Le mariage de Chiffon by Gyp

Le Mariage de Chiffon
Par
Gyp

Nelson
Éditeurs
189, rue Saint-Jacques
Paris Calmann-Lévy
Éditeurs
3, rue Auber
Paris

GYP
(COMTESSE DE MARTEL DE JANVILLE)
née en 1850

Première édition du «Mariage de Chiffon» : 1894

A
MADAME MAURICE BARRÈS,
AFFECTUEUX SOUVENIR DE

GYP

Juin 1894.

LE MARIAGE DE CHIFFON

I
— Femme d’officier!… en voilà un métier!… j’aimerais autant être pion dans un lycée!…

La marquise de Bray haussa les épaules :

— Quand tu sauras de quel officier il est question…

— Quand même ça serait M. de Trêne, qu’on trouve si chic, je n’en voudrais pas, ainsi…

— Tu n’en voudrais pas?… vraiment?… tu n’as pourtant pas le droit d’être difficile, car…

— «… car ton père n’a laissé que des dettes et tu n’as pas le sou…» Ah! je la connais, cette phrase-là!… tu me l’as répétée assez souvent pour que je ne l’oublie pas, va!…

— Eh bien, alors?…

— Eh bien, j’ai beau n’avoir pas le sou…, je ne me marierai pas de mauvais cœur…

— D’autant plus — dit timidement M. de Bray — que, sans être riche, tu as cependant une dot…

— Une dot?… — fit l’enfant étonnée — une dot que toi tu me donnes, alors?…

Ses tendres yeux d’un gris très pâle, qui riaient à travers des cils bruns étonnamment longs et touffus, vinrent se poser affectueusement sur son beau-père.

Agacée, madame de Bray reprit d’un ton sec :

— Inutile de lui apprendre ce qu’elle n’a pas besoin de savoir… et de la rendre encore plus difficile…

— Comment, difficile?… — s’écria Coryse indignée, — difficile en quoi?… j’ai eu seize ans il y a trois mois… et personne n’a encore demandé à m’épouser, que je sache?…

— Si!… quelqu’un te demande… et tu refuses avant même de savoir qui…

— Parce que je ne veux pas épouser un officier… ça, jamais!… j’en vois ici, des femmes d’officiers!… il n’en manque pas dans les quatre régiments… Eh bien, pour rien au monde, je ne voudrais être à leur place!… je n’ai pas un caractère à ça… je ne suis pas assez polie… je sens que si mon colonel avait une femme comme madame de Bassigny, par exemple… rien ne pourrait me décider à lui faire des visites, rien!…

Et se tournant vers le fond du salon, comme pour y chercher un appui, elle demanda :

— N’est-ce pas, j’ai raison, oncle Marc?…

Sans laisser à l’oncle Marc le temps de répondre, madame de Bray déclara :

— Ceci ne regarde pas ton oncle… veux-tu, oui ou non, m’écouter un instant?…

Et, d’un ton solennel :

— Celui qui te fait l’honneur de te demander en mariage est le duc d’Aubières…

Elle s’arrêta, comptant sur l’étonnement de sa fille. En effet, le petit visage chiffonné de Coryse exprimait une extrême stupeur. Madame de Bray prit cette stupeur pour un saisissement joyeux et demanda, l’air triomphant :

— Eh bien, qu’est-ce que tu dis de ça?…

— Eh bien, — répondit la petite qui se mit à rire, — je dis que j’en suis baba!…

Et sans s’inquiéter des regards menaçants de sa mère, elle continua paisiblement :

— Oui… il a au moins quarante ans, monsieur d’Aubières, puisqu’il est colonel… il est plutôt vilain… et j’entends dire à chaque instant qu’il a très peu de fortune…

La marquise toisa sa fille et, méprisante :

— Ah! c’est complet!… voilà qu’elle veut aussi de l’argent!…

Coryse secoua sa tête trop blonde.

— Oh! pas du tout!… l’argent, ça m’est égal!… à condition que je ne sois pas duc… duchesse, je veux dire… c’est ridicule, un gros titre avec une petite fortune… je ne dis pas que si j’en avais un de naissance, j’irais, sous prétexte que je ne suis pas riche, l’enterrer dans la cave… non!… il m’embêterait, mon titre… mais enfin, je le porterais tout de même… puisque ça ne serait pas ma faute… d’ailleurs, c’est pas seulement à cause du titre que je dis non…

— C’est à cause de la carrière?…

— C’est surtout à cause du monsieur…

— Mais tu as répété cent fois que monsieur d’Aubières était charmant… et que tu l’aimais beaucoup…

— Certainement, je l’aime beaucoup!… mais pas pour l’épouser!… d’abord, je le trouve vieux… et puis, s’il me fallait passer tout mon temps avec lui… j’ai pas idée que ça serait très drôle…

La marquise lança sur son mari un regard chargé de rancune, et répondit :

— On ne se marie pas pour que ça soit drôle!…

— Ben, voilà!… moi, justement… je ne me marierai que pour que ça soit comme ça!…

— Cette enfant est folle!… Tenez!… j’aime mieux m’en aller!…

Et se levant, d’un mouvement qu’elle croyait très noble et qui était très ridicule, la marquise sortit à grands pas du salon.

Quand la porte se fut refermée avec fracas, M. de Bray dit doucement :

— Tu as tort, ma petite Coryse, de…

Coryse, que la bruyante sortie de sa mère avait laissée très calme, blottie au fond de la vieille bergère de soie fanée où elle disparaissait toute, se dressa vivement :

— Pourquoi m’appelles-tu Coryse?… pourquoi ne dis-tu pas Chiffon?… tu es donc fâché aussi, toi?…

— Je ne suis pas fâché du tout, mais…

— Si, tu es fâché!… je le vois bien, va!… et d’abord, qu’est-ce que tu voulais dire quand je t’ai coupé?…

— Mais rien… je ne sais plus…

— Je sais, moi!… tu disais : «Tu as tort de…»… j’ai tort de quoi?…

— De discuter comme tu le fais avec ta mère…

— Comment?… il faut que je me laisse marier malgré moi… sans me défendre?…

— Je ne dis pas ça…

— Alors, qu’est-ce que tu dis?…

— Je dis que… que sans… sans…

— Tu vois bien!… tu bafouilles!…

— Mais…

— Tu bafouilles, ça ne fait pas question!… et je te défie bien de sortir de ton explication… oui!… ou je ne me laisse pas faire et je discute… ou je ne discute pas et je me laisse faire…

— Tu pourrais, à la rigueur, discuter… mais sur un autre ton, et surtout dans d’autres termes… ton langage exaspère ta mère…

— Oui… je sais… elle aime le style noble!…

Tout ce qu’il y avait de tendresse et d’infinie bonté dans les yeux de l’enfant disparut, et elle ajouta d’une voix dure :

— Elle est si distinguée… elle!…

M. de Bray dit d’un air désolé :

— Tu me fais beaucoup, beaucoup de peine…

— Mon Dieu!… et moi qui voudrais ne t’en faire jamais, de la peine!… je t’aime bien, va!…

— Moi aussi, je t’aime bien…

— Alors, pourquoi veux-tu me renvoyer… me marier quand même?…

— Mais je ne veux pas te…

— Si!… tu le veux!… et je n’ai que seize ans et demi!… je t’en prie!… laisse-moi tranquille!… laisse-moi vivre ici encore…

Elle s’interrompit, et, comptant sur ses doigts :

— … encore cinq ans… pas même tout à fait cinq ans… après, je m’en irai… je te le promets… je te le promets…

Les doux yeux bleus se troublaient, et des larmes rondes, semblables à des boules de verre, glissaient sans se déformer sur les joues fraîches de Coryse.

Corysande d’Avesnes, qu’on appelait Coryse, ou plus habituellement Chiffon, était une fillette solide et souple, beaucoup plus bébé que jeune fille, avec encore les angles et les disproportions de l’enfance, et la peau transparente des tout petits, — cette peau sous laquelle courent des lueurs roses. — Ses mouvements harmonieux et agiles, bien qu’un peu maladroits, qui rappelaient ceux d’un grand jeune chien, irritaient sa mère autant presque que son langage trop peu correct.

Très infatuée de sa personne, la marquise de Bray considérait en général tous ceux avec qui les nécessités sociales l’obligeaient de vivre comme de pauvres êtres inférieurs et nuls, auxquels elle faisait le très grand honneur de descendre jusqu’à eux. Elle avait passé sa vie à mépriser et à tourmenter les gens simples et bons qui l’entouraient. Le comte d’Avesnes, d’abord, le père de Coryse, qui avait eu l’esprit de mourir au bout de deux ans, et sans s’être gêné, d’ailleurs, pour organiser au dehors une existence impossible chez lui. Sa veuve, restée sans fortune, était allée s’installer avec sa fille chez un oncle et une tante qui adoraient l’enfant et l’avaient élevée jusqu’au second mariage de sa mère. Quant à madame d’Avesnes, elle ne faisait chez l’oncle et la tante de Launay que de courtes apparitions. Elle voyageait, passant son temps à Paris ou chez des amis, ne pouvant — disait-elle — s’habituer à la vie de province.

Ce fut au cours d’une de ses visites à Pont-sur-Sarthe qu’elle plut à M. de Bray. Il était assez riche et très charmant. Elle commençait à mûrir et comprenait que sa beauté, toute de fraîcheur et d’éclat, allait disparaître tout à coup. Au lieu d’être pour le marquis ce qu’elle avait été pour beaucoup d’autres, elle l’amena très doucement et très habilement au mariage. Se résignant à régner à Pont-sur-Sarthe, puisqu’elle ne pouvait plus briller ailleurs, elle épousa M. de Bray en criant bien fort qu’elle ne se remariait que par dévouement, afin d’assurer l’avenir de sa fille.

Et alors commença pour le pauvre mari l’existence épouvantable, faite de criailleries et de silences, de scènes et de raccommodements, qu’avait menée son prédécesseur et aussi l’oncle et la tante de Launay, qui supportaient tout par amour pour leur petit «Chiffon», dont ils craignaient avant tout de se voir séparés.

Mais c’était à sa fille que madame de Bray réservait les pires tracasseries. Tout dans la nature de l’enfant heurtait ses idées étroites à certains points de vue et larges démesurément à d’autres. Entichée de noblesse, — et d’argent aussi, depuis qu’elle en avait, — aimant par-dessus tout le panache et la pose, elle ne pardonnait pas à la petite Coryse une simplicité et une rondeur qu’elle ne comprenait point. N’ayant pas, à proprement parler, de type déterminé, la marquise s’en était créé un à beaucoup d’images diverses et banales. Elle avait appris à parler au théâtre et à penser dans les romans. Et comme elle n’avait, au fond, nulle finesse de sentiments ni de sensations, elle appliquait mal ce qu’elle ne comprenait pas très bien, et arrivait — lorsqu’elle voulait se montrer tragique, par exemple — à des effets d’un comique intense qui provoquaient chez Chiffon des crises de folle gaieté.

Très vulgaire d’allure et d’aspect, madame de Bray reprochait sans relâche à sa fille d’être commune, et de n’avoir même pas pour elle cette distinction, «apanage des Avesnes».

En voyant pleurer Coryse, qui ne pleurait jamais, M. de Bray, tout bouleversé, ne pensa plus qu’à la consoler de son mieux.

— Voyons, mon petit Chiffon… sois raisonnable… tout ça s’arrangera…

Elle répondit, en secouant avec découragement sa tête ébouriffée :

— Ça s’arrangera en épousant M. d’Aubières?… Eh!… je ne demanderais pas mieux, va!… si je ne sentais pas que, en faisant ça, je ferai une action mauvaise et que je le rendrai malheureux… je l’épouserais tout de suite… pour qu’on soit débarrassé de moi…

— C’est mal de me dire ça!…

— Aussi, ce n’est pas pour toi que je le dis… et tu le sais bien?…

— Mais ta mère n’a pas plus que moi envie de te voir partir…

— Allons donc!… elle ne pense qu’à ça!… elle a si peur que je ne me marie pas… et surtout que je ne fasse pas un beau mariage!… pas pour que je sois heureuse, qu’elle y tient!… oh! non!… ça, c’est un détail!… mais c’est par vanité… pour avoir la satisfaction d’être jalousée par ceux-ci ou par ceux-là… pour épater les gens de Pont-sur-Sarthe et pour embêter ses amis… pas pour autre chose…

— Je suis tout à fait chagrin de t’entendre parler ainsi de ta mère…

— C’est plus fort que moi!… je ne peux pas m’empêcher de dire ce que je pense!…

— Précisément, il ne faut pas le penser…

— Et comment veux-tu que je ne le pense pas?… comment veux-tu que je croie qu’elle m’aime?… est-ce que, avant ta venue dans la maison, elle s’est jamais occupée de moi autrement que pour me gronder… ou gronder ceux qu’elle accusait de me gâter?… est-ce que, sans l’oncle et la tante de Launay, et sans toi plus tard… j’aurais jamais été soignée et caressée, moi?… Ah! si!… caressée, je l’étais!… deux fois par an!… quand elle partait, et quand elle revenait de ses voyages… ça se passait sous la porte cochère… où j’étais cramponnée aux jupes de ma bonne… tremblante de la sentir rentrée dans la maison si calme quand elle n’était pas là!… Oh! c’étaient de vrais transports! «Ma Corysande!… ma fille bien-aimée!…» On aurait cru que nous jouions un drame et qu’on venait de me retrouver au fond d’un souterrain!… et elle me soulevait de terre!… et elle m’écrasait à me couper la respiration contre son corset!… tout ça, c’était pour les domestiques et le cocher de l’omnibus qui déchargeait les bagages… mais, comme ils la connaissaient bien, ça ne les mettait pas dedans!… c’est égal!… on leur offrait tout de même régulièrement la petite scène de mélo…

Et, redevenue rieuse, l’enfant conclut d’un air bonhomme :

— Elle a toujours manqué de simplicité, tu sais…

— Tu exagères certaines imperfections…

— J’exagère?… mais tu ne peux pas penser ce que tu dis là!… toi qui es si peu à la pose… si peu occupé de l’effet que tu produis…

— Tu te plais à contrecarrer ta maman pour des riens…

— Ta «maman»!… prends donc garde!… si elle t’entendait!…

Et comme M. de Bray regardait vers la porte avec inquiétude, elle s’écria :

— Tu as eu peur, hein?…

Et d’un ton solennel :

— … d’avoir oublié que «maman» est un mot bon pour le peuple… un mot qu’il faut laisser aux concierges… les gens qui sont nés s’expriment autrement…

— Puisqu’elle a la petite faiblesse de tenir à ce détail… pourquoi ne pas la satisfaire?…

— Mais je la satisfais!… mais je ne fais que ça, sapristi!… en lui parlant, je ne l’appelle pas… j’évite… mais en parlant d’elle, je dis «ma mère» gros comme le bras… j’en ai plein la bouche… mais pas plein le cœur!… Ah! c’est pas ma faute, va!… j’ai essayé!… depuis que tu as remplacé mon pauvre papa, surtout!… tu as été si bon pour la petite fille sauvage et laide qui ne voulait pas te voir… et je t’ai tant aimé quand je t’ai connu, que, pour te faire plaisir, j’aurais voulu aimer ta femme… Ah! ouiche!… j’ai pas pu!…

— Mais c’est abominable, ce que tu dis là!…

— En quoi?… je lui suis attachée comme il faut?… je serais désolée s’il lui arrivait la moindre chose et je ne lui souhaite que du bonheur… mais quand je ne la vois pas, je respire mieux, c’est positif!…

Voyant la mine atterrée de son beau-père, elle reprit :

— Mais tu sais…, tout ce que je te dis là, je ne l’ai jamais dit à personne qu’à toi…

— C’est heureux! — balbutia le pauvre homme abasourdi.

— C’est vrai!… je n’ai confiance que dans toi…

Elle regarda, par-dessus son épaule, le comte de Bray qui se balançait silencieux dans un fauteuil de bambou, et ajouta :

— Et aussi dans l’oncle Marc!… Pourquoi ne dis-tu rien, oncle Marc?…

L’oncle Marc, un grand garçon long et élégant, répondit d’une voix un peu chantante :

— Parce que je n’ai rien à dire… avant, d’ailleurs, que j’aie parlé, ta mère m’a imposé silence… par conséquent…

— Je sais bien!… mais depuis qu’elle n’est plus là?…

— Depuis qu’elle n’est plus là, tu as dit des choses à peu près justes, mon pauvre Chiffon… et, comme je ne peux pas te donner raison, alors je me tais…

— Tu es bon aussi, toi!…

— Oh! excellent!… mais laisse-moi donc tranquille, grande bête!… — ajouta-t-il en se levant brusquement, faisant glisser Coryse, qui lui grimpait sur les genoux comme un bébé.

Elle demanda, surprise :

— Pourquoi me pousses-tu comme ça?…

— Parce que tu es trop grande pour faire encore de ces singeries-là!… à ton âge?… est-ce que ce sont des manières, voyons?…

— Comment, des manières?… je ne peux plus monter sur les genoux de mon oncle… à présent?…

Et, d’un air réservé et drôlet, elle conclut :

— Ah!… si tu n’étais pas mon oncle!…

— Eh bien, voilà, — répondit Marc de Bray d’un ton bourru, — c’est que, précisément, je ne le suis pas!…

— Oh!… — fit douloureusement la petite — Oh!… que tu es méchant de me dire ça!…

Et s’allongeant, dans un de ces mouvements de joli animal qui lui étaient naturels, elle se mit à sangloter, le nez enfoui dans les coussins du divan.

— Ah çà!… — demanda l’oncle Marc, agacé — qu’est-ce qu’elle a donc aujourd’hui, cette petite?… elle qui n’a pas la larme facile, elle pleurniche tout le temps!… elle est insupportable!…

— Sois un peu indulgent, voyons, — dit M. de Bray, — elle est énervée de cette histoire de mariage…

— Je comprends ça!…

— Prends garde qu’elle ne t’entende… elle enverrait définitivement au diable ce pauvre Aubières!…

— Eh bien?… tu ne vas pas laisser faire cette monstruosité, je pense?…

— Sa mère y tient tellement…

— Elle est folle!… Aubières a vingt-cinq ans de plus que Chiffon!…

— Si j’en crois les potins… la petite de Liron t’adore… et elle a vingt ans de moins que toi?…

— En admettant que ce soit… elle m’adore aujourd’hui, mais demain?…

— Je te citerai aussi l’exemple de notre mère… qui avait vingt-cinq ans de moins que son mari et qui l’a passionnément aimé toujours…

— Je te répondrai que ce sont de ces exemples qu’on ne trouve que dans sa propre famille… heureusement!… En attendant, ce pauvre Chiffon pleure, que ça fait peine à voir…

Il alla au divan, et, passant sa main sur la petite nuque rose toute secouée de sanglots, il dit affectueusement :

— Je te demande pardon, petit Chiffon, de t’avoir fait du chagrin…

Elle releva son visage bouleversé et demanda :

— Pourquoi as-tu été si méchant?… pourquoi m’as-tu dit que tu n’es pas mon oncle?…

— Mais parce que, bien que je t’aime autant que si je l’étais, je ne le suis pas!… je suis le frère du mari de ta mère… je ne te suis rien… je pourrais t’épouser… si je n’étais pas de l’âge de mon ami d’Aubières, que tu envoies si gentiment promener…

— Oh!… — fit l’enfant stupéfaite — tu es de l’âge de M. d’Aubières?…

Et elle ajouta en riant :

— Ben, tu es moins «déchu» que lui, — comme disent les gens de Pont-sur-Sarthe… — Oui… l’autre jour, j’ai causé dans la rue avec un bonhomme qui m’a dit ça, pour m’expliquer que sa femme était un peu cassée…

Le marquis demanda, inquiet :

— Tu as causé dans la rue avec un bonhomme?… quel bonhomme?…

— Un bonhomme que j’ai rencontré quand je revenais du cours avec le vieux Jean… je pense que ça doit être un balayeur… ou un chiffonnier…

— Si ta mère t’avait vue causer avec cet homme, elle…

— Elle aurait poussé des cris?… j’sais bien… mais elle ne m’a pas vue…

Et, se retournant brusquement vers l’oncle Marc, elle demanda :

— Enfin, voyons?… que tu sois mon oncle pour de vrai ou pas… voilà cinq ans que je t’appelle mon oncle et que j’crois que tu l’es… comme je crois… quand on ne me met pas le nez dessus… que papa est papa, s’pas?… alors tu peux bien me donner un conseil… faut-il ou ne faut-il pas épouser M. d’Aubières?…

— C’est embarrassant, ce que tu me demandes là!…

— Enfin, si tu étais à ma place, qu’est-ce que tu ferais?…

— A ta place… mon Dieu!… je me tâterais…

— Mais c’est précisément parce que je me tâte que…

— Avant de dire non, je verrais quelquefois Aubières… je réfléchirais…

— Ah!… tu penses que de le voir souvent, ça pourrait me faire changer d’idée?… Ben, moi, je crois le contraire…

— Aubières a de l’esprit… il est bon, bien élevé… il ne peut que gagner à être connu… sans être riche, il a une gentille fortune… et un nom historique…

— Ah! sapristi!… je le sais, qu’il est historique!… on l’a assez répété devant moi, qu’il l’est!… on l’a assez fait mousser!… mais moi aussi, j’ai un nom historique!… alors, tu comprends… on ne gobe pas beaucoup les choses qu’on a… c’est les choses qu’on n’a pas qu’on voudrait!…

— Qu’est-ce que tu voudrais?…

Elle réfléchit ; puis, résolument :

— Beaucoup d’amour… ou, si c’est trop difficile, beaucoup, beaucoup d’argent!… il n’y aurait plus un seul pauvre à Pont-sur-Sarthe… vous verriez ça?… et puis, j’achèterais des tableaux… et des beaux chevaux… et j’aurais tous les soirs un concert… Ah! on ne s’embêterait pas chez moi, allez!…

— «S’embêterait»… encore!… Ah! si ta mère t’entendait!…

— Oui… mais elle ne m’entend pas!

Un domestique ouvrit la porte :

— Madame la marquise voudrait dire un mot avant le dîner à monsieur le marquis et à monsieur le comte… elle prie aussi mademoiselle d’aller s’habiller…

— M’habiller? — s’écria Coryse étonnée — il y a donc du monde?…

Puis se tournant en riant vers son beau-père et son oncle :

— Ça doit être M. d’Aubières!… et on veut vous indiquer la manière de le faire briller… Allez!… trottez-vous vite!… moi, je vais mettre ma vieille robe rose… elle est moins jolie et plus sale que celle-ci… mais elle est «du soir!…»

Elle regarda M. de Bray, — qui sortait suivi de son frère, — et balbutia, les yeux gros de nouvelles larmes prêtes à couler :

— C’est égal!… c’est pas de veine que les deux seuls qui m’aiment ne me soient justement rien de rien…

Et, comme son beau-père se retournait pour répondre, elle ajouta vivement :

— «Les deux seuls», c’est pas gentil ce que j’ai dit là!… j’oubliais l’oncle Albert et la tante Mathilde qui m’aiment tant!… et qui me sont vraiment quelque chose, ceux-là!…

Tout à coup, prise d’une idée subite, elle plongea, et, passant rapidement sous le bras de M. de Bray qui tenait encore le bouton de la porte, elle lui cria en riant :

— Au fait!… je dîne chez eux ce soir!…

Elle enfla sa voix, continuant avec emphase :

— Tu le diras à «ma mère», si elle l’a oublié…

Et elle disparut en courant dans l’escalier.

II
Chiffon avait bondi jusqu’à sa chambre, planté de travers un chapeau sur sa toison blonde et, entrant en bombe dans l’office, s’était emparée du vieux Jean qui enfilait en jurant des gants de coton trop étroits pour ses grosses mains.

— Allons!… vite!… conduis-moi chez tante Mathilde!…

— Mais, mademoiselle, vous n’y pensez pas!… y a du monde à dîner… c’est moi que j’dois aller à la porte… et on va arriver…

— Tu as bien le temps!… tu seras tout de suite revenu… nous allons courir…

— Ah! nous allons courir!… — murmura le vieux cocher — par une chaleur pareille… ça va être gentil d’courir!…

Il achevait d’entrer ses gants, en enfonçant ses doigts écartés les uns entre les autres, d’un mouvement gauche et régulier. Coryse le prit par le bras et le secoua brusquement :

— Allons!… dépêche-toi!… tu vas me faire pincer!…

Le bonhomme resta les doigts ouverts en rayons, et demanda, l’air ahuri :

— Pincer?… vous avez donc pas la permission?…

— Je l’ai sans l’avoir… allons, viens!…

— J’parie qu’c’est pas vrai… qu’vous n’l’avez pas?…

— Si… je l’ai… de papa…

— C’est bien comme si qu’vous l’aviez pas, alors!… les permissions d’mossieu l’marquis, c’est comme ses ordres… autant dire rien…

En traversant la salle à manger, elle s’arrêta, étonnée :

— Tiens! — dit-elle en voyant le couvert, — il y a donc plusieurs personnes à dîner?… je pensais qu’il n’y avait que M. d’Aubières… Eh bien! où vas-tu?…

— Prendre ma casquette, qui est crochée dans la sellerie… j’vous attrape tout d’suite…

Il rejoignit Coryse, qui déjà détalait sur le cours à grandes enjambées, et se mit à marcher à quelques pas derrière elle. Tout à coup, elle se retourna, demandant :

— Tu le connais, M. d’Aubières… comment le trouves-tu?…

— J’le trouve un beau colonel…

— Ah!… Ben, mon pauv’ Jean… on veut que je l’épouse!…

— Oh!… — fit le vieux cocher, avec un effarement si comique que la petite se mit à rire en le regardant — oh! pas possible!… mais y serait quasiment vot’ papa!…

— C’est égal… on veut tout de même… c’est madame la marquise qui veut…

— Ah! — dit le bonhomme, qui connaissait les goûts de sa maîtresse, — c’est qu’il a un grand nom, mossieu l’duc d’Aubières!…

— Avance donc ici… à côté de moi?… — ordonna Coryse, que ça gênait de se retourner en marchant — tu me donnes le torticolis!…

— J’peux pas m’mettre à côté… Madame la marquise l’a ‘xpressément défendu… «Dans la rue… on marchera cinq pas derrière mademoiselle quand on l’accompagnera…», qu’elle a dit…

— Aux autres… mais pas à toi qui es à moitié ma nourrice… voyons?… est-ce qu’il peut y avoir une étiquette pour toi?… Tiens! nous voilà arrivés!…

Jean regarda le vieil hôtel de granit qui, en face d’eux, dressait sur la place du Palais sa lourde silhouette grise, et murmura en poussant un énorme soupir :

— En v’là une bonne maison!… où qu’on était bien… et des bons maîtres!… c’est pas que j’veux rien dire d’mossieu l’marquis, toujours!… qu’y a pas meilleur qu’lui… mais y’ n’fait pas souvent c’qu’y’ veut!… tandis qu’mossieu et madame de Launay, y’ faisaient chacun c’qu’y’ voulaient… mais c’était toujours c’que voulait l’autre…

— Tu regrettes, hein?… de les avoir quittés?…

— J’regrette pas… vu qu’j’ai quitté pour être avec vous et qu’j’y suis… mais quand vous serez mariée à mossieu le duc d’Aubières… ou à un autre… j’resterai pas longtemps… rapport à madame la marquise…

Et, comme Chiffon ne répondait rien :

— J’ai tort de m’plaindre à vous d’ça!… d’abord, pac’ que c’est tout d’même vot’ maman… et puis, pac’ que vous êtes pus à plaindre qu’moi… qu’moi j’peux m’en aller si j’veux… et qu’vous, vous n’pouvez pas?…

Et, après un silence, le bonhomme, qui suivait toujours sa petite idée, demanda :

— Croyez-vous qu’y m’reprendront, mossieu et madame de Launay?… y’ savent bien qu’j’ai quitté qu’pour être avec vous, mam’zelle Coryse… et y’ trouvent que d’puis qu’c’est pus moi, leurs chevaux sont pus si beaux, ni si gras, ni si luisants et tout…

— Mais tu sais bien que tu resteras toujours avec moi, vieux Jean… et que je t’emmènerai en m’en allant…

Elle venait de soulever le marteau de la porte cochère et d’enjamber l’énorme barre de traverse. Les yeux pleins de larmes, le cocher se pencha vers elle, ému et joyeux :

— Comment?… vous voudriez encore pour vot’ service d’un vieux homme comme moi… qu’est pas beau, ni chic?…

— Oui… tu me plais comme te voilà, Nourrice!… et c’est pourtant vrai qu’t’es pas joli!…

Laissant retomber le battant de la porte, elle lui cria :

— En attendant, file!… tu n’as que le temps!…

Et, riant, sans prendre garde à la mine terrifiée du pauvre homme :

— Tu ne vas peut-être pas être trop bien reçu à la maison, tu sais!…

L’entrée de Chiffon dans la salle à manger des Launay, qui s’asseyaient à table au même instant, fut un véritable événement. La tante Mathilde et l’oncle Albert se levèrent en poussant un cri ravi, et le domestique se permit un grognement satisfait.

C’est que tout le monde adorait Chiffon dans la vieille maison où s’était écoulée sa première enfance, et où elle revenait toujours avec joie dès qu’elle pouvait s’échapper.

Elle avait dix ans quand sa mère, en se remariant, la reprit aux deux vieillards habitués à la croire vraiment leur enfant. Ce fut pour eux un déchirement terrible ; terrible aussi pour la petite fille, que l’avenir effrayait.

Grondée, secouée par sa mère dès l’âge où elle pouvait se souvenir ; soignée et caressée par le vieil oncle et la vieille tante dès qu’elle les avait connus ; puis cahotée et tiraillée entre les câlineries et les injures pendant les séjours de madame d’Avesnes à Pont-sur-Sarthe, Coryse, foncièrement gaie par tempérament, mais triste par réflexion, vivait dans une perpétuelle inquiétude.

Toute petite, assise dans son tout petit fauteuil sous les regards fixes des portraits en armures et en corselets des Avesnes, entre les deux vieux qui ne perdaient pas de l’œil sa tête frisée, déjà l’enfant pensait.

Elle pensait que c’était bon de vivre et de rire ; de se rouler sur le tapis du grand salon ou sur le gazon du triste jardin qui lui semblait, à elle, tout plein de soleil et de joie. Elle pensait que c’était amusant de causer avec les chiens, les chevaux, les oiseaux, les joujoux et les fleurs. Mais tout cela ne devait pas durer. Un jour, demain peut-être, on entendrait vers le soir ouvrir la grande porte de la voûte ; une grosse voiture tournerait dont elle connaissait bien le bruit, et l’oncle Albert, courbant vers elle son grand corps, lui dirait en l’embrassant, avec un peu d’embarras :

— Mon Chiffon, c’est ta petite mère qui arrive… tu vas descendre au-devant d’elle avec Claudine…

On ne lui disait plus d’avance le retour de madame d’Avesnes. L’oncle et la tante s’étaient aperçus que, dès qu’on l’avertissait, elle cessait de dormir et de manger. Elle avait aussi de continuelles crises de larmes, mais faisait bonne contenance au dernier moment, résignée lorsqu’il «le fallait» absolument.

Et elle songeait qu’obéissant alors à l’oncle, elle prendrait dans sa petite main un coin du tablier de Claudine et descendrait résolument, les yeux secs, faisant à peine une «lippe», tandis que la Bretonne touchée lui dirait de sa grosse voix encourageante :

— Allons, mon pauv’ Chiffon!… faut t’faire une raison!…

Alors, elle répondrait d’une voix effarée, qu’il lui semblait entendre :

— Toi surtout, fais attention à ne pas me tutoyer!… et appelle-moi Mademoiselle… tu sais bien qu’elle veut… Oh!… mon Dieu!… fais bien attention, dis?…

Certes, les scènes et les cris qui pleuvaient sur elle irritaient Coryse, mais moins toutefois que les scènes et les cris destinés aux autres.

La vue de la tante Mathilde pleurant doucement dans sa chambre, ou d’un domestique renvoyé, traînant tout pâle sa malle dans l’escalier, la bouleversait au point de la faire rester toute une nuit, dans son petit lit, les yeux grands ouverts et la mâchoire tremblante.

Et c’était tout cela qu’annonçait la grosse voiture, dont elle croyait toujours entendre le roulement, même quand elle jouait ; ou distinguer la silhouette hérissée de bagages, même quand elle regardait ce qu’elle aimait tant à contempler immobile et attentive : l’eau, le feu, et les fleurs.

Et toujours, pendant des années, Chiffon avait vécu rieuse mais préoccupée ; ne parvenant pas à oublier, au cours des huit ou dix bons mois tranquilles, les quelques mauvais jours passés et à venir ; courbant d’avance son petit dos souple et fort, dans l’attente de quelque choc effroyable qu’elle prévoyait.

L’annonce du mariage de sa mère qui, en lui-même, la laissait fort indifférente, la terrifia quand elle sut qu’elle allait quitter le vieil hôtel où elle avait grandi et les vieux parents qui l’avaient élevée. Elle connaissait de vue le marquis de Bray, qu’elle apercevait souvent à cheval avec son frère Marc, et elle lui trouvait jusque-là l’air très «chic» et très bon. Mais quand elle vit qu’il épousait sa mère, elle en conclut qu’il devait lui ressembler et crut son dernier jour arrivé.

Très maîtresse d’elle-même quand elle jugeait qu’il fallait être telle, elle ne laissa pas voir ses craintes et se contenta de protester silencieusement. A madame d’Avesnes, qui lui annonça avec de grandes phrases que c’était par amour maternel et dans l’intérêt de son avenir qu’elle se remariait, elle ne répondit pas un mot. Et quand on la chercha pour la présenter à M. de Bray, venu faire une visite aux Launay, elle alla se blottir au fond du jardin dans une boule d’hortensias où elle demeura introuvable.

Pâle, les lèvres pincées, les yeux durs, elle assista dans la triste cathédrale au mariage de sa mère, comprenant vaguement que là disparaissait le dernier souvenir du pauvre papa qu’elle n’avait pas connu et qui peut-être l’eût aimée.

Et ce fut le cœur désolé et plein de rancune que la petite entra dans sa nouvelle maison.

Tout de suite, M. de Bray aima Chiffon, mais, devinant ce qui se passait en elle, il ne chercha pas à hâter l’instant qui devait les rapprocher. L’intraitable caractère de sa femme amena ce rapprochement.

Effarouchés du vacarme, des pleurs, des éclats et des grands gestes de la marquise, ces deux êtres gais et bons cherchèrent instinctivement l’un chez l’autre un appui. Ils multiplièrent, sans même s’en rendre compte, les occasions de se réunir, et Chiffon en arriva à n’être un peu joyeuse et rassurée que quand son beau-père était là.

Toujours l’enfant s’était appliquée à cacher la terreur qu’elle avait de sa mère. Elle se redressait au bruit des cris, affectant un calme irritant et levant impertinemment le nez, alors qu’elle sentait pourtant claquer ses dents et trembler ses petites jambes.

Mais un soir elle se trahit. Poursuivie à travers un corridor par madame de Bray qui l’injuriait, elle enfourcha brusquement la rampe de l’escalier et, glissant jusqu’au bas, se précipita dans la bibliothèque. Là, se croyant seule, elle se plaqua contre la porte, haletante, angoissée, écoutant si sa mère la cherchait.

Marc de Bray, qui habitait avec son frère, fumait enfoncé dans un grand fauteuil loin de la lampe. Il appela doucement la petite. Elle se retourna, mécontente d’être surprise dans ce moment de faiblesse et d’abandon.

— Ah! — fit-elle d’un ton fâché — vous êtes là, vous?…

Marc répondit, un peu goguenard :

— Mon Dieu, oui, mademoiselle Corysande!… je suis là!… je vous gêne?…

Chiffon ne mentait jamais. Elle vint à lui et, bourrue :

— Oui!… vous m’avez vue avoir peur… et je n’aime pas bien ça!…

Il se mit à rire en regardant affectueusement l’enfant :

— Tu es vraiment un gentil Chiffon!… Si tu avais peur d’un revenant… ou d’un coup de canon… je te dirais que c’est très vilain pour un descendant des Avesnes… mais de ta mère?… Ah!… mon pauv’ petit!… j’en ai bien peur, moi, un vieux barbu!… ainsi, juge si je te comprends!…

— Ah! — murmura Coryse plus confiante — vous aussi?… vous n’avez pas l’air…

— Je n’ai pas l’air quand elle est là… ça lui ferait trop de plaisir… mais après je me dédommage et je tremble tout mon soûl!… c’est vrai!… ce matin encore à déjeuner, quand elle a attrapé ce malheureux Joseph, j’ai voulu ne rien dire… me contenir… et mon gosier s’est contracté sur un pruneau… je ne te dis que ça!… tu as bien vu que je me suis sauvé pour aller étouffer paisiblement dans le vestibule…

Puis, devenu sérieux :

— Vois-tu, Chiffon… tu devrais raconter à mon frère tes petites affaires…

— Oh!… — fit Coryse, saisie.

— Oui… tu devrais lui avouer franchement tes tristesses et tes peurs…

Elle répondit, indifférente :

— Qu’est-ce qu’il y pourrait?…

— Dame!… il est le maître, après tout!…

Les yeux de Chiffon s’ouvrirent tout grands :

— Lui?… pas possible!…

Marc de Bray éclata de rire :

— Oui, je sais bien que ça ne paraît pas beaucoup!… ton beau-père a l’horreur des discussions et des scènes… il préfère céder toujours en ce qui le concerne…

— Eh bien, alors?…

— Eh bien, alors… s’il s’agit de toi, c’est autre chose… en souvenir de ton papa dont il était l’ami, et pour toi-même aussi… car il t’aime beaucoup…

Voyant qu’elle faisait un mouvement, il appuya :

— Beaucoup… moi aussi, je t’aime bien, va, mon petit Chiffon… et si nous ne t’avons jamais parlé de cette affection, c’est qu’il n’est pas très facile d’aborder un petit hérisson qui se met en boule du plus loin qu’il aperçoit ceux qu’il ne veut pas voir…

Et comme son frère entrait, il lui cria :

— Tiens, Pierre… dis à Chiffon que nous sommes ses amis… et j’ai idée que ce soir elle te croira…

De ce jour, une affection immense était éclose dans le petit cœur si fermé de l’enfant, et elle avait vécu plus tranquille.

— Comment se fait-il que tu sois venue ce soir, mon Chiffon?… — demanda l’oncle Albert enchanté ; — je croyais que vous aviez du monde à dîner?…

Elle cligna de l’œil dans une grimace drôle de gavroche.

— M. d’Aubières, hein?… — fit-elle, sautant à pieds joints dans la question.

Et tout de suite, sans laisser le temps de répondre :

— A ma place, vous l’épouseriez, dites… M. d’Aubières?…

— Mais… Chiffon!… — balbutia timidement la tante Mathilde, indiquant du regard le domestique qui s’empressait d’ajouter un couvert.

— Bah!… qu’est-ce que ça fait?… M. d’Aubières a dû me demander vers quatre heures… on me l’a dit à cinq… ce soir une partie de la ville le saura… et demain ma mère l’apprendra au reste… ça a l’air grand… comme ça, Pont-sur-Sarthe!… et on dit qu’il y a quatre-vingt mille habitants!… ben, ça n’empêche pas qu’un potin a vite fait d’en faire le tour… vous le saviez, vous, que M. d’Aubières veut m’épouser?…

— Mais — dit M. de Launay — nous le savons par ta mère… qui est venue nous le dire, et nous inviter à aller chez elle ce soir…

— Ah!… parfaitement!… on veut le présenter à la famille… me forcer à dire oui!…

La tante protesta :

— Mais on n’a pas à nous le présenter… nous le connaissons depuis qu’il est en garnison ici… et il y a déjà longtemps…

— Il y a un an!… la première fois que l’oncle Marc l’a amené dîner, il a dîné à côté de moi… j’avais encore mes robes courtes… il m’a parlé tout le temps de rallye-paper et de chasse… ce que je me suis embêtée pendant ce dîner-là!…

— Chiffon! — fit madame de Launay d’un ton de reproche — un gros mot!… encore!…

Elle s’étonna :

— Un gros mot!… où donc ça?… Oh!… c’est «embêtant» que vous appelez un gros mot?… c’est vous qui êtes si correcte que ça, tante Mathilde!…

— C’est toi qui ne l’es pas assez!… ta mère a raison quand elle te reproche tes façons et ton langage… oui… tu as des manières de garçon et tu parles comme les enfants de la rue…

— Dame!… c’est les seuls qui m’amusaient à écouter quand j’étais petite… c’est pas ma faute si j’ai jamais pu trouver un mot à dire à mes cousines de Lussy… ni aux «petites demoiselles du général», — comme disait Claudine, — qui arrivaient pour goûter avec moi en robe de soie et frisées au petit fer!… j’avais beau me torturer l’imagination… je restais les bras ballants en face d’elles, riant bêtement… et me moquant moi-même de moi… mais je n’y pouvais rien!… elles me parlaient comme on m’a pourtant appris à parler… et je ne les comprenais pas!… elles faisaient des liaisons!… et y a rien qui me trouble comme ça!… c’est si drôle!… il me semble toujours qu’on joue la comédie… n’est-ce pas, oncle Albert?… vous saisissez?…

— Oui… oui… je saisis… mais ne parle pas tant… et mange ton bœuf qui va être froid…

— Il sera bon tout de même!… c’est si bon, le bœuf!… encore une chose qu’on ne mange jamais à la maison!…

— Ta mère ne l’aime pas, je crois?…

— C’est pas qu’elle l’aime pas!… mais elle ne veut pas qu’on le serve… elle dit que c’est un plat peuple… et tout ce qui est peuple… que ce soit un plat ou autre chose…

— Oui… c’est bon!… mange!…

— En attendant, vous ne m’avez toujours pas donné de conseil?…

— Pourquoi faire?…

— Ben, pour M. d’Aubières…

— Mais dans ce cas, ma petite enfant, — dit l’oncle Albert, — tu ne dois prendre conseil que de toi-même… M. d’Aubières convient à ta mère… c’est à toi de voir si, à toi, il te plaît…

— Il me plaît… il me plaît… oui… certainement… jusqu’à présent… mais jamais je ne l’ai regardé à ce point de vue-là… et dame!… je crois bien que si je l’y regarde…

La tante Mathilde insista :

— Il faut le revoir encore… le revoir plusieurs fois… ça t’est facile, puisqu’il vient constamment chez tes parents… alors tu l’étudieras bien… et quand tu l’auras bien étudié…

— Qu’est-ce que je ferai, quand je l’aurai bien étudié?…

— Eh bien, tu verras ce que tu veux répondre…

— Et je répondrai : «Zut!…»

— Zut?…

Chiffon se mit à rire.

— Ah! que c’est donc drôle, tante Mathilde, de vous entendre dire zut!… vous n’y mettez pas l’intention du tout!…

— Pas l’intention?…

— Non!… zut!!! c’est un mot qui veut dire : «Allez vous promener!…» ou quelque chose comme ça… alors il faut l’envoyer plus délibérément… vous comprenez?…

— Tu penses bien que je ne vais pas, à mon âge, apprendre à dire zut?…

— Vous le diriez pourtant bien!… ordinairement vous êtes pas pincée pour deux sous, vous, tante Mathilde!… et vous vous servez quelquefois d’expressions… qui valent bien «embêtant», soit dit sans reproche!…

— J’ai tort!…

— Jamais!… c’est dans ces moments-là que je vous aime le mieux!… et tenez!… c’est ce qui me plaît de M. d’Aubières… c’est qu’il n’est pas non plus à la pose… je suis bien sûre que mes façons de dire ne le choquent pas le moins du monde… la preuve…

— Et — demanda M. de Launay — quel est, au sujet de ce mariage, l’avis de ton papa et de ton oncle?…

— Papa ne dit pas trop grand’chose… il se contente de faire l’éloge de M. d’Aubières… l’oncle Marc, lui, me dit de me tâter… et puis, quand ils croyaient que je ne les écoutais pas… parce que je pleurais dans un coin…

Ensemble les deux vieillards demandèrent inquiets :

— Tu pleurais?…

— Dame! mettez-vous à ma place… si vous croyez que c’est rigolo!… d’ailleurs, c’était pas pour ça que je pleurais… c’était pour autre chose!… enfin, pendant qu’ils croyaient que je ne les écoutais pas… ils énuméraient les gens de leur connaissance qui s’adorent malgré vingt ou vingt-cinq ans de différence…

— Ont-ils parlé de nous?…

— Non…

— Eh bien, Chiffon, j’ai eu hier quatre-vingt-un ans… et ta tante n’en a que soixante…

— Ah!… tout de même vous me faites l’effet d’être très bien comme vous êtes!… — répondit Chiffon, qui s’accrocha au bras du vieil oncle pour passer dans le salon.

— J’ai demandé la voiture à huit heures et demie… — dit madame de Launay ; — je vais me préparer…

— La voiture!… par ce temps-là?… pour faire deux cents mètres?…

Et, illuminée :

— C’est pas une idée de vous, ça!… j’parie que c’est pas une idée de vous?…

— C’est en effet ta mère qui…

— Qui vous a dit de venir en voiture… parce que vous avez des beaux chevaux… et que, comme tout le monde s’en va ensemble, on voit ça!… c’est pour éblouir M. d’Aubières… Oh! là! là!… toujours son épate et ses embarras!…

Tandis que les Launay se préparaient à sortir, Chiffon, assise dans une bergère à oreilles, regardait d’un œil affectueux le grand salon où elle avait tant joué jadis. Elle aimait le vieux meuble Empire à sphinx de cuivre recouvert de velours d’Utrecht rayé jaune serin ; les petites armoires basses, finissant au niveau du parquet, dissimulées sous les boiseries blanches, dans lesquelles elle serrait ses joujoux ; et les belles boiseries Louis XVI, si intactes et si riantes, avec leurs satyres et leurs nymphes se lutinant à travers les bosquets, ce que Claudine, sa bonne, définissait ainsi : «Des hommes et des femmes qui se chatouillent sur le mur» ; et la vieille pendule avec ses aigles ; et les urnes de Sèvres ennuyeuses et charmantes…

Là, Chiffon revivait les bonnes heures de sa toute petite enfance, et c’est d’un ton convaincu qu’elle dit à ses vieux amis qui l’appelaient pour partir :

— Ah! il fait rudement bon ici!…

En arrivant à l’hôtel de Bray, elle grimpa en courant l’escalier devant l’oncle et la tante, leur criant :

— Vous direz que je viens!… faut que je m’habille!… je me ferais attraper si j’entrais comme ça!… je vais m’introduire dans ma vieille robe rose!…

III
En entrant dans le salon très éclairé, Coryse s’arrêta, examinant, dans le clignement familier aux myopes, les gens qui causaient, assis en un grand cercle. Elle resta un instant hésitante, se demandant qui elle devait saluer d’abord. Puis elle marcha vers une vieille femme silencieuse, au fin profil effacé, et s’inclina dans un mouvement qui, étant données ses allures habituelles, paraissait très respectueux.

La comtesse de Jarville plaisait à Coryse pour plusieurs raisons. Elle lui trouvait grand air en dépit de son attitude modeste, et elle la croyait vraiment intelligente et bonne. Et puis, madame de Bray haïssait cette vieille femme, parente éloignée de son mari, qui attristait son salon avec ses robes fanées et son aspect de vieux portrait pâli. Cette haine seule eût suffi pour la rendre sympathique à Chiffon.

— Corysande, — dit la marquise d’un ton bref, — viens donc dire bonjour à madame de Bassigny!…

Madame de Bassigny était la femme d’un colonel, et la bête noire de Chiffon. Une femme très riche et très à la pose, qui se plaisait à vexer et à humilier tous les ménages militaires de Pont-sur-Sarthe, et à faire punir les officiers garçons qui négligeaient son jour.

La petite se retourna et répondit avec une indifférence presque impertinente :

— Tout à l’heure… quand j’aurai salué madame de Jarville…

La marquise lança à sa fille un regard furieux, tandis que M. d’Aubières posait sur l’enfant ses bons yeux bleus, tout remplis d’admiration et de contentement.

Lui aussi détestait la femme de son collègue des hussards, et il était ravi du manque d’empressement que lui témoignait si délibérément Chiffon.

Cette femme maigre, — qui avait, disait-il, des becs aux coudes et une arête dans le dos, — mauvaise comme la gale, bavarde comme une pie et potinière comme une concierge, qui calomniait les jolies femmes et se moquait des laides et des pauvres, lui faisait réellement horreur. Trop franc pour dissimuler absolument cette répulsion, M. d’Aubières s’en était tenu aux simples démarches réglementaires de politesse.

D’abord, madame de Bassigny, très désireuse d’attirer chez elle ce célibataire bien tourné, porteur d’un grand nom, s’était montrée infiniment aimable pour lui. Elle s’appliquait avant tout à avoir le salon le plus élégant et le mieux fréquenté de Pont-sur-Sarthe, et elle comprit tout de suite que la présence du duc d’Aubières était indispensable pour bien établir la suprématie de ce salon. Un duc est une sorte de personnage dans presque tous les milieux, mais en province il devient un grand personnage.

Dès l’arrivée du colonel d’Aubières, on s’était dit : «C’est probablement un duc de l’Empire», et on l’avait regardé avec curiosité. Mais quand on apprit que le vieux monsieur de Blamont avait constaté dans le d’Hozier de la bibliothèque que le titre des Aubières datait d’avant la revision de 1667, la curiosité devint admiration. Et comme, avec sa petite fortune, le duc faisait assez bonne figure ; qu’il avait de beaux chevaux qu’il montait bien ; un phaéton bien tenu et une petite maison «pour lui tout seul» et pleine — disait-on — de jolis bibelots, dans le quartier neuf, près de la gare, il était devenu le point de mire à la fois des mères, des veuves, et des cocottes de Pont-sur-Sarthe.

Mais, malgré toutes les amabilités dont l’accablèrent le colonel et madame de Bassigny, il resta cérémonieux et réservé, se contentant d’être poli, sans plus.

Plus heureuse que son amie, madame de Bray eut la joie de produire le duc d’Aubières dans son salon. Il était très lié avec son beau-frère Marc, qui le lui amena, ne craignant pas, cette fois, qu’elle accueillît avec son habituel dédain un camarade aussi brillant.

Et, tandis que toutes les plus jolies femmes — y compris madame de Bray à son déclin, mais encore appétissante, — lui faisaient à l’envi la cour, le duc ne regarda, ne vit que la gamine à la fois svelte et râblée, rêveuse et gavroche, qui riait avec lui, confiante, affectueuse, sans se soucier des jeunes gens chics qui ornaient le salon de sa mère. Il devina une partie des petites misères qui troublaient la vie de Chiffon, l’oncle Marc lui apprit le reste ; et, inconscient, il se mit tout doucettement, à quarante-trois ans, à aimer l’enfant de quinze ans qui lui riait si joliment au nez de toutes ses dents de petit chien.

Quand M. d’Aubières s’aperçut de ce qui se passait dans son cœur trop jeune, il pensa : «Je suis fou!…»

Puis, à force de rêver à ce mariage qui lui semblait d’abord impossible, il en arriva peu à peu à se dire : «Pourquoi pas?…»

Et il était ce soir, le pauvre homme, craintif, angoissé, cherchant le regard de Chiffon pour y lire l’impression produite par sa demande qu’il jugeait à présent, dans sa grande modestie, outrecuidante et ridicule.

Mais Chiffon évitait obstinément de tourner les yeux vers lui. Après avoir sommairement salué madame de Bassigny, elle causait maintenant avec un petit jeune homme grêle et étriqué, au front fuyant, au menton ravalé, le vicomte de Barfleur, descendant de la plus vieille famille du pays, et l’un des élégants de Pont-sur-Sarthe. Et, bien que cette conversation semblât, d’après l’air distrait et ennuyé de Coryse, totalement dénuée d’intérêt, M. d’Aubières, irrité de la voir occupée de quelqu’un, se mit à prendre en grippe l’innocent avorton qui n’en pouvait mais.

Tout à coup, une grande jeune fille très belle, Geneviève de Lussy, une cousine des Avesnes, s’écria :

— Chiffon!… pourquoi n’es-tu pas venue au cours tantôt?…

— Comment? — demanda madame de Bray stupéfaite — comment?… elle n’est pas allée au cours?…

Coryse, devenue très rouge, avait brusquement planté là le petit Barfleur ; et, s’avançant vers sa mère :

— Non, — dit-elle, — je ne suis pas allée au cours… je suis restée dans le jardin…

Elle se tourna vers M. de Bray, l’œil suppliant, et ajouta :

— Il faisait si, si beau!…

— Et où êtes-vous allée?…

Jusqu’à l’âge de cinq ans, la marquise avait dit «vous» à sa fille, qui lui disait également vous. Elle n’admettait pas qu’il en fût autrement, parce que, affirmait-elle, le tutoiement entre enfants et parents datait de la Révolution. Il était ignoble et nivelait les classes, etc… Et puis, un beau jour, au retour d’un de ses voyages, elle avait déclaré que le tutoiement réciproque était plus tendre ; que lui seul marquait l’intimité, la confiance ; qu’à présent, «toutes les femmes du faubourg Saint-Germain» tutoyaient leurs enfants et se faisaient tutoyer par eux. Et, subitement, elle avait exigé que Coryse la tutoyât. La pauvre petite, qui eût employé volontiers une appellation plus cérémonieuse encore que le «vous», avait eu peine à se faire à ce tutoiement si loin de son cœur et de ses lèvres. Madame de Bray aussi s’oubliait souvent. Dès qu’une discussion quelconque l’emportait, elle criait «vous» à Chiffon comme par le passé, et la petite, remise dans le ton, — comme elle disait, — reprenait avec joie la «tradition» ancienne. Elle répondit :

— Je viens de vous le dire… je suis restée dans le jardin…

— A fainéanter?…

— Non…

— Qu’est-ce que vous avez fait?…

— J’ai regardé les fleurs…

— C’est bien ce que je disais!…

Et, avec importance, comme si elle devait se tenir au courant pour surveiller les études de sa fille et lui faire reprendre les leçons manquées :

— De quoi s’est-on occupé aujourd’hui au cours, Geneviève?…

— Au cours?… — fit la jeune fille, qui chercha un instant à se souvenir, — nous nous sommes occupées de la reproduction…

Et, au milieu d’un silence étonné, elle reprit :

— De la reproduction des plantes phanérogames…

L’oncle Marc haussa les épaules en murmurant à demi-voix :

— Chiffon a bien raison d’étudier les fleurs elle-même dans le jardin… c’est sans inconvénient, au moins!…

Quant à la marquise, qui ignorait totalement les plantes phanérogames ou autres, et qui n’avait pas compris un mot, elle dit, d’un ton doctoral et protecteur, revenant au tutoiement :

— Tu as entendu, Coryse?…

La petite ne répondit pas. Geneviève reprit, s’adressant à elle :

— Mardi, c’est sur Britannicus, le cours…

— J’irai!… — s’écria Chiffon, — j’aime tant Racine!…

Le petit Barfleur savait qu’un homme du monde doit toujours placer dans toute conversation, et sur n’importe quel sujet, un mot quelconque. Il demanda, d’un air indifférent et poli :

— Et pourquoi, mademoiselle, aimez-vous tant Racine?…

— Je ne sais pas… — fit Chiffon, indifférente aussi.

Puis, après un instant de réflexion, elle déclara :

— C’est peut-être parce qu’on a voulu me faire aimer Corneille…

Marc de Bray se mit à rire ; sa belle-sœur, furieuse, se tourna vers lui :

— On dirait vraiment que vous cherchez à la rendre plus ridicule et plus insupportable encore!…

— Moi!… — fit l’oncle Marc, ahuri.

— Oui, vous!… qui riez de toutes les inepties qu’elle dit… et qui avez l’air de trouver ça drôle!…

Elle allait continuer, élevant déjà la voix au milieu du silence. Très agacée d’être ainsi épluchée, Chiffon, les yeux brillants et le nez en l’air comme aux jours de bataille, proposa :

— Si on recausait comme avant… au lieu de s’occuper de moi?…

Une des portes du salon, qui donnait sur le jardin, était ouverte. Sans attendre pour juger de l’effet produit par sa proposition, elle sortit et descendit le perron, où l’attendait Gribouille, son meilleur ami, un énorme dogue court et trapu ; bonasse avec un air féroce.

La nuit était claire, mais sans lune. Une de ces nuits pleines d’humidité et de parfums qu’aimait Coryse. Suivie de Gribouille elle s’éloigna de la maison, marchant vers l’extrémité du jardin. L’odeur intense des pétunias blancs l’attirait. Et quand elle fut auprès de la longue corbeille, qui apparaissait toute pâle au milieu du gazon sombre, elle se pencha, les narines ouvertes, prise d’une envie de se rouler sur les fleurs embaumées pour les mieux respirer. Mais elle pensa :

— Je leur ferais mal!…

Car Chiffon, persuadée que les fleurs souffrent, ne les touchait qu’avec une délicatesse infinie et d’attendrissantes précautions.

Un bruit de pas dans l’allée fit grogner Gribouille ; et, tout de suite, elle devina que c’était M. d’Aubières qui s’avançait dans l’obscurité. Il demanda, distinguant vaguement la tache claire que faisait Chiffon :

— C’est vous, mademoiselle Coryse?…

— Oui, monsieur…

D’une voix hésitante, il reprit :

— Voulez-vous me permettre de causer avec vous un instant?…

— Mais oui…

— Est-ce que… est-ce qu’on vous a dit que… que…

Elle eut pitié de son embarras.

— Oui… je sais que vous m’avez demandée aujourd’hui en mariage…

Il murmura, le gosier serré :

— Eh bien?…

— Eh bien!… je ne m’y attendais pas, comme vous pensez!… et dame!… ça me surprend un peu… et même beaucoup, si vous voulez que je vous dise?…

— Pourquoi?… vous n’avez donc pas deviné que je vous aime depuis très longtemps?…

Elle répondit, sincère :

— Oh! quant à ça, non, par exemple!…

— C’est pourtant bien vrai!… je vous aime depuis que je vous connais…

— Ça, c’est excessif!… je suis bien sûre que le premier jour où vous m’avez vue, j’ai pas dû vous faire une impression bien agréable… Oh! non!…

— Le premier jour?…

— Oui… à dîner… le soir où j’étais à côté de vous… ce que j’ai dû vous paraître moule!… c’est vrai qu’aussi vous m’aviez si tellement rasée… avec vos chasses et vos rallye-papers… et tout le tremblement…

— Mais… — balbutia le pauvre homme interdit — je ne savais de quoi vous parler… et je…

— Soyez sûr que je vous suis reconnaissante de ne pas m’avoir parlé service… car il y avait encore ça!…

— Comme vous vous moquez de moi!… vous me trouvez ridicule… ennuyeux?…

Elle protesta avec vivacité :

— Oh! non… pas du tout!… ça! jamais!… et même je vous aime beaucoup… je suis très contente quand je vous vois…

Joyeux, il demanda :

— Eh bien, mais alors…

— Quand je vous vois… accidentellement… mais si c’était toujours, toujours, tout le temps…

— Alors, vous ne voulez pas de moi?…

Chiffon avait envie, à cette question bien nette, de répondre nettement non. Comme ça, au moins, tout serait fini ; on ne reviendrait plus là-dessus. Mais elle devina tant d’inquiétude dans la pauvre voix étranglée qui l’interrogeait, tant de supplication dans la haute silhouette penchée vers elle, qu’elle n’eut pas le courage de faire un gros chagrin à cet ami qui semblait tant l’aimer. Gentiment, elle répondit :

— Non… je ne dis pas ça encore… je suis très flattée, très reconnaissante de votre affection… mais je suis si petite fille!… j’ai si peu pensé aux choses graves… laissez-moi réfléchir… voulez-vous?… ne me demandez pas de dire tout de suite oui ou non… car, alors… je dirais non…

— J’attendrai votre décision… mais permettez-moi de plaider un peu ma cause?…

Et, voyant que Coryse revenait du côté de la maison, il la fit retourner sur ses pas en lui prenant doucement le bras.

— Je vous en prie, accordez-moi encore quelques minutes… c’est votre mère qui m’a dit de venir vous rejoindre ici…

Avec conviction, Chiffon s’écria :

— Ah! je le pensais bien!…

Et en elle-même elle ajouta :

— Elle ne peut pas me laisser tranquille!…

De sa belle voix grave, très émue, M. d’Aubières reprit :

— Je vous parais vieux… mais je vous offre un cœur très jeune… un cœur qui n’a jamais été à personne…

— Oh!… — fit Coryse, effarée, — vous n’êtes pas arrivé à votre âge sans aimer quelqu’un… voyons?…

Il répondit gravement :

— Aimer… ce que j’entends par aimer… jamais!…

— Et qu’est-ce que vous entendez donc par aimer?…

— J’entends donner tout mon cœur et toute ma vie…

— Eh bien, n’est-ce pas toujours là ce qu’on appelle aimer?…

— Toujours… enfin… non… ça dépend… — balbutia M. d’Aubières embarrassé.

— Tenez, — fit brusquement Chiffon, — j’aime autant vous dire que je ne vous crois pas!… oh! mais, pas du tout!…

— Vous ne me croyez pas!… et pourquoi?…

— Ah!… voilà!… c’est que c’est assez difficile à vous raconter… Enfin, un jour… au printemps… j’étais à me promener à cheval, avec l’oncle Marc, dans la forêt de Crisville… et je vous ai aperçu de loin… avec une dame… je vous ai reconnu tout de suite… il n’y a personne d’aussi grand que vous à Pont-sur-Sarthe… vous étiez à pied… et il y avait un fiacre qui vous suivait… un des petits fiacres ridicules de la station de la place du Palais… la dame… c’était une des dames dont personne ne parle… excepté ma mère et madame de Bassigny, qui les appellent «les donzelles»… et qui font des écarts dans la rue ou au cirque, quand il faut les frôler… on croirait que ça brûle… je vous demande pardon de dire ça à propos de quelqu’un que vous aimez…

— Moi!… — protesta le duc, à moitié riant, à moitié désolé.

— Ou que vous aimiez, du moins…

Et, imperturbable, Chiffon continua :

— Alors, je dis à l’oncle Marc : «Tiens! M. d’Aubières… avec la dame dont il ne faut pas parler!…» Ah! c’est que j’ai oublié de vous dire… Paul de Lussy, le frère de Geneviève, celui qui fait son droit… vous savez bien?… il avait fait aussi des bêtises à cause de cette dame-là… et on voulait l’engager… alors, Georgette Guibray, la fille de votre général, l’avait montrée un jour, au Parc, à Geneviève, la dame… en lui disant : «Vois-tu, c’est à cause de celle-là que ton frère fait des sottises…» Geneviève me l’avait montrée aussi, et j’avais demandé des explications à papa en déjeunant… Ah!… Seigneur!… quelle affaire!… je vois encore ça!… ma mère s’était levée… elle me maudissait avec sa serviette en m’appelant «Fille éhontée»!… moi, j’étais bleue… je comprenais pas du tout ce qu’il pouvait bien y avoir… alors, après le déjeuner, papa m’a emmenée dans le fumoir et il m’a dit qu’il ne fallait jamais parler de ça… surtout devant ma mère… et que d’ailleurs on devait ignorer le monde des «cocottes»… qui est un monde à part… et le soir, ça a recommencé avec ma mère quand j’allais me coucher… Sapristi!… c’est un des plus beaux attrapages dont je me souvienne!… mais ça vous ennuie peut-être que je vous raconte ça?…

— Non… je voudrais seulement vous expliquer…

— Attendez que j’aie fini… donc je dis à l’oncle Marc : «Voilà M. d’Aubières avec la dame dont on ne parle pas…» et il me répond : «Tu ne sais pas ce que tu dis!… tu es myope comme une taupe et tu ne peux rien distinguer d’ici là-bas…» Alors je lui offre de trotter pour voir… mais il ne veut pas… et le premier sentier que nous trouvons… crac!… il me pousse dedans pour que je ne puisse plus regarder la route… et c’est tout pour cette fois-là…

— Je vais vous…

— C’est pas fini!… un mois après, j’étais avec le vieux Jean… je vous revois avec la même dame et presque à la même place… Ah! je me dis, cette fois-ci, comme moi je ne suis pas comme ma mère et madame de Bassigny et que j’ai pas peur de me brûler, je veux les regarder de près… et je trotte… «Mam’zelle Coryse, — me dit Jean, — la route devient bigrement grasse… les chevaux vont s’coller su’l’museau, bien sûr!… m’est avis qu’y’ vaudrait mieux retourner par où qu’nous venons…» Je ne l’écoute pas, vous pensez… mais, à ce moment-là, vous remontez dans le fiacre ridicule et vous filez par la route de Crisville… je dis à Jean : «Je veux voir où ils vont…» et il me répond : «Ça, mademoiselle, c’est des choses qu’est pas à faire!…»

— Et après?…

— Après, je vous ai perdus à un carrefour… mais je vous ai retrouvés tout de même… à l’auberge de Crisville… votre fiacre mangeait l’avoine, et vous étiez au premier à une fenêtre… avec la cocotte… alors, j’ai pensé…

— Vous avez pensé?…

— Puisque M. d’Aubières se cache dans la forêt et dans les auberges avec une femme avec qui il ne peut pas se montrer, c’est qu’il veut absolument la voir quand même… et s’il veut la voir quand même, c’est qu’il l’aime, comme Paul de Lussy l’aimait… et même plus!… car pour risquer, lui… un colonel… un homme sérieux et âgé…

Et comme le duc faisait un mouvement :

— Oui… en comparaison de Paul qui a vingt-deux ans, vous êtes âgé, s’pas?… eh bien, pour faire ce que — quand c’était Paul — on appelait déjà des bêtises… il faut…

— Il faut s’ennuyer terriblement à Pont-sur-Sarthe… et chercher dans n’importe quel monde les distractions dont on ne sait pas se passer… je ne peux pas vous expliquer ce que vous ne devez point comprendre, mais je peux vous affirmer que, quoi que vous ayez pu voir ou apprendre de ma stupide existence, je suis digne de vous aimer et d’être votre mari… jamais, jusqu’au jour où je vous ai connue, je n’ai eu l’idée de donner mon nom ni mon cœur à personne… et je vous offre, malgré mon «grand âge», un amour très jeune et très pur…

Serrant contre lui le petit bras qu’il avait gardé sous le sien, il murmura :

— Laissez-moi espérer un peu… je vous en prie?…

— Si je ne vous réponds pas tout de suite oui… — dit franchement Coryse — c’est que je veux n’épouser qu’un homme que j’aimerai ou que je sentirai que je peux aimer plus que tous les autres… je déteste le monde, moi!… j’ai les grimaces et les guirlandes en horreur!… je n’ai, jusqu’à présent, aimé vraiment que l’oncle et la tante de Launay, papa, l’oncle Marc, le vieux Jean, ma bonne, Gribouille et mes fleurs… je veux aimer mon mari, sinon de l’amour que j’ignore, du moins très tendrement, très sûrement…

M. d’Aubières s’était arrêté. Il prit les mains de l’enfant et les appuyant contre ses lèvres :

— Je serais si horriblement malheureux s’il me fallait renoncer à vous…

Il l’attirait à lui, et elle le laissait faire, émue par cette voix qui tremblait, par toute cette tendresse qu’elle sentait si vraie.

— Chiffon — balbutia-t-il — mon petit Chiffon!…

Elle s’appuyait à son épaule, rêvant, se demandant si elle ne pourrait pas aimer un jour cet homme qui l’aimait tant et qui semblait si bon.

Mais M. d’Aubières, bouleversé au contact du petit corps souple qui s’abandonnait si confiant ; énervé par l’obscurité, grisé par les parfums qui montaient des fleurs à cette heure de la nuit, perdit complètement la tête. D’un mouvement brutal, il enveloppa Coryse de ses bras, couvrant de baisers fous ses cheveux et son front. La petite se dégagea violemment, presque avec horreur. Et comme le duc, revenu à lui, murmurait troublé, désolé de ce qu’il avait fait :

— Pardonnez-moi… je vous aime tant!…

Elle lui répondit simplement, déjà remise d’un effroi que, dans son innocence, elle ne s’expliquait pas :

— Moi aussi, je vous demande pardon… mais c’est que, voyez-vous, je ne peux pas souffrir qu’on m’embrasse…

IV
— Avez-vous vu Chiffon ce matin?… — demanda M. de Bray à la marquise qui entrait, un peu avant le déjeuner, dans la bibliothèque où il causait avec son frère.

— Non… et vous?…

— Moi, je l’ai rencontrée vers neuf heures dans la rue des Bénédictins… — dit l’oncle Marc ; — elle filait à toutes jambes, suivie du vieux Jean…

La marquise s’écria, déjà en colère :

— Comment!… elle est sortie!… sortie sans permission?…

— Elle allait probablement à la messe?… insinua M. de Bray, conciliant.

— A la messe! elle n’y va jamais!… sauf le dimanche…

Marc, debout devant la fenêtre, annonça :

— La voilà qui rentre… elle est dans la cour avec Luce…

«Luce» était la baronne de Givry, la cousine germaine de M. de Bray. Elle entra dans la bibliothèque, suivie de Chiffon, qui marchait le nez au vent, l’air indifférent.

Sans même dire bonjour à la jeune femme, la marquise, menaçante, demanda de cette voix de tête glapissante et aiguë qui faisait toujours se fermer à demi les yeux de Coryse :

— D’où viens-tu?…

— De Saint-Marcien… — répondit la petite.

— Comment ça?… toi qui ne vas jamais à la messe!…

— Aussi je n’ai pas été à la messe…

— Alors, qu’est-ce que tu es allée faire?…

— Voir l’abbé Châtel…

— Pourquoi?…

— Parce que j’avais quelque chose à lui dire…

— Ah!… — fit madame de Bray inquiète — et qu’est-ce qu’il t’a répondu?…

— Avant de dire ce qu’il m’a répondu, il faudrait peut-être dire ce que je lui ai demandé?…

Et, en riant, elle ajouta :

— Ce serait trop long!…

Le marquis s’adressa à madame de Givry :

— Alors, vous vous êtes rencontrées au confessionnal de l’abbé Châtel?…

— Non… — répondit la jeune femme avec un peu d’embarras. — L’abbé Châtel n’est plus mon confesseur…

— Oh! — fit le marquis étonné — est-ce possible?… toi qui ne remuais pas le bout du doigt sans aller lui demander dans quel sens il fallait le remuer!… toi qui parlais de lui continuellement… trop même, soit dit entre nous… qu’est-ce donc qu’il vous est arrivé?…

Luce de Givry, une grande femme de vingt-huit ans, osseuse et brune, dénuée de toute grâce, était renommée à Pont-sur-Sarthe pour sa piété austère, étroite et fatigante. Tolérante d’ailleurs, c’est-à-dire ne s’occupant jamais de ce que font ou ne font pas ceux qui pensent et vivent autrement qu’elle. Un peu agitée, elle menait de front les bonnes œuvres et le monde qu’elle aimait passionnément, et qui — comme le disait fort justement Marc de Bray — la payait d’une noire ingratitude. Non pas qu’elle fût désagréable ou inintelligente, mais elle déplaisait par certains ridicules, et surtout par un manque absolu de jeunesse et de charme. Les femmes étaient gênées par sa très rigide et très réelle vertu ; les hommes ne lui pardonnaient pas sa disgrâce, et Luce n’était appréciée que dans sa famille, où tous l’aimaient pour ses belles qualités et sa bonté naïve.

— Répète un peu ce que tu viens de dire à Pierre?… — demanda l’oncle Marc, jouant la stupeur.

Docilement, madame de Givry répéta :

— Je ne me confesse plus à lui…

— Vous êtes brouillés?…

— Nous ne sommes pas brouillés… mais c’est lui qui n’a plus voulu…

— Depuis quand?… — interrogea Chiffon, très surprise aussi.

— Depuis mon bal… le bal que j’ai donné au moment du Concours hippique…

— Qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire, ton bal?… — dit Marc. — Est-ce qu’il serait assez bête pour se mêler de ces choses-là?…

— Oh!… — protesta Luce avec vivacité — ce n’est pas lui, le pauvre abbé!… c’est ma faute!… c’est moi qui suis allée, la veille du bal, lui demander la permission de le donner…

— Eh bien?…

— Eh bien, il m’a dit : «Mon enfant, ces choses-là ne me regardent pas du tout!»…

— C’est un homme de grand sens…

— J’ai insisté, mais il n’a rien voulu entendre… il m’a dit : «Ne venez pas à moi, prêtre, me demander la permission d’offrir chez vous un divertissement que l’Église n’approuve pas… je ne dois pas vous encourager dans cette voie… — Mais mon mari veut que nous donnions un bal… — Eh bien, donnez votre bal… et puis vous viendrez me dire que vous l’avez donné… et nous nous arrangerons… — Je ne veux pas qu’il y ait de bal sans votre permission… — En vérité, mon enfant, vous me placez dans une situation tout à fait ridicule!…»

— Il avait raison, ce pauvre homme! — dit en riant Marc de Bray.

— C’est un encroûté!… — déclara la marquise, qui n’admettait en fait de prêtres que les Jésuites.

Coryse s’écria, fâchée qu’on touchât au vieil abbé qu’elle aimait beaucoup.

— Encroûté!… lui!… jamais de la vie!… mais c’est tout de même pas son métier d’exciter les gens de Pont-sur-Sarthe à gigoter, voyons?…

Et, se tournant vers madame de Givry :

— Seulement, Luce, il y a quelque chose que je ne comprends pas bien dans tout ça… tu vas tout le temps au bal… tu ne fais que ça!… je croyais que tu avais la permission, moi?…

— Mais je l’ai aussi…

— Eh bien, alors?…

— C’est justement ce que j’ai dit à l’abbé Châtel… «Mais puisque vous me permettez d’aller au bal?…» et il m’a répondu : «Mon enfant, ça n’a aucun rapport… un bal est un lieu où l’on est plus exposé à pécher que dans beaucoup d’autres…»

— Ah!… — fit Chiffon, pensive.

— «… Or, quand vous donnez un bal, vous encouragez, vous facilitez en quelque sorte l’éclosion du péché… vous êtes, dans une certaine mesure, complice ou responsable… Quand, au contraire, vous allez au bal, je vous autorise en toute sécurité à y aller, parce que je suis sûr que, non seulement vous ne péchez point, mais encore vous ne sauriez être pour personne une occasion de péché…» Ça te fait rire? — continua madame de Givry en se tournant vers Marc, qui se roulait dans son fauteuil, — mais moi, j’étais consternée!… toutes les invitations étaient parties… il n’y avait plus que deux jours!… je suis rentrée, et j’ai dit à Hubert et à maman que nous ne donnerions pas le bal, parce que l’abbé Châtel m’en avait refusé la permission…

— Ils ont dû faire des bonnes têtes?… — questionna Coryse, qui riait aussi.

— Ah! je t’en réponds!… Maman m’a dit que j’étais folle d’aller parler de ça à l’abbé… Hubert, lui, était furieux!… il m’a crié : «Eh bien, soit!… nous ne donnerons pas ce bal… mais comme, à présent que nous ne sommes plus en deuil, je n’entends pas que nous recevions des politesses sans les rendre, nous n’irons plus nulle part… vous m’entendez bien… absolument nulle part!… à moi, ça m’est égal, j’exècre le monde!… mais vous?…» Moi, j’étais au désespoir!… et puis, le bon Dieu a eu pitié de moi… il m’a inspiré la pensée d’aller trouver le bon père de Ragon…

— Ah! — fit Coryse, avec une grimace.

— Et le père de Ragon a été charmant… il m’a dit, quand je lui ai raconté la défense de l’abbé Châtel…

— Allons, bon! — grommela Chiffon — v’là que c’est une défense, à cette heure!…

— Enfin, quand je lui ai eu expliqué pourquoi je venais le consulter, il m’a répondu : «Que dit l’Évangile, mon enfant?… que la femme doit obéissance à son mari… votre mari veut que vous donniez un bal… donnez un bal… Dieu le voudra aussi…»

Coryse protesta :

— En voilà une idée, d’aller mêler le bon Dieu à tout ça!… je vous demande un peu si c’est pas ridicule de débattre ces choses-là sur son dos!…

— J’étais ravie… — reprit madame de Givry — j’ai couru tout de suite chez l’abbé Châtel… et je lui ai raconté que j’étais allée me confesser au père de Ragon… et que j’avais la permission… il m’a demandé : «Alors, mon enfant, vous avez été satisfaite du père de Ragon?…» Moi, je n’osais pas trop m’extasier sur le père de Ragon, ni dire tout le bien que j’en pense… j’avais peur de froisser l’abbé Châtel… j’ai seulement dit «oui» parce que je ne voulais pas mentir… alors, il m’a suppliée : «Eh bien, retournez-y!… oui… j’en serai enchanté… car je n’ai jamais vu quelqu’un de plus embêtant que vous à confesser!…» Il a dit embêtant, croiriez-vous?…

— C’est de moi qu’il aura appris ça!… — s’écria Coryse en riant — ce pauvre abbé!… il est si bon et si drôle!…

— Tu sais, Luce… — conseilla Marc de Bray — tu feras bien de ne pas trop raconter cette histoire-là…

— Pourquoi?… — demanda ingénument madame de Givry.

— Mais… parce que… tu te rendrais ridicule… et aussi l’abbé… — ajouta-t-il, pensant que la crainte de nuire à son vieux confesseur ferait taire la jeune femme beaucoup plus que la crainte de se nuire à elle-même.

La marquise s’écria :

— L’abbé Châtel sort du peuple!… il ne sait rien comprendre!… il n’a aucune délicatesse… aucun sentiment des choses mondaines… et, naturellement, c’est lui que Coryse est allée choisir pour confesseur…

— L’abbé Châtel n’est pas mon confesseur… — répondit Chiffon — ou du moins il ne l’est plus…

— Et depuis quand, je vous prie?…

— Depuis trois ou quatre ans… depuis qu’on ne s’occupe plus de moi, et que je sors seule avec Jean… depuis ma première communion, à peu près…

— Ah!… — fit madame de Bray, interdite de se voir si peu au courant des faits et gestes de sa fille — et cependant, vous êtes continuellement fourrée chez lui… qu’allez-vous y faire… s’il n’est plus votre confesseur?

— Il est mon confident… je l’aime beaucoup… je le crois sûr et droit… et je lui raconte mes petites affaires… celles que je crois devoir raconter…

— Alors, — interrogea la marquise, vexée, — à qui vous confessez-vous, à présent?…

— A personne…

Et, comme sa mère faisait un mouvement :

— Ou à tout le monde, si vous voulez?… je vais tantôt à l’un, tantôt à l’autre… à Saint-Marcien, à la Cathédrale, à la Chapelle Neuve, à Notre-Dame-du-Lys… enfin, je fais le tour de toutes les paroisses… et, comme il y a en moyenne trois vicaires par paroisse, j’ai de la marge!… je me confesse à peu près six fois par an… ça peut aller longtemps comme ça… et puis, quand j’aurai fini, je recommencerai…

— Cette petite est folle!… absolument folle!… — dit d’un air douloureux la marquise, — elle s’en va de droite et de gauche… au lieu de se choisir un intelligent directeur…

— Un «directeur!…» Eh bien, c’est justement ça que je ne veux pas!… — déclara nettement Chiffon — je fais ce que je crois devoir faire… mais je le fais comme je l’entends… il est prescrit de se confesser… mais il n’est pas ordonné d’initier à sa vie… d’habituer à ses pensées et à ses fautes… quelqu’un qui vous connaît et vous rencontre hors de l’église!… ça m’est odieux… ces relations extérieures et divines mêlées… en salade… je trouve ça grotesque et répugnant…

— C’est absurde!… — fit la marquise — alors, à ce compte-là, on ne consulterait pas non plus le même médecin… et on craindrait de le rencontrer en dehors de ses visites…

— Ça n’a aucun rapport…

— C’est au contraire exactement la même chose… à l’un on montre son âme… à l’autre son corps… c’est encore pis!…

— Eh bien, voilà!… c’est que, moi, s’il fallait absolument montrer l’un ou l’autre, je montrerais plus volontiers mon corps que mon âme…

— Taisez-vous!… — cria madame de Bray, se dressant et étendant le bras dans un des grands gestes entrevus dans les drames qu’elle affectionnait particulièrement — taisez-vous!… vous êtes une horrible créature!… une fille sans pudeur!…

Coryse répondit sans s’émouvoir :

— C’est-à-dire que je comprends différemment la pud… non… c’est drôle!… je ne peux jamais me décider à employer ce mot-là… ça me fait l’effet d’un vilain mot… enfin, je comprends d’autre façon la modestie, probablement…

— Taisez-vous!… je vous adjure de vous taire!…

«Adjure» ayant amené un sourire blagueur sur la bonne figure franche de l’oncle Marc, la fureur de sa belle-sœur se tourna contre lui :

— Ah! je vous conseille de rire!… Ah! ça vous va bien!… vous qui êtes en partie responsable du ton et des allures de Corysande!…

Et comme, suivant sa coutume en pareil cas, Marc de Bray ne répondait pas un mot, la marquise s’emporta plus fort :

— Oui… vous avez beau dire que non!… vous êtes cause que je n’obtiens rien de cette enfant… je sais bien qu’elle a une mauvaise nature, mais…

— Je vais vous laisser déjeuner — dit madame de Givry, pressée de partir avant la scène qu’elle prévoyait.

Et, timide, se tournant à demi vers Coryse, à qui, dans sa terreur de madame de Bray, elle n’osait pas s’adresser directement, elle ajouta avec douceur :

— Je suis désolée… c’est un peu ma faute… c’est moi qui ai parlé de l’abbé Châtel et alors… c’est comme ça que le… le reste est venu…

— Bah!… — répondit impertinemment Chiffon, qui regarda sa mère, — le reste vient toujours… il n’y a pas besoin de toi pour ça!…

Elle allait s’esquiver, sortant derrière sa cousine, mais la marquise la rappela d’une voix que la colère faisait glapir plus que jamais :

— Restez!… j’ai à vous parler…

Sans dire un mot, Chiffon revint s’asseoir.

— Eh bien?… — demanda madame de Bray — quelle réponse devons-nous faire au duc d’Aubières?…

— Aucune… je lui répondrai moi-même… — fit tranquillement la petite.

— Enfin, je suis votre mère… et j’ai bien le droit, je pense, de connaître cette réponse?…

— Parfaitement… je ne peux pas me décider à épouser M. d’Aubières… et j’en suis désolée… car je l’aime infiniment…

— Mais c’est de la démence!… mais jamais vous ne retrouverez une pareille situation…

— Je vous répète que ce serait très mal à moi de dire oui à contre-cœur… j’ai beaucoup réfléchi… je suis absolument décidée…

— C’est l’abbé Châtel qui vous aura soufflé ça?…

— L’abbé Châtel… à qui j’ai expliqué ce que je pense… m’approuve, mais il ne m’a rien soufflé… au contraire… il me conseillait d’attendre encore avant de prendre une détermination… jusqu’au moment où je lui ai raconté que…

La marquise depuis un instant réfléchissait, n’écoutant plus ce que disait sa fille. Tout à coup, par un de ces étonnants revirements qui lui étaient habituels, elle se fit pathétique et tendre :

— Corysande!… ma fille chérie!… je n’ai que toi au monde!… tu es mon seul amour!… ma seule joie!… je n’ai vécu que pour toi!… depuis le jour où tu es née, je n’ai jamais eu d’autre préoccupation que toi!…

Si habituée que fût Chiffon aux crises lyriques de sa mère, elle éprouvait toujours une vague surprise en présence de ce formidable aplomb qui, malgré elle, la démontait et lui semblait très comique. Elle écoutait, la bouche entr’ouverte, l’œil luisant, les tempes soulevées par le petit battement précurseur du fou rire. Elle baissa le nez, craignant d’éclater si elle regardait la mine ahurie du marquis et l’air narquois de l’oncle Marc, et ne répondit rien.

La marquise reprit :

— Tu as toujours été profondément ingrate, je le sais… et je ne tenterai pas de te changer… je n’espère donc pas que tu fasses quoi que ce soit pour moi ni pour personne… mais c’est dans ton propre intérêt que je te supplie de réfléchir… de ne pas prendre à la légère cette détermination…

— Je ne la prends pas non plus à la légère… — dit gravement Chiffon.

— Tu la prends sans consulter personne…

— Si… et tous ceux que j’ai consultés me répondent que je n’ai… dans ce cas… à prendre conseil que de moi-même…

La marquise joignit les mains, et, tragique :

— Je te conjure une dernière fois d’attendre avant de répondre… de voir des gens éclairés…

D’un air indifférent, elle continua :

— Le père de Ragon, par exemple!…

— Patatras!… nous y voilà!… — fit Coryse, à moitié riant, à moitié fâchée, — tu penses qu’il trouvera une combinaison subtile… comme pour le bal de Luce?…

— Veux-tu que je me traîne à genoux devant toi, pour…

— Non, merci… je ne veux pas!… Eh! mon Dieu! c’est pas la peine de faire tant d’histoires… je verrai le père de Ragon quand tu voudras!… ça m’est bien égal!… seulement il était plus facile pour lui de faire bicher les affaires de Luce et du bon Dieu que celles de moi et de M. d’Aubières!…

— Promets-moi que tu iras aujourd’hui même voir le père de Ragon?…

— Je te le promets…

— Et que tu écouteras ses conseils?…

— Je les écouterai… mais ça ne veut pas dire que je les suivrai…

— Qu’est-ce que tu lui as dit, hier soir?…

— A qui?…

— A M. d’Aubières?…

— Je lui ai dit la vérité… que je l’aimais beaucoup… mais pas pour l’épouser… que cependant j’allais voir… réfléchir…

— Et lui?…

— Quoi, lui?…

— Eh bien, qu’est-ce qu’il t’a dit?…

— Lui, il m’a embrassée… et ce que ça m’a été désagréable!…

— Parce que c’était la première fois… et que ça t’a intimidée…

— Moi!… ça ne m’a pas intimidée le moins du monde… ça m’a fait un effet épouvantable, voilà tout!… et la preuve que ça ne m’a pas intimidée… c’est que j’ai osé lui dire que ça me faisait cet effet-là… ainsi…

— Oh! tu lui as dit…

— Ce pauvre Aubières! — murmura en riant l’oncle Marc.

Un domestique annonça :

— Madame la marquise est servie…

Tout de suite après le déjeuner, tandis que Coryse servait le café, madame de Bray sortit furtivement de la bibliothèque.

— Ah!… — fit l’enfant, remarquant cette espèce de fuite, — elle va faire la leçon au père de Ragon!… c’est bien inutile!… d’abord… je l’ai en horreur, le père de Ragon… avec son air cauteleux… et ses sourires tendus de vieille coquette qui veut cacher des dents noires…

Toujours bienveillant, le marquis conseilla :

— Il ne faut pas prendre ainsi les gens en horreur sans savoir pourquoi…

— Mais je sais pourquoi!…

— Ah!… et c’est?…

— Parce que je ne l’estime pas…

L’oncle Marc et M. de Bray se mirent à rire. La façon dont Chiffon déclarait qu’elle «n’estimait» pas cet homme très intelligent et tout-puissant, qui menait toutes les femmes et la plupart des hommes de Pont-sur-Sarthe, leur semblait étonnamment bouffonne.

La petite rougit.

— Vous vous moquez de moi?… — dit-elle — je le vois bien, allez!… «Estimer», c’est ridicule! c’est vieux jeu!… c’est pompier!… n’empêche que je ne connais pas d’autre mot pour exprimer ce que je pense…

M. de Bray protesta :

— Mais non, mon petit Chiffon… personne ne se moque de toi!… et, voyons, maintenant que nous sommes seuls… dis-nous ce que t’a raconté l’abbé Châtel?… veux-tu?…

— C’est plutôt moi qui lui ai raconté quelque chose…

— Quoi?…

— Ben… l’affaire d’hier soir…

— La demande en mariage?…

— Non… quand M. d’Aubières m’a embrassée…

— Ah!… bon!… très bien!… je ne savais pas que tu appelais ça l’affaire…

— Dame!… c’est important pour moi, ça!… car au moment où M. d’Aubières a fait cette chose-là… je penchais presque pour «oui»… un peu plus et ça y était!… Ah! ouiche!… ça a tout fichu par terre!…

— Mais pourquoi?…

— Mais parce que ça m’a été horrible, je vous dis!… et comme je pense qu’une femme est obligée de se laisser embrasser par son mari quand il en a envie… je ne peux pas me décider avec ça en perspective… non… je ne peux pas!…

— Et c’est ça que tu as dit à l’abbé?… — demanda Marc, qui s’amusait beaucoup.

— Dame, oui!…

— Et comment lui as-tu dit ça?…

— Je lui ai dit : «Monsieur l’abbé… M. d’Aubières me demande en mariage, etc… A la maison, on veut que je dise oui…»

— Permets… — interrompit vivement M. de Bray — je n’ai jamais voulu que…

— Il a bien compris que c’est pas toi!… quand je dis «on», il sait bien de qui je parle… donc, je lui ai demandé ce qu’il me conseillait, et il m’a répondu : «Ma chère petite, puisque vos parents souhaitent ce mariage, il ne vous reste plus qu’à consulter votre cœur et votre raison… ils vous enseigneront beaucoup mieux que moi ce que vous devez répondre…» J’ai dit : «Ma raison répond oui tout à fait… et mon cœur oui presque… mais voilà!… M. d’Aubières m’a embrassée sous les arbres… dans le jardin… hier soir…» Et alors, j’ai voulu expliquer de mon mieux l’effet que ça m’a fait… mais il m’a coupée tout de suite, l’abbé Châtel… «Ça suffit, mon enfant!… ça suffit… je n’ai pas besoin d’en savoir davantage…» Pourquoi ris-tu, oncle Marc?…

— Parce que tu es grotesque avec tes racontars à ce malheureux abbé… qui n’est pas du tout fait pour écouter ce genre de choses…

— Mais au contraire… il est là pour ça!… et je tenais à lui expliquer le drôle de phénomène qui s’est produit dans moi à ce moment-là…

— Ah! tu as tenu à lui dire…

— Oui… je lui ai dit que jamais je n’ai éprouvé ça… même le 1er janvier… où j’embrasse pourtant des gens joliment dégoûtants…

— Et pourquoi as-tu dit à l’abbé Châtel que tu embrassais des gens dégoûtants le 1er janvier?… — demanda M. de Bray, étonné.

— Mais parce que c’est vrai!… Madame de Clairville d’abord… qui m’embrasse toujours au travers de son voile mouillé… et le cousin la Balue, donc!… crois-tu qu’il soit appétissant, dis, le cousin la Balue?… il n’a pas de voile mouillé, lui, mais il vous bave dessus… ça revient au même!… Eh bien, malgré tout, je crois que j’aime encore mieux ça que M. d’Aubières hier soir…

— Tu n’es pas sérieuse!…

— Pas sérieuse?… ah bien!… si tu crois que je veux rigoler, tu te trompes joliment, toujours!… j’en ai guère envie, va!…

Et tout à coup elle demanda :

— Quelle heure est-il?…

— Deux heures…

— Comment!… déjà!… faut que je file alors, puisque j’ai promis d’aller voir le père de Ragon!…

— Tu as bien le temps!… je crois qu’il n’est à son confessionnal qu’à quatre heures.

— Mais je n’y vais pas, moi, à son confessionnal!… je vais le demander au parloir… à son confessionnal, j’en aurais pour longtemps, à l’attendre… c’est l’heure des grenouilles de bénitier, quatre heures… Ah! zut!…

Dans une longue glissade, elle sortit de la bibliothèque, et on entendit sa voix claire appeler le vieux Jean.

Devenu sérieux, l’oncle Marc affirma :

— Que le Chiffon épouse Aubières ou un autre… quand il ne sera plus là… il nous manquera rudement!…

V
Lorsque Chiffon arriva à la maison des Jésuites, il était à peu près trois heures. Un orage s’annonçait, qui assombrissait le ciel et rendait l’air étouffant.

— Reste dans le jardin si tu veux… — dit-elle au vieux Jean qui entrait au parloir, en regardant autour de lui d’un air méfiant, — ça sera plus amusant pour toi…

Il répondit, hésitant :

— Et si ça pleut?…

— Ben, si ça pleut, tu rentreras… qu’est-ce que tu as donc à marcher comme ça?… on dirait que tu as peur de tomber dans des oubliettes…

— J’ai pas peur… mais j’suis tout d’même pas à m’n’aise ici, mam’zelle Coryse… y’ m’semble qu’les murs écoutent… et ça me jette un froid… pis… y a aussi c’sacré parquet…

— C’est ça!… jure un peu!… ça fera bon effet dans la maison…

— Mais c’est que j’glisse!… allons bon!… v’là qu’c’est les tapis, maint’nant!…

— Dame!… si tu patines avec!…

Et poussant dehors le vieux domestique qui s’empêtrait, glissant sur le parquet luisant et sur les petits carrés de tapis épars dans la grande pièce, elle lui dit en riant :

— Voyons!… va-t’en!… tu finirais par faire un malheur…

Dès qu’il fut sorti, Chiffon fit les cent pas dans le parloir, qu’elle voyait pour la première fois. De la neuve et coquette demeure que venaient de construire les Jésuites de Pont-sur-Sarthe, elle ne connaissait que la chapelle, où elle venait malgré elle, amenée par sa mère à quelque salut élégant. Madame de Bray estimait, — avec raison, d’ailleurs, — que les Jésuites sont non seulement des gens fort bons à voir, mais encore des gens chez qui il est fort bon d’être vu. Toute la société chic, — les jeunes gens y compris, — se pressait à ces saluts, où chantaient les hommes et les femmes du monde qui avaient de jolies voix, et la tribune de la chapelle des pères avait vu se mitonner bien des mariages et s’ébaucher bien des flirts.

Coryse, d’abord mécontente d’être traînée à ces réunions qui l’ennuyaient, et qu’elle considérait comme très profanes, avait fini par s’intéresser peu à peu aux menues intrigues qui se tramaient sous ses yeux. Elle connaissait toutes les petites rivalités religieuses ou mondaines. Elle savait que tel père, plus «demandé», était jalousé par les autres pères, vexés de son succès ; et aussi que telle pénitente, élégante ou bien posée, avait ses entrées à toute heure aux confessionnaux, ouverts seulement aux heures réglementaires pour les pénitentes plus modestes.

Et, en attendant le père de Ragon, — le plus couru des pères mondains, — qui se faisait beaucoup attendre, Chiffon comparait la vaste maison riante, construite avec un confort anglais dissimulé sous une sévérité aimable et voulue, à la triste et sale maison où s’empilaient humblement le curé de la cathédrale et ses trois vicaires. Elle se disait, avec son petit bon sens d’enfant, que, si les gens de la «société» de Pont-sur-Sarthe connaissaient bien le chemin de l’une, les pauvres connaissaient sûrement mieux le chemin de l’autre. Il lui semblait que les grosses sommes apportées ici par les legs, les dons et les quêtes, n’en devaient jamais ressortir, tandis que les maigres aumônes obtenues avec tant de peine, ne devaient faire que traverser la pauvre petite maison grise de là-bas!…

Chiffon exécrait d’instinct ceux qui «amassent». Ce mot, l’épargne, qu’elle entendait autour d’elle prononcer avec le respect qu’il inspire à la province, lui paraissait haïssable et répugnant, et elle pensait que dans cette belle maison toute neuve on devait épargner beaucoup et donner très peu, du moins aux pauvres. Elle regardait, en arpentant le parloir, ces «judas» ouverts dans les murailles blanches, et ils lui rappelaient des guichets de banque. Et les Jésuites qui, de temps à autre, traversaient rapidement la longue pièce à pas glissants et menus, ressemblaient — trouvait-elle — bien plus à des employés qu’à des religieux. Dans ce couvent tout lui parlait du monde, rien ne lui parlait de Dieu.

Au bout d’un certain temps, Coryse s’impatienta :

— Ah! mais!… je ne vais pas poser comme ça indéfiniment, moi!… il va être quatre heures!… il faut que j’aille au cours!…

Elle s’approcha de la fenêtre et vit, dans le grand jardin, Jean endormi sur un banc. D’abord correctement assis, raide comme autrefois sur son siège, le vieux cocher coulait doucement, engourdi par l’orage, les jambes allongées, le corps mou, la tête fléchie. Et les pères qui de temps en temps passaient se rendant à la chapelle, tournaient avec surprise leurs faces affinées, un peu inquiétantes, vers le vieil homme qui dormait sur le banc dans une pose vautrée d’ivrogne. Leur indignation muette égayait infiniment la petite, et elle ne s’ennuyait plus du tout, lorsqu’une voix à la fois très sèche et très douce lui fit tourner la tête.

— C’est vous qui êtes là, mon enfant?… mais je ne puis pas vous recevoir à présent…

— Ah!… — dit Chiffon — je croyais que ma mère vous avait demandé si je pouvais venir?…

Et, se dirigeant vers la porte, elle ajouta, aimable et comme soulagée :

— Mais si vous ne pouvez pas, je m’en vais…

Le père de Ragon l’arrêta d’un geste :

— Je ne peux pas vous recevoir ici…

— Je vous demande pardon, c’est ma mère qui…

— Oui… madame votre mère sait que je la reçois quelquefois au parloir… mais ce que je peux faire pour elle… à grand’peine… je ne puis pas le faire pour vous…

Comme la petite ne répondait rien, il reprit, toujours de la même voix nette et blanche :

— Madame votre mère m’a dit, mon enfant… que vous vouliez me consulter sur une question très grave?…

— Oh!… je veux!… c’est-à-dire… c’est elle qui veut…

— Eh bien, je vous entendrai tout à l’heure à mon confessionnal…

— Mais… — protesta Chiffon — je ne viens pas pour me confesser…

— Peu importe!… mes pénitentes m’attendent déjà… je ne puis tarder davantage…

Coryse, effarée, entrevit l’attente prolongée dans la chapelle neuve, effroyablement neuve, où les ors flamboyaient, faisant grincer les verts crus des rinceaux ; cette chapelle où l’œil ne se reposait sur rien de doux ni de tranquille ; où l’on ne pouvait — au milieu des chuchotements et des froufrous — se recueillir ni prier. Et la peur qu’elle avait de cette attente lui suggéra cette réflexion qui, pensait-elle, allait peut-être la délivrer :

— Ah!… bon!… j’attendrai à la chapelle!… Oh! ça n’est pas ennuyeux d’attendre… toutes ces dames parlent si haut!…

Il faut croire que le père de Ragon était peu soucieux de livrer aux moqueuses oreilles de Chiffon les confidences de celles qu’elle appelait si irrévérencieusement «les grenouilles de bénitier», car subitement il se ravisa, disant, comme s’il n’avait rien entendu :

— Voyons… puisque vous semblez le désirer… je vais vous entendre ici…

Et, changeant de voix, d’un ton éteint et assourdi :

— Je vous écoute, ma fille… qu’avez-vous à me dire?…

Elle répondit délibérément :

— Moi?… rien du tout!… je croyais que c’était vous qui deviez me dire quelque chose?…

Plus habitué à la défense qu’à l’attaque, le père de Ragon hésita un instant, puis, prenant son parti :

— Madame votre mère m’a appris que le duc d’Aubières vous demande en mariage… et que vous semblez voir cette demande avec… je ne dirai pas avec répugnance…

— Oh! vous pouvez le dire, allez!…

Jamais le Jésuite n’avait adressé à Chiffon, lorsqu’elle accompagnait madame de Bray, que de banales paroles de bienvenue, auxquelles elle répondait par un monosyllabe ou pas du tout. Cette liberté de langage, à laquelle ses visiteuses habituelles ne l’avaient point accoutumé, l’interloqua un peu.

Il y eut un silence.

— Eh bien?… — questionna simplement Coryse.

— Eh bien, — reprit le père de Ragon, que décidément cet interrogatoire déroutait — cette demande… qui serait flatteuse pour toute jeune fille est, pour vous, non seulement flatteuse, mais inespérée… vous n’avez pas de fortune…

— Je sais ça!…

— Le duc d’Aubières, lui, sans être très riche, trouve qu’il l’est assez pour deux… il donne… en demandant votre main… un bel exemple de désintéressement…

— Je sais ça aussi!… et je suis très reconnaissante à M. d’Aubières… que j’aime beaucoup, d’ailleurs…

— Vous l’aimez?…

— De tout mon cœur… c’est certainement celui que j’aime le mieux de ceux qui viennent à la maison…

— Mais alors, je ne comprends pas pourquoi vous…

— Comment, vous ne comprenez pas?… mais il me semble que c’est pourtant limpide!… j’aime M. d’Aubières comme j’aime madame de Jarville, par exemple… ou l’abbé Châtel… je les aime pour les aimer… mais pas pour les épouser, sapristi!…

— Mon enfant, je vois que vous ignorez ce que c’est que le mariage…

— Ça, sûr! que je l’ignore!… mais enfin, je m’en fais une idée… on se fait toujours une idée des choses, s’pas?… eh bien, moi, en me mariant… je veux aimer celui qui sera mon mari autrement que je n’aime M. d’Aubières et l’abbé Châtel… et voilà!…

— Oui… vous êtes un peu sentimentale… comme toutes les jeunes filles…

— Moi?… — s’écria Chiffon, indignée, — pas pour deux sous sentimentale!…

Et réfléchissant, un peu troublée malgré elle, elle rectifia :

— Excepté peut-être pour les fleurs… et le ciel… et les rivières… c’est vrai que j’aime assez à me coucher par terre et à rêvasser devant tout ça… oui!… enfin, mettons que je suis sentimentale pour les choses… et même pour les bêtes, si vous voulez… mais pour les gens?… ah! fichtre non!… j’suis pas sentimentale!…

Positivement stupéfié par cette façon de parler, le père de Ragon demanda, avec un sourire de mépris aimable au coin de ses lèvres très sinueuses et très minces :

— Par qui donc êtes-vous élevée, ma chère enfant?…

Sans paraître voir l’ironie, elle répondit :

— A présent, c’est par papa et l’oncle Marc… et avant, par mon oncle et ma tante de Launay…

Et, comme le Jésuite, rassemblant ses souvenirs, répétait : «de Launay»?… Chiffon ajouta en riant :

— Oh!… ne cherchez pas!… ils ne viennent pas chez vous!… c’est pas des gens à ça!… c’est des bons vieux tranquilles et pas chics… pas du tout dans le train… ils vont à leur paroisse!… Mais pardon… vous disiez… quand je vous ai interrompu… que j’étais sentimentale… c’est même parce que vous disiez ça que je vous ai coupé…

— Je vous disais que les jeunes filles sont toutes plus ou moins éprises d’un idéal quelconque… idéal qu’elles se forgent de toutes pièces… et qu’elles ne rencontrent jamais…

— Je ne suis éprise d’aucun idéal…

— C’est déjà une bonne chose, cela!… car, alors, vous pouvez considérer librement et en pleine possession de vous-même le bel avenir qui s’ouvre devant vous si vous épousez le duc d’Aubières?…

— Où ça, le bel avenir?… moi qui justement n’ai jamais pu supporter l’idée d’épouser un militaire!… oui… j’ai ça en horreur, les militaires!… je veux dire les officiers, bien entendu… car les soldats, c’est pas leur faute, les pauv’s gens!… et ce que je les plains, au contraire!… et ce que je les aime pour ça!… j’peux pas en rencontrer un par la chaleur sans avoir envie de le faire entrer boire quelque chose à la maison… ainsi…

Le père de Ragon examinait Chiffon avec effarement, et il pensait que madame de Bray avait grandement raison quand elle disait que sa fille «n’était pas comme tout le monde». Il reprit, exagérant encore son air froid et sa correction parfaite :

— En vérité, mon enfant, vous parlez une langue singulière!…

Très sincèrement et gentiment, Coryse s’excusa :

— Oui… ça, j’sais bien!… c’est très vrai!… mais je ne peux pas m’en empêcher!… ça m’est instinctif!… je vous demande pardon… je comprends bien que ça doit vous choquer… ça choque déjà l’abbé Châtel, ainsi… à plus forte raison, vous…

Et, le regardant, elle conclut :

— C’est que, voilà!… vous êtes un homme du monde, vous!… et moi pas!…

— Enfin, — fit le Jésuite, qui se mit malgré lui à rire, — êtes-vous disposée, mon enfant, à réfléchir avant de repousser ce mariage?… à écouter mes conseils?…

— Réfléchir ne me servira à rien!… d’abord, quand je veux réfléchir, ça m’endort!… et puis, plus je réfléchirais, plus je dirais non… il n’y a donc pas d’avantage à me faire réfléchir… et quant à ce qui est de suivre vos conseils… si vous voulez que je vous parle franchement…

— Oui… parlez-moi franchement?

— Eh bien, je ne vois pas trop pourquoi je les suivrais, vos conseils?… vous ne me connaissez pas… vous ne m’avez jamais tant vue… tout en moi doit vous déplaire à crier…

Et, voyant que le Jésuite esquissait un geste vague de protestation :

— Si!… si!… je me rends bien compte!… je vous déplais, et vous n’avez aucune raison de vous intéresser à moi… ce que vous me dites, vous me le dites parce que ma mère vous a demandé de me le dire… tout bêtement…

— Je vous le dis parce que tel est mon avis…

— Soit!… mais c’est votre avis parce que ma mère vous a expliqué que, sans fortune, je ne peux faire qu’un mauvais mariage… et que celui-là est superbe… alors, sous prétexte que je ne suis pas riche, vous me conseillez d’épouser un monsieur que je ne pourrai pas aimer… ou du moins aimer comme je veux aimer quelqu’un avec qui je passerai ma vie…

— Mon enfant, vous vous trompez… c’est parce que le duc d’Aubières est un homme parfaitement honorable et bien né… parfaitement bon aussi, que je vous conseille de l’épouser… je vous le conseillerais également si vous étiez très riche…

— Allons donc!… jamais de la vie!… d’abord, si j’étais très riche, au lieu de me pousser à épouser M. d’Aubières, vous me garderiez pour…

Comme elle s’arrêtait, le père de Ragon demanda :

— Je vous garderais pour qui?…

— Pour un ancien élève à vous qui serait dans la dèche… ou qui aurait joué… ou n’importe quoi de ce genre-là!… oui!… j’ai toujours vu que ça se passe comme ça à Pont-sur-Sarthe… depuis que je sais voir quelque chose autour de moi… et je me suis réjouie de n’avoir pas d’argent!… Oh!… pour ça, vous savez aider les vôtres!… vous n’êtes pas des lâcheurs!…

Craignant d’avoir trop parlé, Chiffon leva un œil presque timide sur le Jésuite. Sa belle figure distinguée et sérieuse s’était au contraire adoucie :

— Eh bien — dit-il en regardant la petite avec une certaine bienveillance — il me semble que, d’après ce que je devine de vous, ceux qui ne sont pas des «lâcheurs», comme vous dites… doivent vous plaire?… vous devez aimer celui qui prête aux autres son appui?…

— Oui, si c’est un individu… non, si c’est une corporation…

Le père de Ragon resta étonné, regardant Chiffon sans rien dire.

Depuis qu’il était à Pont-sur-Sarthe, cette gamine de seize ans était le premier être «pensant» qu’il rencontrait.

Voyant que l’enfant, prenant son silence pour un congé, allait se lever, il demanda :

— Vous avez donc beaucoup lu?…

— Non… pas beaucoup…

— Alors, vous avez beaucoup réfléchi à des choses sérieuses?…

— Quelquefois… à cheval… oui, c’est surtout quand je me promène à cheval que je pense à des choses… là, je ne peux pas m’endormir en réfléchissant… alors je réfléchis… mais c’est involontaire…

— Et… le résultat de ces réflexions c’est que vous n’aimez pas notre ordre?…

— C’est que, voilà!… ça ne me fait pas du tout l’effet d’un ordre… religieux, du moins… les Dominicains, les Maristes, les Capucins, les Oratoriens, etc., etc., j’appelle ça des ordres… ça s’occupe du bon Dieu, ça prêche, ça fait seulement ce que je comprends que fassent des religieux… vous, vous me faites l’effet d’une association quelconque… vous vous occupez des mariages, de la politique, un peu de tout… enfin, vous me faites peur!… et pourtant, le bon Dieu sait bien que j’ai pas peur de grand’chose…

— Je vous assure, mon enfant, que nous ne travaillons que pour le bien et le salut de l’humanité…

— Son bien… sur la terre, ça, j’en suis convaincue!… son salut?… je ne crois pas que ça vous intéresse beaucoup… et puis, l’humanité, pour vous, se réduit aux gens du monde… c’est comme pour ma mère… je connais ça!…

— Je vois que vous avez décidément un parti pris contre nous… vous avez tort, ma chère enfant…

— Oh!… — affirma poliment Chiffon — pas plus contre vous que contre les francs-maçons par exemple… ou les polytechniciens, qui continuent leur monôme à travers la vie… je hais en général les gens qui se massent pour tomber les isolés…

— Cette haine peut mener loin…

— Très loin!… ainsi, toute petite… quand j’allais avec ma bonne faire des commissions et que j’entendais les pauvres petits boutiquiers des petites rues se plaindre… pleurer presque, en racontant que depuis les grands magasins de la rue des Bénédictins et de la place Carnot ils ne faisaient plus d’affaires… quand je voyais peu à peu se fermer plusieurs des boutiques d’autrefois… quand j’entendais raconter que tel ou tel fournisseur était en faillite… je rageais ferme, allez, contre ces énormes magasins qui écrabouillent les tout petits… et bien des fois, le soir, en faisant ma prière, j’ai crié de toutes mes forces au bon Dieu qu’il aurait une riche idée s’il raflait tout ça dans la nuit…

— Mais c’était une abominable pensée…

— C’est bien possible!… je ne la défends pas!… je l’avais, voilà tout!… je ne disais pas ça à l’oncle Albert et à la tante Mathilde, vous pensez?… avec eux ça n’aurait pas pris… Oh, non!… aussi, je n’ai jamais raconté mes idées à personne dans ce temps-là…

— Et maintenant non plus, j’espère?…

— Oh! si!… maintenant je dis très bien tout ça à l’abbé Châtel, ou à l’oncle Marc…

— Ah! c’est vrai! — fit le Jésuite avec un sourire tendu — M. le vicomte de Bray est socialiste… ou, du moins, il s’est présenté comme tel aux dernières élections?…

— Non… — dit brusquement Chiffon, qui n’admettait pas qu’on touchât à l’oncle Marc, — vous confondez!… M. de Bray, qui est bien, en effet, ce que vous appelez socialiste… ne s’est pas appuyé là-dessus pour se faire élire… il s’est présenté sans étiquette…

— Et il a échoué…

C’était le candidat protégé par «les pères» qui avait passé. Chiffon répondit rageusement :

— Oui… il fallait trop d’argent pour être élu…

Puis, se levant sans attendre l’invitation du Jésuite, qui s’oubliait à écouter ce drôle de petit produit moderne, si différent de ce qu’il connaissait jusque-là, elle ajouta, un peu narquoise :

— Mais je n’ose pas vous retenir plus longtemps!… vous étiez très pressé… et il y a toutes ces dames qui doivent trépigner à la chapelle…

Le père de Ragon se leva aussi ; et, comme Coryse s’effaçait pour le laisser sortir le premier :

— Non… — dit-il en souriant, très courtois — vous n’êtes plus une petite fille… et vous serez peut-être bientôt «Madame la Duchesse»…

— Ça m’étonnerait!… — répondit Chiffon, en secouant ses cheveux flottants qui ondulèrent autour de ses hanches — je n’ai pas la tête de l’emploi…

Le père de Ragon demanda :

— Je ne vois personne à la «porterie»?… vous n’êtes pas venue seule, pourtant?…

— Oh! non!… je ne suis pas élevée du tout à l’américaine, moi!… j’ai ma bonne!…

Et, montrant le vieux Jean qui dormait toujours sur son banc, glissé presque jusqu’à terre :

— Il n’est pas décoratif, ma bonne!…

Quand Chiffon eut franchi la grille, elle se retourna et, regardant l’heure à la grosse horloge de la chapelle, elle murmura en riant :

— Cinq heures et demie!… C’est moi qui les ai fait poser, les grenouilles de bénitier!…

VI
On dînait quand madame de Bray entra dans la salle à manger. Depuis longtemps on avait renoncé à l’attendre : presque jamais elle n’arrivait à l’heure ; prétextant des courses, des visites, des pendules arrêtées et, au besoin, des accidents de voiture. Dès qu’elle se fut assise, elle demanda d’un air étonnamment aimable à Coryse :

— Eh bien?… as-tu été contente du père de Ragon?…

— Oh! très contente!… — répondit la petite avec insouciance.

Et, après un instant de réflexion, elle ajouta :

— Mais, je ne sais pas si, lui, il a été content de moi…

— Qu’est-ce que tu lui as dit?… — interrogea M. de Bray, vaguement inquiet.

— Un tas de choses… la conversation a tourné…

— J’irai le voir demain matin… — fit la marquise, moins aimable, — et il me dira ce qui s’est passé…

— Mais… — remarqua paisiblement Chiffon — je peux aussi bien vous le dire… et d’abord, il ne s’est rien du tout passé…

— Ah!… c’est surprenant!…

— Et pourquoi donc est-ce surprenant?…

— Parce que tu as l’air embarrassé…

— Moi!… jamais!… pourquoi aurais-je l’air embarrassé?…

— Je n’en sais rien…

— Moi non plus!… on a voulu que j’aille causer avec le père de Ragon… j’y suis allée… nous avons causé… et voilà!…

— Et… il n’y a rien eu de désagréable?…

— Mais non… il est bien élevé… trop même!… moi aussi… pas trop, mais enfin, assez… non!… je crois qu’il n’a rien approuvé de ce que je lui ai dit… et je suis sûre que rien de ce qu’il m’a dit ne m’a convaincue… mais, à part ça, nous sommes comme avant…

— Alors… — demanda madame de Bray, profitant d’une sortie du domestique, — tu n’es pas encore décidée à épouser le duc d’Aubières?…

— Je suis décidée à ne pas l’épouser…

Et, se tournant vers l’oncle Marc :

— Je vais lui répondre ce soir, puisque tu m’as dit qu’il doit venir?…

— Non!… — s’écria la marquise, exaspérée, — vous ne lui répondrez pas ce soir!… c’est de la folie de refuser ainsi sans réfléchir!…

— Mais j’ai réfléchi!… mais je ne fais que ça… depuis hier, je réfléchis à m’en faire mourir!…

— Vous attendrez pour donner une réponse définitive au duc d’Aubières…

— J’attendrai quoi?… non… je ne veux pas lui faire croquer le marmot plus longtemps… ça a déjà beaucoup trop duré…

— Je vous défends de lui parler aujourd’hui!… — dit impérieusement la marquise, en se levant.

Et, voyant qu’au lieu d’entrer dans le salon, Chiffon montait l’escalier, elle demanda :

— Eh bien?… où allez-vous?…

— Dans ma chambre…

— Vous resterez ici…

La petite devint très rouge et répondit nettement :

— Ça m’est égal!… mais, si je reste, je parlerai à M. d’Aubières comme je le dois… je lui dirai que je suis formellement décidée à ne l’épouser jamais… jamais…

— Vous êtes folle!…

— Il y a si longtemps que vous me le dites!…

— Le voilà!… — cria tout à coup la marquise en faisant, d’un grand geste, signe d’écouter la sonnette de la grille.

— Ah!… tant mieux!… — soupira Chiffon — j’ai rudement envie de ne plus avoir ce poids-là, moi!…

Elle alla au-devant du colonel qui entrait, et lui dit, sans aucun embarras :

— Monsieur d’Aubières, je voudrais vous parler?… voulez-vous venir avec moi dans le jardin, comme hier soir…

Et, descendant le perron toute souriante, elle ajouta très bas :

— … Mais sans m’embrasser…

Il la suivit docilement ; très ému, clairvoyant malgré son amour, et devinant ce qu’elle allait lui dire. Avant qu’elle eût parlé, il questionna, d’une pauvre voix touchante :

— C’est pour me dire que vous ne voulez pas, n’est-ce pas?

— Oui… — balbutia Chiffon, très peinée de ce gros chagrin qu’elle causait — j’ai beaucoup, beaucoup pensé depuis hier soir… et j’ai compris que je ne peux pas vous épouser… je vous aime bien, allez, pourtant!… je vous aime de tout mon cœur… et je suis désolée de vous dire ces choses… mais il vaut mieux les dire avant qu’après, s’pas?…

Il ne répondit rien. Elle ne le voyait pas dans la nuit, mais elle le devinait si malheureux qu’elle en fut tout attristée.

— Je vous en prie… — supplia-t-elle, en posant doucement sa main sur le bras de M. d’Aubières… — ne vous faites pas tant de chagrin?… je n’en vaux pas la peine, d’abord!… je suis colère, ignorante, mal élevée… «tous les vices des Avesnes», comme dit ma mère!… et puis, je serais incapable d’être une femme de colonel, moi!… ni d’être mondaine d’aucune façon… je ne saurai jamais ni causer… ni recevoir… ni faire bonne figure aux gens qui me déplaisent… ni persuader aux imbéciles que je leur trouve de l’esprit… je n’ai rien d’une femme… je suis un sauvage… fait pour vivre seulement avec des fleurs ou des animaux…

Tout à coup, inquiète, changeant de ton, elle s’écria :

— A propos d’animaux… où est Gribouille?… je ne l’ai pas vu depuis le déjeuner… si on me l’avait perdu?…

Et elle partit, courant à travers la grande pelouse, dans la direction des écuries. Au bout d’un instant, elle revint courant toujours, et suivie de Gribouille qui lui sautait aux épaules.

— Pardon… — fit-elle, tout essoufflée, — pardon de vous avoir laissé comme ça!… mais c’est que j’ai eu si peur pour Gribouille!… c’est égal!… je n’aurais pas dû… au milieu d’une conversation sérieuse… Ben, voyez-vous… c’est tout moi, ça!…

Comme le duc ne répondait pas, elle demanda, fouillant du regard l’obscurité :

— Est-ce que vous n’êtes plus là?…

— Si… — balbutia-t-il, d’une voix enrouée, si… je suis toujours là…

Il s’était assis près de l’allée sur une sorte de tertre. Chiffon s’approcha de lui, comprenant qu’il pleurait.

— Comment!… — dit-elle violemment émue, — comment!… vous pleurez?…

La pensée que cet homme, qui lui apparaissait comme un géant… presque vieux, pouvait pleurer, ne lui était jamais venue. Stupéfaite et bouleversée, elle s’assit près de lui.

— Mon Dieu!… — fit-elle, prête à pleurer aussi — mon Dieu!… mon Dieu!…

Elle ne trouvait pas autre chose à dire. Elle perdait la tête. Elle se croyait horriblement mauvaise et stupide, de tourmenter cet être si bon, qui sanglotait doucement à côté d’elle.

L’idée que quelqu’un pouvait souffrir pour elle ou à cause d’elle était odieuse à Coryse. Elle préférait mille fois souffrir elle-même. Et, tout de suite, elle se dit :

«Ma foi, tant pis!… je vais lui avouer ce qui se passe dans ma tête… et puis après… s’il veut tout de même, eh bien, je l’épouserai…»

— Écoutez-moi… — dit-elle, de sa voix un peu sonore, qui remuait si profondément le duc, — écoutez-moi bien… et comprenez-moi… si vous le pouvez toutefois… car je ferai de mon mieux, mais ça ne sera peut-être pas très clair… c’est que c’est très difficile à dire, tout ça!… et si nous étions au soleil au lieu d’être dans le noir… si je voyais votre tête et si vous voyiez la mienne… je n’oserais jamais, jamais!… mais d’abord, je vous en prie… ne pleurez pas comme ça… ça m’est horrible!…

Et, comme sans rien dire il continuait à pleurer, d’un mouvement brusque, elle s’agenouilla devant lui :

— Je vous en prie?…

Elle passa ses bras autour du cou de M. d’Aubières, et, embrassant affectueusement la pauvre joue mouillée, elle répéta, d’une voix infiniment suppliante :

— Je vous en prie?… puisque je vous dis que je ferai tout ce que vous voudrez… tout…

Oublieuse de la veille, elle se pelotonnait contre lui, candide et tendre. Il la repoussa presque durement :

— Non… non… éloignez-vous!…

D’abord étonnée, Chiffon se releva, en murmurant tristement :

— Ah!… oui… je vois… vous faites comme moi hier…

Et, timidement, elle se rassit sans rien dire à côté du duc. Il reprit, encore tout tremblant :

— Non… ne croyez pas ça, ma chère petite Coryse… c’est que… vous ne pouvez pas comprendre… je suis nerveux… malheureux… je ne sais plus ce que je fais, ni ce que je dis… j’avais fait un si joli rêve… et je retombe de si haut…

Elle demanda, inquiète :

— Si vous avez fait ce que vous appelez un si joli rêve… ce n’est pas ma faute, au moins?… je veux dire que ce n’est pas moi qui vous ai laissé croire que j’avais envie de vous épouser?… que je n’ai pas cherché à me faire aimer de vous autrement que comme un bon gosse… s’pas?…

— Non, certes!…

— A la bonne heure!… c’est que si j’avais fait ça… sans m’en douter, bien entendu… j’en serais au désespoir… c’est vrai… je trouve que faire aux gens des mines, et des yeux, et tout ça… pour leur persuader qu’ils plaisent… ou qu’on désire leur plaire… alors qu’on ne se soucie pas du tout d’eux… c’est abominable… oui, abominable!…

Et, après un silence, elle ajouta :

— C’est ce que je vois faire tout le temps autour de moi… et c’est ce que je ne ferai jamais…

— Vous disiez tout à l’heure — demanda le duc, qui se remettait peu à peu, — que vous alliez m’expliquer pourquoi vous ne voulez pas être ma femme?…

— Oui… et ça m’intimide de vous expliquer ça!… je ne sais de la vie que ce que j’en peux deviner, et ce n’est pas grand’chose… mais enfin j’entends les conversations… on chuchote… on rapproche certains noms… et, quand il y a des bals à la maison, je vois bien des petits flirts… bien des petites incorrections… je ne parle pas des jeunes filles… les jeunes filles, elles, peuvent faire tout ce qu’elles veulent… ça n’a aucun inconvénient, s’pas, puisqu’elles ne sont pas mariées?… non… je veux dire ces dames… il y en a qui trompent leurs maris… et… tromper son mari, je ne sais pas au juste où ça commence ni où ça finit, mais je trouve que c’est très mal…

— Sans doute, c’est mal!…

— Eh bien, voilà!… c’est que je suis sûre que, si je vous épousais… je vous tromperais…

— Mais… — balbutia M. d’Aubières, interloqué — pourquoi êtes-vous sûre de ça?…

— Sûre… enfin autant qu’on peut l’être de ces choses-là!… voyez-vous, jusqu’à présent, je n’ai jamais rencontré personne de qui je me sois dit : «Celui-là, je l’épouserais bien!…»

— Eh bien?…

— Eh bien, si, après que nous serons mariés, j’allais me dire, un jour, en voyant passer un monsieur quelconque : «Tiens! je l’aurais bien épousé, celui-là!…» pensez donc!… quel coup!… ça serait désastreux!…

Malgré son chagrin, le duc eut envie de rire ; mais il répondit gravement :

— Ce que vous dites là est arrivé à beaucoup de femmes…

— Et alors?…

— Alors, au lieu de laisser aller leur pensée vers le nouveau venu, elles se sont appuyées sur leur mari… et si c’était un bon mari, ce que je serai…

— Ça, j’en suis sûre!… — dit Chiffon avec conviction — mais croyez-vous que ça suffit d’être un bon mari, si on n’a pas une bonne femme?…

— Et pourquoi ne seriez-vous pas une bonne petite femme… honnête et brave?…

— Je serais ça… si je ne rencontrais pas…

— Quoi?…

— Le monsieur que je ne rencontrerai peut-être jamais… mais qui n’est à coup sûr pas vous…

Et, comme M. d’Aubières faisait un mouvement, elle ajouta vivement :

— Oui… je vous aime beaucoup, beaucoup!… je vous l’ai déjà dit… mais je crois que je ne vous aime pas du tout, mais du tout, comme il faut aimer son mari… et je suis certaine que le jour où je rencontrerais celui que j’aimerais comme ça… je me laisserais aller!… oh! mais là, en plein!… vous voyez?… c’est sans gêne d’oser vous dire ça?… mais ça serait encore bien plus sans gêne de vous épouser sans vous le dire… Si, après que vous savez ce qui m’empêche de dire oui, vous voulez de moi tout de même… au moins, vous aurez été prévenu… vous ne pourrez rien me reprocher… quand je dis «rien me reprocher», c’est une manière de parler… parce que… au fond… je me rends bien compte que ça ne pourra pas vous faire plaisir… mais enfin, je n’aurai pas été sournoise, ni dissimulée… comprenez-vous?…

— Je comprends — dit doucement M. d’Aubières — que vous seriez très malheureuse avec moi et que je serais horriblement malheureux de vous voir malheureuse… il me faut renoncer à ce qui était, depuis six mois que j’y pensais sans cesse, toute ma joie, toute mon espérance… vous m’avez très délicatement et très pittoresquement fait comprendre que je suis un vieux fou…

— Vous m’en voulez?… — demanda Coryse effarée — je suis sûre que vous m’en voulez?

— Non… je vous jure que non… — marmotta le pauvre homme que l’émotion étranglait.

Il voulut se lever et resta enfoncé dans le sol.

— Tiens!… — fit-il, surpris de sentir que chaque mouvement l’enfonçait davantage.

Gribouille, en le voyant remuer, avait compris qu’on s’en allait et s’était mis à danser devant lui en aboyant avec fureur.

Le duc voulut s’appuyer sur sa main, mais elle entra dans la terre molle, tandis que son corps semblait y pénétrer plus avant.

— Je ne sais pas où je suis!… — dit-il à Chiffon, qui, debout dans l’allée, l’attendait — il me semble que je suis assis dans un trou… et plus j’en veux sortir plus j’y tombe…

Elle étendit ses mains, il les prit et se releva d’une secousse. Mais elle aussi, en s’approchant, avait senti le sol se défoncer.

— Qu’est-ce qu’il y a donc?… — fit-elle en tâtant la place que M. d’Aubières venait de quitter.

Elle se redressa en riant :

— Ah!… c’est le cimetière des fleurs!… vous étiez assis dessus!… et comme j’ai justement enterré ce matin… c’est tout mou…

Il questionna :

— Le cimetière de…

— Des fleurs… oui… ne parlez pas de ça à la maison… on se moquerait de moi… je sais bien que c’est bête… mais j’aime tant les fleurs!… je ne peux pas les voir salies quand elles sont mortes…

En effet, depuis sa plus petite enfance, Chiffon avait un cimetière où elle enterrait ses fleurs fanées. Il lui était impossible de les voir traîner dans la rue ou dans les ordures. L’idée qu’une fleur toucherait quelque chose de sale, qu’elle serait froissée sous les pieds, traînée dans les jupes, ou balayée dans la poussière, lui était insupportable. En hiver, elle les brûlait dans la grande cheminée de sa chambre, après avoir allumé un énorme brasier où elles se consumaient d’une flambée. Mais en été, privée de cette ressource, elle les enterrait consciencieusement au fond du jardin, en cachette, redoutant les gronderies de sa mère et les blagues de l’oncle Marc.

— Ne le dites pas, je vous en prie?… — répéta-t-elle, très inquiète ; — excepté Gribouille, personne ne le sait, personne… et ça me ferait si fort enrager si on se moquait de moi… pour cette chose-là seulement que ça me ferait enrager… parce que je trouve qu’on aurait raison… c’est ridicule!…

— Vous pouvez être sûre, mademoiselle Coryse, que je ne parlerai jamais à qui que ce soit du cimetière des fleurs…

Et, tristement, il ajouta :

— Ce pauvre petit cimetière!… moi qui pourtant ne ressemble guère à une fleur, j’y ai été enterré aussi ce soir… oui… tout à fait enterré…

— Allons!… bon!… — s’écria Coryse — voilà que vous allez encore repenser à tout ça!…

— Non… mais voulez-vous me laisser m’en aller par la petite grille?… je préfère ne pas entrer dans la maison… avec mes yeux gros comme le poing, je serais très ridicule… d’ailleurs, je viendrai voir Marc demain matin…

— Vous l’aimez bien, l’oncle Marc?…

— Beaucoup… c’est un camarade d’enfance…

— Vous êtes du même âge?…

— Il a trois ans de moins que moi…

— C’est la même chose!…

— La même chose… oui, vous avez raison…

Mais, en baisant une dernière fois la petite patte solide et souple de Chiffon, M. d’Aubières se dit à part lui :

— Eh bien, non!… ça n’est pas la même chose… c’est trois ans de moins!…

Rentrée dans le salon, la petite regarda — comme si elle le voyait pour la première fois — l’oncle Marc, qui lisait près d’une lampe. Et, au lieu de répondre à monsieur et à madame de Bray qui la questionnaient anxieusement sur la disparition du duc, elle pensa :

— C’est pas trois ans… c’est dix ans qu’il a l’air d’avoir de moins, l’oncle Marc!…

VII
Le lendemain matin, Chiffon, couchée au milieu de la pelouse, jouait avec Gribouille en attendant l’heure de son cours, lorsque l’oncle Marc, s’approchant d’elle, lui dit d’un ton bourru :

— Aubières est parti!…

Elle se dressa, d’un bond :

— Comment parti!… parti pour où?…

— Pour Paris… où il se va secouer un peu… il en a besoin, le pauvre garçon!…

— Ah!… — dit la petite — tu m’as fait une peur!… j’ai cru qu’il était parti pour toujours!…

— Ça t’aurait fait de la peine?…

— Je t’en réponds!…

— Le chagrin d’Aubières m’a désolé… mais, au fond, à présent que tout ça est terminé… je peux bien te dire, mon Chiffon, que je trouve que tu as bien fait…

— A la bonne heure!… et papa?…

— Papa aussi…

— Alors, tout est pour le mieux!… tu montes à cheval, ce matin?…

— Non… j’ai des lettres à écrire… c’est que, je ne t’ai pas dit… j’ai une grande nouvelle à t’annoncer… la tante de Crisville est morte!…

— Ah!… — fit-elle, indifférente — ça n’est pas ma tante, à moi… et je ne la connaissais pas!… toi non plus, du reste… puisqu’elle ne quittait plus le Midi…

— Je ne l’avais pas vue souvent… mais j’étais son filleul…

Et l’oncle Marc continua paisiblement :

— Je viens d’apprendre qu’elle m’a légué toute sa fortune…

— Toute sa fortune!… — s’écria Coryse, étonnée, — mais c’est elle qu’on appelle la tante de Carabas!… c’est elle qui est si, si riche!…

— C’est elle qui «était» si, si riche, la pauvre femme!…

Chiffon sauta au cou de l’oncle Marc, tandis que Gribouille, imitant le mouvement, lui sautait aux jambes.

— Oh!… que je suis contente!!!… que je suis contente que ça soit toi!… ça t’ira si bien, à toi, beaucoup d’argent!…

— Lâche-moi donc!… tu m’étrangles! — dit brusquement Marc de Bray, cherchant à se dégager, — je t’ai déjà répété cent fois que tu es trop grande pour te suspendre comme ça en bébé!… ça ne se fait pas!…

— Pardon!… j’oublie toujours!… et qu’est-ce que tu vas en faire, dis, de tout cet argent-là… pour commencer?…

— Pour commencer, je vais voyager…

— Oh!… — murmura l’enfant, toute saisie, — tu vas t’en aller… toi aussi?…

Et, appuyant sa tête contre l’épaule de l’oncle Marc, elle se mit à pleurer silencieusement.

— Es-tu bête, voyons?… — fit-il avec impatience.

Elle répondit, d’une voix inintelligible :

— Pardon!… c’est que, vois-tu, je suis énervée… je ne sais pas ce que j’ai!… tout à l’heure, c’est M. d’Aubières qui m’aimait bien et qui s’en va… à présent, c’est toi…

Ses larmes redoublèrent, et elle conclut :

— C’est que, des gens qui m’aiment… il n’en pleut pas, tu sais?…

— Voyons, mon Chiffon, je ne pars pas pour ne plus revenir!… je ne vais pas faire le tour du monde, sois tranquille!… la France me suffit… ailleurs, j’ai le spleen!…

— Pourquoi dis-tu le spleen?… au lieu de dire le mal du pays?… il n’y a pas de honte à l’appeler comme ça… je déteste qu’on parle anglais!…

— Je vois avec plaisir que ça va mieux, Chiffon!… ta petite nature reprend le dessus… oui… gronde-moi tant que tu voudras, va!… mais ris… c’est tout ce que je veux…

— C’est maintenant que tu vas pouvoir en faire, de la politique?… cette fois-ci, ça ne sera plus le petit type à l’orgeat de la dernière fois qui passera, hein?… en voilà un argent qui arrive bien!… il y a encore un mois avant les élections… tu as le temps de le tomber, l’élève aux «bons pères!…» qui ment aux ouvriers… qui ment aux gens du monde… qui ment tout le temps!… oui, tu le tomberas… et en voilà une chose qui me fera plaisir!…

L’oncle Marc demanda en riant :

— Est-ce par intérêt pour moi, ou par antipathie pour mon concurrent?…

— C’est les deux!… et la charité?… je pense que tu vas la faire en grand, à cette heure?… toi qui t’en donnais déjà des bosses quand tu n’étais pas riche…

— Comment le sais-tu?…

— Je connais tes pauvres, donc!… et quand je vais chez eux, ils me parlent de toi tout le temps… c’est d’ailleurs pour ça que j’y vais, chez eux… car, sans ça, autant en choisir d’autres qui ne t’auraient pas, s’pas?…

— Comment se fait-il que, s’ils te parlent de moi, ils ne me parlent jamais de toi?…

— Parce que moi, je leur défends!… je leur dis : «S’il savait que je viens chez vous… qu’il risque de me rencontrer, vous ne le reverriez plus… plus jamais… parce que lui, il se cache pour donner, comme un autre pour voler…» Est-ce vrai, ça?…

— Quelle drôle de petite fille tu fais!… si ta mère…

— Ah!… à propos!… est-ce qu’elle le sait?…

— Quoi?…

— Que tu hérites?…

— Oui…

Chiffon se mit à rire.

— Ben, elle a dû faire un rude nez!… car, tout en ayant l’air de dire que la tante de Carabas laisserait sa fortune à des bonnes œuvres, elle a toujours espéré, dans son fin fond, que ça serait papa et toi qui l’auriez, la fortune!… et, comme il n’y a de vrai que la moitié de ce qu’elle espérait… et que c’est pas la bonne moitié… elle doit être dans un état…

Puis, revenant à ce qui l’intéressait, elle demanda tristement :

— C’est maintenant que tu vas t’en aller, dis?…

— Pendant quelques jours… pour des affaires… mais je reviendrai bien vite…

— Oui… reviens!… tu n’as que le temps pour les élections!… c’est moi qui vais t’en faire, une propagande!… ah! le pauvre vieux Jean!… il va falloir qu’il trotte à pied et à cheval!…

Et, comme le vicomte riait, elle reprit :

— Tu t’en moques, de ma propagande?… tu as tort!… je suis très populaire, moi, sans que ça paraisse… très…

Puis, passant à autre chose :

— Ce que je me réjouis de voir les têtes des gens qui ne t’aiment pas… et il y en a beaucoup…

— Comment?… il y en a beaucoup?…

— Oh! à Pont-sur-Sarthe!… je ne parle pas de Paris… pendant les trois mois que nous passons à Paris, je ne sais ni ce que tu fais, ni si on t’aime ou pas… tandis qu’ici, c’est tout différent… je vois ce qui se passe…

— Et qu’est-ce que tu vois?…

— Que… excepté quelques amis… tout le monde te déteste…

— Je n’ai cependant rien fait pour ça!…

— Si!… tu as fait tout ce qu’il faut!… tu vis tout seul, et, à Pont-sur-Sarthe, on ne pardonne pas ça… ailleurs non plus, du reste!…

— Mais… je ne vis pas tout seul…

— Si!… tu dis zut aux visites, aux dîners, au cercle, aux bals, aux matinées, aux saluts des pères, aux garden-parties… zut aux jeudis de madame de Bassigny… zut à tout ce qui t’embête… et tu as bien raison, parbleu!… seulement, faut pas croire que c’est comme ça qu’on se fait aimer des imbéciles…

— Oui… je suis un ours… j’ai tort…

— Pourquoi, tort?… qu’est-ce que ça te fait?… d’autant plus que, à présent, quoi que tu fasses, on t’adorera tout de même, va!… et ce qu’on te demandera en mariage!… dis donc?… c’est pas un secret, s’pas?…

— Quoi?…

— Ton héritage?…

— Non!… je ne vais pas crier sur les toits que j’hérite, mais je ne suis pas fâché qu’on le sache…

— Tiens!… — fit Chiffon, surprise, — toi qui es toujours si indifférent à l’effet que tu produis… pourquoi désires-tu qu’on sache que tu deviens riche?…

— Tout bonnement parce que je ne veux pas qu’on puisse croire… en me voyant dépenser beaucoup d’argent pour mon élection… que je suis soutenu par un comité quelconque… cette façon de faire de la politique avec l’argent des autres m’écœure profondément… je la trouve tout à fait salissante…

— Je ne vois pas trop quel comité pourrait te soutenir… puisque tu te présentes avec des idées à toi… sans te rattacher à aucun parti?…

— C’est vrai… mais on le dirait tout de même…

— C’est égal! — déclara Coryse, dont les yeux luisaient drôlement, — je vais bien m’amuser ce matin!… quelle heure est-il?…

L’oncle Marc regarda sa montre :

— Neuf heures moins un quart…

— Alors, j’ai le temps en me dépêchant…

De toutes ses forces elle appela :

— Jean!…

Le vieux cocher parut à la porte de l’écurie, où il revenait toujours, poussé par l’habitude, dès que sa petite maîtresse ne se servait pas de lui.

— Habille-toi vite!… nous sortons tout de suite!… dépêchons-nous… il faut que je sois dans dix minutes à la place des Girondins…

La femme de chambre traversait la cour, allant de la maison aux communs ; Coryse cria :

— Est-ce que madame la marquise est sortie?…

— Non, mademoiselle…

— Alors, tout va bien!… — murmura la petite — j’avais peur qu’elle ne fût déjà là-bas…

Et, envoyant un baiser à l’oncle Marc, elle disparut en riant.

Un quart d’heure plus tard, Chiffon sonnait à la grille des Jésuites.

— C’est bien à cette heure que le père de Ragon dit sa messe, n’est-ce pas?… — demanda-t-elle au frère portier qui lui ouvrait.

— Oui… mais il finit… il va être neuf heures!…

Au lieu d’entrer dans la chapelle, Coryse resta dans le jardin. Elle allait et venait, toute souple dans sa blouse de batiste rose pâle ; son gai visage enfoui au fond d’une grande capeline de paille d’Italie couverte de roses. Et, surveillant de l’œil la porte de la petite église, elle pensait joyeusement :

— Lui… il ira d’abord à la sacristie… mais comme il n’y a pas d’autre sortie, il faudra bien qu’il passe par ici… je ne peux pas le manquer!… en attendant, toutes ces dames vont arriver… et je placerai ma petite nouvelle à plusieurs… ce que ça va être amusant!…

Oubliant complètement où elle était, elle esquissa un petit pas guilleret, à la profonde stupéfaction du frère portier, qui la regardait de sa loge. Et le vieux Jean, qui pourtant connaissait les allures de Chiffon, fut lui-même surpris de cet accès de gaieté. Il demanda, l’air ahuri :

— Mais quoi qu’vous avez donc à ç’matin, mam’zelle Coryse?…

Elle s’arrêta, un pied en l’air, et répondit en riant :

— Je te raconterai ça en route… en attendant, va dormir sur ton banc d’hier, si tu veux?… seulement, tâche de choisir une pose plus gracieuse…

La porte de la chapelle, en retombant avec un bruit sourd, fit tourner vivement la tête à Coryse, et elle vit le petit Barfleur qui sortait de la messe. Il avait un veston bleu infiniment court et serré, et un pantalon à très grands carreaux de beaucoup de nuances. La cravate — énorme — montait par derrière très haut dans le cou, cachant presque complètement le col de la chemise. Dans ce costume, il apparut à Chiffon plus chétif et plus rabougri que jamais. Pas laid, d’ailleurs, et assez distingué en dépit de sa taille exiguë et de ses vêtements à la mode de demain. La petite marchait déjà au-devant de lui, prête à lui dire tout simplement bonjour, mais, la voyant seule, il salua sans s’arrêter, avec une extrême correction, et, allant se poser à une cinquantaine de mètres, il parut attendre, lui aussi, la sortie de la messe.

— Il guette madame Delorme!… — pensa Chiffon, qui depuis longtemps avait deviné que madame Delorme, la très jolie femme d’un notaire de Pont-sur-Sarthe, trouvait le petit Barfleur à son gré.

En effet, madame Delorme parut peu après. Le jeune homme l’aborda d’un air surpris, comme si jamais il n’avait dû la rencontrer là. Chiffon se dit :

— La messe ne doit pas être finie… ils seront sortis un peu avant tout le monde pour se parler…

Et, en voyant la jolie femme courber sa taille flexible pour regarder le petit être mal venu qui lui arrivait à l’épaule, elle pensa :

— Comme c’est drôle, tout de même!… M. Delorme est cent fois mieux!… qu’est-ce qui peut lui plaire là dedans?… le petit Barfleur n’a ni esprit, ni bonté, ni gentillesse… il est vilain et sot… ça ne peut être que le prestige des parchemins… car, quoi qu’on dise, il existe encore pour ceux qui les détestent, leur prestige!… Ah!… voilà madame Delorme qui s’en va la première!… il la rejoindra dehors… et ils feront encore une petite causette sur le cours ou au parc… comme par hasard…

Elle suivit des yeux la jeune femme qui s’éloignait en balançant sa belle taille, fine sur de larges hanches, et elle se dit :

— C’est agréable d’être jolie!… j’aurais voulu être jolie, moi!…

Madame de Bray avait tant répété à Coryse qu’elle était laide et disgracieuse, que la petite, très sincèrement, le croyait.

Un murmure de voix interrompit ses réflexions. Madame de Bassigny sortait de la chapelle, escortée de deux ou trois femmes de Pont-sur-Sarthe qui lui faisaient habituellement une petite cour.

— Oh!… oh!… — pensa Coryse — je crois que c’est le cas de placer mon petit boniment!…

Et elle marcha lentement vers le groupe, la tête baissée, semblant profondément absorbée dans la contemplation d’un petit caillou qu’elle faisait rouler en le poussant du bout de son pied.

— Ah!… voilà mademoiselle Chiffon!… — cria madame de Bassigny — ça va bien, mademoiselle Chiffon?…

— Très bien, madame… — répondit Coryse qui, tout de suite, s’aperçut qu’on la regardait attentivement.

C’est qu’elle excitait beaucoup la curiosité en ce moment. L’histoire de la demande en mariage, du refus, du départ de M. d’Aubières, — rencontré à huit heures du matin en bourgeois, dans un fiacre chargé d’une malle, — courait déjà Pont-sur-Sarthe. Et, en venant à la messe, madame de Bassigny l’avait racontée à ses compagnes, s’étonnant fort que «cette petite sans le sou refusât un duc de vingt-cinq mille livres de rente».

On jalousait ferme la pauvre petite, et on lui en voulait à la fois et de la demande et du refus.

— Comment lui couler en douceur l’héritage de l’oncle Marc?… — se répétait Chiffon, tandis que la femme du colonel la dévisageait âprement — c’est pas facile!… faut que ça ait l’air de venir naturellement…

— Je suis doublement enchantée de vous rencontrer, mademoiselle Coryse — dit d’un air aimable madame de Bassigny — car je vais vous prier de transmettre à madame votre mère une invitation que j’allais lui adresser en rentrant… je veux lui demander de venir dîner de jeudi en quinze avec vous et M. de Bray… et aussi M. Marc… s’il y consent… mais je n’espère pas qu’il nous fasse cet honneur…

Chiffon sauta sur l’occasion qui se présentait, et, regardant attentivement madame de Bassigny pour bien suivre les moindres mouvements de sa physionomie, elle répondit d’une voix claire :

— Mon oncle ne dîne guère dehors… mais, dans tous les cas, il ne sera pas là jeudi… parce qu’il part…

— Avec le duc d’Aubières?… — questionna méchamment la femme du colonel.

Chiffon ne parut pas comprendre et, sans s’émouvoir :

— Non… tout seul… sa tante de Crisville est morte et…

— Ah!… elle est morte à Pau, probablement?… — interrompit madame de Bassigny.

Et, se tournant vers une des femmes qui l’accompagnaient, elle proposa :

— Tenez!… vous qui voulez acheter un château?… Crisville va être certainement mis en vente… c’est trop haut perché pour y installer un hôpital ou un orphelinat…

A Pont-sur-Sarthe, tout le monde croyait fermement que madame de Crisville laisserait sa fortune à des œuvres de bienfaisance.

— Mais non!… — dit Chiffon d’un air innocent — je ne crois pas que mon oncle vende Crisville… je crois qu’il l’habitera, au contraire…

Et négligemment :

— C’est lui qui hérite de tout…

— Il… comment?… lui?… M. de Bray?… — balbutia madame de Bassigny éperdue — mais elle laisse au moins cinq ou six millions, votre tante?…

— Ça n’est pas ma tante… et elle laisse plus que ça!… — rectifia avec aplomb Chiffon, qui ignorait totalement le chiffre de la succession de la marquise de Carabas.

— Plus que ça?… — répéta madame de Bassigny, abasourdie et vexée.

On sortait de la chapelle. Elle dit adieu à Coryse, et se porta rapidement au-devant des arrivants, désireuse de colporter la nouvelle. De loin, Chiffon vit avec joie les figures se rembrunir à mesure qu’elle parlait.

— Ils sont atterrés — pensa-t-elle — j’ai bien fait de venir…

Tout à coup, elle bondit vers la chapelle. Elle venait d’apercevoir le père de Ragon qui s’avançait de son pas harmonieux et régulier.

— Il ne faut pas que je le laisse cueillir!…

Elle s’approcha rapidement, demandant d’un air poli :

— Est-ce que vous voulez bien me permettre de vous dire un mot?…

Et, comme le Jésuite jetait un coup d’œil inquiet sur les personnes qui, elles aussi, semblaient l’attendre, elle affirma :

— Oh!… ça ne sera pas long!… hier j’ai beaucoup trop bavardé…

— Mais non, mon enfant… vous m’avez, au contraire, vivement surpris et intéressé…

— Vous êtes bien bon… mais moi, je sais que j’ai eu tort de parler de mon oncle et de sa politique… et je veux vous demander de ne pas dire à ma mère — qui viendra vous voir aujourd’hui — que j’ai parlé de tout ça…

— Je vous assure — fit d’un ton sec le père de Ragon impatienté — que vous exagérez infiniment l’importance de votre conversation…

— Non pas!… je vous ai laissé entendre… ou à peu près… que mon oncle ne se porterait pas cette fois contre M. de Bernay, parce qu’il n’avait pas d’argent?…

— Oui!… Eh bien?…

— Eh bien, c’est que, justement… il se porte… parce qu’il en a…

— Ah!… — fit le Jésuite ennuyé.

Et, oubliant les préceptes de discrétion et de prudence qui guidaient habituellement ses moindres actes, il demanda carrément :

— Et comment en a-t-il?…

Chiffon répondit d’un air détaché :

— Parce qu’il est le légataire universel de sa tante de Crisville… qui est morte hier…

Le père de Ragon resta stupide, la bouche entr’ouverte, véritablement anéanti. La vieille madame de Crisville était — avant que le mauvais état de sa santé l’eût forcée à se fixer à Pau — une de ses pénitentes, et il savait lui avoir dicté par le menu des dispositions dernières où les Jésuites n’étaient pas oubliés. Et cette vieille mourait loin de sa volonté, négligeant de tenir les quasi-promesses obtenues à grand’peine, et laissant sa fortune à qui?… à un socialiste honnête et déjà dans l’aisance ; à un homme dangereux, qu’inconsciemment elle armait pour la lutte contre tout ce qu’elle eût dû respecter et soutenir!

Enfin, il demanda, parlant à lui-même plutôt qu’à Chiffon qui le dévorait joyeusement des yeux :

— C’est une fortune énorme?…

— Énorme!… — répéta la petite d’une voix flûtée.

— C’est la moitié du département?…

Comme un écho, elle redit encore :

— La moitié du département… au moins!…

Par une intuition rapide, le Jésuite eut l’idée que peut-être Coryse se moquait de lui. Mais, en abaissant son regard, il la vit plantée à ses pieds, toute souriante, dans une pose indifférente et presque niaise qui le rassura. Et il se dit soudain que «le Chiffon», auquel jusqu’ici on n’avait pas daigné accorder la moindre attention, allait vraisemblablement devenir une héritière. L’affection du vicomte de Bray pour la belle-fille de son frère était très connue à Pont-sur-Sarthe. On savait qu’il aimait la petite d’Avesnes, non seulement comme sa nièce, mais comme son enfant. Se faisant aussitôt paternel, le père de Ragon dit à Coryse :

— Je suis heureux, tout à fait heureux, du bonheur que Dieu vous envoie… car ici, je vois vraiment la main de Dieu!… hier, par un excès de délicatesse, par un scrupule… par une crainte de n’être pas une assez sainte épouse… vous repoussiez le duc d’Aubières qui demandait votre main et vous acceptait sans fortune… aujourd’hui, le Seigneur récompense cette conduite en vous mettant à même de choisir selon votre cœur…

— Mais… — dit Chiffon, qui ne devinait pas du tout où le Jésuite en voulait venir — je ne vois pas pourquoi… parce que mon oncle hérite de sa tante… je pourrai davantage choisir selon mon cœur?… en admettant que mon cœur ait envie de choisir quelque chose…

— Il est bien clair pourtant — murmura le père de Ragon, continuant à s’adresser à lui-même tout autant qu’à Coryse — que le vicomte de Bray donnera une belle dot à l’enfant qu’il considère presque comme sienne… et que, vieux garçon… sans proches parents…

Elle se mit à rire :

— Ah! parfaitement!… vous pensez que, du coup, me voilà passée «beau parti»?… et moi qui me disais déjà tout à l’heure que la demande de M. d’Aubières m’avait donné une plus-value… oui… je remarque que, depuis ça, on me regarde avec une respectueuse curiosité… qu’est-ce que ça va être maintenant?… les honneurs!… l’argent!… tout pour moi, alors!… ça me changera!…

Tandis qu’elle parlait, le Jésuite, qui avait aperçu le petit Barfleur toujours planté sous son arbre, échangeait avec lui d’affectueux signaux.

— C’est Hugues de Barfleur — dit-il tout à coup, en indiquant le jeune homme à Chiffon — un de mes anciens élèves…

Elle répondit sans enthousiasme :

— Je sais… je le connais…

— C’est un de nos fidèles… — continua le père de Ragon — il vient ici chaque jour pour y entendre la sainte messe… c’est une belle âme… qui ne fait que ce qui est agréable à Dieu…

— Je ne sais pas… — s’écria la petite presque malgré elle — si ça lui est si agréable que vous dites que M. de Barfleur vienne flirter ici avec madame Delorme… au bon Dieu?…

Le Jésuite eut un geste de protestation indignée et de surprise sincère. Il ne s’était jusqu’à présent douté de rien, mais l’inconvenante réflexion de la petite d’Avesnes éclairait d’un jour tout nouveau mille détails inaperçus jusque-là. Désireux et de détourner les soupçons et de servir son ancien élève, il répondit de sa voix la plus insinuante :

— Outre que, dans la bouche d’une jeune fille, de telles remarques sont déplacées, vous manquez de perspicacité, mon enfant… Hugues de Barfleur ne saurait être occupé de… la personne que vous dites… non seulement parce que ses principes le défendent contre ces sortes de tentations… mais encore parce que j’ai tout lieu de le croire occupé ailleurs…

— Ah!… — fit distraitement Coryse.

— Oui!… le pauvre enfant a le cœur un peu pris!… il aime, je crois, une jeune fille qui jusqu’ici n’a fait à lui aucune attention…

— Une jeune fille?… — questionna Chiffon étonnée, cherchant qui cela pouvait être — une jeune fille?… je ne vois pas ça du tout!…

Mais, subitement illuminée, elle demanda en éclatant de rire :

— Moi peut-être?… Ah!… elle est bien bonne!!!…

Et, contemplant le Jésuite avec admiration :

— Ben!… on peut dire que vous ne perdez pas de temps, vous!…

Le père de Ragon la regarda, les lèvres toujours souriantes, mais l’œil dur. Alors, elle s’excusa :

— Je vous demande pardon de rire comme ça!… mais c’est que c’est si drôle!… de cette façon, l’argent qui va nuire à M. de Bernay profiterait au moins à M. de Barfleur… ça ne sortirait pas de la maison… Ah!… y a pas à dire… c’est compris!…

— Mademoiselle d’Avesnes!… — déclara le Jésuite d’une voix coupante — lorsqu’elle dit que vous êtes une jeune fille mal élevée, madame votre mère a raison…

— Raison de le trouver… mais pas de le dire… — répondit doucement Chiffon.

S’inclinant devant le père qui s’éloignait, elle chercha des yeux le vieux Jean. Elle l’aperçut immobile sur son banc. Machinalement elle arrondit les lèvres, mais s’arrêtant effarée, elle pensa :

— Ah!… mon Dieu!… j’ai manqué le siffler comme je fais quelquefois!… c’est ça qui en aurait produit un, d’effet!…

En sortant de chez les Jésuites, elle se mit à courir presque, oubliant le domestique qui, derrière elle, allongeait péniblement ses vieilles jambes. Elle tenait à apprendre aussi la bonne nouvelle à l’abbé Châtel, bien sûre qu’à celui-là elle ferait vraiment plaisir.

Au coin de la place du Palais, une marchande de fleurs stationnait avec sa petite charrette. Chiffon prit des roses et, toujours courant, arriva au presbytère de Saint-Marcien.

Si le presbytère de la cathédrale n’était pas fastueux, celui de Saint-Marcien était tout à fait pitoyable. Une petite masure, adossée à la vieille basilique, dans une ruelle noire et malpropre. A gauche de la masure, un misérable jardinet, mais pas du tout ce qu’on appelle «un jardin de curé». L’abbé Châtel, qui adorait les fleurs, avait su transformer en odorante corbeille le pauvre petit coin de mauvaise terre.

La servante était au marché. Ce fut l’abbé qui ouvrit la porte à Coryse. Il tenait d’une main un pot à confitures — pour l’instant rempli de colle — et de l’autre un énorme pinceau ébouriffé, dépouillé d’une notable portion de ses poils.

— Je vous demande pardon de vous recevoir ainsi… — expliqua-t-il à Chiffon, qui lui disait joyeusement bonjour — mais c’est que j’étais en train de recoller le papier du parloir…

Et il montra les minces languettes qui, détachées par l’humidité, pendaient lamentablement le long de la muraille.

L’ameublement était sommaire. Six chaises de paille. Un fauteuil tout défoncé. Une admirable horloge de bois vermoulu, élégante et rare, et une statue de la sainte Vierge en albâtre, posée au mur, au-dessus d’un petit socle surmonté d’un vase.

— Je vous ai apporté des roses pour votre sainte Vierge… — dit Chiffon, en déposant les fleurs dans le petit vase, — seulement il faut vite leur donner de l’eau…

— Oui… tout à l’heure…

— Non… tout de suite!… voyons!… par cette chaleur-là, ça serait de la barbarie de les faire attendre, monsieur l’abbé!… et vous pensez bien que c’est pas l’idée de la sainte Vierge que quelque chose souffre pour elle… s’pas?…

— C’est juste!… — fit docilement le prêtre qui alla remplir le vase à un petit robinet placé dans le jardin.

En le regardant faire, Coryse se disait :

— Il est pas chic, celui-là!… ni distingué non plus!… avec sa bonne figure rouge sous ses cheveux blancs, il a un peu l’air d’une tomate dans du coton!… mais il me plaît comme ça… parce qu’il a une belle âme pour de bon, lui!… au lieu de s’occuper de tomber les amis des humbles… et de marier les petits gommeux qui ont tout ratiboisé… il s’occupe des pauvres et du bon Dieu!… en v’là un qui ignore les potins!… et les intrigues!… et les flirts!… et tout le tremblement!…

Et comme l’abbé rentrait, portant avec soin le vase trop plein qui débordait, faisant des rigoles le long de sa soutane luisante, elle lui cria gaiement :

— Monsieur l’abbé!… je suis contente!…

— Ah!… — fit-il, tout heureux — c’est pas comme hier matin, alors?…

Il avait pris les roses et, de ses grosses mains maladroites, les arrangeait gauchement, avec d’infinies précautions. Quand ce fut fait, il vint s’asseoir en face de Coryse.

— Monsieur l’abbé… depuis ce matin, l’oncle Marc est très, très riche…

— Et comment ça, mon enfant?…

— Dame!… il a pas dévalisé un coche, vous pensez?… non… il a hérité de madame de Crisville…

— Elle est donc morte?…

— … Turellement, monsieur l’abbé!…

— Oh!… cette pauvre dame!… elle qui était si généreuse… si bonne pour les malheureux!…

— L’oncle Marc sera aussi bon qu’elle, allez!… vous verrez tout ce que nous attraperons pour vos pauvres…

— Dieu vous entende, mon enfant!…

— Mais… — fit-elle, mécontente, — on dirait que vous en doutez?…

— Je n’en doute pas précisément… non… mais enfin… il n’y aurait rien de surprenant à ce que M. Marc fût moins préoccupé que madame sa tante des choses du ciel… il est jeune, il…

— Jeune!… — s’écria Chiffon étonnée — jeune, l’oncle Marc?…

— Mais dame!… il n’est pas vieux…

— Je ne vous dis pas qu’il est croulant!… mais il est pas jeune non plus… puisqu’il n’a que trois ans de moins que M. d’Aubières… qui l’est, lui, vieux…

— Et, à ce propos, mon enfant…

— Oh!… — dit Coryse avec un soupir de soulagement — il est parti ce matin!…

— Parti?…

— Pas pour toujours!… il reviendra… C’est égal, monsieur l’abbé… si j’avais su que vous ne seriez pas plus chaud que ça… j’aurais pas traîné mon pauvre vieux Jean ici, par trente-cinq degrés… je vous aurais laissé apprendre la chose comme tout le monde…

— Mais, ma petite enfant, vous vous méprenez… je suis heureux… très sincèrement heureux de ce qui arrive à monsieur votre oncle… et aussi de la joie que ça vous cause…

— A la bonne heure!… alors, je me sauve!… il va être midi!…

Tandis que Chiffon rentrait, trottinant sous le soleil ardent, l’abbé Châtel murmurait, en arrangeant une dernière fois ses roses aux pieds de la petite sainte Vierge du parloir :

— Mon Dieu, protégez cette enfant qui vous aime!… Mon Dieu, donnez-lui du bonheur!…

VIII
— Tu ne sais pas?… — dit Chiffon à l’oncle Marc, qui revenait après quinze jours d’absence, — tout le monde est déchaîné contre toi… ta lettre à tes électeurs a révolutionné Pont-sur-Sarthe… ce qu’on va te faire des têtes!…

— Voilà qui m’est égal!…

— Oui… je sais bien… mais moi, d’entendre tout le monde te taper dessus comme ça… j’en suis malade!…

— Qui, tout le monde?…

— Dame!… les habitués… tous les vieux embêtants qui viennent à la maison… j’sais pas pourquoi je dis les vieux, car les jeunes le sont bien autant, embêtants!… et ma mère donc!… avant-hier elle est rentrée dans un état… parce qu’elle avait lu ton machin qu’on placardait sur les murs…

— Qu’est-ce qu’elle a dit?…

— Elle a fait une scène à papa!… Ah! mais là, une vraie!… une belle!…

— Plus belle qu’à l’ordinaire?…

— Encore plus!…

— Ce pauvre Pierre!… — dit le vicomte, en riant.

— Oh!… que tu es méchant de rire de ça!… il est si bon!…

— C’est vrai qu’il est bon!… si c’était moi…

— Ben, et moi donc!…

Elle réfléchit un instant et conclut :

— Ça prouve qu’il est meilleur que nous deux… voilà tout!…

— Dis donc, Chiffon — questionna l’oncle Marc, — elle sera gentille, la petite existence que je vais mener ici dans ces conditions-là?…

— Quelles conditions?…

— Tu me dis que ta mère est furieuse contre moi…

— Oh! quant à ça!…

— Eh bien, alors, elle va me traiter comme un simple nègre…

— Que non!…

— Que si!… comme elle ne se gênait déjà pas pour le faire… et qu’il y a en plus mon élection…

— Oui… mais il y a aussi ta galette!…

— Tu dis?…

— Je dis que… s’il y a ton élection qui la vexe… il y a ta galette qui l’enchante… elle respecte l’argent, tu sais?…

— Oh!…

— Il n’y a pas de «oh!»… c’est comme ça!…

Après un silence, elle demanda :

— Tu as terminé tes affaires?…

— A peu près!…

— Et tu es riche?…

— Très…

— Tant mieux!… c’est que M. de Bernay se remue ferme, va!… et il faut prendre garde à lui… parce que, comme Charlié ne passera pas…

— Qu’est-ce que tu en sais?…

— On me l’a dit…

— Qui ça?…

— Les ouvriers des hauts fourneaux…

L’oncle Marc se mit à rire :

— Alors, tu vas causer avec les ouvriers des hauts fourneaux?… ce pauvre Aubières a raison… tu es vraiment une drôle de petite bonne femme!…

— Ah!… tu l’as vu, M. d’Aubières?…

— Oui…

— Est-ce qu’il va bientôt revenir?…

— Il reviendra pour les courses…

On sonnait le déjeuner. Madame de Bray entra en coup de vent dans le petit salon. L’air empressé, le sourire fendu jusqu’aux oreilles, elle s’avança en courant presque vers son beau-frère :

— Mon cher Marc!… on vient de me dire à l’instant que vous êtes de retour…

Et, sans lui laisser le temps de répondre :

— Je suis ravie de vous revoir!… vous nous manquez tellement à tous quand vous n’êtes pas là… n’est-ce pas, Chiffon?…

Jamais la marquise n’était aimable pour son beau-frère, et jamais elle n’appelait sa fille «Chiffon», sauf lorsque, devant quelque nouveau venu, elle posait pour la tendresse câline. Marc la regarda, très surpris, et baissa aussitôt les yeux en apercevant la mine narquoise de Coryse, qui riait derrière sa mère.

— Avez-vous vu Pierre?… — dit madame de Bray.

— Oui… je l’ai vu en arrivant…

Elle demanda, souriante :

— Vous a-t-il prévenu du terrible effet qu’a produit ici votre lettre aux électeurs?…

— Ma foi, non!…

— Eh bien, mon pauvre Marc, vous n’avez pas idée du tapage — tapage peu agréable — qui s’est fait autour de votre nom…

— Comme ce nom est aussi le vôtre… je vous en demande pardon…

— Bah!… à la guerre comme à la guerre!… j’en ai pris mon parti à présent!… car, pour être franche… au commencement, j’étais consternée… absolument consternée…

Et, interpellant son mari qui entrait :

— N’est-ce pas?… à présent, je suis consolée du scandale causé par les affiches de Marc?… j’ai pris mon parti en brave?…

— Vous me l’avez dit, du moins… — répondit sans conviction M. de Bray.

En passant dans la salle à manger, Chiffon murmura à l’oreille de l’oncle Marc :

— Beau fixe, hein?… je te l’avais dit… la galette!…

— Coryse, — fit la marquise en s’asseyant, — je ne sais pas si j’ai pensé à te dire que nous dînons samedi chez les Barfleur…

— Non… mais tu ne me dis jamais quand vous dînez en ville…

— Tu es invitée…

— Ça m’est égal… puisque je n’y vais pas!…

— Pourquoi n’irais-tu pas?… — demanda madame de Bray, avec un peu d’embarras.

— Mais, parce que je ne vais jamais à ces dîners-là… et qu’il a été convenu qu’on ne me mènerait dans le monde que l’hiver qui suivrait mes dix-huit ans… c’est-à-dire dans deux ans…

— Ça ne s’appelle pas aller dans le monde…

— Mais si!… c’est s’habiller… se montrer… s’ennuyer… c’est ça que j’appelle aller dans le monde, moi!…

— J’ai accepté pour toi…

— Fallait pas… puisque tu m’as promis que jusqu’à dix-huit ans… excepté à la maison… je ne serais jamais obligée à ces corvées-là… je ne vois pas, d’ailleurs, pourquoi je dînerais chez les Barfleur plutôt que chez madame de Bassigny, qui m’avait invitée pour ce soir…

Elle ajouta en riant :

— Parlant à ma personne, dans le jardin des Jésuites… Ah!… tu sais!… elle t’a aussi invité, oncle Marc!… tout en me disant d’un air dépité qu’elle n’espérait pas que tu lui ferais l’honneur d’accepter…

— Ça prouve qu’elle a certains moments de lucidité… je n’irais en aucun temps chez madame de Bassigny, mais aujourd’hui, dans tous les cas, je ne peux aller nulle part… puisque je suis en deuil…

Chiffon glissa un regard rieur sur la robe de sa mère. Une robe d’un mauve si indécis qu’on ne savait pas trop si c’était du mauve ou du rose.

— Oh!… — fit la marquise — c’est un deuil de trois mois… et il y a déjà au moins quinze jours de passés!… Et, à ce propos, mon cher Marc, je veux vous demander… ça ne vous est pas désagréable qu’il y ait ici un bal le dimanche des courses?…

— Non, du tout… pourvu que je ne sois pas obligé d’y paraître…

— Mais… si vous n’y paraissez pas… ça aura l’air d’un blâme…

— Je ne sais pas de quoi ça aura l’air, mais je n’irai pas au bal un mois après la mort d’une tante dont j’hérite… ça serait — sans parler du manque de cœur — d’un mauvais goût absolu…

La marquise répondit, d’un ton pointu :

— Comme nous n’avons pas, nous, les mêmes motifs de nous abstenir… et que je tiens à donner ce bal pour Coryse…

— Pour moi!… — s’écria la petite, stupéfaite — pour moi, qui déteste le monde!… et qui ne sais seulement pas danser correctement!… un bal pour moi!… ah! Seigneur!…

— C’est justement pour t’apprendre à te tenir dans le monde… et pour que tu y prennes goût…

Cette fois, Chiffon regimba tout à fait :

— Allons donc!… mais ça ne mettra personne dedans… cette histoire de bal donné pour moi!… on sait bien que je ne bosse pas gros dans la maison!… et que ce qui s’y fait ne s’y fait pas pour moi!…

— Tu es une ingrate et une impertinente!… — s’écria madame de Bray, d’une voix qui montait, semblant vibrer dans ses sourcils.

— Moi?… non!… — répondit paisiblement la petite — mais je trouve qu’il vaudrait bien mieux dire à l’oncle Marc… et même à tout le monde… la vérité…

— Et la vérité, c’est?…

— C’est que le bal est pour épater les naturels du pays en leur faisant voir le prince…

Marc de Bray demanda, surpris :

— Quel prince, donc?…

— Ah!… c’est vrai!… — cria joyeusement Coryse — tu ne sais pas, toi!… tu arrives!… Eh bien! depuis huit jours, il y a un prince à Pont-sur-Sarthe!… un vrai!… un pas en carton!… un qui sera régnant… si son papa n’est pas dégringolé avant…

— Et il s’appelle?…

— Le comte d’Axen… quand il voyage…

— Ah! parfaitement!… et qu’est-ce qu’il fait ici, le comte d’Axen?…

La marquise allait répondre, Chiffon ne lui en laissa pas le temps :

— On ne sait pas au juste… on dit qu’il y est pour assister aux manœuvres… ou pour se perfectionner dans le français… qu’il parle mieux que nous tous…

Le vicomte demanda, pour dire quelque chose :

— Comment est-il, le prince?…

— Il est charmant!… — répondit vivement madame de Bray.

Vivement aussi, Chiffon riposta :

— Ça dépend des goûts!… il est haut comme une botte… et noir… noir… c’est-à-dire que M. Carnot est blond en comparaison de lui!… seulement on l’appelle Monseigneur et Votre Altesse… alors, tu comprends, c’est délicieux!…

— On lui parle comme on doit lui parler… — interrompit M. de Bray, qui voyait poindre l’orage et voulait arrêter la discussion qui commençait.

— Mais je trouve ça tout naturel… — dit Coryse — et je lui parle aussi comme ça… quand je lui réponds… seulement, il y a ceux que ça amuse et ceux que ça n’amuse pas…

Et, regardant sa mère, elle ajouta :

— Moi… l’humilité… c’est pas mon affaire!…

Des nombreux «petits côtés» du caractère de la marquise, celui qui entre tous choquait désagréablement Coryse était son arrogance avec les petits et sa platitude avec les grands. Souvent, après avoir écrasé un domestique ou un ouvrier de la supériorité de son intelligence, — supériorité que sa fille se refusait absolument à reconnaître, — madame de Bray venait se plaindre de la stupidité de ceux qu’elle appelait, avec une moue de dégoût copiée sur celle de madame Favart, «des mercenaires» ; Chiffon, alors, amusée et agacée à la fois, lui répondait en riant :

— Eh! s’il avait les qualités que vous lui voulez… probable qu’il serait ambassadeur au lieu d’être domestique!…

La petite Coryse trouvait tout simple qu’on fût respectueux pour les princes lorsque le hasard rapprochait d’eux mais elle ne comprenait pas qu’on courût après les occasions d’être mis en leur présence. Elle haïssait la gêne, et n’aimait à vivre que seule ou avec ses égaux. Et puis, il lui semblait que, les princes modernes ayant oublié qu’ils sont princes, il est excessif d’être obligé de faire un effort pour se rappeler à leur place qu’ils le sont.

Depuis l’arrivée du comte d’Axen à Pont-sur-Sarthe, la marquise nageait dans la joie, prodigieusement flattée d’avoir reçu la visite «de Son Altesse». L’Altesse était envoyée par M. d’Aubières, qui, quelques années plus tôt, avait été attaché militaire dans le petit pays où régnait son père. Et madame de Bray, obligée à Paris de courir de droite et de gauche pour rencontrer quelques princes très entourés, — qui n’accordaient qu’une médiocre attention à son intrigante personne, — totalement sevrée à Pont-sur-Sarthe des formules et des révérences de cour où elle s’imaginait exceller, avait cru voir s’ouvrir le ciel en décachetant la lettre adressée à son mari, dans laquelle le colonel annonçait la venue du petit prince héritier.

Cette fois, les plus élégants salons Pontsarthais étaient complètement distancés : car le comte d’Axen ne connaissait à Pont-sur-Sarthe que les quatre généraux, le maire et le préfet. Et, sans pitié pour madame de Bassigny, — sa meilleure amie pourtant — qui tournait autour d’une demande de présentation, madame de Bray avait dit d’un air détaché : «que c’était bien ennuyeux de ne pas pouvoir réunir quelques amis avec Monseigneur, mais qu’il refusait de faire aucune connaissance.»

C’est qu’elle ne voulait pas éparpiller l’Altesse qui lui était tombée si providentiellement dans la main!

A Pont-sur-Sarthe il y a beaucoup de femmes très élégantes, et quelques-unes très jolies. Il était à craindre que le petit prince, une fois lancé, ne fît à l’hôtel de Bray de nombreuses infidélités. Ce fut lui qui força la marquise à sortir de sa réserve.

Un soir, où il était venu faire une visite, il dit à M. de Bray :

— Je vous prierai de me mener… si cela est possible… au bal au château de Barfleur…

La marquise bondit :

— Au bal… à quel bal?…

— Un bal qui sera probablement donné le dimanche des courses… ce soir, en dînant au restaurant, j’en ai entendu parler… ce n’est pas encore certain, mais…

— Mais — s’écria impétueusement madame de Bray — il ne peut pas y avoir de bal chez les Barfleur, ce jour-là… puisque nous en donnons un, nous!…

Jamais il n’avait été question de bal. Le marquis et Chiffon se regardèrent, abasourdis de cet aplomb, mais madame de Bray ne fut pas le moins du monde gênée par leur présence. Elle continua, s’adressant à son mari :

— N’est-ce pas… depuis longtemps nous avons choisi ce jour-là… on ne peut pas nous le prendre?…

Et, le lendemain, elle envoyait les invitations. Du moins, en donnant elle-même le bal qui devait disséminer un peu la petite Altesse, elle aurait l’honneur de montrer qu’elle l’avait connue «avant tout le monde».

Craignant de voir la conversation s’accentuer de fâcheuse manière, le marquis voulut une fois de plus rompre les chiens.

— Si Chiffon ne dîne pas à Barfleur samedi, il faudrait écrire… — dit-il, en s’adressant timidement à sa femme.

La marquise répondit d’un ton tranchant :

— Elle y dînera…

— Je ne peux pas y dîner… même quand je le voudrais… — expliqua tranquillement la petite ; — je n’ai pas de robe…

— Comment, pas de robe?… Et ta robe pompadour?… qu’est-ce que cela signifie?…

— Ça signifie que j’ai eu… il y a deux ans… une robe du soir… soi-disant… en mousseline de laine à petits bouquets… celle que tu appelles ma «robe pompadour…»

— Eh bien, alors?…

— Eh bien, alors… comme j’ai allongé de deux têtes depuis deux ans… et qu’elle n’a pas allongé comme moi, elle me vient au mollet… et voilà comment je n’ai pas de robe…

— On l’allongera…

— On l’a déjà allongée trois fois… il n’y a plus mèche…

— Comment n’as-tu jamais rien à te mettre?… c’est incroyable… tu n’as pas une robe!…

— Si… j’en ai quatre…

— Ça n’est pas assez…

— Mais sapristi!… — cria Chiffon agacée — c’est pas avec cinq louis par mois pour ma toilette… en comptant mes souliers, mes gants, mes chapeaux, mes amazones et tout… que je peux en avoir un jeu, de robes!…

M. de Bray intervint :

— Fais faire ce que tu voudras… et tu m’apporteras la note.

— Merci, papa!… j’en ferai faire une petite blanche pour le bal du Prince, alors…

La voix de la marquise s’éleva, menaçante et aiguë :

— Je vous défends de dire le bal du Prince!…

Et après un silence, elle ajouta :

— Alors, c’est entendu, tu viens à ce dîner?

— Ah! mais non!… — protesta Chiffon — ah! mais non!…

Madame de Bray réfléchit un instant :

— Dans ce cas… tu vas aller en te promenant à cheval à Barfleur…

— Quoi faire?…

— Dire toi-même à madame de Barfleur que tu ne peux pas dîner samedi… que tu dînes chez ta tante de Launay ce jour-là… que je ne le savais pas quand j’ai accepté…

— Oui… — répondit Coryse, en riant — c’est compris!… je vais faire un petit racontar, à propos duquel tout le monde se coupera… vous, la tante Mathilde, l’oncle Albert… enfin tout le monde…

Et, se levant de table :

— Vous me permettez?… faut que je m’habille… et, si je vais à Barfleur et que je veuille être revenue pour le cours… j’ai que le temps de me trotter…

— Oui… — dit majestueusement la marquise — je te permets, pour cette fois, de quitter la table avant la fin du déjeuner… seulement ne t’imagine pas que c’est un précédent pour recommencer à…

— Mais… — s’écria Coryse, bourrue — mais ça m’est bien égal d’être à table jusqu’à la fin, moi!… je ne tiens ni à aller là-bas, ni, si j’y vais, à être rentrée pour le cours!… et d’ailleurs je peux rester… c’est bien plus simple!… on n’a qu’à envoyer le vieux Jean porter une lettre… Au fait… — questionna-t-elle, l’œil rieur — pourquoi est-ce moi qui y vais, là-bas?… c’est pas naturel que ça soit moi!…

Et, brusquement, elle se rassit.

— Vous irez!… — ordonna la marquise, qui s’irritait peu à peu.

— Non… j’aime autant pas!… vous devez avoir quelque idée de derrière la tête pour m’envoyer comme ça en course…

Elle s’arrêta un instant et acheva, en appuyant :

— … chez les Barfleur?…

— Mais non… — affirma madame de Bray, qui devint très rouge.

Cette fois encore, le marquis voulut pacifier les choses :

— Voyons, Chiffon… va donc!… puisque tu vois que ta maman le désire…

— Hum!… — fit Coryse, en envoyant sous la table un coup de pied à son beau-père, en manière d’avertissement.

Il était trop tard. La marquise avait entendu, et ce mot «maman», lorsqu’il s’appliquait à elle, avait le don de l’exaspérer. Furieuse, elle s’adressa à son mari :

— En vérité… — commença-t-elle — vous…

— Hum!… hum!… hum!… hum!… — chantonna encore Chiffon en arpège.

La marquise se retourna vers elle :

— Sortez!… et faites immédiatement ce que je vous ai dit de faire… vous m’avez entendue?…

— Oui… — répondit Coryse en pliant sa serviette avec une lenteur affectée.

Et, en sortant, elle mâchonna entre ses petites dents pointues, que la colère serrait un peu :

— Oh!… si seulement M. d’Aubières était pas si vieux!…

IX
En arrivant dans la cour du château de Barfleur — un grand château Louis XV en briques et granit — Coryse aperçut à une fenêtre du rez-de-chaussée la vicomtesse de Barfleur, assise devant une grande table, et très occupée à couvrir des pots de confitures. Sa besogne l’absorbait tellement qu’elle n’entendit point passer les chevaux. Chiffon, qui d’abord avait eu l’idée de s’approcher de la fenêtre et de débiter sans entrer son petit discours, réfléchit que peut-être ça ne serait pas suffisamment poli, et descendit de cheval aux écuries, lorsqu’on lui eut répondu que madame la vicomtesse était là.

On la fit entrer dans le billard, où elle attendit pendant un temps qui lui sembla fort long. Et, tout en faisant les cent pas dans la grande pièce nue, sans un tableau, ni un bibelot, ni une fleur, elle se disait rageusement :

— Ah çà!… est-ce qu’elle va achever de couvrir tous ses pots de confitures avant de me recevoir… la mère Barfleur?…

Enfin, le domestique qui l’avait introduite reparut :

— Si mademoiselle d’Avesnes veut bien venir?… je cherchais madame la vicomtesse dans le parc… et elle était au salon…

Coryse pensa :

— Non… elle était à l’office!… mais probablement elle ne trouve pas chic qu’on le sache!…

Et elle trottina derrière le domestique, à travers une longue enfilade de pièces d’un aspect désolé.

— Brrr!… — fit-elle en frissonnant presque — c’est pas rigolo, ici!… le père de Ragon et la mère Barfleur se trompent s’ils croient que j’épouserai «Deux liards de beurre»!… car je crois qu’ils le croient!… ah!… non!… non!… non!…

Le duc d’Aubières, à son arrivée dans le pays, avait demandé à l’oncle Marc, en lui montrant le petit Barfleur debout dans l’embrasure d’une porte pendant un bal :

— Qu’est-ce que c’est que ce petit bonhomme gros comme deux liards de beurre?…

Et, chez les Bray et dans quelques autres maisons, le surnom lui était resté.

Le domestique fit entrer Coryse dans un petit salon un peu plus meublé et confortable que le reste du château.

Assise près de la fenêtre, sa longue taille mince serrée dans une robe de foulard grenat à pastilles jaunes, la vicomtesse semblait lire attentivement le Gaulois. Tout de suite, la petite pensa :

— C’est pas étonnant que j’aie attendu comme ça!… la robe des confitures était grise… elle est allée se glisser dans ses plus beaux habits pour me recevoir… Mâtin!… on se met en frais pour le Chiffon… depuis que l’oncle Marc a hérité…

— Ma chère enfant… — fit la vicomtesse, en se levant à la vue de Coryse — quel bon vent vous amène?…

Et, sans lui laisser le temps de répondre :

— Est-elle mignonne dans son amazone!…

— Mignonne!… — murmura Chiffon, qui promena un œil étonné sur ses grands bras, ses longues mains, et toute sa personne encore dégingandée — c’est pas ce qu’on me dit à la maison, toujours!…

Madame de Barfleur ne se démonta pas :

— Oui, mignonne!… mignonne et charmante!…

Elle tira la longue bande de vieille tapisserie sur canevas de soie qui servait de cordon de sonnette.

— C’est mon pauvre Hugues qui serait désolé de manquer une si jolie petite visite!… il est allé voir ses chevaux dans les grands herbages du bord de l’eau… je vais le faire avertir…

— C’est inutile, madame… — dit vivement Chiffon ; — je suis obligée de partir… j’ai un cours à quatre heures…

Le domestique entrait.

— Avertissez monsieur le vicomte…

— Je viens seulement — expliqua Coryse — pour vous dire que ma mère… quand elle vous a répondu que je viendrais avec elle samedi… a oublié que je dîne ce jour-là chez ma tante de Launay.

— Comment?… — s’écria madame de Barfleur — mais c’est impossible!… nous ne pouvons pas nous passer de vous!… vous arrangerez ça avec votre tante… ou bien, moi, je l’arrangerai…

Chiffon ne répondit pas. Elle écoutait en souriant tinter la grosse cloche qu’on agitait éperdument pour appeler le jeune châtelain, et elle pensait :

— Il lui faut un quart d’heure au moins pour remonter de la rivière… et dans cinq minutes je me serai défilée…

— Je vous en prie… ma petite Coryse, — insista la vicomtesse — dites-moi que vous trouverez un moyen de venir?… vous serez l’âme et la joie de ce dîner…

— Moi!… — interrompit l’enfant ébahie — moi?… mais quand je ne suis pas à mon aise, je ne dis pas trois mots…

Madame de Barfleur demanda :

— Pourquoi ne seriez-vous pas à votre aise… ma chère petite?…

— Pardon!… — s’écria précipitamment Chiffon, qui devint très rouge — j’ai gaffé!… je veux dire que, n’importe comment… partout où je ne suis pas seule… je ne suis pas à mon aise… parce que je me défie de moi… et vous voyez que j’ai raison…

— Non… vous êtes une charmante jeune fille… très simple… très franche…

— Oh! quant à ça!…

Et, se levant, Coryse reprit :

— Je vais m’en aller… il faut que je rentre…

— Vous attendrez bien encore un instant… et d’abord, vous allez goûter?…

— Je vous remercie, madame… je suis déjà en retard…

La vicomtesse se leva aussi et, comme Chiffon étonnée de cette politesse exagérée la priait de ne pas se déranger, elle répondit :

— Si… je veux vous voir à cheval… mon fils m’a dit que vous y êtes adorable…

— V’lan!… — se dit la petite — décidément, ça y est!… ils sont tous d’accord!…

Au moment où le vieux Jean amenait au perron les chevaux, le vicomte de Barfleur entrait en courant dans la cour. Il prit la main que lui tendait Chiffon et, s’inclinant respectueusement, y appuya ses lèvres. Peu habituée à cette manière de faire, elle manqua éclater de rire. Puis, comparant les façons d’être de la mère et du fils à ce qu’elles étaient quinze jours plus tôt, un grand écœurement la prit, et elle faillit penser tout haut : «C’est des vilains types!…»

Lorsque Coryse s’approcha de Joséphine, la grande jument de pur sang qu’elle montait toujours, le vicomte se précipita, nouant ensemble ses deux mains, et les tendit à Chiffon pour qu’elle y posât son pied. Elle toisa le frêle jeune homme, qui courbait son misérable petit dos et son cou mince, surmonté d’une tête énorme, et, considérant les bras frêles, qui laissaient vides et plissotées les manches grises à grands carreaux de son costume trop anglais, elle se dit :

— Sûr!… il va me lâcher en route!…

Et, gentiment, de l’air le plus gracieux qu’elle put prendre pour faire passer son refus, elle répondit, indiquant le vieux Jean qui tenait les deux chevaux :

— Non… si vous vouliez plutôt faire tenir un instant l’autre cheval?… je suis très maladroite… je ne sais monter qu’avec Jean… avec vous, je tomberais…

Et, comme il insistait :

— Je vous en prie!… vous n’imaginez pas ce que je suis lourde… un plomb!…

Elle posa le bout de sa botte dans la main du vieux Jean, et s’envola, paraissant monter à un mètre au-dessus de la selle. Puis, saluant la mère et le fils, elle s’éloigna, son corps souple ondulant au grand pas de Joséphine.

Dès qu’elle fut sortie du parc, Chiffon tourna dans la forêt. Elle avait hâte de galoper dans les belles allées vertes et de secouer la colère qui lui montait à la tête et au cœur.

On ne la laisserait donc pas tranquille un instant?… comment!… il n’y avait pas quinze jours qu’on la tourmentait pour épouser M. d’Aubières ; à présent, on allait vouloir lui faire épouser le petit Barfleur?… Et non seulement cette idée la tourmentait à cause de la nouvelle lutte à soutenir, mais encore elle la blessait dans son amour-propre.

De la demande de M. d’Aubières, qu’elle ne trouvait pourtant pas beau, elle avait été reconnaissante et flattée ; de celle de M. de Barfleur, elle serait très humiliée.

D’abord, elle savait bien que, quand elle était sans fortune, Deux liards de beurre ne lui avait jamais accordé d’autre attention que celle qu’un jeune homme bien élevé doit à une jeune fille qu’il rencontre dans le salon de ses parents. Ensuite elle trouvait hideux ce garçon mal venu, avec ses énormes moustaches et ses jambes fluettes, démesurément arquées par l’abus du cheval. Pour elle, le duc d’Aubières était «le grand d’Aubières», tandis que le vicomte de Barfleur était «le petit Barfleur». Et tout était là!

Saine et solide, Chiffon avait l’instinctive horreur des chétifs et des malsains.

Et, en suivant la grande piste gazonnée qui la conduisait à la route de Pont-sur-Sarthe, elle pensait :

— Il me dégoûte tout à fait, celui-là!… et, s’il lui prenait jamais l’idée de m’embrasser comme a fait M. d’Aubières, je le giflerais des deux mains… je ne pourrais pas m’en empêcher… C’est égal!… ça va être joliment ennuyeux, cette histoire-là!… si je refuse encore, ma mère va me tomber dessus… pour bien faire, faudrait que le refus vînt des Barfleur… Oh! cet animal de père de Ragon!… c’est pourtant lui qui a manigancé tout ça!… j’avais raison d’avoir peur des Jésuites!…

Elle s’arrêta devant la route blanche de soleil.

— Ça va être atroce de descendre comme ça jusqu’à Pont-sur-Sarthe!… je vais essayer de prendre le sentier derrière les hauts fourneaux… il n’y a justement pas trop de boucan à cette heure-ci… j’espère que Joséphine consentira à passer…

Elle fit entrer la jument — qui déjà piquait les oreilles, écoutant le bruit sourd qui arrivait d’en bas — dans un petit sentier qui descendait presque à pic entre la forêt et les forges. A un tournant du sentier, elle aperçut à une centaine de mètres au-dessous d’elle un cavalier arrêté, parlant à des ouvriers assis à terre en bordure du bois.

— Ah!… — dit-elle, se tournant vers le vieux Jean — ça y est!… j’ai raté le cours… voilà les ouvriers qui goûtent… il est quatre heures!…

Et, clignant des yeux :

— Tiens!… on dirait que c’est le comte d’Axen?…

— Oui, mam’selle Coryse… c’est pour sûr lui!…

Le sentier descendait en lacet, et Chiffon perdit de vue le groupe. Mais bientôt, en se rapprochant, elle entendit nettement les voix qui montaient jusqu’à elle :

— Oui… — disait le prince, dont elle reconnaissait l’accent musical — oui, elle est tout à fait bien, cette profession de foi… et si j’étais électeur dans ce pays… je n’hésiterais pas à donner ma voix à celui qui l’a écrite…

Chiffon venait de tourner le coude du chemin.

— Ah!… — cria-t-elle — c’est vous, monsei…

Elle s’arrêta, devinant vaguement qu’il préférait ne pas être nommé ainsi, et il la remercia d’un signe en répondant :

— Mon Dieu, oui, mademoiselle… c’est moi!…

— T’nez, monsieur… — dit en riant un des ouvriers — v’là un’ petite demoiselle qu’est d’vot’ avis, allez!…

— Qu’est-ce que c’est?… — demanda Coryse.

— C’est c’monsieur qui dit comme vous, qu’à not’ place y voterait pour M. d’Bray…

— Parbleu!… — fit Chiffon avec conviction — à moins que vous ne vouliez faire renommer M. de Bernay?…

— Ah! non… c’ui-là, n’en faut plus!…

— Eh bien, alors?… puisque vous savez que Charlié ne peut pas passer?…

— Oui… c’est vrai!… mais moi, ça m’gêne qu’y soye vicomte, M. d’Bray…

— Lui aussi, ça le gêne… — dit Chiffon — mais c’est pas sa faute!…

— Pourquoi signe-t-y son affiche «Vicomte» de Bray?…

— Dame!… puisque c’est son nom!… vous aimeriez mieux qu’il triche, vous?… qu’il se présente pour autre chose que ce qu’il est?…

Et, regardant tout à coup à terre les nombreuses bouteilles, les saucissons et les fromages couchés sur l’herbe, Chiffon demanda :

— Sapristi!… ben, vous en faites un goûter!…

Un ouvrier, noir et velu, se leva, et montrant le comte d’Axen :

— C’est c’monsieur qui régale… sans ça!…

Et il ajouta :

— Rapport qu’on y a t’nu son ch’val pendant qu’y visitait les forges…

Le vieux Jean, rouge et suant, regardait les bouteilles d’un œil attendri. Coryse s’en aperçut et, le montrant à l’un des hommes :

— Si vous vouliez être bien gentil… vous lui donneriez un verre de quelque chose… parce qu’il a bien chaud!…

L’ouvrier s’élança sur une bouteille et, s’excusant :

— Si on n’l’a point fait… c’est qu’on n’osait pas… vu qu’les larbins ordinairement… quand y a les maîtres…

— C’est pas mon larbin… — répondit Chiffon en riant — c’est ma nourrice… viens boire, nourrice!…

Le vieux Jean s’avança :

— C’est pas de refus… — dit-il d’un air ravi — car c’qu’y fait soif… que vous aussi, mam’selle Coryse, vous d’vez avoir soif?…

— Si vous vouliez boire un verre… faudrait pas vous gêner, toujours?… — proposa l’ouvrier qui tenait la bouteille.

— Je veux bien… — dit Chiffon, tendant la main.

— … Tendez un’ minute… paç’ que… pour vous, faut que j’rince l’verre…

Il courut à une fontaine placée à l’entrée des bâtiments et revint en demandant :

— C’est-y d’la bière ou du vin, qu’vous voulez?…

— Du vin…

Elle avança son verre en disant d’une voix claire :

— A votre santé!…

Les ouvriers se levèrent :

— C’est plutôt à la santé d’monsieur qui régale qu’on d’vrait boire… — remarqua un des hommes, en désignant le comte d’Axen.

— Et moi… — répondit le prince — je propose de boire à la santé du candidat!…

— C’est ça!… — cria étourdiment Coryse — à la santé de l’oncle Marc!…

Un des ouvriers demanda :

— Alors… comme ça… vous êtes la nièce à M. d’Bray?…

— Oui!… — fit Chiffon, en regardant le prince, qui riait de sa distraction.

L’ouvrier reprit :

— Oh!… nous vous connaissions bien!… mais nous n’savions point vot’ nom!… c’est surtout les gosses, là-bas, à la cité, qui vous connaissent…

Et, se tournant vers le comte d’Axen, il continua :

— Vu qu’mad’moiselle a toujours des pièces pour eux dans ses poches, quand elle passe à cheval… même qu’à Noël elle leur a apporté une pleine caisse de joujoux qu’ça remplissait la voiture… qu’ils en ont eu plus qu’ils en pouvaient casser…

Son petit œil dur s’adoucit un peu, et il conclut :

— Si tous les riches étaient comme mad’moiselle et monsieur… ça irait mieux que ça n’va!… mais y en a qui veulent pas s’douter qu’y a d’la misère… et des comme ça, j’en connais!…

— Moi aussi!… — fit involontairement Chiffon, qui pensait à sa mère.

Puis, aussitôt, elle demanda, s’adressant au comte d’Axen :

— Est-ce que vous redescendez sur Pont-sur-Sarthe, monsei… monsieur?…

— Oui… voulez-vous me permettre de faire un instant route avec vous?…

— Mais oui…

Et, tout de suite, elle proposa :

— Seulement… il vaut mieux reprendre le sentier dans la forêt… celui-ci est trop plein de pierres roulantes…

Quand ils eurent disparu sous bois, Coryse entendit la voix de l’ouvrier qui expliquait :

— J’ai idée qu’ces deux p’tits-là, c’est des promis!…

Elle se tourna en riant vers le prince :

— C’est de nous qu’ils parlent, monseigneur!…

Il s’inclina courtoisement :

— Je regrette qu’ils se trompent…

— Vous regrettez?… c’est beau, la politesse!… voyez-vous la tête que j’aurais en reine?… non, mais la voyez-vous?… Ah! Seigneur!… qu’est-ce que vous feriez de moi?…

Et, après un instant, elle ajouta :

— Et qu’est-ce que je ferais de vous?…

Il se mit à rire :

— Quel âge avez-vous, mademoiselle Coryse?…

— J’ai eu seize ans au mois de mai… et vous, monseigneur?…

— Moi, j’aurai vingt-quatre ans dans huit jours…

Et, pris d’un scrupule, il demanda :

— Dites-moi?… la marquise permet que vous vous promeniez avec un jeune homme?…

— Ah! mais non!…

— Eh bien, mais… alors…

— Vous!… oh! mais vous, vous êtes un souverain… c’est pas un jeune homme, un souverain!… ça ne compte pas!…

Elle rougit, et reprit en bafouillant :

— C’est-à-dire… je veux dire que ça compte trop… pour compter…

Et, voulant changer la conversation, elle questionna :

— Dites donc, monseigneur?… vous n’avez pas peur de vous faire cueillir et reconduire à la frontière… en faisant comme ça… vous… un étranger… de la politique d’opposition?…

— Oh!… elle est bien anodine, ma politique d’opposition!… qui consiste à dire à des ouvriers que, si j’étais eux, je voterais pour votre oncle…

— C’est égal!… à votre place, je me méfierais!… tenez, je voudrais que M. d’Aubières fût revenu… il vous dirait ce que vous devez faire ou ne pas faire… parce que vous m’avez l’air un peu jeune, dans tout ça!…

— Vous vous intéressez donc à moi?… — demanda le prince, qui riait de tout son cœur.

— Je m’y intéresse… sans m’y intéresser…

— C’est déjà quelque chose!… Eh bien, voyez comme on peut se tromper?… j’aurais juré, — moi qui ai pourtant ce que vous appelez en français «du flair», — que, non seulement vous ne vous intéressiez pas à moi, mais encore que je vous étais antipathique?…

— Et c’était vrai!… — s’écria franchement Coryse — oui!… jusqu’à tout à l’heure… et puis, tout à l’heure, vous m’avez tout d’un coup fait l’effet d’un brave garçon…

— Alors, nous sommes amis?…

— Oui…

Et, se reprenant :

— Oui, monseigneur!… je vous demande pardon… je vous parle très mal…

— Mais non!…

— Mais si!… je ne dis pas assez souvent monseigneur… et je ne dis jamais Votre Altesse…

— Ne vous préoccupez pas de ça!… et puisqu’à présent nous sommes amis, voulez-vous me dire pourquoi nous ne l’étions pas?… c’est-à-dire «vous», car moi, je n’avais pas la même répulsion, je vous assure…

— Oui… je vais vous le dire… c’est que, d’instinct, je n’aime pas beaucoup les étrangers… et que je déteste les protestants… alors, comme vous êtes les deux, vous comprenez…

— Je comprends… et qu’est-ce que vous leur reprochez, aux étrangers?…

— Oh!… je ne leur reproche absolument que de n’être pas Français…

— Et aux protestants?…

— Un tas de choses!… je les trouve intrigants, faux, hypocrites… et rats, donc!… naturellement, je reconnais des exceptions…

— Naturellement… moi, d’abord?…

Elle se mit à rire.

— Pas seulement vous!… d’autres encore… mais je parle de la masse des protestants… et des protestants de France, bien entendu… puisque ce sont les seuls que je connaisse…

— Moi… en voyant l’espèce de répulsion que je vous inspirais… je m’étais imaginé que vous me preniez pour un espion?…

— Oh!… monseigneur!… oh!… non!… ça, pas!… d’abord, je vous dirai… j’y crois pas tant que ça, moi, aux espions… parce qu’on en voit souvent où il n’y en a pas… c’est un peu comme les chiens enragés que les sergents de ville tuent pour avoir une récompense… et qui ne sont pas plus enragés que moi, les pauv’s bêtes!…

Et, revenant à ce qui l’intéressait, Chiffon déclara :

— C’est égal… c’est rudement gentil à vous… de travailler à l’élection de l’oncle Marc, toujours!…

— Ne m’ayez de cela aucune reconnaissance… car je vous avoue que la conversation que vous avez entendue a été l’effet d’un pur hasard… ces hommes avaient gardé mon cheval pendant que je visitais les forges… je ne savais pas au juste lequel l’avait tenu… et puis, je craignais, en donnant une seule grosse pièce, d’amener des batteries… alors, je suis allé à l’auberge qui est sur la grand’route et je leur ai fait apporter à goûter… ils m’ont offert à boire… et, en buvant avec eux, j’ai causé des candidats dont les affiches étaient placardées sur les bâtiments des forges… vous voyez que ma propagande s’est bornée à peu de chose?…

— Ça sert tout de même!… vous verrez comme il est gentil, l’oncle Marc!… je suis sûre que… maintenant qu’il est revenu… vous allez trouver la maison bien moins embêtante?

— Mais… — voulut protester le prince — jamais je n’ai…

Chiffon l’interrompit :

— Allons donc!… c’est pas à moi que vous ferez croire que vous ne vous y embêtiez pas!… et, comme ça, monseigneur, ça ne vous choque pas, la proclamation socialiste de l’oncle Marc… puisqu’elle l’est, il paraît, socialiste?…

— Mais, moi aussi, je le suis!…

— Oh!… — fit la petite, saisie — ben, ne racontez pas trop ça à Pont-sur-Sarthe… ça ne ferait pas bon effet!… Ah! vous êtes socialiste, monseigneur!… et, ça ne vous gênera pas un peu pour régner, dites?…

— J’espère que non!… mais si ça me gêne je passerai la main… c’est bien ainsi que l’on dit, n’est-ce pas?…

— Oui, monseigneur…

— Ça me sera facile!… j’ai six frères!… Et vous, mademoiselle Coryse… vous veniez de faire une tournée électorale, quand j’ai eu le plaisir de vous rencontrer?…

— Non!… je venais de faire une commission chez les Barfleur!…

— Ah!… M. de Barfleur, c’est, n’est-ce pas, un petit monsieur très mince?…

— Oh! pour mince, il l’est!…

— Qui a le genre très anglais?…

— Le genre anglais de Pont-sur-Sarthe… oui…

— Et il a un beau château, ce monsieur?…

— Assez beau… mais c’est à sa mère, le château…

— Est-ce que sa mère est agréable?…

— Ah! mais non!… c’est une grande femme à la pose… et maigre!… et majestueuse!… avec un faux air triste… l’air qu’il vient de lui arriver des malheurs… moi, j’ai toujours envie, quand je lui parle, de l’appeler «Infortunée princesse»… et lui, le petit, on l’appelle dans le pays «Deux liards de beurre»…

Comme le comte d’Axen riait, Chiffon expliqua :

— Je ne suis pas méchante ni moqueuse, vous savez?… non… mais je ne peux pas les sentir, les Barfleur!…

— Il n’y a que la mère et le fils?…

— Ah! Dieu!… c’est bien assez comme ça!…

— Je les rencontrerai probablement au bal que donnera madame votre mère le jour des courses?…

— Sûr, vous les rencontrerez… mais qu’est-ce que ça peut bien vous faire?…

— Je suis curieux de voir… après la société de Paris, que je connais un peu… la société de province…

— Ben, ça vous fera une belle jambe!… si vous saviez ce que c’est mesquin… et potinier… et rasant!… je sais bien que, comme vous êtes au-dessus de tout ça…

— Mais je ne suis au-dessus de rien…

— En dehors, si vous voulez?… et, tenez, monseigneur… je crois qu’il vaut peut-être mieux tout de même ne pas dire que nous nous sommes promenés tous les deux tout seuls?…

— Ah! vous craignez les potins?…

— Oh! pas du tout!… mais j’ai peur que ma mère m’enlève si elle apprend ça!…

— Alors, qu’est-ce que je dois faire?…

— Ne pas le dire… moi, je ne le dirai que si on me le demande… et, comme on ne me le demandera pas…

— En effet, il est peu probable qu’on devine notre rencontre…

— Si par hasard on la devinait… nous dirions que oui.

— Nous dirions que oui.

— C’est entendu!… et maintenant, il faut nous quitter avant de sortir de la forêt!… je vous demande encore pardon pour toutes mes incorrections, monseigneur!…

Et elle ajouta en riant :

— Et je salue profondément Votre Altesse…

D’un large mouvement, le petit prince ôta son chapeau, et répondit en riant aussi :

— Je vous salue profondément, mademoiselle Chiffon!…

X
Pendant huit jours, Chiffon ne fit pas un pas sans rencontrer le petit Barfleur. Plusieurs fois, aussi, il vint chez les Bray sous prétexte de commissions données par sa mère ; et, un soir, en entrant dans le salon au moment du dîner, Coryse le trouva installé entre M. et madame de Bray. Elle avait vu, vers six heures, arriver le vicomte dans sa petite charrette, mais elle le croyait parti depuis longtemps et elle s’arrêta interdite.

— M. de Barfleur a bien voulu rester à dîner avec nous… — dit la marquise, qui semblait d’une humeur charmante ; — nous le reconduirons ce soir en nous promenant…

Tant que duraient les chaleurs, M. et madame de Bray sortaient habituellement en voiture après le dîner, emmenant Chiffon, à qui ces promenades étaient odieuses. Assise dans le landau en face de ses parents, elle n’osait ni bouger ni rire, et elle restait immobile et ennuyée, telle qu’elle était toujours en présence de la marquise, dans l’attente de la scène qu’elle redoutait.

Lorsque Marc de Bray entra à son tour, sa figure exprima, à la vue du petit Barfleur, un si grand étonnement, que Coryse se mit à rire. Et, tandis que sa mère passait au bras du vicomte dans la salle à manger, elle dit à l’oncle Marc, qui semblait vraiment agacé et mécontent :

— Tu ne t’attendais pas à celle-là, hein?…

Il répondit, sans paraître remarquer les regards anxieux de son frère :

— Alors, il est de la maison, à présent, Deux liards de beurre?…

— Pas encore!… — fit en riant Chiffon — mais il y tâche!…

L’oncle Marc s’arrêta court :

— Qu’est-ce que tu veux dire?… — demanda-t-il brusquement.

M. de Bray supplia à demi-voix, les poussant devant lui :

— Entrez donc, mes enfants… entrez donc!…

— Ah çà! — fit la marquise, d’un ton aigre, en indiquant le petit Barfleur qui restait debout à côté de sa chaise — qu’est-ce qui vous empêche d’arriver?… M. de Barfleur est là, qui attend pour s’asseoir…

Dès le commencement du dîner, le vicomte, placé en face de Coryse, se mit à la regarder d’un œil extasié, avec une insistance de mauvais goût. La petite, tout à fait myope, ne s’en douta même pas, mais Marc de Bray remarqua cette affectation et en parut irrité. Son irritation devint même si visible que Chiffon, qui, de près, y voyait très bien, demanda tout à coup :

— Qu’est-ce que tu as donc ce soir, l’oncle?… tu as l’air si grinchu?…

Vexé, il répondit :

— Rien… c’est-à-dire, si… j’ai la migraine…

Mais, malgré cette prétendue migraine, il se mit à bavarder avec sa nièce, sans plus la laisser un instant tourner la tête d’un autre côté que le sien.

Mécontente de cette attitude, qu’elle jugeait malséante envers son protégé, la marquise chercha plusieurs fois à ramener Chiffon à la conversation générale, mais toujours elle se dérobait. Alors, ne pouvant rien obtenir par l’adresse, madame de Bray se décida à briser les vitres :

— Coryse!… tu as une tenue absolument déplacée!… vous faites un bruit… on ne s’entend pas!…

La petite se tut, sans même achever la phrase commencée, et ne desserra plus les dents.

La marquise reprit :

— Mais je ne t’empêche pas de parler… de répondre à M. de Barfleur qui dit que…

Chiffon répliqua d’un ton doux et poli :

— M. de Barfleur ne parle que de la chasse et des courses… et ça, c’est des choses que je déteste et auxquelles je ne comprends rien de rien…

— Et de quoi voulez-vous parler, mademoiselle?… — demanda le petit Barfleur avec empressement.

Elle répondit, du même ton modeste et soumis :

— De rien, monsieur… je reste très bien sans parler du tout…

— On ne l’aurait pas dit tout à l’heure!… — remarqua madame de Bray, d’une voix aiguë.

Coryse répondit :

— C’est vrai… j’ai été bruyante… je te demande pardon…

Et, baissant le nez, regardant obstinément le fond de son assiette, elle resta silencieuse jusqu’à la fin du dîner.

Lorsque, dans le billard, elle eut servi le café, Chiffon alla s’asseoir sur le perron, dans un grand fauteuil de bambou, et se balança en regardant les étoiles, qui apparaissaient toutes pâles dans le ciel encore clair. Elle fut tirée de sa torpeur par sa mère, qui revenait avec son chapeau :

— Comment… tu n’es pas prête?… mais la voiture est avancée!… tu es d’une insouciance… d’une incurie…

— Bah!… — répondit la petite qui ne bougea pas — partez toujours!… je serai prête quand on reviendra chercher ce qu’on aura oublié…

L’oncle Marc éclata franchement de rire, et M. de Bray détourna la tête pour cacher le sourire qui lui tirait les lèvres malgré lui. La marquise, devenue violette, demanda menaçante à Chiffon :

— Qu’est-ce que vous dites?…

Elle répéta, sans s’émouvoir :

— Je dis que, tous les soirs, on revient à la maison chercher la chose qu’on oublie…

Elle ajouta à demi-voix :

— Et ce soir on reviendra plutôt deux fois qu’une…

Elle faisait ainsi allusion à une des petitesses d’esprit de sa mère. Petitesses que la marquise ne croyait devinées par personne, tant elle avait la conviction de rouler tous ceux qui se mesuraient à elle.

Adorant le gros luxe, le tapage, enfin tout ce qui, à son avis, doit éblouir et fasciner «le public», madame de Bray avait, en tourmentant terriblement son mari, obtenu qu’il changeât pour lui plaire ses voitures et ses livrées, très jolies et très simples tant qu’elles avaient été choisies par lui. Le landau, — à caisse bleu barbeau balafrée d’énormes armoiries en bosse, et à train rouge, — était grotesque comme voiture de service, mais la marquise ne se sentait heureuse que lorsqu’elle traversait de bout en bout Pont-sur-Sarthe dans cet équipage voyant. C’était pour cela qu’elle obligeait Coryse à assister aux promenades qui l’ennuyaient si fort. Lorsque la petite ne venait pas, on prenait la victoria ; et la victoria était de plus modeste allure. Quand madame de Bray, assise dans une pose affectée au fond du landau criard, aux harnais scintillants de plaques, de chaînettes, d’anneaux et d’armoiries, pouvait défiler devant les restaurants de la place du Palais à l’heure du «vermouth» ou du «café», sa joie était à son comble. A six heures et à huit heures, les tables qui couvraient le trottoir, envahissant presque la chaussée, regorgeaient de monde. Les officiers et les élégants de Pont-sur-Sarthe se donnaient rendez-vous «chez Gilbert», le restaurant chic, ou au café Pérault. Et, au lieu de laisser prendre au cocher une belle rue macadamisée, un peu déserte, qui conduisait directement hors de la ville, madame de Bray donnait l’ordre de passer par la place, pavée d’horribles petites pierres ardoisées et glissantes. Le plus souvent, à l’entrée d’une des rues qui l’éloignaient du quartier préféré, elle tressaillait brusquement et faisait «retourner à la maison».

Chiffon le connaissait bien le : «Ah! mon Dieu!… j’ai encore oublié mon ombrelle!…» ou : «mon manteau», ou : «mon manchon», ou : «mon mouchoir!…» qui faisait passer une seconde, et ensuite une troisième fois, le landau devant les chers cafés.

Elle avait une profonde horreur de ces exhibitions, et lorsqu’elle apercevait les visages curieux tournés vers la voiture, quand elle entendait le choc des sabres et des éperons des officiers qui se levaient pour saluer, elle baissait les yeux, mécontente, se disant :

— Doivent-ils assez se fiche de nous, au fond, tous ces gens-là!…

Et elle rageait, elle si simple et si peu «à l’épate», d’être mêlée aux petites manœuvres qui ridiculisaient sa mère.

Le marquis et son frère avaient bien remarqué, eux aussi, ce que le cocher et les domestiques appelaient «le coup du faux départ», mais ils ne s’étaient jamais communiqué leurs réflexions à ce sujet, et la réponse de Chiffon les surprit et les amusa.

La marquise marcha sur sa fille, et, blême, la voix sifflante, demanda, lui parlant de si près que ses lèvres touchaient le petit nez impertinent de l’enfant :

— Pourquoi, ce soir, reviendrait-on plutôt deux fois qu’une?… pourquoi?…

— Parce que — répondit Coryse, après s’être assurée que le petit Barfleur, qui affectait de chercher son chapeau au bout du salon, ne pouvait pas entendre — ce soir on a Deux liards de beurre à exhiber aux populations…

Mais, tandis qu’elle s’expliquait, elle songea qu’elle allait tout à l’heure passer devant tout le monde, assise à côté du vicomte dans le landau bleu barbeau. Il n’en fallait pas plus à Pont-sur-Sarthe pour faire croire à un mariage ; et cela, Coryse voulait l’éviter à tout prix. Elle n’avait jusqu’ici jamais songé à se compter pour quelque chose. A ses propres yeux, elle restait toujours «le chiffon», «le gosse» qu’on ne prend pas au sérieux. La demande de M. d’Aubières et les insinuations du père de Ragon lui avaient appris qu’elle était maintenant une jeune fille, que l’un aimait, et que le protégé de l’autre allait faire semblant d’aimer. Avant de laisser sa mère commencer une scène, Chiffon ajouta :

— D’ailleurs, ne vous inquiétez pas de moi… je ne sortirai pas… je suis fatiguée…

— Ça n’est pas vrai!… vous n’êtes jamais fatiguée!…

— Soit!… c’était un prétexte… Eh bien… sans prétexte… je ne sortirai pas ce soir…

— Vous sortirez…

— Je vous demande la permission de rester!…

— Allez mettre votre chapeau…

Et, comme Chiffon ne bougeait pas, elle la saisit violemment par les poignets.

L’enfant se dégagea d’une secousse, et dit doucement :

— C’est ridicule, vous savez… cette petite scène intime devant un étranger…

La marquise se tourna vers M. de Barfleur, changeant subitement sa figure convulsée en physionomie souriante :

— Oh!… M. de Barfleur est presque de la maison!…

— Possible!… — riposta la petite, désirant établir nettement la situation — mais il n’est pas presque de la famille… et un des proverbes que vous citez le plus souvent dit qu’il faut laver son…

— C’est bon!… c’est bon!…

Et après un silence, tandis que le marquis et Deux liards de beurre, leur pardessus sur le bras et leur canne à la main, attendaient le signal du départ, la marquise reprit, d’un air gracieux :

— Si j’insiste pour que tu nous accompagnes, c’est qu’il n’est pas convenable que tu restes ainsi seule à la maison…

— J’y reste toujours!… d’ailleurs, je ne suis pas seule, puisque l’oncle Marc est là…

— Mais ton oncle va probablement sortir…

Marc de Bray répondit sèchement :

— Vous savez bien, ma chère belle-sœur, que je ne sors jamais le soir…

— Alors, je vous confie Corysande…

Un peu nerveux, l’oncle Marc répliqua en haussant les épaules :

— Soyez sûre que j’aurai bien soin d’elle… je l’empêcherai de se salir et de jouer avec la lumière…

Et, comme le petit Barfleur, incliné sur la main que lui tendait machinalement Coryse, la baisait un peu longuement, il prit sa nièce par le bras et la fit pirouetter sur elle-même, en disant :

— Allons!… viens, Chiffon!…

Quand ils furent l’un en face de l’autre dans le petit salon, Coryse dit gaiement à l’oncle Marc :

— Il y a eu du tirage, hein?… et pourtant je n’étais pas nécessaire ce soir… puisqu’il y avait un troisième pour forcer à prendre le landau…

Et, tout de suite, elle ajouta en voyant que son oncle s’installait sous la lampe et défaisait les bandes des journaux :

— Tu sais… si tu as à faire… te crois pas obligé de rester avec moi, au moins?…

— J’allais justement te dire la même chose…

— Oh!… moi!… que je fasse ma tapisserie ici ou ailleurs, c’est tout comme!… seulement, toi, ordinairement… quand papa sort le soir… tu travailles chez toi…

Il répondit en riant :

— Oui… mais ces soirs-là… qui sont, en hiver, presque tous les soirs… tu ne m’es pas aussi particulièrement recommandée qu’aujourd’hui…

Coryse alla prendre la grande tapisserie de soie, toute hérissée d’animaux et de guerriers bizarres, qu’elle copiait sur les dessins des tapisseries de Bayeux, et vint s’asseoir à côté de l’oncle Marc.

Au bout d’un instant, il interrompit sa lecture, regardant, au-dessus du journal, la petite tête ébouriffée et attentive penchée sur les soies diaprées.

— Chiffon… — demanda-t-il tout à coup — quand, avant le dîner, j’ai dit en parlant de ce jeune gommeux : «Ah çà!… il est donc de la maison, à présent?…» tu m’as répondu : «Pas encore, mais il y tâche…»

— Oui… — fit la petite, qui leva le nez.

— Eh bien… — reprit Marc en hésitant un peu — je n’ai pas bien compris ce que tu entendais dire par là?…

— J’entendais dire que Deux liards de beurre voudrait bien m’épouser…

Le vicomte sauta en l’air :

— C’est bien ce que j’avais cru deviner!… mais je ne pouvais pas… je… et tu parles de ça avec cette tranquillité?… t’épouser?… ce grotesque?… mais ce serait fou!… ce serait monstrueux!…

— Aussi, tu peux être tranquille… il ne m’épousera pas… — répondit Chiffon en riant.

— Ah!… — murmura l’oncle Marc, rasséréné — à la bonne heure!…

Elle le regarda affectueusement :

— Tu es vraiment bon, toi… de t’inquiéter de moi comme ça!…

Elle resta un instant silencieuse, et reprit :

— C’est toi qui en es cause, pourtant… qu’il veut m’épouser…

— Moi?…

— Oui… dès qu’on a su que tu héritais… on a fait courir le bruit que je serais très riche… que tu me dotais… et que tu me laisserais toute ta fortune…

— C’est vrai!…

— Mais tes enfants?…

— Mes enfants?… j’ai des enfants?…

— Non… mais quand tu seras marié…

— Je ne me marierai pas, mon Chiffon… j’aurais trop peur de tomber sur une femme comme…

Il allait dire «comme ta mère» ; il s’arrêta et reprit :

— … comme j’en connais… non… je suis méfiant, et je resterai vieux garçon…

— Ah!… tant mieux!… alors, si tu veux…

— Si je veux?…

— J’irai vivre avec toi?… je tiendrai ta maison… je n’ai pas du tout envie de me marier non plus, moi… mais, quand j’aurai vingt et un ans, je ne resterai certainement pas ici…

Et, voyant que l’oncle Marc faisait un mouvement :

— Pas un jour… malgré le pauvre papa qui est si bon… et à qui je manquerai beaucoup… je sais bien que, d’autre part, mon absence lui aplanira bien des petites difficultés d’existence… mais c’est égal, il regrettera son Chiffon…

Étonné, le vicomte demanda :

— Tu dis que tu t’en iras?… où ça, t’en iras-tu?…

— J’ai toujours pensé que je demanderais à la tante Mathilde et à l’oncle Albert de me reprendre… mais, si tu voulais de moi, toi?… je serais si, si heureuse!… je t’aime tant, si tu savais!… oui… encore plus que papa, je t’aime… c’est peut-être mal… mais je ne peux pas m’en empêcher…

Et, de sa voix chaude elle acheva, se penchant vers lui vibrante et tendre :

— Je t’adore, toi, vois-tu!…

Il murmura, un peu pâle, en reculant son fauteuil :

— Je ne mérite pas d’être adoré, mon petit Chiffon…

— Que si!…

— Au lieu de tenir la maison de ton vieil ours d’oncle, tu te marieras… tu auras un tas de mômes qui piailleront… et remplaceront avantageusement Gribouille et le vieux Jean…

Elle répondit, sérieuse :

— Eh bien! veux-tu que je te dise?… je suis sûre que je ne me marierai pas… oui, sûre… je ne peux pas bien expliquer ce qui se passe en moi… mais enfin, personne ne me chante!…

— Personne?… qu’est-ce que tu en sais?… ce pauvre Aubières est certainement un beau grand gars… intelligent et bon… mais il commence à se défraîchir… quant à l’autre, c’est un petit monstre…

Coryse se mit à rire :

— Va-t’en dire ça à madame Delorme!…

— Ah!… tu es au courant des potins, toi aussi?… Eh bien, ce que madame Delorme — qui est du reste une simple bécasse — aime dans Barfleur, c’est son nom… son titre… ses costumes anglais… ses chevaux et son château…

— Je le pense bien!… mais enfin, c’est quelque chose… quelque chose qu’une autre qu’elle pourra aimer aussi… tandis que moi, vois-tu… je sens que je n’aimerai jamais personne…

Il demanda, inquiet :

— Alors… c’est peut-être que tu aimes déjà quelqu’un?…

— Jamais de la vie!… — s’écria Chiffon avec une telle conviction que l’oncle Marc sourit, complètement rassuré.

Elle reprit :

— Non… personne ne me plaît!… pour l’épouser, s’entend… ainsi tiens… Paul de Lussy, qu’on trouve si bien… et M. de Trêne, qu’on s’arrache… ben, je n’en voudrais pas!… je sais bien que c’est ridicule, ce que je dis là… et que j’ai pas le droit de faire la difficile avec ma tête…

— Avec ta tête?… — questionna Marc, surpris — qu’est-ce que tu veux dire?…

— Dame!… que je suis laide!…

Il balbutia, stupéfait :

— Laide?… laide, toi?…

Elle répondit tristement :

— Oh! je le sais bien, va!… même que ça m’embête assez!…

— C’est ta mère qui t’a dit ça?… mais tu es jolie… très jolie, entends-tu?…

— Tu me le dis pour me faire plaisir… ou même tu le trouves… parce que tu m’aimes bien…

— Écoute, Chiffon… — dit l’oncle Marc — je te répète très sérieusement que tu es, et que tu seras surtout dans deux ou trois ans, une très jolie femme… penses-tu donc qu’Aubières qui a eu…

Comme il s’arrêtait, Coryse demanda :

— Qui a eu quoi?…

— Je veux dire… penses-tu qu’Aubières, qui s’y connaît, se serait ainsi toqué de toi si tu n’étais pas jolie?… non… il faut que tu saches réellement ce que tu es… et tu peux croire ton vieil oncle qui te le dit, va!…

— Alors, — s’écria joyeusement la petite — «le Chiffon» est une jolie femme?… une jolie femme!… Oh! que c’est drôle!… et que je suis contente que ça soit comme ça!… et que je te remercie de me l’avoir dit!… mais ça ne m’empêchera pas de bien tenir ta maison, ça… au contraire…

Et, câline :

— Je t’en prie, oncle Marc!… je t’en prie?… dis-moi oui?… et, jusque-là, ne t’en va pas?… ne me laisse plus ici sans toi?… si tu savais ce que ça m’a été horrible, ces quinze jours?… je ne peux pas me passer de te voir!… je ne peux pas!…

Glissant de sa chaise basse, Coryse s’assit à terre comme un bébé, et appuyant sur les genoux du vicomte sa petite tête qui, à la lumière pâle de la lampe, ressemblait à un nid de mousse argentée, elle supplia plaintivement, les yeux remplis de larmes :

— Ne t’en va plus?… dis?… ne t’en va plus?…

Comme d’un mouvement presque brutal il voulait se lever, elle le força à se rasseoir en l’entourant solidement de ses bras et demanda :

— Tu me renvoies?… pourquoi es-tu comme ça avec moi… dis?… voilà bien des fois que ça me frappe, va!… tu n’es plus le même… dans le temps… tu me prenais sur tes genoux… tu m’embrassais…

Il répondit durement :

— «Dans le temps», tu étais petite… à présent tu n’es plus d’âge à ça…

Elle balbutia, tandis que deux énormes larmes roulaient rapidement sur ses joues roses :

— On est toujours d’âge à être aimée…

— Mais je t’aime… je t’aime bien… — reprit Marc de Bray très ému — seulement, je t’en prie… ôte-toi de là… va te rasseoir…

Tandis qu’il cherchait à la repousser, la sonnette de la grille tinta à peine, tirée par une main timide et hésitante. L’oncle Marc secoua rudement Chiffon :

— Mais lève-toi donc, sapristi!… on ne se tient pas comme ça, voyons?… si c’était une visite?…

Elle se releva et répondit, déjà redevenue rieuse :

— Une visite?… qui sonnerait comme ça?… honteusement?… mais, on a l’air de l’amoureux de la cuisinière… quand on sonne comme ça!…

Le domestique entra :

— C’est monsieur le comte d’Axen…

— Madame la marquise est sortie!… — cria Coryse.

— Recevez!… — ordonna Marc, qui sembla comme soulagé.

— Oh!… — fit Chiffon étonnée — tu le reçois?…

Et, d’un ton fâché, elle ajouta :

— Nous étions si bien nous deux!…

Puis, tout à coup, regardant son oncle avec inquiétude :

— Qu’est-ce que tu as?… tu es pâle… pâle… je ne t’ai jamais vu comme ça?…

— Je n’ai rien… — répondit Marc, embarrassé — c’est cette chaleur… dans un instant ce sera fini…

Et il alla au-devant du prince qui entrait, tandis que Chiffon le suivait de son regard bleu devenu tout pensif.

— Monseigneur… ma belle-sœur est sortie… c’est ma nièce qui va me présenter à Votre Altesse…

Et, comme la petite, clouée au sol, semblait à mille lieues de ce qui se passait, il appela :

— Coryse!… tu n’as pas entendu?…

Elle accourut gaiement à eux.

— Oh!… tu peux dire Chiffon, va!… Monseigneur sait bien!… Monseigneur, c’est l’oncle Marc!… pour qui vous faites de la propagande dans le pays…

Et, s’adressant au vicomte, qui écoutait surpris :

— Ah! c’est que tu ne sais pas!… c’est vrai!… je ne t’ai pas encore vu tout seul depuis hier!… Eh bien… figure-toi que j’ai trouvé… en revenant de Barfleur… monseigneur en train d’expliquer aux ouvriers des hauts fourneaux qu’il fallait voter pour toi… et ses explications, il les arrosait, bien mieux!…

— Vraiment — commença Marc — je suis…

Chiffon l’interrompit :

— Oui… mais tu sais… faut pas dire à la maison que j’ai rencontré monseigneur et que je me suis promenée avec lui… dans la forêt… car je me suis promenée avec lui…

Elle se tourna vers le prince et conclut :

— A l’oncle Marc… c’est pas la même chose… on peut tout lui dire… à lui!…

Voyant que le vicomte écoutait, l’air sérieux et le sourcil un peu relevé, ce qui était chez lui un signe de mécontentement, elle ajouta avec tristesse :

— Excepté aujourd’hui, pourtant!… aujourd’hui je ne sais pas ce qu’il a… il n’est pas du tout dans son assiette…

— J’étais venu… — dit le prince — pour remercier madame de Bray de son aimable lettre… elle m’a écrit tantôt…

— Encore!… — cria étourdiment Chiffon, qui pensa : «Elle lui écrit donc deux fois par jour!…»

— Elle voulait bien me proposer — continua le comte d’Axen — des invitations pour son bal… si je désirais y faire inviter quelqu’un… et, pour cela… elle a pris la peine de me communiquer une liste que je lui rapporte…

Il posa sur la table une enveloppe et, se levant :

— Maintenant, je ne veux pas vous déranger plus longtemps…

— Mais, monseigneur, — insista l’oncle Marc, avec une vivacité qui surprit Coryse — si vous n’avez rien à faire ce soir… nous serions ravis…

Chiffon sortit pour faire apporter le thé ; puis, elle alla coucher Gribouille et voir si on avait bien arrosé ses fleurs. Quand au bout d’un moment elle revint, les deux hommes qui causaient de mille choses les intéressant tous deux, ne firent aucune attention à elle.

Lorsqu’à onze heures le prince partit, Coryse demanda à l’oncle Marc qui l’avait reconduit à la grille :

— Comment le trouves-tu?…

— Tout à fait intelligent et gentil…

Et, soupçonneux, il questionna :

— Ah ça!… pourquoi m’avais-tu dit le contraire?…

— Quel contraire?…

— Eh bien, tu disais : «Il est haut comme une botte… et noir… noir!…»

— Dame!… c’est vrai!… il est laid!… du moins, à mon avis…

— Ah!… et qui est-ce qui est beau… à ton avis?…

— Mon Dieu!… je ne sais pas trop!… Ben, toi, tiens!…

— Moi???…

— Oui… je ne te dis pas que tu as la beauté grecque… non… mais je te trouve bien tout de même comme tu es!… d’abord, je déteste les gringalets… les chétifs… c’est comme aussi les petits jeunes gens… je ne peux pas les sentir, les petits jeunes gens!… un homme n’a l’air d’un homme qu’à trente-cinq ans…

— Bigre!… c’est fâcheux pour ce pauvre Aubières que la limite ne soit pas un peu plus reculée!… Enfin, moi, je le trouve réussi, ce petit prince!…

— Moi aussi!… mais c’est seulement depuis que je me suis promenée avec lui, que je le trouve comme ça…

L’oncle Marc releva de nouveau son sourcil :

— Ah!… parlons-en… de cette promenade!… décidément, ta mère a quelquefois raison!… tu te conduis comme une petite fille mal élevée… est-ce que… à ton âge… on s’en va courir dans les bois… toute seule avec un jeune homme, voyons?…

— Oh!… un roi!…

— Qu’est-ce que ça fiche!… c’est un homme, un roi!…

— Si on veut?… et puis… je n’étais pas toute seule…

— Oui… tu avais Jean, n’est-ce pas?… un vieil idiot!…

Tristement, la petite murmura :

— Que tu deviens méchant!… mon Dieu!… que tu deviens méchant!…

— Méchant?… parce que je n’applaudis pas à tes fantaisies?… parce que je ne t’encourage pas à aller flirter dans la forêt avec tous les rastaquouères de passage?…

Elle murmura en riant :

— V’là qu’il est rastaquouère à présent!… tout à l’heure il était réussi!…

Le vicomte s’irrita tout à fait :

— C’est que j’en ai assez, vois-tu, de tes manières!… c’est peut-être vrai que je t’ai gâtée?… que j’ai ri de tes allures de poulain échappé… qui maintenant ne sont plus drôles!… que j’ai encouragé tes mauvais instincts?… mais, si c’est vrai… si je suis pour quelque chose dans ce qui arrive aujourd’hui… je m’en repens, va!… et rudement!…

Dans sa voix dure on sentait l’enrouement des larmes. Chiffon essaya de prendre ses mains qu’il retira violemment.

Alors, toute droite en face de lui, atterrée, en proie à une émotion intense qu’elle voulait cacher, elle balbutia faiblement :

— Mais, c’est pas possible!… on t’a changé en voyage, oncle Marc!…

XI
Le jour où avait lieu le dîner des Barfleur, M. de Bray, pris d’un épouvantable rhume qui lui enflait le nez et les lèvres et lui fermait les yeux, déclara à sa femme qu’il ne pourrait pas sortir. Il avait la fièvre et allait se coucher jusqu’au lendemain. La marquise se récria :

— C’est un tour affreux à jouer aux Barfleur!… on est quatorze… madame de Barfleur me l’a dit…

— Eh bien?…

— Eh bien… on sera treize, naturellement!… ce n’est pas quand on est averti deux heures avant le dîner qu’on peut trouver un nouvel invité… n’est-ce pas?…

— J’en suis désolé… mais je me sens trop malade pour aller là-bas…

Et il ajouta en riant :

— Vous croyez qu’être treize à table fait mourir l’un des treize dans l’année?… moi, je suis sûr que je mourrais, bien qu’on soit quatorze, si je sortais dans l’état où je suis…

— Si au moins Coryse voulait vous remplacer?… — proposa la marquise.

— Ça, jamais!… — cria la petite avec conviction.

M. de Bray insista :

— Mon petit Chiffon… ça serait si gentil à toi!…

— Oh! non!… je t’en prie?…

Et, croyant avoir trouvé un excellent prétexte pour rester, elle expliqua :

— D’abord… il faut que je dîne avec l’oncle Marc… sans ça, il serait tout seul… puisque tu vas te coucher…

L’oncle Marc, qui n’avait pas semblé jusque-là entendre ce qui se disait autour de lui, protesta avec vivacité :

— Mais pas du tout!… ne t’occupe pas de moi!… en voilà une idée!… on croirait, ma parole, que j’ai besoin d’une bonne?…

— Non… mais tu dis toujours que ça t’embête d’être seul à table…

— Je n’ai jamais dit un mot de ça!…

— Oh!… — fit Chiffon, abasourdie — c’est pas une fois… c’est cent que tu l’as dit…

— Eh bien, je ne savais pas ce que je disais!… et, tiens… si tu voulais être un bon Chiffon… tu irais à ce dîner avec ta mère?… tu irais pour me faire plaisir?…

L’enfant le regarda avec un étonnement profond, méfiant presque.

— Comment, — pensa-t-elle — après tout ce qu’il m’a dit il y a deux jours du petit Barfleur… de cette idée de mariage… et de tout ça,… voilà qu’il veut m’envoyer là-bas!… moi qui ne vais nulle part… pour que j’aie l’air de courir après, donc?…

Et elle répondit :

— Dans aucun cas… je ne peux aller à Barfleur ce soir…

— Pourquoi ça?… — demanda madame de Bray.

— Je vous l’ai déjà dit l’autre jour… je n’ai pas de robe…

— Mais celle que ton père te donne?…

— Je l’ai commandée pour demain… elle n’est pas faite…

— Eh bien… on va vite arranger ta robe pompadour…

— A présent qu’on est habitué à me voir en robes longues depuis plus d’un an… on sera un peu étonné… et il y aura de quoi…

Elle ajouta en riant :

— D’autant plus que, si on n’y met pas des sous-pieds avec des ficelles… à ma robe pompadour… on verra mes genoux quand je m’assoirai…

L’oncle Marc se leva :

— Va mettre ton chapeau… je t’emmène… et je te promets que tu auras une robe pour tantôt…

— Mais… — fit Coryse, résistant encore — mais tu es donc enragé aussi pour me faire aller là-bas?… enfin, j’irai… puisque tu le veux…

Et, sortant du salon, elle se dit en lançant un regard de reproche à Marc qui évitait de la regarder :

— Il ne veut pas rester seul avec moi comme l’autre soir… mais pourquoi ne veut-il pas, mon Dieu?…

Le vicomte emmena Chiffon chez la première couturière de Pont-sur-Sarthe ; une couturière qu’elle ne connaissait que de nom, et dont elle monta l’escalier avec respect.

Non seulement la modeste pension de Coryse ne lui permettait pas de se faire habiller chez madame Bertin, mais la marquise elle-même n’employait pas la grande couturière. Totalement dénuée de goût ; incapable de discerner la grâce d’une robe bien coupée de la laideur d’une robe mal faite ; ne comprenant que les différences des couleurs ou des garnitures et s’inquiétant uniquement des étoffes, la toilette féminine se réduisait pour elle à «ce qui fait de l’effet» ou «n’en fait pas». Quand elle avait dit, en parlant d’une robe ou d’un chiffonnage quelconque : «Ça ne fait aucun effet!» peu importait que ce chiffonnage fût délicieux, il était déclaré quantité négligeable et, en l’apercevant quelque jour sur une femme bien mise, elle s’écriait : «C’est étonnant!… madame X… qui dépense tant d’argent pour sa toilette!… elle a toujours des choses qui ne font aucun effet!…» Pour elle, les tailleurs et les couturières qui font payer cher leur façon, étaient «des voleurs». Elle n’admettait que le prix commercial de l’étoffe et la quantité de mètres qu’il en fallait employer, et il eût été parfaitement inutile de lui expliquer que la coupe changeait tout.

De même elle était en art. Jamais — disait-elle — elle ne comprendrait que, même parmi les gens très riches, il s’en trouvât d’assez fous pour payer quinze mille francs un portrait, alors qu’à côté on pouvait l’avoir pour deux mille, et souvent même «plus embelli!» Un roman, s’il n’était pas bourré de faits et d’intrigues, lui paraissait «bien creux». Et elle déclarait volontiers qu’elle ne comprenait pas «qu’on pût aimer Loti qui manque absolument d’imagination».

Donc madame de Bray achetait des étoffes et faisait faire, chez des ouvrières borgnes de Pont-sur-Sarthe, des robes qui allaient épouvantablement. Chiffon employait le même système et arrivait au même résultat, sauf que les étoffes étaient mieux choisies et la forme très simple, toujours la même, une sorte de blouse russe, vague, où se devinait à peine son petit corps élégant.

Quand l’oncle Marc entra suivi de sa nièce dans le salon de madame Bertin, Coryse fut très surprise de voir qu’il était connu des vendeuses. Et, tout de suite, sa petite tête se mit à travailler.

«Qu’est-ce qu’il avait bien pu venir faire chez une couturière, l’oncle Marc?… et chez une couturière qui n’habillait pas madame de Bray, ni Luce de Givry, — qui était infiniment simple, — ni même madame de Bassigny, — qui craignait de rencontrer des cocottes?…»

Et, en attendant madame Bertin occupée à un essayage, Chiffon demanda curieusement :

— On te connaît ici?… comment est-ce qu’on te connaît?…

— Je suis venu… je… j’ai… j’ai dessiné des costumes pour le bal des Lussac… l’année dernière… et…

Elle rectifia :

— Un costume… pas «des»!… oui… je me souviens très bien, maintenant… celui de madame de Liron, que tu as dessiné…

— Celui-là… et d’autres…

— Non… celui-là et pas d’autres… ça a fait assez de potin, va!…

— Ne parle pas si haut!…

— Il n’y a personne qui écoute!… — fit Chiffon, indiquant les demoiselles qui allaient et venaient à travers les salons.

Elle resta un instant absorbée et silencieuse, et murmura tout à coup, comme si elle continuait une conversation commencée avec elle-même :

— Encore une qui trompe son mari, madame de Liron!…

— Mais tais-toi!… — s’écria l’oncle Marc, regardant autour de lui d’un air inquiet — tais-toi donc, sapristi!…

D’un ton fâché, il ajouta :

— Les jeunes filles ne doivent pas parler des choses où elles ne comprennent rien… et où elles ne doivent rien comprendre…

— Je sais bien que je n’y dois rien comprendre… et je n’y comprends d’ailleurs pas grand’chose… mais j’entends, n’est-ce pas?… et, à moins qu’on me mette du coton dans les oreilles, comme le cousin La Balue…

— On n’entend que ce qu’on veut écouter!…

— Ah! ma foi non!… je n’écoute jamais et j’entends toujours!… et quelquefois j’aimerais mieux pas!… ainsi… la fois de madame de Liron, par exemple…

— Je te défends de prononcer des noms!… il peut y avoir là un domestique, une femme de chambre… n’importe qui de sa maison…

— Et tu penses qu’ils ne le savent pas… les gens de sa maison… ce que fait «leur dame»?…

— Il est… dans tous les cas… inutile qu’ils l’entendent raconter par toi…

— Et par toi, surtout… hein?…

Visiblement énervée, elle ajouta :

— Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi tu parles tout le temps… de madame de Liron?…

L’oncle Marc la regarda, stupéfait :

— J’en parle?… c’est moi qui en parle, maintenant!…

La porte de l’un des salons d’essayage s’ouvrit, et la petite de Liron, enveloppée d’un nuage de gaze rosée, entra en tourbillon suivie de madame Bertin :

— On me dit que vous êtes là!… je ne veux pas vous laisser partir sans vous dire bonjour!…

Elle secoua la main du vicomte et, se tournant vers Chiffon :

— Bonjour, mademoiselle Coryse…

Puis, revenant à Marc :

— Vous venez vous faire faire une robe?…

Il répondit, un peu hésitant et gêné :

— Je viens pour ma nièce…

La petite de Liron éclata de rire, ouvrant une bouche un peu sombre, dont les dents manquaient d’éclat :

— C’est vous qui faites la maman!… c’est touchant!…

Et, voyant l’air contraint du vicomte, elle s’empressa d’ajouter :

— Tous mes compliments, d’ailleurs!… votre fille est charmante!…

Chiffon ne parut pas entendre. Elle regardait la jeune femme avec une sorte d’avidité.

C’était une très jolie petite personne rondelette et capitonnée de fossettes. Ses cheveux bruns frisottaient sur un front plat aux contours mous. Elle avait de grands yeux chocolat très câlins, un nez correct, une toute petite bouche, — charmante, lorsqu’elle ne s’ouvrait pas, — et un teint superbe. Les épaules sortaient blanches et grasses de la robe décolletée à l’excès. Le haut des bras s’engorgeait un peu. L’oreille plate et incolore s’attachait mal, trop renversée et trop éloignée des cheveux.

Telle quelle, Chiffon comprenait, — bien qu’elle n’aimât pas du tout ce genre de femme, — que madame de Liron était très jolie et devait plaire beaucoup.

Comme Marc ne disait rien, la jeune femme reprit :

— Vous allez lui faire faire quelque chose de rose, j’espère?… il n’y a que le rose qui aille à ces peaux-là!… et, à propos!… il serait au moins poli de me dire comment vous trouvez ma robe?…

Il répondit du bout des lèvres :

— Tout à fait réussie!…

— Eh bien… à la façon dont vous le dites, on ne le croirait vraiment pas!… c’est pour demain… pour le bal de votre belle-sœur… Ah!… mais!… j’y pense!… nous dînons ensemble ce soir à Barfleur?…

— Non… je ne dîne guère, moi, vous savez… et, pour l’instant, je suis en deuil!…

— Tiens!… c’est vrai!… je ne vous ai pas vu depuis votre retour…

— Je ne suis revenu qu’avant-hier… et je ne peux pas faire encore de visites…

— Je sais bien!…

Elle alla brusquement toucher une étoffe dépliée sur un fauteuil et en passant devant le vicomte elle lui dit très vite et très bas :

— Mais vous auriez pu me voir autrement?…

L’oncle Marc regarda furtivement Chiffon, cherchant à deviner si elle avait entendu.

Très blanche, les lèvres jointes, les yeux à terre, dans une immobilité de statue, la petite semblait insensible. Un rapide battement des tempes annonçait seul la vie, et Marc pensa :

— Elle est justement partie dans son bleu… elle n’a rien remarqué…

Madame de Liron, se retournant après avoir examiné l’étoffe, demanda :

— Mais votre frère et votre belle-sœur dînent là-bas ce soir… n’est-ce pas?…

— Mon frère est souffrant… ma belle-sœur ira avec ma nièce…

— Oh!… oh!… ça va être… si je ne me trompe… le début dans le monde de mademoiselle Coryse?… je suis ravie de dîner avec elle ce soir…

Chiffon s’inclina d’un air rogue, en pensant :

— Ben, c’est pas comme moi, alors!… depuis que je sais qu’elle y sera… ça me paraît encore plus bassin!…

L’oncle Marc s’adressa à la couturière :

— Dites-moi… madame Bertin… quand pourrais-je vous parler?… je suis très pressé… il me faut une robe pour ma nièce… et il me la faut à cinq heures… or, comme il est une heure et demie…

— Mais… — s’écria la petite de Liron — je vous rends madame Bertin… je n’ai plus besoin d’elle!…

Et elle rentra dans le salon.

— Eh bien, — demanda l’oncle Marc — qu’est-ce que vous allez pouvoir me faire?…

— Vous faire?… vous pensez bien, monsieur le vicomte, qu’on ne peut pas vous faire une robe pour cinq heures?… nous pouvons seulement essayer à mademoiselle d’Avesnes un de nos modèles… et s’il s’en trouve un qui lui aille à peu près… l’arranger pour ce soir…

— Mais ils sont fanés… vos modèles?…

— Dame!… ils ont été essayés par nos jeunes filles pour les faire voir aux clientes… mais il y en a de très frais…

Et regardant Coryse, elle proposa :

— Il y a justement une petite robe rose qui…

— Non!… — s’écria brusquement Chiffon — pas de rose!… je n’en veux pas!…

Madame de Liron avait dit tout à l’heure à l’oncle Marc : «Vous allez lui faire faire quelque chose de rose, j’espère?…» Cela seul suffisait pour déterminer la petite à choisir n’importe quelle couleur, excepté celle-là.

Madame Bertin demanda :

— Y a-t-il une nuance que vous préférez, mademoiselle?…

— Ça m’est égal, — dit Chiffon — ce que vous voudrez, excepté rose…

Et elle ajouta :

— Pourtant… j’aime beaucoup le blanc…

Une des jeunes filles apportait une robe de mousseline de soie blanche. Madame Bertin ouvrit la porte d’un salon et, faisant passer Coryse :

— Si mademoiselle veut venir essayer?…

Voyant que Marc ne bougeait pas, elle demanda :

— Vous n’entrez pas… monsieur le vicomte?…

L’oncle Marc suivit la couturière et s’assit dans un coin du salon d’essayage, où déjà Chiffon sortant de sa robe étalée à ses pieds apparaissait toute fine, en petit jupon court et en jersey de soie, le jersey auquel elle attachait ses bas.

Jamais le vieil oncle de Launay, chargé de diriger l’éducation physique de l’enfant, n’avait permis qu’elle portât ni corset, ni jarretières, ni bottines.

Il déclarait ces objets de toilette laids et malsains. Rien — affirmait-il — ne déprime les formes et les chairs tant que les corsets et les jarretières, et n’abîme la cheville et le cou-de-pied tant que les bottines. Il admettait, à la rigueur, le corset et la bottine pour dissimuler des imperfections ; la jarretière, jamais! Chiffon avait donc poussé librement, et quand, à douze ans, sa mère en la reprenant chez elle avait voulu, selon son expression, «lui faire une taille», la petite, incapable de supporter aucune gêne, s’était débattue avec une si extraordinaire violence qu’on avait dû céder. Chiffon, d’ailleurs, raisonnait son refus de «se déformer exprès».

— Je veux — disait-elle — être moi… avec la taille que le bon Dieu m’a donnée… et qui est ma taille à moi… je ne veux pas copier celle de la voisine!… je ne dis pas que je suis mieux, mais je m’aime mieux comme je suis!… au moins, j’ai pas l’air d’avoir avalé une canne!…

Et, regardant furtivement la taille de madame de Bray, elle concluait :

— Je trouve qu’une grosse poitrine et des grosses hanches avec une taille fine… c’est horrible!… ça a l’air d’un oreiller noué par le milieu…

Quand Chiffon eut passé la petite robe très simple, aux jupes superposées et nuageuses tombant toutes droites, et dont le corsage froncé drapait bien son buste élégant et solide, madame Bertin s’écria :

— Elle va, cette robe!… il n’y a pas trois points à y faire!… du reste, aux jolies tailles, tout va… et mademoiselle a une taille!… n’est-ce pas, monsieur le vicomte?…

— Oui… certainement… — balbutia Marc, qui assistait tout saisi à la transformation de Chiffon.

Dans cette robe élégante et bien faite, d’où sortaient ses jolies épaules fermes et roses, et ses bras encore un peu minces mais d’un dessin très pur, l’enfant apparaissait si absolument différente de ce qu’elle était d’habitude, que l’oncle Marc se dit, à la fois satisfait et ennuyé :

— Ils ne la reconnaîtront pas ce soir!…

A ce moment, la porte du salon s’ouvrit, et madame de Liron passa sa tête en disant :

— Vous n’avez pas besoin d’un bon conseil?…

— Non, merci!… — répondit sèchement Marc, qui devint très rouge.

La jeune femme venait d’apercevoir Coryse. En présence de cet invraisemblable changement, elle demeura pétrifiée. Son joli visage riant prit une expression d’effarement mauvais et, repoussant violemment la porte, elle cria au vicomte :

— Ben… vous ne vous ennuyez pas, vous!…

Coryse ferma à demi ses yeux clairs et dit doucement :

— Elle est plutôt bruyante… madame de Liron!…

Mais, en trottinant un quart d’heure plus tard dans la rue des Girondins à côté de l’oncle Marc, Chiffon déclara, sans même nommer la jeune femme, bien sûre qu’il pensait à elle :

— Tout de même… elle ne se gêne pas avec toi!…

Il répondit d’un ton rogue :

— Elle ne se gêne avec personne!…

La petite secoua la tête, faisant voler ses cheveux légers, et murmura sérieuse :

— Oh!… c’est égal!… il y a une nuance!…

XII
Comme l’oncle Marc le prévoyait, on reconnut à peine Chiffon, et son entrée dans le salon des Barfleur prit les proportions d’un triomphe. Si méfiante qu’elle fût d’elle-même, elle se rendit compte de l’effet qu’elle produisait ; elle éclata même de rire au nez de madame de Bassigny qui la contemplait, l’air vexé et stupide.

— Ça l’embête que je sois gentille!… — pensa-t-elle.

Quant à la marquise, l’admiration inspirée par sa fille la ravit absolument. Pas du tout mauvaise au fond, mais seulement vaine et sotte, elle jouissait pleinement de tout ce qui contribuait en quelque sorte à la grandir et à la mettre en vue. Le succès de Chiffon la flattait. Les nez allongés de son excellente amie Bassigny et de la petite de Liron la réjouissaient fort, et elle regardait avec bienveillance Chiffon qui, très entourée, recevait les compliments avec une raideur plus étonnée que timide.

Les Barfleur, eux, ne voyaient pas sans une vague inquiétude cette transformation inattendue. Ils pensaient que si l’on voulait bien leur donner Chiffon lorsqu’elle n’était que riche, on la leur refuserait peut-être à présent qu’elle était jolie aussi. Et madame de Barfleur agacée de voir M. de Trêne, — le beau hussard «qu’on s’arrachait», — M. de Bernay, — le député sortant de la droite, — et le comte de Liron, — frère du mari de madame de Liron, le plus «gros parti» du pays, — empressés autour de la petite d’Avesnes, appela gracieusement Coryse et la fit asseoir à côté d’elle, afin de pouvoir la surveiller. Chiffon obéit docilement. Ça lui était égal d’être ici où là, du moment qu’elle n’avait, pour causer avec elle, ni l’oncle Marc, ni papa, ni personne qu’elle aimât.

Il y avait bien ses cousins de Lussy, Geneviève et son frère, mais jamais Coryse ne s’était liée beaucoup avec Geneviève, une belle fille très délurée de deux ans plus âgée qu’elle, et déjà faite à toutes les roueries et les coquetteries mondaines.

Enfin, madame de Barfleur écoutant rouler une voiture sur le sable de la cour, s’écria :

— Ah!… le voici!… je craignais qu’il ne fût pas revenu!…

Chiffon, qui attendait avec indifférence l’arrivée du dernier convive, s’étonna fort de voir entrer le duc d’Aubières. Et sa joie fut si vive en apercevant son grand ami, qu’elle se leva d’un bond et courut à lui en disant :

— Ah! que je suis contente de vous voir!…

Le colonel s’était arrêté, surpris, ne reconnaissant pas tout de suite Coryse dans l’élégante personne qui lui faisait si bon accueil. Et quand, en voyant les cheveux flottants et la petite frimousse aimée qui lui souriait, il se rendit compte que c’était bien «le Chiffon» qui était devant lui, son long visage sérieux exprima un étonnement si grand, que Coryse, devinant la cause de cet étonnement, s’écria :

— Comment!… vous non plus… vous ne me reconnaissez pas?…

Tout à coup, elle s’aperçut qu’on la regardait curieusement, et elle entendit madame de Bassigny qui disait en se penchant vers la marquise :

— A la bonne heure!… elle ne boude pas ses prétendants évincés, votre fille!…

Madame de Bray, agacée de l’attitude de Chiffon, répondit :

— Elle est ridiculement enfant pour son âge!…

Et Coryse pensa : «Ben, cette fois-ci… elles ont raison de me bêcher… j’ai manqué de tact…»

Le duc d’Aubières, lui, était resté un peu ému et décontenancé. Il s’attendait si peu à trouver là Chiffon, — qui jamais n’allait nulle part, — et il s’attendait si peu surtout à la voir presque femme, bien habillée, ne gardant de l’enfant que les longs cheveux flottants sur les épaules.

Mais, à mesure qu’il la regardait attentivement, il se sentait devenir plus calme ; plus résigné au renoncement que s’il l’eût retrouvée telle qu’il l’avait vue pour la dernière fois.

S’il s’était cru un instant tout près du petit Chiffon sans fortune, il se trouvait infiniment loin de mademoiselle d’Avesnes devenue riche. Elle ne lui apparaissait plus que comme une autre incarnation d’un être aimé jadis, il y avait très, très longtemps…

Il l’examinait avec une curiosité étonnée, respectueuse presque ; et peu à peu il sentait s’atténuer la passion qui l’avait poussé vers «le Chiffon».

— Qu’est-ce que vous avez donc ce soir, colonel?… — demanda aigrement madame de Bassigny — est-ce que votre voyage vous a fatigué?…

— Mais non, madame… pourquoi?…

— Ah!… c’est que vous avez l’air tout chose!…

Il s’inclina :

— C’est probablement un air qui m’est naturel… mais la fatigue n’y est pour rien…

Madame de Barfleur, qui ne pouvait pas — quelque désir qu’elle en eût — placer Coryse à côté de son fils, avait du moins voulu éviter le voisinage inquiétant du beau Trêne ou de M. de Bernay, tous deux à marier et chasseurs de dots. Elle avait donc installé la petite d’Avesnes entre le duc d’Aubières qu’elle savait sans danger et M. de Liron.

Pendant tout le dîner, Chiffon ravie d’être près du colonel avait gaiement causé de ce qui les intéressait tous deux : de l’oncle Marc, de Gribouille et de Joséphine, et aussi de peinture et de choses d’art, M. d’Aubières étant beaucoup plus cultivé et intelligent que la plupart des gens du monde. Et, vers la fin, tandis que les conversations devenaient bruyantes et que personne ne faisait attention à eux, Chiffon lui avait raconté tout bas la cour que lui faisaient «les Barfleur», les insinuations du père de Ragon, et les petites manœuvres contre lesquelles il lui fallait lutter.

— Et — avait demandé le duc — qu’est-ce que Marc dit de tout ça?…

— Il trouve que c’est idiot, vous pensez?… et pourtant… c’est lui qui a voulu que je dîne ici ce soir… et qui m’a donné une robe pour y venir… je ne sais pas ce qu’il a, l’oncle Marc… mais depuis quelque temps il change… il n’est plus du tout le même avec moi…

— Comment ça?…

— Je ne peux pas trop vous expliquer… il est fantasque… il me bouscule sans que je le mérite… c’est des riens… mais c’est quelque chose tout de même…

— J’irai le voir demain matin… je lui ai dit adieu si en courant le jour de ma fugue…

— A propos de ça… — demanda Chiffon, en levant timidement ses yeux clairs sur le duc — vous n’avez plus de chagrin, au moins?…

Il répondit avec franchise :

— Plus de chagrin n’est pas le mot… mais enfin, je suis devenu bien sage… et je vous remercie d’avoir été raisonnable pour nous deux…

— A la bonne heure!…

Et, après un instant, elle reprit :

— Vous disiez que vous viendriez voir l’oncle Marc demain… c’est le dimanche des courses, demain…

— Oui… mais c’est le matin que j’irai voir Marc…

— Vous savez que le soir il y a un bal à la maison?… en v’là encore une scie!… ah!… à propos!… il est gentil tout plein, le petit prince que vous avez envoyé… je dis : «à propos!…» parce que c’est pour lui qu’on donne le bal…

— Vous le trouvez gentil… mon petit prince?…

— Oui, maintenant!… j’ai commencé par le trouver rasant… mais nous sommes devenus très bons amis…

Après le dîner, madame de Barfleur pria Chiffon de servir le café avec son fils, puis elle demanda :

— Vous permettez qu’on fume, mesdames?… de cette façon, nous conserverons ces messieurs?…

Coryse, qui espérait que le fumoir allait la débarrasser de Deux liards de beurre, — dont les airs langoureux et les phrases voilées de mystère l’agaçaient profondément, — fit la grimace et alla s’asseoir dans un coin, à l’écart, tandis que Geneviève de Lussy, déjà très mondaine et lancée, flirtait correctement, occupant avec la petite de Liron le centre du groupe formé par les hommes. Au bout de quelque temps, madame de Bray fit signe à Chiffon d’approcher, et lui dit tout bas avec colère :

— Mais ne reste donc pas piquée ainsi dans un coin sans parler!… tu as l’air d’une dinde!…

— De quoi voulez-vous que je parle?…

— Mais de n’importe quoi!… on se mêle à la conversation!…

La petite alla se rasseoir, perplexe. Elle ne savait pas parler pour ne rien dire et, occupée jusque-là de ses études et de choses enfantines ou intellectuelles, elle était assez embarrassée de se mêler à une conversation purement mondaine.

Elle resta silencieuse encore, cherchant inutilement l’occasion de placer un mot. Puis, elle y renonça, et se mit à penser à autre chose, malgré les regards furibonds de sa mère.

Tandis qu’elle rêvassait à l’oncle Marc qui, en ce moment, devait lire ses journaux, ou à Gribouille qui devait manger sa soupe, elle remarqua qu’un certain mouvement se produisait dans le salon. A la suite d’une discussion sur l’authenticité d’un portrait de Henri IV, accroché en face de la place où elle était assise, le petit Barfleur prit une énorme lampe qu’il semblait porter avec peine, et, grimpant sur une chaise, s’efforça d’éclairer le mieux possible la peinture. La figure du roi se détacha osseuse et énergique, semblant sortir de la vieille toile sombre.

Et Chiffon, regardant cette tête laide et sympathique, s’écria d’un air aimable :

— Sapristi!… en v’là un qui n’avait pas une bobine de protestant… Henri IV!!!…

Il y eut un froid, et Chiffon qui s’en aperçut tout de suite, se rappela que les Liron étaient protestants. Voulant changer le cours des idées, elle reprit :

— C’est à cause de lui que j’ai un nom ridicule, pourtant!…

Le petit Barfleur demanda, empressé et gracieux :

— Comment?… un nom ridicule?…

— Ben, Corysande!… je m’appelle Corysande!… vous ne le saviez pas?…

— Si, mademoiselle, si!… mais ce n’est pas un nom ridicule… c’est, au contraire, un nom charmant…

— Oh! là là!… ça dépend des goûts!…

— Et, pourquoi est-ce à cause de Henri IV… qu’on vous a donné ce nom que vous n’aimez pas?…

— C’est à cause de lui sans l’être… c’est en souvenir de la belle Corysande…

Et, voyant que Deux liards de beurre ne comprenait pas, elle répéta :

— La belle Corysande?… vous savez bien?…

Il répondit, sans conviction :

— Parfaitement!…

— Ah!… c’est que vous n’aviez pas l’air très au courant?… Ben, c’était la comtesse de Guiche, la belle Corysande!… et elle a été la marraine d’une Avesnes… en 1589… et depuis ce temps-là… tous les Avesnes ont appelé leurs filles Corysande… c’est la tradition!…

— C’est parfait!… mais je ne vois toujours pas comment Henri IV est pour quelque chose dans…

— Quand je le disais!… que vous aviez pas l’air au courant!… — s’écria Chiffon en riant — Henri IV est pour quelque chose là dedans… parce que c’est à cause de la célébrité de la belle Corysande qu’on a été flatté de l’avoir pour marraine… et qu’on a établi la tradition… et elle est célèbre… la belle Corysande… parce que Henri IV, s’pas?…

— Mais oui… mais oui!… — interrompit vivement madame de Barfleur, qui craignait toujours de voir l’ignorance de son fils se montrer au grand jour.

Très ignorante elle-même, elle se rendait assez exactement compte du danger, et possédait à un haut degré ce tact silencieux qu’ont habituellement les femmes en pareil cas.

Le duc d’Aubières regarda les autres portraits, et demanda, montrant un général de l’Empire :

— Qui est celui-ci?…

— Ça, — répondit Deux liards de beurre, toisant avec indifférence l’ancêtre, un hercule trapu, appuyé sur son sabre, dans la pose du général Fournier-Sarlovèze de Gros — ça, c’est mon grand-père…

— Oh!… — fit Chiffon, saisie — ben, il ne vous ressemble guère!…

Et, continuant à examiner le général de Barfleur avec un bienveillant respect, elle ajouta :

— C’est pas étonnant que ces êtres-là aient fait des grandes choses!…

— Il est seulement malheureux… — déclara sentencieusement Deux liards de beurre — que ces grandes choses aient été faites pour la gloire de Bonaparte…

— Pour la gloire de la France… vous voulez dire?… — rectifia Chiffon.

— Non! — reprit le petit Barfleur, heureux de tenir enfin un sujet de conversation — ça n’a servi qu’à Bonaparte… et Bonaparte ne sera jamais, aux yeux du monde, qu’un usurpateur… un ennemi de la France…

— Aux yeux des gens du monde… vous voulez dire? — cria Chiffon, dont les petites oreilles rougissaient violemment — un ennemi de la France?… l’Empereur!… et ce sont les retours de Coblentz qui ont osé l’appeler comme ça!… ceux qui se réjouissaient de la voir envahie, la France!… et pour arriver à un chic résultat!… Louis XVIII!…

Le petit Barfleur déclara avec onction :

— Louis XVIII fut un grand roi!…

— Un grand roi!… — fit Coryse suffoquée — un grand roi?… cette baudruche!… au fait, ça vous est bien égal, s’pas?… vous vous en souciez comme d’une guigne, au fond, de Louis XVIII?… vous défendez le roi comme vous allez à la messe… c’est affaire de chic, et comme vous trouvez que c’est pas chic d’être impérialiste… vu que les impérialistes c’est tous des pannés et des crânes… alors…

— Merci pour les impérialistes… mademoiselle Coryse!… — fit le duc d’Aubières, qui s’inclina en riant.

Madame de Bray s’élança vers Chiffon et, menaçante, elle lui dit tout bas :

— Tais-toi!… tu es absolument ridicule!…

La petite répondit avec sincérité :

— Ça ne m’étonne pas!… mais pourquoi s’amuse-t-on à me chiner mon Empereur?… et puis… c’est toi qui m’as dit de parler… de dire n’importe quoi… mais de parler…

Très inquiète de voir son rejeton s’embarquer dans une autre conversation, madame de Barfleur proposa, s’asseyant au piano :

— Il y a trois danseuses… si la jeunesse faisait un tour de valse?…

D’un même élan, le beau Trêne, M. de Bernay et le comte de Liron se précipitèrent vers Chiffon. Mais le petit Barfleur, plus rapproché qu’eux, se saisit rapidement de la jeune fille.

En se sentant prendre ainsi par la taille, Coryse cambra son corps souple et dit, se raidissant en arrière :

— Non… je…

Elle allait dire : «je danse avec M. d’Aubières», et faire signe au duc de venir à son secours, mais elle réfléchit que ça ne servirait à rien. Si vagues que fussent ses notions de la politesse, elle comprenait qu’il lui faudrait toujours danser, au moins une fois, avec le maître de la maison.

Et, comme Deux liards de beurre s’était arrêté, interdit :

— Non… rien… allons-y!…

Si le descendant des Barfleur parlait mal, il valsait à merveille, et Chiffon éprouva un vrai plaisir à se sentir enlevée à travers l’immense salon. Tout de suite, son danseur la fit passer dans la galerie mal éclairée et où, disait-il, il y avait plus de place.

— Mais… les autres?… — fit Chiffon, regardant si Geneviève de Lussy et madame de Liron les suivaient.

Le vicomte s’arrêta, se penchant à la porte pour appeler les valseurs.

— Ils viennent!… — dit-il.

Et, enlaçant Coryse, il repartit de nouveau.

Mais ils restèrent seuls dans la grande pièce nue. Madame de Liron n’aimait à valser que pour les spectateurs, et madame de Lussy, qui connaissait sa fille, ne lui permettait pas de s’éloigner de son œil maternel.

— On la trouve bien jolie… madame de Liron, n’est-ce pas?… — demanda tout à coup Chiffon.

Depuis le matin, l’image de la jeune femme la hantait, et elle ne pouvait s’empêcher de parler d’elle.

Le petit Barfleur répondit distraitement :

— C’est surtout votre oncle de Bray qui la trouve jolie!…

— Ah!… — fit gravement Coryse.

— Mais vous, mademoiselle… comment la trouvez-vous?…

— Trop rondouillarde… et vous?…

— Moi!… — répondit Deux liards de beurre, serrant un peu plus Coryse contre son épaule — moi… je ne la regarde pas… je ne vois que vous!… c’est vous qui êtes jolie!… si jolie!…

Très bas, il ajouta :

— C’est vous que j’aime!…

Chiffon n’avait pas entendu. Toute au plaisir de valser avec un bon valseur, elle s’abandonnait, franchement appuyée au bras du petit Barfleur.

Enhardi par cet abandon, il se pencha vers elle, et murmura d’un accent qu’il s’efforçait de rendre passionné :

— Je t’aime!!!…

Il lui parlait de si près, qu’à son souffle elle sentit voler ses cheveux. Stupéfaite, elle s’arrêta court ; et, reculant brusquement, elle s’écria, l’air ahuri et indigné :

— Ben! c’est raide!…

XIII
— Voulez-vous… — cria la marquise, se précipitant dans la bibliothèque où fumaient M. de Bray et Marc — voulez-vous dire à Corysande qu’il faut qu’elle vienne aux courses?… la voilà qui déclare qu’elle ne veut pas y aller!…

— Mais — dit Chiffon, qui entrait derrière sa mère — je ne vois pas du tout pourquoi il faut que j’aille aux courses, moi?… on ne m’y a jamais conduite les autres années…

— Non… mais les autres années… tu étais encore une enfant…

Le marquis se décida à parler :

— Va donc, mon Chiffon!… toi qui aimes les chevaux…

— C’est justement parce que j’aime les chevaux que je n’aime pas les courses… ça ne m’amuse pas d’en voir un qui gigote avec une patte cassée… comme à Auteuil… il y a deux ans… le jour où tu m’y as emmenée…

— Mais il n’arrive pas fatalement un accident comme celui-là…

— Celui-là ou un autre… ça m’est égal!… et puis, d’abord… c’est pas seulement pour ça que je ne veux pas aller aux courses…

— On ne doit pas dire : «Je ne veux pas», fit observer M. de Bray.

Docilement, Chiffon rectifia :

— Que je voudrais ne pas aller aux courses…

— Ah!… et pourquoi est-ce?…

— Parce que ça m’embête d’être toujours au milieu d’un tas de gens!… moi qui n’aime qu’à être seule et tranquille… avec mes animaux…

Elle regarda affectueusement son beau-père et son oncle, et acheva :

— Ou avec vous deux… c’est vrai!… ce matin, la messe!… tout à l’heure, les courses!… et ce soir, le bal!… c’est beaucoup pour un jour, tout ça!…

Madame de Bray s’écria, en levant les yeux au ciel :

— La messe!… elle met la messe dans le même sac que le reste!…

Chiffon se hérissa :

— Oui, certainement!… quand c’est la messe comme ce matin… vous n’avez pas voulu me laisser aller à Saint-Marcien… sous prétexte qu’on avait besoin de Jean pour aider à la maison… à cause de ce soir…

— Eh bien?…

— Eh bien, vous m’avez emmenée chez les Jésuites avec vous… et la messe chez eux, c’est pas la messe!… c’est des «cinq heures…» qui sont le matin!… on se dit bonjour… on s’attend dans le jardin à la sortie… aujourd’hui, vous avez parlé à plus de cinquante personnes!…

— Mais toi aussi, tu leur as parlé… je ne vois pas de quoi tu te plains?…

— Mais c’est justement de ça que je me plains!… sapristi!…

— Je ne comprends pas l’ennui qu’il peut y avoir à rencontrer des gens de la société que…

— Ça dépend des goûts!… moi, ça m’horripile!… et quand je l’aurai vue ce matin à la messe et ce soir au bal… j’en aurai ma claque, de «la société»!… sans compter que si on me force à aller aux courses… quand je me serai ennuyée toute la journée comme ça en plein air… je m’endormirai au milieu du salon ce soir…

— Cette petite est indécrottable!… — fit la marquise découragée — il faut renoncer à en rien obtenir!…

Et elle sortit avec fracas.

— Ouf!… — dit Chiffon qui vint s’allonger sur le divan comme un grand chien — ça y est tout de même!…

— Je ne comprends pas… — commença M. de Bray — pourquoi tu ne veux pas aller avec ta mère aux courses… tu…

— Comment, tu ne comprends pas?… Ben, vas-y donc un peu, toi, pour voir… aux courses?…

— Moi, c’est différent!… j’ai un rhume affreux… je viens de me lever… et c’est à peine si je serai présentable tantôt…

— Et moi… je suis encore abrutie de mon dîner d’hier!…

L’oncle Marc demanda :

— Eh bien, au fait?… de quelle façon s’est-il passé… ton dîner d’hier?…

— De la façon embêtante!… et encore, heureusement, M. d’Aubières était là… car, sans ça…

— Ah!… — fit le marquis — Aubières est de retour?…

— Oui… — répondit l’oncle Marc — et il est venu ce matin pendant que tu étais sorti… il voulait te voir… et s’excuser de n’être pas rentré l’autre soir pour vous dire adieu à ta femme et à toi… après sa promenade dans le jardin avec Chiffon… c’est qu’il n’était pas en train… le malheureux!…

Et il ajouta en riant :

— Car sais-tu ce que lui avait dit Chiffon au cours de cette promenade?… ne cherche pas, va!… tu ne trouverais jamais!… elle lui a dit bien gentiment : «J’aime mieux que vous sachiez pourquoi je ne veux pas vous épouser… Eh bien… je ne veux pas… parce que je suis sûre que, si je vous épousais, je vous tromperais…»

— Oh! — fit M. de Bray qui se mit à rire aussi.

Coryse haussa les épaules.

— Alors, c’est drôle, ça!… il valait mieux lui laisser croire un tas de choses… s’pas?…

— Dame!… — dit l’oncle Marc — je ne vois pas trop ce qu’il aurait pu croire de pire…

Elle demanda, inquiète :

— Est-ce qu’il m’en veut?…

— Lui!… Ah! grand Dieu! le pauvre garçon!… il n’y songe même pas!…

— A la bonne heure!… je me disais aussi : «C’est pas possible qu’il m’en veuille!… il a été trop gentil pendant le dîner…» car j’ai eu la veine d’être à côté de lui!…

— Alors… tout s’est bien passé?…

— Mais… ma mère ne vous a pas dit…

— Je n’ai vu ta mère qu’au déjeuner… tu étais là… tu sais qu’on n’a pas parlé d’hier…

— Eh bien… j’ai un peu gaffé tout de même!… d’abord à propos de Henri IV…

— A propos de Henri IV?… — questionna M. de Bray étonné.

— Oui… parce que… quand on regardait son portrait… j’ai dit qu’il avait pas une bobine de protestant… alors, vous comprenez… à cause des Liron… ça n’a pas fait très bon effet…

— Enfin!… — dit l’oncle Marc — si tu n’as fait que ça!…

— Si!… j’ai encore fait autre chose… mais c’est la faute de ma mère… elle m’a appelée pour me dire de parler… de parler, même si j’avais rien à dire… alors… aussitôt que j’ai trouvé quelque chose… vous pensez si j’ai sauté dessus…

— Voyons la deuxième gaffe?… — demanda l’oncle Marc très intéressé.

— C’est pas précisément une gaffe… mais je me suis mise en colère… et j’ai dit des choses que j’aurais pas dû dire… ça est venu à propos de Napoléon…

— Oh!… — fit M. de Bray effaré — si on a attaqué Napoléon…

— Oui… tu sais bien que c’est ça qui me fait le plus grimper…

— Tu n’as pas été convenable?…

— Si… c’est-à-dire… si on veut…

Et elle déclara, après un silence :

— Dans tous les cas… je l’ai toujours été plus que le maître de la maison… convenable!…

— Comment?… — demanda le marquis, étonné — mais M. de Barfleur est la correction même…

— Pas avec moi… toujours!…

— Qu’est-ce qu’il t’a fait?…

Devenue toute rouge au souvenir de la veille, Chiffon répondit, hérissée encore :

— Il m’a tutoyée!… si tu trouves ça convenable?…

— Tutoyée?… — fit Marc, mécontent — comment ça… tutoyée?…

— Dame!… comme on tutoie!… c’est arrivé en valsant… il m’a emmenée dans la galerie… sous prétexte qu’il y avait plus de place… là, qu’est-ce qu’il y a donc eu?… ah! oui!… il a commencé à me dire que madame de Liron était rondouillarde… c’est-à-dire… non… je confonds… c’est moi qui ai dit ça… lui, il me répétait que j’étais jolie… qu’il n’y avait que moi de jolie…

Comme elle s’arrêtait, l’oncle Marc questionna inquiet :

— Et puis?…

— Et puis… tout à coup… pan!… il s’est penché… et il m’a dit…

Imitant la voix concentrée et «de circonstance» qu’avait prise à cet instant le petit Barfleur, elle murmura :

— Je t’aime!!!…

L’intonation était si drôle que, malgré son mécontentement, l’oncle Marc se mit à rire.

Coryse agacée demanda, se tournant vers lui et vers son beau-père :

— Vous trouvez ça bien… vous?…

Toujours conciliant, M. de Bray qui voulait arranger les choses, répondit d’une voix douce :

— Les Anglais tutoient Dieu!…

Chiffon répliqua délibérément :

— Parce que c’est des mufles!…

— Allons, bon!… — fit le marquis, contrarié du peu de succès de son objection — tu as vraiment une façon de parler…

— Il faut me pardonner… ça m’est instinctif…

Et après un instant de réflexion, elle demanda :

— Est-ce que ça va durer encore longtemps, cette plaisanterie-là?…

— Quelle plaisanterie?…

— Ben… le petit Barfleur?… c’est pas que je le fasse à la pose… non!… mais enfin… je ne suis pas flattée qu’on croie que je peux épouser Deux liards de beurre!…

Le marquis murmura timidement :

— Il est gentil!…

— Gentil… — dit la petite fâchée — gentil?… mais, c’est un grotesque!… et l’air mal portant!… et habillé ridiculement!… et parfumé!… oui, il se parfume… et à l’héliotrope blanc, encore!… c’est complet!…

— Mon Dieu!… il est des circonstances où un homme peut se parfumer légèrement sans que…

— Non!… — cria Chiffon qui se montait peu à peu — un homme n’a le droit de sentir que le tabac!…

Et, s’adressant à l’oncle Marc :

— Ça te fait rire!… tu trouves ça drôle?… d’abord, toi… tu deviens méchant comme tout pour moi… oui, méchant!… il y a déjà longtemps que ça a commencé… mais depuis quelques jours ça augmente… Tiens!… c’est depuis le soir où cet affreux petit Barfleur a dîné à la maison…

Comme le vicomte voulait protester, elle reprit très énervée :

— Oh! je ne dis pas que tu n’es pas bon pour moi!… pour ce qui est, par exemple, des cadeaux… tu m’as donné une robe… une très belle… c’est même elle que je mettrai ce soir… parce qu’elle est bien plus chic que celle de papa… oui… tu me donnes des choses… mais pour ce qui est de m’aimer… c’est plus ça!…

— Mais si…

— Mais non!… et d’abord… si tu m’aimais bien… est-ce que tu voudrais me voir épouser un singe comme le petit Barfleur… voyons?…

— Mais je ne dis rien pour te…

— Tu ne dis rien pour… mais tu ne dis rien contre, non plus?… et je n’en veux pas, du singe!… ni de lui ni d’un autre, d’ailleurs!…

Elle marcha sur l’oncle Marc, et continua amèrement :

— C’est ta faute, d’abord… si on me tourmente… si on veut m’épouser… oui!… c’est la faute de ton sale argent!… sans lui… on me laisserait bien tranquille dans mon coin… comme avant…

Et cachant son visage dans ses mains, elle se mit à sangloter éperdument.

— Laisse-la!… — dit Marc à M. de Bray, qui s’approchait de la petite et voulait lui parler — elle a mal aux nerfs… allons-nous-en… et laissons-la pleurer… ça lui fera du bien…

Au moment de sortir de la bibliothèque, le marquis se retourna et regardant Chiffon qui pleurait toujours, il murmura :

— Elle n’avait jamais eu de nerfs, cette enfant-là!… ça n’est pas naturel, tout ça!… elle aimerait quelqu’un que je n’en serais pas surpris?…

— Tu es fou!… — s’écria Marc avec une sorte d’effarement — qui pourrait-elle aimer?…

Et, anxieux :

— Ce n’est pas Trêne, au moins?… ce bellâtre qui battra sa femme et jouera sa dot… ni Bernay?… elle exècre les cafards… ni Liron?… un imbécile!…

Comme son frère ne disait rien, il lui cria violemment :

— Alors?… qui?… qui?… qui?…

Sans s’émouvoir, M. de Bray répondit :

— Mais… comment veux-tu que je le sache?…

XIV
— Où donc est passé l’oncle Marc?… — demanda Chiffon en entrant le soir dans le salon quelques minutes avant l’arrivée des invités — je l’ai cherché partout… il n’est nulle part…

— Tu sais bien qu’il se terre, ce soir… — dit le marquis — qu’est-ce que tu lui veux?…

— Je veux lui montrer ma robe… il ne m’a vue dedans que le jour… et dame!… le soir… je suis si tellement mieux!…

— Tu la lui montreras une autre fois… il est grincheux ce soir…

Et il ajouta en riant :

— Il paraît que tout le monde a ses nerfs, aujourd’hui?…

— Oui… — dit Coryse — à dîner, j’ai bien vu qu’il était tout chose… qu’est-ce qu’il a… que tu crois?…

— Il a un mauvais caractère… — déclara la marquise.

— Oh!… — protesta Chiffon avec vivacité — ça, jamais!…

Puis, revenant à son idée :

— Je vais encore le chercher?…

— Mais non!… — fit madame de Bray, avec humeur — reste ici… on va commencer à arriver…

La gaie frimousse de la petite s’assombrit :

— Ah! mon Dieu!… c’est vrai!… il est dix heures!… qui est-ce qui va arriver les premiers?… j’parie que c’est les plus embêtants de tous!… Patatras!… quand je le disais!… c’est les Bassigny!…

C’était en effet madame de Bassigny, très serrée dans une éclatante robe argentée ; suivie du colonel, sanglé aussi dans un uniforme un peu étroit, qui remontait barrant le dos d’un grand pli à la hauteur des épaules. Madame de Bassigny sembla vexée d’arriver la première. Elle ne trouvait pas ça chic, et rejeta cette faute d’élégance sur le colonel.

Puis, d’un ton pointu, elle demanda à Coryse «si sa discussion politique de la veille ne l’avait pas empêchée de dormir?…» La petite répondit «qu’elle avait un si excellent sommeil qu’elle dormait toujours, même après les plus embêtantes soirées»… et les arrivants interrompirent la conversation qui tournait à l’aigre.

Le petit Barfleur entra, collé aux jupes de sa mère et visiblement inquiet des suites de sa déclaration. Il s’avouait que vraiment il l’avait «fait un peu trop à la passion», et n’était pas resté dans la note.

L’accueil indifférent de Chiffon, qui semblait ne se souvenir de rien, le rassura tout à fait et il reprit vite son bel aplomb ; allant, venant, caquetant à tort et à travers, et remplissant les salons de sa papillonnante et minuscule personne.

L’entrée du comte d’Axen lui fit l’effet d’une douche. Il commença par l’examiner avec un grand respect, ému en quelque sorte par la présence d’un prince «pour de bon» ; mais bientôt, il oublia le prince et ne vit plus que «le rival».

La venue de ce petit bonhomme, plus jeune et guère plus beau que lui, diminuait considérablement son prestige.

Quand l’orchestre préluda, Deux liards de beurre voulut s’élancer vers Coryse, mais il arriva devant elle à l’instant même où elle filait, entraînée par le comte d’Axen. Il constata avec découragement que le prince valsait à trois temps merveilleusement, comme seuls les gens de son pays savent valser.

Et non seulement il aurait ce soir le succès de situation, de curiosité, d’étiquette, auquel il avait droit, mais encore il aurait un succès d’homme également mérité. De cela, le petit Barfleur ne se consolait point.

Il courut à madame de Liron qui arrivait, suivie de son mari et de son beau-frère, — délicieuse et éclatante dans la robe rose entrevue chez la couturière, — et lui demanda «cette valse»…

Mais la petite de Liron désirait avant tout se faire voir au comte d’Axen «dans son bon jour», et elle savait que les petits hommes ne font pas valoir les femmes qui dansent avec eux. Elle répondit, un peu agacée de cet empressement intempestif :

— Mais… tout à l’heure!… j’arrive… laissez-moi respirer!…

Puis, s’adressant au marquis :

— Alors… c’est sérieux?… votre ours de frère n’est pas là?…

— Tout ce qu’il y a de plus sérieux!…

— Et il ne paraîtra pas?…

— Et il ne paraîtra pas…

Elle leva les yeux au plafond :

— Il est là-haut?… au-dessus de ce vacarme?…

— Mais oui…

— Qu’est-ce que ça lui fait… où il est?… — se demanda Coryse, qui regardait la jeune femme toute fraîche sous son auréole de diamants.

Rien dans cette rondelette poupée, aux yeux polissons, aux lignes un peu vulgaires, ne plaisait à Chiffon. Mais en voyant l’enthousiasme excité par la petite de Liron, elle se disait, avec un effort presque douloureux pour comprendre cette admiration qu’elle ne s’expliquait point :

— Paraît qu’elle est bien jolie!…

Le duc d’Aubières s’approcha :

— A quoi pensez-vous… mademoiselle Chiffon?… vous avez l’air d’un petit conspirateur?…

Coryse rougit :

— A rien…

— Tiens!… vous avez l’air préoccupé… je dirais sombre… si ce vilain mot tout noir pouvait s’appliquer à vous…

Et, comme la petite troublée balbutiait une insignifiante réponse, il demanda affectueusement :

— Est-ce que vous avez du chagrin?… est-ce que quelque chose ne va pas comme vous voulez?…

— Mais non!… je n’ai pas de chagrin… ni rien… — dit vivement Chiffon.

Et, voulant faire cesser cet interrogatoire qui, sans qu’elle sût pourquoi, l’embarrassait, elle interrogea à son tour :

— L’élection de l’oncle Marc est sûre… s’pas?…

— Je le crois!… mais il ne me paraît pas s’en soucier beaucoup… de son élection!… je l’ai vu ce matin… et il ne m’en a pas dit trois mots… il a l’air d’oublier que c’est dimanche prochain… lui aussi… il a l’air préoccupé!…

— Ah!… — fit la petite, inquiète.

Et tout de suite elle pensa :

— C’est peut-être à cause de madame de Liron… qu’il est préoccupé?…

Le colonel remarqua le regard vague de Coryse et la petite moue serrée de ses lèvres :

— Vous voilà encore partie bien loin d’ici… mademoiselle Chiffon?… bien loin… dans le pays bleu…

Elle répondit, sans bien savoir qu’elle parlait :

— Pas si bleu que ça!…

Peu à peu, ils s’étaient rapprochés des grandes baies ouvertes sur le jardin. La nuit était orageuse, une chaleur de plomb les enveloppait.

— On étouffe, là dedans!… — fit Chiffon, en secouant ses cheveux lourds.

Et elle sortit, suivie de M. d’Aubières.

— Tiens!… — s’écria le duc, le nez en l’air — le voilà… cet animal de Marc!… il va et vient paisiblement dans sa chambre… sans se douter que nous le voyons d’en bas?…

Chiffon regarda, et vit la haute silhouette de l’oncle Marc qui se détachait très sombre dans le cadre lumineux de la fenêtre.

— Tiens! oui!… le voilà!…

Madame de Liron arrivait dans le jardin au bras de M. de Bray. Elle aussi aperçut le vicomte.

Elle s’écria gaiement :

— Une bonne farce… ce serait de monter lui dire bonsoir, à votre frère!… qu’est-ce que vous en dites?…

— Mais… — répondit le marquis, embarrassé — je ne sais pas trop…

— Si!… faisons ça… voulez-vous?… ça sera très drôle!… montons chez lui en farandole?…

Et, s’adressant au colonel :

— En êtes-vous… monsieur d’Aubières?…

— Non, madame… je craindrais que mon ami Marc ne me mît à la porte?…

— Mais moi?… — demanda la jeune femme en souriant — est-ce qu’il me mettrait à la porte aussi?…

Sans attendre la réponse, elle se tourna vers M. de Bray :

— Si je montais… dites?… tout doucement… par l’escalier de la bibliothèque… ce serait une bonne farce… hein?…

— Excellente!… — murmura Chiffon, d’un ton infiniment impertinent.

— Conduisez-moi… monsieur de Bray… voulez-vous?…

— Madame, moi… il faut que je m’occupe ici d’un tas de choses… — expliqua le marquis, très embarrassé du rôle que la jeune femme voulait lui faire jouer — mais… Aubières que voici va vous conduire…

— Jusqu’à l’escalier… — dit en souriant le duc, qui arrondit son bras.

Coryse restait seule.

Le beau Trêne, tout svelte dans son uniforme de hussard, descendit le perron :

— Enfin je puis vous saluer… mademoiselle!…

Chiffon, qui se précipitait pour suivre M. d’Aubières et madame de Liron, s’arrêta, mécontente d’être gênée dans son mouvement.

— Mais… vous m’avez saluée déjà!… — fit-elle sèchement.

Elle avait parlé un peu haut. La silhouette un instant disparue de l’oncle Marc vint au balcon et y demeura immobile.

— Je vous ai saluée en entrant… mais je n’ai pas pu vous complimenter sur votre jolie toilette…

Coryse ne répondant rien, il reprit, d’un ton plein de mystère et de sous-entendus bêtas :

— Après ça… est-ce bien la toilette qui est jolie?… je ne voudrais pas vous faire un banal compliment… mademoiselle… en vous répétant ce qu’on a dû vous dire cent fois depuis hier au soir… mais vous êtes…

— Charmante!… — interrompit Chiffon en riant — oui… c’est convenu, ça!…

Et, pressée de filer, elle ajouta brusquement :

— … et si c’est tout ce que vous avez à me dire…

Interloqué, M. de Trêne répondit :

— Mais… je voudrais aussi vous supplier de m’accorder une valse?…

— Laquelle?…

— Celle que vous daignerez me donner?… la première… si vous le voulez bien?…

— La première est au comte d’Axen…

— Encore!…

— Comment, «encore»?… — fit Coryse, agacée — vous allez compter combien de fois je danse avec celui-ci ou celui-là?…

Elle s’arrêta court. Il lui semblait que l’oncle Marc se penchait au-dessus d’eux les écoutant. Mais elle n’osa pas, en regardant en l’air, indiquer sa présence.

Le beau Trêne reprit :

— La seconde valse… alors?…

— Elle est à M. d’Aubières… voulez-vous la quatrième… à partir de maintenant?…

Le comte d’Axen arrivait, courant presque :

— C’est ma valse… mademoiselle Chiffon!…

A la fenêtre, la grande ombre de l’oncle Marc s’agita inquiète, et Coryse pensa :

— Je parie que dans ce moment-ci… il a son sourcil fâché?…

— Mademoiselle… — demanda M. de Trêne — je voudrais avoir l’honneur d’être présenté à monseigneur le comte d’Axen?…

Chiffon, quittant à regret des yeux la fenêtre, se tourna vers le prince :

— Permettez-vous… monseigneur?…

Et comme il s’inclinait, elle bafouilla très vite :

— Monsieur de Trêne…

— Je suis ravi de vous connaître… monsieur, — dit le comte d’Axen, en tendant la main à l’officier ; — nous allons… la semaine prochaine, être camarades de régiment… je suis autorisé à assister aux manœuvres… et je dois marcher avec vous…

Puis, saisissant Chiffon par la taille :

— Voulez-vous que nous valsions sur ce beau grand perron?… on y entend très bien la musique… et dans les salons on étouffe!…

Elle se laissa faire, n’osant pas résister, mais craignant, sans savoir pourquoi, de déplaire à l’oncle Marc, toujours immobile à son balcon.

Lorsque le prince s’arrêta, il dit à Coryse :

— Je regrette vivement de ne pas voir votre oncle ce soir…

— Il est chez lui… à cause de son deuil… — balbutia-t-elle, en regardant furtivement du côté de la fenêtre.

— C’est un charmant homme… que j’aime infiniment!… nous nous sommes beaucoup promenés ensemble, ces derniers jours… à pied et à cheval…

— Tiens!… — pensa la petite, étonnée — il ne me l’a pas dit… il ne m’a jamais parlé de lui depuis l’autre soir…

Le comte d’Axen reprit :

— M. de Bray a la plus belle intelligence que je connaisse… et une âme exquise…

— N’est-ce pas, monseigneur?… — cria Chiffon, qui avait envie de sauter au cou du prince.

— Je serai bien content… — continua-t-il — si les manœuvres finissent de façon à me permettre de partir avec lui…

— Partir?… — demanda la petite angoissée — partir pour où?…

— Mais… il ne vous a pas dit…

— Si… si… — fit-elle, voulant savoir — il m’a dit… à peu près…

— Eh bien, tout de suite après les élections, M. de Bray va voyager pendant deux mois…

— Ah!…

— Il veut voir de près bien des misères… se rendre compte de bien des choses… en un mot… il veut et peut faire beaucoup de bien… Votre oncle… mademoiselle Chiffon… est un de ces rares hommes qui passent leur vie à faire de belles actions qu’ils cachent comme si c’étaient des crimes…

— Oui… je lui ai déjà dit ça!… — murmura Coryse, se tenant à quatre pour ne pas pleurer.

La pensée que l’oncle Marc allait partir la bouleversait toute. A son retour, s’il était élu, il s’en irait à Paris où les Bray ne s’installaient qu’au printemps… elle ne le verrait plus!… plus du tout!…

A ce moment, le vicomte, penché sur l’appui du balcon, se retourna brusquement vers l’intérieur de sa chambre. Évidemment, quelqu’un venait d’entrer chez lui.

— C’est elle!… — pensa Chiffon, dont le cœur battit trop vite.

Et, comme la valse finissait, elle salua le prince et se faufila à travers les danseurs qui regagnaient leurs places.

En arrivant dans la bibliothèque, elle grimpa le vieil escalier de chêne qui montait directement à l’appartement du vicomte, décidée à voir, à écouter, à savoir n’importe comment quelque chose de précis. Mais, tout à coup, elle s’arrêta découragée.

— Non!… — fit-elle — ça serait vilain!… et puis… je sais tout ce que je peux savoir!…

Un froufrou de tulle et de soie l’avertit que quelqu’un descendait au-dessus d’elle. Dégringolant rapidement les marches, elle se blottit derrière l’escalier.

Toute pimpante, madame de Liron passa à côté d’elle et rentra dans le grand salon en criant, pour bien indiquer qu’elle ne cachait pas sa visite :

— Ah!… mais!… c’est qu’il n’était pas content, figurez-vous!… c’est tout juste s’il ne s’est pas fâché!…

— Elle ment!… — pensa Chiffon — il était ravi… elle dit ça pour pas que ça ait l’air…

Et, montant à son tour chez le vicomte, elle ouvrit la porte sans frapper.

Assis devant son bureau, la tête appuyée sur son bras replié, l’oncle Marc ne l’entendit pas entrer. D’une voix blanche, très émue, elle demanda rageusement :

— Qu’est-ce qu’elle t’a fait?…

A la voix de sa nièce, il se leva mécontent.

— Qu’est-ce que tu viens faire ici… toi?…

Lorsqu’elle vit le pauvre visage bouleversé, qui se tournait menaçant vers elle, Chiffon ne sentit plus qu’une immense tendresse pour l’oncle qu’elle aimait tant! Elle oublia tout, répétant, surprise et troublée profondément :

— Tu pleures?… pourquoi pleures-tu?… mon Dieu!…

Et, timidement :

— A cause d’elle… s’pas?…

Le vicomte éclata :

— Je ne sais pas qui tu appelles «elle»!… mais je te prie de retourner à tes danses et à tes flirts!… va écouter les compliments de cette brute de Trêne… et valser dans le jardin avec le comte d’Axen, puisque ça t’amuse… mais laisse-moi tranquille chez moi!…

Elle murmura :

— Tranquille?… à pleurer?…

— A pleurer si ça m’amuse!…

Chiffon apercevait dans le cabinet de toilette deux grandes malles ouvertes. Affolée, elle demanda :

— Tu pars donc plus tôt?…

— Plus tôt que quoi?… et d’abord… comment sais-tu que je pars?…

— C’est le comte d’Axen qui…

Il ricana :

— Ah!… vous parlez de moi quand vous êtes ensemble?…

— Oui!… il m’a dit que tu vas voyager… faire du bien…

Et comme il ne répondait pas, elle demanda, d’une voix tremblée, qui disait toutes ses épouvantes :

— Et moi?… qu’est-ce que je vais devenir?…

Sans la regarder, il répondit d’un ton coupant :

— Dame!… tu ne penses pas que je peux t’emmener, n’est-ce pas?… ni rester ici pour te servir de bonne?…

— Oh!… — fit douloureusement Chiffon, dont les yeux de pervenche se voilèrent de larmes — comme tu me parles… oncle Marc!… comme tu me parles vilainement!…

— Pourquoi viens-tu me tourmenter comme ça?…

Elle resta un moment sans répondre ; immobile au milieu de la chambre, toute rose dans la robe neigeuse qui coulait droite le long de ses hanches, dessinant la ligne si pure de son petit corps jeune et vigoureux. La nappe de cheveux blonds qui flottait autour d’elle, envolée au courant d’air de la fenêtre, lui donnait l’aspect d’une petite fée, d’un petit être bizarre et irréel. Et, malgré lui, Marc, qui avait relevé la tête, la regardait avec une expression d’immense tendresse au fond de ses yeux rougis.

Trop myope pour voir ce regard, Chiffon demanda, après avoir longuement réfléchi :

— Alors, comme ça… d’après ce que m’a dit le prince… tu t’en vas d’ici pour faire des belles actions?…

Il haussa les épaules. La petite reprit :

— Ben, moi… je pourrais t’en indiquer une à faire… et pas loin… de belle action?…

Et, comme il ne répondait pas, elle murmura dans un faible souffle :

— Ça serait de m’épouser?…

Devenu très pâle, le vicomte marcha vers elle :

— Qu’est-ce que tu as dit?…

— Tu as très bien entendu…

Il répliqua d’une voix rauque :

— Tu as la plaisanterie féroce… et pas drôle!…

— La plaisanterie!… — s’écria Chiffon effarée — ah Dieu!… mais je t’aime plus que tout!… et il y a des instants où il me semble que tu m’aimes aussi plus que le reste… alors, je te dis : «Épouse-moi!»

— Chiffon!… — fit doucement l’oncle Marc, qui attira la petite dans ses bras — mon Chiffon!… Oh! oui, je t’aime, va!… je t’aime!… je t’aime!… je t’aime!…

— Alors… tu veux bien?…

Il la couvrait de baisers sans parler. Elle soupira, toute frissonnante :

— Oh! que c’est bon… d’être embrassée par toi!…

Puis, éclatant de rire :

— Crois-tu qu’ils vont faire un nez… en bas… quand ils sauront ça?…

L’oncle Marc regardait Chiffon, hésitant encore à la croire à lui. Penché sur son visage, il murmura dans un baiser :

— Ah! petit Chiffon!… si tu savais combien j’ai été malheureux!… et désespéré!… et jaloux!…

— Jaloux?… oh! ça!… fallait pas!…

Et se serrant éperdument contre lui, elle balbutia, câline et tendre :

— … car ça m’étonnerait rudement si je te trompais jamais… toi!…

FIN