il a le bras long, à ce qu’ils disent.

—Ah! ah! monsieur Baudru vous obtiendrait d’être assise, et à la meilleure place!

—Si j’étais seulement recommandée au brigadier avant que je fasse ma demande, il y a tout à espérer… Pourquoi pas? Monsieur Baudru, tous mes frères ont voté pour lui comme un seul homme! C’est le tour du cadet à demander, à cette heure; mais il est craintif… Il a pourtant fait écrire, depuis six mois, une fois, deux fois, trois fois. On est sans réponse… Ah! ça n’est pas qu’on soit dans l’inquiétude: monsieur Baudru est un honnête homme; il nous doit ça. Il ne lésinera pas: on l’a nommé.

—Que désire donc votre frère cadet?

—Être placé dans le Bois, pardi, monsieur! Pourquoi donc pas lui aussi bien qu’un autre?

—Et qu’est-ce qu’il fait pour le moment?

—Il attend… Pardi, il aurait bien trouvé du travail au pays; mais, établi là-bas, ça n’est pas un bon moyen pour obtenir ici… Voilà de ça bientôt un an, depuis l’élection de monsieur Baudru, tout juste, que le malheureux garçon est sans place. Où est-ce qu’il était auparavant? Il était au chemin de fer, monsieur; la compagnie l’a mis à pied sous prétexte qu’il s’était trop occupé de politique… Jugez ça, monsieur: faut-il élire un député? faut-il point? et si c’est pas les bons qui s’en occupent, faut-il donc laisser la place aux ennemis du pays?…

—«Aux ennemis du pays!…» vous arrangez bien ce pauvre Plateau: je le connais, savez-vous; c’est un ancien camarade à moi…

—C’est-il vrai Dieu possible, monsieur, que vous connaîtriez monsieur Plateau! On a dit de lui tant de mal!

—Il a quatre petits enfants qui viennent par ici tous les jours; ils sont peut-être de vos clients; lui-même, souvent les accompagne; il a dû vous parler en passant; il n’est pas fier.

Elle tombe assise sur les arceaux de fer de la bordure, relève ses lunettes sur son front; abandonne à terre son panier, sa cruche à coco. Si monsieur Plateau avait été élu, elle aurait pu lui parler tous les jours!… parler à son député!… Sa cervelle chavire.

—Voyez ce que c’est que le pauvre monde, dit-elle: où voulez-vous qu’il aille se renseigner sur celui qui est le bon, sur celui qui est le mauvais?

—Mais je ne dis pas que monsieur Baudru, votre député, soit mauvais; je dis que je connais Plateau, qu’il passe ici tous les jours.

—Oui, oui; vous ne dites pas… vous dites… C’est entendu!… N’empêche que nous autres, avec monsieur Baudru, voilà près de douze mois qu’on attend, le bec dans l’eau, après une place pour mon frère cadet!…

—Mais, qui vous dit, ma pauvre bonne femme, que monsieur Baudru peut disposer ainsi d’une place? et d’une place au Bois-de-Boulogne qui relève de la Ville?

—De la Ville, c’est bien ça; mais, à en croire les on-dit, chez nous, monsieur Baudru serait un homme qui fait la pluie et le beau temps…

—C’est beaucoup dire!

—Oh! tenez, monsieur, j’en aurai le cœur net, puisque je vois bien que vous en savez long sur les uns et sur les autres, et vous avez la franchise peinte sur la figure; j’ai bien entendu dire aussi contre monsieur Baudru… allez!… Il y a un cocher de remise, nommé Grincet, qui ne s’en prive pas… Voyons! c’est-il vrai, oui ou non: il y en a qui vont jusqu’à soutenir qu’il n’est pas républicain!…

Elle prononce le mot «républicain» d’une voix assourdie et comme s’il s’agissait d’un terme fatidique, surtout propre à ouvrir toutes les portes. Je me tais. Elle reprend, très anxieuse:

—Il y en a qui disent qu’il est républicain, d’autres qui soutiennent qu’il ne l’était que sur ses affiches: allez donc voir, nous autres, le pauvre monde, à qui croire là-dedans?

—Mais, je ne sais pas plus que vous ce qu’est en réalité monsieur Baudru: sans voter avec le gouvernement…

—Il ne vote pas avec!… Il n’est pas du côté du gouvernement!… Voilà bien ce que je m’étais laissé dire!… Et comment être prévenus de ça, nous autres? moi qui ne vois quasiment point de mes yeux à lire l’imprimé, et mon frère qui n’achète point de journal de peur d’être vu par un mouchard en train de lire celui qu’il ne faut pas!…

Elle se relève; le sang lui monte au visage; elle rajuste ses lunettes, se flanque de son panier et de sa cruche de coco; et elle vocifère:

—C’est donc ça, qu’il ne fait rien pour nous: pardi! il n’est pas du côté du manche!… Ah! Grincet avait raison de dire à mon frère cadet: «Mon vieux, tu peux te taper avec La baudruche!…»

Et elle ajoute:

—Alors, pourquoi qu’ils l’ont élu, s’il n’est pas puissant?…

Deux fillettes ont puisé à même le panier pendant que la marchande parlait; la fräulein demande un «ferre de gogo»; la bonne femme les comble de politesses, de saluts, de mots sucrés, veut leur faire accepter une demi-tablette de chocolat par-dessus le marché. Quand elles sont parties, elle me dit:

—Ça ne serait pas les demoiselles à monsieur Plateau, par hasard?

—Non.

L’abbé revient avec les deux jeunes gens qui tiennent eux-mêmes les avirons, cette fois, plus adroitement que leur précepteur. La marchande sur ses mauvaises jambes se précipite vers l’embarcadère en même temps que deux de ses collègues plus agiles; les gamins, impitoyables, qui, en virant, ont été témoins du match des marchandes, jettent quatre sous dans le panier de celle qui est arrivée bonne première.

Le soir tombe en peignant de rose les beaux troncs rectilignes des pins; contre le miroir étincelant du lac, je vois la silhouette affaissée de ma vieille, qui me paraît agrandie de tout ce qu’elle signifie à mes yeux, depuis le dernier quart d’heure écoulé: confiance éperdue, espoir insensé, candeur du «pauvre monde».

 

LE GARDIEN DES CHANTIERS

Chaque soir, quand la nuit tombait, avant de me décider à allumer la lampe, je n’avais qu’à mettre le nez à la fenêtre: j’étais sûr de voir poindre vers la rue du Bouquet-d’Auteuil le vieux gardien de chantiers et son chien. Il ne passe à cette heure-là presque personne, et le bonhomme et son chien, réguliers comme la chute du jour, avançant doucement avec l’ombre dans la ruelle silencieuse, étaient devenus pour moi comme une personnification du soir qui vient à pas de loup, on ne sait pas d’où.

Je savais bien où ils allaient. A cinquante pas de chez moi, un immeuble était en construction. Le gardien arrive au moment où les ouvriers vont quitter le chantier; c’est lui qui pose sur la palissade la porte mobile, facile à enlever d’un coup d’épaule, mais qui constitue, en vertu d’une fiction, l’inviolable clôture, et communique à toute velléité d’entrée incongrue la qualité d’effraction. Le gardien est muni d’un revolver, et il doit posséder un chien capable d’annoncer et de réprimer une tentative d’escalade: dans les limites du domaine confié à leur vigilance, les gardiens de chantiers exercent les droits de propriétaires. Ce sont de pauvres bougres généralement incapables de travail et à qui des certificats de bonne vie et mœurs ont procuré l’avantage de passer les nuits à la fraîcheur des moellons et des plâtres, moyennant une rétribution de trois francs.

La construction avait commencé à l’automne. Les jours étant assez longs encore, je voyais mon bonhomme assis derrière sa palissade à claire-voie, à côté de son fidèle chien; et aussi longtemps qu’une lueur crépusculaire tombait du ciel, il lisait attentivement des paperasses. J’avais envie de faire sa connaissance.

Un soir, je me permis de couper sa lecture:

—Eh bien, mes compliments!… vous avez de bons yeux…

Le chien bondit, hérissa son échine et m’assourdit de ses aboiements. C’était un braque à poil roux, jeune, un assez beau chien; son maître l’apaisa en lui prodiguant, avec douceur et même avec une tendresse touchante, le nom de «Baladin». Je répétai, moi aussi: «Baladin!… Allons, tout beau, Baladin!»

—Ah! ah! dis-je au bonhomme, il s’appelle Baladin?

Le vieux parut me savoir gré de lui parler de son compagnon. Dans ce premier entretien, il ne fut question que de Baladin. Un chien de deux ans et demi, de bonne garde,—j’en avais bien la preuve!—et «amical», avec cela, «friand», par exemple! Il fallait l’avoir à l’œil en passant «devant chez les restaurateurs». Il le tenait d’une fruitière de la rue Lepic qui l’allait noyer, encore aveugle, sur le pas de sa porte, dans un arrosoir. Il l’avait eu pour rien: la peine de le prendre en passant; mais le lait que le cabot lui avait coûté, pour remplacer la mère, c’était un prix! Il l’avait payé, son chien, en somme, disait-il, et, à cause de cela, il le sentait mieux à lui.

La seconde fois, ce fut à ce brave animal que je m’adressai tout d’abord:

—Ah! ah! bonsoir, Baladin!… Comment vas-tu, mon vieux Baladin?

Et je dis au gardien:

—C’est un ami, n’est-ce pas? Avec un chien on n’est pas seul…

Le vieux abandonna lentement ses papiers et me dit:

—Sans lui, c’est la vérité, la vie me serait moins gentille.

Je ne pus me retenir de sourire à cette épithète de «gentille» accolée à la vie d’un miséreux de soixante-dix ans réduit à veiller la nuit dans les plâtras. Mais il sortait de l’hôpital, où il avait bien cru laisser sa peau, et la lumière du jour, et la «belle étoile», comme il disait, et qu’il devait, en effet, connaître, l’invitaient à prendre tout en beau. Il avait redouté, en outre, d’être obligé d’aller garder un chantier à Saint-Denis, où les vols sont fréquents, où il avait dû faire feu, une nuit. «Ce n’est pas pour moi que je crains», disait-il; et, regardant son chien avec amour: «Voilà de ça huit ans, ils m’en ont étranglé un, nommé Finaud.» Au contraire, il appréciait Passy, tranquille, son air salubre et son eau excellente; depuis six semaines qu’il y veillait, sa santé s’était rétablie.

—Et puis, vous habitez sans doute le voisinage?

Non, non! Il habitait Ménilmontant; il faisait le trajet à pied, deux fois par jour, avec Baladin. La distance était pour lui peu de chose; il s’agissait de partir à temps. «Il est vrai, ajoutait-il, qu’il y a la chaussure… Mais jusqu’ici, pour être juste, je n’en ai pas manqué.»

—Quand donc mangez-vous? Je ne vous vois point faire votre petit fricot…

Il attendait pour cela que la nuit fût venue; il allumait des «brindilles» qui l’éclairaient bien suffisamment en réchauffant sa soupe, mais il utilisait le jour, jusqu’à la dernière lueur, pour la lecture. Il s’instruisait. Je lui avais vu entre les mains des journaux. Sa logeuse lui donnait L’Humanité; une certaine comtesse, dont il avait gardé l’hôtel lui faisait remettre La Croix par son concierge; la contradiction entre les idées de ces feuilles lui échappait, ou il ne faisait allusion à ce désaccord qu’avec un certain dédain; dans les journaux, quels qu’ils fussent, il cherchait des faits divers, et il leur préférait de beaucoup les fascicules d’une publication sur l’astronomie. L’astronomie était son affaire; voilà un sujet qui lui plaisait. «Ça n’est pas mesquin, disait-il, et puis ça porte l’homme à penser…» Il choisissait ses termes; il avait, comme certaines gens du peuple, la coquetterie du beau langage. Pour le moment, les jours s’écourtaient; il ne pouvait consacrer que peu de temps à sa lecture. J’avais remarqué qu’il possédait une petite lampe:

—Par économie, me dit-il, je n’allume que contraint et forcé; d’ailleurs, il faut compter avec ces canailles de courants d’air…

Ce bon vieux me gagnait tout à fait. Pour n’avoir pas l’air ému, je lui adressai une question banale:

—Comment vous appelez-vous?

—Loriot, Henri-Théodore-Auguste…

Et, selon l’habitude des pauvres, il porta aussitôt la main à la poche intérieure de sa veste, afin d’«exhiber ses papiers». Je protestai: je ne demandais son nom que pour savoir comment l’appeler tant qu’il serait mon voisin. Mais il n’était pas homme à interrompre un geste commencé; je dus lire.

—Tiens! vous êtes médaillé militaire?

Il secoua la tête:

—Oh! oh!… Solferino, ça ne me rajeunit pas!

Pour me raconter son histoire, il donna le coup d’épaule à la porte mobile, car il n’était pas à l’aise pour me parler à travers la claire-voie, et il s’avança dans la rue encore obscure, jusque sous le quinquet allumé qui signalait le chantier. Il avait une figure assez fine, des cheveux blancs et drus, coupés ras, un œil intelligent, avec je ne sais quoi de jeune ou de timide qui me déconcertait un peu. Deux choses me gênaient en lui, qui n’en faisaient peut-être qu’une: ce regard, si vif pourtant, et qui, je ne sais pourquoi, me donnait l’idée de quelque étoile à l’éclat brouillé par un tumulte atmosphérique, et l’obstination à me parler la tête découverte, avec une déférence exagérée. J’avais remarqué aussi qu’il cirait les chaussures du maître compagnon et se montrait serviable aux maçons même. Le moindre goujat le traitait de haut. Cependant tout, en lui, marquait qu’il n’avait pas passé sa vie dans une situation inférieure.

En effet, il m’apprit qu’il avait eu de beaux jours; il avait été entrepreneur, concessionnaire de la Ville. «C’était un temps, disait-il, où l’on ne brassait pas les affaires aussi en grand qu’aujourd’hui, mais où il y avait plus d’honneur dans les traités…» Un moment était venu où plus de «malice» était nécessaire; il confessait son défaut: il manquait de méfiance; il ne se tenait pas sur le «qui vive!» On avait dû l’étriller ferme. Il disait tout à coup: «mes malheurs», sans les spécifier davantage. «C’était un temps, disait-il encore, où l’on ne se relevait pas aussi effrontément qu’aujourd’hui…»

Son besoin de se confier était évident, mais il avait une peur de chien battu qu’on abusât de sa confiance. Bien des soirs, il me parla de «ses malheurs» avant de me confesser qu’il avait fait faillite. Et la sueur lui perlait au front, au moment où il prononça ce mot, et il regardait autour de nous comme un animal aux abois, comme s’il eût craint que Baladin lui-même n’allât aboyer le déshonneur de son maître.

Il avait une telle foi en la tare que certains mots comportent, qu’il traînait depuis l’événement son existence comme un galérien marqué au fer; il acceptait le mépris des hommes et trouvait que la vie était encore «gentille» de permettre à un failli non réhabilité de contempler, la nuit, les étoiles, et de faire deux fois par jour, et sans manquer de chaussures, le trajet de Ménilmontant à Passy, en compagnie d’un chien «amical».

*
*  *

Un soir d’hiver, le père Loriot, par extraordinaire, n’arriva pas à l’heure. De ma fenêtre, j’explorai la rue, et de droite et de gauche; l’apparition quotidienne de mon pauvre vieux et de son chien Baladin me manquait; les becs de gaz s’allumaient; les maçons quittaient le chantier; je vis le maître compagnon faire comme moi, les mains en lunette d’approche, vers la rue du Bouquet-d’Auteuil. La curiosité me prit, un peu d’inquiétude aussi, et je descendis dans la rue, simulant la flânerie, pour avoir le droit de dire au maître compagnon:

—Le gardien est en retard…

—Sacré vieux traînard! dit le maître compagnon, en voilà un qui ne se soucie pas que je manque mon train des Moulineaux!…

—Ah! osai-je observer, c’est qu’il ne prend pas le train, lui…

Le maître compagnon eut un sourire: il me jugeait «original» et un peu «rigolo» parce que je m’intéressais à son gardien de nuit. Il dit, haussant l’épaule:

—C’est quelqu’un qui lui aura joué encore une de ces bonnes farces, histoire de plaisanter: le vieux est sans défense…

—C’est un bien brave homme, obligeant, ponctuel, pas veinard, et point sot, ma foi: j’ai plaisir à bavarder avec lui…

Le maître compagnon se mit à se tordre, puis, soudain sérieux, il me regarda de biais, se demandant si je me moquais de lui.

Mais, à ce moment, nous vîmes, sous le premier bec de gaz, notre père Loriot arriver, clopin-clopant, tricotant des guiboles et tirant au bout d’une ficelle quelque chose comme un paquet. Il était hors d’haleine; il n’avait point son Baladin avec lui: ce qu’il tirait était un sale chien barbet. Il nous aborda avec sa politesse ordinaire, chapeau bas, balbutiant des paroles d’excuses, tout en se précipitant à l’intérieur du bâtiment pour cirer les chaussures du maître compagnon. Celui-ci l’arrêta rudement:

—Inutile, j’ai fait votre ouvrage… Qu’est-ce qu’est donc arrivé avec votre chien?

Mais, sans attendre la réponse, le maître compagnon prenait sa course vers la gare afin d’attraper son train.

Et le pauvre bonhomme demeurait là, tirant toujours par la corde l’affreux barbet qui voulait s’enfuir, et tenant son chapeau à la main.

—Mais couvrez-vous donc, sacrebleu! vous allez attraper la mort.

Le froid piquait, et le vieux avait tant trotté dans sa journée que la sueur lui ruisselait sur les tempes. Je pénétrai avec lui dans le chantier pour qu’il se mît au moins à l’abri. Aussitôt sous un toit, il ôta encore son chapeau. Il avait envie de parler, mais l’émotion, la fatigue l’étranglaient, et, sans doute aussi, une sorte de prudence excessive, comme son humilité vis-à-vis de tous. Je lui dis:

—On vous a volé votre chien?

—Je n’accuse personne, dit-il; il y a sans doute plus pauvre que moi…

—Plus pauvre, ce n’est pas une raison pour vous prendre votre chien, que diable!… Mais comment un chien de la force de Baladin ne s’est-il pas défendu?

—L’animal a son faible, comme l’homme: Baladin, monsieur, c’était un chien à se laisser séduire par la gourmandise…

—Les traiteurs, le long de votre trajet?… Mais ne pouvez-vous faire une enquête dans les gargotes?

—Ce n’est pas les traiteurs qui m’ont pris Baladin.

—Mais on dirait que vous savez qui vous l’a pris…

—Je n’accuse personne… Ah! si j’avais seulement vingt années de moins, et si je n’avais pas eu mes malheurs!…

—Père Loriot, vous savez qui vous a pris Baladin!

Ah! le satané bonhomme, avec sa circonspection et sa servilité, qu’il était donc agaçant aussi! Il détourna la conversation et me parla du barbet qu’il était allé acheter aux Batignolles, pour trois francs; encore le chien avait-il la gale.

Sur le cas de Baladin, il désirait ne pas s’étendre.

Cela, c’était tout de même un peu fort! Être aplati au point de se laisser voler, sans murmurer, son dernier bien, son seul ami, son chien Baladin! Ah! c’est à moi que la moutarde montait au nez. C’est moi qui voulais revoir Baladin! Nous faillîmes nous fâcher. J’offrais au père Loriot de prendre l’affaire en main; je me faisais fort de lui avoir son chien. Et puis, sacré tonnerre! je l’aimais, moi, ce Baladin; et si lui, Loriot, ne tenait pas plus que cela à son chien, c’est qu’il n’était qu’un rien du tout! Je le lui dis à la face. Mais le père Loriot se laissait maltraiter par moi comme par les maçons: qu’il ne fût qu’un rien du tout, il y avait beau temps qu’on l’obligeait à le croire!…

Nous ne parlions plus de Baladin; le barbet se familiarisait; on traitait sa maladie; mais quand le bonhomme regardait cet avorton de roquet galeux, je croyais voir un nuage de poussière ternir ses yeux encore jeunes, et je devinais qu’une douleur muette, un regret ineffaçable, un deuil profond du cœur, minaient à la dérobée le pauvre vieux gardien. Il dépérissait et fondait comme un bonhomme de neige. Tout ce qui lui restait d’innocent et de puéril se fanait. Jamais il n’atteindrait les longs jours qui lui devaient permettre de reprendre ses fascicules d’astronomie! Sans doute, les courants d’air étaient moins vifs sur la lumière de la petite lampe, car l’immeuble avançait, mais les soins du barbet absorbaient les économies du père Loriot, et, pis que cela, je crois qu’il n’avait plus envie de lire…

*
*  *

Il disparut, lui aussi, comme Baladin.

Un soir, je vis apparaître, au bout de la rue, un autre vieux dépenaillé, et un autre chien; ils s’arrêtèrent au chantier, à côté de chez moi. Me voilà aussitôt dans la rue. J’interroge le maître compagnon, qui n’avait jamais compris que je pusse avoir du goût pour le père Loriot.

—Eh bien, dit-il, quoi? on n’est pas éternel!

En rentrant chez lui, ce matin, le père Loriot avait piqué son attaque.

Je me tus pour n’avoir pas l’air ridicule, car mes yeux se mouillaient. Et j’avais envie de dire: «Le pauvre vieux!… le pauvre vieux!…»

Le maître compagnon parlait:

—Heureusement que la logeuse a eu le nez de m’avertir à temps sur le chantier; sans quoi, qui c’est qu’aurait été de faction, cette nuit? C’est Bibi!

Et il riait bruyamment d’avoir échappé à une telle corvée. Je voulus tout de même dire un mot du père Loriot:

—Pour moi, le bonhomme s’est rongé du regret de son chien… sans compter que sous ce vol il y a un mystère…

Le maître compagnon haussa une épaule et dit, dédaigneusement, en allant prendre son train des Moulineaux:

—Celui-là qu’a volé le chien au père Loriot… le père Loriot savait bien qui c’est, et son adresse, et tout: seulement, c’est quelqu’un qu’avait sans cesse la menace à la bouche de révéler aux architèques et entrepreneurs que le vieux avait fait de mauvaises affaires…

 

MESDAMES DESBLOUZE

Je viens d’apprendre, par un journal local, la mort de mademoiselle Radegonde de Saint-Quenain, à Poitiers, et je me souviens que, lorsque j’étais élève des Pères, je passais mes jours de «sortie» chez madame de Saint-Quenain, rue du Gervis-Vert, en compagnie de Radegonde qui devait être âgée de vingt à vingt-quatre ans quand j’en avais de douze à seize, comme son frère Raoul, mon camarade de classe. Je revois cette maison de la rue du Gervis-Vert, à droite, en venant de la rue d’Orléans, un peu passé la tourelle à pignon… On descendait trois marches, et madame de Saint-Quenain nous recommandait de nous essuyer les pieds; l’entrée, étroite et longue, était obscure, ne prenant jour qu’à l’autre extrémité, sur le jardin, par une porte à vitres de couleurs du plus discordant assemblage. Raoul, aussitôt dans ce couloir, s’adonnait à un grand tapage, autant pour faire enrager sa sœur Radegonde et la voir, par la porte entre-bâillée du salon, les mains sur les oreilles, le «pif» en avant, disait-il, que pour annoncer notre présence aux dames Desblouze qui habitaient le second étage. Les dames Desblouze ne répondaient pas à ce vacarme, car elles étaient d’une discrétion extrême. Alors nous filions au jardin et lancions du sable, des mottes de terre, voire de petits cailloux contre les fenêtres du second, jusqu’à ce que se montrât, sinon madame Desblouze, la mère, du moins sa fille Armande.

Armande apparaissait, derrière la vitre si c’était l’hiver, ou en s’accoudant à la barre d’appui, si la température le permettait; et, invariablement, en même temps que nous recevions son sourire de bon accueil, nous l’entendions, ou bien nous voyions ses lèvres articuler: «Oh! les vilains!… oh! les vilains garçons!…»

*
*  *

Les dames Desblouze étaient deux pauvres femmes très malheureuses. Nous savions qu’elles avaient eu leur fortune engloutie dans un désastre financier qui venait de ruiner beaucoup d’honnêtes gens; à la suite de quoi M. Desblouze était mort. De plus, madame Desblouze se trouvait affligée d’une maladie, nous ne savions laquelle, qui nécessitait une opération dont les frais plus que la chose elle-même la terrorisaient. La mère et la fille restaient presque sans ressources; un parent, habitant Paris, dont elles parlaient souvent, avait promis de «faire quelque chose» pour Armande au moment de son mariage; mais Armande, du même âge à peu près que Radegonde, et quoique beaucoup plus jolie qu’elle, ne se mariait toujours pas.

Armande et sa mère ne recevaient pas tout à fait l’hospitalité de madame de Saint-Quenain, mais elles étaient logées chez elle à meilleur compte que nulle part et elles ne se trouvaient ni aussi isolées ni aussi humiliées qu’elles l’eussent été dans un appartement correspondant à leurs ressources, et, comme madame Desblouze se plaisait à le répéter, elles jouissaient de la vue sur le jardin.

Ce jardin se composait d’une bande de terre large comme la maison, ce qui n’était guère, longue trois fois autant, et qu’emprisonnaient de hauts murs; ses allées, en ligne droite, étaient garnies, comme celles de tout jardin qui se respecte, de ces petits galets roulants qui préservent de la boue et exaspèrent le pied des promeneurs; un cordon de buis bordait quelques-unes d’entre elles, d’autres étaient séparées des plates-bandes par des touffes ou «bouillées» d’oseille où se dissimulait une tortue nommée Amalazonte, charme de cet endroit.

Madame Desblouze ne disait-elle pas qu’une de ses «distractions» consistait à suivre, de sa fenêtre, à l’aide d’une lorgnette de théâtre, ancienne et sans emploi, les lents déplacements d’Amalazonte?… Au bout du jardin était une tonnelle avec un banc de bois et une statuette de Notre-Dame de Lourdes dans une niche en fer blanc. Les heures tombaient dans cet enclos du haut de la cloche des Frères des Écoles chrétiennes dont l’Établissement était situé dans le voisinage, et le brusque éclat des récréations, à intervalles réguliers, déchirait la quiétude.

Ce jardin, que nous ne voyions qu’aux jours de congé, nous semblait magnifique et l’asile de la gaieté et du bonheur.

Je me souviens qu’un jour, à peine franchie la porte du collège, dans la vieille rue des Feuillantines, madame de Saint-Quenain nous dit:

—Ce n’est pas moi qui vous reconduirai ce soir, mes enfants; l’abbé Dardennois a bien voulu se charger de venir vous prendre à la maison…

—Ah!

Madame de Saint-Quenain prit une figure singulière où il y avait de la joie secrète et du mystère.

—Ces demoiselles vont en soirée, dit-elle, je dois les accompagner.

Tout ce que nous pûmes tirer d’elle jusqu’à mi-chemin, fut que la soirée avait lieu chez madame de Porcheton, que c’était une réunion tout intime, mais que néanmoins ces demoiselles étaient sens dessus dessous à cause de leur toilette.

—Je vois ça, dit Raoul, on va leur présenter un type.

—Un type! s’écria madame de Saint-Quenain; mon enfant, tu ne respectes rien; en outre je te trouve indiscret.

—Mais pour laquelle est-ce? demanda Raoul, qui ne se laissait pas décontenancer.

—Je ne te comprends pas.

—Je dis, maman: «pour laquelle est-ce?» Est-ce Radegonde qui aurait enfin trouvé une poire?

—Allons, Raoul, assez! je te prie. Tu as un esprit déplorable et un langage qui me fait honte.

La vérité, nous la connûmes aussitôt arrivés à la maison. C’était chez madame Desblouze que l’on s’occupait des toilettes. Nous y fûmes en quatre enjambées. Tout le petit appartement n’était qu’un atelier de couture. Madame Desblouze et sa fille, qui coupaient et cousaient elles-mêmes leurs robes, avaient acquis une grande adresse, et Radegonde aussi bien que madame de Saint-Quenain en usaient. Pour le moment, les dames Desblouze étaient à genoux, les lèvres hérissées d’épingles qu’elles piquaient à l’envi au bas d’une robe, du bleu ciel le plus tendre, d’où émergeait une Radegonde méconnaissable et les bras nus. Ce détail, dont on s’aperçut aussitôt que nous fûmes entrés, fit pousser des cris aux trois femmes, et l’on s’empressa de couvrir d’une serviette les bras de Radegonde où j’avais eu toutefois le temps de discerner une peau rougeaude et grenue. A part cela et son nez long, mademoiselle de Saint-Quenain était passable. Elle ne dissimulait point une grande agitation, elle bavardait, riait, criait, faisait aujourd’hui beaucoup plus de bruit que son frère.

Elle nous dit que madame de Saint-Quenain la croyait ignorante de ce qui se tramait, mais que le secret avait été dévoilé par Suzanne de Porcheton qui accompagnait sa mère lorsque l’entrevue s’était décidée. Madame de Saint-Quenain avait fourni le chiffre de la dot et tous les tenants et aboutissants, «jusqu’à l’âge», disait bravement Radegonde en éclatant de rire. C’était une soirée organisée strictement pour elle. «Soyez sans crainte, avait dit madame de Porcheton, je n’inviterai pas une jeune fille qui puisse lui nuire;… d’ailleurs…»

—Mais! fîmes-nous, Raoul et moi, d’un seul élan, et Armande?…

Armande sourit mélancoliquement; sa mère hocha la tête et dit:

—Armande est garantie par le chiffre de sa dot… qu’on ne m’entendra jamais prononcer, dit-elle, avec un sourire délicat, charmant, qui révélait combien elle avait dû être jolie, combien sa fille lui ressemblait, et quelle devait être, à toutes les deux, leur secrète douleur.

Elle ajouta:

—C’est madame de Saint-Quenain qui a eu la gentillesse d’exiger qu’Armande accompagne son amie.

—Oh! dit aussitôt Radegonde, je ne serais jamais allée à cette soirée sans Armande!

Raoul, esprit positif, s’informa:

—Mais, le type?…

—D’abord je te prie de ne pas l’appeler comme le premier venu, il paraît que c’est un monsieur tout à fait bien.

—Un prince?…

—Des princes, on t’en souhaite!… Il est d’excellente famille, et gagne, dit-on, beaucoup d’argent.

—Ce qui veut dire qu’il s’appelle Tartempion, qu’il n’a pas le rond et qu’il fait des affaires louches…

—Oh! tiens, tu es exaspérant! et puis fais-moi le plaisir de descendre: ce n’est pas la place des garçons là où il y a une jeune fille qui essaie!…

Elle piétinait; la serviette se déplaça, et nous revîmes son bras grenu.

Ce fut une bien amusante journée. On était un peu contraints en présence de madame de Saint-Quenain qui n’admettait pas la plaisanterie, mais on se rattrapait dès qu’elle avait le dos tourné. Raoul disait à sa sœur:

—Tu quittes la maison, comme de juste, et ça se trouve joliment bien: où est-ce que j’aurais logé, moi, l’année prochaine, quand je vais être étudiant? Je prends ta chambre comme cabinet de travail.

—Tu prendras ce qu’il te plaira, je m’en moque… Et d’abord, mon bonhomme, rien n’affirme que tu seras étudiant l’an prochain: il y a un examen à passer…

—Ni que, toi, tu seras mariée, ma vieille: tu passes ton examen ce soir!…

Le soir, nous tremblions que l’abbé Dardennois ne vînt nous prendre avant que nous n’eussions vu ces demoiselles entièrement parées. Elles furent en avance, heureusement, car elles avaient passé tout le jour à se coiffer et pomponner. Cet animal de Raoul était assommant; il voulait à toute force me faire dire laquelle des deux je préférais. Et je me souviens à ce propos que j’éprouvais une impression singulière et qui m’étonnait: je savais bien, depuis longtemps, que je préférais Armande, qu’elle était cent fois mieux que Radegonde, et je regardais ses bras dont la peau était si fine et si pure; mais pour Radegonde avaient été tous les frais; Radegonde avait des boucles dans la chevelure, un petit décolleté, et une des robes de Peau-d’Ane, tandis que la pauvre Armande Desblouze pouvait vraiment passer pour sa demoiselle de compagnie: je crois que j’ai partagé ce soir-là le sentiment général,—celui de madame de Saint-Quenain qui n’avait pas l’ombre d’un doute sur la supériorité de sa fille; celui de Radegonde; celui de la bonne madame Desblouze dépourvue de toute arrière-pensée; celui d’Armande elle-même, en extase devant son amie et devant la robe, son propre ouvrage; celui de Clarisse, la cuisinière, qui joignait les mains d’attendrissement en regardant sa jeune maîtresse.—Raoul, lui, était de parti pris. Ma conviction fut que mademoiselle de Saint-Quenain était la plus belle.

Lorsque l’abbé sonna, Radegonde s’enfuit comme si elle eût été le diable.

*
*  *

Aussitôt au collège, il va sans dire que nous n’eûmes aucun souci du résultat de la soirée. Raoul, à cause de son tempérament indiscipliné, était condamné à l’internat le plus sévère, tout comme les élèves dont les familles habitaient au loin. Pour qu’il vît sa mère dans le courant du mois, il fallait une circonstance extraordinaire: que madame de Saint-Quenain fût appelée parce que son fils avait commis quelque insigne sottise, ou que lui-même lui donnât l’alarme, sachant qu’elle ne venait jamais au parloir sans être munie d’une livre ou deux de chocolat. Mais, pour le jour de l’An, je devais prendre mes cinq jours de vacances rue du Gervis-Vert; on me ramenait seulement le soir coucher au collège. Et nous trouvâmes la maison bouleversée.

Mesdames de Saint-Quenain faisaient des têtes longues et jaunes, affreuses à voir; elles recommandèrent à Raoul de leur épargner ses habituels cris d’animaux.

—Mais pour avertir le second?…

—Il faut laisser le second en paix.

Oh! oh! cela était dit sur un certain ton qui n’admettait aucune réplique et qui nous avertissait suffisamment qu’il y avait du froid avec les dames Desblouze. Événement inouï, presque invraisemblable.

Le souvenir de la soirée nous revint. Mais, sur la soirée, motus! Impossible d’arracher là-dessus une parole ni à madame de Saint-Quenain, ni à Radegonde.

Cependant Radegonde, c’était très apparent, enrageait de l’envie de parler. Dans l’après-midi, au retour d’une promenade au jardin de Blossac, après avoir échangé avec madame de Porcheton, à la porte du pâtissier, quelques mots qui nous parurent d’une sécheresse inaccoutumée, et pendant que madame de Saint-Quenain était à la caisse, Radegonde dit à son frère:

—Tu sais que l’histoire de la présentation, c’était une plaisanterie…

—Une plaisanterie?…

—Oui. Tu avais voulu me faire parler; moi, j’ai voulu me payer ta tête…

Elle allongeait son «pif», en disant cela, et elle faisait des yeux de mouton coupé de son troupeau. Elle n’était pas belle, pour le moment, Radegonde!

—Ah! tu as voulu te payer ma tête!… dit Raoul. Et ta toilette, c’était pour le roi de Prusse? Et la brouille avec les Desblouze et avec les Porcheton, c’est une plaisanterie?… Moi, dit-il, on ne me la fait pas: je sais ce qui s’est passé.

—Tu sais?… comment?… par qui?…

—Ça y est! Tu vois bien que tu es prise, ma pauvre fille.

Elle n’était pas difficile à prendre. Raoul me pinça le bras pour avoir un témoin bien éveillé, et me dit:

—Regarde un peu la tête que va faire ma chère sœur.

Et, se penchant à son oreille et m’obligeant à entendre, il lui dit:

—Ce n’est pas toi qui as fait la conquête du monsieur, c’est Armande.

Radegonde devint rouge comme une brique. Son frère fit:

—Ksss!… Ksss!…

D’un mouvement instinctif et puéril, cette grande fille allait se réfugier dans le giron maternel, mais madame de Saint-Quenain comptait sa monnaie, et, l’opération achevée, nous poussa dehors.

Ces dames nous faisaient toujours marcher en avant, de peur que notre tenue dans la rue fût défectueuse, et elles préféraient suivre à trois pas en arrière notre allure folle, plutôt que de nous exposer à commettre dans leur dos quelque excentricité. De temps en temps, exténuées, l’une ou l’autre nous criait halte.

Madame de Saint-Quenain avait encore plusieurs courses à faire rue du Commerce; nous pataugions dans la boue entre des boutiques éclairées, foisonnant de victuailles; nous croisions de nos camarades, comme nous en casquette à bande de velours violet; nous saluions tous les prêtres; l’idée des vacances nous possédait et tournait pour nous la moindre chose en sujet d’allégresse.

A la première station, madame de Saint-Quenain, d’un ton à nous casser les jambes:

—J’aurai un entretien avec vous, en rentrant.

Et cela même nous amusa. Ce qui comblait Raoul de joie, c’est que sa sœur avait «rapporté» déjà, si vite! D’où il tirait prétexte à des vengeances. La guerre avec Radegonde était son jeu favori.

Aux gamins que nous étions, la vérité historique sur la soirée, la présentation et la brouille même n’importaient guère. Mais nous étions très intrigués d’avoir vu, pour un seul mot, écumer Radegonde.

Raoul regardait sa mère à la dérobée, chemin faisant, afin d’augurer de sa figure ce qui nous attendait en rentrant.

—Maman va éclater, pour sûr, me dit-il, elle est gonflée.

Mais, en arrivant, rue du Gervis-Vert, nous nous trouvâmes presque nez à nez, devant la porte, avec madame de Porcheton qui s’arrêta court et dit à madame de Saint-Quenain:

—J’allais vous demander quelques minutes d’entretien…

Raoul me pinça le bras, à me faire crier; il était aux anges; c’était sa mère qui, à notre place, allait y être de son «entretien»!

Madame de Saint-Quenain s’enferma seule avec madame de Porcheton. Vingt minutes plus tard, elle la reconduisait en causant le plus cordialement du monde. Et elle la reconduisait non pas à la porte, mais au petit escalier qui, près de la porte, menait à l’appartement de madame Desblouze. Et, ce qui était plus fort encore, elle montait avec elle cet escalier. Ah! ça, toutes deux n’allaient-elles pas demander à madame Desblouze aussi un «entretien»?

A l’issue de la double visite de madame de Porcheton à madame de Saint-Quenain et à madame Desblouze, revirement complet, situation retournée bout pour bout, visages détendus, pas la plus petite souvenance de «l’entretien» que l’on devait avoir avec nous, autorisation de faire du bruit au dîner, excellente humeur, et tout à coup ce propos, qui éclate après le potage:

—Eh bien! ma foi, il se pourrait que la petite Desblouze eût trouvé chaussure à son pied…

—Ah!

—Ah!

—Ce serait un grand bonheur, dit Radegonde, non pour moi qui y perdrais ma meilleure amie…

—Ce serait surtout une puissante consolation pour la pauvre madame Desblouze dont la terreur est de mourir sans avoir casé sa fille, dit madame de Saint-Quenain.

Et ce matin même, au déjeuner, il y avait interdiction sur les noms d’Armande et de sa mère!… Que diable madame de Porcheton avait-elle apporté tantôt avec elle?

Madame de Saint-Quenain commença un récit:

—Il y avait à la soirée des Porcheton un monsieur assez comme il faut à qui mademoiselle Desblouze a su plaire… Quand je dis «assez comme il faut», je ne dis pas un homme dont nous nous fussions contentées s’il se fût agi de Radegonde, car il n’est ni très jeune ni sans défaut; il a trente-sept ans sonnés, les tempes grisonnantes, et qui pis est, madame de Porcheton vient de m’apprendre qu’il est marié…

—Comment!… marié… mais alors?

—Entendons-nous: son mariage est sur le point d’être annulé en Cour de Rome…

—J’aurais moins de répugnance pour un veuf, dit Radegonde.

—Ma fille, il faut bien te garder de parler dédaigneusement de ce parti, quel qu’il soit, puisqu’il s’offre à ton amie Armande qui n’est pas en situation de faire la petite bouche. Cet homme est de famille excellente, affirme madame de Porcheton—qui, il est vrai, n’était pas informée, il y a un mois, du mariage et de l’instance en annulation!…—il gagne honorablement et largement sa vie, paraît-il, quoi qu’un peu trop lancé, pour mon goût, dans les affaires; enfin il fait preuve de sentiments désintéressés, puisque, parmi d’autres jeunes filles infiniment plus mariables à tous points de vue que mademoiselle Desblouze,—qui l’auraient éconduit, c’est possible, mais enfin qu’il eût pu courir la chance d’obtenir en les demandant,—il demande mademoiselle Desblouze.

—Et Armande, fîmes-nous presque en même temps, Raoul et moi, qu’est-ce qu’elle dit de cela, la pauvre Armande?

—Armande est enchantée de tout ce qui peut faire le bonheur de sa mère. Madame Desblouze pleure de joie. Elle n’espérait pas pouvoir jamais marier sa fille… C’est depuis que j’ai bien voulu accompagner madame de Porcheton chez elle… Car, mes enfants, il faut vous le dire, ces dames se tenaient, depuis plusieurs semaines, vis-à-vis de nous, sur une certaine réserve… N’ont-elles pas eu la naïveté de m’avouer qu’elles craignaient que nous ne vissions pas ce mariage d’un bon œil!… Et pourquoi? mon Dieu!

—Me voyez-vous jalouse, s’écria Radegonde, et à cause d’un homme déjà marié… qui sait?… bigame peut-être!…

—Il n’est pas exact de dire «un homme marié», ma fille, puisque encore une fois, le mariage de cet homme est annulé…

—En instance d’annulation, maman; pas si vite! Sa femme, qui ne veut pas se séparer de lui, a interjeté appel… j’ai retenu les termes…

—Tu es calée! dit Raoul. Oh! toi, quand une affaire t’intéresse!

—Elle m’intéresse à cause d’Armande, c’est bien naturel; personnellement, tu penses que je ne m’en soucie guère!

—Depuis que tu sais que le prétendant est marié!… ou en instance de tout ce que tu voudras… enfin avec un de ces fils à la patte qu’on n’est jamais tout à fait sûr de casser…

—Raoul! dit madame de Saint-Quenain, tu es blessant pour ta sœur.

—Pourquoi est-ce qu’elle se défend d’être jalouse?

—Parce qu’Armande et sa mère ont eu, je te l’ai dit, la naïveté de laisser entendre qu’elles pouvaient nous mécontenter en écoutant les propositions de ce monsieur… Ce sont de pauvres femmes, et je ne leur en veux nullement…

Raoul se tut devant sa mère, mais Radegonde continuait à pester d’une façon plus «naïve» que celle de mesdames Desblouze; et son frère, sous la table, lui allongeait des coups de pied, et faisait «Ksss! ksss!» selon son incurable manie de collégien.

Et dans la soirée, les dames Desblouze descendirent. Si nous n’avions rien su de la «réserve» qu’elles avaient observée depuis un mois, nous aurions eu de la peine à croire qu’il s’était passé quelque chose entre le rez-de-chaussée et le second étage. Pourtant, à y regarder de près, il y avait de part et d’autre un empressement, une aménité, de plusieurs degrés supérieurs à la moyenne connue, et Armande ainsi que sa mère, montraient une mine chiffonnée, pâlie, fatiguée, comme les petites filles qui se sont fait un gros chagrin et, tout en riant, ont encore quelques soubresauts de la poitrine et les yeux trop facilement humides.

Mesdames de Saint-Quenain entamèrent carrément l’éloge du prétendant que l’on appelait le «jeune homme». Elles le trouvaient «distingué, intelligent, fort bien de sa personne, jeune encore,» et juraient qu’il «portait la bonté sur sa figure». Armande avouait qu’elle le trouvait bien. Madame Desblouze, pour tout ce qui était de l’homme qui avait choisi sa fille et la voulait épouser pour elle-même, sans fortune, était d’un optimisme éperdu. Lorsque Armande disait sur un ton d’angoisse: «Mais, ce premier mariage?…» sa mère nous stupéfiait par la connaissance qu’elle semblait avoir acquise de la procédure ecclésiastique; elle avait eu trois conférences avec M. l’abbé Dardennois, docteur en droit canon, tout fraîchement revenu de Rome, qui, exprès pour elle, venait d’obtenir une entrevue avec le R. P. Pascalin, «le bras droit de monseigneur» disait-elle; elle se croyait autorisée à compter sur son influence pour l’issue du procès qui allait se plaider incessamment. Nous ne comprenions pas très bien, à l’âge que nous avions, les subtilités d’une affaire d’annulation en cour de Rome, d’un jugement déjà prononcé, au dire du «jeune homme», d’un appel interjeté par l’épouse, etc., etc., et nous les comprenions d’autant moins qu’on en tenait les motifs à demi secrets. Qu’avait-elle fait, l’épouse qui se cramponnait ainsi à son mari récalcitrant? Nous ne devions jamais le savoir. On parlait constamment d’une «erreur»; ce mariage avait été une erreur; c’était une chose établie; et la cause du mari était juste, cela ne faisait doute pour aucune de ces dames ni pour M. l’abbé Dardennois.

Le bonheur de madame Desblouze était touchant jusque pour nous, vauriens. A sa façon de s’exprimer, à son optimisme béat, à son exubérance si peu coutumière, on devinait de quel poids avait été pour elle le grand souci des mères, la terreur de ne pas marier sa fille; et l’on devinait non moins clairement le supplice enduré, pendant quatre semaines de bouderie silencieuse, par ces deux obligées des Saint-Quenain, en conflit tout à coup avec la susceptibilité jalouse et l’amour-propre piqué de leurs bienfaitrices. Car enfin, l’aventure était d’une clarté trop évidente: le «jeune homme» avait été destiné à Radegonde et le sort voulait qu’il eût été séduit par Armande. Le «jeune homme» devait être un bon parti; et, jusqu’au jour où venait d’être révélée la sorte de tare du mariage à dissoudre, ni les Saint-Quenain n’avaient pu dissimuler leur mauvaise humeur, ni les Desblouze leur désolation de la mauvaise humeur des Saint-Quenain; et celles-ci, jugeant soudain le mariage non regrettable pour elles et excellent pour Armande, la détente presque trop rapide affolait de joie les pauvres femmes.

Je me rappelle avoir entendu, ce soir-là, madame Desblouze confier à madame de Saint-Quenain, comme le terme suprême de ses heureux espoirs:

—Et je pourrai me faire opérer à l’automne!…

Il eût fallu être bien cruel pour ne pas former des vœux en faveur du dénouement que souhaitait madame Desblouze. Nous commencions, nous qui ne faisions que nous amuser de toutes choses, à nous laisser prendre de cœur à l’aventure d’Armande. Derrière madame et mademoiselle de Saint-Quenain qui me reconduisaient coucher au Collège, par une assez douce soirée d’hiver, nous marchions, Raoul et moi, scandant le pas, et traduisant notre préoccupation, de la façon la plus rudimentaire et la plus gosse:

—L’épous’ra!

—… pous’ra pas!

—L’épous’ra!

—… pous’ra pas!

*
*  *

Le lendemain, qui était le jour de l’An, nous fîmes je ne sais combien de sottises dans le corridor aux vitres de couleur et dans l’escalier conduisant chez mesdames Desblouze. Le vent était à l’indulgence, et il venait chez madame de Saint-Quenain des visites qui la retenaient au salon avec Radegonde.

Nous étions dans l’ombre du corridor, à chaque coup de sonnette, le corps tapi dans une embrasure, le nez seul dépassant le plan de la muraille, lorsque nous reconnûmes la voix de madame de Porcheton qui demandait madame Desblouze, et celle de la bonne qui indiquait le petit escalier. Nos deux têtes s’avancèrent, mues par un même ressort, et nous vîmes un monsieur qui entrait derrière madame de Porcheton et gravissait la première marche de l’escalier; c’était le «jeune homme», le «monsieur», le «type», l’«homme marié», le «bigame», disait cet animal de Raoul.

En un clin d’œil, nous prîmes connaissance du personnage. Il était grand; c’était un assez bel homme; mais comme il avait les cheveux gris, nous autres, à seize ans, nous le trouvions un peu vieux; il portait une jolie moustache; il avait incontestablement très bon air.

Nous nous mîmes à imaginer l’émotion, là-haut, au second, après le coup de sonnette, quand Armande «le» reconnaîtrait.

Nous attendîmes, l’oreille au guet, que la visite fût terminée. Elle fut courte, étant, comme il convenait, toute de cérémonie. Au premier bruit, nous étions à notre poste d’observation. Une!… deux!… nos têtes se penchèrent, nous croyions que nos yeux nous sortaient de l’orbite. Cette fois nous vîmes le monsieur en pleine lumière, car c’était lui qui ouvrait la porte de la rue; il tenait son chapeau haut de forme à la main, il était vêtu d’une pelisse; il laissa sortir madame de Porcheton, se couvrit et monta lestement les trois marches.

Nous étions disposés à le trouver «très chic».

Pour raconter notre aubaine, Raoul surmonta l’aversion qu’il avait à entrer dans le salon de sa mère pendant les visites. Quand Radegonde fut témoin de notre enthousiasme pour le «jeune homme», elle riposta du bout des lèvres:

—… Le «jeune homme»!… le «jeune homme» d’une quarantaine d’années…

—Ah! dit Raoul, c’est toi qui l’as appelé «le jeune homme», avant la présentation et en nous donnant son âge!

Madame de Saint-Quenain fit publiquement l’éloge du «jeune homme», qu’elle avait aperçu, disait-elle, à une soirée chez madame de Porcheton. Le bruit se répandit rapidement que mademoiselle Desblouze se mariait. Et toutes les fois que quelqu’un annonçait: «Mademoiselle Desblouze se marie», il était rare qu’il ne se trouvât pas là un amateur de jeu de mots, pour ajouter en clignant des yeux: «Mademoiselle Desblouze se marie…, si le mari se démarie!…» Cette phrase remportait partout le succès d’une observation très spirituelle.

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Je me souviens qu’un dimanche de janvier, au retour d’une promenade de notre «division», et comme nous passions, trois par trois, en longue file, dans la rue Saint-Porchaire, madame Desblouze et sa fille, sortant de l’église et n’osant traverser nos rangs, attendaient que notre flot fût écoulé, pour traverser la rue. Je les saluai, en «piquant mon fard» parce qu’autour de moi toutes les jeunes têtes avaient été attirées, comme par un aimant, vers la beauté d’Armande. Le même phénomène avait dû se produire autour de Raoul. Le Père de la Roquette, notre surveillant, vint immédiatement s’enquérir du motif qui avait pu susciter un double centre de perturbation dans les rangs. Je lui dis que je venais de saluer deux dames qui habitaient chez les Saint-Quenain.

—N’est-ce pas cette jeune fille, dit le Père, qui doit épouser un monsieur dont le mariage?…

Le Père, lui-même, était déjà informé de ce qu’il y avait de particulier dans le projet de mariage Desblouze!

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A notre sortie suivante, Armande nous parut beaucoup plus jolie que de coutume. Était-ce parce qu’autour de nous une dizaine de nos camarades l’avaient jugée belle? C’est possible, mais je crois qu’il y avait vraiment quelque chose de changé en elle. Elle semblait heureuse. Le «jeune homme» que l’on appelait maintenant par son nom: «monsieur Claudion» ou «monsieur Pierre», venait, nous dit-on, tous les quinze jours rue du Gervis-Vert, bien qu’il dût pour cela faire le voyage de la Rochelle. Radegonde disait, en parlant d’Armande: «Elle a toutes les chances, et par-dessus le marché, elle est sûre d’être aimée pour elle-même!» M. Claudion plaisait à Armande, c’était tellement apparent que nous en étions jaloux, Raoul et moi, sans savoir d’ailleurs aucunement pourquoi. Elle ne parlait plus que de lui; elle ne pouvait plus se contenir. Madame Desblouze, elle, ressuscitait à miracle, et, bien qu’on fût encore dans l’incertitude quant à l’issue du procès, rien n’entamait sa confiance absolue en une conclusion conforme à ses désirs. Elle disait: «Que voulez-vous! dans notre situation, faire un mariage sans aucune anicroche, ce serait trop beau; le bon Dieu ne veut pas nous accorder un sort privilégié; mais, patience! il nous permettra de triompher des obstacles.»

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Je n’ai aucune mémoire d’une sortie à l’époque du Carnaval ni de la Mi-Carême. Pour les vacances de Pâques, je pris le train et passai la dizaine de jours dans ma famille jusqu’à la dernière minute autorisée, de sorte que je ne sus rien des événements de la rue du Gervis-Vert, bien qu’au Collège je visse Raoul tous les jours; mais nous étions ainsi faits, que cette histoire qui nous intriguait dès que nous avions pénétré chez madame de Saint-Quenain, aussitôt franchie la loge du Frère portier, s’effaçait devant nos innombrables petites préoccupations de collégiens. Ce ne fut guère que dans la première semaine de mai, que nous nous retrouvâmes plongés tout à coup au cœur de l’aventure. Les histoires, comme les chats, sont attachées aux lieux, aux habitations; on les quitte, on les retrouve. Dès que j’apercevais le pignon de la rue du Gervis-Vert, je m’informais avec empressement d’Armande Desblouze.

—J’espère, nous dit ce jour-là madame de Saint-Quenain, que nous allons en avoir fini bientôt avec ce roman…

L’humeur n’était pas très bonne, au rez-de-chaussée. On y sentait une lassitude d’entendre perpétuellement parler mariage, amour, projet d’avenir; de chez les déshéritées du second, tombait sans répit une pluie paradoxale de mots de bonheur. En y faisant de brèves allusions, madame de Saint-Quenain haussait les épaules.

—Madame Desblouze est insensée, disait-elle; tant qu’un homme n’est pas libre de tous liens, une mère n’accepte pas qu’il fasse la cour à sa fille… Que le mariage vienne à manquer ou plutôt que l’autre demeure indissoluble—au point de vue religieux s’entend—la situation d’Armande sera délicate…

Radegonde enchérissait:

—Il lui restera une ressource: épouser un homme divorcé.

—Tu es dure, lui fit observer son frère.

—Ce n’est pas moi, dit Radegonde, qui ai trouvé cette solution, ce sont des parents que madame Desblouze possède à Paris, et qui la lui ont laissé entrevoir.

—Et que dit madame Desblouze de cette solution?

—Madame Desblouze est bien loin de songer à une telle extrémité; madame Desblouze voit tout en rose.

—Est-ce curieux! et chez une femme qui a eu tous les malheurs imaginables!…

Je crois que ce qui confondait le plus mesdames de Saint-Quenain et leur entourage, c’était ce besoin de croire au bonheur, qui avait envahi un beau jour les Desblouze vouées pour tout le monde à l’infortune. Le salut entrevu dans leur geôle, fût-ce par la plus modeste ouverture, elles s’étaient précipitées, quittes à s’écraser à l’étroite issue. M. l’abbé Dardennois, qui avait pris en main la cause de l’annulation, défendait madame Desblouze en toute son attitude, il fallait le reconnaître, et il disait qu’une foi si parfaite ne saurait manquer de trouver sa récompense.

Aussitôt après le déjeuner, nous courûmes au jardin où des lilas et des cytises étaient en fleurs et où il y avait aussi des coucous jaunes et des violettes. Il faisait un temps admirable; nous appelâmes à grands cris Armande qui s’accouda sur la barre d’appui et nous parut avoir une si belle poitrine! Tout en elle avait certainement embelli, avec l’amour et avec l’espoir serein qu’elle cultivait depuis quatre mois à côté de sa mère. Raoul la menaça, si elle ne descendait pas au jardin, de lui jeter la tortue Amalazonte qu’il torturait en la balançant au bout d’une ficelle, comme un encensoir.

Armande et madame Desblouze descendirent. Leur bonheur les rendait moins timorées. Autrefois, quelles sollicitations, quelles invitations en règle ne fallait-il pas pour les décider à mettre le pied au jardin! A présent, elles parlaient aussi avec plus d’assurance et plus d’entrain. Je pensais en les regardant et les écoutant: «Elles sont maintenant comme des femmes ordinaires.» Et ma pensée de collégien contenait l’émerveillement de la métamorphose qui s’accomplit soudain chez ceux qui cessent d’être assujettis par l’indigence. Dans leur ivresse, peut-être allaient-elles un peu loin, les pauvres femmes, ou se pressaient-elles trop, et par là il était possible qu’elles fussent inconsciemment irritantes, mais après avoir été si tristes, si abîmées, si dénuées, et à tel point dépourvues de toute espérance, pouvait-il leur venir à l’idée qu’un événement heureux et d’ailleurs commun, parût désobligeant aux yeux de quelqu’un?

On alla s’asseoir sous la tonnelle, dont le treillage en losange mal garni encore par les pampres naissants, filtrait agréablement les rayons du soleil; quelques oiseaux piaillaient dans un jardin voisin, plus feuillu; un homme bêchant la terre, éternuait à grand bruit; toutes sortes d’insectes bourdonnaient, et on entendait par-dessus les hauts murs, chez les Frères des Écoles chrétiennes, un chœur de voix d’enfants s’exerçant déjà pour la célébration de la Fête-Dieu. C’était une heure exquise; nous restions, et le turbulent Raoul lui-même, sous la tonnelle, avec ces dames, parce que la grâce d’Armande nous charmait.

Notre imagination de seize ans était pleinement d’accord avec son épanouissement, avec ses espérances, avec son bonheur. Tant qu’elle ne parlait pas trop directement de son M. Claudion, nous ne voyions qu’elle, jeune fille, jolie, heureuse et répandant autour d’elle je ne sais quel rayonnement et quel parfum. Nous prêtions l’oreille, comme des enfants, à ce qui se disait, mais il nous semblait que rien n’avait d’importance, sauf la beauté, l’allégresse d’Armande. Et cependant, les choses qui se disaient devaient compter, hélas!

Madame de Saint-Quenain disait à madame Desblouze:

—Eh bien! ma chère amie, puisque je vous vois en si grande confiance dans l’avenir et que vos projets consistent à suivre votre fille à La Rochelle, moi, je vais vous demander de me fixer sur un point. Voilà un grand garçon, dit-elle en désignant son fils, qui va, je l’espère, ne pas trop tarder à entrer à la Faculté de Droit; je devrai le loger chez moi, ce sera un jeune homme, et vous savez que je n’ai à lui donner qu’une pièce vraiment exiguë: quand puis-je compter sur votre appartement?…

Je vois encore la figure sans ombre aucune de madame Desblouze, son sourire ingénu, sa foi en le bonheur prochain, qui l’illuminait. Son ivresse, au sortir de tous ses désastres, était telle, qu’elle en oubliait de témoigner quelque regret des trois petites pièces qu’elle allait quitter, et, ne voulant songer qu’à une chose heureuse, elle ne songeait pour le moment qu’à la joie de pouvoir répondre à madame de Saint-Quenain en comblant le désir exprimé par elle.

Madame de Saint-Quenain dit, en pesant ses mots:

—C’est une chose entendue?

—C’est une chose entendue, répondit madame Desblouze.

Et elle parla avec la même tranquillité heureuse de l’opération qu’elle devait aller se faire faire à la clinique du docteur Dumarais.

—Après cela, dit-elle, de deux choses l’une: ou bien je n’aurai plus jamais besoin d’appartement… ou bien je m’envole passer le temps de ma convalescence auprès de «mes chers enfants…»

Le chœur, chez les Frères des Écoles chrétiennes, entonna le Tantum ergo; et, par une habitude commune à nous tous, nous laissions descendre et ondoyer sur nos têtes, en nous taisant respectueusement, ces beaux et lents accords religieux, dans le jardin paisible. Quelque chose de céleste paraissait se mêler à la nature en fleurs et à une minute enchanteresse de pauvres âmes humaines.

Nous entendîmes sonner à la porte d’entrée. Les deux jeunes filles, simultanément, rajustèrent leur coiffure. Presque aussitôt Clarisse parut. Elle marchait très gauchement dans l’allée bordée d’oseille, en introduisant, je ne sais pourquoi, un des coins de son tablier sous sa ceinture. Elle s’arrêta, un instant infinitésimal, parce qu’elle avait aperçu la tortue, puis, en arrivant à la tonnelle, elle tira de sous son tablier devenu triangulaire, un papier bleu: c’était un télégramme pour madame Desblouze. Chacun s’agita pour avoir l’air de s’occuper à autre chose, pendant que madame Desblouze ouvrait avec la difficulté coutumière, en le déchirant, le télégramme; et pendant qu’elle lisait, il n’y eut personne qui ne jetât à la dérobée, sur son visage, un regard vif comme l’éclair.

Elle le relut, et, comme il était déchiré, elle en rajusta les morceaux bout à bout, ce qu’on fait quand on espère qu’un autre sens pourrait résulter d’une disposition des mots différente. Son visage n’avait rien reflété d’extraordinaire. La bonne demeurait là; elle demanda s’il y avait une réponse. Madame Desblouze dit que non. Et tout à coup elle eut l’air empêtré comme un être qui ne se trouve plus dans son élément; le sang se retira de ses joues qui diminuèrent de volume. Madame de Saint-Quenain s’écria: «Mais, qu’y a-t-il, ma bonne amie?» Armande se précipita sur le télégramme, et, elle, en un instant, elle fut par terre. Nous étions bêtes comme tout, Raoul et moi; nous n’avions jamais vu une femme perdre connaissance; au lieu de la secourir, nous restions là, pétrifiés; nous n’osions pas non plus trop toucher à une jeune fille, surtout à celle-ci. Madame de Saint-Quenain nous dit: «Mais relevez-la donc, grands dadais!» Puis, par une contradiction singulière, presque aussitôt elle nous cria: «Allons! allez-vous-en!… allez-vous-en, tous les deux!…» Nous nous en allâmes, pendant que, je le suppose, on dégrafait le corsage d’Armande.

Sur le sens du télégramme, sans en avoir été informés, nous étions fixés: tout espoir d’annulation était perdu, c’était clair.

Clarisse nous dépassa, courant à grandes enjambées vers la maison chercher de l’eau de mélisse.

Nous nous réfugiâmes au salon, un peu penauds, ne sachant que dire. Mais la jeunesse est si déconcertante, que nous jouions, Raoul et moi, à saute-mouton, quand madame de Saint-Quenain entra, la tête haute et disant à sa fille:

—L’ai-je prévu? l’ai-je assez répété? Qu’est-ce que je n’ai cessé de dire sur ce fameux projet de mariage?

Je fis, pour ma part, des efforts pour arrêter ma pensée sur le malheur effroyable, incalculable en ses suites, qui venait de foudroyer les pauvres dames Desblouze. Mais nos seize ans regimbaient contre toute idée de désespoir. Nous ne pouvions pas nous attrister profondément. Nous entendîmes jusqu’au soir, sans protester, les airs quasi victorieux que ne cessa d’entonner madame de Saint-Quenain qui voulait absolument avoir tout prophétisé dès le premier jour, qui, si on l’avait écoutée, etc., etc… Raoul était sans verve du moment que les événements ne tournaient pas contre Radegonde.

Le soir, pourtant, un malaise nous prit à l’idée de rentrer au Collège sans avoir salué nos malheureuses amies. Mais, comme nous montions, Raoul me fit observer:

—Qu’est-ce que nous allons dire, si elles se mettent à pleurer?

Alors nous allâmes, par le jardin, voir. Il faisait doux, elles étaient peut-être à la fenêtre, nous pourrions leur dire adieu sans être obligés de parler.

La soirée était délicieuse, les fenêtres au second étaient ouvertes. Nous ne vîmes personne à la barre d’appui, mais, en écoutant, il nous vint un bruit de sanglots qui nous fit fuir et nous laissa décontenancés et muets jusqu’à la porte du Collège.

*
*  *

Par une rouerie du sort, vraiment assez maligne, nous qui oubliions si vite cette aventure, aussitôt loin de la rue du Gervis-Vert, nous fûmes privés de la sortie de juin parce qu’en pleine étude Raoul me lança un billet qu’il venait de recevoir de sa sœur et dans lequel elle s’empressait de l’informer que, malgré l’événement, il pouvait compter occuper dès la fin de juillet le petit appartement des Desblouze. Il y avait «des drames», écrivait-elle; la famille riche, de Paris, qui fournissait quelques subsides aux deux femmes et qui même s’était engagée à constituer à Armande une petite dot de vingt mille francs en cas de mariage, avait réédité, d’une façon même un peu vive, son opinion touchant le divorce et le mariage civil: «ces institutions étant faites pour qu’on en use» et pouvant parfaitement sauver «certaines détresses sans issue». Madame Desblouze, d’accord avec sa fille, avait simplement répondu que, si sa santé le lui permettait, toutes deux, avant l’automne prochain, seraient «établies couturières».

«C’est une bonne réponse, disait Radegonde, et le mot «couturières» doit joliment faire bisquer les parents qui, à Paris, mènent grand train… Mais, comme madame Desblouze et Armande sont résolues à mettre leur projet à exécution, nous ne pouvons pas, nous autres, tolérer dans la maison un établissement commercial: elles quitteront donc dès le mois prochain.»

C’est pour avoir lu ce billet, lentement, effrontément, en traversant d’un bout à l’autre la salle d’étude et en montant le petit escalier conduisant à la chaire du Père de la Roquette, que je fus privé de sortie et de revoir jamais Armande Desblouze. Au mois de juillet, autant que je m’en souvienne, la distribution des prix fut avancée parce que notre Collège devait fermer ses portes en exécution de l’article 7 d’un fameux décret, et, de même que nos esprits de gamins, épris surtout de vacances, demeuraient assez indifférents à cette mesure gouvernementale, ils n’accordèrent pas grande attention à la tragique simplicité de l’acte accompli par madame Desblouze et sa fille.

 

LA PAIX

A marée basse, ils regagnaient leur villa, par la plage. Dans leurs oreilles, à tous les deux, bruissait l’écho du bacchanal de l’après-midi: rires, mots, jeux de mots, médisances, compliments, caquetages, éclats d’orchestre, cris d’enfants, résultats des courses, flons-flons, refrains ineptes, camions, omnibus d’hôtels, trompes et sirènes d’automobiles. Lui, se plaignait que son tympan continuât à résonner comme une conque marine, et déplorait que l’on vînt l’été, sous le prétexte de se reposer, se mêler à un tintamarre plus assourdissant que celui de Paris.

—Oh!… la paix!… soupira-t-il.

—La paix, dit son amie, on ne la goûte nulle part, sinon le soir, quand tout s’éteint, quand tout s’endort…

—Et quand nous sommes nous-mêmes endormis, avouez-le.

—Non, ne vous moquez pas: il y a chaque soir, quand la mer se retire, ici, un silence et un calme extraordinaires… Attendez, cela va venir.

—Ah!… la paix!… la paix! répéta-t-il.

Le soir tombait. Ils marchaient sur le sable fin, le plus près possible de la mer; lui, afin d’avoir sous le pied un sol dur; elle, afin de courir le risque de mouiller ses bottines. Un flot étalé et sans cesse déroulé à perte de vue, frangeait d’une mousse sensible au vent le bord sinueux du rivage. Au loin, au loin, des groupes de pêcheurs d’équilles avaient l’air d’un cent d’épingles piquées.

Ils marchèrent durant quelque temps sans rien dire; lui, absorbé par la contemplation des minuscules paquets de sable que le bout de sa semelle, à chaque pas, dérobait au sol humide et lançait en avant, selon d’amusantes trajectoires; elle, frôlant l’écume éphémère de la lame, et ne manquant pas de pousser un cri puéril, lorsque le jusant trompeur mouillait soudain jusqu’à la cheville, et, d’ailleurs, détériorait irrémédiablement les délicates chaussures.

Et puis, la nuit accourut au-devant d’eux. Ils remontèrent vers les dunes de sable où quelques villas s’allumaient, tandis que, de son côté, la mer s’enfonçait plus profondément vers le large. De longs nuages, d’un ton de prunes violacées et meurtries, s’étirèrent en fuseaux au couchant; le ciel verdit; et quelques personnes attardées, venant sur la grève, apparurent, émergeant soudain hors de l’ombre. La jeune femme frissonna; son ami lui tendit la main; ils s’arrêtèrent. Le grésillement des pas étrangers sur le sable, derrière eux, diminua, s’éteignit. Elle dit tout à coup:

—Voilà!… voilà!…

—Quoi donc?

—La paix!… Écoutez.

Le silence, en effet, semblait établi sur cette immense étendue de sables déserts; la mer, au loin, avait à peine, à intervalles égaux, la sonorité d’un ongle promené sur la soie; et quelque chose d’inappréciable au premier abord rendait ce silence plus touchant; quelque chose que l’on soupçonnait de n’être pas le calme parfait, contribuait à en donner plus complètement l’illusion.

—C’est la paix!… la paix!… répéta la jeune femme. Vous demandiez la paix, mon ami, goûtez-la!… Plus un mouvement, plus un son; tout est fini; la terre repose… Dieu est bon: il accorde une trêve aux actions meurtrières des créatures; les combats du jour ont cessé; l’homme, l’animal, la terre, la mer, le ciel même s’arrêtent; tout est immobile; le temps, selon l’expression du poète, a suspendu son vol…

—Écoutez! dit à son tour le jeune homme.

—J’écoute. C’est le silence, c’est la sérénité divine, c’est la paix!

—Écoutez! écoutez!…

Ce qui contribuait à donner la parfaite illusion du silence était un bruit ténu, perceptible à peine, mais également répandu sur l’étendue totale des grèves. Il provenait de l’amas de coquilles, «coques», clovisses, palourdes, etc., abandonnées par la mer descendante et dont le lent remuement produisait, par myriades, de petits chocs d’une discrétion infinie, faisant songer à des visites de très vieilles gens du fond des provinces, excessivement peu pressés, excessivement polis, et qui heurtent, d’un fin doigt osseux, la porte des maisons amies.

Parmi ces «coques» abandonnées par la mer, beaucoup vivaient encore et semblaient marcher sur la langue: elles entr’ouvraient leur valve, comme une huître qui bâille, et la chair pâle, issue de l’anfractuosité, en rampant sur le sol, valait à l’animal un déplacement presque illusoire. Dans ces allées et venues malhabiles, les coquilles se touchaient; et le «toc-toc» infinitésimal, par milliards de fois répété sur ce rivage sans fin et sous la nuit tombante, c’est cela qui composait le charme que nous nommons silence. Le silence, il était fait des efforts tumultueux et désespérés de petits êtres expulsés de la mer maternelle par la mer elle-même, jetés là sur un sable inhospitalier, qui se sèche et où ils expirent!…

Accroupie pour observer le curieux mouvement des coquillages, la jeune femme éprouva tout à coup la surprise d’un spectacle féerique.

—Venez voir, s’écria-t-elle, venez voir! Voici les fêtes de la paix célébrées par les mollusques eux-mêmes!

Des jets d’eau, d’innombrables jets d’eau minuscules jaillissaient des valves entr’ouvertes; de chaque «coque» encore vivante un jet d’eau s’élevait, d’un doigt, d’un pied de haut, mais si fluet que la chute en demeurait insonore; un long fuseau orangé fixé au couchant illuminait et colorait cette fête aquatique singulière où la jeune femme, spectatrice extasiée, voulait voir de «grandes eaux» à la manière de Versailles, destinées à célébrer chez le petit monde des coquillages le retour de la paix du soir,—et qui n’étaient que la façon, pour ces animaux, d’exhaler leur dernier soupir, c’est-à-dire la dernière goutte d’eau pompée au dernier pouce de sable humide.

—Venez voir, venez voir les fêtes de la paix!

—Voyez plutôt, dit l’ami, le drôle de peuple qui court en gambadant à vos fêtes de la paix!

Du pied des dunes de sable sec, trottinant, sautillant, bondissant, pirouettant, dansant, dégringolait pêle-mêle la horde redoutable de ces crustacés des plages, qui rappellent, par la forme, de toutes petites crevettes, et que l’on nomme vulgairement «puces de mer» sur les côtes de la Manche. Nombreux comme les grains du sable, ils se répandent le soir, à marée basse, en foule désordonnée, cahotique, affamée et barbare, donnant de près l’impression du crépitement de la grêle. Ils sont gras, dodus, alertes, revêtus d’une armure légère et pourvus d’une agilité et d’une voracité prodigieuses. Ils absorbent tout ce qui est mangeable et d’autres choses aussi; ils mangent ce qui est mort et ce qui est vivant: les étoiles de mer raidies, les méduses gélatineuses, les algues marines, les crabes blessés, les semelles de bottes, les chats, les chiens crevés et les vieux chapeaux que le flot a vomis.

La jeune femme et son compagnon en furent bientôt environnés; les puces de mer bondissaient jusqu’à leurs genoux, et par leur nombre, leur grouillement et l’impétuosité de leurs sauts, embarrassaient la marche des promeneurs comme un champ de seigle ou de blé. Et elles s’abattaient sur les coquillages, tombant à l’improviste entre deux valves entr’ouvertes, ou rongeant avec une fureur gloutonne le ligament qui clôt la demeure du mollusque.

—Oh! fit la jeune femme, mes pauvres «coques»! et leurs fontaines lumineuses! et leur belle fête nocturne!… Ces bandits-là ne vont faire d’elles qu’une bouchée!…

—Le repas est commencé, répondit le jeune homme; voyez: les petits jets d’eau s’affaissent un à un; la tourbe cruelle s’est ruée au festin. Elle dévore. Écoutez cet autre murmure qui rend plus délicieux le silence et le calme du soir. C’est le mouvement des mandibules! C’est le carnage universel!

Il souleva du bout de la canne une coquille: elle abritait un festin; le mollusque servait sa propre chair à ses hôtes.

—Oh! mais c’est indigne, c’est affreux!… Et d’un bout à l’autre de la côte, c’est ainsi?…

—D’un bout à l’autre de la côte qui a l’air de s’endormir d’un sommeil si doux!

—Allons-nous-en! allons-nous-en!

Ils remontèrent vers la villa. Vingt pas plus haut, ils tournèrent la tête encore une fois vers l’immense grève unie, paisible, parfaitement silencieuse, car déjà, à cette distance, aucun mouvement, aucun murmure n’était plus perceptible. Et quelqu’un, venu doucement à leur rencontre, dit, près d’eux, à voix basse, et comme pour ne point troubler l’admirable repos:

—La paix!…

Et tous les deux, à voix basse aussi, de peur de ternir la beauté d’une illusion pacifique, mais d’un ton mieux averti, répétèrent:

—La paix?…

 

GRENOUILLEAU

—J’ai déjà composé mon menu, dit madame Bullion, pour le déjeuner que les Peaussier ont bien voulu accepter…

—Prends l’habitude, dit monsieur Bullion, de dire «le comte et la comtesse Peaussier», principalement devant les domestiques, qui ne doivent pas manquer de leur fournir leur titre.

—J’aurai de la peine à m’y accoutumer; j’ai toujours dit «les Peaussier»; toi-même as toujours dit «Peaussier» en parlant de ton ancien camarade…

—Donnons du comte aux Peaussier! La République fait bien la gentille avec les monarchies! Donnons du comte aux Peaussier, d’autant plus que je réserve à leur vanité un plat de ma façon, et que, entre parenthèses, je te prie d’ajouter à ton menu!…

—Une bouillabaisse, je suis sûre?…

—Non! Je fais déjeuner le comte et la comtesse Peaussier côte à côte avec le fils d’un de mes ouvriers, d’un simple ouvrier: il se nomme Grenouilleau.

—Quelle singulière idée!

—C’est mon idée. Je paye le voyage du Midi au jeune Grenouilleau. Je pouvais inviter tel et tel freluquet de notre connaissance, utile au polo, au tennis ou au bridge: j’invite Grenouilleau. Je pouvais, comme les Peaussier, m’orner le front d’une couronne de papier pour pénétrer dans une classe de la société qui n’est pas la mienne et qui se fût moquée de moi; je tends, moi, loyalement, la main à une classe dite inférieure…

—Et qui se moquera de toi comme si elle était supérieure!

—Est-ce là toute l’objection que tu as à me présenter?

—Mon Dieu, oui… Ce que tu veux faire là n’est pas une mauvaise action… Je n’en vois pas la nécessité absolue; mais, en toutes vos idées, messieurs, je le sais, il faut tenir compte de l’exagération. En tout cas, je te conseille de ne pas mettre d’ostentation dans l’hospitalité que tu offres à ce Grenouilleau;… car quelque chose me dit que si tu fais déjeuner Grenouilleau avec les Peaussier, c’est plus pour les Peaussier que pour Grenouilleau que tu le fais…

*
*  *

Grenouilleau arriva à la villa Bullion le samedi saint au matin, ayant passé vingt-deux heures dans son compartiment de seconde classe, non compris le trajet de Corbeil à Paris. M. Bullion se fit conduire à la gare, au-devant du jeune homme, en automobile. Par hasard, Grenouilleau connaissait le mécanicien, Pfister, et il dit au «patron» qui le poussait à l’intérieur de la limousine:

—Si ça ne vous fait rien, m’sieu Bullion, j’vas monter à côté de Pfister… C’est un bon coup, ça, par exemple, de tomber en plein pays de connaissance!…

—Ah!… bon!… très bien, mon garçon. Si je t’ai fait venir, c’est pour que tu sois à ton aise…

—Vous tourmentez pas, m’sieu Bullion!

Et Grenouilleau d’entamer la conversation avec Pfister, qui répond par monosyllabes, sans broncher la tête, attentif à sa direction. M. Bullion, condescendant, n’ose interrompre l’exubérance du voyageur, muet sans doute depuis Corbeil. Cependant, de l’intérieur, il lui frappe sur l’épaule:

—Pas fatigué, Grenouilleau?… trajet un peu longuet?…

Grenouilleau fait signe qu’il n’est pas fatigué; et il dit au mécanicien:

—Oh! ce que j’ai dormi, mon colon!… Jamais de ma vie je n’ai tant roupillé.

A la villa, tandis que Grenouilleau est conduit à sa chambre, madame Bullion demande à son mari:

—Eh bien! que dit-il, Grenouilleau?…

—Grenouilleau?… ce qu’il dit?… Ah!… il connaît Pfister.

—As-tu averti ce jeune homme que nous partions, aussitôt après le déjeuner, en excursion? Il ne faut pas qu’il se croie obligé de faire toilette!…

—Sois tranquille, son bagage tient dans son mouchoir.

Cependant, Grenouilleau semblait être long à sa toilette; on l’attendait pour servir; on envoya frapper à sa porte; on n’obtint pas de réponse; on le cherchait dans la maison: ne s’y était-il pas égaré? Mais non! Grenouilleau était descendu au garage, et il en racontait, en racontait, à son ami Pfister! Il fallut l’arracher de là:

—Vous n’avez donc pas faim, mon brave ami?

—Si fait! madame Bullion, si fait! Il y a bien douze heures que je n’ai pas mangé.

Il mangea tant, en effet, que ce fut un plaisir pour monsieur et madame Bullion de voir ce garçon se remettre si allègrement d’un long voyage. On comprenait très bien qu’il parlât peu, car il avait sans cesse la bouche pleine.

On partit en automobile. Cette fois, M. Bullion conduisait lui-même, et le chauffeur était assis à côté de lui sur le siège; Grenouilleau fut à l’intérieur avec madame Bullion qui le comblait de prévenances et l’interrogeait sur sa famille, son passé, son avenir. Elle dit d’abord «Madame votre mère»; puis, par un retour soudain à une plus exacte mesure des valeurs, elle se reprit et dit: «votre mère». Elle disait à ce pauvre Grenouilleau: «vos études»! Elle s’informait de la date de «la première communion»; elle touchait à tous les points de repère importants dans la famille bourgeoise, et peu s’en fallut qu’elle ne parlât «des relations». Le pauvre Grenouilleau bâillait entre des réponses ambiguës à des questions qui l’effaraient et, parmi ces réponses, un mot souvent répété apprenait à madame Bullion que, dans sa famille à lui, les dates qui comptaient surtout étaient celles qui correspondaient aux périodes où l’on était entré dans la «purée» et à celles où l’on en était sorti. Mais que le pauvre Grenouilleau bâillait donc! Et l’excellente madame Bullion de lui faire observer: «Jeune homme, vous avez eu tort de rester douze heures sans rien prendre…» Et elle ajoutait, comme pour elle-même, par une longue habitude de dorlotements, de petits soins: «Monsieur Bullion et moi ne voyageons jamais sans emporter quelques biscuits ou du chocolat…», ce qui, par exemple, amena le sourire sur les lèvres de Grenouilleau.

On avait fait une première halte à la Promenade des Anglais, et M. Bullion, sous un palmier poudreux, désignant Grenouilleau, confiait à ses amis:

—Un pauvre petit gars qui n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter, je vous prie de le croire! à qui je paye le voyage du Midi…

Et il leur glissait à l’oreille:

—Le fils d’un ouvrier, d’un simple petit ouvrier…

—Ah! ah! faisait-on, vous voici dans un beau pays, mon gaillard?…

—Un beau pays, oui, m’sieu…

Et Grenouilleau, anxieux, semblait attendre, regardant peu le pays, reluquant toute voiture au passage.

On lui disait: «Ah! de la poussière, par exemple!» Et Grenouilleau, que la poussière ne gênait pas, avouait: «Je cherche de l’œil si, des fois, je ne connaîtrais pas quelqu’un.»

—Mais vous êtes en bonne compagnie, j’imagine?…

—Pour ça, je ne dis pas non!… faisait Grenouilleau en riant d’une oreille à l’autre.

Et l’excursion en automobile continua jusqu’à Cannes, où madame Bullion avait une ou deux visites à faire. Mais, cette fois, dans la voiture, Grenouilleau dormit innocemment, sans vergogne, et à fond, comme un petit enfant. On n’osa seulement pas le réveiller pour lui montrer la Croisette. Monsieur et madame Bullion allèrent à leurs devoirs et dirent au mécanicien: «S’il s’éveille, menez-le visiter la rue d’Antibes et le port; nous irons à pied vous rejoindre là.»

Ils vinrent, en effet, à pied, les rejoindre là, une bonne heure après, environ, et trouvèrent la voiture devant un débit de vins où Grenouilleau et Pfister buvaient à la santé du mécanicien d’une famille anglaise, un nommé Robiot, dont madame Bullion entendit parler, pendant le trajet du retour, à en bâiller elle-même, à son tour, à en dormir aussi, à la fin.

—Eh bien, mon garçon, demanda-t-on à Grenouilleau, au dîner, êtes-vous satisfait de votre première journée dans le Midi?

Grenouilleau était enchanté. Il avait même déjà écrit à son père: qu’est-ce qu’il dirait, le pauvre vieux, quand il allait savoir que ce «sacré Robiot» était là, gros, gras, à se prélasser en baladant des «Engliches»!

Et M. Bullion, lui aussi, connut l’histoire de ce «sacré Robiot» qui, à lui seul, semblait valoir tout l’azur de la Méditerranée.

Grenouilleau monta se coucher de bonne heure; il avait fait tantôt, pourtant, un fameux somme! Madame Bullion dit à son mari que c’est une manie bien bizarre de faire ainsi voyager le prolétaire. «Il mange, il boit, il dort, il veut à toute force rencontrer ses pareils et ne profite point de son déplacement.»

En quoi madame Bullion se trompait.

Grenouilleau se couchait tôt, mais il se leva de bonne heure. A neuf heures du matin, quand ses hôtes en étaient encore à prendre leur petit déjeuner, Grenouilleau remontait à la villa, revenant de la ville, qu’il arpentait depuis l’aube, et il en avait vu tous les méandres, tous les coins: les marchés, les monuments, les promenades, les points de vue, et jusqu’à des curiosités que les Bullion eux-mêmes et toute la classe riche ou aisée qui vient à Nice, chaque année, ignore. Il avait causé avec les maraîchers, les bouchers, les marchands de poisson, les matelots du port, les fleuristes, les conducteurs de tramways et les pauvres. Grenouilleau s’intéressait à tout, à condition qu’on le laissât faire à sa guise, à son heure, en compagnie des siens: le matin appartient au peuple. Et il en rapportait une moisson de connaissances sur le Midi qu’il confiait à son ami Pfister en le regardant faire son automobile, et dont profita et s’émerveilla M. Bullion, un moment, en passant par là pour donner des ordres.

—Ah! ah! dit à sa femme M. Bullion, en se frottant les mains, je le savais bien que ce «populo» n’est pas si bête, et qu’en plus d’une occasion même il nous en peut remontrer! Ce gavroche, arrivé d’hier, et qui ne sait que dormir, dites-vous, pour peu que je réussisse à le faire parler au déjeuner, va en donner à rabattre au comte et à la comtesse Peaussier. C’est très curieux, très curieux, ce que ce garçon racontait à Pfister; nous ne nous levons pas si matin, nous autres; nous n’interrogeons pas directement les gens, nous ne savons rien que de seconde main… Je ferai raconter à Grenouilleau toute cette vie matinale d’une grande ville, et ses impressions naïves, qui sont si justes, avec des expressions… non pas académiques—tant pis!—mais de poète, oui, de poète, ma parole d’honneur!… Et je leur dirai, au comte et à la comtesse Peaussier: «C’est un pauvre petit gars, le fils d’un ouvrier, d’un simple ouvrier…»

*
*  *

A une heure moins le quart, le comte et la comtesse Peaussier arrivèrent à la villa Bullion dans une auto superbe et du dernier modèle. C’étaient, d’ailleurs, des gens fort bien. D’autres personnes étaient là déjà, et, quoiqu’on n’eût point encore vu Grenouilleau, M. Bullion leur annonça qu’il leur réservait une surprise. On attendit la surprise. Elle ne se présentait point. M. Bullion dit un mot à l’oreille d’un domestique. Le domestique revint et dit un mot à l’oreille de son maître. M. Bullion commanda d’attendre. Madame Bullion, plus avisée et qui s’impatientait, commanda qu’on allât voir au garage. L’anxiété des convives augmenta: quelle surprise pouvait venir du garage? On hasardait cent hypothèses; enfin l’on s’agitait. M. Bullion leur dit alors:

—Voilà: j’aurai l’honneur de vous faire déjeuner avec un pauvre petit gars qui n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter, le fils d’un ouvrier, d’un simple ouvrier…

—Mais bravo!… mais bravo!…

La surprise fut accueillie à merveille; et l’on parla, en attendant Grenouilleau, de l’opportunité, voire de la nécessité, de se mêler aux gens du peuple; et l’on félicita chaleureusement M. Bullion de son intéressante initiative. Mais l’enfant du peuple, à qui une société élégante réservait un si gracieux accueil, ne se montrait toujours pas. On décida de se mettre à table. M. Bullion était mécontent.

A peine assis, et dans le premier silence, il fit signe au maître d’hôtel et l’interrogea péremptoirement. Les convives, malgré eux, étaient suspendus à la moindre parole pouvant éclaircir le mystère. Aussi l’on entendit distinctement la réponse du maître d’hôtel:

—Monsieur Grenouilleau est bien là… mais monsieur Grenouilleau a dit qu’il préférait manger à la cuisine.

 

L’INDIVIDU

Prouville-sur-Mer, 3 septembre.

«Voici, chère amie, le petit événement qui a, pendant trois jours, bouleversé la paisible population de la villa Vauvillier, dont je suis l’hôte, et des villas Brodeau et Escroignard, ses voisines. Ne vous ai-je pas dit déjà, dans une de mes lettres précédentes, comment ces maisons normandes, c’est-à-dire celle des Escroignard et celle des Brodeau, se disposent, en face de nos dunes désertes, aux environs de la colossale construction des Vauvillier, qui a la prétention de reconstituer un de ces magnifiques séjours d’été que les riches Romains se faisaient édifier à Baïa, sous les empereurs? Il y a, entre notre villa romaine et celle de la baronne d’Escroignard, un espace d’environ dix-huit cents mètres carrés à vendre, aux trois quarts planté de jeunes sapins. Les Brodeau, eux, plus éloignés de la mer, sont situés derrière ce terrain. Enfin, sur la plage, il y a une petite cambuse en planches, flanquée de quatre ou cinq cabines, et qui s’intitule «Buvette» et «Bains de Prouville». Elle est habitée par le baigneur, à la chemise de flanelle rouge, et sert surtout au douanier, qui vient s’y adosser quand souffle le vent d’ouest.

»L’autre matin, en me faisant la barbe à la fenêtre, je remarque deux gendarmes formant un groupe animé avec le baigneur, sa femme et le douanier. L’un d’eux, le brigadier, a appuyé sa bicyclette contre la porte de la cabane; il tient un carnet à la main et prend des notes; son camarade, ayant mis seulement pied à terre sans abandonner sa machine, semble prêt à bondir tantôt dans une direction, tantôt dans une autre, selon les indications, sans doute confuses ou contradictoires, des trois bras que je vois tendus successivement dans des sens divers: le bras de drap vert du douanier, le bras de flanelle rouge du baigneur, le bras nu, couleur pelure d’oignon, de sa femme. Un délit a été commis dans nos environs. Le bruit s’en est déjà répandu dans la villa, je le sens à des sonneries, à des allées et venues nombreuses et fébriles dans les corridors. Moi-même, le menton savonneux, je me surprends à sonner la femme de chambre: ah çà! est-ce que nous aurions été cambriolés, par hasard? La femme de chambre ne sait rien encore, sinon que «madame a vu les gendarmes, madame a fait réveiller monsieur, madame a une peur!…»

»En face de moi, près de la cambuse, le brigadier continue à écrire et l’autre gendarme à faire de faux bonds vers l’est, vers le sud-est, vers le midi. Les trois «témoins» ne sont plus du tout, mais plus du tout d’accord; le douanier et le baigneur paraissent même échanger des propos acerbes; les éclats de leur voix parviennent, malheureusement indistincts, jusqu’ici. Quant à la femme, d’abord incertaine ou prudente, c’est elle, à présent, la mieux renseignée, la plus affirmative, la plus hardie de ton: son bras pelure d’oignon abat successivement celui du douanier et celui du baigneur, et se fixe, lui, lui seul, avec la rigidité d’un poteau indicateur, dans une direction que j’estime sud-sud-est: cette femme a vu le ou les malfaiteurs s’enfuir dans la direction de la villa Brodeau. Qui sait? peut-être affirme-t-elle qu’il ou ils sont dissimulés sous les sapins du terrain à vendre? Allons! gendarme, vas-tu bondir enfin?… Ce brigadier aussi, qui prend des notes, des notes, comme un reporter!… Ah! les cambrioleurs ont beau jeu! Du temps de la gendarmerie montée, les chevaux au moins avaient de l’impatience, eux; ils piaffaient, ils invitaient la police à sévir!…

»Je m’habille à la hâte, je descends. Toute la villa est informée, du moins de ce fait que les gendarmes sont là et qu’ils se renseignent, et cela suffit à agiter maîtres et gens. Les plus paresseux des invités sont debout et s’enquièrent, chacun, au fond, charmé qu’un événement vienne secouer la torpeur d’un séjour au bord de la mer, si monotone aussitôt que le fort de la saison est passé. Songez que, depuis plus d’une semaine, il ne s’est rien fait ici que du bridge!…

»Tout à coup, une nouvelle: le concierge de la villa a vu les gendarmes de près, lui; il a été interrogé par le brigadier. «Où est-il, ce concierge, où est-il?» On apprend par lui que l’enquête est fondée sur une plainte de la baronne d’Escroignard, qui, par sa bow-window, aurait remarqué, toute la journée de la veille, un individu de fort mauvaise mine se dissimulant sous les sapins du terrain à vendre. Le concierge, en effet, avait aussi parfaitement vu l’individu; le baigneur, la femme du baigneur, le douanier aussi l’avaient vu. Madame Vauvillier, notre gracieuse hôtesse, affirma qu’elle avait bien cru le voir. Le maître d’hôtel déclara que ce n’était pas d’aujourd’hui que le terrain en question servait d’asile à «toute une clique de propr’ à rien». Eh bien, voilà qui est rassurant, par exemple!… Plusieurs de nous songent à prendre le train. On se raconte des histoires de voleurs. Nous avons deux petites femmes ici, que vous connaissez, chère amie, qui sont nerveuses à l’excès; l’une d’elles—c’est la plus blonde—dit: «Moi, je sais quelqu’un qui ne fermera pas l’œil de la nuit!» Son mari, pas assez amoureux, soupire: «C’est moi!» On fait des projets pour la nuit prochaine, au cas où les gendarmes ne se seraient pas rendus maîtres de l’«individu».

»Vers midi arrive Brodeau. Comment! Brodeau n’est pas au golf? Non, Brodeau renonce au golf, et, en général, à tout divertissement tant que l’imbécile municipalité n’aura pas balayé la commune de la horde de repris de justice qui en est la honte et qui en fera la ruine à bref délai.

»—Avez-vous vu l’individu qui passe la nuit dans les sapins?… Eh bien, dit-il, nous boycotterons!… Parfaitement! nous sommes plusieurs propriétaires décidés à boycotter un pays livré aux apaches… Défendons-nous, Vauvillier, que diable! si vous ne voulez pas que l’on fasse main basse sur nos demeures…

»Vauvillier, cependant, n’a pas perdu son sang-froid; il fait observer au bouillant Brodeau:

»—Permettez, mon cher Brodeau, de quoi s’agit-il, en somme? Avez-vous été volé, pillé, assassiné, vous ou les vôtres? Vos voisins l’ont-ils été? Quelqu’un de la commune l’a-t-il été?… Un individu, oui, a été signalé dans le terrain à vendre. Après?

»—Permettez, osai-je ajouter moi-même, à l’appui de mon cher hôte, passons en revue, s’il vous plaît, les forces que sont en mesure d’opposer à cet individu les trois villas particulièrement menacées: chez vous, quatre hommes valides, plus un mécanicien, plus trois domestiques mâles,—quatre et un, cinq, et trois, huit. Ici, même, ce matin, au petit déjeuner, nous étions sept mâles à table; il y en a autant, paraît-il, à l’office… Huit et sept, quinze, et sept, vingt-deux. Vingt-deux hommes déjà, monsieur Brodeau!… Si, maintenant, nous mobilisons la maison de la baronne…

»Mais la facétie a paru du plus mauvais goût. Ces messieurs étaient fort sérieux. Brodeau n’admettait pas qu’il se fût privé de son golf pour venir ici plaisanter; il ne quitta pas Vauvillier qu’il n’eût obtenu de lui le serment de l’accompagner chez «qui de droit». Il s’agissait d’amalgamer un bloc de propriétaires en vue d’une protestation collective, véhémente!

»La baronne d’Escroignard, qui ne met pas les pieds, d’ordinaire, chez les Vauvillier, vint en personne, après déjeuner, à la villa romaine—le danger raccourcit les distances—et elle donna un corps à la vague terreur dont toutes ces dames étaient déjà saisies: elle avait vu, elle, l’individu! Elle donna de lui un signalement peu ragoûtant. L’individu avait couché sous ses fenêtres; elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit; elle était harassée; elle excita la commisération tout à la ronde.

»Madame Vauvillier, intimement très flattée de recevoir la baronne, essayait en vain de donner à l’entrevue un certain air de visite mondaine; mais la baronne se maintenait ferme sur le terrain de la défense commune, et n’abandonnait pas l’individu redoutable. Tout à coup, ajustant son face-à-main, elle se dressa vers la baie ouverte sur la mer et s’écria:

»—Le voici!

»Une dizaine de femmes et jeunes filles ne poussèrent ensemble qu’un cri. L’individu était là-bas, assis sur la dune, et regardait la mer.

»Aussitôt, une réflexion unanime, comme le cri d’effroi: «Et la gendarmerie, pendant ce temps, que fait-elle, s’il vous plaît? Elle déjeune!…» Une si amère dérision souleva les épaules. Elle s’était transportée là le matin, la gendarmerie, en manière de promenade, à bicyclette, et pour quoi? pour prendre des notes! Prendre des notes quand il n’y avait qu’à opérer une battue dans le bois de sapins!… Et à présent elle déjeunait! elle s’adonnait à la sieste, peut-être! et l’individu, en flagrant délit de vagabondage, est là, qui nous nargue!… Ah!… la police et les autorités locales eurent un fichu quart d’heure, je vous prie de le croire; et, sur le dos du gouvernement, la hautaine baronne et madame Vauvillier se trouvèrent unies par un commun ressentiment. Ensemble, elles désignaient du doigt le va-nu-pieds assis sur la dune, le «propre-à-rien» qui troublait trois villas opulentes, gorgées de personnel et d’invités. Il leur devait sembler énorme et nombreux, quoique seul et misérable. Madame Vauvillier eut un mot:

»—Voilà nos maîtres!…

»La baronne acquiesça par un soupir. Toutes deux se courbèrent sous la même servitude.

»Et, l’après-midi entière, l’individu demeura sur la dune, assis sur son derrière ou étendu tout de son long, à demi enseveli par le sable, les chardons bleus et l’herbe fine. Jumelles, prismes binoculaires, longue-vue puissante de l’illustre fabrique d’Iéna étaient braqués tantôt sur lui, et tantôt sur la route poudreuse, où les plus optimistes guettaient encore le retour de la maréchaussée. Sous un fort grossissement, le malandrin, tranquille comme un professeur en vacances, était, ma foi, assez sordide: la barbe en essuie-pieds, le paletot troué, la chaussure indescriptible, un feutre ayant reçu l’eau du déluge, il provoquait des frissons sur la peau de nos jolies joueuses de bridge désemparées, qui, pour la première fois depuis leur séjour à Prouville, regardaient enfin du côté de la mer. L’une d’elles ne se plaignit-elle pas que l’individu lui gâtât le paysage? alors que la vérité était qu’il le lui faisait découvrir;—car, enfin, qu’est-ce que nous venons faire ici, tous tant que nous sommes, sinon continuer à jouer au bridge, au tennis, au golf ou à l’amour, comme à Paris, où nous serions tout aussi bien?…

»Vers le soir, la gendarmerie étant inactive, les trois villas, de plus en plus nerveuses, se préparant à passer la nuit blanche, et l’individu se prélassant impunément sur la dune, j’annonçai à ces dames ma résolution d’aller un peu le regarder sous le nez. On m’y encouragea comme à une expédition héroïque:

»—C’est cela, me dit-on, montrez-vous et faites en sorte qu’il comprenne que, des trois villas, nous le gardons à vue…

»J’enjambai, en me piquant les chevilles, ces chardons des dunes qui sont de la couleur d’une eau de savon et font, dans leur ensemble, un tapis aux nuances roses et bleuâtres. Notre homme était étendu sur la pente sablonneuse. Il ne dormait pas; son œil, que ma présence ne troubla point, semblait fixé sur l’horizon, où des nuages magnifiques préparaient une apothéose au soleil couchant. La mer était d’un calme absolu, assez basse, et de grandes flaques stagnantes, laissées par le flot et singulièrement enchevêtrées, reflétaient le ciel en immenses tessons de grès flammés ou en débris d’émaux anciens d’une richesse de tons fabuleuse. De petits fleuves, çà et là, sortant du sable, en sources vives, serpentaient, se grossissaient, se ramifiaient et s’allaient perdre au loin en de larges estuaires infiniment compliqués. Auprès de nous, un bruit sec et menu, comme celui qu’on entend par un vent faible, à la lisière d’un champ de seigle ou de blé, provenait des sautillements des puces de mer innombrables. Au milieu des bavardages des villas, entendons-nous jamais aussi ce large chant puissant et presque imperceptible, de la mer retirée?…

»Immobile et debout, à quelques pas du redoutable individu, je me demandais comment j’allais l’aborder, lorsque lui, tout bonnement, me dit, avec une simplicité et une conviction touchantes:

»—C’est beau…

»—Ah! fis-je étonné, cela vous plaît?

»—Ça serait malheureux que ça ne me plaise pas, dit-il; je viens de Guerchy à pied pour voir à quoi que ça ressemble…

»—De Guerchy?…

»—… Canton de Joigny; c’est dans l’Yonne… C’est pas ici, tonnerre de Dieu!… y a du ruban entre les deux!… Mais v’là quarante ans que ça me démangeait… Une idée, qu’est-ce que vous voulez?… Ah! bougre, si j’avais attendu que j’aie fait des économies, j’aurais bien crevé avant de la voir…

»—De voir quoi?

»—La mer.

»—Il y a quarante ans que vous vouliez voir la mer?…

»—Peut-être bien plus!… Une idée qui s’est logée là, comme la teigne, dans le temps que j’étais moutard: «Y a du beau, que je m’étais dit, faudra voir!…» J’y ai mis le temps, comme c’est visible: le loisir et l’argent m’ont manqué…

»Et il riait dans sa barbe de trois semaines.

»—Au moins, lui dis-je, êtes-vous content de vous être passé votre fantaisie?

»Il porta son regard vers le large, où les grands chuchotements de la mer semblaient la voix du crépuscule admirable, et il dit:

»—L’homme qui passe avec de mauvaises chaussures est mal vu dans les pays, et, en plus de ça, la saison est pluvieuse; mais ça ne fait rien, je suis satisfait: c’est beau!…»

 

CE BON MONSIEUR

Nous avons enterré aujourd’hui ce bon M. Ménétrier, par un petit temps gris et doux, pareil à sa vie même. Sa disparition ne fera pas de bruit: sa présence en ce monde n’a eu à peu près aucune importance. Il a vécu de modestes rentes; il cultivait autrefois son jardin; il avait une excellente santé; il ne fut, à la vérité, ni bon, ni mauvais pour sa famille et pour son entourage, étant de naissance indifférent, négligent, et, disons-le, égoïste, mais sans excès. Je ne crois pas qu’il estima jamais rien au-dessus du plaisir qu’il éprouvait à jouer aux cartes.

On le voyait si heureux, lorsqu’il tenait les cartes à la main, qu’autour de lui chacun s’épanouissait, par contagion; et on lui sut gré bien plus d’avoir fait, sa vie durant, cette figure-là, que s’il eût été effectivement un homme de bien. Tout le monde l’appelait: ce bon M. Ménétrier.

Mais la fortune des petits bourgeois oisifs ayant subi quelques assauts vers la fin du siècle, M. Ménétrier ne sut pas défendre la sienne et la perdit. Ces dernières années, ses enfants se cotisaient à grand’peine pour lui payer une pension de douze cents francs, à Saumur, dans une maison de retraite tenue par des religieuses.

Pour l’aller voir, vous tiriez, à la porte-cochère, un pied-de-biche au poil gras, suspendu à une chaînette, et mettant en branle une cloche lointaine qui tintait pendant une demi-minute. Une petite porte s’ouvrait dans la grande; vous entriez, et, avant d’avoir aperçu un être humain, étiez frappé par la propreté d’un bout de jardin. Après quoi paraissait un domestique mâle, sans âge, formé et usé au service de la vieillesse et du culte, qui soulevait une calotte noire, huileuse, et, en vous adressant la parole, vous regardait à l’endroit des genoux.

—Ah! ces messieurs et dames demandent Monsieur Ménétrier… Attendez donc! Voyons un peu voir s’il n’est pas sorti…

Il consultait une planchette percée de trous, où, sous le nom de chaque pensionnaire, une cheville de bois était enfoncée pour indiquer la présence à la maison, ou bien pendait, dans le cas contraire, au bout d’un fil.

M. Ménétrier ne sortait guère que pour aller entendre la musique militaire, le jeudi, et le dimanche si, par hasard, il esquivait les vêpres. Chez lui, il jouait aux cartes. On l’y trouvait installé, les coudes au tapis de drap, les mains battant des cartes un peu rebelles. A défaut de partenaire, il faisait, à lui seul, des réussites. La réussite était un pis-aller, mais ne procurait point à M. Ménétrier tout son contentement, et les bonnes sœurs, la tête penchée de côté, vous confiaient que c’était bien dommage.

—Il est si bon! disaient-elles.

Elles aussi le trouvaient bon, quand il éprouvait du plaisir. Aussi, s’employaient-elles de tout leur cœur à trouver des partenaires à M. Ménétrier. Ce n’était pas toujours facile. Il n’y eut, toute une époque, à la pension, qu’un vieux podagre si incapable qu’il ne fallait pas songer à l’utiliser. Les autres pensionnaires étaient des dames; or, aucune d’elles ne jugeait décent de s’enfermer avec un monsieur, fût-il septuagénaire, et fût-ce pour jouer aux cartes. Ah! je connus M. Ménétrier bien à plaindre: il ne faisait pas quatre bésigues par semaine! Les sœurs prétendaient qu’il allait s’en laisser mourir. Sœur Apolline, préposée à son service, soupirait, du creux de sa cornette:

—Oh!… s’il ne nous était pas défendu, à nous, de jouer aux cartes!…

On dénicha une pauvre femme de la ville, besogneuse, qui, pour vingt sous, de trois à six, mais non pas tous les jours, consentit à faire le bésigue de ce bon M. Ménétrier. A cet effet, la famille dut augmenter de dix francs par mois la petite rente du vieux papa.

Cependant ces dames essayaient de dériver l’esprit de M. Ménétrier. Le bonhomme se prêtait à ce qu’on voulait, allait à la messe, au sermon, au triduum, à la neuvaine et suivait les retraites; mais il scandalisait sœur Apolline, à l’issue de ces exercices, en lui affirmant que tout cela n’était pour lui que maigre chère et ne le nourrissait pas.

Un beau jour, la famille fut avisée qu’un ancien magistrat venait d’entrer à la pension, qui avait les mêmes goûts que ce bon M. Ménétrier. Que l’on ne s’inquiétât donc plus! le vieux papa aurait désormais son bésigue quotidien, et sans bourse délier, en compagnie d’un galant homme aimant le jeu pour lui-même. Là-dessus la famille se disposait à retenir le petit supplément mensuel de dix francs; mais le vieux papa écrivit une lettre émue et émouvante. Il y peignait le sort déplorable de la personne infortunée qui, moyennant salaire, l’avait tiré pendant huit mois de l’ennui mortel: arracher, du moins si brusquement, à la pauvresse l’espoir d’une ressource sans doute escomptée serait peut-être un acte inhumain… On continua l’envoi du subside mensuel. Ce bon M. Ménétrier eut deux partenaires au lieu d’un. Il faisait quotidiennement son bésigue avec l’ancien magistrat, et il faisait dix fois par mois un bésigue supplémentaire avec la personne infortunée. Les dernières années de M. Ménétrier se présentaient souriantes; on pouvait croire qu’elles seraient nombreuses.

Cependant un télégramme alarmant prévenait l’autre jour ses amis. La supérieure, que j’attendis sous le porche, arriva par un long corridor dallé et frais, où ses pas mesurés faisaient crépiter un semis de sable. Elle dit:

—Dieu a pris l’âme du juste… Si vous voulez venir jusqu’à la chapelle ardente, vous aurez la consolation de remarquer que ce bon monsieur a l’air d’un saint…

Je la suivis. Elle continua, sur le même ton:

—Chaque dimanche, ce bon monsieur mangeait sa petite douzaine d’huîtres; en portant quasi la dernière à sa bouche, il a eu un hoquet… Sœur Apolline l’a trouvé le nez sur la table.

Ce bon M. Ménétrier était couché sur son lit, la chair un peu flapie, mais la bouche encore heureuse. On lui avait posé sur la poitrine un crucifix qui semblait un bien grave objet pour lui. De vieilles dames priaient. En me reconnaissant, sœur Apolline me désigna des yeux le cadavre et sanglota. Je m’agenouillai sur un prie-Dieu. Au bout de quelques minutes, je me sentis frôlé par quelqu’un de larmoyant, et je vis une longue femme, le nez dans son mouchoir, qui me tendait un petit paquet où il était écrit: «Une pauvre mère de trois enfants, qui a de la reconnaissance à M. Ménétrier, sollicite de la famille la faveur de conserver ces deux jeux complets en souvenir.» Sœur Apolline se leva et me dit: «C’est la personne qui venait de temps en temps pour le jeu de ce bon monsieur…» Puis, elle me présenta l’ancien magistrat. Elle poussait de gros soupirs et sanglotait toujours; elle bégayait en s’adressant à moi:

—Oh! monsieur! oh! monsieur!…

—Je sais, lui dis-je, que vous avez soigné le pauvre défunt comme un ange…

Mais elle ne voulait point de remerciements, et elle soupirait de plus belle.

—Oh! monsieur! fit-elle tout à coup et à voix haute, il faut que je le dise à quelqu’un!… Oui, je m’en confesse publiquement!… Il était si bon! il était si bon!…

On commençait à s’émouvoir. Ah! mais, ah! mais, que s’était-il passé entre sœur Apolline et feu M. Ménétrier?… Elle confessa son crime:

—Je lui faisais sa partie de bésigue en cachette!

En vérité, M. Ménétrier, qui fut toujours heureux, fut gâté dans ses derniers jours! Il jouait aux cartes le matin, il jouait le tantôt, il jouait le soir, avec la salariée, avec le magistrat, avec sœur Apolline!… Et son innocente passion lui tenait lieu de vertus. On l’admirait et on l’aimait pour la faculté qu’il avait d’être heureux. On disait derrière son convoi: «Ce bon monsieur!… ce bon monsieur!…» Et le souvenir de sa figure épanouie tirait les larmes.

 

ROMANCE

Quand j’étais petit, ma grand’mère me menait souvent chez madame de Grébauval, qui habitait près de l’église et de la rivière. On sonnait à une porte à judas, à demi encadrée par le câble tordu et retordu d’un tronc de glycine; on disait bonjour à la vieille Annette; on traversait une cour humide et l’on allait saluer la bonne dame dans une grande pièce aux dalles de briques, qui exhalait une odeur de tabac à priser et de prunes aigres.

Madame de Grébauval avait les joues molles et des cheveux enroulés en double boudin sur chaque tempe. Elle pleurait une fille morte bien des années auparavant, mais en son jeune âge et pour avoir respiré des fleurs.

Le portrait en miniature de Clémence de Grébauval se trouvait sur la cheminée, et c’était une figure si jolie que je ne m’étonnais point qu’on la regrettât longtemps. Nous autres, nous avions aussi perdu maman; nous n’étions pas heureux, et il nous semblait tout naturel que l’on parlât de souvenirs tristes.

Clémence de Grébauval avait, sur son portrait, des cheveux noirs, bien lissés, et elle vous regardait, du fond de son ovale d’ébène, avec des yeux inoubliables. J’allais régulièrement lui souhaiter le bonjour. Peu à peu, j’en étais venu à oser l’embrasser, et je lui disais: «Je t’aime, Clémence de Grébauval!» Madame de Grébauval en était touchée, et me permettait de faire tout ce que je voulais chez elle, sauf d’aller au jardin.

C’était dans ce jardin que mon amie avait pris la mort. Il était condamné. Un homme de peine y pénétrait une ou deux fois l’an, pour élaguer, à coups de serpe. Une porte pleine, à solides gonds, à gros verrous, en fermait l’entrée, au bout du corridor. En appliquant l’œil à une fissure que je connaissais, on voyait force toiles d’araignées, avec quelque chose de vert et d’or, qui scintillait en vibrant. Je crois que la plus grande tentation de ma vie a été de pénétrer dans ce jardin interdit.

Pourtant, j’étais convaincu que je n’en reviendrais pas. Mais cela m’était absolument indifférent, parce que j’étais amoureux de Clémence de Grébauval.

Il ne faut pas trop rire des amours d’enfants. Il en existe de nombreux exemples. Un rien suffit à les rompre, de là vient qu’on n’en tient pas compte. Mais les petits solitaires qui manquent autour d’eux de jeunesse et de distractions, peuvent conduire une passionnette très loin.

Pour moi, je résolus d’entrer au jardin et d’y mourir de la mort de Clémence de Grébauval, afin d’aller la rejoindre là où elle était.

Les préparatifs ne me causèrent aucune émotion. J’attendis froidement que la bonne fût occupée au dehors, pour prendre une chaise à la cuisine, la traîner jusqu’à la porte et dégager le verrou d’en haut. Une après-midi qu’Annette plumait un poulet dans la cour, j’accomplis ce premier acte, et me reposai. Trois jours après, le verrou n’avait pas été repoussé dans sa gaine, tant on fréquentait peu ce passage. Je tirai le verrou du bas. Je me sentis rougir jusqu’aux oreilles. J’étais juste assez grand pour soulever le loquet. Mon cœur alors se mit à battre très fort. La porte vint à moi, en déchirant les toiles d’araignées, et des insectes plats tombèrent et coururent.

Je pensais bien qu’il ne suffisait pas de mettre le pied dans le jardin, pour mourir. Je fus d’ailleurs complètement ébloui par le soleil qui se couchait juste en face, de l’autre bord de la rivière, et me réfugiai sous un prunier de mirabelles. Alors je revis en imagination ma grand’mère, et je sentis, je ne sais comment, le parfum léger d’iris que répandaient ses vêtements: «Que va-t-elle dire quand elle ne me verra plus?» Elle me répétait souvent: «Mon pauvre petit, je n’ai que toi au monde…» Je me raisonnais: «Voyons! elle comprendra très bien que j’aie eu besoin de rejoindre maman… Peut-être me gronderait-elle si elle savait que c’est pour Clémence de Grébauval?…»

Le jardin n’était pas grand. Il était rempli d’herbes et de ronces, et des fleurs à demi étouffées, l’air très malade, montraient un nez pâlot au travers des végétations folles. «Ce sont ces fleurs-là!… me dis-je, toutes sont mortelles peut-être ou bien une seule: laquelle?…» Je ne me faisais point une autre idée de la mort que celle-ci: «Je vais partir, disparaître, et puis je verrai Clémence de Grébauval.» Je n’avais point peur.

Je me penchai sur une maigre fleur et la respirai de tous mes poumons. Rien encore. En m’avançant vers la balustrade qui fermait le jardin, j’entendis les battoirs des laveuses, et j’allai voir. La terrasse donnait à pic sur la rivière, et il y avait en bas, dans un bateau entouré d’un grand halo d’eau grasse, M. Blandin, l’agent-voyer, qui pêchait à la ligne, le bras tendu, immobile comme un poteau. Les laveuses étaient plus loin, sur la droite, agenouillées, pliées en Z et battant le linge qui crachait une eau mousseuse aux beaux tons d’émeraude. Et, au delà d’un abreuvoir était le pont, par où grand’mère s’en irait sans moi… «O Clémence! Clémence! comme il faut que je t’aime!…» Je revoyais la miniature, les beaux cheveux si bien lissés, surtout les yeux qui me souriaient de loin, de loin, et comme personne ne m’avait souri… «Oui, oui, je vais te trouver, je ne peux plus me passer de toi, Clémence!…»

J’aspirai l’odeur des œillets d’Inde qui est désagréable, le cœur des pavots dont j’espérais beaucoup, et le pollen des lis qui dut me barbouiller de jaune. A ce moment on m’appela. Grand’mère s’en allait!… Annette appela aussi, puis madame de Grébauval elle-même. Je me jugeai très méchant et très dur.

Mais j’aimais Clémence au delà de tout. Je me cachai, par prudence, en m’écorchant la figure et les mains, sous un fourré épais comme de la bourre de crin. Bien m’en prit, car on ouvrait la porte. A la trouver bâillant, on ne doutait plus que je fusse au jardin. Ma pauvre grand’mère passa non loin de moi. Ne m’apercevant pas au jardin et voyant la balustrade, elle poussa un cri qui me fit plus de mal que la mort. Je fus sur le point de courir me jeter dans ses bras. Mais j’entendis M. Blandin qui la rassurait. Il disait:

—Je vous affirme qu’il n’est pas tombé un fétu: voyez donc l’eau! rien n’a bougé depuis deux heures.

«Il sera rentré seul à la maison, dit grand’mère». Et elle se sauva. Derrière elle on ferma les verrous. J’étais emprisonné dans le jardin. Cela fortifiait mes desseins. Je n’avais qu’à mourir.

C’est alors que je m’aperçus que j’étais sérieusement écorché. J’avais une main en sang et je voyais un petit filet rouge qui me dégringolait le long du nez. Cela, pour le coup, m’effraya. Mais, je ne pouvais plus remuer sans me blesser davantage. J’étais comme ficelé par un fouillis de ronces et d’églantiers épineux. Pour pénétrer là, j’avais dû faire un bond à me crever les yeux. Ainsi, ma destinée était de perdre mon sang goutte à goutte… J’avais rêvé mieux. Mais j’acceptai ce genre de mort et m’étendis sur mes épines, guettant le moment béni où apparaîtrait Clémence de Grébauval.

L’Angélus sonna, si près qu’on pouvait croire que la maison, tremblante, allait s’effondrer. La nuit devait être venue. Mais je ne voulais plus ouvrir les yeux, dans la crainte de voir mon nez et mes mains qui devaient être maintenant tout gluants, comme les doigts d’Annette quand elle préparait un civet. Les battoirs des laveuses se taisaient, un à un; après le dernier il n’y eut plus de bruit. Parfois cependant, sur la rivière endormie, un poisson sautait, et je distinguai encore que M. Blandin fermait sa boîte d’asticots et déposait sa ligne; puis il donna des coups d’aviron qui firent siffler la barque à la surface de l’eau. Et tout finit pour moi.

Je fus réveillé par des aboiements de chien et des lumières. Quelqu’un taillait et éventrait mon fourré, à grands coups de hache. Je criai: «Je suis là! je suis là!» On me tira par les pieds. Je reconnus l’homme de peine, puis Annette, madame de Grébauval et quantité de gens du voisinage. Grand’mère venait de s’évanouir en entendant ma voix. Tous avaient l’air stupide, et chacun me demandait: «Mais enfin, qu’est-ce que tu faisais là?» Il me semblait que je revenais d’un grand voyage, peut-être du ciel, et je n’étais pas trop honteux de déranger tant de monde, plutôt content de ce que j’avais fait pour Clémence de Grébauval.

Mais je gardai mon secret, parce que personne ne m’aurait compris.

(Écrit en 1896.)

 

GOTHON

C’est gentil à vous, ma chère Yvonne, de me demander des nouvelles de Gothon. La pauvre vieille a quitté la maison de mes parents le quinze de ce mois, pour se retirer chez ses enfants. Elle a soixante-douze ans; voilà quarante-huit ans qu’elle servait dans la famille! C’est elle, vous le savez, qui a élevé maman; elle l’a suivie dans son ménage, elle m’a vue naître, et elle a été la compagne de mon enfance, de mes années de jeune fille; je ne me suis éloignée d’elle un peu, que depuis mon mariage, mais je la voyais souvent, de sorte que je ne m’étais jamais aperçue que j’étais tant attachée à elle. Je vais vous dire une chose, Yvonne, qui peut-être vous semblera bien prétentieuse, car cela a l’air d’une pensée: il y a des personnes que nous ne croyons point aimer autant que nous les aimons, faute d’avoir jamais entendu dire que nous pouvions les aimer.

Écoutez, ma chère amie, moi, j’ai été convaincue bien longtemps que j’avais l’amour le plus chaleureux pour un vieil oncle que j’ai en Roumanie, et qui ne m’a jamais vue, ainsi que pour une certaine cousine habitant Béziers, à qui je n’ai de ma vie adressé trois paroles si ce n’est par lettres fleuries, au Jour de l’An. Mais j’avais tant rédigé pour eux de formules d’embrassements et de tendresses!… Les mots, allez! font beaucoup pour nos sentiments.

Eh bien! tandis que j’écrivais des lettres vraiment exquises à mon oncle le Roumain et à ma cousine de Béziers, j’envoyais aux cinq cents diables la pauvre Gothon qui venait me rappeler l’heure du piano ou de l’anglais, ou bien me dire, de ce ton impersonnel que vous lui avez connu: «Mademoiselle ne pense pas, je présume, à replacer son petit caoutchouc entre les deux dents!…» L’ai-je boudée, la malheureuse, à la fin de ma rougeole, quand elle refusait, de cette même voix d’oracle, de me donner à manger: «Mademoiselle a juré de se faire périr, je présume!…» Et pendant ma scarlatine, alors qu’elle me veillait nuit et jour, durant quatre longues semaines, tandis que je ne voyais des personnes de ma famille, que le bout du nez, par l’entre-bâillement de la porte! Quand mangeait-elle et trouvait-elle un instant de repos pour dormir? Je ne me souviens pas d’avoir jamais entr’ouvert un œil sans avoir vu sa figure de pomme ridée à mon chevet. Et, pas une fois, entendez-vous, Yvonne, pas une seule fois, il ne m’est venu à l’esprit que Gothon fût un être d’un mérite particulier: ce que faisait Gothon c’était son métier; elle était payée pour cela… quarante-cinq francs par mois, ma chère!

C’était une Alsacienne, et elle avait dans sa jeunesse passé cinq ou six ans en Angleterre: on tirait d’elle, pour mon service, le peu d’allemand et d’anglais qu’elle possédait; elle faisait ma chambre, ma salle d’études, avait soin du linge de toute la maison, taillait et cousait mes robes, m’accompagnait à la promenade, me conduisait deux fois la semaine chez mes grands-parents à Neuilly, aux bals d’enfants, aux cours et chez le dentiste. Pendant bien des années, nous avons pris tous nos repas en tête à tête; en effet, les heures des cours ne me permettaient pas souvent de déjeuner avec mes parents, et, le soir, ils dînaient en ville ou avaient à la maison des réceptions où je n’ai paru qu’à dix-sept ans. Combien de jours n’ai-je vu maman que par hasard et pour ainsi dire au vol, et papa point du tout!…

Papa venait m’embrasser quelquefois à la salle d’études, mais comme nous n’y avions pas quinze degrés l’hiver, il partait vite et en se frottant les mains. Gothon était accoutumée à avoir froid avec moi. Je savais bien dans ce temps-là, déjà, que j’aimais beaucoup papa et maman; mais, comme je vous l’ai dit, je ne savais pas que j’aimais Gothon.

Je lui parlais comme à un chien; tous mes mouvements de mauvaise humeur, c’est sur elle qu’ils s’achevaient. Un col qui ne se laissait pas boutonner, des cheveux qui étaient trop secs pour être peignés; un problème qui ne marchait pas; une de ces damnées analyses logiques! et c’était la faute à Gothon, et je piétinais, et j’arrachais le col, et je brisais le peigne, et je déchirais le cahier, et Gothon entendait de ma bouche des choses que je n’oserais pas répéter! Elle les écoutait avec une expression de dignité froissée, de résignation et aussi de pitié qui m’exaspérait. Parfois elle croyait nécessaire de faire un rapport, et je recevais alors une semonce solennelle. Je me vengeais alors en semant des poils de brosse dans le lit de Gothon, en chipant les lunettes de Gothon, et puis, je savais qu’elle portait une fausse natte… Ah! dame, si je l’avais fait disparaître!…

Mais elle essuyait elle aussi de rudes algarades; on la secouait ferme; on la traitait parfois de haut en bas. Cela ne contribuait pas à la hausser dans mon esprit d’enfant; je me disais: «Puisqu’on la gronde, à son âge, c’est qu’elle est vraiment peu de chose.» Mais cela la rapprochait un peu de moi: nous étions grondées aussi bien l’une que l’autre; en somme, logées à la même enseigne. Ah! par exemple, quand je la voyais pleurer, mon cœur se soulevait; j’allais à elle et elle m’appelait son «cher baby». Ce sont ces moments-là qui, secrètement, nous ont unies.

Quelque chose à quoi je n’avais jamais pensé, ma chère Yvonne, c’est que je ne peux me ressouvenir d’aucun moment de ma vie où n’apparaisse, comme un prolongement de moi-même, la figure de Gothon. Avant vingt-cinq ans, on ne se recueille guère pour songer à ses mémoires, n’est-ce pas? Eh bien! c’est la disparition de Gothon qui m’a fait pour la première fois revenir en songerie sur mes jeunes années; et ni la mort de mon grand-père, ni celle de bonne-maman ne m’ont produit cet effet-là. Vous savez, Yvonne, que l’on a au fond de soi des minutes passées, qui ont eu à elles seules plus d’importance que des années entières. Est-ce que vous n’avez pas éprouvé cela? Il semble, par exemple, que tel jour, à telle heure, le monde ait pris à nos yeux une certaine couleur qu’il n’avait point auparavant et qu’il a gardée depuis… Il y a des minutes où le premier sentiment naît dans notre cœur; la première grande émotion! Ce n’est pas généralement au beau milieu de la sauterie ou du dîner, ni sur le sol du tennis que cela se produit, mais quand nous sommes seules, chez nous, tout à coup, en tordant nos cheveux, en essayant un corsage, en écrivant un mot, à notre table;… et Gothon est là avec sa tête de pomme de rainette de l’année dernière, qui nous passe un ruban, qui nous sangle la taille, qui essuie un meuble, qui furète, qui entre, qui sort; et le bas de sa jupe ou le talon de sa savate est lié pour toujours désormais au plus délicat, au plus intime, au plus profond de nos souvenirs…

Croiriez-vous que c’est aujourd’hui que je m’avise que cette bonne femme toujours présente et qui ne me parlait que sur un ton impersonnel, qui était dans la maison un être sans importance, qui, d’un mot, pouvait être renvoyée, remplacée sans que personne y prît garde, a pesé d’un plus grand poids sur ma direction particulière que tous les représentants les plus autorisés de la morale! Je n’exagère pas; je vous affirme que ça a été ainsi. De mauvaises têtes comme les nôtres—cela est aussi pour vous, Yvonne—s’accommodent mal des sermons que nous adressent les autorités constituées. Mais si indépendantes que nous veuillions nous croire, il y a toujours quelqu’un qui influe sur notre morale privée, et il y a quatre-vingt-dix chances sur cent pour que ce soit la personne la plus loin d’être préposée à cet office. Ah! si quelqu’un m’avait dit que c’était Gothon qui façonnait ma conscience!… Eh bien! ma petite, en m’examinant à fond, je suis sûre de ce fait, oui: c’est le bon sens, un peu «peuple» mais si juste, de ma vieille bonne, c’est son assentiment ou sa réprobation exprimés par un soudain tassement de rides, par une petite toux, par une certaine manière de s’en aller ou de venir, presque jamais par un mot, qui m’ont dirigée pendant une douzaine d’années. Enfin il n’y a pas jusqu’à mon mariage, oui, qui n’ait dépendu de son flair et du désir désintéressé de bonheur qu’elle formait pour moi, «son baby». D’autres, autour de moi, et quelles que fussent leurs excellentes intentions, ne pouvaient s’empêcher de considérer la fortune, la famille, les convenances, la profession, enfin tout ce que vous savez que l’on considère; de combien de jeunes gens la coquine de Gothon n’a-t-elle voulu entendre parler qu’en faisant la sourde oreille! Et vous savez combien cela vous frappe, lorsqu’il s’agit de cette diable d’affaire-là! Je croyais ne faire pas grand cas de l’opinion de Gothon, mais j’étais vexée de ce qu’elle ne voulût là-dessus donner aucun signe. De l’un d’eux, un beau jour, elle m’a dit tout à coup: «Mademoiselle choisira celui-ci, je présume!…» Je ne pensais pas à «celui-ci» particulièrement; j’ai même oublié l’avertissement de Gothon. C’est elle qui m’en a fait souvenir lorsque, beaucoup plus tard, ma foi! j’ai épousé précisément «celui-ci», que j’avais cru choisir toute seule.

La voilà partie!… Savez-vous pourquoi elle ne mourra pas dans la maison où elle a si longtemps servi? Croyez-vous qu’elle se retire après fortune faite, la pauvre vieille?… Croyez-vous qu’elle tienne enfin à échapper à la servitude?… Non. J’ai reçu l’autre jour une lettre d’elle où elle me donne des nouvelles de mes chats qui sont logés chez mes parents pendant mon absence: «la noire va encore avoir des petits, je présume; quant au gros minou gris il est toujours triste du départ de madame». Et, tout à coup, elle emploie l’anglais, «dear baby», ce qui communique un caractère confidentiel à ce qui suit: «Cher Baby, je suis sur le point de quitter la maison de madame, je suis trop vieille, j’ai trop de douleurs pour être bonne à grand’chose; les autres domestiques sont jeunes et ils n’aiment pas beaucoup voir avec eux une impotente qui a l’autorisation de ne plus travailler par l’effet de la bonté de madame…» Sa lettre est réduite à la plus simple expression, comme le sont les documents qui relatent les choses les plus émouvantes; c’est l’énoncé tout uni des faits; l’expression «dear baby» et ce sentiment d’honneur qui consiste à n’être pas une bouche inutile, laissent transparaître ce qu’il y a d’humain sous cet objet impersonnel que fut quarante-huit ans et que veut être encore celle qui signe: «Votre vieille servante. Gothon.»

 

L’ATTENTE

Je vous raconte le drame de la rue Decamps comme je l’ai vu. Dîner habituel chez les Augustin, hier soir: ce gros réjoui de docteur Boniface, le pauvre petit Grésidieux, l’oncle Anatole, dit «le Maladroit», le ménage Bobet, les Malat, fille et gendre des Augustin, votre serviteur.

Je trouve, en entrant, madame Augustin dans l’antichambre. Elle fait: «Ah! c’est vous?» d’un air de dire: «Ah! ce n’est que vous?»

—Mais oui, madame. Comment vous portez-vous?

Sans prendre le temps de me répondre, la voilà qui file et disparaît derrière une porte, en bousculant la femme de chambre.

Je serre les mains, au salon. Sourires. «Bon dernier, comme toujours?—Non! fait quelqu’un.—Ah!»

La maîtresse de maison n’ayant pas reparu, je vais à la jeune Malat:

—Le papa va bien?… passe sa redingote, je pense…

—Mais non, il n’est pas rentré; j’ai même peur que maman ne s’inquiète…

Et oup! voilà la jeune femme qui part rejoindre sa mère. Je me trouve nez à nez avec Grésidieux, qui devait être dans un pli de la robe: «Ça va, les affaires?…» Il croit que je fais allusion à son flirt, mal dissimulé, avec la fille de la maison, et il me regarde d’un petit air chagrin. Je me reprends: «Non, je veux dire les affaires sérieuses.» C’est un pauvre garçon sans position, qui accable Augustin de demandes d’emploi. «Ça va très bien, dit-il. Monsieur Augustin doit précisément me rapporter une réponse définitive ce soir.»

—Saprelotte! dit l’oncle Anatole, si Augustin ne revient pas dîner avant de vous avoir trouvé une situation!…

On rit; le pauvre Grésidieux se ratatine. Anatole profite de son succès pour raconter un effrayant fait divers lu le matin: un monsieur élégant, habitant le centre de Paris, traverse la chaussée pour aller dîner en joyeuse compagnie sur le boulevard: habit, boutonnière fleurie, etc. Il est coupé en deux morceaux par une voiture de livraison automobile, en deux morceaux bien nets: ses amis les voient et les reconnaissent de la fenêtre du restaurant.

—Oh! oh! c’est horrible; taisez-vous!

—Ah! écoutez, mieux vaut encore qu’ils les aient vus: supposez qu’ils eussent attendu le malheureux à dîner jusqu’à dix heures!…

Madame Augustin et sa fille rentrent au salon; il faut à tout prix changer de conversation. Le ménage Bobet s’écrie tout d’une voix:

—Il n’est pas tard, madame Augustin, il n’est pas tard!

Madame Augustin a sur les lèvres un sourire un peu forcé.

—Je vous demande vraiment bien pardon, dit-elle, de vous faire attendre si longtemps. Je commence à me demander ce que peut faire mon mari…

—Allons donc!… Allons donc!… Il n’est seulement pas huit heures!

—Pardon! dit Anatole, huit heures quatre…

—La belle affaire!

—Mon mari ne dépasse jamais sept heures et demie, dehors. Il quitte son bureau à sept heures moins le quart; c’est réglé comme papier à musique: le temps de gagner le Métro.

—Ah! le Métro!… parlons-en, dit Anatole; on sait quand on y entre, dans cette invention-là, mais Dieu sait quand et comment on en sort!…

—Anatole, dit madame Augustin, je suis sûre que vous allez nous faire peur.

—Pardon! pardon! dit le gendre, nous sommes autorisés à affirmer qu’en définitive, il n’y a pas d’accidents. Prenez les statistiques. Eu égard à la quantité énorme de véhicules en mouvement, la proportion des victimes de la locomotion urbaine est minime, pour ainsi dire insignifiante.

—Ça n’empêche pas que…

—Sont-ils gais! dit le docteur Boniface, avec leurs écrabouillements! Qui est-ce qui a eu les jambes cassées par un tramway, ici? Qui est-ce qui a eu l’abdomen crevé par une auto? Personne! Des accidents? parlez-moi d’un bon accouchement sur la voie publique, oui! parlez-moi d’une belle noyade en Seine par dépit amoureux, à la bonne heure!…

—Rassurez-vous donc, ma bonne, dit Anatole, vous voyez bien que rien de tout cela ne peut atteindre notre cher retardataire!

—Mais, qui est-ce qui vous dit que je sois inquiète de mon mari? Me prenez-vous pour une enfant? Je suis seulement fâchée qu’il vous fasse attendre… Madame Bobet, ma pauvre mignonne, je suis sûre que vous avez des crampes d’estomac?

Madame Bobet nie énergiquement; elle bâille à en avoir les larmes aux yeux.

—On se fait, bon gré mal gré, dit M. Bobet, à dîner de plus en plus tard; c’est l’usage; et c’est tant pis, d’ailleurs, pour la santé…

—Ma pauvre petite! Venez prendre quelque chose; mais si! mais si! un petit gâteau sec.

—Je vous en prie, madame, non, non, je vous assure; je ne dînerais plus, et alors je souffrirais bien davantage!

—Oh! comme c’est ennuyeux!… Huit heures un quart!

Anatole consulte son chronomètre:

—Huit heures dix-neuf!…

—Mais qu’est-ce que peut bien faire Augustin?… Il sait cependant que nous avons des amis à dîner… Voulez-vous que nous nous mettions à table?

—On dit que cela fait venir les retardataires.

—Accordons-lui au moins jusqu’à la demie.

Le docteur Boniface tient Bobet et Malat sous le charme du récit d’un curieux choc opératoire dont il fut récemment témoin. Grésidieux est retourné s’acoquiner derrière madame Malat et lui parle tout bas, sur le ton d’une confidence amoureuse.

Huit heures et demie sonnent à la pendule. Tout le monde tourne la tête vers le cadran.

—Bigre, fit le gendre, voilà la demie.

—La demie! dit Anatole, il y a quatre minutes qu’elle est sonnée!

—Ah! vous êtes agaçant, vous, avec votre exactitude! réplique le gendre qui commence à devenir nerveux.

Sa jeune femme se penche vers ces messieurs:

—Oh! je vous en prie, ne vous impatientez pas devant maman! Elle est plus tourmentée qu’elle n’en a l’air…

—Tu as raison, ma petite, dit Anatole, tâchons plutôt de rassurer ta pauvre mère…

Il embrasse sa nièce. Madame Augustin, qui va, qui vient, et rentre à cet instant au salon, aperçoit Anatole penché sur le front de la jeune femme.

—Qu’est-ce qu’il y a? Vous vous embrassez? Il s’est passé quelque chose?…

On sent que cela se gâte.

—Que me conseillez-vous de faire? demande madame Augustin, dois-je commander de servir le potage?

Tous se consultent en apparence; chacun est du même avis, qui est de se mettre à table. Et puis on espère gagner plus d’entrain. La conversation devenait difficile.

—Écoutez!… fait madame Augustin.

Elle a entendu une voiture s’arrêter devant la maison.

—C’est lui, dit-elle.

—Vous avez l’ouïe fine! du diable si j’ai entendu un bruit.

Elle s’est précipitée au balcon. Elle crie:

—C’est lui! c’est lui! Mettons-nous vite à table, ça lui apprendra!

—Ah! le gredin, c’est une idée! vite à table! vite à table!

—Vous l’avez vu? interroge le gendre.

—Certainement! un monsieur fort, avec une pelisse, qui rentrait sous le porche, le fiacre qui repartait…

—Ah! dit Anatole, il était temps, on a beau dire qu’on ne se tourmente pas…

Madame Augustin respire, le sang lui remonte à la peau, ses yeux revivent:

—Je vous avoue, dit-elle, que le cœur commençait à me faire toc-toc…

—Quoi qu’en dise le docteur, un accident est si vite arrivé!

Le silence du potage. Chacun se démène. Déjà plusieurs cuillères reposent au bord de l’assiette. Madame Augustin, qui n’a pas fini, s’arrête tout à coup. Sa fille remarque l’angoisse qui l’envahit de nouveau:

—L’escalier est haut! voyons maman.

—Mais oui! laissez-le monter, cet homme! saprelotte, quatre étages!…

—Sans compter l’entresol!…

—Et quels étages!…

—Augustin s’essouffle facilement…

—Pensez aussi qu’il est fatigué, qu’il a dû courir…

On prolonge, on prolonge l’attente. Les pouls battent; jamais les parcelles du temps n’ont paru si précieuses.

Madame Augustin fait «non, non» de la tête. Elle a entendu, comme nous tous, une porte se refermer à l’étage au-dessous. Ce n’est pas son mari qu’elle a vu entrer sous le porche. Sa main tenant la cuiller à demi pleine tremble; elle l’abaisse pour prendre un point d’appui sur la table; et l’on entend, à la faveur du silence général, le petit trémolo de la cuiller d’argent sur la faïence.

—Cette fois, dit madame Augustin, je n’y tiens plus; il y a quelque chose…

—Bast! fait Anatole.

—Comment? mais vous-même disiez il n’y a qu’un instant…

—Parlons peu et parlons bien, dit le gendre. Inutile de dissimuler: il y a retard, retard anormal, allons jusqu’à déclarer tout à fait exceptionnel de la part de monsieur Augustin. Inutile non plus de s’emballer et de croire tout perdu. Raisonnons en gens sensés. De son bureau à la rue Decamps, que ce soit par tramways, omnibus, métro, fiacres ou même à pied, donnons-lui une heure.

—Un peu plus, dit madame Malat, si papa s’est arrêté en route…

—Donnons-lui une heure un quart! Soyons généreux, donnons-lui une heure vingt.

—Mais puisque je vous dis qu’il ne manque jamais d’être ici à sept heures et demie, au plus tard, dit madame Augustin.

—Entendu! dit le gendre, mais si vous vouliez bien me faire l’honneur d’admettre un instant mon calcul, mon beau-père aurait du être ici à huit heures cinq, dernier délai.

—Il en est neuf moins dix!

—Moins six, rectifie Anatole.

—Ah! sacrédié! à la fin, avec vos «moins six!» nous ne sommes pas en train de jouer des pantalonnades!… Oui, enfin, ça fait quarante-cinq minutes de retard!… Eh bien! voilà!

—Quarante-cinq minutes, dit madame Augustin, je vous trouve superbes! Je vous dis et vous répète qu’il n’est jamais de sa vie arrivé plus tard que sept heures et demie, et il est neuf heures! Non, mais vous me faites rire avec vos calculs! Ah! si j’étais à votre place, ce n’est pas des calculs que je ferais.

—Vous feriez quoi?

—J’irais le chercher.

—Aller le chercher! reprend le gendre, mais où?

Grésidieux se lève de table:

—J’y cours, madame, vous avez raison…

—Mais où courez-vous? fait le gendre. Où pensez-vous aller, mon pauvre monsieur?

—Je ne sais pas…

—Faites-nous donc le plaisir de ne pas vous déranger, monsieur Grésidieux; si quelqu’un doit sortir, c’est moi.

Madame Malat supplie son mari de ne pas sortir:

—On pourrait avoir besoin de toi. S’il arrivait quelque chose, est-ce qu’on sait?

—Mais saprelotte, dit Anatole, j’y songe! Il y a une heure que M. Grésidieux nous a dit qu’Augustin devait faire une démarche pour lui ce soir?

—Ah?

—Ah?

—Ah bah! mais il fallait donc le dire?

—Monsieur Augustin, dit Grésidieux, devait voir, en effet, le chef du contentieux de la Compagnie du gaz…

—Entendez-vous, madame Augustin? voilà l’explication: votre mari devait aller à la Compagnie du gaz pour Grésidieux.

—Mais pourquoi ne l’avez-vous pas dit plus tôt?

—On l’a dit, on l’a dit; ce sont de ces choses qu’on dit en entrant, avec la santé, les affaires, on n’y attache pas d’importance.

—Mais, dit madame Augustin, monsieur Grésidieux, lui, il me semble, devait bien savoir l’importance…

—Certainement, madame, certainement… aussi me suis-je offert à aller chercher… J’ai déjà donné tant de mal à monsieur Augustin… Je n’osais pas rappeler que j’étais peut-être cause…

—Ah! aussi, vous avez des choses si graves à raconter à ma fille. Vous auriez mieux fait, vous en conviendrez, de me dire ce qu’il en était…

—Allons, maman, allons, calme-toi. Mais on n’ose pas dire qu’on est inquiet, tu comprends, alors personne n’explique, personne ne dit ce qu’il sait, on met toute son application à ne pas faire allusion au retard. Mon avis est qu’on ferait beaucoup mieux en pareil cas, de dire franchement: «Vous savez, je me meurs d’inquiétude.» Surtout quand c’est la vérité.

—Mais non! dit Boniface, ce n’est pas la vérité; il n’y a pas lieu de se mourir d’inquiétude, Augustin est à la Compagnie du gaz, c’est simple comme bonjour!

—A la Compagnie du gaz, à neuf heures du soir!… et quand on a du monde à dîner chez soi!… observe tout à coup madame Augustin, mais vous perdez tous la raison, ma parole d’honneur; le chef du contentieux est comme les autres, il va dîner, je suppose.

Chacun ne demande qu’à déraisonner pour épargner l’inquiétude à madame Augustin; mais elle, qui est inquiète, ne déraisonne pas. Cependant la passion de conserver son mari la porte à faire retomber la responsabilité du retard sur quelqu’un. Et elle reprend l’argument Grésidieux dont elle niait elle-même la valeur.

—Si Dieu veut qu’il soit arrivé un malheur à mon mari, dit-elle, que cela lui serve de leçon! Il faut toujours qu’il se mette en quatre pour servir Pierre, pour servir Paul; la moitié de sa vie se passe en sollicitations; un homme qui n’a jamais voulu demander quoi que ce soit pour lui-même, ni pour sa famille…

—Le fait est… dit le gendre.

On dînait cependant. Madame Augustin seule ne pouvait manger. Le temps s’écoulait. Les uns, à un ronflement d’auto, se taisaient, d’autres s’efforçaient au contraire d’en couvrir le bruit afin d’éviter le triste moment de la déconvenue: le taxi ne s’arrête pas, ou bien il s’arrête, ce qui est pis encore.

Malat jeta sa serviette et sortit. Sa femme sortit derrière lui. Elle revint s’asseoir à sa place. Elle dit à son voisin:

—Il est allé voir.

—Où?

—En bas, chez la concierge, dans la rue, chez le commissaire, on n’y peut plus tenir, vous comprenez.

—Je consentirais à ouvrir des portières jusqu’à la fin de mes jours, soupirait Grésidieux, plutôt que d’avoir jamais demandé une place à monsieur votre père.

Une demi-heure sonna. On crut reconnaître le son du timbre d’entrée. Tout le monde sursauta. C’était la demie de neuf heures.

Madame Augustin se leva; elle suffoquait. Elle dit:

—A cette heure-ci, mes amis, je suis veuve! Ma pauvre fille, tu peux pleurer ton père… Il aurait les deux jambes broyées, qu’on l’aurait ramené ici à l’heure qu’il est: il a des papiers sur lui, vous pensez bien.

—Mais, mort, on l’aurait ramené aussi, pour la même raison!

—Vous croyez?

—Mais certainement.

—J’entends un fiacre, dit madame Augustin.

—Non!… Pourquoi vous imaginer?… D’ailleurs il aurait pris une auto…

—Je vous dis que j’ai entendu…

—Maman, maman, tu vas attraper froid!… Dans l’état où elle est, mon Dieu!

Madame Augustin ouvre la fenêtre. Il y a bien un fiacre qui s’éloigne. S’est-il arrêté? La malheureuse retombe dans un fauteuil, comprimant avec la main les battements de son cœur. Tous errent de la salle à manger au salon, du salon à la salle à manger, quelques-uns ne se résignent pas à se séparer de leur serviette. Le domestique vient timidement: «Et le rôti, madame?»

—Mais, écoutez donc! mais écoutez donc! crie en frappant du pied madame Augustin.

Il semble qu’elle entende des choses que personne ne perçoit. Nous savons bien qu’elle se leurre; on ne compte plus sur rien. On devine que les uns se demandent maintenant: «Ce n’est pas tout, mais comment ça va-t-il finir ce soir? Comment sortira-t-on d’ici?» D’autres examinent la situation que va créer la mort d’Augustin, le changement aux habitudes…

Madame Augustin nous fait peur. Elle a distingué un rire de femme, très éloigné, à la cuisine; elle dit: «Les coquines!» Tout d’un coup, nous la voyons se précipiter à la porte de l’antichambre sans raison apparente; mais elle n’a pas touché le bouton, qu’on sonne… C’est bien le timbre, cette fois, un solide coup de timbre… Nous calculons que c’est bien le temps qu’aurait mis un homme de l’allure d’Augustin pour monter les quatre étages depuis qu’on a signalé le fiacre. Nous sommes tous debout, tous confiants, par un revirement soudain.

C’est madame Augustin qui a ouvert, les yeux hagards, folle du désir de voir là, là, tout de suite, son mari.

C’est la concierge.

La figure de madame Augustin a complètement hébété la concierge qui adopte aussitôt la même expression, par une habitude de servilité. A nous voir tous là, haletants, elle s’effraie; pas un mot ne sort de sa bouche. Son silence, sa stupeur, ont bien l’air d’annoncer la pire nouvelle. Madame Augustin tombe tout d’une pièce sur le parquet de l’antichambre. On l’emporte. Boniface, son médecin, s’empare d’elle.

J’avise la concierge, je la pince au bras si vivement qu’elle y porte la main:

—Qu’y a-t-il? voyons, parlez? Un accident, n’est-ce pas? Il est mort? Eh bien! dites-le?

—Mort? qui ça?…

—Augustin!

—Mais non, monsieur, monsieur Augustin est en bas. Il m’a dit: «Montez d’abord, madame Colatin, je vous en prie, voyez dans quel état est ma femme, j’ai trop peur d’essuyer le premier feu!»

Je m’écrie, malgré moi: «L’imbécile!» puis je hurle en me retournant vers l’intérieur: «Il est en bas! il est en bas! Madame Augustin, votre mari est là, il monte!»…

Tout le monde interroge la concierge au lieu de lui dire: «Allez le chercher, faites-le monter vite, sa femme le croit mort!» Pas plus que les autres je ne songe à le faire… Nous crions tous: «Il est là, il est là!» Nous gambadons, nous sautons de joie comme des enfants.

Le charivari, le tumulte me refoulent vers l’entrée. La porte est demeurée ouverte. Je reconnais le gros souffle d’Augustin. J’hésite une seconde entre le parti d’aller à lui ou d’aller vers sa femme demander au docteur si elle est en état d’embrasser son mari. Ceci est plus prudent. Pendant que je pénètre au salon, j’entends Augustin qui est sur le palier et qui fait: «Hem!… Hum!… Atch!… Hum!…» une petite tousserie familière, une façon gamine de demander: «Peut-on entrer? Vais-je être battu?»

Au salon, je vois le docteur Boniface relever son crâne rose qui reposait sur la poitrine de madame Augustin, et au seul contraste de sa figure avec celle qu’il a habituellement, je sens mes jambes manquer sous moi.

Il dit:

—Eh bien, elle est morte, ni plus ni moins.

Augustin qui, sans doute, avait adopté le parti de simuler l’inconscience pour excuser son retard, par la porte entr’ouverte, faisait d’une voix de bambin innocent:

—Coucou! c’est moi!

On s’écarte. Il voit par terre le cadavre de sa femme.

Et voilà.

Que l’issue de l’aventure eût été seulement un peu moins tragique, le retardataire n’échappait pas à la nécessité d’expliquer sa conduite. La grandeur même du malheur l’a soustrait à toute inquisition. Nous avons tous respecté son désespoir sans songer à lui demander la cause d’un tel retard, sans songer même à lui demander, ne fût-ce que pour lui fournir un alibi, s’il s’était au moins occupé du petit Grésidieux…

 

LE CLIENT

La saison a été si mauvaise! En passant devant la baraque qui s’intitule: «Établissement de bains, café et liqueurs», j’ai voulu interroger ce brave père Pillon, qui fait à la fois le cabaretier et le maître-baigneur, et dont la chemise de flanelle écarlate, au pied de quatre mâts à pavillons tricolores, appelle en vain, depuis des mois, la clientèle. Chaque jour, je le vois là, arpentant, les pieds nus mais le pantalon sec, le chemin de planches qui mène à la plage; il va et il vient, suivi constamment d’un beau chien-loup au poil fauve, les oreilles et la queue noires, animal fidèle, jeune, vigoureux, bien dressé, et qui est un objet d’admiration pour les passants. Ensemble, baigneur et chien vont humer le vent; quand le grain s’annonce, l’un revient la tête basse, et l’autre la queue, et l’on amène un à un les quatre pavillons qui proclamaient sans vergogne à l’entour, la vitalité de l’établissement. Plus de couleurs: bonsoir encore pour aujourd’hui!… L’humble cabane, portes closes, semble endormie jusqu’à l’an prochain; il pleut; le chien lui-même ne hasarderait pas son museau au dehors; les drisses, nues, battent contre les mâts et sifflent lugubrement; il n’y a plus d’animé que le petit fourneau toujours entretenu pour fournir l’eau chaude du bain de pieds—du bain de pieds pour qui? Seigneur Dieu!

Souvent, je vois aussi, aux environs du fourneau, une espèce de malandrin, oisif et de figure ingrate, reste de la semaine des courses à la grande station voisine, le gousset trop plat pour pénétrer au débit de vins, et qui attend la fin de l’averse, au moins à l’abri du vent.

*
*  *

—Mauvaise année, père Pillon?…

—Ah! ne m’en parlez pas. Depuis l’ouverture, au mois de juillet, on n’a pas compté huit jours de chaud!… Avec ça qu’au jour d’aujourd’hui tout le monde a son auto ou sa bicyclette, ma parole, on le jurerait! i’passent ici comme des bombes; y en a pas un qui se retournerait tant seulement; n’y a plus en fait de piétons que des galvaudeux…

Le vieux baigneur jetait un coup d’œil oblique sur le gars à mine d’apache, qui tournillait aux environs de l’établissement.

—Après une saison pareille, vous devez y être de votre poche?…

—Monsieur ne croit pas si bien dire! Pour celui-là qui voudrait faire le calcul, avec la soumission de la Ville, comme i’ disent,—c’est cent vingt francs le prix de l’adjudication c’t’année-ci, rien que pour les bains;—à présent la patente pour le débit; la jeune fille qu’on loue pour laver le linge et aider la bourgeoise en cas d’affluence… Y a pas quinze jours, le mauvais temps m’a brisé un pieu: faut que je le fasse restaurer et remettre en place par le charpentier, et dare-dare—on ne peut pas se passer de la corde en cas qu’il viendrait un rayon de soleil, c’est-il pas vrai?—coût: vingt francs!… Comptez avec ça sur vos doigts, combien qu’il en faudrait de bains à douze sous, dix sous par abonnement, pour être à niveau de ses débours… Des consommations? c’est presque plus la peine d’en parler à l’heure qu’il est… On n’a pas versé une demi-tasse ni servi seulement une canette, de toute la semaine… La vie est houleuse.

Mon pauvre baigneur est une victime de la crise que subissent nos climats et des changements survenus dans la locomotion. Ses bains et sa buvette étaient bien placés, jadis, à deux kilomètres de la ville, à quinze cents mètres d’un «petit trou pas cher». De l’une et de l’autre on venait jusqu’ici en promenade. Comme beaucoup, le père Pillon s’obstine à espérer que ce qui fut hier se reconstitue pour demain. Sa plainte de malade incurable me remplissait de tristesse. Je ne savais plus que lui dire, et je détournai la conversation en lui parlant de son beau chien-loup:

—La belle bête!… je vous ai entendu l’appeler Mouton: je parie qu’il n’est pas si doux?

—La nuit, il ne faudrait pas s’y fier. Et, au commandement, il serait nuisible. Mais, pour l’ordinaire, il porte bien son nom. Il vaut de l’or: il y a un particulier, un richissime, qui m’en a offert deux cents francs!… J’aurais du regret de m’en défaire. C’est de l’argent aussi bien placé là comme dans l’armoire; il se défend de lui-même contre les voleurs…

Il louchait encore du côté de l’apache, qui visiblement l’agaçait. Je lui demandai:

—Qu’est-ce que c’est donc que cet individu?

Il haussa les épaules en manière de dérision:

—«L’efflanqué», qu’on l’appelle… Des prop’ à rien! Ça a vingt-cinq ans, c’est bon qu’à lézarder. Où ça mange-t-il? Allez enquêter là-dessus si vous avez du temps de reste! Mais n’y a pas de pareil truqueur pour se faire offrir une consommation…

*
*  *

Pendant que je m’entretenais avec le père Pillon, deux bicyclettes avaient paru sur la route et causé des distractions au baigneur. Il louchait vers l’«efflanqué», mais il allongeait sa vue vers l’endroit où grossissaient les deux taches mobiles que suivait une espèce de grosse pelote boueuse en quoi il fut bientôt possible de reconnaître un bull anglais tacheté de blanc comme les troupeaux de Normandie.

Le père Pillon, je le voyais bien, n’avait pas renoncé, quoi qu’il en dît, à espérer des clients. Pour lui épargner une déconvenue, je lui fis observer combien la lame était dure et la bise glaciale.

—Des fois, dit-il, rapport au chien qui s’essouffle, i’pourraient s’arrêter prendre un verre…

Et il ajouta presque aussitôt, l’œil animé:

—Je mets ma main au feu que c’est des Engliches, la pipe au bec; des originaux… Je n’me trompe pas: y en a un des deux qu’a son maillot de bain roulé dessous le bras!…

La patronne, de l’intérieur, avait aperçu, comme Pillon, le client possible; elle était sortie sur le pas de la porte; elle regardait dans la direction des cyclistes. Lui et elle échangèrent un signe, et le baigneur me lâcha pour courir jeter des brindilles sous le fourneau du bain de pieds.

La «jeune fille» se montra à son tour, apportant une petite table qu’elle dressa au dehors et garnit d’un siphon d’eau de seltz. «L’efflanqué» se rapprocha, comme pour voir du nouveau. Lui, moi, les deux femmes, à l’entrée du débit, nous faisions nombre; le baigneur courant à pas précipités sur les planches; Mouton, raidi, le poil déjà en brosse au seul flair du chien étranger; un peignoir suspendu, brimbalant entre deux maillots que le vent gonflait; les quatre pavillons claquant au haut des mâts; notre air d’attente, sans compter l’accueillant râtelier à bicyclettes, est-ce que tout cela ne faisait pas une station animée, je vous le demande?…

Les deux Anglais—car c’était bien deux Anglais—mirent pied à terre, s’engagèrent sur le chemin de planches, déposèrent leurs machines au râtelier, sans regarder aucun de nous, mais reluquant l’horaire des marées inscrit sur l’ardoise, et qu’ils allèrent consulter de près, pendant que le bull, un affreux bull trapu, l’air féroce et mal embouché, se jetait, sans préambule, à la gorge du docile Mouton. Puis les deux Anglais, tirant tranquillement sur leurs bouffardes, se dirigèrent vers les cabines et la mer.

Le père Pillon, à leur passage, les salua très poliment. Ils ne parurent pas plus le voir qu’ils n’avaient fait mine de nous remarquer nous-mêmes, et ils se plantèrent, d’aplomb, sur leurs mollets de coq, le plus âgé, maigre et long, avec une moustache en boudin, l’autre, plutôt gringalet, et le visage glabre; à leur droite huit cabines vacantes, à leur gauche autant: de quoi choisir, sacrebleu! La fumée de leurs pipes, avec celle du fourneau à bains de pieds, fuyait nord-nord-est, en trois nuées effilées et parallèles.

*
*  *

L’horrible bull, lui, avait tout l’air d’être en train d’égorger Mouton. Il fonçait sur ce superbe et digne chien, en poussant hors de son front des yeux stupides, soufflant comme un phoque et ouvrant une gueule démesurée d’où éclatait un sinistre aboiement. Mouton recevait l’assaut comme un soldat la fureur gréviste, sans riposter, brave à outrance, attendant un ordre. Ce beau chien paraissait de bronze sur ses jarrets tendus, le col gonflé, toute la mâchoire dehors, tout le poil en aiguilles; seule, une haleine de fournaise qui s’exhalait en sifflant, de ses poumons, semblait foudroyer l’adversaire. De temps en temps un coup de reins, un coup de gueule, manifestaient que l’animal était vivant et sur ses gardes.

Plus promptement indigné que nous d’une si lâche provocation de la part d’un chien bourgeois, l’apache ou «l’efflanqué», sur ses jambes de caoutchouc, avait couru instruire du fait le père Pillon, et nous le voyions agiter ses longs bras, et l’entendions vociférer contre les propriétaires du sale chien et flétrir l’inertie insensée du baigneur. Le père Pillon demeurait sourd, indifférent, médusé: les bras ballants, la figure abêtie, il ne perdait pas de l’œil les deux hommes qui, d’un instant à l’autre, allaient peut-être prendre un bain ou une consommation… Harcelé par le jeune voyou, qui le traitait de «couard», de «poltron», d’«andouille», de «crevé», d’«épluchure» et de «résidu», il se contenta de ramasser un morceau de fonte détaché du fourneau délabré, et, moyennant cet engin, de tenir son gêneur à l’écart.

C’était pourtant un gaillard que le père Pillon; il portait sur sa chemise rouge trois médailles qu’il n’avait pas volées, et, d’ordinaire, il n’était pas homme à laisser entamer son bien.

En face de moi, la femme Pillon et la «jeune fille» contemplaient d’un regard anxieux et terrifié la lutte, mais sans faire à l’infortuné Mouton la grâce de ce «commandement» dont m’avait parlé le baigneur, et qui eût permis à une si belle et si forte bête de terrasser l’agresseur.

Une patience si voulue, une abstention si concertée me serraient le cœur.

*
*  *

Soudain les deux Anglais tournèrent sur leurs talons et remontèrent vers l’établissement. Pillon les salua de nouveau à leur passage, au grand scandale de «l’efflanqué» qui, en des termes de la plus basse ordure, lui faisait honte de sa servilité, et lui annonçait qu’il allait s’en mêler, lui, de secourir Mouton malgré ses «ganaches de patrons», et de lui régler son compte au «sale cabot couleur de vache», et de «leur z’y faire voir, aux deux tette-la-pipe, si qu’on s’imbibe ici avec du sang de navet…» Et, ce disant, l’apache bondissait sur ses savates, dépassait Pillon, faisait balle entre les deux étrangers flegmatiques, et, tirant de sa poche un mouchoir vaste dont l’un des coins était noué sur quelque matière dure, il s’avançait d’un pas rythmé, et, au-dessus du bull attaché comme un taon au train de derrière du chien-loup, il faisait le moulinet avec son arme rudimentaire, approchant à chaque tour de la boîte cranienne du monstre, qu’il allait faire infailliblement éclater.

Les deux Anglais, croyant sans doute à quelque facétie excessive, étendirent chacun simultanément la main et firent:

—Stop!

Leur horreur de chien ne prit pas pour lui cette parole de paix, mais, d’un seul mouvement, Pillon, sa femme et la «jeune fille» se ruèrent, non sur le chien, mais sur l’apache, l’une, d’un geste vain lui arrachant la casquette, l’autre lui déchirant bien maladroitement son habit, enfin, le baigneur, d’une main sûre, rompant le moulinet mortel. Après quoi, tous, père Pillon, mère Pillon et jeune fille regardèrent les Anglais. La jeune fille même, disposa deux chaises près de la table qui portait le siphon d’eau de seltz.

Mais les Anglais, eux, regardaient les chiens, non les gens.

Ils s’intéressaient au combat. L’un d’eux daigna sourire parce que le bull relevait vers lui sa gueule toute poilue, poilue du poil sanglant de l’héroïque Mouton. Cependant le bull, avalant du poil, reniflant du poil, commença de s’étrangler, de chanter comme un gamin atteint de la coqueluche et d’avoir des haut-le-corps comme un malade du mal de mer. L’apache, tout à coup apaisé, se mourait de rire, se tordait en tire-bouchon. Un des Anglais souleva le coin de la lèvre et laissa entendre un seul mot «Up!» Tous deux enfourchèrent leur machine et s’éloignèrent avec leur chien toussant, éternuant, vomissant, étouffant, détalant quand même.

Je ne pus me tenir de dire au baigneur:

—Et vous ne lâchez pas à présent votre chien à leurs trousses?

Mais Pillon, sublime en son espoir têtu, répondit:

—Des fois qu’i s’raviseraient en repassant!…

*
*  *

Il soulevait, à pincées, la peau de son bon chien blessé et en examinait attentivement, affectueusement, les bourrelets velus, dégarnis çà et là, ou piqués d’une tête d’épingle de rubis.

«L’efflanqué» avait ôté sa veste que la jeune fille s’apprêtait à raccommoder. En attendant, il s’était installé à la petite table; il badinait avec le siphon, et, la patronne elle-même, en rechignant sans doute, mais par crainte peut-être, par hébétude douloureuse, ou par une résignation dépitée au sort le plus désastreux, lui versait, à lui, dérisoire client! la consommation qu’il avait dû, d’ailleurs, réclamer impérieusement pour sa peine.

 

CE QUI NE SE PEUT PAS

—Oh! dit madame Bullion, je vous devine, vous: vous voilà encore en train de manigancer des projets!…

M. Bullion revenait du fond de son jardin, un double mètre replié sous le bras, son carnet à la main et prenant des notes avec impétuosité.

—Chut! fit monsieur Bullion en désignant du doigt les soupiraux de l’office, je ne veux à aucun prix que les gens soient informés de ce que je médite.

—Je vous connais! Vous méditez quelque invention qui va nous coûter les yeux de la tête et qui ne sera appréciée de personne… Mais qu’est-ce que vous pouvez bien combiner au bout de ce jardin, en cachette de vos domestiques? Je suppose que votre intention n’est pas de leur installer un jeu de boules?

—Ma bonne amie, dit monsieur Bullion, je me propose de faire participer les gens qui m’entourent au progrès le plus élémentaire de l’hygiène moderne. Il est inadmissible que nous vantions tous les jours devant nos domestiques les bienfaits des ablutions générales, de la douche écossaise ou du «tub» bouillant, à la manière des Japonais, sans songer que ces gens sont pourvus du même système physiologique que le nôtre, éliminent comme nous par les pores de la peau des toxines qu’il est dangereux de laisser se résorber, enfin jalousent un bien-être évident qu’ils contribuent à nous procurer de leurs mains et qui cependant leur demeure totalement étranger. J’ai résolu de faire construire, au bout du jardin, derrière la haie des troènes, proche de la prise d’eau qui sert à l’arrosage, une salle de bains, telle qu’on en installe aujourd’hui jusque dans les logements les plus modestes.

—C’est insensé! dit madame Bullion.

—Pourquoi est-ce insensé? Cela me semble, à moi, élémentaire.

—C’est insensé, dit madame Bullion, parce que cela ne se fait pas.

*
*  *

Après trois mois et demi de travaux—coupés d’ailleurs par une grève partielle du «bâtiment», puis par une grève des plombiers—un beau matin, le petit édifice, au bout du jardin, derrière le rideau des troènes, se trouve enfin couvert, clos et garni intérieurement des accessoires que peut comporter une salle de bains munie de tout le confort moderne.

M. Bullion, madame Bullion elle-même oublient les vicissitudes sans nombre que cette construction leur a causées. La salle de bains a si bon air, et l’appareil, plus perfectionné, ma foi, que leur propre chauffe-bain, fonctionne avec une telle rapidité, une telle complaisance, que M. Bullion émet un moment l’idée de s’en servir pour son usage personnel.

—Mais, dit-il, ne renonçons pas à nos intentions généreuses; je vais appeler François, Amélie et la cuisinière; je ne veux pas tarder plus longtemps à jouir de leur heureuse surprise.

Ahuris, s’avancent les trois domestiques.

—Entrez, dit monsieur Bullion, entrez!

Et il les pousse à l’intérieur.

—Eh bien, qu’est-ce que vous dites de ça, mes braves?

La femme de chambre, Amélie, et Honorine, la cuisinière, sont prudentes; elles soupçonnent quelque piège et s’en rapportent à la décision du domestique mâle.

François, pour faire mieux que de parler, a pris soin, tout de suite, de frotter une allumette, d’allumer la veilleuse, de tourner le robinet de cuivre; il s’occupe, il expérimente, il se brûle même la main au filet d’eau qui passe soudain du froid au tiède et à la température d’ébullition, en répandant un nuage de vapeur. M. Bullion, par plaisir, touche une à une les pièces de la robinetterie, il remue du pied le tapis de liège, fait sonner du doigt la tôle de la baignoire que supportent des griffes de félin, enfin, se retournant vers ses trois serviteurs:

—Eh bien! je vous répète: qu’est-ce que vous dites de ça?

François, ayant médité, prononce à tout hasard:

—Pour de l’ouvrage qui nous a coûté à tous bien du tintouin, c’est de l’ouvrage assez réussi.

Les deux femmes acquiescent du regard. François a exprimé leur opinion, exactement. Et il reprend:

—Reste à savoir, à présent, à qui que ces ustensiles-là vont servir: ça n’est toujours pas monsieur et madame qui vont venir s’ébouillanter au fond de leur jardin?

Les deux femmes approuvent du bonnet avec plus d’empressement: Dieu sait si la destination de cette mystérieuse salle de bains depuis longtemps les taquine!

—Ah!… dit monsieur Bullion, vous avez mis le doigt sur le vif, mon garçon! et voilà précisément la surprise que je vous réservais. Cette salle de bains n’est ni pour madame ni pour moi; elle est pour vous… pour vous François, Amélie, Honorine… C’est à vous trois qu’elle fut de tout temps destinée!…

François n’a pas bronché; les deux femmes ensemble ont hoché la tête. Une expression stupide leur est commune: ils regardent, hypnotisés, médusés, le ruisselet brûlant que vomit le col de cygne, la nappe bouillante qui s’élève, et le doux nuage vaporeux qui attiédit la pièce et tend sur les vitres un voile de buée.

—Arrêtez! dit monsieur Bullion; ce n’est pas à cette heure-ci que vous allez étrenner l’appareil; mais j’entends que désormais vous en usiez selon vos besoins.

*
*  *

—Je les ai trouvés un peu froids, dit madame Bullion, quand les domestiques se furent retirés.

—Ils sont terrassés par l’étonnement, dit monsieur Bullion.

*
*  *

Le lendemain, M. Bullion aborde François:

—Eh bien! et ce bain?

—Ah! j’ai pas eu le temps ce matin, monsieur…

—Mais, la femme de chambre?… la cuisinière?…

—J’crois ben qu’elles n’ont pas eu le temps non plus elles…

—Ah!

Huit jours après, une couche de poussière ternit la baignoire où personne ne s’est avisé de répandre seulement le contenu d’un verre d’eau… M. Bullion, voyant cela, court au soupirail de l’office, les poings crispés, le sang à la tête:

—Sacré mille tonnerres de nom d’un nom!… Et ce bain?

François, qu’on peut voir attablé vis-à-vis des deux bonnes, prend le temps d’avaler une rasade de vin rouge, puis il s’essuie du revers de la main la lèvre. Il regarde successivement Honorine, Amélie, comme pour se munir de leur mandat:

—Le bain?… C’est ma foi vrai, monsieur, qu’on ne l’a pas encore pris… C’est-il donc possible que monsieur tienne tant à une chose pareille?…

—Comment! si c’est possible?… Ah! çà, mais vous êtes fous!… Ah! çà, mais, est-ce que vous voudriez vous payer ma tête?… Si c’est possible que j’y tienne tant?… Vous me demandez ça, à moi, quand j’ai fait bâtir pour vous, malheureux!… quand j’ai dépensé pour vous plus d’un billet de mille francs de ma poche!… Et puis, je ne suis pas là pour écouter vos réflexions: je mets à votre disposition une salle de bains et je vous ordonne de vous baigner. Un point, c’est tout. Pas plus tard que demain matin, si l’un de vous trois, pour commencer, n’est pas dans l’eau, vous aurez vos huit jours! C’est compris?

*
*  *

M. Bullion s’est levé dès le petit jour pour veiller à l’exécution de ses ordres. Depuis six heures, il a l’œil sur le jardin: il a lui-même, hier au soir, passé le râteau dans l’allée nouvellement sablée qui conduit au rideau de troènes: le sable n’a reçu encore l’empreinte d’aucun pas humain. François fait l’escalier; on entend, à intervalles réguliers, les chocs du balai-brosse contre les fers de la rampe. Ce n’est donc pas François qui prend le bain, ni qui se dispose à le prendre. M. Bullion sonne la femme de chambre. On va voir si Amélie est disponible! M. Bullion sonne une seconde fois. La femme de chambre ne monte pas. M. Bullion s’autorise de ce retard pour descendre un étage et il se montre sur le palier.

—Eh bien! J’ai sonné Amélie…

—Monsieur a sonné Amélie, dit François, mais c’est que… Amélie est dans le bain…

—Amélie est dans le bain! s’écrie M. Bullion, suffoqué; je serais curieux de savoir par où elle y est allée, par exemple! Ah! Amélie est dans le bain!… Elle a des ailes, Amélie, sans doute, pour aller au bain? Elle s’y transporte en aéroplane!… Eh bien! moi, je vous soutiens qu’Amélie n’est pas dans le bain.

—Je peux certifier à monsieur qu’Amélie est dans le bain; monsieur peut demander à Honorine qui l’a vue dans le bain, elle, de ses yeux vue. Monsieur veut-il voir son linge?

M. Bullion fonce tout d’un trait sur la cuisine où il pense se trouver nez à nez avec Amélie. Point d’Amélie! mais la cuisinière, ébaubie, terrorisée, ouvrant des yeux comme des trous de fourneau, et appliquée, de sa puissante corpulence, contre la porte d’une soupente obscure qui sert à l’occasion de buanderie.

—Qu’est-ce que c’est que la figure que vous faites là? Où est Amélie? Qu’est-ce que vous cachez dans ce nid à rats?… Allons, sacrebleu, laissez-moi passer!

Honorine, immobile comme une borne, mais dont l’effroi brise en secret les jarrets, ne compte plus que sur la pesanteur de sa masse pour obstruer l’entrée de la soupente. M. Bullion, au comble de l’humeur, va se colleter avec sa cuisinière, lorsque celle-ci, sur un signe du sage François, adopte un parti héroïque:

—Monsieur est le maître, dit-elle, mais monsieur n’entrera pas ici: c’est ici qu’Amélie prend son bain!

Madame Bullion, attirée par le bruit des voix, est entrée sur ce tragique aveu. C’est elle qui ouvre la porte de la soupente sans air ni lumière, où une femme ne tient pas debout, et où Amélie, en effet, prend honnêtement, chastement, aussi incommodément que possible, le bain ordonné, dans le cuvier à lessive, qu’il a fallu une heure et quart pour remplir à demi, bouillotte par bouillotte, d’une eau qui, de l’aveu des deux femmes, refroidissait à mesure…

M. Bullion croit étrangler ou mourir d’un coup de sang; il s’affaisse, anéanti, sur une chaise de la cuisine:

—Je vous fais construire de mes deniers… je vous installe une salle de bains pareille à celle de madame, à la mienne;… je vous dis: «C’est à vous… profitez comme moi-même du progrès…» et… vous vous baignez, pour m’obéir, dans une caverne de voleurs, dans un trou de taupe et dans un cuvier à lessive!… Ai-je le cauchemar? Suis-je dans une maison d’aliénés?… M’expliquerez-vous?…

La cuisinière, d’un geste candide, désespéré et marqué d’une grandeur qu’elle ignore, veut dire probablement qu’il y a des choses qui ne s’expriment pas, qui ne s’exprimeront jamais entre les domestiques et les maîtres.

François, plus disert, ayant roulé sa langue, prend la parole encore une fois pour les deux femmes et lui-même:

—Sans doute qu’on ne demande pas mieux, tous les trois, que d’obéir aux ordres de monsieur et madame; pour tout ce qui est du service, monsieur et madame le reconnaîtront, on ne se refuse pas à la besogne. A présent, pour ce qui est des bains, monsieur et madame sont témoins qu’on pouvait encore faire ce qui est faisable sans ébruiter la chose et sans que le voisinage en sache rien. Trois seilles d’eau dans un baquet, derrière une porte, ni vu ni connu, la farce est jouée… Tant qu’à se baigner dans une salle de bains pareille à celle de monsieur et madame, plus belle à mon goût, plus neuve en tout cas, et qui a fait du bruit dans le quartier autant que la construction d’un hôtel de ville, nous autres, des domestiques, non! On a beau mépriser le qu’en-dira-t-on, on ne peut pas s’exposer de gaieté de cœur à être montrés du doigt dans la rue, et principalement deux honnêtes filles à se voir traiter chez les fournisseurs comme des chanteuses qui ont soin de leur corps… Non! monsieur et madame le comprendront: y a ce qui se peut, et y a aussi ce qui ne se peut pas.

 

LE PAYSAGE ADMIRABLE

Il y avait, à la fin de l’hiver dernier, un poète et un peintre, jeunes et peu fortunés, qui montaient à pied la route sinueuse du Mont-Boron. C’est une belle voie qui s’élève doucement au sortir du port de Nice, en découvrant, par intervalles, des jardins étagés, des villas et la mer. Les automobiles et les tramways y sont bien gênants, et l’interminable chemin de potences qu’on nomme «trolley», où sont suppliciés tous ceux qui aimaient vraiment cette côte, arrachait au peintre des soupirs et des vociférations; mais son compagnon, plus entraîné à dominer les laideurs, lui disait qu’il faut, bon gré mal gré, accepter l’idée que, de nos jours, tout est dévasté, et s’émerveiller comme d’un prodige, lorsque, par hasard, au travers des travaux modernes, subsiste quelque beauté naturelle ou bien un vestige, oublié, des périodes où l’homme avait encore le goût d’orner la terre et de jouir de son embellissement.

Arrivés au point le plus élevé de la route, après lequel elle se dérobe en s’enfonçant dans la rade de Villefranche, ils maudissaient le double obstacle d’un haut mur et d’un sombre bois de cyprès et de pins, qui les aveuglait au moment même où ils espéraient embrasser toute la baie. Sur l’autre bord de la route, une muraille imposante et agreste, fortement assise sur le roc, la tête enfouie sous les fleurs, soutenait des terrasses à balustres, entre lesquels débordaient des touffes d’anthémis et d’euphorbes et pendaient de lourdes stalactites de plantes grasses; du haut en bas, des giroflées poussaient en liberté entre les moellons décrépis. Une même idée arrêta les deux jeunes gens: «Là-haut… quelle vue!…»

—La villa n’est peut-être pas occupée!… jouons au milliardaire: visitons!…

Ils s’exercèrent à parler au concierge: «La villa ne serait pas à louer, par hasard?… Combien de pièces, s’il vous plaît?… Tout le confort moderne, bien entendu?… Comment! point d’électricité! oh! que c’est incommode!…» Puis, tout à fait en dernier lieu, négligemment: «Quel prix?»

«Quinze mille!…»

«A vingt mille, nous ne bronchons pas même!… Je me penche à ton oreille et j’y glisse distinctement ces mots: «Cher ami, retenez donc l’adresse du notaire…»

Ils s’amusaient comme des gamins, car il n’y a pas plus enfant qu’un véritable artiste.

La villa était à louer, le gardien en permit la visite, malgré le chien, nettement hostile aux habits défraîchis. Elle se nommait Golden Terrace; c’était un petit palais de marbre, à l’italienne, avec une colonnade, un toit plat, des salons à fresques pompéiennes, une piscine; mais le plus étonnant était la vue, la vue plus admirable qu’ils ne l’avaient pressenti, qui s’encadrait entre les sombres déchiquetures du petit bois de pins et de cyprès.

Le nez aux fenêtres, ils y demeuraient, béats, extasiés, muets, se communiquant leur plaisir par un coup d’œil rapide ou par quelques jurons grossiers et formidables, sous lesquels les tempéraments les plus délicats voilent communément cette sorte de pudeur sacrée qu’il y a à se déclarer subjugué par le beau. C’est par là qu’ils se rendaient plus suspects au gardien que par leur mise négligée ou leur inaptitude à traiter une importante location. L’homme leur escamota la moitié des appartements, sans qu’ils y prissent seulement garde; ces deux originaux ne voyaient que la merveille étalée à leurs pieds: le jardin, dès cette époque, fleuri et embaumé, la balustrade surplombant la route, les cônes des cyprès, le parasol des pins; au-dessous, à quatre-vingts mètres, à pic, la mer. C’était l’immense et douce baie des Anges, dont le rivage incurvé s’en va mourir au cap d’Antibes, et dont les montagnes, aux pures lignes classiques, s’étagent en douze écrans de tons dégradés jusqu’à l’Estérel lointain, taillé dans l’opale.

En bas, la colline du Château, au dos velu, au granit écorché, semblait un gros monstre blessé, assoupi, entre la ville rose et le long môle du port. Il n’était pas midi; le soleil resplendissant comblait d’aise cette côte bienheureuse.

Les deux artistes furent incapables de dire quoi que ce fût de ce qu’ils avaient combiné avant d’entrer là, car ils n’avaient plus envie de plaisanter ni de rire. Descendus sur les marches de marbre du perron, d’où la vue, plus ramassée, donnait encore un plus pur plaisir à des hommes de goût, ils allaient ne plus pouvoir dissimuler qu’ils n’étaient venus là que pour admirer, et essayer de faire entendre au concierge que leur fonction à eux était non pas de louer des palais, mais d’admirer la beauté où elle se trouve.

Peut-être le concierge leur eût-il été indulgent, mais le chien, plus intime gardien de ce seuil opulent, ne cessait, par ses aboiements et ses bonds menaçants, de leur faire entendre, à eux, qu’ils étaient ici déplacés. Cette vérité leur parut tout à coup si évidente, qu’après être demeurés un instant silencieux, le coin de l’œil un peu humide, ils s’esquivèrent comme deux voleurs, laissant le gardien ahuri et le chien enfin satisfait.

Au dehors, sur la route, un peu calmé, le poète soupira:

—Ceux qui habiteront là!…

Et le peintre jura encore une fois, non d’envie, non de jalousie, mais pour exprimer la volupté imaginaire des êtres heureux qui, durant des semaines, des mois, jouiraient en paix de ce paysage admirable.

*
*  *

Ceux qui habitèrent là, ce furent des personnes qui arrivèrent à fond de train en automobile, et se répandirent aussitôt dans le jardin, les unes y cherchant un tennis, les autres supputant, adossées à la balustrade, et le chronomètre en main, le temps exact qu’elles avaient mis pour parcourir le trajet de Toulon à Nice. Il y avait entre elles désaccord sur la durée d’une halte appréciable à Cannes, le temps de faire un bridge chez la comtesse Paimbœuf.

La discussion, qui semblait importante, occupa les parents durant la fin de cette première journée, entrecoupée par les lamentations des jeunes filles qui se désespéraient qu’il n’y eût pas de tennis à Golden Terrace: «Comment avait-on loué une villa sans tennis? En voilà une bicoque!… Eh bien, ça allait être gai, ici!…» Leur frère, un jeune homme de vingt ans, rasé, robuste, avait déjà sauté de nouveau dans l’auto, sous le prétexte d’aller avertir de son arrivée quelques amis de Monte-Carlo.

On faisait observer aux jeunes filles qu’elles étaient invitées au tennis de la princesse Ignatieff, à Cimiez, que l’on aperçoit d’ici, où la voiture en dix minutes les déposerait chaque après-midi. «La voiture! sans doute, mais que de temps perdu! pourquoi habiter si loin de la ville?»

Le lendemain, une seconde automobile arrivait; elle contenait deux jeunes femmes et leurs maris; ils avaient quelque retard; le récit d’un pneu crevé occupa tous les esprits durant quarante minutes; il s’agissait pourtant de repartir au plus vite, car on attendait ces retardataires pour un goûter à la Turbie: n’avait-on pas failli perdre cette première journée à demeurer à Golden Terrace sans rien faire!… Toute la compagnie ne revint qu’à la nuit pour s’habiller et dîner en ville. Les jours suivants ce furent des excursions avec les deux autos, à toutes sortes d’endroits renommés, où l’on mettait un instant pied à terre pour acheter des cartes postales.

Et, pendant qu’ils n’étaient pas chez eux, des heures d’une merveilleuse beauté s’écoulaient sur leur terrasse incomparable.

Le soleil semblait amoureux de cette baie; elle était vautrée devant lui; l’après-midi, la ville ayant éteint ses fumées paraissait s’assoupir, et elle étirait, le long du rivage courbé, son bras paresseux, couleur de chair.

Vers deux heures, la mer, caressée par une brise très douce, scintillait comme un ciel constellé. Une écume argentée frangeait la rive jusqu’à l’embouchure du Var toute vaporisée; et au delà de cette blonde poudre de lumière, les toits d’Antibes miroitaient et l’Estérel était suspendu comme par un effet de mirage.

Quand la brise faiblissait, il se formait, au milieu de la baie, de grandes bavures verdâtres, somptueux lambeaux couleur d’émeraude jetés là comme en l’attente de quelque prince de féerie: et l’on eût pu voir tout à coup s’avancer, calme, majestueuse et d’une simplicité antique, une belle tartane aux voiles de rouille, ou bien, entre les pyramides des cyprès, noircies par le soleil tournant, surgir la sombre masse d’un gros bateau génois dont le battement des roues, au milieu d’un si grand espace silencieux, faisait vivre et palpiter tout le paysage.

Peu à peu renaissaient les fumées de la ville, des milliers d’écharpes de gaze, inclinées toutes au même souffle du vent, quelques-unes ondulées, comme des serpentins lancés par les cheminées d’un quartier en fête. Elles se mêlaient à la brume du soir, et, bientôt, la mer, la ville et les montagnes étaient confondues en une vapeur d’un ton d’ardoise; seulement, à la place de la mer, qui est la dernière à renoncer aux jeux de la lumière, de vastes soieries pelure d’oignon et des coulées de cuivre se mouvaient encore, languissamment, jusqu’à la lanterne du môle, où le feu rouge s’allumait soudain, pendant qu’apparaissaient au ciel Jupiter et Vénus.

Et les cloches se mettant à tinter, au moment où partout naissent les lumières, répandaient sur ce crépuscule agonisant un enchantement presque invraisemblable. Ce sont des cloches italiennes; elles ont la même clarté légère que celles qu’on entend à Florence, du haut de la colline de Fiesole à la tombée du jour… L’harmonieuse courbe de la baie, mettant son collier de lampadaires, adoptait sa parure de soirée.

L’air, plus tiède, n’était plus traversé que par le vol des chauves-souris, et le silence que par le coassement lointain des grenouilles, étrange et féerique accompagnement du repos de la nuit.

Mais ceux qui avaient eu la chance de pouvoir louer cette demeure privilégiée n’y étaient jamais durant le jour, et ils n’y rentraient que pour discuter des moyens de s’en éloigner au plus vite.

Une seule fois, ils y passèrent l’après-midi; ce fut pour un goûter magnifique servi dans le jardin: ce jour-là, dès le matin, on dressa des tentes contre la balustrade, destinées à abriter du vent les chapeaux et la coiffure des dames, et à protéger contre le soleil le champagne et les pâtisseries. Elles obstruaient la vue de la mer.

*
*  *

A la fin de la saison, le poète et le peintre repassèrent par le même endroit, et tous les deux en même temps levèrent les yeux vers cette villa où ils avaient fait une visite singulière. Mais ils regardaient la terrasse avec reconnaissance, car ils avaient beaucoup pensé à ce palais, à ce paysage, et au bonheur quasi divin évidemment assuré aux êtres fortunés à qui le chien réservait un accueil favorable.

Le souvenir d’un tel Éden avait inspiré à l’un d’eux un poème dont il était ravi, et l’autre songeait avec orgueil à l’esquisse qu’il avait enlevée, dans un mouvement d’enthousiasme, sur la route même, au sortir de la visite furtive de Golden Terrace.

D’une entrevue écourtée avec ce lieu et ce paysage admirable, ces deux hommes, qui n’avaient pour toute richesse que leur esprit et leurs sens, avaient emporté plus de félicité que ceux qui possédaient le rare privilège d’y vivre, et, grâce au plus rare et plus enviable privilège de leur art, ils avaient, l’un et l’autre, d’une minute d’intense émotion, créé la miraculeuse fiction qui répand l’illusion du bonheur et du beau par le monde.

 

L’ÉTOFFE A L’ENVERS
OU
L’INITIÉ

C’était une idée qui trottait par la tête de madame Petit, un goût baroque peut-être, mais après tout légitime: elle voulait avoir à son salon des rideaux violets.

—Vous voyez bien: c’est une couleur qui s’impose, disait-elle à son tapissier, Lespinglé; d’abord, cette bergère bouton d’or en a plus envie que moi; elle a besoin de violet, elle en réclame à grands cris; et puis il y a ce canapé que vous m’avez garni vous-même avec la couleur épiscopale que portait ma vieille maman; est-ce qu’il n’a pas l’air de pleurer, ce meuble isolé?… Ça ne vous touche pas, Lespinglé? Je vous vois venir: vous vous êtes fourré dans la caboche de ne pas me procurer des rideaux violets!…

—N’y a pas plus d’opposition de ma part, dit Lespinglé, au violet qu’à n’importe quelle autre couleur, madame Petit; c’est affaire de goût; à présent, rapport à la facilité de mettre la main sur la nuance, je prends la liberté de faire mes réserves. Le violet est-il une couleur d’ameublement? Non, madame Petit, il ne l’est pas… Faudra peut-être se résigner à fureter dans les magasins anglais…

—Furetez, mon brave Lespinglé, mais je vous avertis que j’en fais autant de mon côté, car je suis résolue à ne pas attendre six mois pour avoir mes rideaux… Et vous m’entendez, je les veux violets, je les aurai! et quand le diable serait de la partie, je-les-au-rai!

Lespinglé ne se donna pas la peine de fureter dans les magasins anglais ni dans les autres, parce qu’il était par instinct rebelle à toute tentative non conforme aux usages reçus. Il attendit donc patiemment, en vaquant à d’autres affaires, que madame Petit eût changé de lubie ou se fût convaincue par elle-même de la difficulté qu’il y a à se procurer des rideaux violets.

Et elle s’en convainquit, en effet.

Que d’allées et venues! Que d’heures de voiture! Que de magasins, tant anglais que français ou que turcs, et tant d’ancien que d’ultra-moderne, visités, retournés de fond en comble!

Tout à coup, au Bon Marché, mon Dieu! tout simplement, après avoir fait tant de maisons exceptionnelles, madame Petit avise un rouleau demeuré paisible pendant qu’employés et chef de rayon suaient sang et eau à descendre tout ce qui, de près ou de loin, pouvait approcher du violet. Madame Petit a prononcé:

—Voici mon affaire!

Elle braque son face-à-main sur le rouleau. Le rouleau répond exactement à ce qu’elle cherche. Elle croit l’avoir désigné suffisamment.

Sans accorder aucune attention à son geste, le chef de rayon, ramassant toute son autorité, croit pouvoir dire:

—Je vous conseillerais, madame, de porter votre choix sur les mauves…

Elle bondit:

—Comment! mais je vous ai dit, en vous désignant ce rouleau: «Voici mon affaire!»… le rouleau violet… là-haut… Est-ce qu’il ne vous crève pas les yeux?

Un même sourire mi-espiègle, mi-compatissant erre sur les lèvres du chef de rayon et de l’employé. Mais, rompus aux excentricités comme à l’humeur étourdie des femmes, tous deux ont promptement recouvré la neutralité de leur tenue:

—Il va sans dire que c’est l’envers de l’étoffe que vous apercevez, madame… Il s’agit d’un article broché dont la face ne rappelle en rien…

—Eh bien, descendez-moi l’article, je vous prie!

L’article broché, violet à l’envers, est à peine descendu que l’employé, avec toute sa dextérité, le déroule en un tour de main, afin d’en exhiber la face.

—Mais non! Mais non! fait madame Petit en se levant et touchant du doigt l’envers violet: voilà mon affaire…

L’employé, deux autres employés voisins, inoccupés et témoins de la scène, se regardent entre eux et regardent le chef de rayon. Le chef de rayon prend une physionomie accablée; une hébétude lui tombe comme un poids sur la nuque; enfin, d’un mouvement léger de l’épaule, il semble rejeter—après tout, que diable!—la responsabilité de l’acte saugrenu qu’il va accomplir, et se résigner à satisfaire le caprice d’une femme excentrique.

On mètre l’étoffe. Madame Petit donne son adresse à la caisse. Autour d’elle, dix employés chuchotent: «C’est une toquée qui vient d’acheter vingt mètres d’un article sans l’avoir vu autrement qu’à l’envers!»

Madame Petit s’en revint à la maison, l’âme meilleure et l’esprit chantant, et elle fit aussitôt avertir le tapissier Lespinglé.

—Ah! vous voilà, vous, Lespinglé! Si je vous avais attendu pour me dénicher mon étoffe, je ne serais pas sur le point de vous commander mes rideaux!… Enfin, passons. Je l’ai trouvée, moi, l’étoffe introuvable, et la voici. Qu’est-ce que vous en dites?

—Faudrait au moins la voir, pour en dire, fit Lespinglé, en s’approchant de l’étoffe, la main en avant.

—Non! non! D’ici, Lespinglé!

Lespinglé ne bougeait pas; il regardait non pas l’étoffe, mais madame Petit, et en dessous; et son œil s’amenuisait pour un regard de malignité, non pas, en vérité, pour juger mieux des couleurs. Il dit:

—Madame Petit veut me faire marcher, je vois ça, rapport à ce que j’ai mis de la négligence à lui procurer les rideaux violets… Je ne suis pas depuis quarante-deux ans dans le métier sans avoir appris à distinguer l’endroit d’avec l’envers d’une pièce. Soit dit sans arrière-pensée, madame Petit, je ne suis pas homme à m’offenser de la plaisanterie…

—Ah! çà, sapristi, Lespinglé, est-ce que j’ai coutume de plaisanter avec vous, moi, dites donc un peu?… Si je vous prie de venir regarder cette étoffe, telle qu’elle est, à l’envers—mais oui, pardieu! à l’envers—c’est que j’entends l’employer à l’envers…

—A l’envers!… répéta Lespinglé, sur un ton lamentable, et terrorisé comme si on lui eût proposé de renier son pays, son père et sa profession…

—Écoutez-moi, Lespinglé, dit madame Petit, je pourrais vous dire sans préambule que j’ai le droit de faire faire chez moi ce que bon me semble, et que si la fantaisie me prend d’employer une étoffe à l’envers pour mes rideaux, vous êtes là pour l’exécuter à défaut de tout autre… Mais ce n’est pas comme cela que j’agirai avec vous. Venez ici, Lespinglé, et dites-moi si jamais le plus beau damas—à l’endroit!…—consentirait à jouer avec les couleurs de mon salon une symphonie pareille à celle qu’improvise ce chiffon broché en violet—à l’envers!

Le tapissier protesta aussitôt; il était tout à l’heure à cent lieues de croire que madame Petit parlât sérieusement de faire usage d’une étoffe à l’envers; c’était un ouvrage qui ne s’était jamais vu, assurément, de mémoire d’homme du métier, un travail ingrat et qui ne causerait pas de fierté à celui qui l’exécuterait, il le soutenait encore, mais puisque madame Petit en avait pris la décision ferme et résolue, il était là, comme de juste, à son service.

Cependant, Lespinglé, qui s’était contraint et molesté, dut, bon gré mal gré, laisser en lui s’épancher la nature, et, tandis qu’il enveloppait et ficelait l’étoffe destinée aux rideaux, tout en branlant la tête, il donna libre cours à un rire innocent, inextinguible. Tantôt il considérait le paquet et tantôt les fenêtres destinées à recevoir l’étoffe à l’envers, et il riait de tout son cœur de brave homme soumis à l’usage coutumier des choses.

Entre temps, l’idée lui poussa qu’ils étaient tout de même seuls de mèche, madame Petit et lui, pour accomplir un acte extraordinaire.

Le jour où il vint poser les rideaux à l’envers dans le petit salon, la salle à manger était encombrée par les préparatifs d’un dîner de dix-sept couverts, et un «extra», qui se joignait pour la circonstance au maître d’hôtel, se laissait distraire involontairement par l’aspect nettement inusité de la tenture qu’il voyait glisser et reglisser sur les anneaux. Cet homme ne put longtemps s’interdire d’exprimer son malaise, sous forme assez sarcastique, au tapissier, et, ce faisant, il se frappait le front de l’index pour signifier qu’il y avait dans la maison quelqu’un, évidemment, d’un peu loufoque.

Lespinglé le prit de très haut; il éleva aussitôt la voix et le débat, échangea avec le valet quelques propos de la plus vive aigreur, parmi lesquels madame Petit, qui s’habillait de l’autre côté de la cloison, put entendre les suivants, de la bouche de son tapissier:

—L’envers!… l’endroit!… c’est bon pour ton fond de culotte, mon garçon, et celui-là je te conseille de ne pas le retourner!… On n’est pas assujetti, dans notre métier, à aligner des couteaux avec des fourchettes comme le premier larbin venu; nous autres, il faut voir de loin, en clignant de l’œil, comme les peintres de panoramas… Et, en plus de ça, dans les travaux d’art, sache ça pour ta gouverne, jeune homme, il ne faut pas que le commun vienne nous embarrasser avec son qu’en dira-t-on…

Madame Petit entr’ouvrit la porte, pencha la tête. L’extra se défila, comme il convenait. Le tapissier échangea alors avec sa cliente un regard avisé et fin, un sourire de haut goût, où se trahissaient et l’orgueil d’une rare complicité et la malice altière d’une initiation privilégiée. Lespinglé, calmé et dédaigneux, ajouta, désignant la valetaille:

—C’est routinier comme père et mère!… La plus petite nouveauté—sauf votre respect—les fait baver… On leur a dit: «Le blanc est blanc», et en voilà pour jusqu’à temps qu’on leur ferme les paupières avec le doigt…

 

LA CONVERSATION

Marie de Genaude, à peine arrivée à Paris, téléphona à son amie Lucile Thècle afin de lui demander un rendez-vous.

—Comment! toi, chère amie, s’écria Lucile dans l’appareil, mais d’où me parles-tu? d’Angoulême?

—Non! non! je suis au St-German-Palace… Oui, je viens un peu à l’improviste, et pour longtemps peut-être…

—Ton mari est nommé à Paris?

—Ah! bien, ouiche! Mon mari est à Angoulême et moi ici…

—Ho, ho! des histoires alors? Dépêche-toi de venir me raconter ça!

—C’est précisément ce qui me démange. Ah! j’ai bien besoin de tes conseils… Quand peux-tu me recevoir?

—Attends, voyons… Mais, au fait, j’ai quelques personnes qui viennent prendre le thé chez moi à cinq heures, viens à quatre et j’aurai un bon bout de temps pour écouter tes aventures.

—Mais je n’ai pas d’aventures, je te prie de le croire!

—Tant pis, ma chère!… A tantôt.

—A tantôt.

*
*  *

A quatre heures précises, une assez jolie femme, très brune, de taille élevée et à qui il ne manquait presque rien pour être élégante, se présentait chez Lucile Thècle. Échange de baisers entre les deux jeunes femmes.

—Ah! peut-on être si jolie en descendant du train, et sans rouge!… Dis-moi: c’est ton monstre qui t’interdit d’en mettre, ou bien est-ce que dans ta province?…

—Dans ma province ça n’est pas encore obligatoire, voilà tout; quant à mon monstre, il a en tête d’autres objets que ces détails, et ce n’est pas lui pour le moment qui songe à m’interdire quoi que ce soit!

—Il ne t’interdit pas de le tromper, en tout cas, et il fait bien.

—Pourquoi dis-tu: il fait bien?

—Parce qu’il perdrait sa peine, je suppose. Une femme jeune et jolie, comme tu l’es, a le droit d’être choyée, adulée, caressée, aimée. Allons, allons! Marie, tu ne me feras pas croire que tu te maintiennes en beauté et en forme, comme te voilà, sans que l’amour y prête la main…

—Ah! ma pauvre Lucile, je te jure…

—Oui, oui, par téléphone, tantôt, c’était bon; mais parce que c’était par téléphone; tu as conservé ta prudence en même temps que ta beauté; mais là, entre nous, voyons! ton mari te néglige, te trahit probablement, c’est ce que je devine, et toi, tu laisses passer les jours, les mois, les années peut-être, sans plus seulement connaître une étreinte passionnée? Est-ce possible?

—Tu parles comme dans les romans, Lucile, mais dans la réalité, je t’assure que vivre sans ce que tu dis est possible, très possible, et je ne suis pas la seule à en avoir fait l’expérience. Diable! comme tu y vas! mais, ah! çà, voyons, toi, Lucile, suppose que, par hasard…

—Oh! moi, c’est bien différent, mon cas est peut-être un peu singulier: mon mari continue à m’adorer, depuis huit ans, et moi je ne conçois pas d’autre homme que lui.

—Eh bien! j’ai au moins ceci de commun avec toi, Lucile, c’est que je n’ai jamais imaginé, moi non plus, un autre homme que mon mari…

—Mais alors, tu l’aimes?

—Non, en vérité, non, je ne l’aime plus, et depuis beau temps déjà. Si je l’aimais je n’aurais pas fait toute seule ce voyage, pour venir causer de mes petites affaires avec toi et consulter un avoué.

—Tu ne l’aimes plus; en es-tu sûre?

—Mais, ma pauvre amie, voici trois ans et demi qu’il ne s’est pas passé ça, entends-tu? ça, entre lui et moi. Il se ruine et se lance dans toutes sortes d’affaires plus ou moins louches, pour une affreuse petite grue qui chante dans un beuglant. Je me serais passée d’amour, encore, mais je tiens à sauver la fortune de mon enfant…

—Tu te serais passée d’amour!… Trois ans et demi, dis-tu!… Mais, ma petite Marie, c’est fou, c’est inouï, c’est criminel!…

—… Criminel?…

—Certainement! Cela équivaut à un suicide, tout le monde te le dira, et tu es assez intelligente pour le comprendre: à un suicide!

—Tu exagères, Lucile, puisque, tout de même, je vis.

—Tu appelles cela vivre! Peigner tes cheveux, soigner ton corps, faire tes mains chaque jour sans songer que tu prépares le plaisir d’un homme et le tien, regarder tes beaux yeux, ta bouche, avec la froide certitude que ton miroir sera seul à te parler de ta bouche et de tes yeux, aujourd’hui, demain, après-demain!… Et le soir mettre ton linge de nuit, le sentir si léger, si fin sur ta peau lavée, parfumée!… Mais ton lit ne te dit donc rien?… Tu t’y blottis sans jamais attendre?… Et tu appelles cela vivre? Mais vivre, Marie, vois-tu bien, c’est aimer, rien de plus, et l’amour est plus que la vie.

—Je ne te dis pas non. Tout cela est très bien lorsque l’on a quelqu’un en vue, lorsqu’on a le cœur bourré de l’idée de quelqu’un; mais lorsqu’on ne pense à personne?…

—Ha, ha! tu es délicieuse, Marion! Mais, dis-moi: à Angoulême, on ne t’y fait pas penser?…

—Les gens que je vois?… Ma foi, non.

—Ma petite Marie, je ne te quitte plus. On a sonné, tant pis; fais-moi le plaisir de rester assise, je te présenterai à des amies à moi; tu es jolie, elles t’apprécieront et je parie qu’elles sauront te distraire.

Deux jeunes femmes entrèrent en même temps, puis, coup sur coup, un très jeune homme, une femme d’un certain âge, un monsieur grisonnant, d’autres femmes, plus remarquables par leur toilette que par leur beauté; un parterre de chapeaux développés outre mesure, mais la plupart charmants et sur lesquels elles se complimentèrent les unes les autres, avant tout. Soudainement, le premier brouhaha apaisé, Lucile jeta à la tête de ses invités la question dont elle était toute émue:

—Que diriez-vous si l’on vous annonçait la nouvelle suivante: une femme jeune et jolie est demeurée depuis trois ans et demi sans amour… et par «sans amour» j’entends, et vous me comprenez: pas ça! vous entendez bien: pas ça!…

Grands cris, rires, explosions d’étonnement, paroles de compassion.

—Je dirais, opina quelqu’un, qu’il s’agit d’une veuve inconsolable.

—Non, fit Lucile.

—D’une pauvre femme à qui ses convictions religieuses…

—Peuh!… ma foi non.

—Alors d’une naufragée, sur une île déserte!

—Pas le moins du monde.

—J’y suis: d’une malheureuse qui purge une condamnation pour vol qualifié?

—Pas davantage.

—Alors c’est invraisemblable!

—Monstrueux!

—Immoral!

Et la causerie de s’engager, avec un feu qu’aucun autre objet ne saurait attiser pareillement, sur l’éternel amour, sur la beauté de l’amour, sur la bonté de l’amour, sur la vertu de l’amour, sur la nécessité de l’amour, et presque aussitôt, d’ailleurs, de dégringoler aux privautés de l’amour, à son usage, à ses dosages. Pas une femme présente chez Lucile Thècle, qui consentît à placer quoi que ce fût au monde au-dessus de l’amour ni à passer pour n’être pas initiée à ses plus inquiétants mystères. L’une déclare le caractère impérieux de ses goûts amoureux, une autre avoue leur précocité, une autre leur diversité; une quatrième se lamente à propos des bornes que la nature, hélas! leur impose. Madame de Genaude, un peu ébaubie, un peu intimidée, inaccoutumée à de telles licences, confuse aussi et dépitée d’être la cause involontaire du cynique débat, y prend part, à l’étourdie, et, comme il arrive en des cas pareils, ne tarde pas à renchérir sur la liberté des propos qu’elle entend. Puis elle s’étonne, se trouble, et, effrayée d’elle-même, elle se retire toute rougissante.

*
*  *

A peu de temps de là, Lucile Thècle, qui prend plaisir à dégourdir un peu les idées de son amie provinciale par de longs bavardages et des promenades aux magasins ou au Bois, se présente chez madame de Genaude à l’improviste, au St-German-Palace. Toc, toc… On hésite à répondre; puis un pas léger et qui semble vouloir effacer sa trace sur la carpette se laisse entendre à peine; on ouvre enfin, et Lucile voit à son amie un visage étrange qui pâlit et s’anime à l’excès et d’où sort un cri de surprise, franchement hors de propos.

—Ah, çà! Marie, mais qu’y a-t-il? Tu attendais quelqu’un?

—Oui, dit Marie.

—Je parie que c’est ton avoué, et tu as peur que je fourre le nez dans tes affaires?… Je n’aime pas ces gens-là, d’ailleurs, et je me sauve.

—Tu n’as pas l’air de te sauver du tout, dit Marie, et moi, je vais te rassurer: ce n’est pas mon avoué que j’attends.

—Ce n’est pas ton avoué que tu attends!… Mais, en effet, tu fais une drôle de tête, ma parole!… Ah! que je suis bête: c’est ton mari qui vient te cueillir?…

—Non.

—Comment! non?… Mais, ah! çà, dis-moi, Marie, sais-tu bien que si tu appartenais à un autre genre de femmes, on croirait que tu attends un amant!…

—Pourquoi dis-tu: «Si tu appartenais à un autre genre de femmes?» Je suis une femme comme toutes les femmes; j’ai les mêmes désirs qu’elles, les mêmes besoins, les mêmes droits…

—Non! mais, voilà qu’elle se met à raisonner, Dieu me pardonne!… Marie, Marie, est-ce que tu blagues? Est-ce que tu te paierais ma tête, par hasard? Je ne marche pas, tu sais! Allons, tu ne peux pas avoir de secrets pour moi; tout cela est une plaisanterie; dis-moi qui tu attends.

—Mais, dit Marie, c’est tout simple: j’ai fait l’autre jour, chez mon avoué, précisément, la connaissance d’un monsieur, un homme très bien, qui m’a abordée, la main tendue, me prenant pour une dame de ses amies dont il m’a dit le nom. Je lui ai fait observer qu’il commettait une erreur; il a été si poli, si comme il faut, je dirai même si spirituel, que je n’ai pas eu le courage de lui tenir rigueur de ce qu’en somme il continuait à me parler… Nous nous sommes revus… Il m’a demandé la permission de me faire visite…

—Et tu lui as accordé la permission, et il vient te «faire visite» ici, à l’hôtel, dans ta chambre!

—Pourquoi pas?

—Mais tu es tout à fait innocente, ma pauvre petite: dans ta chambre, là, au pied de ton lit?

—C’est toi, Lucile, qui trouves cela extraordinaire?

—Mais enfin, Marie, y songes-tu: dans un quart d’heure, cet homme que tu ne connaissais pas il y a huit jours, va coucher avec toi, dans ce lit!… Si je trouve cela extraordinaire? Mais je trouve cela inouï, colossal, ahurissant, et d’un cynisme à faire dresser les cheveux!

—Cependant, rappelle-toi, Lucile: c’est à peu près les mêmes expressions que tu employais, que vous employiez tous, chez toi, la semaine dernière, pour qualifier l’effroyable aventure d’une femme qui n’avait pas d’aventure…

—Mais, es-tu bête!… Mais, tu ne comprends donc rien?… Mais tu ne sais donc pas ce que parler veut dire?… Moi? mes amis et moi? mais nous causions, malheureuse insensée! nous causions, ni plus ni moins, tout simplement. A toute heure du jour il s’en dit bien d’autres, ma chère petite! Un esprit tant soit peu averti, à Paris, doit aussitôt faire la part de ce qui se dit et de ce qui se fait, de ce qu’il faut retenir d’une conversation et de ce que nous avons dit parce que cela nous a plu!…

—Comment! comment! Mais, cette blonde qui, chez toi, affirmait qu’il n’y a pas à l’heure qu’il est, à Paris, de femme du monde qui n’ait fait pis que Messaline?

—C’est une femme qui a la vie la plus bourgeoise et la plus régulière.

—Soit, mais celle qui confessait n’avoir jamais vu un homme entrer dans un salon ou dîner à côté d’elle à table sans l’imaginer «nu, ce qui s’appelle nu?»

—C’est une femme qui d’abord n’a aucune imagination, mais qui en revanche a cinq enfants, presque toujours malades et au chevet de qui elle prend la plupart de ses repas.

—Oh! oh! tu ne me feras pas croire que parmi les femmes qui émettaient chez toi, l’autre jour, des théories d’une si haute désinvolture, il ne s’en trouve pas une qui ne les ait plus ou moins mises en actes!

—J’en compte deux, en tout et pour tout: l’une—cela est de notoriété publique—qui a un amant, qui en a eu d’autres avant lui, et qui vraisemblablement en aura d’autres après lui…

—Laquelle était-ce?

—Celle qui n’a pas parlé.

—Et l’autre?

—L’autre est une écervelée, tout près de devenir une petite grue, et que d’ailleurs je me promets bien de ne plus recevoir, étant donné les dispositions qu’elle manifeste…

—Vraiment? et laquelle était-ce?…

—Toi, ma belle.

—Merci… Enfin, et malgré tout ce que tu pourras m’objecter, je vois bien que tu t’indignes parce que j’attends un monsieur qui n’est pas «du monde» ou plutôt «de ton monde»; mais suppose que l’un des deux qui se trouvaient chez toi m’ait fait la cour, si je m’en rapporte à tes discours qui sont exactement ceux de ces dames et ceux de ces messieurs, quel mal y aurait-il eu de ma part à lui permettre d’entrer ici?…

—Aucun! en effet: le plus âgé des deux est un noceur fatigué, un carquois sans flèches!

—Oui, mais le jeune?

—Pis: pas même un carquois! Pourquoi ris-tu?

—Je vous trouve comiques. Moi, quand je parle c’est pour dire ce que je pense ou ce qui est. Quand je t’ai dit: «Je n’ai pas d’aventure», c’est que je n’en avais pas; aujourd’hui j’en ai une, sur tes propres conseils, et je te dis: «J’attends un monsieur.»

—Tu es une cruche. Si tu habitais un peu Paris, tu comprendrais la nécessité de parler, et tu apprendrais à discerner ce qu’il convient de retenir d’une conversation. Quant au monsieur que tu attends, attends un peu en effet, ma petite: c’est moi qui vais te le recevoir et je lui apprendrai, à celui-là, à abuser de la bonne foi d’une provinciale!

 

STANISLAS RONDACHE

Le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères reçut un jour la visite d’un M. Stanislas Rondache, dont la carte portait: «Administrateur du Petit Eustasois

M. Stanislas Rondache avait l’aspect d’un provincial robuste et décent, la mine honnête et cependant froissée, ouverte à la fois et cachottière; au coup d’œil pressé d’un rédacteur de grand quotidien, ce pouvait être quelque garde-chasse coupable d’un coup malheureux et qui venait implorer main-forte.

Stanislas Rondache, à peine assis, commença en ces termes:

—Monsieur le rédacteur en chef, vous n’ignorez pas sans doute le malheur qui s’est abattu sur la famille Poplité…

Le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères, prévoyant une de ces interminables et oiseuses histoires qui ne sauraient intéresser en rien la rédaction d’un journal européen, se leva, dit qu’il était attendu chez M. le président du Conseil, exprima ses regrets et remit à une autre occasion la visite de l’administrateur du Petit Eustasois.

Puis il l’oublia complètement.

Un peu moins de trois mois après, Stanislas Rondache, administrateur du Petit Eustasois, ayant inscrit sur sa carte: «De court passage à Paris», sollicitait de nouveau l’honneur d’être introduit auprès de M. le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères. Celui-ci fit dire qu’il lui était présentement impossible de recevoir qui que ce fût. Stanislas Rondache se retira.

Mais pour réapparaître à la suite d’un autre délai de trois mois.

Et se voir éconduire pareillement.

Cependant, avec une ponctualité méthodique, infatigable, Stanislas Rondache venait solliciter chaque trimestre la faveur d’être introduit près de M. le rédacteur en chef. Il était connu au journal, les garçons clignaient de l’œil à son entrée, et se mordaient la langue en lui rapportant la réponse évasive de M. le rédacteur en chef. Le secrétaire de la rédaction et quelques-uns de ces messieurs entr’ouvraient une porte pour apercevoir le visiteur trimestriel, toujours poli à l’extrême, visiblement ému, anxieux, et pénétré, jusqu’au comique, du caractère auguste de la maison où il semblait quasi flatté d’être admis, ne fût-ce qu’à l’antichambre.

Enfin, un jour faste, où les choses de l’Europe étaient par hasard au calme, et le rédacteur en chef d’humeur favorable, Stanislas Rondache fut reçu.

Il se montra en toutes façons identique à l’homme qu’on avait vu environ deux ans auparavant à cette même place, et reprit son discours jadis trop tôt coupé:

—Comme j’ai eu l’honneur de vous l’exposer, lors de ma précédente visite, monsieur le rédacteur en chef, il y a donc eu un grand malheur qui s’est abattu sur la famille Poplité, et par contre-coup sur le Petit Eustasois; vous n’avez pas manqué de le remarquer, en jetant les yeux sur les faits divers de l’époque…

Le rédacteur en chef, qui n’avait jamais jeté les yeux ni sur cet obscur événement provincial ni même sur le Petit Eustasois, garda un visage d’une complète sérénité, où ne se pouvait laisser découvrir la trace d’un sentiment. Et, d’une telle froideur, Stanislas Rondache n’augura rien de bon pour sa cause. Il reprit:

—Feu monsieur Poplité, propriétaire gérant et rédacteur à lui seul du Petit Eustasois avait fait emplette d’une automobile… oh! d’une modeste 8 HP, qui n’était pas, bien entendu, un engin de quoi narguer ses ennemis politiques!… Enfin, toujours est-il que monsieur Poplité s’en était servi et qu’elle lui avait été d’un grand avantage pour la campagne électorale qui a eu comme résultat la victoire de monsieur Saintoux…

Le rédacteur en chef écoutait ces faits et ces noms comme ceux d’une aventure tombée de la lune, et leur totale insignifiance exagérait l’aspect rigide de son visage.

—Monsieur Poplité monta un jour dans sa modeste 8 HP, pour se rendre à Sarrazin…

—Sarrazin?… fit le rédacteur en chef.

—Sarrazin-le-Pied, chef-lieu de canton, entre Vilmoreau et Bressy-sous-Thone: c’est la résidence de monsieur Saintoux. Monsieur Poplité avait quitté Saint-Eustas-le-Petit sur les quatre heures de l’après-midi… Qu’est-ce qui est arrivé? Monsieur, ce qui est arrivé, l’enquête ne l’a jamais établi, et quant à venir ici la bouche remplie d’insinuations, spécialement sur un fait divers du temps passé, que la justice n’a pas éclairci, Dieu m’en préserve! Toujours est-il, monsieur le rédacteur en chef, qu’on a trouvé à la tombée de la nuit l’automobile renversée, révérence parler, cul par-dessus tête, à cinq mètres de la route départementale, dans la pièce de terre de monsieur Alalonge, face au poteau télégraphique qu’elle avait heurté de la manivelle et du capot. Le corps de M. Poplité gisait inanimé sous les décombres, la poitrine perforée par la barre de direction.

Le rédacteur en chef se contenta de faire entendre sa respiration, sans même communiquer à sa physionomie le moindre signe de détente.

—Par le décès de monsieur Poplité, voilà donc le Petit Eustasois sans direction, sans rédaction, on peut le dire, puisqu’il était le seul et unique chez nous à mettre la main à la plume.—Et moi? direz-vous; moi, monsieur, je remplissais dans ce temps-là les modestes fonctions de metteur en page, de correcteur et de typographe en chef réunies.—Madame Poplité, la veuve, qui se trouvait la plus grosse actionnaire, convoqua d’urgence le conseil d’administration, avec l’idée bien arrêtée de liquider. Les affaires du journal, il n’y a nulle honte à l’avouer, n’étaient pas ce qui s’appelle des affaires d’or.

»Monsieur, j’étais occupé à attendre ces messieurs du conseil d’administration, dans notre salle de rédaction qui se trouve au premier sur la rue du Vieux-Chenil, quand la bonne de madame Poplité monte quatre à quatre et ouvre la porte en faisant une figure comme si elle avait vu ressusciter un mort. C’était pour m’annoncer qu’il y avait en bas un archevêque… «Un archevêque! ma pauvre fille, vous avez sans doute la berlue: c’est quelqu’un de ces messieurs prêtres qui vient rapport au convoi…—Non, monsieur, il a une douillette d’un propre comme il n’y a pas un chanoine de l’église métropolitaine qui en porte une les jours de fête, et il tient une petite valise à la main: «—Je viens du chef-lieu, entre deux trains, qu’il m’a dit comme ça, en regardant dans les encoignures, veuillez avertir le représentant de la direction du Petit Eustasois que c’est de la part de monseigneur!…»

»Monsieur le rédacteur en chef, la personne qui nous faisait l’honneur de venir du chef-lieu au Petit Eustasois, entre deux trains, était bel et bien monsieur le vicaire général, monsieur l’abbé Barbeux, pour ne pas le nommer, qui est même à l’heure qu’il est évêque in partibus.

»Monsieur l’abbé Barbeux venait nous recommander pour le journal un rédacteur en chef qui était tout prêt à nous arriver de Paris, sortant des hautes écoles, un garçon des plus distingués, et qui, ce qui ne gâte rien, nous apporterait avec lui, «rien que pour débuter», un petit capital de cinquante mille francs.

»C’était une proposition honnête et qui valait d’être prise en considération. J’étais en train d’exprimer toute ma reconnaissance à monsieur l’abbé, quand voilà de nouveau la bonne, nommée Nastasie, qui remonte aussi précipitamment que la première fois pour me dire qu’il y avait en bas—ah! il ne s’agissait plus d’un archevêque, pour le coup!—cinq messieurs, dont quatre ensemble et qui avaient bien l’air de former un même corps, assez mal mis d’ailleurs, mais jeunes et «de mine décidée», disait-elle; ils avaient inscrit sur la feuille de demande d’audience et sans autre motif de la visite, ces seules initiales,—au nombre de trois quoiqu’ils fussent quatre:—C. G. T. «Ce monsieur comprendra», avaient-ils dit.—C’est bien, c’est bien! dis-je à la bonne, chacun son tour! priez votre monde d’attendre.—C’est que, monsieur, me dit-elle, il y en a un que je ne peux tout de même pas faire attendre avec n’importe qui: c’est un monsieur qui est arrivé dans une auto d’au moins soixante chevaux!» Et elle me tend la carte du comte de Couandrailles, ni plus, ni moins, qui, à la suite de son mariage avec une richissime Américaine, est établi à présent au château de Rochemaure. «Je ne crains pas de me rencontrer avec monsieur le comte, me dit très poliment le vicaire général, le comte de Couandrailles est un ami de l’évêché…—Eh! mon Dieu, monsieur l’abbé, si en ce cas monsieur le comte voulait bien vous remmener dans son automobile, nous aurions peut-être un peu plus le temps de causer, vous verriez madame Poplité et ces messieurs du conseil d’administration!

»Nastasie, dépêchée aussitôt, pour faire entrer le comte de Couandrailles, remontait en disant que ce monsieur avait engagé amicalement la conversation avec les quatre qui se faisaient appeler C. G. T., qu’il avait l’air de s’entendre avec eux et qu’il refusait d’être introduit en passe-droit, étant arrivé en dernier. «C’est à moi de me retirer, dit le vicaire général, et il ajouta, afin de donner un tour un peu plus dévot à la conversation qui avait roulé plutôt sur des chiffres: «Pour une fois, les premiers seront les premiers et les derniers seront…»

—Les deniers!… comme partout, s’écria en se déridant un instant le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères.

—Eh bien! monsieur le rédacteur en chef, c’est ce qui vous trompe! Et ça n’est pas les «deniers» comme vous dites si bien, par un jeu de mots qui ne m’échappe pas, non ça n’est pas les deniers qui l’ont emporté, bien qu’on soit venu nous en offrir, et de plusieurs côtés à la fois, comme vous l’avez déjà parfaitement deviné. Ah! qui est-ce qui aurait cru qu’une chétive feuille politique qui ne faisait seulement pas ses affaires, exciterait de pareilles convoitises, et aux quatre coins de l’horizon politique, c’est le cas de le dire, car, monsieur, c’était bien une délégation du parti ouvrier qui était en bas, représentée par les citoyens bouche à bouche avec monsieur le comte de Couandrailles, lequel venait, lui, de la part des comités monarchistes. Monsieur le comte les a tous emmenés le soir—si ça peut vous amuser de l’apprendre, monsieur—oui, tous, y compris le vicaire général, dans sa grande limousine;—entre nous, il y avait deux C. G. T., sur le devant, un à côté du chauffeur et le second quasiment sur le marchepied, en lapin…—Il a pu les emmener tous sans s’offenser les uns les autres, attendu qu’aucun n’avait réussi dans sa mission!

»Ah! il y a eu une chaude séance du conseil d’administration, ce jour-là, monsieur! mais à l’unanimité moins deux voix, le conseil s’est prononcé pour l’adoption d’un parti qui me vaut précisément l’honneur de vous entretenir aujourd’hui, car j’y arrive, à mon but, monsieur le rédacteur en chef, j’y arrive; ça a été long, et je vous en fais bien mes excuses, mais de ces préliminaires, comme vous l’allez voir, et quand j’aurais eu là ma bonne paire de ciseaux, je ne pouvais rien couper.

»J’arrive au but, monsieur le rédacteur en chef, et ça n’est pas sans trembler un peu, car ce que j’ai à vous dire ressemble à s’y méprendre… à une confession!

Le rédacteur en chef, dans l’impossibilité de soupçonner où son visiteur en voulait venir, commençait à s’impatienter; il redressa tout à coup la tête.

—Premier aveu: monsieur le rédacteur en chef, je ne m’appelle pas Stanislas Rondache!…

»Non; puisque du vivant de monsieur Poplité, la même signature s’étalait en caractères gras au sommaire du Petit Eustasois: c’était le pseudonyme adopté par feu monsieur Poplité en personne—mais il est bien possible que vous ayez négligé ce détail.—Non, je ne m’appelle pas Stanislas Rondache, mais simplement et tout bonnement Joseph Ploux. Si je m’introduis jusqu’à vous sous l’égide d’un nom honorablement connu dans la région, c’est que j’y ai été autorisé, et dès cette mémorable séance du conseil d’administration… J’y ai été autorisé, quoique sans grande instruction et ne me donnant pas pour plus malin que je ne suis, voici comment:

»Dans le moment même de la plus chaude discussion, et quand il s’agissait de savoir ce qu’il adviendrait de notre infortuné quotidien et si on ne le vendrait pas à gauche ou bien à droite, et comme ces messieurs qui ne sont pas millionnaires, tant s’en faut, se trouvaient tiraillés dans leurs intérêts et dans leur conscience, madame Poplité, propriétaire du local et de tout le matériel d’imprimerie, s’est levée: «Mon pauvre mari, dit-elle, m’a confié souvent que quand il était dans l’embarras pour la rédaction de son journal, il avait pour principe de ne pas s’arracher les cheveux: On prend son bien où on le trouve; voilà quelle était sa devise, à ce pauvre ami, et il y a principalement les grandes feuilles parisiennes qui sont excellemment rédigées et qui, cependant, ne parviennent pas à la connaissance du dixième de nos populations lisantes; ça n’est-il pas un grand dommage, messieurs, je vous le demande, que tant de savoir et tant de talent soient plus qu’aux trois quarts perdus?» Là-dessus, il y a quelqu’un du conseil, monsieur Sablé, un qui ne mâche pas ce qu’il a à faire entendre, qui demande la parole: «C’est très exact, dit-il, je connaissais l’usage adopté par notre regretté directeur dans la confection de son journal, et, à mon avis, pour la meilleure éducation de notre petit public, feu Poplité y mettait encore beaucoup trop du sien!» Voilà l’idée qui court comme le feu le long de la mèche, monsieur, et tout à coup deux ou trois de ces messieurs qui éclatent d’une seule voix: «Nous n’avons besoin de personne!… Méprisons les capitaux étrangers!… Gardons jalousement notre indépendance!… Conformons-nous à la tradition transmise par notre regretté directeur!…» Et madame Poplité elle-même qui prononce: «Il y a, pour cette besogne, un homme tout trouvé…» Monsieur, soit dit sans ostentation ni jactance, c’est mon nom qui sort à cette minute de sa poitrine… C’est donc moi qui assume à cette heure la lourde responsabilité de perpétuer les us et coutumes traditionnels de feu monsieur Poplité. On m’a adjoint seulement un ouvrier typographe…

»Et je vous laisse à penser, monsieur, que si feu monsieur Poplité y mettait encore trop du sien, ça n’est pas en cela que j’ai pu, moi, tel que vous me connaissez, être tenté de l’imiter, car le maniement de la plume n’est pas mon fait…

»Monsieur le rédacteur en chef, je ne viens pas ici dans l’intention de me faire valoir, tant s’en faut, et je suppose que mon portrait personnel, tel que je vous l’ai peint, est bien petit vis-à-vis de celui de notre regretté directeur-fondateur. C’est en me retranchant derrière ces préliminaires qu’il me sera permis de vous dire que si jamais feu monsieur Poplité a eu un tort ou commis une erreur, ça n’a pu être que de disperser les emprunts qu’il faisait à l’excellente presse parisienne; il empruntait ici et il empruntait là; hier c’était du rouge, et aujourd’hui du blanc. Je vous confie ceci à voix basse; mais il y avait des mal intentionnés qui ne se sont pas fait faute d’appeler notre journal «l’Arlequin» ou le «Pot Pourri». Dans mon petit coin, monsieur, moi, je m’étais aperçu que de tous les quotidiens que la capitale nous expédie à Saint-Eustas-le-Petit, le Journal des Affaires politiques et étrangères était premièrement le plus instructif—ça tout le monde en tombera d’accord—et secondement celui qui nous garantissait le mieux contre le risque d’éveiller les susceptibilités de l’opinion, toujours chatouilleuse, comme on sait. Ce n’est pas un journal anodin, mais c’est un journal qui sait se tenir à égale distance des extrêmes, et a une «tenue», comme on dit, que c’est à croire quand on le lit, que l’on assiste à une conversation d’ambassadeurs. On a beau dire que tout s’altère, la province a conservé le sens du comme il faut. Il y a bien d’autres qualités qui désignaient votre estimable journal à notre attention particulière, et vous n’attendez pas qu’une parole aussi malaisée que la mienne vous en fasse l’énumération… Bref, pour faire honneur à la situation inattendue et brillante, j’ose le dire, qui m’était accordée à l’improviste, et dans la louable intention d’être utile à tous en prenant mon bien, comme disait le patron, là où il se trouvait, dès ce jour-là, monsieur, j’ai mis à large contribution le Journal des Affaires politiques et étrangères, lui et pas un autre, je viens vous en faire ici le loyal aveu… J’étais venu dès les premiers temps dans l’intention de vous informer de ce qui se passait, préférant prendre les devants, bien entendu, que non pas d’encourir votre blâme; et si vos occupations, monsieur le rédacteur en chef, vous avaient permis de m’écouter lors de ma première visite, j’aurais eu, ma foi, plus de cœur à m’acquitter depuis vingt-deux mois de ma besogne quotidienne, car rien de tel que d’être d’accord avec qui vous fournit le boire et le manger… Mais à quelque chose malheur est bon: si j’avais eu l’honneur d’être entendu, et le soulagement de m’être expliqué, aussitôt les débuts de ma petite pratique, il y a une chose que je n’aurais pas pu vous apprendre, une chose qui va peut-être bien me charger davantage à vos yeux et que je ne vais pourtant pas pouvoir vous confier sans une certaine fierté, monsieur le rédacteur en chef: c’est le succès de notre procédé, c’est la prospérité du Petit Eustasois depuis le jour qu’il n’est à peu près alimenté que par les miettes qui tombent de votre table!… Quoique je ne vous copie pas, ce qui s’appelle copier, vous m’entendez bien, le public régional sait distinguer, même à travers les pièces mal cousues d’un remaniement, il sait distinguer ce qui vient des maîtres de la plume et de la pensée, et il y rend hommage; vous y serez sensible, monsieur le rédacteur en chef, quand je vous dirai qu’en un an et dix mois le tirage du Petit Eustasois a quintuplé. Oh! ce n’est pas le pactole, parce que le chiffre que nous multiplions par cinq n’était pas bien gros; mais le branle est donné, nous allons, nous allons! Sans contredit, nous voilà dans la main le conseil général et les prochaines élections législatives… Il va sans dire que si vous aviez jamais quelque intérêt dans le département, nous vous serions dévoués à vous et aux vôtres comme le chien ne l’est pas à son maître…

»Voilà, monsieur le rédacteur en chef, ce que, sans vouloir rien demander spécialement au langage des cléricaux, j’ai appelé «ma confession»; elle est complète, elle part d’une âme dépourvue de malice, mais—il y a un «mais», vous vous en doutez bien!—mais je ne peux tout de même pas y joindre le ferme propos de ne plus recommencer, à moins que, malgré ma démarche accomplie, vous ne m’en donniez l’ordre formel, ce qui serait d’un cœur dur…

Stanislas Rondache ayant prononcé ces mots, un peu à bout de souffle, se sentait la gorge sèche, et son anxiété avait été croissant parce que vis-à-vis tant de rondeur, de bonhomie et de fondamentale innocence, le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères conservait un œil volontairement sans expression, un visage glacé, et, dans l’espérance de l’attendrir par un argument de suprême ressource, Stanislas Rondache, ou plutôt Joseph Ploux, ajouta encore:

—Je dois vous dire aussi, monsieur le rédacteur en chef, afin que vous soyez bien informé de nos mœurs et que vous ayez tout à fait présent à l’esprit notre petit tableau de famille provinciale, que pour cimenter notre prospérité, madame Poplité et moi avons formé le projet d’une union matrimoniale… Les premiers bans sont publiés de dimanche dernier à l’église Saint-Pacôme…

Mais le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères ne détendit pas, fût-ce devant ce tableau, un seul trait de son visage impassible. Il se leva. Stanislas Rondache dut l’imiter; ses jambes flageolaient, et tout son séant lui semblait être paralysé. Le rédacteur en chef parisien vit pâlir son pauvre petit confrère de province. Et il se demandait: «Quelle pénitence pourrais-je bien infliger à ce brave homme qui, tout de même, a outrepassé les droits?…»

Stanislas Rondache se croyait perdu. Il dit, sur un ton désespéré:

—Mais enfin, monsieur le rédacteur en chef, l’essentiel de toute cette malheureuse affaire, vous le connaissiez depuis vingt-deux mois par le service du journal qui vous a été fait régulièrement, sans cachotterie?…

Alors le rédacteur en chef résolut de le frapper dans son amour-propre qui apparemment était grand. Stanislas Rondache s’imaginait que le Petit Eustasois, parce qu’il arrivait à Paris, y était lu: le rédacteur en chef dit flegmatiquement en faisant un pas vers la porte:

—Toute cette malheureuse affaire? Mais nous l’ignorions complètement!

Et voyant que Stanislas Rondache s’anéantissait, il changea soudainement d’attitude. Il prit sa figure d’homme du monde, indulgent, spirituel, détaché de bien des choses, sensible au trait bien lancé, et estimant au-dessus de tout la façon la plus élégante de trancher une difficulté:

—Allons! allons! mon cher confrère, dit-il, en tendant la main avec cordialité à Stanislas Rondache, si vous voulez qu’à l’avenir nous parcourions quelques colonnes du Petit Eustasois, citez-nous donc une fois au moins! les agences nous enverront la coupure… et nous vous tiendrons quitte.

 

PATATRAS!

Les Champenoy formaient un ménage uni depuis une dizaine d’années, amoureux encore, modèle en plus d’un point, et qui donnait, entre autres excellents exemples, celui de ne s’être pas séparé une nuit. Quand Louis Champenoy accomplissait ses périodes d’instruction militaire? eh bien! Huguette Champenoy l’accompagnait à Nancy, à Compiègne ou en tout autre lieu de garnison où le lieutenant de réserve venait coucher à l’hôtel de l’Éperon d’Or ou de l’Écu blanc. Huguette, au grand scandale de quelques-unes de ses amies et de sa famille, laissait ses deux enfants aux domestiques, à la gouvernante, et suivait son mari.

Très bien. Mais voilà que cette année, dès le mois de juillet, arrivent des chaleurs torrides, néfastes aux enfants, néfastes à la maman elle-même. Par la plus fâcheuse coïncidence, Louis est retenu à Paris par ses affaires jusqu’au 10 août irrévocablement. Que faire? Oh! oh! Huguette, quant à elle, eût attendu le 10 août! quitte à vivre à la cave, dans les églises, dans le métro ou dans les galeries des Antiques, si fraîches, au musée du Louvre. Mais les parents appellent leur fille à grands cris, du fond de leur petite plage bretonne; le docteur ordonne; Huguette elle-même se rend au parti raisonnable: il faut partir; pour la première fois, on se séparera; on se séparera jusqu’au 10 août!

—Mais comment feras-tu, mon chéri? Tu n’y songes pas parce que ça ne t’est jamais arrivé. Et ton bain, le matin!… Et ton linge!… sans femme de chambre… désordonné comme tu l’es!… Te vois-tu seul à table, mon pauvre amour?…

—Je m’arrangerai, que veux-tu!

—Écoute, je ne veux pas que tu dînes seul, entends-tu?… Tu te feras inviter: parbleu! j’en connais qui seront bien contents de t’avoir: les Caveau, les de Brize sont encore ici jusqu’au premier; tu vas les informer que tu es sans femme, sans enfants…

C’est convenu. Louis Champenoy avertira les de Brize et les Caveau; il s’arrangera. Mais la vérité est qu’il redoute beaucoup d’avoir à passer trois mortelles semaines sans sa femme. Il ne se fait pas du tout à l’idée de vivre privé des soins de son Huguette. Dix années vous créent une habitude. Il conduit sa petite famille à la gare Montparnasse, pour le moins aussi attristé que sa femme.

Aussi, de retour à la maison, suit-il aussitôt les conseils qu’Huguette lui a donnés. Il s’arrange. Il expédie des bleus aux de Brize, aux Caveau.

Elle avait pensé très juste, la chère Huguette: le moyen de s’arranger se trouve avoir beaucoup de succès.

Des rendez-vous sont pris; des dîners fixés chez ceux-ci, chez ceux-là, à Bellevue, à Versailles ou dans les restaurants du Bois. On doit aller en bande voir une petite revue à Montmartre, dont il se dit tout le mal possible, qui, paraît-il, est d’une audace folle et où Huguette, un peu bourgeoise, ne voulait pas aller. Les ménages amoureux aiment à se coucher de bonne heure et se moquent du piment des spectacles. Ah! par exemple, il est convenu que pendant tout le temps que ce pauvre Champenoy sera célibataire, du samedi après-midi au dimanche soir, excursion dans l’auto des de Brize et, au besoin, coucher à Blois ou à Saint-Quentin, enfin Dieu sait où! Le ménage des Champenoy est charmant, c’est entendu, mais outre que l’excellente Huguette n’aime pas à quitter ses gosses pour la nuit, on ne trimballe pas dans une douze chevaux deux personnes aussi aisément qu’une. Joignez à cela que Champenoy est cent fois plus agréable quand par hasard on le voit sans sa femme!

Enfin, tout un petit programme est dressé aussitôt après le départ d’Huguette; Louis se garde toutefois d’en communiquer, dans sa lettre quotidienne, ni les détails ni même les points principaux à la chère absente. Il se contente de lui dire: «Je m’arrange; ce n’est pas drôle assurément, mais les de Brize et les Caveau sont bien gentils: chacun se met en quatre pour me consoler… Patientons, ma chérie; ne compte pas les jours, ce ne serait pas une façon de les faire tomber plus vite…»

Qu’Huguette comptât les jours ou bien non, la huitaine n’était pas écoulée qu’elle adresse, de sa lointaine plage bretonne à son mari la dépêche suivante, dont Louis Champenoy eut connaissance après minuit, au retour d’une gaie soirée chez les de Brize, employée à comploter pour le lendemain samedi la première randonnée en auto:

Chéri, serai demain matin dans tes bras, 7 h. 4, gare Montparnasse; brusque retour indispensable, t’expliquerai. Baisers, heureuse te revoir, baisers.

HUGUETTE.

A 7 h. 3 du matin, gare Montparnasse, éveillé depuis cinq heures et demie pour avoir pris le temps d’écrire et d’envoyer des bleus aux Caveau et aux de Brize—des bleus dont la rédaction fut nerveuse et reprise à plusieurs coups (adieu, partie rêvée! etc… Mais il ne s’agissait tout de même pas d’avoir l’air dépité du retour d’Huguette), Louis Champenoy ne faisait pas du tout bonne figure. Quarante et une minutes de retard à l’arrivée du train qui lui ramenait Huguette n’amélioraient pas l’expression de son visage. Ce fut Huguette—qui avait passé la nuit en chemin de fer—ce fut Huguette qui eut la mine joyeuse. Et ce fut Huguette qui dit à son mari:

—Mais, mon chéri, qu’as-tu? Quelle tête tu fais?… Tu n’es donc pas content de me revoir?…

—Content!… Content de te revoir, oui, oui, cela va sans dire; mais ce retour, ces trois cents kilomètres déjà battus, il y a moins de huit jours…

—Moins de huit jours!… On voit que tu n’as pas trouvé le temps long, toi!…

—Enfin, que veux-tu? C’est inquiétant, c’est bouleversant! Que t’est-il arrivé? Qu’y a-t-il?

—Gros bête! Tu n’as pas compris? Mais il y a que je ne peux pas me passer de toi. Je ne peux pas! J’ai laissé les petits en bonnes mains pour quinze jours, et me voilà!

—Et te voilà!…

—Ah! çà, mais, ma parole, on jurerait que je te dérange!…

—Que tu me déranges, moi? Toi? Guette, tu ne penses pas à ce que tu dis. Mais laisse-moi respirer, que diable! Laisse-moi constater que tu as toute ta tête, tout ton bon sens, malgré cette folle escapade…

—Constate, mon ami, constate! Mais cela n’empêche que tu ne reprends pas ta figure habituelle; et je constate, moi, ce que j’ai constaté en t’apercevant par la portière du compartiment: je tombe mal, j’ai été sotte de revenir, ça y est: je-te-dé-ran-ge!

Pleurs, gémissements dans le taxi-auto qui ramène à la maison le ménage Champenoy. Huguette a son impression; elle la veut justifiée; aussitôt chez elle, elle en demande la justification aux murs de l’appartement, aux objets qui traînent, à ce je ne sais quoi qui marque partout son absence d’une semaine. D’instinct, elle remet en place les objets, elle ramasse des bandes de journaux jetées hors du panier à papiers, et parmi elles un fragment de l’écriture de Louis, un commencement de lettre, abandonné, barré, chiffonné, jeté là; elle y déchiffre la date du jour: c’est de ce matin même et cela porte ces seuls mots:

«Chers amis,

»Patatras!»

—«Patatras!» Tu as écrit à tes amis: «Patatras!» C’était pour leur annoncer mon retour!…

—Je n’ai pas écrit «patatras!» à mes amis, puisque ce mot est biffé, chiffonné, et mis au panier…

—«Patatras!» a été ta première pensée, la bonne!…

—Écoute, ma petite Huguette, n’est-ce pas toi qui m’avais conseillé…

—… De te distraire? Oui, c’est moi, je ne le nie pas. Mais je reviens, et tu écris: «Patatras!»

—Guette, comprends, je t’en prie…

—Je comprends très bien «patatras!» Tout le monde comprendrait comme moi «patatras!» Ce «patatras» explique tout. Je comprends que pendant dix ans, nous avons cru ne pas pouvoir nous quitter. Je comprends qu’il y a huit jours tu pleurais autant que moi en me quittant. Je comprends que mon absence n’a pas duré une semaine, et que lorsque je t’annonce mon retour inopiné, tu écris à tes amis: «Patatras!»

 

LES QUINQUETON

I

J’ai bien connu M. Quinqueton, il y a une trentaine d’années, du temps que j’allais, tout petit, voir mes grands-parents à Vendôme. M. Quinqueton habitait une maison de très simple apparence, rue Rochambeau, et était juge de paix. Je me souviens particulièrement, dans cette maison, d’immenses placards qu’ouvrait une certaine bonne à tout faire, nommée madame Pacaud, pour y prendre des confitures de groseilles. Un de ces placards contenait un portrait à l’huile, dépourvu de cadre et représentant un homme blond avec une barbiche et un œil inspiré. On disait que c’était «le portrait du poète». On ne lui faisait point d’honneur; «le poète» était un frère de M. Quinqueton, mort à Paris pendant la Commune, on ne savait trop comment; peut-être ne tenait-on pas à le savoir.

M. Quinqueton avait un fils appelé Prosper, qui mangeait avec moi la confiture et jouait dans un bout de jardin grand comme la main, mais où passait un de ces innombrables petits cours d’eau qui baignent si gracieusement les pieds de Vendôme. Ce ruisseau sortait d’une voûte obscure et grillagée retenant au passage la paille, le foin et des objets divers. Prosper et moi construisions des bateaux, en bois quand on pouvait, en papier de journal quand on était pressé; nous les lancions à une extrémité du jardin et allions les recueillir à l’autre, mais en nous querellant dans le trajet, parce que je l’effectuais en courant au plus court, tandis que Prosper, qui prétendait s’embarquer pour des contrées lointaines, perdait un temps précieux à expédier des télégrammes, à se procurer des sommes folles au guichet d’une banque imaginaire, à faire enregistrer de fantastiques cargaisons. Il s’arrêtait au premier poirier, qui représentait pour lui la mer Rouge, et tombait exténué sur un banc rustique, qui n’était ni plus ni moins que la station au nom splendide de Seringapatam. Vous pensez bien que j’étais arrivé depuis longtemps et que j’avais déchargé mes vaisseaux quand Prosper en était encore à faire des embarras à Seringapatam!…

—Qu’est-ce que c’est, Seringapatam? demandais-je à Prosper. Es-tu sûr, au moins, que ça soit sur un fleuve navigable?

—Seringapatam! s’écriait-il, en se gonflant tout entier; et la façon dont il magnifiait ce mot impliquait réponse à tout.

M. Quinqueton sortait au bruit de nos disputes. C’était un doux homme, veuf, très confiant et très bon. Il ne voulait nous contrarier ni l’un ni l’autre, et cherchait un terrain d’entente avec l’expérience que pouvait lui fournir sa fonction de juge. Il était d’une grande impartialité, ce qui agaçait également les deux plaideurs, dont l’un voulait surtout que l’autre eût tort.

—Voyons, monsieur Quinqueton! qui est-ce qui est arrivé le premier?

—C’est vous, Francis.

—Mais, papa! répliquait Prosper, c’est idiot. Il court sur ses deux jambes, il saute par-dessus le banc et il est arrivé!

—Qui est-ce qui t’empêche d’en faire autant?

—Ah! bien, alors, si on ne peut plus s’amuser!…

Mon enfant, me disait monsieur Quinqueton, vous n’avez donc pas de plaisir à naviguer sur les océans, à pénétrer dans les Indes?

—Mais, sacristi, monsieur! il n’y a pas d’océans ni d’Indes, puisqu’il n’y a qu’un poirier et un banc.

—Il n’y a pas d’océans ni d’Indes! s’écriait Prosper; mais, mon pauvre vieux, regarde donc comme je suis fatigué!…

En effet, il suait à grosses gouttes, à force d’avoir piétiné. M. Quinqueton appelait madame Pacaud, afin qu’elle épongeât le front du voyageur. Et madame Pacaud, la serviette à la main, disait avec admiration:

—Parlez-moi d’un enfant aussi intrépide!

M. Quinqueton venait quelquefois dîner chez mes grands-parents. On le taquinait parce qu’il n’entendait pas malice et parce qu’il faisait volontiers étalage de «ses propriétés du Saumurois». M. Potu, notamment, un ami commun, qui avait la prétention qu’on ne lui en fît point accroire, empêtrait souvent M. Quinqueton en le pressant de dire avec exactitude en quoi consistaient ses «propriétés du Saumurois». J’en tirais prétexte à faire enrager Prosper, lors de notre prochaine partie de transports maritimes:

—Tu te donnes un mal insensé pour aller jusqu’à Seringapatam, lui disais-je; pourquoi ne t’arrêtes-tu seulement pas dans tes propriétés du Saumurois?

—Pourquoi je ne m’arrête pas dans mes propriétés du Saumurois?

—Oui. C’est parce que tu n’en as pas!

Cependant M. Quinqueton allait bel et bien une ou deux fois l’an dans le Saumurois; il en rapportait le plus clair de ses revenus et plaçait à Vendôme même un vin blanc réputé nectar. Peut-être était-il capable d’exagérer l’importance des «propriétés», mais c’était pour donner plus de valeur à son cru.

—Alors, disais-je à Prosper, tu y as été, toi, dans les propriétés du Saumurois?

—Si j’y ai été!…

—Fais voir combien c’est grand.

Nous étions sur une promenade publique que l’on nomme à Vendôme «la Montagne» parce qu’elle est située sur une éminence d’où l’on domine agréablement la ville et les environs.

Prosper embrassait l’horizon du regard et faisait la girouette avec son bras tendu.

—C’est plus grand que tout ça!

—Oh! mais tu es archimillionnaire?

—Pourquoi?

—Parce que ton père dit que c’est tout vignes. Ça doit rapporter. Papa en a, lui, trois carrés grands comme le toit de la sous-préfecture; il en fait, bon an, mal an, deux mille francs. Calcule!… Et puis, écoute-moi, mon vieux, ce que tu me dis là, ça n’est pas possible, parce que la vigne, c’est sur des coteaux, c’est penché: il peut y en avoir long, mais il n’y en a jamais si large que ça.

—Oh! avec toi, il faut toujours voir les choses telles qu’elles sont. Tu es assommant.

 

II

Plus tard, lorsque le goût de jouer et de nous quereller fut passé, et alors que nous étions, Prosper et moi, de petits messieurs pleins de suffisance, en tenue de collégiens, je me rappelle avoir vu un pauvre M. Quinqueton tout en feu. Il était des premiers à faire renouveler par des «cépages américains» ses vignobles atteints du phylloxera. Les deux mots «cépages américains» retentissaient aux dîners, comme autrefois les «propriétés du Saumurois». M. Potu se moquait beaucoup de M. Quinqueton à cause de sa confiance aveugle en ces racines étrangères dont les journaux disaient merveilles, mais qui n’avaient, en somme, jamais encore porté de fruits sur notre sol. M. Quinqueton poussait le zèle jusqu’à dévaster lui-même ses vieux plants de vignes inattaqués, sous le prétexte qu’ils ne sauraient manquer d’être phylloxérés l’an prochain, et que mieux valait faire dès aujourd’hui peau neuve.

Le fait donna raison à l’initiative de M. Quinqueton, puisque ses compatriotes durent l’imiter peu à peu; mais il reste à savoir si M. Quinqueton se lança dans cette entreprise avec la hardiesse du sage, c’est-à-dire muni d’informations contrôlées, appuyé sur des formules, ou bien avec la témérité d’un homme épris de ressources paradoxales et crédule aux panacées. Comme la plupart des vignerons qui le suivirent, à prudente distance, il est vrai, n’eurent qu’à s’en louer, M. Quinqueton jouit à Vendôme du prestige de l’initiateur heureux, sans que l’on sût d’ailleurs nettement ce qui était résulté des opérations pratiquées dans «ses propriétés du Saumurois».

A cette époque-là, M. Quinqueton me demandait, comme on fait aux potaches:

—Eh bien! jeune homme, à quoi nous destinons-nous?

Et il me regardait entre les deux yeux, de l’air d’un profond penseur. Je n’avais pas eu le temps de répondre, qu’il disait:

—Prosper, lui, oh!… oh!…

—Ah! ah!… Et qu’est-ce qu’il veut faire, Prosper?

—Je n’en suis pas embarrassé. C’est un garçon qui fera son chemin!

Je répétais à Prosper:

—Dis donc! ton père prétend que tu feras ton chemin.

—Eh bien?

—Quel chemin?

—Oh! oui… Toi, il faut toujours mettre les points sur les i… Mais, d’abord, le chemin qu’il me plaira.

—Tu as de la chance!

—Je suis fils unique, n’est-ce pas?

—Ça, c’est exact. Et ton père ne mendie pas son pain.

—Et je compte me la couler douce.

—Est-ce que tu resteras à Vendôme?

—Cette farce!… Tu ne m’as pas regardé!…

—Et où est-ce que tu iras?

—Mais à Paris! mon bibi!… oh! la, la! tu retardes!… Veux-tu l’heure?

L’exhibition était-elle préméditée? Il tirait de son gousset un chronomètre.

—Mazette! tu as une montre en or!… avant ton bachot… Moi…

—Moi, papa est un amour.

 

III

J’avais perdu de vue depuis bien des années M. Quinqueton et son fils, par suite de la mort de mes grands-parents, qui nous éloigna de Vendôme, et j’avais oublié, je l’avoue, et mon ami Prosper et son amour de papa, lorsqu’un de ces hasards que l’on s’obstine à dire extraordinaires, et qui sont ce qu’il y a de plus commun dans la vie, vint me rappeler «les propriétés du Saumurois».

Je venais de me marier, et présentais ma femme à de vieux amis que nous avons à Chinon. Chinon est le plus joli pavillon du jardin de la France. Quand on y va, on y voudrait vivre, et ses petites rues où Jeanne d’Arc a passé et qu’ornent encore des pignons et des fenêtres en ogive par où, un jour, des yeux ont vu monter au château le cortège qui ouvrait la plus pure des épopées, ses petites rues vous donnent le goût des vieilles demeures charmantes et paisibles dont la pierre effritée ou le bois vermoulu inspirent la nostalgie enivrante des temps écoulés. Bon sens, simplicité et belle humeur, c’est ce que nous chantent toutes ces chères vieilleries françaises; elles disent aussi la soumission au réalisme de la vie, le fin sourire aux billevesées. Charmantes gens aux veines de qui coule le sang du très avisé Rabelais! Figures éclaircies par l’incomparable vin! Palais flattés par la saveur du pain de seigle et du fromage de chèvre, et dont la voûte retentit des plus gentilles et des plus réjouissantes expressions de la plus belle langue du monde! Et vous enfin, bonne vieille au bonnet tourangeau, que nous avons vue, dans une pièce obscure d’une maison penchée sur le côté, dans la rue Saint-Maurice, et qui battiez des mains avec un petit enfant en chantant, c’est vous, qui nous avez arraché le cri: «Restons dans ce pays!»

Une demi-heure après, nous montions en voiture, suivions la route qui longe la Vienne jusqu’à son confluent avec la Loire, à Montsoreau, et nous arrêtions là, sur la pente du coteau où tournent les ailes de moulins à vent, non loin des ruines du château célèbre, en face d’un fleuve de sable et d’eaux languides, pour visiter une maison du temps d’Henri IV: «Les Girouettes, à vendre ou à louer, avec clos et cellier.»

La maison nous ravit; le prix qu’on en demandait était modeste. Nous revînmes le lendemain à Montsoreau pour voir maître Camus, le notaire. Il nous énuméra les «joignants»: au nord, Baillavoine (Jean-Nicolas); à l’est, Arnault (Adolphe), dit le Boitoux; au sud et à l’ouest, Quinqueton (Pierre-Prosper).

—Quinqueton, Pierre-Prosper?

—Oui, monsieur.

—N’est-ce pas monsieur Quinqueton, de Vendôme?

—Lui-même, le juge de paix.

—C’est bien cela… Ah! par exemple! c’est comique… Ce bon monsieur Quinqueton!… Et moi qui ne pensais pas à lui! Mais, en effet, nous sommes en plein Saumurois!… Et comment va-t-il?

Le notaire pinça les lèvres pour comprimer un sourire à ma question familière.

—Monsieur, dit-il, je ne saurais vous dire.

—Ah! pardon! vous n’êtes peut-être pas le notaire de monsieur Quinqueton?

—Si fait; mais monsieur Quinqueton ne m’entretient pas de sa santé.

—Il ne vient donc pas ici?

Le notaire se tourna vers son maître clerc:

—Depuis combien d’années le sieur Quinqueton n’a-t-il pas comparu?

Le clerc roula son porte-plume entre les paumes de ses mains, leva les yeux au loin; il compulsait les dossiers dans sa mémoire.

—Quinqueton? fit-il. Quinqueton… attendez!… Quinqueton (Pierre-Prosper)—affaire Ballureau (Jacques), dit Cudasne, prêt sur hypothèque… 88… 89? 89, c’est l’année de l’Exposition. Je le vois encore ici. Ça fait sept ans.

—Il n’est pas venu ici depuis sept ans!

—Exactement.

—Mais, autrefois, ne venait-il pas plus souvent?

—Deux fois par an, ponctuellement.

—C’est curieux! Et depuis ce prêt…

—Cet emprunt. Le prêteur est Ballureau (Jacques), dit Cudasne.

—Ah! fis-je, surpris et inquiet tout à coup, le prêteur est Ballureau dit Cudasne?… Je vous demande pardon, maître Camus! J’ai beaucoup connu monsieur Quinqueton, vous comprenez!

—Passons-nous aux servitudes de l’immeuble dit les Girouettes?

—Mais certainement, maître Camus.

 

IV

Ce léger mystère touchant M. Quinqueton troubla ma joie de l’acquisition des Girouettes. Je m’informai de lui dans le pays. Beaucoup de cultivateurs l’avaient vu autrefois.

—Un bien bon et bien excellent homme, monsieur!

—Il a ici un beau domaine?

—Eh! pardi! c’est selon…

—Mais le vin de votre coteau est renommé; il se vend cher…

—Cher? c’est comme on l’entend; les années sont «traîtres»… Et son fils à m’sieu Quinqueton, il doit être dégourdi, à cette heure?…

C’était à moi de répondre. J’interrogeais un autre:

—M’sieu Quinqueton? un homme qui avait le cœur sur la main;… de l’amour-propre, par exemple!

—Il a du bien?

—Il en a.

—Mais il paraît qu’il n’y met plus les pieds?

—Ça, c’est la pure vérité.

—Comment expliquez-vous?…

—Expliquer! mon cher monsieur, expliquer!… J’avons seulement pas été deux ans à l’école…

A un autre!

—M’sieu Quinqueton, oh! oh!… Fallait le voir du temps du phylloxera: il aurait retourné le pays comme une descente de lit! En a-t-il arraché! en a-t-il planté!… Et des bâtiments! et des pressoirs, en veux-tu en voilà! sous prétexte que l’«américain» allait décupler la récolte!

—Et le résultat de l’«américain» a été trompeur?

—Il a été trompeur et il ne l’a pas été…

—Mais dans le cas de monsieur Quinqueton?

—Eh! pardi, le cas de monsieur Quinqueton est pareil aux autres, allez…

—Le pays n’est pas endetté?

—Endetté? c’est-il donc qu’il l’est, endetté, m’sieu Quinqueton, que vous voulez dire?

—Ce n’est pas moi qui le prétends.

—C’est des on-dit! rapport à ce qu’il se cache. On ne le voit plus. Il était faraud! Y a-t-il longtemps que vous avez vu son garçon? Oh! son garçon! Quand il parlait de lui, on voyait l’eau qui lui montait à la vue; il vous regardait au travers d’une ondée, parole d’honneur! Tenez! quand il disait comme ça: «C’est le meilleur sujet du lycée de Vendôme!» y a pas à dire non, la voix lui gargouillait dans le gosier.

—Dites-moi, les affaires de monsieur Quinqueton sont mauvaises?

—Oh! oh! c’est selon…

—On m’a dit que son bien était hypothéqué.

—Oh! alors, si on vous l’a dit, vous en savez autant que ceux-là qui vous l’ont dit… Et moi, donc, à cette heure, voilà que j’en sais aussi long comme vous…

Je fus pris du remords de n’avoir pas conservé de relations avec ce pauvre M. Quinqueton. Lui avais-je seulement fait part de mon mariage? Aussitôt mon retour à Paris, j’envoyai une lettre de faire part au juge de paix, sans lui annoncer, bien entendu, mon achat des Girouettes, ce qui eût été l’aveu que je connaissais ses déboires.

Je reçus de M. Quinqueton sa carte accompagnée d’un énigmatique assemblage de mots dont l’un était pour le moins étrange. Sous le nom de M. Quinqueton et sa fonction: «juge de paix», une main ferme avait écrit:

«Heureux et fier de tout ce qui peut lui rappeler TRISTAN DE MÉLISANDE, adresse ses compliments au jeune couple.»

Je me livrai à des supputations afin d’établir approximativement l’âge que pouvait avoir atteint M. Quinqueton; tous mes calculs aboutissaient à lui donner la soixantaine. Il fallait écarter l’hypothèse de la sénilité. Mais M. Quinqueton serait-il devenu fou à la suite de la mévente des vins succédant aux frais considérables de la réfection des vignobles? Cependant sa carte portait «juge de paix», et, d’ailleurs, un notaire aussi méticuleux que maître Camus ne m’eût point dit «juge de paix» si M. Quinqueton eût été révoqué ou démissionnaire.

«Tristan de Mélisande!» En quoi, justes dieux! pouvais-je bien avoir rappelé un Tristan de Mélisande à ce bon M. Quinqueton? Jamais ces syllabes euphoniques et manifestement étrangères à tout état civil n’avaient frappé mes oreilles. Qui était Tristan de Mélisande? Quel rapport pouvais-je bien posséder avec Tristan de Mélisande? Enfin, en vertu de quel sortilège ma lettre de faire part était-elle douée du pouvoir d’évoquer un Tristan de Mélisande?… Je demandai à ma femme si elle n’avait point dans sa famille quelque Tristan de Mélisande… Elle n’en avait point, mais elle eut une inspiration:

—C’est un nom plus beau que nature, dit-elle; c’est quelque pseudonyme; le fils de votre monsieur Quinqueton doit écrire…

—Bravo! ça y est!… Tristan de Mélisande enveloppe d’arabesques gracieuses l’humble réalité de Prosper Quinqueton! Ce mélodieux pseudonyme et un métier d’imagination sont la conséquence logique des embarquements pour le banc de bois, qui était la cité asiatique de Seringapatam!

Cependant je reçus une lettre qui était, elle, la conséquence logique de l’acte de politesse accompli par moi envers M. Quinqueton, et qui laissa en suspens notre dernière hypothèse.

Elle était signée tout bonnement: «Prosper Quinqueton», et ne faisait aucune allusion à Tristan de Mélisande. Prosper m’appelait: «Mon vieux Francis», me complimentait de l’heureux événement que son papa venait de lui apprendre, puis s’égayait au souvenir de nos jeunes années et m’appelait «sa vieille branche», puis m’entretenait «d’une large entreprise de vulgarisation» qu’il avait faite récemment, qui lui avait coûté les «yeux de la tête», puis s’assombrissait et confessait qu’il avait «quelques petits trous à combler par-ci par-là», puis entonnait un hymne en l’honneur de l’esprit positif et ordonné qu’il m’avait toujours connu et qui ne saurait manquer de me valoir une «brillante situation», puis me priait de lui envoyer cent francs.

En post-scriptum: «Motus à papa!»

Mon Dieu! il y avait mille manières plus délicates de répondre à ma lettre de faire part. Mais, précisément, pour que Prosper les eût toutes négligées et eût choisi celle-ci, il fallait qu’il y fût contraint par la nécessité. Ma femme, qui s’intéressait à son voisin de campagne, fut touchée; peut-être aussi tenait-elle à éclaircir l’énigme du «Tristan de Mélisande». Nous délibérâmes: enverrai-je le secours demandé, ou irai-je moi-même à l’adresse indiquée par Prosper: «53, rue Hégésippe-Moreau»? Voyons!… Prosper devait avoir passé trente-cinq ans… garçon… Paris… embarras d’argent prolongés, sans doute, depuis le premier emprunt de son père—affaire Quinqueton (Pierre-Prosper) et Ballureau (Jacques), dit Cudasne:—j’allais tomber dans un faux ménage, sous les toits, avec enfants, c’était probable. Peut-être Prosper préférait-il que je ne connusse pas de si près sa misère… Lui-même, sachant mon adresse à Paris, n’était pas venu, honteux sans doute d’être mis comme un pauvre.

—Allez toujours jusque chez le concierge, après tout!

—Et puis, qui est-ce qui m’empêcherait de demander: «Vous n’auriez pas ici, par hasard, un monsieur Tristan de…»

Je cours rue Hégésippe-Moreau. Le 53 est une maison de bon aspect. Une forte odeur d’ail se dégage de la loge, mais il y a un essuie-pieds à l’entrée, un tapis à l’escalier.

Je préparais mon: «Vous n’auriez pas ici, par hasard, un monsieur Tristan de…» mais un instinct plus profond que nos volontés guide nos paroles, et je dis, en poussant la porte de la loge:

—Monsieur Prosper Quinqueton, s’il vous plaît?

Une voix du Midi, joyeuse, résonna.

—Hé! à l’entresol-e donc-que!

—A l’entresol! Ah! très bien… Mais, dites-moi, madame, croyez-vous que je puisse le déranger?

—Hé! pourquoi donc-que?

—C’est que je ne connais pas ses habitudes… Est-ce qu’il est seul?

 oui!

Croyant à une occasion de causer, la concierge avait quitté son fourneau aux vapeurs odorantes, et sa face réjouie s’offrait à mon service. Je crus devoir en profiter pour glisser une question:

—Et monsieur Tristan de Mélisande?…

La face de la concierge s’arrondit comme une lune; dans cette lune, une autre s’ouvrit: je vis toutes les dents et la langue jusqu’à la luette. Et il sortit de là, comme un jet d’air comprimé:

 le méme!

Je fis l’étonné. La concierge riait de tout son cœur; quand elle put articuler à nouveau, elle dit:

—Cé dé fanntésies!

Je pressai, à l’entresol, un petit masque japonais qui mettait en branle une sonnerie électrique. Un pas d’homme se fit entendre. Mon cœur palpitait un peu, je l’avoue, à l’idée de retrouver tout à coup mon camarade Prosper, que je n’avais pas vu depuis quelque vingt ans. A la vérité j’avais aussi une crainte, que venaient de m’inspirer la maison d’aspect confortable, le tapis, le bouton électrique, l’entresol au lieu de la mansarde: la crainte de rencontrer, en la personne de Prosper, un intrigant ayant tenté de me refaire, circonstance désobligeante.

Je vis un homme que je reconnus aussitôt, non qu’il me rappelât le jeune Prosper, mais bien le juge de paix Quinqueton. Il était grand comme son papa et d’aspect doux et débonnaire; il avait deux ou trois fils blancs dans la moustache, la figure longue, mais agréable; il était décoré des palmes académiques.

Je dus me nommer, car il ne me reconnaissait pas. Alors il s’écria, me prit les mains, fut réellement ému, presque aux larmes. Il m’appelait: «mon pauvre Francis!… ah! mon pauvre vieux! ah! sacré bougre!» Il me scrutait le poil et l’habit. «Ah! mon pauvre ami!… Mais c’est que tu n’as pas changé, non!»

—Cependant tu ne me reconnaissais pas.

—Depuis le temps!

—Comment va ton père?

—Papa? très bien. Ah! dame! il se décrépit un peu, on n’est plus de la classe!…

—Et toi?

—Eh bien!… moi…

—Voyons! lui dis-je, tu as donc perdu ta situation?

Il eut la physionomie d’un aveugle à qui l’on parle de la lumière. Je compris qu’il n’avait jamais eu de situation.

—Voilà, dit-il. Mon père m’a toujours fait une petite pension, même convenable. Je reconnais que j’ai été des privilégiés du sort. Il m’a dit, en m’envoyant à Paris: «J’ai confiance en toi; travaille, tu arriveras. Je ne veux pas t’influencer; suis tes goûts. Écoute-moi bien; je sais ce que c’est que la vie: un garçon ne réussit pas du jour au lendemain. Je te donne six ans, sept ans, dix ans au maximum, parce que, Dieu merci, je ne suis pas encore sur la paille et puis t’aider; mais il ne faut pas compter sur la fortune… Va, débrouille-toi, en attendant, avec trois cents francs par mois. Maintenant, mon garçon, je vais te confier une chose: le jour où tu viendras dire à ton bonhomme de père: «Papa, je gagne ma vie; mettez vos trois cents francs de côté,—eh bien! ce jour-là, je serai content de toi.»

—Et qu’as-tu fait, une fois à Paris?

—Mon cher, le temps passe avec une rapidité vertigineuse!

—On a à peine le loisir de prendre la résolution de travailler!…

—Tu ne crois pas si bien dire! J’allais tous les mois à Vendôme. Dans le train, en partant de Paris, je me suis quelquefois demandé: «Ah çà! qu’est-ce que j’ai fait depuis mon dernier voyage?» Ce que j’avais fait? Mon vieux, tu me croiras si tu veux, en voilà le détail. Aller et retour Vendôme égalent trois jours, au bas mot, et à la condition encore qu’il n’y eût pas une petite occasion de rester là-bas, pour un dîner, pour un mariage, pour une sauterie chez les Potu, ou simplement pour faire plaisir à mon pauvre papa. Retour à Paris: la journée passée avec les camarades qu’on a lâchés depuis trois, quatre ou cinq jours, c’est bien le moins! le soir, petite noce inévitable si l’on veut se conserver quelques relations amicales. Lendemain: grasse matinée, cela va sans dire; puis réflexion sur ce que l’on fera. Bonne résolution: j’écrirai demain à Un Tel et à Un Tel. Pour cela, voir Tel autre et puis Tel autre auparavant, afin de savoir par quel bout prendre Un Tel et un Tel; coût: deux, trois, quatre journées. Puis attendu rendez-vous d’Un Tel et d’Un Tel. Vu diverses personnes influentes, par hasard, dans l’intervalle. La guigne! rendez-vous tombés même jour, même heure. L’un d’eux raté: c’était le bon! Et ainsi de suite. Ajoute de nombreux amis, parce que trois cents francs par mois constituent une petite fortune par rapport à la quantité des citoyens qui sont dans la purée; ajoute cafés obligatoires, balades du dimanche, petits services rendus, etc., qui m’obligent à retourner à Vendôme toucher ma pension, en fraudant de quarante-huit heures… Et voilà!…

—Les mois s’écoulent…

—Et les années!… un ouragan qui passe!

—Tout de même, tu t’aiguillais bien, je suppose, vers une direction déterminée?

—Mon cher, il y a une carrière qui mène à tout. Autrefois, on disait que c’était le droit; aujourd’hui c’est le journalisme.

—Tristan de Mélisande!…

—Tu as vu mon pseudonyme?

—Heu… heu…

—Tu m’obligerais, si tu l’as vu, en me disant dans quel endroit… Oh! ce n’est pas pour moi! C’est pour mon père. Quand un journal parle de moi, je le lui envoie avec le passage souligné au crayon bleu; il est si heureux! Ne ris pas, c’est une douce manie à lui. Mon nom imprimé le flatte; il fait circuler la remarque chez ses amis, au cercle. Ah! c’est à Vendôme que je suis célèbre!… Mais, au fait, qui t’a dit que Tristan…?

—C’est ton père… un mot sur une carte.

—Tu vois! il ne peut pas se tenir d’apprendre à tout le monde que son fils a un nom dans la presse. Je m’aperçois que c’est par sa carte seulement que tu connais mon pseudonyme.

—Je lis si peu!

—Ah! mon pauvre vieux, qu’on a de mal à se répandre!… Ils sont là un tas de bonzes et de sinistres farceurs qui tiennent tout; c’est le canon qu’il faudrait pour les déloger!

—Et qu’est-ce qu’a publié ce Tristan de Mélisande?

—Publier! te voilà bien! Mais publier, te dis-je, est impossible. Publier est un monopole. Ils m’amusent avec leur «publier». Publier, c’est avoir un journal, un éditeur. Si j’avais publié, mon cher, je serais célèbre: j’ai là, dans la caboche, la matière à faire péter votre civilisation!… Publier! peuh! je dirige un bout de revue: tiens, si tu veux que j’inscrive ton nom comme membre fondateur, en première page?… Publier!… non, mon vieux, non, tant qu’un monsieur qui détient la place de chroniqueur dans un des trois premiers journaux du matin n’est pas crevé, et qu’on ne s’est pas assis dans son fauteuil en jouant des poings…

—Des poings! Mais encore faut-il avoir manifesté quelque part une certaine compétence?…

—Tu retarderas toujours, toi. «Du toupet! entends-tu? du toupet et encore du toupet!» a dit Danton, si je ne me trompe. En voilà un lascar qui connaissait les mœurs de la République! J’ajouterai: «et des relations», ce qui facilite la montée à l’assaut.

—Tu t’es fait des relations?

—Je connais tout le monde. Tiens! ce pauvre père Quinqueton en était tout baba. Il est venu ici, il faut te dire, pendant l’Exposition. Le nombre de personnes auxquelles je l’ai présenté, fabuleux! Des directeurs de journaux, des hommes politiques, un ministre, et des cabots, et des actrices, des danseuses célèbres, des gens du monde, même. Il en était fourbu, rendu, vanné. Il me disait: «Prosper, je n’aurais pas cru ça, je te l’avoue. J’ai passé ma vie à Vendôme au milieu de gens distingués, mais je n’avais pas compté que je serrerais la main à tant «d’illustrations». Je l’avais fait habiller, coiffer, chausser et ganter dans une maison pseudo-anglaise qui me fait un petit tant pour cent: il était superbe. Tous les soirs au théâtre, à l’œil, comme de juste, et aux répétitions générales; et des coups de chapeau, et des clins d’œil, et des poignées de mains!… «Qui est-ce?—C’est Un Tel!—Tu le connais?—Comme ma poche!» Un émerveillement; un rêve. Le bouquet: au quatorze juillet, pendant qu’il était là, j’ai eu les palmes.

—Le couronnement d’une carrière, pour beaucoup.

—Alors, devant cela, qu’est-ce que tu veux qu’il dise, papa?

—Pauvre papa!

—Non! point «pauvre papa»; il a chanté, au contraire, comme le vieillard Siméon, son Nunc dimittis, et s’en est allé à Vendôme, où il repasse en sa mémoire ces brillants jours de fête.

—Prosper, je te sais gré de ta franchise, mais enfin tu me permettras bien, à défaut de reproches, de te dire que tu es resté le petit garçon avec qui j’ai joué: tu te montais la tête, tu la montais à ton père, à madame Pacaud; tu croyais aller aux Indes; tu faisais presque croire que tu y étais allé.

—Tout est illusion.

—Non! pas ton état présent.

—Mon état présent? Mais ne va pas t’imaginer!… Mon cher, je suis tout simplement à la veille d’obtenir la plus belle situation. Il va se créer à Paris…

—Ah! ce n’est pas créé!

—Toi aussi, tu es bien resté le même!… Eh bien! non, ce n’est pas créé. Mais il n’y a pas que ce qui est créé qui mérite considération; il y a ce qui sera créé demain. Toutes les grandes entreprises sont fondées sur la confiance en un état de choses qui n’est pas, mais qui sera par le fait même qu’on se met en branle. Donc il va se créer à Paris un journal destiné à amener une véritable révolution dans la presse, un journal…

—Passons.

—Soit. Mais tu admettras que, le temps aidant, le pouvoir, l’autorité, bref, l’assiette au beurre, change de mains… Une génération chasse l’autre, ou plus pacifiquement, la remplace. Ce journal est fondé par des hommes de mon âge, des camarades, des amis. Nous avons intéressé à la chose des capitalistes connus, sûrs, en dehors des bandes interlopes; ce sont des banquiers, des industriels, des agriculteurs même, que, pour la plupart et entre parenthèses, nous tutoyons… Et, à ce propos, puisque te voilà, tu me permettras de te donner une preuve d’amitié en te laissant cette petite feuille où tu verras les avantages réservés aux souscripteurs…

—Je te remercie, Prosper.

—Nous n’acceptons pas le premier venu!… Eh bien, mon ami, dans cette grande, immense affaire, ma place est assurée, taillée à ma mesure, et, tu m’entends bien, je me considère comme y étant déjà assis, et les pieds dans ma chancelière…

—Sinon les coudes au guichet de la caisse!…

—Tu es dur. Évidemment je n’en suis pas à passer à la caisse; et c’est ce qui te prouve le sérieux de l’affaire; il ne s’agit pas pour ces messieurs de nourrir la basse pègre du journalisme et de se laisser assiéger par tous les claquedents de la littérature. La tenue sous laquelle se présente l’entreprise nous oblige, cela se conçoit, à une certaine décence dans la manière de manifester nos appétits. Je n’ai pas pu frapper à cette porte avant d’en avoir acquis régulièrement tous les droits, sans quoi je n’aurais pas pris la liberté de solliciter de ta vieille amitié la petite avance…

—N’en parlons pas.

—Si, si! je te dois même des explications. Je te dirai qu’il m’est interdit de m’adresser à mon père. Écoute-moi; c’est une petite histoire. Papa m’avait donné dix ans au maximum pour me débrouiller à Paris. Ce n’est pas lui qui m’aurait jamais fait observer que la dizaine était écoulée; mais, tout de même, il est propriétaire, il a de l’ordre dans ses affaires, et je me disais: il y pense, et il sera content le jour où je lui confierai: «Je gagne ma vie.» Alors, voilà! Un jour que nous nous promenions, bras dessus, bras dessous, à Vendôme… c’était après l’Exposition… mon pauvre papa était si glorieux d’exhiber à la ville et à la banlieue mon ruban violet; il avait recueilli tant de compliments!… comme nous passions sous la porte Saint-Georges, que tu connais, une des curiosités de la ville, je ne sais quelle mouche m’a piqué; spontanément, sans la moindre préméditation, je me dis tout à coup: «Il faut que je fasse un grand plaisir à papa.» Instantanément, je lui presse le bras, je me penche à son oreille, et je lui susurre la phrase que j’avais sur la langue depuis dix ans: «Papa, je gagne ma vie, etc.» Mon cher, il n’a pas soufflé mot, tant ça l’a estomaqué. Mais après quatre pas, voilà qu’il se retourne vers la porte monumentale, et il prononce avec un brin d’emphase qui sent son cru: «Cette porte, mon fils, sera notre arc de triomphe!…» Le coup avait porté. Puis il m’a dit, plus simplement, une minute après, en me serrant la main: «Tu es un honnête garçon.» Eh bien! tu le croiras si tu veux, je n’ai pas regretté mon mouvement.

—En effet, tu es un honnête garçon. Et, depuis lors, comment vis-tu?

—D’expédients de toutes sortes… J’ai toujours eu une belle écriture; je passe une partie de la nuit en copies… J’ai été typographe… J’ai été contrôleur dans un petit théâtre… J’ai eu un emploi aux Pompes… Mon ruban m’est avantageux.

—Tu as dû perdre bien des amis?

—Je m’en suis fait d’autres: il y a une certaine commisération, chez les gens de lettres, pour les pauvres bougres…

—Mais tes amis influents?

—Toutes les fois que j’ai obtenu un semblant de secours ou de place, c’est à de presque aussi gueux que moi que je l’ai dû.

—Suis-je indiscret, Prosper? tu me parais garder un lourd loyer…

—Si mon père venait à Paris!… Qu’il soit témoin de ma déchéance, non! non! J’aime mieux m’imposer des sacrifices et sauvegarder les apparences. Il parle sans cesse de revenir ici; il y reviendra; je ne sais ce qui le retient. Mon «petit entresol» est un de ces leitmotiv qu’il emploie volontiers, tu te souviens; il le connaît; il se le représente. «Et qui as-tu reçu, là, dans ce fauteuil Voltaire? parle, mon garçon!…» Je dois citer un nom; j’en cite un, ou deux, ou davantage!

—Tu continues à aller à Vendôme comme par le passé?

—C’est mon bonheur et c’est mon supplice. Lorsque j’ai eu un emploi, la difficulté était de m’absenter, et j’en ai perdu plusieurs pour avoir manqué du courage de me priver de Vendôme. Vendôme est cause que je meurs de faim; mais Vendôme me donne à manger quand j’y vais. Y demeurer, toutefois, m’est interdit, sous peine de culbuter le château de cartes où ma réputation est assise. Te l’avouerai-je? Tu vas te moquer de moi, mais tant pis! J’ai du plaisir, là-bas, à vivre au milieu du songe que Vendôme se fait de moi-même. Là je comprends, jusque pour l’homme sans mérite, la bonne odeur de l’encens; et quelque chose de mes intimes convoitises en est satisfait. C’est peut-être odieux, ce que je t’avoue là, ou ridicule; mais je n’en suis pas à ça près…

—Et qui voit-on encore à Vendôme?

—Les Potu, toujours. Ils ont marié leur fille aînée, la belle.

—Autant que je m’en souvienne, le père Potu n’était pas un bonhomme à s’en laisser conter?

—Ils sont pour moi pleins de sympathie, je t’assure. La seconde fille est fort intelligente…

—Et dans les «propriétés du Saumurois», y vas-tu?

—Mon père, depuis longtemps, semble s’en désintéresser.

—Prosper, il est temps que je te quitte. Puisque tu as été si sincère avec moi, dis-moi, mais là, sans ménagements, puis-je m’employer à chercher aux embarras de ta situation une solution pratique?

—Que tu es drôle! Mais, mes embarras sont tout momentanés! La solution pratique, elle est toute trouvée: c’est celle dont j’ai eu l’honneur de t’entretenir. Avant trois mois, le journal tirera à quatre cent mille exemplaires, et tu seras remboursé du prêt que j’ai sollicité de ta complaisance… Que dis-je? remboursé au centuple! Si tu veux bien abandonner un instant tes instincts de misonéisme et de provincialisme arriéré, et profiter de l’avantage tout amical que je t’offre de couvrir la première émission…

—Merci, encore une fois, Prosper; je ne manquerai pas d’y songer. Mais, dis-moi, ton père n’est pas engagé dans l’affaire du journal?

—Papa est un terrien: il ne croit qu’à la vigne et au blé. Mais je ne désespère pas de le convertir à l’évidence. Ah! il est clair que si j’apportais les capitaux ou seulement portion des capitaux de mon père; que si je t’amenais, toi, avec la part que tu es libre de te tailler dans le gâteau, ma situation au journal serait étayée d’autant!…

—Eh bien! adieu, Prosper.

—Adieu, mon vieux, et merci, en attendant!…

 

V

Prosper fut invité à venir à la maison, tout à son aise et sans cérémonie. Il ne vint jamais. Il m’écrivit qu’une affaire de la plus haute importance l’appelait précisément à Vendôme. Une autre fois, c’est un emploi qui l’enchaînait. En compensation, il m’envoyait la revue qu’il dirigeait, «sous les auspices du plus haut patronage». Des noms pompeux s’étalaient en effet sur la couverture, sinon au sommaire. Et Prosper me faisait part, obligeamment, d’une innovation qu’il venait d’introduire: c’était d’adjoindre aux «membres fondateurs» une série de «membres bienfaiteurs» qui, moyennant un versement de cent francs, auraient droit à avoir leur nom inscrit en première page.

Ce fut tout ce que je sus de la famille Quinqueton avant de retourner, moi aussi, dans «mes propriétés du Saumurois».

Les Girouettes se trouvèrent aménagées au mois d’août, non pas d’une manière très confortable, car c’était une bien vieille bicoque, mais de manière à y jouir paisiblement d’un air pur et d’une vue large et simple; c’est le propre caractère du pays.

Les pièces étaient dallées de briques, les cheminées étaient de taille à rôtir un veau à la broche, les solives apparentes et grossières, le plafond si élevé que des toiles d’araignées résistaient aux têtes de loup les mieux emmanchées. Mais nous avions de grandes fenêtres à meneaux avec des sculptures naïves et des nids d’hirondelles, des lucarnes hautes comme le toit, un toit haut comme la maison, et des girouettes imitant le sifflement du merle et le miaulement des chats dans la nuit.

Au pied d’une terrasse aux balustres noircis par les pluies séculaires, les toitures d’ardoises et les cheminées du village, pressées, cahotées, brinqueballant comme les coiffes de paysannes qui dégringolent un chemin creux, s’en allaient tomber dans la Loire. La Loire, splendide en sa paresse étalée, léchait de longs bonbons de sable rose entre les peupliers disproportionnés de ses deux rives, portant ici un bateau plat, plus spacieux que la place de l’Église, et là-bas un autre semblable, réduit aux dimensions d’un sabot. A droite, au loin, c’est la Vienne aimable, qui arrive de Chinon à travers les prairies, sous les saules; en face, la Vallée d’Anjou plane et feuillue, que l’été avancé couvre d’or; à gauche, les coteaux qui portent le vin.

Quelles journées! quels soirs délicats passés à respirer l’odeur des pêches d’espalier d’un verger situé au-dessous de notre terrasse, ou bien à regarder la lune tendre sa blanche lessive sur la Loire!

Une saveur paysanne se mêlait par instants à l’arome des fruits mûrs, et aussi des bribes presque insaisissables de la fumée des fours où l’on cuit le pain.

Quand nous montions à nos chambres, nous n’étions pas las de regarder la calme campagne. Un moulin à vent aux ailes à demi déchirées, énorme insecte nocturne, semblait garder les vignes de M. Quinqueton. Nous nommions ce moulin, entre nous, «l’Hypothèque». Le terme barbare, l’étrangeté de l’objet et l’horreur de la chose signifiée nous rappelaient la situation équivoque de mon vieil ami de Vendôme. Comme un dragon ailé, «l’Hypothèque» se tenait immobile à l’entrée du trésor, mais frémissant au plus léger souffle; et quand ses longues antennes bougeaient, la lune étant basse, le compas de leur ombre au loin, entre les lignes rigides des échalas, avait l’ouverture d’un pas d’homme.

—Ce pauvre monsieur Quinqueton!… L’Hypothèque le mangera!

Septembre vint; les raisins mûrirent; on commença à parler des vendanges. Des chariots passaient fréquemment sur la route, accompagnés d’une étrange mélopée sur deux ou trois notes graves: ils transportaient des fûts vides. Le village retentit bientôt de coups de maillet sur des caisses sonores, curieux prélude des fêtes de Bacchus; sous chaque hangar, en chaque cour, un homme cerclait des tonneaux; enfin, l’air du pays fut imprégné d’odeurs nouvelles: celle des raisins meurtris, douce et sucrée; celle des pressoirs, des celliers, humide et moisie, et de l’acidité des cuves bouillantes et de la saveur âpre et traîtresse du vin nouveau.

Personne ne vendangeait les vignes de M. Quinqueton.

On s’en inquiéta. Le maire dut faire protéger la récolte.

Or, un soir, une ombre fut signalée dans le clos Quinqueton. Il était dix heures environ, la lune était à son déclin, mais les étoiles brillaient. On distinguait une forme humaine qui avançait entre les ceps, d’un pas inhabile, et marquant, du bras droit, une sorte de mesure aux temps réguliers, comme eût fait quelqu’un comptant les pieds de vigne. C’était une femme. La clarté incertaine, trompant sa marche, la faisait enfoncer tout à coup, ou culbuter contre une motte de terre. Elle disparut derrière un groupe de pêchers en plein vent. Nous fûmes très intrigués. Qui était cette femme?

C’était madame Pacaud; je l’appris dès le matin par un mot du notaire, qui me mandait en même temps, en ma qualité de «mitoyen», que la vendange Quinqueton allait être vendue «debout» et la terre par autorité de justice.

C’était fait! la grande bête au clair de lune, l’Hypothèque… elle mangeait le pauvre monsieur Quinqueton!…

Au soleil du matin, je vis, par ma fenêtre, madame Pacaud dans les vignes. Elle n’était déjà plus très jeune, vingt ans auparavant; elle n’avait pas changé beaucoup; à la lorgnette, je la reconnaissais bien.

J’allai au-devant d’elle. Elle me prit pour le clerc du notaire. Je lui dis:

—Mais non! je suis le petit Francis, qui jouait autrefois avec Prosper.

Ma rencontre ne lui plaisait point; je vis l’embarras de sa figure. Tout un drame y fut apparent: la surprise, la crainte d’être bernée, l’examen attentif de ma personne, l’envie de se donner le plaisir de me reconnaître, de parler des temps anciens, la curiosité de savoir comment j’étais là, puis le rappel de quelque nécessité supérieure qui lui interdisait sans doute de parler.

—Je ne veux point vous gêner, madame Pacaud; j’avais seulement l’intention de vous souhaiter le bonjour et de vous demander des nouvelles de monsieur Quinqueton…

—Il va bien.

—C’est l’essentiel. Je ne vous demande pas de nouvelles de Prosper: je l’ai vu à Paris.

—Nous savons ça, monsieur Prosper nous l’a dit. Ah! bien! si je pensais me trouver nez à nez avec monsieur Francis dans le Saumurois!…

Elle était émue, madame Pacaud. Ma présence inopinée, mais plus encore le poids écrasant du silence qu’elle était tenue d’observer, la suffoquaient. C’était une bonne femme de soixante-cinq ans environ, aux traits ordonnés, à la figure honnête. Elle portait la coiffe de Vendôme et était vêtue avec une extrême propreté.

—Eh! mon Dieu! voilà comment on se retrouve, madame Pacaud. Le monde est si petit! Mais aussi pourquoi venez-vous si matin à trois enjambées de chez moi?…

—A trois enjambées? Vous habitez donc ici! fit-elle, sans cacher son effroi.

—J’habite, madame Pacaud, le grand pigeonnier que vous voyez là.

—Un Parisien! vous voulez rire, monsieur Francis!…

—Venez déjeuner avec moi, madame Pacaud, je vous montrerai mes titres de propriété.

Je sentais bien que par là je la poussais dans ses derniers retranchements. Étant propriétaire voisin, j’étais destiné à apprendre la vente, et sur l’heure. Il était vain désormais d’essayer de me taire la détresse de son maître. La fin du drame se joua dans son regard affolé; puis la joie de parler noya un moment sa douleur même.

Son premier cri fut:

—Vous ne direz rien à monsieur Prosper!

—Je vous le promets, madame Pacaud.

—Eh bien! c’est des «mentis», tout ce que je vous ai dit!… Oui. Et d’abord monsieur Quinqueton ne va pas bien.

—Sa santé?

—Sa santé, et puis tout. Pour commencer, monsieur a eu une congestion.

—Ah!

—Faut être juste, c’est de sa faute!

—Comment! de sa faute?

—Si monsieur n’avait pas été si cachottier, le malheur ne serait pas arrivé.

—Expliquez-vous!

—Oh! je vois que je vas être obligée de vous en dire davantage. Une fois qu’on a commencé, c’est comme à confesse, il n’y a pas, il faut fureter dans les coins jusqu’à ce qu’on ait déclaré le plus petit péché… Monsieur Francis, nous avons passé par des histoires, allez!… Monsieur Quinqueton est ruiné!

Après ce mot, ses bras, ses traits et l’animation de son regard tombèrent: elle ressemblait à une femme qui voit descendre le cercueil de son petit dans la fosse. Mais elle reprit:

—Je m’aperçois que je commence par la fin!… C’est parce que c’est le principal et que ma langue ne l’a pas retenu. Je ne l’ai jamais dit encore à personne. Vous ne le répéterez pas à monsieur Prosper, au moins!…

—Comment! Prosper ne sait pas?…

—Il ne faut pas que monsieur Prosper le sache: monsieur en mourrait.

—Bah!

—Savez-vous comment il a eu son attaque, monsieur Francis? Je vas vous le dire: ça n’est pas de ce que ses affaires étaient perdues, non! C’est de ce que j’ai découvert le pot aux roses.

—Cependant, il me semble qu’il est de toute nécessité que Prosper, qui peut compter sur l’héritage de son père… qui peut l’escompter, même…

—Ne parlez pas de ça, monsieur! Oh! je vois déjà que j’ai eu la langue trop longue. Alors, je vas donc être obligée de vous en dire encore plus pour vous empêcher de parler…

—Soyez convaincue, madame Pacaud, que c’est dans l’intérêt de Prosper, uniquement, que je me place, intérêt que je crois connaître mieux que personne, attendu que…

—Non, monsieur Francis, non, vous ne le connaissez pas mieux que personne. Il y a quelque chose que vous ne connaissez pas, je le parie bien: vous n’avez pas entendu parler d’un mariage que ce pauvre monsieur faisait mijoter depuis des années… Faut-il vous dire avec qui? Eh! mon Dieu! puisque j’ai tant fait que d’être bavarde, avez-vous entendu parler de mademoiselle Potu? Elle n’est pas ce qu’on appelle une beauté, non; ce n’est pas comme sa sœur qui a épousé un hussard; mais son père a un château du côté de Lavardin, et il dit comme ça qu’il veut un gendre qui ne soit pas de la nouveauté pour lui. Soi-disant que le hussard, qu’on ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam, leur aurait causé des surprises… Ce serait donc cette demoiselle Potu, la cadette, qui serait comme qui dirait promise, à cette heure, à monsieur Prosper.

—Prosper ne m’a pas parlé.

—Il est discret! L’occasion où je m’en suis aperçue, ça été pour sa décoration: il n’en avait soufflé mot à âme qui vive, monsieur, non, pas même à son père!… Ça devait pourtant lui faire tic tac, hein? Quand on pense que monsieur Foureau, le principal du collège, qui pétitionne depuis dix-huit ans pour l’avoir, lui, le ruban violet, ne le tient pas encore!… Faut-il donc qu’il en ait fait, dans ce Paris, le cher mignon! On dit qu’il est savant. Combien que ça lui rapporte, jusqu’au jour d’aujourd’hui, par exemple, ça n’est pas à moi de vous l’apprendre; mais il faut tenir compte de l’honneur. A présent, pour le reste, une fois marié à mademoiselle Potu!…

—«Une fois marié à mademoiselle Potu!» Voyons, voyons! raisonnons un peu, madame Pacaud. En accordant la main de sa fille à Prosper, le père de mademoiselle Potu a peut-être pu faire fonds sur la fortune présumée de monsieur Quinqueton, le juge de paix, que tout le monde à Vendôme connaît comme possédant des propriétés dans le Saumurois…

—J’entends bien, mais monsieur Potu, voyez-vous, ça n’est pas ça qui lui fera ni chaud ni froid: il est riche comme Crésus.

—Cela n’est pas une raison!

—Et les jeunes gens, monsieur, que c’est comme deux tourtereaux! Vous ne voudriez pas les séparer? Non, rien que d’y penser, je sens mon cœur qui se fend.

—Soyons logique, madame Pacaud. Vous me disiez précisément, il n’y a qu’un instant, que la nouvelle de l’infortune de monsieur Quinqueton serait sans influence sur la décision du papa Potu. J’en reviens à mes moutons: le parti le plus sage, et j’ajouterai le seul digne, à l’heure présente, est d’avertir Prosper.

—Vous voulez tuer son père; c’est votre idée bien arrêtée! Monsieur Quinqueton n’a pas voulu dire à son fils qu’il était obligé de s’endetter pour la chose de ces maudits cépages américains. Demandez-lui pourquoi il ne l’a pas dit à son fils! A son fils? Mais c’était pour lui payer sa pension à Paris qu’il empruntait de l’argent sur ses terres! Il aurait mieux aimé engager les balances de la justice—c’est sa manière de parler que je vous rapporte—plutôt que d’enrayer l’avancement de son fils.

—L’avancement de son fils?…

—Vous n’êtes pas sans savoir que monsieur Prosper a à Paris une haute situation. C’est un garçon qui ne pouvait pas faire autrement que d’être distingué par ses chefs. Monsieur a été à Paris pendant l’Exposition; son fils l’a reçu chez lui comme on ne reçoit pas un évêque! C’est les propres paroles de monsieur. Voilà des choses qu’on n’oublie pas. Donc, monsieur Prosper, ces derniers temps, était en passe d’obtenir quelque chose comme un gros avancement… Ah! dame! dans une corbeille de mariage, c’est encore d’un plus joli coup d’œil qu’une truelle à poisson!… Mais voilà!… Écoutez-moi bien, monsieur Francis, vous qui êtes de Paris, vous me comprendrez certainement: qui ne donne rien n’a rien, comme dit l’autre. Il paraît donc que, moyennant une dizaine de mille francs, monsieur Prosper passait haut la main par-dessus les épaules aux camarades. Ah! aujourd’hui, à ce qu’on dit, c’est l’assaut: l’honneur et la victoire à celui qui arrive le premier. Dix mille francs! c’est que ça ne traîne pas dans les bas de laine, un lingot de ce calibre-là. Enfin, monsieur a dit comme ça: «Prosper a été honnête et loyal avec moi: il m’a averti le jour où il s’est trouvé en état de gagner sa vie, et, depuis ce temps-là, il ne m’a plus guère demandé qu’une centaine de francs par-ci par-là; aujourd’hui il s’agit de lui donner un coup de main: c’est pour son établissement définitif; il me rendra le bienfait au centuple, et déjà il me promet six pour cent de mon argent.»—«Qui sait, que je lui ai fait observer, si monsieur Prosper ne va pas nous sortir de là avec la Légion d’honneur? Ha! ha! est-ce qu’il a fait tambouriner à l’avance pour son ruban violet? Non. Eh bien!…»—«Vous avez raison, ma fille, m’a dit monsieur, et Prosper aura ses dix mille francs.»

Il les a eus, mon cher monsieur. Ah! si j’avais su où c’était que ce pauvre monsieur les prenait!…—Dieu de Dieu! est-il bien possible qu’un homme vivant soit fermé comme la tombe! Il les prenait, ces dix mille francs, sur l’argent qu’il avait de côté pour payer les intérêts à ses prêteurs! et savez-vous ce que c’était, ces dix mille francs? c’était le fond de son sac! Oui, monsieur. Et pourquoi en était-il arrivé là? et pourquoi n’avait-il pas vendu ses biens? Je vas vous le dire: c’était de peur que ça ne fasse jaser à Vendôme avant que monsieur Prosper soit tout à fait établi!

—Avant que Prosper soit tout à fait établi!…

—C’est d’un bon père de famille, monsieur Francis!

—Mais, après?… après?… lorsque Prosper eût été tout à fait établi?

—Après? Mais ce pauvre monsieur comptait que son fils serait en état de lui avancer à son tour.

—Oh!

—Monsieur Prosper lui avait affirmé qu’il se ferait dans les vingt mille avant un an au bas mot, et peut-être cinquante, peut-être cent mille!… Ajoutez à ça la dot de mademoiselle Potu: tout s’arrange et finit bien, comme dans les pièces de théâtre.

—Oh!

—Ça va donc être à moi, monsieur Francis, de vous faire une petite question. Allons! Vous qui connaissez monsieur Prosper à Paris, c’est-il votre avis qu’il sera bientôt en état d’aider son père?

—… D’aider son père?

—Voyons! c’est-il vrai qu’il y a à Paris des positions qui rapportent des cent mille?

—Il y a de tout, à Paris, madame Pacaud.

—Oui, mais là, selon vous, monsieur Prosper est-il un homme à s’avancer à ces grades-là?

—Tout est possible, madame Pacaud.

—Oh! je vois bien, allez, que vous n’y croyez point!

 

VI

Madame Pacaud faillit tomber du haut du songe que Vendôme se faisait de Prosper. Plus que l’accident de son vieux maître et sa ruine, cette chute de rêve menaçait de la démoraliser.

J’emmenai madame Pacaud déjeuner aux Girouettes. Nous essayions de la distraire pour qu’au moins elle mangeât.

—Mon estomac est tordu comme un linge à essorer, monsieur, madame; vous n’y feriez pas passer un grain de millet à nourrir les oiseaux.

Elle était tiraillée par la crainte que mon peu de confiance correspondît à la réalité, et par le désir—plus fort que tout—que ses chimères ne fussent pas blessées. Et, dans son for intérieur, elle me boudait un peu, parce que j’avais molesté ses chimères.

—Madame Pacaud, lui dis-je, avertissez Prosper!

—Ça ne se peut pas!

—Alors, que monsieur Quinqueton lui-même l’avertisse!

—Il aimerait mieux se faire périr!

—Donc, que Prosper reste dans l’ignorance.

—Ça ne se peut pas non plus, s’il faut aider à présent son père!

—Avertissez Prosper.

—Non.

—Allez au diable, ma chère madame Pacaud!

Nous faillîmes nous fâcher. Je crus cependant devoir intervenir.

—Écoutez!

D’un bond, elle fut debout.

—Oh! tout beau!… tout beau!… Je n’ai pas trouvé le moyen d’aplanir les difficultés. J’examine simplement ce qu’il est en mon pouvoir de faire; et ce que je pourrai, je le ferai. Entendez-moi bien: il n’est pas admissible que Prosper ne soit pas informé de la fâcheuse santé de son père.

—Mais, monsieur…

—Cela est inadmissible, madame Pacaud. Il faut que vous écriviez sur l’heure à Prosper quelque chose comme cela: «Monsieur Prosper, votre papa va bien pour le moment; mais nous avons eu des inquiétudes pour sa santé la semaine passée; vous devriez bien venir le voir.»

—Mais, monsieur!…

—Il viendra. Pour éviter tout désordre, taisez-vous sur les causes morales qui ont altéré la santé de monsieur Quinqueton…

—Monsieur Francis, laissez-moi parler!

—Parlez, madame Pacaud.

—Eh bien! il faut que je vous dise pourquoi c’est que je n’ai pas tout de suite envoyé une dépêche à monsieur Prosper: je n’aurais pas pu tenir ma langue de lui tout raconter.

—Enfin, vous ne lui avez pas envoyé la dépêche et vous n’avez rien raconté.

—Sans doute, monsieur Francis, mais quand il arrivera…

—Laissez-moi parler à mon tour: quand il arrivera, je serai là, ou je serai sur le point d’arriver par le premier train: vous pourrez bien tenir votre langue une heure!

—Vous viendrez à Vendôme, monsieur Francis? Vous ferez ça pour nous?

—Vendôme est sur le chemin de Paris; nous pensions quitter la campagne ces jours-ci, et je serai heureux de revoir monsieur Quinqueton. Mais ce n’est pas cela: il est indispensable que quelqu’un ici surveille la vente des vendanges et s’occupe de la vente des terres; vous ne pouvez, madame Pacaud, laisser plus longtemps seul monsieur Quinqueton; vous retournerez à Vendôme et direz à votre maître que je m’acquitterai du soin de ses affaires du Saumurois, et que je lui en rendrai compte avec toute la discrétion que l’on ne serait peut-être pas en droit d’attendre d’un homme d’affaires salarié. Ma présence à Vendôme sera d’ailleurs moins suspecte que toute autre. Quant à Prosper, eh bien, nous déciderons avec monsieur Quinqueton s’il convient ou non de lui parler.

—Je vas vous embrasser, monsieur Francis! il le faut. Madame, bien sûr, n’en sera point jalouse? Et dire que j’ai failli ne point vous adresser la parole ce matin!… Ah mais! c’est qu’un peu de plus, vous ne m’auriez pas fait desserrer les dents!

 

VII

Une huitaine de jours après, je prenais tristement le train pour Vendôme. Je n’avais point de fort bonnes nouvelles à donner à monsieur Quinqueton: les opérations de la vente étaient déplorables; toutefois, j’avais obtenu de quelques créanciers de surseoir à l’aliénation d’une partie du domaine, ce qui permettrait au propriétaire de s’en défaire plus avantageusement à l’amiable; mais, tous comptes faits approximativement, le prix total ne couvrirait pas les sommes garanties par hypothèque. Ah! s’il pouvait être temps encore de sauver les dix mille francs confiés à Prosper!…

Quelle ne fut pas ma surprise, sur le quai de la gare de Vendôme, d’apercevoir Prosper, tout jovial, l’œil animé, la joue heureuse et venant au-devant de moi les deux bras tendus! N’avait-il pas encore vu l’état de son père? Il en ignorait, en tout cas, la cause.

—C’est gentil à toi, mon vieux, de venir voir le papa dans son patelin!… c’est gentil!…

—Mais tu es aimable, toi aussi, Prosper, d’accourir au-devant de moi à la gare.

—Tu serais arrivé une heure plus tôt, nos trains se croisaient: j’ai eu tout juste le temps d’embrasser mon père. Hein! quel coup!

—Comment va-t-il?

—Très bien! Il est sauvé. D’abord je lui ai remonté le moral. Ne se faisait-il pas du mauvais sang!…

—C’est que, sans doute, il avait ses raisons…

—Tu sais le mystère qu’il me tenait caché?

—J’arrive du Saumurois… Mais toi, Prosper?…

—Madame Pacaud m’a tout dit.

—Ah! parfait.

—J’ai failli le prendre de haut; non pour la perte des vignobles, mais pour les cachotteries. Mon pauvre bonhomme de père était tout tremblant: «Mon garçon, j’attendais que tu fusses de taille à faire fi de cent arpents de vigne…» Alors j’ai dit: «Papa, vous avez bien fait!»

—En effet!… si tu es de taille!

—Cette bêtise! Tu n’as donc pas vu le lancement de l’Intégral?

—Ah! c’est le fameux journal?

—Affaire magnifique, mon ami!… dépasse toutes prévisions!… Nous pouvons vivre deux ans sans réaliser un rouge liard de bénéfices. En attendant, nous pénétrons dans le plus petit hameau; tu as dû voir notre feuille à la campagne; à Vendôme, elle est entre toutes les mains; je vais avoir l’honneur de te montrer mon portrait sur les murs!… Que je te dise: madame Pacaud, hier soir, à la brune, a lacéré une affiche pour apporter triomphalement mon effigie à la maison.

—C’est la gloire.

—Pour qui n’exagère pas, c’est l’aisance, ou, si tu préfères, une prospérité honorable… Ah! mon vieux Francis, tu n’as pas eu de nez.

—Qui ça?… moi?…

—Toi, malin! Est-ce que je ne t’ai pas mis à même d’avoir part au magot? La confiance t’a manqué: tant pis pour toi!… Oh! je ne t’en veux pas; d’ailleurs, tu t’es montré avec moi d’une correction dont je te saurai gré.

—Dis-moi, Prosper, je vais te poser une question peut-être indiscrète; mais je sais que ton père t’a confié dernièrement une certaine somme. L’as-tu tout entière employée?

—Parbleu!

—Aïe! aïe!

—Qu’en veux-tu faire? En aurais-tu besoin personnellement?… Tu peux parler, Francis.

—Il s’agit des créanciers de ton père… La vente ne couvrira pas… Enfin, on calcule qu’il restera bien sept à huit mille francs impayés.

—Baste! je me mets dans la manche du député de là-bas!… Comment s’appelle-t-il?… Il n’y a qu’à ouvrir le Bottin… Et je fais fermer la bouche à tous ces piaillards. Le journal, vois-tu, est aujourd’hui la seule puissance. Si mon bonhomme de père était plus ingambe et plus jeune, et si des liens—dont j’aurai à te faire part—ne nous retenaient à Vendôme, je l’aurais, en quinze jours, fait nommer où il m’eût plu.

—Ta position au journal est solide, cela va sans dire?

—Je suis assis sur les dix mille francs de papa.

—Bonne garniture pour un fauteuil! Et tu la fais valoir, j’espère?

—Écoute, enfant: deux chroniques de tête, par mois, signées Tristan de Mélisande, à dix louis l’une: c’est déjà de quoi caler les joues d’un être humain, même pubère? A l’office des annonces, maintenant, et pour débuter seulement—en six mois on estime que le chiffre d’affaires centuplera—la ration m’est doublée. Mais, que vois-je?… Ne te pâmes-tu point? Ajoute qu’il ne m’est pas interdit de faire passer au rez-de-chaussée un feuilleton bâclé en douze nuits ou commandé dans les prisons.

—Le traitement d’un préfet.

—De première classe.

—… Mais, il est vrai, révocable…

—J’ai un contrat en bonne forme. L’essentiel, toutefois, dans nos boîtes, est, je l’avoue, de s’imposer…

—J’approuve ta prudence.

En passant le long d’un grand mur bariolé d’affiches, Prosper me dit:

—Regarde.

Et, de la canne, il m’indiquait un médaillon entre vingt autres inégaux et agglomérés comme les yeux d’un bouillon. Le médaillon, de taille moyenne, contenait des traits que j’eus du mal à reconnaître, mais une banderole portait le nom de Tristan de Mélisande.

—Tu vois, dit Prosper, je ne mens pas.

Nous arrivâmes à la maison du juge de paix. Madame Pacaud vint nous ouvrir. Elle semblait fort tranquillisée; elle regardait Prosper comme au temps où elle admirait son intrépidité; par contre, il me parut qu’elle ne m’envisageait pas d’un bon œil. Était-ce qu’elle avait honte de n’avoir pu tenir sa langue?

—Eh bien, madame Pacaud, comment cela va-t-il?

—Mais… tout va très bien! me dit-elle.

Le ton m’en disait plus que n’eussent fait de nombreuses paroles: elle me reprochait de ne lui avoir point embelli la situation, lors de son voyage dans le Saumurois, tandis que Prosper, en moins d’une heure, avait retourné les visages comme un gant et vaporisé dans la maison l’optimisme et l’espérance.

On me conduisit à M. Quinqueton, qui était assis dans un fauteuil, un peu hébété par les crises récentes, et comparable, si j’ose dire, après extraction de son secret, à une récente accouchée. Mais sa molle joue et sa paupière pudique, froissées par le coup brutal, étaient réanimées en dessous par un nouvel élixir.

J’avais dessein de l’entretenir des opérations effectuées, en partie par mes soins, dans le Saumurois; mais, en vérité, il semblait assez peu curieux de les connaître, en présumant le résultat mauvais, tandis que, décidément, la journée était à la détente et presque à la joie. Je me fis l’effet d’un trouble-fête et me demandai, un moment, pourquoi et comment j’étais là. Boudé par madame Pacaud, qui m’avait fait venir, porteur de faits précis qui jamais n’agréèrent à M. Quinqueton, et continuant à jouer vis-à-vis de Prosper le rôle ingrat de confident sceptique: quel parti meilleur me restait-il à adopter que celui de prendre le premier train?

J’avisai M. Quinqueton que, rassuré sur sa santé, je ne comptais faire à Vendôme qu’un court séjour. M. Quinqueton et Prosper eurent un même sourire, ce sourire de complicité heureuse des enfants qui cachent un petit cadeau sous la serviette de leurs parents, le jour de leur fête; et ils dodelinèrent de la tête: non, non! on ne s’en va pas comme cela.

M. Quinqueton m’attira à lui.

—Vous ne vous en irez pas avant que nous ne vous ayons fait faire la connaissance de quelqu’un.

Et Prosper eut un large rire.

—Ah! ah! fis-je, il y a du mystère!

—Il y a du mystère.

Je dus me frotter les mains, simulant la gaieté de celui à qui l’on en annonce une bien bonne.

—Mon cher monsieur, me dit le juge de paix, on prétend qu’il n’y a point de bonheur qui n’ait son revers; mais il est peut-être juste de soutenir aussi que nos misères reçoivent parfois une certaine compensation. Pour ma part, j’ai été secoué, ces derniers temps, comme on ne secoue pas un vieux prunier… eh! eh! la comparaison n’est pas mauvaise: il ne reste pas un seul fruit à l’arbre. Si ce n’était que moi, mon Dieu, à mon âge on n’a ni coquetterie ni grand appétit; mais mon dénuement n’est pas flatteur pour mon fils, qui, je puis vous le confier, caressait un joli projet de mariage.

Je m’inclinai.

—Misère de Dieu! continua M. Quinqueton, j’ai eu la bouche amère quand il m’a fallu avouer au père de la jeune fille que mes propriétés du Saumurois ne pèseraient pas sur mes dispositions testamentaires le poids d’un de mes cheveux blancs… Entre nous, on peut confesser sa faiblesse: j’aurais eu moins de dépit à voir vendre, devant ma porte, ma paillasse et mon bois de lit.

On reconnaissait bien là le M. Quinqueton «faraud» qui n’avait pas remis le pied dans le Saumurois du jour où il y eût été exposé à rencontrer un créancier.

—Notez, dit-il, qu’aucune parole n’avait encore été prononcée qui pût engager les deux familles: chacun a sa fierté… Oh! oh! c’est qu’il s’agit d’un contrat qui fera date dans l’étude du notaire! L’avenir glorieux de Prosper, voilà le coup de fouet que j’attendais pour oser la demande officielle. Eh bien! mon cher monsieur, vous ne croirez pas que c’est ma fausse position, précisément, qui nous a fait tomber la poire dans la main! Vous me direz que c’est donc qu’elle était mûre. Ah mais! c’est qu’elle aurait aussi bien pu blettir sur la branche.—«Sacrédié, mon cher Quinqueton», m’a dit le père de la jeune fille… Faut-il vous le nommer? Non. Je préfère vous laisser la surprise de la voir entrer ici, car nous l’attendons. C’est un homme carré en affaires et qui n’y va pas par quatre chemins. «Mon cher Quinqueton», m’a dit monsieur…—Ah! le bout de la langue me démange…—«voici cinq ans et trois mois, pas plus, pas moins, que je sais l’état de votre fortune et que vous vous endettez pour subvenir aux besoins de votre garnement de fils». Il le savait, monsieur!… «Je n’attendais que votre confidence», m’a dit monsieur… mettons monsieur X… «pour vous parler à cœur ouvert. Comment ai-je appris vos petites misères? Par ma police, donc! Et pourquoi est-ce que j’ai lancé ma police à vos trousses? Tiens! à cause de l’intérêt que je vous porte, sacrédié! et à cause d’un certain sentiment qui unit nos enfants.»—«Oh! oh! lui ai-je fait, c’est donc vrai, Potu, vous y pensez donc?…» Tant pis! le nom m’a échappé!—«Si j’y pense! et vous, vieux gredin?»—«Oh! moi… Mais mes vignobles?…»—«Je donne deux cent mille francs à ma fille, c’est-il assez pour deux personnes?»—«Bonté du ciel!»—«Ne me remerciez pas», me dit Potu, «ma fille n’est pas taillée pour épouser un marquis»… Attrape ça, Prosper! «D’ailleurs», dit-il, «je suis moi-même plus autoritaire qu’un sultan, et je veux me payer un gendre qui me tienne dans le creux de la main.»

—Pour cela, dit Prosper, il y aura lieu de prendre un peu exactement mes mesures!

—Qu’est-ce que vous dites de tout cela? me demanda M. Quinqueton.

Je ne disais rien de tout cela.

—Oh! oh! fit Prosper, si vous croyez, papa, que Francis va s’emballer!…

M. Quinqueton reprit:

—Que Potu vienne pour la première fois faire allusion à un mariage entre nos enfants le jour où je lui annonce mon infortune, ça, c’est le fait d’un gentilhomme. Mais que ceci se produise dans la semaine même où Prosper nous arrive de Paris avec une situation qui lui permet de demander, pour la première fois et le front haut, la main d’une héritière, voilà ce que j’appelle une rencontre providentielle.

Madame Pacaud ouvrit la porte précipitamment et nous lança:

—Voilà monsieur Potu!

Elle avait la figure épanouie, arrondie en galette; elle avait du nom de M. Potu plein la bouche.

M. Quinqueton et son fils firent tous les deux, de la main, ce geste qui semble élargir l’espace devant un personnage important. D’instinct, je les imitai. A nous trois, nous étions la foule qui s’écarte devant les pas d’un potentat.

La physionomie de M. Potu contrastait singulièrement avec celle que venait de m’évoquer le juge de paix; ou, du moins, si elle était d’un homme, à n’en pas douter, «carré en affaires», c’était un de ses angles tranchants qu’il poussait brutalement dans le bel espace élargi devant lui par nos bras accueillants, par le retrait de nos corps, par nos bouches en cœur.

—Bonjour, Potu!

—Bonjour, monsieur Potu!

—Bonjour.

A sa façon de dire «bonjour», on connaissait que cet homme avait des chiens, qu’il montait à cheval et qu’il aimait, le matin, faire le tour de ses communs, la cravache à la main, en se fouettant les mollets. Je jugeai décent de me retirer. On me présenta; il ne me reconnut pas.

—Charmé, monsieur, dit-il. Vous n’êtes pas de trop. Je regrette de ne pouvoir dire sur la place publique ce que j’ai à dire.

Il n’accepta point de siège. Il se promena pesamment dans la pièce. Il avait le menton rasé, le teint d’un fruit superbe qui garde, sous la peau, des rayons de soleil, les moustaches jaunies du fumeur, des favoris d’un blanc immaculé, un ventre bedonnant sur des jarrets d’acier.

Il se tourna soudain vers Prosper et dit:

—Mais vous êtes fou, mon garçon!

Les Quinqueton s’affaissèrent. Une demi-minute s’écoula. M. Potu dit:

—Sacrédié!

Puis on sentit qu’il allait parler; mais il préférait encore recourir à son juron, qu’il répéta avec des intonations énergiques signifiant sa colère et le regret qu’il avait de ce qui arrivait.

—Sacrédié de sacrédié de sacrédié!…

C’était le mot qui ouvrait l’écluse; le flot s’épancha.

M. Potu croisa les bras et s’adressa à Prosper:

—Alors, vous êtes sérieusement journaliste?

Prosper tomba des nues, se releva, eut une étincelle de révolte, voulut parler. On le coupa.

—Et vous étalez votre photographie sur les murs, comme un barnum, un cabotin, une chanteuse de beuglant?… Et vous croyez que ça nous amuse, et que ça nous honore, hein? et vous venez nous coller ça en face de ma grille, de façon que je ne puisse ni entrer ni sortir de chez moi sans me heurter à ces vingt faces patibulaires dont le tiers pour le moins a passé devant le jury sous l’inculpation d’attentat aux mœurs! Et vous allez nous servir tous les quinze jours une tartine comme celle que j’ai lue avant-hier dans un journal qu’un aboyeur m’a mis de force dans la main, où vous refaites le plan de l’Europe et celui de la société, où vous traitez de Dieu, du Pape, de l’Enfant, de la Femme, du Capital et du Salariat, avec l’assurance d’un pilier de taverne et l’ignorance de mon garçon d’écurie! Et vous êtes payé pour ça!

—Mais, monsieur!… fit Prosper.

—Vous voudriez bien me le faire croire!

—Je le prouverai.

—Taisez-vous! Vous vous perdez corps et biens. Est-ce que vous me prenez pour un jobard? Est-ce que vous vous imaginez que j’ai doublé la fortune de mon père en donnant dans les panneaux? Est-ce que vous croyez que je m’appelle Potu pour le plaisir de me laisser tirer en bouteille?… Est-ce que vous croyez que je m’intéresse à vous dans l’espoir de vous voir réussir dans le journalisme? Ah! la bonne farce! Oh, oh! si vous aviez su vous en rendre capable!… Vous ne pouvez pas réussir dans le journalisme, parce que là comme ailleurs, et quoi qu’on dise, une certaine compétence est nécessaire. Qu’avez-vous fait pour vous préparer à parler au public, à le diriger, à l’instruire? N’essayez pas de me donner le change: vous n’avez rien fait, rien. Mais, mon fiston, un maître d’école en sait plus que vous; et il ne fait la classe qu’à des marmots. Vous n’avez pas ouvert un livre; vous n’avez pas cherché à fréquenter les hommes de valeur; vous n’avez pas tenté un effort pour réfléchir… Taisez-vous! Je vous connais, peut-être! Vous êtes un âne bâté, un âne. Qu’est-ce que vous avez fait? Vous avez attendu qu’il se trouve quelque part une place vacante. Qu’est-ce que je dis? Vous l’avez achetée, cette place, à beaux deniers comptants, le fond du sac de votre malheureux père. Vous l’avez payée le prix d’une charge de greffier à la justice de paix! Voilà de quoi vous vous enorgueillissez! Voilà de quoi vous faites part aux trente-six mille communes de France! Sabre de bois! Autrefois on publiait le nom des hommes célèbres; aujourd’hui, on se rend célèbre en publiant son portrait. Sacrédié de sacrédié de sacrédié!

Le pauvre M. Quinqueton, sous les coups inopinés du tonnerre, tantôt tendait le dos ou bien était redressé par une dernière goutte de sève orgueilleuse. Ni lui ni son fils ne pouvaient parler dans les trop courts intervalles des éclats de la foudre. Prosper était écorché dans sa vanité, écartelé par l’envie de sauter à la gorge de M. Potu et par le désir, ancien comme une habitude, d’être un jour uni à mademoiselle Potu.

—Imbécile! reprit M. Potu, vous ne pouviez pas continuer à ronger vos feuilles de chou sans faire de bruit? Mais votre situation était excellente, mon garçon! On vous passait la littérature: d’abord personne ne sait ce que c’est; et ça vous donne du luisant près des dames! Enfin, ça n’est pas compromettant!…

—Mais, manger, monsieur! parvint à faire entendre Prosper.

—Vous ne mangiez donc pas? Ha! ha! mon pauvre Quinqueton! ce n’est pas moi qui le lui fais dire: il ne mangeait pas! Et c’est pour lui permettre pendant dix ans de ne pas manger que vous avez mis au clou vos propriétés du Saumurois! Aidez donc vos enfants! Mieux vaudrait, mon brave ami, leur couper les vivres à quinze ans. Voilà un dadais qui ne fichait rien, parce qu’il comptait sur son père; voilà un bonhomme qui se ruinait en escomptant l’avenir de son fils! Sacrédié de sacrédié!

—Potu! soupira le juge de paix, ratatiné dans son fauteuil, ne croyez pas…

—«Ne croyez pas!» Mais il y a beau temps que je sais tout ça!… Oh! oh! ce n’est pas à moi, Potu, que l’on fera prendre des vessies pour des lanternes! Puisque je vous dis que la situation était excellente!… Eh! pardieu! j’étais là. J’avais tout prévu. Ça me faisait plaisir, à moi, de voir se réaliser mes pronostics. Je vous regardais vous enfoncer en buvant de l’eau; je guettais le moment où vous toucheriez la vase. Alors, un coup de filet; hop! Ma fille était de connivence: à nous deux, nous opérions le sauvetage. Bonne action. J’ai de la fortune et j’aime à en user. Sacristi! que tout allait bien! Nous avions quasiment pris date. Pan! Qu’est-ce qui arrive? Ce cornichon-là qui, avant de sombrer, s’avise de nous jeter pour dix mille francs de poudre aux yeux! Ah! mais, c’est que je n’y vois plus goutte! Tirez-vous de là-dedans, mon bonhomme, comme vous pourrez. Je me jette bien à la nage pour pêcher un malandrin qui est en train de se noyer discrètement, proprement; mais je ne sors pas de chez moi pour voir un acrobate qui pique une tête de la hauteur du clocher au beau milieu de la rivière, au roulement du tambour, devant les populations assemblées!

—Je ne vous demande pas la charité, dit Prosper; ni mon père ni moi ne vous avons tendu la main.

—Morveux! je vous empoigne par la peau du dos comme un chien de cinq jours, aveugle, qu’on a flanqué dans le canal, et vous criez!…

—La plaisanterie n’est pas de mise. Vous prétendez m’exécuter au yeux de mon père, et chez nous; c’est une violation de domicile, un assassinat moral!

—A quinzaine la chronique, Tristan de Mélisande!…

—J’appartiens à la presse, au public! Je ne souffrirai pas!…

Voici la vanité qui remontait à l’épiderme de Prosper. Je jugeai que, pour plastronner devant moi, il était fort capable de compromettre son avenir et celui de son père. Soustrait aux regards de la galerie, un homme a plus le souci de sa conservation. Je me retirai dans la cuisine, où je trouvai madame Pacaud, qui m’accueillit d’une manière maussade:

—C’est de votre faute, aussi! me dit-elle.

—S’il vous plaît?

—Vous voyez tout en noir!… Je m’en suis bien aperçue, dans le Saumurois. Un coup que je vous ai vu entrer ici, je me suis dit: «Tout va se gâter.»

—Oserai-je rappeler à votre bonne mémoire, madame Pacaud, les raisons qui décidèrent mon voyage à Vendôme, et qui ne sont pas de pur agrément?

—Je n’ai pas la malhonnêteté de vous reprocher d’être venu à Vendôme; mais n’empêche qu’avant que vous ayez été vous installer là-bas tout ras les propriétés de monsieur, on a vécu ici tranquille comme Baptiste…

—Eh! grand Dieu! insinueriez-vous, madame Pacaud, que j’ai le mauvais œil?

—Il y en a qui l’ont sans qu’on s’en doute.

J’allai prendre l’air dans le petit jardin. Presque rien n’y était changé. Le cours d’eau qui avait porté nos bateaux sortait de sa voûte obscure en brisant contre le grillage des brindilles de paille. Le poirier avait disparu, mais le banc de bois était là. Je m’y assis et regardai l’eau. Quel miroir pour trente ans écoulés!

«Seringapatam!…» J’entends encore Prosper époumoné, piétinant, transpirant, et hurlant ce nom sonore, tandis que madame Pacaud vient lui éponger le front, tandis que son père, secrètement ébloui, descend le pas de son cabinet, et tandis que je suis à décharger prosaïquement mes bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton, et madame Pacaud ne croyaient-ils pas qu’effectivement Prosper revenait du bout du monde? Quant à Prosper lui-même, il n’en doutait pas. Serait-ce donc, par hasard, une force réelle que cette étrange faculté de produire indéfiniment l’illusion? Ah! cependant, M. Potu regimbait.

La porte du cabinet de M. Quinqueton fut ouverte et Prosper vint à moi. Je lui dis:

—Je prends une part bien amicale, crois-moi, au contretemps…

Prosper sourit, se contentant de hausser une épaule.

—Je t’avais dit à Paris, Prosper: «Le père Potu m’a l’air d’un bonhomme qui ne s’en laisse pas conter.»

—Qu’il ne s’en laisse pas conter, quand en effet on lui en conte, soit; mais lorsque la réalité sera là, il faudra bien qu’il la touche.

—Après ce qu’il t’a dit, tu espérerais?…

—Je n’espère pas: je suis certain. Quelle tête tu as, mon bon Francis!

J’allai prendre congé de M. Quinqueton. Quatre mots de son fils avaient suffi à panser les contusions reçues au cours de l’algarade Potu. M. Quinqueton dirigeait son regard vers le vaste ciel de l’espérance. Barbiche à part et cheveux blonds, il ressemblait étonnamment au portrait du poète inspiré, jadis enclos dans un placard aux confitures. Nous devisâmes un petit quart d’heure. Quant à lui parler de ses affaires du Saumurois, ce pourquoi j’étais venu, la seule pensée, triste et mesquine, m’en parut ridicule, tant elle était en désaccord avec la grandeur des projets que roulaient ici les cervelles.

Madame Pacaud, rassérénée aussi, me souhaita bon voyage en passant. Et d’un œil malin et satisfait:

—Vous voyez bien! dit-elle.

Prosper vint me reconduire à la gare. Au bas de mon compartiment, il me dit, d’un ton généreux:

—Et s’il vous prend la fantaisie, à ta femme ou à toi, d’avoir des places de théâtre, n’allez pas vous gêner, au moins!…

FIN