Pelléastres. Le poison de la littérature. Crimes de Montmartre et d’ailleurs.

PELLÉASTRES

LE POISON DE LA LITTÉRATURE

ŒUVRES DE JEAN LORRAIN

Poésie:

Le Sang des Dieux. (Lemerre, 1882).
La Forêt bleue. (Lemerre, 1883).
Viviane. (Lemerre, 1885).
Modernités. (Giraud, 1885).
Les Griseries. (Tresse et Stock, 1887).
L’Ombre Ardente. (Fasq. 1897).
Critique:

Dans l’oratoire. (Dalou, 1888).
Poussières de Paris. (Ollendorff, 1899).
Voyages:

Heures d’Afrique. (Fasq. 1899).
Heures de Corse. (Sansot, 1905).
Théâtre:

Très Russe, 3 actes (avec Oscar Méténier). (Fasquelle, 1893).
Yanthis, 4 actes. (Fasq. 1894).
Prométhée, 3 actes (avec A. Ferdinand Hérold) (Mercure de France, 1900).
Neigilde, 3 actes. (Choudens).
Deux heures du matin, quartier Marbeuf. 1 acte (avec Gustave Coquiot). (Ollendorff, 1904).
Hôtel de l’Ouest, chambre 22, (avec Gustave Coquiot). (Ollendorff, 1905).
Théâtre (Brocéliande, Yanthis, La Mandragore, Ennoïa) (Ollendorff, 1906).
Roman:

Les Lépillier. (Giraud, 1885 et P.-V. Stock, 1908).
Très Russe. (Giraud, 1886).
Sonyeuse. (Fasquelle, 1891).
Buveurs d’âmes. (Fasq. 1893).
Un démoniaque. (Dentu, 1895).
La Petite Classe, préface de Maurice Barrès. (Ollendorff, 1895).
La Princesse sous verre. (Taillandier, 1896).
Une femme par jour. (Borel, 1896).
Loreley. (Borel, 1897).
Contes pour lire à la chandelle. (Mercure de France, 1897).
M. de Bougrelon. (Borel, 1897 et Ollendorff).
Ames d’automne. (Fasq. 1897).
Princesse d’Italie. (Borel, 1898).
La Dame Turque. (Per Lamm, 1898).
Ma Petite Ville. (L. Henry May, 1898).
Madame Baringhel. (A. Fayard, 1899).
Histoires de Masques, (préface de G. Coquiot). (Ollendorff, 1900).
20 femmes. (Per Lamm, 1900).
M. de Phocas. (Ollendorff, 1901).
Sensualité amoureuse. (Per Lamm, 1900).
Le Vice Errant. (Ollendorff 1901).
Princesses d’Ivoire et d’Ivresse. (Ollendorff, 1902).
Quelques hommes. (Per Lamm, 1903).
La Mandragore. (Pelletan, 1903).
Fards et Poisons. (Ollendorff, 1904).
La Maison Philibert. (Librairie Universelle, 1904).
Propos d’âmes simples. (Ollendorff, 1904).
L’Ecole des Vieilles femmes. (Ollendorff, 1905).
Madame Monpalou. (Ollendorff, 1906).
Ellen. (Douville, 1906).
Le Crime des Riches. (Douville, 1906).
Le Tréteau. (Bosc et Cie, 1906).
L’Aryenne. (Ollendorff, 1907).
Hélie, garçon d’hôtel. (Ollendorff, 1908).
Maison pour Dames. (Ollendorff, 1908).
Pelléastres, (Introduction de Georges Normandy). (Méricant 1910).
Narkiss. (Edition du Monument, 1909).
Pour paraître prochainement:

Ellen, édition illustrée. (Pierre Lafitte).
Histoires de Masques, édition illustrée. (Fayard).
Madame Baringhel, édition illustrée. (Fayard).
La Jonque dorée, conte.
Portraits littéraires et mondains.
Eros vainqueur, (musique de Pierre de Bréville). (Rouart).
Correspondance de Jean Lorrain.
JEAN LORRAIN

PELLÉASTRES
Le Poison de la Littérature

CRIMES DE MONTMARTRE ET D’AILLEURS.—UNE AVENTURE

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Introduction de Georges NORMANDY

Couverture illustrée de RAPENO

PARIS
Albert MÉRICANT, Éditeur
1, RUE DU PONT-DE-LODI, 1

Droits de traduction et de reproduction littéraires et artistiques réservés pour tous pays. S’adresser pour traiter à M. A. Méricant, éditeur.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

6 Exemplaires sur papier du Japon, numérotés de 1 à 6 au prix de 15 francs l’Exemplaire.

6 Exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 7 à 12 au prix de 10 francs l’Exemplaire.

Tous ces Exemplaires sont signés par l’Editeur.

INTRODUCTION
A mesure que les années s’ajoutent aux années, les belles illusions s’éparpillent au vent du siècle, comme les pétales d’une fleur flétrie s’envolant dans la brise d’automne. Et la jeunesse est bien une fleur, une fleur unique qui se fane d’heure en heure… Oh! les allégresses et les enthousiasmes de l’adolescence! Tout est splendeur, charme, bonheur pour les yeux qui s’ouvrent sur l’extériorité mensongère de la vie. On pleure devant les couchants, on poétise la misère des gueux, on veut mourir d’amour avant d’avoir souffert de vivre, on se campe devant la Fortune ou devant la Gloire pour leur crier: «A nous deux!» Toutes les nuances, tous les sentiments, tous les gestes de l’élégance ou du labeur ravissent par la nouveauté qu’on leur découvre. On fait joujou avec la douleur qui apparaît surtout comme un prétexte à attitudes; on fait joujou avec la douleur que l’on dompte de toute la puissance des forces neuves—s’élançant vers la Vie.—Vers la Mort.

-6-Tout passe…

A force de voir souffrir, à force d’aller aux nécropoles derrière le char où dort, sous de vaines couronnes, l’être cher qui vient d’expirer, à force de constater le leurre des façades qui abusait notre jeunesse ardente, nous parvenons à apprécier plus justement l’existence. La détresse humaine se dévoile de plus en plus.

Tout passe. Illusions, amitiés, espérances…

Tout meurt. Et ces trépas sont peut-être la traduction mentale de la désagrégation incessante de notre organisme. Car depuis notre naissance nous mourons un peu à chaque instant. Obéissant aux lois de la nature comme les animaux, les fleurs et les pierres, nous voulons inutilement l’oublier. L’homme ne disserte guère sur le Vanitas vanitatum et omnia vanitas de l’Ecclésiaste, que toutes les fois qu’un malheur lui arrache l’insouciance qui l’aidait à vivre, toutes les fois qu’il mesure le vide et l’inutilité de nos efforts égoïstes. Alors, parfois, une ambition plus noble que toutes les autres le métamorphose: celle de se survivre. Mais tout le monde ne peut pas annihiler partiellement ainsi l’œuvre de la Mort. Les artistes, les écrivains d’élite sont parmi les demi-dieux à qui cela est possible. Et Jean Lorrain, entre tous, se survit et se survivra.

Voici son quatrième livre posthume. Jamais il n’a paru plus vivant, ce tendre barbare, que depuis qu’il nous a quittés. Il laisse dans notre littérature une place vide qui restera vide longtemps. -7-On se rendra compte par ces Pelléastres—tout ce qu’il eut le temps d’écrire du Poison de la Littérature—que jamais la verve de l’auteur de Maison pour Dames ne fut plus étincelante et plus terriblement révélatrice du dégoût profond en lequel Jean Lorrain tenait Paris et la foule très vaguement définie qu’on appelle le monde. Il a suffisamment souffert de tout cela, ce fils des conquérants qui essuyèrent sur les marches d’un trône, leurs pieds souillés des boues de la Neustrie conquise, il a suffisamment souffert de tout cela pour qu’on lui pardonne quelques outrances et même quelques injustices. Déjà, bien des gens, qui dansèrent autour de son cercueil pour marquer leur joie de ne plus entendre son impitoyable rire, déjà, bien des consciences épouvantées par la franchise courageuse—il en a pâti—d’un des rares écrivains qui surent conserver leur indépendance complète dans notre journalisme d’affaires (qui, par ailleurs, suit servilement l’opinion, sous prétexte de la diriger)—déjà, bien des consciences se rassuraient. Or, voici que par quatre fois, depuis sa disparition, sa terrible raillerie éclate, mieux armée et plus féroce que jamais! Quelles paniques va déchaîner bientôt la publication de la Correspondance—choisie—de Jean Lorrain! Jean Lorrain n’est pas de ceux qu’on oublie. Il appartient à la grande lignée normande qui commence à d’Aurevilly et se continue par le grand «Flau» puis par Maupassant. Si ceux qui nous -8-succéderont au milieu des platitudes, des intrigues et des bluffs de la capitale ne se souviennent plus, un jour, de la personne de Lorrain, de ces yeux pesants d’avoir trop regardé, de ce menton brutal et volontaire, de ces lèvres d’une sensualité violente démentie par l’impertinence du nez, accroché au front bref, sur l’avancée des cheveux teints au henné,—ce front terrible, à l’ossature rude, vallonnée, ce front crispé, raviné, obstiné, effrayant un peu, sillonné de veines turgescentes et contenant dans l’énorme caverne des arcades sourcilières, des prunelles glauques, caressantes, exténuées et comme défaillantes en une interminable agonie—; si ceux qui viendront après nous ignorent son élégance exceptionnelle et recherchée (mais, malgré tant d’étude, ne bannissant pas de sa démarche un léger roulement d’épaules, héritage d’une ascendance de marins), son chef vissé dans le faux-col ouvert, ses mains voltigeantes en gestes simples, ses mains longues mais grosses, un peu peuple, bossuées de bagues étranges, ses mains fuyantes mais solides, plus capables d’étrangler un agresseur que de serrer les doigts d’un flagorneur,—si nos descendants ignorent cette silhouette caractéristique de temps déjà révolus, ils sauront retrouver dans leurs bibliothèques l’œuvre de Jean Lorrain entre celui de Claude Crébillon et celui de Charles Baudelaire.

L’œuvre de Lorrain! Poète, dramaturge, romancier, chroniqueur: ce sont les principaux aspects du talent du visionnaire de La Mandragore. -9-On déplorera sans doute que les exigences du journalisme aient pu nuire à beaucoup de pages trop hâtivement publiées, on regrettera peut-être que Lorrain, improvisateur unique, n’ait pas daigné travailler toujours son style suffisamment, car M. de Bougrelon, Ellen, Heures de Corse et La Dame Turque, entre autres, prouvent qu’il savait se souvenir, lorsqu’il le pouvait et lorsqu’il le voulait, de Gustave Flaubert autant que des Goncourt. Soit. Le recul nous manque un peu pour un jugement définitif. Il est pourtant des choses que l’on peut et que l’on doit dire.

Depuis toujours—oh! ses lettres et ses essais d’enfant!—et jusqu’à la fin, Jean Lorrain fut un poète. L’auteur du Sang des Dieux et de La forêt bleue n’est devenu le romancier des Lépillier, de Sonyeuse et des Soirs de Province—où l’on découvre tant de pages jolies (du Champfleury lyrique)—et le conteur qu’il fut après, que grâce à l’intolérable situation faite aux rimeurs dans notre littérature et dans notre société. Jean Lorrain s’éprend du charme mystérieux des vieilles maisons isolées, sur les pierres desquelles a mordu le passé, des cieux d’octobre et des sites d’automne où des relents discrets de mort complètent la magnificence des feuilles qui se cuivrent; il adore les grands parcs déserts, chers à feu Henri Zuber, où reviennent dans le soir l’âme de Watteau et celle de Lancret avec un bruit de satin et de soie; il idolâtre les étoffes d’antan et -10-il les chante (sur le mode favori de Verlaine) en vers limpides:

Des vieilles étoffes fanées
Je suis le maladif amant.
J’en veux dire l’enchantement
Et les nuances surannées.
Il sait à merveille murmurer des mièvreries, dédier des madrigaux aux nymphes, aux génies de l’air, comme il voudra le faire dans certains salons (car il se croit parfois à une fête galante d’antan) aux dames qui lui plaisent. Il chante les fleurs, il les arrange avec un art parfait dans les vases de son salon (il ramena de Ferrare un valet de chambre uniquement parce que cet homme improvisait d’admirables décorations en fleurs naturelles), il décrit un bouquet mieux que quiconque. Il écrit sur l’éventail de la baronne Oppenheim:

Longs pétales de soie et calices funèbres,
Je suis, fiers iris noirs, fervent de vos ténèbres;
Thyrses de crêpe éclos jadis aux bois dormants
Vous êtes délicats, monstrueux et charmants.
Fleurs d’ombres à la fois candides et subtiles,
La chasteté du mal vit dans vos cœurs hostiles
Et vous semblez garder, pour l’amour de Sigurd,
Le vallon où Brunhild dort son sommeil obscur.
Un éternel défi jaillit de vos corolles,
Et je vous vois, iris, fleurir en auréoles
Les tempes de ceux-là qui, désirant toujours
Ne consentent jamais,—fleurs des vierges amours[1].
[1] Avril 1895.

Il pleure presque devant des lys qui se fanent:

S’effeuillant au bord du vase
Dans un chaste et calme abandon,
Leur agonie est une extase
Et leur parfum est un pardon.
-11-Il a beaucoup lu les Chansons des rues et des bois. Gustave Moreau, ses chimères et les masques énigmatiques de Botticelli ont fait sur lui une impression qui ne s’effacera jamais—même lorsque, par Modernités, il voisinera avec le Richepin des Blasphèmes dans le réalisme et dans la crapule des bas-fonds sociaux. Il retrouvera des héroïnes légendaires parmi les filles et les souteneurs; il avouera:… «dans l’empuantissement des marchés, au milieu des détritus de légumes et de fruits, là seulement Astarté vous apparaîtra dans quelque belle fleur humaine, robuste et suant la santé, trop rose et trop rousse, avec des yeux mystérieux de bête—telle la bouchère au profil d’Hérodiade qu’entrevirent les de Goncourt, dans le marché des Récollets à Bordeaux» et il écrira à Renée d’Ulmès: «En vérité, l’enfer est plein de colombes». On peut retrouver en lui beaucoup d’autres traces d’influences. Quand j’aurai cité le Samain des Luxures, les lakistes et les préraphaélites, Poë, Baudelaire, Addison, Huysmans, Algernon-Charles Swinburne, Marcel Schwob et même Tristan Klingsor, il me restera à nommer parmi les peintres dont, prodigieux descriptif, il se rapproche encore plus que des littérateurs: Luca Cambioso, William Morris, James Ensor, Walter Crane, Rops et d’autres. Encore cette énumération sera-t-elle insuffisante, car le tempérament de Lorrain, d’une spontanéité sans seconde, ne lui permettait de produire quelque chose de personnel -12-que lorsqu’il ressentait une vive sensation—et les spectacles naturels, les humanités qu’il coudoya dans tous les mondes, l’influencèrent plus fréquemment, mais pas plus profondément que ses premières lectures ou que ses promenades à travers les musées d’Europe, qu’il connaissait à merveille.—Jean Lorrain dramaturge, pour les œuvres qu’il signa seul au moins, c’est Jean Lorrain poète qui continue sans souci des tendances de son temps, ni de la façon dont son rêve fabuleux pourra être réalisé. Il conçoit des décors miraculeux. Il les décrit en littérature. Qu’il s’agisse du chêne de Brocéliande entouré «d’immenses touffes de fougères, de bardanes, de glaïeuls, d’iris et de lys jaunes en fleurs, végétation féerique» bordant «un ravin qui termine le décor» par un «long cordon de pommiers et d’aubépines en fleurs, tout blanc au pied d’un bois de sapins noirs» ou qu’il soit question de la «route poudreuse longeant d’immenses champs de blé» d’Ennoïa où «tout l’horizon est occupé par de jaunes récoltes avec, au loin, une fumée noire indiquant l’abbaye qui brûle», qu’il faille décrire le cadre fleuri d’Yanthis ou le charnier sinistre de la Mandragore—dont la prose cadencée peut être comparée à des vers—Lorrain décrit sa mise en scène dans un style de légende ou de roman. Nous sommes loin, avec lui, des indications en style Morse d’un Victorien-Sardou ou d’un William Busnach. Ses vers de théâtre diffèrent peu des autres—si peu que le Sang des Dieux contient -13-Ennoïa, poème, et que, dans La Forêt Bleue, nous retrouverons, à quelques variations près, des fragments entiers de l’acte représenté, sous le même titre, à l’Œuvre, en 1898. D’ailleurs «ce théâtre féerique, lyrique, épique et légendaire» est le seul auquel il tienne beaucoup. Ses vers et ses romans furent ce qu’il préférait de son œuvre. Une lettre écrite en 1905 à Gustave Coquiot renseigne là-dessus.

Il est aussi malaisé de séparer en Lorrain le poète du conteur que de distinguer le nouvelliste du romancier. Qu’on me permette, à ce propos, de reproduire ici ce que j’écrivais en 1907 dans un de mes livres[2]. On retrouve, remarquais-je, dans Princesses d’Ivoire et d’Ivresse, ce livre merveilleux, singulier et enchanteur dont les sous-titres sont des vers,

(Princesses d’Ivoire et d’Ivresse.
Princes de Nacre et de Caresse.
Princesses d’Ambre et d’Italie.
Masques dans la Tapisserie.
Contes de Givre et de Sommeil.)
… on retrouve, disais-je, la plupart des héroïnes de ses poèmes. Par une filiation charmante, la plupart de ces contes fournirent matière à des ballets; l’un d’eux même: la Princesse sous verre, devint un opéra (musique de R. Balliman.)—Ce sont les meilleurs amis de Jean Lorrain, ces -14-dames et ces éphèbes de légendes,—ces longues et souples silhouettes aux cheveux ruisselants évoluant dans des décors de fable et de splendeur,—ces princesses dont les baisers sont mortels et qui coupent, dans leurs jardins prodigieux, des corolles géantes capables de souffrir et de saigner, ces princesses semblables à des fleurs et ces fleurs semblables à des femmes, ces reines diadémées de chrysoprases, de calcédoines et d’émeraudes, vêtues de velours, de brocart et d’orfroi, constellées de topazes, de turquoises, d’opales et dont les yeux sont bleus comme des lacs ou verts comme l’aigue-marine,—ces sorcières effroyables et ces damoiseaux dangereux vivant en compagnie de grenouilles énormes, de bestiaux aux sabots dorés, de paons à la roue invraisemblable et de grands lévriers agiles et très blancs… Et Lorrain erre à travers les siècles comme il erre à travers le monde. Avec une imagination stupéfiante et une richesse inouïe de couleurs, il s’oublie parmi les lices et les tourelles médiévales, les hauts piliers de marbre vert des temples égyptiens, les halliers des Ardennes, les venelles du vieux Vintimille, les plaines grises du Nord «où d’innombrables tiges de roseaux ondulent à perte de vue» et sur les dunes fleuries de chardons pâles… Il revient toujours de Golcondes et d’Ophirs insoupçonnés; il a toujours des joailleries nouvelles à nous faire voir. Parce qu’il y a des fleurs sur sa table de travail, tout simplement, il écrit Narkiss, le meilleur de ses contes -15-avec le Conte du Bohémien. Cette faculté incomparable a fait dire de lui qu’il avait abouti au «sadisme d’imagination». Je prends l’épithète comme un éloge, lorsque je lis les œuvres auxquelles elle veut s’appliquer. On a dit aussi: «Jean Lorrain, improvisateur merveilleux, conteur en trois cents lignes, jamais plus, de sa vie ne sut composer un livre». Cette appréciation prématurée fut démentie par la publication du Tréteau, roman, roman de quatre cents pages et qui unit à un lyrisme heureux une construction d’intrigue fort nette et fort solide. D’autre part, une affirmation de lui, trop oubliée, reproduite naguère par Maurice Guillemot, peut expliquer bien des choses: «Le roman c’est la vie, disait Lorrain. Si l’on prenait la peine de se regarder vivre, on aurait un chapitre à écrire tous les jours». Le formidable labeur immédiat qui fut demandé à Raitif de la Bretonne est en partie responsable du petit nombre de livres construits laissés par Jean Lorrain qui disparut au moment où il commençait, dans la paix de Nice (après laquelle il aspirait depuis si longtemps), hors de l’enfer de la névrose parisienne[3], à pouvoir -16-ne plus donner que des œuvres définitives.

[2] Georges Normandy: Jean Lorrain, son enfance, sa vie, son œuvre. Dessins et autographes inédits de Jean Lorrain, 11 hors-texte. Couverture de G. de Ribaucourt. 1 vol. 3 fr. 50 (Méricant).

[3] …«Vivre sa vie, voilà le but final. Mais quelle connaissance de soi-même il faut acquérir avant d’en arriver là!… Personne ne nous éclaire, les amis nous trompent sur nos propres instincts et l’expérience seule nous le fait découvrir. Nous avons contre nous, notre éducation et notre milieu, que dis-je? notre famille, et j’oublie à dessein les préjugés du monde et la législation des hommes. Puis nous rencontrons un Ethal et alors il est trop tard pour vivre l’existence, la seule pour laquelle nous étions nés, et cela à l’heure même où nous apparaît notre vie.» (M. de Phocas.)

Pourtant, si le journalisme l’a trop absorbé, il importe de convenir que Lorrain a honoré cette profession, tombée, depuis quelques années, pour le monde artistique et littéraire au moins, dans un discrédit mérité. Il est excessif, sans doute, d’écrire, comme M. Charles Maurras le fit à propos des Contes pour lire à la chandelle: «…Ce que l’on y voit le moins, c’est Raitif de la Bretonne, je veux dire le meilleur de M. Jean Lorrain. On l’y voit cependant un peu; témoin les premières lignes de l’Introduction, si justes, si rapides, si dignes de ce journaliste que j’appellerai éminent…» Mais il demeure incontestable que jamais aucun chroniqueur des grands quotidiens n’avait avant lui et n’a depuis lui, aussi obstinément vanté, après les avoir comprises, toutes les formes de la Beauté. Il a forgé la gloire de beaucoup de nos contemporains. Il nous a fait connaître les bijoux de Lalique et ceux de Beaudoin, les grès de Bigot et ceux de Lachenal; il a défendu l’admirable Maeterlinck dont il est parent par son théâtre hallucinant, captivant, irrésistible; il fut l’auteur du premier article sérieux consacré à Henri de Régnier, il a lancé Charles-Henry Hirsch, célébré Saint-Pol-Roux, prôné Henry Bataille et tant d’autres jeunes! Et les Poussières de Paris demeureront comme un document précieux pour les historiens de notre époque.

Jean Lorrain est mort à l’heure où il prenait une orientation nouvelle, à l’heure où, comme -17-on l’a écrit, un être nouveau allait surgir dans l’artiste, «un être nouveau, comme un Balzac enfant, joueur et plus sensible». Le Tréteau nous l’avait indiqué. L’Aryenne le confirma. Il y a dans ces deux œuvres comme, du reste, dans Ellen, des pages de tout premier ordre. L’Aryenne décèle qu’il savait s’élever jusqu’aux conflits les plus hauts. Je ne connais rien de plus poignant, en sa sobriété pathétique, que ce choc de deux Races, transmis silencieusement à travers les siècles et brutalement ressuscité entre deux femmes modernes de l’élite, entre la comtesse Marthe Ilhatieff, ruinée, et la princesse de Ragon d’Hélyeuse (née Rebecca Riesmer): deux synthèses parfaites. Jamais aucune œuvre ne contint, en si peu de pages et plus intégralement, le tempérament et le talent de Jean Lorrain. Il est là tout entier.—Ce drame prend parfois l’ampleur d’une œuvre sociale (ce qui s’esquissait avec la Préface du Crime des Riches et avec M. de Phocas) et parfois la grandeur simple d’une œuvre antique. C’est la vieille haine de la race affinée (et vaincue à cause de cela) pour la race triomphante et forte; c’est la rancune de Kassandra contre Klytemnestra, femme d’Agamemnon, c’est «la légendaire rancune de l’Otage». Lorrain inventa des images, il fabriqua des expressions, il créa des types immortels, il édifia des œuvres. Son instinct artistique fut incomparable. Il allait sans hésiter à l’œuvre intéressante, à l’homme de talent,—et celui-ci fut-il son ennemi de toujours, la conscience littéraire de Raitif -18-l’emportait sur son amour-propre qui était immense. Il ne s’abaissa jamais aux malices du métier, aux ficelles de l’intrigue. Il charmait par son abandon, par son style spontané, par la variété de ses souvenirs, par l’intensité de ses impressions et, pour tout dire, par sa sincérité profonde. Sa phrase naturelle caresse, berce, entraîne, charme; elle noie dans son élégance et sa séduction les incorrections grammaticales qu’elle recèle parfois. Ce que Sarcey disait de Daudet s’applique à Lorrain: «Je ne suis pas sûr que ce soit bien construit, mais je sais que cela me plaît et me retient». Lorsqu’il travaille, l’harmonie ne disparaît pas de son verbe, les mots se succèdent, évocateurs et cérémonieux: ils se déroulent avec l’allure et la couleur que les processions eurent jadis dans notre Fécamp, le jour de la Fête-Dieu, au temps où la croyance populaire, soumise aux jolis mensonges de nos mères, parait de tentures et de fleurs les murs des maisons devant lesquelles le dais devait passer entouré de thuriféraires.

Sa vaillance à la besogne, sa conscience d’artiste étranger aux bizarres «cuisines» de la littérature actuelle, sa loyauté professionnelle et sa fidélité d’ami ne seront jamais mises en doute. Et personne ne peut nier non plus que Jean Lorrain s’affirme comme le plus magnifique des descriptifs de notre temps. Il voit en barbare, oui, et c’est la seule vision qui puisse être intense en littérature. Le peu de latinisme qui est en lui ne l’empêche pas de traiter la langue avec une liberté superbe -19-d’autodidacte servi par un prodigieux instinct littéraire. M. Emanuel publiait naguère sur Lorrain cette appréciation que j’approuve: «…Il aura été, dans ces derniers trente ans, un des manieurs de mots les plus experts et les plus efficaces dont puisse se vanter notre littérature romantique. De son œuvre abondant et inégal, tout débordant de sarcasme et d’enthousiasme, de cynisme et de tendresse, d’éclats de rire[4] et de sanglots, de cet œuvre qui témoigne malgré tout d’une science si désenchantée de la vie et d’un amour si effréné de la volupté[5], il est difficile de prévoir combien de -20-pages sont destinées à lui survivre; au demeurant il était trop violemment mêlé à la vie ardente de son temps et d’un modernisme trop aigu et trop momentané, pour s’être inquiété sérieusement du jugement de la postérité et lui avoir fait, en échange d’un peu de renommée, le sacrifice même partiel, de ses goûts et de ses passions. Mais on peut dire, sans crainte d’être taxé d’exagération, qu’il fut parmi les écrivains de sa génération, un des plus personnels, des plus expressifs et des plus aimés, et qu’aucun n’excella comme lui aux narrations trépidantes et luxurieuses d’un siècle d’égoïsme jouisseur et fastueux, qu’il a exalté de son verbe imagé et flagellé[6] de son impitoyable ironie.»

[4] Dédicace inédite d’un portrait de Jean Lorrain costumé en Arabe, envoyé après un voyage en Afrique à la baronne X…:

A Madame la baronne X…

Le barbare au profil indomptable mais vague
Et dont la robe ondule, avec des tons de vague
Et de soleil trempé dans un humide écrin,
Emir, agha, pacha, c’est encor Jean Lorrain.
S’il vous tourne le dos, gardez-vous d’en médire:
Là-bas, tourner le dos c’est tenter de séduire…
Au fond d’un café maure, aux sons des derbouka,
Madame, ah! qu’il est doux de humer le moka!
Paris, Avril 1894.

Jean Lorrain.

[5] Ces lignes de Maurice Barrès, citées par M. Gaubert, complèteront à souhait le jugement de M. Emanuel: «…Chez un tel homme les images sensuelles rompent l’harmonie ou, pour parler plus librement, la médiocrité de notre vision ordinaire. Il transforme dans son esprit les réalités du monde extérieur pour en faire une certaine beauté ardente et triste.—Ils ont raison de se choquer, ceux pour qui l’art n’est point un univers complet et qui, ne sachant point s’y satisfaire exclusivement, tenteront de transposer des fragments de leur rêve dans la vie de société: rien n’en résultera que désastres.»

[6] Il m’écrivait en 1906: «…Comment vous, qui avez pourtant de la psychologie, n’avez-vous pas deviné que je hais et que j’ai en nausée ce monde élégant et exotique que je décris?… Vous avez aimé Ellen m’avez-vous dit. Ellen a été rêvée, imaginée, elle est née du paysage. La suite que vous n’aimez pas a été vécue!» (Inédit).—G. N.

J’écris ces lignes devant le golfe d’Ajaccio, prisonnier des montagnes violettes où quelques cîmes neigeuses rosissent dans le soleil d’hiver qui nacre les orangers criblés de boules d’or et les géants eucalyptus de la route des Sanguinaires. Dans ce décor comme planté par Antoine, éclairé par Frey et peint par Amable ou par Jusseaume, dans ce décor où Lorrain se complut quelques années avant sa fin, j’évoque sa silhouette de malade -21-en extase sous le ciel nocturne d’ici qui le consolait de tout. Il rêvait de finir ses jours dans ce pays, au bord de cette mer luisante, dans cette île «très âme en détresse et très exil», sur ces quais déserts où s’immobilisent plusieurs barques de pêcheurs, où quelques femmes rincent du linge sur les rochers, où des lucquois (sous l’opprobre populaire qui les charge parce qu’ils travaillent—l’Ajaccien a dans les mains «un poil qui pourrait lui servir de canne)», lavent et font sécher les châtaignes venues de la montagne parfumée et que le paquebot emportera demain. C’est de ce rivage qu’il disait à sa vénérable mère: «Ce n’est ni Naples, ni Palerme, ni Marseille, c’est autre chose de somnolent, d’ensoleillé, de triste. La baie, très fermée, a l’air d’un lac. Ce serait un pays exquis pour y mourir: on s’y sent détaché de tout»[7]. Et une grande mélancolie me prend à songer qu’il n’est même pas mort de l’autre côté de l’eau, dans cet immense appartement qu’il avait choisi lui-même, sur le port de Nice, cet appartement d’où il apercevait le Mont-Boron très italien, un môle d’or sous un ciel de saphir et d’où il voyait de son lit, comme il me l’écrivait, «toute l’aventure de la mer inviteuse et des joyeux départs»…

[7] Extrait d’une lettre inédite.

Paris, la ville empoisonnée, l’aura gardé jusqu’au dernier jour.

Jean Lorrain n’a pas pu s’exprimer tout entier. La mort ne l’a pas laissé se réaliser complètement. -22-C’est affreusement cruel. Soit.—Jean Lorrain a donné des leçons à son siècle. Il n’eût pas le temps de lui infliger une leçon définitive. Soit encore.—Mais, avant de nous quitter, il a tracé ces mots que je retrouve, que je relis et qui m’enchantent: «On est toujours vengé des gens qu’on regarde vivre.»

Voilà pour ceux qui ne veulent à aucun prix s’incliner devant le talent d’un disparu que, vivant, par diplomatie ou par lâcheté, ils saluaient plus bas que terre.

Pour nous autres, il reste entendu que les morts ne meurent jamais dans le souvenir de ceux qui les aimèrent.

Ajaccio, 21-23 Décembre 1909.

GEORGES NORMANDY.

-23-

Pelléastres

I
LE POISON DE LA LITTÉRATURE
—Ce Jacques Hurtel, quel misogyne! Il en a une série d’histoires! Comme s’il n’y avait que les femmes, sensibles au Poison de la littérature! Et les hommes, donc! Vous croyez qu’ils y échappent?… La barbe n’exempte pas de la tare. A côté de ces dames, il y a ces messieurs. Il n’y avait pas que des femmes aux premières de l’Œuvre. Près des maigreurs hallucinantes, des sinuosités de serpents et des regards d’au-delà des maîtresses d’esthètes, il y avait les esthètes eux-mêmes: les propriétaires de ces princesses et les metteurs en scène, couturiers et modistes, de ces poupées de musées.

Les esthètes, les intoxiqués du Poison, pis, les intoxicateurs escortant leurs victimes: pourquoi ne les avez-vous pas notés, eux aussi?

—Gilets de velours de nuances fauves, cravates 1830 et hausse-cols pharamineux, redingotes à la Royer-Collard, vestons à brandebourgs de dompteurs, et, sur les fronts surplombants de génie, -24-toutes les mèches fatales, depuis celle de Musset jusqu’à celle de Victor Hugo: autant de portraits du Siècle méticuleusement copiés d’après les gravures des quais, toute une assemblée de faux Bonaparte, de faux M. Ingres, de faux Montalembert et même d’authentiques Guizot, toutes les ressemblances célèbres suppléant à la personnalité. Et quelle collection de bagues!… Comment n’avez-vous pas croqué cette belle assemblée de Benjamin Constant et de Mme de Staël, se souciant, d’ailleurs, des pièces représentées comme un poisson d’une pomme mais tous et toutes venus là pour se retrouver, se faire voir et se toiser?

Ce public légendaire des premières de Lugné-Poé, vous le retrouverez Salle Favart, fidèle à toutes les reprises de Pelléas et Mélisande. Fervents des nostalgiques mélodies dont Grieg a souligné le texte de Peer Gynt, enthousiastes aussi des orchestrations savantes de Fervaal, ces gens ont tous adopté, d’un unanime accord, la musique de M. Claude Debussy. Convulsés d’admiration aux pizzicati soleilleux du petit chef-d’œuvre qu’est l’Après-midi d’un faune, ils ont décrété l’obligation de se pâmer aux dissonnances voulues des longs récitatifs de Pelléas. L’énervement de ces accords prolongés et de ces interminables débuts d’une phrase cent fois annoncée; cette titillation jouisseuse, exaspérante et à la fin cruelle, imposée à l’oreille de l’auditoire par la montée, cent fois interrompue, d’un thème qui n’aboutit pas; toute cette œuvre de Limbes et de petites secousses, -25-artiste, oh combien! quintessenciée… tu parles! et détraquante… tu l’imagines! devait réunir les suffrages d’un public de snobs et de poseurs. Grâce à ces messieurs et à ces dames, M. Claude Debussy devenait le chef d’une religion nouvelle et ce fut, dans la Salle Favart, pendant chaque représentation de Pelléas, une atmosphère de sanctuaire. On ne vint plus là qu’avec des mines de componction, des clins d’yeux complices et des regards entendus. Après les préludes écoutés dans un religieux silence, ce furent, dans les couloirs, des saluts d’initiés, le doigt sur les lèvres, et d’étranges poignées de mains hâtivement échangées dans le clair-obscur des loges, des faces de crucifiés et des prunelles d’au-delà.

La musique est la dernière religion de ce siècle sans foi. Les auditions de Tristan et de Parsifal entassent, au Châtelet, dans les places supérieures, une population ardente et figée d’hypnose en tout point pareille à celle des premiers chrétiens assemblés dans les Catacombes. Mais, au moins, les adeptes de Wagner sont sincères: ils se recrutent dans toutes les classes sociales et l’humilité des vêtements, la laideur parfois sublime des visages contractés, témoignent de la ferveur et de la violence de leur foi. La religion de M. Claude Debussy a plus d’élégance; ses néophytes peuplent surtout les fauteuils d’orchestre et les premières loges, les stalles d’orchestre aussi, parfois. A côté de la blonde jeune fille, trop frêle, trop blanche et trop blonde, à la ressemblance -26-évidemment travaillée d’après le type de Mlle Garden

(Je regardais Lucie: elle était pâle et blonde…)
… et feuilletant d’une indolente main la partition posée sur le rebord de la loge, il y a tout le clan des beaux jeunes hommes (presque tous les debussystes sont jeunes, très jeunes), éphèbes aux longs cheveux savamment ramenés en bandeaux sur le front, visages mats et pleins aux prunelles profondes, habits aux collets de velours, aux manches un peu bouffantes, redingotes un peu trop pincées à la taille, grosses cravates de satin engonçant le cou ou flottantes lavallières négligemment nouées sur le col rabattu quand le debussyste est en veston, et tous portant au petit doigt (car ils ont tous la main belle) quelques bagues précieuses d’Egypte ou de Byzance, scarabée de turquoise ou caducée d’or vert,—et tous appareillés par couples. Oreste et Pylade, communiant sous les espèces de Pelléas ou fils modèles, aux paupières baissées, accompagnant leur mère! Et tous, buvant les gestes de Mlle Garden, les décors de Jusseaume et les éclairages de Carré, archanges aux yeux de visionnaires, et, au moment des impressions, se chuchotant dans l’oreille jusqu’au fin fond de l’âme… Les Pelléastres!

Les Pelléastres sont toujours du monde.

Il y a six mois, j’assistais à une de ces chambrées. Après l’acte de la fontaine, qui est peut-être -27-un des meilleurs de l’œuvre, je découvrais, au hasard de ma lorgnette, une avant-scène intéressante. Une femme, encore très belle et en grande parure, en occupait le devant; une jeune fille, presque une enfant, tant ses prunelles se promenaient, candides, sur l’assistance, était assise à la droite: la mère et la fille, sans doute. A gauche, un jeune homme, miraculeusement cambré dans un frac, s’accoudait au rebord de la loge. Dans une attitude d’une suprême indolence, il laissait pendre en dehors, baguée et gemmée de perles, une étonnante main. Ma jumelle avait rencontré cette figure et maintenant ne la quittait plus. Ce jeune homme avait le plus pur type anglais: la lourde mèche qui lui barrait le front était d’un jaune brillant de soie floche, et le côté poupin d’un visage trop plein et l’on eût dit fardé tant les pommettes étaient roses, ne parvenait pas à altérer le plus délicat profil.

C’était le parfait dandy; quelque chose comme Brummel adolescent, tant toute sa personne affichait d’impertinence. Mais la plus grande étrangeté de ce jeune homme était la souplesse et la minceur étrange de sa main. «La plus belle main de Paris», me chuchotait Meyran assis à mes côtés. Meyran avait suivi la direction de mes jumelles.

—«Edward Ytter, le fils du grand peintre anglais Williams Ytter. Il est avec sa mère et sa sœur. Il ne quitte jamais sa mère: il l’aime tant!»

—«Lui aussi?»

-28-—«Oui: ils aiment tous leur mère, composent des vers grecs et sont bons musiciens. Pelléastre enragé d’ailleurs! Il ne collectionne encore ni chauves-souris ni hortensias et n’a, jusqu’ici, célébré aucun baptême de chatte, mais il n’en cultive pas moins une douce réclame. Sa main est célèbre dans toute la petite classe. Du reste, les plus belles bagues: rien que des perles et des émaux translucides sur jade vert. Tous ces petits messieurs excellent à se tailler une réputation dans une partie quelconque. Edward Ytter se recommande à l’attention publique par sa main, ses bagues et sa collection d’objets du grand siècle. Il n’admet chez lui que des meubles et des tapisseries du dix-septième; tout est Louis XIV. Il habite un vieil hôtel dans l’Ile Saint-Louis, comme Mme Lelong qui le considérait; il possède une commode de laque ayant appartenu à Mme de Maintenon et couche dans le lit de Monsieur, frère du roi, ni plus ni moins. Il faudra que je vous conduise chez lui.»

—«Mais, je n’y tiens pas!»

—«Mais si, il le faut! il manque à votre ménagerie. Je vous le présenterai à l’autre entr’acte… Taisons-nous, nous allons nous faire écharper: voici la musique qui reprend.»

A l’entr’acte suivant, j’avais l’honneur d’être présenté à sir Edward Ytter.

Edward Ytter était surtout merveilleusement habillé, si adéquat à ses vêtements qu’ils semblaient peints sur lui. Il avait un léger zézaiement et -29-hanchait un peu sur la jambe droite, flexible autant, on eût dit, que sa badine, laquelle était d’un seul jonc surmonté d’un neské ancien. La présentation fut correcte. Sir Edward Ytter voulut bien me dire qu’il désirait depuis longtemps me connaître et qu’il était ravi de la rencontre. Tout en parlant, il caressait du bout des doigts l’or pâli d’une naissante moustache, moins peut-être pour mettre en valeur leur finesse et leurs ongles polis que les bagues curieuses qui les surchargeaient. «La plus belle main de Paris», m’avait chuchoté Meyran. Je dois à la vérité de dire que sir Edward fut charmant. Il respira sans trop de fatuité le discret encens que Meyran lui brûla sous les narines en le complimentant sur sa bonne mine, son tailleur et ses bagues, puis il nous quitta brusquement sur ces mots:

—«Je vais rejoindre maman.»

—«Oui, il bêle un peu sa mère, mais c’est un bon petit garçon. Quand il sera devenu naturel, ce sera même un beau cavalier.»

—«Sa mère, sa bonne mère! Ce n’est pas un métier dans la vie. Que fait-il, en dehors de sa piété filiale, ce jeune modèle des fils?»

—«D’abord, sa bonne mère, il ne vit pas avec: il l’accompagne dans le monde et au théâtre, mais il a bien soin de demeurer loin d’elle. Mme Ytter habite les Champs-Elysées. Et lui, dans l’Ile Saint-Louis, il couche dans le lit de Monsieur, frère du roi.»

—«Sans le chevalier de Lorraine?»

-30-—«Je l’espère.»

—«Mais que fait-il en dehors de sa vie mondaine, ce bon fils?»

—«Mais il peint, comme son père!»

—«Des portraits?»

—«Non, des bonbonnières.»

—«Des bonbonnières!»

—«Pour princesses et majestés en exil. Les Ytter vont beaucoup dans le monde. La réputation du père sert le fils: il ne fait rien à moins de quinze louis, et encore, c’est donné! Le père était un maître: petit maître est le fils. Il fignole à miracle la miniature; il a assez bien pigé la manière d’Hubert Robert. Sur ces dessus de boîtes, laquées comme des vernis Martin, il peint tantôt des ruines, tantôt des fleurs: il y a des personnes qui préfèrent les ruines, il y en a d’autres qui aiment mieux les fleurs. Il n’est pas sans talent, du reste. Mais ce qu’il y a de mieux, c’est son logis. Ce jeune Ytter a un goût délicieux. Il faut absolument que je vous mène chez lui.»

Le quatrième acte commençait. Nous regagnions nos fauteuils d’orchestre.

… A quelques jours de là, je rencontrais Meyran.

—J’allais chez vous, me disait-il. Je venais vous prier à déjeuner pour après-demain, chez Paillard; j’ai invité le jeune Ytter et un de ses amis: les deux font la paire. Ce dernier est un affiné de la couleur. Il a une chambre lophophore: je ne vous en dis pas plus. Il ne parle que par phosphorescences et par évanescences; c’est un -31-enthousiaste Pelléastre aussi. Ses cravates sont tout un poème. C’est le fils de Damora, le grand musicien. Etonnants, ces descendants d’hommes de génie! A croire que la nature, à bout de sève, ne peut continuer quand elle a donné son maximum d’harmonie et de force.

Je voulais me récuser.

—Non, il faut venir, insistait Meyran. Vous n’avez pas idée de ces jeunes couches. Cela peut vous servir pour un roman, un jour; c’est toute une documentation physiologique.

Et j’allai chez Paillard au jour dit.

Meyran avait commandé un petit salon au premier; ses invités étant un peu voyants, je lui en savais gré. Je trouvai Edward Ytter pincé comme un jeune lord dans une redingote ardoise, un gilet de velours pensée en dépassait les revers, une cravate iris bouffait à larges plis autour de son cou frêle… Il était encore plus blond que l’autre soir. Il me tendit une main baguée, ce matin-là, de perles noires et de saphirs roses et me présenta son ami Maxence Damora, le fils du grand Damora. Brun comme une olive et moulé, lui, dans une jaquette de drap vert-myrthe boutonnée sur une cravate de peluche noire, Maxence Damora n’avait aucun bijou, mais une orchidée verte lui tenait lieu d’épingle de cravate…—Nous attaquâmes les marennes et sir Edward Ytter, tout en les assaisonnant de cumin, nous dit des choses inoubliables. Il daigna nous informer de ses projets. Il arrivait de Venise et des lacs italiens où il passait -32-ses automnes; à Venise, il descendait chez sir Reginald Asthom, qui y avait un palais sur le Canale-Grande; il était invité, cet hiver, au Caire et on le voulait pour remonter en dahabieh, jusqu’aux sources du Nil, mais l’Egypte était vraiment trop infestée de Yankees maintenant. Quant à Cannes, on n’y pouvait aller avant la fin d’avril. Le moyen d’y vivre, pendant le Carnaval? Trop de cohues, puis ses printemps étaient promis à la Sicile. Il se résignerait donc à passer janvier, février et mars à Paris. Dès les premiers amandiers en fleurs, il gagnerait Taormine.

O pâturages bleus et fables de Sicile!
Là, on menait la vie inimitable. De Taormine, il rayonnerait sur Messine et Catane; peut-être retournerait-il à Syracuse, à cause des Latomies, mais Syracuse était si triste! Il passerait certainement le mois de mai à Palerme. Il avait bien envie d’esquiver la saison de Londres: il y avait trop de connaissances et les sorties du soir lui prenaient toute sa liberté. Il passerait plutôt juin à Paris, à cause du Salon: il voulait voir les Anglada et les Jacques Blanche, les Helleu aussi. Il raffolait d’Helleu: il était si imprécis et si personnel! Et puis, il avait promis à lady Corneby de l’aider à meubler le pavillon de la Dubarry, qu’elle venait d’acheter à Versailles. Il s’était même laissé arracher la promesse de faire deux ou trois conférences chez elle sur le mobilier de la fin de Louis XV; cela nécessitait quelques recherches, -33-naturellement, et de longues séances à la Bibliothèque. Quant à son été, il le passerait à Castellamare, dans la baie de Naples (la fraîcheur y est délicieuse), chez un Russe de ses amis, qui avait converti en villa un ancien couvent. On y donnait des fêtes néo-grecques, reconstituées d’après des fresques de Pompéi, tout à fait miraculeuses; les jardins du prince Noronsoff se prêtaient étonnamment aux déploiements des cortèges. Il fallait voir ça, à la clarté des torches, sous les lunes de camphre et d’acier des étés de Campanie!

Après ses projets, sir Edward Ytter nous parla de son talent: il était tel que les commandes affluaient. Son automne seul, lui rapportait quinze mille francs, et il avait voyagé. La duchesse de Middleton et la princesse Outchareska venaient de lui commander chacune une bonbonnière: la duchesse avait voulu des ruines et la princesse des fleurs (car il y avait des personnes qui préféraient les ruines et d’autres les fleurs). Il excellait dans l’un et l’autre genre et, comme par le plus grand des hasards, il se trouvait avoir les deux bonbonnières dans la poche de son pardessus. Il priait le maître d’hôtel de le lui apporter et nous étions admis à juger de sa facture. La première boîte enserrait dans son ovale un petit temple de l’Amour dans une île, comme celui de Trianon: frêles colonnades à jour sur un ciel bleu-turquoise, ennuagé de brumes roses, et toutes les rouilles de l’automne empourpraient les saules d’un étang mort. La seconde boîte, de forme -34-ronde, se bombait sous une pluie de pétales; une haie d’églantines sauvages et de chèvrefeuilles s’échevelait sur un ciel vert. «Cinquante louis les deux, résumait le peintre, et ce sont là des prix d’amis! Mais il faut bien faire quelque chose pour les femmes.» Sir Edward Ytter était infatigable. Il nous parla ensuite de ses connaissances en bibelots. Le bibelot! il en était un des oracles. Lowengard le consultait et pas un achat important n’était fait chez Cramer qu’il n’eût, auparavant, donné son avis. Le lit de Monsieur, frère du roi, qu’il avait découvert rue Visconti, dans une affreuse brocante, lui avait conquis l’estime et la considération des gros marchands de Londres. Quant à sa commode de Mme de Maintenon, en laque rouge de Coromandel, c’était une pièce unique dont le Musée Carnavalet lui avait offert trente-huit mille francs. Il avait un flair spécial: ainsi il était en pourparlers pour une chaise percée en marqueterie de bois des îles, ayant appartenu au Grand Roi, et ne désespérait pas d’obtenir, d’un riche amateur de Meulan, un bourdaloue acquis à la vente de Vaux. Le bourdaloue du surintendant Fouquet et la chaise percée du Roi Soleil! Et comme, averti par un coup de coude de Meyran, je simulais l’enthousiasme:

—«Si je fais l’affaire, je vous convierai, cher monsieur, à venir voir les deux objets chez moi.»

—«Mais le lit de Monsieur suffirait! m’écriai-je. Je me contenterais parfaitement de la commode de Mme de Maintenon!»

-35-—«Non, tout Paris les connaît. Je dois bien quelques objets nouveaux à votre curiosité!»

Le jeune Damora n’ayant rien dit, je souffrais de son silence.

—«C’est vous, monsieur, croyais-je devoir l’interroger, c’est vous qui avez une chambre lophophore?»

—«Et mandarine!» me répondit le jeune éphèbe.»

Nous nous quittâmes «ravis» les uns des autres.

II
LIONNERIES
«Monsieur, l’autre matin, chez Paillard, vous avez bien voulu me marquer le désir de visiter le vieil hôtel de Chamarande où j’ai la chance d’avoir pu loger les quelques bibelots qui m’ont valu l’honneur de votre curiosité.

«Si vous n’avez rien de mieux à faire vendredi prochain, entre cinq et six heures, voulez-vous, monsieur, me faire l’extrême plaisir et la faveur grande de venir prendre une tasse de thé, quai d’Orléans? Les vieilleries dont nous avons le goût commun gagnent à être vues à la clarté des cires, dans la pénombre de la nuit tombante. Le lit de -36-Monsieur, frère du roi, et la commode de Mme de Maintenon, que j’ai l’heur de posséder, attendent, dès aujourd’hui, la grâce de votre visite. Depuis notre déjeuner, deux autres objets assez rares, que je guignais, me sont également échus, que je serais heureux de soumettre à votre critique: ce sont deux pièces assez curieuses, sinon uniques, dont un musée, je crois, pourrait s’enorgueillir.

«Quelques amis me font l’honneur de me venir voir vendredi à l’heure dite. Croyez qu’ils se feront une joie et escomptent déjà celle de vous être présentés.

«M. Hector Meyran, à qui j’écris pour lui faire signe, vous renseignera sur leur respective personnalité et leurs réels mérites. Je lui en communique les noms. Je me fais fort de vous faire goûter, vendredi, des confitures de goyave et des petits pains fourrés aux huîtres qui ne sont pas indifférents.

«Il n’y a pas présomption, n’est-ce pas, monsieur, à vous dire que j’ose compter sur vous?»

Et la lettre était signée Edward Ytter.

En post-scriptum, ces simples mots:

«La duchesse d’Iddleton servira le thé.»

Cette lettre ne laissait pas de me causer un certain effarement; il y a des styles qui déconcertent. C’était Meyran qui m’avait présenté cet Ytter. Je sautais en fiacre et courais chez mon ami Meyran.

-37-—Je sais ce qui t’amène, me disait celui-ci dès le seuil: tu as reçu une convocation du jeune sir Ytter. Moi aussi.

—Sa prose est un peu baroque…

—Comme ses perles, mais son style a tout de même de l’allure; il pastiche aimablement Saint-Simon et le président de Hainaut. Le malheur est que ses lettres soient datées de 1904. Il n’y a qu’un écart de deux siècles. Ecrites en 1704, ce serait parfait. Inutile de me communiquer ton épître, la mienne me suffit. Tu y viens, n’est-ce pas? Nous y allons.

—Mais…

—Mais si, mais si. Il faut avoir vu ça au moins une fois dans sa vie. Et puis, il y a les petits amis, ceux sur lesquels tu veux obtenir quelques tuyaux et renseignements. Les petits amis sont très intéressants. Ah! à eux seuls ils valent le voyage!

—Meyran, tu te paies ma tête.

—Attends que nous nous soyons offert la leur. Tu ne verras chez sir Edward Ytter que des jeunes gens du meilleur monde et du goût le plus suave. Ecoute, j’ai la liste: d’abord, le jeune Maxence Damora, l’inséparable d’Edward Ytter. Je l’avais invité l’autre jour à déjeuner pour t’habituer graduellement à cet étrange milieu.

—Le petit jeune homme à l’orchidée verte?

—Parfaitement, le petit jeune homme à la chambre lophophore.

—Et mandarine!

-38-—Nous trouvons ensuite M. Pierre Yvanis, le fils de la belle madame Yvanis; lord Eginard Chapmann, un Irlandais plus très jeune, mais très particulier… C’est un globe-trotter infatigable: il a fait cinq fois le tour du monde… Evariste Bouchetal, qui fait de la littérature, et Grégory Popescu, qui veut faire du théâtre.

—Popescu?

—Cela se prononce Popesquiou. C’est un nom roumain. Le jeune Grégory est de Bucarest, comme M. de Max.

—Et au Conservatoire?

—Tu l’as dit. Un point, c’est tout. Nous n’aurons pas d’autres phénomènes; mais c’est très suffisant.

—Ah! Et ces messieurs se recommandent à l’attention par…?

—Chacun a une manie très spéciale, une lionnerie, comme on disait sous la Restauration. Ainsi, le jeune Yvanis, qui traduit miraculeusement les poètes grecs et a commis un adorable pastiche des idylles de Théocrite, vit maritalement avec un mannequin de cire.

—Tu dis?

—La vérité. Pierre Yvanis possède dans sa garçonnière, dans sa frissonnière, si tu aimes mieux, une admirable poupée de grandeur naturelle, modelée par un véritable sculpteur, laquelle, revêtue de précieuses robes japonaises, repose sur un lit de parade, côte à côte avec le lit de camp d’Yvanis. Il a pour cette idole un véritable culte -39-et lui adresse des vers, des sonnets et des fleurs.

—Mais, c’est de la folie!

—Non, c’est de la pose et c’est aussi de la réclame. Dans un certain monde, on appelle Yvanis: l’homme à la poupée de cire. Vendredi, tu entendras couramment tous ces messieurs demander à Yvanis des nouvelles de sa maîtresse.

—Et on ne lui en connaît pas d’autres?

—Il faut demander cela à ses amis. Lord Chapmann, lui, collectionne les chapelets de prières, pourvu qu’ils soient musulmans. C’est un fervent de l’Islam. Il a été deux fois à la Mecque. Il passe tous ses hivers en Algérie. C’est aussi un ami de Claudius Ethal, le peintre de M. de Phocas.

—En effet, je me rappelle.

—Evariste Bouchetal, lui, fait de la littérature; c’est un élève de M. Pierre Loti. Il ne fomente que des marines. Il a commis sur Toulon un livre qui ne s’est pas mal vendu: c’est assez spécial. Enragé fumeur d’opium, il vit intimement avec une couleuvre…

—???…

—… Apprivoisée!… Sacountala ne le quitte jamais. Il la porte presque toujours sur lui.

—Mais c’est cauchemardant! Va-t-il nous la sortir, vendredi?

—C’est peu probable. Le froid est contraire aux reptiles, même domestiques; et puis Sacountala est toujours très engourdie. Je regrette, du reste, que tu ne la voies pas: elle est très sensible à la musique et elle danse comme une almée.

-40-—Etrange! étrange!

—Grégory Popescu, lui, élève une panthère au biberon. Il la destine à Mme Sarah Bernhardt; c’est un fervent de notre tragédienne nationale.

—Au biberon?

—Féredgé (c’est le nom de l’animal) est, d’ailleurs, charmante. Nous n’aurons pas l’avantage de la voir vendredi chez sir Edward Ytter et je le regrette, car elle est jaune comme de l’or et elle porte un collier de platine incrusté d’émeraudes merveilleuses. Ce Popescu a de la fortune. Il se dit même le filleul de la reine. Evariste Bouchetal, lui, a été élevé sur les genoux de l’impératrice.

Tous ces petits jeunes gens ont eu des enfances princières. Pour peu que vous insistiez, Popescu se fera un plaisir de vous inviter chez lui à venir voir sa panthère. Il est très fier de son intérieur. Il est également célèbre dans tout ce petit monde pour le luxe de sa salle de bains, toute en mosaïques persanes, briques vernissées vertes et bleues avec toutes les roses d’Ispahan en stuc sur les revêtements: la salle est citée, dans Paris-Parisien, entre le Pavillon des Muses et la galerie Groult.

—Et tous fervents de Debussy?

—Tu le demandes! Tous ont leur partition de Pelléas et Mélisande, signée et dédicacée. Ytter a la sienne bien en vedette sur son «Erard».

—Tout cela m’épouvante. Tu m’assures qu’il n’y aura pas de descente de police?…

—Ah! c’est vrai, j’oubliais: il y aura une femme.

-41-—La duchesse d’Iddleton?

—Oh! ce n’est pas une garantie. Sa présence n’empêcherait rien.

—Tu me terrifies. Qu’est-ce que c’est que cette Iddleton?

—Duchesse pairesse authentique, veuve de trois maris, protestante convertie, et deux cent mille francs de rente. Tout Paris va chez elle mais elle n’est pas reçue dans tout Paris. A eu quelques aventures. Soixante-cinq ans, protectrice attitrée de sir Edward Ytter, adore les tout petits jeunes gens. Sir Edward et ses petits amis sont plutôt inoffensifs. La Iddleton les préférerait plus dangereux… mais ces espèces de collectionneurs sont les seuls jeunes gens qui supportent la société des vieilles dames. Quand on n’a pas ce que l’on aime il faut aimer ce que l’on a. La duchesse encourage la littérature de Bouchetal et les pastiches grecs d’Yvanis; elle commande des bonbonnières à Ytter et produit Popescu dans ses soirées. Elle fait au groupe une énorme réclame. C’est leur mère à tous, une mère un peu Egérie,—comme une muse ancestrale. Elle se frotte à toute cette jeunesse et sa vieille carcasse frétille de joie. Nous verrons aussi, sûrement, chez Ytter, la princesse Outchareska.

—Jeune celle-là?

—Quelle question! Je t’ai déjà dit que c’était un monde à part: femmes de passé et jeunes gens d’avenir. Les flirts y semblent des incestes. Je dis flirts! Il faudrait trouver un autre mot… comme -42-effleurements. Et encore, est-ce bien précis pour le commerce psychique de ces bambins et de ces grand’mères?

—Alors, au physique, ces dames?

—Au physique?… Tu les verras. Il faut bien te laisser quelques surprises. Et puis, tu verras Beppino.

—Beppino?

—C’est un personnage dans la vie de sir Edward Ytter: l’Eminence grise du lieu, toute une puissance, une parure aussi, une autre lionnerie. Encore, Beppino, c’est un peu comme la panthère de Popescu et la couleuvre de Bouchetal. Songe! un paysan toscan, un ancien cocher, qui lit d’Annunzio couramment et cite de mémoire des sonnets de Pétrarque et l’Enfer du Dante. Sir Edward Ytter l’a ramené de Florence…

—…

—Pour le timbre et la douceur grave de sa voix. Tu le verras. Je ne t’en dis pas plus.

Après quelques hésitations, je me décidais à me rendre, le vendredi suivant, à l’appel du jeune peintre. Meyran m’accompagnait.

La lourde porte de l’hôtel de Chamarande s’ouvrait pour nous à deux battants. Une haute lanterne Louis XIV en bronze doré éclairait mal la cage d’escalier, immense. Une bourrasque de pluie, abattue depuis le matin sur Paris et particulièrement sinistre sur ces vieux quais de Saint-Louis-en-l’Ile, en faisait vaciller la flamme. Et, -43-pendant que nous montions les larges marches usées qu’escortait dans le vide une adorable rampe en fer forgé du temps, j’avais la vague oppression de la solennité du lieu, presque la conscience d’un recul de deux siècles.

Un valet de pied poudré, en culotte de panne rouge, nous introduisit dans une antichambre aux hautes boiseries de noyer; un buste du Grand Roi y trônait sur un piédouche de marbre vert. Les parquets cirés luisaient.

—Un des valets de pied de Mme Ytter, me chuchotait Meyran. La mère prête au fils son personnel.

Un petit nègre, vêtu à la turque, que nous n’avions pas vu en entrant, se haussait sur la pointe des pieds jusqu’au marbre d’une console et y cueillait sur un grand plateau de glace deux gardénias qu’il nous offrait. Nous en fleurissions nos boutonnières.

Le nègre de Mme Dubarry, ricana Meyran. Il n’y a qu’Ytter pour avoir autant de style.

Des rires étouffés et un gazouillis de voix fraîches bourdonnaient derrière une porte; le valet de pied l’ouvrait et nous nous trouvions devant le maître de céans.

Cinq jeunes gens, dont sir Edward lui-même, causaient, assis ou vautrés au hasard des sièges, autour d’un homme déjà âgé, debout, les coudes au chambranle d’une cheminée, en train de se chauffer à un grand feu de bois. Le jeune -44-Anglais se levait et venait à notre rencontre.

—Soyez les bienvenus, messieurs. Comme c’est aimable à vous!

Je m’étais arrêté, abasourdi, sans trouver un mot, ne pouvant plus faire un pas.

Sir Edward Ytter était en pourpoint de satin cramoisi, pincé à la taille par une ceinture de cuir gris: le pourpoint corseté des bergers héroïques des ballets de Molière. Une culotte de satin noir et des bas de soie de même couleur complétaient le déguisement. Des souliers à la poulaine, en peau de daim gris, exagéraient la minceur des chevilles.

Ainsi costumé, sir Edward Ytter avait le charme équivoque d’un travesti.

—Zamore vous a fleuris, faisait-il en nous secouant les doigts. Vous savez que j’ai la chaise percée du roi et le bourdaloue du surintendant! Vous allez les voir.—Monsieur Yvanis, monsieur Bouchetal, milord Chapmann, monsieur Popescu.

—La duchesse n’est pas encore arrivée. Vous connaissez monsieur Damora?

Les quatre petits jeunes gens s’étaient levés; le monsieur mûr, debout devant la cheminée, l’air d’un parapluie anglais dans une longue redingote de quaker, en avait rabattu les pans avec un geste de sarigue. A l’exception d’Evariste Bouchetal, d’une laideur vraiment rare, toute cette petite jeunesse, soignée, adonisée, nickelée et sanglée dans des vêtements trop neufs, fleurait bon, parlait avec grâce, avait de jolis gestes et, -45-tout en plaisant aux yeux, inquiétait par quelque chose de vague.

—Oui, la duchesse a promis de venir, mais la princesse est souffrante. Elle a pris froid à la dernière audition de la Schola Cantorum. On n’a joué que de l’Orlando de Lassus: c’était délicieux!

—Et du Palestrina, faisait observer la voix de fausset du jeune Bouchetal. Le croiriez-vous? C’est au Palestrina que Sacountala est le plus sensible; elle adore la musique religieuse, celle de la Chapelle Sixtine surtout. C’est une intelligence que cette bestiole. L’autre jour, j’ai eu le malheur de jouer devant elle du Reynaldo Hahn: elle s’est dressée dans sa corbeille et m’a mordu la main.

—Du Reynaldo Hahn! Mais aussi quelle musique!

—Et quelle imprudence! renchérissait le jeune Damora.

—Oui, elle m’a mordu assez cruellement; mais je ne le regrette pas, reprenait l’homme à la couleuvre. Au moins ai-je, aujourd’hui, la certitude que Sacountala est mélomane.

—C’est comme Féredgé, intervenait le tragédien roumain. Si je veux la voir s’étirer de tout son long et griffer en miaulant la soie de mes coussins, je n’ai qu’à lui réciter du Verlaine: elle entre aussitôt en volupté. Le Henry Bataille aussi l’excite; mais où elle se développe tout à fait en beauté, avec du phosphore dans ses yeux verts, c’est quand je lui récite du Baudelaire.

—Les animaux sont supérieurs à l’homme: la -46-civilisation ne les a pas atteints, l’instinct maintient en eux le sentiment du beau. Ainsi, je me suis laissé dire que Mme des Gobelins avait un singe…

—La comtesse des Gobelins!—et sir Edward Ytter interrompait le récit d’Yvanis,—la duchesse nous a promis sa visite. Je l’attends à l’instant même. Ces dames doivent arriver ensemble. Elle amène avec elle son petit animal.

………………..
III
UN ÉTRANGE COLLECTIONNEUR
—On ne saurait assez tonner et fulminer contre ces cerveaux à l’envers de symbolistes, d’esthètes et autres chasseurs de coquecigrues qui, l’imagination farcie d’idées de l’autre monde, en contaminent, au hasard des rencontres, les jolies filles de la rue parisienne et, avec leurs prétentieuses pratiques, transforment en insupportable pécore la plus exquise midinette. Voici le cas de Céline Amyot, dite Dolly: vous verrez à quel péril échappa cette douce enfant!

Et Jacques Portail, enjambant une chauffeuse, -47-y accoudait son indolence coutumière. La joue appuyée sur un bras, dans une pose avachie et canaille, il y allait maintenant de son histoire. Plus récitée que dite, d’une voix monotone et chantante, l’histoire! Mais cette monotonie et cette nonchalance, la malice d’un regard aux aguets sous les cils baissés, les démentait de tout l’éclat de deux yeux gris et sournois.

—Je commence. M. Henri Dormoy avait des habitudes si déplorables, si déplorables, qu’il était devenu la fable et l’effroi de son quartier. M. Henri Dormoy habitait l’Ile-Saint-Louis. Un vieil hôtel voisin de l’hôtel Lambert avait l’honneur de l’avoir comme locataire. M. Dormoy y occupait, au quatrième, un vaste appartement, en enfilade, dont toutes les pièces regorgeaient d’armes et d’armures datant de tous les siècles, depuis l’époque des Croisades jusqu’au commencement de la Révolution.

M. Dormoy était un collectionneur émérite, coté chez tous les antiquaires de Paris et particulièrement chez ceux de la rive gauche, car, avec ses quatorze mille livres de rente (pas un fifrelin de plus), M. Dormoy ne pouvait aborder les grands marchands des rues Lafayette, Le Peletier et Drouot. Il n’en possédait pas moins une assez précieuse Almeria dont les pièces, pour la plupart authentiques et quelques-unes fort rares, n’auraient pas déparé les galeries de l’Arsenal. Il y avait là des armures complètes du temps de la chevalerie, en acier poli, (armets, brassards, jambards -48-et cuissards), qui, réajustées, reconstituées et pendues aux murs, dressaient, de ci, de là, dans la solitude des chambres, des spectres assez formidables.

M. Dormoy possédait aussi toute une série de casques: casques pointus de l’invasion Northmande, monteras à capulet d’acier de l’occupation sarrazine, morions à visière grillagée ou se déclenchant en bec de cormoran, plus hideux que des masques, salades et rondaches datant des guerres de religion, et des hautberts et des cuirasses damasquinées de la Renaissance espagnole, et fleuragées d’or de la Renaissance italienne, et des cimiers niellés d’argent sur acier bruni, et des épées, et des cimeterres, et des masses d’armes, et des hachettes, et des poignards, et des stylets, et des dagues, et des arcs, et des arbalètes, et des flèches, et des carquois: le tout religieusement entretenu et astiqué par M. Dormoy lui-même qui, fidèle en cela à la tradition des collectionneurs, laissait juste à ses chers bibelots la couche de poussière nécessaire pour velouter le métal et rehausser l’éclat terni des ors!… Mais tout cela, me direz-vous, ne constitue pas des habitudes déplorables et vous ne voyez pas de quoi ameuter tout un quartier, fût-il de Saint-Louis-en-l’Ile, contre l’innocent M. Dormoy!

C’est que M. Dormoy ne se contentait pas de collectionner les armes anciennes. M. Dormoy aimait aussi les jolies filles, les très jeunes filles surtout. Ce collectionneur était aussi un paillard, et -49-plus qu’un paillard, un acharné et fin chasseur de jeunes minois et de chairs fraîches. S’il aimait la vétusté dans les armures, il appréciait davantage la jeunesse chez les personnes du sexe, qu’il invitait insidieusement à visiter ses collections.

M. Dormoy, n’ayant que ses quatorze mille francs de rente, ne pouvait songer aux célébrités de la haute galanterie, célébrités dont la fraîcheur est, d’ailleurs, plutôt problématique—mais si merveilleusement suppléée par l’artifice des onguents et des fards!

M. Dormoy, comme beaucoup de célibataires, courait après les petites ouvrières: trottins et midinettes étaient les proies charmantes que guettait sa vieille expérience de faune parisien. Il en avait peu rencontré de rebelles: toutes les demi-vertus de Saint-Louis-en-l’Ile avaient connu ses caresses gloutonnes et sa voracité de vieux marcheur. M. Dormoy était un fureteur. Il avait la même sûreté de flair en bibelots qu’en femmes,—les femmes! ces délicats bibelots de chair et d’amour dont malheureusement les années déprécient la valeur,—et, comme tous les vrais passionnés, M. Dormoy poussait ses recherches dans tous les quartiers de Paris. M. Dormoy ne dédaignait pas les plus lointains faubourgs.

Cet appétit du sexe, si déréglé qu’il fût chez M. Dormoy, n’aurait pas suffi à le déprécier aux yeux des bourgeois de Saint-Louis-en-l’Ile si cet amateur de vieilles armures et de très jeunes femmes -50-n’avait eu l’étrange manie de faire entrer les divers objets de son culte dans de coupables combinaisons. Sadisme de vieux célibataire ou déviation de ses sens de collectionneur? M. Dormoy n’avait-il pas la prétention d’enfermer dans le corselet de ses vieilles armures le corps frissonnant des jeunesses amenées par lui dans son appartement! C’est sous la cuirasse des anciens preux qu’il aimait à posséder la chair apeurée de ses victimes. Les pauvrettes étant dévêtues, il les affublait d’armets et de cuissards de chevaliers, ou bien encore les emprisonnait dans les cottes de maille des wikings et, une fois casquées et bardées de fer, il se ruait sur elles comme autrefois Néron, dans le cirque, se précipitait sur la nudité des martyres chrétiennes préalablement insinuées dans des peaux de bêtes. La gêne et l’effroi des malheureuses ainsi captives dégénéraient en crises d’épouvante et de larmes. L’appartement du célibataire s’emplissait de plaintes, de supplications, de balbutiements et de cris. Pour deux luronnes qu’amusait la mascarade et qui prenaient la chose en riant, les autres sortaient des armures de M. Dormoy les chairs froissées et l’âme endolorie, convaincues d’avoir eu affaire avec un fou et jurant bien de ne plus y revenir.

Il faut croire que le collectionneur trouvait un certain ragoût à ces menus drames: crises de larmes et pâmoisons, scènes de désespoir et de terreur lui chatouillaient délicieusement les sens -51-car il n’y renonçait pas, le vieux birbe! Il s’y était acquis une réputation déplorable. Le peuple traduit ces cas équivoques d’un mot: c’est un homme à passions.

M. Dormoy était donc un homme à passions… Où peut conduire le goût des jolies filles et des vieilles armes! Ce goût très particulier de M. Dormoy, je l’ignorerais encore si le hasard, cette Providence des amoureux, ne m’avait mis sur le chemin de Mlle Céline Amyot dite Dolly, troisième mannequin chez M. Prust, robes et manteaux, rue Saint-Honoré, succursale à Nice et à Vichy, correspondant à Londres, etc.

Dolly était le surnom que lui donnaient ses camarades, incitées à affubler d’une origine anglaise cette grande et jolie fille au menton un peu long et au nez un peu court, mais à la carnation si lumineusement rose (en contraste avec ses cheveux bruns), que Céline Amyot eût pu, en effet, très bien naître Irlandaise. De l’Irlande, elle avait même les yeux d’outremer et d’orage, d’un bleu mobile et verdissant. Mais un bagout si parisien!

Céline Amyot était de Montmartre, de la rue des Trois-Frères, tout simplement.

Fille d’un colleur d’affiches, elle était une des mille et trois midinettes que la rue de la Paix et les rues avoisinantes lâchent, vers onze heures du matin, sous les marronniers des Tuileries. Comme un essaim d’hirondelles et de moineaux francs, cela s’abat sur les bancs, autour des -52-statues, et, dans un tourbillon de jupes bien coupées et de chevelures brillantes, cela s’installe par groupes, au hasard des sympathies, papote, ramage et déballe hors des paniers, sur des papiers gras, babas au rhum et cervelas! Charcuterie et pâtisserie: le déjeuner des Midinettes. Les hauts ombrages de l’ancien jardin royal font un cadre de verdure, au printemps, et d’or somptueux, en automne, à leur grâce alanguie et pliante. Combien d’anémies et de tuberculoses, en effet, parmi toutes ces fraîcheurs de peau et de regards! Pis! combien, parmi ces joliesses guettées, proies, hélas! certaines, pour la prostitution du boulevard!

Je ne serais pas le philosophe que je suis, si je n’aimais, de temps à autre, à suivre, et de très près, les ébats et les menus propos du petit peuple parisien.

Ce fut par une bleue matinée de juillet que me furent révélés la grâce fine et veloutée d’hirondelle, car mince et de silhouette arrêtée et pieuse comme elle, et le charme gamin de moineau de Paris de Mlle Dolly; ce profil, on eût dit, dessiné par Burne-Jones, et cet esprit gavroche, mi-Gavarni et mi-Forain!

C’était non loin du bassin. Ce matin-là, toute une bande de rieuses et toutes jeunes échappées d’atelier y chipotaient, au hasard des chaises et des bancs, un déjeuner sommaire: des cerises et des fraises achetées à la livre à la petite voiture d’une marchande des rues, moins un déjeuner qu’une dînette, mais, pour restreint que -53-fût le menu, les Midinettes ne s’en amusaient pas moins. Une folle hilarité secouait les tailles souples et renversait les nuques blondes et brunes groupées en cercle autour du récit désopilant de l’une d’elles. Que pouvait bien conter cette rosse de Dolly?

Dolly! le nom fusait comme un rire sur toutes les lèvres.

—Non, elle était crevante, cette Dolly! Ces histoires n’arrivaient qu’à elle!

—C’était pas croyable!

—Bien sûr qu’elle inventait!

—Il n’y en avait pas deux comme elle.

Et toutes ces demoiselles s’esclaffaient.

—Comme ça, le vieux avait voulu l’enfermer dans une armure, dans une chose tout en fer comme on en voit dans tous les tableaux qui représentent des batailles, ou bien encore au Musée de Cluny! Non, bien sûr qu’elle se payait leur tête!

Je m’étais approché, attiré par tant de gaieté et par tant de jeunesse.

L’histoire que racontait Dolly était son aventure avec le collectionneur de l’île Saint-Louis. C’était, avec quels détails pimentés et dans quel argot pittoresque, le récit, par le menu, de sa première rencontre avec le vieux garçon, sa poursuite forcenée par les grimpettes de la Butte et ses savants travaux d’approche, puis l’ouverture des pourparlers, la prière de venir visiter chez lui ses armures, rien qu’une petite visite sans conséquence.

-54-—Et ne me dites pas que je vous rappelle une fille que vous avez perdue ou votre sœur: on me l’a déjà faite à la ressemblance! Je ne donne plus dans ces godans-là. Suffit; j’ai promis, j’irai et pas plus tard que dimanche. Maintenant, avancez-moi dix francs. Je vous les rendrai: c’est pour papa. C’est bon, vous êtes un type chouette. Maintenant, au plaisir!

Dolly avait vraiment de la décision. Il fallait l’entendre narrer son entrée chez M. Dormoy:

—Un vieil hôtel, vieille roche comme dans les romans de M. Georges Ohnet, genre Mademoiselle de la Seiglière. Ça me porte au recueillement. Quatre étages, c’est haut; à la maison, y en a six et je ne me plains pas. Je sonne. C’est lui qui ouvre. Un musée, mes petites chattes, un vrai musée de vieilleries, rien que de la ferraille là-dedans, mieux qu’un musée, un décor… le deuxième des Cloches de Corneville ou le troisième de la Dame Blanche… On connaît son répertoire! Je me dis: je me suis gourrée, c’est un peintre. Ce n’est pas pour ce que je croyais: je vais donner une séance. Pourtant, un petit goûter préparé me donne à réfléchir: ces petites chatteries-là, ça fleure toujours la manigance. Et lui, obséquieux, des prévenances, me servant lui-même: «Un doigt de marsala ou bien un peu de champagne. Goûtez ces pains fourrés au foie gras.—Oui, mon petit père, je te vois venir.» Et quand, bien gentiment, une fois au dessert, il me caresse un peu longuement les épaules et me passe les mains -55-sur les hanches pour s’assurer si je suis bien faite.

—«Oui, une très bonne constitution, que je lui réponds, ne vous émotionnez pas comme çà! Je vois ce qu’il vous faut. Je vais vous faire ce plaisir». Et houp! en deux temps, trois mouvements, j’ôte mon corsage et je dégrafe ma jupe. Me voilà en chemise. Du même coup, voilà mon bonhomme à genoux, les yeux blancs, les mains jointes, en extase et si cocasse et si touchant que j’ôte ma chemise comme le reste. «—Admirable! une Eve, une Vénus Anadyomène, une Psyché!» qu’il s’écrie alors, et un tas de noms grecs que j’ai déjà entendu dire à des peintres. «—Attendez, mon enfant». Voilà qu’il se lève, court dans l’appartement, disparaît par une porte puis revient par une autre, avec un casque, une espèce de casque de pompier surmonté d’une sorte de serpent. «—Ne bougez pas». Et il m’assujettit sa marmite sur la tête. C’était d’un lourd et ça me serrait les tempes, mais à crier, tant ça m’appuyait sur le crâne. Mais lui, les yeux fous, de s’écrier: «C’est héroïque! c’est de l’époque, du roman chevaleresque, c’est de l’Aristote et c’est du Tasse aussi!» et un tas de billevesées qui étaient peut-être des salauderies. Je commençais, moi, à en avoir assez et je grelottais, bien qu’il y eût un grand feu de bois dans la chambre. «Dites donc, monsieur, est-ce que vous en avez encore pour longtemps? Cette comédie-là, ça ne va pas finir?»—«Attendez: un peu de patience, mon enfant.» -56-Il me retire le casque, enfin, mais va en chercher un autre. Il en rapporte un bien plus haut, un bien plus gros encore et, surtout, bien plus pesant. «Encore celui-là, rien qu’une minute, ma divine!»—«Non, vous vous f… de ma poire!» «Oh! la petite mutine! Rien qu’une minute pour faire plaisir à papa». Je suis bonne fille: j’y consens. Me voilà, le front à la torture, sous sa nouvelle marmite, cette fois empanachée, emplumée comme une queue de paon, et voilà mon bonhomme qui retombe dans ses digue-digue. Il se prosterne: «C’est Bradamante! mais c’est Clorinde! c’est la belle Heaulmière!»—«Mais, tâchez donc d’être poli!» et je remets mon casque à cet insolent. Vous croyez que c’était fini? Ça ne faisait que commencer! Ne voilà-t-il pas qu’il décroche du mur une cuirasse en fer et des tas de ferraille qui s’adaptent aux bras, aux cuisses, au ventre, comme qui dirait à tout le corps, et ce loufoque voulait m’emprisonner là-dedans! Me voyez-vous dans cette ferblanterie, moi qui ai les seins si sensibles, et la peau de mes hanches, donc! Alors, je me suis fâchée: «Plus souvent, vieil outil! Allez au bain, non, à la douche! Je t’ai assez vu, échappé de Charenton!» Et, le bousculant, lui et toute sa ferraille, j’attrape mes frusques et je gagne la porte. Mon bonhomme, empêtré dans toutes ses antiquailles, avait trébuché et se débattait, tombé dedans. Il saignait du nez, parole!… C’est bien fait! Des fous de ce tonneau! Qu’est-ce qu’il lui fallait, à ce vieux -57-criminel? Est-ce que ma beauté et mes dix-huit ans ne lui suffisaient pas?

Et, sur un regard droit planté dans mes yeux, je m’avançai vers la conteuse:

—Moi, je m’en contenterais, mademoiselle: je serais même très heureux.

—Et vous ne m’embêterez pas, ripostait la jolie fille. Vous n’avez pas l’air d’une moule. Payez-vous le café à la société?

—Je paie!

Et c’est ainsi que Dolly et Portail devinrent, le même soir, amant et maîtresse! Tout cela, grâce à la collection d’armures de M. Dormoy.

IV
LA MISE AU POINT
—Dolly! une grande brune à la carnation invraisemblable, une chair d’un rose de camélia rose en fleur, mais je ne connais que cela!

De Warden, levé tout à coup de son divan, s’avançait hors de la pénombre du vaste hall pour entrer dans le cercle lumineux des tulipes électriques.

-58-—Un corps souple et long de nymphe chasseresse, l’ondoiement de hanches d’une figure de Germain Pilon mais un profil de barmaid anglaise: c’est bien cela! Galocharde avec le nez trop court, le type de jolie anthropoïde de Suzanne Desprès et des femmes nues de Picard, et les prunelles de bête ou de sirène, tant elles étaient changeantes, attentives et inquiètes! Dolly… Ah! elle s’appelait Dolly, alors… En effet, je me souviens vaguement de l’avoir entendue nous raconter qu’elle avait été mannequin dans une maison de couture. Oh! dans ses débuts, car, moi, je l’ai connue modèle et je l’ai même eue dans mon atelier. Innombrables, d’ailleurs, ceux qui l’ont eue dans leur atelier… et dans la chambre avoisinante. Ah! pour un beau brin de fille, c’était un beau brin de fille, mais quelles aptitudes à rendre heureux quiconque le lui demandait et quelle vocation dans le métier! Nous l’avions surnommée le consentement mutuel, en souvenir d’un pari. Surnommée, car je l’ai connue sous un autre nom que Dolly. A Montparnasse, où je la rencontrai pour la première fois, chez le graveur Aubley, on l’appelait Ginette. Ginette, la grande Ginette! Ah! elle avait le déshabillage facile. Pour un oui, pour un non: «Moi, j’ai la gorge basse; moi, j’ai très peu de ventre; moi, j’ai un torse de jeune garçon; moi, j’ai une chute de reins unique; moi, j’ai les jambes fuselées», et v’lan! robes et chemise volaient à travers la pièce. Rien qu’à sa promptitude à se dévêtir, je l’aurais reconnue. Je -59-n’ai jamais rencontré de jeune fille aussi fière, aussi sûre de son anatomie. A force de s’entendre répéter qu’elle avait une plastique épatante, Ginette en était convaincue, si convaincue qu’elle ne demandait qu’à convaincre les autres. Ah! vous l’avez connue, vous, sous le nom de Dolly, et elle était mannequin? En effet, c’eût été dommage!

Avec une certaine mélancolie, presqu’une nuance de regrets, de Warden se laissait tomber sur un fauteuil: il tirait maintenant une longue bouffée de fumée bleuâtre de sa pipe de terre brune, dite Pasiphaé, pour le motif obscène qui en décorait le foyer. Warden ne se séparait jamais de sa pipe.

Il reprenait:

—En effet, Ginette était assez rebelle au poison dit de la littérature, et l’éclectisme de ses liaisons… choisies pourtant dans tant de milieux divers, ne parvenait pas à la contaminer. Tournée comme elle l’était, avec ce type un peu bizarre qui la désignait tout de suite aux artistes et aux raffinés, elle était pourtant destinée aux pires aventures; elle eût pu, comme une autre, devenir une stryge de cénacle ou une goule de petite chapelle; elle demeura toujours une roulure d’atelier. Il faut lui en savoir gré, car elle eût pu, comme tant d’autres, jouer les Vittoria Colonna, les cheveux nimbés de myrtes artificiels, prendre des attitudes dans des cathèdres et déambuler, gainée dans le drap d’argent de moyenâgeuses simarres, -60-des parlottes des toutes jeunes revues aux cinq-à-sept du Rat Mort. Née pour l’amour (j’allais dire la noce), comme une fleur est faite pour s’entr’ouvrir et embaumer, sa nature de joie la préserva. Cette chère Ginette! Je ne la vis vraiment qu’une seule fois en péril.

Depuis à peu près deux ans je l’avais perdue de vue. Après avoir eu pour moi toutes les générosités, Ginette avait cessé tout à coup de me donner des séances. Je la rencontrais même plus dans les crémeries et dans les bars où sa grâce bohème aimait à fréquenter: quelqu’un avait enlevé Ginette ou Ginette avait changé de quartier. Je devais la retrouver dans le salon Charmaille!

Mme de Charmaille! Qui se souvient, aujourd’hui, de cette gloire de cauchemar?

Mme de Charmaille habitait Asnières; elle y faisait les honneurs de l’atelier de Pétrus Nordinger, le peintre érotico-mystique, dont le talent avait été étouffé par le génie! on le disait du moins dans le clan des amis de Mme de Charmaille, qui s’était attelée, corps et âme, à la réputation de l’artiste.

Ce Nordinger était surtout un peintre industriel. Apprécié pour ses vitraux d’art, dont les adroits pastiches n’excluaient point la fantaisie, il excellait à styliser la flore des bois et des jardins en y intercalant les monstres du bestiaire héraldique: un bon peintre verrier! Il exposait tous les ans des œuvres d’une facture -61-assez pauvre, et d’une couleur plutôt plate, que de très jeunes critiques comparaient aux fresques de Botticelli, pour humilier Botticelli sans doute, car ces vagues réminiscences étaient de sûres trahisons; mais encore était-il reçu tous les ans au Salon de la Nationale. Du jour où Mme de Charmaille pénétra dans sa vie, Pétrus Nordinger vit partout ses toiles impitoyablement refusées.

Il faut dire que Mme de Charmaille avait une terrible esthétique; son influence était plutôt néfaste, pernicieuse même, et le surnom de Malaria, qu’elle avait dans tous les ateliers de Montmartre, l’avait suivi à Montparnasse. Mme de Charmaille y sévissait maintenant, terrorisant les uns et aguichant les autres par le crédit qu’elle prétendait avoir au Ministère des Beaux-Arts et même à celui de l’Intérieur… Quel crédit pouvait bien avoir, place Beauveau et rue de Grenelle, cette petite femme déjà mûre, longue de buste et courte de jambes, un peu nouée même, et dont la jolie tête, d’une grande finesse et surtout très expressive, mais disproportionnée avec la hauteur du corps, la faisait ressembler à une naine? Mme de Charmaille était aux couloirs officiels ce qu’est une punaise de sacristie aux coulisses de l’église; pourtant, de toute cette impudence, des artifices surtout d’une coquetterie irréductible et des restes énergiquement sauvés d’une indéniable beauté, cette femme s’était fait un prestige qui en imposait encore aux imbéciles.

-62-Pétrus Nordinger était du nombre. Imbécile, je m’entends. Intellectuel dans la pire acception du mot, le peintre-verrier, évidemment doué au point de vue décoratif, montrait une faiblesse de caractère qui confine à la bêtise.

Demeuré veuf avec deux enfants et une sœur dévote venue exprès du fin fond de la province tenir le ménage de son frère, le pauvre être s’était laissé prendre aux flatteries et à l’enthousiasme de muse et d’artiste de Mme de Charmaille. Mme de Charmaille exerçait, dans quelques petites revues, la critique d’art. Elle était arrivée dans le désarroi de la maison du veuf décidée à s’y installer et à n’en jamais sortir. Nordinger possédait de lui-même une douzaine de mille francs de rentes; ses œuvres pouvaient, bon an, mal an, lui rapporter autant. Vingt-quatre mille francs par an, c’était le port pour cette épave de l’intrigue et de la prostitution: il y avait longtemps que la fine mouche avait jaugé l’homme. Elle n’eut pas de peine à l’éblouir. Ce fut une effervescence de pitiés et de tendresses inavouées pour le veuf, mélangée d’un culte profond pour l’artiste et son œuvre. Un sentiment plus fort l’attirait aussi vers les deux orphelins: elle aimait en eux leur père. Bref, elle jouait si habilement de son dévouement, de son crédit, de ses influences et de ses relations, et servait au malheureux Pétrus, cuisiné avec toutes les herbes de la Saint-Jean, le ragoût d’une si belle âme, que la pauvre sœur fut réexpédiée dans sa petite ville des Pyrénées et -63-que l’aventurière s’installa en maîtresse dans l’intérieur d’Asnières.

Cet intérieur! Il faut l’avoir vu comme moi pour connaître jusqu’où peut tomber une intelligence de déséquilibré.

Mme de Charmaille y vaticinait religion, poésie, esthétique et littérature. Toute une assemblée de rapins et de poètes chevelus descendus des hauteurs de la Butte, se pâmait aux moindres gestes, aux moindres propos de la prêtresse. Mme de Charmaille multipliait les effets de croupe sous des robes coupées dans des étoffes d’ameublement; c’étaient des tons d’eaux mortes ou de roses malades que n’avaient pas encore osé arborer les couturiers. Les enfants du peintre, costumés d’après les fresques du Carpaccio, promenaient dans l’atelier des timidités attristées de chiens savants. Dépaysés dans des simarres de velours de coton, que dis-je? empêtrés, engoncés dans des manches de satin bouffantes, les deux pauvres petits, dressés à tous les baise-mains et à toutes les révérences, répondaient aux noms de Blismode et de Corydon: ainsi l’avait voulu leur seconde mère.

Ginette! Mme de Charmaille affichait une très grande tendresse, probablement mystique, sinon unisexuelle, pour le joli modèle, car elle ne se gênait pas pour l’appeler Troïlus! Jusqu’où la muse de Pétrus Nordinger était-elle la Cressida de ce Troyen de Montmartre? Mystère. L’intrigante qu’était Mme de Charmaille n’avait-elle pas -64-plutôt des vues sur la capiteuse fille et ne la destinait-elle pas à quelques-uns de ses amis influents du ministère ou du Sénat? Il y avait de tout dans l’Egérie de l’atelier d’Asnières, de l’entremetteuse et du maître chanteur. Toujours est-il que je retrouvais une Ginette tout autre que celle que j’avais connue. Ses cheveux bruns coupés courts et frisant en boucles drues lui faisaient une tête ronde de jeune belluaire qu’une mâchoire un peu lourde accentuait encore. Ginette avait aussi perdu de sa fraîcheur; ses paupières, maintenant bistrées, soulignaient la pâleur de sa face. Sanglé dans des costumes de drap anglais, Troïlus s’efforçait à des manières de petit homme; mais c’était un rôle appris, que démentaient les prunelles restées très femme et hardiment claires dans cette face de langueur.

L’atelier de Pétrus Nordinger! J’y assistai un soir à une jolie scène. La maîtresse de céans avait eu l’idée d’une fête costumée, une fête sous Néron, rien que cela; il fallait bien célébrer un des grands précurseurs de l’anarchie! La toge et la chlamyde sévirent donc toute une nuit dans l’atelier d’Asnières. Oh! les piteuses anatomies d’hommes que révélèrent, ce soir-là, les Caracalla, les Adrien et les Antinoüs voulus par Mme de Charmaille! Enroulée d’étoffes transparentes, ornée de camées et enguirlandée de fleurs, la nudité des femmes s’y montra, chez quelques-unes, vraiment triomphante. Ginette fut de celles-là. Son goût naturel lui avait indiqué la tunique safran et -65-les bijoux de bronze vert dont s’animait le rose retrouvé de sa chair. De larges iris bleus ombrageaient son visage, harmonisés avec le ton de ses prunelles avivées de kohl, et son entrée fit une telle sensation que l’immédiate pensée de Messaline vint à tous et à toutes en même temps. Le nom courut l’atelier et parvint jusqu’à l’intéressée qui, prenant son rôle au sérieux, ne défendit plus ni ses seins ni ses lèvres. Très impératrice à Suburre, elle s’abandonnait généreusement à toutes et à tous, faisant impérialement l’aumône de ses bras nus et de sa nuque aux convoitises allumées par son beau corps, si bien qu’au souper, grise d’adulations, de caresses et de beaucoup de champagne:

—Messaline, Messaline, suis-je assez Messaline! s’écriait la belle fille en éparpillant sa couronne d’iris aux quatre coins de la table.

A quoi son amant, un graveur, un peu agacé par la tenue de sa maîtresse:

—Mets salope, et n’en parlons plus!

Ce fut le mot du souper et la mise au point de la fête.

-66-

V
LE SERPENT SOUS LES FLEURS
—Mme de Charmaille! Si j’ai connu cette intrigante? Mais je n’ai connu qu’elle! J’en ai surtout entendu parler, car j’ai toujours mis tous mes soins à éviter la dame. Je l’avais vue à l’œuvre, et j’étais édifié. J’ai, d’ailleurs, les préventions les plus injustes, je l’avoue, mais les plus justifiées aussi, contre toutes les Muses de petites revues et d’ateliers. Bas-bleus, conférencières, peintresses et sculpteuses, je mets tout cela dans le même sac. Pour moi, ce sont des dévoyées, donc des êtres dangereux en rupture, et, naturellement, en guerre avec la société. Toutes les armes leur sont bonnes pour triompher des circonstances; elles ont pour elles la plus grande des forces: celle de leur prétendue faiblesse.

—Diantre! vous n’êtes pas féministe, vous, faisait de Warden au monsieur à longue barbe poivre et sel qui venait de prendre la parole.

—C’est que j’ai été payé pour, répondait l’interpellé. J’ai été longtemps attaché au ministère des Beaux-Arts, et j’en ai décacheté de ces lettres de déclassées de l’ébauchoir et du pinceau, et j’en ai eu à recevoir et à éconduire de ces hardies quémandeuses dont la vocation artistique servait le -67-plus souvent de trottoir, et je ne parle pas de ces pseudo-romancières dont la littérature eût fait rougir un singe; mais, parmi toutes ces aventurières de la plume et de la palette, c’est à la Charmaille qu’il faut donner la palme. Quelle comédienne et quelle maîtresse femme! Un tempérament d’avoué et une âme de plaideuse! Elle ne s’endormait pas sur le rôti, la blonde Mme de Charmaille. Elle eût remué le ciel pour en faire tomber une pièce de vingt francs.

—Mais elle avait des yeux d’étoile! ricanait le petit Baudran.

—D’étoile de ciel de lit! car je crois que peu de femmes ont couché autant qu’elle! Ah! pour des relations d’alcôve, elle en avait des relations!

Et de Warden tirait une longue bouffée de sa pipe.

—Oui, je me le suis laissé dire, reprenait l’ex-attaché au ministère des Beaux-Arts, car notez que je ne l’ai jamais reçue. Je ne me suis pas moins gardé d’aller chez elle, et pourtant ai-je été bombardé de ses invitations! Mme de Charmaille était la maîtresse de Nordinger, et cela m’était la meilleure des raisons. J’ai toujours eu l’horreur de ce peintre; sa facture veule et flasque, cette absence ou plutôt cette ignorance du dessin, m’ont toujours exaspéré comme une indélicatesse. Pourquoi s’obstiner à peindre ainsi, quand l’agriculture manque de bras? Exposer et courir les commandes, quand on commet de pareilles anatomies, pour moi c’est voler le pain d’autrui. Et -68-notez que je suis du pays de Nordinger; nous avons même été élevés ensemble. Nous sommes tous les deux de Bayonne. Tout jeune encore, Nordinger, fils de famille et fortuné par les siens, faisait de la peinture et de la pire, de la peinture dite littéraire, celle dont les sujets, à emprunter à des chefs-d’œuvre d’imagination, tiennent lieu de tout, de ligne et de couleur. Il ne composait pas trop mal, car il a toujours eu le don de l’arrangement; mais quelle palette! Les mauves et les violets intransigeants faisaient de son atelier une succursale des usines de Javel: c’étaient des tons de produits chimiques, des nuances hostiles de précipités de laboratoire. A Bayonne, déjà, il avait un atelier. S’il s’était contenté d’être un amateur, on eût pu lui laisser ses illusions; mais il entendait se faire une place au soleil. Sa sœur, Mlle Emilie Nordinger, de dix ans plus âgée que lui, croyait passionnément à l’avenir de son frère. Elle s’y était sacrifiée toute, renonçant d’elle-même au mariage pour faciliter les débuts de Pierre à Paris. Nous respections tous sa pieuse illusion. Nordinger entrait donc aux Beaux-Arts. Elève de Bouguereau, il y devenait, en quelques mois, Pétrus Nordinger; Pierre ne suffisait plus à ses ambitions esthétiques. Mlle Nordinger était restée à Bayonne pour soigner les vieux parents. Tous les yeux de la famille étaient fixés vers Paris, Paris où s’évertuait son grand homme. Il y exposait des Andromèdes délivrées, d’après M. Ingres, et des Entrées de chevaliers à Jérusalem, d’après -69-Eugène Delacroix. Pétrus n’était pas encore versé dans la peinture wagnérienne. Bien découplé, portant, soignée et parfumée, une belle barbe fourchue de dieu syrien, ayant la lèvre rouge et l’œil brillant des Basques, Nordinger plaisait aux femmes. La fille d’un gros marchand de couleurs de la rue Bonaparte crut à sa vocation. Nordinger l’épousa, et ce fut l’idylle au foyer, avec la naissance successive de deux enfants. Mme Nordinger était délicate; elle manquait rester au premier accouchement et demeurait estropiée au second; elle traînait pendant quelque temps, et, quatre ans après ses couches, malgré une opération d’Echergovine, le grand chirurgien russe, s’éteignait à Asnières. Elle avait vingt-huit ans.

Pétrus demeurait seul avec deux enfants, une fille de sept ans et un garçon de quatre: Marthe et Marcel. Mlle Nordinger (les vieux parents étaient morts) venait tenir le ménage de son frère. Elle quittait Bayonne, où elle s’étiolait dans la maison familiale, loin de son adoré grand homme, trop heureuse d’envoyer ses économies au jeune couple, mais retenue par la crainte de le troubler. Elle accourut aux obsèques de sa belle-sœur comme à une délivrance, bénissant peut-être (et Mlle Nordinger était bonne) cette mort qui la rapprochait de sa nièce et de son neveu. Et avec une sorte de passion farouche elle se consacrait au veuf et aux orphelins.

C’est vous dire si, dix ans de ma vie, j’ai été obsédé -70-par les Nordinger, père, mère et fille, et sollicité par les miens eux-mêmes, et prié par toutes nos relations de pousser le grand peintre bayonnais! M’en demanda-t-on des démarches et des articles! J’écrivais alors aux Débats, à la Revue Bleue, puis au Temps. Je n’en fis jamais rien, malgré nos souvenirs communs d’enfance, et cela me brouillait même avec pas mal de gens de Bayonne. Je considérais Pétrus comme un voleur de renommée. Je n’admettrai jamais que la fortune et les relations remplacent le talent; je n’ai jamais sacrifié ma conscience à la camaraderie, et j’y ai gagné les joies d’une solitude, pis, d’un isolement qui est pour moi la preuve de mon indépendance. Et quel réconfort aux heures de découragement! Je résistai même aux démarches de la vieille Mlle Nordinger, et Dieu sait si la vieille fille était touchante!

—Quelle profession de foi! nous exclamions-nous en chœur.

—Mais ce Monpayrac est un apôtre! renchérissait le petit Baudran.

Le critique souriait.

—Aussi vous jugez comment j’accueillis les tentatives d’approche de Mme de Charmaille, quand cette intrigante eût mis dehors cette pauvre Mlle Nordinger et se fût installée en conquérante dans l’atelier d’Asnières. Je connaissais la dame de longue date. Il y avait dix ans que je subissais ses assauts et ses attaques, ses demandes de subsides, de recommandations et d’articles -71-pour elle ou les jeunes hommes chevelus dont elle pastichait la prose et dévorait la jeunesse et les maigres pensions venues de la province, tout en les protégeant. J’avais été précieusement documenté sur elle, et mes tuyaux se renforçaient d’une prévention instinctive contre sa personne physique. J’ai l’horreur des êtres noués, de tout ce qui peut rappeler une difformité ou un estropiement. Malgré sa très jolie tête et sa chevelure admirable, Mme de Charmaille m’a toujours fait l’effet d’une naine. Je l’avais assez entrevue dans les couloirs de premières pour redouter, comme une approche malfaisante, le contact de ce petit corps malingre et sursautant, d’une agilité effarante au milieu de toute cette foule, où sa courte personne se faufilait, courait, abordant l’un, agrippant l’autre, toujours affairée et saluant. Elle m’était même répulsive, cette espèce d’araignée-crabe à tête de Méduse, avec sa bouche expressive et ses larges yeux implorants. Un effronté maquillage ajoutait encore à l’expression vraiment inoubliable de ce visage. Les cheveux d’un or violent, les lèvres outrageusement peintes, les yeux bleuis, comme trempés d’outremer, lui faisaient à la fois une tête de noyée, de goule et de sirène. On se représente assez ainsi, dans l’écume des vagues, les têtes tournoyantes, aux yeux hallucinants et fixes, de Charybde et de Scylla, Charybde et Scylla, les Néréides meurtrières des gouffres siciliens. Ce charme morbide devait plaire à l’imaginatif qu’était Pétrus.

-72-Il ne lui plût que trop. En effet, de tous côtés il me revenait bientôt des échos des fêtes données par Mme de Charmaille dans l’atelier d’Asnières: fêtes moyenâgeuses, fêtes païennes, fêtes scandinaves, où l’aventurière apparaissait successivement sous les traits d’Agnès Sorel, de Poppée, de Thaïs et de Frida. La peinture de Nordinger se ressentait de cette influence. Ce n’étaient plus que des filles-fleurs, des sirènes, des ondines, et tout le méli-mélo de la mythologie du Rhin: Mme de Charmaille se retrouvait dans toutes les héroïnes. Du coup, ce malheureux Nordinger se voyait fermer le Salon; sa peinture était devenue tout à fait exécrable. Il était une des gloires de la Rose-Croix. Quant aux deux enfants, Marthe et Marcel, la Charmaille les avait affublés de je ne sais quels noms ridicules et bizarres et les promenait par le monde, chamarrés d’oripeaux comme deux petits chiens savants. Pendant quatre ans, les deux orphelins firent sensation à tous les vernissages; la foule s’ameutait sur leur passage, à la grande joie de cet imbécile de Nordinger, et cela jusqu’au jour où le peintre mourait d’un ramollissement du cerveau.

La Charmaille avait mis quatre ans à vider et à tuer le pauvre homme. C’était fatal: on ne vit pas avec une goule. Dans la maison d’Asnières, ce fut la débâcle. Le capital de Nordinger, entamé par sa maîtresse, filait par toutes les brèches. Mlle Emilie Nordinger, prévenue par un ami de -73-la famille, arrivait à temps pour sauver les débris de la fortune et arracher son neveu et sa nièce aux griffes de la créature. La Charmaille ne voulait pas les lâcher; elle entendait jouer des orphelins comme elle avait joué du père. Mlle Nordinger eut toutes les peines du monde à la mettre dehors; elle trouvait, d’ailleurs, la moitié de l’atelier déménagé et les meubles du veuf disparus, vendus ou enlevés! Mme de Charmaille n’avait pas perdu de temps.

Ces détails, Mlle Nordinger, elle-même, me les confirmait à l’un de mes voyages à Bayonne. Elle me disait bien autre chose, la pauvre vieille fille au cœur ulcéré, et de terribles choses sur l’éducation donnée par cette femme à sa nièce, la petite fille (elle n’avait pas quatorze ans), déjà contaminée par l’exemple et empoisonnée de pernicieux conseils. L’enfant lui était revenue les cheveux teints au henné, habituée aux maquillages, initiée aux plus étranges raffinements de toilette, et déjà dressée aux œillades et aux manèges de la pire coquetterie vis-à-vis des hommes. Qu’est-ce que cette femme eût fait de sa nièce, si son frère avait vécu? En vérité, pour ses enfants, le peintre était mort à temps.

Qu’y avait-il de vrai dans les allégations de la vieille fille? Je faisais la part de sa rancune et de ses anciens ressentiments, et pourtant, quand je rapprochais ces propos d’une assez curieuse rencontre que j’avais faite de Mme de Charmaille et de la petite Nordinger chez Eberstein, le grand -74-critique d’art allemand, je ne pouvais m’empêcher de faire des réflexions bizarres.

Eberstein (il est mort maintenant) avait (si doué qu’il fût, car c’était un grand cerveau) la réputation d’aimer les primeurs. Aussi fus-je très désagréablement surpris, lors d’une de mes visites chez lui, d’y trouver la Charmaille maquillée, attifée selon son habitude, mais accompagnée, en plus, d’une toute jeune fille, presque une enfant, sinon jolie, du moins étrange avec sa chevelure ébouriffée, sa fraîcheur puérile et ses yeux trop éclatants. Etait-ce la petite Nordinger? Je n’en sais rien, car la Charmaille ne me la présenta pas. Elle était venue là pour solliciter d’Eberstein son appui auprès du directeur des beaux-arts de Berlin, afin que le Musée achetât le dernier tableau de Nordinger. Elle se levait à mon entrée (elle me savait hostile), et Eberstein l’accompagnait dans l’antichambre. La Charmaille devait avoir quelque chose à lui dire, car c’est sur un coup d’œil impérieux de la créature que le vieux critique l’avait suivie. Cette sortie m’intriguait; j’eus la faiblesse de tendre l’oreille un peu plus que je ne l’aurais dû. On discutait dans l’antichambre, à voix basse, mais assez vivement; il était question d’argent: «Il m’en faut! il m’en faut! stridait la voix de Mme de Charmaille, devenue âpre; donnez, ou je parlerai». Eberstein rentrait en traînant la jambe, allait à son secrétaire et y prenait cinq cents francs. «Ils sont très gênés, me disait-il d’un air contrit; il faut bien -75-leur venir en aide». Il revenait presque aussitôt. Mme de Charmaille avait consenti à partir. Tirez la conclusion vous-mêmes.

—Le serpent sous les fleurs! ricanait le petit Baudran.

VI
LE VOILE
—L’atelier Nordinger! Vous n’avez jamais voulu y mettre les pieds. Eh bien! vraiment vous avez perdu. Je m’en voudrais toute la vie, si j’avais manqué une occasion pareille.

Et d’Esthuart, Georges d’Esthuart, le compositeur applaudi de Niobé, de Loreley et d’Apollon à Délos, tournait sa tête impertinente du côté de Monpayrac.

—L’atelier de Nordinger, mais c’était l’atelier type, le sanctuaire par excellence du symbolisme et de la Rose-Croix! Un fatras d’objets hétéroclites, des usagers et des religieux fraternisant dans une promiscuité significative renseignaient dès le seuil sur l’état intellectuel du maître de céans. C’étaient des soufflets de cuisine, -76-des crémaillères et des landiers de campagne, des horloges rustiques, des huches et jusqu’à des pétrins provençaux voisinant avec des chandeliers d’église, d’anciennes chasubles, des vasques de bénitier, des lutrins, des croix de procession, des bannières de la Fête-Dieu et jusqu’à des retables d’autel; le tout incomplet, ébréché, dédoré et velouté de poussière. Des céramiques de Lachenal et de Laherche, en forme de courges et de cucurbitacés, évidemment choisies parmi les plus baroques et les plus saugrenues des deux maîtres cuiseurs, et d’énormes cornues d’alchimiste donnaient à cette brocante un équivoque aspect de laboratoire; des hiboux de faïence et d’énormes crapauds de grès embusqués dans les coins achevaient d’envoûter l’atmosphère. Mais c’est aux murs qu’éclatait l’indéniable folie du seigneur et de la dame de l’antre. Toutes les toiles refusées de Nordinger (et depuis cinq ans, l’artiste s’était vu impitoyablement fermer toutes les portes des Salons) décoraient l’atelier, en manière de fresques; la néfaste influence de Mme de Charmaille s’affirmait dans la facture et le choix des sujets.

Wagnérienne enragée, Mme de Charmaille avait imposé à son amant l’œuvre du maître de Bayreuth, et, naturellement, dans cette œuvre, c’est aux scènes surnaturelles qu’elle avait été droit, avec le sûr instinct des déséquilibrées, toujours tentées par l’anormal; c’étaient donc, émergeant des pétales d’énormes lis bleuâtres, des torses -77-onduleux et tortillés de filles-fleurs; des chevelures d’un or invraisemblable hésitant entre l’acajou et le jaune d’œuf, encadraient des visages exsangues de jeunes opérées aux yeux encore agrandis par l’hypnose. Plus loin c’étaient, dans un enchevêtrement de coraux et de madrépores charnus, parmi les lentes oscillations de pendule de la flore et du monde sous-marin, des lividités de noyées, dont les faces d’épouvante personnifiaient, sous des toisons vertes comme l’herbe, Flossilde, Voguelinde et Velgonde, les trois filles du Rhin; et que de dragons Fafners, et que de nains Albérics, et que de dieux Loges dans des torrents de flammes et que de Siegfrieds et de Sigemonds casqués d’argent ou vêtus de peaux d’ours!

L’incohérence des mythologies évoquées n’égalait que la platitude de la facture. Toutes les princesses du cycle d’Artus suivaient, gainées dans des étoffes ramagées d’or et nimbées de fleurs héraldiques, princesses et parures découpées, on eût dit, dans du zinc peinturluré par un imagier d’Epinal; et puis venait le cortège obligé des sorcières et des démones, et, sous le heaume des héros scandinaves comme sous le hennin des princesses magiciennes, sous les couronnes d’iris noir des Canidies et la chevelure glauque des Sirènes, c’étaient toujours les prunelles violettes et la bouche sinueuse de Mme de Charmaille qui souriaient. La terrible femme avait complètement ensorcelé cet imbécile de Nordinger; il ne voyait -78-qu’elle et que par elle, et la perpétuelle hantise du visage de sa maîtresse aggravait encore l’obsédante impression qu’on avait chez lui d’un cauchemar qui grouillait en fresques d’angoisse et de terreur au mur de cet atelier peuplé de filles-fleurs, de stryges et de sirènes par un Odilon de banlieue.

La loufoquerie de cet intérieur allait jusqu’au malaise.

Mme de Charmaille y trônait dans les costumes que vous devinez: tour à tour Velléda, blanche comme un clair de lune sur les roseaux d’un marécage; puis Isolde, avec des yeux d’orage, appareillés au violet pourpré d’une dalmatique de pope; puis Brunehilde, en corsage cuirassé de jais blanc, et surtout jamais elle-même. C’était, chez elle, un continuel besoin de changer de personnalité; avec cela, une manie de l’oripeau et un amour du maquillage où s’affirmait tout le mensonge de son âme cabotine. Mais son rôle préféré était celui de jeune poitrinaire. Elle excellait à en mimer les attitudes brisées et les fiévreuses langueurs. Des accablements la prostraient tout entière, parmi les coussins de soie blanche d’un divan revêtu d’une peau d’ours noir. Là, dans les plis flottants d’un peignoir ad hoc, elle se soulevait à demi sur ses coudes; et, dans une pose allongée de jeune sphinx, qui accusait sa croupe en creusant les reins, elle eût ravi plus d’une tragédienne, et par ses gestes et par sa façon désenchantée et lasse d’effeuiller -79-les quelques lis posés dans un vase auprès d’elle en susurrant d’une voix d’âme: Les femmes, les fleurs, les femmes, les fleurs! Au piano, quelque compositeur incompris de Pologne jouait en sourdine la Marche funèbre de Chopin ou l’Adieu de Schubert; accroupis dans la pénombre, sur des tabourets modern style, des poètes imberbes, chevelus comme des lions, avec de pauvres petites poitrines et des yeux énormes, l’air de fœtus à crinières, attendaient humblement leur tour pour lire à la dame leurs derniers sonnets.

Costumés à la grecque, Blismode et Corydon, les deux pauvres petits enfants du peintre, faisaient brûler dans un réchaud des pastilles du sérail. Or, par une porte ouverte, une odeur de roux venait de la cuisine et empestait tout cet esthétisme de relents d’oignons.

C’était attristant, pitoyable et comique.

Et, le croiriez-vous, mon cher? c’est dans ce milieu fantomatique et délétère, parmi ces loufoqueries sinistres qu’a débuté et que s’est formée Marion Durmer! Oui! la chanteuse d’opérette! C’est invraisemblable, mais c’est ainsi; ce perpétuel éclat de rire, ces yeux clairs et cette promptitude et cet esprit du geste, ce naturel et pourtant cette science artiste dans la mimique et la diction, tout ce qui fait le charme de Marion, sa réputation aussi, sont sortis de cet antre. C’est au milieu de ce cauchemar hiératique, mystique et préhistorique que se sont produits pour la première fois ce bel entrain et toute cette gaieté. Marion, -80-cette créature d’imprévu et de fantaisie, et si femme, fut révélée par cette prêtresse équivoque de l’androgynat qu’était la Charmaille.

—Vous voyez bien qu’on échappe au poison de la littérature! déclarait Jacques Hurtel.

—C’est ce qui vous trompe! ripostait d’Esthuart. J’ai connu Marion tout aussi intoxiquée qu’une autre; la Charmaille l’avait, elle aussi, contaminée; mais, comme chez elle le tempérament était bon, Marion a rejeté le poison.

Voilà l’histoire. Je fréquentais l’atelier de Nordinger. Mme de Charmaille, moi, m’intéressait comme un cas de bactériologie; je savais d’où elle sortait: d’une loge de concierge, pas plus. C’est de frottements en frottements, au contact de mille et une liaisons diverses, qu’à force de volonté et d’intrigues elle s’est haussée à ce rôle de Muse et de Dame élue d’atelier de Rose-Croix. Elle ne manquait pas d’intelligence, d’ailleurs: une dévoyée, une déclassée, soit; mais des dons de ruse et d’intuition et d’assimilation de premier ordre. Sans la tare de la névrose, qui la poussait vers l’anormal et le bizarre, elle eût pu devenir peut-être une grande courtisane, car elle avait le sens des affaires. Hélas! ses lésions cérébrales la vouaient forcément au monde des incomplets et des ratés; elle ne put jamais franchir le cycle des petites revues et des ateliers mort-nés où elle exerçait ses talents d’allumeuse.

Mme de Charmaille m’avait dit:

—Venez donc passer avec nous la soirée de -81-jeudi: je vous ferai voir une artiste, une toute jeune fille qui vous captivera.

—Quel nouveau monstre va-t-elle nous exhiber? pensai-je en moi-même, et je me rendis à Asnières, décidé à me divertir in petto du phénomène annoncé.

Je trouvai chez les Nordinger tout le Montmartre et tout le Montparnasse des premières, le ban et l’arrière-ban des hirsutes et des hydrocéphales avaient été convoqués. L’atelier était plongé dans la pénombre. Sur une estrade baignée de lumière électrique, un grand rideau de velours rouge était tendu; deux orangers en caisse arrondissaient leurs dômes de feuillage à droite et à gauche du proscénium. Des appels de flûte ayant pleuré sur des pizzicati de harpes invisibles, une créature de songe… (naturellement) issait de la draperie cramoisie et, sous la projection d’électricité, s’immobilisait dans une attitude apprise: c’était Marion Durmer, la merveille annoncée.

Nue, absolument nue sous un peplum de velours chair (je reconnaissais bien là la mise en scène de la Charmaille), la débutante se sculptait comme une statue dans les poses rythmées par l’orchestre que je vous ai dit; et les nerfs étaient douloureusement opprimés par la monotonie du spectacle, car les attitudes se succédaient avec une lenteur désespérante, lenteur encore aggravée par la mélopée des instruments. La fille ainsi offerte était pourtant fort belle: c’était Marion! Elle -82-dansait, ou plutôt se mouvait, pieds nus. Deux grosses bagues d’or brillaient à son orteil; pas un autre bijou ne parait sa nudité. Tout à coup, la débutante chanta.

D’une voix monocorde, volontairement blanche, sans aucune intonation, elle murmura des paroles bizarres:

Saint Jacques, saint Michel et saint Georges aussi,
Mes trois lampes d’or
Brûlent dans la nuit.
Qui rallumera les lampes éteintes?
L’amant est parti et mon rêve est mort.
J’ai laissé tomber mes trois lampes d’or
Dans la mer profonde.
Saint Michel est loin et saint Jacques est mort.
Qui rallumera mes trois lampes d’or?
La musique valait les paroles; elle était, la musique, de Maxime Aubry, le plus talentueux et le plus morne aussi des musiciens de l’avenir. La salle croulait en applaudissements; on faisait une ovation à la Psyché mystique des trois lampes d’or et à la géniale maîtresse de maison, qui les avait allumées.

A quelque temps de là, je fus invité chez Marion Durmer. Un grand financier, qui lui voulait du bien, venait de l’installer dans un petit hôtel, à Passy; on y pendait la crémaillère, et un public trié sur le volet, était convié à y venir applaudir l’artiste dans ses nouvelles créations. Elle les lancerait ensuite sur une des grandes scènes musicales de Paris.

Je n’allai pas à cette soirée de loyal essai. Si -83-jolie que m’eût paru l’exécutante, je répugnais à retourner dans les limbes: j’ai l’horreur de cet art embryonnaire et larveux. D’ailleurs, les feuilles du lendemain donnèrent par le menu le détail de la fête: Mlle Durmer avait dérangé la critique, les soiristes aussi avaient été conviés. Il n’était bruit dans les feuilles que du goût et de l’arrangement merveilleux du petit hôtel de Passy; Marion avait officié dans la chambre, reconstituée meuble par meuble, de sainte Ursule, d’après la fresque du Carpaccio; il y avait même dans cette chambre la double petite fenêtre ronde à vitraux hexagones, avec le pot de basilic sur le rebord.

Mlle Durmer avait chanté, debout, sur un oranger en caisse, naturellement: on remarquait aussi dans cet appartement préraphaélite un agneau blanc, comme celui de saint Jean, couché sur un coussin de velours bleu-ciel, et, sur la cheminée, une énorme boule de verre bleu, où tournoyaient des poissons rouges; l’appartement était d’ailleurs rempli de ces sortes d’aquariums. L’artiste avait chanté divinement. La mise en scène et la réclame avaient été miraculeusement organisées; j’y reconnaissais la main de Mme de Charmaille, et cependant Marion Durmer ne débutait pas. Je la croisai pendant quelque temps dans des couloirs de premières, ses beaux cheveux noirs répandus en nappes sombres sur des corsages florentins à manches bouffantes, et fantastiquement coiffée de béguins de perles ou de petits hennins. Mme de Charmaille trottait toujours dans son ombre. Et -84-puis je perdis de vue la belle fille: Marion Durmer avait quitté Paris.

Je la retrouvai, deux ans plus tard, à Bruxelles; elle était en vedette sur l’affiche du théâtre du Parc et jouait la Périchole. Marion Durmer dans de l’Offenbach! Quelle déchéance, quels avatars et quelles vicissitudes avaient pu la conduire là? Je pris un fauteuil et l’applaudis à tout rompre: la statue hiératique était devenue la Marion Durmer que vous savez, que nous aimons tous; de la vie, de la joie, de la santé et de l’esprit surtout, de l’esprit français et de la grâce bien parisienne!

Je fus la saluer dans sa loge. Elle m’accueillit par un franc éclat de rire et, me tendant les deux mains:

—Oui, c’est moi; vous n’en revenez pas, n’est-ce pas? vous n’en croyez pas vos oreilles. Ah! je l’ai échappé belle! quel cauchemar! Vous souvenez-vous de l’atelier Nordinger et de Mme de Charmaille? Oh! elle avait su me prendre et me domestiquer, celle-là! j’étais bien sa proie et sa chose, et puis, un jour, les écailles me sont tombées des yeux. Un matin plutôt, tout le voile s’est déchiré du haut en bas, le fameux voile, et cela à propos des deux enfants, ces deux pauvres petits êtres si comiquement appelés Blismode et Corydon.

Vous savez combien Mme de Charmaille en jouait, des deux petits Nordinger, quelles effusions, quels baisers et quelles caresses elle leur -85-prodiguait en public, et toute sa mise en scène de tendresse et de dévouement!

Or, un matin, à la suite d’une proposition de manager, je m’en vais étourdiment à Asnières; je ne faisais rien, alors, sans consulter Mme de Charmaille. Je débarque à la gare et prends le chemin de l’atelier. La domestique, sortie, avait laissé la porte ouverte. Je monte comme dans un moulin et, dans le hall aux fresques que vous savez, je trouve Blismode et Corydon à genoux, tous les deux, sur le plancher et le lavant à grande eau avec des brosses et du savon noir; oui, tels quels, les deux pauvres petits, à peine vêtus, pieds nus et jambes nues pour ne pas se salir, et grelottant tous deux dans ce vaste atelier aux châssis grands ouverts! nous étions en décembre. Je m’arrêtai sur le seuil, effarée. Les deux enfants, eux, s’étaient mis debout et se taisaient, le cœur gros, prêts à fondre en larmes, évidemment terrifiés.

—«Où est Mme de Charmaille?» trouvai-je enfin la force de leur dire; mais eux ne trouvaient pas de voix. Ce fut une minute de silence atroce, où la misère et le faux luxe de cet atelier (je ne l’avais jamais vu que le soir), m’apparurent subitement, lamentables. Tout à coup, la voix de la Charmaille éclatait, mais une voix que je ne lui connaissais pas, canaille, éraillée, comme étranglée de fureur: «Hé, petits gueux, pestailles que vous êtes! je ne vous entends plus frotter, gare à vous si je me lève!» et, dans le même -86-instant, une porte s’étant ouverte, Mme de Charmaille s’encadrait dans l’embrasure. Les deux enfants étaient retombés à genoux sur le plancher mouillé.

Mme de Charmaille se trouvait en chemise avec un peignoir de flanelle rouge, jeté en hâte sur sa nudité: «Ah! c’est vous, chère amie; entrez donc, je suis à vous». Moi je ne pouvais bouger. Dépoitraillée, dépeignée, la racine de ses cheveux révélée brune sous l’or jaune de la teinture, Mme de Charmaille venait de m’apparaître telle qu’elle était: les yeux capotés, le teint bis, la bouche molle et la gorge aussi, dans la dévastation d’une quarantaine orageuse et mûrie par le pire passé. Secoué par sa haine et sa fureur contre les deux pauvres petits êtres, son masque était tombé. Dans sa stupeur de se voir surprise, Mme de Charmaille ne pouvait retrouver ni la caresse de son regard, ni la séduction de son sourire, elle n’arrivait qu’à grimacer; l’intrigante et la mégère venaient de se révéler, hideuses, à mon effroi.

Je reculai, gagnai la porte et la refermai sur moi; cinq minutes après, je reprenais le train, et au bout de huit jours, je signais avec un autre manager.

C’est ainsi que je suis devenue chanteuse d’opérette: le voile s’était déchiré.

-87-

VII
L’ENVERS DE LA GLOIRE
Il ne faudrait pas croire qu’il n’y a que des empoisonneurs.

La littérature compte autre chose que des criminels; la plus innocente peut faire des victimes. Il y a des empoisonnés qui s’intoxiquent eux-mêmes. Ils naissent mûrs pour le microbe.

La preuve en est dans l’aventure arrivée à Charles de Saint-Yriex.

Vous connaissez tous Saint-Yriex et son théâtre?

Dieu sait s’il est honnête! Dans les six drames qu’il promène depuis dix ans à travers le monde et qui lui rapportent, bon an, mal an, deux cent mille francs, aucune de ses héroïnes n’a une tache; toutes sont persécutées, angéliques et pures, l’adultère (et Saint-Yriex est quelquefois forcé de subir l’adultère dans ses drames historiques), l’adultère y est toujours laissé au troisième plan. Jamais un mauvais instinct n’apparaît comme déterminant dans aucun drame. Dans sa Fornarina, la seule pièce où il ait mis en scène une courtisane, la maîtresse de Raphaël est montrée plus sublime et plus pure dans son repentir que Marie de Magdala elle-même. Charles de Saint-Yriex est le dernier chantre de l’idéal. -88-Il est à la fois héroïque, romantique, picaresque; car il a même la notion du comique. Ibsénien, révolutionnaire et dantesque, mais toujours moral, il a fait pleurer Tamerlan sur les champs de bataille, devant les monceaux de morts et de blessés râlants; des crépuscules de colère saignent dans des cieux d’incendie au-dessus des poings levés et des bras tendus des cadavres ressuscités pour invectiver la luxure des reines et l’ambition des rois; il passe dans toutes ses pièces un souffle de justice, d’indignation et de pitié qui en fait vibrer magnifiquement toutes les ficelles; le même vent sublime gonfle démesurément la baudruche des mauvais vers, mais baudruche et ficelles n’en émeuvent pas moins profondément le public. Le public de Saint-Yriex est bien trop malin pour se heurter. Il excelle à rajeunir tous les trucs devant lesquels, selon une esthétique établie, doit s’émouvoir notre sensibilité; c’est avant tout l’homme de la mise au point. Grandiloquent à la manière de Victor Hugo, il a, comme lui, l’image, la métaphore et l’épithète; il est le seul qui ait osé, après lui, emboucher la trompette de la renommée; mais cette trompette, est une trompette d’enfant. Sur ses six drames, dans trois il a campé la figure de Napoléon Ier, et c’est toujours le petit Caporal, les autres fantômes évoqués à la scène! Papes ou empereurs, souverains de légendes ou d’histoires, peintres ou courtisanes: Saint-Yriex en a toujours fait des marionnettes. Ainsi, réduits, ils vont toujours sûrement à -89-l’intelligence du public: trop d’humanité effarerait; la convention rassure. De Saint-Yriex ne domine pas. Il est au niveau de son siècle; il est le seul qui fasse encore accepter une tirade.

Charles de Saint-Yriex est marié et bon père de famille.

Associé à une charmante femme, attelée de toutes ses forces à la gloire de son mari, il a eu, en temps utile, un hôtel à Paris, des dîners et des réceptions suivies; à sa table très ouverte ont défilé toute la critique et toute la presse, quelques hommes politiques aussi; Saint-Yriex sut, tour à tour, obliger les uns et les autres. Puis un peu débordé par la demande, il se découvrit, un jour, la fâcheuse neurasthénie qui exige de la solitude, un grand calme et des soins, et ce fut l’époque des villégiatures; le ménage s’installa aux environs de Paris. Installation somptueuse dans un château historique, dont les feuilles mondaines publièrent l’état des lieux, et les illustrés les reproductions.

Le château, pas trop loin des directeurs de théâtres et assez distant, néanmoins, d’une station pour faire hésiter les amis en quête d’un dîner ou d’un louis, garda les Saint-Yriex pendant trois ans. Alors l’écrivain, tout à fait lancé, les traités signés avec les directeurs de Paris et de l’étranger, et la neurasthénie augmentant, le ménage s’exilait tout à fait, et gagnait le Midi, cette Riviera de fièvre ou de grand calme, de solitude ou de mouvement, au gré de ses hôtes, qui, depuis quelques -90-années, est devenu le sûr refuge de tant d’autres écrivains.

De Saint-Raphaël, où s’était fixé le ménage, Mme Charles de Saint-Yriex continua de communiquer aux journaux quelques bulletins de santé, juste ce qu’il fallut pour tenir en éveil la curiosité du public, et Saint-Yriex renonça à toutes les petites excentricités nécessaires au lancement d’une réputation pour se consacrer tout entier au travail.

La baignoire de Mme de Pompadour qu’il avait fait installer à Montmorency, dans son parc, où il se plongeait dans une eau semée de feuilles de roses, les six paons blancs dont il s’était fait le berger sur les pelouses de Flamarande et qu’il menait paître lui-même, vêtu de soie zinzolin et armé d’une houlette enrubannée comme un Tircis de pastorale, les vingt-sept bagues sardoines et péridots, béryls et chrysoprases, opales et saphirs jaunes, toutes baptisées du nom d’un de ses héros, fabuleux écrin d’un rajah de Mysore et son européenne collection de cravates, tout cela tomba dans le domaine de la légende, et il n’y eut que les toutes petites revues de la province pour en parler encore.

Le soleil du Midi avait complètement guéri la neurasthénie du grand homme. Saint-Yriex fit même enlever ses photographies en vente de la devanture des marchands. Définitivement installé dans la gloire, de tant d’enfantillages, bien pardonnables chez un tel cerveau, il ne garda -91-que l’innocente manie d’écrire ses lettres à l’encre verte sur papier mauve et de les sabler de poudre d’or.

Mais Saint-Yriex, tout à fait assagi et devenu même très prudent durant les courts séjours nécessités à Paris par ses répétitions et ses affaires, se garda bien dorénavant de descendre chez lui.

Il laissait sa femme, associée fidèle et dévouée, rouvrir l’hôtel de la rue Bassano, et y éconduire le flot montant des visiteurs. A peine signalé à Paris, Saint-Yriex était assailli de toutes parts par des gens de toutes sortes: cabotins en quête d’un rôle, reporters, éditeurs, managers, et quémandeurs. La consigne était donnée: M. Charles de Saint-Yriex était toujours sorti. Mme Saint-Yriex, manégée par expérience, faisait un choix et recevait qui on devait recevoir. Une fois par semaine, les Saint-Yriex donnaient un dîner, rue Bassano, auquel le grand homme assistait, liquidant ce soir-là une fournée d’amis et connaissances; le reste du temps, madame, en voiture, faisait des visites et entretenait les relations. Saint-Yriex terré, lui, dans quelques grands caravansérails modernes: Elysée-Palace, Palais d’Orsay ou Continental, échappait aux importuns et expédiait tranquillement ses affaires de théâtre et d’édition; l’hôtel où il était descendu, demeurait un mystère. Son éditeur seul et quelques directeurs en avaient l’adresse et de cette ombre épaissie à plaisir autour de sa retraite, de cet incognito gardé, le prestige de l’écrivain s’augmentait encore, -92-puissant parce qu’invisible, plus désirable et plus convoité, parce que plus lointain dans cette atmosphère voulue de sanctuaire.

A son dernier voyage à Paris, Saint-Yriex était donc descendu au d’Orsay. Un soir qu’il y dînait seul dans la salle du restaurant, heureux d’avoir esquivé un dîner de famille où sa femme était allée le remplacer (il était près de huit heures), un des maîtres d’hôtel venait le prévenir qu’une dame était là, dans le hall, demandant à le voir. La dame même insistait, car on avait répondu qu’il était à table.

—Mais, je n’attends personne, maugréait le grand homme. Personne. Cette dame n’a pas dit son nom? Que veut-elle?

Le maître d’hôtel s’éclipsait, puis revenait presque aussitôt:

—Monsieur, c’est une demoiselle de la maison Gérard, Hermeline et Sœurs. C’est pour Mme de Saint-Yriex, un renseignement qu’on voudrait avoir.

—Gérard, Hermeline… les couturières… Qu’est-ce qu’elles peuvent me vouloir? Ça ne me regarde pas!

Subitement taquiné par l’idée d’une note en souffrance, de quelque arriéré de compte de sa femme, et, d’ailleurs, en n’y croyant pas,—Mme de Saint-Yriex étant, avant tout, une femme d’ordre,—bref, pour en avoir le cœur net, Saint-Yriex se levait, posait là sa serviette et passait dans le hall. Il y trouvait une grande jeune fille -93-en pourparlers avec les employés du vestiaire. Très simplement, mais très élégamment vêtue de noir, un carton à la main, tournure de mannequin ou d’employée de grande maison de modes. La vue de l’écrivain lui fermait brusquement la bouche et la faisait rougir jusqu’à la racine des cheveux. Elle les avait blonds et brillants sur un visage dont de grands yeux marrons ne sauvaient pas l’insignifiance. La jeune fille faisait un pas vers Saint-Yriex et s’arrêtait tout à coup.

—Mademoiselle de la maison Gérard-Hermeline?… Vous désirez?…

La rougeur de la jeune fille fonçait jusqu’à la pourpre sombre, et d’une voix presque éteinte, dans un balbutiement qui flattait la vanité du maître:

—Pardonnez-moi, excusez-moi, monsieur, c’est ce carton: un corsage pour Mme de Saint-Yriex. On m’a chargée de le lui porter, et j’ai oublié son adresse. Alors, j’ai eu l’idée de venir vous la demander ici.

—L’adresse de ma femme? 11, rue Bassano!…

—Merci, monsieur, j’y vais.

—Inutile, mademoiselle, mon secrétaire vient ici tous les jours; il portera le carton. Laissez-le.

—Merci, vous êtes bon, monsieur.

La jeune fille était, maintenant, lie de vin. Mais sa voix défaillait. Mis en éveil par cette rougeur, et cette voix sombrée:

—Mais pardon, mademoiselle, comment me savez-vous à l’hôtel?

-94-Elle, dans un bégaiement d’agonie:

—L’autre jour, Mme de Saint-Yriex, à la maison, a dit que vous étiez descendu au d’Orsay, j’étais là.

—Et vous vous êtes souvenue de mon adresse, en oubliant celle de ma femme. C’est bien, mademoiselle, vous pouvez vous retirer. Mme de Saint-Yriex aura demain, son corsage.

Alors, la jeune fille, comme se faisant violence et la voix devenue rauque:

—Monsieur, monsieur de Saint-Yriex, j’aurais deux mots à vous dire en particulier. Ne pouvez-vous me donner deux minutes, monsieur? Mais pas ici, en tête à tête, ailleurs.

La voix maintenant suppliait.

Saint-Yriex s’était reculé, instinctivement averti.

—Encore une qui veut débuter au théâtre et qui vient me demander mon appui!

Et, très ennuyé, du ton le plus froid:

—Soit, mademoiselle, voulez-vous me suivre au salon? Mais je n’ai que cinq minutes à vous donner.

Passant devant le «mannequin», il la précédait dans le couloir.

Arrivé devant le salon de lecture, il en ouvrait la porte, s’effaçait devant la jeune fille:

—Entrez, mademoiselle.

Et lui désignait un fauteuil. Elle s’y laissait tomber.

L’heure du dîner avait fait le salon désert. C’était, dans le luxe somptueux et banal des sièges -95-tendus de velours de Gênes, des hautes fenêtres drapées de brocart mauve et de la cheminée monumentale, la tristesse anonyme de tous les salons d’hôtel. Un crépuscule de fin mai se mourait dans l’imposte des croisées. Saint-Yriex, debout devant la jeune fille, attendait:

—Eh bien, mademoiselle?

Mais elle, renversée au dossier du fauteuil, les deux mains aux accoudoirs et les yeux au ciel rose des vitres:

—Je suis heureuse. Ah! je suis bien heureuse!

Puis, les prunelles tout à coup plongées dans celles de l’écrivain:

—Je désirais tant vous voir!

—Mais?

—Oui, j’avais une telle envie de vous connaître… Ne m’en veuillez pas, monsieur de Saint-Yriex. N’avez-vous pas reçu dernièrement une lettre qui vous demandait votre photographie? Elle était adressée au théâtre.

Saint-Yriex en recevait tant, de ces lettres de folles et de fous, qu’il ne les lisait même plus.

—Eh bien! monsieur, c’est moi qui vous l’avais écrite, cette lettre; j’aurais tant aimé tenir de vous cette photographie!

—Mais, mademoiselle, ma photographie est en vente chez les marchands. Vous étiez libre de l’acheter.

—Oui, mais j’aurais voulu la tenir de vous, et puis j’aurais voulu une photographie tirée exprès -96-pour moi, une photographie que les autres n’auraient pu avoir.

—C’est beaucoup de choses; et c’est pour me demander cela que vous êtes venue ici chercher l’adresse de ma femme?

—Oui, j’ai menti et vous pouvez me perdre, monsieur, car si à la maison Gérard-Hermeline, on savait que je suis venue vous demander dans cet hôtel, on me mettrait à la porte; mais j’avais trop envie de vous voir. Depuis le temps que je vous lis, j’ai une telle passion pour tout ce que vous faites! vous êtes mon Dieu! J’ai vu jouer toutes vos pièces; la Fornarina je l’ai vu jouer cinq fois… je songe à vous le jour, je songe à vous la nuit, et il y en a beaucoup, à l’atelier, comme moi! Alors, comme Mme de Saint-Yriex était venue, l’autre jour, et avait dit que vous étiez ici, aujourd’hui j’ai tout fait pour être chargée de lui porter ce corsage… N’est-ce pas, que l’occasion était trop belle? Alors, j’ai inventé un prétexte et je suis venue la demander ici, l’adresse… vous ne m’en voulez pas trop, monsieur?

—Non et oui, mais vous ne manquez pas d’astuce.

Intimement flatté par cette ferveur d’admiration, peut-être un peu ému aussi par les larges prunelles implorantes:

—Il y a longtemps que cela vous tient, ce bel enthousiasme pour mes œuvres?

—Pour vos œuvres et pour vous, oh! oui, monsieur: il y a bien dix ans que je vous lis!

-97-—Quel âge avez-vous donc?

—Vingt-quatre ans.

—Vous avez commencé de bonne heure!

—A quatorze ans, monsieur, je lisais déjà vos drames; à la vérité, je vous dirai que j’ai commencé à aimer M. Marcel Prévost, et puis après ça a été M. Paul Adam; mais, depuis la Fornarina, c’est de vous seul que je rêve, monsieur de Saint-Yriex, de vous seul.

La jeune fille, comme mue par un ressort, se levait de son siège et venait tomber dans les bras de l’écrivain.

—Calmez-vous, mon enfant; on vous appelle?

—Fanny Marlay.

—Eh bien! mademoiselle Fanny Marlay, il faut être sage: c’est très bien d’aimer les beaux vers, mais il ne faut pas trop aimer ceux qui les font. Vous auriez pu mal tomber; vous êtes jeune, très jeune… permettez-moi de vous donner quelques conseils. Vous m’avez vu, vous devez être calmée; j’ai vingt ans de plus que vous, je pourrais être votre père: voyez, j’ai les cheveux blancs.

Et, sur un regard sournois de la jeune fille:

—Enfin, je suis marié.

—Ça, je le sais! soupirait le mannequin.

—Vous voyez donc qu’il faut vous faire une raison.

—Soit, mais il faudra qu’on m’y aide. Vous m’y aiderez, monsieur, car vous êtes bon; oh! -98-j’aurai bien du mal, bien du mal, car je vous aime: il y a dix ans que je vous aime!

Et Fanny Marlay s’abattait en sanglotant sur l’épaule du poète. Maintenant, c’était un déluge de larmes. Saint-Yriex, qui essayait de l’apaiser, sentait leur eau tiède couler sur ses mains.

—Voyons, voyons, mon enfant, calmez-vous, on peut entrer, on peut nous voir. De la tenue! un peu de sang-froid!

Très ennuyé, craignant d’être surpris tenant cette jeune fille entre ses bras, l’écrivain exagérait le ton paternel. Fanny Marlay, elle, s’abandonnait toute. Presque couchée sur la poitrine de l’adoré, elle se pressait amoureusement sur lui et continuait de pleurer.

—Je vous aime, je vous aime, il y a dix ans que je vous aime!

Saint-Yriex se sentait parfaitement ridicule. Le dîner touchait à sa fin et, d’une minute à l’autre, les dîneurs du restaurant allaient envahir le salon. Fanny Marlay était presque évanouie. Saint-Yriex savait comment on rappelle les femmes à la vie. Il hasardait quelques menues caresses le long des joues et dans les petits cheveux de la nuque. La jeune fille consentait à se ranimer.

—Vous êtes bon, souriait-elle à travers ses larmes; je savais que vous étiez bon.

—Oui, mais il faut vous en aller.

—Déjà?

—Oui.

Et l’écrivain cherchait à se dégager.

-99-—Je reviendrai… chercher la photographie, vous me l’avez promise…

—Moi?

—Cela me ferait tant plaisir, et signée de vous, signée.

—Soit, mais vous serez raisonnable?

—Il le faut bien. Je reviendrai demain.

—Ah! non, pas demain, se cabrait l’écrivain effaré.

—Quand?

La voix de la jeune fille implorait.

—Lundi, vers cinq heures; pas avant cinq heures; mais serez-vous libre, lundi?

Il escomptait les obligations de l’atelier.

—Je serai toujours libre pour venir vous voir. Allons, embrassez-moi, et je m’en vais.

L’auteur de la Fornarina s’exécutait et le mannequin s’esquivait, transfigurée de joie, le paradis dans l’âme.

L’écrivain ne la reconduisit pas. Ecroulé sur un fauteuil, il songeait déjà au moyen d’éluder ce rendez-vous. Il prétexterait un voyage, une lettre le dirait retenu à la campagne…

-100-

VIII
UN CAS DIFFICILE
Mmes Gérard, Hermeline et Sœur, robes et manteaux, avenue de l’Opéra, achevaient de déjeuner; il était près de neuf heures.

C’était un de «leurs rares moments de bons de la journée». Les premières et les mannequins descendus dans les restaurants du voisinage, et le menu fretin des apprenties, la «petite classe», comme disait Mme Hermeline, éparpillé dans les gargotes des rues adjacentes, laissaient enfin respirer les patrons. Passé midi, les courtiers ont fini leur tournée; la clientèle n’arrive pas avant quatre heures; quelquefois un essayage, mais alors convenu d’avance, entre deux et trois. Le travail ne reprend vraiment jamais avant deux heures, tant dans les ateliers que dans les salons, où les premières parent l’étalage.

Mmes Gérard, Hermeline et Sœur avaient donc devant elles une grande heure de calme.

Je dis Mesdames pour me conformer à la raison sociale de la maison. Je commets là une erreur, car la troisième associée, désignée sous le nom de Sœur, se trouvait être le frère de Mme Hermeline, M. Puech, ancien sous-officier de dragons, commis à l’achat des soieries et à la -101-vérification des livres de caisse, et dont la longue moustache brune et les yeux bleus, cillés de noir, n’étaient pas indifférents à la clientèle.

Ils n’étaient pas indifférents non plus, disait-on, à la quarantaine bien sonnée de Mme Gérard: cet on-là, c’était tout le personnel de la maison. Il y avait beau temps que la dernière des apprenties s’était aperçue que la présence de M. Edouard soit à la caisse, soit au magasin, y amenait immédiatement celle de cette bonne Mme Gérard, qui s’attardait alors, elle pourtant si vive, en de molles indolences. M. Edouard Puech était bien le frère de Mme Hermeline. Grande, mince, onduleuse, et, malgré ses trente-cinq ans, demeurée aussi blonde que son frère était brun, Mme Hermeline avait d’abord été mannequin, puis la première dans la maison Gérard; elle en était devenue l’associée, six mois après l’entrée de son frère dans l’établissement.

Elle l’y avait présenté à sa sortie du régiment: M. Edouard était rengagé. Mme Hermeline, toute dévouée aux intérêts de Mme Gérard, Mme Hermeline était encore fort jolie; les plus anciennes employées l’avaient toujours connue veuve. Très soignée de sa personne, avec, dans ses cheveux d’un blond clair, un très heureux mouvement de flot, Mme Hermeline était l’élégance de la maison. Certaines clientes ne voulaient avoir affaire qu’à elle, les dames du théâtre et du demi-monde surtout. Mme Hermeline avait le regard frais et le sourire savant. Le frère -102-et la sœur constituaient le côté décoratif de la maison.

Mme Gérard représentait le côté solide. Entendue aux affaires, acheteuse madrée et vendeuse plus roublarde encore, avec une sûreté de main précieuse, et, dans la coupe et le choix des étoffes, un flair de la mode qui allait presque jusqu’à la divination, cette bonne Mme Gérard, malgré sa grosse enveloppe et les allures un peu communes de sa courte personne, était le génie de l’association. Elle possédait aussi les fonds. Elle traitait Mme Hermeline et son frère comme ses enfants. Eux l’entouraient d’une affectueuse déférence et lui faisaient une atmosphère ouatée et d’attentions et de petits soins. La bonne dame s’y dilatait tout humide de tendresses.

Dans la maison, on avait maintenu à M. Puech la désignation de l’en-tête commercial; on l’appelait Monsieur Sœur; les clientes elles-mêmes s’amusaient de ce nom. Des mannequins malicieux nommaient entre eux Mme Hermeline Madame Frère. L’association n’en faisait pas moins quatre-vingt mille francs d’affaires par an: l’union fait la force.

Le trio achevait donc de déjeuner; on était au dessert: des bouteilles d’eaux minérales en débandade, et, dans les compotiers, des cerises et des fraises saupoudrées de glace pilée attestaient une table soignée. Le frère et la sœur avaient allumé chacun une cigarette. Tassée dans une bergère, cette bonne Mme Gérard suivait d’un œil noyé -103-la spirale bleuâtre des deux chères fumées.

Le timbre d’entrée carillonnait; une violente sonnerie arrachait la maison Gérard, Hermeline et Sœur à sa béatitude.

—Sacré nom de…! jurait l’ancien sous-officier, qui est-ce qui vient nous embêter, à cette heure?

—On ne peut plus déjeuner en paix! soupirait Mme Hermeline.

—Les clientes d’aujourd’hui ont le diable au corps! approuvait la congestion de Mme Gérard.

Un garçon de courses entrait précipitamment:

—M. de Saint-Yriex est au salon; il demande à voir ces dames.

De Saint-Yriex était un nom magique. Il avait mis debout les trois associés. M. de Saint-Yriex, l’homme du jour, le dramaturge de la Fornarina, des Adieux de Fontainebleau, de la Princesse Maure, etc., M. de Saint-Yriex dans la maison Gérard, Hermeline et Sœur!

—C’est pour le corsage de sa femme. On ne l’a donc pas envoyé? étouffait Mme Gérard.

—Mais si, c’est fait depuis samedi, répondait Mme Hermeline.

—Alors, il y a quelque chose. Anatolie, allez-y, et vous aussi, Edouard; je vous suis.

Mme Hermeline et son frère sortaient, poussés par Mme Gérard.

M. de Saint-Yriex se morfondait dans le salon. La figure bouleversée, les joues marbrées de rouge, il se tirait furieusement les moustaches en -104-arpentant la salle Louis XVI où tant d’épaules et de nudités féminines semblaient demeurées, reflétées dans les glaces. Il courait vivement à la rencontre du frère et de la sœur.

—Désolé de vous déranger, madame, mais une affaire particulière, un service…

—Un service? faisait Mme Hermeline décontenancée, mais la note de Mme de Saint-Yriex est insignifiante, nous n’avons pas demandé de règlement…

—Il s’agit bien de cela! s’exclamait le poète. Il s’agit de Mlle Fanny Marlay. Je viens vous demander de la reprendre dans votre maison.

—Fanny Marlay; qu’y a-t-il donc?

Mme Gérard venait de faire son entrée, le rouge de sa face empourprée, vainement saupoudrée de veloutine, l’air d’une framboise roulée dans du sucre.

—Vous avez bien Mlle Fanny Marlay comme employée? interrogeait l’auteur avidement.

—Parfaitement; c’est une de nos essayeuses, une grande blonde, pas jolie.

—Mais très bien faite, remarquait M. Sœur.

—Oui, c’est bien cela, faisait M. de Saint-Yriex.

—Vous connaissez Fanny Marlay? demandaient curieusement les trois associés.

—Hélas!… (et les deux bras levés de l’écrivain prenaient à témoin les nudités volantes du plafond)… si je la connais!… mais puisque vous l’avez renvoyée à cause de moi…

-105-—A cause de vous! s’exclamait la maison Gérard, Hermeline et Sœur. Mais il y a méprise, monsieur de Saint-Yriex: Fanny Marlay n’a jamais quitté notre maison.

—Jamais quitté votre maison!… oh! la petite rosse!

Et l’écrivain se laissait tomber sur une chaise, anéanti.

—Oui, asseyez-vous, remettez-vous, insistait Mme Hermeline, remarquant qu’elle avait oublié d’offrir un siège à l’auteur. Il y a dans tout cela, monsieur, un mystère à élucider, quelque chose que nous ne comprenons pas; Mlle Fanny Marlay est une excellente employée, qui est toujours dans notre maison et dont nous ne songeons pas à nous défaire.

—N’est-elle pas un peu romanesque? hasardait M. de Saint-Yriex.

—Dame! elle est comme beaucoup de nos jeunes filles. Ça lit trop de romans, «ça ne parle et ne songe que de théâtre.»

—Vous préoccupez beaucoup ces demoiselles, souriait Mme Hermeline, et dans nos ateliers votre nom est celui qui revient le plus souvent.

—Mais, croyez qu’il en est de même dans tous les ateliers de Paris et de la province, appuyait aimablement M. Sœur; c’est le rayonnement de la gloire.

—Alors, Mlle Fanny Marlay n’a pas quitté votre maison?

-106-L’auteur dramatique revenait toujours à son idée.

—Jamais de la vie, faisait Mme Hermeline.

—Pardon, hasardait M. Puech, elle n’est pas venue hier.

—Ni aujourd’hui, observait Mme Gérard.

—Vous voyez bien! éclatait M. de Saint-Yriex en proie à la plus vive surexcitation. Voilà deux jours qu’elle manque.

—Mais de son plein gré, se hâtait de dire Mme Hermeline; elle a fait prévenir hier, dans la journée, qu’elle était un peu souffrante; elle était venue dans la matinée, comme à l’ordinaire; elle avait même trouvé une lettre à elle adressée ici. Nous n’aimons pas que les employées se fassent adresser leurs correspondances à la maison de commerce; j’en ai prévenu Mlle Marlay. Vous comprenez, c’est vis-à-vis des familles. Si ces petites ont des lettres à recevoir, elles ont leur domicile ou la poste restante.

—C’était ma lettre, monologuait l’écrivain. Alors, cette lettre, vous ne l’avez pas ouverte?

—Mais, monsieur, pour qui nous prenez-vous? s’érupait Mme Gérard, nous ne décachetons pas les lettres de notre personnel.

—Ce n’est pas ici une maison centrale, plaisantait finement M. Sœur.

—Mais alors, elle a menti, effrontément menti! Ah! la petite coquine! Ah! elle est toujours ici, vous me sauvez la vie.

Et, devant l’ahurissement des trois associés, -107-l’écrivain se décidait enfin à raconter son aventure. Descendu au Palais d’Orsay pour échapper aux importuns et aux quémandeurs, tandis que Mme de Saint-Yriex et les enfants avaient rouvert l’hôtel de la rue Bassano, samedi soir, au moment où il allait se mettre à table, on était venu le prévenir au restaurant qu’une dame insistait fort et demandait à lui parler. Cette dame était une employée de la maison Gérard, Hermeline et Sœur et venait pour Mme de Saint-Yriex. Il avait cru qu’il s’agissait d’une facture et s’était levé en maugréant.

Dans le vestibule, il s’était trouvé devant Mlle Fanny Marlay, qu’il n’avait jamais vue. Balbutiante, en proie à un trouble extrême, la jeune fille lui avait donné, pour expliquer sa présence à l’hôtel, je ne sais quel prétexte d’adresse oubliée et de corsage à remettre et, comme il la congédiait, elle l’avait supplié, presque défaillante, de vouloir bien lui accorder une minute d’entretien particulier. Il y avait consenti avec une vague méfiance, pressentant un vent de folie dans tout cela. Dans le salon de l’hôtel, alors vidé par le dîner, Fanny Marlay, avec des sanglots et des larmes, était tombée dans ses bras, et ç’avait été, avec des spasmes et des râles, la scène prévue et trop connue, hélas! des premiers aveux, la crise d’hystérie dont il avait été tant de fois témoin chez des victimes du Poison Littéraire, jeunes filles (et quelques vieilles femmes aussi) qu’a détraquées la -108-fièvre de leurs lectures, demandes de photographies, de dédicaces, d’entrevues et de rendez-vous et toute la séquelle des requêtes amoureuses dont ce genre de femmes harcèle et poursuit, dévotes, la chasteté des prêtres et, mondaines, l’activité recueillie des écrivains et des artistes—sans le moindre souci de déranger leur existence.

Abasourdi, épouvanté, dans l’angoisse d’être surpris dans ce salon d’hôtel avec cette jeune fille entre les bras, il s’était résigné à quelques caresses pour la calmer et, pour se débarrasser d’elle, avait consenti à lui donner rendez-vous: il la reverrait le lundi à cinq heures. Fanny Marlay était partie, transfigurée, le ciel dans les yeux.

Mais lui était bien décidé à ne jamais la revoir; il n’avait que faire d’encombrer sa vie d’homme marié et d’écrivain de la passion d’une midinette; ses heures étaient prises, que diable! Son secrétaire allant justement le lendemain à Saint-Germain, il datait de Saint-Germain une lettre à la jeune fille et priait ledit secrétaire de la jeter à la poste en arrivant à la gare.

Dans cette lettre, il disait à Mlle Fanny Marlay que, forcé d’accompagner sa femme et ses enfants à Saint-Germain, chez des amis, il y serait retenu toute la semaine, qu’elle n’eût donc pas à se déranger le lendemain, qu’il la préviendrait dès son retour à Paris. Il terminait par des conseils paternels l’engageant à se guérir au plus vite de sa folie passionnelle et littéraire surtout.

-109-Le soir même, une lettre extasiée et deux pneus du mannequin, écrits dans l’enthousiasme délirant de la visite de la veille, lui prouvaient combien il avait été sage de simuler un départ: la midinette était au septième ciel, elle nageait dans la béatitude des visionnaires en hypnose mystique; elle se comparait à la fois à sainte Thérèse possédée par Jésus et à Claudine aimée par Renaud: ses lectures lui sortaient par tous les pores.

Le lendemain, quoi qu’il eût décommandé cette petite passionnée, il jugeait prudent de s’absenter toute la journée et de ne rentrer au d’Orsay qu’à huit heures.

Fanny Marlay était bien capable de venir s’assurer de son absence. Il avait deviné juste. A l’hôtel, on lui disait que la jeune fille était revenue et l’avait attendu quatre heures d’horloge dans sa chambre. Elle n’était partie qu’à sept heures.

—Oui, dans ma chambre, mesdames, quelle audace! et ces imbéciles qui l’ont laissée s’y installer! Elle avait prétendu que je lui avais donné rendez-vous; j’y trouvai huit pages de reproches et d’objurgations suppliantes; je l’avais trompée, j’étais la plus cruelle désillusion de sa vie, moi qu’elle mettait au Pinacle et qu’elle vénérait presque à l’égal d’un Dieu… Alphonse, vous m’avez trompée… C’est déjà bien, mais il y a mieux. Ce matin, j’ai reçu un pneu; lisez-le, ce pneu!

Et de Saint-Yriex, les yeux hors de la tête, tendait un chiffon de papier à Mmes Gérard, Hermeline et Sœur.

-110-—Cette petite intrigante me disait qu’elle avait perdu sa place à cause de moi; que vous aviez décacheté la lettre, celle que je lui adressais chez vous pour la prier de ne pas venir lundi à l’hôtel: qu’on lui croyait une intrigue avec moi, que vous l’aviez chassée, qu’elle n’osait rentrer chez son père, et qu’elle venait s’installer près de moi, au d’Orsay, moi, son seul refuge et maintenant son seul espoir, que je n’aurais pas le courage de la repousser… Et elle doit être au d’Orsay à l’heure qu’il est! Je n’ai pas qualité, moi, pour lui faire refuser une chambre d’hôtel, et j’ai l’air d’avoir débauché cette petite. Elle est venue me demander samedi; on l’a revue lundi; elle vient s’installer aujourd’hui. Je suis, à l’heure qu’il est, la fable du personnel. Or, je suis marié, j’ai une situation, tout se sait, à Paris. Qu’un journal s’empare de la chose, voilà un scandale; c’est ridicule, et vous jugez de la tête de ma femme! Alors, je suis venu vous trouver, vous dire la vérité, vous prier de me sortir de là; il faut que vous me sortiez de là, mesdames. Déjà, j’ai un poids de moins depuis que je sais qu’elle a menti, car elle a menti, n’est-ce pas, effrontément, cyniquement menti!

—Elle a tout inventé, déclarait Mme Hermeline.

—Il faut la plaindre, c’est une malade, intervenait Mme Gérard.

—Malade, malade! s’emportait l’écrivain, mais je ne suis pas médecin, moi!

—Mais vous avez du talent, trop de talent! Et -111-M. Puech avait un sourire flatteur. Elle s’est intoxiquée de vous.

—Ah! oui, je la connais… Le Poison de la littérature!

IX
CLOTILDE EVRARD
—Le poison de la littérature! A qui le dites-vous, mon cher Maxence! Il a dévasté, ravagé les dernières vingt-cinq années du siècle. Nous avons eu le public des premières de l’Œuvre pour nous convaincre de la force du mal.

Pierre Delzance, se levant de son siège, allait s’accouder à la cheminée et inconsciemment, car Pierre est un garçon très simple, y prenait la pose accoutumée des messieurs faiseurs de conférences.

—Vous souvenez-vous du public qu’y attiraient les pièces d’Otway et d’Henrick Ibsen, la Dame de la Mer, Solness le constructeur, Peer Gynt et Venise sauvée, dans laquelle Lina Munte créa une si impériale courtisane?

C’était dans la pénombre de la salle à peine -112-éclairée, une assistance qu’on eût dit, vraiment, échappée du Sabbat, faces hâves et pâles dévorées par des bandeaux d’un noir de jais et d’un roux électrique, et, comme des trous dans ces pâleurs, des yeux pochés, vulgairement au beurre noir, tant ils étaient soulignés de kohl. Vous rappellerai-je les toilettes? Une descente de la Courtille ou une montée de bal des Quat’z-Arts! toutes les toques Renaissance à créneaux, tous les bérets de velours de la Fornarina, tous les hennins, tous les escoffions, tous les béguins de perles et de turquoises, toute la défroque des musées d’Allemagne et d’Italie échouée du fond des siècles sur les museaux de rats et les petites têtes de poules des maîtresses d’esthètes, et, chose parfois curieuse, tous les bijoux préhistoriques du Musée de Cluny, retrouvés dans la poubelle du chiffonnier du coin!

La Salomé, d’Oscar Wilde, renforçait la légion; ce monde d’aquarium et de limbes s’illuminait soudain d’apparitions mondaines. Ce furent des princesses américaines épousées, avides de peupler le vide de leurs ateliers un peu dédaignés du Faubourg, et puis des comtesses fraîches émoulues de la finance et toutes, en vue d’une sûre réclame, atteintes d’un fétichisme clamé et proclamé à tous les échos de la ville. L’une était amoureuse des grenouilles, l’autre des chauves-souris, la troisième d’un animal plus répugnant encore et toutes l’arboraient implacablement dans leurs toilettes et dans leurs mobiliers. -113-Ce furent la marquise à l’iris noir, la comtesse au crapaud jaune, la baronne à la rose verte et la banquière aux saphirs roses. Toutes étaient mélomanes, et monomanes.

Ces rencontres du monde avec les fervents de l’Œuvre donnaient naissance à quelques romans à clef; tous les amis des belles ulcérées brandirent leurs plumes et vengèrent d’une épithète impérissable ou d’un mot de génie l’involontaire injure faite à leur Simonetta, à leur Godelive et à leur Mélisande outragées. Tout cela est déjà loin.

—Mais pas si loin que vous voulez bien le dire! interrompit Claude Vigant, si j’en juge par la virulence de l’attaque! Quelle rancune vivace! On la croirait d’hier! Qu’ont bien pu te faire ces malheureux esthètes pour mériter cette fonte de bile? Aurais-tu été évincé par une de ces Mélisandes que tu arranges si bien?

A quoi l’interpellé:

—En effet, je leur garde une dent, car, avec toutes leurs simagrées, ils m’ont gâté un des plus émoustillants souvenirs de ma jeunesse. Non que je puisse prétendre devoir à ces pitres la rupture d’une liaison ou la fin d’un amour. Non, c’est à la fois beaucoup moins sérieux, et, si on y songe, beaucoup plus grave; car, de ma brève aventure avec Clotilde Evrard, j’avais gardé dans la mémoire comme un coup de soleil et, sur mes lèvres, comme un goût de framboise et aussi de Rœderer. Cela avait été si brusque et si imprévu, cette rencontre ou plutôt cette présentation d’un soir chez -114-Marcelle Blondin, la pensionnaire de la Comédie-Française imposée au sociétariat par la haute influence du duc de Chenonceaux!

C’était en 1883 ou 1884; Marcelle Blondin, déjà sur son déclin de jolie femme, mais en pleine apothéose de sa vie de courtisane, venait de s’installer dans le luxueux petit hôtel du boulevard Pereire, celui-là même où elle est morte quatre ans avant l’Exposition. Près de trente ans de galanteries et d’intrigues lui permettaient un train de quatre-vingt mille livres de rentes parmi les mobiliers de style et les bibelots authentiques d’une demeure alors cotée sur les grands-livres des antiquaires et des commissaires priseurs. Marcelle y recevait la cour et la ville, c’est-à-dire pas mal de journalistes, bon nombre de députés, un sénateur, deux académiciens et toute une marée de gens de lettres dont la plupart ne revenaient pas parce que mieux accueillis ailleurs. Marcelle avait fait trop longtemps du théâtre pour ne pas bouder la littérature. En revanche, il y avait chez elle affluence de peintres, de graveurs et de sculpteurs. La dame avait de beaux restes qu’elle confiait assez volontiers à l’ébauchoir des uns et au pinceau des autres; ses amies de théâtre prétendaient qu’elle préférait de beaucoup le pinceau. L’élément féminin y était représenté par des petites actrices de l’Odéon, où Marcelle avait longtemps régné. Marcelle aimait protéger. Quelques demi-vertus, discrètement entretenues par de hautes personnalités politiques, puis des femmes divorcées, -115-quelques bas-bleus et la chiromancienne en vogue alors. Salon de haute tenue et légèrement faisandé, où la prostitution aurait été presque bourgeoise sans les allures de Mécène arborées par la dame et tout le clan de jeunes rapins, de jeunes poètes aussi chevelus que membrés et trapus qui trouvaient boulevard Pereire, le feu, le couvert et le reste.

Comment y fus-je introduit? J’avais dix-neuf ans, et je venais de publier mon premier volume de vers. La comédienne avait eu la fantaisie de me connaître; un de mes sonnets païens, un des plus hardis, d’ailleurs, avait frappé Marcelle. «Amenez-le-moi, avait-elle dit à un de ses intimes qui se trouvait être de mes amis, je suis curieuse de voir le profil d’un homme moderne qui a un tour d’esprit aussi grec». Et l’Athénien de Montmartre fut conduit chez l’Aspasie de la porte Bineau, Aspasie qui, à vrai dire, m’apparut très dix-huitième siècle.

Marcelle recevait dans un austère et vaste salon tout en boiseries de chêne clair copiées, on eût dit, sur le parloir de quelque chapitre de Dames nobles; les plus beaux groupes de Saxe et quelques Nattier signés complétaient l’illusion. Il y avait foule, ce soir-là, chez la maîtresse du duc de Chenonceaux. Parmi les très jolies femmes, très jolies et très décolletées, dont les épaules et les seins nus animaient le rez-de-chaussée du petit hôtel de la favorite, celle qui, à peine entrevue, me captiva de suite et retint toute la -116-soirée mon attention un peu émue, fut Clotilde Evrard.

Son grand charme était sa jeunesse: ses dix-huit ans, l’éclat d’une chair rose et blonde, la limpidité des yeux frais comme des fleurs, la gracilité même de sa nuque et ses bras comme vermillonnés aux coudes (encore un peu pointus, les coudes), lui donnaient une saveur incomparable au milieu de toutes ces beautés savantes et de tout ce luxe de haute galanterie, où le piment de la parure s’exhalait dans le ferment des fards. Clotilde Evrard avait, en plus, la séduction d’une voix limpide et chantante, une voix de source, la source dont ses prunelles d’eau bleue avaient aussi la fraîcheur. Vêtue d’une simple robe de gaze verte, sans un bijou, une guirlande d’églantine jetée d’une épaule à l’autre en sautoir: en vérité, la plus délicieuse créature.

C’était la femme d’un explorateur, parti la veille pour le Siam. En partant, ce mari avisé avait confié Clotilde à Marcelle Blondin; la comédienne avait pris sous sa protection cette candeur; elle en faisait les hommages à ses amis avec une pointe de malice, affriolant les désirs des hommes et envenimant la vanité des femmes au spectacle de tant de jeunesse. Mme Evrard demeurait boulevard Pereire. Lectrice, pupille, dame de compagnie ou amie d’un ordre intime? Toujours est-il que l’artiste affectait vis-à-vis de la jeune femme des attitudes et des gestes de grande sœur; elle ne la quittait pas d’une seconde et évoluait, parmi -117-ses invités, un bras passé autour de la taille de Clotilde, en la couvant du plus câlinant regard.

—M. Claude Vigant, un poète. Je vous ferai lire ses vers, Clotilde; c’est un garçon qui promet; ses héroïnes vous ressemblent.

Et cela avait été ma présentation à la jeune femme de l’explorateur.

Mes yeux la suivirent toute la soirée. Vers minuit, au moment du souper par petites tables, une mignonne main se posait sur mon épaule et m’arrêtait au passage:

—Monsieur Claude Vigant, je ne vous tiens pas quitte: il me faut mon autographe. Vous avez bien, pour moi, quelques vers?

Je m’inclinai devant la comédienne. Alors, elle, avec un fin sourire:

—Clotilde, que voici, va vous conduire. Vous trouverez dans mon atelier, au premier, tout ce qu’il faut pour écrire. Ici, il n’y a rien. Je veux de vous au moins un quatrain et une belle signature pour ma collection de tambourins. (C’était la grande mode d’alors; les tambourins remplaçaient l’album; les dessinateurs y laissaient un croquis, les peintres un lavis d’aquarelle, poètes et prosateurs des lambeaux de phrases et de vers). Allez, Clotilde, je vous confie monsieur. Et ne soyez pas longtemps.

Je ne me le faisais pas dire deux fois. Je m’engouffrais derrière un tumulte soyeux de jupes et de dessous de gaze; deux jambes frêles, nacrées -118-par les bas de soie, montaient allègrement devant moi.

Dans l’atelier de la comédienne, Mme Evrard appuyait sur le commutateur; la solitude d’un vaste hall meublé de divans et de peaux d’ours s’illuminait dans le désordre un peu convenu de touffes de palmiers et de chevalets, tous chargés d’un portrait de la dame de céans. Clotilde détachait un tambourin vierge d’une collection pendue aux murs et m’installait devant une table.

Elle était demeurée debout derrière moi, attendant l’inspiration. Je ne trouvais rien, très ému par sa présence, par son silence aussi. Il y eut une minute dangereuse. D’en bas, des bouffées de valses et des éclats de rire montaient par la porte entr’ouverte. Je me retournai vers mon guide et regardai Clotilde de bas en haut; elle sourit. Une main, la sienne cette fois, se posait sur mon épaule, et son sourire se penchait sur le mien; nos deux bouches se touchèrent, se prirent, se confondirent. Je m’étais levé, vibrant, dressé comme un ressort; nous nous étreignîmes d’un même mouvement instinctif, et, les lèvres agrafées aux lèvres, nous buvant l’âme l’un à l’autre, nous roulâmes sur les peaux d’ours.

—Vous auriez pu fermer la porte ou tourner le commutateur! Quels enfants vous faites!

C’était Marcelle. Inquiète de notre absence, elle venait de nous surprendre prolongeant encore nos caresses et nos baisers. Clotilde s’était relevée, réparant son désordre.

-119-—Allons, je ne suis pas jalouse. Et vous? vous n’avez rien écrit, naturellement!… Mais c’est encore un beau poème!

Quelle charmante femme que cette Marcelle, et quelle délicieuse et spontanée créature que cette petite Clotilde, avec ses élans de petite fille, sa tendresse instinctive et irraisonnée d’enfant!

J’en emportai un inoubliable souvenir. Je ne devais la revoir que dix ans après, justement à une représentation de l’Œuvre. C’est à peine si je la reconnus, dans la longue femme émaciée, aux yeux agrandis et cernés de kohl dans une face de morte, que je croisai dans les couloirs. Elle vint d’elle-même à moi. Son joli visage, envahi de bandeaux bouffants d’un or violent et factice, s’animait d’un sourire vorace et d’un étrange regard. Elle me parut amaigrie, d’une maigreur voulue qu’exagérait encore une espèce de tea gone en drap gris imprimé de larges noirs, à la ferronnière, en plus, qui lui barrait le front d’une larme d’opale. C’était la sinuosité ophidienne de la Mélusine de Dampt. Clotilde me serrait la main et me quittait pour rentrer dans une avant-scène; elle l’occupait avec deux femmes, spectres romantiques dans son genre, et trois hommes chevelus en redingote de velours noir.

Je n’avais fait qu’échanger deux mots avec Clotilde; mais, dans ces deux mots, Mme Evrard m’avait donné rendez-vous pour le lendemain, à Nogent. Elle habitait Nogent, maintenant; elle était la Muse et le modèle de Joë Macphermore, -120-le poète irlandais, à ses moments perdus sculpteur et cirier d’art. C’est elle qui lui avait posé sa Tête de Méduse, refusée, naturellement, par l’imbécillité du jury, au dernier Salon du Champ de Mars. Elle était toute dévouée au grand artiste qu’était Macphermore, malgré les vingt ans qu’il avait de plus qu’elle. Depuis longtemps elle avait lâché Evrard. Mais, surtout, que je ne manquasse pas de l’aller voir le lendemain à Nogent. Le cirier serait à Paris.

J’y allais plus par curiosité que par désir, je vous l’avoue, effaré d’avance par tout ce que je devinais d’artificiel, de voulu et de malsain dans cet intérieur d’esthète et de poète-sculpteur. Macphermore habitait un petit cottage dans l’île de Beauté. C’était un home d’une déplorable banalité dans sa prétention artiste, et dont d’admirables vitraux (admirables parce qu’anciens) dissimulaient mal la misère. Clotilde me reçut dans un retiro tendu de toile à voile, orné d’une frise de roses et de têtes de mort: des empâtements de cire de couleur jetés là par son esthète. Des chardons bleus de dunes, et ces légers feuillages de nacre dits monnaie du pape, jaillissaient de grosses poteries vernissées posées dans tous les coins. A part cela, aucun meuble, si ce n’est un large divan encombré de coussins en velours liberty. Clotilde m’y attendait, vautrée dans les plis jaunes et verts d’un peignoir. Il régnait, dans cet antre, une odeur d’encens, de benjoin et de moisi. C’est à peine si je voyais Clotilde; elle avait gardé dans -121-son nouvel avatar le spontané de sa décision de jadis. J’entrai. Elle m’attirait à elle, me nouait les bras autour du cou et me faisait trébucher parmi les coussins. Nos bouches se reprirent; mais, tout à coup, je ne sais quoi de froid et de résistant se mêlait à nos baisers. C’était, sur mes dents, un heurt de perles dures; un goût de métal empoisonnait ma bouche, et je manquais de m’étrangler. Clotilde voyait mon trouble.

—Ne t’effraie pas, me disait-elle; c’est mon chapelet que je tiens entre mes dents et que je mêle à nos caresses. Le sacrilège, vois-tu, pimente le plaisir!

Clotilde, la divine et puérile Clotilde de l’atelier de Marcelle, voilà ce qu’en avaient fait ces imbéciles esthètes intoxiqués de Joris-Karl Huysmans, ces pauvres hallucinés de messes noires!

Non, je ne leur pardonnerai jamais.

X
UN GRAND COUPABLE
—Le poison de la littérature! mais nous en sommes tous intoxiqués. Il est là qui flotte et rôde -122-par les rues, les places et même les campagnes, charrié par le livre et le théâtre, aggravé par l’affiche qui en double et triple l’obsession. Personne n’y échappe; les femmes, d’ailleurs, sont les plus atteintes. Quel précieux aliment pour le mal que leur névrose, dans les grandes villes surtout où le fait-divers, lu chaque matin dans les feuilles, a, quinze fois sur vingt, le dramatique d’un cinquième acte!

C’est dans le monde des ateliers et des brasseries, Montmartre et Montparnasse, où toute une population artiste, à la sensibilité aiguisée, se contamine d’autant plus facilement qu’elle est plus enthousiaste, que le poison se propage, rapide et effrayant. Montmartre et Montparnasse! Que de suicides et de meurtres passionnels, que de cabotinages et de folies! Je ne parle pas du monde du théâtre, paradoxal et faux par le métier même de ses représentants. Là, l’atmosphère factice et violente des scènes répétées le jour et jouées dans la soirée déséquilibre et pousse aux pires fantaisies littéraires mâles et femelles déjà préparés par une morbide vanité.

Dans ces milieux, au poison dit de la littérature s’ajoute celui des coulisses. Une vie sans hygiène faite de veilles, d’excitations, de rivalités de hâte et de manque d’air mûrit terriblement les sujets et les livre sans défense aux accidents tertiaires de la plus dangereuse maladie du siècle.

Et Maxence, renversant négligemment sa tête -123-sur le dossier du fauteuil, envoyait au plafond une spirale de fumée bleuâtre.

—Ce poison de la littérature! Il éclate encore tous les jours dans les feuilles, à propos des moindres incidents. Ainsi ce formidable titre de Messes Noires, achalandant les polissonneries de garçonnières et les petites fêtes d’aberrés de l’avenue Friedland, n’est-il pas la meilleure preuve de l’intensité du poison? Si la Presse, d’un unanime accord, a trouvé cette hallucinante rubrique, c’est qu’elle savait d’avance la toute-puissance de son effet sur les foules. Dans tout ceci, le grand coupable est M. Joris-Karl Huysmans.

Sans l’immense succès et l’énorme retentissement de son roman Là-Bas, qui aurait jamais espéré remuer l’opinion et attiser la curiosité malsaine du lecteur en affublant les falotes débauches du baron d’Adelsward de ce terrible surnom: Messes Noires!

Mais, grâce à M. Huysmans, le dernier employé de bureau comme le plus infime petit modèle connaissent, et dans tous les détails, les abominations sacrilèges de Gilles de Rais et le monstrueux sadisme des sorciers de Tiffauges. Messes Noires! Grâce au prestigieux talent de l’auteur d’A Rebours, quel est le salon, le boudoir et même l’office où on ne parle couramment du chanoine Docre et de Mme Chantelouve, les deux personnages démoniaques du roman de Là-Bas, emmenant au… moderne sabbat l’ahuri Durthal! -124-M. d’Adelsward, que je sache, n’a jamais eu l’intention d’évoquer le diable, et la messe noire est la cérémonie par excellence, le rite magique essentiel institué pour établir la présence du Mauvais. Elle réunit les trois conditions, dont une seule est nécessaire pour appeler le démon et le rendre tangible aux assistants.

Trois actes, si l’on consulte le livre du grand Albert, subordonnent Sathan à ceux qui les commettent: le sacrilège, l’égorgement d’un être innocent (ce qu’on appelle, en magie noire, une colombe), et le crime contre nature. Les trois conditions étaient remplies au sabbat et sont observées rituellement dans la messe noire. L’abbé Guibourg, disant la messe sur le ventre nu de la Montespan et lisant l’Evangile à rebours, le dos du missel appuyé sur un ciboire posé entre les seins de la favorite, commettait en plein le sacrilège; l’égorgement d’un petit enfant, volé par la Voisin et dont le sang tiède éclaboussait les épaules et les reins d’Athénaïs de Mortemart, remplissait la seconde condition du rite. Le nègre géant attaché au service de la femme Voisin, et dont les grandes dames d’alors étaient folles, venait là pour accomplir le dernier cérémonial. Or, dans le rez-de-chaussée de l’avenue Friedland, je ne vois ni ciboire, ni évangile, ni enfant égorgé, ni même un nègre géant. Quelques polissons de collège et un ramassis de valets de chambre sans place ne me semblent remplacer ni la Mortemart, ni l’abbé Guibourg, ni la sinistre Voisin. La Presse y a -125-mis beaucoup du sien. Si l’opinion publique s’est ameutée autour de cette affaire avec une curiosité passionnée, croyez que la littérature de M. Joris-Karl Huysmans l’avait fortement préparée, et que le seul espoir de trouver une Mme Chantelouve parmi les habituées du baron a fait suivre l’enquête avec cet avide intérêt.

Mme Chantelouve! Personne n’ignore, dans le monde artiste, que le livre de M. Huysmans est à clef. A l’apparition du volume, on nommait couramment ceux qui avaient posé pour le chanoine Docre et le terrible couple démoniaque. Quant à Durthal, c’était l’auteur lui-même; M. Huysmans ne s’en défendait pas. Quand on citait devant lui le nom de ses victimes, il se contentait d’un geste ecclésiastique de ses deux mains relevées en arrière, et d’un de ces sourires à yeux baissés dont les prêtres soulignent humblement la joie coupable de leurs démentis.

Mme Chantelouve! Le succès du volume fut tel que toutes voulurent s’y reconnaître. Il n’y eut pas de brasserie, à Montmartre, et d’atelier, à Montparnasse, où un petit modèle aux yeux agrandis de morphine et d’éther ne se dressât, au seul nom de Huysmans, pour s’écrier: «Son héroïne, c’est moi!»

Il y eut affluence de madames Chantelouve sur le marché. L’une avait le teint pâle et les cheveux châtain-roux de la dame; l’autre réclamait comme sienne l’eau dolente et grise, subitement allumée de paillettes d’or, de ses étranges yeux verts; -126-celle-ci, enfin, revendiquait pour elle la froideur inusitée, dans l’amour, de sa chair hystérique, cette chair glacée et dure dont le seul contact faisait condamner et brûler, en place de Grève, les névrosés du moyen âge: chair de malade et de succube aussi.

Ce fut une épidémie dans Paris, plus qu’une épidémie, un mal endémique dans le genre de cette fameuse Danse des Morts dont furent contaminés les peuples de l’an mille. Paul Adam, dans son magistral volume intitulé Etre, a magnifié cette folie contagieuse de l’imitation. La Messe Noire eut la même clientèle enthousiaste qu’au cimetière Saint-Médard le tombeau du diacre Paris; toutes voulaient avoir conduit un amant au sabbat.

Entre tant de déséquilibrées de Là-Bas, atteintes toutes de satanisme, il me fut donné d’en connaître une assez curieuse et dont l’exemple vous convaincra de la force du mal.

C’était la femme d’un sculpteur, un ancien modèle qu’un caprice un peu sénile d’artiste avait promue au rang d’épouse légitime.

Grande et mince, avec d’admirables cheveux d’un noir bleu, rabattus sur ses tempes comme deux ailes de corbeau, Ninette Hastorg avait la chair d’hostie, blanche et diaphane et les larges yeux brillants, agrandis de cernures mauves, indéniables stigmates des grands troubles nerveux.

Ninette Hastorg! Une enfance misérable (Ninette était née dans une loge de concierge) et les -127-pires aventures, les plus précoces aussi, avec les petits garçons du quartier, puis les jeunes rôdeurs du boulevard extérieur où ses parents habitaient, l’avaient préparée à toutes les lésions cérébrales.

D’ateliers en ateliers et de bals de barrière en arrière-boutiques de marchands de vins, Ninette avait fini, une soirée de Mi-carême, par rencontrer Jacques Dusemereau. Le sculpteur Dusemereau, ami de Bartholomé et très influencé par son art morbide et un peu larveux, devait se prendre plus que tout autre au charme de chlorose et à la minceur anémiée de Ninette. Le modèle lui posait quelques Mélusines, une Viviane et une elfe, car grand lecteur de romans de chevalerie et enthousiaste enamouré des héroïnes de Tennyson, Dusemereau joignait à un léger gâtisme une maladive obsession des fées, des ondines et de toutes les princesses des légendes, plus ou moins issues du Cycle d’Artus. Le vague de ses imaginations n’égalait que le flou de sa facture. C’était un sculpteur littéraire dans la pire acception du mot, le Michel-Ange de la stéarine, le maître même de l’imprécision, le Précurseur du modern style, ce qui est tout dire.

Ninette Hastorg devait plaire à ce modeleur d’illusions. Elle fut tour à tour pour lui Genèvre, Enilde, Iseulde, Mélisande et que sais-je encore? Par sa ligne onduleuse et surtout par sa complète absence de formes, Ninette était adéquate à l’inanité même de ses conceptions. -128-On avait dit de Dusemereau qu’il sculptait des chevelures à la place de seins et des draperies au lieu de reins et de torses. Quand le modèle eut pendant six mois traîné à travers l’atelier l’ondoiement de ses robes, le sculpteur l’épousa. C’était le seul moyen de monopoliser l’inspiratrice de ses chefs-d’œuvre.

Le couple était pauvre, naturellement. Une femme de ménage au rabais balayait rarement l’atelier, mais de vieilles tapisseries y pourrissaient au mur. Des casques et des morions achetés au marché de la ferraille; des armes hors d’usage cueillies à des devantures de bric-à-brac s’y veloutaient de poussière et, groupées en épiques trophées, mettaient çà et là des taches pittoresques. Des vieilles chasubles déteintes et toutes les friperies du Temble voisinaient avec des Christs désargentés et des débris de vieux retables. C’était le faste et la misère des pires officines de l’école de la Rose-Croix; Ninette Hastorg évoluait dans toute cette brocante, moulée d’étroites et longues robes moyenâgeuses. De nuances glauques, elles s’échancraient sur la gorge, bordées de petits galons d’or. Sa maigreur s’efforçait d’y devenir sinueuse et, coiffée d’un petit béguin de fausses perles, un large coquelicot de velours rouge piqué dans ses cheveux noirs, Mme Dusemereau entretenait l’enthousiasme du maître par des attitudes volées à Sarah Bernhardt. Le matin, une vieille criméenne de son mari jetée sur ses simarres, Genèvre ou Gismonda courait les fournisseurs du -129-quartier et, une boîte au lait à la main, terrorisait par l’audace de sa coiffure les enfants de la crémière et le chien du marchand de bois. Le ménage Dusemereau! La chère y était plutôt maigre. Ninette répugnait aux travaux du ménage qui auraient pu entamer le fuselé de ses doigts; l’ordinaire était fait surtout de charcuterie et de frites, mais on buvait du lacryma-christi dans un ciboire bossué de faux émaux et on mangeait dans du vieux saxe les confitures vertes des îles Fidji.

Ninette Hastorg, quoique mariée, avait conservé une facilité de mœurs déplorable; elle couchait indifféremment avec tous les amis du sculpteur. C’était pour les convaincre du talent de Dusemereau. Convaincus surtout de l’imagination de l’artiste, la plupart n’y revenaient pas. C’est dans ce milieu bizarre qu’éclatait, comme la foudre, le roman de Huysmans; le couple Dusemereau dévorait comme une manne dans le désert la prose vénéneuse de Là-Bas. Le sculpteur n’aurait pas été l’homme qu’il était s’il ne s’était immédiatement enthousiasmé pour la Messe Noire. Il n’eut pas grand’peine à convaincre les quelques ratés qui fréquentaient chez lui de la nécessité qu’il y avait à pratiquer les rites du Sabbat. C’est si troublant, si captivant et surtout si littéraire! Une messe noire s’imposait. Il décidait vite Mme Dusemereau à y jouer les pires personnages. La pensée de forniquer sans aucun risque, sous le couvert de messes noires, avec tous les hommes de -130-son entourage séduisit immédiatement Ninette. Du jour au lendemain, le décor de l’atelier changea. D’épique il devint mystique: des flambeaux d’église remplacèrent les vieilles ferrailles, un dessus de piano, peluche et galon d’acier, emprunté à un ami, drapa un maître-autel édifié sur deux caisses. On y dressa un crucifix la tête en bas, et, gainée dans une étroite robe verte fleuragée de lis d’or, Ninette présidait l’assistance, hiératiquement assise sur les coussins d’une cathèdre. Des bagues magiques alourdissaient ses doigts, un chapelet d’opales étranglait son cou frêle, tandis que ses talons nus foulaient le vélin d’un évangile entr’ouvert. Un chat noir, celui de la concierge, trônait auprès d’elle; on lui avait mis un fil de fausses perles à la patte en guise de bracelet. Un vieux paon empaillé et dépenaillé déployait la roue ocellée de sa queue au-dessus de la cathèdre. Ninette était à la fois Junon, Circé, Mme Chantelouve, Eloa, Lilith et toutes les héroïnes du Grimoire. Une petite cire mal ébauchée par le maître de céans grimaçait entre les parois d’une cage de verre: c’était le nouveau-né nécessaire au sacrifice. Les initiés, assis en cercle, mangeaient des pains à cacheter en guise d’hosties et la Stryge incarnée n’eût pas été la Stryge si elle n’avait tenu dans sa main une tige d’iris noir. M. Joris-Karl Huysmans, invité par lettres pressantes, était attendu trois fois par semaine pour indiquer les derniers rites de l’office. Sa présence seule devait déterminer l’apparition des stigmates sur la chair -131-de l’officiante. Or M. Joris-Karl Huysmans ne vint pas. M. Joris-Karl Huysmans est prudent. Il décrit les messes noires, il n’y assiste pas. Comme tous les empoisonneurs, M. Joris-Karl Huysmans se garde précautionneusement de toutes les substances vénéneuses.

Me pardonnerez-vous cette description loufoque? C’est la seule messe noire à laquelle j’aie jamais assisté. Tout le monde n’a pas la chance de M. Coquiot qui en vit célébrer une, l’année de l’Exposition, dans le quartier du Jardin des Plantes.

XI
MESSES NOIRES
Encore une légende qui s’en va.

Novembre 1903. L’affaire d’Adelsward, un moment oubliée, vient de reprendre son cours. La présence de M. de Waren, retour d’Amérique, la pimente d’un élément nouveau, et dans le cabinet du juge d’instruction se poursuivent, contradictoires, les interrogatoires des deux nobles prévenus… -132-Du même coup, les informations relatives à ce procès ont reparu dans toutes les feuilles avec la fameuse rubrique: Messes noires.

Messes noires! Ces deux mots ont le don de surexciter la curiosité publique et d’ameuter l’opinion. La messe noire, pour la foule, ce sont les ordures sacrilèges de l’abbé Guibourg, les manœuvres abominables d’une favorite royale et, mêlée aux plus grands noms de France, les tachant parfois d’une souillure ineffaçable et les stigmatisant dans l’histoire, la fameuse «Affaire des Poisons». Les messes noires, ce sont aussi les descriptions d’un mysticisme spécial et d’un érotisme religieux très catholiquement littéraire, de M. Joris-Karl Huysmans. Messes noires, les sanglantes folies de Gilles de Rais, à Tiffauges, appropriées au goût du jour; et, mises en scène dans une chapelle désaffectée d’un vague Vaugirard, les hystéries sadiques d’une Mme de Chantelouve, initiant son amant à des pratiques de prisonnier…

La messe noire est une cérémonie sacrilège et blasphématoire, essentiellement catholique, puisqu’elle est la parodie même de l’acte le plus élevé de la religion, celui où la divinité du Christ se révèle le plus immédiatement aux fidèles. La messe noire, profanant et souillant avant tout l’Eucharistie, le don de Notre-Seigneur, de sa chair et de son sang sous la forme du pain et du vin, la messe noire est la communion sous les auspices du Mauvais, remplaçant la présence divine par celle du Prince des Ténèbres. La messe noire est -133-donc la revanche du relaps et renégat contre le Dieu qu’il a quitté, et par cela même l’attestation de cette divinité, puisque l’officiant la renie et met tous ses efforts à l’outrager.

La messe noire, qui est en elle-même une chose sinistre et effroyable, c’est le crachat de Judas à la face du Christ; c’est la puissance et la religion de Satan proclamées contre Dieu.

Ceci étant donné, quels rapports peuvent bien avoir avec cette messe de blasphèmes et de haines, les petits jeux de mains et de vilains et autres pratiques scolaires cultivées par le baron Jacques d’Adelsward dans son somptueux rez-de-chaussée de l’avenue Friedland?

D’abord, M. Jacques d’Adelsward est protestant. La messe noire, en tant que parodie de l’office catholique, devait laisser froid ce jeune snob surtout préoccupé d’harmoniser les gemmes de ses bagues et les nuances de ses cravates. M. d’Adelsward, j’imagine, n’a jamais voulu évoquer Satan. S’il faut croire les piètres volumes de vers, illustrés de précieuses préfaces, qu’il publia, sous d’assez jolis titres, d’ailleurs, il fut obsédé par les conteurs du dix-huitième siècle et des poètes de l’anthologie grecque. Des réminiscences de Quo Vadis? si mal mis en scène à la Porte-Saint-Martin, une vague nostalgie des fêtes de Caprée et de maladroites tentatives de reconstitution de cortèges antiques firent tous les frais de ces trop fameuses réunions. On y drapait dans des peignoirs de bain et des métrages d’andrinople de -134-jeunes collégiens racolés à la sortie de Chaptal et de Condorcet, on couronnait leurs crânes tondus et piriformes de pavots et de violettes et, dirigées par quelques larbins sans place, ces théories d’éphèbes improvisés défilaient dans les trois grandes pièces de l’avenue Friedland, à la grande joie des invités conviés par le maître de céans. Costumé avec plus de recherche, le prince du logis était le dieu, le héros de ces fêtes; c’était à lui que s’adressaient les saluts, les baise-mains et les génuflexions. Il déclamait des vers—des vers à la Beauté et à la Jeunesse, et c’étaient sa jeunesse et sa beauté à lui qu’il célébrait très sciemment.

Soirées et matinées étaient carminatives, selon la curieuse expression mise en cours au Pavillon des Muses.

«Qualis artifex pereo!» aurait pu s’écrier le baron Jacques, le jour de la première descente de la police dans son appartement.

Si M. d’Adelsward parodia jamais quelque chose, il parodia surtout la folie de Néron,—d’un tout petit Néron du faubourg Saint-Honoré. Son incommensurable vanité, son ridicule besoin de faire parler de lui et d’emplir de ses faits et gestes le monde des lycées et des bureaux de placement (il y avait beaucoup de valets de chambre, aux fêtes du baron Jacques), font de lui surtout un très pâle et très lointain oh! très lointain! petit-neveu d’Alcibiade.

Des femmes du monde et des hommes choisis dans des milieux divers assistaient, paraît-il, à -135-ces agapes; les femmes, surtout, se disputaient l’honneur d’être invitées par le petit baron. Entre temps, on croquait des gâteaux, on buvait du thé et on fumait du tabac d’Orient. Encore un peu, on aurait joué aux jeux innocents. Naturellement, on faisait de la musique; croyez que Debussy et Grieg étaient écoutés religieusement. A une de ces fêtes qui fut, dit-on, une des plus hardies, un adolescent apparut couché, complètement nu, sur une peau d’ours blanc, le torse drapé de gaze d’or, le front couronné de roses et les bras appuyés sur l’ivoire poli d’un crâne.

La Mort et la Beauté sont deux choses profondes,
Si pleines de mystère et d’azur, qu’on dirait
Deux sœurs également terribles et fécondes,
Ayant la même énigme et le même secret.
C’est avec des mises en scène aussi banales qu’on souligne généralement de pareils vers, même au théâtre.

Que la figuration soit réglée par M. d’Adelsward ou par un barnum quelconque, l’idée peu neuve et qui ne vaut que par la facture (les vers cités sont de Victor Hugo), est toujours massacrée par la maladroite fatuité des M’as-tu-Vus.

Parfois, les petites fêtes de l’avenue Friedland étaient dix-huitième siècle, trianeries et Trianon; les belles âmes de ces messieurs et de ces dames arboraient soudain les plus tendres nuances: cheveux de la reine, cuisse de nymphe émue et ventre de puce en fièvre de lait; on redevenait catogan, clavecin et bergamote, et M. d’Adelsward, -136-vêtu de la soie zinzolin dont M. Edmond Rostand a bien voulu trouver le reflet dans sa littérature, se prenait pour le marquis de Sade… Un tout petit marquis, qui était surtout de Saxe, un saxe maniéré, impertinent, et Trissotin, et bien plus fait pour la messe rose (vaseline anglaise et extraits de Guerlain) que pour la messe noire, dont il eût été le premier à s’effarer, le pauvre petit joli cabotin!

La messe noire! ces loufoqueries d’arrière-boutiques de salons de coiffure, dont Jean-Jacques Rousseau n’aurait même pas voulu attrister Mme de Warens!

La messe noire, qui fut, au dix-huitième siècle, l’effroyable et répugnant prolongement du sabbat! Le sabbat, ce premier cri de l’anarchie contre l’oppression des religions et des lois, le sabbat, le premier geste de souffrance et de révolte du moyen-âge croyant contre la tyrannie du pape et des moines; le sabbat, la grande assemblée des déshérités, des proscrits, des estropiés et des parias réunis pour arracher ses secrets à la nature et se libérer de la domination du Christ, devenue mauvaise aux mains des prêtres et des rois!

C’est dans Michelet qu’il faut lire le premier élan de l’âme du moyen-âge vers l’Esprit des Ténèbres. Qu’on relise la Sorcière et l’on comprendra quels désespoirs et quelles misères le grand maître des nécromans et des femmes damnées accueillait à son sabbat:

-137-

«Dans les solitudes de la journée, alors que l’homme sue et gémit au profit du seigneur, la femme, elle, rêveuse au coin de l’âtre, écoute le crépitement des meubles, le glissement des salamandres dans la flamme où se prépare le repas. Un peu de son âme habite la lampe fumeuse, au fond des grossières poteries. Seulement les rumeurs indistinctes se rythment selon un sens de mystère; ce ne sont plus des sons sans suite, ce devient une voix familière qui console et répond. Le long soliloque amoureux de la femme avec elle-même a créé le Diable.

«Tout d’abord, il se fait si humble, le nouveau venu; on dirait un grillon qui sort de la cendre pour dormir aux plis d’une jupe. Elle n’en dit rien au mari, qui rentre las, abruti et amer. La nuit, à côté du mâle, elle y songe comme malgré elle… Déjà son désir lui donne une forme, déjà elle sent un contact léger, un souffle aux petits cheveux de sa nuque, un chuchotement à son oreille, une pression sur sa chair qui mollit…

«Et, un beau jour, quand le seigneur double ses exigences, s’il faut trouver de l’or quand même, elle se livre, elle et son affolé de mari, et c’est le premier sabbat qui commence.

«Le baiser de Sathan l’a rendue belle. Ses voisines la jalousent; la femme du seigneur la soupçonne. Un dimanche, l’église se ferme devant elle, et, poussée par la menace de mains brutales, elle s’enfuit dans les landes, partout où la nature rebelle et sauvage fait espérer la liberté. Hier, elle -138-était seule; demain elle est légion. De très loin, on la consulte; elle guérit les chagrins d’amour, fait avorter, vend des philtres. C’est elle-même une plante triste et consolante, une solanée pleine d’ivresse et d’oubli.»

C’est la première sorcière, et c’est le premier sabbat.

C’est à la messe noire, aux assemblées nocturnes au bord de l’eau des mares, dans l’herbe baignée de brume des prairies crépusculaires ou dans la solitude rocheuse des hauts sommets, que s’acheminent, sournoisement échappées des hameaux et des villes, les femmes extasiées qu’a tentées Sathan.

Et c’est le lamentable troupeau des sorcières, l’innombrable et toujours grandissante armée des dévotes et des satyres, des martyres et des saintes que torturent la grande hystérie et la grande luxure, la luxure des déserts et des cloîtres, effroyable marée d’imaginations monstrueuses et de désirs délirants dont le flot, déferlant d’âge en âge, vient battre parfois, en plein vingtième siècle, les murs de la Salpétrière.

Comme mue en avant par d’invisibles mains qui l’auraient poussée dans l’ombre, la sorcière allait au sabbat hypnotisée, en extase, les yeux démesurément agrandis sous sa couronne de verveines et de houblons. L’heure venue, c’est elle qu’on dépouillait et qu’on couchait en travers d’un ancien dolmen au pied du Bouc impur apparu tout à -139-coup, formidable et géant. Un lever de lune sinistre rougeoyait sur sa nudité frissonnante, et, aux acclamations d’une foule de cagoules et de masques hideusement mêlés, sa triste chair de victime saignait et grésillait, fumante, pour fournir la pâte au pain maudit du Diable, le pain de la mauvaise communion; et ce fut la première messe noire, la messe sous la lune, dans le décor des ruines et des montagnes, le pain et le sang de Jésus remplacés par de l’ordure et de la chair saignante de femme, toute la cuisine infâme que nous retrouvons dans l’officine de la Voisin, pratiquée sur le beau corps dénudé de Mme de Montespan.

Après la sorcière anonyme de Michelet, simple comparse dans le chef-d’œuvre de Gœthe quand Méphisto conduit Faust au sabbat de Brocken, assimilée aux trois Parques et aux trois Normes dans le Macbeth de Shakespeare, et, plus silhouettée par Théophile Gautier dans Albertus, la sinistre officiante de la messe noire se précise et devient figure historique avec la Voisin et la Brinvilliers. Un funèbre reflet de magie noire éclaire d’un jour livide tout le dix-septième siècle. Une puanteur excrémentielle se répand dans les appartements de Versailles; des morts subites et préparées déciment la famille royale et frappent princes et princesses jusque sur les marches du trône du roi. La Reynie, qui est chargé d’instruire le procès, reçoit l’ordre d’arrêter les poursuites: le scandale serait trop grand; il faudrait arrêter des -140-coupables en trop haut lieu: le Régent est soupçonné, les plus grandes dames de la cour sont convaincues d’avoir assisté à la messe noire, des courtisans ont été vus, à Marly, échangeant entre eux des poudres de succession, et Louis XIV, toujours féru de sa dignité solaire, ne se soucie pas de voir révéler par l’instruction quelles abominables ordures la favorite a fait manger au roi… Puis, on respire un peu. Même sous la Révolution, pendant les exécutions sanglantes, la guillotine en permanence sur les places publiques et devant l’impunité du marquis de Sade, plus de messes noires. Sous l’Empire non plus: on est aux champs de bataille. Et, jusqu’au roman de M. Joris-Karl Huysmans, qui nous a montré, dans un triste et maupiteux décor d’ancienne chapelle réservée, une reconstitution de messe blasphématoire, telle que la célébraient les manichéens (consécration d’une hostie infâme par un prêtre officiant, nu sous une chape noire, aux pieds d’un Christ obscène et cornu comme un égypan, le tout accompagné de scènes de débauches et de promiscuités ignobles, entre tous les assistants: le fameux baiser de paix des premières sectes maudites du monde chrétien), Paris n’avait plus entendu parler de messe noires. Il a fallu le scandale équivoque et puéril, très snob surtout, de l’avenue Friedland, pour réveiller l’atroce et grandiose infamie du sabbat. Le sabbat! M. d’Adelsward en a-t-il jamais soupçonné la grande épouvante? Non, l’hypertrophie de son tout petit moi, sa presque -141-touchante fatuité de jeune homme très smart firent de ses tentatives de fêtes grecques un pitoyable et ridicule divertissement de polissons et de détenus de maisons de correction.

La messe noire, cet équivoque passe-temps de préaux de maisons centrales? Le public y a mis vraiment autant de complaisance que la presse d’exagération.

XII
UN INTOXIQUÉ
Le Poison de Venise. Nul plus profondément que M. Maurice Barrès n’en a senti et rendu le charme délétère et le trouble puissant. «Une fièvre est dans Venise», a-t-il écrit, dans Amori et Dolori sacrum, et, de ses heures fiévreuses, de l’agonie de la ville dans l’agonie des crépuscules de l’Adriatique, il a tiré le plus beau livre qui ait peut-être été publié sur la Cité des Doges, depuis lord Byron.

Le poison de Venise, c’est la féerie d’une architecture de songe dans la douceur d’une atmosphère de soie; ce sont les trésors des siècles, amassés -142-là par une race de marchands et de pirates, la magnificence de l’Orient et de l’ancienne Byzance miraculeusement alliée à la grâce de l’art italien, les mosaïques de Saint-Marc et le revêtement rosé du palais ducal; le poison de Venise, c’est la solitude de tant de palais déserts, le rêve des lagunes, le rythme nostalgique des gondoles, le grandiose de tant de ruines; dans des colorations de perles,—perles roses à l’aurore et noires au crépuscule,—le charme de tristesse et de splendeur de tant de gloires irrémédiablement disparues; et dans le plus lyrique décor dont se soit jamais enivré le monde, la morbide langueur d’une pourriture sublime.

Dans cette ville d’inquiétude, je connus toutes les délices sensuelles. Jamais, pourtant, oserai-je le dire? je n’oubliai de sentir couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette Venise si variée, et dans une telle surabondance d’imprévu, toujours j’attendais quelque chose[8].

[8] Maurice Barrès.

C’est dans cette ville empoisonnée que je devais connaître le baron Jacques d’Adelsward. En octobre 1901, j’habitais à l’hôtel Saint-Marc, un hôtel à peine indiqué dans les guides et bien connu des Italiens et des Autrichiens, un appartement situé dans les Procuraties. L’hôtel n’existe plus. Il était tenu par un vieux Vénitien, -143-original et grand collectionneur de tableaux, qui n’admettait chez lui ni les Anglais ni les Yankees; ce vieux descendant des doges avait les Anglo-Saxons en horreur. Son hôtel était plutôt un lodging: on n’y prenait pas ses repas, on se nourrissait dehors, ou l’on faisait apporter une cantine de chez Horian, en face, ou de chez Quaddri. De l’immense fenêtre de ma chambre, je découvrais les mosaïques des sept portails de Saint-Marc et les nuées, en perpétuel mouvement, de ses pigeons.

J’étais là depuis quinze jours, quand je reçus, écrit sur un papier de luxe, timbré d’armoiries, un billet à peu près ainsi conçu:

Monsieur,

Excuserez-vous le vif désir que j’ai de connaître Jean Lorrain, même à Venise? Tout le mal qu’on a dit de vous m’incite à vérifier une fois de plus la sottise des légendes et la pauvreté d’invention des diffamateurs. Ma grande jeunesse excusera-t-elle auprès de vous la hardiesse de ma démarche? J’attends de vous, monsieur, un mot qui m’autorise à me présenter hôtel Saint-Marc. Les deux livres qui accompagnent cette lettre vous prouvent que je ne suis pas un obscur admirateur…

Et la lettre était signée:

Jacques d’Adelsward-Fersen.
Hôtel Danielli.

-144-J’ignorais totalement le nom. La lettre était impertinente et cavalière. Les deux livres, feuilletés, m’apparurent médiocres, mais le tour du billet n’était pas d’un sot. Je répondis à peu près à ce jeune homme:

Monsieur,

Je suis étonné d’être un objet de curiosité, même à Venise, où il y a tant de merveilles à voir. Seriez-vous indigne de la ville? Visitez-la d’abord. Dans une quinzaine de jours, si votre caprice (ou votre curiosité) tient encore, faites-moi signe. Je verrai à vous recevoir. Il faut bien faire quelque chose pour les enfants!

Jean Lorrain.

Pendant quinze jours, le baron d’Adelsward se tint coi, et je reconnus, à cette discrétion de l’éducation et du tact; mais, le quinzième jour, une lettre, apportée par le chasseur de l’hôtel Danielli me rappelait ma promesse: le baron d’Adelsward me demandait de lui fixer l’heure et le jour où je voudrais bien le recevoir, et je lui fixai le lendemain.

Ce lendemain était un dimanche, je m’en souviens encore, et la place Saint-Marc regorgeait de monde attiré par la musique du kiosque. A quatre heures, M. d’Adelsward se faisait annoncer chez moi.

M. d’Adelsward a pris la peine de se portraicturer -145-lui-même dans son roman sur Venise: Notre-Dame des Mers Mortes, et il n’y a pas mis trop de complaisance.

Je voyais entrer un grand jeune homme, mince et blond, mis avec une extrême recherche. Fort de sa fortune et de son talent, le jeune garçon ne manquait pas d’aplomb; il ne manquait pas non plus de charme: une voix bien timbrée, une grande facilité d’élocution, des manières parfaites, une élégance d’homme né, mais quelle extraordinaire puérilité et quel cabotinage! Le gilet bleu de roi, à boutons de pierreries, la cravate de nuance rare et le trop de bagues aux doigts étaient évidemment destinés à m’impressionner. Je n’ai connu qu’à peu de personnes une pareille ingéniosité dans le détail.

Le baron Jacques d’Adelsward ne parla que de lui: il était à Venise pour y achever son roman Notre-Dame des Mers Mortes, un joli titre, n’est-ce pas? Venu pour la première fois à Venise en avril dernier, il avait reçu le grand coup de foudre qui décide des chefs-d’œuvre. C’était bien la ville, la ville rêvée et consacrée par des séjours fameux: Musset, Richard Wagner et lord Byron. M. d’Adelsward dithyramba assez joliment sur Venise: il possédait ses auteurs et avait bien lu d’Annunzio et Barrès. Il me conta même assez délicatement l’impression de sa première arrivée en Vénétie, un dimanche de Pâques, dans une ville de nacre grise, tout enchantée de sonneries de cloches répercutées et prolongées par l’eau, -146-«une ville, reprenait-il, à la fois de mélancolie atténuée et d’allégresse religieuse» et je sentais que le jeune baron faisait de la littérature. Il essayait sur moi quelques pages de son livre. J’ai retrouvé d’ailleurs tout le passage dans Notre-Dame des Mers Mortes.

Le baron d’Adelsward avait certainement, lui aussi, bu le poison de Venise, mais d’autres poisons l’intoxiquaient dont, en vieux routier du métier, je reconnus les accidents au passage. Outre une vanité maladive qui éclatait à chaque phrase, deux toxiques infectaient également ce jeune homme: le poison de la littérature et le poison de Paris. Ce fut un étalage de sa naissance et de ses relations mondaines. Il ne me fit grâce d’aucune: c’était le salon de la comtesse Greffulhe, celui de Mme Madeleine Lemaire. Fernand Gregh lui avait écrit une préface; il avait, pour une autre, la parole de Rostand; le comte Robert de Montesquiou lui battait froid: il l’avait d’abord sollicité pour qu’il préfaçât ses Musiques sur l’eau mais il avait préféré l’auteur de l’Aiglon, et le poète des Hortensias bleus et des Paons lui avait marqué son dépit à sa dernière rencontre à Bois-Bougran; il allait souvent chez Coppée… Et le baron Jacques citait d’autres noms et d’autres salons. Il avait surtout le souci de la situation mondaine; il visait au gentilhomme de lettres. Ses modèles étaient alors Alfred de Musset et Alfred de Vigny: la littérature est pour lui une fleur rare à la boutonnière, une bague précieuse au -147-doigt. Ses livres de chevet? les Nuits de quinze ans, de M. Francis de Croisset, et les Musardises de M. Edmond Rostand. Il semblait ignorer Baudelaire, Henri de Régnier, Verhaeren, Bataille et toute la jeune école: nous étions loin de compte! M. d’Adelsward était futile et charmant; son snobisme littéraire était celui d’un gosse. Il prenait congé en me priant de lui faire l’honneur de dîner avec lui au cabaret et cela avec une désinvolture dont se cabra ma quarantaine sonnée. M. d’Adelsward n’avait pas vingt-cinq ans. Il priait aussi Mme de T…, une vieille amie de ma famille, que j’avais retrouvée à Venise et qui se trouvait là lors de sa visite. Mme de T… elle, était sous le charme; elle est férue de noblesse et trouvait le baron accompli. M. d’Adelsward plaisait beaucoup aux vieilles dames. Telle fut ma première rencontre avec le malheureux jeune homme.

J’avais mieux à faire que de le revoir. Cinq jours après, je mis une carte à l’hôtel Danielli et le lendemain je recevais une invitation à dîner: je la déclinai également. Un mot de l’auteur de Lèvres jointes me priait alors de vouloir bien passer après le déjeuner chez Quaddri. Toute la colonie étrangère et la société vénitienne y prennent le café après le repas de midi.

Je trouvai le baron Jacques en noble compagnie: il tenait le dé de la conversation entre un Vénitien à physionomie tragique, un vrai portrait de doge, dont j’avais fait un peintre, et un très beau mulâtre, racé comme un Andalou, toujours -148-vêtu de blanc et scintillant de bagues, que Mme de T… et moi avions surnommé Don Juan.

Le baron d’Adelsward quittait ses amis et venait s’asseoir auprès de nous. Il insistait pour que je vinsse dîner avec lui; mon jour serait le sien. Il voulait me présenter un ménage de peintres autrichiens fixé à Venise et qui mourait littéralement du désir de me connaître, la femme surtout. Elle avait lu tous mes livres, le mari aussi; le mari avait le plus grand talent. Ils avaient longtemps habité Paris et étaient, maintenant, à demeure à Venise. Eux aussi avaient bu le poison, ils ne pouvaient plus quitter l’Adriatique… Ils le tourmentaient tous les jours, depuis qu’ils le savaient en relations avec moi et n’auraient pas de cesse qu’ils ne m’aient fait dîner avec eux. C’est par eux qu’il avait appris mon arrivée ici; ils me rencontraient tous les jours sur le vapore, le vapore qui fait le service du Grand Canal, entre la gare et le Lido… Et, pendant que le baron parlait, je voyais, en effet, un couple: l’homme maigre, long, émacié et barbu, l’air d’un Christ espagnol; la femme courte, alourdie par l’embonpoint, encore jolie, des yeux admirables et des cheveux teints en roux. Leur insistance à me dévisager sur le bateau, chaque fois qu’ils me trouvaient, me les avait rendus odieux; leur présence m’énervait et aussi leur mise hétéroclite. J’en avais fait un ménage d’artistes en les voyant toujours sur l’eau, à l’heure du crépuscule, qui est l’heure magique de Venise, mais leur curiosité m’horripilait. -149-Pour passer ma mauvaise humeur, j’avais surnommé ce long homme maigre, flanqué de cette petite grosse femme: «Le Christ à la citrouille». Je dépeignais le couple au baron Jacques.

—Ce sont eux, riait le jeune homme. Le Christ à la citrouille. Ah! comme c’est cela! Ils seraient ravis du surnom. Non! le Christ à la citrouille! Je le leur dirai si vous ne venez pas dîner avec moi.

—Mais ils sont ridicules.

—Non, pas tant que cela, vous verrez. Ils sont très intelligents, très avertis, et le mari a un vrai tempérament de peintre. Il fait des Venises grises et dolentes, d’un vert bleuâtre, à la Whistler… Et puis, très libérés, entre nous, pas de préjugés… Ils font la fête ensemble. Je vous conduirai dans leur atelier; il y a toujours de très jolis modèles: des dentellières du quartier de l’arsenal. Quel jour dînons-nous avec eux?

J’acceptai de dîner avec le ménage autrichien.

Comme à l’étranger, toute nouvelle connaissance faite est une atteinte à la liberté et que rien n’est plus précieux que l’indépendance, je reculais le plus possible l’échéance de ce dîner. L’année précédente j’étais, dans cette même Venise, tombé sur un groupe de peintres français qui avaient accaparé toutes mes heures,—donc payé pour éviter toute servitude. Or, comme il ne faut donner rien pour rien, entre temps, je présentai le baron d’Adelsward à deux femmes -150-charmantes, que le hasard des rencontres m’avait fait retrouver à Venise. L’une, femme écrivain d’un certain talent, a quelque temps sévi à La Fronde. Si elle n’était, avec Mme Flahaut, une des plus grandes femmes de Paris, elle serait une des plus jolies, car elle porte sur la taille la plus longue et la plus dégingandée de jeune géante amaigrie, un délicieux visage d’archange de Gozzoli, mêmes yeux de candeur et de clarté aux paupières sinueuses, même bouche expressive et ciselée. Mme X… est, d’ailleurs, d’origine italienne; elle promenait, cet automne-là, à Venise, une tête plus primitive que celles des Carpaccio et des Lippi; elle y promenait aussi de longues robes de batiste de soie bien gênantes en gondole et le plus savant maquillage. Son amie, Mlle T…, fille d’un diplomate russe, très connu, avait plus de sens pratique et de simplicité. Très correcte, sans prétentions, et très rompue à la vie de voyage, c’était un charmant compagnon de paquebot. Les deux amies étaient descendues au Grand-Hôtel, à côté du palais de Desdémone, sur le Grand Canal.

Je présentais le baron Jacques aux deux jeunes filles; son élégance s’allierait bien à leurs silhouettes cosmopolites, il causerait littérature avec Mme X…, voyages et ambassades avec Mlle T…: le baron Jacques se destinait à la Carrière. Il me débarrassait, en même temps, des deux jeunes femmes, car elles disposaient vraiment un peu trop librement de mon temps; elles avaient jugé -151-bon de m’élire comme cicerone à travers la ville. Je leur plaçais le baron.

La présentation eut lieu, un matin, au musée Correr, qu’ils ne connaissaient ni les uns, ni les autres, et Mlle T…, venait pour la quatrième fois à Venise, et M. d’Adelsward, pour la seconde. Le musée Correr est le musée Carnavalet de Venise; le musée des pièces rares et des plus précieux documents pour la reconstitution de la race vénitienne au dix-huitième siècle… C’est là qu’on trouve les plus beaux Longhi, les plus beaux Guardi, les costumes, les étoffes, les mobiliers du temps et toute la collection des marionnettes et des masques! Ah! cette promenade à travers les salles du musée, par une pluie battante! Nous étions venus en gondola coperta par un Grand Canal houleux et verdâtre, comme une Tamise. La Russe caoutchoutée, vernissée, comme une otarie; d’Adelsward, en chauffeur d’automobile, très smart, et Mme X…, sous ses bandeaux dénoués et les fleurs noyées de son chapeau, vague et défaite, comme une Ophélie.

C’est là que je constatai combien M. d’Adelsward était sensible. En présence d’un musée où il entrait pour la première fois, il ne commit pas de gaffe, alla droit aux tableaux de valeur, aux cartons intéressants; les Guardi et les Longhi l’enthousiasmaient, les scènes de tripots, les parties de pharaon, les parloirs de couvents, toute cette vie vénitienne à la Casanova le passionnait prodigieusement avec ses personnages falots, engoncés -152-de dominos, de corps baleinés, de velours de Gênes et de raides lampas et tout défigurés par ces masques… Le romancier de Notre-Dame des Mers Mortes y recueillait des documents et des inspirations. Les deux très beaux tableaux de la Salle XVII le retinrent; ce sont peut-être les plus curieux de toute l’Italie.

—Quel beau costume pour une fête, disait-il devant un extraordinaire bohémien à souquenille jaune et à manches vertes, la culotte en lambeaux sur des bas couleur brique,—bonhomme déchiqueté, dépenaillé et d’une allure unique sous un énorme feutre à plume de héron…

Cette réminiscence mondaine fut la seule note discordante de cette matinée.

La futilité et la puérilité de M. d’Adelsward s’étaient endormies. Rien, dans les premiers jours de notre rencontre, ne pouvait faire prévoir les aberrations où le cabotinage et la pire littérature amenèrent le visiteur attentif et recueilli de cette matinée-là du musée Correr.

*
* *
Le baron d’Adelsward nous traitait au Vaporetto, le restaurant italien situé derrière les Procraties, non loin de la Brasserie Pilsen: les fenêtres du restaurant s’ouvrent sur l’eau mûre et nuancée, malodorante aussi, d’un petit canal. Or l’endroit est pittoresque et la chère exquise.

Le baron Jacques avait bien fait les choses; il -153-y avait des fleurs sur la table; il était en smoking et les bougies avaient des abat-jour roses, mais leurs lumières attiraient les moustiques.

Le ménage autrichien vint en retard, Madame toutes voiles dehors, en demi-peau et empêtrée dans la traîne d’une longue robe de tulle blanc brodé de jais, qui tournoyait obstinément autour d’elle. Un immense chapeau empanaché de plumes et d’aigrettes la faisait plus petite encore; pourtant la poitrine s’offrait blanche et grasse et les yeux demeuraient admirables, de diamant noir.

Ces Autrichiens étaient charmants: ils parlaient un français qui me fit honte, un français digne de M. Brunetière, du temps du grand roi.

Très renseignés sur Paris, ils connaissaient Maeterlinck, Francis Jammes et Ibsen, appréciaient la Duse et Georgette Leblanc, les danses grecques de miss Isadora Duncan, les vers de Mme de Noailles, la prose de Marcel Schwob et ils n’ignoraient pas Mariéton. Le mari était autrement averti sur la littérature étrangère et française que le jeune baron, mais il y mettait plus de discrétion. La jeune femme, fervente, que dis-je? passionnée d’Annunzio, ne put se défendre de quelques questions fâcheuses. Elle me parla de M. de Phocas; j’eus quelque peine à la convaincre que ce n’était pas une autobiographie, que je n’avais tué personne et ne possédais, hélas! aucun million. Le mari intervint et la releva un peu vertement du péché de maladresse: «Les femmes commettent toujours des gaffes!» Là-dessus, le baron -154-d’Adelsward prit un ton tranchant; il émit quelques théories littéraires, plutôt fanées; vanta Justine et la Philosophie dans le boudoir. A la manière du marquis de Sade, devait-il écrire un jour. Il dithyramba sur le dix-huitième siècle. Ah! le dix-huitième et ses conteurs; ah! Crébillon fils; ah! Casanova; ah! Laclos; ah! les Liaisons dangereuses; ah! le Chevalier de Faublas; ah! la marquise de B… et la marquise de Mercœur!—et du ton avantageux d’un héros de Maurice Maindron, devenu Blancador lui-même, il me reprocha d’être à Venise sans savoir y rien voir:

—Il y a, ici, une société charmante et si curieuse, n’est-ce pas, X…? faisait-il en se tournant vers l’Autrichien. Par exemple, Inisanto le peintre. Nous conduirons Lorrain chez lui. Il habite un palais tout au bout de Venise, au Fua domenta Bragadin, derrière le Ghetto. C’est un ancien moine: il a jeté le froc aux orties, il connaît toutes les jolies filles des faubourgs et il donne des fêtes! Encore un peu de champagne, Lorrain? et puis, il y a Pépé Suarès, le Brésilien, ce presque mulâtre qui est souvent avec moi, un type! Il a épousé trois millions, une Américaine qui se meurt à Danielli. Lui, fait la vie: nous passons toutes les nuits ensemble; c’est un jouisseur. Il gagne tout ce qu’il veut au Cercle; et il y a aussi Lusati, le poète… Oh! celui-là, beau comme un archange, tout jeune, un disciple de d’Annunzio. Depuis son succès à Milan, il est brouillé avec son maître. Joué sur trois scènes à dix-huit ans, c’est -155-un prodige, une des gloires de l’Italie de demain. Il ne rêve que de vous, Lorrain; il a vos livres sur sa table; il couche avec M. de Phocas; mais il a quitté Venise. Il ne se consolera pas de vous avoir manqué, car vous partez bientôt, je crois? Il est allé rejoindre sa fiancée, à Florence. Il se marie, lui aussi, une Suédoise… deux millions et il n’a rien, que ses vingt ans, son talent et son profil de chanteur florentin… Ils épousent tous des millions à Venise; quel ferment d’amour et d’aventure que cette eau pourrie de leur Grand Canal!

—Un vrai bouillon de culture, concluait l’Autrichien.

Devant ce flot d’histoires extravagantes, je songeais à la Venise du Candide de Voltaire, Venise aujourd’hui auberge de fous, autrefois auberge de rois.

—N’est-ce pas, X…, reprenait Adelsward, il faudra conduire Lorrain chez Inisanto?

—Vous viendrez d’abord chez moi, je vous en prie, monsieur, disait le peintre.

Nous sortîmes et gagnions la Piazetta par le plus beau clair de lune. Les nuits de Venise sont uniques, surtout sur la Piazetta, quand le clocher de San-Giorgio-Maggiore se silhouette en bleu cendré sur l’eau morte de la lagune… et le bleu de saphir, transparent et profond, le bleu du ciel nocturne de l’Adriatique! Il était déjà tard, et la place Saint-Marc s’étalait déserte. Nous reconduisîmes d’Adelsward à l’hôtel Danielli par les vastes cours dallées de marbre et les couloirs de palais -156-qu’est Venise endormie. Le ménage autrichien prenait une gondole. Moi, place Saint-Marc, j’étais chez moi.

—Il faudrait pourtant rendre sa politesse à ce jeune homme, me disait un jour Mme de T… Vous devez un dîner à M. d’Adelsward.

Heureusement que les femmes ont le souci de ces choses. Des amis m’étaient survenus de France qui m’avaient entraîné ailleurs: une journée à Padoue, une autre à Vicence, une pointe à Trévise m’avaient complètement soustrait au milieu d’Adelsward. Je n’avais revu qu’une seule fois le jeune baron, un soir, assez tard dans la nuit, dans ces petites calle qui avoisinent l’hôtel Danielli et dégorgent sur le quai des Esclavons un remous de basse prostitution monté des quartiers de l’Aspédale et de la Marina. Les petites prostituées de Venise sont frêles et maladives, avec je ne sais quel charme fiévreux et délicat. Drapées dans le long châle noir qui les amincit encore et balayant les dalles du volant de leur robe, elles ont la grâce pliante de longues tiges et l’agilité veloutée et lente d’hirondelles de marais. De magnifiques cheveux alourdissent leur face étroite, elles ont des yeux clairs et des teints de malaria, des attaches petites, et quelque chose de morbide est en elles, qui répugne et qui retient. Les prostituées de Venise sont très jeunes. Passé dix heures, leur essaim s’abat aux abords des grands hôtels, en quête du caprice ou de la curiosité du forestieri; un peuple de ruffians les suit qui les dirige et -157-les surveille, et aussi le rut allumé des marins permissionnaires et des portefaix de l’Arsenal.

C’est dans une de ces ruelles mal famées, empestées d’odeurs de fritteria et de marchands de calamares (pieuvres bouillies dont est très friand le bas peuple, à Venise) que je retrouvais le baron en conversation avec deux fillettes à longs châles. Mme X…, la femme du peintre, était avec lui, riant et causant avec les deux prostituées. A ma vue, elle s’esquiva et se dissimula dans l’embrasure d’une porte. D’Adelsward m’avait aperçu; il quittait les deux filles et venait à ma rencontre.

—Vous avez vu Mme X…, me disait-il; elle a peur de vous; c’est très amusant. Nous levons des modèles pour son mari. Il y a des types merveilleux parmi ces filles.

Cette rencontre me rappelait que je devais un dîner à d’Adelsward.

Je l’invitai à l’excursion de Torcello, qui est un des grands spectacles et une des grandes mélancolies de la lagune. On déjeune à Burano et l’on revient par Saint-François-du-Désert. Mme de T…, ma vieille amie, fut de la partie; elle avait un faible pour l’élégance et l’esprit primesautier de d’Adelsward.

Dans sa Mort de Venise, M. Maurice Barrès a consacré à Torcello la plus belle page peut-être de son œuvre: Une soirée dans le silence et le vent de la mort. Burano, Torcello et Mazzorbo sont trois sépulcres, trois villes mortes enlizées -158-dans une boue malsaine que la lagune pourrit encore. Ce sont des fleurs de ruine et de marécage, mais que le ciel de l’Adriatique enflamme de couleurs éclatantes, et riches d’un tel passé que leur misère et leurs décombres magnifient la solitude. L’excursion est classique. A Torcello, où Molmenti et Mantovani ont vu une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre pressée en guise de pain, nous visitâmes la Basilique, le Baptistère et Santa-Fosca. Barrès a tout écrit sur les mosaïques qui tapissent la cathédrale: dix-sept têtes de mort enfilées par les yeux y faisaient pendant, jadis, à dix-sept têtes vivantes ornées et parées de boucles d’oreilles. Nous rêvâmes devant les bas-reliefs du jubé, aussi décoratifs et ingénieux dans leur magnificence byzantine que les plus purs motifs des mausolées grecs. Nous déjeunâmes à Burano, assaillis et tourmentés par une meute de petits mendiants déchaînés par la générosité de d’Adelsward. Les gondoliers nous avaient pourtant bien recommandé de ne pas leur donner de sous. Ils nous poursuivirent le long du chenal, et, une fois sortis du village, les plus hardis, se retroussant jusqu’aux reins, entrèrent dans l’eau pourrie. Leurs nudités grêles nous accompagnèrent longtemps dans la lagune.

A Saint-François-du-Désert, qui est la partie la plus sublime de ce paysage de désolation, nous eûmes la grande émotion religieuse de ce petit îlot entouré de cyprès, dont Bœklin s’est inspiré -159-pour son Ile de la Mort. C’est dans ce décor tragique que la légende a placé le miracle des oiseaux: Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans cela, je ne pourrai louer Dieu. La parole du saint a tout dévasté; pas une voix n’anime cette solitude. C’est, établie à jamais sur les eaux mortes des lagunes, la devise même du sanctuaire: Hic silencium.

Comme nous quittions cette île de détresse et d’abandon, un chant dolent et monotone nous fit lever les yeux. Une vingtaine de novices, de tout jeunes moines de seize à dix-huit ans, se promenaient le long des cyprès qui bordent l’île; de grands capuchons blancs abritaient leur visage du soleil; leur psalmodie pleura longtemps dans le crépuscule. A quelques mètres de là, nous croisâmes une barque plate qui emmenait à Burano le supérieur et deux autres Franciscains. Nous rentrâmes à Venise, exténués jusqu’à l’âme des profondes émotions de ce jour.

Tandis qu’à l’Occident le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon telle que nous glissions sous les cieux. Ils nous couvraient, ils nous portaient, ils nous enveloppaient d’une splendeur totale, et, si je puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions -160-perdu toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur l’eau, puis nous prirent dans leurs ombres. C’étaient les monuments des doges[9].

[9] Maurice Barrès.

Pendant que nous traversions les prismes et les miasmes de ces eaux de fièvre et de mirage, d’Adelsward, encouragé par Mme de T…, nous racontait la mort de son aïeul le comte de Fersen. Toutes les femmes ont un faible pour la figure de Marie-Antoinette. Le comte de Fersen, qui aima la reine jusqu’à la compromettre dans l’histoire et la littérature puisqu’il a inspiré à Alexandre Dumas le Chevalier de Maison-Rouge, mourut vingt ans après la fille de Marie-Thérèse, le jour même anniversaire de son exécution. Fersen avait tout fait pour faciliter l’évasion du couple royal. Déguisé en cocher, il était monté sur le siège de la berline qui emmenait Louis XVI et sa famille hors des murs de Paris et avait conduit les fugitifs jusqu’à Montmédy. On devait les arrêter à Varennes. Le comte de Fersen devait gagner la frontière; même à l’étranger, auprès de Gustave III de Suède et de l’empereur Léopold, il complotait l’évasion du Temple. Poète et royaliste, il composa la fameuse chanson de Frère Jacques, dormez-vous? qui était le refrain de ralliement de toute l’aristocratie dévouée à la reine.

Devenu le favori du roi Charles XIII, sa hauteur et la violence de ses sentiments monarchiques le rendirent odieux au peuple. La mort du prince héritier -161-Christian-Auguste d’Augustenbourg, qu’on dit empoisonné par lui, acheva d’exciter le ressentiment national. Le jour des funérailles, comme il sortait de la cathédrale avec les autres dignitaires de la cour, la haie des soldats fut bousculée par la foule et le comte de Fersen, violemment arraché du cortège, fut entraîné et massacré par le peuple. Il fut même lapidé; mais en mourant, il chantait le couplet royaliste de ses vingt ans, le Frère Jacques composé pour Marie-Antoinette.

Ces souvenirs romanesques, ces gloires historiques remués par le jeune héritier d’un grand nom, dans la magnificence enflammée d’un crépuscule vénitien, ne manquaient pas d’un certain charme. Ce jour-là, pris par la grandeur du spectacle, Jacques d’Adelsward était simple et contait bien.

Ici se place le seul incident qui, rattaché au scandale de ces temps derniers, pourrait, psychologiquement et médicalement même, être considéré comme un phénomène antérieur du cas pathologique de d’Adelsward.

Pour faire honneur autant à Mme de T… qu’à mon invité, j’avais pris pour gondolier Paolo, qui est une des personnalités de Venise, un gondolier, on dirait, échappé d’un tableau de Carpaccio, cent fois portraicturé par les peintres, et à qui la rumeur publique prête des aventures avec des Américaines et des misses anglaises. J’avais jugé que sa silhouette se découperait bien dans la solitude de Torcello. J’avais prié Paolo d’amener, -162-comme second gondolier, un de ses collègues doué d’une assez belle voix, apprécié des grands hôtels et dont les canzones animeraient, le cas échéant, la tristesse de la lagune.

Le spectacle avait été si poignant que nous n’avions même point songé à faire chanter Beppino. Nous quittions la gondole au petit pont de pierre, derrière Saint-Marc, et je réglais les deux hommes.

—A propos, me les prêtez-vous pour ce soir? me demandait d’Adelsward.

—Qui cela?

—Mais, vos gondoliers?

—Ils sont à vous, mon ami: je ne les ai pris que pour la journée; leur soirée vous appartient.

—C’est pour aller chez Inisanto, pour cette fête qu’il donne ce soir. Ils sont très décoratifs et je tiens à faire une entrée. A propos, venez-vous à cette fête? Vous savez que vous êtes invité!

D’Adelsward m’avait parlé vaguement, le matin, d’une soirée dans l’atelier du peintre Inisanto; la fête devait être costumée. Il y aurait là Pépé Suarès, le Brésilien; le ménage X…, avec lequel j’avais dîné; quelques autres artistes de Venise, deux ou trois grandes dames peut-être, et sûrement de fort jolis modèles. Les fêtes chez Inisanto étaient toujours très gaies; on y déshabillait les femmes, et cela finissait toujours par des tableaux vivants.

—Venez donc, on compte sur vous. Inisanto m’a prié de vous amener; il désire tant vous connaître! -163-Venez, on s’amusera. Je ne vous promets pas la soirée d’opium de chez Ethal; mais Inisanto a été prêtre: c’est un homme de ressources.

—Mais je n’ai pas de costume!

—Baste! on a toujours des caleçons de soie, des écharpes, une couverture de voyage. Voulez-vous que je vienne vous chercher?

—Non; donnez-moi l’adresse. Si je ne suis pas trop fatigué, vers dix heures, j’irai peut-être vous rejoindre.

D’Adelsward remontait en gondole, emmenant les deux gondoliers.

Torcello m’avait donné la fièvre; je rentrai courbaturé à l’hôtel et me couchai à neuf heures. Le lendemain, je rencontrai d’Adelsward chez Quaddri. Je partais le soir même.

—Ah! mon cher, me disait-il en éclatant de rire, vous ne vous doutez pas de ce que vous avez perdu, hier. Ç’a été inouï, unique, imprévu, grotesque et sublime; on l’écrirait qu’on ne le croirait pas. Quel chapitre pour un livre! Ah! cet Inisanto! Figurez-vous qu’il demeure dans un quartier perdu, lépreux et effroyable, le plus miséreux des faubourgs. Avec des gondoliers inconnus, j’aurais eu peur. Et quel palais? Un repaire! Une vieille grille rouillée ouvrant sur les degrés d’un perron moisi. Toutes les fenêtres du premier flambaient, heureusement! Nous avons carillonné une heure. Inisanto est enfin venu nous ouvrir, précédé de deux nègres porteurs de torches. Il -164-était en doge de Venise, dans la grande robe de pourpre des portraits; il nous a reçus sur le haut du perron et m’a donné la main en ouvrant sa robe. Il était, dessous, nu comme un ver.

—Cela promettait.

—Nous sommes montés au premier. Là, dans une grande salle mal tenue, luxe et misère, des tapisseries déchirées et des armures rongées aux murs, une immense table était servie: des verreries de Venise à côté de faïences communes, des raisins de Murano, du jambon et de la mortadelle, des roses meurtries et trois femmes couchées dans les fleurs: Maria la Santa, la Nichina et Fiorentina, les trois plus jolis modèles de la ville, toutes nues, vautrées dans leurs cheveux épars; un sculpteur les arrosait de vin de Chypre, avec un ancien vidrecome verruqueux et pansu. Il y avait là la plantureuse Mme X…; son mari, en Estudiantina; Suarès, beau comme un dieu, en César Borgia, et deux dames masquées qui, à la fin du souper, n’ont gardé que leurs masques. Quelle orgie, mon cher!

Toutes les femmes se sont mises nues, Mme X… elle-même. Elle avait Suarès et Inisanto après elle; mais il y a eu des drames. Le mari de Mme X…, saoul comme un Polonais, a vu rouge: il a invectivé Inisanto, injurié sa femme, les plus sales mots ont sifflé comme des balles. Il l’a traitée de prostituée, de vache, de salope; il a pris Suarès à la gorge; puis il a voulu se tuer, se jeter par la fenêtre! Sa femme se cramponnait à lui, -165-elle hurlait à fendre l’âme. Il a fini par lui casser un verre sur la tête, on l’a transportée sanglante; c’était magnifique!

—En effet, j’ai tout à fait perdu. Et les gondoliers?

—Oh! ils ne se sont pas ennuyés. Ils ont pris leur plaisir avec les modèles. Ce fut un spectacle tout à fait divertissant.

Le baron d’Adelsward se moquait-il de moi, ou avait-il rêvé? Le même jour, à cinq heures, je croisais sur la place Saint-Marc, le ménage X… Ils étaient charmants et accueillants, selon leur coutume. Madame n’avait aucune marque au front.

—On vous a regretté, hier, chez Inisanto; on a fait de la bonne musique. D’Adelsward avait deux bien beaux gondoliers.

Je ne revis jamais M. d’Adelsward. Sans le vouloir, inconsciemment peut-être, il avait fait de la littérature,—de la mauvaise littérature.

-167-

CRIMES DE MONTMARTRE
ET D’AILLEURS
De naguère à jadis.

CRIMES DE MONTMARTRE
Marguerite (à la fenêtre, appelant)

Prudence!

Olympe

Prudence demeure donc en face?

Marguerite

Elle demeure même dans la maison; tu le sais bien, presque toutes nos fenêtres correspondent. Nous ne sommes séparées que par une petite cour; c’est très commode, quand j’ai besoin d’elle.

Saint-Gaudens

Ah ça! quelle est sa position, à Prudence?

Olympe

Elle est modiste.

Marguerite

Et il n’y a que moi qui lui achète des chapeaux.

Olympe

Que tu ne mets jamais.

Marguerite

Ils sont affreux! mais, ce n’est pas une mauvaise femme, et elle a besoin d’argent.

(La Dame aux Camélias.)

Le drame de la rue de Lévis révolutionnait tout Montmartre et tout Batignolles. Une femme galante -168-venait d’être trouvée étranglée dans son lit, en chemise, une serviette de toile, pliée dans la longueur et recouverte d’une écharpe de soie, nouée autour du cou. C’était, moins les ligottements des mains et des chevilles, la mise en scène et le cadavre d’Aix-les-Bains. Le vol était sûrement le mobile du crime. Seulement, au lieu de la villa de Solms, le théâtre de l’assassinat était un petit appartement de cinq cents francs et Marguerite de Meyran, une demoiselle Biguet de son vrai nom, ne passait pas pour posséder un fameux écrin.

La nouvelle à peine descendue au Boulevard, des bars de la place de la Madeleine et du boulevard Haussmann aux brasseries du boulevard Clichy et des rues avoisinantes, ce n’était qu’un cri dans la bouche des habituées et des clients de ces sortes d’établissements. C’était le coup d’Eugénie Fougère; bien sûr qu’il y avait une femme là-dessous… Et toutes les cervelles ameutées cherchaient la Victorine Giriat du crime.

C’est que le rôle joué par l’effroyable ogresse de Lyon dans la tuerie d’Aix-les-Bains a changé du tout au tout la légende quasi séculaire établie autour des assassinats de filles.

Avant la découverte des cadavres de la villa de Solms, quand la police se trouvait en face de la nudité d’une Blanche de Brienne, d’une Marie Aguétant plus ou moins adroitement étranglée, ce sont des noms d’hommes qui s’évoquaient aussitôt, des noms d’aventuriers levantins ou de bandits -169-espagnols comme Pranzini et Prado. Les souvenirs du théâtre de Pierre Decourcelle aidant, on voulait voir à toute force, dans ces hécatombes de femmes galantes, la main de criminels de haut vol, un exploit hardi et sanglant de bandes organisées, et nous eûmes, à côté des chroniques judiciaires, des Premiers-Paris romanesques dignes de Gaboriau et de Xavier de Montépin. Ce furent, armées de pied en cap, comme la Pallas Athénè surgit du cerveau de Zeus, des bandes syndiquées d’étrangleurs de filles et de voleurs d’écrins. A lire les journaux du moment, Eugénie Fougère avait été la victime d’une de ces bandes organisées. Epiée, guettée et surveillée depuis des mois par une de ces Illimited Company de pègres cosmopolites, la pauvre «Foufou» avait payé de sa vie sa vaniteuse manie de promener ses bijoux de ville d’eaux en ville d’eaux. On nous resservait la bande des assassins en habit noir.

Subventionnés par des banques particulières, renseignés par des agences spéciales et défendus par des maisons de recel, de toute sécurité, dont la plupart sont d’ailleurs à Londres, protégés contre tout soupçon par un luxe et un train de vie dont les bailleurs de fonds soldaient tous les frais; c’étaient les grands seigneurs, aux noms ronflants, des villégiatures à la mode, les princes italiens calamistrés, lustrés et vernis des lacs et des plages, les marquis de Palerme si somptueusement bagués, chemisés et vêtus que la légende les veut entretenus, les afficheurs de liaisons cosmopolites, -170-les lanceurs de femmes, les trop beaux sigisbées (salués par tous, mais du bout des doigts) de vraies grandes dames un peu mûres et de jolies filles de demain, les héros de grosses parties clamées et cornées de Florence à Rome et de Baden-Baden à Vienne, les personnalités de bars et de restaurants de nuit, les derniers soupeurs, illustrations de l’Almanach Gothon, comtes de Poissy et princes de Babylone, ducs de Ninive et chevaliers de Fresnes, tous écumeurs de la Riviera, coureurs de grèves et suiveurs de femmes, ponteurs admirés des snobs et des naïfs, titres et millions courtisés par la badauderie des nouvelles couches, seigneurs du dernier bateau et de la prochaine voiture cellulaire, rastaquouères, grecs de salles de jeux, maîtres chanteurs, estourbisseurs de filles et autres rats d’hôtels…

C’est beau de rêver… La vérité est plus plate. Il a fallu en découdre de ces imaginations. Pour moins poétique, la vérité a été autrement terrible. L’enquête faite, l’assassinat d’Eugénie Fougère, ce chef-d’œuvre présumé d’une bande de cosmopolites, s’est trouvé être une combinaison de Montmartre. C’est entre la place Blanche et la place Pigalle qu’ont été pesées les chances et arrêtées les conditions de l’assassinat. C’est entre un vulgaire souteneur du boulevard de Clichy, bagottier au besoin de sa propre malle (à son retour de Vichy, Bassot montait lui-même ses bagages au cinquième), un banal petit homme, trop beau pour rien faire, et trop prudent pour opérer lui-même, -171-et une ancienne caissière du Hanneton, une lourde et massive quadragénaire, si peu femme d’aspect que les nymphes éreintées de la Souris auraient pu l’appeler papa,—c’est entre deux tels êtres que le coup d’Aix s’est perpétré. C’est derrière des soucoupes de bocks, entre une salade de museau de bœuf et une saucisse de Francfort choucroute, peut-être en écoutant la musique esquintée et les aigres flonflons de la dernière fête de Montmartre, que «la Nubienne» et son complice ont décidé la mort de la dame aux diamants.

Un ouvrier tailleur de Lyon, une espèce de dégénéré sans volonté et presque inconscient dans sa bêtise criminelle, puisque assassin par reconnaissance, prêta main-forte à la Giriat: César Ladermann n’a même pas pu supporter le fardeau de son remords! Il s’est suicidé, laissant «la Nubienne» et Bassot se rejeter l’un à l’autre la responsabilité du crime. De cette combinaison sanglante, échafaudée entre deux déclassés de province échoués à Paris (la Giriat et Bassot sont tous deux de Lyon), de ce coup monté et commis par deux épaves de la basse prostitution parisienne, imagination macabre d’une vieille garde à la côte et d’un souteneur las de sa matérielle de dix francs par jour,—de toute cette lâcheté, de toutes ces hypocrisies et de tous ces atermoiements, une figure seule se dégage et surgit, effroyable: celle de Victorine Giriat, l’hommasse et sinistre figure de l’étrangleuse de femmes, la vieille -172-garde assassine, la Dame de compagnie de la courtisane moderne.

La Dame de compagnie, l’amie pauvre, l’amie laide ou vieillie, supportée et subie, un peu par lassitude, par veulerie aussi et insensiblement admise dans l’intimité et le luxe de la fille arrivée, l’amie qui a eu des revers, la vieille chérie qui n’a pas réussi et que, par pitié, par horreur de la solitude et pour la joie de l’humilier un peu, les Liane et les Florise finissent par installer chez elles entre la manucure, l’enfileuse de perles, la courtière en bijoux et le garçon coiffeur; la Dame de compagnie qui, le matin, fait les courses, relance les fournisseurs, apaise les créanciers et éconduit les fâcheux (c’est elle aussi qui solde les gages de l’office, vérifie les comptes de la cuisinière, reçoit l’entremetteuse, dépouille la correspondance, lit à haute voix le Courrier de la presse et écrit au besoin les lettres qu’on lui dicte); la Dame de compagnie, mi-femme de chambre et mi-confidente, que l’on emmène avec soi de cinq à sept au Bois, aux potinières dans les bars, et le soir dans l’avant-scène, où son teint blême et ses robes sombres font repoussoir à la beauté de la créature! On lui donne aussi les manteaux démodés, les corsages défraîchis, les chapeaux qui ont cessé de plaire, on l’humilie sans le vouloir de prévenances et de cadeaux, on la plaint jusqu’à l’exaspérer, on la console jusqu’à s’en faire haïr. C’est sur elle aussi que l’on passe les mauvaises humeurs, c’est elle qu’on appelle «vieux chameau, ordure et -173-triple brute» les matins du billet protesté, le soir de la rupture avec le gigolo et de l’explication pénible avec l’entreteneur. La Dame de compagnie! c’est à elle aussi que l’on confie les fantaisies coupables pour les petites amies (les vieilles Chochottes ont toutes les indulgences), les bons tours que l’on médite de faire à monsieur, les fugues rêvées avec l’amant de cœur; c’est elle, enfin, que l’on consulte pour les placements de fonds, les achats de valeurs et de titres de rente, et, les soirs de repos, entre deux réussites (car Chochotte sait faire aussi les cartes), c’est à la Dame de compagnie qu’on fait estimer la valeur de l’écrin et c’est à elle que l’on confie les beaux projets d’avenir…

Et dans la vieille âme ulcérée et fielleuse de Chochotte consultée, s’amassent et s’aigrissent jalousies et rancunes.

Cette amie à tout faire de la femme entretenue, nous la connaissions déjà: Dumas fils l’a campée de main de maître dans la Dame aux camélias.

C’est Prudence, la modiste un peu mûre que Marguerite Gautier entretient discrètement des déchets de sa garde-robe et des reliefs de sa table. Foncièrement bonne, la Dame aux camélias l’admet à ses soupers, se laisse taper des vingt-cinq louis qui maintenant en représenteraient cinquante, et, les jours de gêne, quand l’amour entré dans la maison fait baisser la recette, c’est Prudence que la Dame aux camélias envoie engager les diamants et le cachemire et prier le marchand -174-de chevaux de lui reprendre l’attelage à moitié prix de la vente.

C’est Prudence et ses quarante ans un peu grotesques, affairés et complaisants, qui meurent toujours de faim en se mettant à table, amusent les convives par leur appétit dévorant, introduisent l’amant de cœur dans la place, et parmi la bohème et le désarroi d’une vie orageuse et précaire, installent la passion, le désordre et la ruine dans la maison de la bienfaitrice.

Insouciante et inconsciente aussi, c’est elle qui, après avoir présenté Armand Duval à Marguerite, l’avertira des sacrifices d’argent de sa maîtresse et le fera s’endetter pour elle. C’est encore Prudence qui, par ses indiscrétions, préparera l’atroce scène de rupture du quatrième acte,—et au cinquième enfin, la Dame aux camélias abandonnée, mourante, se débattant dans l’affreuse gêne des courtisanes malades, c’est Prudence qui revient à la charge avec son cynique égoïsme de vieille garde besogneuse, harcèle cette agonie, râcle des fonds tiroir et, dans cette maison guettée par les huissiers, sur les derniers cinq cents francs qui restent, en emporte gaiement deux cents… pour ses cadeaux de fin d’année.

Prudence, odieuse d’étourderie et d’inconscience, malfaisante sans le vouloir peut-être, à la manière des rongeurs, taupe de la galanterie parisienne, qui, aveuglément, dévaste et démolit le joli juchoir des cocottes où la Dame aux camélias l’a par pitié laissée rentrer et revenir, ce type -175-de Dumas, c’est la Dame de compagnie de la courtisane d’il y a cinquante ans.

Depuis, le temps a marché, le progrès aussi, les fiacres ont fait place à l’automobile, et auprès du téléphone qu’est-ce que le télégraphe? Les amies pauvres des courtisanes ont aussi fait quelques progrès.

Il y a loin de la modiste qui emprunte dix louis à la gêne de la Dame aux camélias mourante, à «la Nubienne», indicatrice pour assassins, qui prépare le coup des écrins de sa maîtresse et, au dernier moment, les complices faiblissant, l’estourbit et l’étrangle.

La Prudence d’Alexandre Dumas fils est une taupe, Victorine Giriat est une hyène; il y a entre ces deux femmes toute la différence que la nature a mise entre un rongeur et un fauve.

Néanmoins, que ce genre de femelle n’essaie pas, en Cour d’assises, de se hausser jusqu’au rôle de grande criminelle. Cette héroïne n’en a ni l’envergure, ni le génie: c’est une criminelle par occasion. J’ai déjà écrit le mot hyène, je le maintiens. Victorine Giriat est une bête malfaisante et puante de la basse prostitution. Ce sont les tares et les misères de sa vie de déclassée qui, de chute en chute, l’on conduit où elle est. Son crime est fait de rancœurs, de rancunes, d’envie, et de combien de lâchetés! C’est la facilité de la chose qui l’a séduite, c’est la confiance d’Eugénie Fougère qui lui a permis de broyer d’un coup de dent la main qui la nourrissait. C’est un -176-crime de bar et de crémerie, conçu dans l’atmosphère épaisse et parmi les relents aigres de choucroutes et de bières d’une de ces arrière-boutiques obscures, mi-estaminets, mi-agences d’affaires, où traînent dans la journée tant d’équivoques veuleries, tant de louches oisivetés.

Conçu peut-être dans l’escalier d’une maison de rendez-vous, parlé et mimé ensuite dans l’échoppe d’une marchande à la toilette, et convenu sûrement à la terrasse de quelque café de souteneurs, il pue, ce crime, le chloroforme éventé, les dessous douteux de fille gênée, le maryland du traiteur de blanches, le faguenas de la brocante et le musc du parfumeur.

Il est ignoblement de Paris, et plus ignoblement de Montmartre. Il pue le Hanneton et la Souris, il appelle et commande la rafle. Rafle inutile, puisque, en dépit des perles évanouies et des Eugénie Fougère trouvées ligottées et étranglées parmi les dentelles et les batistes de leur lit, les Florise et les Liane auront toujours besoin d’entretenir et d’humilier auprès d’elles une «Nubienne» de Montmartre, de Lyon ou de Lesbos, et que ces fragiles créatures de luxe et de luxure, par horreur de la solitude, auront toujours, installées dans le boudoir et dans l’alcôve, des modernes Prudence… Imprudence éternelle!

-177-

LE MÉTIER DE FEMME
Nous traversons une époque terrible aux femmes: galantes ou honnêtes, l’amour se résume pour elles par un coup de rasoir sur l’artère carotide ou deux balles de revolver dans la tempe. De Paris à Constantine, que l’adorée s’appelle Marion Lescot ou Juliette, c’est toute sanglante, la chair trouée et le front couronné des violettes de la mort qu’elle nous apparaît sur sa couche funèbre.

Rue Caumartin, le comte Linska de Castillon dévalise ses écrins et son portefeuille; à la villa Sidi-Merbouk le jeune et trop lettré Henri Chambige lui vole sa réputation d’honnête femme et, violée ou non, la tue une seconde fois dans la mémoire de ses enfants en la déshonorant dans la tombe.

C’est vraiment un triste métier que d’être jolie femme aujourd’hui. Dans le promenoir de l’Eden comme au foyer familial l’amant assassin est là qui vous guette, chaste et touchante Mme Grille, comme il vous épie, vénale et peu intéressante Marie Aguétant. Après l’assassin rastaquouère, l’assassin littéraire; à côté du don Juan de bas-fonds, sinistre gibier de potence échappé d’un tableau de Goya, vrai César de Bazan de la prostitution parisienne et espagnole, qui se campe avec des airs de grand seigneur devant le président des assises et traite dame Thémis de ma… -178-en l’accusant de lui avoir prêté son cabinet d’instruction pour boudoir, le jeune et mélancolique Henri Chambige,—as-tu fini, Werther?—belle âme incomprise et un peu cabotine aussi, si préoccupée de s’écouter vivre qu’elle a voulu s’entendre mourir, grand râleur de soupirs et plus maladroit râleur d’agonie, analyste jusque dans son désespoir, dont il fera un livre—n’est-ce pas, René Vinci?—trouveur d’ailleurs de deux titres exquis, la Dispersion infinitésimale du cœur et l’Ame intransmissible, et de quelques tours de phrases désillusionnées que ne désavouerait pas M. Paul Bourget, qui l’a connu et peut-être encouragé, d’ailleurs.

Jugez plutôt: «Je me pris à aimer les enfants immédiatement, signe des illusions amassées dans l’âme, comme dit Céard.

«Plus encore que les femmes, j’aimais le mensonge.

«Ce que nous blasphémons sous le nom de mensonge, nous l’adorons sous le nom d’idéal.»

Délicieuses et mélancholieuses tristesses d’une âme plus délicieuse encore, mais qui expliquent mal le guet-apens de Sidi-Merbouck; car, pour nous, Mme Grille a été assassinée par un inconscient et un fou, si l’on veut, mais bel et bien assassinée,—malgré le suggestif et malheureusement trop connu sonnet de la mort des amants de Baudelaire:

Nous avons des lits pleins d’odeurs légères…
-179-que la chronique n’a pas manqué d’évoquer et d’effeuiller sur ce survivant et trop bien portant Roméo puisqu’il est aujourd’hui de mode de citer Baudelaire quand même et partout.

Oui, c’est un dur métier que d’être belle femme, peut s’écrier aujourd’hui le troupeau saignant des assassinées. Chastes, on les déshonore et on les tue; prostituées, on les dévalise et on ne les tue pas moins.

Il n’y a pas jusqu’à la pauvre Georgette Duvernet, bête comme une oie et jolie comme un cœur, qui n’ait son bout de rôle à dire dans ces banales tragédies: un des maréchaux de la chronique a eu beau trouver dans les dix balles échangées rue de Prony un joyeux sujet de vaudeville. J’y ai trouvé bien plutôt un veau de cabinet particulier et deux des plus comiques gentilshommes de restaurant de nuit qu’ait jamais produits la gomme des ateliers greffée sur la crème de la coulisse. On les nommait, le peintre Van Beers et le boursier Hakelberger. Hakelberger ou le télégraphiste perverti, un bon petit coulissier affolé de grande vie et de haute noce, un de ces mille et un innocents de la vie parisienne, que le boulevard happa, grisa, agrippa et grugea entre un écho du baron de Vaux et un potin de Tortoni, jobard de vanité, proie facile offerte à toutes les exploitations, y compris celles des filles et de leurs jolis petits amis; pas seul de son espèce, d’ailleurs, jobard capable de subventionner un grand journal et de le tuer sous lui -180-pour le secret orgueil de connaître l’amour… coûteux d’une femme du monde; Hakelberger, l’homme de la fête au Vésinet célébrée dans tous les échos d’une certaine presse à certain prix, le plus roulé et le plus bafoué des amphytrions à sa table même; Hakelberger, le jeune premier assez naïf pour croire que les cent louis mensuels de l’entreteneur sérieux d’une femme donnent sur cette femme les droits du mari! Tirons l’échelle.

Après le peintre Van Beers, toutefois! Ah! celui-là! son nom suffit. Van Beers, l’usurier de la peinture au coldcream, à la veloutine et à la fleur de riz; Van Beers, contrefacteur de lui-même, l’homme à l’atelier tendu de soie tendre et de pâles dentelles, au vitrail d’antichambre orné de fleurs artificielles, aux panoplies faites de robes et de chapeaux de femmes, que l’ami Jean Worth lui façonnait et lui fournissait; Van Beers, plus Madeleine Lemaire que Mme Madeleine Lemaire elle-même, plus Ganderax que la Revue de Paris et plus Henri Meilhac que Ludovic Halévy! le peintre papillotant, chatoyant, à crier: «A la garde!», des Arlequines poncées et des reîtres vernis! verni lui-même du crâne à la semelle, de la barbiche à la Van Dyck à la moustache à la Van Beers, fanfreluché, cambré, lustré, calamistré, poudrerisé, vanbeerisé, exquis. Ouf!

Puis, entre ces deux entêtés de la gomme de la plaine Monceau, cette oie blanche et grasse et truffée de sottise qu’était Georgette Duvernet, ex-jolie modiste que Cythère galante dut au plus -181-blond des Henry. M. Houssaye me permettra l’indiscrétion: cela se passait dans les temps très anciens où Georgette Duvernet avait comme un semblant d’esprit,—ou tout au moins le hasard en avait pour elle en mettant un garçon de talent dans son lit.—Après les artistes, la comédie.

Si belle et si jolie que fut la pseudo-assassinée de la rue de Prony, je trouve qu’elle eût fortement le droit de clamer haut et de se plaindre. Comment! voilà une jolie fille qui, pareille en cela à beaucoup d’autres demoiselles, donne à dormir et à aimer moyennant tant de louis la nuit; (marchande de sourires, elle vend au comptant et ne fait pas crédit). M. Hakelberger a la fantaisie d’être le Némorin de cette jeune bergère: rien de mieux; cela se traite au mois, à la semaine et au jour, bureau de location rue de Prony—location coûteuse qui fait honneur au riche locataire et pose bien son homme. Du jour où l’appartement lui aurait cessé de plaire, il est probable que M. Hakelberger fût allé chercher ailleurs un autre nid. Le hasard veut qu’il lui arrive le contraire. Gêné ou mis à sec par cette location coûteuse, il n’en peut plus payer le prix; Mlle Duvernet, propriétaire de son petit appartement, résilie immédiatement le bail avec le besogneux locataire: pas d’argent, pas de Suisses, sans cédille, et à un autre, le petit locatis. Qui entre immédiatement en possession et en jouissance? Le peintre Van Beers, qui avait été précédemment, lui aussi, locataire, regrettait toujours l’agréable -182-logis, capitonné, commode, étroit, sans courant d’air, un véritable nid! Il revient, il paie même un terme d’avance, le peintre Van Beers, et, à peine installé, au moment où, après avoir visité, le bougeoir à la main, tous les coins et recoins du cher et charmant logis, il va se mettre et à l’aise et au lit, voilà notre coulissier qui, larron d’une clef, s’introduit nuitamment dans notre sanctuaire, injurie le nouvel occupant, mène et fait tapage, menaces, insultes graves, etc., bref, de mâle rage veut détériorer le logement et pif! paf! décharge en l’air les six coups de son revolver à travers tentures et glaces.

Elle est un peu forte, entre nous, cette petite charge ou décharge. Pendant ce temps-là, que pensez-vous que fait le peintre gentilhomme hollandais Van Dyck, non, pardonnez, Van Beers? Arraché de son lit, troublé dans son sommeil, sommé de déguerpir et de vider la place, il s’habille, le peintre Van Beers, il enfile son caleçon, ses chaussettes de soie, son pantalon collant, ses escarpins vernis, tend ses bretelles de moire sur le plastron cartonné de sa chemise, ajuste sa cravate, passe avec componction son gilet, son habit, puis arrive dans le couloir; pour ne pas demeurer en reste sans doute et ne rien devoir à son trouble-nuit, il décharge à son tour son revolver de poche dont une balle roussit la barbe d’Hakelberger et dont une autre lui troue l’habit.

Un pistolet de paille et un fusil de bois!
-183-Et l’on s’étonna, on osa pousser des oh! et des ah! devant la cruauté de cette féroce Georgette qui, prise d’une terreur folle, accusa son ancien locataire et le chargea et le rechargea, et, toute transie de peur, supplia le commissaire de ne point le relâcher: «Oh! gardez-le, monsieur, il reviendrait; monsieur, surtout, gardez-le bien!»

Mais cette pauvre fille était dans son rôle… J’aimerais assez voir ceux qui s’indignèrent contre Mlle Duvernet réveillés à minuit par des coups de pistolet tirés à bout portant à travers leur alcôve. Mlle Duvernet était une commerçante: quelle serait la sécurité des clients si les fonds de commerce restaient exposés à de semblables attaques? c’est à la réputation de sa maison que M. Hakelberger porte atteinte. Voyez-vous Mlle Duvernet forcée d’écrire sur la porte de son troisième de la rue de Prony: Lasciate ogni speranza, vos qui intrate ichi! Pourquoi pas Ricordi me tout de suite? Autant, alors, se faire immédiatement honnête femme et avec cela que cela leur réussit, aux femmes honnêtes. A Constantine on leur brûle la cervelle tandis qu’à Paris on les rate.

On les rate! comme c’est encore flatteur, d’avoir été ainsi ratée par deux clients une même nuit; c’est une déconsidération complète. Aussi eûtes-vous bien raison, mademoiselle; n’en démordez pas, quoi qu’on dise, et ne lâchez jamais les mauvais clients qui se permettent de troubler votre travail nocturne. Portez-vous toujours hardiment -184-partie civile, et en avant psitt, psitt, harche! Mesdemoiselles.

Ah! c’est un dur métier que d’être belle femme, honnête ou non, dans ce pays étrange!

Que Dieu prenne en pitié les pauvres courtisanes,
Et Georgette Van Beers et la rue de Prony!
LA TERREUR A LONDRES
Etait-ce un sadique, un aberré passionnel ou un professionnel du meurtre, un vulgaire va-nu-pieds des bas quartiers de Londres opérant à raison de vingt sterlings, cinq cents francs, l’utérus pour le compte d’un Américain excentrique, macabre collectionneur de pièces anatomiques d’un nouveau genre qui faisaient de son sicaire comme l’anonyme Don Juan de la prostitution et de l’assassinat? Toujours est-il que le sinistre éventreur de Whitechapel, habile à combiner ses coups, échappa aux poursuites de la police anglaise. Un jour, l’horrible découverte d’un corps de femme assassinée et mutilée, trouvée près de la Tamise, entre le Parlement et l’endroit appelé Embankment, porta à sept le nombre des victimes du nocturne assassin de prostituées! «A douze, je m’arrêterai», avait écrit je ne sais quel -185-sinistre mauvais plaisant sur la muraille de l’endroit même où avait été trouvé le cadavre d’Annie Chapmann, la quatrième égorgée!… Sept. Encore cinq et le chiffre serait atteint; et ce chiffre plus de doute que l’assassin ne l’atteigne.

Le plus terrible de l’histoire est que depuis près d’un siècle l’apparition du même criminel, on dirait, devient périodique en Angleterre. Fantastique et invisible comme un personnage d’Edgar Poë, le terrifiant exécuteur des filles est pis qu’inconnu, insoupçonné: la police de Londres n’a aucune donnée sur lui, après quelques soupçons égarés sur le personnage quasi légendaire du Tablier de cuir, un vieux ouvrier forgeron, elle en est aujourd’hui à émettre l’idée que l’éventreur pourrait bien être un homme comme il faut, un gentleman!

Gentleman, certes, puisqu’il ne prend même pas aux misérables créatures les quelques bijoux faux et la menue monnaie qu’un hasard peut mettre sur elles, les pitoyables prostituées; gentleman, puisque le meurtre n’est même pas accompagné de viol et s’accomplit au contraire avec une exactitude et une précision admirables: la fille est attirée dans un cul-de-sac, au fond d’une cour ou d’une ruelle, l’artère carotide est tranchée, l’assassinée renversée, retroussée et l’ablation de l’utérus est faite et voilà notre homme parti… à la recherche d’un autre organe féminin. C’est d’une simplicité effrayante et sinistre: cette fille a le bas-ventre ouvert et les entrailles nouées -186-autour du cou; à celle-là le ventre est intact, l’assassin n’a pas eu le temps de procéder à son opération ordinaire; il court ailleurs, car trois quarts d’heure après, à dix minutes de marche de là, un constable faisant sa ronde se heurte à un nouveau cadavre. L’artère carotide est naturellement tranchée, les intestins, coulant le long de l’abdomen ouvert, sont rejetés sur la poitrine; cette fois la victime a de plus le nez coupé et une oreille abattue, qu’on retrouve sur son épaule. C’est toujours l’aventure de Jack l’Eventreur où il fallut tant de ces découvertes pour que l’on commençât à examiner et à étudier la lettre, écrite à l’encre rouge adressée à la Central News Agency, le jour même du résultat de l’enquête, et qu’on avait d’abord prise pour une mystification.

«A ma première besogne je couperai les oreilles de la dame et les enverrai à la police pour rigoler un peu. N’en feriez-vous pas autant?

«Gardez cette lettre, jusqu’à ce que je travaille encore un peu, alors donnez-là. Mon couteau est si bon et si bien effilé!

«La première occasion, je ne la manquerai pas. Bonne chance.

«Votre dévoué,

«Jack l’Eventreur.»

«P. S.—Ne vous formalisez pas si je ne vous donne que mon nom d’affaire (sic), pour que la -187-note lugubrement gaie de fun britannique ne manque pas dans cet ignoble cauchemar.»

Or, cette fois, l’assassinée de Mitre Square n’avait plus d’oreilles; en revanche, il est vrai que l’opération de l’utérus n’avait pu être achevée, Jack l’Eventreur s’était arrêté trop longtemps aux bagatelles de la porte; au bruit des pas du policeman il avait dû abandonner sa besogne. Deux fois déjà, un homme convenablement vêtu fut remarqué.

La première fois, lors de l’assassinat d’Annie Chapmann, accompli dans l’aube d’une claire matinée de septembre, dans une des cours les plus populeuses de Whitechapel: devant le cadavre mutilé et tout chaud étendu à sa porte, une voisine se rappela avoir remarqué, quelques minutes avant, un homme convenablement vêtu, quittant tranquillement la cour par l’allée de sortie avec un petit paquet, sous le bras: l’utérus d’Annie Chapmann enveloppé dans un journal!

Lors de la découverte du corps d’Annie Talran, trouvée étendue, entre une et deux heures du matin, les jupes retroussées, mais le ventre intact, dans une des ruelles du même quartier, contre la porte d’un misérable club de juifs socialistes, des voisins reconnurent la femme pour l’avoir vue vers minuit marchant en compagnie d’un monsieur bien mis, portant un paquet de journaux sous le bras.

Ce paquet de journaux est assez exploité! Le -188-gentleman au paquet de journaux, voilà le signalement du nocturne éventreur!

Et les misérables victimes, quel est leur signalement? O misère de la prostitution, et de la prostitution de Londres, la plus sinistre des prostitutions! entre trente et quarante ans, lamentablement vêtues avec des bottes d’homme aux pieds, et exerçant toutes la même horrible profession: Mary Ann Smith, Annie Talran, Mary Ann Nicholls, Annie Chapmann, filles de mauvaise vie de la plus abjecte catégorie, malheureuses créatures en loques, comme il en pullule dans les quartiers de Londres, réduites par leur misère et leur laideur à exercer leur métier dans la nuit et les recoins obscurs. C’est au fond des cours, à l’angle des ruelles, sous des soubassements de maisons en construction, au bord de la Tamise, dans des chantiers abandonnés, qu’on retrouve éventrée et palpitante leur pitoyable chair à plaisir, de chair à luxure au rabais pour matelots devenue chair à torture pour dilettante de l’assassinat.

Car c’est à elles, à elles seules qu’il en veut, l’effrayant et périodique anonyme de Whitechapel.

«Mon affaire est de suriner les p…, est-il écrit à l’encre rouge dans la fameuse lettre de Jack, et je ne cesserai de les éventrer que lorsque je serai bouclé!»

«Aussi la terreur s’est-elle accrue dans tous les quartiers de la capitale, nous écrivait naguère Hector France, le si curieux auteur des Nuits de Londres, -189-elle est surtout visible à Whitechapel. Les grandes artères, il est vrai, n’ont rien perdu de leur aspect ordinaire, bruyant, affairé, tumultueux, mais la nuit, les rues et les ruelles avoisinantes sont désertes. Chacun se barricade chez soi dans la crainte du mystérieux éventreur. Cette panique est quelque peu risible, mais l’aspect est lamentable des infortunées créatures qui, de onze heures du soir à une heure du matin, comptent sur le passant attardé et alcoolisé pour gagner le déjeuner du lendemain ou payer leur triste gîte. N’osant s’isoler ni s’aventurer dans les passages sombres pour leur chasse nocturne, elles se groupent en tas pressés, au coin des carrefours vides, des allées désertes, sous l’arche d’une voûte, contre la grille d’un temple, et hâves, loqueteuses, sordides, effarées, frissonnantes de faim et de froid sous le vent de la nuit et la pluie d’automne, elles se communiquent à voix basse leur commune détresse et leur indicible terreur.»

Oh! ce lamentable et boueux troupeau de Cythère grelottant, les dents serrées, dans l’humide et le noir des rues de Whitechapel, cette morne armée des prostituées attendant, résignées, ou la mort par la faim ou la mort par le couteau! ces angoisses de femmes qui se savent guettées, attendues, épiées, par Jack l’Eventreur, quelle horrible vision! et des gens osent encore vous soutenir que le vice ne porte pas avec lui son châtiment!

-190-Et quel doit-il être, le châtiment ou le vice du sinistre rôdeur nocturne de Whitechapel? à quelles tortures morales, à quelles hantises effroyables de crime et de remords ne doit-il pas être en proie pour en être arrivé à cette sauvagerie carnassière, à cette atroce soif du sang! Car, pour moi, le sinistre maniaque qui hante les bouges de Londres dans l’espoir d’éventrer et de mutiler une misérable et loqueteuse créature, est un vicieux, un homme à terribles troubles cérébraux, un de ces aberrés passionnels, énigme de la médecine moderne et effroi des moralistes, dont, triste vérité à dire à nos voisins d’Outre-Manche, l’Angleterre a le malheureux apanage.

La cruauté aiguë des races blondes, et en particulier des races anglo-saxonnes, n’est un mystère pour personne: il court sous le manteau de la cheminée des clubs de Londres et des grands cercles parisiens certaines histoires et anecdotes princières et ducales auxquelles il ne manque juste dans cet ordre d’idées que le piment rouge de la goutte de sang. Quand M. de Goncourt, dans son roman de la Fausta, a voulu esquisser le portrait d’un sadique, d’un homme aux amours… aux appétits déréglés, maladifs, il a fait son sadique Anglais et a tracé la silhouette de l’honorable George Selwyn, du fameux honorable George Selwyn, dans lequel les gens bien intentionnés voulurent reconnaître un des premiers poètes contemporains des Trois-Royaumes.

-191-J’ai raconté jadis certaine villégiature anglaise entre un groom et une guenon qui illuminait d’une singulière clarté ces mœurs et ces appétits extraordinaires, chose très ordinaire chez nos pudiques voisins d’Albion: l’horrible dans toute cette mystérieuse affaire de Whitechapel, c’est qu’elle est justement très anglaise par son horrible même.

Nous avons eu, certes, en France, et Dumolard, l’assassin des bonnes, et Papavoine, l’égorgeur d’enfants. Mais Dumolard n’était en somme qu’un bandit vulgaire, doublé d’un plus vulgaire assassin; son but était le gain, le vol; il s’adressait à la fille en condition, à la domestique, parce qu’il pouvait mieux exploiter sa crédulité et mener à bien sa sanglante et commerciale affaire. Papavoine, lui, rentrait dans la famille de l’éventreur de Londres; l’enfance attirait, tentait, égarait, armait ses mains meurtrières; l’anonyme égorgeur de Whitechapel a comme la haine de la femme, de la femme galante, de la fille et de son sexe, horrible gagne-pain dont il dépouille le cadavre; voleur de ventres et de sensations charnelles, qu’il emporte pêle-mêle saignants dans un morceau de journal, où il essuie la rouge humidité de ses mains. L’obscurantisme du moyen âge a eu son Papavoine, Gilles de Rais, que le clergé envoya au bûcher; j’y cherche en vain le Jack l’Eventreur de nos chastes voisins. Caligula, Néron, Tibère, Héliogabale sont des affolés, des enivrés de puissance, des efféminés glissés du faste à la cruauté.

-192-

Cruels, ils ont la fantaisie
Du meurtre et de l’écrasement,
La puissance et la frénésie
Dont le crime est l’apaisement.
Quant au loup-garou de Whitechapel, le haineux et l’enragé étripeur de gouges, je ne sais pourquoi je me figure que son pays de maniaque et d’aberré est Sodome.

PÈRES HONORAIRES
Ne pas confondre honoraires avec honorables.

L’état de père honoraire est une situation lucrative et très enviée dans notre avide société moderne. Les mœurs faciles, la galanterie et les rigueurs du Code, avec lequel il est des accommodements, en ont fait une carrière ouverte à toutes les consciences déveloutées de notre pratique fin de siècle; c’est le dernier refuge, le salut et le port de tous les strugglers for life (et non pas struggle for lifer, ce qui est un contresens), éreintés et quelque peu tombés, les genoux meurtris, au revers des fossés de la route; c’est une profession comme une autre, qui ne demande qu’un peu de complaisance, un fort bon estomac et les restes d’un beau nom!

-193-Taré, avarié peu ou prou, la chose importe peu: si la résonnance en est belle et s’il tintinnabule élégamment et souple, majestueux ou fier sur la particule obligatoire, les vieilles filles galantes et leurs petits dauphins n’auront jamais assez de titres de rentes au soleil pour payer à échéance fixe le vieux comte romain ou le mûr prince valaque qui, contre espèces sonnaillantes, voudra bien leur ceinturonner les tempes de son titre, non moins sonnaillant.

Gentilhomme un peu marin aussi, dans la hiérarchie de l’alcôve le père honoraire est au souteneur ce que l’enfant de chœur est à l’archiprêtre dans la hiérarchie de l’autel: Alphonse sert la messe, mais le comte Thibaudeau donne l’absoute; le comte Thibaudeau relève Manon repentante, reconnaît l’enfant de Desgrieux, enrichi du douaire du marquis, supprime un bâtard, refait une femme honnête et très irrégulièrement, moralement parlant, met en circulation, légalement disant, un régulier et une régulière de plus.

Le comte Thibaudeau. Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre? car ils abondent, les pères honoraires, dans ce Paris dur pour ses gouvernants et tendre pour ses danseuses: fleurs de coulisses, comme Mme Cardinal et le naïf pompier cher à l’ami Forain, les pères honoraires s’épanouissent ducs ou machinistes, à l’ombre des portants côté cour ou jardin, à l’Eden comme à l’Opéra: dernier et pur espoir des petites mises à mal par -194-les gros bonnets de la finance, réhabilitation extrême, paradis d’honnêteté promis à ces laborieuses et folles existences de ballerines entretenues à la sueur de leur joli corps: placement à cent pour sens qui leur permettra peut-être un jour, à ces petites chattes, d’appeler monsieur le comte celui de m’sieu le baron.

Il y a pourtant des exceptions à la règle, ne serait-ce que pour la confirmer. A preuve Mme Bourgoin qui, bien qu’ancienne danseuse, n’entendait point du tout donner la particule à monsieur son fils, Bourgoin comme sa mère, et engagea procès contre les agissements d’un certain comte Thibaudeau, marchand de plaisir à Lille et père honoraire à Paris pour les besoins de la circonstance.

Circonstances on ne peut plus délicates.

Pour qui n’aurait pas lu les éléments du procès, je les résume en quelques mots.

Il y a quelque vingt ans, Mme Irma Bourgoin avait eu d’un galant inconnu, mais puissant financier, un fils que le père influent, mais prudent, se gardait bien de reconnaître. Il y a quelque temps encore, cet enfant de l’amour était simplement clerc dans une étude d’avoué, quand soudain, gratifié par son père d’un legs de plusieurs millions, il sentait pousser aussitôt en lui des goûts d’indépendance et celui du mariage. Bizarre anomalie, mais il est des choses plus mystérieuses ici-bas.

Epris d’une jeune fille, de naissance irrégulière -195-comme lui, (qui se ressemble s’assemble), il fit connaître à sa mère l’intention d’épouser celle qu’il aimait.

Si Mme Bourgoin jeta les hauts cris, inutile de vous le répéter! Quand on est le fils illégitime d’une danseuse, et possesseur d’une belle fortune, ne se doit-on pas à une héritière, bel et bien légitime de bourgeois cossus et bien posés pour faire enfin souche d’honnêtes gens! A quoi servirait la fortune acquise par les écarts et les entrechats de ces dames du ballet, si les fils d’icelles dûment enrichis et dotés, ne l’employaient à réhabiliter leurs mères! L’avenir, en ce cas, efface le passé; ce fils, millionnaire, amoureux et dénaturé, lui volait sa réhabilitation. Mme Irma Bourgoin refusa son autorisation au mariage.

Ce raisonnement ne toucha pas le jeune homme; il fit part des difficultés rencontrées au père de la jeune fille, M. P…, négociant en tissus, à Paris.

M. P…, qui, lui, n’a pas été danseuse et ne demandait que le bonheur des jeunes gens, commença lui-même par reconnaître sa fille. Puis on songea, tant en feuilletant les Mémoires de Viel-Castel que les adresses du Tout-Paris, que, si on découvrait un père au futur empêché, père de bonne volonté, ou même d’argent comptant, toute difficulté serait aplanie. Un père trouvé, son autorisation au point de vue de la loi détruirait l’effet du refus de la mère, tout s’arrangerait à miracle. Mme Bourgoin nonobstant.

-196-Ce parent honoraire, on le trouvait dans le comte Thibaudeau; le comte Thibaudeau, existence des plus mouvementées, retiré maintenant en province, mais se rendant sur télégramme, lettre chargée ou mandat-poste, frais de déplacement à la charge de l’enfant, en tout lieu de France et de Navarre pour y procéder, contre la forte somme, à la reconnaissance immédiate des fils naturels en quête de l’affection d’un père, et d’autorisations d’un père émanant.

Le temps d’envoyer la dépêche et mon comte Thibaudeau débarquait à Paris, reconnaissait le fils de dame Bourgoin et donnait séance tenante son autorisation à l’hyménée du soupirant.

Evénement qui ne laissait pas de surprendre la dame Irma Bourgoin. Mme Irma Bourgoin, ne goûtant pas oh! pas du tout, ce père nouveau, en fine mouche qu’elle est, s’enquérait et de ce père et de ces aboutissants; apprenait que cet homme honoraire avait son domicile à Lille; qu’ancien gardien de la paix et même employé des pompes funèbres, il y était actuellement marchand de plaisirs; ce qui aurait dû l’attendrir, mais ne la fléchit nullement. Alors, songeant non sans motif que le complaisant du fils peut devenir celui de la mère, l’ex-danseuse Irma obtint dudit marchand de plaisirs, ex-pompes funèbres et ex-agent, l’aveu qu’elle et son fils lui étaient inconnus à Paris avant qu’il eut été mandé par M. P…, et qu’en reconnaissant comme son fils l’enfant d’elle, Mme Bourgoin, il avait cru -197-simplement rendre service à deux amoureux pressés de s’unir.

Toujours marchand de plaisir et même agent de la paix, protecteur des bonnes mœurs et de l’amour conjugal, ce cher comte Thibaudeau, dans ses reconnaiss…ements!

D’où procès engagé par la dame Bourgoin devant le tribunal incivil de la Seine et un père honoraire privé de ses émoluments. On a bien supprimé les pairs de France!

Nous n’en présentons pas moins au comte Thibaudeau nos sincères et condoléants compliments.

La chasse a ses ennuis, l’amour a ses déboires
Et la Paternité perd parfois ses pourboires.
N’est pas père qui veut en ces temps monnayants.
Je serais d’ailleurs désolé que le comte Thibaudeau et tous ses semblables, vissent dans cette historiette une attaque directe à leur personnalité, ou un blâme indirect au corps de sergents de ville, dans les quelques allusions discrètes et indiscrètes au métier d’agent.

Les pères honoraires font partie du Tout-Paris actuel où ils ont pris leur place dans nos feuilletons comme dans nos premières. Ils sont de tous les mondes et leurs fils font particulièrement partie de celui qu’il est convenu d’appeler le grand monde, le select et le vrai: celui où M. Jean Rameau sème des étoiles et des clartés astrales et des fleurs vespérales, et des lueurs aurorales, et des troubles cérébraux de minuit à -198-une heure du matin, devant un public de grosses dames oppressées, la gorge moite et le regard navré, derrière les palpitants éventails. Longtemps on a cru que les pères honoraires se recrutaient spécialement dans la noblesse italienne: c’est une erreur, la noblesse française a donné tout comme l’autre dans les reconnaissances et les émoluments. Ses prix sont plus élevés, voilà tout. Les comtes Dubarry, maris de la maîtresse du roi, ne sont pas morts avec Louis XV, mais ne se contentent pas de quinze louis. Il en est de la noblesse italienne comme de la rente du même pays: elle n’est pas cotée au taux de nos valeurs.

Comte très français, le comte de M…, qui reconnaissait il y a trente ans le fils de la belle Labruyère, la célèbre Labruyère, la contemporaine un peu aînée des Duverger et des Alice Ozy, demi-mondaine acclamée de l’Empire, et dont le fils est aujourd’hui comte de M…, marquis de Nev…, duc de S… et etc. Mais Labruyère y avait mis le prix. Le comte de M… avait, il est vrai, quatre-vingts ans et plus, le soir où il signa ce bel acte notarié de la même main frémissante et nerveuse dont, trente ans auparavant, il avait souffleté Talleyrand en plein cortège d’obsèques de Louis XVIII.

Morny lui-même, l’étincelant et fringant duc de Morny, le fils de la reine Hortense et du comte de Flandre, fut trop heureux de trouver lui aussi, un père honoraire. Ce fut un palefrenier des écuries du roi de Hollande, un nommé Demorny -199-qui se trouva là à point pour reconnaître à sa naissance, le frère adultérin du futur Napoléon III. Le Demorny se scinda plus tard en deux mots et devint duc et noble par la toute-puissance de la loge à Fidèle et de sa fidélité à la fortune de Bonaparte. Les pères honoraires d’ailleurs abondent et tout spécialement dans le monde impérialiste, où s’agite, quand il est question de généalogies, la plus décevante salade de naissances et de noms empruntés. J’ai trop le respect d’un métier, dernière ressource, en somme, des hommes du meilleur monde, pour laisser tomber du bout de ma plume, où ils tremblent, tremblent, mais où ils resteront, rassurez-vous, messieurs, quelques centaines d’autres grands noms.

CRIMES D’AMOUR
L’article homme est en hausse, si l’article femme est offert, donné. Le cours de la Bourse de la galanterie fait toujours des écarts en faveur du sexe laid: nous arrivons (frisons donc nos moustaches, messieurs!), nous arrivons bons premiers au poteau du Succès, et dans le handicap de l’Amour c’est nous qui sommes favoris et outsiders.

L’histoire des mœurs d’une époque, nous la -200-retrouvons dans la correspondance et les mémoires de cette époque, qui nous sont autant de précieux documents. Aujourd’hui, grâce à la presse quotidienne, nous avons le fait-divers, le fait-divers dont les quelques lignes ont une bien autre éloquence que les plus brillantes fantaisies du plus fantaisiste chroniqueur. Voici quelques faits-divers retrouvés tout à notre honneur messieurs.

Aux étrangers d’abord; à tout seigneur tout honneur.

C’est de l’Autriche que nous vint la nouvelle.

Deux grandes dames de la haute société austro-hongroise y renouvelèrent, en 1889, les exploits musqués et poudrés de la duchesse de Polignac et de la marquise de Nesles,—deux des plus jolies femmes de Vienne: la comtesse de Schœnborn et la comtesse Irma Kinsky.

Et à l’épée, comme dans le tableau de Bayard, et non plus au pistolet, comme dans le célèbre duel des duchesses du dix-huitième siècle.

La rencontre eut lieu à Ischl, dans un petit bois avoisinant la villa de l’empereur. C’était un friand spectacle, je veux le croire, dans cette transparente atmosphère de fin d’été, que ces deux sveltes viennoises, les chairs fouettées de rose, les seins droits et crêtés, le torse nu, se cherchant de la pointe de l’épée avec, pour toile de fond, le grand parc d’Ischl et ses ombrages dormants.

Un Bayard, je l’ai déjà écrit.

A la seconde reprise, la comtesse Schœnborn -201-fut légèrement blessée au sein droit et la comtesse Kinsky à l’avant-bras droit.

Motif de la rencontre: la moustache d’or mousseux d’un bel officier de la garde impériale.

Retroussons donc la nôtre, messieurs, et un hip, hip, hurrah! pour la vie viennoise.

Je sais bien que la vie parisienne avait eu, le précédent automne, son duel de femmes, dans la rencontre au bois de Meudon des demoiselles Juliette Kessler et Anna Debry; mais si charmantes que fussent les combattantes du 10 octobre 1888, elles ne pouvaient pas, néanmoins, se réclamer tout à fait du fameux duel poudré de mesdames de Nesles et de Polignac, lesquelles étaient de chez d’Hozier et non de chez Peters.

Si entichés que nous soyons aujourd’hui des mœurs du dix-huitième siècle, nous ne pouvions pas confondre ainsi de gaieté de cœur un écho du baron de Vaux avec une anecdote de Mme de Créquy; et les belles Clorindes du bois de Meudon étaient, au su et au vu de la galerie, beaucoup trop Cythère pour ne pas être un peu Réclame aussi. En mettant flamberge au vent et en allant jusqu’à se fendre et se pourfendre pour repêcher du bout de l’épée le cœur d’un amant, Mlles Kessler et Debry ne pouvaient ignorer qu’une petite rencontre sur le pré ne nuirait pas à leur prestige de jolies filles et à leur réputation de vaillantes dans l’Armée de Cythère; ces coups d’estoc et de taille devaient attirer forcément l’attention de la clientèle. De plus, -202-la vérité nous force à dire que l’amoureux si chaudement disputé par nos guerrières parisiennes était quelque peu millionnaire: fils d’un riche banquier du boulevard Haussmann, il personnifiait pour la blonde et la brune attachées à ses pas, l’amour, le superflu, et l’argent, le nécessaire.

C’était plus qu’une affaire de cœur, une question de vie et de mort, que vidaient à Meudon nos belliqueuses beautés.

A Ischl, ce fut tout autre chose.

C’est pour les seuls beaux yeux d’un svelte officier, à taille de guêpe et aux muscles d’acier, que ferraillaient les blondes escrimeuses de Vienne!

A Ischl, à quelques pas même de la retraite où une veuve royale, l’archiduchesse Stéphanie elle-même essayait de distraire son chagrin et son deuil en exerçant son réel talent de peintresse à illustrer de sa main l’ouvrage alors en préparation à la cour impériale sur la vie du héros de Meyerling: l’archiduc Rodolphe.

Le duel féminin d’Ischl, le double suicide de Meyerling, et dans les deux drames d’amour éclatant à sept mois de distance, des coins de nudité de femme, de frêles chairs blanches et nacrées trouées de rouge par le revolver ou déchirées sous la pointe acérée de l’épée de combat!

Charmantes et d’une saveur particulièrement capiteuse et étrange, ces aventures galantes de la haute vie viennoise, où les fins de soupers mêlent -203-à la mousse rose et sucrée du champagne la pourpre salée des gouttes de sang! Toutes sanglantes qu’elles soient, les coupes n’en sont pas moins gaiement vidées à notre honneur; retroussons donc encore une fois nos moustaches et poitrinons, messieurs!

Et d’un pour l’Autriche.

A la France maintenant.

Le fait-divers y est tout, aussi passionné, mais il pèche par l’élégance; il est de trottoir et non de cour, mais tout aussi tragique.

Chez nous, c’est une simple pierreuse de banlieue parisienne généralement qui, mordue d’une rouge fantaisie pour un ouvrier mécanicien et repoussée avec perte, renouvelle de dépit le romanesque exploit d’Antony et donne tranquillement du surin dans les côtes de l’homme qui lui résistait.

«Il me résistait, je l’ai assassiné.

«Il se f… de ma fiole: pour lorsse j’ai tapé.»

Du Dumas père adapté à l’esthétique du Théâtre Libre ou au goût des lecteurs du Gil Blas d’antan, sauce Méténier.

Voici d’ailleurs le fait-divers-type dans sa concluante simplicité:

«Au mois d’août dernier, un ouvrier mécanicien du nom de Queroz, passant avenue de Saint-Ouen, était accosté par une jeune femme et frappé par elle, à la poitrine, de deux coups de couteau.

-204-«A la suite des investigations faites par le service de la Sûreté, la coupable a été découverte hier et mise en état d’arrestation.

«C’est une fille publique nommée Pauline Dombret. Elle a déclaré que depuis longtemps elle était amoureuse folle de Queroz. Comme celui-ci la repoussait brutalement lorsqu’elle lui faisait des propositions, elle avait mieux aimé qu’il mourût plutôt que de le voir donner à une autre son affection.

«Pauline Dombret a été écrouée au Dépôt.»

Madame Putiphar assassin!

Si la chose est flatteuse pour notre sexe, elle ne contient pas moins un symptôme alarmant pour la sauvegarde publique.

Abandonnées par nous, ces dames pour se venger avaient le vitriol et le revolver au choix. Nous n’avons pas ici à établir la statistique des innombrables attentats perpétrés sur les visages mâles depuis le trop brillant début de Marie Bière: les scandaleux acquittements des jurys nous ont depuis longtemps convaincu de l’immoralité de la vieille fable de Lafontaine.

Le droit du faible est toujours le meilleur.
Un bon averti en vaut deux.

Nous savions naguère à quoi nous en tenir. Nous n’apporterons plus, nous étions-nous dit, que la plus grande prudence dans de courtes et sensationnelles relations; mais voilà qu’on nous -205-force aujourd’hui dans nos dernières réserves, et qu’à la moindre velléité de refus on nous occit comme des lapins!

C’est d’une injustice et d’une immoralité criante, et les demoiselles Dombret me paraissent avoir, égarées qu’elles étaient par la passion, complètement oublié que la constitution physique du mâle n’est pas du tout celle de la femelle.

La femelle, elle, que la demande lui agrée ou non, peut toujours y accéder et sans grand effort d’imagination.

Allons, Babet, un peu de complaisance,
Un lait de poule et mon bonnet de nuit!
La passivité même de son rôle au déduit lui rend faciles les pires corvées d’amour; témoin le joli mot de Sophie Arnoult: «Ça me coûte si peu et ça leur fait tant de plaisir!»

La femme en pareil cas est un peu l’hôtel garni de l’Amour; le visiteur, quel qu’il soit, peut toujours entrer dans les chambres inoccupées.

Mais il n’en est pas de même de nous. Allez donc demander à un homme non amoureux de vous prouver qu’il ne vous hait pas: pas mèche!

Pas de mensonge possible en ce cas où, pareil alors à Mlle de Maupin auprès de l’entreprenante Rosette, l’homme aimé, penaud et confus, baisse la tête et ne sait, le pauvre sot, de quel bois faire flèche.

Hercule lui-même devient impuissant sans désir. -206-Le Désir, voilà le grand levier des preuves convaincantes, et en bonne conscience, le moyen d’en vouloir à un malheureux impertinent malgré lui? La nature est seule coupable, cette mère nature, un peu marâtre aussi, dont la sagesse paysanne de mon pays a résumé l’injuste cruauté dans ce joli proverbe villageois:

La poule dit: «Je fais quand je veux.»
Le coq dit: «Je fais quand je peux.»
A Cythère, comme partout, à l’impossible nul n’est tenu.

MAURICETTE
(Croquis de Cour d’Assises)

Il est, de par le monde, un Bordeaux plus beau que nature, le Bordeaux des grisettes en madras couleur de flamme et d’or, le Bordeaux des grands crus de Médoc et de haut Sauternes, des cuisines canailles et relevées, embaumant l’ail et la corruption chère aux palais blasés du Midi, le Bordeaux des royans, des cèpes et des écrevisses que les frères de Goncourt ont découvert dans leurs Pages retrouvées.

Vieux Bordeaux charmant, contourné, tarabiscoté -207-de rocaille, construit par M. de Tourny, intendant de Guyenne et où M. de Tourny, qui est mort il y a cent ans de cela, revient rôder la nuit en habit de velours; vieux Bordeaux aux ruelles tortueuses, tour à tour ensoleillées et sombres, où la femme rencontrée vous sourit de l’œil et de la dent, deux clartés dans le sourire; rues de peintre où, pour peu que la chaussée monte et que des grisettes s’y étagent, piquant le gris des murailles de la tache rouge ou jaune de leur madras, vous croyez voir la lumière jongler avec des oranges et des pommes d’amour.

Le Bordeaux dont les maîtres aquafortistes d’Auteuil nous ont donné la merveilleuse gravure que voici:

«Les moines pendus sur deux rangées que je vis hier au marché, leurs robes noires et brunes agitées par le vent… dès que le coq a chanté ce matin… se sont métamorphosés en de grands parapluies à chevalet. Maintenant, ils garent les marchandes du soleil. Et du vert, du blanc, du rouge, du rose; et sur ce tapage de toutes les couleurs, des pans d’ombre rousse tombés des parapluies couleur tabac. Et les passages menant au marché, abrités de vieilles toiles à carreaux ou à pois bleus; et là-dessous, un air tiède et comme soyeux, une ombre transparente et dorée, un rayonnement tamisé où se silhouettent mollement hommes et femmes; et par tous ces couloirs, un frétillement de servantes, la nuque lumineuse; et ici et là, une filtrée de soleil cinglant -208-une pointe de madras, une jupe, une loque, un ventre de saumon, un pétale de fleur, de la mèche d’un fouet de feu; et par échappées, des toits de tuiles noircies par les années; et le clocher, à la pierraille brodée, de Saint-Dominique, qui met à l’horizon le mensonge de l’Espagne; et des brises à la fraise et des rires plus rouges que les fraises, et des yeux de velours derrière des bottes de roses!»

Joli décor où placer, dans le premier drame qu’un des mille et trois membres du Syndicat tirèrent de l’affaire Prado, la première rencontre du señor comte Linska de Castillon et de Mauricette Couronneau, la jolie dentellière bordelaise,—cadre pittoresque où dérouler l’idylle à la fois naïve et cynique de leurs amours, piquée là dans ce sinistre et banal assassinat de la rue Caumartin comme un pimpant œillet rouge dans la défroque ignoble d’une prostituée.

Mais laissons la parole aux Goncourt: la littérature a parfois des intuitions, sinon des divinations singulières.

—«Mais n’ai-je point eu la Vision de la belle Hérodiade dans cette reine des tripes debout devant un pilier de la halle, poursuivent les auteurs de Germinie Lacerteux. Elle avait un bien beau madras jaune tendre à fleurs roses. Un col à grandes dents serrait son col dru dans sa cangue de neige. Un caraco de soie promettait, soulevé, une vierge robuste. Droite comme une statue, les bras croisés, elle mâchonnait entre ses lèvres -209-un demi-sourire, ainsi qu’une rose de chair. Des festons de mou l’auréolaient de rouge et tout autour d’elle, les larges couteaux battaient les billots, les viandes saignaient et des hommes trapus, tabliers blancs aux épaules, passaient farouches, pliant sous les quartiers de bœuf.

«Tranquille et insouciante, elle laissait saigner et ensanglanter tout autour d’elle. Dans un tonneau, une tête dépouillée, toute rougeoyante et l’œil bleuâtre, la regardait sans qu’elle la vit: une tête faisant penser à la tête de saint Jean-Baptiste.

«A chaque tempe, la belle bouchère avait deux féroces accroche-cœur.»

Mauricette Couronneau, elle, n’a pas d’accroche-cœur à ses tempes, mais, toute blonde, mignonne et fluette que soit la jolie dentellière, elle n’en apparaît pas moins sur son banc des accusés, d’où elle charge avec une voix si douce cet ignoble gredin de Prado, la sœur, enfantine et d’autant plus terrible, de l’Hérodiade aux tripes entrevue par les frères d’Auteuil. Ce n’est plus, en effet, une tête dépouillée, toute rougeoyante et l’œil bleuâtre, une tête faisant penser vaguement à un chef de saint Jean-Baptiste, qui surnage dans le sang auprès d’elle: c’est bien une tête humaine, exsangue, aux yeux révulsés de supplicié, le cou béant sous la large entaille du couperet, la tête de Prado de Linska, de l’homme qu’elle a aimé, de l’homme à qui elle s’est donnée, du père de son enfant, et qu’elle envoie si -210-doucement et si sûrement à l’échafaud, plus doucement et plus sûrement qu’Eugénie Forestier, la maîtresse et la fille galante, qui perd son sang-froid et s’emballe et gâterait tout, et l’accusation et ses dépositions, sans la calme douceur et le mince et continuel petit jet d’eau glacée des réponses de sa rivale.

Y aurait-il donc une justice ici-bas? Ce don Juan de l’assassinat, ce boucher et ce bourreau de femmes, a été perdu non par son crime, mais par l’amour même de deux de ses victimes: c’est une terrible haine féminine, la plus venimeuse et la plus cruelle de toutes, la haine née de la jalousie et de l’amour, qui a conduit Linska sur le banc des assises. Cet amour, fait de caresses et de terreur, lui a livré tour à tour Eugénie Forestier et la blonde Mauricette, et jusqu’à la rencontre de ces deux maîtresses mises tout à coup en présence, il les a terrorisées, prises et dominées par la toute-puissance de cet amour. Car cet homme à femmes est laid, d’une laideur de voyou espagnol, décharnée et terreuse. Il y a en lui et du bohémien de Goya et du comprachicos; les comparses ou les complices qui s’agitent dans son ombre: José Garcia, Roberto Andres et sa maîtresse, Encarnacion Prades, Ybanes lui-même, teints de cire jaune, yeux de braise étincelants dans des faces creuses et plissées, cheveux gris hérissés, crânes huileux et chauves, sont de véritables types échappés au San-Benito de l’Inquisition,—et c’est, au milieu de ces mines basses de -211-gitanos brocanteurs de bijoux de filles assassinées et de bohèmes égorgeurs de femmes, que s’épanouissent tout à coup, comme deux fleurs à la fois lumineuses et vénéneuses, fleurs de coquetterie et de prostitution, Eugénie Forestier, la blonde grasse, plantureuse et superbe, à la peau satinée, chère aux hommes, la fille entretenue à deux mille francs par mois,—et Mauricette Couronneau, la petite modiste bordelaise, pimpante et mignonne, toute de grâce et de poésie naïve, cynique et vierge, Mauricette Couronneau qui se livrera dans l’arrière-boutique de sa mère au premier gentilhomme qui lui parlera bijoux et mariage, la grisette dénuée de sens moral qui, enceinte d’un Espagnol, accepte à toute épreuve un fiancé d’Allemagne, reçoit et porte bagues et bracelets qu’elle sait pertinemment volés, et, maîtresse d’un assassin, vit et profite, sans remords, du produit du butin du crime jusqu’au jour où, se sachant trompée, et mise en présence d’une rivale, peut-être un peu par terreur aussi, elle cherche un prêtre, un pasteur, un officiant quelconque pour délier sa conscience et, de gaieté de cœur, envoie Linska à l’échafaud.

N’en déplaise à madame votre mère, à cette bonne Mme Couronneau qui aimait tant son Fred, et qu’aiment tant ses gendres, vous êtes une gueuse, mais une jolie petite gueuse, ma blonde Mauricette. La Carmencita de Prosper Mérimée est, ne vous en déplaise, à vous, quelque peu votre sœur et cousine!

-212-Ah! la crânerie en moins cependant, car tous avez eu peur! Modiste de Bordeaux, de l’espèce qu’entretient et doit épouser, après fortune faite, le Jean Barada du Frère-Yves, le joli matelot bordelais, moulé comme un dieu grec et qui fait, grec ou non, monnaie de son joli corps, vous êtes de celles aussi qu’un Linska de Castillon trouve toujours prêtes à le suivre dans tous ses châteaux en Espagne, avec escale à Royan, au cabaret du Bracelet d’Or. Alouettes du Midi, on vous prend au miroir avec ou sans facettes: le contenu du coffret à bijoux suffit, y aurait-il un peu de boue et même de sang autour.

Vous quittez lestement le logis maternel et le réintégrez de même. Les mères de modistes étant un peu les mêmes partout, même à Bordeaux, vous avez facilement un amant à Madrid et un fiancé de Leipzig, même de Bucarest; l’amant pour les promenades chez les pâtissiers célèbres de la ville, les dîners fins, les soirées au Grand Théâtre et les parties joyeuses à Royan, ce Bougival-sur-Gironde des noceurs de Bordeaux; le fiancé prussien pour encaisser l’enfant de l’amant et le reste.

Vous portez même assez gaiement les bijoux des filles assassinées et ne vous tirez pas mal du commerce des reconnaissances. Maîtresse de chef de bande, en cas d’alerte vous emportez d’abord la caisse: deux mille francs d’effets de chez ma tante. C’était paraît-il, pour rembourser les frais de madame votre mère. Oh! vous avez l’amour -213-de la famille! mais, comme l’a malheureusement dit Linska, vous ne sautez pas moins allègrement par dessus le berceau de votre fils pour dénoncer son père à la justice, et si vous avez mangé la grenouille à Paris, vous avez, comme on dit, mangé le morceau à Marennes!

Oh! cette entrevue des deux femmes, des deux maîtresses tour à tour lâchées et reprises et trompées, au dépôt de la prison! Ces deux blondes ont vendu ce brun señor, sec et fumé comme un havane. Il y a toujours une casserole dans une fille, comme le dit si pittoresquement l’argot des prisons; casserole, une délatrice, celle qui fait du bruit, du scandale, celle qui rapporte, raconte, dénonce et vend. Le poteau ne maquille jamais son poteau (complice), la fille vend, trompe son amant! Vous avez tremblé de rage et de jalousie, Mauricette, ma jolie dentellière au si joli et si charmant petit nom, Mauricette! et vous avez parlé, ma fine dentellière, et aujourd’hui, haineuse, froidement obstinée dans votre haine, une haine où grandit une terreur atroce (la terreur de l’homme qui vous tuera certainement, vous et votre ex-rivale, s’il sort des assises innocent), vous le chargez et l’accablez doucement, l’étranglant dans vos protestations d’amour, le noyant si vous pouviez dans vos larmes! A côté de la tête saignante de l’assassinée, de la fille égorgée dont tous avez porté les bijoux et les bagues, une autre tête exsangue et convulsée s’ébauche dans votre ombre,—fantasque et sinistre -214-dessin à l’Odilon Redon,—dont vous êtes la jeune et cynique Hérodiade, petite gueuse naïve, Mauricette au nom captivant et charmant!

LA NOSTALGIE DE LA BOUE
Oui, la nostalgie de la boue, ce sentiment complexe et bien humain qui a déjà fait couler tant de flots d’encre et divaguer à l’infini poètes et philosophes, telle qu’elle se manifestera demain, telle qu’elle se manifeste aujourd’hui, telle qu’elle se manifestait hier, avec la signature du coup de couteau obligatoire et final!

Qu’elle soit une lionne pauvre comme dans le Mariage d’Olympe, une cigarière gitane comme dans la Carmen de Mérimée ou une ancienne danseuse, devenue impératrice, comme dans la Théodora de Sardou, la nostalgie de la boue, résume surtout le type de la femme éternelle, la femme «enfant malade et douze fois impure», anathématisée par l’Eglise et les prophètes, la femelle animale néfaste et fatale aux mâles, dont elle dissout la force et les moelles, la Bestia des -215-Ecritures, l’inconsciente et d’autant plus terrible Ennoia de Gustave Flaubert.

Fourbe, fausse, idolâtre, à tous prostituée,
Elle a traîné partout, de joie exténuée,
Dansé dans chaque ville, à tous les carrefours,
Baisé tous les passants, goûté tous les amours.
Les voleurs ont connu sa grâce charmeresse:
A Sidon, en Syrie, elle était leur maîtresse
Et buvait avec eux le lucre de sa nuit.
Le jour, elle cachait un prêtre dans son lit,
Dans son lit tiède encor du passant de la veille.
Alors, moi la voyant toujours grasse et merveille,
Je l’ai prise avec moi…
A quelques mots près, c’est la déposition que le meurtrier Martin Grac, pendant que son couteau, noir de rouille et de sang, circulait entre les mains tâtonnantes du jury!

Un couteau noir de rouille et de sang! est-ce une mystification ou une pièce du Théâtre Libre?

Non, un simple fait-divers encore, presque une nouvelle au choix pour Maupassant, Méténier ou Le Roux,—pas aussi parisienne certes que la visite du prince de Galles à l’imprimerie de la tour Eiffel, ou que le chien teint de nuances subjuguées, assorties à celles de ses robes, de l’esthétique lady Archibald Campbell, mais autrement humaine et intéressante, car cette aventure-là est de tous les pays et de tous les temps.

Sur les marches d’un trône, ce serait de l’histoire: une légende épique dans les brumes de la tradition; à certain niveau de monde et d’existence, un drame parisien, un grand scandale mondain. A Toulon, dans le bas peuple où elle -216-éclata, ce ne fut qu’un fait-divers, pas même une cause célèbre, une anecdote sanglante et curieuse qu’un chroniqueur ramasse et nous conte en chemin.

Acteurs, une ex-fille soumise, un ex-sergent de ville! Des personnages de l’Assommoir adaptés par le hasard, ce grossier metteur en scène, au niveau d’art des dolents abonnés de l’ancien Théâtre-Très-Libre des Menus-Plaisirs.

D’ailleurs, un seul acte, une seule scène; la psychologie reléguée dans la coulisse.

Décor: un carrefour dans un bas quartier de Toulon, l’angle des rues Lirette et Traverse-Lirette; une maison fait cet angle. Même plantation que dans le décor de la rue du Rocher, dans Germinie Lacerteux; au-dessus de la porte d’entrée, étroite et donnant sur une allée, un transparent lumineux fait saillie, sur lequel on lit cette inscription: «Bureau des mœurs»; de chaque côté de l’entrée, au rez-de-chaussée, deux buvettes.

Figuration: gens du port, femmes du peuple assises au bon de l’air sur le pas de leur porte. Dans les deux buvettes, public un peu bruyant de matelots, de portefaix et de filles; allées et venues de femmes de tenue spéciale se rendant ou sortant du bureau.

Une femme, tenue d’ouvrière aisée, traverse la scène et entre délibérément dans l’allée de la maison. Sur ses pas paraît un homme en longue blouse bleue de laitier; la casquette sur la -217-tête, il observe la femme de loin, paraît hésiter, puis, la voyant s’engager dans la maison, il y pénètre à sa suite.

Tout à coup, des cris déchirants, des appels «à l’assassin, au meurtre!»; un bruit de lutte au premier étage de la maison, un carreau d’une des fenêtres vole en éclats. Au milieu d’un brouhaha indescriptible, la porte d’une des buvettes s’ouvre et une femme inondée, toute rouge de sang, vient s’affaisser sur la scène, soutenue entre les bras de la clientèle de l’établissement.

Nouveaux cris dans la maison, au même étage: cris, cette fois, de colère et d’indignation, et le cabaretier, paraissant en scène, déclare que l’assassin vient d’essayer de se faire justice en se coupant la gorge, qu’il est le mari, et… rideau.

Le mari de la victime! Oui, le mari. C’est, en effet, là, seulement, que le drame commence.

La victime, la femme lardée de coups de couteau, douze plaies, dont plusieurs très graves, toutes dans la région de la gorge et du cou: Rose Boudefroy, ancienne fille soumise, âgée de vingt-six ans, femme Martin Grac.

Martin Grac, le meurtrier: ancien agent de police de Toulon même, encore dans le service des gardiens de la paix il y a trois ans et depuis son mariage établi laitier rue Berthier, dans le quartier des Maisons-Neuves, trente-neuf ans.

Fille et sergent de ville, étrange association et fatale rencontre échappées à l’œil, si clairvoyant -218-pourtant, du peintre des bas-fonds, du vieil Henry Monnier.

Ce sergent de ville avait fait la connaissance de cette fille, et malgré la condition de celle-ci, il avait voulu l’épouser. Tirée de la boue, Rose Boudefroy était rayée des contrôles du service des mœurs, et Grac quittait la police pour essayer plusieurs métiers. Ancien paysan, né à Braux (Basses-Alpes), il se souvenait à temps qu’il avait été élevé au milieu des travaux de la campagne pour acheter quelques chèvres et pour pouvoir, du produit de leur lait, entretenir Mme Grac, ex-pensionnaire des maisons à volets clos de son ancien quartier.

La fameuse maison à volets clos, à laquelle Maupassant et toute l’école naturaliste ont fait une si belle place en littérature; la Maison Tellier, devenue depuis la Fille Elisa de M. Edmond de Goncourt, le thème favori des compositions de fin d’année des jeunes élèves de Médan et d’Auteuil, du dépotoir et du grenier! eh bien, Mme Grac, ex-fille Boudefroy, en avait la nostalgie.

Comme Mignon rêvant à la patrie absente, Mme Grac songeait avec mélancolie aux peignoirs d’oxford rayé bleu, blanc et rose, aux longs bas noirs bouclés sur le genou d’une jarretière de soie cerise, aux bezigues de Madame, aux amendes de Monsieur et aux gants des clients généreux, depuis la thune du gros notaire jusqu’aux huit sous du petit troupier.

-219-Elle n’y pouvait tenir, Mme Grac. Messaline est de tous les temps: Lassata, sed non satiata; la qualité, pour elle, ne vaut pas la quantité!

La débauche porte-t-elle en elle une brûlure que rien ne peut cicatriser? Mystère physique ou psychologique, aberration ou nécessité passionnelle.

Quand la tache est au fond, la mer a beau passer. Toujours est-il que l’ex-fille Rose Boudefroy avait la nostalgie de cette boue et de ce métier.

Comme chez Théodora, courant les bouges de Byzance et cherchant dans l’ombre les soldats barbares et les portefaix de la Corne d’Or à qui se prostituer, la louve s’était réveillée en elle.

Julie, fille d’Auguste, rôdant la nuit à travers le Champ de Mars, en quête d’une aventure, et affrontée par trois centurions de la garde impériale, ne répondait-elle pas à cette insultante demande: «Que vas-tu cherchant à cette heure, prêtresse d’Aphattide?» par l’apostrophe demeurée justement fameuse: «Je cherche un taureau!»

La nostalgie de la boue et de la luxure, les prostituées du trône l’ont subie comme les courtisanes de carrefour.

Comme Lucy Rochez, la comédienne de M. Henry Bauer, retournant au cabotin, cette boue de la vie de théâtre, la femme Grac retournait, elle, à sa clientèle et à la place publique dont elle avait fait son lit.

Femme de rue, femme de foyer, femme de -220-temple: Alexandre Dumas aurait-il donc raison?

N’y aurait-il ni rachat ni pardon possible, la courtisane serait-elle éternellement condamnée à la faute, comme le chien de l’Ecriture est fatalement voué à revenir à son vomissement?

Vingt jours avant d’être poignardée, la femme Grac, l’ancienne fille publique, quittait Toulon et le domicile conjugal, se rendant à la Seyne, selon les uns, à Marseille, selon les autres.

La seule chose évidente et reconnue est que, revenue depuis trois jours à Toulon, elle faisait démarches sur démarches auprès de l’inspecteur des mœurs pour reprendre son premier trafic et pour se faire porter sur les registres de la prostitution.

Sachant qu’elle était mariée et connaissant Grac, qui avait appartenu à la police, l’inspecteur refusait d’adhérer à cette demande; il hasarda même quelques conseils, essayant de dissuader cette révoltée du mariage de son étrange résolution.

Peines perdues. Rose Boudefroy, mordue à la bonne place, tenait absolument à reprendre son ancienne vie; elle renouvela ses démarches.

C’est alors que, surveillée et suivie par l’homme qui l’avait tirée du bourbier et lui avait donné son nom, elle était rejointe par lui sur le palier de la maison du bureau des mœurs, au moment où l’ex-fille, redevenue elle-même, frappait à la porte publique du bureau d’enrôlement d’infamie, et recevait de la main justicière du mari les -221-douze coups de couteau mérités par l’épouse et la femme!

Vache abattue par l’assommeur au seuil de l’étable, truie égorgée par le boucher dans la fange sanglante du bourbier fumant.

HISTOIRE DE BRIGANDS
La curieuse affaire Jeannolle, l’homme aux évasions, dont les étourdissantes jongleries avec la police et M. Goron lui-même défrayèrent jadis toutes les conversations parisiennes, m’a remis en mémoire une des plus piquantes aventures de Cartouche, ce Jeannolle du dix-huitième siècle.

Cartouche était chef de bande, d’une véritable bande organisée et disciplinée de cent-cinquante hommes; ces mauvais garçons, embusqués dans les bas quartiers de Paris, inspiraient une telle terreur aux Parisiens, que beaucoup de familles qui n’avaient pas la ressource de s’aller réfugier à Versailles, étaient en disposition de s’en aller dans leurs terres, quoiqu’on fût au cœur de l’hiver.

Le guet de Paris était sur les dents. Or, la maison du chevalier du guet avait été si bien dévalisée -222-par Cartouche en personne, que ledit chevalier du guet, chef de la police de nuit, se voyait réduit à manger son fricot avec du fer et de l’étain. Tous les jours on apprenait quelque nouvel exploit de Cartouche, et les pauvres personnes dont les valets n’étaient pas assez nombreux ou aguerris, s’arrangeaient, quand elles avaient à passer les ponts la nuit, pour ne marcher qu’en caravane et de concert avec plusieurs autres voitures.

A cette différence près que la fameuse bande des Habits noirs de Jeannolle se composait d’un seul bandit, Jeannolle lui-même, opérant en personne comme Pierre Petit, Cartouche et le joli fanfaron du vice qui me le remémore, ont plus d’une lointaine et même parfois prochaine ressemblance.

Même goût du luxe et du soigné, de la recherche dans la mise et dans l’extérieur. Les journaux ont donné jadis le menu détail de la garde-robe de Jeannolle, de ses dix-sept gilets, de ses vingt-trois paires de bottines et de ses trois chapeaux gris, étourdissante toilette de ce chef unique de la bande des Habits Noirs où, parmi tant de gilets et de jaquettes variées, l’habit noir est le seul vêtement essentiel qui manque.

Un quotidien affirma que ledit Jeannolle aimait tellement en toutes choses la grâce et les bonnes manières qu’il s’était procuré la plus élégante des pinces-monseigneur.

Jeannolle d’ailleurs affectait de n’opérer que -223-dans la noblesse; c’était un voleur du faubourg Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain; ses victimes habitaient toutes les beaux quartiers et étaient plus ou moins inscrites dans l’armorial de France; et quand il y avait quelques pieuses restitutions d’objets inutiles et sans valeur à faire, c’est au rédacteur-en-chef de la feuille la mieux pensante et la mieux cotée dans les milieux mondains, à Francis Magnard lui-même (pends-toi, Arthur Meyer!) que Jeannolle s’adressait.

Voulez-vous les noms des victimes auprès desquelles il voulut bien faire à Magnard l’honneur de le prendre pour mandataire?

Comtesse Butler, rue de la Boétie, 119.

Comte de Lambel, 226, boulevard Saint-Germain.

De Favières, boulevard Saint-Germain, 227.

M. Collas, 33, avenue des Champs-Elysées.

Comte de Bertier, 11, boulevard Malesherbes.

En vérité, on croirait lire la liste d’abonnement du Gaulois.

Rue des Ecuries-d’Artois, chez la comtesse de Puységur, il lui arriva, en dévalisant un secrétaire, d’emporter, par mégarde, pêle-mêle avec cinquante mille francs de valeurs, le testament de la comtesse. Louis Jeannolle était un voleur, mais un galant homme!

Il s’empressa de garder les valeurs, mais de rendre le testament à qui de droit et, pour cette opération délicate, c’est encore à Magnard, au Figaro, qu’il s’adressa.

-224-D’où cette lettre:

Monsieur Magnard,

Il y a environ un mois, vous avez eu l’obligeance de faire remettre à leurs propriétaires des objets contenus dans ce fameux carton à chapeau que vous reçûtes des mains d’un brave et digne Auvergnat.

Aujourd’hui, j’ai encore recours à vous pour vous prier de remettre, avec mes sincères salutations, à Mme la comtesse de Puységur, 36, rue des Ecuries-d’Artois, le testament ci-joint, dont j’ai bien voulu me déclarer exécuteur. Les légataires dépossédés ne devant pas connaître le montant de la succession, il est inutile d’entrer dans aucun détail.

La Bande des Habits-Noirs existera toujours; le milieu que fréquentent ses membres est interdit aux gros souliers ferrés de policiers ineptes et grossiers, et tant qu’ils seront recrutés, comme ils le sont, dans une secte aussi mal élevée que sans courage, ils devront se borner à arrêter ceux qui, plus bêtes qu’eux, leur auront paru plus lâches.

Si ces choses vous intéressent, je me ferai un plaisir de vous informer de mes autres aventures.

On n’est à la fois ni plus méprisant pour la canaille, ni plus ironiquement courtois: un talon rouge, ce Jeannolle!

Charmants de défi et de fanfar…onnades, ces envois! Adressés au Gaulois au lieu du Figaro; Jeannolle était invité aux raouts de la duchesse, et à l’heure qu’il est, il se serait partagé avec Buffalo-Bill’s et quelques autres, les faveurs des belles dames du faubourg Saint-Germain.

Lui en fit-il assez de concessions, d’ailleurs, à ce faubourg Saint-Germain, qui finit par l’asseoir sur le banc de la correctionnelle, ce Louis Jeannolle, dit Alfred de Joly, dit comte de Valneuse, Valneuse, presque un homme de lettres, l’auteur de Proh Pudor et de Stérile comme -225-un figuier, un pseudonyme, d’ailleurs,—heureusement pour l’auteur, dit Rœderer comme on dit Chandon-Briailles; dit comte de Marsan (un nom de Paul Bourget), dit baron Adolphe de… Ronchery, dit baron de Loncherski, naturellement, ses aventures l’ayant rendu, lui aussi, polonais!

Mais tous ces pseudonymes élégants et sonores n’étaient-ils pas autant d’hommages rendus à une caste privilégiée qu’il aimait jusqu’au crime: la passion folle a des égarements!

Cartouche avait aussi de ces faiblesses! Tout en dévalisant le cardinal de Gesvres, il rossait d’importance un de ses affiliés qui avait eu l’air de croire que l’abbé Cerutti, le secrétaire du cardinal, pouvait bien être une demoiselle en soutane, et lui appliquant un furieux coup de poing sur la tête: «Voilà pour t’apprendre à manquer de respect à Nosseigneurs du clergé! faisait-il en rugissant. Et voyez donc ce porc endiablé qui va s’attaquer au cardinal de Gesvres! Et si Monseigneur ne veut avoir près de lui que de jolis visages? ne sais-tu point qu’il ne veut pas recevoir ses dîmes quand ses censitaires sont grêlés!» Et les coups de pleuvoir sur le crâne du mauvais garçon.

Son aventure avec Mme de Bauffremont, qui fit grand bruit alors, n’est pas moins marquée du sceau de la plus parfaite courtoisie.

Laissons parler les mémoires du temps.

Mme de Bauffremont était rentrée cette nuit-là à deux heures du matin, et quand ses femmes l’eurent -226-déshabillée, elle ne manqua pas de les renvoyer pour écrire et pour veiller tout à son aise au coin de son feu.

Tant il y a que, pendant cette nuit-là, elle entendit premièrement un bruit étouffé dans la cheminée et qu’elle aperçut bientôt après, dans un nuage de suie, des nids d’hirondelles et des plâtras, qui dégringolèrent pêle-mêle avec un homme armé jusqu’aux dents. Comme il avait fait rouler la bûche avec des tisons jusqu’au milieu de la chambre, la première chose qu’il fit, ce fut de prendre les tenailles et de replacer méthodiquement tous les tisons dans la cheminée; il repoussa du pied quelques charbons enflammés, sans les écraser sur le tapis, puis il se tourna du côté de la marquise, à qui il fit la révérence.

—Madame, oserais-je vous demander à qui j’ai l’honneur de parler?

—Monsieur, je suis Mme de Bauffremont, mais comme je ne vous connais pas du tout, que vous n’avez pas la physionomie d’un voleur, et que vous avez les procédés les plus soigneux pour mon mobilier, je ne saurais deviner pourquoi vous arrivez dans ma chambre au milieu de la nuit par la cheminée.

—Madame, je n’avais pas l’intention d’entrer dans votre appartement. Auriez-vous la bonté de m’accompagner jusqu’à la porte de votre hôtel? ajouta-t-il en tirant un de ses pistolets de sa ceinture et en prenant une bougie allumée.

—Mais, monsieur…

-227-—Madame, ayez la complaisance de vous dépêcher, poursuivit-il en armant son pistolet. Nous allons descendre ensemble et vous ordonnerez au suisse de tirer le cordon.

—Parlez plus bas, monsieur, parlez plus bas. Le marquis de Bauffremont pourrait nous entendre, reprit cette malheureuse femme en tremblant d’effroi.

—Mettez votre mantelet, madame, et ne restez pas en peignoir; il fait un froid extraordinaire.

Enfin tout s’arrangea suivant le programme, et Mme de Bauffremont en demeura si troublée qu’elle fut obligée de s’asseoir un moment dans la loge du suisse, aussitôt que ce diable d’homme eût passé la porte de la maison. Alors elle entendit qu’on frappait à la fenêtre de la porte qui donnait sur la rue.

—«Monsieur le suisse, j’ai fait cette nuit une ou deux heures sur les toits parce que j’étais poursuivi par les mouchards. N’allez pas dire à votre maître que ce soit une affaire de galanterie ni que je sois l’amant de Mme de Bauffremont: vous avez affaire à Cartouche et, du reste, on aura de mes nouvelles demain matin par la petite poste.»

En effet, deux ou trois jours après, Mme de Bauffremont recevait une lettre d’excuses et de remerciements tout à fait respectueuse et très bien tournée, dans laquelle était inclus un sauf-conduit pour Mme de Bauffremont, avec un acte d’autorisation pour en délivrer à sa famille. La lettre avait été précédée par une petite boîte qui -228-renfermait un beau diamant sans monture. La pierre fut estimée, chez Mme Lempereur, à deux mille écus, que le marquis de Bauffremont fit déposer pour les malades de l’Hôtel-Dieu, entre les mains du trésorier de Notre-Dame. On voit que dans cette affaire-là tout le monde se conduisit en perfection.

La bande des Habits Noirs avait donc eu comme précédent la bande des Talons Rouges. Rien n’est nouveau sous le soleil, mais je suis heureux de constater que si la courtoisie et l’élégance disparaissent de jour en jour de nos mœurs américanisées, la vieille galanterie française fleurit encore parfois chez les voleurs.

L’ECOLE LAPOMMERAY
Le tribunal de Versailles condamna à la peine de mort le fermier d’Orgeval, l’empoisonneur des Petites-Beurreries, et parmi tant d’attractions se multipliant à l’envi autour de la province et de l’étranger, les curieux venus à Paris pour y admirer l’Exposition de 1889 purent, entre une ascension à la tour Eiffel et une visite aux Assaouas de l’Esplanade des Invalides, s’offrir par le -229-train de banlieue les émotions poignantes d’une exécution capitale.

Rive droite ou rive gauche, départ à l’heure à la gare Montparnasse, à l’heure trente-cinq à la gare Saint-Lazare, correspondance au Trocadéro avec le petit chemin de fer Decauville du Champ de Mars. Tout cela est déjà bien loin.

M. Maurice Talmeyr, un des rares écrivains personnels d’une feuille boulevardière d’alors, traçait cet intéressant portrait de Lecomte, ce fermier d’Orgeval:

«Jeune, correct, châtain, avec une petite moustache roussâtre, un nez pointu, le sang aux pommettes, et deux yeux noirs de rat, deux yeux à la fois brillants et sournois, Lecomte porte une longue blouse bleue toute propre, un pantalon de velours tout neuf, une chemise de toile à carreaux toute fraîche, et des chaussons de lisière, qui paraissent aussi tout neufs. Il s’est endimanché pour la cour d’assises, et dans ses habits lustrés, avec sa figure finaude et rose, comme toute rouge encore du feu du rasoir, il a l’air de sortir de chez le barbier.»

Le type, en somme, du paysan de grande banlieue, propret et madré, le demi-campagnard astiqué et luisant qu’on rencontre aux alentours des Halles, dans le petit jour des matins parisiens, maraîcher d’Argenteuil ou coquetier de Petit-Bry, et dont le crime, selon une phrase heureuse de Talmeyr, conçu et commis dans des campagnes restées campagnes à travers l’expansion vicieuse -230-de Paris, tenait à la fois de la terre et du pavé, et semblait en effet sentir la longue blouse bleue du laitier.

Il y eut de tout dans le crime de ce médaillé aux concours agricoles, ferré sur le code et les polices d’assurances comme un vieil agréé, des finasseries d’hommes d’affaires, des lâchetés de paysan, des relents de paperasses et des puanteurs de fumier. Revivons l’aventure.

C’est au milieu de la mise en circulation de faux effets et de billets de complaisance signés de tous les témoins de son procès, qu’il a d’abord l’ingénieuse idée de reprendre femme pour remettre à flot ses affaires, le joli veuf des Petites Beurreries. Car Lecomte avait déjà été marié et était même père d’un petit garçon.

Un M. Daniel, une sorte de M. Foy de village, le mit en rapport avec la dot et la femme cherchées, mademoiselle Ernestine Chauvin.

De mademoiselle Chauvin, ancienne gouvernante d’un monsieur seul, enrichie à son service, demoiselle déjà mûre et d’un passé… quelque peu mouvementé, pas grand’chose à dire!

Les assises la montrèrent comme une créature passive et sans résistance, mais de robuste constitution, puisqu’après trois tentatives d’empoisonnement réitérées et deux coups de revolver tirés à bout portant sur elle, la malheureuse trouva encore le moyen de fondre en larmes en entendant prononcer le verdict de mort de son mari.

-231-Ce mari qui, lui, l’avait condamnée irrévocablement, avait résolu sa mort et en avait fait la condition sine qua non d’une entreprise financière!

Quarante mille francs, telle était la somme que devait rapporter à Lecomte le décès de la malheureuse.

Le crime: d’une simplicité effrayante.

Acculé dans ses derniers retranchements, ses faux billets en pleine circulation, la chance d’une prime d’assurances à réaliser au décès de sa femme se présentait tout naturellement à l’idée de ce paysan marié sans amour à une vieille fille sans famille et sans conseil.

Contracter des assurances payables à la mort de Mme Lecomte, la faire mourir et rétablir ainsi les affaires de la ferme: le criminel dessein découlait de lui-même.

Lecomte prenait effectivement une première assurance de dix mille francs, une seconde de trente mille, une troisième de dix mille, et, la première assurance à peine contractée, Mme Lecomte devenait la victime d’un série de tentatives d’empoisonnement et d’assassinat.

Toutes évidemment venaient de son mari, mais elle, la pauvre femme, éprise et terrorisée, frissonnait en silence, attendait et ne le dénonçait pas. Elles échouaient toujours, d’ailleurs, toutes ces tentatives, mais elles recommençaient toujours.

C’était d’abord une tasse de thé, apportée par -232-le mari lui-même, empressé et presque affectueux, à la malheureuse créature, un soir qu’elle était souffrante; avertie par un goût singulier Mme Lecomte ne buvait que la moitié de cette tasse, regardait, examinait, découvrait au fond comme une boue rosâtre et se trouvait immédiatement prise de vomissements.

Partie remise.

Une autre fois, c’est une assiette de soupe qu’elle trouvait servie d’avance, à sa place, en se mettant à table: une prévenance de son mari. Elle s’en étonne, y aperçoit comme un bouillonnement, comme une écume mouvante, y goûte, la laisse et la fait jeter le lendemain par la servante sur le fumier. Une poule en a mangé et en crève.

Enfin, c’est le troisième attentat, commis avec le plus effroyable sang-froid d’assassin. A la fois féroce et caressant, tel le montra cette déposition.

«Le 30 janvier dernier, raconta elle-même, au tribunal, la femme Lecomte, tout à fait rétablie, nous étions allés avec mon mari à Poissy, pour le bout de l’an du père de sa première femme.

«Nous étions partis tous deux seuls, en voiture; nous devions dîner dans sa famille, et revenir à la nuit.

«Pendant la journée, mon mari raconta que les routes n’étaient pas sûres. Il parla d’une attaque nocturne dont il avait été victime, prétendit-il, peu de jours auparavant. Des brigands de -233-grand chemin avaient tiré sur lui aux environs d’Orgeval, et il montra encore l’éraflure d’une balle sur le cuir du cabriolet.

«A peine nous étions-nous engagés dans la campagne pour rentrer à Orgeval, que mon inquiétude s’éveilla. Nous avions quitté la route et la voiture s’enfonçait dans un chemin creux. Tout à coup, l’unique lumière qui éclairait la voiture s’éteignit. Je vis parfaitement que c’était mon mari qui venait d’ouvrir la lanterne; je jetai un cri.

«—N’aie donc pas peur, me dit-il; c’est le vent!

«Machinalement, je plongeai la main dans la poche de son manteau, où il avait l’habitude de porter son revolver. La gaîne y était, mais l’arme avait disparu.

«A ce moment, je compris qu’il allait tirer sur moi.

«—Donne-moi la main, lui dis-je; j’ai peur!

«Et, durant dix minutes peut-être, je lui ai tenu la main gauche, pendant qu’il conduisait de la main droite.

«Mais tout à coup, il a lâché brusquement les guides. J’ai vu qu’il cherchait quelque chose à côté de lui et j’ai ressenti une grande douleur à la tête, comme si j’avais été précipitée dans le fossé.»

Mme Lecomte avait été frappée à bout portant de deux coups de revolver; le premier l’avait atteinte au front, le second au sein droit.

-234-

«Je n’avais pas perdu connaissance, poursuivit la pauvre femme, mais je fis la morte; je savais que le revolver était chargé à cinq coups et que, si je faisais un mouvement, j’étais perdue!»

En arrivant au bourg d’Orgeval, Lecomte fouettait son cheval et l’arrêtait devant la mairie. Là, il racontait, tout en larmes, que des assassins l’avaient assailli en route, qu’ils avaient tiré sur la voiture, que sa femme avait été tuée roide.

Il le croyait du moins, mais elle semblait seulement l’être. On la couchait, elle avait la fièvre. Bientôt, elle demandait du tilleul et Lecomte alors voulut encore le lui monter lui-même, comme il lui avait un soir monté son thé… Une heure plus tard, d’épouvantables vomissements tordaient de nouveau la femme. Cette fois seulement, quelqu’un courut chercher les gendarmes et le fermier des Petites-Beurreries fut arrêté.

Le jury de Seine-et-Oise, inexorable envers cet homme quatre fois assassin d’intention sinon de fait, condamna à la peine de mort l’empoisonneur arsenieux d’Orgeval comme, vingt-cinq ans auparavant le jury de la Seine envoyait à l’échafaud l’empoisonneur à la digitaline de Mme de Paw: le célèbre docteur Lapommeray.

A un quart de siècle de distance, le crime était en effet le même. Même escompte de la mort, devenue prime d’assurance et prime rémunératrice pour celui qui l’a contractée.

-235-Riche, étrangère, sans famille ou presque, Mme de Paw était venue à Paris pour y faire traiter par les spécialistes une assez cruelle affection du cœur. Comment vint-elle s’échouer dans le cabinet de consultation du Lapommeray, médecin alors obscur? Séduisant, besoigneux et intrigant, le beau docteur eut bientôt fait de s’insinuer dans les bonnes grâces de la pauvre femme, d’évincer ses autres confrères et de s’installer en maître dans la place.

Le traitement de Lapommeray fit d’abord merveille, et Mme de Paw allait partout chantant les louanges de son nouveau médecin; il lui avait ôté, sinon son mal, du moins ses souffrances comme avec la main, quand tout à coup son état empirait d’une façon alarmante, et Mme de Paw succombait, au bout de dix-huit mois de traitement, d’une paralysie au cœur.

Jusqu’ici rien d’anormal. Mme de Paw souffrait d’une affection du cœur, Mme de Paw mourut de cette affection; rien de plus simple et rien n’eut été plus vraisemblable, en effet, si, trois mois après la mort de sa cliente, le docteur Lapommeray n’avait réclamé aux Compagnies les quatre cent mille francs de primes d’assurances qu’il avait contractées sur la vie de Mme de Paw.

Quatre cent mille francs, chiffre énorme et somme exorbitante, qui faisait dresser l’oreille aux assureurs, toujours armés en guerre pour ne pas débourser. On fit enquête sur enquête, on s’étonna non sans motif du décès de cette assurée -236-suivant de si près le contrat d’assurance, et on remarqua, non sans raison, la circonstance aggravante d’une malade mourant si subitement des soins d’un médecin intéressé à sa mort.

Furieux du discrédit jeté par de pareils soupçons sur son cabinet médical et sa réputation d’honnête homme, Lapommeray crut jouer d’audace en attaquant les Compagnies en diffamation; elles répondirent par une plainte au parquet et une demande d’exhumation et d’autopsie du cadavre.

Mme de Paw fut tirée de sa tombe, et ses entrailles confiées aux chimiste et médecins légistes; examen fait, Mme de Paw était morte empoisonnée, d’une intoxication lente de digitaline, laquelle avait amené une solidification et un arrêt du cœur!

Cette autopsie et l’assurance contractée sur la morte, c’était la condamnation de Lapommeray.

Il paya de sa tête sa maladroite impatience d’empoisonneur novice et de joueur nerveux. Comme son émule et clerc des Petites-Beurreries, le médecin de Mme de Paw n’avait pas su attendre.

Il faut toujours mettre au moins quatre ou cinq ans entre une assurance et la mort de la personne assurée. Et puis quelle enfantine manière de procéder: empoisonner de gaieté de cœur, sans même attendre une bonne petite période d’épidémie!

Dans ces moments-là, les morts passent comme une lettre à la poste, un de plus un de moins, et -237-il faut être tout à fait Italien ou très de la province dévote et cléricale pour pouvoir soupçonner et s’en apercevoir.

MESDEMOISELLES BORGIA
Mon Dieu, oui, en plein carnaval et en plein quartier des Batignolles.

Ces demoiselles opéraient tranquillement entre dix heures et minuit, s’adressant de préférence aux passants d’apparence cossue, à ventre de propriétaire; un petit hôtel meublé se trouvait à point pour jouer le palais Negroni, le fameux palais du 5e acte, où Lucretia Borgia faisait vibrer si dramatiquement le non moins fameux: «Messeigneurs, vous êtes tous empoisonnés…» Seulement le rôle de Mmes Dorval et Marie Laurent était tenu par des… «le dix-huitième siècle seul avait le mot spécial pour désigner certains corps d’état et de délit; il aurait dit des grimbelles à l’aiguille et grimpettes en bavolet…» Mettez honnêtes ouvrières en couture qui, à l’heure brune où la pudeur des dames ne se voit plus rougir, deviennent entreprenantes et entrepreneuses de travaux divers, belles de nuit de -238-boulevard extérieur et demi-vertus de garnis, vendeuses d’infini à des prix modérés, précieuses ressources des jeunes gens pressés, délassements tragiques des hommes mariés que le devoir conjugal oblige à rentrer à l’heure.

Demi-grisettes en cheveux, dont le crayon de Lunel et de Willette a popularisé cent fois la silhouette aiguë et friponne, la frimousse irritante et le mystérieux bas noir! Seulement ces demoiselles, ayant lu les romans anglais de nos derniers psychologues, s’étaient mises à la hauteur, et au lieu d’une coupe de Falerne ou de vin des Papes, préalablement médicamenté, c’était du thé, du tea chinois, du thé vert qu’elles offraient à leur clientèle de rencontre, en prononçant ni plus ni moins que Mme Sarah Bernhardt, les dentales très détachées, la phrase sacramentelle:

«Me verez fous l’honneu de prendre une ttttasse te ttthé?»

Ne croyez pas ici à une fantaisie de carnaval. Ce que je raconte là est de l’histoire vraie; le fait-divers a une bien autre éloquence que les paradoxes plus ou moins brillants des chroniqueurs. Je vous livre l’entrefilet tel que je l’ai cueilli dans les journaux:

«On vient d’arrêter, dans le quartier des Batignolles, plusieurs jeunes filles qui se livraient au vol en employant des narcotiques pour dépouiller leurs victimes plus à leur aise.

«Ces filles, après avoir attiré dans un hôtel -239-garni leurs amoureux de passage, leur offraient une tasse de thé. Généralement, ceux-ci acceptaient, et quelques minutes après, ils s’endormaient d’un sommeil de plomb.

«Profitant de l’espèce de léthargie dans laquelle se trouvaient leurs dupes, les endormeuses disparaissaient en emportant le porte-monnaie, la montre et les bijoux de leur client d’une heure. Quand les pauvres diables se réveillaient, ils n’avaient plus qu’une ressource, s’ils n’étaient pas mariés: déposer une plainte.

«C’est vraisemblablement ce que la plupart faisaient, car, en moins de dix jours, les commissaires de police des XVIIe et XVIIIe arrondissements ont enregistré plus de trente plaintes de ce genre.»

Le ten o’clock tea, au lieu du five o’clock tea de nos grandes mondaines entières et demi-mondaines, le traditionnel bouillon d’onze heures, si royalement administré par la tribu de Mmes Lafarge et Brinvilliers, remplacé par le thé de minuit, la poudre de succession avantageusement détrônée par le thé de séduction et le clan livide et haineux des empoisonneurs légendaires enfoncé par le troupeau fringant et joliment troussé des endormeuses de Batignolles!

Endormeuses; car ces demoiselles n’empoisonnaient pas, elles ne supprimaient pas le client, elles n’abîmaient pas la bête de rapport, comme monsieur Alphonse, leur associé de la veille, -240-avec son couteau bougeant éternellement dans la poche de sa cotte et son cerveau fumant du vin de l’assassinat; elles endormaient doucement, avec mille câlineries et caresses, et puis, l’amoureux embarqué dans le pays des songes, les Armides disparaissaient… à l’anglaise, évanouies, évaporées! A l’anglaise, comme la vapeur du thé… Et sans le détail de la chaîne de montre évaporée aussi et des poches vides, l’amoureux au réveil pouvait croire avoir rêvé!

Eh bien, ce réveil avait du charme: les elfes et les fées des ballades moyen âge n’avaient pas d’autre façon d’opérer; les lieds et les romances des troubadours en langue d’Oc, des trouvères en langue d’Oil sont remplis de méfaits en tous points semblables; la Bible elle-même est pavée de ces mauvais exemples: c’est Dalila barbottant les cheveux de Samson pendant son sommeil pour le livrer sans force et sans défense aux Philistins de son époque; Jahel abusant du repos de Sisara pour lui clouer traîtreusement le crâne au plancher; Judith profitant de l’assoupissement et de la détente nerveuse d’Holopherne pour lui dérober sa tête et la lui emporter, dans un sac, loin de son pauvre corps demeuré sous la tente.

Elle fut Dalila
Qui coupait les cheveux de Samson… Attila
Fut par elle égorgé dans la chambre de noces.
Sous les tentes de cuir, où veillent les molosses.
Son ombre avec Judith errait dans Israël,
Et bien des cous tranchés ont sur son bras cruel
Saigné.
-241-Exploits bien féminins et opérations délicates qui expliquent comme une revanche les coups de tranchoir des Prado, des Pranzini, et les suicides à survivance, de l’école Chambige et Cie, dite des Sensibles ratés!

Sanglantes et terribles aïeules dont les petites endormeuses des Batignolles ne sont, après tout, que les arrière-petites-filles, aux mœurs très adoucies, comme qui dirait d’aimables dégénérées!

Ces formidables viragos de la Bible s’en prenaient bel et bien à notre vie: comme aujourd’hui l’amour n’était pour elles qu’un duel, un atroce struggle for life engagé entre le mâle et la femelle, mais dont notre tête était tout simplement l’enjeu; aujourd’hui les petites Judith et Dalila modernes n’en veulent qu’à notre bourse et à nos chaînes de montre, épingles de cravates et autres menus suffraiges, et franchement nous aimons mieux cela. Cela nous permet au moins de respirer.

Et puis ce narcotique, cet ensommeillement de la victime, et, le monsieur dévalisé, cette fuite, cet évanouissement dans l’inconnu, dans le bleu du rêve et le noir de la nuit, c’est à la fois coquet et propre.

Ces dames au moins opèrent elles-mêmes. Plus d’ignobles souteneurs à l’horizon, à la haute casquette avachie sur les tempes, puant à la fois le vin des litres et la marée du ruisseau; plus d’associé, de complice, plus de tiers dans le tête-à-tête et plus de troisième larron.

-242-Nous consentons à être dévalisés, mais pas au profit d’un autre: que la prostituée soit un peu voleuse, soit, cela va de soi, mais qu’elle cache un assassin dans son lit,

Dans son lit tiède encor du passant de la veille,
un assassin, sinon un argousin: certaines promiscuités nous dégoûtent et nous détestons le «part à trois»; le troisième invité est par trop hasardeux.

Enfin ces dames ont une excuse!

Par ces temps de bilans à courte échéance, la générosité des hommes subissant cruellement les contrecoups de la Bourse, le métier de belles de nuit, de verseuses d’oubli,—un mot charmant d’Armand Silvestre,—est soumis à de singuliers caprices: la rémunération est parfois douteuse. Il est des gens grossiers, des manants malappris qui une fois la coupe vidée, négligent de solder et de passer à la caisse. L’amour d’une pauvre fille peut être assimilé, en somme, à une séance de cabinet de lecture: le volume une fois lu, ou feuilleté, parcouru, il est bien juste de payer ce roman de vingt minutes, mettons parfois d’une heure (il en est quelquefois que l’on relit deux fois, on peut être en appétit). Eh bien! ce règlement, certains clients l’oublient.

Or, qu’ont fait les pauvres marchandes? Elles ont pris les devants en se payant d’avance; de peur d’être volées par leur clientèle, elles ont quelque peu dévalisé le client, «dupeur ou dupés, -243-depuis bientôt mille ans qu’on crie à tout bout de champ que c’est là le train du monde» ces demoiselles ont opté pour le métier de dupeuses contre le sexe laid dupé.

Mais cueillir les bijoux d’abord, c’est étrangler le lapin d’avance, et nous sommes nous, quoique des plus modernes, de l’avis de nos pères en matière galante:

«Une femme, messieurs, il faut toujours la saluer et la payer.»

Puissent ces lignes, si elles passent au-dessus des murailles de Saint-Lazare, suggérer aux jolies endormeuses des Batignolles quelques bons arguments de défense à l’heure où elles s’assoiront au banc des accusés, car on finit toujours par là.

Ces pauvres mesdemoiselles Borgia… oh! si peu Borgia, pas même Borgia!… Une orgie de tasses de thé, cela devient même comique; cela est-il assez un signe des temps et des estomacs débilités!

«Voulez-vous m’aimer et prendre une tasse de thé?» Nos pères auraient pouffé de rire au nez de la belle fille qui leur eût fait cette invite à la tisane; mais au train où vont les choses, soyez bien persuadés que, dans dix ans d’ici, les endormeuses du Père-Lachaise (les Batignolles seront alors à la Madeleine) corrompront messieurs nos fils en leur proposant sur le coup de minuit une infusion de menthe ou de fleur d’oranger.

Le thé, ce breuvage élégant, anglomane et léger de l’aristocratie, le thé que buvait si révérencieusement -244-jadis au vieux quartier latin M. Paul Bourget, à l’ébahissement de ce même quartier, le thé qui a fourni de si jolies scènes à Musset, (souvenez-vous de celle du Caprice, Savigny et Mme de Léris, autour de cette fameuse tasse de thé), le thé cher à Feuillet, cette théière des familles, le thé tombé dans les mains des pierreuses, le thé, narcotique de truqueuses et boisson droguée d’hôtel meublé, qui l’écrira hélas? ce roman bien moderne: «Grandeur et décadence de la tasse de thé?»

VERDICTS LITTÉRAIRES
Si fantaisistes et si déconcertants que soient devenus aujourd’hui les revirements du suffrage universel et les acrobaties politiques, il est sous le ciel d’opérette de notre siècle lunatique, quelque chose de plus fantastique et de plus déconcertant encore: ce sont les procédés et les acquittements des jurys!

En matière criminelle, les toquades d’Hervé et les fumisteries de Vivier sont de beaucoup dépassées. La morale est on ne peut plus malade en notre beau pays de France; demi mal, après tout, si l’on s’en tient à la définition connue: -245-la Morale, une vieille dame que tout le monde salue et que personne n’invite, vieille parente pauvre, dont nous suivons tous le convoi mais dont nul de nous ne disputera la succession! Ce qui est beaucoup plus grave, c’est que le sens moral, l’antique et vieux bon sens gaulois, compromis par Sarcey au nom de la critique et de la littérature, la notion du juste et de l’injuste sont absolument oblitérés chez nous, et chez les jurés et chez les magistrats.

Je me souviens d’une affaire, dont le dénouement imprévu m’a laissé tout baigné d’une triste stupeur.

Le fait-divers et le banc de la cour d’assises, c’est un peu, au jour le jour, l’histoire sociale d’un pays et le thermomètre de ses mœurs; mais le verdict de ses jurys, c’est à la fois et le bulletin de santé de sa morale, et le journal de son bon sens!

Eh bien, je suis désolé d’avoir à donner cet avis; si le verdict des jurys sont tout ce que je viens de dire ici, les acquittements auxquels je songe ne sont plus ni un journal ni un bulletin de santé, mais un billet de faire part, à large encadrement noir, avec croix et verset; car ils sont bel et bien morts et enterrés, la morale et le bon sens d’un pays, où le revolver, le tranchoir et le vitriol sont légalement admis comme instruments de justes représailles des filles peu ou prou séduites contre de volages ou fugaces séducteurs.

-246-Crimes passionnels, évangélisa là-dessus Dumas! Sensibilité exquise, objecta M. Maurice Barrès, esthétique nouvelle d’une génération frémissante et meurtrie, écœurée de la vie, éprise du tombeau! Complications d’amour, insinua Rachilde, dont toutes les sensations littéraires et psychiques roulent entre madame Adonis et monsieur Vénus, mademoiselle Sapho et monsieur Ganymède; et, brochant sur le tout, M. Bourget chez Mme Edmond Adam, consacra à Chambige lui-même son roman du Disciple, réclamant ainsi pour lui le titre attendrissant de chef d’école des impuissants.

Ceux-là n’ont point connu le soupir de l’enfance,
L’austère appel du vrai, l’altier défi du beau,
Le tourment d’y répondre, et l’attrait du tombeau
Qui n’ont point supprimé quelqu’être sans défense.
Telle est la formule en honneur aujourd’hui comme hier.

«C’était une belle âme d’assassin» a remplacé le cliché démodé: «c’est un caractère d’honnête homme.»

«Il a tué sa maîtresse, il avait tant souffert», devient l’absolution des crimes les plus vulgaires, et croyez que si les donzelles chevronnées du concubinage alternent sur l’individu de leurs vieux complices les coups de tranchoir et l’arrosage au vitriol, c’est par sentimentalité pure; pauvres âmes désespérées de voir l’être adoré repousser leur étreinte; amoureuses affolées à l’horrible -247-pensée qu’il va donner sa chair et son sang à une autre… et vlan! une boutonnière.

La dame arrêtée, dûment incarcérée et conduite à la barre, les bons jurés de larmoyer en chœur et de vibrer en groupe, de plaindre, apitoyés, la navrante égarée, son cas si littéraire, passionnant, passionnel, et d’acquitter, tout frissonnants encore d’humanité souffrante, heureux et fiers d’avoir pu s’attendrir.

Sur ces douze jurés, le premier, bonnetier, bonnetier de père en fils à l’enseigne du «Tricot sympathique», a lu Crime d’Amour et André Cornélis, sa femme a lu Mensonges et la Physiologie de l’Amour; l’oreiller conjugal a reçu plus d’un soir leurs mutuelles confidences sur la fatigue de vivre et sa morne rancœur. Cet autre juré, ingénieur, a successivement vu jouer Monsieur Alphonse et Germinie Lacerteux, jadis. Justement captivé par Mlle Réjane et Brindeau, il n’a plus voulu voir, il ne verra plus jamais en tout séducteur que Bibi Jupillon et le bel Octave. Cet autre enfin… Je vous fais grâce de la série. Or, de toute cette littérature faisandée, relevée et passablement malsaine, fausse comme un programme électoral et séduisante comme la fausseté, mal digérée et mal comprise et plus influente qu’on le croit encore, à présent, que résulte-t-il?

Qu’appelés à rendre un verdict, messieurs nos jurés, pourris de mauvaises lectures, voient une Raymonde Montaiglin dans la première gourgandine venue, et renvoient acquittée en cour -248-d’assises les émules de l’héroïne au couteau à laquelle je pense, la servante maîtresse et quelque peu vengeresse de la rue du Mont-Thabor, caissière fatale au cœur, à la caisse et au cou, tranché ni plus ni moins, de son ancien amant: un certain M. Grenier, marchand de pommes de terre!

Or, cette meurtrière obscure et acquittée, cette Mme Holopherne renvoyée à son tranchoir, indemne et triomphante, quelle était-elle? Ce qu’elles furent, sont et seront toujours, toutes. Ecoutez.

Noémie Defrise était son nom. Jeune? Pas même. Le bon trente-huit ans des maturités pleines. Jolie? Brune, forte, une gaillarde, qui n’a froid ni aux yeux ni ailleurs. Or, quel fut son grief, quelles furent ses circonstances atténuantes?

Séduite par son patron, M. Grenier, caissière et caissière maîtresse, elle avait tenu longtemps dans ses mains tous les emplois et toutes les clefs, clef de la caisse et clef du cœur: M. Grenier pour triompher d’une vertu résistante aurait fait briller la promesse d’un mariage à ses yeux; Noémie Defrise n’aurait consenti qu’à ce prix…, dans l’espoir d’un mariage subordonné lui-même à un divorce; car M. Grenier était marié. Il avait même encore sa femme chez lui quand il y installait la belle Noémie, et entre autres torts réciproques attribués à l’un et l’autre époux, Mme Grenier en quittant le logis conjugal fit sonner très haut la présence au foyer de la brune caissière.

C’est donc en adultère qu’elle fut d’abord -249-installée rue du Mont-Thabor, Noémie Defrise, du vivant même de la femme légitime alors que le divorce n’existait pas encore et qu’elle ne pouvait nourrir aucun espoir de régulariser une situation plus qu’équivoque et secondaire.

Le divorce obtenu un an à peine avant le crime, où cette caissière entretenue à tout faire prend-elle l’audace de revendiquer la place de l’épouse légale, elle la servante maîtresse? Où va-t-elle chercher l’aplomb de vouloir se faire épouser, et avantager au détriment de M. Grenier fils?

Car de là vint tout le mal. Fatigué de ses exigences et de ses prétentions, un peu las peut-être aussi de cet ordinaire, M. Grenier, mauvais mari, mais bon père, congédia Mlle Defrise. Demeuré néanmoins galant, il la remplaça aussitôt par une jeune personne, une employée du Nouveau Cirque, délicieusement manégée, et, quoique plus que quinquagénaire, inaugura, en divorcé, en garçon libre et veuf, une troisième lune de miel.

Inde iræ. Fureur de la Defrise, scènes de menace, crises de jalousie, pâmoisons et colères. Hermione outragée envahissant jusqu’à trois fois par jour le logis convoité de son ancien patron; la rue du Mont-Thabor n’était plus habitable. M. Grenier, compromis dans son quartier, porta plainte au commissaire. Mlle Noémie Defrise, appelée auprès de ce magistrat, se calma: calme trompeur, trêve équivoque, elle se préparait au suprême combat.

L’aurore d’un jour d’octobre éclaira la bataille; -250-ce jour-là, Mlle Noémie Defrise entrait chez son ancien amant et le mettait en demeure d’exécuter son serment: refus de M. Grenier. Alors Mlle Noémie Defrise voulut tenir une dernière fois l’ingrat entre ses bras: le marchand de pommes de terre eut le tort de consentir à cette dernière étreinte. Mal lui en prit, car au moment où son ex-caissière approchait ses lèvres de ses moustaches

Il sentait dans sa nuque un homicide acier
Que la dame en sa chair enfonçait tout entier.
Une toute petite blessure de dix-huit centimètres de long, rien que cela, une entaille à la nuque allant d’une oreille à l’autre!

Mme Noémie Defrise avait tout simplement voulu s’offrir la tête de son amant: la décollation de saint Jean-Baptiste, ni plus ni moins. Elle manqua son vœu, il est vrai, puisque le décapité, après six semaines de lit, se porte comme vous et moi, mais son cou à lui, n’en a pas moins souffert.

Et à quelle peine, croyez-vous, que messieurs les jurés condamnèrent cette Hérodiade du compte courant, cette Judith du doit et avoir, moins soucieuse du salut d’Israël que du sac d’écus d’Holopherne?

Ils l’acquittèrent! Pour sa belle âme de caissière à tout faire, de concubine entretenue et de fiancée à main armée, réclamant au fil du couteau sa place à l’alcôve du quinquagénaire, ou à -251-la caisse du riche marchand de pommes de terre en gros!

Il ne faudrait pourtant pas confondre la psychologie avec les mathématiques et les contes d’amour avec les comptes d’intérêt. L’histoire, fréquente, de femme qui, trompée dans ses calculs, essaye d’assassiner l’homme qui a eu la faiblesse de lui donner à son foyer une place qu’elle n’aurait jamais dû avoir, est une querelle de fournisseur lâché, une vengeance de servante cassée aux gages, et ni les thèses de Dumas, ni les romans de M. Bourget ne sauraient être invoquées en fait, dans ces drames entre alcôve et comptoir.

Le type de roman dont messieurs les jurés devraient se souvenir, en admettant la théorie des verdicts littéraires, c’est le type de la gouvernante maîtresse d’Une vieille rate, de la fille cupide et rusée, se terrant dans l’intérieur solitaire d’un veuf ou vieux garçon, y installant les siens, ses créatures à elle, en écartant peu à peu les amis, la famille, faisant le vide autour de la fortune et du cœur du monsieur, puis le testament fait, les valeurs sous clef, les papiers dans la poche, laissant crever le vieux, désormais inutile,—quitte, après l’inhumation, au retour du cimetière, à se redresser, mauvaise, vis-à-vis d’un fils, d’un neveu, de la famille, et, forte du sous-seing, à leur désigner la porte en leur sifflant au nez:

Je suis maîtresse ici, c’est à vous d’en sortir.
-252-

UNE MORTE
(Souvenir de l’affaire Chambige).

Notre génération eut le revolver facile, et ce fut un dur métier d’être jolie femme à une époque aussi faisandée que la nôtre de décadence et de schopenhauerisme. Les jeunes gens aux âmes saignantes et douloureuses dont M. Maurice Barrès découvrit en plein Figaro la sensibilité exquise, eurent la main désastreusement tremblante quand il s’agît d’appuyer le canon du revolver contre leur tempe d’amoureux tragiques. Ils massacrèrent implacablement Juliette, mais, Roméos de cour d’assises, ils se contentèrent, eux, d’une éraflure. C’est en jeunes premiers de théâtre que, la bien-aimée une fois abattue, ils enjambaient son cadavre pour revenir saluer le public; et, une main sur le cœur, l’autre levée vers le grand Christ des salles de justice, c’était un spectacle charmant que de les voir filer la romance et travailler les larmes, apitoyant sur eux les gendarmes et les juges et jusqu’aux journalistes émus de tant de douleurs chez un si brave garçon: «Il l’a tuée; il l’aimait tant!»

Nous eûmes l’affaire de Genève après celle de Constantine, et, pris d’une pitié inconcevable, à Genève comme à Constantine, les jurés, attendris par cet amour meurtrier, prononcèrent un -253-verdict des plus doux; ils condamnèrent à cinq ans de prison l’assassin de dix-neuf ans d’une belle et charmante fille de vingt-cinq.

Circonstances atténuantes! les dix-neuf ans de l’assassin ou les vingt-cinq années de la victime, l’amour de Luis Gormas ou l’amour de Mlle Clara Sottlin? Et, en effet, ou nouvel Antony, le jeune Chilien avait brûlé la cervelle de la femme qui lui résistait et refusait de céder à ses désirs, ou, Othello de l’Amérique du Sud, c’était un accès de jalousie qui avait armé sa main contre la maîtresse qui lui avait appartenu, et lui avait fait abattre, comme une bête malfaisante et dangereuse, la coquette qui voulait se reprendre et se faisait un jeu de torturer et d’exaspérer ses désirs!

Cet accès de jalousie furieuse d’un enfant de dix-neuf ans, frénétique de passion et voyant soudain rouge, serait, à dire vrai, la seule excuse du verdict genevois; la coquette, la femme froide et cruellement raffinée, s’amusant à troubler les sens et le cerveau de l’homme amoureux et mettant toute sa gloire dans l’art des promesses et la science des refus, cette femme-là est dans l’ordre moral un monstre plus nuisible encore que la courtisane; et sans les excuser, contre elle, on comprend les plus ou moins justes représailles.

Mais la victime de Genève était-elle cette femme-là?

Jeune, adorablement jolie, de cette joliesse de blonde aux yeux noirs qu’on est convenu d’appeler -254-troublante, très courtisée, très fêtée, rieuse et indépendante, à première vue elle nous apparaissait effectivement un peu énigmatique et moins que rassurante, cette jolie Autrichienne aux allures aventureuses, errant d’hôtellerie en hôtellerie à travers l’Europe, et de pension en pension sur les bords du lac de Genève!

Nous l’avons déjà rencontrée dans le roman et au théâtre, cette svelte et blonde évaporée, aux yeux vides et clairs, aux lèvres trop rouges, faisant retourner et tourner toutes les têtes sur les éclats de cristal de ses rires perlés et sur la dorure invraisemblable de sa chevelure; elle est Russe, Slave, Autrichienne, Américaine, étrangère toujours. Cosmopolite, elle est surtout de table d’hôte; c’est pour elle que s’organisent les parties de montagne à Bagnères, de pêche à Biarritz; vous l’avez rencontrée à Aix à la Villa des Fleurs, allée d’Ettigny à Luchon, sur le lac du Bourget sans Bourget et avec Luis Gormas sur le lac de Genève; doublée d’une mère, elle s’appelle Iza Clémenceau, dans Dumas, Dora dans Victorien Sardou, et dans la vie réelle c’est la belle Mme Musard; elle rencontre à Baden-Baden le généreux roi de Grèce et à Spa le grand chancelier qui la présente à son empereur; graine d’espionne ou de courtisane, il est arrivé parfois que cette aventurière soit une honnête fille capable de toutes les extravagances et incapable d’une infamie.

En littérature, c’est alors la Dora de Victorien -255-Sardou, capable de préférer la mort à l’amour de l’homme aimé qui la méprise, c’est l’adorable héroïne de Bourget dans l’Irréparable, âme de neige qui ne peut survivre à la souillure, et dans la vie réelle, c’est l’assassinée de Genève, dont les médecins légistes, appelés auprès de ce cadavre, attestèrent et reconnurent la virginité.

Tous furent unanimes là-dessus, et les docteurs Laskowski et Ménégaud, requis par le parquet pour l’autopsie de la pauvre fille, et les médecins de la contre-expertise, le docteur Porte et le docteur Vincent, tous affirmèrent que la jolie et fantasque Triestine, avait vécu et était morte vierge.

Car autour de ce corps encore tiède de jeune fille, comme autour de celui de l’autre assassinée, de la douce et touchante Mme Grille, la médecine légale vint rôder; de ses curieuses mains tâtonnantes et presque lubriques, elle sonda toutes les plaies et souleva tous les voiles de ce corps, essayant de confesser à travers l’expertise de sa chair un peu de l’âme et de la vie de cette morte!

Cette fois, la morte n’a pas trahi la vivante. Le cadavre de Constantine avait été aimé et possédé deux fois par son meurtrier; celui de Genève se révéla pur, inviolé, beau lys de douleur que son assassin vainement essaya de flétrir; car non seulement les assassins de cette école égorgent, mais ils essaient encore de déshonorer leur victime.

-256-A l’audience, le jeune Luis Gormas déclara, et à plusieurs reprises, que Mlle Clara Sottlin avait été sa maîtresse.

Et pourtant, chose étrange, la justice fut encore plus clémente pour le héros de Genève que pour celui de Constantine, et autour de son crime l’opinion publique ne se souleva pas, féroce et passionnée, comme pour l’autre, divisant toute la France et toute la Suisse, en fervents du mari, en partisans de Chambige. Est-ce à dire que les dix-neuf ans de Gormas avaient droit à plus de pitié que les vingt-deux années de l’amant de Mme Grille, ou, quitte à renouveler un mot cruel échappé à un grand seigneur du faubourg, à propos de l’assassinat de la duchesse de Choiseul: «Après tout, ce n’était qu’une Sebastiani», est-ce parce que le drame de Genève ne s’était passé en somme qu’entre rastaquouères!

Oh! un terrible rastaquouère, ce jeune Chilien errant de pensionnat en pensionnat dans les douze cantons, où l’avait cantonné la sagesse imprévoyante d’un père. Riche, disposant d’une large mensualité, ayant le consul chilien à ses ordres pour payer ses factures à vue, à quinze ans il fut renvoyé d’une première pension pour y avoir contracté je ne sais quelle ou plutôt on sait trop quelle honteuse maladie.

A quinze ans!

Mais aux âmes bien nées
La valeur n’attend pas le nombre des années.
-257-Assez beau avec cela, de la beauté brune et régulière, au teint mat, des Espagnols de l’Amérique du Sud, yeux et tempérament de feu! Abel Hermant, dans son curieux roman de la Mission de Cruchod, l’a portraicturé tout vif, ce Chilien, avec ses fatuités, ses vanités, ses générosités pour la galerie et ses succès faciles de casino et de tables d’hôte.

Sa victime et lui étaient tous deux très de ville d’eau et devaient fatalement se rencontrer, se connaître.

Mais s’aimer!

Que cette fille de vingt-cinq ans, entourée, courtisée, se soit divertie des œillades et ait même encouragé les galanteries et les déclarations de ce gamin de dix-neuf, rien de plus probable; qu’elle ait accepté d’aller déjeuner au cabaret avec lui; qu’on les ait vus cavalcadant ensemble dans les environs de Genève, cela est indiqué: Mlle Clara Sottlin, grande admiratrice de son impératrice, cette Walkure couronnée, était une intrépide écuyère, folle d’équitation et de sport, et, comme toutes les femmes de cheval, affectait une grande liberté d’allures et pimentait tous les actes de l’existence de fantaisie et d’indépendance.

Mais que cette indépendante ait poussé la fantaisie jusqu’à oublier son corset dans les draps de son assassin, quand l’expertise la trouva vierge et que Luis Gormas, qui, la semaine précédente, recevait encore d’autres femmes chez lui et les cachait dans une armoire, se prétendit -258-amoureux fou jusqu’à l’assassinat, il y a là une lacune que les jurés suisses comblèrent, mais qui échappa toujours à mon bon sens peut-être un peu épais de Normand et de Gaulois.

Dans notre époque affairée et fiévreuse de struggle for life, ce sont les victimes qui ont tort: jamais on n’a crié si victorieusement et si furieusement le væ victis aux femmes abandonnées, aux gouvernements tombés et aux gloires à terre; moi qui retarde apparemment, je m’apitoie encore plus facilement sur les assassinées que sur les assassins, sur Juliette égorgée que sur Roméo chourineur; je n’admets pas surtout qu’on se manque après quand on a visé si juste avant.

D’où ces quelques lignes à propos d’un cadavre de jeune fille,—souvenir retrouvé,—qui n’eut pour la défendre, et pour attirer sur elle la banale pitié de l’opinion, ni deux petites orphelines en deuil, ni mari outragé, ni société puritaine et protestante.

FLEURS DE BANLIEUE
(Fortifes d’hier)

La banlieue parisienne et sa campagne endolorie, elle a de tout temps ému et charmé les sensitifs -259-et les délicats, elle a eu ses poètes et ses romanciers attitrés. Tour à tour elle a séduit Victor Hugo, les Goncourt et Sainte-Beuve; plus récemment encore François Coppée et le plus subtil de nos prosateurs, Joris-Karl Huysmans, la célébraient amoureusement, pris eux aussi au charme apitoyé de ses paysages en guenille et de ses plaines désolées, au charme de nature navrée et débile d’un coin de Bièvre ou d’un bout de plaine des Gobelins où viennent mourir, en dehors des fortifications, une pauvre rue de faubourg aux fenêtres pavoisées de literie et de linge.

La banlieue mélancolique et sournoise, toujours laide, et prenante pourtant avec sa laideur d’être qui souffre, qu’elle s’appelle Vanves ou Gentilly, les Quatre-Vents ou la Glacière, qu’elle ait pour horizon la vue désespérante des séchoirs de peaussiers ou des cheminées de Grenelle, qu’elle longe les bastions de la route de la Révolte, et les bicoques peintes en rouge «Lapins sautés, bières et vins» de la barrière d’Italie, comme barbouillées d’une équivoque lie de sang ou de vin, ou bien la bouée formidable et grandiose de Bicêtre, son aspect partout est le même. Entre autres poètes de cette nature écorchée et pleurante, Huysmans, dans ses Croquis parisiens, la Bièvre, Vue des Remparts du Nord, Paris, la Rue de la Chine, l’a trop bien décrite, cette flore de tessons et de gravats, ses huttes pelées, ses hangars borgnes et ses bâtisses dartreuses de glaise et de briques, pour que je m’attarde à vouloir peindre après lui toute -260-cette lande suburbaine, engorgée de mâchefer et de plâtras et semée çà et là de fruits pourris, de cendres et de flaques, sol étrange ensemencé de vieux journaux et produisant des écailles d’huîtres.

Il n’y pousse pas cependant que des paillasses pourries et des monceaux d’ordures; entre une cage de mégissiers et une colline de tan où picore une poule, il y fleurit parfois une équivoque idylle, à la fois brutale et maladive, idylle de fille à soldats et de petit lignard, de beau loupeur et de misérable bonne, dénouée, celle de la fille, par un coup de couteau si elle est passionnelle et, si elle est vénale, à l’hôpital Tenon, autour d’une hystérique exténuée et râlante dont d’insidieux complices font chanter l’agonie—et vous avez deux romans des frères de Goncourt: la Fille Elisa, d’Edmond, Germinie Lacerteux, de Jules et Edmond.

Plus souvent l’idylle est un oaristys et l’oaristys un beau crime: la grande ville qui verse là tous ses déchets y souffle une haleine de purin gâté qui corrompt la moelle et les âmes. Là, dans ces coins perdus, longés par les remparts et la voie de ceinture, à la nuit tombante, l’ouvrier endormi, le front entre ses mains, à même le talus et ses herbes lépreuses, se réveille rôdeur, grinche et souteneur, le gamin gouailleur qui vous criait hier le programme de Buffalo, aujourd’hui celui de la Plaza à la Porte-Maillot dès le gaz allumé, fait ses premiers débuts à l’ombre -261-des taillis, pour Fresnes ou Poissy, client indifférent de Cythère ou de Sodome; quant à la pierreuse en cheveux qui va devant vous tortillant la croupe et faisant sonner sur la route le haut talon de ses bottines, la nuit tombée, elle détrousse et surine.

La pierreuse de la banlieue, la rôdeuse des fortifes! Le bois de Boulogne et le bois de Vincennes devenant dans l’ombre descendue le rendez-vous de tous les vices errants, de toutes les folies et tous les ruts! Si les allées de la Muette, si les fossés des fortifications pouvaient raconter l’odyssée de tous les cadavres trouvés: les fossés, assommés sur les glacis; les allées, pendus à leurs arbres!

La prostituée des terrains vagues et des routes suburbaines, la marchande d’amour des carrières d’Issy et des abattoirs de la Villette, demandez au Petit Parquet, au Dépôt et à la Préfecture son rôle effrayant et constant dans la statistique des assassinats et des vols, et son avoir dans le grand Livre du crime.

Dans le musée criminel de M. Macé, elle s’appelle Hortense Louet, c’est l’héroïne de l’affaire de la tour Malakoff.

Cette tour tombée sous le canon prussien, était avant la guerre un rendez-vous champêtre où l’on dansait le dimanche. Bâtie aux portes de Paris en 1855, par M. Chamelot, l’ancien rôtisseur de la rue Dauphine, c’était le Robinson de Vaugirard et de Montparnasse.

-262-Le 27 août 1876, la gardienne de cette tour, une femme Peltier, âgée de soixante-quatre ans, disparaissait; le 28, on retrouvait son cadavre au fond du puits: le mari de la victime constata que les boucles d’oreilles, les bagues et la montre de sa femme lui avaient été enlevées.

Les soupçons se portèrent sur un nommé Albert âgé de vingt-cinq ans, tantôt briquetier et surtout souteneur, et la prostituée Hortense Louet, sa maîtresse, que les époux Peltier avaient par charité autorisée à coucher dans une des chambres ruinées de la tour.

Les recherches durèrent dix mois sans résultat; on allait clore l’instruction quand le 1er juin 1879, l’assassin se constituait prisonnier. Il voulait se venger de sa concubine qui, après l’avoir poussé au crime, l’aurait abandonné pour suivre un autre amant.

La fille Louet, âgée de trente ans, fut arrêtée, et Albert rejeta sur elle la responsabilité du forfait; des interrogatoires l’évidence s’établit qu’ils avaient, de concert, attiré leur victime dans la cave, sous prétexte d’y rechercher des lapins perdus.

C’est là que, sans défense, la femme Peltier fut étranglée. Comme la mort n’arrivait pas assez vite, Albert lui cogna la tête sur le sol.

Le 5 juillet, M. Georges Duval, architecte expert, commis par la justice, releva les plans des caves et des puits et constata, d’après les indications fournies par les accusés, que le cadavre de la -263-femme Peltier avait été, à l’aide d’une corde passée sous les aisselles, traîné sur un espace de trente mètres et dans un étroit chemin de vingt-cinq à quatre-vingt-dix centimètres de largeur.

Les deux misérables, en raison des sinuosités du terrain, s’étaient attelés à la corde et s’y étaient repris trois fois, afin d’éviter la culbute du corps au fond du ravin bordant le côté gauche du sentier.

Au moment de son arrestation, la fille Louet portait sur elle le chapelet de sa victime, le chapelet, et c’était elle qui excitait Albert au crime en lui disant: «A la guerre, on tue!»

Fleur de banlieue.

Fleur de banlieue et de la même famille que la fille Louet, la sinistre pierreuse de la Porte-Bineau, dite le Singe-Vert, celle qui, une nuit, y assommait, en compagnie des trois souteneurs Liénard, Ferdinand et un autre demeuré inconnu, un petit employé des contributions indirectes attiré par elle au fond du fossé des fortifications.

Faire à la dure, telle est la locution employée par ce joli monde pour les coups de ce genre; à la nuit tombante, la fille s’embusque, indolente, sur le chemin de ronde, et un œillet aux lèvres, relevant sa jupe sur ses bas blancs, elle balance doucement sa croupe et ses hanches, ajustant le passant au subit éclair de ses dessous révélés dans un mouvement savant.

C’est un sourire de coin, une œillade, un petit psitt… et si le pante s’avance, le Singe-Vert s’enfonce -264-dans les taillis ou descend dans les fossés à pas de loup. Le client, en général, petit rentier ou petit employé forcé par économie à n’aborder que la Cythère des pauvres, parfois un riche vicieux anonyme, affriandé par les épices de la basse prostitution, est abordé, embauché par la fille, emmené par elle un peu à l’écart de la route ou des allées passagères du Bois: les souteneurs de la donzelle, qui suivent de loin les phases de l’aventure, se sont avancés de leur côté, ont resserré le cercle et, se glissant à pas furtifs, tombent au moment voulu au milieu de l’intrigue, et hue, les gars! le malheureux roué de coups, assommé et dévalisé au préalable, est laissé pour mort sur le carreau. Le mort, parfois, étourdi sur le coup, revient à lui une heure ou deux après, peu à peu ranimé par la fraîcheur de la nuit et l’air plus vif du bois; trop heureux d’en être quitte à si bon compte, il se relève et regagne clopin clopant son logis, sans oser porter plainte. Son cas n’est déjà pas si avouable: en plein air, dehors, attentat à la pudeur… Il ne se sent pas la conscience bien nette; puis il est marié, peut-être. Vingt fois sur trente, la victime ne parle pas!

L’impunité est donc presque assurée au Singe-Vert et à ses deux complices; et puis, n’ont-ils pas la Morale pour eux? En cas de poursuite, ils protègent la pudeur des dryades du bois.—Mais quand le bonhomme a le mauvais goût de ne pas en réchapper et d’ajouter un machabée de plus à la liste des refroidis de la galanterie parisienne, -265-le cas, pour le Singe-Vert et ses dignes acolytes, devient alors plus grave: la Préfecture ne plaisante pas avec les cadavres; la justice, en cette occasion, doit une condamnation à la société; c’est alors que dans l’argot de Singe-Vert et de ses amies et amis, ça sent mauvais, ça va se gâter, et que les uns et les autres se reprochent d’avoir fait là de la belle ouvrage.

D’ailleurs, la belle ouvrage ne chôme pas dans les fossés des fortifications; il y pleut des coups de couteau et des cadavres. Tantôt c’est le petit vieux de la Porte-Bineau, retrouvé littéralement assassiné au pied du rempart, le client du Singe-Vert, abîmé par Ferdinand et son copain, Liénard; hier c’étaient les corps de deux forgerons de Montparnasse, ramassés, lardés de coups de couteau, au pied des mêmes fortifications, à la porte de Vanves. L’histoire est récente.

Ils n’avaient pas soixante ans à eux deux ces forgerons. Artisans aisés, gagnant de six à sept francs par jour, grands et beaux gars tous deux, mais loupeurs, un peu coureurs comme tout ouvrier célibataire des faubourgs, assidus des musettes de la rue de la Gaîté et du théâtre Montparnasse, ils avaient été vider aux fortifications, loin des sergots et des curieux, une rixe commencée au bal autour de quelque jupe de danseuse ou, au comptoir du chand de vins, autour d’une tournée tranchée au zanzibar!

Les brocs étaient vidés
Et l’on allait partir… Un maudit coup de dés
-266-Qui devait décider de la nuit de la belle
Et de qui resterait, amena la querelle.
… On sortit pour causer sans chandelle…
. . . . . . . . . . . . 
… Ils vinrent tous les dix au pied de l’escalier
Et chargèrent… Tudieu, quel cliquetis d’acier!
J’en avais chaud au cœur… La fille à demi-morte,
Elle, clamait: «A l’aide! Au meurtre: A moi! Main forte!»
La scène est de tous les temps: que Singe-Vert (Singe-Vert est de toutes les banlieues, de la Porte-Bineau comme de la porte de Vanves, de la route de la Révolte comme de Montparnasse), assistât ou non à la bataille allumée par l’odeur de sa peau ou les gros sous de son bas de laine, toujours est-il que le lendemain matin ou trouvait les deux forgerons, criblés de coups de surin et scionnés, dans le fatal fossé d’enceinte.

L’une des deux victimes, Jules Polzien, tenait encore dans ses doigts crispés une poignée de cheveux roux. Dans le spasme de la mort, sa main s’était convulsivement refermée sur la tête de son meurtrier et n’avait pas lâché prise. L’autre victime, ramassée respirant encore, expirait la nuit suivante à l’hôpital sans avoir pu ou, plutôt, sans avoir voulu prononcer un nom!

La Sûreté organisa rafles sur rafles dans Montparnasse, dans Grenelle et ailleurs, et la terreur fut dans le clan des rouquins. Quiconque avait la conscience obscure et le poil clair tremblait en songeant à la terrible mèche. La fête de Vaugirard qui battait son plein, s’en trouva tout à coup -267-dépeuplée et les séances de lutteurs avaient lieu devant des banquettes. Et pour de bonnes raisons. Un soir, place Cambronne, la rousse cueillait les blouses et les vestes suspectes comme des fraises dans un bois.

Indice précieux: les réverbères tout à l’entour du lieu du meurtre avaient été éteints. La rixe devait-elle se vider simplement à coups de poing et, dans l’obscurité, deux combattants, se sentant les plus faibles, auront-ils dégaîné et donné du surin?

Mystère!

La police informe et ne trouve pas. La banlieue a la discrétion prudente de ses crimes et ses querelles, un bavardage pourrait l’entraîner si loin!

A quelque temps de là, barrière de Fontainebleau, dans une mine de glaise de Gentilly on ramassait, la tête presque enfoncée dans le sol humide et mou de la carrière, le cadavre d’un jeune ouvrier de vingt-trois ans, presque un enfant.

Le misérable avait été littéralement assommé; les informations prises, l’opinion désignait comme l’assassin un puisatier, Victor Demay, dit Bébé, âgé de trente-deux ans, intime ami de la victime.

Ici aux rudes senteurs des charniers, la fleur de banlieue mêle les relents sinistres d’une idylle de bagne, une des idylles unisexuelles comme en voyait s’épanouir l’âge amollissant de la Grèce, et que le doux Virgile n’a pas lui-même dédaigné -268-de chanter à l’aube de l’Empire cruel et corrompu.

Formosum pastor Corydon ardebat Alexin

Une étrange affection liait, paraît-il, ces deux hommes, une affection avouée et reconnue! La nuit qui précéda le crime, ils l’avaient encore passée ensemble et au logis du meurtrier!

A l’aube, le plus âgé, se rendant à son travail d’ouvrier puisatier, emmenait le plus jeune dans la carrière de glaise et l’assommait à coup de pioche, pris de quelque fureur hystérique ou jalouse!

Le docteur Lombroso, consulté, aurait dit le mot de cette énigme de mystère et de sang:

Fleur de banlieue.

Ce résumé d’une semaine envolée, assez bizarrement sanglante, pour prouver une fois de plus qu’il n’y a pas que des vieux mendigots porteurs d’orgue et des fantômes de maigres chevaux blancs pâturant au piquet, qui vaguent dans les incultes landes suburbaines, devant les lointaines coupoles du Panthéon et du Val-de-Grâce, s’arrondissant en deux boules violettes sur la brume écroulée de nuages, tout en bas, au delà du chemin de fer de ceinture, des hauts tuyaux d’usine et des talus lépreux de nos fortifications.

-269-

L’UTILITÉ DU SOUTENEUR
Le monde des souteneurs, justement alarmé jadis d’un violent dithyrambe publié contre lui, en première page de l’Evénement même, par Louis Besson, voulut tenter de se réhabiliter par un haut fait d’armes. Un des gentilshommes de la bande supprima un huissier.

Me Gouffé, huissier au 148, de la rue Montmartre, et dont la disparition préoccupa toutes les commères du quartier du Mail, fut occis par l’amant de cœur d’une de nos plus jolies demi-mondaines, que l’étude Gouffé avait forcé dans ses derniers retranchements.

Le disparu était, paraît-il, chargé des intérêts d’une grande couturière, dont la clientèle est spécialement composé de tendresses et d’instantanées. On sait combien ces dames aiment peu régler leur note.

Faute des vingt-cinq louis d’un client généreux, notre huissier aurait eu, disait-on, à instrumenter contre l’une de ces élégantes. Outrée et frémissante, la belle poursuivie serait venue trouver M. Gouffé dans son cabinet, accompagnée d’un homme de trente-cinq ans environ, son amant de cœur. Une scène assez violente aurait eu lieu, durant laquelle les clercs auraient cru entendre même des paroles de menace.

-270-Or, le jour même où M. Gouffé ne devait pas rentrer à son domicile, vers les huit heures du soir, le concierge du no 148 de la rue Montmartre, voyait passer devant sa loge, située à l’entresol, la silhouette d’un homme en costume clair, pardessus gris et chapeau de soie haut de forme. C’était, à peu de chose près, l’habillement de M. Gouffé lui-même.

L’individu montait l’escalier quatre à quatre et pénétrait dans l’étude située au premier étage.

Le concierge était si persuadé qu’il venait de voir passer M. Gouffé, que lorsque l’individu redescendait, il se précipitait derrière lui, le courrier de l’huissier à la main, et le rattrapait dans le couloir, la phrase coutumière aux lèvres: «Monsieur Gouffé, voici vos lettres».

Stupeur. Au lieu de l’homme de quarante-huit ans, qu’était son locataire, le concierge avait devant lui un homme dans les trente-cinq à quarante ans au plus, musclé, bien pris, très brun et le visage orné d’une forte moustache.

Le temps de se remettre, et le concierge de demander à l’inconnu ce qu’il venait de faire dans une étude déserte dont tous les clercs étaient partis depuis deux heures au moins, et comment il avait pu y pénétrer:

«—Mais je suis un des clercs de M. Gouffé», répondait l’individu avec aplomb.

«—Ce n’est pas vrai, je ne vous ai jamais vu», ripostait le portier qui connaissait son monde.

-271-«—Et puis, en voilà assez, laissez-moi tranquille…» Marchant rapidement vers la porte extérieure qui était fermée, l’inconnu soulevait la barre de sûreté qui maintenait les deux battants, et avant même que le concierge eut eu l’idée de le poursuivre, il avait disparu!

Cet incident inquiétait si vivement le concierge que le soir même il quittait un instant le 148 de la rue Montmartre et allait au domicile de M. Gouffé, rue de Rougemont, prévenir Mlles Gouffé de ce qui s’était passé. Celles-ci répondirent que leur père dînait en ville, mais qu’elles le préviendraient aussitôt rentré; or, depuis M. Gouffé ne reparut pas à son domicile et ne fut plus vu nulle part.

Pardessus clair, de trente à trente-cinq ans, de fortes moustaches brunes, teint mat, trapu, musclé, mais c’est le propre signalement de Pranzini et généralement celui de tous ces messieurs. A la description du concierge, l’un des clercs crut reconnaître l’individu qui accompagnait Mlle X… lors de sa visite chez M. Gouffé, le chevalier servant aux menaces, plus ou moins amant de caisse ou de cœur.

Alors conclus-je, ces messieurs protégeraient véritablement ces demoiselles et ne se contenteraient pas de faire chanter le client attiré dans la chambre garnie de la marmite:

Quand le pante a le doigt dans la miche,
S’il ne casque pas gros,
Gare aux compagnons de la guiche,
C’est nous qu’est le dos,
-272-de barboter les poches des vieux Roquentins et de promener le soir autour des bars de la rue Royale les pardessus mastic et les saphirs de bague remontés en épingle, dévalisés de la veille, jeunes attachés de l’ambassade d’Espagne ou mûrs juges d’instruction de Moscou!

Entre une manille dans les brasseries du faubourg, une journée sur le turf et une partie de canot entre Petit-Bry et Joinville, ces messieurs, menacés dans leurs affaires par la saisie du mobilier d’Adèle, dégringoleraient quelquefois un huissier!

Honneur donc à ce chevalier Desgrieux de l’année de l’Exposition, et à la nouvelle et galante école qu’il inaugurait enfin après tant de vilenies et de sang et de boue déposées pêle-mêle, avec les proclamations boulangistes contre les palissades et les murs!

Après Prado, Pranzini et les assassins de la rue Bonaparte, chourineurs, les uns, de fille de joie blette, les autres, acheveurs de concierge de l’âge de leur siècle, ce vengeur du commerce opprimé et ce supprimeur d’huissier rafraîchissait l’âme. Il nous réconciliait presque avec l’aquarium où l’eau, de vert et glauque qu’elle est dans la nature était devenue trouble du rouge humain, de sang. Ce coup de surinage donné à tous les protêts et les jugements du monde de la saisie rassurait à la fois Cythère menacée et rassérénait aussi la foule éternellement craintive et torturée par ce vautour dévorant et légal: Sa Majesté l’Huissier, si souvent l’Usurier.

-273-D’ailleurs, c’est un fait établi et reconnu de tous aujourd’hui que le Souteneur a dans notre société fin de monde son rôle et son utilité publique!

Si, les jours de chômage, quand Saint-Lazare s’ouvre à madame oui ou non repentie, il devient parfois un danger pour le passant attardé, il n’en est pas moins la sécurité de Vénus alarmée.

La nageoire aux dames, chevalier.
En cas de rafle, son bras offert à temps évite à la chérie les horreurs du bloc et du panier à salade, prêtre gagé de la Notre-Dame du Galetas, si bien célébrée par Paul Verlaine,

Cette dame de Galetas
Qu’on surprend toujours sur le tas
A démolir quelque maroufle,
Le temps de dire ou de faire oui,
Le temps d’un bonjour ébloui,
Le temps de baiser sa pantoufle.
Si parfois il coupe lui-même le cou ou la gorge, au moins sa présence est-elle, dans la chambre où le lit

A toujours sous le rideau rouge,
L’oreiller sorcier qui tant bouge,
sa présence est-elle, dans l’atelier de madame, une garantie contre les fantaisies sadiques de Jack l’Eventreur!

D’ailleurs, cette utilité du souteneur dans les basse mœurs de la prostitution, la prude Angleterre elle-même la proclame et la réclame. John Bull, si facilement choqué, arrive en personne -274-à résipiscence. C’est par la bouche même de se constables que Londres nous annonça sa vertueuse opinion.

Au reste qu’on lise cette intéressante sensation de Whitechapel.

Nous avons les Sensations d’Oxford, de Paul Bourget; j’avoue ne pas dédaigner, moi, cette dernière, datée de Whitechapel.

Je transcris:

«C’est très loin, c’est plus loin que le terminus des tramways; les figures des passants deviennent désagréables; on ne voit plus un vêtement qui ne soit déchiré; plus de voitures, rien que des charrettes. Nous y voilà. Un sergent de police est devant une porte. C’est là. L’entrée de l’allée est large comme un parapluie: dix mètres où deux hommes ne peuvent passer de front; d’un côté, des briques rouges comme du sang; de l’autre, des planches sur lesquelles s’étalent des dessins obscènes, crayonnés par des Hogarth de ruisseau. Le sergent de police me parle. Je lui dis ce que je viens voir. «Oh! nous avons eu beaucoup de monde hier. Je vais vous donner un homme». Un coup de sifflet. Le bobby arrive. Un géant moustachu et doux. «Very well», et nous entrons dans la cour.

«Sous le troisième réverbère, près des charrettes à bras, la femme était couchée, la tête sur une marche. «Ils n’avaient pas même de place pour se retourner, me dit l’agent, et il l’a tuée au moment même; vous comprenez, on ne -275-peut pas tout dire dans les journaux, mais c’est au moment même. Toutes les huit avaient les mêmes taches. Well!» Autour de nous, la foule s’amasse: rien que des loqueteux. Ils sont plus sales que les nôtres. Les taches se voient plus sur les redingotes que sur les blouses. Tous ont les mains dans les poches, on dirait qu’ils y cachent un couteau. Et nous allons voir huit cours semblables. Elles ne sont pas à cent mètres l’une de l’autre. Ah! elle est rudement forte, la police de Londres! Je demande comment était la femme. «Voulez-vous voir son amie? C’est «la même chose». Nous voilà partis. L’agent s’arrête devant une petite maison grise de saleté. Il parlemente: «She is coming». Et, en attendant, il m’explique que tous les crimes viennent de ce que les femmes n’ont pas «how do you call that? soteners, yes, souteneurs. Well». Et dire que nous ne connaissons pas à Paris notre bonheur.»

Les crimes viennent donc, comme l’a dit le Bobby, de ce que les femmes n’ont pas de «how do you call that? soteners, yes souteneurs. Well.» Comment appelez-vous cela? soteners, oui, souteneurs. C’est bien cela!

Il était impossible de mieux établir et prouver l’utilité de l’Alphonse.

Aux petits des poissons elle donne la pâture,
Et sa bonté s’étend sur toute la nature.
Honneur donc à ces messieurs du Poker et de -276-la Contremarque, et nos compliments à la Chambre pour cette loi des récidivistes qu’elle ne fera jamais passer.

Et après cette citation de Racine, le cygne blanc des poètes, qu’on me permette de terminer par ce sonnet de Paul Verlaine, ce cygne noir, à la gloire du Point-du-Jour, cet Eden des souteneurs:

Le Point-du-Jour, le point blanc de Paris,
Le seul point blanc, grâce à tant de bâtisse,
Et neuve et laide et que je t’en ratisse,
Le Point-du-Jour, aurore des paris!
Le bonneteau fleurit «dessus» la berge.
La bonne tel s’y déprave, tant pis
Pour elle et tant mieux pour le birbe gris
Oui lui, du moins, la croit encore vierge.
Il a raison, le vieux, car voyez donc
Comme est joli toujours le paysage,
Paris au loin, triste et gai, fol et sage,
Et le Trocadéro, ce cas, au fond.
Puis la verdure et le ciel et les types,
Et la rivière obscène et molle, avec
Des gens trop beaux, leur cigare à leur bec
Epatant, «ces metteurs au vent de tripes».
-277-

UNE AVENTURE
I
Avoir traversé toutes les grèves de l’Italie qui ne furent pas toujours gaies ce dernier automne; avoir fui, dans une panique, le sciopero de Milan tout vibrant encore des pillages de 98 et des horribles représailles qui les suivirent: canonnades et massacres des scioperanti dans les rues; avoir connu la bousculade et le désordre des gares assiégées par l’affolement des foules en fièvre de départ, les gares aux abords surveillés par des groupes d’ouvriers en loques qui renversaient et dételaient les voitures et les omnibus; avoir traversé la tristesse de Vérone, Vérone déjà si triste et si sévère par lui-même, la tristesse d’une Vérone aux boutiques closes, aux rues désertes, comme vidées par la terreur de la grève qui y éclatait le matin même où nous arrivions.

Etre, le même soir, tombés sur le sciopero de Venise, une Venise morte et noire, sans facchini, -278-sans gondoles et sans lumière, une Venise à la vie suspendue par la volonté de la «Camorra del lavor» et dont les deux jours et les deux nuits d’anarchie sont sans précédent dans les annales de la cité des Doges… Oui, avoir traversé tout cela, toutes ces angoisses et tous ces incidents de guerre civile aggravés par la lecture des journaux italiens qui n’exagéraient pas!!! et, une fois enfin sortis de tous ces ennuis, après un mois dans la langueur et la mélancolie lumineuse de Venise et dix jours dans l’art sublime et serein de Florence, presque arrivé au port, à la veille de rentrer en France, être arrêté comme anarchiste et, malgré les noms et qualités déclinés, passer toute une nuit au poste de la prison de la ville et n’être relâché que sur la prière du consul, parce que suspect à la police… oui, cela m’est pourtant arrivé, et pas plus tard que le 29 octobre, à la Spezia… La Spezia! La Spezia est le grand port militaire, le Toulon de l’Italie, mais un Toulon autrement vaste et heureusement situé que le nôtre, dont on a pourtant assez justement vanté la rade et la ceinture de collines verdoyantes, Saint-Mandrier, la Seyne et Tamaris. La situation de la Spezia est splendide; les montagnes de Carrare la dominent à gauche, Carrare et son groupe de cîmes rocailleuses, déchiquetées, hardies et comme neigeuses, Carrare et ses marbres. Le soir, l’adieu du crépuscule vient frapper en plein la chaîne de Carrare et tous les marbres s’illuminent; Carrare est alors en marbre rose, et la -279-Spezia, dont la vie ne s’anime qu’à cinq heures a, pour son apéritif, l’éclosion d’une gigantesque auréole de marbre à l’horizon. Au-dessus de Carrare courent et ondulent des collines vertes, toute une suite de petits golfes et de promontoires dont le dernier se termine par une héroïque silhouette, une silhouette de citadelle crénelée, dont les hautes tours s’érigent, verticales, sur une roche abrupte au-dessus de la mer, Lérici, le château fort où François Ier fut enfermé après Pavie avant d’être transféré à Madrid. François Ier, Charles-Quint, la défaite de Pavie, de l’histoire, de la légende et des souvenirs! A gauche de la rade s’enfoncent les bassins de l’Arsenal, l’Arsenal de la Spezia, qu’on ne peut visiter sous aucun prétexte: une lettre du ministre de la guerre peut seule en ouvrir l’accès à un étranger.

Après l’Arsenal, la côte continue découpée comme une feuille de mûrier, toute en petits golfes et en caps minuscules, des villages de pêcheurs dorment au fond des golfes, maisons peintes en trompe-l’œil, fausses balustrades et faux portiques de marbre alternant avec des ouvrages fortifiés, Italie très italienne, comme a dû la connaître Mme de Staël. Une véritable merveille termine, de ce côté, la rade: Porto Venere, le port de Vénus; hautes, très hautes maisons génoises à cinq et six étages, qui, noires, rougeâtres et rongées par le soleil, et comme surgies de la mer, semblent à première vue être une falaise -280-ruinée; et ce sont, dès l’entrée du pays, des rampes de granit, des dallages et des contreforts. La place a dû être, jadis, formidablement fortifiée. Tout un vieux mur d’enceinte la borde à droite; dévalant de la montagne une très vieille citadelle la domine, plus importante encore que celle de Lérici, et, après le village qui n’est qu’une rue entre deux rangées de hautes maisons noires, se révulse et se cabre un chaos de rochers, des roches schisteuses, on dirait tordues par un cyclone, paysage ensoleillé et morne d’une étrange désolation. Au milieu se dresse et veille, en apparence encore debout, en réalité en ruines, une façade de marbre blanc et de marbre noir, tel un dallage funéraire, la chapelle de San-Pietro!

II
Porto Venere et la chapelle San-Pietro: un vrai décor pour une tentation d’anachorète, cette solitude de roches, de mer et de soleil. Il y a aussi une grotte à Porto Venere, une grotte fameuse où lord Byron a placé son Corsaire, mais l’entrée qui y conduisait est grillée. Maintenant, pour visiter la grotte, il faut prendre une barque, le chemin était periculante, périlleux, comme ils disent en italien, et Porto Venere, c’est aussi un peu plus que des décombres, que des pierres et des filets de pêcheurs, c’est aussi de la gloire et -281-des souvenirs; Lord Byron y a demeuré, y a écrit deux de ses poèmes immortels. Porto Venere! La vision m’en était demeurée lumineuse et nostalgique pour une journée passée en janvier 1899 à la Spezia. La Spezia n’est, par elle-même, qu’une grande ville neuve aux rues perpendiculaires ou horizontales se coupant à angles droits et bien moins mouvementée que Toulon; j’avais aussi la curiosité de Lérici, que je n’avais pas eu le temps de visiter il y a cinq ans. Après huit ans de Florence et de ses merveilles un peu sombres, après le tragique du palais Vecchio et du Bargello surtout, hanté encore de spectres sanglants et de ténébreux souvenirs, nous rentrions en France par Vintimille et Nice; la splendeur ensoleillée et calme de la Spezia s’imposait.

D’un ami, grand voyageur devant Dieu et devant les hommes, alors à Paris et au courant de mes projets, j’avais reçu à Florence une lettre ainsi conçue: «Si tu vas à la Spezia, demande et tâche de trouver Achille. Achille est une espèce de géant de Michel-Ange, laid comme une brute, mais débrouillard. Il a pas mal roulé le monde et a été aux ordres de Gordon Bennett sur la Lysistrata; il a été en Amérique, en Chine et à Marseille, il parle assez bien le français et pourra t’être précieux; il connaît tous les bons coins; il te fera manger de la soupe aux moules dans la tour ronde de Porto Venere et des rougets à une sauce inconnue à San Terenzio, -282-le petit port avant Lérici. C’est un type échappé de tes Propos d’âmes simples, naïf et roublard, dévoué comme un chien; il est fait pour toi.—Nota bene: Achille est batelier.»

Jeudi matin 27, nous quittions Florence à neuf heures et, après une halte de trois heures à Pise, débarquions à la Spezia à cinq heures. La musique militaire jouait sous les arbres de la promenade, devant l’hôtel de la Grande-Bretagne, où nous descendions. Le temps de déboucler nos valises, et j’étais sous les platanes mordorés de la promenade. Carrare, illuminé par le soleil couchant, mettait à l’horizon sa splendeur rose. Je demandai Achille aux bateliers du quai. Achille n’était pas là. Le soir, après dîner, je poussais jusqu’à la rive, à cent mètres de notre hôtel, jusqu’à la rive où une lune de nacre maillait d’argent la mer et le sommet des montagnes; un batelier m’y interpellait: «Signore, una barca!» Je déclinais l’offre, mais l’homme insistait, me faisait ses offres pour le lendemain en cas de promenade pour Porto Venere ou ailleurs, et me donnait son nom: Achille. C’était lui. Le hasard l’avait mis sur ma route. Nous faisions connaissance, mais, tombant de fatigue, je rentrais à l’hôtel, lui donnant rendez-vous pour le lendemain.

III
Je lui donnai rendez-vous pour le soir; il -283-devait me conduire au bout de la ville, dans un café chantant assez pittoresque, mais le soir je me trouvais las, le grand air m’ayant étourdi, et je remettais le batelier au lendemain soir à la même heure, puisque pour Lérici, comme pour Porto Venere, il ne pouvait être question de barque, le bateau à vapeur étant là.

Samedi soir 29 octobre, huit heures et demie. C’est ici que le drame commence. Achille vient me chercher à la porte de l’hôtel. Ma tenue est des plus simples: complet marron, pardessus, casquette de voyage; j’ai renoncé pour la circonstance au grand feutre légendaire qu’on m’a souvent reproché. Nous prenons le Corso Cavour, qui est la grande rue passante et commerçante de la Spezia. Achille a hâte d’être arrivé au théâtre: le spectacle commence à huit heures et demie précises, mais à une devanture de papetier des cartolines illustrées me tentent. Quand l’illustration est jolie, on a toujours à donner de ses nouvelles à quelqu’un; j’achète quatre de ces cartes et déclare à Achille que j’ai à écrire. Nous entrons dans une de ces pasticiera-bars, très éclairées et très élégantes, où les Italiens consomment punch, vin du pays et gâteaux dans la plus touchante promiscuité, hommes du peuple, gens du monde, officiers, etc., mais cela c’est l’Italie. Je commande un café, Achille un punch à l’orange, et je me mets à écrire. Pendant que je bâcle ma correspondance, Achille lie conversation avec un consommateur debout au comptoir, -284-un ami à lui retrouvé là et qui, entre temps, s’assied familièrement à notre table: mes lettres écrites, je me lève, je solde la tournée, et nous revoici sur le Corso Cavour, dans la direction du spectacle. J’ai confié mes cartolines à Achille pour qu’il les mette dans la boîte, et je marche seul en avant. Achille, lui, est resté en arrière. Il est environ neuf heures un quart ou neuf heures et demie. C’est alors qu’un inconnu assez bien mis, tête énergique et brune de Sicilien ou de Corse, m’aborde et me demande où je vais. Interloqué, je ne comprends pas très bien. L’inconnu insiste. Il me demande maintenant mon nom et à quel hôtel je suis descendu. J’ai pas mal roulé l’Italie et connais de longue date ces sortes de rencontres; je crois avoir affaire à un ruffian et j’envoie promener l’individu.

—Je suis de la police, me déclare-t-il en changeant de ton. Avez-vous des papiers sur vous?

Et il exhibe sa carte.

Des papiers! Oui et non: j’ai des lettres, ma carte, un reçu de quinze cents francs de l’hôtel de la Grande-Bretagne, où je suis descendu, une carte postale sur laquelle est mon portrait avec la nomenclature de mes œuvres et mon nom, et je dis qui je suis.

—Mais vous n’avez pas de passeport?—Non.—Alors, suivez-moi chez le commissaire, vous vous expliquerez avec lui. Pas de passeport: je vous arrête!—Mais pourquoi?—Parce qu’étranger sans papiers et avec deux malfaiteurs.—Comment -285-deux malfaiteurs?—Oui, ces deux hommes que vous avez quittés en sortant du bar, vous buviez avec eux en écrivant des lettres.—Achille! mon batelier, un malfaiteur?—Ah! vous savez son nom. Comment l’avez-vous connu?

Je raconte la chose.

—Bene, bene. Et l’autre?—L’autre, je ne le connais pas, c’est la première fois que je le vois.—Prima volta, c’est bien, vous direz cela au commissaire. Questi ragazzi due ladroni (ces hommes sont deux voleurs).

Et je suivis le policier, convaincu d’être relâché dès que j’aurais parlé au commissaire central. Le commissaire! Je ne devais le voir que le lendemain à dix heures au Municipe. Mon brigadier sicilien me conduisit directement à la prison, me remit entre les mains de deux soldats de garde et, très étonné de ne trouver sur moi aucune arme, ni couteau ni revolver, ne m’en fit pas moins mettre en cellule. J’y retrouvai le lit de camp, les couvertures de laine et les murs blanchis à la chaux de la salle de police de mes années de régiment. Des rires et des chansons de filles ramassées dans la rue et enfermées au-dessous de moi m’y tinrent éveillé jusqu’à une heure du matin, car j’avais espéré dormir. D’une heure à six heures l’énervement et la colère m’empêchèrent de fermer l’œil. A six heures des cantiques montaient de la cellule des filles: les prisonnières saluaient l’aurore dominicale. A sept heures enfin la voix d’Achille, pénétré dans la -286-cour de la prison, je ne sais comment, s’élevait sous ma fenêtre et à travers les grilles, m’annonçait qu’on allait me relâcher. Il y avait eu erreur sur ma personne. Je n’en étais pas moins sous les verrous, et ma mère, ne me voyant pas rentrer, devait mourir d’angoisse à l’hôtel. Je priai Achille d’aller la prévenir et de la conduire immédiatement chez le consul, de la rassurer surtout. Au même instant, un soldat m’apportait une tasse de café noir et des gâteaux. C’était Achille, le malfaiteur, qui avait songé que je pouvais avoir faim! Le commissaire devait venir à huit heures. A huit heures, un soldat me faisait balayer ma cellule, plier mes couvertures et vider monsieur Jules, comme à un simple détenu; puis un policier en civil venait me prendre et me conduisait, par les rues, au Municipe. Je ne voyais le commissaire qu’à neuf heures et, après un interrogatoire d’une heure et demie, confrontation et allées et venues au consulat, j’étais relâché à onze heures et demie… juste le temps de prendre un bain avant le déjeuner. Un bain! j’en avais besoin. Et comme je demandais les motifs de cette arrestation arbitraire et de cette incarcération inconcevable:

—Parce qu’étranger et vu avec des malfaiteurs, m’était-il répondu.

—Mais puisque cet homme est un malfaiteur, pourquoi est-il en liberté, et pourquoi est-ce moi qu’on arrête? Pourquoi a-t-il été condamné?… Vous parlez de dossier…

-287-Et j’apprends que le fameux Achille a été surtout compromis dans les dernières grèves et que le buveur inconnu du bar d’hier soir est un anarchiste militant. Dans la pensée de ce trop zélé brigadier de police, j’ai été assimilé à ces deux compagnons! La police de la Spezia m’a fait l’honneur de me croire anarchiste.

O Porto Venere, ô donjon de Lérici, splendeurs déjà lointaines des cîmes de Carrare, glorieux souvenirs de François Ier et de lord Byron, je me souviendrai de la Spezia!

FIN

IMPRIMERIE DE CHOISY-LE-ROI