Nymphes dansant avec des satyres by René Boylesve

RENÉ BOYLESVE
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE

NYMPHES DANSANT AVEC DES SATYRES
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

DU MÊME AUTEUR

CONTES
LES BAINS DE BADE 1 vol.
LE BONHEUR A CINQ SOUS 1 —
LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC 1 —
LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS 1 —
ROMANS
LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS 1 vol.
SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1 —
LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 —
MADEMOISELLE CLOQUE 1 —
LA BECQUÉE 1 —
L’ENFANT A LA BALUSTRADE 1 —
LE BEL AVENIR 1 —
MON AMOUR 1 —
LE MEILLEUR AMI 1 —
LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE 1 —
MADELEINE JEUNE FEMME 1 —
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY

Il a été tiré de cet ouvrage
SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
et
CINQ CENTS EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN DU MARAIS
tous numérotés.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.

Copyright, 1920, by CALMANN-LÉVY.

AU LECTEUR
Les contes que je réunis ici ont été écrits vers 1894 et 1898 ; ce sont mes premiers essais dans le genre du récit, et à cause de cela j’avais négligé de les publier en librairie.

Le titre même du présent recueil est de ce temps-là ; il m’a plu toujours, non seulement parce qu’il évoque une harmonieuse image, mais parce que le balancement qu’il exprime entre la grâce de formes pures et le rictus souvent désolé ou amer de cette maligneté que je vois à la face du monde, me paraît caractériser une disposition d’esprit qui se retrouve dans tous mes livres.

R. B.

DIVUS ARETINUS
Pierre Arétin, surnommé divin, par le fait de sa gloire, occupait à Venise une maison sise au Grand Canal, proche du pont de Rialto et des marchés de la ville. Lui-même a pris soin de nous dire que ce lieu était «sans défaut» et que la vue y était la plus agréable du monde. Mille gondoles y passaient, soit aux heures des approvisionnements, soit à celles de la promenade. Le quartier de Rialto étant le centre des affaires, le vieux pont de bois était sans cesse parcouru par la foule pittoresque des commerçants, des agioteurs et des étrangers de toutes les nations dont les rapports étaient actifs avec la République. Joignez à cela que la famille dogale des Mocenigo avait son palais dans le voisinage, ce qui était l’occasion de fréquents mouvements d’équipages princiers ou d’ambassadeurs et de ce train spécial et d’une richesse incomparable dont s’accompagnait le célèbre vaisseau nommé le Bucentaure. Mais Arétin était plus puissant que le Doge ; toutes les personnes que l’étiquette menait chez celui-ci avaient à cœur de visiter l’illustre écrivain ; et il en recevait en outre beaucoup d’autres.

A l’heure délicieuse du soir qui précède la chute du soleil, messer Pierre Arétin, ayant retenu à souper quelques-uns de ses visiteurs, se tenait avec eux au balcon de cette maison fameuse. Il y avait là son bon ami le Titien, grand peintre, et le sculpteur Sansovino non moins célèbre ; Nicolo Franco, secrétaire d’Arétin, et plusieurs femmes de grande beauté, d’humeur alerte, et dont les propos avaient la grâce et l’agilité des oiseaux libres qu’on voit en abondance dans les jardins enchantés de l’île de Murano. Et certes, s’il était agréable de contempler du balcon le spectacle mouvant du Canal, il arrivait aussi que nombre de gondoliers et de barcarols se missent d’eux-mêmes à ralentir le balancement cadencé de leur rame, pour fournir aux promeneurs l’occasion d’admirer l’entourage magnifique d’Arétin, le fléau des princes. Les dames, déjà parées pour le souper, dépassaient par la splendeur de leur accoutrement les plus riches pièces d’orfèvrerie ; leurs cheveux étaient teints et séchés, et leurs épaules et leur gorge parfumées et fardées s’épanouissaient hors des brocarts et sous les perles, pareilles à ces fleurs cultivées dont on ne sait au juste si l’attrait vient de l’excessive beauté ou de l’artifice. Le maître attirait les regards par l’éclat de son teint, sa longue barbe, son pourpoint cramoisi où brillait une chaîne d’or bien ouvragée, dernier gage d’amitié de Sa Sainteté le Pape. Titien, qui adorait les couleurs, était vêtu d’étoffes de velours noir d’une demi-douzaine de tons différents. Sansovino, de qui la sobriété faisait l’objet d’amicales railleries, portait la longue robe de serge noire attachée au cou simplement par des pièces d’argent.

L’on avait devisé tout le jour, en faisant de la musique et buvant des vins. Arétin avait tenu sur vingt hauts seigneurs les propos les plus hardis en même temps que les plus lâches et les plus extravagants ; il avait fort scandalisé son auditoire et l’avait beaucoup diverti. Maintes fois le bon sculpteur avait été sur le point de se fâcher contre lui, et autant de fois il avait été désarmé par ses reparties inopinées et son exubérance aussi puérile que déconcertante. Titien, plus préoccupé de l’heureux effet de l’assemblage des choses que de la valeur isolée de chacune, et sensible extrêmement aux saillies ainsi qu’à la belle humeur, regardait son étrange ami d’un œil sans cesse indulgent. Outre cela, Arétin connaissait les arts et les jugeait avec grand discernement et sincère amour ; de sorte que l’illustre peintre ne croyait pas se tromper en admirant à l’aveugle cette force extraordinaire, cette prodigieuse vitalité qui, poussant Arétin à tous les extrêmes, vous laissaient augurer de son audace l’enfantement de quelque chose d’excellent tout aussi bien que d’exécrable.

Arétin penché au balcon, le coude appuyé sur un tapis levantin, laissait aller sa verve au hasard des barques fuyantes. Il distribuait des bonjours, des signes de main, des compliments à haute voix, des sourires ; et, posant parfois sur sa bouche sa main chargée de bagues, il lançait à son entourage un mot cinglant qui ruinait un homme ou brisait d’un coup l’honneur d’une patricienne. On s’exclamait, on protestait, on riait. Le rire emportait tout. Et ceux que ce divertissement trouvait rebelles, se laissaient attendrir par les beaux jeux de l’heure crépusculaire sur les paillettes des eaux, sur la poupe grasse des gondoles et sur les marbres qui sont frères de la lumière.

Ainsi s’achevait, dans du luxe, de la beauté, du plaisir, de la calomnie, des saluts, des baisers, des caquetages, de la musique et des promenades, une journée de Venise au temps de sa gloire.

*
* *

Tout à coup, une troupe de jeunes garçons venant de la Merceria, qui est la rue commerçante de Venise, déboucha sur le pont de Rialto, tenant à la main des libelles et criant à tue-tête :

— Écoutez! écoutez! voilà les nouvelles du jour : la guerre avec le Turc! Écoutez! écoutez!… la rupture avec Sa Majesté l’Empereur!… Écoutez! écoutez!… le mauvais état des galères de la République! l’Arsenal vendu secrètement!… etc., etc.

Bien que le fait ne fût pas sans précédent et que l’on eût vu dès les premières années du siècle de pauvres gens semer des pamphlets dans la ville, du haut du Rialto, cette irruption soudaine et la gravité des nouvelles énoncées, vraisemblables après tout, jetèrent en moins d’une minute un grand trouble parmi les embarcations élégantes qui sillonnaient le Grand Canal. Il y eut, un instant, une forte presse aux alentours du pont. On dépêchait les gondoliers acheter la feuille imprimée ; bientôt les vendeurs la laissèrent tomber en pluie sur les curieux ; ceux-ci leur jetaient en échange des sequins, des pièces d’argent et d’or, au hasard. Plusieurs personnes tombèrent à l’eau ; quelques-unes y périrent. On n’y fit guère attention ; la fièvre tenait tout le monde, et les Vénitiens se dispersèrent en commentant les nouvelles, laissant, en l’espace d’un quart d’heure, le Grand Canal désert.

Cependant, on avait pris part à l’inquiétude générale sur le balcon de Pierre Arétin. Le bon Sansovino et Titien, natures peu compliquées et cœurs excellents, s’étaient montrés vivement émus ; deux femmes avaient été prises de faiblesse, et le secrétaire Franco s’occupait activement à les alléger de leur corsage. Un domestique nombreux avait envahi les appartements ; et l’Arétin, imperturbable, avait montré à ses amis deux nègres de sa maison profitant du tumulte pour se sauver à la nage, chacun la ceinture garnie des meilleures pièces de sa vaisselle d’or.

— Vous les ferez pendre? dit le Titien.

— Mais non! fit Arétin, je tirerai de Sa Majesté l’Empereur un service de table nouveau…

En entendant prononcer le nom de l’Empereur, on s’approcha de l’Arétin.

— Vous parlez de l’Empereur avec facilité, hasarda Sansovino ; mais s’il y a du vrai sur les papiers que l’on vient de distribuer et qui ont troublé toute la ville, Sa Majesté n’est pas sur le point de combler de présents les Vénitiens, fût-ce en la personne de leur plus illustre citoyen!…

— Messer Jacopo, dit Arétin, votre cervelle est, à cette heure, de terre glaise, et vous pénétrez la chose publique avec l’aisance qu’aurait un aveugle à découvrir cette turquoise au fond du Grand Canal. (Et ce disant, il laissait tomber une de ses bagues dans l’eau, ce qui combla d’admiration son entourage.) Or je gage, moi, Pierre Arétin, qu’avant le mois écoulé, sans prendre la peine d’écrire un sonnet, et sur le seul bruit du désir que je viens d’exprimer de recouvrer ma vaisselle d’or, je tiendrai de l’auguste libéralité de Charles cinquième un service plus beau que celui que l’on me vient de dérober, et une pierre plus grosse que celle dont les plongeurs que vous voyez d’ici vont se tirer une fortune.

— Ho! ho! s’écria-t-on autour de lui, car, bien que l’on connût son imprudence coutumière, il semblait, cette fois-ci, dépasser la mesure. On l’écoutait avec anxiété ; il venait de prendre ce sourire singulier qui le faisait, disait-on, ressembler à un loup.

— Car sachez, poursuivit-il, que Sa Majesté apprenant les bruits fâcheux qui courent à Venise au sujet des relations de l’empire avec la République — et qui sont de nature à troubler l’économie des États chrétiens! — Sa Majesté, dis-je, s’adressera, pour les étouffer, au seul homme de qui le souffle en ait le pouvoir…

— Parce qu’il est le seul… hasarda Sansovino, soupçonneux à bon droit, et déjà tout blanc d’indignation.

— Achevez donc! fit Arétin, gouailleur.

— … qui les ait répandus! prononça à demi-voix le pauvre sculpteur, en se détournant déjà pour prendre la porte.

— Vous l’avez dit! s’écria l’Arétin. Et il ébranla tout le palais de son large rire.

Il riait seul dans tout Venise. Durant plusieurs secondes, le retentissement de son plaisir emplit le Canal assombri, et fit vibrer les vitres des maisons où les citoyens se rongeaient d’inquiétude pour la farce sinistre de ce colossal bouffon.

*
* *

Tandis que ce rire gagnait toute la maison de l’Arétin, et que Sansovino lui-même passait à son compère cette dernière folie — car on devient indulgent quand on est délivré d’un souci, — quelqu’un fit observer, dans la pénombre qui tombait sur le Canal abandonné, une gondole riche, dont les tapis frôlaient la surface de l’eau et qui s’avançait avec la lenteur ordinaire aux promenades amoureuses. Les personnes qui s’y trouvaient étaient assurément fort étrangères aux préoccupations actuelles de la ville ; et il fallait, d’autre part, que leur attention fût fortement tenue par ailleurs pour ne s’inquiéter pas davantage de l’aspect insolite du Canal, ni de l’isolement complet de leur embarcation au milieu du pesant silence que brisaient seuls les éclats du balcon d’Arétin.

On s’attendait à ce que la belle humeur du maître le poussât à invectiver contre les promeneurs au passage. Justement, Arétin se penchait, et son œil s’efforçait de distinguer leurs silhouettes ou leurs traits, dans la clarté mourante.

La gondole approchait, paisible et muette comme une écorce de bois qui suit le fil de l’eau.

— Je ne vois qu’une femme, dit quelqu’un.

— Moi, qu’un homme.

— Imbéciles! fit Arétin, vous ne voyez pas que ce sont des amants?… Des flambeaux! que l’on apporte des flambeaux!…

Le balcon s’illumina. La gondole aussitôt esquissa un mouvement de retrait, comme ferait un animal vivant sensible à la lumière ; mais elle ne se retira pas assez vite pour que l’on n’eût le temps d’apercevoir les visages.

— Par la Madone! dit Arétin, voici une enfant plus belle que la très sainte mère de Dieu!

On crut qu’il n’avait parlé que pour blasphémer. Franco, qui avait remis les dames en état, se prit à rire, et il commençait d’adresser des lazzi au couple amoureux, pensant flatter le maître. Mais celui-ci le souffleta et le traita de porc immonde. Personne ne dit plus mot.

— Qui connaît cette jeune femme? dit Arétin.

Aucun de ceux qui étaient là ne l’avait vue, jamais.

— Elle n’est pas de Venise, dit Titien ; elle a la chair menue et transparente que l’on voit aux Vierges des bons maîtres de Cologne et la grâce pieuse des filles de Sienne illustrées par le doux Sano di Pietro, homme tout en Dieu, ainsi qu’on l’appelle.

— Elle est d’ivoire, dit Sansovino. J’ai vu, à Rome, dans la maison de l’illustre Agostino Chigi, des statuettes finement taillées qui étaient les petites sœurs de cette enfant. Leur taille est ployée à demi, et elles sont si frêles que l’on voudrait leur enlever le bambin qui semble leur peser au bras…

— Et l’homme? l’homme? qui le connaît? dit Arétin avec impatience.

On ne le connaissait pas davantage. La gondole s’éloignait ; Arétin trépignait. Il appela des domestiques. Il choisit le plus vigoureux, nommé Tommaso ; détacha le poignard qu’il portait à la ceinture et le lui remit.

— Quitte les couleurs de l’Arétin, dit-il, va tout nu au besoin, et cours par les petites rues jusqu’à ce que tu croies avoir dépassé de cent brasses la gondole qui s’en va là du train que tu vois. A cette distance, tu regagnes le Canal, tu détaches la première barque et tu viens à la rencontre de la gondole. Cache ton arme, mais tiens-la à portée de la main. Tu t’avances et demandes d’abord avec politesse à connaître le nom de la dame. Si on te le donne, tu t’éloignes en saluant, et l’affaire est sans importance. Si le seigneur bondit à ton approche, tu prends le nom, coûte que coûte. Va-t’en!

— Compère, dit Titien, songez que ce sont deux jeunes amants, deux fiancés, deux époux peut-être : ils sont heureux et pleins de beauté!…

A l’abri de l’autorité du grand peintre, tout le monde se pressa autour de cet homme aux caprices terribles, et les regards de tous l’imploraient.

— Mesdames, dit Arétin, galamment, et vous, messieurs, à table! Nous avons ce soir des foies de coq de bruyère que notre compère Titien nous a fait venir de sa maison de campagne de Cadore ; il convient de les fêter tant pour leur excellence que pour la qualité du donateur, artiste divin… Pour ma part, j’ai grand appétit.

*
* *

La chaleur du repas détourna les esprits de se préoccuper excessivement de la scène qui se devait jouer dans le même temps sur le Grand Canal, à la faveur de la nuit. Le maître prit place entre madame Angela Zaffetta, fort excellente courtisane dont les épaules et la gorge étaient aussi arrondies que l’humeur, et la célèbre chanteuse Franceschina, à qui il arrivait de se dépiter, parce que l’on saisissait mal le sens de ses paroles, absorbé que l’on était par la musique enchanteresse de sa voix. Il y avait encore là plusieurs autres personnes remarquables, soit par leur beauté, soit par la vivacité ou l’aisance de leurs passions.

L’on s’exclama, dès que l’on fut assis, sur la magnificence de la verrerie qui décorait la table. C’était une surprise qu’Arétin ménageait à ses convives et c’était en même temps une révolution dans les arts, qu’il accomplissait de la manière la plus élégante. La fabrique de Murano commençait de s’étioler dans la répétition des mêmes modèles, quand Arétin, recevant en hommage une reproduction des arabesques et autres ornements que Jean d’Udine avait exécutés pour la décoration du Vatican, conçut l’idée d’appliquer ces charmants dessins à l’embellissement des verres de Murano. On venait de lui adresser les plus satisfaisantes épreuves de cette tentative, et il exposait ces merveilles que son initiative allait répandre par le monde, en créant pour son pays une nouvelle source de richesse.

Titien, que la vue d’un bel objet émouvait jusqu’aux larmes, perdait le boire et le manger à retourner les délicats chefs-d’œuvre dans sa main sûre et puissante. Il en faisait jouer les teintes diverses à la lumière ; et les mille caprices des entrelacs, les mascarons, et les têtes de satyres enlaçaient, lutinaient et étourdissaient son esprit dans les détours de leur voluptueux labyrinthe. Sansovino, plus réservé, contemplait et jugeait en silence. Il avait la repartie brusque et même violente, ainsi que les personnes d’une grande probité. La Zaffetta, qui était à sa droite et qui était plus accoutumée de voir l’éclat de la passion des hommes que la sagesse qui leur permet de la faire servir à la bonté de leurs actes, craignit que certains mouvements d’humeur de l’après-midi ne poussassent le sculpteur à apprécier défavorablement l’idée d’Arétin. Elle se pencha sur son bras et, le pressant de toute sa chair fleurie, elle lui montra du doigt le fils de Vénus, que l’on voyait tirant son arme redoutable, dans la transparence du verre, et lui dit :

— Prenez garde, messer Sansovino, car ce petit coquin est si bien fait que l’on croit qu’il nous va transpercer l’un ou l’autre…

Et elle s’approcha si près que le bonhomme ne pouvait faire autrement que de lui baiser l’épaule, et sa lèvre était déjà toute frémissante.

— Eh bien! non! dit-il, se levant tout à coup, si je m’accorde ce soir le ragoût d’un baiser, ce ne sera pas à la Zaffetta, qui est belle sans discontinuité, que j’en ferai la faveur, mais à mon compère Arétin, qui a moins de constance dans la vertu, mais s’y hausse parfois jusqu’au sublime, comme on le voit à cet ouvrage, qui crée une seconde fois Murano. Et je souhaite que ces beaux verres soient nommés Arétins!

Et le grand artiste, quittant sa place, alla embrasser Arétin, aux applaudissements de la compagnie qui, tour à tour, ou confusément, imita son exemple.

Titien dit :

— Arétin, je ferai, à cause du plaisir que j’ai eu, la copie de la figure de Notre-Seigneur, frappé par des soldats, avec le buste de Tibère dans le fond, au-dessus de la porte du prétoire, et qui est destinée à Sa Majesté l’Empereur, et je te la donnerai.

C’était un cadeau royal qui fut fait effectivement le jour de Noël de la même année.

*
* *

Franco versait des torrents d’inventions libertines dans le sein de la courtisane Pocofila. Le rire frais de cette jeune femme, plus renommée par la pureté de ses formes que par ses qualités spirituelles, répandait sur la table heureuse l’illusion d’un jaillissement d’eau claire ; ses cris charmants allaient éveiller l’écho dans la gorge des Arétines ; une éclatante gaieté animait l’assistance, et chacun réclamait du maître le récit de quelques-unes de ces «conversations» fameuses, dont l’impertinence surpassait ce qui s’était écrit jusqu’alors pour le divertissement des dames.

L’Arétin, seul, sous les dehors d’une joie bruyante, gardait l’apparence d’un souci, et il lui arrivait de tourner la tête vivement lorsque la porte s’ouvrait. Mais, à la vérité, tout le monde en ayant déjà oublié la cause, on n’y prenait point garde.

— Par la Madone, dit-il, j’abandonnerai aujourd’hui la royauté de la priapée à mon excellent Franco, qui s’y exerça tantôt avec adresse dans le giron de mes plus belles amies, tandis que j’y fus, quant à moi, assez mal préparé en ouvrant la journée par la mise en langue vulgaire d’un des Psaumes de la pénitence…

Et, tandis que l’on riait à ces mots, il prit texte de l’un des versets sacrés pour échafauder une si scandaleuse nouvelle, que plusieurs des convives qui n’étaient point sujets à se montrer pudibonds en rougirent et s’en répétèrent mentalement les termes les plus frappants pour en éprouver l’effet sur les personnes de leur connaissance.

Un tumulte se fit, à ce moment, du côté des portes, et l’Arétin ne put dissimuler une émotion soudaine en reconnaissant son domestique Tommaso, qui revenait de l’expédition du Grand Canal en assez piteux appareil et soutenu par chaque bras, comme s’il allait défaillir.

Arétin se leva précipitamment :

— Tommaso, dit-il, as-tu accompli ta mission?

Tommaso fit signe que oui.

— Eh bien! je t’écoute, fit le maître avec impatience ; parleras-tu?

— Seigneur… balbutia Tommaso, et il chancela.

— Parle! par tous les diables! as-tu le nom?

Tommaso fit un violent effort, et il dit :

— Je l’ai, seigneur!

Arétin commanda qu’on avançât un siège au malheureux. On lui fit prendre un peu de vin épicé ; il revint à lui. Les femmes s’étaient levées et l’entouraient, voulaient savoir s’il était blessé ; mais Arétin, penché sur lui, les yeux fixés sur les mouvements de ses lèvres, n’était attentif qu’à ce nom de femme qui allait être prononcé, et grâce à quoi il poursuivrait jusqu’au bout du monde la créature de séduction qui lui était apparue ce soir, dût-il remuer tous les États de l’Europe.

Tommaso recouvra assez de force pour parler :

— J’ai exécuté, dit-il, les ordres de Votre Seigneurie ; je suis venu en barque à l’encontre de la gondole, et j’ai adressé à la jeune femme, puis au jeune homme, une bonne révérence. Mais, avant que j’eusse parlé, celui-ci, qui a le sang vif, seigneur, a mis la main à sa dague… Je tenais ferme le stylet de Votre Seigneurie, et, sans faire un geste, je demandais seulement à connaître le nom et je me penchais fortement vers la jeune femme, qui avait fort peur. Je pensais qu’elle me le donnerait pour couper court à cette scène. Une partie de ma prévision se réalisa, car cette dame, s’apercevant de l’attitude menaçante de son compagnon, me jeta son nom ; mais, au même moment, je reçus par derrière, entre les deux épaules, une mauvaise piqûre…

— Cet homme est blessé! s’écrièrent à la fois la Zaffetta, la Franceschina et la Pocofila, et elles tendaient les mains pour défaire son vêtement.

— Et ce nom! ce nom! hurlait l’Arétin, sur la bouche de Tommaso.

— Elle se nomme Périna Riccia, seigneur, c’est une colombe du bon Dieu, une enfant qui tiendrait dans la main de Votre Seigneurie…

Arétin prononça tout bas et savoura par avance les syllabes de ce nom : Périna Riccia ; il les baisait des lèvres à mesure que leur aimable consonance tintait.

— Où est-elle à cette heure? demanda-t-il impérieusement au messager qui faiblissait.

— Que Votre Seigneurie daigne me prendre en pitié, dit Tommaso ; je n’ai pas pu sentir cette piqûre sans faire aussitôt un mouvement violent du côté de ce jeune seigneur, et comme ma main était fortement garnie de la lame de Votre Seigneurie, celui-ci l’éprouva, un peu trop avant, sans doute, car il en chavira dans le Canal, je ne l’ai plus revu…

— Malheureux! dit quelqu’un, le gondolier te dénoncera!

— Le gondolier, dit Tommaso, est Piero Becchino, de Chioggia, c’est mon ami ; il sera celui de sa Seigneurie si elle le veut bien payer…

— Et Périna? interrompit Arétin.

— Elle est ici, seigneur ; nous l’avons ramenée évanouie, dans la gondole ; elle est blanche comme la lune et elle ressemble à Notre-Dame la Vierge…

Toute la compagnie se précipita d’un bond vers le vestibule d’où l’on accédait aux marches de marbre que la gondole frôlait. Dans le tumulte on heurta l’épaule de Tommaso qui poussa un léger cri et mourut. Sansovino qui n’avait point de curiosité et Franco qui n’avait pas de goût pour les femmes maladives et pâles, étant demeurés en arrière, s’aperçurent seuls de cet accident. Le bon sculpteur allait s’écrier :

— Taisez-vous donc! fit le secrétaire d’Arétin, qui connaissait la pensée du maître, la perte de cet homme-ci accommode les choses à merveille, car, lui disparu, rien ne s’oppose à ce que la demoiselle Périna Riccia, revenue de son sommeil, ne se croie recueillie dans une maison hospitalière, à la suite d’une mauvaise aventure…

Et les deux hommes transportèrent le corps de Tommaso dans un cabinet donnant sur un canal obscur.

*
* *

Périna Riccia s’éveilla dans une alcôve à cariatides dorées, et à tentures de soie rayées de lames d’or, qu’éclairaient de la manière la plus agréable plusieurs petites lanternes à colonnes torses, suspendues au plafond, et où des miroirs étaient si habilement ménagés, que l’effet produit sur les panneaux de la chambre en était comparable à celui de peintures en clair-obscur. La lumière tremblotante tirait de l’ombre, à intervalles à peu près réguliers, de riches consoles garnies de hautes pièces de céramique, ou de vases d’or et d’argent ; des vitrines remplies de beaux débris antiques ou de livres en cuir guilloché ; aux murs apparaissaient de belles glaces de Venise, des médailles, des tableaux et des instruments de musique.

La nuit était avancée ; les convives partis, les domestiques retirés ; la maison d’Arétin était dans le complet silence. Le maître seul avait tenu à veiller la jeune femme que les médecins appelés en hâte avaient déclarée hors de danger, du moins quant au présent, car elle était d’une délicatesse excessive, et sa poitrine était faible.

Arétin, agenouillé sur un prie-Dieu, penchait la tête sur la belle endormie, et son attention était telle, au-dessus de ce frêle visage, que l’on eût dit qu’il ne vivait lui-même que du souffle presque insaisissable qu’émettaient les gracieuses narines transparentes et pareilles à de fines verreries couleur de lait. Il voulait voir la lente résurrection de la créature charmante de qui l’existence passée venait d’être par lui rompue et qui allait, entre ses bras, renaître à une vie nouvelle. La figure s’animait peu à peu, de légers mouvements nerveux étaient visibles aux alentours des paupières et la tempe prenait cet aspect indéfinissable que donne la vie à cette partie du visage.

Elle remua doucement, et le premier mot qu’elle prononça fut :

— Polo!…

Ce nom résonna dans le silence. Elle n’avait pas encore ouvert les yeux, et la réminiscence se formait à l’instant du réveil. Tout à coup elle éclata en sanglots et poussa des cris déchirants. Arétin s’apprêtait à jouer le rôle d’une mère, et ouvrait ses bras pour entourer cette tête endolorie. Elle l’aperçut et s’effraya de sa figure barbue.

— Où suis-je? dit-elle, sainte Madone, ayez pitié de moi!

— La Madone, dit Arétin, a pris soin de vous et vous a envoyée reposer dans une maison amie où seigneurs et valets sont aux pieds de votre grâce, ma très belle…

— Ha! ha! ha! s’écria-t-elle, je suis perdue! Et n’est-ce pas vous qui avez tué Polo, mon amant?

— Je ne sais, mon enfant, qui vous entendez dire par ce joli nom de Polo, et mes gens vous ont trouvée ce soir, solitaire et évanouie dans une barque… Je vous ai mise ici dans l’intention que vous soyez mieux à l’aise qu’au fil de l’eau…

— Ha! ha! ils me l’ont tué, je le vois bien, et il m’est égal d’être ici ou bien ailleurs, sans mon Polo bien-aimé!…

Elle eut une crise de larmes nouvelle, et se roula sur elle-même, désespérément, en mordant la courte-pointe.

L’Arétin s’efforçait de la contenir et d’empêcher qu’elle se brisât le crâne, et sentant son front à portée de ses lèvres, il y mit un baiser. Mais elle eut alors un si vif mouvement de répugnance que lui-même se recula instinctivement ; et il contemplait à distance la douleur de cette jeune femme éperdue qui devait être la plus affolante des amoureuses et qui était la première créature qui se refusât à ses caresses.

*
* *

Périna ne se rétablissait point. On endormait sa douleur par de la musique et des chants. Sa chambre était devenue un lieu de réunion de toute la maison d’Arétin, et les maîtresses du poète lui faisaient bon visage, étant accoutumées à n’avoir point de jalousie, et ayant conçu une grande pitié pour son sort malheureux. A la vérité, Périna répandait un charme infini par sa grâce et sa douceur.

Il y avait dans un angle de la pièce un orgue dont le buffet était peint agréablement et représentait de belles rondes d’enfants en grisaille, ainsi que la chasse des nymphes, avec des lévriers et des sangliers, exécutés minutieusement et en couleurs vives. La musicienne Franceschina n’en quittait presque point le clavier, et, y laissant errer ses doigts avec nonchalance, elle s’accompagnait de sa voix admirable. Arétin, qui touchait passablement l’archiluth, en jouait aussi parfois, tourné dévotement vers le cher objet de ses vœux ; et il arriva que Périna le remercia pour le plaisir qu’il lui avait donné. Arétin pensait alors que toutes les débauches du monde étaient d’un goût bien médiocre au prix de ce simple «merci» tombé d’une lèvre aimée. Mais s’étant alors hasardé à lui adresser un madrigal dont le sens était la demande d’une promesse pour l’avenir, Périna, calme et grave comme une vierge d’ivoire, répondit simplement :

— Jamais!

Les jeux aimables interrompaient la musique, et l’on était en train de se livrer à l’un des plus divertissants, nommé le «jeu du bain», lorsqu’on vint annoncer la visite d’un envoyé extraordinaire de Sa Majesté l’Empereur.

Arétin fit répondre que, pour le moment, la gracieuse Périna, qui était la dame préférée de son cœur, prenait plaisir au jeu du bain, et qu’il était loisible à Son Excellence, soit d’attendre, soit de prendre part aux agréments de la compagnie.

C’était d’une impertinence telle qu’aucun prince d’Europe n’eût osé se la permettre. Plusieurs des personnes présentes en tremblèrent et en firent tout haut la remarque. Arétin montra du doigt Périna :

— Voyez, dit-il, elle sourit à cause des saillies inopinées qui naissent de notre amusement présent, et je prends le ciel à témoin que je ferais recevoir Notre Seigneur le Pape par mon valet, plutôt que d’interrompre le joli pli de sa bouche.

L’ambassadeur voulut prendre la chose du côté plaisant, qui, sans doute, convenait le mieux aux intérêts de Sa Majesté. Il entra, sans plus de façons, suivi de plusieurs nobles vénitiens, espagnols et allemands, et s’informa incontinent de la règle du jeu.

— Que Votre Excellence, dit Arétin, se veuille supposer affligée de quelque incommodité ou maladie, ainsi que le font ici toutes les personnes mâles de notre assemblée. Chacune de ces dames, par contre, possède, entre autres vertus, celle d’une source curative ; et selon la nature de notre mal, nous sommes envoyés vers l’une d’elles qui nous inflige un traitement à sa guise. La peine est de l’observer avec autant de scrupule qu’un serment, et traître est qui s’y dérobe!…

— Qu’à cela ne tienne! dit l’ambassadeur, qui était un Augsbourgeois bedonnant et dépourvu de malice. J’ai, par ma foi! dit-il, une pesanteur dont j’aimerais trouver l’occasion de me défaire moyennant une saison aux eaux de ces dames. Le mal vient, dit-il, en souriant, de la gracieuseté de Sa Majesté l’Empereur qui me chargea pour l’illustre Arétin de quelques présents un peu lourds…

L’assemblée désigna d’un commun accord la douce Périna à qui, pour l’heure, appartenait la fontaine qui délivre des oppressions, suffocations, nausées ou péchés graves.

L’ambassadeur, sans dissimuler sa satisfaction du hasard qui l’approchait de la favorite, se dirigea vers le lit où Périna reposait, et, ayant mis un genou en terre, en baisant la petite main diaphane qu’on lui tendit, il écouta avec le plus grand sérieux du monde le traitement que lui infligeait la nouvelle nymphe des eaux.

— Votre Seigneurie, dit Périna, se rendra dans sa gondole et souffrant encore du poids des cadeaux de Sa Majesté, jusqu’à l’endroit où, le Canal commençant d’obliquer vers la gauche, on aperçoit la pointe de Saint-George Majeur, et à cinq brasses de la rive. Arrivée là, Votre Seigneurie jettera dans le Canal les présents de Sa Majesté, un à un et jusqu’au dernier. Cela fait, Elle aura soin d’appeler d’habiles plongeurs qui devront me rapporter à moi-même et directement tous les objets retrouvés, jusqu’au plus petit, et outre cela tous les objets qui se pourraient trouver au même endroit et à environ cinquante coudées alentour, dans le lit du Canal. Je n’ai point d’autre chose à ordonner à Votre Seigneurie.

Cette fantaisie extravagante eut le plus vif succès ; tout le monde en applaudit la folie féminine et l’ineffable absurdité. A peine quelques personnes, qui se souvenaient du drame exécuté au Grand Canal quelques jours auparavant et dans l’endroit que fixait Périna, eurent-elles le sombre pressentiment que la fin pût tourner au tragique. Mais parmi ceux qui se souvenaient était Arétin qui pâlit d’une manière sensible. Il se mit aussitôt à rire ouvertement et très haut, dans l’espoir de tourner en dérision le caprice de la jeune femme. Cependant, tel était le respect en quoi l’on tenait, au jeu du bain, l’ordonnance des dames, qu’il ne vint à personne l’idée de se soustraire à l’obligation imposée par Périna Riccia.

L’on nomma des juges d’honneur pour assister l’ambassadeur dans sa mission, et le divertissement continua, ainsi que la musique, en attendant le retour de cette étrange expédition.

*
* *

Ce fut une procession tout le long du jour, entre l’endroit du Grand Canal que Périna avait fixé, et la maison d’Arétin. Chaque plongeur, accompagné d’un ou de plusieurs juges d’honneur, apportait à mesure les objets retrouvés. On tenait ouverte la fenêtre de l’appartement qui donnait sur le Canal, et l’homme, nu et essoufflé encore de sa course sous-marine, hissait au balcon les épaves ruisselantes du présent impérial.

Il n’y avait pas grand dommage pour les chaînes d’or ou les belles plaques émaillées dont on prit aussitôt le plus grand soin et que l’on remit en leur état brillant. Mais ce fut une grande pitié de voir tirer de l’eau fangeuse et mal odorante une belle robe de brocart d’or brodée de cramoisi à manches fourrées de petit-gris, et une autre à fond d’or et violet, à longues manches tombant jusqu’à terre, fourrée d’hermine chamarrée. Ces admirables vêtements avaient l’aspect de loques que l’on voit pendre aux petites fenêtres du Ghetto, et bonnes à couvrir l’échine de mécréants. Tout ce qui était découvert et ne faisait point partie des dons de Sa Majesté était mis à part et se composait à la vérité des objets les plus variés et les plus disparates. Un fou rire accueillit l’exhibition de vieilles chaussures à demi pourries dans le lit vaseux, et d’un corset fortement garni de petites bandes d’acier qu’une dame incommodée avait dû jeter durant sa promenade en gondole. Arétin fit un mouvement assez vif lorsque parut un poignard portant son nom en toutes lettres sur le travers des quillons : Divus Aretinus, flagellum principum.

— Qu’est-ce donc? lui demanda-t-on.

— C’est, dit-il aussitôt, une arme qui me fut dérobée récemment.

Périna demanda qu’elle lui fût remise. Arétin lui-même la lui déposa entre les mains, sans vouloir toutefois recevoir son regard. Et la jeune femme considéra la lame avec une attention particulière. Elle alla même jusqu’à déclarer qu’elle ne s’en séparerait plus. Plusieurs pensèrent qu’elle avait perdu la raison.

Arétin voulut profiter de ce qu’elle s’exaltait et de ce que des couleurs lui revenaient au visage, pour la lutiner et s’approcher de ses lèvres, car sa passion augmentait, et tous en étaient témoins. Elle lui signifia froidement de se retirer. Comme il n’en faisait pas la mine, elle lui dit, avec tranquillité, qu’étant armée de la dague, elle le saurait bien tenir aisément à l’écart. Il voulut rire du plaisant propos. Mais elle le piqua si adroitement qu’il se releva d’un bond en portant la main à la poitrine où une gouttelette de sang perlait. Périna sourit. Personne n’osa s’indigner de l’audace de la jeune femme, car il était visible à tous que désormais Arétin l’adorait.

Sur ces entrefaites, il se produisit une rumeur sous la fenêtre, et l’on distinguait d’assez vives altercations entre les gens d’une gondole et les personnes de la compagnie qui se tenaient sur le balcon pour annoncer les premiers la nature des objets repêchés sous les eaux.

— C’est impossible, disait-on du balcon, vous ne le ferez pas!

— Cependant, les règles sont formelles, faisaient les juges d’honneur, et nous accomplirons notre tâche jusqu’à l’extrémité.

— Mais ceci n’est point un objet…

— Ceci a été trouvé à moins de vingt brasses de l’endroit indiqué ; nous l’apporterons donc comme le reste.

— Non! non! vous ne le ferez pas!

Arétin s’approcha de la fenêtre.

— Qu’est-ce donc? dit-il.

On lui dit à l’oreille ce que c’était. Une crise violente se passa dans le temps d’un éclair au dedans de lui-même. Il s’appuya contre un bahut, ferma les yeux, puis le sang prompt reparut ; il se composa le visage, et ce fut d’un ton serein qu’il répondit à Périna, demandant impérieusement de son lit la cause de ce tumulte :

— Ma belle amie, c’est le corps d’un homme qu’ils ont trouvé dans le lit du Canal fertile en surprises : entre-t-il en vos desseins qu’il soit étalé ici parmi nos chaînes et nos parures?

Périna jeta un grand cri et retomba sur ses oreillers. On la crut évanouie, mais elle se releva presque aussitôt, et, quasiment nue, elle fut debout dans la chambre et elle se précipitait vers le balcon pour voir plus tôt la funèbre épave.

— Qu’on l’apporte donc! dit Arétin.

On avait recouvert la tête du cadavre ; le reste du corps était vêtu de la manière la plus élégante. C’était le corps d’un homme jeune et bien fait.

Périna n’eut pas plus tôt aperçu ce qui demeurait de la couleur du pourpoint et une des mains exsangues qui ballotta quand on hissa la chose pesante sur le balcon, qu’elle tomba sur les genoux en invoquant la Vierge Marie et criant à tous que l’on avait assassiné Polo, son amant bien-aimé. Ce fut une scène à la fois discourtoise et touchante, car, à la vérité, cette funèbre parade se trouvait être l’épisode d’un très aimable jeu, et toutes les personnes qui étaient là, pour leur divertissement, tournaient inopinément à la douleur la plus vive, en présence d’un si grand désespoir.

Dans le même temps, l’ambassadeur fut de retour, avec tout son appareil et sa suite, ayant achevé sa mission. Il se montra fort déconfit des résultats inattendus de son zèle et osa s’informer, tant il avait de crédulité dans les subtilités italiennes, si ce qu’il voyait là n’était pas la continuation de quelque jeu qu’il ignorait. On lui dit qu’il se passait au contraire quelque chose d’une excessive gravité, et que nul ne saurait dire si tout cela tournerait à bonne fin.

Périna embrassait le corps inanimé et se roulait éperdument sur ces restes misérables, sans souci de leur malpropreté ni du peu de décence de son vêtement, qui, étant déjà fort réduit, se déchirait et s’ouvrait dans l’ardeur de ses emportements. Elle eut tôt fait de lacérer, par le moyen de ses ongles et de ses dents, le velours du pourpoint et la fine chemise à l’endroit où la dague avait laissé sa petite morsure. Elle ne se troubla point à la vue de la plaie mince, béante et demeurée fraîche au contact de l’eau. Sans doute elle était experte et accoutumée, comme les femmes de son temps, aux blessures de ce genre. L’idée lui vint d’aller prendre le poignard d’Arétin trouvé dans le Canal, non loin de ce corps chéri, et en ayant approché la petite lame courte et acérée, elle jugea finement, promptement, d’un œil expert et sûr.

Elle se redressa tout à coup, brandissant le poignard qui avait touché le cœur de son amant. Et elle lut une seconde fois l’inscription en relief sur la garde dorée : Divus Aretinus, flagellum principum.

— Le divin Arétin, fléau des princes! s’écria-t-elle en s’adressant à l’assistance nombreuse. Le ton de sa voix était gouailleur et ironique. Elle aperçut tous ces gens muets ; elle vit l’ambassadeur de Sa Majesté Impériale qui était timide et tremblant au milieu de l’étalage de ses présents souillés pour le seul caprice d’une femme aimée de l’Arétin. Elle réfléchit un instant et prononça à nouveau, sur un ton différent où transperçait le sentiment de la réelle puissance de cet homme :

— Le divin Arétin, fléau des princes!

Elle se prit à songer ; puis elle le chercha des yeux ; elle ne l’aperçut pas tout d’abord.

Il était à l’extrémité de la salle, assis dans une haute cathèdre gothique, le menton appuyé sur le poing, les yeux vifs. Un étrange sourire passait et repassait sur sa lèvre épaisse. On s’était écarté devant lui. Il fixait Périna et recevait de l’excès de sa douleur un sombre et violent plaisir.

Elle le vit et le nargua de loin, certaine que sa main avait dirigé le poignard qu’elle tenait à cette heure. Elle l’insulta ignominieusement, bravement. Elle lui jetait à la face tout ce qu’elle savait d’infâme et d’injurieux. Cette flamme et ces propos contrastaient avec son corps frêle et sa figure de vierge. En face de ces gens inertes et soumis à l’hôte tout-puissant, elle empruntait une force secrète à sa solitude et à sa juste colère. Elle monta sur le cadavre de son amant pour adresser de plus haut ses injures à l’assassin. Elle prenait une extraordinaire beauté.

Du haut de sa cathèdre, Arétin continuait de sourire. Ce calme, plus encore que la grandeur du crime, dépassait l’entendement de la jeune femme. Elle se posa la main sur les yeux et sur le front, comme pour se demander si elle jugeait encore sainement les choses, si ce n’était pas elle, précisément, qui errait, au milieu de ce concert de respect vis-à-vis de celui qu’elle poursuivait de sa colère. Elle essayait de se remémorer les différentes phases de l’aventure ; les idées s’embrouillaient dans sa fièvre ; une seule demeurait nette : la certitude qu’Arétin était le meurtrier de Polo. Elle se commandait de ne se point laisser troubler par aucune considération ; et elle implorait cette forte conviction de l’envahir tout entière et d’armer son bras pour l’acte qu’elle voulait accomplir ici, sur-le-champ, au milieu de ce vil peuple de courtisans.

Malhabile à manier la dague, elle en serrait la poignée dans sa petite main débile. Sa main, son bras et tout son corps tremblaient. Cependant elle levait la main et s’élançait.

Elle crut surprendre des sourires, comme si elle eût été ridicule en ce qu’elle allait faire. Sans doute contre elle avait-elle le monde entier ; et rien n’est plus gauche que de s’attaquer à la puissance. Elle se sentait raison contre tous, et cette lutte contre une formidable opposition soupçonnée l’affermissait. Elle ignorait combien de pas elle avait faits ; elle éprouvait seulement qu’elle avançait vers l’endroit où elle exécuterait une action juste. Elle fixait Arétin à la manière d’une bête de proie. Elle croyait pourtant aller vite et se sentait fondre sur lui ; comment donc la justice n’était-elle point encore accomplie? Arétin fixait Périna avec autant de ténacité, et il gardait son perpétuel sourire. Qui des deux était l’animal de proie? Qui allait être par l’autre anéanti?

Tout ceci se passa dans le temps d’un clin d’œil, mais parut long dans les esprits. Périna s’exaltait à mesure qu’elle approchait, à l’idée du colosse qu’elle allait jeter bas, par quelque aide divine dont elle n’osait douter. Elle se rappelait Goliath et David. La figure d’Arétin s’enflait en son esprit dans la proportion que croissait l’orgueil joyeux de l’acte tout proche. Ce misérable était immense et magnifique sur son espèce de trône, au milieu de sa cour et avec son dédain de demi-dieu. Il avait une main sur la barbe, qu’il laissait doucement descendre, en flattant les longs poils soyeux ; le coude posé sur le genou, le regard immobile et croisant ses feux avec ceux du regard de Périna Riccia. Peu d’hommes, ayant goûté les joies âpres et ardentes de la passion, approchèrent de la volupté aiguë que dut savourer cet amant farouche, à voir ainsi s’avancer contre lui la créature adorée, pleine de haine, ivre par avance de son sang et confondant, dans le désordre de sa colère, l’appétit de la mort de son ennemi et la fascination de la puissance que celui-ci exerçait infailliblement sur elle.

Quand Périna toucha du pied le degré sur quoi la chaise gothique était exhaussée, elle cracha à la figure d’Arétin, poussa un cri rauque et bondit. L’assistance sursauta ; quelques-uns se précipitèrent, malgré la volonté que le maître avait exprimée par un signe. Mais Arétin, d’un geste agile, avait saisi la fine main meurtrière, et il tenait dans ses bras robustes, comme une enfant, le corps de Périna secoué de sanglots, frémissant et pâmé tout à coup par la plus terrible commotion et le plus étrange revirement qui puissent atteindre la nature d’une femme. La grandeur du cynisme et la vivacité du heurt la jetaient dans le délire complet de la pensée et des sens. Enivrée soudain d’être si violemment réduite, si complètement vaincue, elle s’abandonnait avec toute la grâce heureuse et la jolie hébétude naturelle qu’a l’être faible à se sentir un maître. Celui-ci essuya des lèvres les larmes que la pauvre enfant répandait ; il lui baisa le visage et l’épaule qu’il avait meurtrie en arrêtant son élan ; il se leva, et il emporta sa conquête, fier, tranquille et lent comme un beau tigre qui secoue sa proie toute pantelante à la gueule.

*
* *

Les courtisans applaudirent ; on fit écarter le cadavre du malheureux Polo, et les dociles Arétines célébrèrent par des chants le triomphe de leur commun amant. A l’ambassadeur de Sa Majesté l’Empereur, qui osait se plaindre de n’avoir pu exposer l’objet de sa mission près de l’Arétin par suite des amours nouvelles de celui-ci, le secrétaire Franco, de qui la langue était libre et parfois emphatique, répondit :

— Celui qui, par la vertu de l’audace, don divin, s’élève jusqu’à gouverner les traits du dieu Amour, n’est inférieur à aucun roi.

L’ADORATION DES MAGES
I
Le Roi me toucha du doigt, et me tira de ce doux plaisir du sommeil qu’on ne goûte vraiment qu’au matin[1]. Sa barbe était sans apprêt ; il penchait la tête sur le côté, semblant me prendre en compassion, et son regard n’avait pas l’ordinaire quiétude des personnes familières avec les choses divines.

[1] Ce récit est, à n’en pas douter, de quelque Grec, placé entre l’influence des derniers sceptiques et la naissance de l’empirisme ou positivisme ancien qui fleurit aux premiers siècles de notre ère. On sait qu’en Perse, où vécut notre philosophe, même après que les rois-mages sassanides eurent restauré l’hégémonie nationale, on se flattait du titre de philhellène. Les Attiques, toutefois, un peu réduits sans doute au rôle d’amuseurs, sinon de bouffons, durent prendre en face de la Majesté despotique et religieuse, un goût du paradoxe qui est ici trop évident. Nous ne publierions point ce fragment si le singulier mélange qu’on y voit, d’une exactitude scrupuleuse de certains détails (confirmés par Pline, par Philostrate, etc.) et la vraisemblance des grands traits même (tel le Voyage des Dames Persanes), ne le réduisaient à la valeur d’un de ces divertissements oratoires d’érudits qui effleurent les plus hauts sujets sans les atteindre.

Il m’engagea à avoir honte de dormir à l’heure où l’aurore jalouse éteignant les étoiles s’apprête à clore le livre du Destin.

— Maître, répliquai-je, le Destin pourra me dire que les songes de cette heure enfantine sont achevés pour moi, mais il ne pourra pas me dire que des songes meilleurs me viendront caresser les sens desquels l’harmonie s’épanouit en la fleur de mon âme. Mon rêve est tout garni de nobles et tendres formes bien imprégnées de parfums, et tout y marque que je suis beau. La munificence de Votre Majesté serait inhabile à me combler de mensonges si bienfaisants. Qu’elle me permette seulement de sourire de l’une et de l’autre face du Destin.

Cependant le Roi commença de s’échauffer et de maudire ce qu’il nomme, par une étrange irrévérence de langage, le souffle court de notre race hellénique. «Doux joueurs de flûte, prononce-t-il, vis-à-vis du retentissement que les merveilles occultes feront éclater aux oreilles humaines.»

Et ce disant, il courait saisir, de sa main auguste, le bâton de voyage que je tiens constamment à proximité de ma couche pour signifier le caractère transitoire de la halte présente ; et il commanda :

— Lève-toi! car des prodiges sont accomplis.

II
Je suivis posément le Roi mon maître jusqu’à la cour intérieure où une grande masse de gens de toutes castes étaient assemblés. Il y avait aussi quarante chameaux, dirai-je à la mode de ce pays, pour exprimer que leur nombre allait au delà de ce que l’on peut compter ; force bagages sur des mules ; des chevaux bien drus et un épais tumulte d’officiers et d’esclaves. Je hasardai de m’enquérir si le prodige n’était point précisément que tant de monde se trouvât debout à une heure aussi matinale. Mais ma voix, qui ne puise sa clarté que dans la coupe de vin de Chypre propre au lever du sage, s’érailla dans ma gorge sèche et se perdit dans les murmures et le bruit des piétinements.

L’aurore coulait doucement le long des pentes de la colline où s’adosse le Palais, et en haut de l’escalier double, la chevelure des hippogriffes à tête d’homme recevait la caresse de ses tons de lait, tandis que leur barbe annelée rougeoyait encore au-dessus du brasier des torches.

Nous quittâmes la ville par la porte méridionale et il fallut que le cortège se déployât sous les rayons du jour et parmi les déclivités successives du terrain jusqu’aux bords du fleuve, pour que l’on pût apprécier le nombre et l’éclat des personnes qui le composaient. Je n’entreprendrai pas de le décrire ; qu’il me suffise de dire que tout ce qui a de la qualité dans l’antique Istakar était là, brillamment équipé et amplement muni de serviteurs. Sachez que l’un et l’autre sexe s’y balançaient en quantité égale, ce qui maintint dès aussitôt l’humeur sereine, sans préjuger le moins du monde des risques divers que comporte une expédition si mystérieuse.

Je passai la première matinée dans la compagnie des dames, insoucieux autant qu’elles, grâce à d’aimables discours, et confiant en la fantaisie royale. Nous admirâmes, au long de l’eau, la joaillerie capricieuse de la rosée sur les feuillages gras, et, sur la surface des flots polis, les combinaisons des tons harmonieux du jour, qu’égalent les Babyloniens dans le travail de leurs beaux tissus. Dans l’après-midi, nous lâchâmes l’oiseau de proie habile à piquer mortellement de son bec le lièvre et la gazelle ; le temps nous parut aussi prompt que la course de ces animaux agiles et le repas du soir fut succulent et gai.

Le Roi, qui ne sortait pas du cercle des prêtres, veilla la nuit et observa le ciel à l’aide d’instruments subtils. L’air était doux, et l’ombre aimable, à cause des mille clartés d’en haut. Mon puissant maître me reconnut accoudé à un vieux cep noueux, vers la lisière d’un champ d’oliviers dépouillés.

— Homme asservi à la matière et dont l’esprit cependant est souple, délicat et orné, prononça-t-il en passant, ne prendrais-tu pas d’intérêt à voir avec nous le Ciel continuer le livre des hommes, sublime collaboration! ou, si tu aimes mieux, à lire aux figures de cette grande coupe renversée, sinon le Destin que tu dédaignes, du moins les causes des fluctuations diverses de cet esprit humain que tu te piques de priser immédiatement après la chair des femmes?

— Maître, fis-je humblement, imprimant une cadence au cep flexible, outre que je ne me soucie pas de voir le Ciel corroborer des livres desquels je ne voudrais pas, par Apollon, avoir inscrit de mon stylet le plus mince iota, — car j’imagine qu’il s’agit de ces compilations des vilains Hébreux, incohérents et outrés, — je goûte pour le moment les aromes divins de la terre vers quoi je vois que toutes vos étoiles clignotent d’un œil jaloux ; et de plus, j’ai, sous ma tente, entre ma lampe allumée et ma petite esclave caucasienne, deux ou trois fragments homériques, quelques vers de Sophocle et des mimes courts et vifs où le dessin est pur, car, aux mobiles de l’esprit humain onduleux, j’avoue que je préfère le triomphe de cet esprit, dans les rares cas où il s’est montré parfait. J’implore donc, ô Roi, qu’il vous plaise me laisser sur mon cep, à recevoir la caresse du soir, délicieuse devancière des flatteries de jolis doigts parfumés et du bercement des nobles pensées traduites en langage excellent.

III
Le visage du Roi parut radieux, le lendemain. On en augura que les signes étaient bons et personne ne s’inquiéta d’autre chose que de suivre cette face auguste et se reposer sur ces présages. Rien n’est plus doux que d’être conduit.

Toutefois, ayant eu, dans le courant de ce jour, à traverser un coin notable du désert d’Arabie, et les ressources de l’esprit commençant à se sentir de l’aridité générale, nous éprouvâmes quelque malaise dès auparavant que le soleil déclinât. Je crus comprendre que les seigneurs et les dames souhaitaient savoir si, non content des prodiges annoncés, le Roi entendait en tirer de notre patience. On me chargeait bientôt de cette enquête délicate, grâce à la complaisance que ce monarque témoigne pour ma double qualité de misérable sophiste et d’héritier d’une race qui mit le royaume à feu et à sang. J’allais m’en acquitter quand nous vîmes poindre à l’horizon des sables un nuage poudreux qui s’enfla progressivement et, dès aussitôt, nous fit oublier tout le reste.

Le nuage contenait un groupe de négrillons tout nus, hormis les régions du cou, des poignets et des chevilles, où des racines tressées supportaient de pauvres objets sans nom, qui étaient des talismans. A leur approche, les dames poussèrent un grand cri, se firent garantir la face par des écrans de plumes, puis n’eurent de cesse qu’elles n’eussent entouré et quasiment touché ces esclaves d’ébène fort divertissants par leur affectation à singer l’allure des hommes libres. Le comble de l’hilarité vint de ce qu’il nous fallut comprendre à leur mimique saccadée et inharmonieuse, qu’ils tenaient parmi eux quelque chose comme un roi et qui ne craignait pas de solliciter une entrevue face à face avec le puissant Seigneur de la Perse. Et je vous donne à penser de l’état de nos esprits quand nous sûmes que la tente royale s’était ouverte à toute cette peuplade gambadante aux membres menus et aux dos luisants comme ont les scarabées. Mieux que cela, le petit roi noir fut admis, la nuit suivante, à l’examen du ciel étoilé, et l’on sut qu’après avoir manqué défaillir au premier aspect des instruments et des signes graphiques de nos livres, les résultats s’en étaient trouvés d’une si intime concordance avec ceux des notions rudimentaires que l’on possède au royaume des Sables, qu’une scène touchante avait eu lieu où Roi, Mages et Nègre nu s’étaient confusément embrassés.

Nous ne doutâmes plus que l’on ne nous menât vers des merveilles, et nos dames, allégées par ce bel horizon, reprirent un goût serein aux choses de la route, à la grâce des matins, au clair déroulement de la journée, aux diversités troublantes des crépuscules, à la volupté des nuits.

IV
Le voyage fut long, et je me garderai de le décrire par le détail. Toutefois les dieux bienfaisants nous le parsemèrent à souhait d’oasis réconfortantes, et nous fûmes constamment maintenus en haleine. Une journée fut remplie par le fait de menus propos que tint une noble indiscrète sur le compte d’une princesse dont je tairai le nom, mais qui est aux yeux des hommes comme cette chair veloutée des pêches que je vis naguère exposées pour Aphrodite au blond soleil de Paphos. Nous eûmes ainsi une grande animation oratoire, quelques cliquetis d’armes, et vîmes la couleur du sang qui apaisa tout le monde. Ma lampe manqua d’huile une nuit que je composais une ode à la manière de Sapho et que la petite Caucasienne dormait si profondément que je n’osai l’appeler. Une dame s’éprit d’un nègre. Les comédiens hellènes nous donnèrent, au penchant d’un coteau, une représentation de la Bacchante d’Euripide. Voici pour les événements qui marquèrent le plus sur nos esprits. Ai-je dit que nous fîmes la rencontre d’un vieillard d’aspect honorable qui se dit adonné, lui aussi, aux sciences secrètes, porte couronne et s’enflamme chaque nuit claire aux côtés de notre Seigneur, du petit roi noir et des initiés chenus?

V
M’avisant, un jour de belle humeur, le Roi daigna s’étonner, sous le couvert de mots plaisants, de ma parfaite et aveugle soumission à l’équipée qu’il menait.

— Quoi! dit-il, vous allez à l’inconnu avec la même insouciance que tous ces princes et seigneurs qui ont moins de philosophie que leur monture ou que ces dames dont l’âme est pareille aux minces libellules qui nous frôlent, près des fleuves, aux haltes de midi?

— Maître, répondis-je, est-ce donner les marques de tant de médiocrité que de se satisfaire à admirer la sagesse par quoi Votre Majesté conduit, en temporisant, ces dames fragiles à quelque révélation ineffable? J’ignore, pour ma part, le mot que vous tenez caché ; mais je sens que le prononcer serait en épuiser la vertu. Car ce qui n’a plus de mystère est sans action sur l’esprit des hommes. Par contre, votre réserve leur grossit, nous grossit, chaque jour, quelque chose vers quoi nous allons avec un intérêt croissant, vers quoi nous nous contenterions sans doute d’aller toujours.

Le Roi sourit, mais un souci rapprocha aussitôt les lignes de son front.

— La crête des monts que vous apercevez là-bas, dit-il, est celle du Liban fertile en cèdres, bois odorant qu’employa le Roi Salomon pour construire un temple fameux ; et tous les signes me portent à croire que nous approchons du terme du voyage. Je dois à mes gens de parler enfin, et il me plaît de vous avertir, vous, précédemment.

— Sire, j’atteins l’âge où la nouveauté s’inscrit difficilement sur la table durcie du jugement ; j’ai tracé une ligne nette avec les bornes de ma connaissance, et la figure m’en plaît…

— Chère âme paresseuse, soupira le Roi qui s’attendrissait sous le poids de son secret, ta figure changera cependant, comme celle du monde, car… Aussi bien, je ne puis te le cacher plus longtemps…

Sa voix tremblait, et une larme était suspendue dans le coin de son œil vénérable.

— Le Messie, dit-il, tu sais, le Messie…

— Oui, j’ai lu beaucoup de livres ; plusieurs contiennent cette belle promesse, et elle est populaire.

— Eh bien! le Messie est né!…

— C’est un bien grand malheur! Qui donc attendrons-nous désormais?

Mais le Roi s’emporta tout à coup :

— Vil Grec! s’écria-t-il, âme modelée dans la boue que raclent les esclaves aux sandales des rhéteurs et des sophistes! Peux-tu avoir prononcé un tel blasphème et demeurer devant moi?

— Sire, cela est en effet en mon pouvoir que j’ai coutume cependant d’estimer fort mince. Mais je dois faire observer à Votre Majesté que le Messie qui vaut comme espérance ne peut manquer de se diminuer en se réalisant. Ce que l’on mesure du doigt n’atteignit jamais la taille des images que contemplent les visionnaires. Le divin Hercule n’est si grand que par le long travail des esprits qui s’ajouta au cours des temps à la renommée de ses exploits naturels. Et ce serait au rebours que procéderait votre Messie! Les plus spirituels seront ceux qui ne croiront point en lui.

Le Roi contint un geste d’impatience, et son visage reparut dépourvu de colère. Je ne sus jamais si ma pensée l’avait touché ou bien s’il n’écoutait que son cœur qui, visiblement, débordait.

— Sire! ajoutai-je, m’adressant à ses sentiments, je vous supplie de ne point annoncer à votre peuple cet événement fâcheux. Il en manifestera à la vérité une grande joie, qui sera comme le feu de paille, par la rapidité et les résultats. Je sais qu’en ses heures mauvaises, l’espoir de ce beau leurre le soutient. Qu’arrivera-t-il quand il saura que le Messie est là et que les heures coulent mauvaises comme devant?

— Tais-toi! tais-toi! tous les arguments sont boiteux désormais ; il ne faut plus raisonner comme hier. Les calculs célestes eux-mêmes sont dérangés par le fait d’une étoile nouvelle : l’univers s’éclaire d’une lumière insoupçonnée…

Ici, je commençai de pleurer cette ancienne sagesse dont mon puissant maître s’était rarement départi, quoique mage. Il continua de parler avec une grande volubilité ; je ne le pus suivre. Il avait coutume de dire : «Restez debout, mais faites asseoir votre pensée.» J’éprouvais la démangeaison de lui citer ses paroles. Mais ma compagnie ne lui suffit plus ; je le vis s’éloigner, l’œil en feu, les lèvres avides de parler. Je compris que la foule allait être informée, et courus boucher les oreilles et bander les yeux de la petite Caucasienne qui ne dépend que de moi.

VI
Je renonce à dire l’animation qui régna dans nos groupes dès que l’on tint, du Roi lui-même, que l’on allait voir le Messie. Il se trouva des gens qui dès auparavant s’en doutaient. On loua leur retenue. Mais la plupart furent émus très profondément. On en faillit négliger le boire et le manger. Des dames passèrent les nuits à regarder les astres, de leurs beaux yeux nus, dans l’espoir intime de quelque signe privilégié. Quelques-unes confessèrent avoir reçu confirmation particulière de l’événement. On se fit mille descriptions de la figure qu’on imaginait au Messie. On négligea les nègres. On se pardonna les injures. On s’occupa de la tenue que l’on aurait au jour de la présentation. On déplora de n’avoir pas été prévenu plus tôt, à cause des robes et des parures. On se dépita, s’injuria de nouveau ; l’humeur fut exécrable. La maison du Roi dut abandonner plusieurs tentures riches et vénérables, quoique Xerxès y eût fait représenter la prise d’Athènes et la Victoire des Thermopyles, qu’il s’attribuait. On les coupa ; se les partagea ; en couvrit les selles des chevaux et des mules. Nous passions seuls des nuits calmes, ma petite esclave et moi ; et lui ôtant ses bandeaux, je lui faisais des contes, comme elle les aime, c’est-à-dire de ceux qui ne peuvent point arriver.

VII
Nous atteignîmes un pays remarquable par sa pauvreté. Mais les signes et les informations s’accordant à le désigner comme l’endroit où les prodiges étaient accomplis, chacun s’exténua à en vanter l’agrément. A la vérité, la ville était composée de gros blocs réguliers et blancs, sans un portique, sans une colonne, sans la trace ni d’un marbre taillé ou non, ni de ces représentations vivement colorées où excellent les artistes persans. Des troncs dénudés de figuiers et de vignes s’enlaçaient à l’entour de cette misère. On n’avait rien vu d’un goût si délicat et la sobriété de ces cabanes avait de l’héroïque et du divin. Quelques seigneurs dépêchèrent des esclaves démolir leurs palais d’Istakar ; on jeta les tentures d’Athènes et des Thermopyles ; et le reste du train piétina les tissus éblouissants. Les chameaux glissaient dans la fange et la croupe des chevaux blancs en était maculée. On se traita de Babyloniens et d’efféminés à cause de la répugnance qu’on avait peine à dissimuler. Mais il faut avouer qu’aux fontaines, des femmes nous regardèrent avec d’admirables yeux étonnés.

Enfin, le groupe des Rois mages qui tenait la tête du cortège fit halte, et tout le meilleur de la Perse sentit son cœur battre et s’humecter ses paupières.

Il y avait dans l’une de ces masures à peine abritées de la bise, une femme donnant le sein à un petit enfant nouveau-né, et un homme debout, qui les considérait d’un œil timide et doux. Notre nombre et notre magnificence ne parurent pas les émouvoir grandement. C’étaient des gens honnêtes et sans culture ; ils ignoraient la langue persane aussi bien que la grecque et celle des Romains. Quand enfin nous les pûmes atteindre par quelques paroles hébraïques et syriaques touchant le but de notre mission, ils hochèrent la tête en souriant et parurent rentrer aussitôt dans la tiède sérénité de leur union. Le Roi ouvrit des cassettes ; l’or brilla et tinta. Le Roi ne put se tenir de prendre l’enfant, et il dit, les yeux pleins de larmes : «Je le tiens dans mes bras!»

— Maître! Maître! prononçai-je à voix basse, et sur un ton de remontrance suppliante.

Ils sourirent encore et parurent confondus. L’autre mage avait aussi des présents. Mais le petit roi nègre qui se démenait étrangement pour expliquer la vertu de certains objets racornis, pareils à des noyaux, qu’il offrait, amusa l’enfant. Celui-ci agita les mains et remua ses lèvres humides de lait. On avait eu tant d’émotion qu’une grande détente se produisit. On entendit les chuchotements des seigneurs mêlés aux rires légers des dames. Une grande baie ouverte dans la muraille laissait apercevoir le reste du cortège attentif, haussé sur les montures, sur les bagages et jusque sur le cou des chameaux. Une princesse osa s’approcher de l’enfant et le baisa. Toutes les dames le voulurent approcher et baiser. On se le passait de main en main. On commença de mettre à part tout ce qu’il avait touché, mais on n’y put suffire. On lui promit cent cadeaux divers. On le voulait emmener et élever plus chaudement. Tout bas on blâma même le père de demeurer si tranquillement dans un hangar glacé. On prit pitié de ses langes ; jusqu’à des nourrices affranchies haussèrent l’épaule à cause de la façon dont il était enveloppé, selon la coutume du pays. Le petit avait l’air patient et bon ; les caresses lui plaisaient et il secouait de la main les colliers d’or. On finit par s’asseoir où l’on put, et l’on occupa le reste du jour à jouer avec l’enfant le plus simplement du monde.

VIII
Il arriva que le lendemain on eut à passer par là, en s’en retournant. Il faisait un soleil tiède. Le père, la mère et l’enfant étaient assis au pas de la masure.

Comme on était pressé, on leur adressa de la main un petit bonjour amical.

LA DANSEUSE DE TANAGRE
J’ai été séduit par une statuette de Tanagre au point d’éprouver à sa vue cette sorte de joie tremblante et cette anxiété qui sont les compagnes ordinaires de la passion amoureuse.

C’est une danseuse. Un voile d’étoffe légère embrasse ses formes accomplies ; son attitude semble prise dans l’instant où le torse et la jambe, animés par les mouvements rythmiques qui s’achèvent et, pour ainsi dire, rendus sublimes par la vie abondante que répand l’entraînement musical dans un corps jeune et pur, atteignent, en une seconde de repos, l’insaisissable beauté.

«O petite danseuse! pris-je la liberté de dire un jour à cette gracieuse effigie de terre, je te supplie de m’apprendre le secret du charme que tu répands et qui dépasse celui de tes sœurs, car tu vois que je le subis aussi vivement que s’il me venait d’une jeune fille plus jeune que moi de dix ans et cependant des gens avisés prétendent que de nombreux siècles nous séparent. Pour moi, je t’avouerai que je crois sentir la moiteur de ta chair parfumée qui vient de s’émouvoir et je ne suis pas sûr que l’air qu’a déplacé ta jambe agile n’est pas celui qui m’a tout à l’heure rafraîchi le visage. Dis que je suis fou! mais j’ai cru que ta poitrine se soulevait par suite de la douce fatigue, et que tes lèvres, un moment desserrées, exhalaient ce souffle imprégné de l’odeur des olives et des lauriers-roses, tel que je le respirai dans les pays du soleil et sur les pentes inclinées du côté de la mer.

»Je te supplie de me dire qui tu es, ou bien quel dieu habite la fine pâte de ton argile, parce que je n’ai pas devant toi le calme que donne ordinairement la vue du chef-d’œuvre, et que l’intime familiarité de ta grâce me ravit à mon temps, m’arrache à l’heure que le destin m’attribua, pour m’emporter en arrière, dans le passé ancien, jusqu’à l’heure bienheureuse où ta paupière a battu, — ce qui est contraire à l’ordre des choses et me déchire le cœur.»

Alors, j’entendis une voix agréable, et je crus que la petite danseuse Tanagréenne parlait.

*
* *

«Tu connais, me fut-il dit, le bourg béotien dont le nom est demeuré aux figures de terre, la blanche Tanagre ; c’est ma patrie. Mon père avait des champs et de la vigne sur le penchant du Céricius où la ville étageait ses maisons de brique argileuse. Rien ne manqua à mon enfance, et je connus le bonheur. A l’âge où toutes les jeunes filles chez nous étaient belles, je le devins, à ce qu’il paraît, et lorsque je passais dans la rue pour aller aux Temples ou aux Jeux, les hommes et les femmes me regardaient en souriant.

Ce fut vers ce temps-là que, me trouvant à l’endroit où se tiennent les coroplastes ou modeleurs de poupées, pour vendre les petites images qu’ils pétrissent de leurs mains, l’un d’eux nommé Douris me fit signe qu’il m’aimait. Je baissai les yeux et n’osai plus de longtemps revenir au même lieu, parce que son visage avait fait une grande impression sur moi.

Mais je pensai beaucoup à lui sans le voir. Bientôt il prit l’habitude de passer devant la maison de mon père et je l’aperçus. Je sentis, ce jour-là, que je n’avais aimé personne comme lui, et j’eus un grand regret qu’il ne fût qu’un pauvre coroplaste dont les statuettes, si prisées qu’elles fussent au-dessus de celles des autres, étaient vendues pour une obole.

Un jour que je n’étais pas là, par extraordinaire, dans le moment où il vint, je trouvai sur la stèle de marbre consacrée à Hermès, qui était près du portique de la maison, un petit Eros en terre parfaitement modelé et peint. Je ne pus me tenir de le montrer à mon père, homme prudent et habile. Mon père tourna et retourna dans sa main le petit Eros. A la fin, il dit : «Qui a fait cela?»

Je rougis et répondis que je n’en savais rien.

— En tout cas, dit-il, celui qui a fait cela est un fort bon artiste et de qui le renom ira loin.

Je sautai, à ces mots, si joyeusement et en battant des mains, que mon père me regarda avec étonnement. Je tombai à ses genoux que j’embrassai, et je lui dis, toute confuse :

— Mon père, ce petit Eros est de Douris, le modeleur de poupées ; et le cœur qu’il a percé de cette flèche est le mien.

— Que Douris vienne donc ici, dit mon père en me relevant, et je pense qu’il honorera ma maison.

Je songe avec attendrissement aux jours trop brefs qui suivirent mon mariage avec le modeleur de poupées. Nous nous aimions ; il m’admirait et me prenait pour modèle. De cette époque datent ses meilleures figurines de terre ; non parce que je valais mieux que les filles qu’il faisait poser avant de me connaître, mais parce que l’amour échauffait son talent.

C’était une âme ardente et éprise de la beauté ; aussi lui arrivait-il souvent d’avoir de l’inquiétude sur la valeur de ce qu’il avait fait, bien que sa fortune commençât à être brillante et que l’on ne cessât de lui prodiguer des éloges. Je l’emmenais alors, à la tombée du jour, du côté des prairies qui s’étendaient aux bords de l’Asope, au delà de la ville. Nous nous baignions les pieds dans la rivière ; je me penchais au-dessus de son front, et ma voix, mêlée au doux bruit du vent dans le feuillage des tamaris, endormait sa pensée.

Cependant, une fois, il se redressa sous mes caresses. C’était à la fin d’une journée particulièrement agitée, où l’argile s’était montrée plus que jamais rebelle à ses doigts ; même il avait détruit plusieurs ébauches sur lesquelles nous fondions de grandes espérances. Il me repoussa tout à coup et me dit d’une voix à la fois impérieuse et suppliante :

— Danse!… danse!

Je me levai aussitôt, car, l’aimant comme je faisais, j’étais sa servante ; et j’imitai de mon mieux la danse qu’exécutaient les jeunes filles en l’honneur d’Artémis. Mon vêtement était léger et le sol favorable. J’essayai de suppléer de la voix à l’accompagnement de la flûte qui nous manquait. D’ailleurs, entraîné bientôt par mon pas, Douris chanta lui-même. Son organe était ample et varié, et l’on eût juré qu’un berger était là et soutenait mes mouvements par le son de la syrinx.

Il se baissa tout à coup pour saisir une poignée de la terre humide qui se trouvait en abondance au bord de l’eau ; il se mit à la pétrir avec vivacité, et je vis naître promptement sous sa main mon image.

C’est celle que tu vois. Il n’en avait jusqu’alors réussi aucune avec autant de bonheur. A mesure qu’elle venait sous ses doigts mouvants, je voyais s’agiter le visage de Douris et j’atteste les dieux qu’il fut plus beau dans ce moment-là que le jour même où il m’aperçut et sentit dans son cœur qu’il m’aimait. Dirai-je que j’en conçus une peine secrète et que je fus un peu jalouse de cette jolie image de terre qui captivait mon époux?

Douris emporta son ouvrage, et il mouilla, pour le couvrir, une partie de mon vêtement qui était tombé à terre pendant la danse, sans prendre garde que mon épaule était nue. Les paroles que je lui adressai durant le retour à la maison furent vaines ; et même, ayant tenté d’attirer son esprit vers la beauté du soir qui transfigurait Tanagre et les collines, ce spectacle, d’ordinaire si puissant sur son esprit, ne le détourna pas de la pensée du chef-d’œuvre qu’il avait fait.

Les jours coulèrent ; il retouchait l’admirable figure et la poussait à la perfection. Jamais il ne s’aperçut que j’errais, moi vivante, autour de cette poignée de terre humide et glacée qui le retenait. Mon chagrin s’accrut. Je fus tentée de détruire la petite danseuse d’argile pendant le sommeil de Douris.

Je me levai, une nuit ; je pris la lampe et me dirigeai soigneusement vers l’endroit où la statuette reposait sous le linge frais. La colère m’animait et je goûtais une ivresse inconnue. Je pris l’amer plaisir de découvrir l’ennemie qui me ressemblait, avant de l’anéantir. Je gardais le linge dans la main et j’embrassais de ma haine l’image inanimée de mon corps devenue ma rivale par suite d’un sortilège ou d’une folie que je ne pouvais m’expliquer.

«Te voilà donc! dis-je, misérable parcelle de limon qui ne couvriras pas la plante de mon pied quand je t’aurai écrasée! Je t’ai foulée déjà maintes fois à l’état de fange, au bord du ruisseau, quand les yeux des pâtres et ceux de mon bien-aimé, jaloux de la pureté de ma jambe, regrettaient que je la salisse au contact de ta boue… Et maintenant tu t’es élevée sur ce piédestal, tu as emprunté la forme de ma jambe et de mon joli ventre poli! Perfide! jusqu’à ce mouvement des épaules et de la tête que l’on m’a dit qu’aucune autre créature n’eut pareil et qui faisait frissonner des hommes forts, tu me l’as pris! par quelle astuce? Moi-même je l’ignorais ; je n’avais jamais pu le saisir en un miroir et tu me vois toute tremblante à la révélation de ce qu’Amour met en nous de mystérieux attraits. Tout ce que tu es, tu me le dois ; tu me l’as volé pièce à pièce ; sans moi tu ne serais pas ; tu n’es pas autre chose que moi!…»

Je fus épouvantée tout à coup du son de mes paroles dans là pièce obscure et vis-à-vis de l’image qui recevait toute seule la lumière de la lampe. La danseuse semblait sourire et me regarder avec indulgence du haut de son chevalet de bois. Je me tus. Mes derniers mots retentissaient dans le silence de la nuit : «Tu n’es pas autre chose que moi!…»

Mon premier mouvement avait été de bondir vers la statue aussitôt après avoir invectivé contre elle. Mais j’étais maintenue à ma place par une volonté imprévue. Mes yeux ne quittaient pas l’objet de ma colère ; et je m’étonnais de mon attitude et de mon inaction. Je me pris la tête dans les deux mains ainsi que l’on fait lorsqu’on veut voir clair avec ténacité ; je me souviens que mes doigts s’enfoncèrent très avant dans ma chevelure, et lorsque les extrémités s’en rejoignirent derrière ma tête à travers l’emmêlement épais, je sentis un si vif mouvement de dépit à cause de ma faiblesse et de la puissance inconnue qui me paralysait, que je sortis brusquement en renversant la lampe dont l’huile se répandit.

Je me trouvai sur la terrasse où j’avais passé des nuits si belles et si heureuses entre les bras de Douris. Sous le ciel voilé, une incertaine lueur bleue et légère commençait d’entourer le front des temples sur la hauteur ; la ville était plongée encore dans l’ombre, et le silence m’effrayait.

Je me souvins tout à coup d’un certain vieillard nommé Simonide qui était redouté pour sa connaissance des choses secrètes. Je savais où était sa maison, car il passait souvent devant l’étalage des coroplastes, qu’il critiquait ou encourageait par des paroles rares et justes ; et je l’avais regardé s’éloigner jusque chez lui, à cause de ce qu’on disait de merveilleux sur sa science. J’y courus. Je le trouvai courbé sous sa lampe et au-dessus d’ouvrages anciens par l’apparence, et d’une écriture inconnue.

Il sourit en m’apercevant :

— Tu es la femme de Douris, dit-il.

Et avant que je lui eusse adressé la parole :

— Il faut que tu sois folle pour avoir épousé cet homme!…

J’eus un mouvement de révolte, à cause de mon amour.

— Tu l’aimes, dit-il, en cessant de sourire ; et il te préfère ses ouvrages de terre?

Je fis signe que oui.

— J’ai voulu briser la danseuse, ajoutai-je en tremblant ; je n’ai pas pu ; et je viens savoir…

Il m’interrompit avec violence :

— J’ai vu, dit-il, la danseuse de Douris! Autant vaudrait s’attaquer à Jupiter qui gouverne le monde. Pauvre enfant! C’est toi qui as posé pour ce corps admirable, et tu t’étonnes de voir soudain ces formes d’argile te dépasser dans l’esprit de celui qui les a pétries de ses doigts ; parce que ces mêmes doigts, n’est-ce pas? avaient coutume de défaillir de volupté à seulement toucher la jeune fleur de ta chair!

»Mon enfant, écoute. Un dieu est caché et dort sous la mer mobile des formes comme sous l’eau profonde des regards humains. Nul ne sait comment ni pourquoi il s’éveille, s’agite et est présent tout à coup. Cependant nous nous inclinons devant un geste ou une attitude dont la secrète vertu nous a ébranlés jusqu’au fond de l’âme. Ceci n’eut peut-être que la durée d’un instant aussitôt évanoui, et il est possible qu’un grand nombre de témoins ne s’en soit pas aperçu. Mais nous déclarons divin l’homme habile qui, l’ayant vu, a su lui fournir l’expression durable, et souvent sans doute a provoqué le prodige, par sa prière ou son désir ardent.

»C’est ainsi que, par l’évocation de Douris et par l’effet de ton beau corps ému, s’est réalisé dans de la terre et a pris forme pour l’immortalité cet instant d’entrevue sublime. Et le petit objet d’argile que tu n’as pu briser est supérieur à Douris lui-même et à toi : il ne serait pas injuste de l’établir au rang des dieux.»

J’écoutais le vieillard avec une grande crainte. A mesure qu’il parlait, j’avais plus vif le sentiment de ma perte, car je comprenais que Douris avait tiré de moi tout ce que je valais. Quand Simonide eut fini, je lui dis simplement :

— Je veux mourir.

Au lieu de lever les bras et de me faire mille discours ordinaires, ce vieux sage s’étant recueilli un moment, comme pour peser diverses alternatives, me répondit que j’avais raison. Je l’admirai de si bien pénétrer les secrets du cœur et de l’esprit, et je baisai sa robe en signe de reconnaissance.

L’aube descendait gaiement les pentes de nos collines quand je regagnai la terrasse où l’idée m’était venue de recourir au vieillard Simonide. Je m’y arrêtai de nouveau et résolus d’y accomplir sur-le-champ mon dessein. C’était le lieu qui m’avait été le plus complaisant, puisque l’amour m’y avait souri ; et sur quelque point du pays que se portassent de là mes regards, j’y retrouvais le souvenir brûlant des caresses de Douris.

Vers le haut de la ville, les temples des dieux recevaient les premiers rayons du jour, et au delà des murs, les champs d’orge et de blé, les prairies et le long serpent du fleuve baignaient confusément dans la mer de lait que le matin répand. Mon cœur se souleva ; les larmes emplirent mes paupières et je ne vis plus distinctement tels endroits de la campagne où mon époux m’avait pressée plus tendrement de son bras. Je dis adieu au jour qui s’élevait et que je ne verrais pas en son midi. Puis j’accomplis quelques rites prescrits par le vieillard et tirai de mon sein la petite fiole qu’il m’avait remise. J’en bus d’un trait le contenu avant d’aller embrasser dans son sommeil celui pour qui je voulais mourir, et de peur de faiblir à sa vue. Il dormait profondément et ne sentit pas mon baiser. Ma lèvre, d’ailleurs, était déjà refroidie et je ne pus qu’avec peine regagner le dehors où le premier chant des oiseaux et le réveil alerte de la ville furent les dernières choses du monde qui me parvinrent, dans la grande confusion que donne la présence de la mort.»

— O âme passionnée qui te défis un matin, sur une terrasse de Tanagre, de la chair dont s’inspira le modeleur de poupées, m’écriai-je, je t’aime!

— Non! me dit, sur un ton désespéré, la voix qui m’avait attendri par le récit d’une vie si simple et si belle, non! ce n’est pas moi que tu aimes : comme Douris, comme les hommes et comme les dieux, c’est ma rivale que tu aimes! Je ne suis pas la statuette ; moi, qui t’ai parlé, je suis la sacrifiée, l’éternelle jalouse. Je suis la créature de chair, le modèle, l’amante, l’héroïne, l’inspiratrice de l’œuvre d’art ; à jamais inférieure au morceau de terre que le pouce d’un homme a touché.»

LE MIRACLE DU SAINT VAISSEAU
I
Au temps où Notre-Seigneur périt sur la croix, le pays de Judée était en partie soumis aux Romains dont Pilate était le bailli[2].

[2] On a cru devoir conserver dans ce récit l’absence totale de «couleur locale» qui caractérise le roman de La Table Ronde dont il est inspiré. Il y a moins d’irrespect à violer la vérité ou la vraisemblance historiques, qu’à dégarnir ces belles matières romanesques de la grâce particulière que leur valent leur naïveté et leur foi.

Un prud’homme nommé Joseph d’Arimathie, qui était au service de Pilate, avait aimé Jésus dès qu’il l’avait vu. Il l’avait suivi avec ses disciples, et il lui était dévoué, bien qu’il n’osât pas en témoigner, dans la crainte des mauvais Juifs.

Or Jésus ayant expiré, Joseph en eut une vive douleur. Il s’en vint trouver Pilate et lui dit :

— Sire, je vous ai longtemps servi sans recevoir de loyer ; je viens vous demander pour ma récompense le corps de Jésus crucifié.

— Je l’accorde de grand cœur, répondit Pilate.

Joseph courut à la croix par le chemin que Notre-Seigneur avait suivi et où la populace s’écoulait en commentant ce qui était arrivé. Il y croisa plusieurs femmes qui pleuraient, et entre autres une nommée Verrine portant une guimpe qu’elle montrait à tous et où la figure de Jésus s’était imprimée fidèlement.

Mais Joseph étant arrivé près de la croix, les gardes lui en défendirent l’approche, et ils envoyèrent contre lui un certain Juif du nom de Moïse qui lui dit en le repoussant avec brutalité :

— Jésus s’est vanté de ressusciter le troisième jour, et s’il a dit vrai, nous voulons le refaire mourir ; et autant de fois ressuscitera-t-il, autant de fois le mettrons-nous à mort.

Joseph revint très mécontent vers Pilate qui était à table et tenait à la main une belle coupe. Il lui demanda main-forte pour vaincre la résistance des gardes.

— Vous aimiez donc bien cet homme, pour prendre tant de peine de son corps? demanda Pilate. Eh bien, tenez! ajouta-t-il, voici le vase dans lequel il a célébré son sacrement. On me l’a donné : gardez-le, en mémoire de celui que je n’ai pu sauver.

Et il lui donna main-forte.

Joseph emprunta un marteau et des tenailles, et, ayant triomphé de la résistance des gardes et du Juif Moïse, il monta à la croix et en détacha Jésus.

Il le prit entre ses bras ; le posa doucement à terre ; replaça convenablement les membres et les lava le mieux qu’il put.

Pendant qu’il se livrait à cette besogne, il vit le sang divin couler de la plaie que la lance de Longin avait ouverte sur le côté. Il prit la coupe que Pilate lui avait remise et y recueillit les gouttes qui s’échappaient, car il pensait qu’elles y seraient conservées avec plus de révérence qu’en tout autre vaisseau. Cela fait, il enveloppa le corps d’une toile fine et neuve et le déposa dans un sarcophage qui se trouvait non loin de là et qu’il recouvrit d’une pierre large et d’un bon poids.

*
* *

Jésus ressuscita comme il l’avait annoncé et se montra à Marie la Madeleine, à ses disciples et à d’autres encore.

Voilà aussitôt les Juifs très émus, et les soldats chargés de garder le sépulcre inquiets du compte qu’ils auraient à rendre. Comme Joseph d’Arimathie avait enseveli le corps, ils le soupçonnèrent de quelque maléfice dans l’affaire de cette sortie du tombeau. Ils résolurent d’en tirer vengeance contre lui et s’assemblèrent afin de délibérer des moyens que l’on pourrait employer pour lui nuire.

Moïse se trouvait dans le groupe et dit :

— Pour moi, je ne me soucie point de ce qui est arrivé, et j’ai craché à la figure de celui que l’on dit ressuscité. Je me moque pareillement de Joseph d’Arimathie. Mais c’est un homme riche, et je me fais fort de le livrer en bon état de capture à qui m’indiquera, pour s’emparer de son fief, un moyen prompt, sûr, et garanti de la potence.

— Vous dites, fit un clerc qui se trouvait là, que ce Joseph a du bien?

— Certes! On lui connaît plus de cent arpents, tant en vignes qu’en oliviers ; et il les cultive avec habileté. Il a plus de génie qu’il n’en a l’air. Ainsi, on le crut dément, il n’y a pas si longtemps, lorsqu’il alla, à la suite du prophète, avec quelques âmes simples jusqu’au lac de Tibériade. Il n’en était rien. «J’y ai fort profité!» disait-il à son retour. En effet, outre qu’il recevait la bonne parole, d’autre part il vendait à des prix de famine, ses raisins, ses figues et ses olives aux bonnes gens accourus pour entendre Jésus. Et celui-ci ayant fait miracle à un certain endroit du Lac, Joseph y acheta immédiatement les pêcheries et y mit des établissements qui ne manqueront pas de prospérer par suite du bruit que fera l’aventure. C’est un homme d’ordre et plein de sens.

— A-t-il quelque famille?

— Il a en tout une sœur que l’on nomme Enigée.

— Enigée, dit le clerc au perfide Moïse, hérite légalement de tout l’avoir de son frère… Que celui-ci vienne à disparaître, qui est-ce qui pourrait s’opposer à ton mariage avec cette demoiselle qui est assurément accorte et avenante en tous points?

— Va donc trouver la belle, à la tombée de la nuit, qui est l’heure favorable à l’amour, insinuèrent-ils tous à Moïse, et, par la chambre de cette gentille personne, pénètre hardiment jusqu’au lit de Joseph…

Moïse mit un pourpoint de velours à plus de cent sous l’aulne et s’étant garni les reins de liens solides et propres à bâillonner tous ensemble les chevaliers du guet, il s’alla poster, à la brune, sous la fenêtre d’Enigée, tout en chantant et s’accompagnant du luth qu’il touchait avec assez d’agrément.

Enigée était une jeune fille accomplie et dont tous les sentiments étaient développés, comme il est naturel aux environs de la seizième année et sous les cieux cléments qui font fleurir les parterres dès le temps de Pâques. Elle avait du goût pour la musique et pour les gens bien faits. Avouez donc qu’il lui eût fallu une astuce fort éloignée de sa simplicité, pour démêler, sous le bel accoutrement de Moïse, que le chanteur était un vilain Juif et non quelque noble chevalier romain. Enigée ouvrit sa fenêtre sur le jardin parfumé d’où venait la chanson.

Il est odieux de penser que la bouche en fleur d’une demoiselle, qui s’entr’ouvre à l’espoir du premier baiser, reçoive au lieu et place de ce qu’elle attend, le contact malséant du bâillon. Tel fut cependant le sort de la pauvre petite Enigée dès qu’elle fut tombée entre les mains de l’infâme Moïse. En même temps, la bande des mauvais Juifs liait outrageusement le vertueux Joseph d’Arimathie et l’emportait tout vif et bien fâché de ne pouvoir dire adieu à sa mignonne sœur, mais plus contristé encore d’abandonner le vaisseau contenant les gouttes du sang de Notre-Seigneur Jésus.

Ils le conduisirent du côté d’une affreuse tour située à l’écart. Là ils lui délièrent les jambes, parce qu’il était replet de sa nature et pesant à porter, et ils lui firent descendre trois cent trente-trois marches, à force de coups. Enfin, ils le laissèrent dans un cachot obscur, sans lui donner ni pain ni eau et sans lui adresser une parole.

Après quoi, étant remontés et ayant scellé l’entrée de la tour, ils se dispersèrent, en se frottant les mains, car ils pensaient bien qu’il ne serait plus jamais question de Joseph d’Arimathie.

*
* *

Le malheureux Joseph éprouva le plus vif mécontentement du lieu où on l’avait mis ; non seulement parce qu’il était dépourvu de lit, de crédence et de prie-dieu, mais encore parce qu’il manquait de ce parfum subtil que mademoiselle Enigée faisait peut-être venir d’Arabie, à moins qu’elle ne le répandît de sa personne dans le logis clair et propret qui convenait si bien à un prud’homme faisant honneur à ses affaires. En outre, Joseph était incapable de méditation, ce qui eût été la seule ressource dans un mauvais cas comme le sien ; mais le pire vint de ce qu’il avait un grand appétit qui fut contrarié quand arriva l’heure ordinaire du repas.

En revanche, Notre-Seigneur lui apparut.

— Joseph! lui dit-il, es-tu content de souffrir pour moi?

— Monseigneur! dit Joseph, en faisant une profonde révérence, mon jugement est pauvre et dominé en ce moment par la faim ; la vérité m’oblige à vous confesser que je ne suis pas parfaitement content.

— Joseph! reprit Jésus, ta foi est plus pauvre encore que ton jugement ; car si elle avait quelque vigueur, tu ne sentirais pas ta faim.

— En ce cas, Monseigneur, dit Joseph avec simplicité, me voilà bien au regret, je vous jure, que ma foi ne soit pas plus vive!

Jésus fut tenté de sourire de pitié, à cause de la malheureuse faiblesse des hommes, et il dit à Joseph :

— Eh bien! et moi? crois-tu que je n’ai pas souffert pour toi?

— Monseigneur! Monseigneur! soupira Joseph en se traînant aux pieds du maître, et soudain confus au souvenir des grandes tortures qu’il avait vues. Et il se mit à pleurer abondamment, en se traitant de pourceau.

— Relève-toi, dit Jésus, car je t’aime. Tu as pris soin de mon corps et l’as enseveli. Au surplus, depuis longtemps tu me suivais avec fidélité et tu écoutais ma parole…

— Oui, oui! interrompit vivement Joseph, c’était au bord du lac de Tibériade : il y avait une grande quantité de poissons, j’en ai vendu pour quinze cents deniers, et j’ai acheté des pêcheries! Ah! Monseigneur! montrez-moi la porte par où vous êtes entré dans ce réduit, afin que j’aille jeter un coup d’œil à ces établissements qui vont dépérir par suite de mon absence!…

— Joseph! dit Jésus avec douceur, voilà que tu n’as plus faim, maintenant que tu penses à tes pêcheries, tandis que ma présence a été inefficace à combler ton appétit!… Cependant, je veux t’embrasser à cause de ton ignorance du mensonge et de l’hypocrisie. Et écoute-moi : Je t’apprendrai à connaître le vrai bien, et te tirerai de prison.

Pour le moment, voici le vaisseau dans lequel tu as recueilli un peu de mon sang. Je l’ai ravi aux mains des méchants et je t’en confie la garde. Et écoute encore ceci : Tu n’as pas oublié le Jeudi où je fis la Cène chez Simon, avec mes disciples. En bénissant le pain et le vin, je leur dis qu’ils mangeaient ma chair avec le pain et buvaient mon sang avec le vin. Or, il sera fait mémoire de la table de Simon en maints pays lointains, et toi-même tu le feras, dès que tu seras sorti de prison et que tu auras trouvé douze hommes ayant le cœur pur et voulant s’asseoir avec toi à la table.

Ce disant, Notre-Seigneur disparut.

*
* *

Bien que Notre-Seigneur eût promis à Joseph de le tirer de prison, on n’avait point entendu parler du pauvre prud’homme au bout de quarante années. On l’avait complètement oublié en Judée. Moïse avait réussi à épouser la gentille petite sœur, et celui-ci était à présent un homme riche et jouissant d’une bonne considération.

La tour, au fond de laquelle le misérable avait jeté un juste, était tombée en ruines. Les oiseaux du ciel nichaient au creux des pierres et chantaient ; les ronces et les lierres se suspendaient non sans grâce aux débris de cet édifice ; la terre avait été retournée aux environs et les champs étaient fertiles. Car toutes les choses sont indifférentes et s’emploient souvent avec complaisance à couvrir les iniquités.

II
Il se trouva que dans le même temps l’Empereur de Rome avait un fils nommé Vespasien, qui était atteint de la lèpre. Ce malheureux prince vivait à l’écart, et dans un endroit sans fenêtre et sans escalier, où on lui passait sa nourriture par une étroite lucarne.

Une vieille femme, appelée Verrine, qui avait chez elle le portrait de Notre-Seigneur, alla trouver l’Empereur et lui dit qu’elle guérirait le prince Vespasien par le moyen de son image.

L’Empereur voulut bien tenter l’aventure et il se rendit avec toute sa cour au pied de la maison du lépreux. Verrine s’y trouva également, tenant serrée contre son cœur une guimpe qui était pliée avec soin. Tout le monde étant là, elle déplia la guimpe, et il n’y eut ni petit ni grand qui ne fût contraint de s’agenouiller, quand on vit le portrait de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Quand Verrine vit le grand effet que produisait son image, elle dit :

— Écoutez comment je la reçus. Je portais ce morceau de fine toile entre les mains, quand je fis la rencontre du prophète que les Juifs menaient au supplice. Il avait les mains liées d’une courroie derrière le dos, et suait sang et eau de toutes parts. Un homme juste, nommé Joseph d’Arimathie, qui le suivait et qui avait pitié de lui, me conseilla de lui essuyer le visage. Je m’approchai et je passai mon linge sur son front. Rentrée à la maison, je regardai mon drap et j’y vis l’image du saint prophète. Joseph la vit comme moi, et nous fûmes très émerveillés. Si cet homme vivait encore, il vous confirmerait mes paroles ; mais ils l’ont fait périr parce qu’il avait enseveli le corps de Jésus.

L’Empereur et ses gens admirèrent beaucoup ce que racontait cette femme, et ils étaient impatients de ce qui allait se produire pour le cas du prince Vespasien.

Mais Verrine n’eut pas plus tôt présenté la sainte image à la lucarne, que Vespasien cria qu’il était revenu à la parfaite santé. En effet, il sortit de lui-même hors de la maison et chacun vit qu’il était sain, ce qui causa un grand étonnement et une grande joie. Et de plus, comme il était de belles formes et que son visage était gracieux, on l’approcha, le toucha et l’embrassa en l’honneur du miracle, surtout les dames et les demoiselles.

Pour le jeune Vespasien, son premier vœu fut de témoigner de sa reconnaissance en vengeant le prophète auquel il devait sa guérison, ainsi que l’homme juste Joseph qui avait souffert à cause de lui. Et il s’employa aussitôt à équiper une armée pour aller en Judée.

*
* *

L’armée de Vespasien fit un fort tapage lorsqu’elle débarqua en Judée. Elle était composée d’un bon nombre de fantassins et de cavaliers produisant un grand cliquetis d’armes sur les routes ; et les trompettes portaient la peur très avant dans le pays.

Les Juifs, qui voyaient de loin tout cet appareil descendre du haut des collines, se demandaient ce qu’ils pourraient bien répondre dans le cas où tous ces gens d’armes viendraient leur réclamer le prophète Jésus. Et Moïse se souvint de Joseph, l’ami du prophète. Il eut un grand remords d’avoir agi contre lui pour épouser sa sœur Enigée et s’emparer de son bien. Aussi tremblaient-ils les uns comme les autres, de tous leurs membres.

Vespasien, aussitôt entré dans la ville, y forma une cour de justice avec ses meilleurs barons. Il y siégea en personne et fit premièrement comparaître Pilate qui était bailli, du temps que l’on fit souffrir des avanies à Notre-Seigneur. On lui demanda ce qu’il avait fait de Jésus. Il répondit qu’il l’avait abandonné à la justice de la foule. Vespasien lui fit observer d’abord qu’il employait des termes dont le sens obscur passait son entendement, la justice étant, à son avis, chose si subtile et ténue que le fil en échappe souvent aux plus grands clercs du royaume et que c’est une présomption que de s’imaginer qu’on la rend, n’était-il pas plaisant de penser que l’exercice en pût être confié au populaire, lequel est inégal et agit par le mobile de la passion? Pilate ajouta qu’il s’était lavé les mains de ce qui pourrait arriver par la suite. Vespasien lui dit qu’il n’eût point pu agir plus sottement.

— Vous ne m’entendez pas, dit encore Pilate qui était fin et retors pour avoir vieilli dans les prétoires ; je veux dire que si je n’ai pas agi convenablement, en me désintéressant de ce prophète, vis-à-vis de vous autres qui le pleurez, j’ai agi cependant selon les desseins de Dieu, puisque vous savez que ce prophète devait périr… Or, il s’est produit plusieurs cas, dans le cours de ma carrière, où me trouvant en face d’un embarras analogue, soit entre la cité et le particulier, soit entre la cité et l’État romain, je demandai le bassin et l’aiguière, par quoi se trouvait admirablement marquée, à mon sens, la limite de l’humain pouvoir.

Néanmoins, Vespasien ordonna qu’on lui liât les mains et le fît souffrir. Il agit de même envers un grand nombre de Juifs auxquels on demandait vainement ce qu’ils avaient fait de Jésus ainsi que d’un certain Joseph d’Arimathie qui avait pris soin de son corps.

Alors, comme quelques-uns louchaient du côté de Moïse qui s’était fait pardonner son crime par sa richesse, mais que l’on avait bien envie de dénoncer dans ce moment périlleux, celui-ci eut peur pour sa vie, et, ayant réfléchi, il vint se jeter aux pieds de Vespasien, et lui dit :

— Sire, m’accorderez-vous la vie sauve, si je vous indique le lieu où l’on a mis Joseph?

— Soit! fit le prince. Va donc devant et montre-nous le chemin.

Arrivé à l’endroit où se trouvait la tour ruinée et à demi ensevelie sous les ronces et les fleurs printanières, Vespasien se mit à rire, malgré tout le chagrin qu’il avait de la perte sans doute irrévocable de Joseph, et il demanda à Moïse s’il se moquait de lui, pour s’être flatté de lui montrer la retraite de Joseph, et s’arrêter à cet amas de pierres humides et moussues où aucune créature ne saurait trouver abri.

Moïse courba l’échine et dit :

— Sire, j’ai dit que je montrerais où fut mis Joseph, il y a plus de quarante années ; mais je n’ai pas promis de vous le faire voir en bon état!…

Le fils de l’Empereur, qui n’était chrétien que depuis peu de temps, jura par le nom d’une divinité païenne et diabolique, ce qui ne fut pas toutefois désagréable à Dieu, en raison de la pureté du sentiment.

Cependant Moïse ayant déplacé plusieurs pierres épaisses et fort lourdes, avait mis à jour l’entrée d’un escalier par où Vespasien et sa suite s’engagèrent.

Tous étaient très émus à la pensée de ce qu’ils allaient découvrir dans ce réduit. Mais l’escalier était si long, et en outre glissant et malpropre, que plusieurs s’en trouvèrent incommodés ; et le fils de l’Empereur, parvenu environ à la soixante et dixième marche, dit à Moïse que, bien qu’il lui eût promis la vie sauve du chef de l’affaire de Joseph, il se pourrait trouver quelque autre juste motif de le faire pendre, ne fût-ce par exemple que pour amener son auguste personne dans des endroits si incivils.

Sur ce, quelqu’un des seigneurs qui allaient de l’avant, fit observer que l’odeur devenait en effet méphitique et comparable à celle qu’exhalent les corps pestiférés.

Mais Vespasien s’étant radouci :

— Dieu, dit-il, permet que l’enveloppe mortelle de l’âme la plus proche des fleurs par la grâce et par le parfum, soit souillée et répugnante à nos sens ; et il se peut très bien que le prud’homme Joseph, qui fut un saint et toucha Notre Seigneur Jésus-Christ, nous envoie ces émanations qui, à la vérité, sont grossières et indécentes. Nous continuerons donc d’aller plus avant dans le vilain tombeau où nous conduit ce Moïse que nous ferons pendre aussitôt remontés, à supposer que notre peine ait été inutile.

Le fils de l’Empereur et sa suite descendirent toujours plus profondément et ils ne découvraient rien. Vespasien fut tenté de rebrousser chemin ; mais Moïse, qui ne cessait d’être habile homme jusque dans les moments les plus ingrats, dit au fils de l’Empereur :

— Sire, celui qui vous a guéri de la lèpre ne peut-il faire que l’homme que vous cherchez soit là tout à coup? Et ne peut-il faire encore que Joseph soit vivant au fond de ce tombeau infect quoique, dans le cas contraire qui est plus naturel, sa relique vaille de la peine et puisse atteindre un grand prix, à cause des vertus qu’il professa?

Vespasien fut touché par ce discours, et une secrète indulgence lui vint pour ce coquin de Moïse. En même temps et dans l’instant précis où la foi pénétrait à nouveau dans son âme, on aperçut dans le lointain une petite lueur.

*
* *

L’endroit d’où partait cette lumière était d’apparence misérable et sordide. Le jour bas, ainsi que celui que répand une maigre lampe, venait d’un point de la muraille et ne laissait rien distinguer convenablement.

Moïse, ayant cependant reconnu le cachot où il avait enfermé Joseph, se précipita vers l’objet qu’il croyait être en effet une lampe. Il s’imaginait bien qu’il allait découvrir à l’aide de cette lumière le pauvre Joseph dans le dernier état ; mais il espérait quant à lui avoir la vie sauve.

Moïse n’avait pas encore mis la main sur l’objet qu’il prenait pour une lampe, lorsqu’il fut touché rudement à l’épaule par quelqu’un de plus grand et de plus fort que le fils de l’Empereur lui-même et tous ses chevaliers. Il se retourna et reconnut Joseph.

Alors il poussa un cri et fut saisi de peur. Vespasien et ses chevaliers s’écartèrent jusque vers les murailles, car ils tremblaient dans leurs membres et dans leur esprit, à cause de la puissance de Dieu.

Joseph dit :

— Ceci est le vaisseau qui contient le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ… Qui es-tu donc, toi qui portes la main sur le Fils de Dieu?

Moïse n’osa pas dire qu’il était celui qui avait posé Joseph dans ce mauvais endroit, mais il dit :

— Voici le prince Vespasien, le fils de l’Empereur de Rome, qui vient te tirer de prison!…

— Qui parle de prison? dit Joseph, je ne suis pas en prison…

Moïse qui était le seul à lui adresser la parole, tellement les autres étaient pris de révérence, demanda :

— Où donc te crois-tu? Tu n’es pourtant pas libre?

— Je suis libre, dit Joseph.

Le saint homme faisait des efforts pour se souvenir. La mémoire lui étant revenue :

— Oui, oui, dit-il, je me souviens que je fus jeté jadis en prison par une petite troupe de gens dont j’ai oublié la figure et les noms. Mais Notre-Seigneur Jésus-Christ m’a tiré de prison!

— Ha! ha! ha! ricana Moïse, il est fou! Et, pardieu, on le deviendrait à moins. Mon ami, lui dit-il familièrement, ces hauts seigneurs et moi venons de descendre trois cent trente-trois marches puantes pour parvenir au cul-de-basse fosse où tu gis ; et tu prétends que Jésus t’a tiré de prison!…

Joseph se tourna du côté de la petite lampe qui était en réalité sans mèche, sans huile et sans flamme et répandait une lueur par quelque moyen mystérieux.

— Monseigneur Jésus! dit-il, soyez enclin à l’indulgence envers ceux qui ne vous ont pas connu et qui ne sont pas éclairés par le divin rayon de votre foi. La grossièreté de leurs sens égale l’erreur de leur esprit ; et ils prennent pour une prison le lieu du monde le plus décent et le plus fertile en délices.

A ces mots, les seigneurs ne purent non plus se tenir de rire ; car l’endroit où ils se trouvaient avec Joseph était nauséabond. Mais Vespasien leur dit :

— Il se peut que cet homme voie ce que nous ne voyons pas, à cause de sa grande vertu.

Aussitôt, le fils de l’Empereur ayant proclamé sa foi par ces paroles, il lui fut donné ainsi qu’à tous, de voir par les yeux de Joseph.

Or rien n’était plus éloigné de l’apparence d’une prison. Une lumière plus belle que le jour venait d’un vase appuyé sur un autel fort bien orné où Joseph se tenait à genoux très pieusement. Cette lumière comblait de son rayonnement une salle vaste et comparable par la magnificence aux plus superbes basiliques. L’air y était léger et imprégné de parfums, et son seul mouvement faisait une sorte de musique que l’on pouvait attribuer tout aussi bien à des instruments séraphiques qu’au murmure discret de toutes les petites bêtes du Seigneur que l’on entend bourdonner aux heures heureuses de l’été. Maintenant, il est bien probable aussi que des anges étaient là et chantaient, sans qu’on les vît, et peut-être même se montraient-ils parfois quand Joseph était dans la solitude.

Joseph se prosterna très bas et dit :

— Je vous adore, Monseigneur Jésus!

Sur quoi, tous ceux qui étaient là, étant touchés dans leurs sens, crurent fermement en la présence de Notre-Seigneur Jésus-Christ — sauf Moïse qui avait l’esprit du mal.

— Voici, dit Vespasien, un miracle plus grand que de m’avoir guéri de la lèpre, car, mes écailles étant tombées, je fus tiré de l’opprobre, en réalité, ce qui est un cas merveilleux et qui ne s’appliquera sans doute pas à beaucoup. Mais cet homme-ci a été jeté pour mort dans un cachot infect, il y a plus de quarante années, et il y est encore, comme nous l’avons pu voir, — ce qui est déjà remarquable ; — mais voici que grâce au vaisseau de Notre-Seigneur, cet homme se trouve être en même temps dans l’endroit le plus magnifique et le mieux garni de volupté. Or ceci aura un plus grand retentissement dans le monde que la guérison de tous les lépreux, et ce sera un bien précieux dans les États.

Mais Joseph qui se souvenait de la recommandation que lui avait faite Jésus, en lui remettant le saint vaisseau, dénombrait déjà les personnages qui étaient là, et en ayant trouvé douze, y compris Moïse, il leur dit :

— Notre-Seigneur m’a commandé de célébrer la Cène en présence de douze personnes honnêtes et ayant le cœur pur. Il n’y a pas de doute que vous ne soyez tels, étant de bonne compagnie. Si vous voulez, nous nous assoirons à la table et ferons le sacrement?

*
* *

Avant de s’asseoir à la table, Moïse, qui était hypocrite et fourbe, eut encore peur qu’il ne lui arrivât malheur. Il réfléchit ; puis il tira Joseph à part et lui dit :

— Écoute, je suis celui qui te bâillonna jadis et qui te jeta en prison. J’espère que tu ne me feras pas de mal, à cause du temps écoulé et de mon repentir…

Joseph le regarda avec attendrissement et loua Dieu de ce que cet homme, après avoir péché, fût ramené au bien.

— Ce n’est pas tout, dit Moïse, tu avais plusieurs fiefs et je m’en suis emparé…

— Tout mon fief, dit Joseph, est en Notre-Seigneur.

Mais Moïse, ne pouvant croire à tant de désintéressement, résolut de le toucher avec adresse :

— Eh donc! dit-il, de Notre-Seigneur relevaient les pêcheries et les établissements qui florissaient au bord du Lac de Tibériade?…

— Arrête! Arrête! s’écria Joseph. Et il se prit le front dans la main. Le nom du Lac de Tibériade lui rappelait la douceur de vivre.

— En effet! dit-il, c’étaient de beaux établissements, et bien situés aux bas des pentes où mûrissaient les raisins, les figues et les olives ; et comme il était agréable de voir les barques chargées regagner le rivage à la tombée de la nuit!

Une larme vint au bord de sa paupière.

— Dire que j’avais eu tout cela pour rien! fit-il, quinze cents deniers! Cela valait le double!

— La valeur a centuplé! dit Moïse.

— Centuplé! s’écria Joseph. Et son œil se mouilla tout à fait. Il penchait la tête et il considérait, dans sa pensée, cette grande prospérité, là-bas, couchée au soleil le long du rivage de sable fin.

— Je te restituerai tout cela! dit Moïse.

— Non pas! non pas! fit Joseph touché dans sa bonté.

— Si fait! Si fait! C’est une chose accomplie. Tiens! prends tout de suite cette bourse qui ne contient pas seulement le produit d’une année et qui est assez arrondie, comme tu vois…

— Au moins, dit Joseph, prélèveras-tu une forte part pour ta bonne gestion?

Moïse, comprenant qu’il l’avait gagné par le goût des biens terrestres qui est très fort contre Dieu, ne put contenir sa bonne humeur :

— Maintenant, ajouta-t-il, sur un ton plaisant, je me souviens d’avoir employé la violence pour épouser ta sœur Enigée qui héritait de ton bien. Si tu ne veux pas de moi pour beau-frère, je la répudierai, car la voici un peu flétrie à l’heure qu’il est et j’épouserai une certaine Corinne qui est venue avec les Romains et qui a de l’agrément.

Joseph se mit à rire de tout son cœur en bon homme qu’il était. Il embrassa Moïse pour lui prouver son amitié, et lui dit de s’asseoir à la table, ce dont Vespasien et ses seigneurs ne furent pas trop flattés.

*
* *

Joseph fit le serment d’employer sa richesse à la gloire de Dieu.

Ensuite, il rompit le pain, en mémoire de ce qu’avait fait Notre-Seigneur, et il le distribua en parties aux personnes qui étaient assises à la table :

à Vespasien d’abord,

aux chevaliers ensuite.

Quand vint le tour de Moïse, tout le monde, sauf Joseph dont la bonté était extrême, craignait que Dieu ne fût offensé.

Or, comme Moïse allait porter le pain à sa bouche, voilà qu’il se fait un grand fracas, et que Moïse disparaît, ainsi que son siège, aussi complètement que s’ils n’avaient jamais été.

Tous en furent extrêmement émus, et n’eût été la grande piété avec quoi ils accomplissaient le service divin, ils l’eussent certainement interrompu. Mais aussitôt que le service fut achevé, Vespasien dit à Joseph :

— Jamais nous n’avons eu tant de frayeur : dites-nous, je vous en prie, ce que Moïse est devenu!

— Quant à moi, je n’en sais rien, dit Joseph, mais nous pourrons le savoir de Celui par qui toutes choses arrivent.

Et il interrogea le Saint vaisseau.

Alors on entendit une voix qui sortait du vaisseau, et qui dit :

«Ne vous inquiétez pas de Moïse qui fut, à la vérité, fourbe, menteur, assassin et sacrilège, mais qui, cependant, contribua à la gloire de Dieu, puisque par lui Joseph fut amené à connaître le vrai bien, dans cette prison, et puisque par lui fut fondée cette fortune moyennant quoi vous établirez la part matérielle de mon œuvre, qui s’adresse plus clairement aux hommes. Car je vous en avertis, beaucoup vous paraissent méprisables, qui tiennent un rôle dont le sens vous échappe ; vous ne voyez que l’architecte qui construit une maison, et j’ai souci également du maçon et de l’ouvrier plus médiocre encore qui mélange la terre avec l’eau. C’est pourquoi je vous conseille de vous occuper le moins possible de la justice : vous n’y entendez rien ; elle est aux mains de mon Père, et je frapperai en son nom. J’ai enlevé ainsi Moïse qui était mauvais au milieu de vous, mais qui peut valoir en des emplois où vous ne vaudriez rien. Vous le retrouverez dans la vie.

»Vous autres, aimez-vous les uns les autres, et aimez-moi dans le fond de votre cœur, afin que le monde, qui est semblable à la prison de Joseph, vous soit transformé en un lieu agréable, comme cela est arrivé pour lui.»

LES TABLETTES DE CYTHÈRE
Vers le milieu de la neuvième journée, nous vîmes monter, sur la mer, de petites barques aux voiles gonflées, et Myrrha agita aussitôt les mains, et leva ses bras nus qui s’éclairent, au jour, d’un peu de duvet d’or.

— Myrrha! dis-je en enserrant son corps chéri, il convient en effet de recevoir avec des marques de gaieté la nouvelle qu’il y a encore des hommes, et qui vont à leur négoce et à leurs entreprises de gloire, depuis que nous nous aimons sur cette île solitaire. Ces petites voiles pleines de vent sont puériles, n’est-ce pas? comme des joues de nouveau-nés. Si tu veux, nous allons danser et rire, et nous tresserons, à l’heure du crépuscule, des guirlandes agréables à Aphrodite, avec la tige des églantiers mêlée de myrtes et de violettes?

Myrrha ne refusa pas de balancer sa jambe pure en cadence et s’échauffa même à secouer le tambourin au-dessus de sa chevelure. Elle chanta, et je me baissai pour aspirer, sur sa bouche, le souffle sonore et l’allégresse de ma chère amante.

Cependant les petites barques furent bientôt assez près de nous pour que le bruit des voix nous en parvînt, et nous pûmes même discerner en leur cacophonie les dialectes divers et la grossièreté des propos. Il y avait des gens de toutes les contrées de la Grèce, et jusques à des Barbares ; et c’était un ramassis d’hommes de peu de valeur et allant à l’aventure.

— Myrrha! dis-je, c’est assez d’ironie, et tu as fait suffisamment d’honneur à ces étrangers qui ne le méritent pas. Retirons-nous de l’autre côté des rochers et gagnons nos endroits fleuris. Si tout ce monde tient à aborder ici, nous lui offrirons du lait, du miel et des grenades. Allons-nous-en!

Mais, tout au contraire, Myrrha se mit à courir sur la grève de sable fin, et elle mouilla ses pieds dans la mer ; et elle commença de ramener ses cheveux en touffe au sommet de la tête, à la manière thébaine, et elle les retint par une agrafe d’or à la tête de Silène, qu’elle tira avec d’autres bijoux d’une petite boite de cornaline. Elle passa à son cou son joli collier de bronze contourné en spirale, et à son doigt des anneaux ornés de grenats syriaques et de prase qui est une pierre nouvelle.

Je jure que je crus mourir en voyant cela et que j’accomplis quelques prières extravagantes de Myrrha, — comme d’agrafer moi-même sa ceinture, — de la façon dont les machines dociles, au théâtre, portent et supportent les dieux. Ma bouche serrée fut quelque temps muette ; puis, j’eus une envie de pleurer, que je retins, à cause de la présence de ces Barbares. Enfin, quand je pus parler :

— Myrrha! ma petite Myrrha! lui dis-je, quelle fantaisie ou quelle folie t’a prise tout à coup en face de ces vilains hommes mal épilés et beaucoup plus vulgaires que ceux que nous avons fuis pour venir nous aimer ici, Myrrha, il y a de cela neuf jours à peine révolus?

— Oh! je t’aime! dit-elle, en nouant ses beaux bras à mon cou dans une pose à charmer jusqu’aux lents coquillages ou aux écueils de la mer.

Elle reçut mon baiser, puis elle tourna la tête et m’échappa des mains.

— Je t’aime, dit-elle encore, je n’aime que toi, mon amour.

Et elle était toute penchée déjà vers les hommes des petites barques, qui levaient de son côté de lourds yeux chargés d’étonnement et de désirs.

Je me suspendis au tissu léger de sa tunique et fis céder la petite fibule d’or qui retenait ce vêtement à la gorge. Je vis la peau blonde de l’épaule, durant que des hommes aux mauvais accents, qui étaient pour le moins des îles tributaires, s’écriaient dans les barques : «Evohé! c’est Aphrodite elle-même!» ce que ceux qui étaient des Barbares traduisaient en leur langue.

— Je t’aime! jetai-je à Myrrha, alors qu’elle était déjà loin et que des mains froissaient ses vêtements ; car en cet instant je ne me souvins plus que de l’aimer. Elle répondit :

— Je n’aime que toi!

On voyait qu’elle était partagée entre la joie et la tristesse. Je lui criai :

— Tu ne sais donc pas ce que tu fais?

— Je ne le sais pas! répondit-elle.

Il se passa quelque chose de bien étrange. J’étais agenouillé sur le rivage, près de quelques objets qu’elle avait laissés. Il y avait son miroir que je baisai à l’endroit où fut son image. Je ramassai aussi un fruit qu’elle avait mordu et dont la chair humide gardait la marque de ses dents ; je me mis à baiser la morsure de ce fruit, et à ce moment je n’eus plus honte de pleurer même en face des étrangers et des Barbares. Je distinguai, dans ma confusion, que Myrrha avait sur le visage les traces d’un chagrin égal. Je crus qu’elle me tendait les bras, et je vis son pied cambré dans un effort pour revenir ; mais son regard ayant rencontré tous ces yeux qui l’admiraient de façons diverses, elle ne put se retenir d’éprouver le bonheur d’être belle autant de fois qu’il y avait d’hommes alentour.

— Mais! fis-je, à eux tous, ils ne t’accordent pas tant de beauté que je fais, tout seul!

Elle rit. Elle se laissait alors transporter de barque en barque pour que d’autres hommes éprouvassent d’elle un étonnement nouveau, et qu’elle fût ravie d’être nouvellement belle, toujours.

La brise souffla, et je vis s’en aller les barques avec ma petite Myrrha bien-aimée. Tout cela fut presque aussitôt lointain et puéril, avec cette apparence de joues gonflées de nouveau-nés. Cependant, quand le geste doré des bras de Myrrha s’éteignit, je tombai, comme un hoplite blessé, sur le rivage.

Alors, j’ai brisé le petit miroir qui ne sut rendre qu’une beauté, ce qui est trop peu pour Myrrha qui les a toutes, assurément. Et je vais clore à jamais mes yeux, parce qu’ils furent inhabiles à feindre les mille artifices qu’il fallait, et n’exprimèrent que l’unique aveu du grand amour de mon cœur. Mais auparavant, j’ai écrit ceci, et je l’enferme dans le vase funéraire que nous avions apporté là pour contenir nos cendres quand le jour eût été venu.

Puisse l’amant qui le découvrira, orner et aviver son amour de la mélancolie que j’enclos en cette terre légère.

LE BON JUGEMENT DU TRIBUNAL DES MŒURS, A VENISE
Francesco di San Polo, fils d’un gentilhomme vénitien, fut embarqué de bonne heure sur les galères de la République et grandit parmi les Turcs et les gens enturbanés de l’Orient, dont les mœurs sont mauvaises. Étant revenu à l’âge d’homme dans sa patrie, il y afficha un vif dédain autant envers les demoiselles patriciennes qu’envers les courtisanes. Pour ce qui était des premières, le scandale n’était pas grand, vu que ces péronnelles étaient gauches et engoncées pour la plupart, et que Francesco, à vingt ans, pouvait avoir de l’éloignement pour le mariage. Quant aux dames galantes, grasses, nombreuses et renommées, habilement teintes, fardées à grands frais et aussi expertes à la conversation qu’à tous les arts de la volupté, n’y avait-il pas lieu de s’étonner qu’elles ne retinssent ce jeune homme par les fines mailles de leurs attraits?

De plus, Francesco emmenait des garçons dans sa gondole, à la tombée de la nuit, et leurs promenades étaient longues et mystérieuses.

Des dames, émues de sa beauté naturelle et dépitées de sa froideur, l’accusèrent d’avoir rempli, chez les Turcs, des emplois déshonorants. Mais plusieurs adolescents des meilleures familles vénitiennes laissèrent entendre qu’en tout cas il n’en avait pas la marque. Là-dessus les langues allèrent, et il se fit un grand bruit à Venise autour du jeune Francesco di San Polo, qui s’étonnait beaucoup, de son côté, qu’on le trouvât si intéressant, alors que personne précisément ne l’avait remarqué durant ses voyages dans le Levant.

Aussi fit-il la figure la plus divertissante lorsqu’il fut déféré devant le collège chargé d’instruire contre les sodomites, qui se réunissait tous les vendredis, selon une loi du 22 mars mil quatre cent cinquante-huit.

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Loin de nier la particularité sur laquelle on l’invitait à répondre, le bon Francesco en étala avec une complaisance touchante les phases diverses devant le tribunal. A l’entendre, aucune coutume n’avait plus de beauté que celle dont on lui faisait reproche ; il le prouvait tant par l’histoire que par la science esthétique. Il parlait avec abondance, s’échauffait, agrémentait de vers latins et même de grecs la vivacité de sa défense. Il clôtura sa harangue en exprimant le regret où il était que la République, si avancée parmi les nations pour tout ce qui touche les institutions et l’excellence des mœurs, s’obstinât à demeurer dans l’ignorance de celles-ci. Enfin, ce jeune homme avait tant d’honnêteté dans sa conviction qu’il ne doutait point qu’avant seulement qu’on lui donnât à boire pour avoir parlé si bien, les divertissements de Sodome ne fussent recommandés fortement et solennellement aux citoyens de Venise.

Il en arriva autrement, et notre Francesco fut bel et bien condamné. Toutefois, l’on verra une preuve de la magnanime sagesse de ses juges et de l’heureuse souplesse de la procédure vénitienne dans le châtiment spécial que l’on prit la peine d’ajouter, en faveur du coupable, au supplice de la cheba qui lui revenait de droit.

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Le supplice de la cheba consistait à être enfermé en une cage de bois, que l’on hissait à mi-hauteur du clocher de Saint-Marc, et extérieurement, de façon que le patient y subît les rigueurs de la saison et y fût exposé aux quolibets des passants.

Voici la teneur de l’addition qui y fut faite dans l’intérêt de Francesco :

«Ledit (Francesco) recevra chaque soir et bon gré mal gré, après le couvre-feu, — pour éviter le scandale, — et en sa cage, la visite d’une de nos plus notables courtisanes, et le lendemain d’une autre, et ainsi de suite, jusqu’à l’expiration du délai de sa peine.

»Ceci pour la plus grande gloire de Dieu et dans le but que le coupable soit ramené dans la voie qu’il (le Seigneur) a tracée de sa main et indiquée à notre premier père pour notre bien et celui de nos enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants.»

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Un beau matin, l’on vit brimbaler au bout d’une corde la cage de bois contenant notre malheureux Francesco di San Polo assez déconfit, penaud, mal en point, et prenant le ciel à partie qu’il était victime d’une grande iniquité. Vous pensez que les gens de Venise ne faisaient pas défaut autour du clocher de Saint-Marc ni sur toute la place, qui est le lieu où se traitent les affaires et le seul endroit de la ville où se fasse la promenade à pied sec. On dit qu’il n’y eut ni dame ni demoiselle qui ne s’y montrât ce jour-là, soit en chaise, soit simplement juchée sur les hauts patins pour lors à la mode. Et il faut y ajouter, bien entendu, les personnes adonnées à la galanterie, dont le nombre, d’après les meilleurs documents, n’était pas inférieur à onze mille, et qui avaient un intérêt direct à prendre connaissance de la figure du sire, puisque chacune d’elles était tenue d’essayer de la dérider tour à tour.

Francesco, à mi-hauteur de son clocher, ne pouvait répondre aux mille lazzi et aux malhonnêtetés de toute sorte qui lui montaient de cette foule assemblée. D’ailleurs, rien ne porte à l’indulgence comme d’envisager les hommes et les femmes d’un peu haut ; et il est probable qu’il en était en ce temps-là comme aujourd’hui. L’histoire ignore sur quel point porta sa méditation, et se contente d’enregistrer que, vers l’instant où le soleil déclinait et alors qu’une grande quantité de badauds bâillaient encore du côté du condamné, celui-ci, ayant contenu un besoin depuis l’heure de l’aurore, s’en soulagea librement, pleinement et à la ronde sur toutes les classes de la société, qui prit texte de cette pluie incongrue pour se disperser et s’en aller souper.

De sorte qu’il ne resta guère sur la place Saint-Marc, à l’heure du couvre-feu, que les personnes qui y possédaient pignon ou fenêtre et qui comptaient sur le lever de la lune pour voir ce qu’il adviendrait du prisonnier sodomite et de la compagne à lui octroyée par jugement en bonne forme.

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La malchance fit que la lune fût ce soir-là couverte aussi complètement qu’une chandelle sur quoi se fût assise par mégarde quelque matrone vénitienne.

Le lendemain on n’y pensait plus : telle est l’inconstance de la faveur des esprits.

Les courtisanes accomplissaient avec ponctualité et discrétion la besogne quotidienne que leur avait départie la Justice. Et des mois se passèrent sans que l’on prît seulement garde à cette cage poussée au flanc du clocher de Saint-Marc comme une verrue ou une gibbosité naturelle sur quoi se posaient journellement les colombes.

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Toutefois, au bout de six mois, Francesco di San Polo fut trouvé mort par la cent quatre-vingt-troisième courtisane hissée en cet endroit, à l’heure du couvre-feu.

On se montra fort étonné de ce résultat, et une enquête fut ouverte par-devant le Conseil qui avait jugé Francesco. Les cent quatre-vingt-trois personnes galantes y comparurent et déposèrent une à une selon la date de leur coopération à la besogne de la justice.

— Quel homme était, à votre sentiment, ce Francesco di San Polo? leur fut-il demandé.

Pour les cinq ou six premières, c’était un triste personnage, sans goût, sans appétit et sans politesse, enfin dénué de tout avantage.

De la septième à la douzième, il était jugé hésitant et malhabile, gauche à l’excès en ses façons.

Ce travers était confirmé par la treizième courtisane, à laquelle toutefois il n’avait pas déplu, et qui l’avait trouvé original et ayant des penchants au rebours du commun.

On remarqua beaucoup l’avis de la quinzième d’après laquelle Francesco était déjà un homme ordinaire.

Ordinaire n’était point le mot qu’il convenait d’employer en parlant de ce jeune homme, opinèrent les cinq filles suivantes, car il était un fort bon amant, expert et agissant, avec qui le temps ne durait point.

Sur les cent qui déposèrent après, il n’y en eut pas une qui contredît cette opinion favorable, sinon que trente-quatre d’entre elles affirmèrent qu’elles étaient grosses de ses œuvres. En outre, toutes l’avaient entendu, dans le moment de la pâmoison, bénir ses juges en les recommandant à Dieu, chacun par leur nom et avec grande ardeur et gratitude.

Le Conseil pleura à l’audition de ces paroles et se sentit pris aux entrailles d’un vif sentiment d’indulgence rétrospective pour l’ancien sodomite converti et puis mort de l’abus des justes plaisirs de l’amour.

— Et vous, mesdemoiselles? dit l’assemblée, émue et tout d’une seule voix, en s’adressant aux soixante-trois courtisanes restantes.

Celles-ci furent secouées d’un sanglot unanime et pour toute réponse montrèrent les marques visibles des combats qu’elles s’étaient livrés entre elles avant de monter dans la cage, par suite de leur empressement et à cause de la renommée que le détenu s’était acquise dans les exploits amoureux.

TABUBU
Un brave homme, nommé Setna, en se promenant un jour sur le bord du Nil, aperçut une femme qui lui parut très belle, bien qu’il ne lui vît pas la figure. Elle portait beaucoup d’or sur ses vêtements, et elle était suivie de cinquante-deux jeunes filles de tournure agréable.

Setna en perdit immédiatement la tête. Il fit signe à son jeune serviteur et lui commanda de savoir tout de suite qui était cette femme.

Le jeune serviteur s’approcha aussitôt de la jeune servante qui marchait derrière la belle femme et lui demanda le nom de sa maîtresse.

— Tabubu, dit la jeune servante. Et elle sourit à cause de celui qui en était encore à s’informer de Tabubu, que connaissaient tous les hommes.

Le jeune serviteur rapporta à Setna ce qu’il avait appris.

— Retourne vers cette fille et dis-lui d’avertir sa maîtresse que je m’appelle Setna et que je donnerai dix pièces d’argent pour passer une heure avec elle.

Le garçon rapporta la réponse :

— Tabubu fait dire à Setna qu’il se trompe s’il la prend pour une personne vile, et qu’elle est sage.

— C’est bien! dit Setna dont la figure se colorait comme le ciel au soleil couchant, retourne encore et fais dire à Tabubu que je suis capable d’user de violence.

Le jeune serviteur parlementa de nouveau et revint :

— Tabubu répond que, dans ce cas, il n’y a qu’à aller la trouver chez elle, dans une belle maison derrière le temple de Bast, et que là, Setna fera d’elle tout ce qu’il voudra, moyennant dix pièces d’argent.

Le soir même, Setna se rendit derrière le temple de Bast, et, avisant une belle maison, il demanda qui demeurait là. On le prit d’abord pour un homme ivre ; mais, comme il insistait, quelqu’un lui dit d’un air équivoque :

— C’est Tabubu.

— Fort bien, dit Setna, c’est chez elle que je vais.

On avertit Tabubu. Elle descendit, modestement voilée, mais couverte de riches parures ; et Setna se félicita d’être venu chez elle. Elle le prit par la main et le conduisit dans le jardin où il vit les cinquante-deux jeunes filles occupées à chanter, à jouer ou à prendre des poses propres à ravir les yeux. Les pelouses étaient très bien éclairées et l’eau des bassins, formant miroir, multipliait les lumières.

— Tu vois, dit Tabubu, que rien ne laisse à désirer dans ma maison.

Setna, qui se sentait le feu dans le corps, dit :

— Allons à l’intérieur.

Tabubu le fit monter par le perron, et ils pénétrèrent dans une salle ouverte par tout un côté sur le dehors et d’où l’on apercevait les ébats des joyeuses filles. Elle était ornée de lapis-lazuli et de vraies turquoises. Il y avait autour de la pièce des lits nombreux drapés d’étoffe de fin lin. Nombre de coupes d’or étaient disposées sur un buffet et chacune était remplie de vin. On apporta des mets variés et des fruits.

— Qu’il te plaise boire et manger, dit Tabubu.

— Ce n’est pas ce que je demande, dit Setna.

Tabubu lui dit :

— Moi, je suis sage, je ne suis pas une personne vile. Si tu tiens à faire ce que tu veux avec moi, il faut me céder par contrat tous tes biens.

— Pourquoi n’ôtes-tu pas le voile qui te couvre la figure? dit Setna.

— Je viens précisément de t’en donner la raison. Tu te trompes si tu me crois celle que tu penses.

«Voici cinquante-deux jeunes filles sans aucun voile et ce n’est pas elles que tu désires. Laisse donc cela. D’ailleurs ne suis-je pas très bien faite par tout le reste du corps?

— Si, si, dit Setna, je vois que tu es parfaitement bien ; finissons, allons à l’intérieur.

Tabubu fit venir un scribe et faire à Setna un contrat de cession pour tous ses biens.

Quand Setna eut signé, il dit :

— Allons à l’intérieur.

— Viens, dit Tabubu.

Mais, au moment où ils allaient pénétrer dans l’appartement, on vint dire à Setna :

— Tes enfants sont en bas, ils t’ont suivi et ils veulent que tu descendes sur-le-champ!

— Ces enfants viennent mal à propos, dit Setna ; mais, quant à moi, je ne peux pas descendre ; qu’on les fasse monter.

Tabubu s’habilla d’un habit de lin, pendant qu’on faisait monter les enfants. Setna voyait tous ses membres à travers l’étoffe, et son amour grandissait encore.

— Finissons, dit-il ; allons à l’intérieur.

— Voilà tes enfants, dit Tabubu ; si tu tiens beaucoup à faire ce que tu veux avec moi, prie-les de signer au-dessous du contrat que tu as fait en ma faveur, afin qu’ils ne contestent pas le don de tes biens.

Les enfants étant rentrés signèrent ce qu’on leur demandait. Après quoi, Setna dit :

— Finissons, allons à l’intérieur!

— Moi, je suis sage, dit Tabubu ; je ne suis pas une personne vile ; si tu tiens absolument à faire ce que tu veux avec moi, fais tuer tes enfants pour qu’ils ne se disputent pas un jour avec les miens.

— Je voudrais au moins, dit Setna, que tu ôtasses ton voile afin de savoir pour quelle beauté, je vais commettre cette méchante action.

Tabubu lança un vif éclat de rire. Elle se promenait à contre-jour, le long de la muraille qui portait les lumières, de sorte que l’on voyait la forme de son corps au travers de l’habit de lin. Et il n’y avait que son visage que l’on ne vît point.

Setna se tourna vers ses enfants, afin de leur demander s’ils comprenaient que l’on fît les plus grandes folies pour cette femme. Mais il vit ceux d’entre eux qui commençaient à être des hommes s’élancer vers Tabubu avec tous les signes d’un désir au moins égal au sien, et il pensa qu’ils tueraient leur père pour passer une heure avec elle. Alors il dit :

— Qu’on les tue!

Tabubu les fit égorger là où ils étaient et fit jeter leurs corps en bas du perron, devant les chiens et les chats qui mangèrent leur chair. Setna entendit ronger leurs os en buvant avec Tabubu.

— Tout ce que tu m’as demandé, je l’ai fait, dit-il ; finissons, allons à l’intérieur.

— Entre dans cette salle.

Il entra dans la salle, se coucha sur un lit d’ivoire et d’ébène, et étendit la main vers Tabubu.

— Me voici, dit-elle en se découvrant. Alors, il s’aperçut qu’elle avait la figure désobligeante des proxénètes d’un certain âge et que sa bouche était un cloaque immonde.

Mais il ne se montra point mécontent ; il se leva tranquillement et descendit en passant par les endroits où il était passé pour venir.

Le bruit de son aventure était répandu ; on se moqua de lui dans les jardins où les jeunes filles étaient accouplées avec des hommes de différentes nations, et on lui fit honte d’avoir perdu ses enfants et son bien pour une hideuse créature.

Il s’en alla, en pensant que ces gens-là sortiraient de cette maison d’amour, sans savoir ce que c’était que l’amour, alors que lui, il en avait goûté les plus vives délices par les transes effroyables du désir.

VOYAGE DE CANDIDE AVEC PANGLOSS AU VRAI ELDORADO
Il n’y avait pas quinze jours que Candide avait résolu de cultiver son jardin, qu’il était fatigué de manger des cédrats confits et des pistaches, peut-être aussi de voir le vilain visage de Cunégonde. Il exprima à Pangloss le doute où il était d’avoir touché réellement Eldorado. Eh quoi! dit Pangloss, n’y prîtes-vous point cinquante moutons chargés d’or, de pierreries et de diamants? Vous ne m’entendez pas, reprit Candide, je me demande si je n’eusse point trouvé ailleurs, par exemple, un sequin qui eût valu dix fois la charge de mes cinquante moutons et qui eût tenu dans mon gousset, par quoi j’eusse évité les nombreuses pertes que je fis dans les marais, dans les déserts et par le moyen d’un négociant hollandais. En ce cas, opina Pangloss, il faut aller au vrai Eldorado. Et ils y allèrent.

Ils avaient tout juste posé le pied dans le pays, que des gens se mirent à pleurer à leur aspect, parce qu’ils avaient mauvaise mine, ayant beaucoup voyagé. Voilà qui marque un bon naturel! s’exclama Pangloss, en s’avançant, la main tendue, vers les habitants d’Eldorado. Voyez, dit-il, en retournant vers Candide sa main toute mouillée de larmes, ces gens ont le cœur sur ma main. Mais, dit Candide, nous avons, nous autres, l’estomac sur les talons, et on ne vous a rien donné… Néanmoins, le pays me plaît, dit Pangloss, car je ne vis personne témoigner tant de compassion quand je fus desservi par la fortune, ce qui m’arriva quelquefois.

Comme ils commençaient de philosopher, on leur mit dans la main des gazettes. Ils s’étonnèrent du bon marché de la pensée à Eldorado. Eh! fit Candide, c’est là sans doute la nourriture de ce pays merveilleux, et nous n’avons pas remercié la personne charitable… Ils couraient s’acquitter de cette politesse ; mais, ayant dérangé un loqueteux qui extirpait un superbe chronomètre du gousset d’un gentilhomme, ils reçurent un coup de pied violent. J’aurais plaisir, dit Candide, à aller voir pendre ce misérable. Qu’est-ce à dire? fit le gentilhomme, et comment traitez-vous ce pauvre homme qui paisiblement s’en va, ayant achevé son travail? Eh quoi! Monsieur, dit Candide, votre chronomètre!… Taisez-vous donc! se hâta de lui souffler Pangloss qui avait l’esprit philosophique et avait déjà lu une partie de la gazette, apprenez donc, mon cher Candide, les mœurs de ce pays avant de vous courroucer de la sorte. Candide ouvrait de grands yeux en parcourant la gazette, tandis que la foule pleurait d’attendrissement en s’écartant devant le loqueteux paré du chronomètre, à cause de la grande misère qu’il avait dû souffrir. Quelques lieutenants de la maréchaussée s’essuyaient l’œil du revers de la main.

Candide avait absorbé plus des trois quarts de la gazette et ne se sentait pas la faim moins opiniâtre. Pangloss, au contraire, ne pensait plus du tout à cela ; tenant d’une main la gazette qu’il brandissait comme un drapeau, il attira Candide sur son cœur et l’embrassa à plusieurs reprises et convulsivement. Candide s’essuyait le visage et n’était pas encore revenu de ses façons, qu’il vit que Pangloss embrassait aussi tout le monde, et en était mouillé et le mouillait, les larmes ne tarissant pas à Eldorado. On s’absorbait en commentant la mésaventure d’un petit toutou qui avait été écrasé par un personnage qui avait le front de faire passer son carrosse au milieu de la chaussée où justement se trouvait le chien ; ou bien un âne avait été battu, en province ; ou un assassin condamné par quelque cour arriérée. Il fallait que de tels forfaits prissent fin. Et on venait précisément d’adjoindre des femmes à tous ceux qui détenaient une partie quelconque de la force publique. Il y en aurait désormais près de chaque magistrat, près de chaque capitaine dans le commandement de la compagnie, près de tout préposé au bon ordre de la voirie et jusque dans le conseil du roi, de manière que l’on évitât les violences, prêtât aux infamies une oreille indulgente et réprimât les tentatives de virilité. Oh! oh! pensait Candide, me voici bien éloigné des Bulgares chez qui je passai trente-six fois par les baguettes et qui tout de même étaient de fiers gaillards. Quelle grande nation doit être celle-ci, puisque tout y va beaucoup mieux, y allant tout juste à rebours? Cependant, j’ai soupé ailleurs avec six monarques et je n’ai pas une noisette à me mettre ici sous la dent.

Il allait appeler Pangloss, mais il l’aperçut parmi beaucoup de personnes fort occupées pour le moment à débarrasser un régiment de milice de ses armes et bagages incommodants. Et, s’en étant chargées, elles les portaient en rythmant le pas aux côtés de ces pauvres fantassins. Elles leur tenaient aussi des discours. Nous laissons, dit quelqu’un, à côté de Candide, nos citoyens les plus éloquents approcher de ces militaires pour leur rappeler chaque matin qu’il est plus doux d’aller à la promenade, la canne à la main, qu’à la manœuvre, le mousquet sur l’épaule. Mais, dit Candide, que ne supprimez-vous cette pauvre milice? Il est vrai, monsieur, mais, telle quelle, nous avons accoutumé de l’aimer et d’être émus à son passage ; elle nous tient fort à cœur et elle est en outre une inépuisable matière à alimenter nos feuilles de contes humoristiques et compatissants… Je n’entends pas tous vos termes, dit Candide, le compatissant est-il donc un genre littéraire? Monsieur, vous sortez de chez les Hurons, ou venez tout droit de Monomotapa, pour ignorer que notre littérature est compatissante. On en a fini avec les errements de nos pères. Figurez-vous qu’ils guerroyaient, domptaient des peuples, gagnaient des provinces, qu’ils édifiaient des monuments et d’imposants ouvrages dont vous pourrez voir encore quelques débris que nous laissons debout bien qu’ils aient coûté beaucoup de sueur populaire… Vous souriez, monsieur? Votre langue, dit Candide, me cause seulement de la surprise… Je songe à M. de Voltaire… Soit, reprit le citoyen d’Eldorado, mais sachez que si, du temps de M. de Voltaire, on était fort en bel esprit et soucieux du beau langage, c’est en bonté qu’aujourd’hui l’on excelle. Nous sommes bons, monsieur, nous ne voulons plus rien être que bons ; nous ne ferons que de bonnes œuvres ; nos livres sont de pitié, nos journaux d’amour, nos réunions de charité et nos familles sont en train de se constituer sur des bases qui sont d’abnégation et dont nous attendons les effets les meilleurs. Tenez, de ces trois bambins qui sont élevés chez les jésuites et entrent manger un baba chez le pâtissier, en compagnie de cette belle dame, deux sont les fils d’un misérable homme qui, faute d’éducation, étrangla ses père et mère ; et toutes ces petites filles qu’une gouvernante mène à la pension étaient à un infortuné qui fit sauter la diligence où se trouvait la famille qui, aussitôt rétablie sur pieds, les adopta. Il est dommage, dit Candide, que Pangloss s’en soit allé en portant le fourniment d’un militaire, car c’est un grand philosophe, et il apprécierait votre pays avec plus de discernement que moi qui ai l’estomac creux. A ces mots, le citoyen d’Eldorado fut secoué d’un violent sanglot, regarda Candide en pitié, et s’en fut, s’épongeant avec son mouchoir.

Candide avisa un groupe qui discutait avec toutes les apparences de la gravité autour d’un homme pour qui l’on semblait avoir les plus grands égards. S’étant approché, il reconnut que cet homme était Pangloss. Il venait de tordre le cou à un évêque. Et le groupe était de personnes de qualité qui interprétaient son acte au point de vue philosophique. Candide admira que les gazettes que l’on distribuait abondaient déjà en détails sur les mobiles du crime et sur l’évolution idéologique de l’auteur. De tous côtés venaient des hommes en livrée apporter à Pangloss des cartes armoriées avec invitation à souper. Emmenez-moi! implora Candide. A quel titre? fit Pangloss. Quel est cet intrus? firent les personnes de qualité qui prenaient le point de vue philosophique, en écartant du talon le quémandeur. Ah! bien! s’écria Candide. Et comme un carrosse était à sa portée, fortement garni de dorures et de laquais, il transperça d’outre en outre, à l’aide d’un long poignard, le seigneur qui s’y faisait voiturer. C’était un ministre du roi. Tout le monde quitta Pangloss et vint entourer Candide. On lui prêta les motifs les plus ingénieux du monde, et Candide, qui ne les eût point inventés, en fut fier. Il était campé, le poing sur la hanche, et narguait d’un peu haut Pangloss qui n’avait tué qu’un évêque. Cependant, ayant été priés l’un et l’autre dans un grand nombre de maisons, il arriva qu’ils se trouvèrent, le soir, à la même table. Pangloss y fut fêté comme un habile dialecticien et on honora en Candide un intuitif génial.

Je voudrais bien, dit Candide, en se retirant au bras de Pangloss, que Martin fût ici ; je crois que son pessimisme serait ébranlé. Tout ceci n’est que billevesées, dit Pangloss, et il y a mieux à faire à Eldorado. Ils recommencèrent de philosopher, et d’autant plus que le souper et les vins leur avaient échauffé la cervelle et qu’ils avaient vu un grand nombre de dames beaucoup mieux que Cunégonde et même qu’autrefois la petite Paquette, la femme de chambre de madame de Thunder-ten-Tronckh. Ce faisant, Pangloss entra dans une boutique et acheta trois forts sacs de poudre ; il en fit acheter le double par Candide et recommença en un autre endroit ; et, quand il eut vingt sacs de poudre, dit à Candide : Nous ferons sauter demain les seigneurs qui nous traitèrent ce soir et qui seront réunis en États-Généraux. Et ils le firent. Je pense, soupira Pangloss en voyant brimbaler, dans les airs, de notables portions du clergé et un véritable abatis de noblesse où se mêlait du tiers-état, je pense que voilà un coup qui sera commenté. Ne pensez-vous pas aussi, hasarda Candide, être une seconde fois pendu?

Il fut fait tellement de bruit autour de cette affaire que le roi lui-même prononça : Voilà deux personnes fort intéressantes, et voulut voir Pangloss et Candide et les entendre développer leurs idées philosophiques. Ce fut une séance mémorable, et aucune illustration n’y manqua. Il n’y eut pas jusqu’à l’évêque et au ministre du roi, les premières victimes de Pangloss et de Candide, qui n’étaient point tout à fait mortes, qui ne tinssent à soutenir l’intérêt particulier qu’ils avaient pris à la belle attitude de ces messieurs durant qu’ils étaient par eux poignardés ou avaient le cou tordu. Ils déclarèrent qu’ils les avaient aussitôt couchés sur leur testament. Ces paroles eurent l’assentiment général, et les applaudissements redoublèrent quand Pangloss et Candide firent signe qu’ils acceptaient. Mais ceci ne fut rien au prix de l’empressement des familles de ceux qui avaient péri dans la salle des États-Généraux. Des courriers arrivaient de tous les points d’Eldorado, apportant, qui des dons en argent, qui des offres d’alliance pour les personnes et les familles de MM. Pangloss et Candide. Le mal, soupira Candide à l’oreille de Pangloss, est que vous n’ayez point de famille et que je sois marié à Cunégonde qui est si laide. Hélas! sanglotait Pangloss ; et il s’apprêtait à subtiliser. Mais il entendit qu’il y avait 4.928 prétendants à la main de sa fille, de qui l’on demandait le petit nom. Il n’est que trop vrai, réfléchit Pangloss, que je n’ai pas plus de fille que je n’ai de cheveux sur le sinciput, et c’est bien regrettable ; mais il m’en naît une peut-être. Et, à tout hasard, il dit un nom et celui qui lui vint fut Cunégonde. Mais c’est ma femme, quoique fort endommagée, objecta timidement Candide, outre que votre procédé a l’apparence malhonnête… Laissez donc aller les choses, dit Pangloss, elles vont le mieux du monde. Les 4.928 prétendants en venaient aux mains. Le roi dit : Je l’épouse ; car justement il cherchait femme. Mais il y eut le double de demandes pour la sœur de Candide, parce qu’il avait le visage agréable. Hélas! allait avouer Candide. Pangloss le coupa : Dites donc, je vous prie, le nom de Paquette ; c’est une personne fort bien tournée et qui a l’usage du monde. On plaça de même frère Giroflée quoiqu’il fût théatin et puis Turc, et Cacambo et la vieille qui eut un tabouret à la cour quoiqu’elle ne fût capable de l’occuper qu’à moitié.

Pangloss rêvait de professer la philosophie. On lui permit de grouper ceux qui partageaient la doctrine qu’il avait manifestée à Eldorado par des actes retentissants. C’étaient quelques douzaines de portefaix, des repris de justice et des voleurs de grands chemins, trois belles âmes, un duc et pair, une femmelette et quelques petits-maîtres. Pangloss ne perdit point de temps. On n’avait pas encore retrouvé l’auguste famille qui avait peut-être changé d’habitation à Constantinople, par la force des choses, que le grand philosophe avait déjà constitué avec ses disciples et les privilèges du roi, la société du Péril d’Eldorado. La presse y fit l’accueil le plus empressé. Les actions furent lancées à toute volée par le royaume, et il n’y eut point de capitaliste qui ne se fît scrupule d’en posséder un bon nombre. Les plus intelligents des écrivains tiraient un grand parti pour leurs chroniques de ce danger grandissant, dont ils simulaient chaque matin, par de jolis tours d’esprit et la meilleure apparence de bonne foi, avoir découvert les progrès ; et ils poussaient l’humour jusqu’à sourire et tendre les bras à ce curieux monstre, à cet enfant gâté qu’Eldorado chauffait et qui mangeait Eldorado chaque jour. De même que l’on faisait autrefois pour les projets de nobles édifices, on publiait les plans et devis des nouvelles machines et substructions dévastatrices, en sorte que chacun pût savoir d’avance sur quel pied sauter. L’exercice de la bonté étant devenu l’unique sport, beaucoup de citoyens des plus considérables s’employaient à encourager les travailleurs, et l’on ne parlait plus à table et dans les salons que de leur noble ardeur et de leurs efforts touchants. Enfin, il ne restait plus un pouce de la terre d’Eldorado qui ne fût amplement garni de poudre jusqu’à trois pieds en profondeur, lorsqu’on annonça l’arrivée des Bulgares.

Quoi! dit Candide, ce peuple de mœurs grossières et de naturel impitoyable vient ici porter la guerre! Mais nous allons être bien gênés pour recevoir comme il faut Cunégonde et Paquette qui ne peuvent tarder d’être ici et je cours informer le roi de ce désagrément. Rien ne pouvait être plus fâcheux que ce parti. Candide fut bousculé et personne ne le reconnut. Je suis Candide, s’écriait-il, c’est moi qui ai miné Eldorado! Mort aux Bulgares! Eldorado en avant! lui répondait-on, durant que l’on remettait à la milice ses armes quoique incommodes, et qu’on y enrôlait bon gré mal gré Candide. Qu’est ceci? fit Candide apercevant que l’on faisait passer Pangloss par les baguettes pour avoir discuté au coin de la rue sur la vertu du sentiment patriotique, en vérité, ce peuple a plus de souplesse en ses mouvements que ce grand homme en sa philosophie. Voilà d’un coup Eldorado tout pareil aux Bulgares et il est aussi probable qu’il les va mettre dehors qu’il l’est que l’on s’est joué de nous. Hélas! s’écriait Pangloss, l’échine fort molestée sous les baguettes, nous n’avions plus qu’à mettre le feu aux poudres!

Presque aussitôt Eldorado sauta par le fait d’un boulet qui provint des Bulgares et s’alla ficher incontinent dans ces poudres. Pangloss et Candide étaient aussi haut dans les airs qu’ils y avaient fait aller les membres des États-Généraux : Je regrette, dit Candide, qui conservait sa présence d’esprit, que Martin ne soit pas ici, car j’aurais aimé entendre son opinion sur ce pays d’Eldorado qui tout de même valait mieux que ces Bulgares qui le vont habiter à présent, comme je le vois d’ici. Il vous donna, dit Pangloss, un grand exemple de bonté, qui vaut bien le sequin qui eût valu à lui seul plus que les cinquante moutons chargés d’or, de pierreries et de diamants. Ah! fit Candide, retournerons-nous cultiver notre jardin? C’est s’y prendre un peu tard, eut encore la force de gémir Pangloss. Eh! dit Candide, vous prononcez justement le mot qu’avaient tout à l’heure ces messieurs d’Eldorado qui viennent de choir empalés au moyen de la flèche de l’église métropolitaine. C’est donc qu’ils ont compris, acheva Pangloss, et toutes choses vont pour le mieux.

(Publié dans la Revue Bleue du 3 février 1894.)

FIN