Notes sur Londres by Brada

NOTES SUR LONDRES
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y compris la Suède et la Norvège.
BRADA
NOTES SUR LONDRES
PRÉFACE DE
AUGUSTIN FILON
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1895
[Pg i]

PREFACE
Les pages qu’on va lire ont paru dans la Vie parisienne. Je suis persuadé qu’elles y ont été fort goûtées, car on y trouve, à chaque ligne, cette touche élégante et légère qui a fait et fait encore la grâce de ce charmant journal. Elles portaient alors la signature de Bénédick, et aucun nom n’était mieux choisi pour l’écrivain qui se propose de pénétrer les fantasques et mystérieux vouloirs de la femme. Aujourd’hui Bénédick disparaît et rend à Brada ce qui lui appartient. Ce nom, popularisé par des œuvres romanesques, discrètement[Pg ii] aristocratiques et délicatement morales, attirera aux Notes sur Londres un nouveau public. J’ose prédire que, sous la forme du volume, elles vont prendre une signification nouvelle et une valeur d’ensemble qui, jusqu’ici, n’avait pu être soupçonnée.

Comme les lecteurs des articles, les lecteurs du volume apprécieront les mille impressions dont il est plein: les fragments de vie populaire, de vie mondaine ou de vie intime, aperçus çà et là, les types humains saisis dans la foule et notés au passage, les paysages londoniens, esquissés d’un crayon rapide mais fin et sûr, avec un sentiment si original et si juste que ceux qui les voient tous les jours croient les comprendre et les sentir pour la première fois. Mais le charme, la curiosité du livre, le thème favori qui[Pg iii] revient, de page en page, c’est l’étude d’un phénomène contemporain fort étrange qui à l’heure actuelle révolutionne l’Angleterre de fond en comble, tout simplement. Phénomène si nouveau qu’il n’a pas encore de nom et que, si vous voulez, nous allons en inventer un, séance tenante. Dirons-nous que c’est la déféminisation, ou la masculinisation, ou la garçonnification de la femme anglaise? Le dernier de ces trois barbarismes est celui qui me sourit le plus. Nous dirons donc que la femme anglaise est en train de se garçonnifier et que Brada nous met au courant de cette bizarre opération.

C’était jadis un vieil axiome de droit constitutionnel, chez nos voisins, que le parlement pouvait tout, excepté faire un homme d’une femme. Nous avons changé tout cela: aujourd’hui, même sans le[Pg iv] secours du parlement, l’Anglaise travaille à changer de sexe afin de s’émanciper.

J’assiste à ce travail depuis quelques années. Je m’en suis d’abord amusé; maintenant je m’en effraye. J’ai cru que c’était une plaisanterie, ou une pose, ou une mode; peut-être, la toquade de quelques pauvres déséquilibrées, fruits secs de l’amour et du mariage; peut-être, encore, la réclame de quelques intrigantes qui ne peuvent espérer le succès que dans le coup de revolver de l’excentricité. Mais non, cela dure et cela gagne, cela s’installe et ressemble maintenant à un fait social; il faut l’accepter ou le combattre, mais il n’y a pas moyen de le nier. Ce qui est inouï, ce qu’on ne croirait jamais si on ne le constatait tous les jours, c’est que ce changement semble modifier non seulement l’état moral et les manières de[Pg v] la femme, mais jusqu’à son développement physiologique. Les signes extérieurs de la féminité disparaissent là où l’intellectualité à outrance fait ses ravages; la nature est presque vaincue. Depuis l’ascétisme médiéval, nous n’avions pas vu de pareilles victoires.

Quels sont les curieux symptômes qui accompagnent cette vie nouvelle, quelles sont ses conséquences, réalisées ou pressenties, sur le mariage, les professions, le home, la question des enfants, la question des salaires, la question de l’amour et la question du bonheur? Demandez tout cela aux Notes sur Londres.

L’auteur a étudié comme il faut étudier, d’un esprit parfaitement libre, sans parti pris, sans mauvaise humeur et sans emballement. En vérité, il y a dans ce mouvement si singulier qui se produit[Pg vi] en Angleterre et qui se produira peut-être bientôt chez nous, beaucoup de bien mêlé à beaucoup de mal. D’abord l’homme a, comme toujours, une grosse part de responsabilité dans les erreurs de la femme. Pourquoi l’a-t-il si longtemps enfermée dans des devoirs de ménage et de nursery? Est-ce qu’on lui avait donné Ève pour en faire une cuisinière ou une odalisque? Cette tyrannie souvent imbécile, toujours égoïste, devait amener ce qu’amènent toutes les tyrannies: des révoltes sans frein et des revanches sans mesure. Aujourd’hui, par des raisons de libertinage ou par des raisons d’arithmétique, l’homme ne veut plus se marier. Si la femme du peuple est lasse de travailler pour nourrir un mari fainéant, le petit bourgeois laborieux ne se sent plus assez riche pour suffire aux dépenses d’une demoiselle[Pg vii] épousée sans dot. La jeune fille est ainsi amenée à compter sur elle-même, à se jeter dans la mêlée pour conquérir son pain quotidien, avec quelque chose de plus pour beurrer la tartine. Elle était déjà romancier et artiste: la voici journaliste, agriculteur, professeur de mathématiques. Même celle qui n’a pas besoin de gagner sa vie ne veut plus de l’oisiveté énervante et corruptrice. Ne vaut-il pas mieux prendre une profession que de prendre un amant? Les deux hautes vertus, les deux grâces suprêmes de la femme, la charité et la pudeur n’ont pas encore fait naufrage. Seulement la charité s’appelle la philanthropie; elle est présidente ou secrétaire de quelque chose; elle a un bureau où elle donne des audiences et expédie des affaires, tous les jours sauf les samedis et dimanches, de onze à trois.[Pg viii] La pudeur s’appelle madame Ormiston Chant; elle va partout le front haut, inspecte et dénonce les mauvais lieux, se déguise en bouquetière et passe sa journée au coin d’une rue pour savoir jusqu’où va la grossièreté d’un caprice masculin et l’intensité des tentations au milieu desquelles se débattent les pauvres filles de Londres.

Tout cela signifie-t-il que la femme ne veut plus de l’homme? Je ne le crois pas. Brada ne le croit pas non plus. A ce propos, rappelez-vous que ces Notes étaient, d’abord, signées du nom de Bénédick. Or, ce Bénédick-là est l’arrière-petit-cousin d’un autre Bénédick qui a pu lui apprendre comment Béatrice allait vers l’amour en lui tournant le dos. On doit conserver cette tradition-là dans la famille. L’autre soir, j’écoutais une très[Pg ix] jolie pièce, qui est le plus récent succès du Criterion. Le dernier mot de l’héroïne, champion fougueux des droits de la femme, deux fois trahie dans ses affections, était celui-ci: I want love, «je veux être aimée!» Ainsi soit-il! Au fond, le rêve plus ou moins conscient de la femme, c’est la reconstitution de l’union conjugale sur de nouvelles bases. Elle veut être mieux comprise; elle ne veut pas être moins aimée.

Ces vagues généralités ne vous donnent qu’une idée grossière et qu’un avant-goût très imparfait de la pénétrante analyse de l’auteur. Il a mis au jour, avec un tact, une finesse et une patience merveilleuse les mille aspects du problème. Il avait tous les dons nécessaires pour l’aborder et le résoudre.

Le premier point quand on observe en[Pg x] pays étranger les institutions, les caractères ou les mœurs, c’est de se laisser un peu aller et de ne pas se raidir. Le second, c’est, au contraire, de ne pas trop s’abdiquer, de garder son sang-froid et sa personnalité pensante. En deux mots, l’esprit critique, mais non l’esprit de contradiction. Ces deux mois définissent le livre que vous tenez dans les mains.

Un tel livre pouvait et devait se passer de préface. Je suppose que l’auteur, sachant que je vis au milieu des choses qu’il a décrites, m’a cité comme témoin, pour affirmer la vérité de ses peintures, l’opportunité de ses études, la portée de ses conclusions. Je lui rends ce témoignage de grand cœur. Si, au lieu d’une préface, j’écrivais un article de critique sur le livre, savez-vous à quoi se borneraient, en toute sincérité, mes chicanes? A ceci.[Pg xi] Je dirais à l’auteur qu’à mon gré, il n’a péché que deux fois dans tout le cours de ces notes, une fois par excès d’indulgence, une fois par excès de sévérité.

Il a une illusion à perdre sur le parlement de Westminster. Hélas! ce n’est plus tout à fait cette assemblée si digne et si décente que nous proposions en exemple à nos législateurs. On y cite plus souvent des refrains de café-concert que des vers de Virgile, et, maintenant que Gladstone n’est plus là, je crains qu’on n’y souffre plus jamais l’éloquence. En revanche, on y reproduit à merveille les cris d’animaux; l’année dernière on s’y est battu à coups de poing.

D’autre part, je demande à Brada de reviser quand il en trouvera l’occasion son jugement un peu dédaigneux sur un[Pg xii] acteur de grand mérite et un auteur de grand talent dont il a fait connaissance dans les circonstances les plus défavorables du monde. Quel dommage qu’il n’ait pu juger M. Tree dans le Bunch of Violets et M. Jones d’après les Masqueraders ou le Case of rebellious Susan. Son opinion, je crois, eût été fort différente.

Indiquer mon dissentiment sur ces deux points, c’est, je pense, dire hautement combien j’approuve et j’admire tout le reste. Maintenant que le témoignage est donné, le témoin n’a plus qu’à se retirer. C’est ce qu’il fait, en vous demandant très humblement pardon d’avoir retardé votre plaisir de quelques minutes.

AUGUSTIN FILON.
[Pg 1]

NOTES SUR LONDRES
I
ASPECT DE LONDRES
Il n’est peut-être pas de ville plus poétique que Londres, je dis poétique et non pittoresque, et la poésie de cette ville monstre est véritablement de l’ordre le plus spirituel et le plus abstrait; elle réside en grande partie dans la violence des contrastes, et aussi dans l’âme flottante du peuple anglais qui est infiniment poétique, avec naïveté, avec enfantillage.

L’arrivée à Londres le soir a quelque[Pg 2] chose de singulièrement frappant, on traverse des espaces où la lumière crue tombe à flots, pour entrer dans la profondeur perdue des rues tristes et sombres; ces rues semblent avaler l’être humain; on y éprouve le sentiment de l’abîme et de l’insondable, avec la perception presque oppressante de la présence cachée de milliers et de milliers de créatures vivantes.

Comme des yeux qui vous regarderaient dans l’obscurité et dont on sentirait l’influence troublante, ces rues de Londres ont un extraordinaire mystère, Dickens l’a ressenti et exprimé mieux qu’aucun autre écrivain. La vue de toutes ces rues noires, qui semblent mener à l’obscurité totale et s’y noyer, fait comprendre le tragique de l’expression «on the[Pg 3] streets» (sur les rues) qui désigne la prostitution, ces simples mots, pour qui a été saisi par l’angoisse de ces rues, représentent bien le dernier terme de la dégradation, y être errante et abandonnée la dernière des misères. Elles ont quelque chose de si horriblement cruel qui ne se voit jamais à Paris, même les soirs d’hiver ou de brouillard; c’est tellement différent que cela demeure inexprimable.

Une autre impression très vive, et peut-être celle pour laquelle on est le moins préparé, est celle du silence, le vrai silence, profond, doux et apaisant.

L’Anglais a la passion du silence, et aussi rencontre-t-on à Londres de véritables oasis où il règne d’une façon presque absolue, et presque toujours on l’obtient[Pg 4] entier à quelques pas de la rumeur farouche des rues bruyantes. Sur ce point les Inns of court et leur voisinage sont typiques, et d’un charme très pénétrant et tout unique.

Dans Holborn roule avec fureur la grande houle de la ville, pas un instant de trêve ni de repos, voitures et piétons en rangs pressés se succèdent toujours et sans cesse; comme une rage d’avancer et de se faire place semble posséder tous ces êtres. Soi-même on cède et on s’abandonne à ce flot violent qui vous emporte… tout à coup le hansom tourne, s’engouffre sous une voûte, roule doucement et débouche dans une paisible enceinte entourée de maisons couleur de terre; au centre, à moitié cachée par les arbres,[Pg 5] s’élève une chapelle; une autre voûte, une autre enceinte plus large et plus silencieuse, et voici un cadre tout propre à un béguinage.

Derrière une grille s’étalent de longs tapis verts qu’ombragent des grands arbres à l’air si calme et recueilli, et, en bordure, partout ces maisons uniformes à teinte triste, à fenêtres sans rideaux… c’est «Gray’s Inn square», où, comme mis à part de la vie ordinaire, habitent, durant le jour du moins, des hommes de loi; on s’attend à voir dans cet enclos fermé se promener des hommes vêtus d’une robe. Toutes les vieilles lois, toutes les coutumes baroques non abrogées, tout ce qui fait la singularité et la force de la législation anglaise se trouvent logés là, dans le[Pg 6] milieu qui leur convient précisément. Une sorte de tristesse particulière plane dans ces cours; une quantité d’histoires, toutes vraies et tragiques, semblent se cacher derrière ces portes et ces fenêtres muettes comme des yeux d’aveugle. Il paraît bien impossible de vivre là, d’être saturé de cette atmosphère spéciale sans que l’esprit en reçoive une empreinte particulière. Ces études où pas un bruit n’arrive ont quelque chose de claustral, d’un peu effrayant et d’apaisant en même temps; elles ont comme un recueillement conventuel qui paraît tout propre, qui semble nécessaire, à ces vies destinées au labeur qui s’y poursuit au milieu des vieux bouquins moroses dont les textes obscurs rendent possibles[Pg 7] tant d’inconscientes cruautés; la justice anglaise a conservé encore le décor du sacerdoce, cette apparence du rite faite pour frapper les esprits et les retenir.

Un peu plus bas que les Inns of court, après qu’on a traversé Fleet Street, qui est comme le cœur même de la cité, et où le trafic est incessant, se trouvent les Jardins du Temple. C’est d’abord l’attrait d’une vieille porte à franchir; puis, aussitôt, des ombrages qui semblent faits pour les amoureux et les rêveurs, et qui mènent à des cours paisibles qu’entourent de longs cloîtres recueillis et vides.

Certes, ces lieux ne sont ni beaux ni magnifiques; mais ils sont, et au dernier point, profondément poétiques. Au milieu du jardin si vert, si apaisé, dont un coin[Pg 8] est encore cimetière tout rempli de pierres tombales sur lesquelles on marche, s’élève intacte la vieille église du saint ordre du Temple, avec sa forme mystique, et qui renferme les sépulcres oubliés de fiers croisés qui dorment là depuis des siècles…

A l’entour un bruit de fontaine, entre des bancs de verdure, des degrés de pierre qui mènent à des portiques surmontés d’inscriptions latines; nulle part ici la tradition n’est rompue, et cela est d’autant plus remarquable dans ce pays où il semble que la réforme aurait dû tout balayer; point du tout; on lit: «Vetustissima Templariorum Porticu igne consumpta 1678», et l’inscription latine se continue… un peu plus loin: «Antique[Pg 9] Templariorum Aule», et partout l’écusson du Temple avec l’agneau portant la bannière…

Dans ces jardins inégaux et baroques, avec ces vieux bâtiments, cette ancienne église, et au loin la vue du grand fleuve, on se croirait dans une ville morte et pleine de souvenirs; il semble n’y arriver aucun écho de la grande cité formidable qui les détient. L’Anglais est, à mon avis, l’être le moins iconoclaste qu’il soit, et il a fallu une éducation à rebours pour le mener où il est; seulement il semble maintenant arrivé au point où le besoin de retourner en arrière se fait violemment sentir.

Parmi ces choses visibles, qui ont une telle influence sur les âmes, il ne[Pg 10] faut pas oublier la Tamise, qui roule épaisse et lourde, sans bruit, elle a été pendant des siècles la véritable artère de la ville, elle est encore d’une attraction puissante.

Il existe du côté de Chelsea des coins délicieux sur le bord du fleuve, où s’aperçoivent au large des voiles brunes estompées sur ce ciel couvert et doux dont le charme est extrême dans sa sorte de demi-lumière caressante; il y a là, dans une paix et un silence infinis, des maisons à façades gothiques, précédées de jardinets discrets—et toutes ces habitations ont comme quelque chose d’humain et de personnel; ainsi voici une porte peinte d’un blanc laiteux très doux, et sur cette porte, en grosses lettres d’or, se[Pg 11] lisent deux lignes qui riment et disent:

Whoever knocks,
Opens the lock[1].
[1]Quiconque frappe, la serrure s’ouvre.

N’est-ce pas typique, n’est-ce pas bien exprimé, ce côté enfantin et poétique de l’âme anglaise? Trouverait-on dans notre Paris rien d’équivalent à ce besoin de communication entre l’habitant du logis fermé et le passant inconnu, et n’est-on pas cependant pénétré en Angleterre de ce je ne sais quoi d’intime et de discret des habitations, et pourtant, en vérité, avec leur manque de persiennes, elles sont les moins closes du monde; l’impression est donc toute spirituelle. Il y a ainsi dans Londres des quantités de squares qui donnent parfaitement l’impression[Pg 12] de l’asile et du repos, et croyez bien que ces squares ont une part énorme à la formation de l’esprit anglais; le génie particulier de cette race veut le silence, l’étincelle ici ne se multiplie pas par le frottement, elle demande à couver sous la cendre, en secret et comme mystérieusement.

Carlyle et Ruskin, qui sans aucun doute ont exercé l’influence la plus puissante sur l’esprit de leurs contemporains, ne trouvaient que dans le silence extérieur la possibilité du développement de leur rêve intérieur. Le goût et le besoin du silence autour de lui était morbide chez Carlyle, le home du vieux Ruskin est sur les bords solitaires des eaux tranquilles. Tennyson, le poète même de la[Pg 13] nation, a vécu dans la plus paisible retraite.

Le silence s’épand encore à l’aise dans les parcs; là, il y a des heures du jour où la Divine Paix, celle qui plane sur les eaux, semble régner au milieu du murmure des choses vivantes. Il y a des effets de lumière voilée, des nuages pâles qui paraissent doublés d’or, des teintes fondues dans la verdure, et comme un je ne sais quoi de maternel dans cette nature où rien de sec ni de dur n’arrête l’œil; les agneaux qui paissent et qui, au coucher du soleil, viennent boire l’eau de la Serpentine; au loin, les hautes maisons de Kensington sur lesquelles, parfois, il semble avoir neigé quand elles se détachent sur le ciel d’opale, tout cela est d’une poésie absolue[Pg 14] et parle à l’âme;—parfois, dans les rues, on a l’aspect des choses comme vues en rêve; la couleur particulière que prend ici la pierre qui, dans les endroits où elle n’est pas salie, devient d’un blanc mou, donne aux silhouettes d’église une apparence de mirage, surtout lorsqu’elles se perdent sur un ciel de même teinte; et le brouillard lui-même a d’exquis mystères. Hier, je traversais la Tamise, elle était d’une couleur brune, avec de légères raies blanches, faites par l’écume; très bas planait une vapeur pareille à une fumée d’incendie; trois barges plates et noires faisaient tache sur le grand fleuve, que barrait une barque à voile rougeâtre; tout cela se perdait dans une sorte d’impalpable fantasmagorie et, au-dessus,[Pg 15] très haut par-dessus la brume, se dessinaient vaguement de vastes masses qui étaient la ville. Cela était singulièrement beau et propre au rêve, et on n’entendait rien que l’immense silence.

[Pg 16]

II
RUES DE LONDRES
Sauf quelques exceptions, celles-là très réussies, il faut l’avouer, les magasins de Londres sont notablement inférieurs comme aspect et comme élégance d’arrangement à ceux de Paris. Aucune rue ne peut se comparer à la rue de la Paix;—ce goût vraiment raffiné, presque maniéré, qui a pénétré les intérieurs, n’a pas encore opéré la révolution, très nécessaire cependant, dans les étalages anglais. On est frappé dans Bond Street, dans[Pg 17] Regent Street de l’aspect criard, et en même temps presque pauvre des magasins. L’entassement des objets, le flamboyant et le voyant de toutes choses, témoignent bien qu’il y a dans le caractère anglais un côté encore rudimentaire. Cet appel incessant à l’attention, ces explications, ces réclames, ces grosses amorces ont un air de foire; le passant est sollicité, non pas par un ensemble exquis et discret comme celui de nos magasins, mais par l’accumulation d’objets étiquetés, par le heurt extraordinaire des couleurs, par les combinaisons souvent les plus baroques! Car c’est assurément une surprise singulière que de voir une maison entière extérieurement garnie de haut en bas de sièges en osier! des chaises[Pg 18] longues sont là, saillant du mur à la hauteur du deuxième étage; ce qui, le soir surtout, a un aspect fantastique!

Partout cette même exubérance, cette exagération, qui est comme un rappel lointain des grosses et fortes plaisanteries d’un Falstaff. Dans les quartiers populaires, à la nuit tombée, ces choses prennent des proportions inouïes, le gaz est comme prodigué, il flambe avec une liberté qui explique surabondamment les nombreux incendies, et lorsque le brouillard commence à tout envelopper, cela revêt une sorte de grandeur mystérieuse.

Ce n’est pas seulement par le côté extérieur que les magasins de Londres diffèrent de ceux de Paris:—il n’y a qu’à[Pg 19] pénétrer dans l’un d’eux, pour être frappé de la différence du diapason social. On sent de suite qu’on est dans un pays où les différences de castes sont encore reconnues et acceptées; ce n’est pas cette politesse presque familière de nos grands magasins, ou la rogue indifférence du petit négociant. C’est la déférence respectueuse voulue, et qui ne diminue pas à ses propres yeux celui qui l’observe. Et ce ne sera pas seulement le commis qui s’empressera jusqu’à la voiture rangée près du trottoir pour recevoir les ordres de la cliente, mais le patron de quelque grand magasin de Bond street, personnage comme il faut, sérieux, riche et considéré, qui se montrera profondément respectueux, et observera sans effort la[Pg 20] hiérarchie du vendeur à l’acheteur; cette politesse déférente est pratiquée par eux jusque dans les détails; ainsi une note vous est adressée, l’enveloppe porte, imprimé sur le verso: «Avec les respectueux compliments de tel et tel»; une note est acquittée «avec remerciements»; aujourd’hui, l’on peut crier si l’on veut, mais c’est un fait: l’Anglais est en général infiniment plus poli que le Français, et n’a pas encore éliminé de sa vie toutes ces menues servitudes qui sont la politesse; le coup de chapeau n’a rien à voir là dedans; le respect est divers dans ses manifestations, autre à l’église et autre à la synagogue, l’important est qu’il existe. L’Angleterre possède encore ce trésor, pour combien de temps, hélas?[Pg 21] C’est ce respect, obligatoire je le veux bien, qui fait que dans cette ville gigantesque absolument pavoisée d’affiches, pas une ne blesse les yeux! Ces affiches immenses, aux couleurs éclatantes, dégradent et abîment les rues de Londres; dans certaines parties de Holborn elles atteignent des proportions presque incroyables; au-dessus des affiches murales se détachent dans les airs, sur le ciel brumeux, celles qui, découpées en grandes lettres, s’élèvent du toit des maisons!

Il résulte véritablement de ce fouillis, de cette multitude de mots, d’images, de pensées, qui malgré soi vous entrent dans la tête, une sorte de fatigue intellectuelle, en même temps que de griserie et de coup de fouet.

[Pg 22]

Il est certain qu’à aucune heure, ni le boulevard ni aucune artère de Paris ne procurent l’impression presque infernale de Holborn, d’Oxford street, de la Cité; ce doit être quelque chose de semblable qui fait marcher les armées et soutient les peureux; de cette masse d’êtres en mouvement se dégage une électricité mystérieuse qui entraîne et emporte. La vie, dans la signification de force, de mouvement, d’impulsion éclate là d’une façon grandiose; elle devient une puissance formidable.

Cette sensation se répète sous une autre forme dans les profondeurs du métropolitain, dans ces vastes gares souterraines remplies d’un mouvement incessant; les trains arrivent de tous côtés[Pg 23] avec une rapidité vertigineuse; mais comme tous les départs sont clairement indiqués sur des affiches, il n’y a nulle confusion, et la ruche humaine s’emplit et se désemplit sans trêve. Le Under ground (sous terre), comme s’appelle couramment le métropolitain, est une des premières commodités de Londres, et l’esprit pratique des Anglais en a tiré immédiatement le meilleur parti, en choisissant les troisièmes classes comme moyen de circulation. Ce sont du reste de magnifiques voitures, d’une propreté parfaite, admirablement éclairées; et ce n’est pas seulement à Londres que les troisièmes classes sont mises à contribution, les nombreuses familles des clergymen ont commencé par donner l’exemple, on les[Pg 24] a imitées et les choses en sont à ce point que Punch a publié une caricature dans laquelle il représente des Juifs montant en premières, et des gens distingués en troisièmes!

Les omnibus de Londres, tout bardés d’affiches, ne ressemblent en rien aux lourdes écraseuses qui, avec leur grotesque système de correspondance et leur pompeuse régularité, sont si inutiles à la population parisienne. Jamais, heureusement pour eux, les Anglais ne se sont résignés au parcage des voyageurs en des enclos fermés, ni au ridicule et lugubre défilé des numéros! Y a-t-il rien de plus pitoyable que ce bétail humain pressé derrière un conducteur plus ou moins insolent, attendant d’un air navré[Pg 25] l’appel de son numéro, et repataugeant quatre ou cinq fois dans la boue pour recommencer encore? On se demande comment les gens occupés peuvent jamais prendre un omnibus à Paris; à Londres, au contraire, les voitures sont petites, nombreuses, et se font concurrence; le prix est calculé selon la distance et est prodigieusement minime; certains omnibus n’ont même pas de conducteurs: le voyageur est prié par écrit de mettre le penny ou les deux pence dans une boîte ad hoc, et pour cette somme il fait un long trajet; le public et l’exploiteur trouvent leur compte à ce système primitif.

La tutelle incessante et insupportable qui s’exerce sur tout Français majeur[Pg 26] n’existe pas en Angleterre, et l’initiative particulière se fait jour en toute occasion, au plus grand bien de chacun. La veulerie spéciale qui résulte de l’attente de cette ingérence de l’État (abstraction que même M. Taine ne peut arriver à définir) n’a pas cours ici; on vit et on meurt sous sa propre responsabilité, ce qui, en définitive, paraît infiniment préférable. Nous sommes, je pense, plus loin que jamais en France d’un pareil état d’esprit et, avec la mode nouvelle qui envoie toute l’élite de la jeunesse à l’armée, il est à craindre que les individualités fortes disparaissent de plus en plus: en Angleterre, seul pays d’Europe, le militarisme n’est pas à la mode. L’Anglais a vu de près ce que la caste militaire a fait de[Pg 27] l’Allemand: une machine obéissante et puissante, mais une machine tellement déprimée par le joug qui a pesé sur lui, que même dans les emplois civils il apporte une sorte d’humilité patiente et est devenu dans les banques et les maisons de commerce une espèce de coolie chinois travaillant à moitié prix.

L’Anglais, lui, ne se résigne jamais; le mot fight (se battre) s’applique aux actions les plus diverses, tant matérielles qu’intellectuelles. Un homme ne fait pas son chemin dans la vie—he fights his way, cela évoque tout de suite l’idée de l’Anglais, les poings fermés, allant résolument à l’obstacle. On se bat contre la mauvaise fortune, on se bat contre la maladie, le chagrin, l’ennui. Ce combat, indiqué par[Pg 28] la langue même, est une chose admirable: au fond, cet effort c’est tout le développement de l’être perfectible et la doctrine des agnostics. Les Anglais regardent encore la vie comme une chose sérieuse et tangible, comme une chose importante, intéressante et même agréable. C’est le sentiment qu’on en avait aux siècles passés, alors qu’on accomplissait de tels prodiges pour faire «sa fortune» dans le sens que ce mot avait autrefois. On s’y efforce encore en Angleterre, car le plébéien peut arriver à la Pairie, et les distinctions sociales n’ont pas le caractère purement honorifique qu’elles ont revêtu en France, la comédie du désintéressement n’y a pas cours, et en étendant la portée de la pensée exprimée,[Pg 29] le vieux docteur Johnson, qui incarne si parfaitement l’esprit anglais, a formulé une grande vérité lorsqu’il a dit: «Il n’y a que les imbéciles qui écrivent pour autre chose que l’argent.»

[Pg 30]

III
L’ESPRIT NOUVEAU
L’esprit nouveau, celui qui souffle depuis vingt ans, renversant le vieil édifice puritain, continue son œuvre sans repos ni trêve, et a changé, change tous les jours de plus en plus le côté extérieur de l’existence anglaise; le goût de ce qui est beau, délicat, superflu, est poussé aujourd’hui à l’extrême et à un point qui aurait été sûrement jugé immoral par les générations précédentes.

En vérité, il y a une source de volupté[Pg 31] particulière, mais très sensible, dans le contraste entre l’atmosphère de cette ville en décembre, écrasée par un brouillard effroyable, morne, épais, tangible, puant, entre ces ténèbres permanentes, ce mur mou et sombre qui semble vouloir tout étouffer, les êtres, la lumière, et les sons, et la recherche partout vers la clarté, la blancheur, l’élégance, la fraîcheur. Il y a, par exemple, une sensation indéfinissable à passer de la rue dans un de ces intérieurs arrangés par Liberty, auxquels la douceur des tons, la sobriété des ornements, la légèreté des lignes, l’harmonie parfaite prêtent un charme profond et subtil; cela n’est pas du grand art, cela ne tient à aucun style en particulier, et cependant ces pièces éclairées à la lumière[Pg 32] blonde et pure de l’électricité, dont les lampes semblent de grosses fleurs lumineuses, procurent un état d’esprit voisin de celui que donne la vision d’une de ces chambres idéales entrevues dans un coin de tableau des Primitifs; cela est charmant, intime et infiniment poétique, car il y a une très réelle poésie dans le pli de certaines étoffes, dans les teintes fondues mystérieuses de ces gazes si douces; il y a une séduction caressante dans ces couleurs claires où rien ne heurte l’œil, où rien même ne l’arrête, mais où tout le repose; le soin du plus léger détail, de la fleur unique dans le vase bleu ou jaune à forme élancée, a un rappel de l’Orient, de ce Japon si raffiné, où la créature humaine trouve ses délices à la fête des cerises et[Pg 33] à celle des chrysanthèmes! C’est quelque chose du même genre qui existe maintenant en Angleterre, chez cette nation réputée grossière et rude. La passion du joli, des teintes harmonieuses, se répand de proche en proche; dans tous les intérieurs il y a un effort dans ce sens, l’embellissement est devenu une nécessité reconnue, et l’aménagement de certaines demeures, non point parmi les grandes et magnifiques, mais parmi les modestes, celles qui répondent à un appartement de quatre à cinq mille francs, est fait pour surprendre. Le côté plastique est recherché en tout, la rage d’ornementation, pour la table notamment, est générale, et des objets charmants, d’un goût vraiment pur, sont accessibles à[Pg 34] toutes les bourses un peu aisées, les cervelles des femmes sont occupées à des inventions de raffinements nouveaux, et il faut lire les journaux à clientèle féminine pour se figurer la part que l’ornementation et l’embellissement du home tiennent maintenant dans les préoccupations.

Ce peuple devient aussi sensuel que les Italiens de la renaissance. A l’exposition des œuvres d’un peintre à la mode, l’artiste avait imaginé, pendant ces glaciales journées de décembre, de remplir la salle de violettes odorantes; il fallait que la sensation fût complexe, et elle l’était évidemment; un autre y ajoutera, sans doute, une musique douce et lointaine. Du reste, on ne peut se figurer le soin du cadre qu’on apporte ici, et ce qu’il y[Pg 35] a loin de cela à la froide et triste salle de la rue de Sèze, salle lugubre, faite pour les réflexions chagrines, et où rien ne prépare à la jouissance de la couleur.

Voici, par exemple, Burne Jones qui a exposé quatre tableaux seulement: Une légende, dans une des salles de Bond Street. La pièce est exactement de la grandeur qu’elle doit être, chauffée et éclairée à miracle, précédée d’un élégant escalier lumineux et gai, et l’esprit se trouve naturellement porté vers un ordre d’idées qui lui permet de s’identifier avec celles que l’artiste a voulu provoquer. Ces quatre tableaux disent une infinité de choses; c’est là toute l’Angleterre nouvelle, subtile, raffinée avec un côté peut-être enfantin, qui est si propre aux longs espoirs[Pg 36] et aux patients travaux. Cette «Légende de l’églantier» est tout bonnement l’histoire de la Belle au bois dormant, que l’artiste a illustrée avec une conscience, un labeur, un soin merveilleux. D’abord il faut quelques instants pour se ressaisir et se mettre au point devant le premier tableau, car c’est, à première vue, confus et extraordinaire, un fouillis inextricable d’épines énormes, éclairées çà et là de quelques pétales effeuillés d’un blanc rose; et au milieu de ce dédale, couchés à terre et endormis, les chevaliers que le sommeil a terrassés, et que les broussailles ont enveloppés sans qu’ils puissent arriver à la princesse; dans le coin du tableau, un seul, le chevalier magique, devant lequel s’écartent d’elles-mêmes les[Pg 37] ronces et les épines, est debout, les yeux ouverts, et c’est l’unique dans toute la composition dont les paupières ne soient pas closes. On ne peut décrire la sorte d’attirance mystérieuse qui émane de ces quatre tableaux,—tout ce que Burne Jones a mis dans la figure solitaire de ce chevalier, tout ce qu’il symbolise et tout ce qu’il représente, et l’impénétrable tristesse de ce fouillis de ronces et d’épines.

La seconde composition montre le roi et la cour au moment où ils ont été saisis par le fatal sommeil, et tous ces visages endormis ont une expression intense, la pensée passe sur tous ces fronts penchés.

Le troisième tableau, le plus délicieux peut-être comme arrangement, comme type de beauté, figure une cour intérieure dans[Pg 38] quelque idéale demeure du moyen âge; des jeunes filles sont immobiles autour de la margelle du puits près duquel le magique assoupissement s’est emparé d’elles; une autre a laissé tomber sa tête sur le métier à tisser, devant lequel elle était assise. La couleur est partout exquise, celle des vêtements, celles du cadran solaire, de la mosaïque de marbre transparent, qui pave cette cour féerique; c’est proprement un charme que de contempler cela, et cette atmosphère qui semble faite pour des vols de colombe. Mais où le sentiment d’une pureté et d’une virginité impolluée atteint son entier épanouissement c’est dans le quatrième tableau, celui qui représente endormie la princesse enchantée. Elle est là, vêtue de blanc, les[Pg 39] cheveux blonds chastement épars comme un voile; la baguette puissante de la fée a fermé ses yeux, ses yeux si beaux, ses yeux si doux! La candeur innocente de son front, de tout son être est inexprimable; elle a bien «ce quelque chose de lumineux et de divin» dont l’a gratifiée le vieux Perrault. Couchée sur un lit merveilleux, la tête appuyée sur un oreiller rose et argent, elle dort depuis cent ans! et, à ses pieds, dorment ses femmes. Sur le tapis magnifique sont épars des objets rares et précieux, une cassette, un luth; une lumière irréelle et ravissante plane sur tout, et une longue branche d’épines s’étend mystérieuse et serpente au-dessus des figures endormies. Le prince va entrer tout à l’heure[Pg 40] et dissipera tout cet enchantement!

Des centaines de personnes iront voir ces tableaux et y trouveront un plaisir extrême, et il est évident que c’est là un signe des temps, et que même dans une élite, un goût aussi délicat et aussi fin, pour des compositions d’une spiritualité si élevée et en même temps d’une beauté si sensuelle, est remarquable.

Ce goût presque extravagant pour le côté plastique de toute chose a pénétré même la politique, et une fleur, la primevère, est devenue l’emblème sérieux d’un grand parti.

Chez l’Anglais, le sentiment poétique à l’état primitif est encore intact et lui fait trouver plaisir à des puérilités qui feraient souvent rire le vieux Latin désabusé.[Pg 41] N’est-ce pas une chose extraordinaire que de voir, à jour dit, toute une partie de la nation se parer d’une fleur en mémoire d’un mort? Ainsi le 19 avril dernier, le spectacle à Londres était vraiment curieux, hommes femmes et enfants de toutes les classes, même les balayeurs et les mendiants, portaient sur eux la primevère jaune en mémoire de Disraeli, les primevères s’entassaient au pied de sa statue, et la manifestation, sous cette forme naïve, éclatait partout avec une unanimité absolument prodigieuse. C’est un singulier phénomène que cette influence posthume de Disraeli, et il serait curieux de rechercher la part qu’il a eu au changement de mœurs et de goûts qui s’est fait dans la société anglaise. La passion[Pg 42] de faste de «Dizzie» resté, par l’âme et l’esprit, un Oriental, est connue; on sait combien ce sémite se plaisait aux couleurs voyantes, aux riches bijoux, à la pompe des cérémonies; un des amusements favoris de sa triomphante vieillesse était de contempler, s’ébattant sur la terrasse de son château, les nombreux paons dont il aimait à être entouré et dont les couleurs chatoyantes flattaient sa vue.

Dans les romans de la jeunesse de Disraeli on voit déjà l’attrait irrésistible qu’exerçaient la richesse et les demeures somptueuses sur sa vive imagination; à la fin de sa carrière, il fallait, pour la satisfaire, qu’il investît sa souveraine de la pourpre d’impératrice des Indes: il fut vraiment le premier ministre d’une impératrice[Pg 43] d’Orient, il en avait le type physique, la volonté, la force de domination; il avait hypnotisé la société anglaise; cette société si aristocratique, si rebelle pendant tant d’années à toutes les manifestations de charlatanisme, fut vaincue par ce maître charlatan; elle prit goût même à ses oripeaux, elle aima comme lui la magie des mots et des empires mystérieux, l’Asiatique devint le maître de l’Anglo-Saxon. Quel contraste entre celui-là et le correct Melbourne, le grave sir Robert Peel, l’élégant Palmerston, tous tellement et si foncièrement anglais; et même ceux qui, de leur naturel, n’étaient pas austères, tellement esclaves de la convention dans laquelle ils vivaient. Tel Gladstone, aujourd’hui Anglais jusqu’aux[Pg 44] moelles, même dans une salutaire hypocrisie. Oui, assurément salutaire, et elle s’en va, elle disparaît: encore quelques années, et il n’en restera plus rien; et ce sera un grand dommage, car c’était une belle chose, après tout, que de voir une puissante aristocratie, une société si riche et si forte, tant d’êtres divers tenus en respect par quelques fictions qui suffisaient à défendre l’édifice social; c’était une salutaire illusion que de supposer toutes les femmes chastes, tous les hommes fidèles, et d’ignorer, de chasser résolument ceux qui portaient quelque atteinte visible à cette fiction. Ce respect des mots, cette pudeur de convention, provoquaient et développaient néanmoins de réelles vertus: cela s’en va; dans certains milieux, cela a déjà disparu!

[Pg 45]

Il existe en ce moment une ressemblance marquée entre la société anglaise contemporaine et la société française d’avant 89; on s’est affranchi entre soi d’une foule de préjugés religieux et sociaux; les questions les plus brûlantes sont ouvertement discutées; des esprits distingués exercent sur la pensée aristocratique le genre d’influence qu’avaient les messieurs de l’Encyclopédie; le sentiment de grandes réformes nécessaires est universel; en même temps la joie de vivre ne se ralentit nullement, le luxe a pris un essor nouveau: il s’est vulgarisé, il a pénétré dans des milieux où autrefois les principes rigoureux ne lui permettaient de se manifester que sous certaines formes acceptées et convenues. Une presse gouailleuse[Pg 46] et insolente fait l’office de Beaumarchais et du Barbier et fouaille les vices des grands, et les grands sont les premiers à rire de la plaisanterie! Une fraction de la société anglaise s’achemine vers un paganisme élégant; l’autre, avide encore de croyances, se retourne vers le catholicisme. L’Angleterre, devenue maussade sous l’influence triste et grossière des Guelfes, revient à son génie d’autrefois, libre, hardi, joyeux; voyez Shakespeare, Chaucer et tous les vieux écrivains. La fausse pudeur n’existait pas plus pour le vieil anglais que pour le vieux gaulois, le génie anglais a été déformé par la Réforme, forcé de dévier de sa véritable nature. Il n’y a qu’à remonter l’histoire pour voir combien a été graduelle cette[Pg 47] lente transformation qui a atteint son apogée par l’importation des moroses souverains de Hanovre. Au XVIe siècle les mœurs anglaises et les mœurs françaises étaient encore à peu de choses près identiques; elles l’étaient sur la manière de concevoir la vie et la famille. Chez les Anglais le principe primordial commun d’autorité (l’Église) ayant été répudié, peu à peu le changement s’est accompli, les mœurs sont devenues plus rudes, plus tristes, et la différence des races s’est accentuée; elle est extrême aujourd’hui, plus grande encore qu’on ne le croit, car voici des générations que le point de départ a cessé d’être le même.

La race anglaise n’a jamais été plus forte, plus elle-même que sous les Tudor,[Pg 48] elle était alors essentiellement frondeuse et rebelle. En s’affranchissant aujourd’hui des entraves factices qui l’ont comprimée et en donnant un libre essor à quelques-uns de ses puissants instincts elle se trouve en même temps dépourvue du frein qui jadis maintenait en respect et les grands et le peuple. La vraie vérité est qu’aujourd’hui l’Anglais des classes supérieures ne respecte plus beaucoup de choses, et ce qu’il y a de saisissant c’est que cette émancipation de la pensée et des mœurs coïncide avec la prépondérance de l’influence féminine. Cette prépondérance est devenue et menace de devenir toujours plus un des importants facteurs de l’état social.

[Pg 49]

IV
AU ROUET QUI TOURNE
Dans la vraie tradition anglaise le principe de la subordination au mâle était absolu; quelle que fût l’indignité de l’homme, la femme mariée était supposée devoir à son mari une affection humble et servile, cette subordination était tellement entrée dans les mœurs, elle avait pénétré si avant dans l’âme des femmes anglaises qu’on a vu de nos jours des créatures d’élite comme une madame Carlyle accepter de n’être que[Pg 50] la servante de leur mari. Il y a une vingtaine d’années, la presse anglaise par un de ces plébiscites d’opinion qu’elle affectionne, agita la question de savoir si dans certains cas, ivrognerie habituelle ou débauche incorrigible, une honnête femme avait le droit de quitter son mari et de se soustraire au risque de mettre des malheureux au monde? L’opinion publique se prononça nettement pour la négative et les femmes, qui avaient revendiqué la légitimité de ce droit, furent généralement considérées comme manquant d’un certain sens moral.

Depuis quelques années tout cela a radicalement changé; les femmes ont osé relever la tête, elles ont cherché leur voie, et à côté d’excentricités inévitables[Pg 51] ont atteint un légitime affranchissement. L’idéal parfaitement rationnel, en somme, de l’Américaine, to have a good time (avoir un bon temps) est devenu celui des Anglaises, la médiocrité suffit de moins en moins et la chimère des préjugés s’affaiblit et disparaît avec une rapidité vertigineuse, les exemples sont partout.

A l’enseigne du Rouet qui tourne, dans Fulham road, lady M….. tient un magasin de curiosités et arrange d’une façon exquise sa devanture, mélangeant les narcisses aux objets d’art, groupant les bibelots et les vieux meubles!—Voilà où en sont les «ladies» aujourd’hui, elles ouvrent boutique, étant d’avis qu’il n’est pas de plus sot métier que de n’avoir pas d’argent; les unes s’affublent[Pg 52] de noms de guerre et se font modistes ou couturières. Madame Lierre, dont les chapeaux sont fort bien notés, appartient à ces dix mille du haut qui paraissaient jusqu’ici une classe à part, et, dans ces transformations sociales, elles apportent une crânerie particulière qui provient précisément de la force des préjugés au milieu desquels elles ont d’abord vécu. Le côté louche et un peu suspect, à nos yeux, de la boutique remplie de fleurs, de la grâce féminine servant d’amorce et d’appât leur échappe; elles ne voient que le côté hardi, indépendant et rémunérateur de l’entreprise; elles sont encore une minorité, mais soyez tranquilles, l’exemple est donné, on ne s’ennuiera plus désormais, en cas de revers[Pg 53] ou de diminution de fortune, à faire ces besognes tristes qui semblaient seules convenir à une gentlewoman; on ne saura plus même bientôt ce qu’est une gentlewoman, ni la signification de ce mot, exquis dans son raffinement, car il ne voulait dire ni la richesse ni même la naissance, mais cette sorte d’aristocratie de l’être supérieur dont l’existence était régie par des lois mystérieuses, franc-maçonnerie d’honneur, de pureté, de délicatesse: tout ce qui était mercenaire et grossier, tout contact avec la foule vulgaire était nécessairement en horreur à la gentlewoman. Thackeray en a peint quelques-unes de main de maître, et les a toujours faites pauvres; pauvres, et cependant si assurées dans la sécurité[Pg 54] incontestée de leur supériorité sur les êtres riches qui les entourent; il y avait la grande tribu des veuves de soldats ou de marins, toutes ces femmes qui élevaient, avec un soin jaloux, leurs enfants dans les mêmes préjugés; les vieilles filles, nées dans le luxe, réduites à la pauvreté honnête; toutes étaient des gentlewomen, orgueilleuses de ce simple titre qui définissait leur rôle en ce monde. Et tout cela va être balayé, on s’est aperçu que, au fond, ces choses ne servaient qu’à passer fort tristement la vie et qu’il y avait mieux à faire. On a mis une enseigne à sa porte, et l’on vend de vieilles chaises à porteur, des chapeaux ou des robes, selon le goût particulier. Il est évident qu’au point de vue[Pg 55] de la raison pure rien ne peut être plus sensé, mais il reste à savoir si l’application de la raison pure est toujours profitable. A vouloir être trop libérale et de bon accueil, à se moquer elle-même de ses vieux préjugés, l’aristocratie anglaise joue une grosse partie, et, sans être un grand prophète, on peut croire que dans sa forme actuelle ses jours sont comptés. Tout est permis à une caste fermée qui est persuadée de sa supériorité, mais du moment qu’elle abdique elle-même et prétend à la liberté d’allure du premier plébéien venu, on ne sait plus très bien ce qu’elle signifie, et il est à craindre qu’un beau jour on ne le lui demande un peu rudement. Aussi longtemps que les femmes entretiennent le[Pg 56] feu du sanctuaire on peut avoir bon espoir, mais du moment où elles se rient et du sanctuaire et du feu sacré, il est probable qu’il ne tardera pas à s’éteindre, et le grand mouvement d’émancipation qui s’accomplit à cette heure en Angleterre vient de la femme. Il y a plusieurs courants, mais tous tendent au même but: s’affranchir de la tutelle de l’homme, vivre d’une vie personnelle. Cela vaut peut-être autant que d’aller aux Indes à la recherche d’un mari, comme il était fort d’usage, il y a trente et quarante ans, de le faire; on s’embarquait sous la protection de quelque femme d’officier, et, à peine débarquée, un célibataire affamé était trop heureux de vous emporter dans son bungalow. C’est que[Pg 57] le mariage paraissait alors la seule raison d’être de la femme, et une fois mariée, il s’agissait, pour remplir le programme jusqu’au bout, d’avoir beaucoup d’enfants.—Une jeune reine amoureuse sur le trône, un mari fidèle à son côté et un nombre croissant de babies dans la nursery, tel était le grand exemple, l’idéal de l’Anglaise du haut en bas de l’échelle sociale. La venue du baby réglementaire était en honneur dans les familles bien pensantes, et l’on se souciait fort peu qu’il y eût ou non du pain à la maison pour toutes ces bouches. Mais voilà que partout on s’est mis à enseigner la prévoyance, que toutes sortes d’idées nouvelles sont entrées dans des cervelles résignées; on prêche avec acharnement[Pg 58] le thrift (épargne) aux classes laborieuses, on cite pour cela à tout propos l’exemple de la France; on oublie trop que la première économie dans les ménages français est en général celle des enfants, et j’ai idée que beaucoup d’Anglaises commencent à la trouver raisonnable. L’imprévoyance est peut-être une qualité maîtresse des nations, MM. les économistes n’y ont pas assez réfléchi.

L’enfant anglais est une chose ravissante, et cela dans toutes les classes; la rage de parure, qui ne s’arrête pas au déguisement, sévit sur eux avec une intensité extraordinaire; l’enfant vient avec le chien d’espèce rare pour orner une voiture. Le côté théâtral de l’existence, qui est devenu une nécessité en Angleterre,[Pg 59] a été jusqu’à organiser des services religieux pour enfants; l’idée est bonne en soi, mais on arrive à la déformer singulièrement le jour où, sous prétexte de dons aux hôpitaux, chaque enfant apporte à l’autel son offrande de fleurs. C’est alors un déchaînement de vanités, un luxe et une invention de toilettes, d’arrangements singuliers pour les fleurs. Les personnalités se font jour de bonne heure; la mère n’est jamais en Angleterre cette couveuse de l’âme qu’elle est si souvent en France; l’existence de celles qui avec un dévouement sans égal se font les éducatrices de leurs filles, les répétitrices de leurs fils, n’aura jamais d’imitatrices en Angleterre, et cela par la bonne raison que le lien conjugal prime tous les autres,[Pg 60] que l’enfant n’est que l’accessoire, et que la séparation complète se fait au moment du mariage. Le grand frein de toutes les existences était le préjugé social, et il reçoit depuis vingt ans de furieux coups de bélier.

[Pg 61]

V
LE RÈGNE DE L’ARGENT
Le règne de l’argent est maintenant triomphalement établi dans la société anglaise, on lui a donné la première place et quelques protestations isolées n’y feront plus rien. La plupart des fiertés ont capitulé; les coteries les plus exclusives ont ouvert leurs portes, et Midas règne en maître. La société anglaise a radicalement changé ses assises; elle-même, par la bouche de ses membres les plus autorisés, le reconnaît avec un[Pg 62] certain cynisme. Il y a vingt-cinq ans le nouveau riche, le juif et l’Américain étaient des qualités absolument négligeables; l’argent avec le rang avait l’ascendant qu’il doit exercer, mais l’argent sans autre accompagnement ne comptait pas comme valeur sociale; aujourd’hui le nouveau riche, le juif et l’Américain sont les maîtres—c’est le cas ou jamais de placer la comparaison du cheval de Troie: il est entré dans la place où l’a laissé d’abord pénétrer la curiosité, et maintenant la horde qu’il recélait s’est répandue et a tout envahi.—Il serait ridicule de prétendre que le niveau moral de la société n’en a pas été abaissé; une fois que l’argent a été ouvertement accepté comme le bien le plus désirable,[Pg 63] toutes les nobles fictions qui soutiennent une société aristocratique se sont écroulées, et une société aristocratique qui ne croit plus à une essence supérieure et à elle-même ressemble prodigieusement à une troupe d’acteurs qui font les gestes de leurs rôles, mais savent que ce sont des rôles commandés et appris. J’ignore ce qui résultera du nouvel état social que le XXe siècle nous promet, mais il faut regretter une des plus belles choses qui soient, et qui est la société aristocratique; nulle part, dans aucune organisation, l’être humain n’est plus à son avantage, culture physique héréditaire, culture intellectuelle et morale, tout ce qui est bas et violent chez l’homme extérieurement dominé, acceptation presque passive[Pg 64] du devoir envers le pays, envers son ordre; je ne sais si aucune société démocratique pourra produire l’animal humain aussi affiné, aussi beau, aussi élevé; la grâce et le charme des sociétés ne peut exister que dans des conditions spéciales; les courtoisies de la vie, les respects, les contraintes, les nobles servitudes, tout cela en fait partie, et surtout le trait sublime de toute noblesse, l’horreur et l’instinctive répugnance de gagner de l’argent.

Quoique l’aristocratie anglaise individuellement soit presque toute d’origine relativement récente, quoique ses plus fiers ducs descendent de Nell Gwynn, cependant, comme corps, cette aristocratie présentait un magnifique ensemble de[Pg 65] traditions héritées, avec ce côté très particulier d’une infusion constante d’éléments nouveaux, par l’anoblissement périodique soit d’hommes politiques ou éminents, ou de grands industriels, en même temps que les fils cadets retournaient par leur descendance à la classe moyenne. Ce n’était pas un corps fermé comme celui de la vieille noblesse française autrefois; et aujourd’hui, par exemple, de la noblesse allemande ou autrichienne, c’était plutôt une institution comme l’armée, où certaines fonctions étaient héréditaires, mais où d’autres également nobles et honorables pouvaient être acquises, et conférer un rang égal. La famille, dans l’acception française, est disloquée depuis longtemps[Pg 66] en Angleterre. Presque tous les grands seigneurs prenant femme dans la classe des gentlemen, il n’y a rien ici qui ressemble à la noblesse pauvre et infiniment fière de notre vieux continent; la noblesse prussienne, entre autres, qui est une caste jalouse, et il faut bien se le dire, avec tous ses préjugés étroits, a été l’incorruptible force de l’armée. Dans presque tous les pays d’Europe, la femme en se mariant conserve son nom d’origine et tient encore légalement à la famille dont elle est sortie; ici, au contraire, elle perd toute attache primitive, sauf d’une façon honorifique; si par exemple, étant fille de lord, elle épouse un homme de rang inférieur, elle conserve alors son titre de lady accolé à son nom de baptême,[Pg 67] ce qui lui donne préséance sur son mari. Mais son nom d’origine est absolument perdu pour elle, et cette question: Qui est-elle née? ne s’entend jamais en Angleterre, la femme étant toujours absolument ce que son mari la fait devenir.

Malgré cela, la mésalliance par intérêt étant tout à fait contraire aux mœurs anglaises, on aurait eu honte d’en exprimer le désir, tandis que maintenant cela ne fait pas l’ombre d’un pli; et il est plus ou moins entendu que les dollars américains sont excellents pour redorer les couronnes fermées. Les fortunes territoriales ont depuis une quinzaine d’années diminué de treize à quatorze pour cent, de sorte que ce qu’on appelle les grandes fortunes représente aujourd’hui[Pg 68] une très faible part de la richesse générale; en même temps s’est accrue d’une façon persistante la classe de capitalistes possédant des fortunes de cinq à douze cents livres par an; ceux précisément pour qui l’aristocratie est un corps social supérieur et intéressant dont on attend de grandes choses. L’aristocratie anglaise, appauvrie par des circonstances absolument indépendantes de ses efforts et de sa volonté, a cherché d’abord le moyen de s’amuser à moins de frais pour elle-même, puis ensuite à faire rentrer de l’argent dans ses coffres. Sans vouloir énumérer fastidieusement les causes diverses de la diminution croissante des grandes fortunes territoriales, il faut faire partir de là uniquement cette[Pg 69] facilité nouvelle dans les mœurs; le parvenu riche a été admis pour ce qu’il pouvait donner, et nullement parce que la barrière des préjugés s’était abaissée; pris individuellement, chaque membre de l’aristocratie qui mange, chasse et danse chez Midas méprise parfaitement Midas. Seulement, en l’ayant autorisé à prodiguer l’argent pour la fêter, l’aristocratie anglaise a élevé l’étalon de ces magnificences hospitalières à un taux qui lui avait été inconnu aux jours de sa prospérité. Dans une société aristocratique et fermée comme l’était encore il y a vingt-cinq et trente ans la société anglaise, les membres entre eux se connaissent tous directement ou indirectement; et en fait d’hospitalité on offrait naturellement[Pg 70] celle qui était proportionnée et relative à des fortunes dont le chiffre n’était guère un secret. Trop de luxe, tout ce qui pouvait sentir l’ostentation voulue, aurait été jugé parfaitement vulgaire. La vie de château, les fêtes à Londres étaient en rapport avec le train large et simple de la vie journalière; l’honneur d’aller à Stafford House ou dans n’importe quelle autre maison ducale n’aurait nullement été augmenté parce qu’il y aurait eu de vingt-cinq à trente mille francs de roses ou d’orchidées dans les salons! Aujourd’hui un déploiement de fleurs dans cette proportion représente les vrais éléments de succès pour une fête. Aussi une des manières économiques de recevoir est-elle de faire[Pg 71] en son propre nom les invitations aux fêtes des nouveaux riches, lequel nouveau riche demeurera ensuite ou ignoré à tout jamais malgré ce qu’on aura accepté de lui ou, si la chance lui est favorable, sera toléré peu à peu, mais c’est une affaire de pur hasard, et les déboires sont fréquents.

Le succès de l’Américain s’explique par un côté spécial du caractère anglais, cette volonté d’ignorer certaines choses; l’Américain est un personnage anonyme pour ainsi dire, on peut commodément feindre ne rien savoir de son passé ni de la source de sa fortune, ce qui est moins facile vis-à-vis du nouveau riche qui est de provenance nationale. L’amour-propre souffre moins d’amener une épousée de[Pg 72] New-York ou de Washington que de la prendre à l’ombre d’une usine; il y a là une nuance qui a été très commode à l’orgueil héréditaire, puis l’Américain est un être particulier dont, à l’occasion, la vulgarité sera traitée de couleur locale, ce qui n’est pas le cas pour un compatriote. Il ne faut pas oublier non plus que cette sorte d’uniformité de gens bien élevés n’existe pas en Angleterre, et que les manières de voir, les façons, les habitudes de la grande classe moyenne ne sont pas du tout celles de la classe supérieure; on ne s’y trompe pas lorsqu’on connaît l’une et l’autre, et par conséquent la fusion est bien plus difficile.

Le duc de Westminster, bien qu’immensément riche, a vendu dernièrement, à[Pg 73] un prix de fantaisie, Cliveden, sa propriété favorite, devenue presque patrimoine national, à M. Astor, qui occupe déjà un palais à Londres, palais qui est mis perpétuellement à contribution, et que son riche propriétaire prête généreusement pour toutes les occasions charitables ou autres; je crois que les membres de l’aristocratie qui profitent de «Carlton House» le font un peu dans cet ordre d’idées qu’on apporte avec les relations en voyage; on accepte et on pratique des familiarités qui seraient inadmissibles chez soi. Malgré tout, l’Américain à Londres ne peut être qu’un accident, et le jour où l’on voudra le boycotter, rien de plus facile. Cette conviction rend les relations plus aisées, quelque écrasante que soit la supériorité[Pg 74] de l’argent. Le juif aussi est plus ou moins un exotique, sauf les Rothschild qui sont arrivés à faire corps avec l’aristocratie anglaise; ils ont cessé de se marier entre eux, et dans leurs demeures privées n’ont qu’un luxe de bon aloi. Dernièrement encore je voyais le matin, au parc, lady Rothschild, femme du chef de la maison; elle était aussi mal et aussi simplement mise qu’une duchesse de la vieille école; avec cela la tournure d’une bourgeoise de la rue de la Victoire; car la marque de race est indélébile, et celle-là, fille d’un Rothschild qui fut rabbin, en a le type le plus marqué; mais enfin il est bien certain que, vêtue ainsi, son voisinage n’était pas écrasant.

Les premiers à être corrompus par ce[Pg 75] changement de la vieille société ont été les jeunes gens; autrefois les bonnes grâces des nobles maîtresses de maison leur étaient nécessaires pour faire leur chemin dans le monde, aujourd’hui ce sont eux qui sont nécessaires aux maîtresses de maison. La plupart du temps ils sont invités par des tiers; le sans-façon qu’ils ont apporté chez les parvenus indigènes ou étrangers, ils le conservent comme manière définitive; la politesse la plus élémentaire est mise de côté, celle même de se faire présenter à son hôtesse. De l’excès de conventionalité on est tombé dans l’excès de cynisme: des fils de famille n’ont pas rougi de servir (moyennant finances) de recruteurs à des tapissiers ou à des couturières; eux-mêmes[Pg 76] sont devenus couturiers et recommandent l’article à leurs danseuses; il y a là le plus lamentable renoncement à la dignité personnelle, la véritable nécessité n’ayant rien à invoquer là dedans, et une société aristocratique qui ne saurait pas sauver ses membres d’une telle humiliation serait indigne de subsister.

La sorte d’abdication volontaire de la reine est responsable en grande part de tous ces changements. Un prince jeune et aimable, relativement pauvre, s’est vu déléguer la tâche souvent onéreuse de remplacer la royauté absente. Si le prince eût été riche, s’il eût eu derrière lui une reine et mère toujours prête à payer ses dettes, alors il aurait pu tenir, et il[Pg 77] aurait sûrement tenu son rang, sans aucun des accomodements où il s’est laissé aller peu à peu et qui ont cumulé dans des amitiés compromettantes: les fameux W…, de baccara et scandaleuse mémoire, et la familiarité d’un trop riche baron.

Personne ne s’est cru trop fier ni trop haut placé pour dédaigner ce que la royauté acceptait; l’avènement anticipé de ce ménage, personnellement profondément sympathique, a été un vrai malheur pour la société anglaise. La princesse, aimable, douce et populaire, élevée dans une cour très simple, n’a pas su imposer les façons sérieusement respectueuses qui auraient seules convenu; elle a voulu avoir des amis, et a traité ses amis sur un pied d’égalité. Les mœurs[Pg 78] faciles de l’héritier présomptif ont encouragé les mœurs faciles chez d’autres; le ton de Marlborough House n’a pas été du tout celui d’une cour. La princesse, jolie et élégante, aimant la parure, a exercé une influence toute de frivolité et de douceur, et les vertus privées, excellentes en soi, ne répondent pas toujours à celles nécessaires aux princes; récemment encore, un journal très bien informé et bien noté, parlant du prince de Galles et de ses filles, disait (en manière d’éloge) que les relations des princesses avec leur père sont celles de sœurs avec un frère aîné très aimable et très cheery (gai).

Le sentimentalisme purement allemand de la vieille reine a aussi exercé une[Pg 79] influence débilitante; le génie anglais a quelque chose d’extrêmement viril et ne se porte pas facilement aux regrets superflus; même une sorte de pudeur morale aurait interdit dans les classes élevées l’étalage public d’une douleur privée. Sur tous ces sujets une réticence acquise était devenue une seconde nature. La reine, au contraire, en véritable Allemande, a donné à sa douleur conjugale un caractère de fétichisme; loin de la cacher, elle l’a révélée à tous; les portraits, les médaillons, les monuments commémoratifs en ont été les signes extérieurs. Dans d’autres temps, une femme de ce rang qui se serait sentie frappée ainsi aux sources mêmes de la vie, ou se serait retirée dans un cloître,[Pg 80] ou aurait abdiqué, cela aurait eu une sauvage grandeur; mais cet affichage persistant pendant trente ans du même sentiment s’accordant avec tous les adoucissements d’une existence royale, sans les corvées et les contraintes de la royauté, a quelque chose d’énervant. Un goût théâtral se mêlant aux actions ordinaires de la vie s’est répandu en Angleterre, le pays du monde le moins porté par tempérament national à ce genre d’ostentation. Le factice a pris la place du naturel, la vie est devenue une exhibition scénique. On veut paraître artistique, esthétique, «up to date», qui correspond à fin de siècle, il s’est fait un méli-mélo de sentimentalité à froid, d’incrédulité et de cynisme affecté. On peut[Pg 81] dans la société anglaise d’aujourd’hui professer les théories les plus subversives, se déclarer incrédule est d’un ragoût assez bien porté; et les premiers penseurs de l’Angleterre ont étouffé sous une férule puritaine! Et Stuart Mill, il y a quarante-cinq ans, n’osait pas publier ses livres, de peur du scandale furieux que provoqueraient ses doctrines; à l’heure qu’il est le blasphème n’est pas pour déplaire! L’état d’esprit de la société anglaise contemporaine ressemble un peu à celui de défroqués, la peur de ce qu’ils ont laissé derrière eux les fait courir à de bruyants excès.

Cette société, dans sa classe supérieure, est malade et très malade; elle a dépouillé ses anciens, lourds mais[Pg 82] solides préjugés et les a remplacés par rien.

Heureusement, pour lui rappeler les grandeurs d’antan et ses saines traditions, l’Angleterre a encore les mollets de ses valets de pied: aussi longtemps que ces mollets seront en honneur, aussi longtemps que le bas de soie sera l’ambition des beaux hommes d’une certaine classe, la vieille Angleterre n’aura pas vécu; et ces mollets sont encore fort beaux et fort respectés, on les voit sur le seuil des grandes maisons, on les voit même sur le trottoir, roulant le tapis qui a permis de marcher jusqu’à la voiture, et les jours de «Drawing room» ils se raidissent, immobiles, derrière le carrosse de gala,—et les gamins les[Pg 83] gouaillent, mais les envient.—La domesticité en Angleterre est peut-être le corps social le moins déformé, il est encore jaloux de ses prérogatives, convaincu de son importance; tant que des personnages à mine d’ambassadeur consentiront à vous précéder sur des escaliers, et que des Adonis couvriront leur chef de poudre, il y aura une pairie héréditaire, et c’est ce qui me fait espérer qu’elle ne disparaîtra pas de sitôt.

Seulement, les intérieurs plus modestes commencent à avoir de la peine à trouver des serviteurs mâles, et il est très reçu maintenant d’avoir plusieurs femmes, et le service n’en souffre nullement. Le domestique anglais n’a du reste jamais[Pg 84] été que pour la parade, toute besogne fatigante a toujours été accomplie par les femmes; elles continuent, mais une créature supérieure de leur propre sexe est préposée aux fonctions de luxe; elles ont extraordinairement bon air, ces parlour-maids élancées, rigoureusement habillées de noir, le petit bonnet blanc et le tablier de mousseline en bavette; elles possèdent les solides traditions de respect silencieux, ce sont des aristocrates, des personnes ayant conscience de leur propre dignité et de la beauté de l’édifice social qui leur a donné des inférieurs.

[Pg 85]

VI
«SOCIETY PAPERS»
On a dit et redit que c’est dans les salons du XVIIIe siècle que se prépara la révolution; ce sont les Society papers qui préparent en Angleterre le changement qui arrivera un jour ou l’autre;—ce sont ces journaux qui sapent lentement mais sûrement le sentiment de respect superstitieux qui entourait la royauté en tant que royauté; une lumière crue est projetée sur les moindres actions de ceux qui tiennent à cette royauté, et il est[Pg 86] indubitable que cette lumière enlève beaucoup à l’illusion. Et ce qui constitue le vrai danger de cette littérature, c’est précisément qu’elle n’est pas haineuse: rien ne révolte, rien ne provoque une explosion de sentiments contraires, mais on s’habitue à voir qu’en réalité il y a bien peu de chose sous ces oripeaux devant lesquels on s’inclinait par habitude. Les critiques portant sur les actions de la reine et de ses enfants sont celles qu’on se figurerait seulement possibles dans une presse hostile; eh bien, pas du tout, il paraît que c’est par affection qu’on les morigène ainsi; en vérité Shakespeare avait raison: «Familiarity breeds contempt» (la familiarité engendre le mépris). La familiarité est poussée présentement,[Pg 87] au delà des limites permises, le mépris n’est pas loin, il est peut-être déjà là.

Le «potin» est maintenant devenu une institution sociale, et est passé à l’état de besoin, d’appétit qu’il faut absolument satisfaire. On ne s’imagine pas jusqu’où cela est poussé, et la liberté et la désinvolture avec lesquelles se franchit le mur Guilloutet,—il est loin le temps où l’Anglais pouvait dire que sa maison était une forteresse.—La reine, le prince de Galles et sa famille sont les moins épargnés, et leurs affaires particulières, leurs espérances et tout ce qui les concerne, est discuté sur un ton d’égalité, et même de supériorité qu’on conçoit à peine. Il a fallu, pour en arriver à oser se mêler à ce point des affaires du voisin,[Pg 88] un pays où le duel est discrédité, et où la seule ressource contre certaines impertinences est l’appel aux tribunaux, parti extrême, qui fait hésiter les plus braves.

Il est advenu de cette presse potinière ce qui est arrivé avec une certaine presse, en France; les hardiesses les plus téméraires d’il y a vingt ans sont tombées au rang de gentillesses assez fades. En Angleterre on a été de l’Owl (le hibou) au Modern Society, et le pas franchi est effrayant! L’Owl, lorsque son premier numéro parut, fut jugé une entreprise extrêmement osée; édité dans un format élégant, composé de quelques feuilles seulement, il servait à ses lecteurs des articles courts, bien tournés, racontant en termes choisis et voilés les nouvelles et[Pg 89] les scandales du jour. Pas de noms, des insinuations à peine, tout cela dans le ton de la bonne compagnie; il fallait en être, du reste, pour trouver intérêt à ce joli petit journal. Sa rédaction fut d’abord un mystère, bientôt percé, mais qui était cependant assez bien défendu pour ajouter au piquant de ses informations. On sut qu’Algernon Borthwick, alors, comme aujourd’hui, directeur du Morning Post; alors, comme aujourd’hui, homme d’esprit et homme du monde, en était le fondateur et l’inspirateur; il avait groupé autour de lui un cercle de «Hiboux», oiseaux de choix, dont les conciliabules secrets excitaient la curiosité publique; le succès du Owl fut très grand, mais on s’adressait à un public trop restreint,[Pg 90] l’entreprise ne fut pas continuée.

Quelques années après, un joli garçon du nom de Bowles, fort goûté des femmes qui le déclaraient plein d’esprit, fonda le Vanity Fair (foire à la vanité). Ce fut le commencement du reportage à outrance, les cancans mondains étant la seule raison d’être du nouveau journal qui annonçait les nouvelles avant même que les intéressés en fussent avisés! Le goût de se voir imprimé se développa comme une épidémie; ce n’était plus la simple nomenclature du Morning Post ou du Court Journal, mais de véritables articles louant la beauté, approuvant ou désapprouvant ceci ou cela, enfin le ton d’une caillette mal élevée. Le genre était fondé, aujourd’hui c’est une puissance.[Pg 91] On ne peut vivre à Londres sans lire le World ou le Truth; ces deux feuilles se rencontrent sur toutes les tables, et leurs colonnes serrées sont avalées avec délices.

Madame de Sévigné écrivait que la mauvaise compagnie est infiniment préférable à la bonne, parce qu’on a moins de peine à s’en séparer; dans le même ordre d’idées, on peut dire que les indiscrétions ultra épicées de quelques feuilles parisiennes sont moins dangereuses pour le goût public parce qu’elles n’auront jamais qu’une catégorie spéciale de lecteurs. Ces lecteurs trouveront, sans doute, un plaisir particulier et sauvage à deviner les noms que cachent des pseudonymes complaisants, mais, en somme, ils[Pg 92] ne s’intéressent réellement qu’aux faits et gestes des débonnaires personnes dont le nom ne se dissimule pas plus que la personne, et quant aux échos de journaux comme le Figaro, le Gaulois ou le Sport, ce sont des riens, et la nomenclature de quelques fêtes, avec l’ébruitement des déplacements de la reine Isabelle ou autre Majesté dans la dèche, en fait le principal attrait; ce n’est pas encore cela qui gâtera l’estomac public.

Mais prenez un numéro de Noël du Truth, et vous verrez ce qu’on se permet de dire à l’héritier du trône. A peine, en France, dans cette France républicaine, critique-t-on faiblement l’amitié d’un prince d’Orléans pour le baron Hirsch; en Angleterre, l’engouement du[Pg 93] prince de Galles pour ce même baron est l’objet des plus sanglantes critiques; les Society papers se sont arrogé droit de haute et basse justice sur les actions des grands, et ils leur disent leurs vérités, qui, comme jadis celles du père Bonhours, sont souvent des injures.

Veut-on un petit échantillon, entre cent, du bon goût des indiscrétions du World qui, cependant, va beaucoup moins loin que le Truth: On y raconte que le prince Baudouin, mort récemment, était remarquable par sa ressemblance avec Napoléon Ier, et on rappelle que l’empereur avait passé pour être l’amant de la grande duchesse Stéphanie de Bade, grand’mère du prince! Même le formidable empereur allemand n’est pas[Pg 94] plus ménagé qu’un autre, et on se demande quelle nouvelle bêtise (le mot en français) il va faire? Quant aux grands seigneurs anglais et à tous ceux qui font partie des «dix mille d’en haut», leurs affaires intimes sont propriété publique, et de même que les photographies de leurs femmes s’étalent partout, et que chacun peut critiquer la forme de leur nez, leur vie est offerte en pâture à la curiosité, ou, pour mieux dire, à la malignité. Et comme le Truth et le World n’ont pas de plus grand plaisir que de se contredire, l’émulation ne se ralentit jamais. Il faut lire dans ces journaux ce qui est censé représenter le bavardage féminin: le tranquille cynisme qui le distingue est renversant!

[Pg 95]

Jouir semble être le but unique et légitime de toute existence; la spirituelle personne qui écrit dans le Truth décrit avec la même volupté un nouveau plat, ou une nouvelle robe, et tout cela n’est pas un rendu de chic, mais l’expression véritable des sentiments courants. Cette préoccupation de jouir de la vie emplit et absorbe les existences, tout est poussé à l’extrême; ainsi les visites dans les châteaux sont devenues des obligations aussi onéreuses que les séjours à Marly pour les anciens courtisans; on veut être magnifique à n’importe quel prix, et cependant tout le monde à peu près crie misère, car l’Angleterre traverse une crise agraire et financière très réelle. De là le prestige d’une madame Mackay, qui[Pg 96] charge les tribunaux de démentir officiellement qu’elle ait été blanchisseuse, et d’un baron Hirsch, baron Centpercento, comme l’appelle le Truth. Cependant un léger, très léger mouvement antisémitique commence en Angleterre, c’est une faible et première protestation contre l’écrasant empire de l’argent, empire qui, en s’étalant trop, arrive à réduire à l’état de comparse et de satellite l’héritier du trône lui-même—on le lui dit, du reste, tout nettement;—le manque de respect va plus haut que les princes et atteint les choses jugées les plus sacrées pour un Anglais. Dans une récente nouvelle du World, on parle d’un serment sur des «Bibles et autres machines», oui «Bibles et autres machines!!» et cela s’imprime[Pg 97] dans un journal répandu et bien famé! et puisque cela passe, il faut croire que cela amuse.

Ce goût du potin devient, dans les classes inférieures, une véritable voracité; c’est pour y satisfaire qu’on a fondé le Modern Society, qui, pour deux sous, donne presque un volume rempli d’histoires sur l’un et sur l’autre. On y parle de la reine, en termes de dérision, et cependant avec un demi-sérieux. Ceux qui écrivent sont presque étonnés de leur hardiesse. Il est difficile de calculer l’influence pernicieuse que peut avoir une pareille publication, qui ne sert que les pires instincts, l’envie, la basse médisance, le dénigrement empoisonné. C’est, à proprement parler, de la littérature de[Pg 98] cuisine, et il est à supposer qu’elle fait les délices des flunkeys en bas de soie, qui en sont peut-être les collaborateurs.

Le besoin de publicité est passé en manie, et pour se rendre bien compte jusqu’où il peut aller, il faut voir les feuilles à clientèle féminine, le Lady’s Pictorial, par exemple, publication très répandue et très bien vue. Comme on s’adresse à une clientèle qui ne souffrirait pas le scandale, on a cherché autre chose pour affrioler, et voici ce qu’on a trouvé. On publie les portraits des demoiselles qui se marient, sept, huit, dans un même numéro; ce sont des jeunes personnes quelconques, sans l’ombre d’une notoriété, elles ont eu le tranquille toupet d’envoyer leur photographie et la liste, détaillée[Pg 99] jusqu’au chèque, jusqu’au plus mince objet de leurs cadeaux; laides ou jolies les voilà, de face, de profil, en buste ou en pied; les yeux rêveurs ou les yeux baissés; quelques-unes sont en robe de mariée, et alors Pilotelle est appelé à corriger la nature, et les représente avec des yeux immenses, des bouches microscopiques et des nez grecs! Fiancés et parents sont évidemment ravis et les lectrices aussi, il faut le croire.

C’est un monde qu’un seul numéro d’un de ces journaux, il y a de tout là dedans: de l’art, de la mode, de la morale, de l’hygiène (consultations médicales pour les personnes et les bêtes), une page pour les enfants, aussi avec portrait, pour flatter la prodigieuse vanité des[Pg 100] parents; de la cuisine, du jardinage, tout cela traité à fond; mais j’arrive au clou, à l’inédit, c’est la correspondance sur la physionomie; une demoiselle qui a écrit un volume sur l’influence des étoiles, qui forme des élèves qui la suppléent au besoin, dévoile les caractères sur la vue d’une photographie, elle en fait autant d’après l’écriture, mais la graphologie étant une branche inférieure de son art, elle l’a passée à son élève, qui signe Mercure. Les réponses sont inimaginables et il y en a plus de cinquante dans un même numéro. Un monsieur, par exemple, y apprend qu’une femme dont la planète serait Vénus lui conviendrait mieux; le menton d’une autre montre de la sympathie; beaucoup de personnes sont[Pg 101] sous l’influence de la lune et de Vénus; le nez de celui-là indique un sentiment d’honneur; un autre nez montre une susceptibilité à l’influence du sexe opposé! L’explication des grains de beauté est maintenant réservée pour le huis clos—du reste, la consultation particulière coûte dix shellings; il est vrai que c’est pour rien, afin d’acquérir la certitude que le nez de votre fiancé témoigne de la susceptibilité à l’influence du sexe opposé!!

Voilà où en arrivent les gens pudibonds, et le plus joli est qu’ils n’ont pas, je crois, la moindre idée de leur indécence. Les lectrices du Pictorial sont évidemment les plus honnêtes femmes du monde, mais de l’ancienne répugnance à exhiber sa personne en public, il ne[Pg 102] reste plus rien. O douces Anglaises des keepsakes d’antan, où êtes-vous? elles seraient cruellement étonnées de voir comment s’occupent leurs descendantes.

[Pg 103]

VII
CLUBS DE FEMMES
Aller au club est en train de devenir pour les femmes une occupation naturelle et légitime. Les avantages de liberté, de confort et d’élégance que présente le club masculin n’étaient pas pour échapper aux femmes avancées, comme elles s’intitulent fièrement, qui veulent la vie plus douce et plus facile pour elles et pour les sœurs, et qui ambitionnent la possession des mêmes privilèges dont jouissent les hommes. Comme l’œuvre de la revendication[Pg 104] sociale de la femme a pour porte-voix en Angleterre des femmes riches et irréprochables, haut placées dans le monde, elle a pris un caractère spécial et s’est élevée au-dessus de ce quelque chose qui, en France par exemple, ressemble beaucoup plus à la clameur de l’envie qu’à l’appel sérieux vers une égale justice et qui a revêtu par ses manifestations saugrenues un caractère presque burlesque. En Angleterre, au contraire, tous les efforts sont pratiques et efficaces; le jour où des femmes ont désiré secouer le joug qui les empêchait d’avoir un club, elles s’y sont prises de façon à réussir, et les clubs de femmes à Londres, déjà florissants et appelés à un avenir de succès, ont un cachet parfaitement[Pg 105] distingué et rassurant, ce qui n’empêche nullement un grand nombre de leurs membres d’avoir des idées parfois profondément subversives.—Nous prenons un club typique, celui des Pioneers (Pionniers), dont l’emblème peu modeste est une hache, avec laquelle ces intrépides combattantes se proposent de défricher l’épaisse forêt du préjugé. Leur œuvre n’est pas mince, mais il ne faut pas douter que malgré leur nombre encore restreint, elles n’arrivent à faire une bonne entaille. L’esprit qui anime ces deux cent quatre-vingts femmes, de grades et de conditions si variés, depuis la dame d’honneur d’une princesse de la maison royale jusqu’à l’actrice, est exprimé par l’inscription en[Pg 106] grosses lettres, placée au-dessus de la grande porte de leur très joli et très élégant salon.—Voici ce qu’on lit: Ils disent. Qu’est-ce qu’ils disent? Laissez-les dire.

Tout d’un trait, elles sont parvenues à ce point unique, absolu de liberté, qui consiste à s’affranchir de l’opinion d’autrui. Dans un pays qui, il y a vingt ans, était sous la férule de l’imaginaire Mrs Grundy, personnage représentatif de tous les préjugés, de toutes les convenances, il faut avouer que c’est un beau progrès, et ce progrès est réfléchi. Ces deux cent quatre-vingts femmes, qui en somme sont une élite, ont pour toujours répudié le rôle d’holocauste que la société[Pg 107] octroie depuis des siècles si généreusement à leur sexe, et ayant connu le bienfait de s’appartenir, elles sont avides de procurer l’affranchissement de leurs sœurs pauvres et opprimées. L’apostolat est naturel au caractère anglais et convient très bien à l’aplomb qu’ont généralement les femmes de cette race. Pour la plupart (les catholiques étant en minorité) elles ont eu, dès leur enfance, l’habitude de la discussion religieuse et du prosélytisme individuel, celle aussi de se former une opinion, et un point d’appui absolu leur a fait défaut à toutes. La véritable puissance occulte en Angleterre a été pendant longtemps et surtout pendant ce siècle-ci, l’hypocrisie officielle; on la respectait, comme en pays vraiment catholique on respecte[Pg 108] l’Église.—Aujourd’hui on se tient dans la lumière, chacun pense et agit suivant son inspiration. Dire que cet état de choses ne produit pas d’extraordinaires confusions serait contraire à la vérité, mais pourtant au milieu de ce chaos d’œuvres multiples surgies d’imaginations exaltées, il en est une qui est l’œuvre maîtresse, celle à laquelle un nombre considérable de grandes dames consacrent leur temps, leur fortune et leur influence c’est celle de la Tempérance, et elle est vitale. On ne pourra jamais exagérer les ravages de l’ivrognerie en Angleterre, ni ses conséquences parmi les femmes de la classe pauvre, non seulement par le fait qu’elles s’y adonnent et y perdent tout sentiment humain, mais par les abominables[Pg 109] traitements qu’elle leur procure de la part des hommes, maris ou amants, les violences auxquelles toutes ces malheureuses sont soumises sont atroces, la fréquence des visages tuméfiés est effrayante, et aussi longtemps qu’il en sera ainsi, tous les autres efforts seront vains.—Ce n’est donc pas uniquement pour se reposer, lire et fumer que les membres des clubs de femmes se réunissent; toutes les misères de la vie des femmes sont librement discutées, et pour la première fois les personnes intéressées ont voix à la question.—Il est très évident que si toutes les femmes étaient mariées, tous les mariages fortunés, le club féminin serait un non-sens, mais, étant données les ordinaires conditions de l’existence[Pg 110] humaine, il remplit une lacune, et pour un grand nombre de femmes de cœur et d’intelligence, il supplée à un besoin véritable. Dans les pays catholiques—car il faut toujours en revenir là, pour bien comprendre les mœurs anglaises,—l’Église avec la multiplicité de ses œuvres, avec ses couvents qui répondent aux aspirations les plus diverses, offre un débouché aux natures que les lois moyennes de la vie ne satisfont pas. En pays protestant, des voies particulières sont cherchées par ces natures d’exception, et il en résulte de biens singuliers mélanges de philanthropie et de mondanité.

Certes, le type de la femme militante et masculine n’est pas sympathique, il ne[Pg 111] s’ensuit pas qu’il ne soit pas respectable.

La présidente et fondatrice du Pioneer Club incarne tout à fait ce type; elle est riche, elle est mariée, et sa vie est un mouvement perpétuel. Comme en Angleterre changer de nom est une formalité sans conséquence, elle a commencé, en héritant de son père, par reprendre le sien propre, qui est fort ancien, elle a ensuite fermé tous les cabarets situés sur ses propriétés, et les a remplacés par des cafés de tempérance: orateur, elle parle continuellement et à ses tenanciers et en public; dans la vie privée, elle joue la comédie avec passion; elle est en outre musicienne, collectionneuse de curiosités, enfin son existence est multiple. Très populaire, très influente, elle est toute[Pg 112] désignée pour être une des premières femmes qui siégera au Parlement et, soyez-en sûr, elle ne doute pas d’y prendre part un jour: tout cela est souligné par un habillement et une coiffure qui donnent à son portrait en buste l’exacte apparence d’un homme,—et, on a beau dire, ceci est déplaisant.

J’insiste sur l’importance de ces clubs de femmes, car je suis absolument persuadé qu’ils auront une influence énorme sur la formation de la société de l’avenir et qu’avec la lassitude presque générale de servage familial et domestique, les difficultés toujours croissantes de la vie matérielle, en même temps que le développement de besoins factices, ils sont appelés à jouer un rôle très considérable.

[Pg 113]

Ce Pioneer Club est présentement dans une maison tranquille, à deux pas de Bond street; toutes les pièces sont claires et décorées avec le goût délicat qui prévaut actuellement en Angleterre: le principal salon a des murs jaune pâle et porte une frise de grosses fleurs d’iris. Tout le panneau du milieu est occupé par un tableau bien caractéristique. Dans une espèce de mer de feu s’abîme, les yeux clos, une femme couchée, au-dessus d’elle, s’élevant du mouvement de la Liberté sur la colonne du 29 juillet, une autre femme l’étoile au front surgit. Au premier abord cette composition énigmatique étonne; en voici la glose. La femme qui disparaît, c’est la femme du passé, l’autre c’est la femme de l’avenir! Il faut[Pg 114] ajouter que l’une et l’autre sont dans le costume de notre première mère!

Les aspirations supérieures qui occupent l’esprit de certains membres du cercle ne les rendent évidemment nullement indifférentes aux choses extérieures. Au premier étage se trouvent deux salons, le vestiaire et le fumoir: celui-ci a été dissimulé avec soin, car, sur ce point, le courage moral manque encore un peu, pourtant cela n’a pas empêché de l’installer avec les divans bas les plus voluptueux et les vastes coussins les plus moelleux: mais à cette fausse honte, à propos de ce fumoir, on retrouve bien l’Anglaise. Au second étage, on trouve la Chambre du silence, où les membres peuvent aller lire et travailler; une inscription au-dessous[Pg 115] de la glace rappelle que le silence est d’or; du reste, les devises sont en grand honneur dans cette maison; celle de la salle à manger m’a paru bien singulière: «Aime-toi en dernier.» On ne dira pas qu’on pousse à la consommation; enfin même saint Augustin a été mis à contribution et exhorte les membres du Club à avoir «dans les grandes choses l’unité, dans les petites la liberté, et dans toutes choses la charité».

Voilà qui est bien, et les Pioneers ne se tromperont pas beaucoup si elles pratiquent tous ces excellents conseils, qu’une sage prévision leur remet sans cesse devant les yeux. Pour être indépendantes, ces dames n’ont pas répudié la société du[Pg 116] sexe fort, et le mardi les hommes peuvent être invités de même que, dans un grand nombre de clubs d’hommes, on a le droit maintenant, à certains jours, de faire cette même politesse aux femmes; enfin il existe un club mixte (l’Albermale). Les sujets les plus divers sont à l’ordre du jour au club des Pioneers; une salle est réservée pour les conférences, et des coteries à noms variés s’y succèdent; on parle beaucoup, et il y a là une soupape qui, au fond, est sans inconvénient, tandis que se sentir rattachées à un groupe est, pour nombre d’isolées, un bienfait inappréciable. Aujourd’hui, en Angleterre, les femmes s’occupent hardiment des questions qui les regardent, et se sont avisées par exemple, que, sur le[Pg 117] mariage et la prostitution, elles en avaient peut-être autant à dire que les hommes; même pour certaine d’entre elles, les deux sont synonymes, et, à l’heure qu’il est, une romancière, dont les œuvres sont lues et commentées avec passion, aborde hardiment ces sujets sous leurs aspects les plus réalistes; elle est, au fond, la voix qui a crié tout haut ce que des milliers de femmes ont pensé sur la révoltante inégalité du mariage, non seulement au point de vue abstrait de la soumission et de l’obéissance morale, mais au point de vue matériel, en livrant, sans la moindre hésitation, la pureté au vice. Madame Sarah Grand a osé dire qu’il y avait à ce sujet une cécité morale chez l’homme et chez la société en général; elle l’a dit[Pg 118] avec les longueurs et les répétitions qui plaisent au public anglais; elle l’a dit avec exagération, mais néanmoins, c’est une vérité qu’elle a proclamée, et les honteuses servitudes physiques qui peuvent être imposées à la plus chaste des vierges dès qu’elle est épouse ont été, par cette courageuse femme, dénoncées pour ce qu’elles sont: des abominations.

Il se fait un grand réveil dans le cœur de la femme anglaise, et il y surgit une pitié toute nouvelle; je ne suis pas tout à fait sûr qu’il n’y ait pas quelque chose de morbide dans ce besoin de s’occuper de plaies sociales, et surtout de le faire aussi bruyamment, mais en même temps nul ne peut contester l’urgence à apporter[Pg 119] des remèdes au désastreux état de dégradation où naissent, vivent et meurent tant de femmes; la pensée de leurs souffrances trouble celles qui ne souffrent pas, et les bonnes volontés se lèvent de tous côtés.

Les femmes ont voulu tout voir et connaître; elles se font journalistes, et en cette qualité ne reculent devant aucune épreuve. En voici une qui a vingt-quatre ans, avenante de visage, elle est veuve et fait partie de l’état-major de l’une des feuilles les mieux informées de Londres; on lui demande d’écrire un article sur les femmes qui vendent des fleurs sur la voie publique. Qu’est-ce qu’elle fait? elle revêt leur costume, et se tient deux jours durant, un évent devant elle, au coin de Piccadilly,[Pg 120] offrant des bouquets, et ne reculant devant aucun colloque—puis, suffisamment édifiée, elle compose son article, et reçoit les chaleureuses félicitations de son directeur; et des épreuves de ce genre, elle les a multipliées: elle a couché au Work-House, elle ne se dérobe devant rien, car elle s’est passionnée pour sa besogne; chez elle, comme chez la femme écrivain que je citais, comme chez les femmes qui haranguent en public, la modestie féminine a totalement disparu et ce n’est pas de l’impudeur, c’est plutôt, il me semble, comme un endurcissement d’épiderme; elles ne perçoivent plus les sensations qui auraient révolté des créatures plus délicates; le but est devenu la grande chose, et si on attrape un peu de[Pg 121] boue pour l’atteindre, il n’y a qu’à se laver en arrivant; la timidité et l’enfantillage ont perdu tous leurs droits séculaires; on marche rapidement à un état social où la femme ne se trouvera plus tenue de rendre compte de sa vie privée à qui que ce soit, et revendiquera sur ce point la liberté dont jouissent les hommes. En fait, les réputations se ménagent surtout en vue du mariage; dès que le mariage devient indifférent, il ne reste plus que le souci de la réalité, dont la connaissance suffit aux sincères, et rien du tout pour les autres.

Voici par exemple deux familles composées de femmes qui donneront un échantillon de la façon dont s’entend la[Pg 122] vie aujourd’hui. Dans la première, la mère est veuve d’un professeur à Cambridge, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de plus honorable; elle a quatre filles dont l’aînée a trente ans, toutes cinq possèdent l’indépendance matérielle; la mère, déjà âgée, a des opinions politiques très avancées et parle continuellement dans les réunions publiques, elle vit seule; la fille aînée, qui est journaliste, habite un appartement de garçon et possède toute l’indépendance d’un jeune célibataire, elle est intelligente, heureuse et irréprochable; la seconde s’est donnée aux hautes études et professe l’histoire à Girton; la troisième, a fondé une entreprise agricole afin de voir s’il ne serait pas possible de faire gagner la vie aux femmes comme jardinières,[Pg 123] et déjà cette idée a grand succès et paraît très pratique à l’application; la quatrième enfin est sculpteur; chacune vit chez soi pour soi et, il faut lâcher le mot, en parfaite égoïste, mais c’est la note.

Une autre famille, riche aussi et du plus respectable milieu compte quatre femmes: la mère, qui garde le foyer selon les humbles et modestes traditions d’autrefois; l’aînée des filles est matron (supérieure) dans un hôpital, la seconde consacre son temps et son argent aux œuvres de miséricorde, et la troisième, jolie, gaie, charmante, va avec une hardiesse sainte, toute seule dans les plus bas quartiers de Londres, afin de s’occuper des enfants des écoles; et le soir, l’hiver, cette fille de vingt-six ans, qui est charmante,[Pg 124] je le répète, descend dans les rues où l’on peut tout craindre, et les traverse sans peur, pour aider à donner aux plus déshérités des déshérités des soirées heureuses, car c’est une œuvre, aller amuser, occuper, tous ces petits dont la vie n’est qu’une lutte douloureuse.

Eh bien, il y a dans ces mœurs quelque chose d’anormal et cette façon purement personnelle de vivre est fausse en son principe; cet éparpillement de tant de forces et de volontés détruisant la famille demeure mauvais, et je crois, pour ma part, que ces sept femmes, toutes évidemment de trempe morale supérieure, seraient plus utiles, même socialement, en fondant une famille, en transmettant leur courage et leur énergie, en fortifiant[Pg 125] un cœur d’homme, qu’en mettant ainsi seules la main à la charrue. Mais, pour le moment, il n’y a pas à réagir contre ce mouvement, l’impulsion est donnée et paraît irrésistible. L’obscurcissement de la notion de devoir, ou plutôt la transposition de cette notion, produit chez les natures faibles des résultats singuliers; les femmes, pour gagner leur vie, adoptent les plus surprenants métiers; ainsi il existe parmi les dames (ladies) des détectives féminins; par exemple, une veuve ornée d’un nom connu et authentique voyagera sur le continent, et se trouvera par hasard suivre les pas de quelque couple en rupture de ban: elle les épie tout simplement pour le compte d’une agence, et son témoignage sera accablant[Pg 126] devant la cour du divorce et je suis presque convaincu que celle qui exerce ce métier n’en a pas honte, toute espèce de réticence sur le sujet de gagner sa vie étant passée de mode.

Voici un fait dont je garantis l’authenticité et qui donnera la note de l’esprit qui règne actuellement dans la société anglaise. Une dame distinguée s’est faite modiste, cette circonstance devient très ordinaire; une des princesses fille de la reine va chez elle, essaye un chapeau d’abord, l’embrasse ensuite en amie, et lui demande pourquoi elle ne vient plus aux «Drawing rooms». L’autre s’excuse de la profession qu’elle a adoptée. «—Pas du tout, répond la princesse, maman aime beaucoup les personnes comme ça.» Et[Pg 127] elle ira, et elle réalisera le lendemain de forts bénéfices sur ses dernières nouveautés, surtout si elle a la prévoyance de fermer au moment voulu «pour cause de «Drawing rooms».

L’Anglaise contemporaine ne ressemble en rien à ce type convenu et accepté cependant, de la femme dont l’existence s’écoule dans le mystère du home; elle est au contraire, par excellence, la femme du dehors; beaucoup plus, infiniment plus que la Française, dont en Angleterre l’infériorité sous ce rapport particulier est un article de foi! Voyez Londres, le matin n’y existe pas: le matin, avec ses heures sacrées pour le plus grand nombre de Parisiennes; combien peu quittent[Pg 128] jamais leur intérieur à ce moment de la journée, et celles qui le font y mettent une nuance; d’un consentement général, ces heures-là sont celles de l’incognito mondain; la vie factice pour la majorité des femmes n’a pas encore commencé; il y a une halte consentie et voulue entre hier et aujourd’hui. A Londres, au contraire, dès dix heures et demie la vie bat son plein, les voitures de maître remplissent Bond street et Regent Street, les valets de pied sont à leur poste, les femmes harnachées comme elles le seront à quatre heures; les rues pleines de piétons, hommes et femmes de la classe moyenne; celles qui en France ne songeraient pas à flâner à pareille heure sont à bayer devant les immenses étalages qui[Pg 129] donnent l’impression d’une liquidation perpétuelle; tout ce monde est dehors pour un temps indéterminé. Il y a chez nous, surtout chez la femme, une sorte de probité morale à manger à certaines heures et à y manger certaines choses; on ne peut en donner aucune raison sérieusement valable, néanmoins j’imagine que ce détail si insignifiant en lui-même a sa valeur et son importance. Il existe pour l’honnête femme comme une pudeur à prendre ses repas chez elle et à heures réglées; l’Anglaise ne connaît rien de tel, et elle se nourrit de la façon la plus incohérente. Tous les pâtissiers-restaurants, toutes les crémeries (dairies), qui sont une spécialité londonienne, sont bondés de midi à deux heures. On en[Pg 130] arrive à se demander si personne mange jamais chez soi, et il est drôle d’observer ce que tous ces gens graves mangent.

La manie du recherché et du maniéré éclate même là; des choses ordinaires sont triturées de façon à avoir un nom sonore et une apparence distinguée: ce sont des petits pâtés, ce sont des rissolés, ce sont des glaces! Quelle est la bourgeoise qui songerait à midi à se nourrir d’une glace? Ici vous voyez une jeune personne posée, une travailleuse évidemment, entrer boire son verre de lait et prendre une glace.—C’est peut-être absurde mais il me semble que cette facilité à manger hors de chez soi et au hasard du caprice est un signe de relâchement moral et très contraire au génie[Pg 131] même de la femme, qui est de son élément naturel casanier et conservateur. Cette manie féminine a créé à Londres des restaurants ad hoc et surtout des «Tea rooms» bien typiques; il y en a deux dans Bond Street qui sont assurément des modèles du genre et de cette confusion des choses qui domine présentement dans l’esprit anglais.

L’une de ces «Tea rooms» est au premier étage et se compose de deux pièces décorées avec un goût parfait (il faut savoir que la propriétaire est une artiste dont les toiles sont exposées aux murs). Ces murs sont peints d’un jaune orangé très doux, avec une grosse frise de fleurs de convention, sur les vitres des fenêtres[Pg 132] sont tendus des rideaux de soie molle de même nuance, il entre un jour coloré, une fine natte d’un blond ardent s’étend sous les pieds, çà et là sont posés des vases de couleurs pâles d’où s’élancent de grandes fleurs délicates à longues tiges, des pans de broderies d’art alternent avec les tableaux ou font portières, un balustre de bois découpé surmonté d’arceaux légers forme un recoin charmant et presque mystérieux. Au milieu de tout cela sont posées les plus mignonnes petites tables couvertes d’un linge de fantaisie en harmonie avec le reste; de jolis sièges cannés avec de gros coussins de soie invitent au repos et à la lecture des journaux féminins qui sont partout. Dans un coin, un vieux bureau drapé d’un pan de broderie[Pg 133] sert de comptoir. La seconde pièce est d’une tonalité gris vert avec les mêmes raffinements, les mêmes spécimens de broderies dont il y a un dépôt pour la vente. Il règne un silence quasi religieux; le service est fait par des espèces de bergères habillées de mauve pâle avec des guimpes blanches plissées, des cheveux d’or et un air de candeur; entre temps, elles brodent sur des tissus fins, avec des soies couleur d’arc-en-ciel. C’est autre chose que le légendaire reprisage de torchons, classique chez nos meilleurs pâtissiers. L’autre «Tea room» est située dans une boutique que des rideaux de soie vert mourant séparent de la rue, et, comme on entre de côté, la «privacy» est complète. C’est le même ordre de décoration,[Pg 134] il y a aussi des tableaux, aussi des broderies, aussi des fleurs, mais, raffinement particulier, par séries, et selon la saison; sur toutes les tables sont de grands éventails chinois, et un petit salon du fond évoque dans mon esprit l’idée d’une maison de thé japonaise; toutes ces choses sont claires, froides et voluptueuses. Ici la divinité qui sert le thé est habillée par-dessus sa robe d’un immense tablier de mousseline blanche, dont l’empiècement, les longues manches et la ceinture flottante donnent l’impression d’une vraie robe; les cheveux sont franchement roux. Elle vous apporte avec un air dédaigneux et grave le petit plateau délicatement préparé, puis se rejette sur un fauteuil d’osier pour reprendre la lecture de son[Pg 135] magazine avec le mépris d’un pur esprit pour les matérialités de l’existence. Du reste, ni dans l’une ni dans l’autre de ces «Tea rooms» le côté nourriture n’apparaît, il reste pudiquement à la cantonade, de délicats menus sont la seule suggestion à la gourmandise. Tout cela est très élégant et charmant, je le veux bien; mais nonobstant je ne crois pas que ces choses soient d’une bonne influence ou un signe de santé morale chez la femme, tout cela est factice et répond à des besoins factices. Comment il peut y avoir un côté rémunérateur à ces entreprises, demeure un problème pour moi? La consommation matérielle de nourriture paraît s’accomplir avec une sorte de mystère, comme une chose à peine tolérée![Pg 136] Cette attitude de réserve spéciale se retrouve dans tous les endroits où les femmes débitent la nourriture. Ainsi j’ai vu dans une «Dairy[2]» de Holborn, très fréquentée par les hommes de loi, cette même attitude pimbêche chez des petites servantes en robe noire, bonnet blanc et tablier à bavettes; elles ont toutes des têtes de repas de funérailles (on a envie de les pincer pour les faire crier). Chez les pastry cook, vieux jeu (où la décoration des murs est d’un goût ignoble par exemple), des jeunes personnes en laine sombre et nu-tête planent aussi avec des airs de femmes incomprises; la bonne et honnête simplicité leur fait également défaut, et ce manque absolu de simplicité est vraiment[Pg 137] leur trait marquant. Mais aussi comment peut-on être naturelle et être une dame, une artiste et une marchande tout à la fois! Que peuvent être dans la vie ordinaire, privées celles-là de leurs robes mauves, ces autres de leur vêture d’innocence, ces demoiselles qui portent des plateaux avec condescendance? elles doivent être ce que les petites filles expriment par un mot énergique: des chipies.

[2]Crémerie.

Le besoin de s’affranchir dans la plus grande mesure possible des soucis matériels a produit des combinaisons réunissant, il faut l’avouer, d’incontestables et extraordinaires avantages: tels sont les béguinages laïques dont il y a à Londres deux ou trois spécimens. Dans un bon quartier on a bâti un grand immeuble[Pg 138] de briques rouges; toutes les boiseries des fenêtres sont peintes en vert, comme la porte à laquelle on accède par quelques marches bien blanches. L’aspect est chaud et gai, et le souci de l’agrément des yeux a été consulté, comme pour tout maintenant; un large vestibule mène à un magnifique escalier de pierre; à chaque étage sont des appartements de deux, trois ou quatre pièces combinés diversement et avec une extrême commodité, parfaitement clos, ayant à chaque porte leur boîte à lettres où le facteur lui-même dépose la correspondance; ces petits appartements se louent vides trois, quatre ou cinq livres par mois. Il faut naturellement prouver sa parfaite honorabilité pour être acceptée comme locataire, mais[Pg 139] ce point une fois admis, le problème de la vie aisée et bon marché est résolu; on a une indépendance supérieure à celle des habitants d’une maison à Paris, car bien qu’il y ait un concierge, avec lequel une sonnerie électrique vous met en communication jour et nuit, chaque habitante possède une clef de la rue. Les repas se prennent dans une salle à manger commune, et on peut dîner pour un shilling, si l’on veut; tous les prix soigneusement établis sont d’une modération extraordinaire. Une salle à manger particulière est à la disposition des locataires qui peuvent y recevoir et traiter leurs amis. Des femmes de ménage respectables sont procurées par la direction. Tout a été prévu, et certes on ne peut[Pg 140] coter trop haut les bienfaits d’arrangements semblables. L’entreprise est absolument rémunératrice puisqu’elle donne cinq pour cent du capital. Le repos, la liberté d’esprit qu’elle procure à des femmes isolées explique son grand succès, c’est du bon communisme et de la seule sorte peut-être qui puisse s’étendre et s’établir. Ici, où les femmes se marient sans dot, où la prévoyance est moindre, il y en a un bien plus grand nombre qui, nées de parents très aisés ou devenues veuves, se trouvent réduites à des revenus illusoires s’il s’agit de maintenir quelque décor extérieur. La classe qui autrefois aurait été s’enterrer dans la tranquillité végétative d’un petit village perdu trouve en somme un meilleur compte, avec les[Pg 141] tramways, les stores (sociétés coopératives) à vivre dans un grand centre; le désir aussi d’avoir une carrière les y porte. Une femme, que son expérience et sa position mettent en rapport avec la classe de jeunes filles dont il est ici question, me dit qu’il en vient à tout moment la consulter sur le choix d’une carrière, car l’opportunité n’est plus discutée; aussi il en surgit tous les jours de nouvelles, et les journaux féminins sont pleins d’interrogations saugrenues et touchantes, sur la possibilité de gagner sa vie en faisant telle ou telle chose. Une sorte d’impatience du joug est partout, la femme résolument se dégage des solidarités, développe son propre égoïsme et coupe de plus en plus les amarres qui la retenaient à poste fixe;[Pg 142] tout cela ne peut se faire qu’au détriment des sentiments profonds, de ces sentiments qui n’ont d’autre racine que l’honneur familial entendu d’une certaine façon; le sentiment qui, par exemple, fait payer par un père les dettes de son fils, ou par un fils celles de son père. Je ne crois pas que l’affranchissement moral de beaucoup de femmes puisse être un bien pour la société en général; et le chemin parcouru en peu d’années est déjà tellement prodigieux qu’il fait peur pour l’avenir.

[Pg 143]

VIII
CHIMÈRES
Ne suffit-il pas, pour être heureux, d’avoir une chimère? L’artiste qui, l’an dernier, nous a représenté des êtres d’âge et d’états divers courant hâtivement au milieu de la poussière et sous le ciel brûlant vers l’objet de leur chimère, nous a, en somme, donné l’image de gens à envier; oui, à envier, puisqu’ils ont un but, et sont soutenus par un rêve. Quel qu’il soit, cela est assez pour remplir la vie, et l’Angleterre est peut-être le pays[Pg 144] du monde où chacun chérit le plus à l’aise une chimère quelconque; nulle part on ne se soucie moins de ressembler à son voisin et d’adopter sa manière de voir; depuis la doctrine religieuse jusqu’à l’originalité en matière de vêtements il est permis et loisible d’avoir des opinions absolument indépendantes et personnelles, et de façonner sa vie sur ces idées, cela non seulement pour les hommes, mais pour les femmes, même pour les jeunes filles; presque pour les enfants; on ose, ce qui est un réel bonheur dans l’existence, car la plupart des malentendus, et partant des chagrins de la vie, viennent de ce qu’à une heure décisive la volonté d’oser a fait défaut; oser écouter ses inclinations, ses goûts, ses désirs, et ne pas[Pg 145] regarder comme une sorte de crime contre nature la possession de sentiments qui ne sont pas exactement ceux de notre entourage le plus immédiat et le plus cher.

En Angleterre, garçons et filles sont encouragés à se chercher une voie et à la suivre. L’extrême assurance, qui est le fond même du caractère féminin en Angleterre, tel que les mœurs l’ont fait, aide beaucoup à cette sorte d’éclosion, tout le monde se cherche un goût, une spécialité, et croyant l’avoir découvert s’y adonne avec passion, sans souci du qu’en dira-t-on; il faut bien l’avouer, cela produit de singulières et baroques vocations, quelques-unes élevées et d’une nature toute spirituelle, d’autres absolument terre à[Pg 146] terre; mais les unes comme les autres, très contraires à nos idées de réserve et de pudeur féminine; la pudeur est du reste, en Angleterre, une chose plus matérielle, et ne s’étend pas à cet ordre d’idées abstraites qui l’entourent et la renforcent chez nous; la pudeur absolue de la vierge ignorante est chose presque inconnue, et prend de très bonne heure un autre caractère, élevé aussi, mais infiniment moins poétique et moins chaste.

L’aplomb de l’Anglaise est prodigieux, et atteint presque à la grandeur dans sa tranquillité d’inconscience. Cela se rattache évidemment à des causes profondes, car il ne paraît pas que la situation sociale y soit pour rien. Les Anglaises,[Pg 147] en général, sont donc par un côté de leur nature parfaitement préparées à un développement exagéré du sentiment d’indépendance personnelle.

Chez les classes aisées, je crois que l’allure garçonnière donnée à la première éducation est pour beaucoup dans cette assurance; une sorte de hardiesse masculine est naturelle à qui a été habituée aux exercices demandant une certaine intrépidité physique, tandis que la modestie des gestes et des attitudes amène la réserve morale; j’ai sous les yeux une vieille lithographie représentant une jeune fille debout devant une fenêtre ouverte: Our future queen, notre future reine, dit le texte imprimé; c’est S. M. la reine impératrice, il y a cinquante-six ou cinquante-sept[Pg 148] ans; elle est vêtue à la mode d’alors, d’une robe de mousseline à taille courte, coiffée de bandeaux courts légèrement soulevés, et d’un haut chignon natté qui s’élève en forme de diadème sur le sommet de la tête; de sa main dégantée elle tient une rose; les tours de Windsor se distinguent dans le lointain… Rien de plus pur, de plus véritablement virginal que cette jeune princesse; le port de tête, l’attitude noblement réservée, un je ne sais quoi d’impalpable qui semble l’envelopper dit une nature éminemment et délicatement féminine. Elle paraît comme l’incarnation de toute une génération, une des plus nobles assurément qu’ait vues l’Angleterre: ces femmes-là avaient reçu une empreinte tellement différente, que[Pg 149] leurs petites-filles, même par le type physique, se sont écartées d’elles à un point presque incroyable.

Y a-t-il rien de moins féminin qu’une jeune fille à cheval dans l’accoutrement adopté actuellement: chemise d’homme sur laquelle s’ouvre une espèce de paletot sac informe, jupe courte laissant voir le pied botté, la jambe droite relevée à une hauteur extraordinaire, le buste ballant, la tête en l’air! C’est moralement d’une impudeur extrême, et j’ose ajouter que c’est fort laid. Ce n’était pas si bête que de vouloir les femmes craintives, et je crois qu’à les rendre téméraires l’homme a joué gros jeu; d’autant que je ne sache pas que le courage nécessaire ait jamais manqué à la femme la[Pg 150] plus timide lorsque ses croyances ou ses affections ont été en jeu; le courage qui dérive du tempérament est une chose très suspecte et aléatoire, en somme; il n’y a qu’un seul vrai courage pour l’être faible, c’est celui qui tient aux principes, et une femme sera plus aguerrie pour tous les dangers imaginables si ces principes supérieurs sont indéracinables de son âme, que par toutes les parties de tennis et de golf.

L’Anglaise a si prodigieusement changé depuis un quart de siècle, qu’il faut faire effort pour se rappeler que son trait caractéristique a été la féminité. Nul pays où cette qualité fut plus appréciée, la langue même l’exprimait par un mot très doux et très usuel: womanly (féminin, si[Pg 151] vous voulez, mais plutôt femme), on avait horreur pour la femme de tout ce qui n’était pas «womanly»; elles ont conservé encore le verbe atténué qui était jugé indispensable à leur sexe; mais pour le reste, elles sont totalement transformées, et, de jour en jour, elles perdent leur sexe de plus en plus. Sans aucune exagération, il y en a qui ont l’air absolument de jeunes hommes; sans rien de mauvais ni de suspect à cette allure qui est simplement celles de femmes qui ont été honnêtement élevées en garçons. Extérieurement, le charme de l’Anglaise s’est infiniment amoindri; il y en a beaucoup moins de jolies, c’est un fait d’observation: les silhouettes sont toutes d’une dureté extraordinaire, et elles sont, pour la[Pg 152] plupart, efflanquées comme des lévriers; du reste, elles accentuent cette absence de formes; et évidemment à leur gré elles ne se trouvent jamais assez minces et assez plates, les corsets vus en montre sont prodigieux… et pourtant cela n’a pas toujours été ainsi.

Regardez les portraits de Lawrence, ceux de Reynolds et de Gainsborough, ceux de Lely sous la Restauration, les Anglaises de ces différentes époques n’étaient nullement dépourvues des séductions d’un embonpoint bien placé: elles avaient de la gorge comme toutes les filles d’Ève y sont tenues, et la laissaient voir ou deviner. Aujourd’hui, sauf toujours quelques exceptions, elles en sont totalement privées, et vous pouvez, pendant huit jours,[Pg 153] vous tenir au parc pendant des heures sans voir autre chose que des bustes dont l’ascétisme est absolument affligeant. Pour moi, j’avais une foi médiocre dans les théories de Darwin, mais l’observation de l’Anglaise contemporaine m’a convaincu: la race s’est modifiée selon les besoins nouveaux, et la femme sèche comme un brin d’herbe est admirablement outillée pour la lutte de la vie, et chose vraiment singulière, tandis que l’Anglaise des classes supérieures a pris de plus les allures d’un animal entraîné, dans la plus basse classe des femmes, dans celle qui vend des fleurs sur les terre-pleins de Regent et d’Oxford Street, qu’on rencontre dans Holborn et dans Fleet Street, l’être féminin a conservé une rondeur de formes,[Pg 154] une disposition à un épanouissement plantureux qui présente un extraordinaire contraste. J’ai observé avec attention ces créatures, presque aucune n’est anguleuse, beaucoup sont fortes, avec des bustes de nourrice; et avec leurs cheveux en touffes sur les joues, leurs longues boucles d’oreilles, elles ont un type qui diffère absolument de celui de la race; en même temps, dans leur répugnante abjection, elles sont cependant infiniment plus femmes—ni les exercices physiques, ni l’entraînement moral n’est venu altérer le type primitif.

Dans la société anglaise, telle que le mariage d’inclination posé en principe l’avait faite, la femme restait soumise à des hasards qu’aucune prévoyance, qu’aucun[Pg 155] mérite personnel ne pouvaient prévenir ni diminuer. Un homme d’infiniment d’esprit et de l’esprit le plus cosmopolite, feu lord Dalling, a défini la situation respective de la jeune fille et de l’homme en Angleterre par une comparaison ingénieuse et juste; il a assimilé leur lutte (car c’est une lutte) à celle des gladiateurs romains dont l’un était armé d’un javelot et l’autre n’avait qu’un simple filet pour se défendre.

Il est évident que la conception du mariage, ayant pour base unique l’attrait sensuel ou tendre d’une heure de jeunesse, porte en soi un élément d’infériorité; et que le mariage de convenance,—qui en son principe ne signifie nullement un mariage d’intérêt sans affection,[Pg 156] puisqu’au contraire toutes les convenances sociales, morales et physiques étant consultées, il devient presque invariablement et certainement un mariage d’amour,—se trouve en même temps établi sur une base qui en protège la dignité et en garantit la stabilité. Aussi longtemps que les mœurs anglaises ont autorisé le duel, ou que l’opinion publique a été assez puissante pour être un frein véritable, la jeune fille a été dans une certaine limite, protégée contre l’homme; mais le duel aboli, le relâchement moral universel rendant la réprobation sociale une qualité négligeable ou plutôt cette réprobation n’existant plus qu’à l’état de mythe, la situation de la jeune fille en est devenue des plus périlleuses[Pg 157] et des plus précaires. Les hommes ne se sont pas gênés pour écouter leur caprice momentané et faire la cour sans aucune intention d’épouser. Les jeunes filles, les plus jolies, les meilleures dans l’ordre moral, ont été et sont journellement soumises à d’humiliants déboires; et, en même temps, le mariage que ne règle aucun principe familial, dominant toutes les autres considérations, devient une sorte de loterie, et les plus hardies, celles les moins qualifiées pour être des épouses chastes et fidèles, ont le plus de chance de gagner les gros numéros. Il en résulte une situation absolument immorale et dont les filles au cœur fier ont ressenti l’humiliation. Toutes les excentricités, toute cette agitation surprenante[Pg 158] de la jeune fille anglaise ne provient que de l’excitation forcée que donne la poursuite au mari. Si, comme font les plus délicates, elles attendent que le mari descende des nuages, elles risquent souvent de l’attendre toute leur vie, et une multitude de jeunes et charmantes créatures voient s’écouler leur jeunesse d’une façon stérile, uniquement parce qu’un préjugé, qui au fond est de date récente, interdit sous prétexte de délicatesse l’intervention de parents et d’amis. Aussi le moment est venu où, fatiguée d’espérer un avenir toujours incertain, la femme anglaise s’est dit (sans renoncer au mariage) qu’il fallait cependant se faire une vie stable, occupée et indépendante, dans le cas toujours probable où le mari ne viendrait pas.

[Pg 159]

Dans le mariage anglais, qui a conservé encore ses caractères intacts, la femme est tenue à une sujétion et à une obéissance presque passive à son mari; mais en retour elle est infiniment protégée et le mari lui fait une part très large dans sa vie; nulle part aussi l’homme n’est plus facilement dominé par l’habitude conjugale, et surtout dans la classe moyenne, l’habitude du lit commun, la fécondité de la femme lui donne un empire puissant sur son époux, et moins raffinée de sentiments que la femme d’une classe plus élevée, elle en profite pour dominer ostensiblement; le type de M. Caudle dans Punch est une merveille du genre, et vrai d’une vérité absolue. Aujourd’hui une très nombreuse classe[Pg 160] de femmes se sont fait de la vie et du bonheur un idéal fort différent; et tout porte à croire que de plus en plus ce mouvement va se développer.

En même temps que l’amour croissant du luxe entraînait les filles de mince valeur morale à tout sacrifier pour obtenir ce luxe, une foule d’autres, élevées dans des presbytères de campagne ou dans des milieux de travailleurs intellectuels, cherchaient leur voie; et par l’étude, et par le labeur de leurs mains se conquéraient l’indépendance à laquelle elles aspiraient; moins confiantes en une Providence d’un ordre inférieur à l’usage des âmes timorées qui ne veulent pas envisager l’avenir, elles prévoyent la disparition du bread-winner (gagneur de pain), le chef[Pg 161] de famille, et cherchent le moyen d’assurer leur âge mûr contre les détresses de la pauvreté comme il faut (genteel-poverty), car il y a une expression consacrée pour exprimer un état de choses plus fréquent dans ce pays que partout ailleurs.

Donc, aujourd’hui, c’est un fait accompli; une armée de travailleuses existe côte à côte avec celle des travailleurs du même âge; dans les compétitions intellectuelles elles ont accompli des merveilles, égales et souvent supérieures[3],—mais où cela mènera-t-il efficacement? à bien peu, je pense, relativement à l’effort; la véritable valeur de la supériorité[Pg 162] intellectuelle pour la femme consiste à pouvoir la transmettre avec son sang. Celles que leur éducation ou leurs capacités empêchent d’aspirer aux études supérieures ont cherché ailleurs, et un nombre extrêmement considérable a trouvé un débouché dans la profession de garde-malades (nurses). Elles sont depuis quelques années une des curiosités des rues de Londres, où on les rencontre à toute heure, dans leur habillement simple et commode qui n’exclut pas une certaine coquetterie, et pour la plupart elles ont des figures sympathiques; ces femmes-là étaient créées pour être les épouses dévouées d’hommes pauvres et courageux; les patientes mères de famille nombreuse; mais les hommes[Pg 163] aussi de plus en plus craignent la lutte, et commencent à questionner le droit de mettre au monde des êtres qu’ils ne sont pas sûrs de pouvoir nourrir; alors au lieu de rester au foyer domestique occupées à faire des ouvrages inutiles, ou même leurs robes, une petite armée de vaillantes s’est répandue dans les hôpitaux pour apprendre à panser les plaies et à soigner les vieillards et les enfants. Quelques-unes sont affiliées entre elles dans des ordres quasi religieux, d’autres sont purement laïques; toutes dans une mesure voient leur avenir assuré dans cette existence de labeur, mais non pas de renoncement, car elles apportent à leur tâche un singulier mélange d’abnégation et de besoin de bien-être; c’est un[Pg 164] métier comme un autre, mais qui donne la considération et l’indépendance. Une fois leur tâche accomplie elles se croient le droit de réserver leurs goûts personnels. C’est un surprenant spectacle dans une société corrompue de voir aller et venir avec la plus absolue liberté tant de filles jeunes, d’aspect agréable et de bon renom, elles ont en général une décision marquée dans les mouvements et une clarté de regard très attrayante.

[3]Miss Fawcett, admise aux examens de l’Université à Cambridge, ne pouvant conquérir un grade, mais seulement être placée, le fut au dessus du senior Wrangler.

Leur costume est à la fois pratique et seyant; leur petite capote noire ou bleu foncé encadre parfaitement le visage, les brides blanches lui donnent presque de l’élégance, et le voile de gaze épaisse qui pend derrière n’est pas sans grâce, leurs robes de coton clair et le[Pg 165] tablier blanc qui s’aperçoit sous le manteau long d’alpaga conviennent parfaitement à leur genre d’occupation. Toutes ont l’aisance de femmes qui portent un habillement toujours pareil, auquel naturellement on ne songe plus. Je prévois que d’ici quelques années la nurse sera une héroïne favorite dans les romans; naturellement comme dans toute chose humaine il y a des côtés faibles, et toutes les corporations de nurses ne sont pas en même considération, il y a de l’ivraie et du bon grain, mais le bon grain domine.

A côté d’elles agissent les indépendantes, et elles sont nombreuses aussi, il n’est pas de question qu’elles n’abordent.

Lorsqu’il a été question de régir la[Pg 166] prostitution des femmes mariées, des femmes non mariées n’ont pas craint de se mettre en évidence, d’organiser des meetings, d’écrire des lettres destinées à la publicité, là où une honnête femme en France se serait abstenue par instinct, ou une femme non mariée n’aurait pas rêvé d’intervenir, en Angleterre, elles ont tout affronté, et dans un ordre d’idées absolument honnête assurément, discuté publiquement ces honteux et tristes sujets.

Des jeunes filles appartenant à d’honorables familles, elles-mêmes irréprochables et toutes zélées pour le bien, se découvrent de bien particulières vocations; l’une d’elles, depuis des années, a celle de moraliser les soldats; elle provoque des réunions, et elle leur prêche sur toutes[Pg 167] sortes de sujets;—une autre fait une œuvre pareille parmi les marins; elle la poursuit eux absents, leur écrivant; ces lettres, d’abord adressées à quelques-uns qu’elle connaissait et encourageait personnellement, devinrent bientôt un objet d’envie pour ceux qui n’en recevaient pas; cédant à des sollicitations touchantes, elle écrivit à des inconnus, maintenant elle a étendu sa sphère, et ses lettres sont une sorte de publication aimée et désirée par les matelots. Certes, l’œuvre est bonne, et sans nul doute produit des fruits excellents; mais le côté scabreux, le côté hardi subsiste néanmoins, et laisse dans nos esprits plus timorés une impression qui est presque du malaise. L’éducation, qui, en[Pg 168] France, nivelle tout de bonne heure, rend presque impossible de semblables manifestations; où est même la femme philanthrope, qui entreprendrait la tâche qu’a assumée Miss Octavia Hill pour l’amélioration des logements pauvres, qui, tout en faisant un bon placement, poursuit une œuvre admirable, sans fausse sentimentalité, sans défaillance, et qui en a eu seule l’idée et l’initiative? les âmes d’une trempe exceptionnelle deviennent chez nous, ou des fondatrices d’ordres, ou se perdent dans quelque ordre déjà florissant, qui offre une pâture à leur zèle; mais l’action solitaire et orgueilleuse est essentiellement anglaise, on en pourrait multiplier les exemples; cependant ces œuvres personnelles sont[Pg 169] en même temps frappées d’une sorte de stérilité, et n’ont pas la faculté d’expansion et de fécondité que présentent les œuvres faites en commun. Le flambeau qui ne se passe pas de main en main risque de s’éteindre promptement.

L’humilité et l’anonymat voulu, pratiqué en France par les femmes riches et en vue qui se dévouent au service des pauvres, n’est pas de mise chez les Anglaises. Une femme très zélée pour le bien (lady Jeune) dont le nom se trouve mêlé à une quantité d’œuvres en tire une notoriété qui la met à la mode et rend ses soirées plus recherchées; son salon sert à ses pauvres, et ses pauvres à son salon, c’est une réclame bien entendue,[Pg 170] mais enfin une réclame. Seulement comme on est en Angleterre beaucoup plus cabotin que l’on ne l’est en France, cela passe, et même cela ne choque pas. Ce serait une trop longue énumération à faire que celle des œuvres entreprises par des femmes seules, qui ne renoncent cependant en rien à leur vie mondaine; des jeunes filles mêmes, pour peu qu’elles aient passé la première jeunesse, n’hésitent pas devant les responsabilités, et vont de l’avant avec un aplomb imperturbable. D’autres plus égoïstes s’occupent de leur propre développement, les unes se donnent aux mathématiques, aux langues mortes, et se prennent infiniment au sérieux; les voilà heureuses pour toujours dans la conviction d’une[Pg 171] supériorité incontestable; d’autres, même dans de hautes et enviables situations sociales, se consacreront corps et âme à l’organisation et à la direction d’un orchestre féminin.

D’autres encore, dans un rang intermédiaire, donneront des conseils de goût, révélant un génie véritable pour indiquer comment on peut accomplir des prodiges avec rien; et le bonheur consiste à communiquer cela aux autres; il y a une duchesse qui ne peut faire une cure, se promener dans un parc, constater un changement de saison, sans offrir ses impressions intimes au public; l’Anglaise a toujours besoin de répandre ses convictions dont une miséricordieuse Providence lui permet de ne jamais[Pg 172] douter. Une autre (lady Habberton) a tout bonnement entrepris de réformer l’habillement féminin et de faire adopter le pantalon (Voile ta face, ô chaste Albion) par les deux sexes; sur ce sujet, elle multiplie les conférences, elle écrit, elle organise des expositions. Elle prêche d’exemple depuis des années, sans grand succès, mais cela lui procure une notoriété, des admiratrices et une occupation. Les maris ont, en général, la sage inspiration de ne pas s’opposer à ces expansions; et toutes ces agitations ne sont pas inutiles; peu à peu, des idées justes s’imposent, des vérités méconnues se font jour. Aujourd’hui, la femme mariée anglaise possède le précieux privilège d’être maîtresse de l’argent qu’elle gagne[Pg 173] personnellement, et, réciproquement, le mari a celui de ne pas être obligé de reconnaître les dettes inconsidérées de sa femme. On pense ce qu’il a fallu d’efforts et de luttes pour arriver à ce résultat; la chose n’intéressant que les femmes, les femmes seules pouvaient l’obtenir; et enfin, à force de remuer l’opinion publique, elles y sont parvenues; elles sont aujourd’hui membres des «Boards» qui régissent les paroisses, c’est-à-dire chaque commune de Londres, et les biens des pauvres appartenant à cette paroisse; elles sont appelées à faire là un bien extrême, et soyez sûrs qu’elles n’y failliront pas, qu’aucune question ne leur fera peur et qu’elles travailleront avec un zèle et une persévérance que peu[Pg 174] d’hommes imiteront. Et à une époque où la lutte pour la vie est devenue si âpre, il est heureux que des femmes aient en elles ce fond d’énergie, de courage, de persévérance, qu’elles transmettront à leurs fils avec leur sang.

Le champ de l’activité de l’Anglaise est, dans toutes les classes, beaucoup plus étendu que celui de la Française.

Dans les rangs élevés, elle ne se confine pas au rôle décoratif et est tout à fait la compagne et l’aide de son mari; elle n’a pas, heureusement pour elle, cette élégante paresse d’esprit qui l’empêche de s’intéresser aux questions politiques, agronomiques ou locales; elle s’occupe de tout cela; s’y passionne, a[Pg 175] des idées à elle qu’elle défend, qu’elle propage, qu’elle applique. Les privilèges sociaux, encore très réels en Angleterre, sont accompagnés d’obligations auxquelles on ne tente pas d’échapper. Une grande dame fondera, dans le village qui dépend particulièrement d’elle, une bibliothèque, des classes du soir où l’on enseignera aux adultes des arts d’agrément, comme le découpage sur bois; la princesse de Galles possède à Sandringham une de ces écoles. On s’efforcera de procurer à cette plèbe, qui est la clientèle, des amusements; on organisera des soirées musicales, des conférences, et on paiera de sa propre personne. Le besoin d’aliments pour l’esprit, de distractions pour les yeux est aussi reconnu que le besoin de pain.

[Pg 176]

Il y a une société pour l’embellissement des logis pauvres, une autre pour leur procurer des fleurs; toutes ces œuvres occupent nombre de femmes, entretiennent l’esprit public et la solidarité humaine; ce sont, dans les journaux, d’incessants appels, et toujours ils trouvent une réponse.

L’activité continuelle, physique et mentale est le grand ressort de vie en Angleterre; ce n’est pas considérer vivre que de végéter dans un isolement égoïste et placide; il faut faire quelque chose; il faut, d’une façon quelconque, satisfaire cette curiosité d’esprit. Imagine-t-on en France trois demoiselles de bonne famille partant dans une petite voiture basse, traînée par un poney acheté à frais[Pg 177] communs, pour explorer ainsi un ou deux départements. Cela se fait en ce moment même en Angleterre; elles iront de la sorte indépendantes, libres et heureuses, portant avec elles leur mince bagage, couchant dans des auberges où elles n’étonnent personne, soignant leur poney, s’arrêtant pour dessiner, pour jouir d’un site pittoresque, faisant une provision de santé, de souvenirs, de contentement. On en a vu d’autres, ne pouvant s’offrir le luxe d’un poney, entreprendre un voyage à pied, l’accomplir, et d’après leur récit, y trouver un plaisir extrême.

Et notez que ces sortes d’entreprises rencontrent immédiatement des imitatrices, que tout ce monde, qui a plus de[Pg 178] courage que d’argent, trouve ainsi moyen de jouir de la vie, de la jeunesse, et que bien entendu les réputations ni la vertu n’en ressentent le moindre dommage; d’autres iront en tricycle! et, mon Dieu, leur reprochera-t-on ce plaisir un peu excentrique? Quand on pense à ce qu’est en France la monotonie, la tristesse affreuse de la vie d’une fille de vingt-cinq ans à trente ans, sans dot et appartenant à un milieu peu aisé;—si on compare cette existence vide, sans objet, à l’existence qu’une fille de même âge et exactement dans les mêmes conditions aura en Angleterre, la différence est tout bonnement celle de l’esclave à la créature libre;—le dévorant souci des parents qui ne marient pas leurs filles, qui[Pg 179] voient leur jeunesse se flétrir, leur gaîté s’en aller, est inconnu en Angleterre; toute fille, même laide, même sans un sou, ce qui est le cas du plus grand nombre, peut espérer se marier; ne saurait-elle jouer que du tambour de basque, il est possible qu’elle trouve un homme que cela charme, en tout cas, le sentiment que cela peut arriver, qu’on n’excite ni étonnement ni réprobation parce qu’à heure fixe le mari demandé n’a pas paru, est en soi un bienfait inestimable.

Dans quelques années, si les exigences vont croissant et si les mœurs sont les mêmes, le mariage deviendra en France une impossibilité pour des milliers de femmes; déjà cette pensée planant dans[Pg 180] l’air attriste des vies innombrables: c’est cela dont meurt la France.

Une civilisation raffinée, et des instincts un peu grossiers, comme cela se rencontrait à la Renaissance, comme cela se rencontre en Angleterre, voilà ce qui fait des êtres forts, puissants et téméraires; si les instincts se raffinent trop, si la sensibilité s’exaspère, c’est le découragement et la stérilité.

[Pg 181]

IX
JEUNESSE ET VIEILLESSE
La vie est plus longue aussi en Angleterre non par le nombre des années, mais par l’usage qu’on en fait; elle commence plus tôt, et elle finit plus tard. L’éternel noviciat qui dévore en France les plus belles des années viriles n’existe pas; un homme est un homme à vingt ans, et à vingt et un, dans nombre de cas, il devient un facteur important dans la société et le pays; non seulement on se marie de bonne heure, mais les[Pg 182] jeunes gens orphelins se trouvent à leur majorité investis de la plénitude et de la réalité de leur situation acquise que ne diminue pas le prestige prolongé d’une mère douairière devant laquelle ils restent chez nous plus ou moins petits garçons. Un jeune duc anglais, ou même tout bonnement un jeune squire, devient à sa majorité le maître et le chef; la mère n’a plus qu’un rôle absolument effacé, l’âge n’a rien à voir là dedans, ni le respect, ni l’affection; chacun prend sa place sans conflit, et l’existence militante avec toutes ses responsabilités, toutes ses charges commence pour l’homme, à qui sa jeunesse n’est pas une sorte de brevet d’infériorité ou d’incapacité comme cela est en France; un fils recueille de cette[Pg 183] façon non seulement l’héritage matériel, mais l’héritage politique d’une famille, dont il devient, du vivant même d’un père, le soutien et le continuateur.

Cette année, l’héritier du nom de Peel se présentait aux électeurs de Marylebone (quartier de Londres): il a vingt-deux ans! D’illustres amitiés l’accueillent aussitôt et l’encouragent; un vieux vétéran comme Gladstone tend publiquement une main cordiale au jeune homme, et salue comme un événement heureux l’entrée dans la vie politique du petit-fils du grand Sir Robert Peel; la vie publique commencée ainsi à vingt-deux ans se continuera sans nul doute avec ardeur à travers l’existence entière, le pli sera pris; celui de la lutte, de l’ardent intérêt pour[Pg 184] les affaires du pays, du travail, de l’attention, avant l’âge où en France un homme peut songer à se présenter aux suffrages des électeurs.—En même temps, un octogénaire conserve sur ses concitoyens une autorité que les années n’affaiblissent pas.—Il est assurément bon et salutaire, qu’il y ait ainsi dans les conseils de la nation des hommes de tout âge;—pour quiconque suit le compte rendu des séances de la Chambre des députés et de celles du Parlement anglais, il est impossible de ne pas être frappé de la différence de ton entre les deux assemblées,—les plaisanteries du meilleur aloi, les malices spirituelles, les citations opportunes des auteurs de l’antiquité et les classiques anglais sont au Palais de[Pg 185] Westminster, choses journalières; il n’y a rien dans les discussions du côté pédant et pédagogique de la Chambre des députés—cela tient peut-être à ce que le membre de Parlement anglais s’adresse toujours à une incarnation imaginaire de la patrie qui est femme,—et au-dessus de laquelle plane la réalité d’une autre femme qui est souveraine, et que le député parle pour son électeur, la plupart du temps un assez vilain animal—et puis l’un est payé, l’autre ne l’est pas, et, on a beau dire: cela influe sur l’allure.

Et comme l’homme anglais conserve souvent jusqu’à vingt-cinq ans une sorte de beauté presque féminine, il est encore plus frappant de constater le rôle que la jeunesse joue partout; certes la chose a[Pg 186] ses inconvénients, et un jeune homme a d’immenses facilités pour se ruiner, et pour faire, si le cœur lui en dit, un mariage déplorable; il y a là-dessus de récents exemples tout à fait concluants, mais qu’importe qu’un jeune débauché et une demoiselle d’occasion forment à eux deux un ménage scandaleux: c’est fâcheux assurément, mais on peut conclure qu’ils ne valaient pas cher, et qu’en toute circonstance ce pair d’Angleterre n’avait pas en lui l’étoffe d’un mari respectable; une jeune fille honnête l’a échappé belle, et la «prospérité du méchant», selon la parole de l’Écriture, ne surprend que ceux qui ne réfléchissent pas cinq minutes de suite;—l’importance est secondaire, car un fait comme[Pg 187] celui auquel je fais allusion ne sera jamais qu’une exception, et l’exception est comme le monstre, bonne à cacher, ou à exhiber insolemment, mais sans influence sur les sains de corps et d’esprit.—Ce qui est important, c’est un état social et des lois qui répondent au vœu de la nature, qui demande l’union des êtres jeunes, afin de procréer une race forte; il est bon, je dirai même il est nécessaire, que beaucoup de mariages imprudents puissent s’accomplir, car très certainement leurs conséquences ne seront jamais comparables à celles de la séduction pour la femme et de la débauche pour l’homme;—il est bon que le mot amant soit encore un mot honnête comme il l’est en Angleterre, et que les plus violents[Pg 188] instincts du cœur et des sens puissent se passer, pour devenir légitimes, des effrayantes formalités dont le mariage est entouré en France.

En Angleterre, l’homme qui se marie est censé jugé capable de choisir sa compagne et de mesurer ses responsabilités;—il n’a besoin du consentement ni de père, ni de mère, qui, là, ne paraissent qu’à l’état de comparses, ou ne paraissent pas du tout;—la vie en phalanstère familial n’existe pas, chacun vit chez soi et pour soi, chacun s’occupe soi-même de garnir son nid de duvet plus ou moins fin, et l’acceptation générale et tacite des difficultés de l’existence rend pour tout le monde la chose naturelle—ni l’homme, ni la femme n’attendent leur bien-être[Pg 189] d’une sorte d’intervention providentielle sous la forme des parents. La jeunesse des fils ne se passe pas à espérer une dot et à escompter des espérances, et la sollicitude des parents n’a pas le lamentable résultat que nous voyons autour de nous, où tout est calculé, comme si nous avions cent ans d’assurés et le reste dans l’incertitude!—Le proverbe anglais «qu’il faut faire le foin pendant que le soleil brille» s’applique aussi à vivre pendant qu’on est jeune, et à ne pas attendre l’épuisement du combustible pour mettre la machine en marche.

L’âge en Angleterre ne qualifie ni ne disqualifie; la vieillesse, même illustre, ne donne aucune précédence, le plus sot petit lord passera à table devant Gladstone,[Pg 190] et le grand commoner le trouve bon assurément, car il n’aurait eu qu’à le vouloir pour ajouter un hochet à son nom;—mais c’est une orgueilleuse caste que celle des gentlemen d’Angleterre, qui garde fièrement son poste intermédiaire, et sait que son prestige ni son autorité ne sont diminués par l’acceptation des distinctions aristocratiques qui ont leur valeur et leur profonde signification.—L’égalité n’existe même pas dans le mariage, et la femme conserve toujours le rang que lui a donné sa naissance; par courtoisie, on a étendu ce privilège jusqu’au veuvage, et une femme devenue qualifiée par son mariage ne perd ni son nom ni son rang, même en prenant un second mari, dont elle ne portera jamais[Pg 191] le nom si, en l’assumant, elle doit déchoir d’un cran, si léger qu’il soit. Cela permet aux douairières à cœur brûlant de satisfaire légitimement aux exigences de la passion, sans avoir le désagrément de quitter un titre auquel on tient peut-être plus même qu’à la vertu, et l’indulgence de la société anglaise pour ces sortes de fugues morganatiques est admirable; la duchesse une telle, ou la comtesse une telle, qu’on désigne par surcroît par leur nom de baptême, afin de les distinguer de celles en véritable possession, voyagent et dînent en ville conjointement avec monsieur X… qui est le mari, comme il est nécessaire de l’expliquer aux étrangers. Il y a dans la société anglaise une sorte d’impudeur naïve dès qu’il s’agit du[Pg 192] mariage; dans toutes les classes on se glorifie de posséder un homme, et il est évident que les ménages moins unis en France ont une supériorité très appréciable dans la décence, et que les côtés grossiers du mariage ne sont pas aussi constamment mis en évidence.

Il ne faut pas se dissimuler non plus que cette intimité conjugale prolongée est le secret du ressort et de la vaillance de l’Anglaise qui va sans regarder derrière elle au bout du monde avec son mari; qui vit isolée, pourvu que ce mari soit auprès d’elle, qui accepte avec gaîté les lourdes charges de la maternité, car tout plutôt que de renoncer à l’amour; pour dire les choses avec réserve, le Français et la Française abdiquent de bonne[Pg 193] heure dans l’intérêt de l’unique, ou des deux ou trois enfants, qui sont pour eux l’objectif de l’existence; l’Anglais ni l’Anglaise ne pensent pas un seul instant à s’effacer ou à abdiquer pour leurs enfants; ils aiment la vie pour ce qu’elle leur rapporte à eux personnellement, et le plus longtemps possible lui demanderont toutes les satisfactions qu’elle peut leur procurer, en quoi ils auront raison: on pratique excellemment en Angleterre une partie au moins du noble conseil de saint Louis: «Travaillons comme si nous devions vivre toujours»; quant à la suite, «vivons comme si nous devions mourir demain», c’est une autre affaire! Et rien de plus contagieux que la santé, si ce n’est le découragement; malgré le climat,[Pg 194] malgré la tristesse des choses extérieures, ce grand courant de vie qui coule si puissamment à Londres, entraîne et saisit même l’étranger; les journées, les mois, les années sont toujours remplis jusqu’à leur extrême limite.

Chez riches et pauvres, le même besoin reconnu de distraction, de variété, de plaisir, car l’occupation intense devient presque un plaisir, et dans ces grandes maisons de la cité où monte et descend sans cesse l’ascenseur, qui permet la communication par les toits; cette fourmilière humaine tout occupée de gagner de l’argent y apporte l’entrain endiablé qui conviendrait à une fête. La rage de se retirer et de se reposer, qui est la manie du commerçant[Pg 195] français, est inconnue à Londres; grâce au goût général de dépense, à la curiosité toujours éveillée, le désir des gains ne décroît pas avec les années, très souvent des hommes déjà mûrs ont de tout jeunes enfants à eux.

Un point, c’est tout, ce qui en matière familiale arrête en France les espérances et les désirs, n’a pas cours là-bas, et les vies ne se trouvent pas figées dans une stérilité prématurée; la démoralisation là-dessus arrive rapidement, mais les effets n’ont pas eu encore le temps de se faire sentir, les livres de Dickens sont toujours en grande faveur, et l’on sait combien il aimait plaisanter sur l’accroissement de la famille, sur la garde, sur le baby, et avec quelle joviale honnêteté il[Pg 196] s’en acquitte en toute circonstance sans que jamais le reproche d’être inconvenant ait été élevé contre lui: la bonne nature n’a pas perdu en Angleterre, dans ce pays pudibond, ses coudées franches dès qu’il s’agit de l’amour légitime; le grotesque est d’essayer de faire croire qu’on n’en connaît pas d’autre,—mais le vice et la débauche n’ont pas heureusement le droit de se proclamer gaîment. Une misérable classe de femmes a reçu un nom qui la caractérise: «des infortunées»; on a substitué cette épithète à l’insulte et cette désignation est à la fois humaine et morale; le dernier degré de la dégradation humaine, le marché de la pauvre créature, affamée, abandonnée, misérable et ivrogne sans doute[Pg 197] est qualifié d’infortune, et il n’en est pas sous le ciel de plus poignante; la vue de certaines silhouettes dans Holborn, ou un soir brumeux dans Oxford Street, est déchirante, pour qui a un cœur et de la pitié.

Un samedi soir, cet hiver, à un coin de rue, un homme prêchait, prêchait après un prélude musical, sur un orgue portatif, qu’on trimbalait à travers les rues boueuses, noires et tristes; à une devanture de marchand de poissons, le gaz étincelait, éclairant toute la scène; quelques personnes respectables écoutaient debout le prédicateur improvisé; au milieu d’elles, deux infortunées, avec leurs horribles chapeaux défraîchis, et tous les honteux stigmates du vice sur leur visage, se[Pg 198] tenaient silencieuses et recueillies, et si même d’une façon baroque une parole de compassion et d’espoir est tombée sur leur cœur, le petit orgue portatif aura fait une œuvre de charité.

[Pg 199]

X
FANATISME—PORTRAITS—ACTRICES
Je suis de plus en plus frappé. Combien l’âme de ce peuple est jeune avec une susceptibilité inouïe aux choses extérieures. C’est par l’œil qu’on l’atteint, et je ne crois pas qu’il soit possible d’être plus suggestible. Il apporte à toutes ses actions une sentimentalité particulière qui est d’un poids immense sur la masse et dont il est facile de jouer. D’un autre côté il paraît presque fermé au sens du ridicule, et a une pudeur d’un genre spécial qui[Pg 200] supporte sans sourciller des images et des situations qui mettraient immédiatement le Français en gaîté. Cette naïveté cependant n’est nullement de la bonhomie, c’est plutôt une sorte de vision rétrécie. L’Anglais traverse moralement une crise aiguë d’émancipation, il faut étudier cela de près pour en mesurer toute la portée, et se rendre compte de quelles bandelettes pesantes l’esprit puritain avait enserré l’être humain, quelle petitesse et quelle sécheresse en étaient résultées.

Le protestantisme n’étant en somme qu’une forme particulière du suffrage universel a mené au pire esclavage intellectuel et moral, celui exercé par la masse ignorante et fanatique sur les êtres plus libres. Il y a moins de cinquante ans un[Pg 201] Anglais pouvait être puni pour n’avoir pas été le dimanche à l’église ou à la chapelle. Telle était la liberté religieuse! et à une époque encore plus rapprochée la cour ecclésiastique avait théoriquement le droit de le frapper pour inceste ou incontinence.

Aussi dans cette atmosphère ambiante on n’imagine pas ce qu’étaient les familles à code étroit: la mère de Ruskin, par exemple, ne lui a jamais permis un jouet, pas même à trois ans, ceci par scrupule religieux; mais son mari voyageait assidument pour placer les vins de la maison dont il était l’associé, et cette conscience timorée ne s’est jamais demandé si la vente sur une grande échelle de cognacs et autres spiritueux n’avait pas des résultats[Pg 202] plus inquiétants pour l’âme d’autrui que la possession d’un polichinelle pour celle d’un enfant de trois ans. Et Ruskin fait du culte du beau un dogme et a des milliers de disciples; néanmoins sa vision intérieure, si élevée qu’elle soit, a conservé quelque chose de la première déformation que son esprit a subie. De milieux semblables sont sortis les fanatiques arriérés dont ce pays libre possède une remarquable collection, ce sont les fanatiques de mots et de formules auxquelles ils attachent un sens particulier, et qui fait qu’aujourd’hui encore il y a des hommes, raisonnables sur d’autres points, qui écrivent aux ministres pour leur soumettre une résolution qui tendrait à éloigner les catholiques des fonctions de[Pg 203] l’État; on est obligé de leur répondre sérieusement: «Qu’il ne résulte pas de ce qu’un homme est catholique il soit nécessairement un sujet déloyal ou un mauvais citoyen», mais cela demeure un article de foi dans un certain monde de religionnaires.

Le journal the Truth s’est fait une spécialité de relever et de signaler les cas les plus flagrants d’intolérance religieuse, ils dépassent tout ce qu’on peut imaginer, et paraissent presque incroyables à la fin du XIXe siècle. Par exemple: une dame est excommuniée publiquement par une église libre parce qu’elle a assisté à des bals; un ministre évangélique adresse à un individu qui n’était nullement son paroissien une lettre dénonçant l’abomination[Pg 204] qu’il a commise en allant en bateau le dimanche. La crasse des sabbatarians, comme dit le directeur du Truth, est d’une épaisseur qu’on ne conçoit pas, et c’est une œuvre de lumière que de signaler à la vindicte publique les pires absurdités; elles vont jusqu’à appeler en justice un barbier et ses clients matineux du dimanche.

Il y a quantité d’autres traits à l’avenant, sans intérêt en eux-mêmes, mais indiquant un état moral latent en lutte avec des aspirations vraiment libres, qu’il faut connaître pour s’expliquer le singulier mélange qu’est l’Anglais contemporain, car une pareille compression morale se paye et le génie même de la race en a été altéré. Il en est résulté[Pg 205] une tournure d’esprit très particulière, à la fois enfantine et pompeuse. Pour obéir ou paraître obéir aux conventions acceptées de connivence universelle, il a fallu nécessairement hausser le diapason naturel; aussi la vraie et parfaite simplicité, celle qui fait l’aisance et la liberté des races latines ne se rencontre nulle part. Et de cette contrainte continuelle vient cette timidité apparente de l’Anglais, qui n’est pas timidité mais un certain guindage d’esprit qui lui est demeuré de ses ancêtres puritains.

L’Anglaise en général est très maniérée, et cela dans toutes les classes; écoutez-les parler de leurs voix modulées douces et lentes, elles paraissent trouver à articuler une sorte de plaisir physique, et savourent[Pg 206] leurs mots comme un bonbon, pesant sur les syllabes, et la plupart du temps se servant de mots très forts pour exprimer des idées très ordinaires; en général passionnées de conventions, vraies sans être franches, quoique sous ce rapport il y ait grand progrès depuis quelques années, mais seulement pourtant dans un monde d’exception.

Au point de vue de l’ordre d’idées qui plaît à la foule; parce que, bien entendu, il n’est jamais question de l’élite, mais de cette masse moutonnière et flottante qui n’est qu’un reflet, les expositions de tableaux apportent des documents probants.

En toute circonstance, d’abord, ici plus que partout ailleurs, éclate jusqu’à l’évidence[Pg 207] la proposition biblique qu’il n’est pas bon pour l’homme d’être seul; on demeure étonné de la quantité de couples qu’on rencontre partout, au Parc aux heures fashionables, dans les rues et parmi la foule. Aux heures où chez nous les meilleurs ménages tireraient chacun de son côté, l’homme et la femme ne se séparent pas; donc, ce qui les intéressera d’abord et toujours, c’est le développement du sentiment conjugal, et tout ce qui s’y rattache. On pourra ressasser jusqu’à satiété, il ne se lassera pas. Le sujet du tableau sera donc le point principal, et il faut que ce sujet soit banal et sentimental pour plaire complètement. D’un autre côté, le nu artistique paraît exciter une sorte de crainte salutaire; il[Pg 208] y a, par exemple, à la Royal Academy, une Circé vue de dos, et il est vraiment drôle de constater le vide qui se fait autour du tableau sur lequel on se contente de jeter des regards détournés. Et il ne faut pas s’imaginer qu’il n’y a là que la manifestation hypocrite d’une fausse pudeur; non, il y a une indifférence réelle pour ces sortes de sujets. Tout ce qui est abstrait, tout ce qui n’est que lignes et pure beauté les laisse indifférents. Leur président le sait bien, lui qui est un vrai Latin de la Renaissance; il ne leur fait aimer les nobles créations de son génie qu’en les revêtant pour le besoin de la cause d’un intérêt à part de l’œuvre. C’est Corinne de Tanagra, c’est «l’Adieu», c’est la mère des Macchabées défendant[Pg 209] le corps de ses fils. Il est curieux de voir le nombre de tableaux qui sont le développement ou l’illustration de vers ou d’un texte de la Bible; mais presque toujours une idée immatérielle préside, c’est un proverbe: La fortune favorise les audacieux; ou encore: La fleur qui était une vie, la vie qui était une fleur; ou encore: La vertu et la paix se sont embrassées; ou bien: Alors la voix silencieuse répondit: Regarde dans la nuit, le monde est vaste. Nous aurions dit tout bêtement, je crois, «effet de nuit». Parfois c’est du latin qui sert d’épigraphe; il y a même du français, et comme poésie bien moderne celle de Béranger. Et tout cela, en somme, est très doux et très humain; ainsi leurs paysages ont un caractère tout à fait spécial,[Pg 210] ils sont rarement la chose simple et vue, mais plutôt une synthèse donnant une idée morale du pays et évoquant presque ceux qui l’habitent. Ce sont des paysages en trois volumes, si je puis m’exprimer ainsi, contenant une foule de choses très vraies et cependant idéalisées. Toujours on sent l’extrême recherche; même dans la peinture des fleurs, ce n’est pas cette libre et spontanée reproduction de la beauté voluptueuse des fleurs; il y a une minutie et une attention pour plaire aux disciples de Ruskin qui voit un monde dans une feuille de lierre. Ici toujours la secousse a besoin d’être plus forte. Pour nos esprits, il en résulte une espèce de fatigue causée par la multiplicité des idées évoquées, et c’est[Pg 211] un repos de se tourner vers les portraits: il faut les bien étudier, car ils en disent long. Pour moi mes préférences vont sans hésitation à ceux des femmes d’un certain âge, non pas de vieilles femmes tout à fait, mais de celles qui sont entrées dans la période déclinante de la vie et en ont accepté les stigmates. Ce type charmant n’existe presque plus chez nous, où une sorte d’horrible jeunesse persistante devient la parure de rigueur jusqu’à soixante-dix ans et plus; il y a dans ce genre des portraits exquis, celui de lady Fitzwilliam entre autres, dont l’ajustement est d’une dignité et d’un goût parfaits; avec ses deux fanchons de dentelle, une blanche et une noire, sur ses cheveux gris, son visage sans rides, sa robe à[Pg 212] teinte douce, sa mante de soie, elle est délicieuse et un pareil ajustement est en soi un enseignement moral.

On vieillit bien en Angleterre, l’être humain conserve peut-être moins de façade, fait illusion moins longtemps, mais garde une sorte de fraîcheur comme une sève non épuisée; cela concerne la génération qui était jeune il y a trente et quarante ans; je ne sais s’il en sera de même de celle qui arrive et qui est si éloignée de la simplicité sous quelque forme que ce soit. Les portraits d’hommes sont peut-être moins caractéristiques, cependant voici le prince de Galles avec son air à la fois royal et indolent de prince débonnaire; il est en costume de Cour, la jarretière d’or au genou, et un gardénia[Pg 213] au revers de l’habit, par-dessus son étoile du Bain! Ce gardénia, s’alliant aux plaques et aux grands cordons, dit l’homme; son fils a déjà l’air plus vieux que lui, avec de gros yeux et une figure un peu tragique, comme il convient à un souverain pour le XXe siècle qui ne sera probablement pas agréable.

Pour expliquer l’espèce de bouleversement moral particulier qui s’est accompli depuis vingt ans dans la société anglaise, il ne faut jamais perdre de vue qu’il y a eu là comme une poussée soudaine vers l’affranchissement et qu’il a fallu vraiment beaucoup de courage aux premières personnes qui se sont avisées d’être un peu sincères avec elles-mêmes. Seulement, le manque de mesure, ce je ne sais quoi[Pg 214] de délicat qui constitue le tact des races plus fines faisant défaut, on a dépassé le but, et très inconsciemment la femme à la mode et élégante a adopté des allures qui frôlent le genre douteux; des choses qui choqueraient en France l’honnête femme, l’honnête femme ici les a faites siennes sans un instant de scrupule. Londres est maintenant rempli de spécialistes pour la beauté, et on trouve dans Bond Street des officines ad hoc qui sentent le mauvais lieu; on n’y pense pas, et personne n’est choqué. L’Anglaise moderne à la mode est véritablement folle de son corps; c’est autre chose, c’est beaucoup plus grossier que l’élégance affinée et raffinée des vraies mondaines, l’animal humain est beaucoup plus ouvertement débridé, et, du reste,[Pg 215] leur pudeur est si particulière qu’elle supporte, en toute innocence, j’aime à le croire, ce qui suggérerait chez nous les pensées les moins innocentes. Ainsi, en ce moment, le grand acteur Irving joue Becket. Ellen Terry, l’étoile féminine, une créature d’un charme vraiment subtil et voluptueux, personnifie Rosamonde. Eh bien, ses embrassements publics avec son royal amant sont positivement embarrassants; elle est vêtue d’une robe de gaze qui a la légèreté de l’aile de papillon et elle se colle à lui, et elle le baise à pleines lèvres, et elle lui caresse le visage de ses mains blanches. Or l’acteur Terriss, qui figure Henri II, est un gaillard particulièrement plaisant à regarder, et il répond très cordialement aux effusions de[Pg 216] sa belle maîtresse… Ils sont dans le mystérieux labyrinthe où il la tient cachée; à un moment donné il s’assied sur une marche, et elle s’assied entre ses jambes franchement, la tête contre sa poitrine, et se retourne pour l’accoler… Cela est extrêmement vrai et bien rendu… mais je trouve cela prodigieusement suggestif, et malgré cela il n’y a pas un sourire sur les lèvres, personne ne bronche, et les jeunes filles ouvrent leurs yeux candides.

Cette Ellen Terry incarne bien ce mélange de poésie et de sensualité cachée de l’âme anglaise; elle a une voix d’une douceur et surtout d’une jeunesse incroyable, c’est une voix innocente, comme son rire qui est celui d’une enfant, et elle va et vient sur la scène avec une légèreté[Pg 217] un peu fatigante, mais dont la candeur apparente lui permet de se pâmer sans scandaliser personne. Et dans cette scène particulière il est même impossible de présumer l’innocence des baisers échangés, vu qu’entre eux les deux amants tiennent, visible à tous les yeux, un bel enfant né de leur tendresse. L’esprit anglais s’est merveilleusement apprivoisé sous ce rapport particulier; on a joué récemment à Londres, avec un immense succès, deux pièces à sujets équivoques. L’une, A woman of no importance, nous montre la victime honnête et malheureuse d’une séduction. Le séducteur, bien entendu, est un lord; il se trouve en présence de sa victime et du fils qu’il ne connaît pas. Rien de bien nouveau dans cette situation;[Pg 218] mais ce qui l’est, c’est que la femme séduite puisse paraître très intéressante et avoir sans réserve toutes les sympathies. Lorsqu’elle raconte à son fils, comme celle d’un tiers, sa propre histoire,—«il lui avait promis le mariage, etc.,»—le fils trouve, le vrai mot de la situation en répondant: «Elle ne pouvait pas être tout à fait une nice girl.» Cette expression nice, qui en anglais veut dire à la fois bon et dans le sens moral délicat, est absolument à sa place; et moi je suis de l’avis du fils, car la personne séduite n’était, dans le cas représenté, ni pauvre ni abandonnée; elle a beau porter une robe noire en signe de désolation, son très vilain séducteur la rappelle cependant au sentiment vrai de la réalité lorsqu’il[Pg 219] se permet de lui dire qu’après tout elle a été sa maîtresse; elle le gifle alors avec un entrain qui aurait été plus à propos lorsqu’il l’offensait moins platoniquement.

La pièce a le plus grand succès, comme aussi la Seconde madame Tanqueray, qui est une sorte de baronne d’Ange remariée et dont le passé très encombré est d’une nature sur laquelle ne peut planer le moindre doute. Et la Seconde madame Tanqueray va aux nues; et notez, détail amusant, que les actrices feignent d’accomplir presque un sacrifice en représentant des personnes d’une vertu douteuse. Ce sont elles-mêmes des personnes si impeccables, invitées à Marlborough-House et faisant des cadeaux familiers aux princesses qui se marient! L’ex-Marie Wilton[Pg 220] qui, il y a vingt-cinq ans, sur ses économies personnelles, avait acheté «le Prince of Wales Theatre», y paraissait en travestissement masculin dans les burlesques qui faisaient la spécialité de la maison et y dansait des pas accentués, est devenue, sous le nom de madame Bancroft (elle a épousé un acteur de sa compagnie), une personne qui monte sur les planches avec condescendance; et, ayant eu dernièrement un accident de voiture, la reine a fait demander de ses nouvelles.

Le bon sens français ferait justice de pareilles affectations, rendant à chacun son dû, n’enlevant rien aux qualités réelles que possèdent bien des femmes de théâtre, mais établissant des nuances selon la justice et la vérité.

[Pg 221]

C’est cette espèce de promiscuité qui a gâté et gâtera totalement le ton de la société anglaise, et sous ce rapport l’austérité ancienne de la vieille reine est à regretter.

[Pg 222]

XI
THÉÂTRES
Il est intéressant de voir les Anglais au théâtre chez eux et d’observer comment ils s’y amusent; assurément charbonnier est maître de se divertir à son gré, seulement qu’on nous permette de rire, et que jamais, au grand jamais, ces gens-là ne viennent nous faire la morale.

On donne en ce moment au Haymarket un drame: le Tentateur,—qui est bien la production la plus complètement immorale qui se puisse imaginer!

[Pg 223]

Dans un pays où il y a seulement quinze ans on n’aurait pas osé nommer le diable (le seul Lucifer de Milton avait ses entrées dans la société polie), on écoute aujourd’hui avec complaisance l’apothéose de l’esprit du mal!

L’auteur de cette œuvre est le poète Jones, disciple et continuateur de Swinburne, et le diable tel que son imagination l’a conçu, et tel que l’incarne avec une délectation évidente un acteur à la mode, est un personnage parfaitement répugnant.

Vous souvenez-vous de Faure dans le rôle de Méphistophélès? Quel diable rablé et militant; était-il assez solide dans son pourpoint rouge, avec ses grands sourcils en cornes sur le front, sa moustache[Pg 224] sombre, et son apparence de diable bon vivant, c’était bien messire Satan tel que le comprenaient les simples esprits du moyen âge; un reître paillard, mais au fond moins désagréable que sa réputation; bref une honnête femme (pourvu bien entendu qu’elle n’y succombât pas), aurait pu avouer avoir été tentée par ce diable-là; dans sa partie il était vraiment extrêmement ragoûtant et les grands et triomphants éclats que lui prête la musique de Gounod n’ont rien de malsain, au contraire.

Voyez après cela le tentateur du Haymarket vêtu de couleurs presque sombres; pâle comme la mort, la paupière affaissée; c’est le diable des épuisés et non des vivants.

[Pg 225]

Il règne dans cette pièce une volupté visible à mêler les choses saintes aux choses impures; ce n’est pas cette libre gaillardise d’un Boccace, par exemple, qui entremêle dans ses récits les choses d’amour aux choses et aux gens d’Église, et le fait parfois avec une étrange liberté, sans pourtant qu’un seul instant la pensée d’un sacrilège voulu se présente à l’esprit, tandis qu’au contraire c’est l’impression qui se dégage de l’œuvre du poète anglais, qui semble s’être appliqué à raffiner dans la profanation. C’est en plein XIVe siècle, âge d’amour et de foi, à Cantorbery, la ville sainte, dans un couvent, que se déroule l’action. Certes l’idée de faire accompagner un pèlerinage par messire Satan n’avait rien d’irréalisable;[Pg 226] il y a de bonnes tentations, des tentations très charnelles, peut-être, mais qui ne feront voiler la face à personne d’esprit sain. Mais les suggestions de ce blême démon, ses tirades sur le péché, les mots et les actes qu’il souffle à l’oreille sont d’une autre frappe. Quand on l’a écouté trois heures durant, on conclut que les Anglais sont des gens prodigieusement endurants, car les injures dont le poète les accable (et il s’adresse nominativement à ses compatriotes, hommes et femmes), la boue dont il les barbouille, surpasse ce qu’on peut croire! J’avoue que je regardais autour de moi et que j’écoutais, attendant le coup de sifflet qui n’aurait pas été volé! Pas du tout, aux moments les plus forts,[Pg 227] des sourires, aux autres l’immobilité, cette immobilité de ruminant qui est si trompeuse, oh! oui, trompeuse. J’avais à côté de moi un de ces ménages ultra-respectables devant lesquels on oserait à peine insinuer que les enfants ne se font pas par l’oreille, ils ne bronchaient pas! Et il est impossible d’aller plus loin dans la crudité de l’expression; c’est la débauche triste, la plus horrible de toutes.

Il y a actuellement quelque chose de tout à fait malsain dans un côté de l’esprit anglais, et la production et le succès de cette pièce en sont un exemple frappant, car elle est très douloureuse dans ses tirades érotiques. On y trouve tout ce qui constitue les symptômes morbides[Pg 228] régnants, à commencer par cette passion presque désordonnée pour le décor et la couleur, mais il faut avouer que l’ensemble pour les yeux est exquis, avec çà et là, cependant, d’éclatantes fautes de goût. Il y a au premier acte une cour intérieure d’auberge moyen âge, l’auberge de la Fleur-de-Lis, avec son cadran solaire au centre, et sa porte charretière ouverte sur la campagne, qui est une pure merveille. La tonalité des costumes dans ce décor est étonnante, elle est feuille morte, sauf pour l’habillement de celle qui représente le seul personnage pur de la pièce (sacrifié bien entendu).

Les deux actrices incarnant les deux héroïnes sont physiquement et plastiquement parfaites. Lady Isobel, qui tout à[Pg 229] l’heure sera amoureuse comme une louve est une vraie figure de missel, avec son chaperon sur ses cheveux roux et son long voile; l’autre, lady Avis qui est réservée à l’abandon; dans une sorte de robe blanche de Beata, avec un long manteau bleu, ses cheveux d’or couverts en partie d’une résille, et au sein deux marguerites à cœur noir est charmante à regarder et douce à entendre; mais qu’il est donc singulier qu’à l’heure actuelle les Anglais ne se figurent plus la pureté et la tendresse qu’accompagnées d’une sorte de veulerie molle. C’est un peu l’école de Terry qui est trop tendre pour nous autres impurs Latins! Chez nous on peut être amoureuse et même passionnée sans, physiquement et moralement, être réduite[Pg 230] à une sorte de gelée qui frémit à tout! Plus la vraie Anglaise se masculinise, et elle est, je crois, arrivée à la limite du possible dans cette voie, plus sur la scène paraît un type artificiel d’une fadeur égale à celle des couleurs mourantes qui sont si admirées. L’amour ainsi compris cesse d’être un sentiment naturel et devient une maladie, presque une dépravation. Et lorsqu’on regarde et qu’on écoute le prince d’Auvergne et la belle lady Isobel dans leurs scènes d’amour, et qu’on se souvient qu’il y a un lord Chamberlain qui a interdit la Paix du ménage avec la chaste Bartet, on ne peut se défendre de penser que cela est d’une bouffonnerie assez réussie!

La presse anglaise, toujours si éloquente[Pg 231] lorsqu’il s’agit de flageller l’immoralité du théâtre français, a accueilli avec bienveillance le Tentateur, la presse honnête lui a souhaité une longue et prospère carrière! Est-ce aveuglement? est-ce connivence? J’avoue que je suis embarrassé pour me rendre compte d’un état mental aussi extraordinaire: est-ce peut-être pour donner raison au diable de Jones qui assure que la race des hypocrites pullule dans cette île mieux que partout au monde; je laisse à d’autres le soin de le décider, j’observe, je constate et je dis.

Maintenant, voyons-les rire, c’est heureusement plus agréable, mais pourtant cela renverse également toutes les idées préconçues et c’est tout aussi caractéristique.[Pg 232] Depuis plus d’un an on représente avec un succès croissant, une Farcical comedy intitulée Charley’s Aunt (La tante de Charley): le titre n’est pas méchant, la pièce non plus, mais le développement en est bien singulier. Il faut d’abord savoir que le principal rôle, le clou, est joué par un acteur qui est directeur et propriétaire de son théâtre (c’est également le cas de M. Tree au Haymarket). Le succès obtenu par M. Penley dans la Tante de Charley a été si prodigieux qu’une presse idolâtre s’est occupée de lui, non pas seulement pour louer l’acteur, mais pour faire, avec des détails touchants, connaître l’homme privé, lui, sa femme, ses enfants, ses domestiques, sa chèvre et son cheval. M. Penley, dans un article[Pg 233] illustré, très bien fait du reste, a été représenté seul dans diverses attitudes, puis avec madame Penley à son côté, sur le seuil de leur demeure, puis pêchant à la ligne pendant que madame Penley et sa progéniture le regardent, etc.; rien n’a été trouvé trop trivial de ce qui touchait au grand homme! Voyons-le maintenant dans l’exercice public de ses fonctions. Nous sommes à Oxford, dans l’appartement d’un jeune universitaire, amoureux pour le bon motif, son copain a précisément les mêmes sentiments et les objets de leur honorable tendresse sont cousines; ces demoiselles doivent ce jour-là embellir l’appartement en question de leur présence, car la Tante de Charley (l’un des amoureux) une veuve brésilienne[Pg 234] et millionnaire, va venir présider le repas auquel elles sont conviées; pendant que les jeunes gens se réjouissent à cette douce perspective, il leur arrive un ami, un lord, agréablement idiot; par une combinaison que je n’ai cherché ni à comprendre ni à approfondir, il se trouve qu’à l’instant précis où les amoureux viennent de recevoir une dépêche qui leur dit que la tante indispensable ne viendra pas, le lord paraît en costume féminin (manière de faire une farce) et ses amis le saisissent et lui annoncent que pour les besoins de la cause c’est lui qui est la Tante de Charley; ce premier acte est vraiment drôle et l’acteur a absolument l’air d’une vieille femme, mais ce qui est bien plus drôle c’est la joie de la[Pg 235] salle; jamais au grand jamais, je n’ai rien vu, ni entendu de pareil; les rires sont incessants et continus comme des roulements de tambour.

Lorsque la vieille fausse tante profite de sa situation pour serrer amoureusement contre lui les petites jeunesses et recevoir leurs baisers, quand elle tombe en arrière, les jambes en l’air, et les jupes à l’envolée, ce sont des cris perçants! Derrière moi, j’ai une vieille dame, à cheveux gris surmontés d’une étonnante coiffe de velours noir; elle saute littéralement dans sa stalle; un peu plus loin, une espèce de Junon, vraie géante, avec un assez beau visage bête, est dans un état de béatitude presque alarmant! Ils rient tous tout le temps; et[Pg 236] ce qui les divertit au suprême degré, c’est le côté grotesque et naturellement plus ou moins inconvenant de ce travestissement, car tout à l’heure la veuve qui vient du Brésil va être pressée de près par deux prétendants, un vieil homme de loi hypocrite et un beau suranné; elle a avec les deux des conversations dont la double entente est parfaitement indécente; cela ne frappe personne à ce point de vue, je veux croire, mais cependant on hurle de joie aux bons endroits! Et lorsque poursuivi par un de ses amoureux, lui ou elle traverse la scène la jupe troussée presque à mi-corps, quand lui ou elle se déshabille et paraît en pantalon, c’est du délire. Je passe les coups de pied et les coups de poing qui sont de[Pg 237] vieille tradition, mais il y a un moment où «Charley’s Aunt» déclare en avoir assez de son déguisement car son amoureux lui a déjà dit:… ici une pause, et la chose est murmurée à l’oreille! Est-ce assez joli cette trouvaille suggestive? Chacun se pouffe en s’imaginant sa petite inconvenance particulière. Tout cela se prolonge pendant trois actes, et se termine enfin par quatre unions légitimes, la tante ôtant sa robe pour reparaître en pantalon offrir sa main et son cœur à une jeune ingénue. Voici donc trois actes uniquement basés sur une substitution qui n’est pas sans son côté scabreux; il faut rendre justice à l’acteur, il ne l’accentue nullement, et nous savons du reste que sa progéniture est venue[Pg 238] l’applaudir dans cette noble incarnation. Mais c’est dans la salle qu’est la comédie, nous avons été élevés à croire que le mot culotte ne devait pas se prononcer devant une Anglaise! Oh! mes amis, nous avons changé tout cela. Pendant les entr’actes, tous les visages reprennent l’expression de gens venus pour écouter un sermon, le changement des figures est prodigieux, ma vieille dame est une sérieuse douairière; ma Junon est d’une impassibilité de pierre; l’orchestre joue des flonflons qu’on écoute avec recueillement, personne ne bouge, personne ne regarde son voisin ou sa voisine; on contemple le rideau qui représente des montagnes, avec une glosse poétique à leur base; on est parti sur les sommets, etc.; ce[Pg 239] rideau se lève, les montagnes disparaissent dans les frises, M. Penley avec la grâce d’Auguste parcourt la scène en relevant ses jupes; du haut en bas c’est un tonnerre de rires!

Cette hilarité massive est tout à fait dans le caractère de la vieille race anglaise; ce peuple était primitivement fort joyeux, ami des franches lippées de tout genre; en ce moment d’évolution morale, où de tous côtés on enlève les masques, il se fait un retour aux instincts véritables, et le côté encore très enfantin de l’âme anglaise moyenne se montre au grand jour, et, du reste, un peu d’honnête grossièreté est autrement saine que la poésie corruptrice des[Pg 240] raffinés d’intellectualisme; seulement, tout de même, lorsqu’ils viendront pudiquement faire allusion à l’indécence du théâtre en France, renvoyez-les chez eux, je vous en conjure.

[Pg 241]

XII
«POLICE COURTS»
Dans un autre ordre d’idées rien à Londres de plus caractéristique que les Police Courts, aucun endroit où éclatent plus franchement les traits particuliers à la race, où se montrent mieux à découvert les vertus et les vices. Chose singulière: c’est là aussi que semble s’être réfugiée la gaîté naturelle à une nation forte et saine, et qu’entre graves magistrats et solicitors rusés s’échangent les seules plaisanteries salées qui se produisent[Pg 242] ingénument au grand jour. Je ne connais pour ma part aucun document plus suggestif que quelques-uns de ces dialogues menés parfois avec un entrain endiablé.

Prenons une des Police Courts les plus connues, celle de Bow street, voisine du marché de Convent Garden. Le décor est, comme partout maintenant à Londres, d’une clarté et d’une netteté extrême. Une grande pièce carrée, recevant le jour par le haut, des murs de céramique vert pâle, des lambris polis et brillants; dans le fond, sur un siège bas, le juge, dont la figure impassible à barbe poivre et sel se détache nettement sur le décor clair; à sa gauche, le banc des avocats; à sa droite, une sorte de petite guérite couverte,[Pg 243] pour les témoins; sur le parquet de la cour, les greffiers; puis un banc en face du juge, et derrière ce banc une espèce de cage, comme un balcon double légèrement surélevé; là, sont les accusés, gardés par un policeman; en arrière, les témoins et, séparé par une galerie de bois, le public.

Le jour où j’ai pénétré dans ce Police Court, on jugeait précisément un french case (cas français), ce dont mon introducteur, un gigantesque policeman, semblait sympathiquement charmé pour moi. Il s’agissait de deux escrocs, dont les malices cousues de fil blanc avaient réussi à un point qui donne une belle idée du nombre d’âmes, simples et avides disséminées encore parmi les êtres[Pg 244] civilisés. Comme types physiques, on ne pouvait rien voir de plus en harmonie de leur être moral que ces deux compagnons; avec leurs crânes révélateurs, leurs oreilles écartées et leur dos de canailles, ils faisaient admirablement ressortir le policeman qui, appuyé à la grille du Dock, les surveillait d’un œil indulgent.

C’est parmi la police anglaise que j’ai rencontré souvent les types d’hommes les plus beaux, les meilleurs, avec un air de force patiente qui repose; ceux réunis ce matin-là à Bow street ne faisaient pas exception, et tous gagnaient à être vus nu-tête: celui qui se tient près des prisonniers, est brun, avec des cheveux courts et soyeux, un front très blanc et un air de netteté morale extraordinaire.[Pg 245] Si les physionomies signifient quelque chose, ces policemen sont vraiment des êtres de choix, ils n’ont rien de la veulerie de nos gardiens de la paix à qui il manque ce je ne sais quoi que donne la conscience d’être sûr de son autorité; les policemen en ont la pleine certitude, et aussi, il faut les voir aux carrefours des rues, se tenant comme des colonnes.

Dans les Police Courts ils se montrent généralement doux aux misérables qui viennent là en consultation, car c’est le côté vraiment touchant et profondément humain de ces Police Courts; les magistrats y sont de vrais confesseurs laïques, auxquels les pauvres femmes trop maltraitées, les hommes aux abois viennent demander un bon avis; cet avis est toujours[Pg 246] donné avec une courtoisie parfaite et souvent accompagné d’un secours matériel, car il y a là une caisse dont le magistrat a la disposition. Des centaines d’êtres en détresse ont trouvé dans les Police Courts l’aumône opportune qui a empêché leur perdition totale; les œuvres de miséricorde y sont représentées, et la fille séduite et l’enfant abandonné y rencontrent presque toujours un appui. Ces magistrats des Police Courts, qui connaissent, plus que qui que ce soit, le fonds et le tréfonds des misères d’une grande ville, demeurent profondément humains; aucune sensiblerie, ils plaisantent continuellement, au contraire, mais une pitié intelligente, traduite en mots brefs et en conseils précis.

[Pg 247]

C’est inimaginable ce qu’on leur soumet, et les épreuves auxquelles leur patience est mise. Voici quelques échantillons des dialogues:

Un homme est à la barre, et, après un exorde un peu embrouillé, apprend au juge que sa femme vient d’accoucher.

—Eh bien, dit le juge, ces choses-là sont agréables, pourvu qu’elles ne se reproduisent pas trop souvent.

L’homme hésite, réfléchit, puis finit par répliquer.

—Oui, mais suis-je le père?

Le juge se déclare honnêtement incompétent à décider ce point délicat; cependant il ajoute:

—Que dit votre femme?

Elle dit que tout est bien.

[Pg 248]

Et là-dessus l’excellent magistrat l’engage à avoir l’esprit en repos, à se méfier des hommes de loi qui lui feraient dépenser de l’argent, et à retourner à son épouse.

L’homme s’en va évidemment rasséréné et convaincu. C’est moins compliqué que les consultations de Dumas fils, mais tout aussi efficace.

Un autre époux infortuné car—l’Angleterre est le pays par excellence où fleurit la race des maris portant quenouille—se présente; son histoire est plus longue: il raconte que sa femme possède un commerce à elle, mais que, lui, fait les emballages, et il insiste extraordinairement sur l’importance de cette fonction; puis il confie au juge que malheureusement pour[Pg 249] son repos, le ménage a un ami, lequel ami est un ministre dissident, dont l’influence est funeste à l’union des époux; dans le cas particulier qui motive sa présence devant le juge, le ministre ami est venu proposer une partie de plaisir pour le samedi; le mari emballeur, en homme sage, s’y est opposé à cause de la perte de temps qui en résulterait; là-dessus son épouse l’a flanqué à la porte et ne veut plus le recevoir? Que doit-il faire?

—A qui est le commerce? interroge sérieusement le magistrat.

—A ma femme, mais je fais les emballages.

—Eh bien, vous pouvez présenter une pétition pour restitution du droit conjugal.

[Pg 250]

—Et ma femme sera obligée de me recevoir? dit le mari rayonnant.

—Oui.

—Je remercie Votre Honneur.

Et le voilà parti à la recherche de ses droits conjugaux.

N’est-ce pas admirable, la simplicité et la bêtise de l’un, et la bonhomie de l’autre?

A l’occasion, ils sont galants, ces excellents juges, témoin le petit épisode suivant:

Une pédicure est à la barre appelée par son boucher qu’elle ne paye pas; le juge lui en demande amicalement le pourquoi, étant donné qu’il voit d’après ses cartes qu’elle est la pédicure des princes et des têtes couronnées.

[Pg 251]

—C’est que je suis trop honnête, gémit l’artiste.

—Comment trop honnête? réplique le juge qui ne saisit pas le rapport.

L’autre éclatant:

—J’ai tué tous leurs cors.

—Allons, dit le juge touché, laissons aux cors royaux le temps de repousser.

Et il ajourne le boucher pendant que la pédicure lui prodigue ses bénédictions.

Voilà des mœurs patriarcales ou je ne m’y connais pas. Ceci est le côté divertissant des Police Courts; il y en a un autre navrant, et, dans certains quartiers surtout, les cas les plus tristes y défilent presque sans interruption.

Le discernement de ces magistrats des[Pg 252] Police Courts est admirable, ils réprimandent ou punissent selon le cas; je le répète, ils sont avant tout humains, c’est-à-dire dégagés de tout appareil formaliste, disant des choses simples et pratiques dans une langue naturelle, interrogeant, répondant, s’adressant au policeman, à l’avocat, à l’accusé, tour à tour; acceptant même sans broncher l’impudente familiarité de celles parmi les femmes qui fréquemment se réclament du juge comme d’une vieille connaissance, et qui positivement sont acceptées comme telles; on entend souvent des colloques de ce genre:

—Comment, c’est encore vous?

—Oui, Votre Honneur.

Et suit l’énumération des fatalités qui ont prévalu contre les meilleures résolutions,[Pg 253] et il est rare que l’appel qui termine presque invariablement: «Que Votre Honneur me donne encore une chance», ne soit pas entendu. Ce qui frappe particulièrement dans tous ces dialogues, c’est cette merveilleuse faculté d’abstraction qui fait que, en réalité, les habitants des quartiers pauvres se préoccupent si peu de ce qui se passe dans les quartiers riches. En vérité, ce n’est pas l’envie des classes inférieures qui doit étonner, mais qu’il y ait si peu d’envie, et que les ambitions personnelles se réduisent si naturellement. Tous ces malheureux qui passent dans les Police Courts surprennent par la modestie de leurs aspirations: il y a là une sorte d’humilité résignée qui est très particulière et qui[Pg 254] semble presque d’un autre âge; il est positif que le peuple anglais, à l’heure actuelle, est encore dans sa grande masse tranquillement soumis à sa destinée. C’est une erreur de croire le peuple anglais un peuple libre dans le sens contemporain du mot; la liberté n’est pas dans les lois mais dans les mœurs, et les mœurs anglaises sont encore celles d’une société puissamment aristocratique; aussi le mouvement social commence-t-il par en haut; c’est dans l’aristocratie que sont les véritables agitateurs et les plus enragées réformatrices, et, la volonté se trouvant là réunie à la possibilité, les théories passent rapidement du domaine de la spéculation dans celui de la réalité. C’est également le[Pg 255] propre du caractère anglais de ne pas douter de soi, et de tracer son sillon sans s’occuper du voisin; personne ne se décourage à la pensée de l’effort solitaire. Il y a, en Angleterre, entre les classes une correspondance qui disparaît nécessairement le jour où l’idée d’égalité s’établit: le rôle de bienfaiteur est encore de droit l’attribut des classes supérieures. Ainsi la question des logements d’ouvriers, une des plus capitales dans une grande ville, provoque des tentatives individuelles qui réussissent pleinement. Sans s’effrayer de la disproportion entre le mal et le remède, lord Rowton, par exemple, l’ancien secrétaire particulier de Disraeli, vient de construire des maisons admirablement aménagées pour les classes laborieuses;[Pg 256] les locataires y sont soumis à quelques restrictions intéressant la moralité et la salubrité; elles sont acceptées le plus docilement du monde, et une entreprise, qui paraissait à son début purement philanthropique, devient une excellente affaire; d’autres maisons vont être bâties sur les mêmes plans et iront prendre la place de bouges, servant ainsi à la moralisation et à la civilisation de centaines d’individus.

Les Anglais ont un sens trop pratique pour, en ces questions vitales, se payer de mots sonores qui sont censés résoudre tous les problèmes et n’aboutissent à quoi que ce soit. Pour combattre le paupérisme, la misère, le vice, on s’ingénie[Pg 257] à chercher les remèdes, on multiplie les associations, on avoue le péril; le vieil esprit du moyen âge qui reconnaît avant tout la nécessité de la fidélité de l’homme à l’homme existe encore, et aussi longtemps qu’il subsistera, les catastrophes seront évitées. Les femmes sont évidemment appelées à jouer un grand rôle dans le mouvement social qui se prépare pour le XXe siècle, et en Angleterre elles sont mûres, déjà extraordinairement affranchies en pensée et prêtes à toutes les initiatives, et l’œuvre de l’éducation trouve en un grand nombre d’entre elles des collaboratrices zélées, désintéressées et capables.

[Pg 258]

XIII
«BOARD SCHOOLS»
Du Police Court à une des écoles Board schools du East end, ce n’est en réalité que la distance des parents aux enfants, celle que je vais voir est en majeure partie fréquentée par les enfants de parents appartenant à la classe criminelle. Cette école est à la fois le spectacle le plus consolant et le plus inquiétant; il y a de telles anomalies dans ce mélange d’instruction donnée à grands frais et cette misère à l’état aiguë chez ceux qui la reçoivent, que l’esprit[Pg 259] cherche en vain une solution; mais le labeur accompli est admirable. Et pour quels enfants? les plus misérables, les plus abandonnés qui se rencontrent dans une grande ville, des enfants dont l’état d’esprit est révélé tout entier par cette réponse de l’un d’eux. On interrogeait une petite classe mixte sur leur idée de Dieu:

—Comment se figuraient-ils Dieu?

D’abord personne ne souffla mot, enfin une voix rompit le silence et dit:

—Il (Dieu) porte toujours des habits parfaits.

Voilà ce que cette pauvre cervelle d’enfant avait pu concevoir de plus merveilleux, de plus éloigné de la réalité des choses. Je ne sais pas de réponse plus poignante.

Beaucoup de ces malheureux enfants[Pg 260] arrivent en classe sans avoir mangé, beaucoup ont travaillé deux, trois heures auparavant, et jamais personne ne se plaint, et cette résignation, à cet âge, est le phénomène le plus douloureux à constater. Mais s’ils sont comme apathiques en face de la souffrance, ils ne le sont pas devant l’intérêt; le maître (head master) me fait parcourir les classes, toutes les têtes se lèvent vers lui, et à la vue d’une personne étrangère les visages se réveillent. «Allons, mes garçons, saluez, enfants.» Le mot lad en anglais est autrement expressif, tous répondent à son appel, les mains se lèvent pour un salut, les cahiers se tendent pour être examinés. Il y a là des visages émaciés qui font mal à voir; le maître, de temps en temps, pose sa main sur une tête d’enfant,[Pg 261] et de sa voix joyeuse comme un appel de clairon: «Vous avez mal à la tête?—Oui.—Souvent?—Oui.» Quelques-uns ont toujours mal à la tête, tous ou presque tous sont laids d’une laideur terne et triste, et cependant il y a encore une classe d’enfants au-dessous de ceux-là, ce sont les outcasts, proprement dit les rejetés, vrais vagabonds de la rue qui ne sont à personne, on les tient dans une classe à part, et avec ceux-là les résultats sont presque négatifs, quoique quelques-uns aient des visages d’une finesse sournoise. Tout est tenté cependant, l’effort primordial qui dépend du zèle et de l’intelligence du maître, est d’amener les enfants à fréquenter régulièrement l’école; ce sont les parents qui les en détournent; un[Pg 262] gamin a manqué la classe depuis quinze jours: quand le maître paraît, l’enfant descend aussitôt de son gradin pour lui remettre, écrite sur un mauvais papier, l’excuse de sa mère: «N’avait pas de souliers.—Ce n’est pas vrai,» dit le maître, et d’une interrogation à une affirmation il force le gamin à avouer qu’il a menti, puis se contente de dire: «Je n’essayerai pas de nettoyer un garçon aussi sale», et ce dédain est senti.

Une des méthodes employées pour agir sur les enfants et dont on obtient des résultats surprenants consiste à les mener à l’école de natation; là se développent chez eux l’émulation et l’admiration, deux sentiments inconnus, et qu’il s’agit de créer en eux, car tout est à faire. La plupart[Pg 263] lorsqu’ils arrivent d’abord, savent à peine parler, c’est-à-dire qu’ils connaissent cent ou cent vingt mots au plus, et la maîtresse en chef, qui dirige la partie de l’école, où sont réunis filles et garçons de sept à dix ans, nous explique les efforts inouïs qui sont nécessaires pour les débrouiller; et cependant les enfants sont pleins de bonne volonté, incroyablement patients, tous en général sont généreux: n’est-ce pas sublime? Alors qu’une distribution de quelques douceurs leur est faite, il n’y en a pas un qui ne réserve la part de la mère ou du baby; ils sont aussi infiniment sensibles à la confiance, et un privilège très envié consiste à recevoir une lettre à mettre à la poste; quand on songe d’où sortent ces[Pg 264] enfants, on reste stupéfait qu’ils aient au cœur de pareils instincts.

On ne peut imaginer la tristesse de certains petits visages qui disent clairement leur histoire de longues privations, et cela parmi ceux qui sont décemment vêtus dans leur pauvreté, car on sent le désir de faire paraître les enfants; beaucoup entre les petites filles ont leurs cheveux soignés, un grand nombre ont des papillottes: cette passion de l’ornement et du clinquant qui est si forte chez l’Anglais se découvre même parmi ces pauvres enfants à qui on donne le pain de l’esprit, pendant que celui du corps leur manque si souvent; cependant, quand vient l’hiver, lady Jeune et d’autres dames charitables organisent des dîners afin de remplir un[Pg 265] peu ces bouches affamées; mais l’air d’extrême délicatesse est frappant, et l’on sent combien de ces enfants sont destinés à la phtisie. Au milieu de tout cela ils aiment leur travail, et les petites filles surtout sont étonnamment consciencieuses, et charmées, à l’occasion, de montrer leurs petits talents; une classe qui est à la couture nous récite tout d’une voix une poésie, et le fait bien, avec des modulations justes; elles y mettent leur amour-propre, comme à conserver propre leur tricot dont elles ont le plus grand soin. L’enseignement dans toutes les branches est excellent, rien n’est négligé, et je traverse une pièce où une vingtaine d’enfants sont occupés à faire des mouvements de gymnastique, mais qu’ils doivent être las!

[Pg 266]

J’arrive enfin à une classe où l’œuvre de l’enseignement devient une divine charité, c’est celle des enfants, non pas idiots, mais à peu près; ils piquent avec une épingle un dessin tracé au crayon de couleur, et y portent une attention prodigieuse; la maîtresse de cette classe, une femme au visage gai, soignée de sa personne,—elles le sont toutes à un degré remarquable,—avec une belle fleur sur sa table, est très fière de son petit monde: «N’est-ce pas qu’ils ne sont pas trop mal?» dit-elle; et elle les interpelle, et en réponse ils sourient, sauf une petite à la chevelure rousse, avec un visage d’une expression déchirante, mais c’est la plus assidue; un petit pâle, si pâle, il est tuberculeux, voyant qu’on sourit, ose d’un banc en[Pg 267] arrière élever timidement son petit travail, et sa physionomie s’éclaire de joie à l’attention qu’il obtient et à l’approbation qui l’encourage. Le directeur de l’école nous dit que ces visites amicales font le plus grand bien aux enfants, qu’ils en parlent longtemps après, et comme nous sortons, il ouvre la porte d’une classe où les garçons plus âgés, ceux de douze à quinze ans, sont en train de prendre une leçon de chant. Jamais je n’ai éprouvé une impression plus saisissante; tous ces visages ingrats et laids, ces corps grossiers et lourds, et, planant, ces voix, jeunes, fraîches, douces, et quelques-unes touchantes; il m’a semblé que l’âme de ces enfants s’était faite visible: ils chantent avec un vrai plaisir, attentifs[Pg 268] au tableau sur lequel est notée la musique.

Il est inouï de quelle culture sont susceptibles ces enfants, et quels sont leurs goûts; cette école de Shoreditch a pour ses élèves des «soirées heureuses» (happy evenings), c’est-à-dire que trois ou quatre fois par quinzaine, ce maître infatigable et de bonnes samaritaines réunissent ces enfants pour les amuser; on leur récite des contes de fée dont ils sont avides, on leur fait peindre des images et former des albums, c’est le plaisir favori des garçons, on leur montre la lanterne magique, on les fait danser, et ils ont la passion de la danse; on danse partout dans les rues de Londres, c’est une sorte de rage et j’imagine que ce[Pg 269] symptôme n’est pas sans être significatif. Ces réunions en dehors des classes sont avant tout civilisatrices, là les enfants entrent dans un ordre d’idées qui leur serait resté totalement inconnu; on leur fait entendre de la musique, eux-mêmes chantent. Le résultat bienfaisant de ces efforts est immédiat; le lendemain matin, il est facile de distinguer ceux des enfants qui ont pris part à ces réunions, car ils se montrent invariablement plus attentifs et plus intelligents. L’été, on les conduit à la campagne: une seule jeune fille du monde, dévouée à cette œuvre, a pour sa part mené, l’été dernier, cent quatre-vingt-dix-huit garçons en groupes de quatorze ou quinze qui lui obéissent implicitement, et si l’un d’eux s’avise de[Pg 270] se montrer turbulent, les autres le mettent vite à la raison.

Mais pour détruire le bien acquis, il y a les parents; leurs abominables exemples à un moment donné perdent tout, et par-dessus le marché, la plupart sont sans entrailles aucunes. On expliquait en classe l’instinct qui porte l’animal à aimer et protéger ses petits: «Sûrement, dit un garçon, mon père ne m’aime pas comme un animal aime son petit», et voilà la clarté donnée à ce pauvre cerveau d’enfant qui lui inflige une souffrance de plus. Un autre gamin, dont on avait de bonnes espérances pourtant, a volé une montre qu’il a revendue six pence, les parents ont été plutôt fiers, le maître a sauvé l’enfant de la prison, et[Pg 271] croit qu’il se réformera; il y est évidemment disposé, mais quelle force lui sera nécessaire pour résister à des influences aussi funestes au milieu de telles tentations[4].

[4]On me montre un garçon dont le père a été pendu, et dont la grand’mère possède dix mille livres de rente, produit de vol.

N’importe, ce maître courageux ne se lasse pas, et accomplit son labeur ingrat avec passion. Le personnel de ces Board schools est absolument supérieur, hommes et femmes d’une tenue irréprochable, de façons excellentes et évidemment dévoués à leur tâche; mais aussi elle est rémunérée: le maître en chef, head master, a six mille francs par an, la maîtresse quatre mille; puis l’intérêt[Pg 272] que tant de femmes distinguées, tant d’hommes charitables portent aux enfants des écoles, met le personnel en rapport avec ces mêmes personnes, et exerce naturellement une influence sur leur vie et leur manière de voir. Ces rapprochements, ce contact entre gens de situations si différentes seraient, je le crois, impossibles dans une démocratie ombrageuse, où la vanité et la défiance paralysent absolument les initiatives individuelles, qui, en Angleterre au contraire, sont innombrables.

Dans ce quartier de Shoreditch, les hommes se battent continuellement et avec la dernière brutalité; un clergyman a entrepris d’enrayer le mal en le réglementant; voici ce qu’il a imaginé: après[Pg 273] avoir recueilli des fonds pour bâtir une église, il l’a établie de la façon suivante: au rez-de-chaussée, une salle où il invite les hommes du quartier à venir se livrer à leur divertissement favori, seulement, selon les règles, ce qui en mitige sensiblement la sauvagerie; au-dessus de cette salle une hospitalité de nuit, où l’on s’entasse autant qu’il y a de place, et au-dessus, l’église!

Voilà la trempe d’hommes qui arrivent à établir entre eux et les pires classes un lien et des rapports. Dans une autre partie du East end, des dames charitables, ayant à leur tête la fille d’un évêque, viennent de louer une maison, afin de vivre au milieu des pauvres qu’elles veulent secourir; la tâche évidemment[Pg 274] est immense, mais les bonnes volontés sont nombreuses aussi, et, je le redis, parce qu’il me semble que cela a une extrême importance, partant de haut.

On revient au respect du pauvre, personnage éminent dans l’Église catholique, et que le morne protestantisme des trois derniers siècles avait relégué en Angleterre, malgré les lois secourables, à une place de paria.—On connaît là-dessus les effroyables révélations de Dickens; actuellement la réaction est complète, grâce aux femmes.

J’ai été les voir à l’œuvre, au Chelsea Infirmary, où sont reçus les pauvres absolus, paupers. La matron (supérieure) est une femme d’une quarantaine d’années, jolie et fraîche encore, l’air ouvert et gai.[Pg 275] On pénètre dans le grand bâtiment sombre au dehors, et par un large escalier on arrive à l’appartement de la matron,—trois pièces coquettement meublées; un petit salon cosy et gai plein de bibelots de tout genre, un piano, des journaux, des livres, à côté une chambre à coucher, très vivante aussi et sur le lit une chemise ornée d’un ruban bleu! sur une large toilette s’étalent tous les objets d’un nécessaire à couvercles d’argent. A côté, la plus confortable salle de bain qui se puisse imaginer! On voit que cela n’a rien d’ascétique. La matron est vêtue d’une robe de soie noire et coiffée d’un bonnet de percale à brides, très coquet et commode et qui lui sied parfaitement.

Dans les vastes dortoirs où pas une[Pg 276] odeur ne règne, aucune apparence de tristesse; toutes les malades ont sur leurs épaules un petit châle rouge, et sur leur lit un couvre-pieds de même nuance; dans la longue travée qui s’ouvre entre les lits, des arrangements ingénieux ont placé des fleurs en quantité; trois pieds de bois croisés et peints avec l’émail si populaire ici, sont disposés de loin en loin et servent de supports; des serins chantent dans une cage accrochée devant une des hautes fenêtres, cela ne paraît rien, mais ceux qui savent ce qu’est la tristesse mortelle d’une salle d’hôpital comprendront le charme singulier de ce détail familial; sur une longue table se trouvent en bon ordre la large cuvette, les éponges et les serviettes telles que la[Pg 277] femme la plus soignée ne pourrait demander mieux; l’effort est visiblement d’embellir le plus possible, et les nurses apportent à cette tâche une extrême émulation; c’est partout, aussi bien dans l’hôpital qu’ailleurs, ce besoin et ce goût de choses agréables à l’œil.

Dans ce Chelsea Infirmary sont aussi des enfants, de tout petits; des affamés, il faut voir ces visages d’enfants de six mois pas plus gros que des enfants de quelques semaines, cela arrache le cœur; mais cette partie de l’Infirmary est en même temps la plus consolante; bien entendu le rouge domine; tous les petits qui sont levés, ou même qui peuvent se soulever sur leur lit sont habillés d’une robe de[Pg 278] flanelle rouge; une jolie petite brune de cinq à six ans a dans ses cheveux frisés un gros nœud de velours jaune, et un bracelet de perles au poignet, elle est malade de l’épine dorsale et incurable; mais coquette, quoiqu’elle soit là depuis trois ans, et le beau nœud de velours est pour la contenter; un immense polichinelle pend du plafond, un cheval à bascule est au pied du lit d’un petit, émacié par les privations et qui bouge à peine, il n’y a que ses yeux inquiets qui remuent; derrière un paravent dort un nouveau-né, né dans le Workhouse, il est là si douillettement enveloppé, et où sera-t-il jeté en sortant de ce berceau?

Cette maison tout entière est uniquement l’asile des pires détresses et des[Pg 279] pires misères; il y vient mourir des femmes que le vice et l’ivrognerie ont entraîné dans les bas-fonds et qui étaient nées dans la classe privilégiée; les exemples tragiques et vrais seraient à peine croyables si on osait les dire! Au milieu de tout ce monde souffrant, les jeunes nurses avenantes et actives vont et viennent. En bas, elles ont leur large salle de communauté où se trouvent un piano à queue, quantité de magazines et de journaux de mode! il s’y fait de très bonne musique, telle fille, qui, il y a trente ans, aurait donné des leçons, préfère aujourd’hui soigner les malades; on paye cher pour l’année de probation: trente, quarante guinées, et tout le monde n’est pas accepté. Dans ce genre de vie, si indépendante[Pg 280] qu’elle soit, il y a une discipline et un asile, et la femme, malgré tout, demeure dans son rôle traditionnel et séculaire.

Mais cette franche acceptation du côté matériel et physique de la vie est un signe des temps, et peut-être s’engage-t-on trop à fond dans cette voie, la femme anglaise ne connaît plus guère la mesure.

[Pg 281]

XIV
VIE DE PROVINCE
La vie de province garde encore en Angleterre une intensité et une vitalité extrêmes; et c’est là, mieux encore qu’à Londres qu’on peut arriver à bien pénétrer les mœurs anglaises avec leurs singularités, leurs anomalies, la cruauté de leurs lois surannées, et ce mélange unique de liberté et de tyrannie qui est le fond même des institutions anglaises.

Et d’abord, on est frappé du double aspect de routine et de modernité, la vie[Pg 282] contemporaine s’est greffée sur la vie ancienne sans en altérer le caractère primitif. Le cadre n’a pas changé, il est ce qu’il était il y a cent ans; la littérature anglaise possède dans les romans célèbres de miss Austen des documents de premier ordre sur l’existence provinciale au commencement de ce siècle, et les modifications apportées depuis par le temps résident uniquement dans les nuances, mais les grandes lignes sont identiques, les personnages n’ont pas varié; c’est la même hiérarchie sociale, et, ce qui est le plus curieux, les relations relatives des individus sont restées ce qu’elles étaient. Rien n’est vieilli, tout est admirablement conservé, l’ordre tranquille qui a gouverné toutes choses, et la force militante[Pg 283] de la tradition ont imprimé un cachet si fort à la race, que dans ces milieux absolument anglais, on s’aperçoit que même physiquement le type des hommes est resté singulièrement semblable à lui-même, c’est que dans son intrinsèque, l’être humain n’a pas changé. Prenez des gravures sportives du commencement de ce siècle, regardez ces visages rasés, ces traits nets; puis, assistez, par exemple, dans une petite ville de Surrey au départ du «coach» pour Londres; la restitution du passé est complète, ce sont les mêmes hommes, les mêmes gestes; à peu de choses près les mêmes silhouettes, on se croirait à quatre-vingts ans en arrière! et toute l’atmosphère ambiante est à l’unisson; le «coach» part devant l’hôtel du[Pg 284] Chevreau blanc, c’est l’«Inn» cossue et provinciale dont le modèle façonné sur les anciens usages s’est conservé intact avec son énorme «Bar» et son «Parloir» reluisant et chaud caché derrière le «Bar» tout cela d’une sorte de respectabilité hypocrite d’un genre spécial.

La vie est un peu lourde et lente, mais puissante. Il existe, en Angleterre, une grande caste intermédiaire qui ne fraie jamais avec ce qu’on appelle les «County Families», mais dont les membres groupés généralement aux alentours d’une petite ville prospère, possèdent de belles maisons, des parcs verdoyants, des serres recherchées. Ce sont le plus souvent des enrichis, enclins à une hospitalité fastueuse, et c’est grâce à eux que[Pg 285] le commerce des petites villes demeure florissant; la ville elle-même n’est généralement habitée que par une bourgeoisie inférieure, les commerçants locaux, les docteurs et les hommes de loi, chacun dans sa sphère s’associe aux affaires de la communauté, il n’est pas dans le caractère de l’Anglais ni d’être passif, ni de se désintéresser de ce qui l’entoure; aussi dans une petite ville de province de mince importance, trouvera-t-on des rues bien tenues, des policemen massifs, des jardins publics pleins de fleurs, des expositions utilitaires fréquentes; et l’hiver des cours du soir variés, bref, tout le courant de l’existence moderne qui semble cependant ne rien déplacer. Même le voisinage relatif de[Pg 286] Londres, et la facilité énorme des communications ne tarit pas la sève de ces petites villes de province; l’Anglais n’aime pas la ville en tant que «capitale», les personnalités s’affirment mieux dans des cadres restreints et la ville de province est le terrain le plus propice à l’indépendance et à la prospérité bourgeoise. L’émulation existe toujours active, non pas seulement entre gens d’opinions politiques adverses, mais entre les membres des différentes sectes religieuses, toutes remuantes et ambitieuses, et notez, que dans une seule petite ville de province, j’ai compté jusqu’à sept églises ou chapelles appartenant à des dénominations diverses, depuis le High Church qui n’est qu’un catholicisme honteux, jusqu’aux Quakers.

[Pg 287]

Elles ont disparu à Londres, mais on les rencontre encore dans les villes de province ces tranquilles Quakeresses, habillées de leurs vêtements à coupe surannée, aux couleurs de colombe. Revêches et compassées, elles ont néanmoins une certaine saveur, et une modestie féminine bien appréciable dans un pays où de moins en moins cette qualité est de mode.

Ces Quakers qui ne parlent jamais haut, qui ne se fâchent point, qui enseignent la patience à leurs enfants, comme on enseigne l’alphabet, et qui sont toujours riches, incarnent bien cette spiritualité matérielle qui a régné souverainement en Angleterre, mais qui tend de plus en plus à disparaître, balayée par un double courant[Pg 288] de réveil religieux d’une part et d’athéisme de l’autre.

Le péril, du reste, est signalé, car, en outre de ces facilités spirituelles locales et permanentes, on rencontre dans les villes de province, le «Protestant Van», roulotte ambulante, farcie de bons livres et de «tracts» mettant en garde contre la grande «Prostituée de l’Apocalypse!»

Dans les villes de province, pas de quartier aristocratique; la noblesse, et la classe de gentlemen égaux à la noblesse par l’ancienneté de la descendance et la possession de vastes domaines, habitent ses terres et y exercent encore une véritable féodalité. Car il faut bien s’en rendre compte, en Angleterre, la liberté est surtout personnelle, la grande masse du[Pg 289] peuple anglais demeure encore sous le double joug de l’aristocratie de naissance et de la puissance de l’argent, et l’état des lois permet d’étendre très loin le pouvoir que confèrent ces deux autorités.

L’impossibilité de posséder la terre réduit le laboureur anglais (labourer), car de paysan proprement dit il n’y en a pas, à un véritable servage. Des villages entiers dépendent absolument du grand propriétaire auquel tous les cottages appartiennent, qui les loue comme il veut, à qui il veut et aux conditions qu’il veut. Tantôt ce propriétaire sera indifférent ou absent, et ne s’inquiétera que de recevoir régulièrement ses loyers; l’agent, alors, est maître absolu, il pressure plus ou moins et une plainte procure généralement,[Pg 290] un congé, ce qui équivaut pour la plupart des tenanciers pauvres à l’impossibilité absolue de se loger.

Tantôt le propriétaire est généreux et consciencieux, sans que néanmoins en l’état des mœurs, la dignité personnelle et surtout l’indépendance des tenanciers en soient beaucoup rehaussées. Les cottages (et c’est déjà énorme assurément), seront des cottages modèles, loués à très bas loyers, mais dans ce marché, la liberté individuelle n’entre pas en ligne de compte. Les conditions d’habitation sont réglées arbitrairement sans discussion possible, toute location revêt l’aspect d’une faveur presque d’une aumône. On ne peut, par exemple, habiter plus d’un certain nombre de personnes, il est défendu de prendre[Pg 291] des locataires, etc. Je citerai deux faits très simples qui sont tombés sous mon observation personnelle et feront bien comprendre les relations de propriétaire à locataire; ils se sont, du reste, passés sur l’Estate d’un propriétaire philanthrope avec ostentation:

Un cottage est habité depuis des années, par une femme veuve depuis peu, et ses deux enfants adultes; ce sont, à tous les points de vue des tenanciers modèles, toujours prêts avec leur loyer, et ils se figurent que puisqu’ils paient une somme librement consentie, ils sont chez eux; vous allez voir comment le propriétaire l’entend: un beau matin, l’agent vint dire à la veuve que pour obliger lord X…, on la prie d’accepter de prendre comme locataire[Pg 292] un jeune garde qu’on ne sait où loger, son mari étant mort, on a jugé qu’elle devait avoir trop de place. Que cela plaise ou non, il faut se soumettre; et ces gens jaloux de la réclusion de leur vie familiale ne peuvent songer à discuter, refuser serait s’exposer à se voir enlever le cottage, le locataire de lord X… est donc accepté!

Voici l’autre cas: une jeune femme vient faire ses couches chez sa mère; la pauvre créature, au lieu de se remettre dans le délai réglementaire comme elle aurait dû, traîne en longueur; au bout de quelques semaines, l’agent arrive rappeler qu’on est trop nombreux dans la maison. La mère proteste et demande ce que dirait[Pg 293] lady X…, si on lui suggérait de renvoyer sa fille malade? mais cependant, elle se tient pour avertie, et l’accouchée s’en ira.

Il y a là évidemment un arbitraire dont nous ne connaissons plus d’exemples, et un ordre de choses qui s’accorde mal avec l’éducation obligatoire dont on gave les jeunes générations. Dans la vie anglaise, telle qu’elle est organisée actuellement, la dépendance de toute une classe demeure complète, et se fait sentir même dans les plus louables efforts, pour améliorer le sort des tenanciers. Ainsi dans beaucoup de villages, les femmes de clergymen tiennent un «clothing club» (club d’habillement), il est matériellement très avantageux d’en faire partie, mais la[Pg 294] présidente se réserve le droit de juger si les membres s’habillent selon leur station, et une infraction à son point de vue peut amener la radiation de la personne assez osée pour s’émanciper par des affiquets jugés inconvenants!

Il arrive qu’un propriétaire désireux de propager le mouvement de tempérance, chose excellente assurément, fera disparaître sur son «Estate» souvent à de grands sacrifices, les Public Houses, et les remplacera par des espèces de cafés, où tout sera meilleur, et à meilleur marché pour le consommateur, mais où, en même temps, le propriétaire est chez lui, et où il ne ferait pas bon, au point de vue des faveurs à espérer, d’exprimer des opinions[Pg 295] politiques opposées aux siennes. Or, tout est faveur; une des plus convoitées et qui dépend uniquement du bon vouloir du propriétaire est la possession d’un Allotment, c’est-à-dire un lot de terre loué au tenancier et qu’il pourra cultiver pour son propre compte, mais soit pour l’obtenir, soit pour se le voir retirer, il demeure absolument à la merci du propriétaire ou de l’agent, car, point de bail, et les clauses de location sont telles qu’il suffit d’un bien léger prétexte pour qu’un homme soit, sans appel possible, dépossédé de la terre qu’il a fécondée par son labeur; et notez qu’en Angleterre, le salaire habituel des labourers est de onze shillings (douze francs cinquante) par semaine, et qu’on retient la paie quand il pleut, que pour[Pg 296] la moisson, on traite à forfait, et que les ducs les plus opulents s’abaissent par l’intermédiaire de leurs agents, à de véritables marchandages et arrivent à réduire le salaire des moissonneurs de dix livres (deux cent cinquante francs) à huit livres sept shillings.

On ne peut s’étonner que dans de telles conditions, et sans amélioration à espérer, la jeunesse en masse ne déserte les villages; un à un, les jeunes hommes s’en vont à la ville, car onze shillings de gages pour élever une famille et le Work-House pour la vieillesse, ne constituent pas une perspective attrayante. Et en même temps que la terre reste inaccessible à ceux qui la cultivent, les anciens[Pg 297] droits communaux qui leur en réservaient librement une parcelle, tombent en désuétude ou plutôt sont ignorés par les propriétaires. C’est un fait notoire que tous les jours de grands propriétaires s’annexent une partie des «commons» qui étaient le patrimoine du pauvre en Angleterre, et qui vont toujours diminuant.

Le procédé est simple, on commence par planter sur la partie convoitée un poteau défendant de passer, puis un peu plus tard vient une haie, puis une palissade, et le tour est joué! D’autres fois, les propriétaires prennent la peine de solliciter du «Board» du District la permission de s’adjoindre tel ou tel morceau de terre inculte, et ce Board qui n’a aucun droit de[Pg 298] le faire, l’accorde généreusement et le refuserait avec entrain à des laboureurs qui auraient l’insolence de convoiter cette terre inculte.

De recours contre ces abus, il n’y a point de la part du faible, par l’excellente raison que la justice est rendue par ces mêmes propriétaires! car la qualité de magistrat «Justice of Peace: J. P.» qui n’est pas rétribuée se confère uniquement à des notabilités respectables: propriétaires, clergymen, etc. Nulle qualification légale n’est nécessaire, on naît apparemment Justice of Peace comme on naît rôtisseur! Aussi les sentences rendues journellement en Angleterre sont-elles scandaleuses! Pour ces magistrats provinciaux, le vieil adage de droit normand: Corps d’homme[Pg 299] est plus digne chose qu’héritage, n’a pas cours; les délits contre la propriété sont punis avec une sévérité très supérieure à celle qui dicte les sentences pour offenses contre les personnes! Il est beaucoup meilleur marché de rouer abominablement de coups sa vieille mère, ou, avec un marteau, d’assommer un homme jusqu’à incapacité de travail, que de braconner pour la première fois dans un champ, étant un peu pris de boisson ou de voler neuf pommes. Pour les premiers délits on s’en tire avec une amende d’une livre et une de quinze shillings. Pour les autres, les mêmes magistrats, le même jour, car là est le fait révoltant, infligeront un mois de prison et six semaines de Hard labour (dur labeur)! Un vagabond ayant[Pg 300] couché dans un fossé (il est vrai que c’est une récidive), s’entend condamner à deux mois de Hard Labour!

On ne sait qu’admirer plus ou de la sottise ou de la cruauté d’une pareille sentence, car enfin voilà la communauté chargée pendant deux mois d’un homme qui n’a commis qu’un délit imaginaire. Le danger de cet arbitraire serait grand partout, mais il l’est doublement dans un pays où les lois les plus contraires à notre état actuel de civilisation ne sont pas abrogées; ainsi il serait à la rigueur possible à un County Court d’appliquer pour vagabondage ou mendicité une loi comme celle-ci: 5 George IV cap. 83. 3 et 4. «Emprisonnement et Hard Labour jusqu’à la prochaine session, quand ils[Pg 301] pourront être de nouveau emprisonnés pour un an et fouettés.»

Le Truth publie chaque semaine un Pilori légal dont les révélations douloureuses atteignent parfois à un côté presque comique par l’état d’esprit qu’elles dénotent chez les membres de cette classe privilégiée pour qui le don de rendre la justice est supposé être une qualité infuse. Les exemples et les citations pourraient se multiplier à l’infini, je ne veux que signaler un état de choses assez généralement ignoré en France, état de choses qui durera aussi longtemps que la loi ne sera pas rendue par des magistrats qualifiés, rétribués et inamovibles.

L’Angleterre, si fière à juste titre de ses juges, se contente pour sa Justice de[Pg 302] Paix d’une magistrature grotesque et d’autant plus dangereuse que les lois ont cessé d’être d’accord avec les mœurs; et de cette situation naîtra indubitablement un conflit. L’incohérence est le trait dominant de l’heure présente, les fictions sociales sont de moins en moins respectées et la perturbation est profonde, une partie de la nation anglaise a perdu contact avec la grande majorité de ses concitoyens, cette avant-garde téméraire et bruyante a répudié pour n’y plus revenir le vieil esprit conservateur et hypocrite, et c’est tant pis, car elle était fort belle dans son ensemble, cette vie anglaise, à façade si décorative, et malgré tout rien n’affermit les âmes comme d’être bandées continuellement pour un[Pg 303] effort, celui de vouloir toujours paraître digne et vertueux était assurément considérable; on l’a mis de côté comme trop fatigant.

J’ose dire, quoi qu’il en paraisse, que la question sociale est bien plus aiguë en Angleterre qu’en France, et elle revêt un caractère tout particulier par suite du rôle pris par les femmes; peu à peu, elles sont en train d’enlever aux hommes leur «gagne-pain», la situation devient une arme à deux tranchants: les hommes, dont la concurrence féminine fait baisser les salaires d’une façon désastreuse, se marient de moins en moins, et, conséquence logique, un nombre toujours croissant de femmes se voient contraintes[Pg 304] à gagner leur vie, et luttent pour entrer dans toutes les professions! Habile qui résoudra ce problème. Pour moi, il est évident qu’à l’heure présente l’esprit masculin est chez les Anglais, pour une raison quelconque, beaucoup plus retardataire que l’esprit féminin, l’agitation réelle se fait par les femmes; elles ont accepté d’une façon anticipée la possibilité d’un nouvel état de choses, et à l’heure fatidique, ce seront elles, et parmi les plus riches et les mieux nées qui iront au-devant de toutes les réformes,—je ne loue pas, je constate.

De deux choses l’une, ou la femme aime son oppression, ou elle la hait, et en Angleterre, une élite a adopté ce dernier parti et éprouve une sorte de solidarité[Pg 305] avec les classes opprimées. De toutes façons les femmes désertent leur poste séculaire, une génération s’élève qui est le contrepied de celles qui l’ont précédée, et cette génération fera parler d’elle.

FIN.