Le Paradis Perdu by John Milton

LE
PARADIS PERDU
DE MILTON
TRADUCTION
DE CHATEAUBRIAND
PARIS
RENAULT ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
48, RUE DE D’ULM. 48
1861

TABLE DES MATIÈRES
REMARQUES
LIVRE PREMIER
LIVRE SECOND
LIVRE TROISIÈME
LIVRE QUATRIÈME
LIVRE CINQUIÈME
LIVRE SIXIÈME
LIVRE SEPTIÈME
LIVRE HUITIÈME
LIVRE NEUVIÈME
LIVRE DIXIÈME
LIVRE ONZIÈME
LIVRE DOUZIÈME

LE
PARADIS PERDU
DE MILTON
REMARQUES
Je prie le lecteur de consulter l’Avertissement placé en tête de l’Essai sur la Littérature anglaise, et de revoir dans l’Essai même les chapitres relatifs à la vie et aux ouvrages de Milton.

Si je n’avais voulu donner qu’une traduction élégante du Paradis perdu, on m’accordera peut-être assez de connaissance de l’art pour qu’il ne m’eût pas été impossible d’atteindre la hauteur d’une traduction de cette nature; mais c’est une traduction littérale dans toute la force du terme que j’ai entreprise, une traduction qu’un enfant et un poëte pourront suivre sur le texte, ligne à ligne, mot à mot, comme un dictionnaire ouvert sous leurs yeux. Ce qu’il m’a fallu de travail pour arriver à ce résultat, pour dérouler une longue phrase d’une manière lucide sans hacher le style, pour arrêter les périodes sur la même chute, la même mesure, la même harmonie; ce qu’il m’a fallu de travail pour tout cela ne peut se dire. Qui m’obligeait à cette exactitude, dont il y aura si peu de juges et dont on me saura si peu de gré? Cette conscience que je mets à tout, et qui me remplit de remords quand je n’ai pas fait ce que j’ai pu faire. J’ai refondu trois fois la traduction sur le manuscrit et le placard; je l’ai remaniée quatre fois d’un bout à l’autre sur les épreuves; tâche que je ne me serais jamais imposée si je l’eusse d’abord mieux comprise.

Au surplus, je suis loin de croire avoir évité tous les écueils de ce travail; il est impossible qu’un ouvrage d’une telle étendue, d’une telle difficulté, ne renferme pas quelque contre-sens. Toutefois, il y a plusieurs manières d’entendre les mêmes passages; les Anglais eux-mêmes ne sont pas toujours d’accord sur le texte, comme on peut le voir dans les glossateurs. Pour éviter de se jeter dans des controverses interminables, je prie le lecteur de ne pas confondre un faux sens avec un sens douteux ou susceptible d’interprétations diverses.

Je n’ai nullement la prétention d’avoir rendu intelligibles des descriptions empruntées de l’Apocalypse, ou tirées des prophètes, telles que ces mers de verre qui sont fondées en vue, ces roues qui tournent dans des roues, etc. Pour trouver un sens un peu clair à ces descriptions, il eu aurait fallu retrancher la moitié: j’ai exprimé le tout par un rigoureux mot à mot, laissant le champ libre à l’interprétation des nouveaux Swedenborg qui entendront cela couramment.

Milton emprunte quelquefois l’ancien jargon italien: d’autour d’Ève sont lancés des dards de désir qui souhaite la présence d’Ève. Je ne sais pas si c’est le désir qui souhaite; ce pourrait bien être le dard; je n’ai donc pu exprimer que ce que je comprenais (si toutefois je comprenais), étant persuadé qu’on peut comprendre dé pareilles choses de cent façons.

Si de longs passages présentent des difficultés, quelques traits rapides n’en offrent pas moins: que signifie ce vers:

Your fear itself of death removes the fear.

«Votre crainte même de la mort écarte la crainte.»

Il y a des commentaires immenses là-dessus; en voici un: «Le serpent dit: Dieu ne peut vous punir sans cesser d’être juste: s’il n’est plus juste il n’est plus Dieu; ainsi vous ne devez point craindre sa menace; autrement vous êtes en contradiction avec vous-même, puisque c’est précisément votre crainte qui détruit votre crainte.» Le commentateur ajoute, pour achever l’explication, «qu’il est bien fâché de ne pouvoir répandre un plus grand jour sur cet endroit.»

Dans l’invocation au commencement du VIIe livre, on lit:

I have presum’d
(An earthly guest) and drawn empireal air,
Thy temp’ring.

J’ai traduit comme mes devanciers: tempéré par toi. Richardson prétend que Milton fait ici allusion à ces voyageurs qui pour monter au haut du Ténériffe emportent des éponges mouillées, et se procurent de cette manière un air respirable; voilà beaucoup d’autorités: cependant je crois que Thy temp’ring veut dire simplement ta température. Thy est le pronom possessif, et non le pronom personnel thee. Temp’ring me semble un mot forgé par Milton, comme tant d’autres: la température de la muse, son air, son élément natal. Je suis persuadé que c’est là le sens simple et naturel de la phrase; l’autre sens me paraît un sens subtil et détourné: toutefois, je n’ai pas osé le rejeter, parce qu’on a tort quand on a raison contre tout le monde.

Dans la description du cygne, le poëte se sert d’une expression qui donne également ces deux sens: «Ses ailes lui servaient de manteau superbe,» ou bien: «Il formait sur l’eau une légère écume.» J’ai conservé le premier sens, adopté par la plupart des traducteurs, tout en regrettant l’autre.

Dans l’invocation du livre IX, la ponctuation qui m’a semblé la meilleure m’a fait adopter un sens nouveau: après ces mots: Heroic deemed, il y a un point et une virgule, de sorte que chief mastery me paraît devoir être pris, par exclamation, dans un sens ironique: en effet, la période qui suit est ironique. Le passage devient ainsi beaucoup plus clair que quand on unit chief mastery avec le membre de phrase qui le précède.

Vers la fin du dernier discours qu’Adam tient à Ève pour l’engager à ne pas aller seule au travail, il règne beaucoup d’obscurité; mais je pense que cette obscurité est ici un grand art du poëte. Adam est troublé, un pressentiment l’avertit, il ne sait presque plus ce qu’il dit: il y a quelque chose qui fait frémir dans ces ténèbres étendues tout à coup sur les pensées du premier homme prêt à accorder la permission fatale qui doit le perdre lui et sa race.

J’avais songé à mettre à la fin de ma traduction un tableau des différents sens que l’on peut donner à tels ou tels vers du Paradis perdu, mais j’ai été arrêté par cette question que je n’ai cessé de me faire dans le cours de mon travail: Qu’importe tout cela aux lecteurs et aux auteurs d’aujourd’hui? Qu’importe maintenant la conscience en toute chose? Qui lira mes commentaires? Qui s’en souciera?

J’ai calqué le poëme de Milton à la vitre; je n’ai pas craint de changer le régime des verbes lorsqu’en restant plus français j’aurais fait perdre à l’original quelque chose de sa précision, de son originalité ou de son énergie: cela se comprendra mieux par des exemples.

Le poëte décrit le palais infernal; il dit:

Many a row
Of starry lamps. . . . . .
. . . . . . . . Yelded light
As from a sky.

J’ai traduit: «Plusieurs rangs de lampes étoilées… émanent la lumière comme un firmament.» Or je sais qu’émaner, en français, n’est pas un verbe actif: un firmament n’émane pas de la lumière, la lumière émane d’un firmament: mais traduisez ainsi, que devient l’image? Du moins le lecteur pénètre ici dans le génie de la langue anglaise; il apprend la différence qui existe entre les régimes des verbes dans cette langue et dans la nôtre.

Souvent, en relisant mes pages j’ai cru les trouver obscures ou traînantes, j’ai essayé de faire mieux: lorsque la période a été debout élégante ou claire, au lieu de Milton je n’ai rencontré que Bitaubé; ma prose lucide n’était plus qu’une prose commune ou artificielle, telle qu’on en trouve dans tous les écrits communs du genre classique. Je suis revenu à ma première traduction. Quand l’obscurité a été invincible, je l’ai laissée; à travers cette obscurité on sentira encore le dieu.

Dans le second livre du Paradis perdu, on lit ce passage:

No rest: through many a dark and dreary vale
They pass’d and many a region dolorous,
O’er many a frozen, many a fiery Alp,
Rocks, caves, lakes, fens, bogs, dens, and shades of death,
A universe of death, which God by curse
Created evil, for evil only good,
Where all life dies, death lives, and nature breeds,
Perverse, all monstrous, all prodigious things,
Abominable, inutterable, and worse
Than fables yet have feign’d or fear conceiv’d,
Gorgons, and Hydras, and Chimaeras dire.

«Elles traversent maintes vallées sombres et désertes, maintes régions douloureuses, par-dessus maintes Alpes de glace et maintes Alpes de feu: rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de mort; univers de mort, que Dieu dans sa malédiction créa mauvais, bon pour le mal seulement; univers où toute vie meurt, où toute mort vit, où la nature perverse engendre toutes choses monstrueuses, toutes choses prodigieuses, abominables, inexprimables, et pires que ce que la fable inventa ou la frayeur conçut: gorgones et hydres et chimères effroyables.»

 

Ici le mot répété many est traduit par notre vieux mot maintes, qui donne à la fois la traduction littérale et presque la même consonance. Le fameux vers monosyllabique si admiré des Anglais:

Rocks, caves, lakes, feus, bogs, dens, and shades of death,

J’ai essayé de le rendre par les monosyllabes rocs, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de mort, en retranchant les articles. Le passage rendu de cette manière produit des effets d’harmonie semblables; mais, j’en conviens, c’est un peu aux dépens de la syntaxe. Voici le même passage, traduit dans toutes les règles de la grammaire par Dupré de Saint-Maur:

«En vain traversaient-elles des vallées sombres et hideuses, des régions de douleur, des montagnes de glace et de feu; en vain franchissaient-elles des rochers, des fondrières, des lacs, des précipices et des marais empestés; elles retrouvaient toujours d’épouvantables ténèbres, les ombres de la mort, que Dieu forma dans sa colère, au jour qu’il créa les maux inséparables du crime. Elles ne voyaient que des lieux où la vie expire, et où la mort seule est vivante: la nature perverse n’y produit rien que d’énorme et de monstrueux; tout en est horrible, inexprimable, et pire encore que tout ce que les fables ont feint, ou que la crainte s’est jamais figuré de Gorgones, d’Hydres et de Chimères dévorantes.»

Je ne parle point de ce que le traducteur prête ici au texte; c’est au lecteur à voir ce qu’il gagne ou perd par cette paraphrase ou par mon mot à mot. On peut consulter les autres traductions, examiner ce que mes prédécesseurs ont ajouté ou omis (car ils passent en général les endroits difficiles), peut-être en résultera-t-il cette conviction que la version littérale est ce qu’il y a de mieux pour faire connaître un auteur tel que Milton.

J’en suis tellement convaincu que dans l’Essai sur la Littérature anglaise, en citant quelques passages du Paradis perdu, je me suis légèrement éloigné du texte: eh bien! qu’on lise les mêmes passages dans la traduction littérale du poëme, et l’on verra, ce me semble, qu’ils sont beaucoup mieux rendus, même pour l’harmonie.

Tout le monde, je le sais, a la prétention d’exactitude: je ressemble peut-être à ce bon abbé Leroy, curé de Saint-Herbland de Rouen et prédicateur du roi: lui aussi a traduit Milton, et en vers! Il dit: «Pour ce qui est de notre traduction, son principal mérite, comme nous l’avons dit, c’est d’être fidèle.»

Or, voici comme il est fidèle, de son propre aveu. Dans les notes du VIIe chant, on lit: «J’ai substitué ceci à la fable de Bellérophon, m’étant proposé d’en purger cet ouvrage………… J’ai adapté, au reste, les plaintes de Milton de façon qu’elles puissent convenir encore plus à un homme de mérite………… Ici j’ai changé ou retranché un long récit de l’aventure d’Orphée, mis à mort par les Bacchantes sur le mont Rhodope.»

Changer ou retrancher l’admirable passage où Milton se compare à Orphée déchiré par ses ennemis!

«La Muse ne put défendre son fils!»

Je ne crois pas néanmoins qu’il faille aller jusqu’à cette précision de Luneau de Boisjerman: «Ne pas avoir besoin de répétition, comme qui serait non de pouvoir d’un seul coup». La traduction interlinéaire de Luneau est cependant utile; mais il ne faut pas trop s’y fier; car, par une inadvertance étrange, en suivant le mot à mot, elle fourmille de contre-sens; souvent la glose au-dessous donne un sons opposé à la traduction interlinéaire.

Ce que je viens de dire sera mon excuse pour les chicanes de langue que l’on pourrait me faire. Je passe condamnation sur tout, pourvu qu’on m’accorde que le portrait, quelque mauvais qu’on le trouve, est ressemblant.

J’ai déjà signalé[1] les difficultés grammaticales de la langue de Milton; une des plus grandes vient de l’introduction de plusieurs nominatifs indirects dans une période régie par un principal nominatif, de sorte que tout à coup vous trouverez un he, un their qui vous étonnent, qui vous obligent à un effort de mémoire ou qui vous forcent à remonter la période pour retrouver la personne ou les personnes auxquelles ce he ou ce their appartiennent. Une autre espèce d’obscurité naît de la concision et de l’ellipse; faut-il donc s’étonner de la variété et des contre-sens des traductions dans ces passages? Ai-je rencontré plus juste? Je le crois, mais je n’en suis pas sûr: il ne me paraît même pas clair que Milton ait toujours bien lui-même rendu sa pensée: ce haut génie s’est contenté quelquefois de l’à peu près, et il a dit à la foule: «Devine, si tu peux.»

Le nominatif absolu des Grecs, si fréquent dans le style antique de Milton, est très-inélégant dans notre langue. Thou Looking on pour thee Looking on. Je l’ai cependant employé sans égard à son étrangeté, aussi frappante en anglais qu’en français.

Les ablatifs absolus du latin dont le Paradis perdu abonde, sont un peu plus usités dans notre langue; mais en les conservant j’ai parfois été obligé d’y joindre un des temps du verbe être pour faire disparaître une amphibologie.

C’est ainsi encore que j’ai complété quelques phrases non complètes. Milton parle des serpents qui bouclent Mégère: force est ici de dire qui forment des boucles sur la tête de Mégère.

Bentley prétend que, Milton étant aveugle, les éditeurs ont introduit dans le Paradis perdu des interpolations qu’il n’a pas connues: c’est peut-être aller loin; mais il est certain que la cécité du chantre d’Éden a pu nuire à la correction de son ouvrage. Le poëte composait la nuit; quand il avait fait quelques vers, il sonnait; sa fille ou sa femme descendait; il dictait: ce premier jet, qu’il oubliait nécessairement bientôt après, restait à peu près tel qu’il était sorti de son génie. Le poëme fut ainsi conduit à sa fin par inspirations et par dictées; l’auteur ne put en revoir l’ensemble ni sur le manuscrit ni sur les épreuves. Or il y a des négligences, des répétitions de mots, des cacophonies qu’on n’aperçoit, et pour ainsi dire, qu’on n’entend qu’avec l’œil, en parcourant les épreuves. Milton isolé, sans assistance, sans secours, presque sans amis, était obligé de faire tous les changements dans son esprit, et de relire son poëme d’un bout à l’autre dans sa mémoire. Quel prodigieux effort de souvenir! et combien de fautes ont dû lui échapper!

De là ces phrases inachevées, ces sens incomplets, ces verbes sans régimes, ces noms et ces pronoms sans relatifs, dont l’ouvrage fourmille. Le poëte commence une phrase au singulier et l’achève au pluriel, inadvertance qu’il n’aurait jamais commise s’il avait pu voir les épreuves. Pour rendre en français ces passages, il faut changer les nombres des pronoms, des noms et des verbes; les personnes qui connaissent l’art savent combien cela est difficile. Le poëte ayant à son gré mêlé les nombres, a naturellement donné à ces mots la quantité et l’euphonie convenables; mais le pauvre traducteur n’a pas la même faculté; il est obligé de mettre sa phrase sur ses pieds: s’il opte pour le singulier, il tombe dans les verbes de la première conjugaison, sur un aima, sur un parla qui viennent heurter une voyelle suivante; s’en tient-il au pluriel? il trouve un aimaient, un parlaient qui appesantissent et arrêtent la phrase au moment où elle devrait voler. Rebuté, accablé de fatigue, j’ai été cent fois au moment de planter là tout l’ouvrage. Jusqu’ici les traductions de ce chef-d’œuvre ont été moins de véritables traductions que des épitomés ou des amplifications paraphrasées dans lesquelles le sens général s’aperçoit à peine à travers une foule d’idées et d’images dont il n’y a pas un mot dans le texte. Comme je l’ai dit[2], on peut se tirer tant bien que mal d’un morceau choisi; mais soutenir une lutte sans cesse renouvelée pendant douze chants, c’est peut-être l’œuvre de patience la plus pénible qu’il y ait au monde.

Dans les sujets riants et gracieux, Milton est moins difficile à entendre, et sa langue se rapproche davantage de la nôtre. Toutefois les traducteurs ont une singulière monomanie: ils changent les pluriels en singuliers, les singuliers en pluriels, les adjectifs en substantifs, les articles en pronoms, les pronoms en articles. Si Milton dit le vent, l’arbre, la fleur, la tempête, etc., ils mettent les vents, les arbres, les fleurs, les tempêtes, etc.; s’il dit un esprit doux, ils écrivent la douceur de l’esprit; s’il dit sa voix, ils traduisent la voix, etc. Ce sont là de très-petites choses sans doute: cependant il arrive, on ne sait comment, que de tels changements répétés produisent à la fin du poëme une prodigieuse altération: ces changements donnent au génie de Milton cet air de lieu-commun qui s’attache à une phraséologie banale.

Je n’ai rien ajouté au texte; j’ai seulement quelquefois été obligé de suppléer le mot collectif par lequel le poëte a oublié de lier les parties d’une longue énumération d’objets.

J’ai négligé çà et là des explétives redondantes qui embarrassaient la phrase sans ajouter à sa beauté, et qui n’étaient là évidemment que pour la mesure du vers: le sobre et correct Virgile lui-même a recours à ces explétives. On trouvera dans ma traduction synodes, mémoriaux, recordés, conciles, que les traducteurs n’ont osé risquer et qu’ils ont rendus par assemblées, emblèmes, rappelés, conseils, etc.; c’est à tort, selon moi. Milton avait l’esprit rempli des idées et des controverses religieuses; quand il fait parler les démons, il rappelle ironiquement dans son langage les cérémonies de l’Église romaine; quand il parle sérieusement, il emploie la langue des théologues protestants. Il m’a semblé que cette observation oblige à traduire avec rigueur l’expression miltonienne, faute de quoi on ne ferait pas sentir cette partie intégrante du génie du poëte, la partie religieuse. Ainsi, dans une description du matin, Milton parle de la charmante heure de Prime: je suis persuadé que Prime est ici le nom d’un office de l’église; il ne veut pas dire première; malgré ma conviction je n’ai pas risqué le mot prime, quoique à mon avis il fasse beauté, en rappelant la prière matinale du monde chrétien.

L’astre avant-coureur de l’aurore,
Du soleil qui s’approche annonce le retour,
Sous le pâle horizon l’ombre se décolore:
Lève-toi dans nos cœurs, chaste et bienheureux jour.

RACINE.

Une autre beauté, selon moi, qui se tire encore du langage chrétien, c’est l’affectation de Satan à parler comme le Très-Haut; il dit toujours ma droite au lieu de mon bras: j’ai mis une grande attention à rendre ces tours; ils caractérisent merveilleusement l’orgueil du prince des ténèbres.

Dans les cantiques que le poëte fait chanter aux anges, et qu’il emprunte de l’Écriture, il suit l’hébreu, et il ramène quelques mots en refrain au bout du verset: ainsi praise termine presque toutes les strophes de l’hymne d’Adam et d’Ève au lever du jour. J’ai pris garde à cela, et je reproduis à la chute le mot louange: mes prédécesseurs n’ayant peut-être pas remarqué le retour de ce mot, ont fait perdre aux vers leur harmonie lyrique.

Lorsque Milton peint la création il se sert rigoureusement des paroles de la Genèse, de la traduction anglaise: je me suis servi des mots français de la traduction de Sacy, quoiqu’ils diffèrent un peu du texte anglais: en des matières aussi sacrées j’ai cru ne devoir reproduire qu’un texte approuvé par l’autorité de l’Église.

J’ai employé, comme je l’ai dit encore[3], de vieux mots; j’en ai fait de nouveaux, pour rendre plus fidèlement le texte; c’est surtout dans les mots négatifs que j’ai pris cette licence; on trouvera donc inadorée, imparité, inabstinence, etc. On compte cinq ou six cents mots dans Milton qu’on ne trouve dans aucun dictionnaire anglais. Johnson, parlant du grand poëte, s’exprime ainsi:

Through all his greater works there prevails an uniform peculiarity of DICTION, a mode and cast of expression which bears little resemblance to that of any former writer, and which is so far removed from common use, that an unlearned reader when he first opens his book, finds himself surprised by a new language… our language, says Addison, sunk under him.

«Dans tous les plus grands ouvrages de Milton prévalent une uniforme singularité de diction, un mode et un tour d’expression qui ont peu de ressemblance avec ceux d’aucun écrivain précédent, et qui sont si éloignés de l’usage ordinaire, qu’un lecteur non lettré, quand il ouvre son livre pour la première fois, se trouve surpris par une langue nouvelle… Notre langue, dit Addison, s’abat (ou s’enfonce ou coule bas) sous lui.»

Milton imite sans cesse les anciens; s’il fallait citer tout ce qu’il imite, on ferait un in-folio de notes: pourtant quelques notes seraient curieuses et d’autres seraient utiles pour l’intelligence du texte.

Le poëte, d’après la Genèse, parle de l’esprit qui féconda l’abîme. Du Bartas avait dit:

D’une même façon l’esprit de l’Éternel
Semble couver ce gouffre.

L’obscurité ou les ténèbres visibles rappellent l’expression de Sénèque: non ut per tenebras videamus, sed ut ipsas.

Satan élevant sa tête au-dessus du lac de feu est une image empruntée à l’Énéide.

Pectora quorum inter fluctus arrecta.

Milton faisant dire à Satan que régner dans l’Enfer est digne d’ambition traduit Grotius: Regnare dignum est ambitu, etsi in Tartaro.

La comparaison des anges tombés aux feuilles de l’automne est prise de l’Iliade et de l’Énéide. Lorsque, dans son invocation le poëte s’écrie qu’il va chanter des choses qui n’ont encore été dites ni en prose ni en vers, il imite à la fois Lucrèce et Arioste:

Cosa non detta in prosa mai, ne in rima.

Le lasciate ogni speranza est commenté ainsi d’une manière sublime: Régions de chagrins, obscurité plaintive où l’espérance ne peut jamais venir, elle qui vient à tous: «hope never comes that comes to all.»

Lorsque Milton représente des anges tournant les uns sur la lance, les autres sur le bouclier, pour signifier tourner à droite et à gauche, cette façon de parler poétique est empruntée d’un usage commun chez les Romains: le légionnaire tenait la lance de la main droite et le bouclier de la main gauche: declinare ad hastam vel ad scutum; ainsi Milton met à contribution les historiens aussi bien que les poëtes; et en ayant l’air de ne rien dire, il vous apprend toujours quelque chose. Remarquez que la plupart des citations que je viens d’indiquer se trouvent dans les trois cents premiers vers du Paradis perdu: encore ai-je négligé d’autres imitations d’Ézéchiel, de Sophocle, du Tasse, etc.

Le mot saison dans le poëme doit être quelquefois traduit par le mot heure: le poëte, sans vous le dire, s’est fait Grec, ou plutôt s’est fait Homère, ce qui lui était tout naturel; il transporte dans le dialecte anglais une expression hellénique.

Quand il dit que le nom de la femme est tiré de celui de l’homme, qui le comprendra si l’on ne sait que cela est vrai d’après le texte de la Vulgate, virago, et d’après la langue anglaise, woman, ce qui n’est pas vrai en français. Quand il donne à Dieu l’empire carré et à Satan l’empire rond, voulant par là faire entendre que Dieu gouverne le ciel et Satan le monde, il faut savoir que saint Jean dans l’Apocalypse dit: «Civitas Dei in quadro posita.»

Il y aurait mille autres remarques à faire de cette espèce, surtout à une époque où les trois quarts des lecteurs ne connaissent pas plus l’Écriture Sainte et les Pères de l’Église qu’ils ne savent le chinois.

Jamais style ne fut plus figuré que celui de Milton: ce n’est point Ève qui est douée d’une majesté virginale, c’est la majestueuse virginité qui se trouve dans Ève; Adam n’est point inquiet, c’est l’inquiétude qui agit sur Adam; Satan ne rencontre pas Ève par hasard, c’est le hasard de Satan qui rencontre Ève; Adam ne veut pas empêcher Ève de s’absenter, il cherche à dissuader l’absence d’Ève. Les comparaisons, à cause même de ces tours, sont presque intraduisibles: assez rarement empruntées des images de la nature, elles sont prises des usages de la société, des travaux du laboureur et du matelot, des réminiscences de l’histoire et de la mythologie; ce qui rappelle, pour le dire en passant, que Milton était aveugle, et qu’il tirait de ses souvenirs une partie de son génie. Une comparaison admirable, et qui n’appartient qu’à lui, est celle de cet homme sorti un matin des fumées d’une grande ville pour se promener dans les fraîches campagnes, au milieu des moissons, des troupeaux, et rencontrant une jeune fille plus belle que tout cela: c’est Satan échappé du gouffre de l’Enfer qui rencontre Ève au milieu des retraites fortunées d’Éden. On voit aussi par la vie de Milton qu’il remémore dans cette comparaison le temps de sa jeunesse: dans une des promenades matinales qu’il faisait autour de Londres s’offrit à sa vue une jeune femme d’une beauté extraordinaire: il en devint passionnément amoureux, ne la retrouva jamais, et fit le serment de ne plus aimer.

Au reste, Milton n’était pas toujours logique; il ne faudra pas croire ma traduction fautive quand les idées manqueront de conséquence et de justesse.

Ce qu’il faut demander au chantre d’Éden, c’est de la poésie, et de la poésie la plus haute à laquelle il soit donné à l’esprit humain d’atteindre; tout vit chez cet homme, les êtres moraux comme les êtres matériels: dans un combat ce ne sont pas les dards qui voûtent le ciel ou qui forment une voûte enflammée, ce sont les sifflements mêmes de ces dards; les personnages n’accomplissent pas des actions, ce sont leurs actions qui agissent comme si elles étaient elles-mêmes des personnages. Lorsqu’on est si divinement poëte, qu’on habite au plus sublime sommet de l’Olympe, la critique est ridicule en essayant de monter là: les reproches que l’on peut faire à Milton sont des reproches d’une nature inférieure; ils tiennent de la terre où ce dieu n’habite pas. Que dans un homme une qualité s’élève à une hauteur qui domine tout, il n’y a point de taches que cette qualité ne fasse disparaître dans son éclat immense.

Si Milton, très-admiré en Angleterre, est assez peu lu; s’il est moins populaire que Shakespeare, qui doit une partie de cette popularité au rajeunissement qu’il reçoit chaque jour sur la scène, cela tient à la gravité du poëte, au sérieux du poëme et à la difficulté de l’idiome miltonien. Milton, comme Homère, parle une langue qui n’est pas la langue vulgaire; mais avec cette différence que la langue d’Homère est une langue simple, naturelle, facile à apprendre, au lieu que la langue de Milton est une langue composée, savante, et dont la lecture est un véritable travail. Quelques morceaux choisis du Paradis perdu sont dans la mémoire de tout le monde; mais, à l’exception d’un millier de vers de cette sorte, il reste onze mille vers qu’on a lus rapidement, péniblement, ou qu’on n’a jamais lus.

Voilà assez de remarques pour les personnes qui savent l’anglais et qui attachent quelque prix à ces choses-là; en voilà beaucoup trop pour la foule des lecteurs: à ceux-ci il importe fort peu qu’on ait fait ou qu’on n’ait pas fait un contre-sens, et ils se contenteraient tout aussi bien d’une version commune, amplifiée ou tronquée.

On dit que de nouvelles traductions de Milton doivent bientôt paraître; tant mieux! on ne saurait trop multiplier un chef-d’œuvre: mille peintres copient tous les jours les tableaux de Raphaël et de Michel-Ange. Si les nouveaux traducteurs ont suivi mon système, ils reproduiront à peu ma traduction; ils feront ressortir les endroits où je puis m’être trompé: s’ils ont pris le système de la traduction libre, le mot à mot de mon humble travail sera comme le germe de la belle fleur qu’ils auront habilement développée.

Me serait-il permis d’espérer que si mon essai n’est pas trop malheureux, il pourra amener quelque jour une révolution dans la manière de traduire? Du temps d’Ablancourt les traductions s’appelaient de belles infidèles; depuis ce temps-là on a vu beaucoup d’infidèles qui n’étaient pas toujours belles: on en viendra peut-être à trouver que la fidélité, même quand la beauté lui manque, a son prix.

Il est des génies heureux qui n’ont besoin de consulter personne, qui produisent sans effort avec abondance des choses parfaites: je n’ai rien de cette félicité naturelle, surtout en littérature; je n’arrive à quelque chose qu’avec de longs efforts; je refais vingt fois la même page, et j’en suis toujours mécontent: mes manuscrits et mes épreuves sont, par la multitude des corrections et des renvois, de véritables broderies, dont j’ai moi-même beaucoup de peine à retrouver le fil[4]. Je n’ai pas la moindre confiance en moi; peut-être même ai-je trop de facilité à recevoir les avis qu’on veut bien me donner; il dépend presque du premier venu de me faire changer ou supprimer tout un passage: je crois toujours que l’on juge et que l’on voit mieux que moi.

Pour accomplir ma tâche, je me suis environné de toutes les disquisitions des scoliastes: j’ai lu toutes les traductions françaises, italiennes et latines que j’ai pu trouver. Les traductions latines, par la facilité qu’elles ont à rendre littéralement les mots et à suivre des inversions, m’ont été très-utiles.

J’ai quelques amis que depuis trente ans je suis accoutumé à consulter: je leur ai encore proposé mes doutes dans ce dernier travail; j’ai reçu leurs notes et leurs observations; j’ai discuté avec eux les points difficiles; souvent je me suis rendu à leur opinion; quelquefois ils sont revenus à la mienne. Il m’est arrivé, comme à Louis Racine, que les Anglais m’ont avoué ne pas comprendre le passage sur lequel je les interrogeais. Heureux encore une fois ces esprits qui savent tout et n’ont besoin de personne; moi, faible, je cherche des appuis, et je n’ai point oublié le précepte du maître:

Faites choix d’un censeur solide et salutaire
Que la raison conduise et le savoir éclaire,
Et dont le crayon sûr d’abord aille chercher
L’endroit que l’on sent faible et qu’on se veut cacher.

Dans tout ce que je viens de dire, je ne fais point mon apologie, je cherche seulement une excuse à mes fautes. Un traducteur n’a droit à aucune gloire; il faut seulement qu’il montre qu’il a été patient, docile et laborieux.

Si j’ai eu le bonheur de faire connaître Milton à la France, je ne me plaindrai pas des fatigues que m’a causées l’excès de ces études: tant il y a cependant que pour éviter de nouveau l’avenir probable d’une vie fidèle, je ne recommencerais pas un pareil travail; j’aimerais mieux mille fois subir toute la rigueur de cet avenir.

 

VERS.

Le vers héroïque anglais consiste dans la mesure sans rime, comme le vers d’Homère en grec et de Virgile en latin: la rime n’est ni une adjonction nécessaire ni le véritable ornement d’un poëme ou de bons vers, spécialement dans un long ouvrage: elle est l’invention d’un âge barbare, pour relever un méchant sujet ou un mètre boiteux. À la vérité elle a été embellie par l’usage qu’en ont fait depuis quelques fameux poëtes modernes, cédant à la coutume; mais ils l’ont employée à leur grande vexation, gêne et contrainte, pour exprimer plusieurs choses (et souvent de la plus mauvaise manière) autrement qu’ils ne les auraient exprimées. Ce n’est donc pas sans cause que plusieurs poëtes du premier rang, italiens et espagnols, ont rejeté la rime des ouvrages longs et courts. Ainsi a-t-elle été bannie depuis longtemps de nos meilleures tragédies anglaises, comme une chose d’elle-même triviale, sans vraie et agréable harmonie pour toute oreille juste. Cette harmonie naît du convenable nombre, de la convenable quantité des syllabes, et du sens passant avec variété d’un vers à un autre vers; elle ne résulte pas du tintement de terminaisons semblables; faute qu’évitaient les doctes anciens, tant dans la poésie que dans l’éloquence oratoire. L’omission de la rime doit être comptée si peu pour défaut (quoiqu’elle puisse paraître telle aux lecteurs vulgaires), qu’on la doit regarder plutôt comme le premier exemple offert en anglais de l’ancienne liberté rendue au poëme héroïque affranchi de l’incommode et moderne entrave de la rime.

 

[1]Avertissement de l’Essai.

[2]Avertissement de l’Essai.

[3]Avertissement de l’Essai.

[4]C’est l’excuse pour les fautes d’impression, si nombreuses dans mes ouvrages. Les compositeurs fatigués se trompent malgré eux, par la multitude des changements, des retranchements ou des additions.

LE PARADIS PERDU
LIVRE PREMIER
ARGUMENT
Ce premier livre expose d’abord brièvement tout le sujet, la désobéissance de l’homme, et d’après cela la perte du Paradis, où l’homme était placé. Ce livre parle ensuite de la première cause de la chute de l’homme, du serpent, ou plutôt de Satan dans le serpent qui, se révoltant contre Dieu et attirant de son côté plusieurs légions d’anges, fut, par le commandement de Dieu, précipité du ciel avec toute sa bande dans le grand abîme. Après avoir passé légèrement sur ce fait, le poëme ouvre au milieu de l’action: il présente Satan et ses anges maintenant tombés en enfer. L’enfer n’est pas décrit ici comme placé dans le centre du monde (car le ciel et la terre peuvent être supposés n’être pas encore faits et certainement pas encore maudits), mais dans le lieu des ténèbres extérieures, plus convenablement appelé Chaos. Là, Satan avec ses anges, couché sur le lac brûlant, foudroyé et évanoui, au bout d’un certain espace de temps revient à lui comme de la confusion d’un songe. Il appelle celui qui, le premier après lui en puissance et en dignité, gît à ses côtés. Ils confèrent ensemble de leur misérable chute. Satan réveille toutes ses légions, jusqu’alors demeurées confondues de la même manière. Elles se lèvent: leur nombre, leur ordre de bataille; leurs principaux chefs, nommés d’après les idoles connues par la suite en Chanaan et dans les pays voisins. Satan leur adresse un discours, les console par l’espérance de regagner le ciel; il leur parle enfin d’un nouveau monde, d’une nouvelle espèce de créatures qui doivent être un jour formées selon une antique prophétie ou une tradition répandue dans le ciel. Que les anges existassent longtemps avant la création visible, c’était l’opinion de plusieurs anciens Pères. Pour discuter le sens de la prophétie, et déterminer ce qu’on peut faire en conséquence, Satan s’en réfère à un grand conseil; ses associés adhèrent à cet avis: Pandæmonium, palais de Satan, s’élève soudainement bâti de l’abîme: les pairs infernaux y siègent en conseil.

 

La première désobéissance de l’homme et le fruit de cet arbre défendu dont le mortel goût apporta la mort dans le monde, et tous nos malheurs, avec la perte d’Éden, jusqu’à ce qu’un homme plus grand nous rétablît et reconquît le séjour bienheureux, chante, Muse céleste! Sur le sommet secret d’Oreb et de Sinaï tu inspiras le berger qui le premier apprit à la race choisie comment, dans le commencement, le Ciel et la Terre sortirent du chaos. Ou si la colline de Sion, le ruisseau de Siloë, qui coulait rapidement près de l’oracle de Dieu, te plaisent davantage, là j’invoque ton aide pour mon chant aventureux: ce n’est pas d’un vol tempéré qu’il veut prendre l’essor au-dessus des monts d’Aonie, tandis qu’il poursuit des choses qui n’ont encore été tentées ni en prose ni en vers.

Et toi, ô Esprit! qui préfère à tous les temples un cœur droit et pur, instruis-moi, car tu sais! Toi, au premier instant tu étais présent: avec tes puissantes ailes éployées, comme une colombe tu couvas l’immense abîme et tu le rendis fécond. Illumine en moi ce qui est obscur, élève et soutiens ce qui est abaissé, afin que de la hauteur de ce grand argument je puisse affirmer l’éternelle Providence, et justifier les voies de Dieu aux hommes.

Dis d’abord, car ni le ciel ni la profonde étendue de l’enfer ne dérobent rien à ta vue; dis quelle cause, dans leur état heureux si favorisé du ciel, poussa nos premiers parents à se séparer de leur Créateur, à transgresser sa volonté pour une seule restriction, souverains qu’ils étaient du reste du monde. Qui les entraîna à cette honteuse révolte? L’infernal serpent. Ce fut lui dont la malice animée d’envie et de vengeance trompa la mère du genre humain: son orgueil l’avait précipité du ciel avec son armée d’anges rebelles, par le secours desquels, aspirant à monter en gloire au-dessus de ses pairs il se flatta d’égaler le Très-Haut, si le Très-Haut s’opposait à lui. Plein de cet ambitieux projet contre le trône et la monarchie de Dieu, il alluma au ciel une guerre impie et un combat téméraire, dans une attente vaine.

Le souverain pouvoir le jeta flamboyant, la tête en bas, de la voûte éthérée; ruine hideuse et brûlante: il tomba dans le gouffre sans fond de la perdition, pour y rester chargé de chaînes de diamant, dans le feu qui punit: il avait osé défier aux armes le Tout-Puissant! Neuf fois l’espace qui mesure le jour et la nuit aux hommes mortels, lui, avec son horrible bande, fut étendu vaincu, roulant dans le gouffre ardent, confondu quoique immortel. Mais sa sentence le réservait encore à plus de colère, car la double pensée de la félicité perdue et d’un mal présent à jamais, le tourmente. Il promène autour de lui des yeux funestes, où se peignent une douleur démesurée et la consternation, mêlées à l’orgueil endurci et à l’inébranlable haine.

D’un seul coup d’œil et aussi loin que perce le regard des anges, il voit le lieu triste dévasté et désert: ce donjon horrible, arrondi de toute part, comme une grande fournaise flamboyait. De ces flammes point de lumière! mais des ténèbres visibles servent seulement à découvrir des vues de malheur; régions de chagrin, obscurité plaintive, où la paix, où le repos, ne peuvent jamais habiter, l’espérance jamais venir, elle qui vient à tous! mais là des supplices sans fin, là un déluge de feu, nourri d’un soufre qui brûle sans se consumer.

Tel est le lieu que l’éternelle justice prépara pour ces rebelles; ici elle ordonna leur prison dans les ténèbres extérieures; elle leur fit cette part trois fois aussi éloignée de Dieu et de la lumière du ciel, que le centre de la création l’est du pôle le plus élevé. Oh! combien cette demeure ressemble peu à celle d’où ils tombèrent!

Là bientôt l’archange discerne les compagnons de sa chute, ensevelis dans les flots et les tourbillons d’une tempête de feu. L’un d’eux se vautrait parmi les flammes à ses côtés, le premier en pouvoir après lui et le plus proche en crime: longtemps après connu en Palestine, il fut appelé Béelzébuth. Le grand ennemi (pour cela nommé Satan dans le ciel), rompant par ces fières paroles l’horrible silence, commence ainsi:

«Si tu es celui… Mais combien déchu, combien différent de celui qui, revêtu d’un éclat transcendant parmi les heureux du royaume de la lumière, surpassait en splendeur des myriades de brillants esprits!… Si tu es celui qu’une mutuelle ligue, qu’une seule pensée, qu’un même conseil, qu’une semblable espérance, qu’un péril égal dans une entreprise glorieuse, unirent jadis avec moi et qu’un malheur égal unit à présent dans une égale ruine, tu vois de quelle hauteur, dans quel abîme, nous sommes tombés! tant il se montra le plus puissant avec son tonnerre! Mais qui jusqu’alors avait connu l’effet de ces armes terribles! Toutefois, malgré ces foudres, malgré tout ce que le vainqueur dans sa rage peut encore m’infliger, je ne me repens point, je ne change point: rien (quoique changé dans mon éclat extérieur) ne changera cet esprit fixe, ce haut dédain né de la conscience du mérite offensé, cet esprit qui me porta à m’élever contre le plus Puissant, entraînant dans ce conflit furieux la force innombrable d’esprits armés qui osèrent mépriser sa domination: ils me préférèrent à lui, opposant à son pouvoir suprême un pouvoir contraire; et dans une bataille indécise, au milieu des plaines du ciel, ils ébranlèrent son trône.

«Qu’importe la perte du champ de bataille! tout n’est pas perdu. Une volonté insurmontable, l’étude de la vengeance, une haine immortelle, un courage qui ne cédera ni ne se soumettra jamais, qu’est-ce autre chose que n’être pas subjugué? Cette gloire, jamais sa colère ou sa puissance ne me l’extorquera. Je ne me courberai point; je ne demanderai point grâce d’un genou suppliant; je ne déifierai point son pouvoir qui, par la terreur de ce bras, a si récemment douté de son empire. Cela serait bas en effet: cela serait une honte et une ignominie au-dessous même de notre chute! puisque par le destin, la force des dieux, la substance céleste ne peut périr; puisque l’expérience de ce grand événement, dans les armes non affaiblies, ayant gagné beaucoup en prévoyance, nous pouvons, avec plus d’espoir de succès, nous déterminer à faire, par ruse ou par force, une guerre éternelle, irréconciliable, à notre grand ennemi, qui triomphe maintenant, et qui, dans l’excès de sa joie, régnant seul, tient la tyrannie du Ciel.»

Ainsi partait l’ange apostat, quoique dans la douleur; se vantant à haute voix, mais déchiré d’un profond désespoir. Et à lui répliqua bientôt son fier compagnon:

«Ô prince! ô chef de tant de trônes! qui conduisis à la guerre sous ton commandement les séraphins rangés en bataille! qui, sans frayeur, dans de formidables actions, mis en péril le Roi perpétuel des cieux et à l’épreuve son pouvoir suprême, soit qu’il le tînt de la force, du hasard ou du destin; ô chef! je vois trop bien et je maudis l’événement fatal qui, par une triste déroute et une honteuse défaite, nous a ravi le ciel. Toute cette puissante armée est ainsi plongée dans une horrible destruction, autant que des dieux et des substances divines peuvent périr; car la pensée et l’esprit demeurent invincibles, et la vigueur bientôt revient, encore que toute notre gloire soit éteinte et notre heureuse condition engouffrée ici dans une infinie misère. Mais quoi? Si lui notre vainqueur (force m’est de le croire le Tout-Puissant, puisqu’il ne fallait rien moins qu’un tel pouvoir pour dompter un pouvoir tel que le nôtre), si ce vainqueur nous avait laissé entiers notre esprit et notre vigueur, afin que nous puissions endurer et supporter fortement nos peines, afin que nous puissions suffire à sa colère vengeresse, ou lui rendre un plus rude service comme ses esclaves par le droit de la guerre, ici, selon ses besoins, dans le cœur de l’enfer, travailler dans le feu, ou porter ses messages dans le noir abîme? Que nous servirait alors de sentir notre force non diminuée ou l’éternité de notre être, pour subir un éternel châtiment?»

Le grand ennemi répliqua par ces paroles rapides:

«Chérubin tombé, être faible et misérable, soit qu’on agisse ou qu’on souffre. Mais sois assuré de ceci: faire le bien ne sera jamais notre tâche; faire toujours le mal sera notre seul délice, comme étant le contraire de la haute volonté de celui auquel nous résistons. Si donc sa providence cherche à tirer le bien de notre mal, nous devons travailler à pervertir cette fin, et à trouver encore dans le bien les moyens du mal. En quoi souvent nous pourrons réussir de manière peut-être à chagriner l’ennemi et, si je ne me trompe, à détourner ses plus profonds conseils de leur but marqué.

«Mais vois! le vainqueur courroucé a rappelé aux portes du ciel ses ministres de poursuite et de vengeance. La grêle de soufre lancée sur nous dans la tempête passée, a abattu la vague brûlante qui du précipice du ciel nous reçut tombants. Le tonnerre, avec ses ailes de rouges éclairs, et son impétueuse rage, a peut-être épuisé ses traits, et cesse maintenant, de mugir à travers l’abîme vaste et sans bornes. Ne laissons pas échapper l’occasion que nous cède le dédain ou la fureur rassasiée de notre ennemi. Vois-tu au loin cette plaine sèche, abandonnée et sauvage, séjour de la désolation, vide de lumière, hors de celle que la lueur de ces flammes noires et bleues lui jette pâle et effrayante? Là, tendons à sortir des ballottements de ces vagues de feu; là, reposons-nous, si le repos peut habiter là. Rassemblant nos légions affligées, examinons comment nous pourrons dorénavant nuire à notre ennemi, comment nous pourrons réparer notre perte, surmonter cette affreuse calamité; quel renforcement nous pouvons tirer de l’espérance, sinon quelle résolution du désespoir.»

Ainsi parlait Satan à son compagnon le plus près de lui, la tête levée au-dessus des vagues, les yeux étincelants; les autres parties de son corps affaissées sur le lac, étendues longues et larges, flottaient sur un espace de plusieurs arpents. En grandeur il était aussi énorme que celui que les fables appellent, de sa taille monstrueuse, Titanien, ou né de la Terre, lequel fit la guerre à Jupiter; Briarée ou Tiphon, dont la caverne s’ouvrait près de l’ancienne Tarse. Satan égalait encore cette bête de la mer, Léviathan, que Dieu de toutes ses créatures, fit la plus grande entre celles qui nagent dans le cours de l’Océan: souvent la bête dort sur l’écume norwégienne; le pilote de quelque petite barque égarée au milieu des ténèbres la prend pour une île (ainsi le racontent les matelots): il fixe l’ancre dans son écorce d’écaille, s’amarre sous le vent à son côté, tandis que la nuit investit la mer, et retarde l’aurore désirée. Ainsi, énorme en longueur le chef ennemi gisait enchaîné sur le lac brûlant; jamais il n’eût pu se lever ou soulever sa tête, si la volonté et la haute permission du régulateur de tous les cieux ne l’avaient laissé libre dans ses noirs desseins; afin que par ses crimes réitérés il amassât sur lui la damnation, alors qu’il cherchait le mal des autres; afin qu’il pût voir, furieux, que toute sa malice n’avait servi qu’à faire luire l’infinie bonté, la grâce, la miséricorde sur l’homme par lui séduit; à attirer sur lui-même, Satan, triple confusion, colère et vengeance.

Soudain au-dessus du lac l’archange dresse sa puissante stature: de sa main droite et de sa main gauche, les flammes repoussées en arrière écartent leurs pointes aiguës, et, roulées en vagues, laissent au milieu une horrible vallée. Alors, ailes déployées, il dirige son vol en haut, pesant sur l’air sombre qui sent un poids inaccoutumé, jusqu’à ce qu’il s’abatte sur la terre aride, si terre était ce qui toujours brûle d’un feu solide, comme le lac brûle d’un liquide feu. Telles apparaissent dans leur couleur (lorsque la violence d’un tourbillon souterrain a transporté une colline arrachée du Pelore ou des flancs déchirés du tonnant Etna), telles apparaissent les entrailles combustibles et inflammables qui là concevant le feu, sont lancées au ciel par l’énergie minérale à l’aide des vents, et laissent un fond brûlé, tout enveloppé d’infection et de fumée: pareil fut le sol de repos que toucha Satan de la plante de ses pieds maudits. Béelzébuth, son compagnon le plus proche, le suit, tous deux se glorifiant d’être échappés aux eaux stygiennes, comme les dieux, par leurs propres forces recouvrées, non par la tolérance du suprême pouvoir.

«Est-ce ici la région, le sol, le climat, dit alors l’archange perdu; est-ce ici le séjour que nous devons changer contre le ciel, cette morne obscurité contre cette lumière céleste? Soit! puisque celui qui maintenant est souverain peut disposer et décider de ce qui sera justice. Le plus loin de lui est le mieux, de lui qui, égalé en raison, s’est élevé au-dessus de ses égaux par la force. Adieu, champs fortunés où la joie habite pour toujours! salut, horreurs! salut, monde infernal! Et toi, profond enfer, reçois ton nouveau possesseur. Il t’apporte un esprit que ne changeront ni le temps ni le lieu. L’esprit est à soi-même sa propre demeure, il peut faire en soi un ciel de l’enfer, un enfer du ciel. Qu’importe où je serai, si je suis toujours le même et ce que je dois être, tout, quoique moindre que celui que le tonnerre a fait plus grand! Ici du moins nous serons libres. Le Tout-Puissant n’a pas bâti ce lieu pour nous l’envier; il ne voudra pas nous en chasser. Ici nous pourrons régner en sûreté; et, à mon avis, régner est digne d’ambition, même en enfer; mieux vaut régner en enfer que servir dans le ciel.

«Mais laisserons-nous donc nos amis fidèles, les associés, les copartageants de notre ruine, étendus, étonnés sur le lac d’oubli? Ne les appellerons-nous pas à prendre avec nous la part de ce manoir malheureux, ou, avec nos armes ralliées, à tenter une fois de plus s’il est encore quelque chose à regagner au ciel ou à perdre dans l’enfer?»

Ainsi parla Satan, et Béelzébuth lui répondit:

«Chef de ces brillantes armées, qui par nul autre que le Tout-Puissant n’auraient été vaincues, si une fois elles entendent cette voix, le gage le plus vif de leur espérance au milieu des craintes et des dangers; cette voix si souvent retentissante dans les pires extrémités, au bord périlleux de la bataille quand elle rugissait; cette voix, signal le plus rassurant dans tous les assauts, soudain elles vont reprendre un nouveau courage et revivre, quoiqu’elles languissent à présent, gémissantes et prosternées sur le lac de feu, comme nous tout à l’heure assourdis et stupéfaits: qui s’en étonnerait, tombées d’une si pernicieuse hauteur!»

Béelzébuth avait à peine cessé de parler, et déjà le grand ennemi s’avançait vers le rivage: son pesant bouclier, de trempe éthérée, massif, large et rond, était rejeté derrière lui; la large circonférence pendait à ses épaules, comme la lune, dont l’orbe, à travers un verre optique, est observé le soir par l’astronome toscan, du sommet de Fiesole ou dans le Valdarno, pour découvrir de nouvelles terres, des rivières et des montagnes sur son globe tacheté. La lance de Satan (près de laquelle le plus haut pin scié sur les collines de Norwége, pour être le mât de quelque grand vaisseau amiral, ne serait qu’un roseau) lui sert à soutenir ses pas mal assurés sur la marne brûlante; bien différents de ses pas sur l’azur du ciel! Le climat torride voûté de feu le frappe encore d’autres plaies: néanmoins il endure tout, jusqu’à ce qu’il arrive au bord de la mer enflammée. Là il s’arrête.

Il appelle ses légions, formes d’anges fanées qui gisent aussi épaisses que les feuilles d’automne jonchant les ruisseaux de Vallombreuse, où les ombrages étruriens décrivent l’arche élevée d’un berceau; ainsi surnagent des varechs dispersés, quand Orion, armé des vents impétueux, a battu les côtes de la mer Rouge; mer dont les vagues renversèrent Busiris et la cavalerie de Memphis tandis qu’ils poursuivaient d’une haine perfide les étrangers de Gessen, qui virent sur rivage les carcasses flottantes, les roues des chariots brisées: ainsi semées, abjectes, perdues, les légions gisaient, couvrant le lac, dans la stupéfaction de leur changement hideux.

Satan élève une si grande voix que tout le creux de l’enfer en retentit.

«Princes, potentats, guerriers, fleurs du ciel, jadis à vous, maintenant perdu! une stupeur telle que celle-ci peut-elle saisir des esprits éternels, ou avez-vous choisi ce lieu après les fatigues de la bataille, pour reposer votre valeur lassée, pour la douceur que vous trouvez à dormir ici comme dans les vallées du ciel? ou bien, dans cette abjecte posture, avez-vous juré d’adorer le vainqueur? Il contemple à présent chérubins et séraphins roulant dans le gouffre armes et enseignes brisées, jusqu’à ce que bientôt ses rapides ministres découvrant des portes du ciel leurs avantages, et descendant, nous foulent aux pieds ainsi languissants, ou nous attachent à coups de foudre au fond de cet abîme. Éveillez-vous! levez-vous! ou soyez à jamais tombés!»

Ils l’entendirent et furent honteux et se levèrent sur l’aile, comme quand des sentinelles accoutumées à veiller au devoir, surprises endormies par le commandant qu’elles craignent, se lèvent et se remettent elles-mêmes en faction avant d’être bien éveillées. Non que ces esprits ignorent le malheureux état où ils sont réduits, ou qu’ils ne sentent pas leurs affreuses tortures; mais bientôt ils obéissent innombrables à la voix de leur général.

Comme quand la puissante verge du fils d’Amram, au jour mauvais de l’Égypte, passa ondoyante le long du rivage, et appela la noire nuée de sauterelles, touées par le vent d’orient, qui se suspendirent sur le royaume de l’impie Pharaon de même que la nuit, et enténébrèrent toute la terre du Nil: ainsi sans nombre furent aperçus ces mauvais anges, planant sous la coupole de l’enfer, entre les inférieures, les supérieures et les environnantes flammes, jusqu’à ce qu’un signal donné, la lance levée droite de leur grand sultan, ondoyant pour diriger leur course, ils s’abattent, d’un égal balancement, sur le soufre affermi, et remplissent la plaine. Ils formaient une multitude telle que le Nord populeux n’en versa jamais de ses flancs glacés pour franchir le Rhin ou le Danube, alors que ses fils barbares tombèrent comme un déluge sur le Midi, et s’étendirent, au-dessous de Gibraltar, jusqu’aux sables de la Libye.

Incontinent de chaque escadron et de chaque bande, les chefs et les conducteurs se hâtèrent là où leur grand général s’était arrêté. Semblables à des dieux par la taille et par la forme, surpassant la nature humaine, royales dignités, puissances, qui siégeaient autrefois dans le ciel, sur les trônes: quoique dans les archives célestes on ne garde point maintenant la mémoire de leurs noms, effacés et rayés par leur rébellion, du livre de vie. Ils n’avaient pas encore acquis leurs noms nouveaux parmi les fils d’Ève; mais lorsque, errant sur la terre, avec la haute permission de Dieu, pour l’épreuve de l’homme, ils eurent, à force d’impostures et de mensonges, corrompu la plus grande partie du genre humain, ils persuadèrent aux créatures d’abandonner Dieu leur créateur, de transporter souvent la gloire invisible de celui qui les avait faits, dans l’image d’une brute ornée de gaies religions pleines de pompes et d’or, et d’adorer les démons pour divinités: alors ils furent connus aux hommes sous différents noms et par diverses idoles, dans le monde païen.

Muse, redis-moi ces noms alors connus: qui le premier, qui le dernier se réveilla du sommeil sur ce lit de feu, à l’appel de leur grand empereur; quels chefs, les plus près de lui en mérites, vinrent un à un où il se tenait sur le rivage chauve, tandis que la foule pêle-mêle se tenait encore au loin.

Ces chefs furent ceux qui, sortis du puits de l’enfer, rôdant pour saisir leur proie sur la terre, eurent l’audace, longtemps après, de fixer leurs sièges auprès de celui de Dieu, leurs autels contre son autel, dieux adorés parmi les nations d’alentour; et ils osèrent habiter près de Jéhovah, tonnant hors de Sion, ayant son trône au milieu des chérubins: souvent même ils placèrent leurs châsses jusque dans son sanctuaire, abominations et avec des choses maudites, ils profanèrent ses rites sacrés, ses fêtes solennelles, et leurs ténèbres osèrent affronter sa lumière.

D’abord s’avance Moloch, horrible roi, aspergé du sang des sacrifices humains, et des larmes des pères et des mères, bien qu’à cause du bruit des tambours et des timbales retentissantes, le cri de leurs enfants ne fût pas entendu, lorsque, à travers le feu, ils passaient à l’idole grimée. Les Ammonites l’adorèrent dans Rabba et sa plaine humide, dans Argob et dans Basan, jusqu’au courant de l’Arnon le plus reculé: non content d’un si audacieux voisinage, il amena, par fraude, le très-sage cœur de Salomon à lui bâtir un temple droit en face du temple de Dieu, sur cette montagne d’opprobre; et il fit son bois sacré de la riante vallée d’Hinnon, de là nommée Tophet et la noire Géhenne, type de l’enfer.

Après Moloch vint Chamos, l’obscène terreur des fils de Moab, depuis Aroer à Nébo et au désert du plus méridional Abarim; dans Hesébon et Héronaïm, royaume de Séon, au-delà de la retraite fleurie de Sibma, tapissée de vignes, et dans Eléadé, jusqu’au lac Asphaltite. Chamos s’appelait aussi Péor, lorsqu’à Sittim il incita les Israélites dans leur marche du Nil, à lui faire de lubriques oblations qui leur coûtèrent tant de maux. De là il étendit ses lascives orgies jusqu’à la colline du Scandale, près du bois de l’homicide Moloch, l’impudicité tout près de la haine; le pieux Josias les chassa dans l’enfer.

Avec ces divinités vinrent celles qui du bord des flots de l’antique Euphrate jusqu’au torrent qui sépare l’Égypte de la terre de Syrie, portent les noms généraux de Baal et d’Astaroth; ceux-là mâles, celles-ci femelles; car les esprits prennent à leur gré l’un ou l’autre sexe, ou tous les deux à la fois; si ténue et si simple est leur essence pure: elle est ni liée ni cadenassée par des jointures et des membres, ni fondée sur la fragile force des os, comme la lourde chair; mais dans telle forme qu’ils choisissent, dilatée ou condensée, brillante ou obscure, ils peuvent exécuter leurs résolutions aériennes, et accomplir les œuvres de l’amour ou de la haine. Pour ces divinités, les enfants d’Israël abandonnèrent souvent leur force vivante, et laissèrent infréquenté son autel légitime, se prosternant bassement devant des dieux animaux. Ce fut pour cela que leurs têtes inclinées aussi bas dans les batailles, se courbèrent devant la lance du plus méprisable ennemi.

Après ces divinités en troupe parut Astoreth, que les Phéniciens nomment Astarté, reine du ciel, ornée d’un croissant; à sa brillante image nuitamment en présence de la lune, les vierges de Sidon payent le tribut de leurs vœux et de leurs chants. Elle ne fut pas aussi non chantée dans Sion, où son temple s’élevait sur le mont d’iniquité: temple que bâtit ce roi, ami des épouses, dont le cœur, quoique grand, séduit par de belles idolâtres, tomba devant d’infâmes idoles.

À la suite d’Astarté vient Thammuz, dont l’annuelle blessure dans le Liban attire les jeunes Syriennes, pour gémir sur sa destinée dans de tendres complaintes, pendant tout un jour d’été; tandis que le tranquille Adonis, échappant de sa roche native, roule à la mer son onde supposée rougie du sang de Thammuz, blessé tous les ans. Cette amoureuse histoire infecta de la même ardeur les filles de Jérusalem, dont les molles voluptés sous le sacré portique furent vues d’Ézéchiel, lorsque, conduit par la vision, ses yeux découvrirent les noires idolâtries de l’infidèle Juda.

Après Thammuz, il en vint un qui pleura amèrement, quand l’Arche captive mutila sa stupide idole, têtes et mains émondées, dans son propre sanctuaire, sur le seuil de la porte où elle tomba à plat, et fit honte à ses adorateurs: Dagon est son nom; monstre marin, homme par le haut, poisson par le bas. Et cependant son temple, élevé haut dans Azot, fut redouté le long des côtes de la Palestine, dans Gath et Ascalon, et Accaron, et jusqu’aux bornes de la frontière de Gaza.

Suivait Rimmon, dont la délicieuse demeure était la charmante Damas sur les bords fertiles d’Abana et de Pharphar, courants limpides. Lui aussi fut hardi contre la maison de Dieu: une fois il perdit un lépreux et gagna un roi, Achaz son imbécile conquérant, qu’il engagea à mépriser l’autel du Seigneur et à le déplacer pour un autel à la syrienne, sur lequel Achaz brûla ses odieuses offrandes, et adora les dieux qu’il avait vaincus.

Après ces Démons parut la bande de ceux qui, sous des noms d’antique renommée, Osiris, Isis, Orus et leur train, monstrueux en figures et en sorcelleries, abusèrent la fanatique Égypte et ses prêtres qui cherchèrent leurs divinités errantes, cachées sous des formes de bêtes plutôt que sous des formes humaines.

Point n’échappa Israël à la contagion, quand d’un or emprunté il forma le veau d’Oreb. Le roi rebelle doubla ce péché à Béthel et à Dan, assimilant son Créateur au bœuf paissant; ce Jéhovah qui, dans une nuit, lorsqu’il passa dans sa marche à travers l’Égypte, rendit égaux d’un seul coup ses premiers-nés et ses dieux bêlants.

Bélial parut le dernier; plus impur esprit, plus grossièrement épris de l’amour du vice pour le vice même, ne tomba du ciel. Pour Bélial, aucun temple ne s’élevait, aucun autel ne fuma: qui cependant est plus souvent que lui dans les temples et sur les autels, quand le prêtre devient athée comme les fils d’Eli qui remplirent de prostitutions et de violences la maison de Dieu? Il règne aussi dans les palais et dans les cours, dans les villes dissolues où le bruit de la débauche, de l’injure et de l’outrage, monte au-dessus des plus hautes tours: et quand la nuit obscurcit les rues, alors vagabondent les fils de Bélial gonflés d’insolence et de vin; témoins les rues de Sodome et cette nuit dans Gabaa, lorsque la porte hospitalière exposa une matrone pour éviter un rapt plus odieux.

Ces démons étaient les premiers en rang et en puissance; le reste serait long à dire, bien qu’au loin renommé: dieux d’Ionie que la postérité de Javan tint pour dieux, mais confessés dieux plus récents que le Ciel et la Terre, leurs parents vantés; Titan, premier-né du ciel avec son énorme lignée et son droit d’aînesse usurpé par Saturne, plus jeune que lui; Saturne, traité de la même sorte par le plus puissant Jupiter, son propre fils et fils de Rhée; ainsi Jupiter, usurpant, régna. Ces dieux d’abord connus en Crète et sur l’Ida, de là sur le sommet neigeux du froid Olympe, gouvernèrent la moyenne région de l’air, leur plus haut ciel, ou sur le rocher de Delphes, ou dans Dodone, et dans toutes les limites de la terre Dorique. L’un d’eux, avec le vieux Saturne, fuit sur l’Adriatique aux champs de l’Hespérie, et par delà la Celtique erra dans les îles les plus reculées.

Tous ces dieux et beaucoup d’autres, vinrent en troupe, mais avec des regards baissés et humides, tels cependant qu’on y voyait une obscure lueur de joie d’avoir trouvé leur chef non désespéré, de s’être trouvés eux-mêmes non perdus dans la perdition même. Ceci refléta sur le visage de Satan comme une couleur douteuse: mais bientôt reprenant son orgueil accoutumé, avec de hautes paroles qui avaient l’apparence non la réalité de la dignité, il ranime doucement leur défaillant courage et dissipe leur crainte.

Alors sur-le-champ il ordonne qu’au bruit guerrier des clairons et des trompettes retentissantes son puissant étendard soit levé. Cet orgueilleux honneur est réclamé comme un droit par Azazel, grand chérubin; il déferle de l’hast brillant l’enseigne impériale, qui haute et pleinement avancée brille comme un météore s’écoulant dans le vent: les perles et le riche éclat de l’or y blasonnaient les armes et les trophées séraphiques. Pendant tout ce temps l’airain sonore souffle des sons belliqueux, auxquels l’universelle armée renvoie un cri qui déchire la concavité de l’enfer et épouvante au-delà l’empire du Chaos et de la vieille Nuit.

En un moment, à travers les ténèbres, sont vues dix mille bannières qui s’élèvent dans l’air avec des couleurs orientales ondoyantes. Avec ces bannières se dresse une forêt énorme de lances, et les casques pressés apparaissent, et les boucliers se serrent dans une épaisse ligne d’une profondeur incommensurable. Bientôt les guerriers se meuvent en phalange parfaite, au mode dorien des flûtes et des suaves hautbois: un tel mode élevait à la hauteur du plus noble calme les héros antiques s’armant pour le combat; au lieu de la fureur, il inspirait une valeur réglée; ferme, incapable d’être entraînée par la crainte de la mort, à la fuite ou à une retraite honteuse. Cette harmonie ne manque pas de pouvoir pour tempérer et apaiser, avec des accords religieux, les pensées troublées, pour chasser l’angoisse, et le doute, et la frayeur, et le chagrin, et la peine des esprits mortels et immortels.

Ainsi respirant la force unie, avec un dessein fixé, marchaient en silence les anges déchus, au son du doux pipeau, qui charmait leurs pas douloureux sur le sol brûlant; et alors avancés en vue, ils s’arrêtent; horrible front d’effroyable longueur, étincelant d’armes, à la ressemblance des guerriers de jadis, rangés sous le bouclier et la lance, attendant l’ordre que leur puissant général avait à leur imposer. Satan, dans les files armées, darde son regard expérimenté, et bientôt voit à travers tout le bataillon la tenue exacte de ces guerriers, leurs visages, et leurs statures comme celles des dieux: leur nombre finalement il résume.

Et alors son cœur se dilate d’orgueil, et, s’endurcissant dans sa puissance, il se glorifie. Car depuis que l’homme fut créé jamais force pareille n’avait été réunie en corps; nommée auprès de celle-ci, elle ne mériterait pas qu’on s’y arrêtât plus qu’à cette petite infanterie combattue par les grues; quand même on y ajouterait la race gigantesque de Phlégra avec la race héroïque qui lutta devant Thèbes et Ilion, où de l’un et de l’autre côté se mêlaient des dieux auxiliaires; quand on y joindrait ce que le roman ou la fable raconte du fils d’Uther entouré de chevaliers bretons et armoricains; quand on rassemblerait tous ceux qui depuis, baptisés ou infidèles, joutèrent dans Aspremont, ou Montauban, ou Damas, ou Maroc, ou Trébisonde, ou ceux que Biserte envoya de la rive africaine, lorsque Charlemagne avec tous ses pairs tomba près de Fontarabie.

Ainsi cette armée des esprits, loin de comparaison avec toute mortelle prouesse, respectait cependant son redoutable chef. Celui-ci au-dessus du reste par sa taille et sa contenance, superbement dominateur, s’élevait comme une tour. Sa forme n’avait pas encore perdu toute sa splendeur originelle; il ne paraissait rien moins qu’un archange tombé, un excès de gloire obscurcie: comme lorsque le soleil nouvellement levé, tondu de ses rayons, regarde à travers l’air horizontal et brumeux; ou tel que cet astre derrière la lune, dans une sombre éclipse, répand un crépuscule funeste sur la moitié des peuples, et par la frayeur des révolutions tourmente les rois: ainsi obscurci, brillait encore au-dessus de tous ses compagnons l’archange. Mais son visage est labouré des profondes cicatrices de la foudre et l’inquiétude est assise sur sa joue fanée; sous les sourcils d’un courage indompté et d’un orgueil patient veille la vengeance. Cruel était son œil; toutefois il s’en échappait des signes de remords et de compassion, quand Satan regardait ceux qui partagèrent, ou plutôt qui suivirent son crime (il les avait vus autrefois bien différents dans la béatitude), condamnés maintenant pour toujours à avoir leur lot dans la souffrance! millions d’esprits mis pour sa faute à l’amende du ciel, et jetés hors des éternelles splendeurs pour sa révolte, néanmoins demeurés fidèles combien que leur gloire flétrie. Comme quand le feu du ciel a écorché les chênes de la forêt ou les pins de la montagne, avec une tête passée à la flamme, leur tronc majestueux, quoique nu, reste debout sur la lande brûlée.

Satan se prépare à parler; sur quoi les rangs doublés des bataillons se courbent d’une aile à l’autre aile, et l’entourent à demi de tous ses pairs: l’attention les rend muets. Trois fois il essaye de commencer; trois fois, en dépit de sa fierté, des larmes telles que les anges en peuvent pleurer, débordent. Enfin des mots entrecoupés de soupirs forcent le passage.

«Ô myriades d’esprits immortels! ô puissances, qui n’avez de pareils que le Tout-Puissant! il ne fut pas inglorieux, ce combat, bien que l’événement fût désastreux, comme l’attestent ce séjour et ce terrible changement, odieux à exprimer. Mais quelle faculté d’esprit, prévoyant et présageant d’après la profondeur de la connaissance du passé ou du présent, aurait craint que la force unie de tant de dieux, de dieux tels que ceux-ci, fût jamais repoussée? Car qui peut croire, même après cette défaite, que toutes ces légions puissantes, dont l’exil a rendu le ciel vide, manqueront à se relever, et à reconquérir leur séjour natal? Quant à moi, toute l’armée céleste est témoin, si des conseils divers, ou des dangers par moi évités, ont ruiné nos espérances. Mais celui qui règne monarque dans le ciel était jusqu’alors demeuré en sûreté assis sur son trône, maintenu par une ancienne réputation, par le consentement, ou l’usage; il nous étalait en plein son faste royal, mais il nous cachait sa force, ce qui nous tenta à notre tentative et causa notre chute.

«Dorénavant nous connaissons sa puissance et nous connaissons la nôtre, de manière à ne provoquer ni craindre une nouvelle guerre provoquée. Le meilleur parti qui nous reste est de travailler dans un secret dessein, à obtenir de la ruse et de l’artifice ce que la force n’a pas effectué, afin qu’à la longue il apprenne du moins ceci de nous: Celui qui a vaincu par la force, n’a vaincu qu’à moitié son ennemi.

«L’espace peut produire de nouveaux mondes: à ce sujet un bruit courait dans le ciel qu’avant peu le Tout-Puissant avait l’intention de créer et de placer dans cette création une race, que les regards de sa préférence favoriseraient à l’égal des fils du ciel. Là, ne fût-ce que pour découvrir, se fera peut-être notre première irruption; là où ailleurs: car ce puits infernal ne retiendra jamais des esprits célestes en captivité, ni l’abîme ne les couvrira longtemps de ses ténèbres. Mais ces projets doivent être mûris en plein conseil. Plus d’espoir de paix, car qui songerait à la soumission? Guerre donc! guerre ouverte ou cachée, doit être résolue.»

Il dit; et pour approuver ses paroles, volèrent en l’air des millions d’épées flamboyantes, tirées de dessus la cuisse des puissants chérubins; la lueur subite au loin à l’entour illumine l’enfer: les démons poussent des cris de rage contre le Très-Haut, et furieux, avec leurs armes saisies, ils sonnent sur leurs boucliers retentissants le glas de la guerre, hurlant un défi à la voûte du ciel.

À peu de distance s’élevait une colline dont le sommet terrible rendait, par intervalles du feu et une roulante fumée; le reste entier brillait d’une croûte lustrée; indubitable signe que dans les entrailles de cette colline était cachée une substance métallique, œuvre du soufre. Là sur les ailes de la vitesse, une nombreuse brigade se hâte, de même que des bandes de pionniers armés de pics et de bêches devancent le camp royal pour se retrancher en plaine, ou élever un rempart. Mammon les conduit; Mammon, le moins élevé des esprits tombés du ciel, car dans le ciel même ses regards et ses pensées étaient toujours dirigés en bas; admirant plus la richesse du pavé du ciel où les pas foulent l’or, que toute chose divine ou sacrée dont on jouit dans la vision béatifique. Par lui d’abord, les hommes aussi, et par ses suggestions enseignées, saccagèrent le centre de la terre, et avec des mains impies pillèrent les entrailles de leur mère, pour des trésors qu’il vaudrait mieux cacher. Bientôt la bande de Mammon eut ouvert une large blessure dans la montagne, et extrait de ses flancs des côtes d’or. Personne ne doit s’étonner si les richesses croissent dans l’Enfer; ce sol est le plus convenable au précieux poison. Et ici que ceux qui se vantent des choses mortelles et qui s’en émerveillant disent Babel et les ouvrages des rois de Memphis; que ceux-là apprennent combien leurs grands monuments de renommée, de force et d’art, sont aisément surpassés par les esprits réprouvés: ils accomplissent en une heure ce que dans un siècle les rois, avec des labeurs incessants et des mains innombrables, achèvent à peine.

Tout auprès, sur la plaine, dans maints fourneaux préparés sous lesquels passe une veine de feu liquide, éclusée du lac, une seconde troupe avec un art prodigieux fait fondre le minerai massif, sépare chaque espèce, et écume les scories des lingots d’or. Une troisième troupe aussi promptement forme dans la terre des moules variés, et de la matière des bouillants creusets, par une dérivation étonnante, remplissent chaque profond recoin: ainsi dans l’orgue, par un seul souffle de vent divisé entre plusieurs rangs de tuyaux, tout le jeu respire.

Soudain un immense édifice s’éleva de la terre, comme une exhalaison, au son d’une symphonie charmante et de douces voix: édifice bâti ainsi qu’un temple, où tout autour étaient placés des pilastres et des colonnes doriques surchargées d’une architrave d’or: il n’y manquait ni corniches ni frises avec des reliefs gravés en bosse. Le plafond était d’or ciselé. Ni Babylone, ni Memphis, dans toute leur gloire n’égalèrent une pareille magnificence pour enchâsser Bélus ou Sérapis, leurs dieux, ou pour introniser leurs rois, lorsque l’Égypte et l’Assyrie rivalisaient de luxe et de richesses.

La masse ascendante arrêta fixe sa majestueuse hauteur: et sur-le-champ les portes ouvrant leurs battants de bronze, découvrent au large en dedans ses amples espaces sur un pavé nivelé et poli: sous l’arc de la voûte pendent, par une subtile magie, plusieurs files de lampes étoilées et d’étincelants falots qui, nourris de naphte et d’asphalte, émanent la lumière comme un firmament.

La foule empressée entre en admirant, et les uns vantent l’ouvrage, les autres l’ouvrier. La main de cet architecte fut connue dans le ciel par la structure de plusieurs hautes tours où des anges portant le sceptre faisaient leur résidence et siégeaient comme des princes: le Monarque suprême les éleva à un tel pouvoir, et les chargea de gouverner, chacun dans sa hiérarchie, les milices brillantes.

Le même architecte ne fut point ignoré ou sans adorateurs dans l’antique Grèce; et dans la terre d’Ausonie, les hommes l’appelèrent Mulciber. Et la Fable disait comment il fut précipité du ciel, jeté par Jupiter en courroux par-dessus les créneaux de cristal: du matin jusqu’au midi il roula, du midi jusqu’au soir d’un jour d’été; et avec le soleil couchant, il s’abattit du zénith, comme une étoile tombante, dans Lemnos, île de l’Ægée: ainsi les hommes le racontaient, en se trompant, car la chute de Mulciber, avec cette bande rebelle, avait eu lieu longtemps auparavant. Il ne lui servit de rien à présent d’avoir élevé de hautes tours dans le ciel; il ne se sauva point à l’aide de ses machines; mais il fut envoyé la tête la première, avec sa horde industrieuse, bâtir dans l’enfer.

Cependant les hérauts ailés, par le commandement du souverain pouvoir, avec un appareil redoutable, et au son des trompettes, proclament dans toute l’armée la convocation d’un conseil solennel qui doit se tenir incontinent à Pandæmonium, la grande capitale de Satan et de ses pairs. Leurs sommations appellent de chaque bande et de chaque régiment régulier les plus dignes en rang ou en mérite: ils viennent aussitôt, par troupes de cent et de mille, avec leurs cortèges. Tous les abords sont obstrués; les portes et les larges parvis s’encombrent, moins surtout l’immense salle (quoique semblable à un champ couvert, où de vaillants champions étaient accoutumés à chevaucher en armes, et devant le siège du Soudan, à défier la fleur de la chevalerie païenne, au combat à mort ou au courre d’une lance). L’essaim des esprits fourmille épais, à la fois sur la terre et dans l’air froissé du sifflement de leurs ailes bruyantes. Au printemps, quand le soleil marche avec le Taureau, des abeilles répandent en grappes autour de la ruche leur populeuse jeunesse: elles voltigent çà et là parmi la fraîche rosée et les fleurs, ou, sur une planche unie, faubourg de leur citadelle de paille, nouvellement frottée de baume, elles discourent et délibèrent de leurs affaires d’État: aussi épaisse la troupe aérienne fourmillait et était serrée, jusqu’au moment du signal donné.

Voyez la merveille! ceux qui paraissaient à présent surpasser en grandeur les géants, fils de la Terre, à présent moindres que les plus petits nains, s’entassent sans nombre dans un espace étroit: ils ressemblent à la race des pygmées au-delà de la montagne de l’Inde, ou bien à des fées dans leur orgie de minuit, à la lisière d’une forêt ou au bord d’une fontaine, que quelque paysan en retard voit ou rêve qu’il voit, tandis que sur sa tête la lune siège arbitre et incline plus près de la terre sa pâle course: appliqués à leurs danses ou à leurs jeux, ces esprits légers charment l’oreille du paysan avec une agréable musique; son cœur bat à la fois de joie et de frayeur.

Ainsi, des esprits incorporels réduisirent à la plus petite proportion leur stature immense, et furent au large, quoique toujours sans nombre, dans la salle de cette cour infernale. Mais loin dans l’intérieur, et dans leurs propres dimensions, semblables à eux-mêmes, les grands seigneurs séraphiques et les chérubins se réunissent en un lieu retiré, et en secret conclave; mille demi-dieux assis sur des sièges d’or, conseil nombreux et complet! Après un court silence et la semonce lue, la grande délibération commença.

LIVRE SECOND
ARGUMENT
La délibération commencée, Satan examine si une autre bataille doit être hasardée pour recouvrer le ciel: quelques-uns sont de cet avis, d’autres en dissuadent. Une troisième proposition, suggérée d’abord par Satan, est préférée; on conclut à éclaircir la vérité de cette prophétie ou de cette tradition du ciel, concernant un autre monde, et une autre espèce de créatures égales ou peu inférieures aux anges, qui devaient être formées à peu près dans ce temps. Embarras pour savoir qui sera envoyé à cette difficile recherche. Satan, leur chef, entreprend seul le voyage; il est honoré et applaudi. Le conseil ainsi fini, les esprits prennent différents chemins, et s’occupent à différents exercices suivant que leur inclination les y porte, pour passer le temps jusqu’au retour de Satan. Celui-ci, dans son voyage, arrive aux portes de l’enfer; il les trouve fermées, et qui siégeait là pour les garder. Par qui enfin elles sont ouvertes. Satan découvre l’immense gouffre entre l’enfer et le ciel. Avec quelles difficultés il le traverse: dirigé par le Chaos, puissance de ce lieu, il parvient à la vue du monde nouveau qu’il cherchait.

 

Haut, sur un tronc d’une magnificence royale, qui effaçait de beaucoup en éclat la richesse d’Ormus et de l’Inde ou des contrées du splendide Orient, dont la main la plus opulente fait pleuvoir sur ses rois barbares les perles et l’or, Satan est assis, porté par le mérite à cette mauvaise prééminence. Du désespoir si haut élevé au-delà de l’espérance, il aspire encore plus haut; insatiable de poursuivre une vaine guerre contre les cieux, et non instruit par son succès, il déploya de la sorte ses imaginations orgueilleuses:

«Pouvoirs et dominations! divinités du ciel! puisque aucune profondeur ne peut retenir dans ses abîmes une vigueur immortelle, quoique opprimés et tombés, je ne regarde pas le ciel comme perdu. De cet abaissement des vertus célestes relevées paraîtront plus glorieuses et plus redoutables que s’il n’y avait pas eu de chute, et rassurées par elles-mêmes contre la crainte d’une seconde catastrophe. Un juste droit et les lois fixées du ciel m’ont d’abord créé votre chef, ensuite un choix libre et ce qui, en outre, dans le conseil ou dans le combat, a été acheté de quelque valeur: cependant notre malheur est du moins jusque-là assez bien réparé, puisqu’il m’a établi beaucoup plus en sûreté sur un trône non envié, cédé d’un plein consentement. Dans le ciel, le plus heureux état qu’une dignité accompagne, peut attirer la jalousie de chaque inférieur: mais ici qui envierait celui que la plus haute place expose le plus en avant, comme votre boulevard, aux coups du Foudroyant, et le condamne à la plus forte part des souffrances sans terme? Là où il n’est aucun bien à disputer, là aucune dispute ne peut naître des factions, car nul sûrement ne réclamera la préséance dans l’enfer; nul dont la portion du présent malheur est si petite, par un esprit ambitieux n’en convoitera une plus grande. Donc avec cet avantage pour l’union, et cette constante fidélité, et cet accord plus ferme qu’il ne peut l’être dans le ciel, nous venons maintenant réclamer notre juste héritage d’autrefois; plus assurés de prospérer que si la prospérité nous en assurait elle-même. Et quelle voie est la meilleure, la guerre ouverte, ou la guerre cachée? C’est ce que nous débattrons à présent. Que celui qui peut donner un avis parle.»

Satan se tut; et près de lui Moloch, roi portant le sceptre, se leva; Moloch, le plus fort, le plus furieux des esprits qui combattirent dans le ciel, à présent plus furieux par le désespoir. Sa prétention est d’être réputé égal en force à l’Éternel, et, plutôt que d’être moins, il ne se souciait pas du tout d’exister: délivré de ce soin d’être, il était délivré de toute crainte. De Dieu, ou de l’enfer, ou de pire que l’enfer il ne tenait compte: et d’après cela il prononça ces mots:

«Mon avis est pour la guerre ouverte: aux ruses très inexpert, point ne m’en vante. Que ceux-là qui en ont besoin, trament, mais quand il en est besoin, non à présent. Car tandis qu’ils sont assis complotant faudra-t-il que des millions d’esprits qui restent debout armés, et soupirant après le signal de la marche, languissent ici fugitifs du ciel et acceptent pour leur demeure cette sombre et infâme caverne de la honte, prison d’une tyrannie qui règne par nos retardements! Non: plutôt armés de la furie et des flammes de l’enfer, tous à la fois, au-dessus des remparts du ciel, préférons de nous frayer un chemin irrésistible, transformant nos tortures en des armes affreuses contre l’auteur de ces tortures: alors pour répondre au bruit de son foudre tout-puissant, il entendra le tonnerre infernal, et pour éclairs il verra un feu noir et l’horreur lancés d’une égale rage parmi ses anges, son trône même enveloppé du bitume du Tartare et d’une flamme étrange, tourments par lui-même inventés. Mais peut-être la route paraît difficile et roide pour escalader à tire d’aile un ennemi plus élevé! Ceux qui se l’imaginent peuvent se souvenir (si le breuvage assoupissant de ce lac d’oubli ne les engourdit pas encore) que de notre propre mouvement nous nous élevons à notre siège natif; la descente et la chute nous sont contraires. Dernièrement, lorsque le fier ennemi pendait sur notre arrière-garde rompue, nous insultant, et qu’il nous poursuivait à travers le gouffre, qui n’a senti avec quelle contrainte et quel vol laborieux nous nous coulions bas ainsi? L’ascension est donc aisée.

«On craint l’événement: faudra-t-il encore provoquer notre plus fort à chercher quel pire moyen sa colère peut trouver à notre destruction, s’il est en enfer une crainte d’être détruit davantage? Que peut-il y avoir de pis que d’habiter ici, chassés de la félicité, condamnés dans ce gouffre abhorré à un total malheur; dans ce gouffre où les ardeurs d’un feu inextinguible doivent nous éprouver sans espérance de finir, nous les vassaux de sa colère, quand le fouet inexorable et l’heure de la torture nous appellent au châtiment? Plus détruits que nous ne le sommes, nous serions entièrement anéantis; il nous faudrait expirer. Que craignons-nous donc? Pourquoi balancerions-nous à allumer son plus grand courroux, qui, monté à la plus grande fureur, nous consumerait et annihilerait à la fois notre substance? beaucoup plus heureux que d’être misérables et éternels! Ou si notre substance est réellement divine et ne peut cesser d’être, nous sommes dans la pire condition de ce côté-ci du néant, et nous avons la preuve que notre pouvoir suffît pour troubler son ciel et pour alarmer par des incursions perpétuelles son trône fatal, quoique inaccessible: si ce n’est là la victoire, du moins c’est vengeance.»

Il finit en sourcillant; et son regard dénonçait une vengeance désespérée, une dangereuse guerre pour tout ce qui serait moins que des dieux. Du côté opposé se leva Bélial, d’une contenance plus gracieuse et plus humaine.

Les deux n’ont pas perdu une plus belle créature: il semblait créé pour la dignité et les grands exploits; mais en lui tout était faux et vide, bien que sa langue distillât la manne, qu’il pût faire passer la plus mauvaise raison pour la meilleure, embrouiller et déconcerter les plus mûrs conseils. Car ses pensées étaient basses; ingénieux aux vices, mais craintif et lent aux actions plus nobles: toutefois il plaisait à l’oreille, et avec un accent persuasif il commença ainsi:

«Je serais beaucoup pour la guerre ouverte, ô pairs, comme ne restant point en arrière en fait de haine, si ce qui a été allégué comme principale raison pour nous déterminer à une guerre immédiate, n’était pas plus propre à m’en dissuader, et ne me semblait être de sinistre augure pour tout le succès: celui qui excelle le plus dans les faits d’armes, plein de méfiance dans ce qu’il conseille et dans la chose en quoi il excelle, fonde son courage sur le désespoir et sur un entier anéantissement, comme le but auquel il vise, après quelque cruelle revanche.

«Premièrement, quelle revanche? Les tours du ciel sont remplies de gardes armés, qui rendent tout accès impossible. Souvent leurs légions campent au bord de l’abîme, ou d’une aile obscure fouillent au loin et au large les royaumes de la nuit, sans crainte de surprise. Quand nous nous ouvririons un chemin par la force; quand tout l’enfer sur nos pas se lèverait dans la plus noire insurrection, pour confondre la plus pure lumière du ciel; notre grand ennemi tout incorruptible demeurerait encore sur son trône non souillé, et la substance éthérée, incapable de tache saurait bientôt expulser son mal et purger le ciel du feu inférieur victorieux.

«Ainsi repoussés, notre finale espérance est un plat désespoir: il nous faut exciter le Tout-Puissant vainqueur à épuiser toute sa rage et à en finir avec nous; nous devons mettre notre soin à n’être plus; triste soin! Car qui voudrait perdre, quoique remplies de douleur, cette substance intellectuelle, ces pensées qui errent à travers l’éternité, pour périr, englouti et perdu dans les larges entrailles de la nuit incréée, privé de sentiment et de mouvement? Et qui sait, même quand cela serait bon, si notre ennemi courroucé peut et veut nous donner cet anéantissement? Comment il le peut est douteux; comment il ne le voudra jamais est sûr. Voudra-t-il, lui si sage, lâcher à la fois son ire, apparemment par impuissance et par distraction, pour accorder à ses ennemis ce qu’ils désirent et pour anéantir dans sa colère ceux que sa colère sauve afin de les punir sans fin?

«Qui nous arrête donc? disent ceux qui conseillent la guerre? Nous sommes jugés, réservés, destinés à un éternel malheur. Quoi que nous fassions, que pouvons-nous souffrir de plus? que pouvons-nous souffrir de pis?

«Est-ce donc le pire des états que d’être ainsi siégeant, ainsi délibérant, ainsi en armes? Ah! quand nous fuyions, vigoureusement poursuivis et frappés du calamiteux tonnerre du ciel, et quand nous suppliions l’abîme de nous abriter, cet enfer nous paraissait alors un refuge contre ces blessures; ou quand nous demeurions enchaînés sur le lac brûlant, certes, c’était un pire état!—Que serait-ce si l’haleine qui alluma ces pâles feux se réveillait, leur soufflait une septuple rage et nous rejetait dans les flammes; ou si là-haut la vengeance intermittente réarmait sa droite rougie pour nous tourmenter? Que serait-ce si tous ses trésors s’ouvraient et si ce firmament de l’enfer versait ses cataractes de feu; horreurs suspendues menaçant un jour nos têtes de leur effroyable chute? Tandis que nous projetons ou conseillons une guerre glorieuse, saisis peut-être par une tempête brûlante, nous serons lancés et chacun sur un roc transfixés jouets et proies des tourbillons déchirants, ou plongés à jamais, enveloppés de chaînes, dans ce bouillant océan. Là nous y converserons avec nos soupirs éternels, sans répit, sans miséricorde, sans relâche pendant des siècles, dont la fin ne peut être espérée: notre condition serait pire.

«Ma voix vous dissuadera donc pareillement de la guerre ouverte ou cachée. Car que peut la force ou la ruse contre Dieu, ou qui peut tromper l’esprit de celui dont l’œil voit tout d’un seul regard? De la hauteur des deux il s’aperçoit et se rit de nos délibérations vaines, non moins tout-puissant qu’il est à résister à nos forces qu’habile à déjouer nos ruses et nos complots.

«Mais vivrons-nous ainsi avilis? La race du ciel restera-t-elle ainsi foulée aux pieds, ainsi bannie, condamnée à supporter ici ces chaînes et ces tourments?… Cela vaut mieux que quelque chose de pire, selon moi, puisque nous sommes subjugués par l’inévitable sort et le décret tout-puissant, la volonté du vainqueur. Pour souffrir, comme pour agir, notre force est pareille; la loi qui en a ordonné ainsi n’est pas injuste: ceci dès le commencement aurait été compris si nous avions été sages en combattant un si grand ennemi, et quand ce qui pouvait arriver était si douteux.

«Je ris quand ceux qui sont hardis et aventureux à la lance se font petits lorsqu’elle vient à leur manquer; ils craignent d’endurer ce qu’ils savent pourtant devoir suivre: l’exil, ou l’ignominie, ou les chaînes, ou les châtiments, loi de leur vainqueur.

«Tel est à présent notre sort; lequel si nous pouvons nous y soumettre et le supporter, notre suprême ennemi pourra, avec le temps, adoucir beaucoup sa colère; et peut-être si loin de sa présence, ne l’offensant pas, il ne pensera pas à nous, satisfait de la punition subie. De là ces feux cuisants se ralentiront, si son souffle ne ranime pas leurs flammes. Notre substance, pure alors, surmontera la vapeur insupportable, ou y étant accoutumée ne la sentira plus, ou bien encore altérée à la longue, et devenue conforme aux lieux en tempérament et en nature, elle se familiarisera avec la brûlante ardeur qui sera vide de peine. Cette horreur deviendra douceur, cette obscurité, lumière. Sans parler de l’espérance que le vol sans fin des jours à venir peut nous apporter des chances, des changements valant la peine d’être attendus: puisque notre lot présent peut passer pour heureux, quoiqu’il soit mauvais, de mauvais il ne deviendra pas pire, si nous ne nous attirons pas nous-mêmes plus de malheurs.»

Ainsi Bélial, par des mots revêtus du manteau de la raison, conseillait un ignoble repos, paisible bassesse, non la paix. Après lui, Mammon parla:

«Nous faisons la guerre (si la guerre est le meilleur parti), ou pour détrôner le roi du ciel, ou pour regagner nos droits perdus. Détrôner le roi du ciel, nous pouvons espérer cela, quand le Destin d’éternelle durée cédera à l’inconstant Hasard, et quand le Chaos jugera le différend. Le premier but, vain à espérer, prouve que le second est aussi vain; car est-il pour nous une place dans l’étendue du ciel, à moins que nous ne subjuguions le Monarque suprême du ciel? Supposons qu’il s’adoucisse, qu’il fasse grâce à tous, sur la promesse d’une nouvelle soumission, de quel œil pourrions-nous, humiliés, demeurer en sa présence, recevoir l’ordre, strictement imposé de glorifier son trône en murmurant des hymnes, de chanter à sa divinité des alléluia forcés, tandis que lui siégera impérieusement notre souverain envié; tandis que son autel exhalera des parfums d’ambroisie et des fleurs d’ambroisie, nos serviles offrandes? Telle sera notre tâche dans le ciel, telles seront nos délices. Oh! combien ennuyeuse une éternité ainsi consumée en adorations offertes à celui qu’on hait!

«N’essayons donc pas de ravir de force ce qui obtenu par le consentement serait encore inacceptable, même dans le ciel, l’honneur d’un splendide vasselage! Mais cherchons plutôt notre bien en nous; et vivons de notre fond pour nous-mêmes, libres quoique dans ce vaste souterrain, ne devant compte à personne, préférant une dure liberté au joug léger d’une pompe servile. Notre grandeur alors sera beaucoup plus frappante, lorsque nous créerons de grandes choses avec de petites, lorsque nous ferons sortir l’utile du nuisible, un état prospère d’une fortune adverse; lorsque dans quelque lieu que ce soit, nous lutterons contre le mal, et tirerons l’aise de la peine, par le travail et la patience.

«Craignons-nous ce monde profond d’obscurité? Combien de fois parmi les nuages noirs et épais le souverain Seigneur du ciel s’est-il plu à résider, sans obscurcir sa gloire, à couvrir son trône de la majesté des ténèbres d’où rugissent les profonds tonnerres en réunissant leur rage: le ciel alors ressemble à l’enfer! De même qu’il imite notre nuit, ne pouvons-nous, quand il nous plaira, imiter sa lumière? Ce sol désert ne manque point de trésor caché, diamants et or; nous ne manquons point non plus d’habileté ou d’art pour en étaler la magnificence: et qu’est-ce que le ciel peut montrer de plus? Nos supplices aussi par longueur de temps peuvent devenir notre élément, ces flammes cuisantes devenir aussi bénignes qu’elles sont aujourd’hui cruelles; notre nature se peut changer dans la lueur, ce qui doit éloigner de nous nécessairement le sentiment de la souffrance. Tout nous invite donc aux conseils pacifiques et à l’établissement d’un ordre stable: nous examinerons comment en sûreté nous pouvons le mieux adoucir nos maux présents, eu égard à ce que nous sommes et au lieu où nous sommes, renonçant entièrement à toute idée de guerre. Vous avez mon avis.»

À peine a-t-il cessé de parler qu’un murmure s’élève dans l’assemblée: ainsi lorsque les rochers creux retiennent le son des vents tumultueux qui toute la nuit, ont soulevé la mer, alors leur cadence rauque berce les matelots excédés des veilles, et dont la barque, ou la pinasse, par fortune, a jeté l’ancre dans une baie rocailleuse, après la tempête: de tels applaudissements furent ouïs quand Mammon finit, et son discours plaisait, conseillant la paix; car un autre champ de bataille était plus craint des esprits rebelles que l’enfer, tant la frayeur du tonnerre et de l’épée de Michel agissait encore sur eux! Et ils ne désiraient pas moins de fonder cet empire inférieur qui pourrait s’élever par la politique et le long progrès du temps rival de l’empire opposé du ciel.

Quand Belzébuth s’en aperçut (nul, Satan excepté, n’occupe un plus haut rang), il se leva avec une contenance sérieuse, et, en se levant il sembla une colonne d’État. Profondément sur son front sont gravés les soins publics et la réflexion; le conseil d’un prince brillait encore sur son visage majestueux, bien qu’il ne soit plus qu’une ruine. Sévère, il se tient debout, montrant ses épaules d’Atlas, capables de porter le poids des plus puissantes monarchies. Son regard commande à l’auditoire, et tandis qu’il parle, il attire l’attention, calme comme la nuit ou comme le midi d’un jour d’été.

«Trônes et puissances impériales, enfants du ciel, vertus éthérées, devons-nous maintenant renoncer à ces titres, et, changeant de style, nous appeler princes de l’enfer? Car le vote populaire incline à demeurer ici et à fonder ici un croissant empire: sans doute, tandis que nous rêvons! nous ne savons donc pas que le Roi du ciel nous a assigné ce lieu, notre donjon, non comme une retraite sûre (hors de l’atteinte de son bras puissant, pour y vivre affranchis de toute juridiction du ciel dans une nouvelle ligue formée contre son trône), mais pour y demeurer dans le plus étroit esclavage, quoique si loin de lui, sous le joug inévitable réservé à sa multitude captive? Quant à lui, soyez-en certains, dans la hauteur des cieux ou dans la profondeur de l’abîme, il régnera le premier et le dernier, seul roi, n’ayant perdu par notre révolte aucune partie de son royaume. Mais sur l’enfer il étendra son empire, et il nous gouvernera ici avec un sceptre de fer, comme il gouverne avec un sceptre d’or les habitants du ciel.

«Que signifie donc de siéger ainsi, délibérant de paix ou de guerre? Nous nous étions déterminés à la guerre, et nous avons été défaits avec une perte irréparable. Personne n’a encore demandé ou imploré des conditions de paix. Car quelle paix nous serait accordée, à nous esclaves, sinon durs cachots, et coups, et châtiments arbitrairement infligés? Et quelle paix pouvons-nous donner en retour, sinon celle qui est en notre pouvoir, hostilités et haine, répugnance invincible, et vengeance, quoique tardive; néanmoins complotant toujours chercher comment le conquérant peut moins moissonner sa conquête, et peut moins se réjouir en faisant ce qu’en souffrant nous sentons le plus, nos tourments? L’occasion ne nous manquera pas; nous n’aurons pas besoin, par une expédition périlleuse, d’envahir le ciel, dont les hautes murailles ne redoutent ni siège ni assaut, ni les embûches de l’abîme.

«Ne pourrions-nous trouver quelque entreprise plus aisée? Si l’ancienne et prophétique tradition du ciel n’est pas mensongère, il est un lieu, un autre monde, heureux séjour d’une nouvelle créature appelée l’Homme. À peu près dans ce temps, elle a dû être créée semblable à nous, bien que moindre en pouvoir et en excellence; mais elle est plus favorisée de celui qui règle tout là-haut. Telle a été la volonté du Tout-Puissant prononcée parmi les dieux, et qu’un serment, dont fut ébranlée toute la circonférence du ciel, confirma. Là doivent tendre toutes nos pensées, afin d’apprendre quelles créatures habitent ce monde, quelle est leur forme et leur substance; comment douées; quelle est leur force et où est leur faiblesse; si elles peuvent le mieux être attaquées par la force ou par la ruse. Quoique le ciel soit fermé et que souverain arbitre siège en sûreté dans sa propre force, le nouveau séjour peut demeurer exposé aux confins les plus reculés du royaume de ce Monarque, et abandonné à la défense de ceux qui l’habitent: là peut-être pourrons-nous achever quelque aventure profitable, par une attaque soudaine; soit qu’avec le feu de l’enfer nous dévastions toute sa création entière, soit que nous nous en emparions comme de notre propre bien, et que nous en chassions (ainsi que nous avons été chassés) les faibles possesseurs. Ou si nous ne les chassons pas, nous pourrons les attirer à notre parti, de manière que leur Dieu deviendra leur ennemi, et d’une main repentante détruira son propre ouvrage. Ceci surpasserait une vengeance ordinaire et interromprait la joie que le vainqueur éprouve de notre confusion: notre joie naîtrait de son trouble, alors que ses enfants chéris, précipités pour souffrir avec nous, maudiraient leur frêle naissance, leur bonheur flétri, flétri si tôt. Avisez si cela vaut la peine d’être tenté, ou si nous devons, accroupis ici dans les ténèbres, couver de chimériques empires.»

Ainsi Belzébuth donna son conseil diabolique, d’abord imaginé et en partie proposé par Satan. Car de qui, si ce n’est de l’auteur de tout mal, pouvait sortir cet avis d’une profonde malice, de frapper la race humaine dans sa racine, de mêler et d’envelopper la terre avec l’enfer, tout cela en dédain du grand Créateur?

Mais ces mépris des démons ne serviront qu’à augmenter sa gloire.

Le dessein hardi plut hautement à ces états infernaux, et la joie brilla dans tous les yeux; on vote d’un consentement unanime. Belzébuth reprend la parole:

«Bien avez-vous jugé, bien fini ce long débat, synode des dieux! Et vous avez résolu une chose grande comme vous l’êtes, une chose qui, du plus profond de l’abîme, nous élèvera encore une fois, en dépit du sort, plus près de notre ancienne demeure. Peut-être à la vue de ces frontières brillantes, avec nos armes voisines et une incursion opportune, avons-nous des chances de rentrer dans le ciel, ou du moins, d’habiter sûrement une zone tempérée, non sans être visités de la belle lumière du ciel: au rayon du brillant orient nous nous délivrerons de cette obscurité; l’air doux et délicieux, pour guérir les escarres de ces feux corrosifs, exhalera son baume.

«Mais d’abord qui enverrons-nous à la recherche de ce nouveau monde? Qui jugerons-nous capable de cette entreprise? Qui tentera d’un pas errant le sombre abîme, infini, sans fond, et à travers l’obscurité palpable trouvera son chemin sauvage? Ou qui déploiera son vol aérien, soutenu par d’infatigables ailes sur le précipice abrupt et vaste, avant d’arriver à l’île heureuse? Quelle force, quel art peuvent alors lui suffire? Ou quelle fuite secrète le fera passer en sûreté à travers les sentinelles serrées et les stations multipliées des anges veillant à la ronde? Ici il aura besoin de toute sa circonspection; et nous n’avons pas besoin dans ce moment de moins de discernement dans notre suffrage; car sur celui que nous enverrons, reposera le poids de notre entière et dernière espérance.»

Cela dit, il s’assied, et l’expectation tient son regard suspendu, attendant qu’il se présente quelqu’un pour seconder, combattre ou entreprendre la périlleuse aventure: mais tous demeurent assis et muets, pesant le danger dans de profondes pensées; et chacun, étonné, lit son propre découragement dans la contenance des autres. Parmi la fleur et l’élite de ces champions qui combattirent contre le ciel, on ne peut trouver personne assez hardi pour demander ou accepter seul le terrible voyage: jusqu’à ce qu’enfin Satan, qu’une gloire transcendante place à présent au-dessus de ses compagnons, dans un orgueil monarchique, plein de la conscience de son haut mérite, parla de la sorte, sans émotion:

«Postérité du ciel, Trônes, empyrées, c’est avec raison que nous sommes saisis d’étonnement et de silence, quoique non intimidés! Long et dur est le chemin qui de l’enfer conduit à la lumière; notre prison est forte; cette énorme convexité de feu, violent pour dévorer, nous entoure neuf fois: et les portes d’un diamant brûlant, barricadées contre nous, prohibent toute sortie. Ces portes-ci passées (si quelqu’un les passe), le vide profond d’une nuit informe, large bâillant, le reçoit, et menace de la destruction entière de son être celui qui se prolongera dans le gouffre avorté. Si de là l’explorateur s’échappe dans un monde, quel qu’il soit, ou dans une région inconnue, que lui reste-t-il? Des périls inconnus, une évasion difficile! Mais je conviendrais mal à ce trône, ô pairs, à cette souveraineté impériale ornée de splendeur, armée de pouvoir, si la difficulté ou le danger d’une chose proposée et jugée d’utilité publique pouvait me détourner de l’entreprendre. Pourquoi assumerais-je sur moi les dignités royales? Je ne refuserais pas de régner et je refuserais d’accepter une aussi grande part de péril que d’honneur! part également due à celui qui règne, et qui lui est d’autant plus due qu’il siège plus honoré au-dessus du reste!

«Allez donc, Trônes puissants, terreur du ciel, quoique tombés, allez essayer dans notre demeure (tant qu’ici sera notre demeure) ce qui peut le mieux adoucir la présente misère et rendre l’enfer plus supportable, s’il est des soins, ou un charme pour suspendre, ou tromper, ou ralentir les tourments de ce malheureux séjour. Ne cessez de veiller contre un ennemi qui veille, tandis qu’au loin parcourant les rivages de la noire destruction, je chercherai la délivrance de tous. Cette entreprise, personne ne la partagera avec moi.»

Ainsi disant, le monarque se leva et prévint toute réplique: prudent il a peur que d’autres chefs, enhardis par sa résolution, ne vinssent offrir à présent, certains d’être refusés, ce qu’ils avaient redouté d’abord; et ainsi refusés, ils seraient devenus ses rivaux dans l’opinion; achetant à bon marché la haute renommée que lui, Satan, doit acquérir au prix de dangers immenses.

Mais les esprits rebelles ne craignaient pas plus l’aventure que la voix qui la défendait, et avec Satan ils se levèrent; le bruit qu’ils firent en se levant tous à la fois fut comme le bruit du tonnerre, entendu dans le lointain. Ils s’inclinèrent devant leur général avec une vénération respectueuse, et l’exaltèrent comme un dieu égal au Très-Haut qui est le plus élevé dans le ciel. Ils ne manquèrent pas d’exprimer par leurs louanges combien ils prisaient celui qui, pour le salut général, méprisait le sien: car les esprits réprouvés ne perdent pas toute leur vertu, de peur que les méchants ne puissent se vanter sur la terre de leurs actions spécieuses qu’excite une vaine gloire, ou qu’une secrète ambition recouvre d’un vernis de zèle.

Ainsi se terminèrent les sombres et douteuses délibérations des démons se réjouissant dans leur chef incomparable. Comme quand du sommet des montagnes les nues ténébreuses, se répandant tandis que l’aquilon dort, couvrent la face riante du ciel, l’élément sombre verse sur le paysage obscurci la neige ou la pluie; si par hasard le brillant soleil, dans un doux adieu, allonge son rayon du soir, les campagnes revivent, les oiseaux renouvellent leurs chants, et les brebis bêlantes témoignent leur joie qui fait retentir les collines et les vallées. Honte aux hommes! le démon s’unit au démon damné dans une ferme concorde; les hommes seuls, de toutes les créatures raisonnables, ne peuvent s’entendre, bien qu’ils aient l’espérance de la grâce divine; Dieu proclamant la paix, ils vivent néanmoins entre eux dans la haine, l’inimitié et les querelles; ils se font des guerres cruelles, et dévastent la terre pour se détruire les uns les autres; comme si (ce qui devrait nous réunir) l’homme n’avait pas assez d’ennemis infernaux qui jour et nuit veillent pour sa destruction.

Le concile stygien ainsi dissous, sortirent en ordre les puissants pairs infernaux: au milieu d’eux marchait leur grand souverain, et il semblait seul l’antagoniste du ciel non moins que l’empereur formidable de l’enfer: autour de lui, dans une pompe suprême et une majesté imitée de Dieu, un globe de chérubins de feu l’enferme avec des drapeaux blasonnés et des armes effrayantes. Alors on ordonne de crier au son royal des trompettes le grand résultat de la session finie. Aux quatre vents, quatre rapides chérubins approchent de leur bouche le bruyant métal, dont le son est expliqué par la voix du héraut: le profond abîme l’entendit au loin, et tout l’ost de l’enfer renvoya des cris assourdissants et de grandes acclamations.

De là l’esprit plus à l’aise, et en quelque chose relevé par une fausse et présomptueuse espérance, les bataillons formés se débandèrent; chaque démon à l’aventure prend un chemin divers, selon que l’inclination ou un triste choix le conduit irrésolu; il va où il croit plus vraisemblablement faire trêve à ses pensées agitées, et passer les heures ennuyeuses jusqu’au retour du grand chef.

Les uns, dans la plaine ou dans l’air sublime, sur l’aile ou dans une course rapide, se disputent, comme aux jeux Olympiques ou dans les champs pythiens; les autres domptent leurs coursiers de feu, ou évitent la borne avec les roues rapides, ou alignent le front des brigades. Comme quand, pour avertir des cités orgueilleuses, la guerre semble régner parmi le ciel troublé, des armées se précipitent aux batailles dans les nuages; de chaque avant-garde les cavaliers aériens piquent en avant, lances baissées, jusqu’à ce que les épaisses légions se joignent; par des faits d’armes, d’un bout de l’Empyrée à l’autre, le firmament est en feu.

D’autres esprits, plus cruels, avec une immense rage typhéenne, déchirent collines et rochers, et chevauchent sur l’air en tourbillons; l’enfer peut à peine contenir l’horrible tumulte. Tel Alcide revenant d’Œchalie, couronné par la victoire, sentit l’effet de la robe empoisonnée, de douleur il arracha par les racines les pins de la Thessalie, et du sommet de l’Œta il lança Lycas dans la mer d’Eubée.

D’autres esprits, plus tranquilles, retirés dans une vallée silencieuse, chantent sur des harpes, avec des sons angéliques, leurs propres héroïques combats et le malheur de leur chute par la sentence des batailles; ils se plaignaient de ce que le destin soumet le courage indépendant à la force ou à la fortune. Leur concert était en parties: mais l’harmonie (pouvait-elle opérer un moindre effet, quand des esprits immortels chantent?), l’harmonie suspendait l’enfer, et tenait dans le ravissement la foule pressée.

En discours plus doux encore (car l’éloquence charme l’âme, la musique, les sens), d’autres, assis à l’écart sur une montagne solitaire, s’entretiennent de pensées plus élevées, raisonnent hautement sur la Providence, la prescience, la volonté et le destin: destin fixé, volonté libre, prescience absolue; ils ne trouvent point d’issue, perdus qu’ils sont dans ces tortueux labyrinthes. Ils argumentent beaucoup du mal et du bien, de la félicité et de la misère finale, de la passion et de l’apathie, de la gloire et de la honte: vaine sagesse! fausse philosophie! laquelle cependant peut, par un agréable prestige, charmer un moment leur douleur ou leur angoisse, exciter leur fallacieuse espérance, ou armer leur cœur endurci d’une patience opiniâtre comme d’un triple acier.

D’autres, en escadrons et en grosses troupes, cherchent par de hardies aventures, à découvrir au loin si dans ce monde sinistre, quelque climat peut-être ne pourrait leur offrir une habitation plus supportable: ils dirigent par quatre chemins leur marche ailée le long des rivages des quatre rivières infernales qui dégorgent dans le lac brûlant leurs ondes lugubres: le Styx abhorré, fleuve de la haine mortelle; le triste Achéron, profond et noir fleuve de la douleur; le Cocyte, ainsi nommé de grandes lamentations entendues sur son onde contristée; l’ardent Phlégethon, dont les vagues en torrent de feu s’enflamment avec rage.

Loin de ces fleuves, un lent et silencieux courant, le Léthé, fleuve d’oubli, déroule son labyrinthe humide. Qui boit de son eau oublie sur-le-champ son premier état et son existence, oublie à la fois la joie et la douleur, le plaisir et la peine.

Au-delà du Léthé, un continent gelé s’étend sombre et sauvage, battu de tempêtes perpétuelles, d’ouragans, de grêle affreuse qui ne fond point sur la terre ferme, mais s’entasse en monceaux et ressemble aux ruines d’un ancien édifice. Partout ailleurs, neige épaisse et glace; abîme profond semblable au marais Serbonian, entre Damiette et le vieux mont Casius, où des armées entières ont été englouties. L’air desséchant brûle glacé, et le froid accomplit les effets du feu.

Là, traînés à de certaines époques par les furies aux pieds des harpies, tous les anges damnés sont conduits: ils ressentent tour à tour l’amer changement des cruels extrêmes, extrêmes devenus plus cruels par le changement. D’un lit de feu ardent transportés dans la glace, où s’épuise leur douce chaleur éthérée, ils transissent quelque temps immobiles, fixés et gelés tout à l’entour; de là ils sont rejetés dans le feu. Ils traversent dans un bac le détroit du Léthé en allant et venant: leur supplice s’en accroît; ils désirent et s’efforcent d’atteindre, lorsqu’ils passent, l’eau tentatrice; ils voudraient, par une seule goutte, perdre dans un doux oubli leurs souffrances et leurs malheurs, le tout en un moment et si près du bord! Mais le destin les en écarte, et pour s’opposer à leur entreprise, Méduse, avec la terreur d’une Gorgone, garde le gué: l’eau se dérobe d’elle-même au palais de toute créature vivante, comme elle fuyait la lèvre de Tantale.

Ainsi errantes dans leur marche confuse et abandonnée, les bandes aventureuses, pâles et frissonnant d’horreur, les yeux hagards, voient pour la première fois leur lamentable lot, et ne trouvent point de repos; elles traversent maintes vallées sombres et désertes, maintes régions douloureuses, par-dessus maintes Alpes de glace et maintes Alpes de feu: rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de mort, univers de mort, que Dieu dans sa malédiction créa mauvais, bon pour le mal seulement; univers où toute vie meurt, où toute mort vit, où la nature perverse engendre des choses monstrueuses, des choses prodigieuses, abominables, inexprimables, pires que ce que la Fable inventa ou la frayeur conçut: Gorgones et Hydres et Chimères effroyables.

Cependant l’adversaire de Dieu et de l’homme, Satan, les pensées enflammées des plus hauts desseins, a mis ses ailes rapides, et vers les portes de l’enfer explore sa route solitaire; quelquefois il parcourt la côte à main droite, quelquefois la côte à main gauche; tantôt de ses ailes nivelées il rase la surface de l’abîme, tantôt, pointant haut, il prend l’essor vers la convexité ardente. Comme quand au loin, à la mer, une flotte découverte est suspendue dans les nuages; serrée par les vents de l’équinoxe, elle fait voile du Bengale ou des îles de Ternate et de Tidor, d’où les marchands apportent les épiceries: ceux-ci, sur les vagues commerçantes, à travers le vaste océan Éthiopien jusqu’au Cap, font route vers le pôle, malgré la marée et la nuit: ainsi se montre au loin le vol de l’ennemi ailé.

Enfin, les bornes de l’enfer s’élèvent jusqu’à l’horrible voûte, et les trois fois triples portes apparaissent: ces portes sont formées de trois lames d’airain, de trois lames de fer, de trois lames de roc de diamant, impénétrables, palissadées d’un feu qui tourne alentour et ne se consume point.

Là devant les portes, de l’un et de l’autre côté, sont assises deux formidables figures: l’une ressemblait jusqu’à la ceinture à une femme et à une femme belle, mais elle finissait sale en replis écailleux, volumineux et vastes, en serpent armé d’un mortel aiguillon. À sa ceinture une meute de chiens de l’enfer, ne cessant jamais d’aboyer avec de larges gueules de Cerbère, faisait retentir un hideux fracas. Cependant, si quelque chose troublait le bruit de ces dogues, ils pouvaient à volonté rentrer en rampant aux entrailles du monstre, et y faire leur chenil: toutefois, là même encore ils aboyaient et hurlaient sans être vus. Beaucoup moins abhorrés que ceux-ci étaient les chiens qui tourmentaient Scylla, lorsqu’elle se baignait dans la mer par laquelle la Calabre est séparée du rauque rivage de Trinacrie; un cortège moins laid suit la sorcière de nuit; appelée en secret, chevauchant dans l’air, elle vient, alléchée par l’odeur du sang d’un enfant, danser avec les sorciers de Laponie, tandis que la lune en travail s’éclipse à leurs enchantements.

L’autre figure, si l’on peut appeler figure ce qui n’avait rien de distinct en membres, jointures, articulations, ou si l’on peut nommer substance ce qui semblait une ombre (car chacune semblait l’une et l’autre), cette figure était noire comme la nuit, féroce comme dix furies, terrible comme l’enfer; elle brandissait un effroyable dard; ce qui paraissait sa tête portait l’apparence d’une couronne royale.

Déjà Satan approchait, et le monstre se levant de son siège, s’avança aussi vite par d’horribles enjambées: l’enfer trembla à sa marche. L’indomptable ennemi regarda avec étonnement ce que ceci pouvait être; il s’en étonnait, et ne craignait pas: excepté Dieu et son Fils, il n’estime ni ne craint chose créée, et avec un regard de dédain il prit le premier la parole.

«D’où viens-tu, et qui es-tu, forme exécrable, qui oses, quoique grimée et terrible, mettre ton front difforme au travers de mon chemin à ces portes? Je prétends les franchir, sois-en sûre, sans t’en demander la permission. Retire-toi ou sois payée de ta folie: née de l’enfer, apprends par expérience à ne point disputer avec les esprits du ciel.»

À quoi le gobelin, plein de colère, répondit:

«Es-tu cet ange traître? es-tu celui qui le premier rompit la paix et la foi du ciel jusque alors non rompues, et qui, dans l’orgueilleuse rébellion de tes armes, entraîna après lui la troisième partie des fils du ciel conjurés contre le Très-Haut? pour lequel fait, toi et eux rejetés de Dieu, êtes ici condamnés à consumer des jours éternels dans les tourments et la misère. Et tu te comptes parmi les esprits du ciel, proie de l’enfer? Et tu exhales bravade et dédains, ici où je règne en roi, et, ce qui doit augmenter ta rage, où je suis ton seigneur et roi? Arrière! à ton châtiment, faux fugitif! À ta vitesse ajoute des ailes, de peur qu’avec un fouet de scorpions je ne hâte ta lenteur, ou qu’à un seul coup de ce dard tu ne te sentes saisi d’une étrange horreur d’angoisses non encore éprouvées.»

Ainsi dit la pâle Terreur: et ainsi parlant et ainsi menaçant, son aspect devient dix fois plus terrible et plus difforme. D’un autre côté, enflammé d’indignation, Satan demeurait sans épouvante; il ressemblait à une brûlante comète qui met en feu l’espace de l’énorme Ophiucus dans le ciel arctique, et qui de sa crinière horrible secoue la peste et la guerre. Les deux combattants ajustent à la tête l’un de l’autre un coup mortel, leurs fatales mains ne comptent pas en frapper un second, et ils échangent d’affreux regards: comme quand deux noires nuées, chargées de l’artillerie du ciel, viennent mugissant sur la mer Caspienne; elles s’arrêtent un moment front à front suspendues, jusqu’à ce que le vent leur souffle le signal de se joindre dans leur noire rencontre au milieu des airs. Les puissants champions se regardent d’un œil si sombre, que l’enfer devint plus obscur au froncement de leur sourcil; tant ces rivaux étaient semblables! car jamais ni l’un ni l’autre ne doivent plus rencontrer qu’une seule fois un si grand ennemi[5]. Et maintenant auraient été accomplis des faits terribles dont tout l’enfer eût retenti, si la sorcière à serpents qui se tenait assise près de la porte infernale, et qui gardait la fatale clef, se levant avec un affreux cri, ne se fût jetée entre les combattants.

«Ô père! que prétend ta main contre ton unique fils? Quelle fureur, ô fils! te pousse à tourner ton dard mortel contre la tête de ton père? Et sais-tu pour qui? Pour celui qui est assis là-haut et qui rit de toi, son esclave, destiné à exécuter quoi que ce soit que sa colère, qu’il nomme justice, te commande; sa colère qui un jour vous détruira tous les deux.»

Elle dit: à ces mots le fantôme infernal pestiféré s’arrêta. Satan répondit alors par ces paroles:

«Ton cri si étrange et tes paroles si étranges nous ont tellement séparés que ma main, soudain arrêtée, veut bien ne pas encore te dire par des faits ce qu’elle prétend. Je veux auparavant savoir de toi quelle chose tu es, toi ainsi à double forme, et pourquoi, dans cette vallée de l’enfer me rencontrant pour la première fois, tu m’appelles ton père, et pourquoi tu appelles ce spectre mon fils? Je ne te connais pas; je ne vis jamais jusqu’à présent d’objet plus détestable que lui et toi.»

La portière de l’enfer lui répliqua:

«M’as-tu donc oubliée, et semblé-je à présent à tes yeux si horrible, moi jadis réputée si belle dans le ciel? Au milieu de leur assemblée et à la vue des séraphins entrés avec toi dans une hardie conspiration contre le Roi du ciel, tout d’un coup une douleur cruelle te saisit, tes yeux obscurcis et éblouis nagèrent dans les ténèbres, tandis que ta tête jeta des flammes épaisses et rapides: elle se fendit largement du côté gauche; semblable à toi en forme et en brillant maintien, alors éclatante et divinement belle, je sortis de ta tête, déesse armée. L’étonnement saisit tous les guerriers du ciel; ils reculèrent d’abord effrayés et m’appelèrent PÉCHÉ et me regardèrent comme un mauvais présage. Mais bientôt familiarisés avec moi, je leur plus, et mes grâces séduisantes gagnèrent ceux qui m’avaient le plus en aversion, toi principalement. Contemplant très-souvent en moi ta parfaite image, tu devins amoureux, et tu goûtas en secret avec moi de telles joies, que mes entrailles conçurent un croissant fardeau.

«Cependant la guerre éclata et l’on combattit dans les champs du ciel. À notre puissant ennemi (pouvait-il en être autrement?) demeura une victoire éclatante, à notre parti la perte et la déroute dans tout l’Empyrée. En bas nos légions tombèrent, précipitées la tête la première du haut du ciel, en bas, dans cet abîme, et moi avec elles dans la chute générale. En ce temps-là, cette clef puissante fut remise dans mes mains, avec ordre de tenir ces portes à jamais fermées, afin que personne ne les passe, si je ne les ouvre.

«Pensive, je m’assis solitaire, mais je ne demeurai pas assise longtemps: mes flancs fécondés par toi, et maintenant excessivement grossis éprouvèrent des mouvements prodigieux, et les poignantes douleurs de l’enfantement. Enfin, cet odieux rejeton que tu vois de toi engendré, se frayant la route avec violence, déchira mes entrailles, lesquelles étant tordues par la terreur et la souffrance, toute la partie inférieure de mon corps devint ainsi déformée. Mais lui, mon ennemi-né, en sortit, brandissant son fatal dard, fait pour détruire. Je fuis et je criai: MORT! L’enfer trembla à cet horrible nom, soupira du fond de toutes ses cavernes, et répéta: Mort! Je fuyais; mais le spectre me poursuivit, quoique, à ce qu’il semblait, plus enflammé de luxure que de rage: beaucoup plus rapide que moi, il m’atteignit, moi, sa mère, tout épouvantée. Dans des embrassements forcenés et souillés engendrant avec moi, de ce rapt vinrent ces monstres aboyants qui poussant un cri continu m’entourent, comme tu le vois, conçus d’heure en heure, d’heure en heure enfantés, avec une douleur infinie pour moi. Quand ils le veulent, ils rentrent dans le sein qui les nourrit; ils hurlent et rongent mes entrailles, leur festin; puis sortant derechef, ils m’assiègent de si vives terreurs que je ne trouve ni repos ni relâche.

«Devant mes yeux, assise en face de moi, l’effrayante Mort; mon fils et mon ennemi, excite ces chiens. Et moi, sa mère, elle m’aurait bientôt dévorée, faute d’une autre proie, si elle ne savait que sa fin est enveloppée dans la mienne, si elle ne savait que je deviendrai pour elle un morceau amer, son poison, quand jamais cela arrivera: ainsi l’a prononcé le Destin. Mais toi, ô mon père, je t’en préviens, évite sa flèche mortelle; ne te flatte pas vainement d’être invulnérable sous cette armure brillante, quoique de trempe céleste: car à cette pointe mortelle, hors celui qui règne là-haut, nul ne peut résister.»

Elle dit: et le subtil ennemi profite aussitôt de la leçon; il se radoucit et répond ainsi avec calme:

«Chère fille, puisque tu me réclames pour ton père et que tu me fais voir mon fils si beau (ce cher gage des plaisirs que nous avons eus ensemble dans le ciel, de ces joies alors douces, aujourd’hui tristes à rappeler à cause du changement cruel tombé sur nous d’une manière imprévue, et auquel nous n’avions pas pensé); chère fille, apprends que je ne viens pas en ennemi, mais pour vous délivrer de ce morne et affreux séjour des peines, vous deux, mon fils et toi, et toute la troupe des esprits célestes qui, pour nos justes prétentions armés, tombèrent avec nous.

Envoyé par eux, j’entreprends seul cette rude course, m’exposant seul pour tous; je vais poser mes pas solitaires sur l’abîme sans fond, et dans mon enquête errante, chercher à travers l’immense vide, s’il ne serait pas un lieu prédit, lequel, à en juger par le concours de plusieurs signes, doit être maintenant créé vaste et rond. C’est un séjour de délices, placé sur la lisière du ciel, habité par des êtres de droite stature, destinés peut-être à remplir nos places vacantes; mais ils sont tenus plus éloignés, de peur que le ciel, surchargé d’une puissante multitude, ne vînt à exciter de nouveaux troubles. Que ce soit cela, ou quelque chose de plus secret, je cours m’en instruire; le secret une fois connu, je reviendrai aussitôt, et je vous transporterai, toi et la Mort, dans un séjour où vous demeurerez à l’aise, où en haut et en bas vous volerez silencieusement, sans être vus, dans un doux air embaumé de parfums. Là, vous serez nourris et repus sans mesure; tout sera votre proie.»

Il se tut, car les deux formes parurent hautement satisfaites, et la Mort grimaça horrible un sourire épouvantable, en apprenant que sa faim serait rassasiée; elle bénit ses dents réservées à cette bonne heure d’abondance. Sa mauvaise mère ne se réjouit pas moins et tint ce discours à son père:

«Je garde la clef de ce puits infernal par mon droit et par l’ordre du Roi tout-puissant du ciel: il m’a défendu d’ouvrir ces portes adamantines: contre toute violence, la Mort se tient prête à interposer son dard, sans crainte d’être vaincue d’aucun pouvoir vivant. Mais que dois-je aux ordres d’en haut, au commandement de celui qui me hait, et qui m’a poussée ici en bas dans ces ombres du profond Tartare, pour y demeurer assise dans un emploi odieux, ici confinée moi habitante du ciel et née du ciel, ici plongée dans une perpétuelle agonie, environnée des terreurs et des clameurs de ma propre géniture, qui se nourrit de mes entrailles? Tu es mon père, tu es mon auteur, tu m’as donné l’être: à qui dois-je obéir si ce n’est à toi? qui dois-je suivre? Tu me transporteras bientôt dans ce nouveau monde de lumière et de bonheur, parmi les dieux qui vivent tranquilles; où voluptueuse, assise à ta droite, comme il convient à ta fille et à ton amour, je régnerai sans fin.»

Elle dit, et prit à son côté la clef fatale, triste instrument de tous nos maux, et, traînant vers la porte sa croupe bestiale, elle lève sans délai l’énorme herse qu’elle seule pouvait lever, et que toute la puissance stygienne n’aurait pu ébranler. Ensuite elle tourne dans le trou de la clef les gardes compliquées, et détache sans peine les barres et les verrous de fer massif ou de solide roc. Soudain volent ouvertes, avec un impétueux recul et un son discordant, les portes infernales: leurs gonds firent gronder un rude tonnerre, qui ébranla le creux le plus profond de l’Erèbe.

Le Péché les ouvrit, mais les fermer surpassait son pouvoir; elles demeurent toutes grandes ouvertes: une armée, ailes étendues, marchant enseignes déployées, aurait pu passer à travers avec ses chevaux et ses chars rangés en ordre sans être serrés; si larges sont ces portes! comme la bouche d’une fournaise, elles vomissent une surabondante fumée et une flamme rouge.

Aux yeux de Satan et des deux spectres, apparaissent soudain les secrets du vieil abîme: sombre et illimité océan, sans bornes, sans dimensions, où la longueur, la largeur et la profondeur, le temps et l’espace sont perdus; où la Nuit aînée et le Chaos, aïeux de la nature, maintiennent une éternelle anarchie au milieu du bruit des éternelles guerres, et se soutiennent par la confusion.

Le chaud, le froid, l’humide et le sec, quatre fiers champions, se disputent la supériorité, et mènent au combat leurs embryons d’atomes. Ceux-ci, autour de l’enseigne de leurs factions, dans leurs clans divers, pesamment ou légèrement armés, aigus, émoussés, rapides ou lents, essaiment leurs populations aussi innombrables que les sables de Barca ou que l’arène torride de Cyrène, enlevés pour prendre parti dans la lutte des vents, et pour servir de lest à leurs ailes légères. L’atome auquel adhère un plus grand nombre d’atomes gouverne un moment. Le Chaos siège surarbitre, et ses décisions embrouillent de plus en plus le désordre par lequel il règne: après lui, juge suprême, le Hasard gouverne tout.

Dans ce sauvage abîme, berceau de la nature, et peut-être son tombeau; dans cet abîme qui n’est ni mer, ni terre, ni air, ni feu, mais tous ces éléments qui, confusément mêlés dans leurs causes fécondes, doivent ainsi se combattre toujours, à moins que le tout-puissant Créateur n’arrange ses noirs matériaux pour former de nouveaux mondes; dans ce sauvage abîme, Satan, le prudent ennemi, arrêté sur le bord de l’enfer, regarde quelque temps: il réfléchit sur son voyage, car ce n’est pas un petit détroit qu’il lui faudra traverser. Son oreille est assourdie de bruits éclatants et destructeurs non moins violents (pour comparer les grandes choses aux petites) que ceux des tempêtes de Bellone quand elle dresse ses foudroyantes machines pour raser quelque grande cité; ou moins grand serait le fracas si cette structure du ciel s’écroulait, et si les éléments mutinés avaient arraché de son axe la terre immobile. Enfin Satan, pour prendre son vol, déploie ses ailes égales à de larges voiles; et, enlevé dans la fumée ascendante, il repousse du pied le sol.

Pendant plusieurs lieues porté comme sur une chaire de nuages, il monte audacieux; mais ce siège lui manquant bientôt, il rencontre un vaste vide: tout surpris, agitant en vain ses ailes, il tombe comme un plomb à dix mille brasses de profondeur. Il serait encore tombant à cette heure, si par un hasard malheureux, la forte explosion de quelque nuée tumultueuse imprégnée de feu et de nitre ne l’eût rejeté d’autant de milles en haut: cet orage s’arrêta, éteint dans une syrte spongieuse qui n’était ni mer, ni terre sèche. Satan, presque englouti, traverse la substance crue, moitié à pied, moitié en volant; il lui faut alors rames et voiles.

Un griffon, dans le désert, poursuit d’une course ailée sur les montagnes ou les vallées marécageuses, l’Arimaspien qui ravit subtilement à sa garde vigilante l’or conservé; ainsi l’ennemi continue avec ardeur sa route à travers les marais, les précipices, les détroits, à travers les éléments rudes, denses ou rares; avec sa tête, ses mains, ses ailes, ses pieds, il nage, plonge, guée, rampe, vole.

Enfin, une étrange et universelle rumeur de sons sourds et de voix confuses, née du creux des ténèbres, assaillit l’oreille de Satan avec la plus grande véhémence. Intrépide, il tourne son vol de ce côté, pour rencontrer le pouvoir quelconque ou l’esprit du profond abîme qui réside dans ce bruit, afin de lui demander de quel côté se trouve la limite des ténèbres la plus rapprochée confinant à la lumière.

Soudain voici le trône du Chaos et son noir pavillon se déploie immense sur le gouffre de ruines. La Nuit, vêtue d’une zibeline noire, siège sur le trône à côté du Chaos: fille aînée des êtres, elle est la compagne de son règne. Auprès d’eux se tiennent Orcus et Ades, et Demogorgon au nom redouté, ensuite la Rumeur, et le Hasard, et le Tumulte, et la Confusion toute brouillée, et la Discorde aux mille bouches différentes. Satan hardiment va droit au Chaos.

«Vous, pouvoirs et esprits de ce profond abîme, Chaos et antique Nuit, je ne viens point à dessein, en espion explorer ou troubler les secrets de votre royaume; mais, contraint d’errer dans ce sombre désert, mon chemin vers la lumière m’a conduit à travers votre vaste empire; seul et sans guide, à demi perdu, je cherche le sentier le plus court qui mène à l’endroit où vos obscures frontières touchent au ciel. Ou si quelque autre lieu envahi sur votre domaine, a dernièrement été occupé par le Roi éthéré, c’est afin d’arriver là que je voyage dans ces profondeurs. Dirigez ma course: bien dirigée, elle n’apportera pas une médiocre récompense à vos intérêts, si de cette région perdue toute usurpation étant chassée, je la ramène à ces ténèbres primitives et à votre sceptre (mon voyage actuel n’a pas d’autre but); j’y planterai de nouveau l’étendard de l’antique Nuit. À vous tous les avantages, à moi la vengeance!»

Ainsi Satan. Ainsi le vieil anarque, avec une voix chevrotante et un visage décomposé, lui répondit:

«Je te connais, étranger; tu es ce chef puissant des anges, qui dernièrement fit tête au Roi du ciel et fut renversé. Je vis et j’entendis, car une si nombreuse milice ne put fuir en silence à travers l’abîme effrayé, avec ruine sur ruine, déroute sur déroute, confusion pire que la confusion: les portes du ciel versèrent par millions ses bandes victorieuses à la poursuite. Je suis venu résider ici sur mes frontières: tout mon pouvoir suffit à peine pour sauver le peu qui me reste à défendre et sur lequel empiètent encore vos divisions intestines qui affaiblissent le sceptre de la vieille Nuit. D’abord l’enfer, votre cachot, s’est étendu long et large sous mes pieds; ensuite, dernièrement, le ciel et la terre, un autre monde, pendent au-dessus de mon royaume, attachés par une chaîne d’or à ce côté du ciel d’où vos légions tombèrent. Si votre marche doit vous faire prendre cette route, vous n’avez pas loin; le danger est d’autant plus près. Allez, hâtez-vous: ravages, et dépouilles, et ruines, sont mon butin.»

Il dit, et Satan ne s’arrête pas à lui répondre: mais plein de joie que son océan trouve un rivage, avec une ardeur nouvelle et une force renouvelée, il s’élance dans l’immense étendue comme une pyramide de feu: à travers le choc des éléments en guerre qui l’entourent de toutes parts, il poursuit sa route, plus assiégé et plus exposé que le navire Argo quand il passa le Bosphore entre les rochers qui s’entre-heurtent; plus en péril qu’Ulysse, lorsque d’un côté évitant Charybde, sa manœuvre le portait dans un autre gouffre.

Ainsi Satan s’avançait avec difficulté et un labeur pénible; il s’avançait avec difficulté et labeur. Mais une fois qu’il eut passé, bientôt après, quand l’homme tomba, quelle étrange altération! le Péché et la Mort, suivant de près la trace de l’ennemi (telle fut la volonté du ciel), pavèrent un chemin large et battu sur le sombre abîme, dont le gouffre bouillonnant souffrit avec patience qu’un pont d’une étonnante longueur s’étendît de l’enfer à l’orbe extérieur de ce globe fragile. Les esprits pervers, à l’aide de cette communication facile, vont et viennent pour tenter ou punir les mortels, excepté ceux que Dieu et les saints anges gardent par une grâce particulière.

Mais enfin l’influence sacrée de la lumière commence à se faire sentir, et des murailles du ciel, un rayon pousse au loin dans le sein de l’obscure nuit une aube scintillante: ici de la nature commence l’extrémité la plus éloignée; le Chaos se retire, comme de ses ouvrages avancés; ennemi vaincu, il se retire avec moins de tumulte et moins d’hostile fracas. Satan, avec moins de fatigue, et bientôt avec aisance, guidé par une douteuse lumière, glisse sur les vagues apaisées, et comme un vaisseau battu des tempêtes, haubans et cordages brisés, il entre joyeusement au port. Dans l’espace plus vide ressemblant à l’air, l’archange balance ses ailes déployées, pour contempler de loin et à loisir le ciel empyrée: si grande en est l’étendue qu’il ne peut déterminer si elle est carrée ou ronde. Il découvre les tours d’opale, les créneaux ornés d’un vivant saphir, jadis sa demeure natale; il aperçoit attaché au bout d’une chaîne d’or ce monde suspendu, égal à une étoile de la plus petite grandeur serrée près de la lune. Là Satan, tout chargé d’une pernicieuse vengeance, maudit et dans une heure maudite, se hâta.

 

[5]Le Christ.

LIVRE TROISIÈME
ARGUMENT
Dieu, siégeant sur son trône, voit Satan qui vole vers ce monde nouvellement créé. Il le montre à son fils, assis à sa droite. Il prédit le succès de Satan, qui pervertira l’espèce humaine. L’Éternel justifie sa justice et sa sagesse de toute imputation, ayant créé l’homme libre et capable de résister au tentateur. Cependant il déclare son dessein de faire grâce à l’homme, parce qu’il n’est pas tombé par sa propre méchanceté comme Satan, mais par la séduction de Satan. Le Fils de Dieu glorifie son Père pour la manifestation de sa grâce envers l’homme; mais Dieu déclare encore que cette grâce ne peut être accordée à l’homme si la justice divine ne reçoit satisfaction: l’homme a offensé la majesté de Dieu en aspirant à la divinité; et c’est pourquoi, dévoué à la mort avec toute sa postérité, il faut qu’il meure, à moins que quelqu’un ne soit trouvé capable de répondre pour son crime et de subir sa punition. Le Fils de Dieu s’offre volontairement pour rançon de l’homme. Le Père l’accepte, ordonne l’incarnation, et prononce que le Fils soit exalté au-dessus de tous, dans le ciel et sur la terre. Il commande à tous les anges de l’adorer. Ils obéissent, et chantant en chœur sur leurs harpes, ils célèbrent le Fils et le Père. Cependant Satan descend sur la convexité nue de l’orbe le plus extérieur de ce monde, où errant le premier, il trouve un lieu appelé dans la suite le limbe de vanité: quelles personnes et quelles choses volent à ce lieu. De là l’ennemi arrive aux portes du ciel. Les degrés par lesquels on y monte décrits, ainsi que les eaux qui coulent au-dessus du firmament. Passage de Satan à l’orbe du soleil. Il y rencontre Uriel, régent de cet orbe, mais il prend auparavant la forme d’un ange inférieur, et prétextant un pieux désir de contempler la nouvelle création et l’homme que Dieu y a placé, il s’informe de la demeure de celui-ci: Uriel l’en instruit. Satan s’abat d’abord sur le sommet du mont Niphates.

 

Salut, lumière sacrée, fille du ciel, née la première, ou de l’Éternel rayon coéternel! Ne puis-je pas te nommer ainsi sans être blâmé? Puisque Dieu est lumière, et que de toute éternité il n’habita jamais que dans une lumière inaccessible, il habita donc en toi, brillante effusion d’une brillante essence incréée. Ou préfères-tu t’entendre appeler ruisseau de pur éther? Qui dira ta source? Avant le soleil, avant les cieux, tu étais, et à la voix de Dieu, tu couvris, comme d’un manteau, le monde s’élevant des eaux ténébreuses et profondes, conquête faite sur l’infini vide et sans forme.

Maintenant je te visite de nouveau d’une aile plus hardie, échappé du lac Stygien, quoique longtemps retenu dans cet obscur séjour. Lorsque, dans mon vol, j’étais porté à travers les ténèbres extérieures et moyennes, j’ai chanté, avec des accords différents de ceux de la lyre d’Orphée, le Chaos et l’éternelle Nuit. Une Muse céleste m’apprit à m’aventurer dans la noire descente et à la remonter, chose rare et pénible. Sauvé, je te visite de nouveau, et je sens ta lampe vitale et souveraine. Mais toi tu ne reviens point visiter des yeux qui roulent en vain pour rencontrer ton rayon perçant, et ne trouvent point d’aurore, tant une goutte sereine a profondément éteint leurs orbites, ou un sombre tissu les a voilés!

Cependant, je ne cesse d’errer aux lieux fréquentés des Muses, claires fontaines, bocages ombreux, collines dorées du soleil, épris que je suis de l’amour des chants sacrés. Mais toi surtout, ô Sion, toi et les ruisseaux fleuris qui baignent tes pieds saints et coulent en murmurant, je vous visite pendant la nuit. Je n’oublie pas non plus ces deux mortels, semblables à moi en malheur (puissé-je les égaler en gloire!), l’aveugle Thamyris et l’aveugle Méonides, Tirésias et Phinée, prophètes antiques. Alors je me nourris des pensées qui produisent d’elles-mêmes les nombres harmonieux, comme l’oiseau qui veille chante dans l’obscurité: caché sous le plus épais couvert, il soupire ses nocturnes complaintes.

Ainsi avec l’année reviennent les saisons; mais le jour ne revient pas pour moi; je ne vois plus les douces approches du matin et du soir, ni la fleur du printemps, ni la rose de l’été, ni les troupeaux, ni la face divine de l’homme. Des nuages et des ténèbres qui durent toujours m’environnent. Retranché des agréables voies des humains, le livre des belles connaissances ne me présente qu’un blanc universel, où les ouvrages de la nature sont effacés et rayés pour moi: la sagesse à l’une de ses entrées m’est entièrement fermée.

Brille d’autant plus intérieurement, ô céleste lumière! que toutes les puissances de mon esprit soient pénétrées de tes rayons! mets tes yeux à mon âme; disperse et dissipe loin d’elle tous les brouillards, afin que je puisse voir et dire des choses invisibles à l’œil mortel.

Déjà le Père tout-puissant, du haut du ciel, du pur Empyrée, où il siège sur un trône au-dessus de toute hauteur, avait abaissé son regard pour contempler à la fois ses ouvrages et les ouvrages de ses ouvrages. Autour de lui toutes les saintetés du ciel se pressaient comme des étoiles, et recevaient de sa vue une béatitude qui surpasse toute expression; à sa droite était assise la radieuse image de sa gloire, son Fils unique. Il aperçut d’abord sur la terre nos deux premiers parents, les deux seuls êtres de l’espèce humaine, placés dans le jardin des délices, goûtant d’immortels fruits de joie et d’amour, joie non interrompue, amour sans rival dans une heureuse solitude. Il aperçut aussi l’enfer et le gouffre entre l’enfer et la création; il vit Satan côtoyant le mur du ciel, du côté de la nuit dans l’air sublime et sombre, et près de s’abattre, avec ses ailes fatiguées et un pied impatient, sur la surface aride de ce monde qui lui semble une terre ferme, arrondie et sans firmament: l’archange est incertain si ce qu’il voit est l’océan ou l’air. Dieu l’observant de ce regard élevé dont il découvre le présent, le passé et l’avenir, parla de la sorte à son Fils unique, en prévoyant cet avenir:

«Unique Fils que j’ai engendré, vois-tu quelle rage transporte notre adversaire? Ni les bornes prescrites, ni les barreaux de l’enfer, ni toutes les chaînes amoncelées sur lui, ni même du profond Chaos l’interruption immense, ne l’ont pu retenir; tant il semble enclin à une vengeance désespérée qui retombera sur sa tête rebelle. Maintenant, après avoir rompu tous ses liens, il vole non loin du ciel, sur les limites de la lumière, directement vers le monde nouvellement créé et vers l’homme placé là, dans le dessein d’essayer s’il pourra le détruire par la force, ou, ce qui serait pis, le pervertir par quelque fallacieux artifice; et il le pervertira: l’homme écoutera ses mensonges flatteurs, et transgressera facilement l’unique commandement, l’unique gage de son obéissance: il tombera lui et sa race infidèle.

«À qui sera la faute? À qui, si ce n’est à lui seul? Ingrat! il avait de moi tout ce qu’il pouvait avoir; je l’avais fait juste et droit, capable de se soutenir, quoique libre de tomber. Je créai tels tous les pouvoirs éthérés et tous les esprits, ceux qui se soutinrent et ceux qui tombèrent: librement se sont soutenus ceux qui se sont soutenus, et tombés ceux qui sont tombés. N’étant pas libres, quelle preuve sincère auraient-ils pu donner d’une vraie obéissance, de leur constante foi ou de leur amour? Lorsqu’ils n’auraient fait seulement que ce qu’ils auraient été contraints de faire, et non ce qu’ils auraient voulu, quelle louange en auraient-ils pu recevoir? quel plaisir aurais-je trouvé dans une obéissance ainsi rendue, alors que la volonté et la raison (raison est aussi choix), inutiles et vaines, toutes deux dépouillées de liberté, toutes deux passives, eussent servi la nécessité, non pas moi?

«Ainsi créés, comme il appartenait de droit, ils ne peuvent donc justement accuser leur créateur, ou leur nature, ou leur destinée, comme si la prédestination, dominant leur volonté, en disposât par un décret absolu, ou par une prescience suprême. Eux-mêmes ont décrété leur propre révolte; moi non: si je l’ai prévue, ma prescience n’a eu aucune influence sur leur faute, qui n’étant pas prévue n’en aurait pas moins été certaine. Ainsi sans la moindre impulsion, sans la moindre ombre de destinée ou de chose quelconque par moi immuablement prévue, ils pèchent, auteurs de tout pour eux-mêmes, à la fois en ce qu’ils jugent et en ce qu’ils choisissent: car ainsi je les ai créés libres, et libres ils doivent demeurer, jusqu’à ce qu’ils s’enchaînent eux-mêmes. Autrement, il me faudrait changer leur nature, révoquer le haut décret irrévocable, éternel, par qui fut ordonnée leur liberté; eux seuls ont ordonné leur chute.

«Les premiers coupables tombèrent par leur propre suggestion, tentés par eux-mêmes, par eux-mêmes dépravés; l’homme tombe déçu par les premiers coupables. L’homme, à cause de cela, trouvera grâce; les autres n’en trouveront point. Par la miséricorde et par la justice, dans le ciel et sur la terre, ainsi ma gloire triomphera; mais la miséricorde, la première et la dernière, brillera la plus éclatante.»

Tandis que Dieu parlait, un parfum d’ambroisie remplissait tout le ciel, et répandait parmi les bienheureux esprits élus, le sentiment d’une nouvelle joie ineffable. Au-dessus de toute comparaison, le Fils de Dieu se montrait dans une très-grande gloire: en lui brillait tout son Père substantiellement exprimé. Une divine compassion apparut visible sur son visage, avec un amour sans fin et une grâce sans mesure; il les fît connaître à son Père, en lui parlant de la sorte:

«Ô mon Père, miséricordieuse a été cette parole qui a terminé ton arrêt suprême: L’HOMME TROUVERA GRÂCE! Pour cette parole le ciel et la terre publieront tes louanges par les innombrables concerts des hymnes et des sacrés cantiques: de ces cantiques ton trône environné retentira de toi à jamais béni. Car l’homme serait-il finalement perdu? l’homme, ta créature dernièrement encore si aimée, ton plus jeune fils, tomberait-il circonvenu par la fraude, bien qu’en y mêlant sa propre folie! Que cela soit loin de toi, que cela soit loin de toi, ô Père, toi qui juges de toutes les choses faites, et qui seul juges équitablement! Ou l’adversaire obtiendra-t-il ainsi ses fins et te frustrera-t-il des tiennes? Satisfera-t-il sa malice, et réduira-t-il ta bonté à néant? Ou s’en retournera-t-il plein d’orgueil, quoique sous un plus pesant arrêt, et cependant avec une vengeance satisfaite, entraînant après lui dans l’enfer la race entière des humains, par lui corrompue? Ou veux-tu toi-même abolir ta création, et défaire, pour cet ennemi ce que tu as fait pour ta gloire? Ta bonté et ta grandeur pourraient être mises ainsi en question, et blasphémées sans être défendues.»

Le grand Créateur lui répondit:

«Ô mon Fils, en qui mon âme a ses principales délices, Fils de mon sein, Fils qui es seul mon Verbe, ma sagesse et mon effectuelle puissance, toutes tes paroles ont été comme sont mes pensées, toutes comme ce que mon éternel dessein a décrété, l’homme ne périra pas tout entier, mais se sauvera qui voudra; non cependant par une volonté de lui-même, mais par une grâce de moi, librement accordée. Une fois encore je renouvellerai les pouvoirs expirés de l’homme, quoique forfaits et assujettis par le péché à d’impurs et exorbitants désirs. Relevé par moi, l’homme se tiendra debout une fois encore, sur le même terrain que son mortel ennemi; l’homme sera par moi relevé, afin qu’il sache combien est débile sa condition dégradée, afin qu’il ne rapporte qu’à moi sa délivrance, et à nul autre qu’à moi.

«J’en ai choisi quelques-uns, par une grâce particulière élus au-dessus des autres: telle est ma volonté. Les autres entendront mon appel; ils seront souvent avertis de songer à leur état criminel et d’apaiser au plus tôt la Divinité irritée, tandis que la grâce offerte les y invite. Car j’éclairerai leurs sens ténébreux d’une manière suffisante, et j’amollirai leur cœur de pierre, afin qu’ils puissent prier, se repentir et me rendre l’obéissance due: à la prière, au repentir, à l’obéissance due (quand elle ne serait que cherchée avec une intention sincère), mon oreille ne sera point sourde, mon œil fermé. Je mettrai dans eux, comme un guide, mon arbitre, la conscience: s’ils veulent l’écouter, ils atteindront lumière après lumière; celle-ci bien employée et eux persévérant jusqu’à la fin, ils arriveront en sûreté.

«Ma longue tolérance et mon jour de grâce, ceux qui les négligeront et les mépriseront ne les goûteront jamais; mais l’endurci sera plus endurci, l’aveugle plus aveuglé, afin qu’ils trébuchent et tombent plus bas. Et nuis que ceux-ci je n’exclus de la miséricorde.

«Mais cependant tout n’est pas fait: l’homme désobéissant rompt déloyalement sa foi, et pèche contre la haute suprématie du ciel; affectant la divinité, et perdant tout ainsi, il ne laisse rien pour expier sa trahison; mais consacré et dévoué à la destruction, lui et toute sa postérité doivent mourir. Lui ou la justice doivent mourir, à moins que pour lui un autre ne soit capable, s’offrant volontairement de donner la rigide satisfaction: mort pour mort.

«Dites, pouvoirs célestes, où nous trouverons un pareil amour? Qui de vous se fera mortel pour racheter le mortel crime de l’homme? et quel juste sauvera l’injuste? Une charité si tendre habite-t-elle dans tout le Ciel?»

Il adressait cette demande, mais tout le chœur divin resta muet, et le silence était dans le ciel. En faveur de l’homme ni patron ni intercesseur ne paraît, ni encore moins qui ose attirer sur sa tête la proscription mortelle, et payer rançon. Et alors, privée de rédemption, la race humaine entière eût été perdue, adjugée, par un arrêt sévère à la mort et à l’enfer, si le Fils de Dieu, en qui réside la plénitude de l’amour divin, n’eût ainsi renouvelé sa plus chère médiation:

«Mon Père, ta parole est prononcée: L’HOMME TROUVERA GRÂCE. La grâce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de salut, elle qui, le plus rapide de tes messagers ailés, trouve un passage pour visiter tes créatures, et venir à toutes, sans être prévue, sans être implorée, sans être cherchée? Heureux l’homme si elle le prévient ainsi! Il ne l’appellera jamais à son aide, une fois perdu et mort dans le péché: endetté et ruiné, il ne peut fournir pour lui ni expiation, ni offrande.

«Me voici donc, moi pour lui, vie pour vie; je m’offre: sur moi laisse tomber ta colère; compte-moi pour homme. Pour l’amour de lui, je quitterai ton sein, et je me dépouillerai volontairement de cette gloire que je partage avec toi; pour lui je mourrai satisfait. Que la mort exerce sur moi toute sa fureur: sous son pouvoir ténébreux je ne demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m’as donné de posséder la vie en moi-même à jamais; par toi je vis, quoique à présent je cède à la Mort; je suis son dû en tout ce qui peut mourir en moi.

«Mais cette dette payée, tu ne me laisseras pas sa proie dans l’impur tombeau; tu ne souffriras pas que mon âme sans tache habite là pour jamais avec la corruption; mais je ressusciterai victorieux, et je subjuguerai mon vainqueur dépouillé de ses dépouilles vantées. La Mort recevra alors sa blessure de mort, et rampera inglorieuse, désarmée de son dard mortel. Moi, à travers les airs, dans un grand triomphe, j’emmènerai l’enfer captif malgré l’enfer, et je montrerai les pouvoirs des ténèbres enchaînés. Toi, charmé à cette vue, tu laisseras tomber du ciel un regard, et tu souriras, tandis qu’élevé par toi je confondrai tous mes ennemis, la Mort la dernière, et avec sa carcasse je rassasierai le sépulcre. Alors, entouré de la multitude par moi rachetée, je rentrerai dans le ciel après une longue absence; j’y reviendrai, ô mon Père, pour contempler ta face sur laquelle aucun nuage de colère ne restera, mais où l’on verra la paix assurée et la réconciliation; désormais la colère n’existera plus, mais en ta présence la joie sera entière.»

Ici ses paroles cessèrent, mais son tendre aspect silencieux paraît encore, et respirait un immortel amour pour les hommes mortels, au-dessus duquel brillait seulement l’obéissance filiale. Content de s’offrir en sacrifice, il attend la volonté de son Père. L’admiration saisit tout le ciel, qui s’étonne de la signification de ces choses, et ne sait où elles tendent. Bientôt le Tout-Puissant répliqua ainsi:

«Ô toi, sur la terre et dans le ciel, seule paix trouvée pour le genre humain sous le coup de la colère! Ô toi, unique objet de ma complaisance! tu sais combien me sont chers tous mes ouvrages; l’homme ne me l’est pas moins, quoique le dernier créé, puisque pour lui je te séparerai de mon sein et de ma droite, afin de sauver (en te perdant quelque temps) toute la race perdue. Toi donc qui peux seul la racheter, joins à ta nature la nature humaine, et sois toi-même homme parmi les hommes sur la terre; fais-toi chair quand les temps seront accomplis, et sors du sein d’une vierge par une naissance miraculeuse. Sois le chef du genre humain dans la place d’Adam, quoique fils d’Adam. Comme en lui périssent tous les hommes, en toi, ainsi que d’une seconde racine, seront rétablis tous ceux qui doivent l’être; sans toi, personne. Le crime d’Adam rend coupables tous ses fils; ton mérite, qui leur sera imputé, absoudra ceux qui, renonçant à leurs propres actions, justes ou injustes, vivront en toi transplantés, et de toi recevront une nouvelle vie. Ainsi l’homme, comme cela est juste, donnera satisfaction pour l’homme; il sera jugé et mourra; et en mourant il se relèvera, et en se relevant relèvera avec lui tous ses frères rachetés par son sang précieux. Ainsi l’amour céleste l’emportera sur la haine infernale en se donnant à la mort, en mourant pour racheter si chèrement ce que la haine infernale a si aisément détruit, ce qu’elle continuera de détruire dans ceux qui, lorsqu’ils le peuvent, n’acceptent point la grâce.

«Ô mon Fils! en descendant à l’humaine nature, tu n’amoindris ni ne dégrades la tienne. Parce que tu es, quoique assis sur un trône dans la plus haute béatitude, égal à Dieu, jouissant également du bonheur divin; parce que tu as tout quitté pour sauver un monde d’une entière perdition; parce que ton mérite, plus encore que ton droit de naissance, Fils de Dieu, t’a rendu plus digne d’être ce Fils, étant beaucoup plus encore que grand et puissant; parce que l’amour a abondé en toi plus que la gloire, ton humiliation élèvera avec toi à ce trône ton humanité. Ici tu t’assiéras incarné; ici tu régneras à la fois Dieu et homme, à la fois Fils de Dieu et de l’homme, établis par l’onction Roi universel.

«Je te donne tout pouvoir: règne à jamais; et revêts-toi de tes mérites: je te soumets, comme chef suprême, les Trônes, les Princes, les Pouvoirs, les Dominations: tous les genoux fléchiront devant toi, les genoux de ceux qui habitent au ciel, ou sur la terre, ou sous la terre, en enfer. Quand, glorieusement entouré d’un cortège céleste, tu apparaîtras sur les nuées, quand tu enverras les archanges, tes hérauts, annoncer ton redoutable jugement, aussitôt des quatre vents les vivants appelés, de tous les siècles passés les morts ajournés, se hâteront à la sentence générale; si grand sera le bruit qui réveillera leur sommeil! Alors, dans l’assemblée des saints, tu jugeras les méchants, hommes et anges: convaincus, ils s’abîmeront sous ton arrêt. L’enfer, rempli de ses multitudes, sera fermé pour toujours. Cependant le monde sera consumé; de ses cendres sortira un ciel nouveau, une nouvelle terre, où les justes habiteront. Après leurs longues tribulations, ils verront des jours d’or, fertiles en actions d’or, avec la joie et le triomphant amour et la vérité belle. Alors tu déposeras ton sceptre royal, car il n’y aura plus besoin de sceptre royal; Dieu sera tout en tous. Mais vous, anges, adorez celui qui, pour accomplir tout cela, meurt; adorez le Fils et honorez-le comme moi.»

Le Tout-Puissant n’eut pas plutôt cessé de parler, que la foule des anges (avec une acclamation forte comme celle d’une multitude sans nombre, douce comme provenant de voix saintes) fit éclater la joie: le ciel retentit de bénédictions, et d’éclatants hosanna remplirent les régions éternelles. Les anges révérencieusement s’inclinèrent devant les deux trônes, et avec une solennelle adoration, ils jetèrent sur le parvis leurs couronnes entremêlées d’or et d’amarante; immortelle amarante! Cette fleur commença jadis à s’épanouir près de l’arbre de vie, dans le paradis terrestre; mais bientôt après le péché de l’homme, elle fut reportée au ciel, où elle croissait d’abord: là elle croît encore; elle fleurit en ombrageant la fontaine de Vie et les bords du fleuve de la Félicité, qui au milieu du ciel roule son onde d’ambre sur des fleurs élysiennes. Avec ces fleurs d’amarante jamais fanées, les esprits élus attachent leur resplendissante chevelure, entrelacée de rayons.

Maintenant ces guirlandes détachées sont jetées éparses sur le pavé étincelant qui brillait comme une mer de jaspe, et souriait empourpré des roses célestes. Ensuite, couronnés de nouveau, les anges saisissent leurs harpes d’or, toujours accordées, et qui, brillantes à leur côté, étaient suspendues comme des carquois. Par le doux prélude d’une charmante symphonie ils introduisent leur chant sacré et éveillent l’enthousiasme sublime. Aucune voix ne se tait; pas une voix qui ne puisse facilement se joindre à la mélodie, tant l’accord est parfait dans le ciel!

«Toi, ô Père, ils te chantèrent le premier, tout-puissant, immuable, immortel, infini, Roi éternel; toi, auteur de tous les êtres, fontaine de lumière; toi, invisible dans les glorieuses splendeurs où tu es assis sur un trône inaccessible, et même lorsque tu ombres la pleine effusion de tes rayons, et qu’à travers un nuage arrondi autour de toi comme un radieux tabernacle, les bords de tes vêtements, obscurcis par leur excessif éclat, apparaissent: cependant encore le ciel est ébloui, et les plus brillants séraphins ne s’approchent qu’en voilant leurs yeux de leurs deux ailes.

«Ils te chantèrent ensuite, ô toi, le premier de toute la création, Fils engendré, divine ressemblance sur le clair visage de qui brille le Père tout-puissant, sans nuage rendu visible, et qu’aucune créature ne pourrait autrement regarder ailleurs. En toi imprimée la splendeur de sa gloire habite; transfusé dans toi son vaste esprit réside. Par toi il créa le ciel des cieux et toutes les puissances qu’il renferme, et par toi il précipita les ambitieuses Dominations. Ce jour-là, tu n’épargnas point le terrible tonnerre de ton Père: tu n’arrêtas pas les roues de ton chariot flamboyant, qui ébranlaient la structure éternelle du ciel, tandis que tu passais sur le cou des anges rebelles dispersés: revenu de la poursuite, tes saints, par d’immenses acclamations, t’exaltèrent, toi, unique Fils de la puissance de ton Père, exécuteur de sa fière vengeance sur ses ennemis! Non pas de même sur l’homme!… Tu ne condamnas pas avec tant de rigueur l’homme tombé par la malice des esprits rebelles, ô Père de grâce et de miséricorde; mais tu inclines beaucoup plus à la pitié. Ton cher et unique Fils n’eut pas plutôt aperçu ta résolution de ne pas condamner avec tant de rigueur l’homme fragile, mais d’incliner beaucoup plus à la pitié, que pour apaiser ta colère, pour finir le combat entre la miséricorde et la justice, que l’on discernait sur ta face, ton Fils, sans égard à la félicité dont il jouissait assis près de toi, s’offrit lui-même à la mort, pour l’offense de l’homme. Ô amour sans exemple, amour qui ne pouvait être trouvé que dans l’amour divin! Salut, Fils de Dieu, Sauveur des hommes! Ton nom dorénavant sera l’ample matière de mon chant! Jamais ma harpe n’oubliera ta louange, ni ne la séparera de la louange de ton Père.»

Ainsi les anges dans le ciel, au-dessus de la sphère étoilée, passaient leurs heures fortunées dans la joie à chanter des hymnes. Cependant descendu sur le ferme et opaque globe de ce monde sphérique, Satan marche sur la première convexité qui, enveloppant les orbes inférieurs lumineux, les sépare du chaos et de l’invasion de l’antique nuit. De loin, cette convexité semblait un globe; de près elle semble un continent sans bornes, sombre, désolé et sauvage, exposé aux tristesses d’une nuit sans étoiles et aux orages toujours menaçants du chaos qui gronde alentour; ciel inclément, excepté du côté de la muraille du ciel quoique très-éloignée; là quelque petit reflet d’une clarté débile se glisse, moins tourmenté par la tempête mugissante.

Ici marchait à l’aise l’ennemi dans un champ spacieux. Quand un vautour, élevé sur l’Immaüs (dont la chaîne neigeuse enferme le Tartare vagabond), quand ce vautour abandonne une région dépourvue de proie, pour se gorger de la chair des agneaux ou des chevreaux d’un an sur les collines qui nourrissent les troupeaux, il vole vers les sources du Gange ou de l’Hydaspe, fleuves de l’Inde; mais, dans son chemin, il s’abat sur les plaines arides de Séricane, où les Chinois conduisent, à l’aide du vent et des voiles, leurs légers chariots de roseaux: ainsi, sur cette mer battue du vent, l’ennemi marchait seul çà et là, cherchant sa proie; seul, car de créature vivante ou sans vie, on n’en trouve aucune dans ce lieu, aucune encore; mais là, dans la suite, montèrent de la terre, comme une vapeur aérienne, toutes les choses vaines et transitoires, lorsque le péché eut rempli de vanité les œuvres des hommes.

Là volèrent à la fois et les choses vaines et ceux qui sur les choses vaines bâtissent leurs confiantes espérances de gloire, de renommée durable, ou de bonheur dans cette vie ou dans l’autre; tous ceux qui sur la terre ont leur récompense, fruit d’une pénible superstition ou d’un zèle aveugle, ne cherchant rien que les louanges des hommes, trouvent ici une rétribution convenable, vide comme leurs actions. Tous les ouvrages imparfaits des mains de la nature, les ouvrages avortés, monstrueux, bizarrement mélangés, après s’être dissous sur la terre, fuient ici, errent ici vainement jusqu’à la dissolution finale. Ils ne vont pas dans la lune voisine, comme quelques-uns l’ont rêvé: les habitants de ces champs d’argent sont plus vraisemblablement des saints transportés ou des esprits tenant le milieu entre l’ange et l’homme.

Ici arrivèrent d’abord de l’ancien monde, les enfants des fils et des filles mal assortis, ces géants, avec leurs vains exploits, quoique alors renommés: après eux arrivèrent les bâtisseurs de Babel dans la plaine de Sennaar, lesquels, toujours remplis de leur vain projet, bâtiraient encore s’ils savaient avec quoi, de nouvelles Babels. D’autres vinrent un à un: celui qui pour être regardé comme un dieu, sauta de gaieté de cœur dans les flammes de l’Etna, Empédocles; celui qui pour jouir de l’Élysée de Platon, se jeta dans la mer, Cléombrote. Il serait trop long de dire les autres, les embryons, les idiots, les ermites, les moines blancs, noirs, gris, avec toutes leurs tromperies. Ici rôdent les pèlerins qui allèrent si loin chercher mort sur le Golgotha, celui qui vit dans le ciel; ici se retrouvent les hommes qui, pour être sûrs du paradis, mettent en mourant la robe d’un dominicain ou d’un franciscain, et s’imaginent entrer ainsi déguisés. Ils passent les sept planètes; ils passent les étoiles fixes, et cette sphère cristalline dont le balancement produit la trépidation dont on a tant parlé, et ils passent ce ciel qui le premier fut mis en mouvement. Déjà saint Pierre, au guichet du ciel, semble attendre les voyageurs avec ses clefs; maintenant au bas des degrés du ciel, ils lèvent le pied pour monter, mais regardez! Un vent violent et croisé, soufflant en travers de l’un et de l’autre côté, les jette à dix mille lieues à la renverse dans le vague de l’air. Alors vous pourriez voir capuchons, couvre-chefs, robes, avec ceux qui les portent, ballottés et déchirés en lambeaux; reliques, chapelets, indulgences, dispenses, pardons, bulles, jouets des vents. Tout cela pirouette en haut et vole au loin par-dessus le dos du monde, dans le limbe vaste et large, appelé depuis le paradis des fous; lieu qui dans la suite des temps a été inconnu de peu de personnes, mais qui alors n’était ni peuplé ni frayé.

L’ennemi, en passant, trouva ce globe ténébreux; il le parcourut longtemps, jusqu’à ce qu’enfin la lueur d’une lumière naissante attira en hâte de ce côté ses pas voyageurs. Il découvre au loin un grand édifice qui par des degrés magnifiques s’élève à la muraille du ciel. Au sommet de ces degrés apparaît, mais beaucoup plus riche, un ouvrage semblable à la porte d’un royal palais, embelli d’un frontispice de diamants et d’or. Le portique brillait de perles orientales étincelantes, inimitables sur la terre par aucun modèle ou par le pinceau. Les degrés étaient semblables à ceux par lesquels Jacob vit monter et descendre des anges (cohortes de célestes gardiens), lorsque pour fuir Ésaü, allant à Padan-Aram, il rêva la nuit dans la campagne de Luza, sous le ciel ouvert, et s’écria en s’éveillant: «C’est ici la porte du ciel!»

Chaque degré renfermait un mystère: cette échelle des degrés n’était pas toujours là; mais elle était quelquefois retirée invisible dans le ciel: au-dessous roulait une brillante mer de jaspe ou de perles liquides, sur laquelle ceux qui, dans la suite, vinrent de la terre, faisaient voile conduits par des anges, ou volaient au-dessus du lac, ravis dans un char que tiraient des coursiers de feu. Les degrés descendaient alors en bas, soit pour tenter l’ennemi par une ascension aisée, soit pour aggraver sa triste exclusion des portes de la béatitude.

Directement en face de ces portes, et juste au-dessus de l’heureux séjour du paradis, s’ouvrait un passage à la terre; passage large, beaucoup plus large que ne le fut dans la suite des temps celui qui, quoique spacieux, descendait sur le mont Sion et sur la terre promise, si chère à Dieu. Par ce chemin pour visiter les tribus heureuses, les anges porteurs des ordres suprêmes passaient et repassaient fréquemment: d’un œil de complaisance le Très-Haut regardait lui-même les tribus depuis Panéas, source des eaux du Jourdain, jusqu’à Bersabée, où la Terre-Sainte confine à l’Égypte et au rivage d’Arabie. Telle paraissait cette vaste ouverture, où des limites étaient mises aux ténèbres, semblables aux bornes qui arrêtent le flot de l’océan. De là parvenu au degré inférieur de l’escalier, qui par des marches d’or monte à la porte du ciel, Satan regarde en bas: il est saisi d’étonnement à la vue soudaine de l’univers.

Quand un espion a marché toute une nuit avec péril, à travers des sentiers obscurs et déserts, au réveil de la réjouissante aurore, il gagne enfin le sommet de quelque colline haute et raide: inopinément à ses yeux se découvre l’agréable perspective d’une terre étrangère vue pour la première fois, ou d’une métropole fameuse ornée de pyramides et de tours étincelantes que le soleil levant dore de ses rayons: l’esprit malin fut frappé d’un pareil étonnement, quoiqu’il eût autrefois vu le ciel; mais il éprouve encore moins d’étonnement que d’envie, à l’aspect de tout ce monde qui paraît si beau.

Il regardait l’espace tout alentour (et il le pouvait facilement, étant placé si haut au-dessus du pavillon circulaire de l’ombre vaste de la nuit), depuis le point oriental de la Balance jusqu’à l’étoile laineuse qui porte Andromède loin des mers atlantiques au-delà de l’horizon; ensuite il regarde en largeur d’un pôle à l’autre, et, sans plus tarder, droit en bas dans la première région du monde il jette son vol précipité. Il suit avec aisance, à travers le pur marbre de l’air, sa route oblique parmi d’innombrables étoiles, qui de loin brillaient comme des astres, mais qui de près semblaient d’autres mondes; ce sont d’autres mondes ou des îles de bonheur, comme ces jardins des Hespérides renommés dans l’antiquité: champs fortunés, bocages, vallées fleuries, îles trois fois heureuses! Mais qui habitait là heureux? Satan ne s’arrêta pas pour s’en enquérir.

Au-dessus de toutes les étoiles, le Soleil d’or, égal au ciel en splendeur, attire ses regards: vers cet astre il dirige sa course dans le calme firmament; mais si ce fut par le haut ou par le bas, par le centre ou par l’excentrique ou par la longitude, c’est ce qu’il serait difficile de dire. Il s’avance au lieu d’où le grand luminaire dispense de loin la clarté aux nombreuses et vulgaires constellations, qui se tiennent à une distance convenable de l’œil de leur seigneur. Dans leur marche elles forment leur danse étoilée en nombres qui mesurent les jours, les mois et les ans; elles se pressent d’accomplir leurs mouvements variés vers son vivifiant flambeau, ou bien elles sont tournées par son rayon magnétique qui échauffe doucement l’univers, et qui dans toute partie intérieure avec une bénigne pénétration, quoique non aperçu darde une invisible vertu jusqu’au fond de l’abîme; tant fut merveilleusement placée sa station brillante.

Là aborde l’ennemi: une pareille tache n’a peut-être jamais été aperçue de l’astronome, à l’aide de son verre optique, dans l’orbe luisant du soleil. Satan trouva ce lieu éclatant au-delà de toute expression, comparé à quoi que ce soit sur la terre, métal ou pierre. Toutes les parties n’étaient pas semblables, mais toutes étaient également pénétrées d’une lumière rayonnante, comme le fer ardent l’est du feu: métal, partie semblait d’or, partie d’argent fin; pierre, partie paraissait escarboucle ou chrysolithe, partie rubis ou topaze, tels qu’aux douze pierres qui brillaient sur le pectoral d’Aaron: ou c’est encore la pierre souvent imaginée plutôt que vue; pierre que les philosophes d’ici-bas ont en vain si longtemps cherchée, quoique par leur art puissant, ils fixent le volatil Hermès, évoquent de la mer sous ses différentes figures le vieux Protée réduit à travers un alambic à sa forme primitive.

Quelle merveille y a-t-il donc si ces champs, si ces régions exhalent un élixir pur, si les rivières roulent l’or potable, quand par la vertu d’un seul toucher le grand alchimiste, le soleil (tant éloigné de nous) produit, mêlées avec les humeurs terrestres, ici dans l’obscurité, tant de précieuses choses de couleurs si vives, et d’effets si rares?

Ici le démon, sans être ébloui, rencontre de nouveaux sujets d’admirer; son œil commande au loin, car la vue ne rencontre ici ni obstacle ni ombre, mais tout est soleil: ainsi quand à midi ses rayons culminants tombent du haut de l’équateur, comme alors ils sont dardés perpendiculaires, sur aucun lieu alentour l’ombre d’un corps opaque ne peut descendre.

Un air qui n’est nulle part aussi limpide, rendait le regard de Satan plus perçant pour les objets éloignés: il découvre bientôt, à portée de la vue, un ange glorieux qui se tenait debout, le même ange que saint Jean vit aussi dans le soleil. Il avait le dos tourné, mais sa gloire n’était point cachée. Une tiare d’or des rayons du soleil couronnait sa tête; non moins brillante, sa chevelure sur ses épaules, où s’attachent des ailes, flottait ondoyante: il semblait occupé de quelque grande fonction, ou plongé dans une méditation profonde. L’esprit impur fut joyeux, dans l’espoir de trouver à présent un guide qui pût diriger son vol errant au paradis terrestre; séjour heureux de l’Homme, fin du voyage de Satan et où commencèrent nos maux.

Mais d’abord l’ennemi songe à changer sa propre forme qui pourrait autrement lui susciter péril ou retard; soudain il devient un adolescent chérubin, non de ceux du premier ordre, mais cependant tel que sur son visage souriait une céleste jeunesse, et que sur tous ses membres était répandue une grâce convenable, tant il sait bien feindre! Sous une petite couronne ses cheveux roulés en boucles se jouaient sur ses deux joues; il portait des ailes dont les plumes, de diverses couleurs étaient semées de paillettes d’or; son habit court était fait pour une marche rapide, et il tenait devant ses pas pleins de décence, une baguette d’argent.

Il ne s’approcha pas sans être entendu; comme il avançait, l’ange brillant, averti par son oreille, tourna son visage radieux: il fut reconnu sur-le-champ pour l’archange Uriel, l’un des sept qui, en présence de Dieu et les plus voisins de son trône, se tiennent prêts à son commandement. Ces sept archanges sont les yeux de l’Éternel; ils parcourent tous les cieux, ou en bas à ce globe ils portent ses prompts messages sur l’humide et sur le sec, sur la terre et sur la mer. Satan aborde Uriel, et lui dit:

«Uriel, toi qui des sept esprits glorieusement brillants qui se tiennent debout devant le trône élevé de Dieu, es accoutumé, interprète de sa grande volonté, à la transmettre le premier au plus haut ciel où tous ses fils attendent ton ambassade! ici sans doute, par décret suprême, tu obtiens le même honneur, et comme un des yeux de l’Éternel, tu visites souvent cette nouvelle création. Un désir indicible de voir et de connaître les étonnants ouvrages de Dieu, mais particulièrement l’homme, objet principal de ses délices et de sa faveur, l’homme pour qui il a ordonné tous ces ouvrages si merveilleux; ce désir m’a fait quitter les chœurs de chérubins, errant seul ici. Ô le plus brillant des séraphins, dis dans lequel de ces deux orbes l’homme a sa résidence fixée, ou si, n’ayant aucune demeure fixe, il peut habiter à son choix tous ces orbes éclatants; dis-moi où je puis trouver, où je puis contempler, avec un secret étonnement, ou avec une admiration ouverte, celui à qui le Créateur a prodigué des mondes, et sur qui il a répandu toutes ses grâces? Tous deux ensuite et dans l’homme et dans toutes ces choses, nous pourrons, comme il convient, louer le Créateur qui a justement précipité au plus profond de l’enfer ses ennemis rebelles, et qui, pour réparer cette perte, a créé cette nouvelle et heureuse race d’hommes pour le mieux servir, sages sont toutes ses voies!»

Ainsi parla le faux dissimulateur sans être reconnu, car ni l’homme ni l’ange ne peuvent discerner l’hypocrisie: c’est le seul mal qui dans le ciel et sur la terre marche invisible, excepté à Dieu et par la permission de Dieu: souvent, quoique la Sagesse veille, le Soupçon dort à la porte de la Sagesse et résigne sa charge à la Simplicité: la Bonté ne pense point au mal, là où il ne semble pas y avoir de mal. Ce fut cela qui cette fois trompa Uriel, bien que régent du soleil, et regardé comme l’esprit des deux dont la vue est la plus perçante. À l’impur et perfide imposteur, il répondit dans sa sincérité:

«Bel ange, ton désir qui tend à connaître les œuvres de Dieu, afin de glorifier par là le grand Ouvrier, ne conduit à aucun excès qui encoure le blâme; au contraire, plus ce désir paraît excessif, plus il mérite de louanges, puisqu’il t’amène seul ici de ta demeure empyrée, pour t’assurer par le témoignage de tes yeux de ce que peut-être quelques-uns se sont contentés d’entendre seulement raconter dans le ciel. Car merveilleux, en vérité, sont les ouvrages du Très-Haut, charmants à connaître, et tous dignes d’être à jamais gardés avec délices dans la mémoire! Quel esprit créé pourrait en calculer le nombre, ou comprendre la sagesse infinie qui les enfanta, mais qui en cacha les causes profondes?

«Je le vis, quand, à sa parole, la masse informe, moule matériel de ce monde, se réunit en monceau, la Confusion entendit sa voix, le farouche Tumulte se soumit à des règles, le vaste Infini demeura limité.

«À sa seconde parole, les ténèbres fuirent, la lumière brilla, l’ordre naquit du désordre. Rapides à leurs différentes places se hâtèrent les éléments grossiers, la terre, l’eau, l’air, le feu: la quintessence éthérée du ciel s’envola en haut; animée sous différentes formes, elle roula orbiculaire et se convertit en étoiles sans nombre, comme tu le vois: selon leur motion chacune eut sa place assignée, chacune sa course; le reste en circuit mure l’univers.

«Regarde en bas ce globe dont ce côté brille de la lumière réfléchie qu’il reçoit d’ici: ce lieu est la terre, séjour de l’homme. Cette lumière est le jour de la terre, sans quoi la nuit envahirait cette moitié du globe terrestre comme l’autre hémisphère. Mais la lune voisine (ainsi est appelée cette belle planète opposée) interpose à propos son secours: elle trace son cercle d’un mois toujours finissant, toujours renouvelant au milieu du soleil, par une lumière empruntée, sa face triforme. De cette lumière elle se remplit et elle se vide tour à tour pour éclairer la terre; sa pâle domination arrête la nuit. Cette tache que je te montre est le paradis, demeure d’Adam; ce grand ombrage est son berceau: tu ne peux manquer ta route; la mienne me réclame.»

Il dit, et se retourna. Satan s’inclinant profondément devant un esprit supérieur, comme c’est l’usage dans le ciel où personne ne néglige de rendre le respect et les honneurs qui sont dus, prend congé: vers la côte de la terre au-dessous, il se jette en bas de l’écliptique: rendu plus agile par l’espoir du succès, il précipite son vol perpendiculaire en tournant comme une roue aérienne; il ne s’arrêta qu’au moment où sur le sommet du Niphates il s’abattit.

LIVRE QUATRIÈME
ARGUMENT
Satan, à la vue d’Éden et près du lieu où il doit tenter l’entreprise hardie qu’il a seul projetée contre Dieu et contre l’homme, flotte dans le doute et est agité de plusieurs passions, la frayeur, l’envie et le désespoir. Mais enfin il se confirme dans le mal; il s’avance vers le paradis, dont l’aspect extérieur et la situation sont décrits. Il en franchit les limites; il se repose, sous la forme d’un cormoran, sur l’arbre de vie, comme le plus haut du jardin, pour regarder autour de lui. Description du jardin; première vue d’Adam et d’Ève par Satan; son étonnement à l’excellence de leur forme et à leur heureux état; sa résolution de travailler à leur chute. Il entend leurs discours; il apprend qu’il leur était défendu, sous peine de mort de manger du fruit de l’arbre de science: il projette de fonder là-dessus sa tentation en leur persuadant de transgresser l’ordre: il les laisse quelque temps pour en apprendre davantage sur leur état par quelque autre moyen. Cependant Uriel, descendant sur un rayon du soleil, avertit Gabriel (qui avait sous sa garde la porte du paradis) que quelque mauvais esprit s’est échappé de l’abîme, qu’il a passé à midi par la sphère du soleil sous la forme d’un bon ange, qu’il est descendu au paradis et s’est trahi après par ses gestes furieux sur la montagne: Gabriel promet de le trouver avant le matin. La nuit venant, Adam et Ève parlent d’aller à leur repos. Leur bosquet décrit; leur prière du soir. Gabriel faisant sortir ses escadrons de veilles de nuit pour faire la ronde dans le paradis, détache deux forts anges vers le berceau d’Adam, de peur que le malin esprit ne fût là faisant du mal à Adam et Ève endormis. Là ils trouvent Satan à l’oreille d’Ève, occupé à la tenter dans un songe, et ils l’amènent, quoiqu’il ne le voulût pas, à Gabriel. Questionné par celui-ci, il répond dédaigneusement, se prépare à la résistance; mais, empêché par un signe du ciel, il fuit hors du Paradis.

 

Oh! que ne se fit-elle entendre, cette voix admonitrice dont l’apôtre qui vit l’Apocalypse fut frappé quand le dragon, mis dans une seconde déroute, accourut furieux pour se venger sur les hommes; voix qui criait avec force dans le ciel: Malheur aux habitants de la terre! Alors, tandis qu’il en était temps, nos premiers parents eussent été avertis de la venue de leur secret ennemi; ils eussent peut-être ainsi échappé à son piège mortel. Car à présent Satan, à présent enflammé de rage, descendit pour la première fois sur la terre; tentateur avant d’être accusateur du genre humain, il vint pour faire porter la peine de sa première bataille perdue, et de sa fuite dans l’enfer, à l’homme innocent et fragile. Toutefois, quoique téméraire et sans frayeur, il ne se réjouit pas dans sa vitesse; il n’a point de sujet de s’enorgueillir en commençant son affreuse entreprise. Son dessein, maintenant près d’éclore, roule et bouillonne dans son sein tumultueux, et comme une machine infernale il recule sur lui-même.

L’horreur et le doute déchirent les pensées troublées de Satan, et jusqu’au fond soulèvent l’enfer au dedans de lui; car il porte l’enfer en lui et autour de lui; il ne peut pas plus fuir lui-même en changeant de place. La conscience éveille le désespoir qui sommeillait, éveille dans l’archange le souvenir amer de ce qu’il fut, de ce qu’il est, et de ce qu’il doit être: de pires actions doivent amener de plus grands supplices. Quelquefois sur Éden, qui maintenant se déploie agréable à sa vue, il attache tristement son regard malheureux; quelquefois il le fixe sur le ciel et le soleil, resplendissant alors dans sa haute tour du midi. Après avoir tout repassé dans son esprit, il s’exprima de la sorte avec des soupirs:

«Ô toi qui, couronné d’une gloire incomparable, regardes du haut de ton empire solitaire comme le Dieu de ce monde nouveau! toi à la vue duquel toutes les étoiles cachent leur têtes amoindries, je crie vers toi, mais non avec une voix amie; je ne prononce ton nom, ô soleil! que pour te dire combien je hais tes rayons! Ils me rappellent l’état dont je suis tombé et combien autrefois je m’élevais glorieusement au-dessus de ta sphère.

«L’orgueil et l’ambition m’ont précipité: j’ai fait la guerre dans le ciel au Roi du ciel, qui n’a point d’égal. Ah! pourquoi? il ne méritait pas de moi un pareil retour, lui qui m’avait créé ce que j’étais dans un rang éminent; il ne me reprochait aucun de ses bienfaits; son service n’avait rien de rude. Que pouvais-je faire de moins que de lui offrir des louanges, hommage si facile! que de lui rendre des actions de grâces? combien elles lui étaient dues! Cependant toute sa bonté n’a opéré en moi que le mal, n’a produit que la malice. Élevé si haut, j’ai dédaigné la sujétion; j’ai pensé qu’un degré plus haut je deviendrais le Très-Haut; que dans un moment j’acquitterais la dette immense d’une reconnaissance éternelle, dette si lourde; toujours payer, toujours devoir. J’oubliais ce que je recevais toujours de lui; je ne compris pas qu’un esprit reconnaissant en devant ne doit pas, mais qu’il paye sans cesse, à la fois endetté et acquitté. Était-ce donc là un fardeau? Oh! que son puissant destin ne me créa-t-il un ange inférieur! je serais encore heureux; une espérance sans bornes n’eût pas fait naître l’ambition. Cependant, pourquoi non? quelque autre pouvoir aussi grand aurait pu aspirer au trône et m’aurait, malgré mon peu de valeur, entraîné dans son parti. Mais d’autres pouvoirs aussi grands ne sont pas tombés; ils sont restés inébranlables, armés au dedans et au dehors contre toute tentation. N’avais-tu pas la même volonté libre et la même force pour résister? Tu l’avais; qui donc et quoi donc pourrais-tu accuser, si ce n’est le libre amour du ciel qui agit également envers tous?

«Qu’il soit donc maudit cet amour, puisque l’amour ou la haine, pour moi semblables, m’apportent l’éternel malheur! Non! sois maudit toi-même, puisque par ta volonté contraire à celle de Dieu, tu as choisi librement ce dont tu te repens si justement aujourd’hui!

«Ah! moi, misérable! par quel chemin fuir la colère infinie et l’infini désespoir? Par quelque chemin que je fuie, il aboutit à l’enfer; moi-même je suis l’enfer; dans l’abîme le plus profond est au dedans de moi un plus profond abîme qui, large ouvert, menace sans cesse de me dévorer; auprès de ce gouffre, l’enfer où je souffre semble le ciel.

«Oh! ralentis tes coups! n’est-il aucune place laissée au repentir, aucune à la miséricorde? Aucune, il faut la soumission. Ce mot, l’orgueil et ma crainte de la honte aux yeux des esprits de dessous me l’interdisent; je les séduisis avec d’autres promesses, avec d’autres assurances que des assurances de soumission, me vantant de subjuguer le Tout-Puissant! Ah! malheureux que je suis! ils savent peu combien chèrement je paye cette jactance si vaine, sous quels tourments intérieurement je gémis, tandis qu’ils m’adorent sur le trône de l’enfer! Le plus élevé avec le sceptre et le diadème, je suis tombé le plus bas, seulement supérieur en misères! telle est la joie que trouve l’ambition.

«Mais supposez qu’il soit possible que je me repente, que j’obtienne par un acte de grâce mon premier état, ah! la hauteur du rang ferait bientôt renaître la hauteur des pensées: combien serait rétracté vite ce qu’une feinte soumission aurait juré! L’allégement du mal désavouerait comme nuls, et arrachés par la violence, des vœux prononcés dans la douleur. Jamais une vraie réconciliation ne peut naître là où les blessures d’une haine mortelle ont pénétré si profondément. Cela ne me conduirait qu’à une pire infidélité, et à une chute plus pesante. J’achèterais cher une courte intermission payée d’un double supplice. Il le sait celui qui me punit; il est aussi loin de m’accorder la paix que je suis loin de la mendier. Tout espoir exclus, voici qu’au lieu de nous rejetés, exilés, il a créé l’homme, son nouveau délice, et pour l’homme ce monde. Ainsi, adieu espérance, et avec l’espérance, adieu crainte, adieu remords! Tout bien est perdu pour moi. Mal, sois mon bien: par toi au moins je tiendrai l’empire divisé entre moi et le Roi du ciel; par toi je régnerai peut-être sur plus d’une moitié de l’univers, ainsi que l’homme et ce monde nouveau l’apprendront en peu de temps.»

Tandis qu’il parlait de la sorte, chaque passion obscurcissait son visage trois fois changé par la pâle colère, l’envie et le désespoir, passions qui défiguraient son visage emprunté, et auraient trahi son déguisement si quelque œil l’eût aperçu, car les esprits célestes sont toujours exempts de ces honteux désordres. Satan s’en ressouvint bientôt, et couvrit ses perturbations d’un dehors de calme: artisan de fraude, ce fut lui qui le premier pratiqua la fausseté sous une apparence sainte, afin de cacher sa profonde malice renfermée dans la vengeance. Toutefois il n’est pas encore assez exercé dans son art pour tromper Uriel une fois prévenu: l’œil de cet archange l’avait suivi dans la route qu’il avait prise; il le vit sur le mont Assyrien plus défiguré qu’il ne pouvait convenir à un esprit bienheureux; il remarqua ses gestes furieux, sa contenance égarée alors qu’il se croyait seul, non observé, non aperçu.

Satan poursuit sa route et approche de la limite d’Éden. Le délicieux paradis, maintenant plus près, couronne de son vert enclos, comme d’un boulevard champêtre, le sommet aplati d’une solitude escarpée; les flancs hirsutes de ce désert, hérissés d’un boisson épais, capricieux et sauvage, défendent tout abord. Sur sa cime croissaient à une insurmontable hauteur les plus hautes futaies de cèdres, de pins, de sapins, de palmiers, scène sylvaine; et comme leurs rangs superposent ombrages sur ombrages, ils forment un théâtre de forêts de l’aspect le plus majestueux. Cependant, plus haut encore que leurs cimes montait la muraille verdoyante du paradis: elle ouvrait à notre premier père une vaste perspective sur les contrées environnantes de son empire.

Et plus haut que cette muraille, qui s’étendait circulairement au-dessous de lui, apparaissait un cercle des arbres les meilleurs et chargés des plus beaux fruits. Les fleurs et les fruits dorés formaient un riche émail de couleurs mêlées: le soleil y imprimait ses rayons avec plus de plaisir que dans un beau nuage du soir, ou dans l’arc humide, lorsque Dieu arrose la terre.

Ainsi charmant était ce paysage. À mesure que Satan s’en approche, il passe d’un air pur dans un air plus pur qui inspire au cœur des délices et des joies printanières, capables de chasser toute tristesse, hors celle du désespoir. De douces brises, secouant leurs ailes odoriférantes, dispensaient des parfums naturels, et révélaient les lieux auxquels elles dérobèrent ces dépouilles embaumées. Comme aux matelots qui ont cinglé au delà du cap de Bonne-Espérance, et ont déjà passé Mosambique, les vents du nord-est apportent, loin en mer, les parfums du Saba du rivage aromatique de l’Arabie-Heureuse; charmés du retard, ces navigateurs ralentissent encore leur course; et, pendant plusieurs lieues, réjoui par la senteur agréable, le vieil Océan sourit: ainsi ces suaves émanations accueillent l’ennemi qui venait les empoisonner. Il en était plus satisfait que ne le fut Asmodée de la fumée du poisson qui le chassa, quoique amoureux, d’auprès de l’épouse de Tobie; la vengeance le força de fuir de la Médie jusqu’en Égypte, où il fut fortement enchaîné.

Pensif et avec lenteur, Satan a gravi le flanc de la colline sauvage et escarpée; mais bientôt il ne trouve plus de route pour aller plus loin; tant les épines entrelacées comme une haie continue, et l’exubérance des buissons, ferment toute issue à l’homme ou à la bête qui prend ce chemin. Le paradis n’avait qu’une porte, et elle regardait l’orient du côté opposé; ce que l’archifélon ayant vu, il dédaigna l’entrée véritable; par mépris, d’un seul bond léger il franchit toute l’enceinte de la colline et de la plus haute muraille, et tombe en dedans sur ses pieds.

Comme un loup rôdant, contraint par la faim de chercher de nouvelles traces d’une proie, guette le lieu où les pasteurs ont enfermé leurs troupeaux dans des parcs en sûreté, le soir au milieu des champs; il saute facilement par-dessus les claies, dans la bergerie: ou comme un voleur âpre à débarrasser de son trésor un riche citadin dont les portes épaisses, barrées et verrouillées, ne redoutent aucun assaut, il grimpe aux fenêtres ou sur les toits: ainsi le premier grand voleur escalade le bercail de Dieu, ainsi depuis escaladèrent son Église les impurs mercenaires.

Satan s’envola, et sur l’arbre de vie (l’arbre du milieu et l’arbre le plus haut du Paradis) il se posa semblable à un cormoran. Il n’y regagna pas la véritable vie, mais il y médita la mort de ceux qui vivaient; il ne pensa point à la vertu de l’arbre qui donne la vie, et dont le bon usage eût été le gage de l’immortalité; mais il se servit seulement de cet arbre pour étendre sa vue au loin; tant il est vrai que nul ne connaît, Dieu seul excepté, la juste valeur du bien présent; mais on pervertit les meilleures choses par le plus lâche abus, ou par le plus vil usage.

Au-dessous de lui, avec une nouvelle surprise, dans un étroit espace, il voit renfermée pour les délices des sens de l’homme, toute la richesse de la nature, ou plutôt il voit un ciel sur la terre; car ce bienheureux paradis était le jardin de Dieu, par lui-même planté à l’orient d’Éden. Éden s’étendait à l’est depuis Auran jusqu’aux tours royales de la Grande-Séleucie, bâtie par les rois grecs, ou jusqu’au lieu où les fils d’Éden habitèrent longtemps auparavant, en Telassar. Sur ce sol agréable, Dieu traça son plus charmant jardin; il fit sortir de la terre féconde les arbres de la plus noble espèce pour la vue, l’odorat et le goût. Au milieu d’eux était l’arbre de vie, haut, élevé, épanouissant son fruit d’ambroisie d’or végétal. Tout près de la vie, notre mort, l’arbre de la science, croissait; science du bien, achetée cher par la connaissance du mal.

Au midi, à travers Éden, passait un large fleuve; il ne changeait point de cours, mais sous la montagne raboteuse il se perdait engouffré: Dieu avait jeté cette montagne comme le sol de son jardin élevé sur le rapide courant. L’onde, à travers les veines de la terre poreuse qui l’attirait en haut par une douce soif, jaillissait fraîche fontaine et arrosait le jardin d’une multitude de ruisseaux. De là, ces ruisseaux réunis tombaient d’une clairière escarpée et rencontraient au-dessous le fleuve qui ressortait de son obscur passage: alors divisé en quatre branches principales, il prenait des routes diverses, errant par des pays et des royaumes fameux, dont il est inutile ici de parler.

Disons plutôt, si l’art le peut dire, comment de cette fontaine de saphir les ruisseaux tortueux roulent sur des perles orientales et des sables d’or; comment, en sinueuses erreurs sous les ombrages abaissés, ils épandent le nectar, visitent chaque plante, et nourrissent des fleurs dignes du paradis. Un art raffiné n’a point arrangé ces fleurs en couches, ou en bouquets curieux; mais la nature libérale les a versées avec profusion sur la colline, dans le vallon, dans la plaine, là où le soleil du matin échauffe d’abord la campagne ouverte, et là où le feuillage impénétrable rembrunit à midi les bosquets.

Tel était ce lieu; asile heureux et champêtre d’un aspect varié, bosquets dont les arbres riches pleurent des larmes de baumes et de gommes parfumées; bocage dont le fruit, d’une écorce d’or poli, se suspend aimable et d’un goût délicieux; fables vraies de l’Hespérie si elles sont vraies, c’est seulement ici. Entre ces bosquets sont interposés des clairières, des pelouses rases, des troupeaux paissant l’herbe tendre; ou bien des monticules plantés de palmiers s’élèvent; le giron fleuri de quelque vallon arrosé déploie ses trésors; fleurs de toutes couleurs, et la rose sans épines.

D’un autre côté sont des antres et des grottes ombragées qui servent de fraîches retraites; la vigne, les enveloppant de son manteau, étale ses grappes de pourpre et rampe élégamment opulente. En même temps des eaux sonores tombent de la déclivité des collines; elles se dispersent, ou dans un lac qui étend son miroir de cristal à un rivage dentelé et couronné de myrtes, elles unissent leur cours. Les oiseaux s’appliquent à leur chœur; des brises, de printanières brises, soufflant les parfums des champs et des bocages, accordent à l’unisson les feuilles tremblantes, tandis que l’universel Pan, dansant avec les Grâces et les Heures, conduit un printemps éternel. Ni la charmante campagne d’Enna, où Proserpine cueillant des fleurs, elle-même fleur plus belle, fut cueillie par le sombre Pluton (Cérès, dans sa peine, la chercha par toute la terre); ni l’agréable bois de Daphné, près l’Oronte, ni la source inspirée de Castalie, ne peuvent se comparer au paradis d’Éden; encore moins l’île Nisée qu’entoure le fleuve Triton, où le vieux Cham (appelé Ammon par les Gentils, et Jupiter Lydien) cacha Amalthée et son fils florissant, le jeune Bacchus, des yeux de Rhéa sa marâtre. Le mont Amar où les rois d’Abyssinie gardent leurs enfants, (quoique supposé par quelques-uns le véritable paradis); ce mont, sous la ligne Éthiopique, près de la source du Nil, entouré d’un roc brillant que l’on met tout un jour à monter, est loin d’approcher du jardin d’Assyrie, où l’ennemi vit sans plaisir tous les plaisirs, toutes les créatures vivantes, nouvelles et étranges à la vue.

Deux d’entre elles, d’une forme bien plus noble, d’une stature droite et élevée, droite comme celle des dieux, vêtues de leur dignité native dans une majesté nue, paraissaient les seigneurs de tout, et semblaient dignes de l’être. Dans leurs regards divins brillait l’image de leur glorieux auteur, avec la raison, la sagesse, la sainteté sévère et pure; sévère, mais placée dans cette véritable liberté filiale qui fait la véritable autorité dans les hommes. Ces deux créatures ne sont pas égales, de même que leurs sexes ne sont pas pareils: Lui formé pour la contemplation et le courage; Elle pour la mollesse et la grâce séduisante; Lui pour Dieu seulement; Elle pour Dieu en lui. Le beau et large front de l’homme et son œil sublime annoncent la suprême puissance; ses cheveux d’hyacinthe, partagés sur le devant, pendent en grappes d’une manière mâle, mais non au-dessous de ses fortes épaules. La femme porte comme un voile sa chevelure d’or qui descend éparse et sans ornement jusqu’à sa fine ceinture, se roule en capricieux anneaux, comme la vigne replie ses attaches; symbole de dépendance, mais d’une dépendance demandée avec une douce autorité, par la femme accordée, par l’homme mieux reçue; accordée une soumission contenue, un décent orgueil, une tendre résistance, un amoureux délai. Aucune partie mystérieuse de leur corps n’était alors cachée; alors la honte coupable n’existait point: honte déshonnête des ouvrages de la nature, honneur déshonorable, enfant du péché, combien avez-vous troublé la race humaine avec des apparences, de pures apparences de pureté! Vous avez banni de la vie de l’homme sa plus heureuse vie, la simplicité et l’innocence sans tache!

Ainsi passait le couple nu; il n’évitait ni la vue de Dieu, ni celle des anges, car il ne songeait point au mal: ainsi passait, en se tenant par la main, le plus beau couple qui depuis s’unit jamais dans les embrassements de l’Amour: Adam le meilleur des hommes qui furent ses fils; Ève, la plus belle des femmes qui naquirent ses filles.

Sous un bouquet d’ombrage, qui murmure doucement sur un gazon vert, ils s’assirent au bord d’une limpide fontaine. Ils ne s’étaient fatigués au labeur de leur riant jardinage, qu’autant qu’il le fallait pour rendre le frais zéphyr plus agréable, le repos plus paisible, la soif et la faim plus salutaires. Ils cueillirent les fruits de leur repas du soir; fruits délectables que leur cédaient les branches complaisantes, tandis qu’ils reposaient inclinés sur le mol duvet d’une couche damassée de fleurs. Ils suçaient des pulpes savoureuses, et à mesure qu’ils avaient soif, ils buvaient dans l’écorce des fruits l’eau débordante.

À ce festin ne manquaient ni les doux propos, ni les tendres sourires, ni les jeunes caresses naturelles à des époux si beaux, enchaînés par l’heureux lien nuptial, et qui étaient seuls. Autour d’eux folâtraient les animaux de la terre, depuis devenus sauvages, et que l’on chasse dans les bois ou dans les déserts, dans les forêts ou dans les cavernes. Le lion en jouant se cabrait, et dans ses griffes berçait le chevreau; les ours, les tigres, les léopards, les panthères gambadaient devant eux; l’informe éléphant, pour les amuser, employait toute sa puissance et contournait sa trompe flexible; le serpent rusé, s’insinuant tout auprès, entrelaçait en nœud gordien sa queue repliée, et donnait de sa fatale astuce une preuve non comprise. D’autre animaux couchés sur le gazon et rassasiés de pâture, regardaient au hasard, ou ruminaient à moitié endormis. Le soleil baissé hâtait sa carrière, inclinée vers les îles de l’Océan, et dans l’échelle ascendante du ciel, les étoiles qui introduisent la nuit se levaient. Le triste Satan, encore dans l’étonnement où il avait été d’abord, put à peine recouvrer sa parole faillie.

«Ô enfer! qu’est-ce que mes yeux voient avec douleur? à notre place et si haut dans le bonheur sont élevées des créatures d’une autre substance, nées de la terre peut-être et non purs esprits, cependant peu inférieures aux brillants esprits célestes. Mes pensées s’attachent à elles avec surprise; je pourrais les aimer, tant la divine ressemblance éclate vivement en elles, et tant la main qui les pétrit a répandu de grâces sur leur forme! Ah! couple charmant, vous ne vous doutez guère combien votre changement approche; toutes vos délices vont s’évanouir et vous livrer au malheur: malheur d’autant plus grand que vous goûtez maintenant plus de joie! Couple heureux! mais trop mal gardé pour continuer longtemps d’être si heureux: ce séjour élevé, votre ciel est mal fortifié pour un ciel, et pour forclore un ennemi tel que celui qui maintenant y est entré: non que je sois votre ennemi décidé; je pourrais avoir pitié de vous ainsi abandonnés, bien que de moi on n’ait pas eu pitié.

«Je cherche à contracter avec vous une alliance, une amitié mutuelle, si étroite, si resserrée, qu’à l’avenir j’habite avec vous, ou que vous habitiez avec moi. Ma demeure ne plaira peut-être pas à vos sens autant que ce beau paradis; cependant telle qu’elle est, acceptez-la; c’est l’ouvrage de votre Créateur, il me donna ce qu’à mon tour libéralement je donne. L’enfer, pour vous recevoir tous les deux, ouvrira ses plus larges portes, et enverra au-devant de vous tous ses rois. Là vous aurez la place que vous n’auriez pas dans ces enceintes étroites, pour loger votre nombreuse postérité. Si le lieu n’est pas meilleur, remerciez celui qui m’oblige, malgré ma répugnance, à me venger sur vous qui ne m’avez fait aucun tort, de lui qui m’outragea. Et quand je m’attendrirais à votre inoffensive innocence (comme je le fais), une juste raison publique, l’honneur, l’empire que ma vengeance agrandira par la conquête de ce nouveau monde, me contraindraient à présent de faire ce que sans cela j’abhorrerais, tout damné que je suis.»

Ainsi s’exprima l’ennemi, et par la nécessité (prétexte des tyrans) excusa son projet diabolique.

De sa haute station sur le grand arbre, il s’abattit parmi le troupeau folâtre des quadrupèdes: lui-même devenu tantôt l’un d’entre eux, tantôt l’autre, selon que leur forme sert mieux son dessein. Il voit de plus près sa proie; il épie, sans être découvert, ce qu’il peut apprendre encore de l’état des deux époux par leurs paroles ou par leurs actions. Il marche autour d’eux, lion à l’œil étincelant; il les suit comme un tigre, lequel a découvert par hasard deux jolis faons, jouant à la lisière d’une forêt: la bête cruelle se rase, se relève, change souvent la couche de son guet: comme un ennemi il choisit le terrain d’où s’élançant il puisse saisir plus sûrement les deux jeunes faons chacun dans une de ses griffes. Adam, le premier des hommes, adressant ce discours à Ève, la première des femmes, rendit Satan tout oreille, pour entendre couler les paroles d’une langue nouvelle.

«Unique compagne qui seule partages avec moi tous ces plaisirs et qui m’es plus chère que tout, il faut que le pouvoir qui nous a faits, et qui a fait pour nous ce vaste monde, soit infiniment bon, et qu’il soit aussi généreux qu’il est bon et aussi libre dans sa bonté qu’il est infini. Il nous a tirés de la poussière et placés ici dans toute cette félicité, nous qui n’avons rien mérité de sa main, et qui ne pouvons rien faire dont il ait besoin: il n’exige autre chose de nous que ce seul devoir, que cette facile obligation; de tous les arbres du paradis qui portent des fruits variés et délicieux, nous ne nous interdirons que l’arbre de science, planté près de l’arbre de vie; si près de la vie croît la mort! Qu’est-ce que la mort? quelque chose de terrible sans doute; car, tu le sais, Dieu a prononcé que goûter à l’arbre de science c’est la mort. Voilà la seule marque d’obéissance qui nous soit imposée, parmi tant de marques de pouvoir et d’empire à nous conférées, et après que la domination nous a été donnée sur toutes les autres créatures qui possèdent la terre, l’air et la mer. Ne trouvons donc pas rude une légère prohibition, nous qui avons d’ailleurs le libre et ample usage de toutes choses, et le choix illimité de tous les plaisirs. Mais louons Dieu à jamais, glorifions sa bonté; continuons, dans notre tâche délicieuse, à élaguer ces plantes croissantes, à cultiver ces fleurs; tâche qui, fût-elle fatigante, serait douce avec toi.»

Ève lui répondit:

«Ô toi, pour qui et de qui j’ai été formée, chair de ta chair, et sans qui mon être est sans but! ô mon guide et mon chef, ce que tu as dit est juste et raisonnable. Nous devons en vérité à notre Créateur des louanges et des actions de grâce journalières: moi principalement qui jouis de la plus heureuse part en possédant, toi supérieur par tant d’imparités, et qui ne peux trouver un compagnon semblable à toi.

«Souvent je me rappelle ce jour où je m’éveillai du sommeil pour la première fois; je me trouvai posée à l’ombre sur des fleurs, ne sachant, étonnée, ce que j’étais, où j’étais, d’où et comment j’avais été portée là. Non loin de ce lieu, le son murmurant des eaux sortait d’une grotte, et les eaux se déployaient en nappe liquide: alors elles demeuraient tranquilles et pures comme l’étendue du ciel. J’allai là avec une pensée sans expérience; je me couchai sur le bord verdoyant, pour regarder dans le lac uni et clair qui me semblait un autre firmament. Comme je me baissais pour regarder, juste à l’opposé une forme apparut dans le cristal de l’eau, s’y penchant pour me regarder; je tressaillis en arrière; elle tressaillit en arrière; charmée, je revins bientôt; charmée, elle revint aussitôt avec des regards de sympathie et d’amour. Mes yeux seraient encore attachés sur cette image, je m’y serais consumée d’un vain désir, si une voix ne m’eût ainsi avertie:

«Ce que tu vois, belle créature, ce que tu vois là est toi-même; avec toi cet objet vient et s’en va: mais suis-moi, je te conduirai là où ce n’est point une ombre qui attend ta venue et tes doux embrassements. Celui dont tu es l’image, tu en jouiras inséparablement. Tu lui donneras une multitude d’enfants semblables à toi-même, et tu seras appelée la mère du genre humain.»

«Que pouvais-je faire, sinon suivre invisiblement conduite? Je t’entrevis, grand et beau en vérité, sous un platane; cependant tu me semblas moins beau, d’une grâce moins attrayante, d’une douceur moins aimable que cette molle image des eaux. Je retourne sur mes pas, tu me suis et tu t’écries:—Reviens, belle Ève! qui fuis-tu? De celui que tu fuis tu es née; tu es sa chair, ses os. Pour te donner l’être, je t’ai prêté, de mon propre côté, du plus près de mon cœur, la substance et la vie, afin que tu sois à jamais à mon côté, consolation inséparable et chérie. Partie de mon âme, je te cherche! je réclame mon autre moitié.—De ta douce main tu saisis la mienne; je cédai, et depuis ce moment j’ai vu combien la beauté est surpassée par une grâce mâle et par la sagesse, qui seule est vraiment belle.»

Ainsi parla notre commune mère, et avec des regards pleins d’un charme conjugal non repoussé, dans un tendre abandon elle s’appuie embrassant à demi notre premier père; la moitié de son sein gonflé et nu caché sous l’or flottant de ses tresses éparses, vient rencontrer le sein de son époux. Lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis, Adam sourit d’un amour supérieur, comme Jupiter sourit à Junon lorsqu’il féconde les nuages qui répandent les fleurs de mai: Adam presse d’un baiser pur les lèvres de la mère des hommes. Le Démon détourne la tête d’envie; toutefois d’un œil méchant et jaloux il les regarde de côté et se plaint ainsi à lui-même:

«Vue odieuse, spectacle torturant! Ainsi ces deux êtres emparadisés dans les bras l’un de l’autre, se formant un plus heureux Éden, posséderont leur pleine mesure de bonheur sur bonheur, tandis que moi je suis jeté dans l’enfer où ne sont ni joie, ni amour, mais où brûle un violent désir (de nos tourments, tourment qui n’est pas le moindre), désir qui n’étant jamais satisfait, se consume dans le supplice de la passion!

«Mais que je n’oublie pas ce que j’ai appris de leur propre bouche; il paraît que tout ne leur appartient pas: un arbre fatal s’élève ici et appelé l’arbre de la science; il leur est défendu d’y goûter. La science défendue? cela est suspect, déraisonnable. Pourquoi leur maître leur envierait-il la science? Est-ce un crime de connaître? Est-ce la mort? Existent-ils seulement par ignorance? Est-ce là leur état fortuné, preuve de leur obéissance et de leur foi? Quel heureux fondement posé pour y bâtir leur ruine! Par là j’exciterai dans leur esprit un plus grand désir de savoir et de rejeter un commandement envieux, inventé dans le dessein de tenir abaissés ceux que la science élèverait à la hauteur des dieux: aspirant à devenir tels ils goûtent et meurent! Quoi de plus vraisemblable? Mais d’abord, avec de minutieuses recherches, marchons autour de ce jardin et ne laissons aucun recoin sans l’avoir examiné. Le hasard, mais le hasard seul, peut me conduire là où je rencontrerai quelque esprit du ciel, errant au bord d’une fontaine, ou retiré dans l’épaisseur de l’ombre; j’apprendrai de lui ce que j’ai encore à apprendre. Vivez tandis que vous le pouvez encore, couple heureux encore! jouissez, jusqu’à ce que je revienne, de ces courts plaisirs; de longs malheurs vont les suivre!»

Ainsi disant il tourne dédaigneusement ailleurs ses pas superbes, mais avec une circonspection artificieuse, et il commença sa recherche à travers les bois et les plaines, sur les collines et dans les vallées.

Cependant aux extrémités de l’occident, où le ciel rencontre l’Océan et la terre: le soleil couchant descendait avec lenteur, et frappait horizontalement de ses rayons du soir la porte orientale du paradis. C’était un roc d’albâtre montant jusqu’aux nues, et que l’on découvrait de loin. Un sentier tortueux, accessible du côté de la terre, menait à une entrée élevée; le reste était un pic escarpé qui surplombait en s’élevant et qu’on ne pouvait gravir.

Entre les deux piliers du roc, se tenait assis Gabriel, chef des gardes angéliques; il attendait la nuit. Autour de lui s’exerçait à des jeux héroïques la jeunesse du ciel désarmée; mais près d’elle des armures divines, des boucliers, des casques et des lances suspendues en faisceaux, brillaient du feu du diamant et de l’or.

Là descendit Uriel glissant à travers le soir sur un rayon du soleil, rapide comme une étoile qui tombe en automne à travers la nuit, lorsque des vapeurs enflammées sillonnent l’air; elle apprend au marinier de quel point de la boussole il se doit garder des vents impétueux. Uriel adresse à Gabriel ces paroles hâtées:

«Gabriel, ton rang t’a fait obtenir pour ta part l’emploi de veiller avec exactitude à ce qu’aucune chose nuisible ne puisse approcher ou entrer dans cet heureux séjour. Aujourd’hui, vers le haut du midi, est venu à ma sphère un esprit désireux, en apparence, de connaître un plus grand nombre des ouvrages du Tout-Puissant, et surtout l’homme, la dernière image de Dieu. Je lui ai tracé sa route toute rapide, et j’ai remarqué sa démarche aérienne. Mais sur la montagne qui s’élève au nord d’Éden, et où il s’est d’abord arrêté, j’ai bientôt découvert ses regards étrangers au ciel, obscurcis par de mauvaises passions. Je l’ai encore suivi des yeux, mais je l’ai perdu de vue sous l’ombrage. Quelqu’un de la troupe bannie, je le crains, s’est aventuré hors de l’abîme pour élever de nouveaux troubles: ton soin est de le trouver.»

Le guerrier ailé lui répondit:

«Uriel, il n’est pas étonnant qu’assis dans le cercle brillant du soleil, ta vue parfaite s’étende au loin et au large. À cette porte personne ne passe, la vigilance ici placée, personne qui ne soit bien connu comme venant du ciel: depuis l’heure du midi, aucune créature du ciel ne s’est présentée: si un esprit d’une autre espèce a franchi pour quelque projet ces limites de terre, il est difficile, tu le sais, d’arrêter une substance spirituelle par une barrière matérielle; mais si dans l’enceinte de ces promenades s’est glissé un de ceux que tu dis, sous quelque forme qu’il se soit caché, je le saurai demain au lever du jour.»

Ainsi le promit Gabriel, et Uriel retourna à son poste sur ce même rayon lumineux dont la pointe, maintenant élevée, le porte obliquement en bas au soleil tombé au-dessous des Açores; soit que le premier orbe, incroyablement rapide, eût roulé jusque-là dans sa révolution diurne, soit que la terre moins vite, par une fuite plus courte vers l’est, eût laissé là le soleil, peignant de reflets de pourpre et d’or les nuages qui sur son trône occidental lui font cortège.

Maintenant le soir s’avançait tranquille, et le crépuscule grisâtre avait revêtu tous les objets de sa grave livrée; le silence l’accompagnait, les animaux et les oiseaux étaient retirés, ceux-là à leur couche herbeuse, ceux-ci dans leur nid. Le rossignol seul veillait; toute la nuit il chanta sa complainte amoureuse, le silence était ravi.

Bientôt le firmament étincela de vivants saphirs. Hespérus, qui conduisait la milice étoilée, marcha le plus brillant, jusqu’à ce que la lune se levant dans une majesté nuageuse, reine manifeste, dévoila sa lumière de perle, et jeta son manteau d’argent sur l’ombre.

Adam s’adressant à Ève:

«Belle compagne, l’heure de la nuit, et toutes choses allées au repos, nous invitent à un repos semblable. Dieu a rendu le travail et le repos, comme le jour et la nuit, alternatifs pour l’homme: la rosée du sommeil tombant à propos avec sa douce et assoupissante pesanteur, abaisse nos paupières. Les autres créatures tout le long du jour errent oisives, non employées, et ont moins besoin de repos: l’homme a son ouvrage quotidien assigné de corps ou d’esprit; ce qui déclare sa dignité et l’attention que le ciel donne à toutes ses voies. Les animaux au contraire rôdent à l’aventure désœuvrés, et Dieu ne tient pas compte de ce qu’ils font. Demain avant que le frais matin annonce dans l’orient la première approche de la lumière, il faudra nous lever et retourner à nos agréables travaux. Nous avons à émonder là-bas ces berceaux fleuris, ces allées vertes, notre promenade à midi, qu’embarrasse l’excès des rameaux: ils se rient de notre insuffisante culture et demanderaient plus de mains que les nôtres pour élaguer leur folle croissance. Ces fleurs aussi, et ces gommes qui tombent, restent à terre, raboteuses et désagréables à la vue; elles veulent être enlevées, si nous désirons marcher à l’aise: maintenant, selon la volonté de la nature, la nuit nous commande le repos.»

Ève, ornée d’une parfaite beauté, lui répondit:

«Mon auteur et mon souverain, tu commandes, j’obéis: ainsi Dieu l’ordonne; Dieu est ta loi, tu es la mienne. N’en savoir pas davantage est la gloire de la femme, et sa plus heureuse science. En causant avec toi j’oublie le temps; les heures et leurs changements également me plaisent. Doux est le souffle du matin; doux le lever du matin avec le charme des oiseaux matineux; agréable est le soleil lorsque, dans ce délicieux jardin, il déploie ses premiers rayons sur l’herbe, l’arbre, le fruit et la fleur brillante de rosée; parfumée est la terre fertile après de molles ondées; charmant est le venir d’un soir paisible et gracieux, charmante la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, et cette lune si belle et ces perles du ciel qui forment sa cour étoilée: mais ni le souffle du matin quand il monte avec le charme des oiseaux matineux, ni le soleil levant sur ce délicieux jardin, ni l’herbe, ni le fruit, ni la fleur qui brille de rosée, ni le parfum après une ondée, ni le soir paisible et gracieux, ni la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, ni la promenade aux rayons de la lune ou à la tremblante lumière de l’étoile, n’ont de douceur sans toi.

«Mais pourquoi ces étoiles brillent-elles la nuit entière? Pour qui ce glorieux spectacle, quand le sommeil a fermé tous les yeux?»

Notre commun ancêtre répliqua:

«Fille de Dieu et de l’homme, Ève accomplie, ces astres ont leur course à finir, autour de la terre, du soir au lendemain: de contrée en contrée, afin de dispenser la lumière préparée pour des nations qui ne sont pas nées encore, ils se couchent et se lèvent, car il serait à craindre que des ténèbres totales regagnassent pendant la nuit leur antique possession, et qu’elles éteignissent la vie dans la nature et en toutes choses. Non-seulement ces feux modérés éclairent, mais par une chaleur amie de diverse influence, ils fomentent, échauffent, tempèrent, nourrissent, ou bien ils communiquent une partie de leur vertu stellaire à toutes les espèces d’êtres qui croissent sur la terre, et les rendent plus aptes à recevoir la perfection du plus puissant rayon du soleil. Ces astres, quoique non aperçus dans la profondeur de la nuit, ne brillent donc pas en vain. Ne pense pas que s’il n’était point d’homme, le ciel manquât de spectateurs, et Dieu de louanges: des millions de créatures spirituelles marchent invisibles dans le monde, quand nous veillons et quand nous dormons; par des cantiques sans fin elles louent les ouvrages du Très-Haut qu’elles contemplent jour et nuit. Que de fois sur la pente d’une colline à écho, ou dans un bosquet n’avons-nous pas entendu des voix célestes à minuit (seules ou se répondant les unes les autres) chanter le grand Créateur! Souvent en troupes quand ils sont de veilles, ou pendant leurs rondes nocturnes, au son d’instruments divinement touchés, les anges joignent leurs chants en pleine harmonie, ces chants divisent la nuit, et élèvent nos pensées vers le ciel.»

Ils parlent ainsi, et main en main ils entrent solitaires sous leur fortuné berceau: c’était un lieu choisi par le Planteur souverain, quand il forma toutes choses pour l’usage délicieux de l’homme. La voûte de l’épais couvert était un ombrage entrelacé de laurier et de myrte, et ce qui croissait plus haut était d’un feuillage aromatique et ferme. De l’un et l’autre côté l’acanthe et des buissons odorants et touffus élevaient un mur de verdure; de belles fleurs, l’iris de toutes les nuances, les roses et le jasmin, dressaient leurs tiges épanouies et formaient une mosaïque. Sous les pieds la violette, le safran, l’hyacinthe, en riche marqueterie brodaient la terre, plus colorée qu’une pierre du plus coûteux dessin.

Aucune autre créature, quadrupède, oiseau, insecte ou reptile, n’osait entrer en ce lieu; tel était leur respect pour l’homme. Jamais, même dans les fictions de la Fable, sous un berceau ombragé plus sacré, et plus écarté; jamais Pan ou Sylvain ne dormirent, Nymphe ni Faune n’habitèrent. Là, dans un réduit fermé avec des fleurs, des guirlandes et des herbes d’une suave odeur, Ève épousée embellit pour la première fois sa couche nuptiale, et les cœurs célestes chantèrent l’épithalame. Ce jour-là l’ange de l’hymen amena Ève à notre Père dans sa beauté nue, plus ornée, plus charmante que Pandore, que les dieux dotèrent de tous leurs dons (oh! trop semblable à elle par le triste événement), alors que conduite par Hermès au fils imprudent de Japhet, elle enlaça l’espèce humaine dans ses beaux regards, afin de venger Jupiter de celui qui avait dérobé le feu authentique.

Ainsi arrivés à leur berceau ombragé, Ève et Adam tous deux s’arrêtèrent, tous deux se retournèrent, et sous le ciel ouvert ils adorèrent le Dieu qui fit à la fois le ciel, l’air, la terre, le ciel qu’ils voyaient, le globe resplendissant de la lune, et le pôle étoilé.

«Tu as aussi fait la nuit, Créateur tout-puissant! et tu as fait le jour que nous avons employé et fini dans notre travail prescrit, heureux de notre assistance mutuelle, et de notre mutuel amour, couronne de toute cette félicité ordonnée par toi! Et tu as fait ce lieu délicieux trop vaste pour nous, où l’abondance manque de partageants et tombe sur le sol non moissonnée. Mais tu nous as promis une race issue de nous qui remplira la terre, qui glorifiera avec nous ta bonté infinie, et quand nous nous éveillons, et quand nous cherchons, comme à cette heure, le sommeil, ton présent.»

Ils dirent ainsi unanimes, n’observant d’autres rites qu’une adoration pure que Dieu aime le mieux. Ils entrèrent en se tenant par la main dans l’endroit le plus secret de leur berceau, et n’ayant point la peine de se débarrasser de ces incommodes déguisements que nous portons, ils se couchèrent l’un près de l’autre. Adam ne se détourna pas, je pense, de sa belle épouse, ni Ève ne refusa pas les rites mystérieux de l’amour conjugal, malgré tout ce que disent austèrement les hypocrites de la pureté, du paradis, de l’innocence, diffamant comme impur ce que Dieu déclare pur, ce qu’il commande à quelques-uns, ce qu’il permet à tous. Notre Créateur ordonne de multiplier: qui ordonne de s’abstenir, si ce n’est notre destructeur, l’ennemi de Dieu et de l’homme?

Salut, amour conjugal, mystérieuse loi, véritable source de l’humaine postérité, seule propriété dans le paradis, où tous les autres biens étaient en commun! Par toi l’ardeur adultère fut chassée des hommes et reléguée parmi le troupeau des bêtes; par toi, fondées sur la raison loyale, juste et pure, les relations chéries et toutes les charités du père, du fils et du frère, furent connues pour la première fois. Loin de moi d’écrire que tu sois un péché ou une honte, ou de penser que tu ne conviennes pas au lieu le plus sacré, toi, source perpétuelle des douceurs domestiques, toi, dont le lit a été déclaré chaste et insouillé pour le présent et pour le passé, et dans lequel sont entrés les saints et les patriarches. Ici l’amour emploie ses flèches dorées, ici il allume son flambeau durable et agite ses ailes de pourpre; ici il règne et se délecte. Il n’est point dans le sourire acheté des prostituées sans passion, sans joie, que rien ne rend chères; il n’est point dans des jouissances passagères, ni parmi les favorites de cour, ni dans une danse mêlée, ni sous le masque lascif, ni dans le bal de minuit, ni dans la sérénade que chante un amant affamé, à sa fière beauté, qu’il ferait mieux de quitter avec dédain. Bercés par les rossignols, Adam et Ève dormaient en se tenant embrassés; sur leurs membres nus le dôme fleuri faisait pleuvoir des roses, dont le matin réparait la perte. Dors, couple béni! Oh! toujours plus heureux si tu ne cherches pas un plus heureux état, et si tu sais ne pas savoir davantage!

Déjà la nuit de son cône ténébreux avait mesuré la moitié de sa course vers le plus haut de cette vaste voûte sublunaire; et les chérubins, sortant de leurs portes d’ivoire à l’heure accoutumée, étaient armés pour leurs nocturnes dans une tenue de guerre; lorsque Gabriel dit à celui qui approchait le plus de son pouvoir:

«Uzziel, prends la moitié de ces guerriers, et côtoie le midi avec la plus stricte surveillance; l’autre moitié tournera au nord: notre ronde se rencontrera à l’ouest.»

Ils se divisent comme la flamme, la moitié tournant sur le bouclier, l’autre sur la lance. Gabriel appelle deux esprits adroits et forts qui se tenaient près de lui, et il leur donne cet ordre:

«Ithuriel et Zéphon, de toute la vitesse de vos ailes, parcourez ce jardin; ne laissez aucun coin sans l’avoir visité, mais surtout l’endroit où habitent ces deux belles créatures qui dorment peut-être à présent, se croyant à l’abri du mal. Ce soir, vers le déclin du soleil, quelqu’un est arrivé; il dit d’un infernal esprit lequel a été vu dirigeant sa marche vers ce lieu (qui l’aurait pu penser?), échappé des barrières de l’enfer et à mauvais dessein sans doute: en quelque endroit que vous le rencontriez, saisissez-le et amenez-le ici.»

En parlant de la sorte il marchait à la tête de ses files radieuses qui éclipsaient la lune. Ithuriel et Zéphon vont droit au berceau, à la découverte de celui qu’ils cherchaient. Là ils le trouvèrent tapi comme un crapaud, tout près de l’oreille d’Ève, essayant par son art diabolique d’atteindre les organes de son imagination et de forger avec eux des illusions à son gré, de fantômes et songes; ou bien en soufflant son venin, il tâchait d’infecter les esprits vitaux qui s’élèvent du pur sang, comme de douces haleines s’élèvent d’une rivière pure: de là du moins pourraient naître ces pensées déréglées et mécontentes, ces vaines espérances, ces projets vains, ces désirs désordonnés, enflés d’opinions hautaines qui engendrent l’orgueil.

Tandis qu’il était ainsi appliqué, Ithuriel le touche légèrement de sa lance, car aucune imposture ne peut endurer le contact d’une trempe céleste, et elle retourne de force à sa forme naturelle. Découvert et surpris, Satan tressaille: comme quand une étincelle tombe sur un amas de poudre nitreuse préparée pour le tonneau, afin d’approvisionner un magasin sur un bruit de guerre; le grain noir dispersé par une soudaine explosion, embrase l’air: de même éclata dans sa propre forme, l’ennemi. Les deux beaux anges reculèrent d’un pas à demi étonnés de voir si subitement le terrible monarque. Cependant non émus de frayeur, ils l’accostent bientôt:

«Lequel es-tu de ces esprits rebelles adjugés à l’enfer? Viens-tu échappé de ta prison? Et pourquoi transformé, te tiens-tu comme un ennemi en embuscade, veillant ici au chevet de ceux qui dorment?»

«Vous ne me connaissez donc pas, reprit Satan plein de dédain; vous ne me connaissez pas, moi? Vous m’avez pourtant connu autrefois, non votre camarade, mais assis où vous n’osiez prendre l’essor. Ne pas me connaître, c’est vous avouer vous-mêmes inconnus, et les plus infimes de votre bande. Ou, si vous me connaissez, pourquoi m’interroger et commencer d’une manière superflue votre mission, qui finira d’une manière aussi vaine?»

Zéphon lui rendit mépris pour mépris:

«Ne crois pas, esprit révolté, que ta forme restée la même, ou que ta splendeur non diminuée, doivent être connues, comme lorsque tu te tenais dans le ciel droit et pur. Cette gloire, quand tu cessas d’être bon, se sépara de toi. Tu ressembles à présent à ton péché, et à la demeure obscure et souillée de ta condamnation. Mais viens; car il faudra, sois-en sûr, que tu rendes compte à celui qui nous envoie, et dont la charge est de conserver ce lieu inviolable et de préserver ceux-ci de tout mal.»

Ainsi parla le chérubin: sa grave réprimande, sévère dans une beauté pleine de jeunesse, lui donnait un grâce invincible. Le démon resta confus; il sentait combien la droiture est imposante, et il voyait combien dans sa forme, la vertu est aimable; il le voyait, et gémissait de l’avoir perdue, mais surtout de trouver qu’on s’était aperçu de l’altération sensible de son éclat. Toutefois il paraissait encore intrépide.

«Si je dois combattre, dit-il, que ce soit le chef contre le chef, contre celui qui envoie, non contre celui qui est envoyé, ou contre tous à la fois; plus de gloire sera gagnée, ou moins perdue.»

«Ta frayeur, dit le hardi Zéphon, nous épargnera l’épreuve de ce que le moindre d’entre nous peut faire seul contre toi, méchant, et par conséquent faible.»

L’ennemi ne répliqua point, étouffant de rage; mais, comme un orgueilleux coursier dans ses freins, il marche la tête haute, rongeant son mors de fer: combattre ou fuir lui parut inutile; une crainte d’en haut avait dompté son cœur, non autrement étonné. Maintenant ils approchaient du point occidental où les gardes de demi-ronde s’étaient tout juste rencontrés, et réunis ils formaient un escadron attendant le prochain ordre. Gabriel, leur chef, placé sur le front, leur crie:

«Amis, j’entends le bruit d’un pied agile qui se hâte par ce chemin, et à une lueur je discerne maintenant Ithuriel et Zéphon à travers l’ombre. Avec eux s’avance un troisième personnage d’un port de roi, mais d’une splendeur pâle et fanée: à sa démarche, et à sa farouche contenance, il paraît être le prince de l’enfer, qui probablement ne partira pas d’ici sans conteste: demeurez fermes, car son regard se couvre et nous défie.»

À peine a-t-il fini de parler, qu’Ithuriel et Zéphon le joignent, lui racontent brièvement qui ils amènent, où ils l’ont trouvé, comment occupé, sous quelle forme et dans quelle posture il était couché. Gabriel parla de la sorte avec un regard sévère:

«Pourquoi, Satan, as-tu franchi les limites prescrites à tes révoltes? Pourquoi viens-tu troubler dans leur emploi ceux qui ne veulent pas se révolter à ton exemple? Mais ils ont le pouvoir et le droit de te questionner sur ton entrée audacieuse dans ce lieu, où tu t’occupais, à ce qu’il semble, à violer le sommeil et à inquiéter ceux dont Dieu a placé la demeure ici dans la félicité.»

Satan répondit avec un sourcil méprisant:

«Gabriel, tu avais dans le ciel la réputation d’être sage, et je te tenais pour tel; mais la question que tu me fais me met en doute. Qu’il vive en enfer celui qui aime son supplice! Qui ne voudrait, s’il en trouvait le moyen, s’échapper de l’enfer, quoiqu’il y soit condamné? Toi-même tu le voudrais sans doute; tu t’aventurerais hardiment vers le lieu, quel qu’il fût, le plus éloigné de la douleur, où tu pusses espérer changer la peine en plaisir, et remplacer le plus tôt possible la souffrance par la joie; c’est ce que j’ai cherché dans ce lieu. Ce ne sera pas là une raison pour toi, qui ne connais que le bien, et n’a pas essayé le mal. M’objecteras-tu la volonté de celui qui nous enchaîna? Qu’il barricade plus sûrement ses portes de fer, s’il prétend nous retenir dans cette sombre géhenne! En voilà trop pour la question. Le reste est vrai: ils m’ont trouvé où ils le disent; mais cela n’implique ni violence ni tort.»

Il dit ainsi avec dédain. L’ange guerrier ému, moitié souriant avec mépris, lui répliqua:

«Ah! quelle perte a faite le ciel d’un juge pour juger ce qui est sage, depuis que Satan est tombé, renversé par sa folie! maintenant il revient échappé de sa prison, gravement en doute s’il doit tenir pour sages, ou non, ceux qui lui demandent quelle audace l’a conduit ici sans permission, hors des limites de l’enfer à lui prescrites; tant il juge sage de fuir la peine, n’importe comment, et de se dérober à son châtiment! Présomptueux, juge ainsi jusqu’à ce que la colère que tu as encourue en fuyant, rencontre sept fois ta fuite, et qu’à coup de fouet elle reconduise à l’enfer cette sagesse qui ne t’a pas encore appris qu’aucune peine ne peut égaler la colère infinie provoquée. Mais pourquoi es-tu seul? Pourquoi tout l’enfer déchaîné n’est-il pas venu avec toi? Le supplice est-il moins supplice pour tes compagnons? est-il moins à fuir, ou bien es-tu moins ferme qu’eux à l’endurer? Chef courageux! le premier à te soustraire aux tourments, si tu avais allégué à ton armée désertée par toi cette raison de fuite, certainement tu ne serais pas venu seul fugitif.»

À quoi l’ennemi répondit sourcillant, terrible:

«Tu sais bien, ange insultant, que je n’ai pas moins de courage à supporter la peine, et que je ne recule pas devant elle: j’ai bravé ta plus grande fureur, quand dans la bataille la noire volée du tonnerre vint à ton aide en toute hâte, et seconda ta lance autrement non redoutée. Mais tes paroles jetées au hasard, comme toujours, montrent ton inexpérience de ce qu’il convient de faire à un chef fidèle, d’après les durs essais et les mauvais succès du passé: il ne doit pas tout risquer dans les chemins du péril, qu’il n’a pas lui-même reconnus. Ainsi donc, j’ai entrepris le premier de voler seul à travers l’abîme désolé et de découvrir ce monde nouvellement créé, sur lequel dans l’enfer, la renommée n’a pas gardé le silence. Ici je suis venu dans l’espoir de trouver un séjour meilleur, d’établir sur la terre ou dans le milieu de l’air mes puissances affligées; dussions-nous, pour en prendre possession, essayer encore une fois ce que toi et tes élégantes légions oseront contre nous. Ce leur est une besogne plus facile de servir leur Seigneur au haut du ciel, de chanter des hymnes à son trône, de s’incliner à des distances marquées, que de combattre!»

L’ange guerrier répondit aussitôt:

«Dire et se contredire, prétendre d’abord qu’il est sage de fuir la peine, professer ensuite l’espionnage, montre non un chef, mais un menteur avéré, Satan. Et oses-tu te donner le titre de fidèle? Ô nom, nom sacré de fidélité profanée! Fidèle à qui? à ta bande rebelle, armée de pervers, digne corps d’une digne tête? Était-ce là votre discipline et votre foi jurée, votre obéissance militaire, de rompre votre serment d’allégeance au Pouvoir suprême reconnu? Et toi, rusé hypocrite, aujourd’hui champion de la liberté, qui jadis plus que toi flatta, s’inclina, et servilement adora le redoutable Monarque du ciel? Pourquoi, sinon dans l’espoir de le déposséder et de régner toi-même? Mais écoute à présent ce que je te conseille: Loin d’ici! fuis là d’où tu as fui: si à compter de cette heure tu te montres dans ces limites sacrées, je te traîne enchaîné au puits infernal, je t’y scellerai de manière que désormais tu ne mépriseras plus les faciles portes de l’enfer, trop légèrement barrées.»

Ainsi il menaçait: mais Satan ne fait aucune attention à ces menaces, mais sa rage croissant, il répliqua:

«Alors que je serai ton captif, parle de chaînes, fier chérubin de frontière; mais avant cela attends-toi toi-même à sentir le poids de mon bras vainqueur, bien que le roi du ciel chevauche sur tes ailes, et qu’avec tes compères, façonnés au joug, tu tires ses roues triomphantes dans sa marche sur le chemin du ciel, pavé d’étoiles.»

Tandis qu’il parle, les angéliques escadrons devinrent rouges de feu; aiguisant en croissant les pointes de leur phalange, ils commencent à l’entourer de leurs lances en arrêt: telle, dans un champ de Cérès mûr pour la moisson, une forêt barbelée d’épis ondoie et s’incline de quelque côté que le vent la balaye; le laboureur inquiet regarde; il craint que, sur l’aire, les gerbes, son espérance, ne laissent que du chaume. De son côté, Satan, alarmé, rassemblant toute sa force, s’élève dilaté, inébranlable comme le Ténériffe ou l’Atlas. Sa tête atteint le ciel, et sur son casque l’horreur siège comme un panache; sa main ne manquait point de ce qui semblait une lance et un bouclier.

Des faits terribles se fussent accomplis; non-seulement le paradis dans cette commotion, mais peut-être la voûte étoilée du ciel, ou au moins tous les éléments, seraient allés en débris, confondus et déchirés par la violence de ce combat, si l’Éternel, pour prévenir cet horrible tumulte, n’eut aussitôt suspendu ses balances d’or, que l’on voit encore entre Astrée et le signe du Scorpion. Dans ces balances, le Créateur pesa d’abord toutes les choses créées, la terre ronde et suspendue avec l’air pour contrepoids; maintenant, il y pèse les événements, les batailles et les royaumes: il mit deux poids dans les bassins, dans l’un le départ, dans l’autre le combat; le dernier bassin monta rapidement et frappa le fléau. Gabriel s’en apercevant, dit à l’ennemi:

«Satan, je connais ta force et tu connais la mienne; ni l’une ni l’autre ne nous est propre, mais elles nous ont été données. Quelle folie donc de vanter ce que les armes peuvent faire, puisque ni ta force, ni la mienne ne sont que ce que permet le ciel, quoique la mienne soit à présent doublée, afin que je te foule aux pieds comme la fange! Pour preuve, regarde en haut; lis ton destin dans ce signe céleste où tu es pesé, et vois combien tu es léger, combien faible si tu résistes.»

L’ennemi leva les yeux, et reconnut que son bassin était monté en haut. C’en est fait; il fuit en murmurant, et avec lui fuient les ombres de la nuit.

LIVRE CINQUIÈME
ARGUMENT
Le matin approchait; Ève raconte à Adam son rêve fâcheux. Il n’aime pas ce rêve, cependant il la console. Ils sortent pour leurs travaux du jour: leur hymne du matin à la porte de leur berceau. Dieu, afin de rendre l’homme inexcusable, envoie Raphaël pour l’exhorter à l’obéissance, lui rappeler son état libre, le mettre en garde contre son ennemi qui est proche, lui apprendre quel est cet ennemi, pourquoi il est son ennemi, et tout ce qu’il est utile en outre à Adam de connaître. Raphaël descend au paradis; sa figure décrite; sa venue découverte au loin par Adam assis à la porte de son berceau. Adam va à la rencontre de l’ange, l’amène à sa demeure et lui offre les fruits les plus choisis cueillis par Ève; leurs discours à table. Raphaël accomplit son message, fait souvenir Adam de son état et de son ennemi; à la demande d’Adam il raconte quel est cet ennemi, comment il l’est devenu: en commençant son récit à la première révolte de Satan dans le ciel, il dit la cause de cette révolte; comment l’esprit rebelle entraîna ses légions après lui dans les parties du Nord; comment il les incita à se révolter avec lui, les persuada tous, excepté Abdiel, le séraphin, qui combat ses raisons, s’oppose à lui et l’abandonne.

 

Déjà le Matin avançant ses pas de rose dans les régions de l’est, semait la terre de perles orientales, lorsque Adam s’éveilla, telle était sa coutume; car son sommeil léger comme l’air, entretenu par une digestion pure et des vapeurs douces et tempérées, était légèrement dispersé par le seul bruit des ruisseaux fumants, des feuilles agitées (éventail de l’Aurore), et par le chant matinal et animé des oiseaux sur toutes les branches: il est d’autant plus étonné de trouver Ève non éveillée, la chevelure en désordre et les joues rouges comme dans un repos inquiet. Il se soulève à demi, appuyé sur le coude; penché amoureusement sur elle, il contemple avec des regards d’un cordial amour la beauté qui, éveillée ou endormie, brille de grâces particulières. Alors d’une voix douce, comme quand Zéphire souffle sur Flore, touchant doucement la main d’Ève, il murmure ces mots:

«Éveille-toi, ma très belle, mon épouse, mon dernier bien trouvé, le meilleur et le dernier présent du ciel, mon délice toujours nouveau! Éveille-toi! Le matin brille et la fraîche campagne nous appelle; nous perdons les prémices du jour, le moment de remarquer comment poussent nos plantes soignées, comment fleurit le bocage de citronnier, d’où coule la myrrhe, et ce que distille le balsamique roseau, comment la nature peint ses couleurs, comment l’abeille se pose sur la fleur pour en extraire la douceur liquide.»

Ainsi murmurant, il l’éveille, mais jetant sur Adam un œil effrayé, et l’embrassant, elle parla ainsi:

«Ô toi, le seul en qui mes pensées trouvent tout repos, ma gloire, ma perfection! que j’ai de joie de voir ton visage et le matin revenu! Cette nuit (jusqu’à présent je n’ai jamais passé une nuit pareille), je rêvais (si je rêvais), non de toi comme je le fais souvent, non des ouvrages du jour passé, ou du projet du lendemain, mais d’offense et de trouble que mon esprit ne connut jamais avant cette nuit accablante. Il m’a semblé que quelqu’un, attaché à mon oreille, m’appelait avec une voix douce, pour me promener; je crus que c’était la tienne; elle disait: Pourquoi dors-tu, Ève? Voici l’heure charmante, fraîche, silencieuse, sauf où le silence cède à l’oiseau harmonieux de la nuit, qui, maintenant éveillé soupire sa plus douce chanson, enseignée par l’amour. La lune, remplissant tout son orbe, règne, et avec une plus agréable clarté fait ressortir sur l’ombre la face des choses; c’est en vain si personne ne regarde. Le ciel veille avec tous ses yeux, pour qui contempler, si ce n’est toi, ô désir de la nature? À ta vue, toutes les choses se réjouissent, attirées par ta beauté pour l’admirer toujours avec ravissement.

«Je me suis levé à ton appel, mais je ne t’ai point trouvé. Pour te chercher, j’ai dirigé alors ma promenade; il m’a semblé que je passais seule des chemins qui m’ont conduite tout à coup à l’arbre de la science défendue; il paraissait beau, beaucoup plus beau à mon imagination que pendant le jour. Et comme je le regardais en m’étonnant, une figure se tenait auprès, semblable par la forme et les ailes à l’un de ceux-là du ciel que nous avons vus souvent: ses cheveux humides de rosée exhalaient l’ambroisie; il contemplait l’arbre aussi;

«Et il disait: «Ô belle plante, de fruit surchargée, personne ne daigne-t-il te soulager de ton poids et goûter de ta douceur, ni Dieu, ni homme? La science est-elle si méprisée? L’envie, ou quelque réserve, défend-elle de goûter? Le défende qui voudra, nul ne me privera plus longtemps de ton bien offert: pourquoi autrement est-il ici?»

«Il dit et ne s’arrêta pas, mais d’une main téméraire il arrache, il goûte. Moi je fus glacée d’une froide horreur à des paroles si hardies, confirmées par une si hardie action. Mais lui, transporté de joie:

«Ô fruit divin, doux par toi-même, mais beaucoup plus doux ainsi cueilli; défendu ici ce semble, comme ne convenant qu’à des dieux; et cependant capable de faire dieux des hommes! Et pourquoi pas, puisque plus le bien est communiqué, plus il croît abondant, puisque l’auteur de ce bien n’est pas offensé, mais honoré davantage? Ici, créature heureuse! Ève, bel ange, partage avec moi: quoique tu sois heureuse, tu peux être plus heureuse encore, bien que tu ne puisses être plus digne du bonheur. Goûte ceci et sois désormais parmi les dieux, toi-même déesse, non plus à la terre confinée, mais comme nous tantôt tu seras dans l’air, tantôt tu monteras au ciel par ton propre mérite, et tu verras de quelle vie vivent là les dieux, et tu vivras d’une pareille vie.»

«Parlant ainsi il approche, et me porte jusqu’à la bouche la partie de ce même fruit qu’il tenait, et qu’il avait arraché: l’odeur agréable et savoureuse éveilla si fort l’appétit, qu’il me parut impossible de ne pas goûter. Aussitôt je m’envole avec l’esprit du haut des nues, et au-dessous de moi je vois la terre se déployer immense, perspective étendue et variée. Dans cette extrême élévation, m’étonnant de mon vol et de mon changement, mon guide disparaît tout à coup; et moi, ce me semble, je suis précipitée en bas, et je tombe endormie. Mais, oh! que je fus heureuse, lorsque je me réveillai, de trouver que cela n’était qu’un songe!»

Ainsi Ève raconta sa nuit, et ainsi Adam lui répondit, attristé:

«Image la plus parfaite de moi-même, et ma plus chère moitié, le trouble de tes pensées cette nuit, dans le sommeil m’affecte comme toi; je ne puis aimer ce songe décousu provenu du mal; je le crains: cependant le mal, d’où viendrait-il? Aucun mal ne peut habiter en toi, créature si pure. Mais sache que dans l’âme il existe plusieurs facultés inférieures qui servent la raison comme leur souveraine. Entre celles-ci, l’imagination exerce le principal office: de toutes les choses extérieures que représentent les cinq sens éveillés, elle se crée des fantaisies, des formes aériennes, que la raison assemble ou sépare, et dont elle compose tout ce que nous affirmons, ou ce que nous nions, et ce que nous appelons notre science ou notre opinion. La raison se retire dans sa cellule secrète, quand la nature repose: souvent pendant son absence l’imagination, qui se plaît à contrefaire, veille pour l’imiter; mais joignant confusément les formes, elle produit souvent un ouvrage bizarre, surtout dans les songes, assortissant mal des paroles et des actions récentes, ou depuis longtemps passées.

«Je trouve ainsi, à ce qu’il me paraît, quelques traces de notre dernière conversation du soir dans ton rêve, mais avec une addition étrange. Cependant ne sois pas triste; le mal peut aller et venir dans l’esprit de Dieu ou de l’homme sans leur aveu, et n’y laisser ni tache ni blâme; ce qui me donne l’espoir que ce que tu abhorrais de rêver dans le sommeil, éveillée tu ne consentirais jamais à le faire. N’aie donc pas le cœur abattu; ne couvre pas de nuages ces regards qui ont coutume d’être plus radieux et plus sereins que ne l’est à la terre le sourire d’un beau matin. Levons-nous pour nos fraîches occupations parmi les bocages, les fontaines et les fleurs, qui entr’ouvrent à présent leur sein rempli des parfums les plus choisis, réservés de la nuit, et gardés pour toi.»

Il ranimait ainsi sa belle épouse, et elle était ranimée; mais silencieusement ses yeux laissèrent tomber un doux pleur; elle les essuya avec ses cheveux; deux autres précieuses larmes se montraient déjà à leur source de cristal; Adam les cueillit dans un baiser avant leur chute, comme les signes gracieux d’un tendre remords et d’une timidité pieuse qui craignait d’avoir offensé.

Ainsi tout fut éclairci, et ils se hâtèrent vers la campagne. Mais au moment où ils sortirent de dessous la voûte de leur berceau d’arbres, ils se trouvèrent d’abord en pleine vue du jour naissant et du soleil, à peine levé, qui effleurait encore des roues de son char l’extrémité de l’océan, lançait parallèles à la terre ses rayons remplis de rosée, découvrant dans un paysage immense tout l’orient du paradis et les plaines heureuses d’Éden: ils s’inclinèrent profondément, adorèrent, et commencèrent leurs prières, chaque matin dûment offertes en différent style; car ni le style varié, ni le saint enthousiasme, ne leur manquaient pour louer leur Créateur en justes accords prononcés ou chantés sans préparation aucune. Une éloquence rapide coulait de leurs lèvres, en prose ou en vers nombreux, si remplis d’harmonie, qu’ils n’avaient besoin ni du luth ni de la harpe pour ajouter à leur douceur.

«Ce sont là tes glorieux ouvrages, Père du bien, ô Tout-Puissant. Elle est tienne, cette structure de l’univers, si merveilleusement belle! Quelle merveille es-tu donc toi-même, Être inénarrable, toi qui, assis au-dessus des cieux, es pour nous ou invisible, ou obscurément entrevu dans tes ouvrages les plus inférieurs, lesquels pourtant font éclater au-delà de toute pensée ta bonté et ton pouvoir divin!

«Parlez, vous qui pouvez mieux dire, vous, fils de la lumière, anges! car vous le contemplez, et avec des cantiques et des chœurs de symphonies, dans un jour sans nuit, pleins de joie, vous entourez son trône, vous dans le ciel!

«Sur la terre que toutes les créatures le glorifient, lui le premier, lui le dernier, lui le milieu, lui sans fin!

«Ô la plus belle des étoiles, la dernière du cortège de la nuit, si plutôt tu n’appartiens pas à l’aurore, gage assuré du jour, toi dont le cercle brillant couronne le riant matin, célèbre le Seigneur dans ta sphère, quand l’aube se lève, à cette charmante première heure!

«Toi, soleil, à la fois l’œil et l’âme de ce grand univers, reconnais-le plus grand que toi, fais retentir sa louange dans ta course éternelle, et quand tu gravis le ciel, et quand tu atteins la hauteur du midi, et lorsque tu tombes!

«Lune, qui tantôt rencontres le soleil dans l’orient, qui tantôt fuis avec les étoiles fixes, fixées dans leur orbe, qui fuit; et vous, autres feux errants, qui tous cinq figurez une danse mystérieuse, non sans harmonie, chantez la louange de celui qui des ténèbres appela la lumière!

«Air, et vous éléments, les premiers-nés des entrailles de la nature, vous qui dans un quaternaire parcourez un cercle perpétuel, vous qui, multiformes, mélangez et nourrissez toutes choses, que vos changements sans fin varient de notre grand Créateur la nouvelle louange!

«Vous, brouillards et exhalaisons qui en ce moment, gris ou ternes, vous élevez de la colline ou du lac fumeux, jusqu’à ce que le soleil peigne d’or vos franges laineuses, levez-vous en honneur du grand Créateur du monde! et soit que vous tendiez de nuages le ciel décoloré, soit que vous abreuviez le sol altéré avec des pluies tombantes, en montant ou en descendant, répandez toujours sa louange!

«Sa louange, vous, ô vents qui soufflez des quatre parties de la terre, soupirez-la avec douceur ou force! Inclinez vos têtes, vous pins. Vous, plantes de chaque espèce, en signe d’adoration, balancez-vous!

«Fontaines, et vous qui gazouillez tandis que vous coulez, mélodieux murmures, en gazouillant dites sa louange!

«Unissez vos voix, vous toutes âmes vivantes: oiseaux qui montez en chantant à la porte du ciel, sur vos ailes et dans vos hymnes, élevez sa louange!

«Vous qui glissez dans les eaux, et vous qui vous promenez sur la terre, qui la foulez avec majesté, ou qui rampez humblement, soyez témoins que je ne garde le silence ni le matin, ni le soir; je prête ma voix à la colline ou à la vallée, à la fontaine ou au frais ombrage, et mon chant les instruit de sa louange.

«Salut, universel Seigneur! sois toujours libéral pour ne nous donner que le bien. Et si la nuit a recueilli ou caché quelque chose de mal, disperse-le, comme la lumière chasse maintenant les ténèbres.»

Innocents ils prièrent, et leurs pensées recouvrèrent promptement une paix ferme et le calme accoutumé. Ils s’empressèrent à leur ouvrage champêtre du matin, parmi la rosée et les fleurs, là où quelques rangs d’arbres fruitiers, surchargés de bois, étalaient trop leurs branches touffues, et avaient besoin qu’une main réprimât leurs embrassements inféconds; ils amènent la vigne pour la marier à son ormeau; elle, épousée, entrelace autour de lui ses bras nubiles, et lui apporte en dot ses grappes adoptées, afin d’orner son feuillage stérile. Le puissant Roi du ciel vit avec pitié nos premiers parents occupés de la sorte; il appelle à lui Raphaël, esprit sociable qui daigna voyager avec Tobie et assura son mariage avec la vierge sept fois mariée.

«Raphaël, dit-il, tu sais quel désordre sur la terre Satan, échappé de l’enfer à travers le gouffre ténébreux, a élevé dans le paradis; tu sais comment il a troublé cette nuit le couple humain, et comment il projette de perdre en lui du même coup la race humaine. Va donc, cause la moitié de ce jour avec Adam comme un ami avec un ami; tu le trouveras dans quelque berceau ou sous quelque ombrage, retiré à l’abri de la chaleur du midi pour se débarrasser un moment de son travail quotidien, par la nourriture ou par le repos. Tiens-lui des discours tels qu’ils lui rappellent son heureux état, le bonheur qu’il possède laissé libre à volonté, laissé à sa propre volonté libre, à sa volonté qui, quoique libre, est changeante; avertis-le de prendre garde de s’égarer par trop de sécurité. Dis-lui surtout son danger et de qui il vient; dis-lui quel ennemi, lui-même récemment tombé du ciel, complote à présent de faire tomber les autres d’un pareil état de félicité: par la violence? non, car elle serait repoussée; mais par la fraude et les mensonges. Fais-lui connaître tout cela, de peur qu’ayant volontairement transgressé, il n’allègue la surprise, n’ayant été ni averti ni prévenu.»

Ainsi parla l’éternel Père, et il accomplit toute justice. Le saint ailé ne diffère pas après avoir reçu sa mission; mais du milieu de mille célestes ardeurs où il se tenait voilé de ses magnifiques ailes, il s’élève léger et vole à travers le ciel. Les chœurs angéliques, s’écartant des deux côtés, livrent un passage à sa rapidité à travers toutes les routes de l’empyrée, jusqu’à ce qu’arrivé aux portes du ciel elles s’ouvrent largement d’elles-mêmes, tournant sur leurs gonds d’or: ouvrages divins du souverain Architecte. Aucun nuage, aucune étoile interposés n’obscurcissant sa vue, il aperçoit la terre, toute petite qu’elle est, et ressemblant assez aux autres globes lumineux: il découvre le jardin de Dieu couronné de cèdres au-dessus de toutes les collines: ainsi, mais moins sûrement, pendant la nuit, le verre de Galilée observe dans la lune des terres et des régions imaginaires; ainsi le pilote, parmi les Cyclades voyant d’abord apparaître Délos ou Samos, les prend pour une tache de nuage. Là en bas Raphaël hâte son vol précipité, et, à travers le vaste firmament éthéré, vogue entre des mondes et des mondes. Tantôt, l’aile immobile, il est porté sur les vents polaires; tantôt son aile, éventail vivant, frappe l’air élastique, jusqu’à ce que, parvenu à la hauteur de l’essor des aigles, il semble à tous les volatiles un phénix, regardé par tous avec admiration comme cet oiseau unique, alors que pour enchâsser ses reliques dans le temple brillant du Soleil, il vole vers la Thèbes d’Égypte.

Tout à coup, sur le sommet oriental du paradis, l’ange s’abat et reprend sa première forme, séraphin ailé. Pour ombrager ses membres divins il porte six ailes; la paire qui revêt chacune de ses larges épaules revient, ornement royal, comme un manteau sur sa poitrine; la paire du milieu entoure sa taille ainsi qu’une zone étoilée, borde ses reins et ses cuisses d’un duvet d’or, et de couleurs trempées dans le ciel; la dernière ombrage ses pieds, et s’attache à ses talons en plume maillée, couleur du firmament: semblable au fils de Maïa, il se tient debout et secoue ses plumes qui remplissent d’un parfum céleste la vaste enceinte d’alentour.

Incontinent toutes les troupes d’anges de garde le reconnurent et se levèrent en honneur de son rang et de son message suprême, car elles pressentirent qu’il était chargé de quelque haut message. Il passe leurs tentes brillantes et il entre dans le champ fortuné au travers des bocages de myrrhe, des odeurs florissantes de la cassie, du nard et du baume, désert de parfums. Ici la nature folâtrait dans son enfance et se jouait à volonté dans ses fantaisies virginales, versant abondamment sa douceur, beauté sauvage au-dessus de la règle et de l’art; ô énormité de bonheur!

Raphaël s’avançait dans la forêt aromatique; Adam l’aperçut; il était assis à la porte de son frais berceau, tandis que le soleil à son midi dardait à plomb ses rayons brûlants pour échauffer la terre dans ses plus profondes entrailles (chaleur plus forte qu’Adam n’avait besoin); Ève dans l’intérieur du berceau, attentive à son heure, préparait pour le dîner des fruits savoureux, d’un goût à plaire au véritable appétit et à ne pas ôter, par intervalles, la soif d’un breuvage de nectar que fournissent le lait, la baie ou la grappe. Adam appelle Ève.

«Accours ici, Ève; contemple chose digne de ta vue: à l’orient, entre ces arbres, quelle forme glorieuse s’avance par ce chemin! elle semble une autre aurore levée à midi. Ce messager nous apporte peut-être quelque grand commandement du ciel et daignera ce jour être notre hôte. Mais va vite, et ce que contiennent tes réserves, apporte-le; prodigue l’abondance convenable pour honorer et recevoir notre divin étranger. Nous pouvons bien offrir leurs propres dons à ceux qui nous les donnent, et répandre largement ce qui nous est largement accordé, ici où la nature multiplie sa fertile production et en s’en débarrassant devient plus féconde; ce qui nous enseigne à ne point épargner.»

Ève lui répond:

«Adam, moule sanctifié d’une terre inspirée de Dieu, peu de provisions sont nécessaires, là où ces provisions en toutes les saisons mûrissent pour l’usage suspendues à la branche, excepté des fruits qui dans une réserve frugale, acquièrent de la consistance pour nourrir et perdent une humidité superflue. Mais je me hâterai, et de chaque rameau et de chaque tige, de chaque plante et de chaque courge succulente, j’arracherai un tel choix pour traiter notre hôte angélique, qu’en le voyant il avouera qu’ici sur la terre Dieu a répandu ses bontés comme dans le ciel.»

Elle dit et part à la hâte avec des regards empressés, préoccupée de pensées hospitalières. Comment choisir ce qu’il y a de plus délicat? quel ordre suivre pour ne pas mêler les goûts, pour ne pas les assortir inélégants, mais pour qu’une saveur succède à une saveur relevée par le changement le plus agréable? Ève court, et de chaque tendre tige elle cueille ce que la terre, cette mère qui porte tout, donne à l’Inde orientale ou occidentale, aux rivages du milieu, dans le Pont, sur la côte punique, ou sur les bords qui virent régner Alcinoüs; fruits de toutes espèces, d’une écorce raboteuse ou d’une peau unie, renfermés dans une bogue ou dans une coquille; large tribut qu’Ève recueille et qu’elle amoncelle sur la table d’une main prodigue. Pour boisson elle exprime de la grappe un vin doux et inoffensif; elle écrase différentes baies, et des douces amandes pressées, elle mélange une crème onctueuse; elle ne manque point de vases convenables et purs pour contenir ces breuvages. Puis elle sème la terre de roses, et des parfums de l’arbrisseau qui n’ont point été exhalés par le feu.

Cependant notre premier père pour aller à la rencontre de son hôte céleste s’avance hors du berceau, sans autre suite que celle de ses propres perfections: en lui était toute sa cour; cour plus solennelle que l’ennuyeuse pompe que trament les princes, alors que leur riche et long cortège de pages chamarrés d’or, de chevaux conduits en main, éblouit les spectateurs et les laisse la bouche béante. Dès qu’il fut en présence de l’archange, Adam, quoique non intimidé, toutefois avec un abord soumis et une douceur respectueuse, s’inclinant profondément comme devant une nature supérieure, lui dit:

«Natif du ciel (car aucun autre lieu que le ciel ne peut renfermer une si glorieuse forme), puisque en descendant des trônes d’en haut tu as consenti à te priver un moment de ces demeures fortunées, et à honorer celles-ci, daigne avec nous, qui ne sommes ici que deux, et qui cependant, par un don souverain, possédons cette terre spacieuse, daigne te reposer sous l’ombrage de ce berceau: viens t’asseoir pour goûter ce que ce jardin offre de plus choisi, jusqu’à ce que la chaleur du midi soit passée, et que le soleil plus refroidi décline.»

L’angélique vertu lui répondit avec douceur:

«Adam, c’est pour cela même que je viens ici: tu es créé tel, ou tu as ici un tel séjour pour demeure, que cela peut souvent inviter les esprits mêmes du ciel à te visiter. Conduis-moi donc où ton berceau surombrage; car de ces heures du milieu du jour jusqu’à ce que le soir se lève, je puis disposer.»

Ils arrivèrent à la demeure sylvaine qui, semblable à la retraite de Pomone, souriait parée de fleurs et de senteurs charmantes. Mais Ève, non parée, excepté d’elle-même (plus aimablement belle qu’une nymphe des bois, ou que la plus belle des trois déesses fabuleuses qui luttèrent nues sur le mont Ida), Ève se tenait debout pour servir son hôte du ciel: couverte de sa vertu, elle n’avait pas besoin de voile; aucune pensée infirme n’altérait sa joue. L’ange lui donna le salut, la sainte salutation employée longtemps après pour bénir Marie, seconde Ève.

«Salut, mère des hommes, dont les entrailles fécondes rempliront le monde de tes fils, plus nombreux que ces fruits variés dont les arbres de Dieu ont chargé cette table!»

Leur table était un gazon élevé et touffu, entouré de sièges de mousse. Sur son ample surface carrée, d’un bout à l’autre, tout l’automne était entassé, quoique alors le printemps et l’automne dansassent ici main en main. Adam et l’ange discoururent quelque temps (ils ne craignaient pas que les mets refroidissent). Notre père commença de la sorte:

«Céleste étranger, qu’il te plaise goûter ces bontés que notre nourricier, de qui tout bien parfait descend sans mesure, a ordonné à la terre de nous céder pour aliment et pour délice; nourriture peut-être insipide pour des natures spirituelles. Je sais seulement ceci: un Père céleste donne à tous.»

L’ange répondit:

«Ainsi ce qu’il donne (sa louange soit à jamais chantée) à l’homme en partie spirituel, peut n’être pas trouvé une ingrate nourriture par les purs esprits. Les substances intellectuelles demandent la nourriture comme vos substances rationnelles; les unes et les autres ont en elles la faculté inférieure des sens au moyen desquels elles écoutent, voient, sentent, touchent et goûtent: le goût raffine, digère, assimile, et transforme le corporel en incorporel.

«Sache que tout ce qui a été créé a besoin d’être soutenu et nourri: parmi les éléments, le plus grossier alimente le plus pur: la terre et la mer nourrissent l’air, l’air nourrit ces feux éthérés, et d’abord la lune, comme le plus abaissé: de là sur sa face ronde ces taches, vapeurs non purifiées qui ne sont point encore converties en sa substance. La lune de son continent humide, exhale aussi l’aliment aux orbes supérieurs. Le Soleil, qui dispense la lumière à tous, reçoit de tous en humides exhalaisons ses récompenses alimentaires, et le soir il fait son repas avec l’Océan. Quoique dans le ciel les arbres de vie portent un fruitage d’ambroisie et que les vignes donnent le nectar; quoique chaque matin nous enlevions sur les rameaux des rosées de miel, que nous trouvions le sol couvert d’un grain perlé; cependant ici Dieu a varié sa bonté avec tant de nouvelles délices, qu’on peut comparer ce jardin au ciel; et pour ne pas goûter à ces dons, ne pense pas que je sois assez difficile.»

Ainsi l’ange et Adam s’assirent et tombèrent sur leurs mets. L’ange mangea non pas en apparence, en fumée, le dire commun des théologiens, mais avec la vive hâte d’une faim réelle et la chaleur digestive pour transubstancier: ce qui surabonde transpire facilement à travers les esprits. Il ne faut pas s’en étonner, si, par le feu du noir charbon, l’empirique alchimiste peut transmuer, ou croit qu’il est possible de transmuer les métaux les plus grossiers en or aussi parfait que celui de la mine.

Cependant, à table Ève servait nue, et couronnait d’agréable liqueur leurs coupes à mesure qu’elles se vidaient. Oh! innocence digne du paradis! si jamais les fils de Dieu eussent pu avoir une excuse pour aimer, c’eût été alors, c’eût été à cette vue! Mais dans ces cœurs, l’amour pudique régnait, et ils ignoraient la jalousie, l’enfer de l’amant outragé.

Quand ils furent rassasiés de mets et de breuvages, sans surcharger la nature, soudain il vint à la pensée d’Adam de ne pas laisser passer l’occasion que lui donnait ce grand entretien, de s’instruire des choses au-dessus de sa sphère, de s’enquérir des êtres qui habitent dans le ciel, dont il voyait l’excellence l’emporter de si loin sur la sienne, et dont les formes radieuses (splendeur divine), dont la haute puissance, surpassaient de si loin les formes et la puissance humaines. Il adresse ainsi ce discours circonspect au ministre de l’empyrée:

«Toi qui habites avec Dieu, je connais bien à présent ta bonté dans cet honneur fait à l’homme, sous l’humble toit duquel tu as daigné entrer et goûter ces fruits de la terre, qui, n’étant pas nourriture d’ange, sont néanmoins acceptés par toi, de sorte que tu sembles ne pas avoir été nourri aux grands festins du ciel: cependant quelle comparaison!»

Le hiérarque ailé répliqua:

«Ô Adam, il est un seul Tout-Puissant, de qui toutes choses procèdent et à qui elles retournent, si leur bonté n’a pas été dépravée: toutes ont été créées semblables en perfection; toutes formées d’une seule matière première, douées de diverses formes, de différents degrés de substance et de vie dans les choses qui vivent. Mais ces substances sont plus raffinées, plus spiritualisées et plus pures, à mesure qu’elles sont plus rapprochées de Dieu ou qu’elles tendent à s’en rapprocher plus, chacune dans leurs diverses sphères actives assignées, jusqu’à ce que le corps s’élève à l’esprit dans les bornes proportionnées à chaque espèce.

«Ainsi de la racine s’élance plus légère la verte tige; de celle-ci sortent les feuilles plus aériennes, enfin la fleur parfaite exhale ses esprits odorants. Les fleurs et leur fruit, nourriture de l’homme, volatilisés dans une échelle graduelle, aspirent aux esprits vitaux, animaux, intellectuels; ils donnent à la fois la vie et le sentiment, l’imagination et l’entendement, d’où l’âme reçoit la raison.

«La raison discursive ou intuitive est l’essence de l’âme: la raison discursive vous appartient le plus souvent, l’intuitive appartient surtout à nous; ne différant qu’en degrés, en espèces elles sont les mêmes.

«Ne vous étonnez donc pas que ce que Dieu a vu bon pour vous, je ne le refuse pas, mais que je le convertisse, comme vous, en ma propre substance. Un temps peut venir où les hommes participeront à la nature des anges, où ils ne trouveront ni diète incommode ni nourriture trop légère. Peut-être nourris de ces aliments corporels, vos corps pourront à la longue devenir tout esprit, perfectionnés par le laps du temps, et sur des ailes s’envoler comme nous dans l’éther; ou bien ils pourront habiter, à leur choix, ici ou dans le paradis céleste, si vous êtes trouvés obéissants, si vous gardez inaltérable un amour entier et constant à celui dont vous êtes la progéniture. En attendant, jouissez de toute la félicité que cet heureux état comporte, incapable qu’il est d’une plus grande.»

Le patriarche du genre humain répliqua:

«Ô esprit favorable, hôte propice, tu nous as bien enseigné le chemin qui peut diriger notre savoir, et l’échelle de nature qui va du centre à la circonférence; de là en contemplation des choses créées nous pouvons monter par degrés jusqu’à Dieu. Mais dis-moi ce que signifie cet avertissement ajouté: Si vous êtes trouvés obéissants? Pouvons-nous donc lui manquer d’obéissance, ou nous serait-il possible de déserter l’amour de celui qui nous forma de la poussière, et nous plaça ici, comblés au-delà de toute mesure d’un bonheur au-delà de celui que les désirs humains peuvent chercher ou concevoir?»

L’Ange:

«Fils du ciel et de la terre, écoute! Que tu sois heureux, tu le dois à Dieu; que tu continues de l’être, tu le devras à toi-même, c’est-à-dire à ton obéissance: reste dans cette obéissance. C’est là l’avertissement que je t’ai donné: retiens-le. Dieu t’a fait parfait, non immuable; il t’a fait bon, mais il t’a laissé maître de persévérer; il a ordonné que ta volonté fût libre par nature, qu’elle ne fût pas réglée par le destin inévitable, ou par l’inflexible nécessité. Il demande notre service volontaire, non pas notre service forcé: un tel service n’est et ne peut être accepté par lui: car comment s’assurer que des cœurs non libres agissent volontairement ou non, eux qui ne veulent que ce que la destinée les force de vouloir, et qui ne peuvent faire un autre choix? Moi-même et toute l’armée des anges qui restons debout en présence du trône de Dieu, notre heureux état ne dure, comme vous le vôtre, qu’autant que dure notre obéissance: nous n’avons point d’autre sûreté. Librement nous servons parce que nous aimons librement, selon qu’il est dans notre volonté d’aimer ou de ne pas aimer; par ceci nous nous maintenons ou nous tombons. Quelques-uns sont tombés parce qu’ils sont tombés dans la désobéissance; et ainsi du haut du ciel ils ont été précipités dans le plus profond enfer: ô chute! de quel haut état de béatitude dans quel malheur?»

Notre grand ancêtre:

«Attentif à tes paroles, divin instructeur, je les ai écoutées d’une oreille plus ravie que du chant des chérubins, quand la nuit, des coteaux voisins, ils envoient une musique aérienne. Je n’ignorais pas avoir été créé libre de volonté et d’action; nous n’oublierons jamais d’aimer notre Créateur, d’obéir à celui dont l’unique commandement est toutefois si juste: mes constantes pensées m’en ont toujours assuré, et m’en assureront toujours. Cependant ce que tu dis de ce qui s’est passé dans le ciel fait naître en moi quelque doute, mais un plus vif désir encore, si tu y consens, d’en entendre le récit entier; il doit être étrange et digne d’être écouté dans un religieux silence. Nous avons encore beaucoup de temps, car à peine le soleil achève la moitié de sa course, et commence à peine l’autre moitié dans la grande zone du ciel.»

Telle fut la demande d’Adam: Raphaël consentant après une courte pause, parla de la sorte:

«Quel grand sujet tu m’imposes, ô premier des hommes! tâche difficile et triste! car comment retracerai-je aux sens humains les invisibles exploits d’esprits combattants? comment, sans en être affligé, raconter la ruine d’un si grand nombre d’anges autrefois glorieux et parfaits, tant qu’ils restèrent fidèles? Comment enfin dévoiler les secrets d’un autre monde, qu’il n’est peut-être pas permis de révéler? Cependant pour ton bien toute dispense est accordée. Ce qui est au-dessus de la portée du sens humain, je le décrirai de manière à l’exprimer le mieux possible, en comparant les formes spirituelles aux formes corporelles: si la terre est l’ombre du ciel, les choses, dans l’une et l’autre, ne peuvent-elles se ressembler plus qu’on ne le croit sur la terre?

«Alors que ce monde n’était pas encore, le chaos informe régnait où roulent à présent les cieux, où la terre demeure à présent en équilibre sur son centre: un jour (car le temps, quoique dans l’éternité, appliqué au mouvement, mesure toutes les choses qui ont une durée par le présent, le passé et l’avenir), un de ces jours qu’amène la grande année du ciel, les armées célestes des anges, appelées de toutes les extrémités du ciel par une convocation souveraine, s’assemblèrent innombrables devant le trône du Tout-Puissant, sous leurs hiérarques en ordres brillants. Dix mille bannières levées s’avancèrent, étendards et gonfalons entre l’arrière et l’avant-garde, flottaient en l’air et servaient à distinguer les hiérarchies, les rangs et les degrés, ou dans leurs tissus étincelants portaient blasonnés de saints mémoriaux, des actes éminents de zèle et d’amour, recordés. Lorsque dans des cercles d’une circonférence indicible, les légions se tinrent immobiles, orbes dans orbes, le Père infini, près duquel était assis le Fils dans le sein de la béatitude, parla, comme du haut d’un mont flamboyant dont l’éclat avait rendu le sommet invisible:

«—Écoutez tous, vous anges, race de la lumière, Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, écoutez mon décret qui demeurera irrévocable: ce jour j’ai engendré celui que je déclare mon Fils unique, et sur cette sainte montagne j’ai sacré celui que vous voyez maintenant à ma droite. Je l’ai établi votre chef, et j’ai juré par moi-même que tous les genoux dans les cieux fléchiraient devant lui et le confesseraient Seigneur. Sous le règne de ce grand vice-gérant demeurez unis, comme une seule âme indivisible, à jamais heureux. Qui lui désobéit me désobéit, rompt l’union: ce jour-là, rejeté de Dieu et de la vision béatifique, il tombe profondément abîmé dans les ténèbres extérieures, sa place ordonnée sans rédemption, sans fin.»

«Ainsi dit le Tout-Puissant. Tous parurent satisfaits de ses paroles; tous le parurent, mais tous ne l’étaient pas.

«Ce jour, comme les autres jours solennels, ils l’employèrent en chants et en danses autour de la colline sacrée (danses mystiques, que la sphère étoilée des planètes et des étoiles fixes, dans toutes ses révolutions, imite de plus près par ses labyrinthes tortueux, excentriques, entrelacés, jamais plus réguliers que quand ils paraissent le plus irréguliers); dans leurs mouvements l’harmonie divine adoucit si bien ses tons enchanteurs, que l’oreille de Dieu même écoute charmée.

«Le soir approchait (car nous avons aussi notre soir et notre matin, non par nécessité, mais pour variété délectable): après les danses, les esprits furent désireux d’un doux repas. Comme ils se tenaient tous en cercle, des tables s’élevèrent et furent soudain chargées de la nourriture des anges. Le nectar couleur de rubis, fruit des vignes délicieuses qui croissent dans le ciel, coule dans des coupes de perles, de diamants et d’or massif. Couchés sur les fleurs et couronnés de fraîches guirlandes, ils mangent, ils se désaltèrent, et dans une aimable communion, boivent à longs traits l’immortalité et la joie. Aucune surabondance n’est à craindre là où une pleine mesure est la seule limite à l’excès, en présence du Dieu de toute bonté, qui leur versait d’une main prodigue, se réjouissant de leur plaisir.

«Cependant la nuit d’ambroisie, exhalée avec les nuages de cette haute montagne de Dieu, d’où sortent la lumière et l’ombre, avait changé la face brillante du ciel en un gracieux crépuscule (car la nuit ne vient point là sous un plus sombre voile), et une rosée parfumée de rose disposa tout au repos, hors les yeux de Dieu qui ne dorment jamais. Dans une vaste plaine, beaucoup plus vaste que ne le serait le globe de la terre déployé en plaine (tels sont les parvis de Dieu), l’armée angélique, dispersée par bandes et par files, étendit son camp le long des ruisseaux vivants, parmi les arbres de vie; pavillons sans nombre soudain dressés; célestes tabernacles où les anges sommeillent caressés de fraîches brises, excepté ceux qui dans leur course, alternent toute la nuit, autour du trône suprême, des hymnes mélodieux.

«Mais il ne veillait pas de la sorte, Satan (ainsi l’appelle-t-on maintenant, son premier nom n’est plus prononcé dans le ciel). Lui parmi les premiers, sinon le premier des archanges, grand en pouvoir, en faveur, en prééminence, lui cependant saisi d’envie contre le Fils de Dieu, honoré ce jour-là de son Père, et proclamé Messie Roi consacré, ne put par orgueil supporter cette vue, et il se crut dégradé. De là concevant un dépit et une malice profonde, aussitôt que minuit eut amené l’heure obscure la plus amie du sommeil et du silence, il résolut de se retirer avec toutes ses légions, et, contempteur du trône suprême, à le laisser désobéi et inadoré. Il éveilla son premier subordonné, et lui parla ainsi à voix basse:

«—Dors-tu, compagnon cher? quel sommeil peut clore tes paupières? ne te souvient-il plus du décret d’hier, échappé si tard aux lèvres du Souverain du ciel? Tu es accoutumé à me communiquer tes pensées; je suis habitué à te faire part des miennes: éveillés nous ne faisons qu’un; comment donc ton sommeil pourrait-il à présent nous rendre dissidents? De nouvelles lois, tu le vois, nous sont imposées: de nouvelles lois de celui qui règne peuvent faire naître, en nous, qui servons, de nouveaux sentiments et de nouveaux conseils pour débattre les chances qui peuvent suivre: dans ce lieu il ne serait pas sûr d’en dire davantage. Assemble les chefs de toutes ces myriades que nous conduisons; disons-leur que par ordre, avant que la nuit obscure ait retiré son ombreux nuage, je dois me hâter, avec tous ceux qui sous moi font flotter leurs bannières, de revoler promptement vers le lieu où nous possédons les quartiers du nord, pour faire les préparatifs convenables à la réception de notre Roi, le grand Messie, et de ses nouveaux commandements; son intention est de passer promptement en triomphe au milieu de toutes les hiérarchies et de leur dicter des lois.—

«Ainsi parla le perfide archange, et il versa une maligne influence dans le sein inconsidéré de son compagnon; celui-ci appelle ensemble, ou l’un après l’autre, les chefs qui commandent, sous lui-même commandant. Il leur dit, comme il en était chargé, que par ordre du Très-Haut, avant que la nuit, avant que la sombre nuit ait abandonné le ciel, le grand étendard hiérarchique doit marcher en avant; il leur en dit la cause suggérée, et jette parmi eux des mots ambigus et jaloux, afin de sonder ou de corrompre leur intégrité. Tous obéirent au signal accoutumé et à la voix supérieure de leur grand potentat; car grand en vérité était son nom, et haut son rang dans le ciel: son air, pareil à celui de l’étoile du matin qui guide le troupeau étoilé, les séduisit, et ses impostures entraînèrent à sa suite la troisième partie de l’ost du ciel.

«Cependant l’œil éternel dont le regard découvre les plus secrètes pensées, du haut de sa montagne sainte et du milieu des lampes d’or qui brûlent nuitamment devant lui, vit, sans leur lumière, la rébellion naissante; il vit en qui elle se formait, comment elle se répandait parmi les fils du matin, quelles multitudes se liguaient pour s’opposer à son auguste décret. Et souriant, il dit à son Fils unique:

«—Fils, en qui je vois ma gloire dans toute sa splendeur, héritier de tout mon pouvoir! une chose maintenant nous touche de près; il s’agit de notre omnipotence, des armes que nous prétendons employer pour maintenir ce que de toute ancienneté nous prétendons de divinité et d’empire. Un ennemi s’élève avec l’intention d’ériger son trône égal aux nôtres, dans tout le vaste septentrion. Non content de cela, il a en pensée d’éprouver dans une bataille ce qu’est notre force ou notre droit. Songeons-y donc, et dans ce danger, rassemblons promptement les forces qui nous restent; servons-nous-en dans notre défense, de crainte de perdre par mégarde notre haute place, notre sanctuaire, notre montagne.»

«Le Fils lui répondit d’un air calme et pur, ineffable, serein et brillant de divinité:

«—Père tout-puissant, tu as justement tes ennemis en dérision; dans ta sécurité tu ris de leurs vains projets, de leurs vains tumultes, sujet de gloire pour moi, qu’illustre leur haine, quand ils verront toute la puissance royale à moi donnée pour dompter leur orgueil, et pour leur apprendre par l’événement si je suis habile à réprimer les rebelles, ou si je dois être regardé comme le dernier dans le ciel.»—

«Ainsi parla le Fils.

«Mais Satan avec ses forces était déjà avancé dans sa course ailée: armée innombrable comme les astres de la nuit, ou comme ces gouttes de rosée, étoiles du matin, que le soleil convertit en perles sur chaque feuille et sur chaque fleur. Ils passèrent des régions, puissantes régences de séraphins, de potentats et de Trônes, dans leurs triples degrés, régions auxquelles ton empire, Adam, n’est pas plus que ce jardin n’est à toute la terre et à toute la mer, au globe entier étendu en longueur.

«Ces régions passées, ils arrivèrent enfin aux limites du nord, et Satan à son royal séjour, placé haut sur une colline, étincelant au loin comme une montagne élevée sur une montagne avec des pyramides et des tours taillées dans des carrières de diamants et dans des rochers d’or; palais du grand Lucifer (ainsi cette structure est appelée dans la langue des hommes), que peu de temps après affectant l’égalité avec Dieu, en imitation de la montagne où le Messie fut proclamé à la vue du ciel, Satan nomma la montagne d’Alliance; car ce fut là qu’il assembla toute sa suite, prétendant qu’il en avait reçu l’ordre, pour délibérer sur la grande réception à faire à leur Roi, prêt à venir. Avec cet art calomnieux qui contrefait la vérité, il captiva ainsi leurs oreilles:

«—Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, si ces titres magnifiques restent encore, et ne sont pas purement de vains noms, depuis que par décret un autre s’est enflé de tout pouvoir, et nous a éclipsés par son titre de Roi consacré! pour lui nous avons fait en toute hâte cette marche de minuit, nous nous sommes assemblés ici en désordre, uniquement pour délibérer avec quels nouveaux honneurs nous pouvons le mieux recevoir celui qui vient recevoir de nous le tribut du genou, non encore payé, vile prosternation! À un seul, c’était déjà trop; mais le payer double, comment l’endurer? le payer au premier et à son image maintenant proclamée! Mais qu’importe si de meilleurs conseils élèvent nos esprits, et nous apprennent à rejeter ce joug?

«Voulez-vous tendre le cou? Préférez-vous fléchir un genou assoupli? Vous ne le voudrez pas, si je me flatte de vous bien connaître, ou si vous vous connaissez vous-mêmes pour natifs et fils du ciel que personne ne posséda avant nous. Si nous ne sommes pas tous égaux, nous sommes tous libres, également libres: car les rangs et les degrés ne jurent pas avec la liberté, mais s’accordent avec elle. Qui donc, en droit ou en raison, peut s’arroger la monarchie parmi ceux qui, de droit, vivent ses égaux, sinon en pouvoir et en éclat, du moins en liberté?

«Qui peut introduire des lois et des édits parmi nous, nous qui, même sans lois, n’errons jamais? Beaucoup moins celui-ci peut-il être notre maître, et prétendre à notre adoration au détriment de ces titres impériaux qui attestent que notre être est fait pour gouverner, non pour servir?»—

«Jusque-là ce hardi discours avait été écouté sans contrôle, lorsque parmi les séraphins Abdiel (personne avec plus de ferveur n’adorait Dieu et n’obéissait aux divins commandements), se leva et dans le feu d’un zèle sévère s’opposa ainsi au torrent de la furie de Satan:

«—Ô argument blasphématoire, faux et orgueilleux! paroles qu’aucune oreille ne pouvait s’attendre à écouter dans le ciel, moins encore de toi que de tous les autres, ingrat, élevé si haut toi-même au-dessus de tes pairs?

«Peux-tu, avec une obliquité impie, condamner ce juste décret de Dieu, prononcé et juré: que devant son Fils unique, investi par droit du sceptre royal, toute âme dans le ciel ploiera le genou, et par cet honneur dû le confessera Roi légitime? Il est injuste, dis-tu, tout net injuste de lier par des lois celui qui est libre, et de laisser l’égal régner sur des égaux, un sur tous avec un pouvoir auquel nul autre ne succédera.

«Donneras-tu des lois à Dieu? Prétends-tu discuter des points de liberté avec celui qui t’a fait ce que tu es, qui a formé les puissances du ciel comme il lui a plu, et qui a circonscrit leur être? Cependant, enseignés par l’expérience, nous savons combien il est bon, combien il est attentif à notre bien et à notre dignité, combien il est loin de sa pensée de nous amoindrir, incliné qu’il est plutôt à exalter notre heureux état, en nous unissant plus étroitement sous un chef. Mais, quand on t’accorderait qu’il est injuste que l’égal règne monarque sur des égaux, toi-même, quoique grand et glorieux, penses-tu que toi ou toutes les natures angéliques réunies en une seule, égalent son Fils engendré? Par lui comme par sa parole, le Père tout-puissant a fait toutes choses, même toi et tous les esprits du ciel, créés par lui dans leurs ordres brillants; il les a couronnés de gloire, et à leur gloire les a nommés Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances; essentielles Puissances! non par son règne obscurcies, mais rendues plus illustres, puisque lui, notre chef, ainsi réduit, devient un de nous. Ses lois sont nos lois; tous les honneurs qu’on lui rend nous reviennent.

«Cesse donc cette rage impie et ne tente pas ceux-ci; hâte-toi d’apaiser le Père irrité et le Fils irrité, tandis que le pardon, imploré à temps, peut être obtenu.»

«Ainsi parla l’ange fervent, mais son zèle non secondé fut jugé hors de saison ou singulier et téméraire. L’apostat s’en réjouit et lui répliqua avec plus de hauteur:

«—Nous avons donc été formés, dis-tu, et œuvre de seconde main, transférés par tâche du Père à son Fils? Assertion étrange et nouvelle! Nous voudrions bien savoir où tu as appris cette doctrine: qui a vu cette création lorsqu’elle eut lieu? Te souviens-tu d’avoir été fait, et quand le Créateur te donna l’être? Nous ne connaissons point de temps où nous n’étions pas comme à présent; nous ne connaissons personne avant nous: engendrés de nous-mêmes, sortis de nous-mêmes par notre propre force vive, lorsque le cours de la fatalité eut décrit son plein orbite, et que notre naissance fut mûre, nous naquîmes de notre ciel natal, fils éthérés. Notre puissance est de nous; notre droite nous enseignera les faits les plus éclatants, pour éprouver celui qui est notre égal. Tu verras alors si nous prétendons nous adresser à lui par supplications et environner le trône suprême en le suppliant ou en l’assiégeant. Ce rapport, ces nouvelles, porte-les à l’Oint du Seigneur, et fuis avant que quelque malheur n’interrompe ta fuite.»

«Il dit: et comme le bruit des eaux profondes un murmure rauque répondit à ces paroles applaudies de l’ost innombrable. Le flamboyant séraphin n’en fut pas moins sans crainte, quoique seul et entouré d’ennemis; intrépide, il réplique:

«—Ô abandonné de Dieu, ô esprit maudit, dépouillé de tout bien! je vois ta chute certaine: et ta bande malheureuse, enveloppée dans cette perfidie, est atteinte de la contagion de ton crime et de ton châtiment.

«Désormais ne t’agite plus pour savoir comment tu secoueras le joug du Messie de Dieu; ces indulgentes lois ne seront plus désormais invoquées: d’autres décrets sont déjà lancés contre toi sans appel. Ce sceptre d’or, que tu repousses, est maintenant une verge de fer pour meurtrir et briser ta désobéissance. Tu m’as bien conseillé: je fuis, non toutefois par ton conseil et devant tes menaces; je fuis ces tentes criminelles et réprouvées, dans la crainte que l’imminente colère éclatant dans une flamme soudaine, ne fasse aucune distinction. Attends-toi à sentir bientôt sur ta tête son tonnerre, feu qui dévore. Alors tu appendras, en gémissant, à connaître celui qui t’a créé quand tu connaîtras celui qui peut t’anéantir.»—

«Ainsi parla le séraphin Abdiel, trouvé fidèle parmi les infidèles, fidèle seul. Chez d’innombrables imposteurs, immuable, inébranlé, non séduit, non terrifié, il garda sa loyauté, son amour et son zèle. Ni le nombre ni l’exemple ne purent le contraindre à s’écarter de la vérité, ou à altérer, quoique seul, la constance de son esprit. Il se retira du milieu de cette armée; pendant un long chemin, il passa à travers les dédains ennemis; il les soutint, supérieur à l’injure, ne craignant rien de la violence; avec un mépris rendu, il tourna le dos à ces orgueilleuses tours vouées à une prompte destruction.»

LIVRE SIXIÈME
ARGUMENT
Raphaël continue à raconter comment Michel et Gabriel furent envoyés pour combattre contre Satan et ses anges. La première bataille décrite. Satan, avec ses Puissances, se retire pendant la nuit: il convoque un conseil, invente des machines diaboliques qui, au second jour de la bataille, mirent en désordre Michel et ses anges. Mais à la fin, arrachant les montagnes, ils ensevelirent les forces et les machines de Satan. Cependant le tumulte ne cessant pas. Dieu, le troisième jour, envoya son fils le Messie, auquel il avait réservé la gloire de cette victoire. Le Fils, dont la puissance de son Père, venant au lieu du combat, ordonnant à toutes ses légions de rester tranquilles des deux côtés, se précipitant avec son char et son tonnerre au milieu des ennemis, les poursuit, incapables qu’ils étaient de résister, vers la muraille du ciel. Le ciel s’ouvrant, ils tombent en bas avec horreur et confusion, au lieu du châtiment préparé pour eux dans l’abîme: le Messie retourne triomphant à son Père.

 

«Toute la nuit, l’ange intrépide, non poursuivi, continua sa route à travers la vaste plaine du ciel, jusqu’à ce que le Matin, éveillé par les Heures qui marchent en cercle, ouvrit avec sa main de rose les portes de la lumière. Il est sous le mont de Dieu et tout près de son trône, une grotte qu’habitent et déshabitent tour à tour la lumière et les ténèbres, en perpétuelle succession, ce qui produit dans le ciel une agréable vicissitude pareille au jour et à la nuit. La lumière sort, et par l’autre porte entrent les ténèbres obéissantes, attendant l’heure de voiler les cieux, bien que là les ténèbres ressemblent au crépuscule ici.

«Maintenant l’aurore se levait telle qu’elle est dans le plus haut ciel, vêtue de l’or de l’empyrée; devant elle s’évanouissait la nuit percée des rayons de l’orient: soudain toute la campagne, couverte d’épais et brillants escadrons rangés en bataille, de chariots, d’armes flamboyantes, de chevaux de feu, réfléchissant éclair sur éclair, frappe la vue d’Abdiel; il aperçut la guerre, la guerre dans son appareil, et il trouva déjà connue la nouvelle qu’il croyait apporter. Il se mêla plein de joie, à ces puissances amies, qui le reçurent avec allégresse et avec d’immenses acclamations, le seul qui, de tant de myriades perdues, le seul qui revenait sauvé. Elles le conduisent hautement applaudi à la montagne sacrée, et le présentent au trône suprême. Une voix, du milieu d’un nuage d’or, fut doucement entendue:

«—Serviteur de Dieu, tu as bien fait; tu as bien combattu dans le meilleur combat, toi, qui seul as soutenu contre des multitudes révoltées la cause de la vérité, plus puissant en paroles qu’elles ne le sont en armes. Et pour rendre témoignage à la vérité, tu as bravé le reproche universel, pire à supporter que la violence; car ton unique soin était de demeurer approuvé du regard de Dieu, quoique des mondes te jugeassent pervers. Un triomphe plus facile maintenant te reste, aidé d’une armée d’amis: c’est de retourner chez tes ennemis plus glorieux que tu n’en fus méprisé quand tu les quittas, de soumettre par la force ceux qui refusent la raison pour leur loi, la droite raison pour leur loi, et pour leur roi le Messie, régnant par droit de mérite.

«Va, Michel, prince des armées célestes, et toi immédiatement après lui en achèvements militaires, Gabriel: conduisez au combat ceux-ci, mes invincibles enfants; conduisez mes saints armés, rangés par milliers et millions pour la bataille, égaux en nombre à cette foule rebelle et sans dieu. Assaillez-les sans crainte avec le feu et les armes hostiles; en les poursuivant jusqu’au bord du ciel, chassez-les de Dieu et du bonheur vers le heu de leur châtiment, le gouffre du Tartare, qui déjà ouvre large son brûlant chaos pour recevoir leur chute.»—

«Ainsi parla la voix souveraine, et les nuages commencèrent à obscurcir toute la montagne, et la fumée à rouler en noirs torses, en flammes retenues, signal du réveil de la colère. Avec non moins de terreur, l’éclatante trompette éthérée commence à souffler d’en haut; à ce commandement les puissances militantes qui tenaient pour le ciel (formées en puissant carré dans une union irrésistible) avancèrent en silence leurs brillantes légions, au son de l’instrumentale harmonie qui inspire l’héroïque ardeur des actions aventureuses, sous des chefs immortels, pour la cause de Dieu et de son Messie. Elles avancent fermes et sans se rompre: ni haute colline, ni vallée rétrécie, ni bois, ni ruisseau, ne divisent leurs rangs parfaits, car elles marchent élevées au-dessus du sol, et l’air obéissant soutient leur pas agile: comme l’espèce entière des oiseaux rangés en ordre sur leur aile, furent appelés dans Éden pour recevoir leurs noms de toi, ô Adam, ainsi les légions parcoururent maints espaces dans le ciel, maintes provinces dix fois grandes comme la longueur de la terre.

«Enfin, loin à l’horizon du nord se montra, d’une extrémité à l’autre, une région de feu, étendue sous la forme d’une armée. Bientôt en approchant apparurent les puissances liguées de Satan, hérissées des rayons innombrables des lances droites et inflexibles; partout casques pressés, boucliers variés peints d’insolents emblèmes: ces troupes se hâtaient avec une précipitation furieuse, car elles se flattaient d’emporter ce jour-là même, par combat ou surprise, le mont de Dieu, et d’asseoir sur son trône le superbe aspirant, envieux de son empire; mais, au milieu du chemin leurs pensées furent reconnues folles et vaines. Il nous sembla d’abord extraordinaire que l’ange fît la guerre à l’ange, qu’ils se rencontrassent dans une furieuse hostilité ceux-là accoutumés à se rencontrer si souvent unis aux fêtes de la joie et de l’amour comme fils d’un seul maître, et chantant l’éternel Père; mais le cri de la bataille s’éleva, et le bruit rugissant de la charge mit fin à toute pensée plus douce.

«Au milieu des siens, l’apostat, élevé comme un dieu, était assis sur son char de soleil, idole d’une majesté divine, entouré de chérubins flamboyants et de boucliers d’or. Bientôt il descendit de ce trône pompeux, car il ne restait déjà plus entre les deux armées qu’un espace étroit (intervalle effrayant!) et front contre front elles présentaient arrêtées une terrible ligne d’une affreuse longueur. À la sombre avant-garde, sur le rude bord des bataillons, avant qu’ils se joignissent, Satan à pas immenses et superbes, couvert d’une armure d’or et de diamant, s’avançait comme une tour, Abdiel ne put supporter cette vue; il se tenait parmi les plus braves, et se préparait aux plus grands exploits; il sonde ainsi son cœur résolu:

«—Ô Ciel! une telle ressemblance avec le Très-Haut peut-elle rester où la foi et la réalité ne restent plus? Pourquoi la puissance ne défaut-elle pas là où la vertu a failli, ou pourquoi le plus présomptueux n’est-il pas le plus faible? Quoique à le voir Satan semble invincible, me confiant au secours du Tout-puissant, je prétends éprouver la force de celui dont j’ai déjà éprouvé la raison fausse et corrompue: n’est-il pas juste que celui qui l’a emporté dans la lutte de la vérité l’emporte dans les armes, vainqueur pareillement dans les deux combats? Si le combat est brutal et honteux quand la raison se mesure avec la force, encore il est d’autant plus juste que la raison triomphe.»—

«Ainsi réfléchissant il sort à l’opposite du milieu de ses pairs armés; il rencontre à mi-voie son audacieux ennemi, qui, se voyant prévenu en devient plus furieux; il le défie ainsi avec assurance:

«—Superbe, vient-on au devant de toi? Ton espérance était d’atteindre inopposé la hauteur où tu aspires, d’atteindre le trône de Dieu non gardé et son côté abandonné par la terreur de ton pouvoir ou de ta langue puissante. Insensé! tu ne songeais pas combien il est vain de se lever en armes contre le Tout-Puissant, contre celui qui des plus petites choses aurait pu lever sans fin d’incessantes armées pour écraser ta folie; ou, de sa main solitaire atteignant au delà de toute limite, il pourrait d’un seul coup, sans assistance, te finir, et ensevelir tes légions sous les ténèbres. Mais t’en aperçois-tu? tous ne sont pas à ta suite; il en est qui préfèrent la foi et la piété envers Dieu, bien qu’ils te fussent invisibles alors qu’à ton monde je semblais être dans l’erreur, en différant seul de l’avis de tous. Tu la vois ma secte maintenant: apprends trop tard que quelques-uns peuvent savoir, quand des milliers se trompent.»—

«Le grand ennemi le regardant de travers d’un œil de dédain:

«—À la male heure pour toi, mais à l’heure désirée de ma vengeance, toi que je cherchais le premier, tu reviens de ta fuite, ange séditieux, pour recevoir ta récompense méritée, pour faire le premier essai de ma droite provoquée, puisque ta langue inspirée de la contradiction osa la première s’opposer à la troisième partie des dieux réunis en synode pour assurer leurs divinités. Ceux qui sentent en eux une vigueur divine, ne peuvent accorder l’omnipotence à personne. Mais tu te portes en avant de tes compagnons, ambitieux que tu es de m’enlever quelques plumes, pour que ton succès puisse annoncer la destruction du reste: je m’arrête un moment, de peur que tu ne te vantes qu’on n’ait pu te répondre; je veux t’apprendre ceci: je crus d’abord que liberté et ciel ne faisaient qu’un pour les âmes célestes; mais je vois à présent que plusieurs, par bassesse, préfèrent servir; esprits domestiques tramés dans les fêtes et les chansons! Tels sont ceux que tu as armés, les ménétriers du ciel, l’esclavage pour combattre la liberté: ce que sont leurs actions comparées, ce jour le prouvera.»—

«Le sévère Abdiel répond brièvement:

«—Apostat, tu te trompes encore: éloigné de la voie de la vérité, tu ne cesseras plus d’errer. Injustement tu flétris du nom de servitude l’obéissance que Dieu ou la nature ordonne. Dieu et la nature commandent la même chose, lorsque celui qui gouverne est le plus digne, et qu’il excelle sur ceux qu’il gouverne. La servitude est de servir l’insensé ou celui qui s’est révolté contre un plus digne que lui, comme les tiens te servent à présent, toi non libre, mais esclave de toi-même. Et tu oses effrontément insulter à notre devoir! Règne dans l’enfer, ton royaume; laisse-moi servir dans le ciel Dieu à jamais béni, obéir à son divin commandement qui mérite le plus d’être obéi; toutefois attends dans l’enfer, non des royaumes, mais des chaînes. Cependant revenu de ma fuite, comme tu le disais tout à l’heure, reçois ce salut sur ta crête impie.»—

«À ces mots, il lève un noble coup qui ne resta pas suspendu, mais tomba comme la tempête sur la crête orgueilleuse de Satan: ni la vue, ni le mouvement de la rapide pensée, moins encore le bouclier, ne purent prévenir la ruine. Dix pas énormes il recule; au dixième, sur son genou fléchi il est soutenu par sa lance massive, comme si, sur la terre, des vents sous le sol ou des eaux forçant leur passage eussent poussé obliquement hors de sa place une montagne, à moitié abîmée avec tous ses pins. L’étonnement saisit les Trônes rebelles, mais une rage plus grande encore, quand ils virent ainsi abattu le plus puissant d’entre eux. Les nôtres, remplis de joie et de l’ardent désir de combattre, poussèrent un cri, présage de la victoire. Michel ordonne de sonner l’archangélique trompette; elle retentit dans le vaste du ciel, et les anges fidèles chantent Hosanna au Très-Haut. De leur côté, les légions adverses ne restèrent pas à nous contempler; non moins terribles, elles se joignirent dans l’horrible choc.

«Alors s’élevèrent une orageuse furie et des clameurs telles qu’on n’en avait jamais jusqu’alors entendu dans le ciel. Les armes heurtant l’armure crient en horrible désaccord; les roues furieuses des chariots d’airain rugissent avec rage: terrible est le bruit de la bataille! Sur nos têtes les sifflements aigus des dards embrasés volent en flamboyantes volées, et en volant voûtent de feu les deux osts. Sous cette coupole ardente se précipitaient au combat les corps d’armée dans un assaut funeste et une fureur inextinguible; tout le ciel retentissait: si la terre eût été alors, toute la terre eut tremblé jusqu’à son centre.

«Faut-il s’en étonner quand de l’un et de l’autre côté, fiers adversaires, combattaient des millions d’anges dont le plus faible pourrait manier les éléments et s’armer de la force de toutes leurs régions? Combien donc deux armées combattant l’une contre l’autre avaient-elles plus de pouvoir pour allumer l’épouvantable combustion de la guerre, pour bouleverser, sinon pour détruire leur fortuné séjour natal, si le Roi tout-puissant et éternel, tenant le ciel d’une main ferme, n’eût dominé et limité leur force! En nombre, chaque légion ressemblait à une nombreuse armée; en force, chaque main armée valait une légion. Conduit au combat, chaque soldat paraissait un chef, chaque chef, un soldat; ils savaient quand avancer ou s’arrêter, quand détourner le fort de la bataille, quand ouvrir et quand fermer les rangs de la hideuse guerre. Ni pensée de fuite, ni pensée de retraite, ni action malséante qui marquât la peur: chacun comptait sur soi, comme si de son bras seul dépendait le moment de la victoire.

«Des faits d’une éternelle renommée furent accomplis, mais sans nombre; car immense et variée se déployait cette guerre; tantôt combat maintenu sur un terrain solide; tantôt prenant l’essor sur une aile puissante, et tourmentant tout l’air: alors tout l’air semblait un feu militant. La bataille en balance égale fut longtemps suspendue, jusqu’à ce que Satan, qui ce jour-là avait montré une force prodigieuse et ne rencontrait point d’égal dans les armes; jusqu’à ce que Satan, courant de rang en rang à travers l’affreuse mêlée des séraphins en désordre, vit enfin le lieu où l’épée de Michel fauchait et abattait des escadrons entiers.

«Michel tenait à deux mains, avec une force énorme cette épée qu’il brandissait en l’air: l’horrible tranchant tombait, dévastant au large. Pour arrêter une telle destruction, Satan se hâte et oppose au fer de Michel l’orbe impénétrable de dix feuilles de diamant, son ample bouclier, vaste circonférence. À son approche, le grand archange sursit à son travail guerrier; ravi, dans l’espoir de terminer ici la guerre intestine du ciel (le grand ennemi étant vaincu ou traîné captif dans les chaînes), il fronce un sourcil redoutable, et le visage enflammé, il parle ainsi le premier:

«—Auteur du mal, inconnu et sans nom dans le ciel jusqu’à ta révolte, aujourd’hui abondant comme tu le vois, à ces actes d’une lutte odieuse, odieuse à tous, quoique par une juste mesure elle pèse le plus sur toi et sur tes adhérents. Comment as-tu troublé l’heureuse paix du ciel et apporté dans la nature la misère, incréée avant le crime de ta rébellion! combien as-tu empoisonné de ta malice des milliers d’anges, jadis droits et fidèles, maintenant devenus traîtres! Mais ne crois pas bannir d’ici le saint repos; le ciel te rejette de toutes ses limites; le ciel, séjour de la félicité, n’endure point les œuvres de la violence et de la guerre. Hors d’ici donc! Que le mal, ton fils, aille avec toi au séjour du mal, l’enfer, avec toi et ta bande perverse! Là fomente des troubles; mais n’attends pas que cette épée vengeresse commence ta sentence, ou que quelque vengeance plus soudaine à qui Dieu donnera des ailes, ne te précipite avec des douleurs redoublées.»—

«Ainsi parle le prince des anges. Son adversaire répliqua:

«Ne pense pas, par le vent de tes menaces, imposer à celui à qui tu ne peux imposer par tes actions. Du moindre de ceux-ci as-tu causé la fuite? ou si tu les forças à la chute, ne se sont-ils pas relevés invaincus? Espérerais-tu réussir plus aisément avec moi, arrogant, et avec tes menaces me chasser et ici? Ne t’y trompe pas: il ne finira pas ainsi le combat que tu appelles mal, mais que nous appelons combat de gloire. Nous prétendons le gagner, ou transformer ce ciel dans l’enfer, dont tu dis des fables. Ici du moins nous habiterons libres, si nous ne régnons. Toutefois, je ne fuirais pas ta plus grande force, quand celui qu’on nomme le Tout-Puissant viendrait à ton aide: de près comme de loin je t’ai cherché.»—

«Ils cessèrent de parler, et tous deux se préparèrent à un combat inexprimable: qui pourrait le raconter, même avec la langue des anges? à quelles choses pourrait-on le comparer sur la terre, qui fussent assez remarquables pour élever l’imagination humaine à la hauteur d’un pouvoir semblable à celui d’un Dieu? Car ces deux chefs, soit qu’ils marchassent, ou demeurassent immobiles, ressemblaient à des dieux par la taille, le mouvement, les armes, faits qu’ils étaient pour décider de l’empire du grand ciel. Maintenant leurs flamboyantes épées ondoient et décrivent dans l’air des cercles affreux; leurs boucliers, deux larges soleils, resplendissent opposés, tandis que l’attente reste dans l’horreur. De chaque côté la foule des anges se retira précipitamment du lieu où la mêlée était auparavant la plus épaisse, et laissa un vaste champ où il n’y avait pas sûreté dans le vent d’une pareille commotion.

«Telles, pour faire comprendre les grandes choses par les petites, si la concorde de la nature se rompait, si parmi les constellations la guerre était déclarée, telles deux planètes, précipitées sous l’influence maligne de l’opposition la plus violente, combattraient au milieu du firmament, et confondraient leurs sphères ennemies.

«Les deux chefs lèvent ensemble leurs menaçants bras, qui approchent en pouvoir de celui du Tout-Puissant; ils ajustent un coup capable de tout terminer, et qui, n’ayant pas besoin d’être répété, ne laisse pas le pouvoir indécis. En vigueur ou en agilité, ils ne paraissent pas inégaux; mais l’épée de Michel, tirée de l’arsenal de Dieu, lui avait été donnée trempée de sorte que nulle autre, par la pointe ou la lame, ne pouvait résister à ce tranchant. Elle rencontre l’épée de Satan; et, descendant pour frapper avec une force précipitée, la coupe net par la moitié: elle ne s’arrête pas; mais d’un rapide revers, entrant profondément, elle fend tout le côté droit de l’archange.

«Alors pour la première fois Satan connut la douleur, et se tordit çà et là convulsé; tant la tranchante épée, dans une blessure continue, passa cruelle à travers lui! Mais la substance éthérée, non longtemps divisible, se réunit: un ruisseau de nectar sortit de la blessure, se répandit couleur de sang (de ce sang tel que les esprits célestes peuvent en répandre), et souilla son armure, jusqu’alors si brillante. Aussitôt à son aide accoururent de tous côtés un grand nombre d’anges vigoureux qui interposèrent leur défense; tandis que d’autres l’emportent sur leurs boucliers à son char, où il demeura retiré loin des rangs de la guerre. Là, ils le déposèrent grinçant les dents de douleur, de dépit et de honte, de trouver qu’il n’était pas sans égal: son orgueil était humilié d’un pareil échec, si fort au-dessous de sa prétention d’égaler Dieu en pouvoir.

«Toutefois il guérit vite; car les esprits qui vivent en totalité, vivant entiers dans chaque partie (non, comme l’homme frêle, dans les entrailles, le cœur ou la tête, le foie ou les reins), ne sauraient mourir que par l’anéantissement: ils ne peuvent recevoir de blessure mortelle dans leur tissu liquide, pas plus que n’en peut recevoir l’air fluide; ils vivent tout cœur, tout tête, tout œil, tout oreille, tout intellect, tout sens; ils se donnent à leur gré des membres, et ils prennent la couleur, la forme et la grosseur qu’ils aiment le mieux, dense ou rare.

«Cependant des faits semblables, et qui méritaient d’être remémorés, se passaient ailleurs, là où la puissance de Gabriel combattait: avec de fières enseignes, il perçait les bataillons profonds de Moloch, roi furieux qui le défiait, et qui menaçait de le traîner attaché aux roues de son char; la langue blasphématrice de cet ange n’épargnait pas même l’unité sacrée du ciel. Mais tout à l’heure, fendu jusqu’à la ceinture, ses armes brisées, et dans une affreuse douleur, il fuit en mugissant.

«À chaque aile, Uriel et Raphaël vainquirent d’insolents ennemis, Adramaleck et Asmodée, quoique énormes et armés de rochers de diamant, deux puissants Trônes, qui dédaignaient d’être moins que des dieux; leur fuite leur enseigna des pensées plus humbles, broyés qu’ils furent par des blessures effroyables, malgré la cuirasse et la cotte de mailles. Abdiel n’oublia pas de fatiguer la troupe athée; à coups redoublés il renversa Ariel, Arioc, et la violence de Ramiel, écorché et brûlé.

«Je pourrais parler de mille autres et éterniser leurs noms ici sur la terre; mais ces anges élus, contents de leur renommée dans le ciel, ne cherchent pas l’approbation des hommes. Quant aux autres, bien qu’étonnants en puissance, en actions de guerre, et avides de renommée, comme ils sont par arrêt effacés du ciel et de la mémoire sacrée, laissons-les habiter sans nom le noir oubli. La force séparée de la vérité et de la justice, indigne de louange, ne mérite que reproche et ignominie: toutefois, vaine et arrogante, elle aspire à la gloire, et cherche à devenir fameuse par l’infamie: que l’éternel silence soit son partage!

«Et maintenant, leurs plus puissants chefs abattus, l’armée plia, par plusieurs charges enfoncée: la déroute informe et le honteux désordre y entrèrent; le champ de bataille était semé d’armes brisées; les chars et leurs conducteurs, les coursiers de flammes écumants, étaient renversés en monceaux. Ce qui reste debout recule et accablé de fatigue dans l’ost satanique exténué qui se défend à peine; surpris par la pâle frayeur et par le sentiment de la douleur, ces anges fuient ignominieusement, amenés à ce mal par le péché de la désobéissance: jusqu’à cette heure, ils n’avaient été assujettis ni à la crainte, ni à la fuite, ni à la douleur.

«Il en était tout autrement des inviolables saints; d’un pas assuré en phalange carrée, ils avançaient entiers, invulnérables, impénétrablement armés; tel était l’immense avantage que leur donnait leur innocence sur leurs ennemis; pour n’avoir pas péché, pour n’avoir pas désobéi, au combat ils demeuraient sans fatigue, inexposés à souffrir des blessures, bien que de leur rang par la violence écartés.

«La nuit à présent commençait sa course; répandant dans le ciel l’obscurité, elle imposa le silence, et une agréable trêve à l’odieux fracas de la guerre; sous son abri nébuleux se retirèrent le vainqueur et le vaincu. Michel et ses anges, restés les maîtres, campent sur le champ de bataille, posent leurs sentinelles alentour, chérubins agitant des flammes. De l’autre part, Satan avec ses rebelles disparut, au loin retiré dans l’ombre. Privé de repos, il appelle de nuit ses potentats au conseil; au milieu d’eux et non découragé, il leur parle ainsi: «Ô vous, à présent par le danger éprouvés, à présent connus dans les armes pour ne pouvoir être dominés, chers compagnons, trouvés dignes non-seulement de la liberté (trop mince prétention), mais, ce qui nous touche davantage, dignes d’honneur, d’empire, de gloire et de renommée! Vous avez soutenu pendant un jour dans un combat douteux (et si pendant un jour, pourquoi pas pendant des jours éternels?), vous avez soutenu l’attaque de ce que le Seigneur du ciel, d’autour de son trône, avait envoyé de plus puissant contre nous, ce qu’il avait jugé suffisant pour nous soumettre à sa volonté: il n’en est pas ainsi arrivé!… Donc, ce me semble, nous pouvons le regarder comme faillible lorsqu’il s’agit de l’avenir, bien que jusque ici on avait cru à son omniscience. Il est vrai, moins fortement armés, nous avons eu quelques désavantages, nous avons enduré quelques souffrances jusque alors inconnues; mais aussitôt qu’elles ont été connues, elles ont été méprisées, puisque nous savons maintenant que notre forme empyrée, ne pouvant recevoir d’atteinte mortelle, est impérissable; quoique percée de blessures, elle se referme bientôt, guérie par sa vigueur native. À un mal si léger regardez donc le remède comme facile. Peut-être des armes plus valides, des armes plus impétueuses, serviront dans la prochaine rencontre à améliorer notre position, à rendre pire celle de nos ennemis, ou à égaliser ce qui fait entre nous l’imparité, qui n’existe pas dans la nature. Si quelque autre cause cachée les a laissés supérieurs, tant que nous conservons notre esprit entier et notre entendement sain, une délibération et une active recherche découvriront cette cause.»—

«Il s’assit, et dans l’assemblée se leva Nisroc, le chef des principautés; il se leva comme un guerrier échappé d’un combat cruel: travaillé de blessures, ses armes fendues et hachées jusqu’à destruction; d’un air sombre il parla en répondant ainsi:

«—Libérateur, toi qui nous délivras des nouveaux maîtres, guide à la libre jouissance de nos droits comme dieux, il est dur cependant pour des dieux, nous la trouvons trop inégale la tâche de combattre dans la douleur contre des armes inégales, contre des ennemis exempts de douleur et impassibles. De ce mal, notre ruine doit nécessairement advenir; car que sert la valeur ou la force, quoique sans pareilles, lorsqu’on est dompté par la douleur qui subjugue tout et fait lâcher les mains aux plus puissants? Peut-être pourrions-nous retrancher de la vie le sentiment du plaisir et ne pas nous plaindre, mais vivre contents, ce qui est la vie la plus calme; mais la douleur est la parfaite misère, le pire des maux, et si elle est excessive, elle surmonte toute patience. Celui qui pourra donc inventer quelque chose de plus efficace pour porter des blessures à nos ennemis encore invulnérables, ou qui saura nous armer d’une défense pareille à la leur, ne méritera pas moins de moi que celui auquel nous devons notre délivrance.»—

«Satan, avec un visage composé, répliqua:

«—Ce secours, non encore inventé, que tu crois justement si essentiel à nos succès, je te l’apporte. Qui de nous contemple la brillante surface de ce terrain céleste sur lequel nous vivons, ce spacieux continent du ciel orné de plante, de fruit, de fleur, d’ambroisie, de perles et d’or; qui de nous regarde assez superficiellement ces choses pour ne comprendre d’où elles germent profondément sous la terre, matériaux noirs et crus d’une écume spiritueuse et ignée, jusqu’à ce que, touchées et pénétrées d’un rayon des cieux, elles poussent si belles et s’épanouissent à la lumière ambiante?

«Ces semences dans leur noire nativité, l’abîme nous les cédera, fécondées d’une flamme infernale. Foulées dans des machines creuses, longues et rondes, à l’autre ouverture dilatées et embrasées par le toucher du feu, avec le bruit du tonnerre, elles enverront de loin à notre ennemi de tels instruments de désastre, qu’ils abîmeront, mettront en pièces tout ce qui s’élèvera à l’opposé; nos adversaires craindront que nous n’ayons désarmé le Dieu tonnant de son seul trait redoutable. Notre travail ne sera pas long; avant le lever du jour l’effet remplira notre attente. Cependant revivons! quittons la frayeur: à la force et à l’habileté réunies songeons que rien n’est difficile, encore moins désespéré.»—

«Il dit: ses paroles firent briller leur visage abattu et ravivèrent leur languissante espérance. Tous admirent l’invention; chacun s’étonne de n’avoir pas été l’inventeur; tant paraît aisée une fois trouvée, la chose qui non trouvée aurait été crue impossible! Par hasard, dans les jours futurs (si la malice doit abonder), quelqu’un de ta race, ô Adam, appliqué à la perversité, ou inspiré par une machination diabolique, pourrait inventer un pareil instrument pour désoler les fils des hommes entraînés par le péché à la guerre et au meurtre.

«Les démons sans délai, volent du conseil à l’ouvrage; nul ne demeura discourant; d’innombrables mains sont prêtes; en un moment ils retournent largement le sol céleste, et ils aperçoivent dessous les rudiments de la nature dans leur conception brute; ils rencontrent les écumes sulfureuses et nitreuses, les marient, et par un art subtil les réduisent, adustes et cuites, en grains noirs, et les mettent en réserve.

«Les uns fouillent les veines cachées des métaux et des pierres (cette terre a des entrailles assez semblables) pour y trouver leurs machines et leurs balles, messagères de ruine; les autres se pourvoient de roseaux allumés, pernicieux par le seul toucher du feu. Ainsi avant le point du jour ils finirent tout en secret, la nuit le sachant, et se rangèrent en ordre avec une silencieuse circonspection, sans être aperçus.

«Dès que le bel et matinal orient apparut dans le ciel, les anges victorieux se levèrent, et la trompette du matin chanta: Aux armes! Ils prirent leurs rangs en panoplie d’or; troupe resplendissante, bientôt réunie. Quelques-uns du haut des collines de l’aurore, regardent alentour; et des éclaireurs légèrement armés rôdent de tous côtés dans chaque quartier, pour découvrir le distant ennemi, pour savoir dans quel lieu il a campé ou fui, si pour combattre il est en mouvement, ou fait halte. Bientôt ils le rencontrèrent bannières déployées, s’approchant en bataillon lent, mais serré. En arrière, d’une vitesse extrême, Zophiel, des chérubins l’aile la plus rapide, vient volant et crie du milieu des airs:

«—Aux armes, guerriers! aux armes pour le combat! l’ennemi est près; ceux que nous croyions en fuite nous épargneront, ce jour une longue poursuite: ne craignez pas qu’ils fuient; ils viennent aussi épais qu’une nuée, et je vois fixée sur leur visage la morne résolution et la confiance. Que chacun endosse bien sa cuirasse de diamant, que chacun enfonce bien son casque, que chacun embrasse fortement son large bouclier, baissé ou levé; car ce jour, si j’en crois mes conjectures, ne répandra pas une bruine, mais un orage retentissant de flèches barbelées de feu.»—

«Ainsi Zophiel avertissait ceux qui d’eux-mêmes étaient sur leurs gardes. En ordre, libres de toutes entraves, s’empressant sans trouble, ils vont au cri d’alarme, et s’avancent en bataille. Quand voici venir à peu de distance, à pas pesants, l’ennemi s’approchant épais et vaste, tramant dans un carré creux ses machines diaboliques enfermées de tous côtés par des escadrons profonds qui voilaient la fraude. Les deux armées s’apercevant, s’arrêtent quelque temps; mais soudain Satan parut à la tête de la sienne, et fut entendu commandant ainsi à haute voix:

«—Avant-garde! à droite et à gauche, déployez votre front, afin que tous ceux qui nous haïssent puissent voir combien nous cherchons la paix et la conciliation, combien nous sommes prêts à les recevoir à cœur ouvert, s’ils accueillent nos ouvertures, et s’ils ne nous tournent pas le dos méchamment; mais je le crains. Cependant témoin le ciel!… ô ciel, sois témoin à cette heure, que nous déchargeons franchement notre cœur! Vous qui, désignés, vous tenez debout, acquittez-vous de votre charge; touchez brièvement ce que nous proposons, et haut, que tous puissent entendre.»—

«Ainsi se raillant en termes ambigus, à peine a-t-il fini de parler, qu’à droite et à gauche le front se divise, et sur l’un et l’autre flanc se retire: à nos yeux se découvre, chose nouvelle et étrange! un triple rang de colonnes de bronze, de fer, de pierre, posées sur des roues, car elles auraient ressemblé beaucoup à des colonnes ou à des corps creux faits de chêne ou de sapin émondé dans le bois, ou abattu sur la montagne, si le hideux orifice de leur bouche n’eût bâillé largement devant nous, pronostiquant une fausse trêve. Derrière chaque pièce se tenait un séraphin; dans sa main se balançait un roseau allumé, tandis que nous demeurions en suspens, réunis et préoccupés dans nos pensées.

«Ce ne fut pas long: car soudain tous à la fois les séraphins étendent leurs roseaux, et les appliquent à une ouverture étroite qu’ils touchent légèrement. À l’instant tout le ciel apparut en flammes, mais aussitôt obscurci par la fumée, flammes vomies de ces machines à la gorge profonde, dont le rugissement effondrait l’air avec un bruit furieux, et déchirait toutes ses entrailles, dégorgeant leur surabondance infernale, des tonnerres ramés, des grêles de globes de fer. Dirigés contre l’ost victorieux, ils frappent avec une furie tellement impétueuse, que ceux qu’ils touchent ne peuvent rester debout, bien qu’autrement ils seraient restés fermes comme des rochers. Ils tombent par milliers, l’ange roulé sur l’archange, et plus vite encore à cause de leurs armes: désarmés ils auraient pu aisément, comme esprits, s’échapper rapides par une prompte contraction ou par un déplacement; mais alors il s’ensuivit une honteuse dispersion, et une déroute forcée. Il ne leur servit de rien de relâcher leurs files serrées: que pouvaient-ils faire? Se précipiteraient-ils en avant? Une répulsion nouvelle, une indécente chute répétée les feraient mépriser davantage et les rendraient la risée de leurs ennemis; car on apercevait rangée une autre ligne de séraphins, en posture de faire éclater leur second tir de foudre: reculer battus, c’est ce qu’abhorraient le plus les anges fidèles. Satan vit leur détresse, et s’adressant en dérision à ses compagnons:

«—Amis, pourquoi ces superbes vainqueurs ne marchent-ils pas en avant? Tout à l’heure ils s’avançaient fiers, et quand, pour les bien recevoir avec un front et un cœur ouverts (que pouvons-nous faire de plus?), nous leur proposons des termes d’accommodement, soudain ils changent d’idées, ils fuient, et tombent dans d’étranges folies, comme s’ils voulaient danser! Toutefois pour une danse ils semblent un peu extravagants et sauvages; peut-être est-ce de joie de la paix offerte. Mais je suppose que si une fois de plus nos propositions étaient entendues, nous les pourrions contraindre à une prompte résolution.»—

«Bélial, sur le même ton de plaisanterie:

«—Général, les termes d’accommodement que nous leur avons envoyés sont des termes de poids, d’un contenu solide, et pleins d’une force qui porte coup. Ils sont tels, comme nous pouvons le voir, que tous en ont été amusés et plusieurs étourdis; celui qui les reçoit en face est dans la nécessité, de la tête aux pieds, de les bien comprendre; s’ils ne sont pas compris, ils ont du moins l’avantage de nous faire connaître quand nos ennemis ne marchent pas droit.»—

«Ainsi, dans une veine de gaieté, ils bouffonnaient entre eux, élevés dans leurs pensées au-dessus de toute incertitude de victoire: ils présumaient si facile d’égaler par leurs inventions l’éternel Pouvoir, qu’ils méprisaient son tonnerre, et qu’ils riaient de son armée tandis qu’elle resta dans le trouble. Elle n’y resta pas longtemps: la rage inspira enfin les légions fidèles, et leur trouva des armes à opposer à cet infernal malheur.

«Aussitôt (admire l’excellence et la force que Dieu a mises dans ses anges puissants!) ils jettent au loin leurs armes; légers comme le sillon de l’éclair, ils courent, ils volent aux collines (car la terre tient du ciel cette variété agréable de colline et de vallée); ils les ébranlent en les secouant çà et là dans leurs fondements, arrachent les montagnes avec tout leur poids, rochers, fleuves, forêts, et les enlevant par leurs têtes chevelues, les portent dans leurs mains. L’étonnement et, sois-en sûr, la terreur, saisirent les rebelles quand venant si redoutables vers eux, ils virent le fond des montagnes tourné en haut, jusqu’à ce que lancées sur le triple rang des machines maudites, ces machines et toute la confiance des ennemis furent profondément ensevelies sous le faix de ces monts. Les ennemis eux-mêmes furent envahis après; au-dessus de leurs têtes volaient de grands promontoires qui venaient dans l’air répandant l’ombre, et accablaient des légions entières armées. Leurs armures accroissaient leur souffrance: leur substance, enfermée dedans, était écrasée et broyée, ce qui les travaillait d’implacables tourments et leur arrachait des gémissements douloureux. Longtemps ils luttèrent sous cette masse avant de pouvoir s’évaporer d’une telle prison, quoique esprits de la plus pure lumière; la plus pure naguère, maintenant devenue grossière par le péché.

«Le reste de leurs compagnons, nous imitant, saisit de pareilles armes, et arracha les coteaux voisins: ainsi les monts rencontrent dans l’air les monts lancés de part et d’autre avec une projection funeste, de sorte que sous la terre on combat dans une ombre effrayante; bruit infernal! La guerre ressemble à des jeux publics, auprès de cette rumeur. Une horrible confusion entassée sur la confusion s’éleva, et alors tout le ciel serait allé en débris et se serait couvert de ruines, si le Père tout-puissant, qui siège enfermé dans son inviolable sanctuaire des cieux, pesant l’ensemble des choses, n’avait prévu ce tumulte et n’avait tout permis pour accomplir son grand dessein: honorer son Fils consacré, vengé de ses ennemis, et déclarer que tout pouvoir lui était transféré. À ce Fils, assesseur de son trône, il adresse ainsi la parole:

«—Splendeur de ma gloire, Fils bien aimé, Fils sur le visage duquel est vu visiblement ce que je suis invisible dans ma divinité, toi dont la main exécute ce que je fais par décret, seconde omnipotence! deux jours sont déjà passés (deux jours tels que nous comptons les jours du ciel) depuis que Michel est parti avec ses puissances pour dompter ces désobéissants. Le combat a été violent, comme il était très-probable qu’il le serait, quand deux pareils ennemis se rencontrent en armes: car je les ai laissés à eux-mêmes, et tu sais qu’à leur création je les fis égaux, et que le péché seul les a dépareillés, lequel encore a opéré insensiblement, car je suspends leur arrêt: dans un perpétuel combat il leur faudrait donc nécessairement demeurer sans fin, et aucune solution ne serait trouvée. «La guerre lassée a accompli ce que la guerre peut faire, et elle a lâché les rênes à une fureur désordonnée, se servant de montagnes pour armes; œuvre étrange dans le ciel et dangereuse à toute la nature. Deux jours se sont donc écoulés; le troisième est tien: à toi je l’ai destiné, et j’ai pris patience jusque ici afin que la gloire de terminer cette grande guerre t’appartienne, puisque nul autre que toi ne la peut finir. En toi j’ai transfusé une vertu, une grâce si immense, que tous, au ciel et dans l’enfer, puissent connaître ta force incomparable: cette commotion perverse ainsi apaisée, manifestera que tu es le plus digne d’être héritier de toutes choses, d’être héritier et d’être roi par l’onction sainte, ton droit mérité. Va donc, toi, le plus puissant dans la puissance de ton Père; monte sur mon chariot, guide les roues rapides qui ébranlent les bases du ciel; emporte toute ma guerre, mon arc et mon tonnerre; revêts mes toutes-puissantes armes, suspends mon épée à ta forte cuisse. Poursuis ces fils des ténèbres, chasse-les de toutes les limites du ciel dans l’abîme extérieur. Là, qu’ils apprennent, puisque cela leur plaît, à mépriser Dieu, et le Messie son roi consacré.»—

«Il dit, et sur son Fils ses rayons directs brillent en plein; lui reçut ineffablement sur son visage tout son Père pleinement exprimé, et la Divinité filiale répondit ainsi:

«Ô Père, ô Souverain des Trônes célestes! le Premier, le Très-Haut, le Très-Saint, le Meilleur! tu as toujours cherché à glorifier ton Fils; moi, toujours à te glorifier, comme il est très-juste. Ceci est ma gloire, mon élévation, et toute ma félicité, que, te complaisant en moi, tu déclares ta volonté accomplie: l’accomplir est tout mon bonheur. Le sceptre et le pouvoir, ton présent, je les accepte, et avec plus de joie je te les rendrai, lorsqu’à la fin des temps tu seras tout en tout, et moi en toi pour toujours, et en moi tous ceux que tu aimes.

«Mais celui que tu hais, je le hais, et je puis me revêtir de tes terreurs, comme je me revêts de tes miséricordes, image de toi en toutes choses. Armé de ta puissance, j’affranchirai bientôt le ciel de ces rebelles, précipités dans leur mauvaise demeure préparée; ils seront livrés à des chaînes de ténèbres et au ver qui ne meurt point, ces méchants qui ont pu se révolter contre l’obéissance qui t’est due, toi à qui obéir est la félicité suprême! Alors ces saints, sans mélange, et séparés loin des impurs, entoureront ta montagne sacrée, te chanteront des alleluia sincères, des hymnes de haute louange, et avec eux, moi leur chef.»—

«Il dit: s’inclinant sur son sceptre, il se leva de la droite de gloire où il siège: et le troisième matin sacré perçant à travers le ciel, commençait à briller. Soudain s’élance, avec le bruit d’un tourbillon, le chariot de la Divinité paternelle, jetant d’épaisses flammes, roues dans les roues, char non tiré moins animé d’un esprit, et escorté de quatre formes de chérubins. Ces figures ont chacune quatre faces surprenantes; tout leur corps et leurs ailes sont semés d’yeux semblables à des étoiles; les roues de béril ont aussi des yeux, et dans leur course le feu en sort de tous côtés. Sur leurs têtes est un firmament de cristal où s’élève un trône de saphir marqueté d’ambre pur et des couleurs de l’arc pluvieux.

«Tout armé de la panoplie céleste du radieux Urim, ouvrage divinement travaillé, le Fils monte sur ce char. À sa main droite est assise la Victoire aux ailes d’aigle; à son côté pendent son arc et son carquois rempli de trois carreaux de foudre; et autour de lui roulent des flots furieux de fumée, de flammes belliqueuses et d’étincelles terribles.

«Accompagné de dix mille saints il s’avance: sa venue brille au loin, et vingt mille chariots de Dieu (j’en ai ouï compter le nombre) sont vus à l’un et à l’autre de ses côtés. Lui, sur les ailes des chérubins, est porté sublime dans le ciel de cristal, sur un trône de saphir éclatant au loin. Mais les siens l’aperçurent les premiers; une joie inattendue les surprit quand flamboya, porté par des anges, le grand étendard du Messie, son signe dans le ciel. Sous cet étendard Michel réunit aussitôt ses bataillons, répandus sur les deux ailes, et sous leur chef ils ne forment plus qu’un seul corps.

«Devant le Fils la puissance divine préparait son chemin: à son ordre les montagnes déracinées se retirèrent chacune à leur place, elles entendirent sa voix, s’en allèrent obéissantes; le ciel renouvelé reprit sa face accoutumée, et avec de fraîches fleurs la colline et le vallon sourirent.

«Ils virent cela les malheureux ennemis; mais ils demeurèrent endurcis, et pour un combat rebelle rallièrent leurs puissances: insensés! concevant l’espérance du désespoir! Tant de perversité peut-elle habiter dans des esprits célestes! Mais pour convaincre l’orgueilleux à quoi servent les prodiges, ou quelles merveilles peuvent porter l’opiniâtre à céder? Ils s’obstineront davantage par ce qui devait le plus les ramener; désolés de la gloire du Fils, à cette vue l’envie les saisit; aspirant à sa hauteur, ils se remirent fièrement en bataille, résolus par force ou par fraude de réussir et de prévaloir à la fin contre Dieu et son Messie, ou de tomber dans une dernière et universelle ruine: maintenant ils se préparent au combat décisif, dédaignant la fuite ou une lâche retraite, quand le grand Fils de Dieu à toute son armée, rangée à sa droite et à sa gauche parla ainsi:

«—Restez toujours tranquilles dans cet ordre brillant, vous, saints; restez ici, vous, anges armés; ce jour reposez-vous de la bataille. Fidèle a été votre vie guerrière, et elle est acceptée de Dieu; sans crainte dans sa cause juste, ce que vous avez reçu vous avez employé invinciblement. Mais le châtiment de cette bande maudite appartient à un autre bras: la vengeance est à lui, ou à celui qu’il en a seul chargé. Ni le nombre ni la multitude ne sont appelés à l’œuvre de ce jour; demeurez seulement et contemplez l’indignation de Dieu, versée par moi sur ces impies. Ce n’est pas vous, c’est moi, qu’ils ont méprisé, moi qu’ils ont envié; contre moi est toute leur rage, parce que le Père, à qui, dans le royaume suprême du ciel, la puissance et la gloire appartiennent, m’a honoré selon sa volonté. C’est donc pour cela qu’il m’a chargé de leur jugement, afin qu’ils aient ce qu’ils souhaitent, l’occasion d’essayer avec moi, dans le combat qui est le plus fort, d’eux contre moi, ou de moi seul contre eux. Puisqu’ils mesurent tout par la force, qu’ils ne sont jaloux d’aucune autre supériorité, que peu leur importe qui les surpasse autrement, je consens à n’avoir pas avec eux d’autre dispute.»—

«Ainsi parla le Fils, et en terreur changea sa contenance, trop sévère pour être regardée; rempli de colère, il marche à ses ennemis. Les quatre figures déploient à la fois leurs ailes étoilées avec une ombre formidable et continue; et les orbes de son char de feu roulèrent avec le fracas du torrent des grandes eaux, ou d’une nombreuse armée. Lui sur ses impies adversaires fond droit en avant, sombre comme la nuit. Sous ses roues brûlantes, l’immobile Empyrée trembla dans tout son entier; tout excepté le trône même de Dieu. Bientôt il arrive au milieu d’eux; dans sa main droite tenant dix mille tonnerres, il les envoie devant lui tels qu’ils percent de plaies les âmes des rebelles. Étonnés, ils cessent toute résistance, ils perdent tout courage: leurs armes inutiles tombent. Sur les boucliers et les casques, et les têtes des Trônes et des puissants séraphins prosternés, le Messie passe; ils souhaitent alors que les montagnes soient encore jetées sur eux comme un abri contre sa colère! Non moins tempestueuses, des deux côtés ses flèches partent des quatre figures à quatre visages semés d’yeux, et sont jetées par les roues vivantes également semées d’une multitude d’yeux. Un esprit gouvernait ses roues; chaque œil lançait des éclairs, et dardait parmi les maudits une pernicieuse flamme qui flétrissait toute leur force, desséchait leur vigueur accoutumée, et les laissait épuisés, découragés, désolés, tombés. Encore le Fils de Dieu n’employa-t-il pas la moitié de sa force, mais retint à moitié son tonnerre; car son dessein n’était pas de les détruire, mais de les déraciner du ciel. Il releva ceux qui étaient abattus, et comme une horde de boucs, ou un troupeau timide pressé ensemble, il les chasse devant lui foudroyé par les Terreurs et les Furies, jusqu’aux limites et à la muraille de cristal du ciel. Le ciel s’ouvre, se roule en dedans, et laisse à découvert par une brèche spacieuse l’abîme dévasté. Cette vue monstrueuse les frappe d’horreur; ils reculent, mais une horreur bien plus grande les repousse: tête baissée, ils se jettent eux-mêmes en bas du bord du ciel: la colère éternelle brûle après eux dans le gouffre sans fond.

«L’Enfer entendit le bruit épouvantable; l’enfer vit le ciel croulant du ciel: il aurait fui effrayé; mais l’inflexible destin avait jeté trop profondément ses bases ténébreuses, et l’avait trop fortement lié.

«Neuf jours ils tombèrent; le chaos confondu rugit, et sentit une décuple confusion dans leur chute à travers sa féroce anarchie; tant cette énorme déroute l’encombra de ruines! L’enfer béant les reçut tous enfin, et se referma sur eux; l’enfer, leur convenable demeure, l’enfer pénétré d’un feu inextinguible; maison de malheur et de tourment. Le ciel soulagé se réjouit; il répara bientôt la brèche de sa muraille, en retournant au lieu d’où il s’était replié.

«Seul vainqueur par l’expulsion de ses ennemis, le Messie ramena son char de triomphe. Tous ses saints, qui silencieux furent témoins oculaires de ses actes tout-puissants, pleins d’allégresse au-devant de lui s’avancèrent; et dans leur marche, ombragés de palmes, chaque brillante hiérarchie chantait le triomphe, le chantait, lui, Roi victorieux, Fils, Héritier et Seigneur. À lui tout pouvoir est donné; de régner il est le plus digne!

«Célébré, il passe triomphant au milieu du ciel, dans les parvis et dans le temple de son Père tout-puissant élevé sur un trône; son Père le reçut dans la gloire où maintenant il est assis à la droite de la béatitude.

«C’est ainsi que (mesurant les choses du ciel aux choses de la terre), à ta demande, ô Adam, et pour que tu sois en garde par ce qui s’est passé, je t’ai révélé ce qui autrement aurait pu demeurer caché à la race humaine: la discorde survenue et la guerre dans le ciel entre les puissances angéliques, et la chute profonde de ceux qui, aspirant trop haut, se révoltèrent avec Satan: il est maintenant jaloux de ton état, et complote pour te détourner aussi de l’obéissance, afin qu’avec lui privé de félicité, tu partages son châtiment, l’éternelle misère. Ce serait toute sa consolation et sa vengeance s’il pouvait, comme une peine faite au Très-Haut, t’obtenir une fois pour compagnon de son malheur. Mais ne prête pas l’oreille à ses tentations; avertis ta plus faible; profite d’avoir appris d’un exemple terrible la récompense de la désobéissance: ils auraient pu demeurer fermes, cependant ils tombèrent: qu’il t’en souvienne, et crains de transgresser.»

LIVRE SEPTIÈME
ARGUMENT
Raphaël, à la demande d’Adam, raconte comment et pourquoi ce monde a été d’abord créé: Dieu, ayant expulsé du ciel Satan et ses anges, déclara que son plaisir était de créer un autre monde et d’autres créatures pour y habiter. Il envoie son Fils dans la gloire et avec un cortège d’anges, pour accomplir l’œuvre de la création en six jours. Les anges célèbrent par des cantiques cette création et la réascension du Fils au ciel.

 

Descends du ciel, Uranie, si de ce nom tu es justement appelée! En suivant ta voix divine, j’ai pris mon essor au-dessus de l’Olympe, au-dessus du vol de l’aile de Pégase. Ce n’est pas le nom, c’est le sens de ce nom que j’invoque; car tu n’es pas une des neuf Muses, et tu n’habites pas le sommet du vieil Olympe; mais née du ciel, avant que les collines parussent ou que la fontaine coulât, tu conversais avec l’éternelle Sagesse, la Sagesse ta sœur, et tu jouais avec elle en présence du Père tout-puissant, qui se plaisait à ton chant céleste. Enlevé par toi, je me suis hasardé dans le ciel des deux, moi hôte de la terre, et j’ai respiré l’air de l’empyrée que tu tempérais: avec la même sûreté guide en bas, rends-moi à mon élément natal, de peur que, démonté par ce coursier volant sans frein (comme autrefois Bellérophon dans une région plus abaissée), je ne tombe sur le champ Alcien, pour y errer égaré et abandonné.

La moitié de mon sujet reste encore à chanter, mais dans les bornes plus étroites de la sphère diurne et visible. Arrêté sur la terre, non ravi au-dessus du pôle, je chanterai plus sûrement d’une voix mortelle; elle n’est devenue ni enrouée ni muette, quoique je sois tombé dans de mauvais jours, dans de mauvais jours quoique tombé parmi des langues mauvaises, parmi les ténèbres et la solitude, et entouré de périls. Cependant je ne suis pas seul, lorsque la nuit tu visites mes sommeils, ou lorsque le matin empourpre l’orient.

Préside toujours à mes chants, Uranie! et trouve un auditoire convenable, quoique peu nombreux. Mais chasse au loin la barbare dissonance de Bacchus et de ses amis de la joie; race de cette horde forcenée qui déchira le barde de la Thrace sur le Rhodope, où l’oreille des bois et des rochers était ravie, jusqu’à ce que la clameur sauvage eut noyé la harpe et la voix: la muse ne put défendre son fils. Tu ne manqueras pas ainsi, Uranie, à celui qui t’implore; car toi, tu es un songe céleste, elle un songe vain.

Dis, ô déesse, ce qui suivit après que Raphaël, l’archange affable, eut averti Adam de se garder de l’apostasie, par l’exemple terrible de ce qui arriva dans le ciel à ces apostats, de peur qu’il n’en arrivât de même dans le paradis à Adam et à sa race (chargés de ne pas toucher à l’arbre interdit), s’ils transgressaient et méprisaient ce seul commandement si facile à observer, au milieu du choix de tous les autres goûts qui pouvaient plaire à leurs appétits, quel qu’en fût le caprice.

Adam, avec Ève sa compagne, avait écouté attentivement l’histoire; il était rempli d’admiration et plongé dans une profonde rêverie en écoutant des choses si élevées et si étranges; choses à leur pensée si inimaginables, la haine dans le ciel, la guerre si près de la paix de Dieu dans le bonheur, avec une telle confusion! Mais bientôt le mal chassé retombait comme un déluge sur ceux dont il avait jailli, impossible à mêler à la béatitude.

Maintenant Adam réprima bientôt les doutes qui s’élevaient dans son cœur, et il est conduit (encore sans péché) par le désir de connaître ce qui le touche de plus près: comment ce monde visible du ciel et de la terre commença; quand et d’où il fut créé; pour quelle cause; ce qui fut fait en dedans ou en dehors d’Éden, avec ce dont il a souvenir. Comme un homme de qui l’altération est à peine soulagée, suit de l’œil le cours du ruisseau dont le liquide murmure entendu excite une soif nouvelle, Adam procède de la sorte à interroger son hôte céleste:

«De grandes choses et pleines de merveilles, bien différentes de celles de ce monde, tu as révélées à nos oreilles, interprète divin, par faveur envoyé de l’empyrée pour nous avertir à temps de ce qui aurait pu causer notre perte, s’il nous eût été inconnu, l’humaine connaissance n’y pouvant atteindre. Nous devons des remerciements immortels à l’infinie bonté, et nous recevons son avertissement avec une résolution solennelle d’observer invariablement sa volonté souveraine, la fin de ce que nous sommes. Mais puisque tu as daigné avec complaisance nous faire part pour notre instruction de choses au-dessus de la pensée terrestre (choses qu’il nous importait de savoir comme il l’a semblé à la suprême sagesse); daigne maintenant descendre plus bas, et nous raconter ce qui peut-être il ne nous est pas moins utile de savoir: quand commença ce ciel que nous voyons si distant et si haut orné de feux mouvants et innombrables; qu’est-ce que cet air ambiant qui donne ou remplit tout espace, cet air largement répandu embrassant tout autour cette terre fleurie; quelle cause mut le Créateur, dans son saint repos de toute éternité, à bâtir si tard dans le chaos; et comment l’ouvrage commencé fut tôt achevé? S’il ne t’est pas défendu, tu peux nous dévoiler ce que nous demandons, non pour sonder les secrets de son éternel empire, mais pour glorifier d’autant plus ses œuvres que nous les connaîtrons davantage.

«Et la grande lumière du jour a encore à parcourir beaucoup de sa carrière, quoique déjà sur son déclin; suspendu dans le ciel, le soleil retenu par ta voix, écoute ta voix puissante; il s’arrêtera plus longtemps pour te ouïr raconter son origine, et le lever de la nature du sein du confus abîme. Ou si l’étoile du soir et la lune à ton audience se hâtent, la Nuit avec elle amènera le silence; le Sommeil en t’écoutant veillera, ou bien nous pourrons lui commander l’absence jusqu’à ce que ton chant finisse, et te renvoie avant que brille le matin.»

Ainsi Adam supplia son hôte illustre, et ainsi l’ange, semblable à un Dieu, lui répondit avec douceur:

«Que cette demande faite avec prudence te soit accordée; mais pour raconter les œuvres du Tout-Puissant, quelle parole, quelle langue de séraphin peuvent suffire, ou quel cœur d’homme suffirait à les comprendre? Cependant ce que tu peux atteindre, ce qui peut le mieux servir à glorifier le Créateur et à te rendre aussi plus heureux ne sera pas soustrait à ton oreille. J’ai reçu la commission d’en haut de répondre à ton désir de savoir, dans certaines limites: au-delà, abstiens-toi de demander; ne laisse pas tes propres imaginations espérer des choses non révélées, que le Roi invisible, seul omniscient, a ensevelies dans la nuit, incommunicables à personne sur la terre ou dans le ciel: assez reste en dehors de cela à chercher et à connaître. Mais la science est comme la nourriture; elle n’a pas moins besoin de tempérance pour en régler l’appétit et pour savoir en quelle mesure l’esprit la peut bien supporter; autrement elle oppresse par son excès et change bientôt la sagesse en folie, comme la nourriture en fumée.

«Sache donc: après que Lucifer (ainsi appelé parce qu’il brillait autrefois dans l’armée des anges plus que cette étoile parmi les étoiles) eut été précipité du ciel dans son lieu avec ses légions brûlantes, à travers l’abîme, le Fils étant retourné victorieux avec ses saints, le Tout-Puissant, éternel Père, contempla de son trône leur multitude, et parla de la sorte à son Fils:

«—Du moins notre jaloux ennemi s’est trompé, lui qui croyait que tous comme lui seraient rebelles: par leur secours il se flattait (nous une fois dépossédés) de saisir cette inaccessible et haute forteresse, siège de la Divinité suprême. Dans sa trahison il a entraîné plusieurs dont la place ici n’est plus connue. Cependant la plus grande partie, je le vois, garde toujours son poste: le ciel, peuplé encore, conserve un nombre suffisant d’habitants pour remplir ses royaumes, quoique vastes, pour fréquenter ce haut temple avec des observances dues et des rites solennels. Mais de peur que le cœur de l’ennemi ne s’enfle du mal déjà fait en dépeuplant le ciel (ce qu’il estime follement être un dommage pour moi), je puis réparer ce dommage, si c’en est un de perdre ce qui est perdu de soi-même. Dans un moment je créerai un autre monde; d’un seul homme je créerai une race d’hommes innombrables, pour habiter là, non ici, jusqu’à ce qu’élevés par degrés de mérite, éprouvés par une longue obéissance, ils s’ouvrent eux-mêmes enfin le chemin pour monter ici, et que la terre changée dans le ciel, et le ciel dans la terre, ne forme plus qu’un royaume, en joie et en union sans fin.

«En attendant, demeurez moins pressés, vous pouvoirs célestes; et toi mon Verbe, Fils engendré, par toi j’opère ceci: parle, et qu’il soit fait! Avec toi j’envoie ma puissance et mon esprit qui couvre tout de son ombre. Va et ordonne à l’abîme, dans des limites fixées, d’être terre et ciel. L’abîme est sans bornes, parce que je suis: l’infini est rempli par moi; l’espace n’est pas vide. Quoique je ne sois circonscrit dans aucune étendue, je me retire et n’étends pas partout ma bonté, qui est libre d’agir ou de n’agir pas. Nécessité et hasard n’approchent pas de moi; ce que je veux est destin.»

«Ainsi parla le Tout-Puissant, et ce qu’il avait dit, son Verbe, la divinité filiale, l’exécuta. Immédiats sont les actes de Dieu, plus rapides que le temps et le mouvement; mais à l’oreille humaine ils ne peuvent être dits que par la succession du discours, et dits de telle sorte que l’intelligence terrestre puisse les recevoir.

«Grand triomphe et grande réjouissance furent aux cieux, quand la volonté du Tout-Puissant entendue fut ainsi déclarée. Ils chantèrent:

«—Gloire au Très-Haut! bonne volonté aux hommes à venir, et paix dans leur demeure! Gloire à celui dont la juste colère vengeresse a chassé le méchant de sa vue et des habitations du juste! À lui gloire et louange dont la sagesse a ordonné de créer le bien du mal: au lieu des malins esprits, une race meilleure sera mise dans leur place vacante, et sa bonté se répandra dans des mondes et dans des siècles sans fin.»—

«Ainsi chantaient les hiérarchies.

«Cependant le Fils parut pour sa grande expédition, ceint de la toute-puissance, couronné des rayons de la majesté divine: la sagesse et l’amour immense, et tout son Père brillaient en lui. Autour de son char se répandaient sans nombre Chérubins, Séraphins, Potentats, Trônes, Vertus, esprits ailés, et les chars ailés de l’arsenal de Dieu: ces chars de toute antiquité placés par myriades entre deux montagnes d’airain, étaient réservés pour un jour solennel, tout prêts, harnachés, équipages célestes; maintenant ils se présentent spontanément (car en eux vit un esprit) pour faire cortège à leur Maître. Le ciel ouvrit, dans toute leur largeur, ses portes éternelles tournant sur leurs gonds d’or avec un son harmonieux, pour laisser passer le Roi de gloire dans son puissant Verbe et dans son Esprit, qui venait de créer de nouveaux mondes.

«Ils s’arrêtèrent tous sur le sol du ciel, et contemplèrent du bord l’incommensurable abîme, orageux comme une mer, sombre, dévasté, sauvage, bouleversé jusqu’au fond par des vents furieux, enflant des vagues comme des montagnes, pour assiéger la hauteur du ciel et pour confondre le centre avec le pôle.

«—Silence, vous, vagues troublées! et toi, abîme, paix! dit le Verbe qui fait tout; cessez vos discordes!»—

«Il ne s’arrêta point, mais enlevé sur les ailes des Chérubins, plein de la gloire paternelle, il entra dans le chaos et dans le monde qui n’était pas né; car le chaos entendit sa voix: le cortège des anges le suivait dans une procession brillante, pour voir la création et les merveilles de sa puissance. Alors il arrête les roues ardentes, et prend dans sa main le compas d’or, préparé dans l’éternel trésor de Dieu, pour tracer la circonférence de cet univers et de toutes les choses créées. Une pointe de ce compas il appuie au centre, et tourne l’autre dans la vaste et obscure profondeur, et il dit:

«—Jusque-là étends-toi, jusque-là vont tes limites; que ceci soit ton exacte circonférence, ô monde!»—

«Ainsi Dieu créa le ciel, ainsi il créa la terre; matière informe et vide. De profondes ténèbres couvraient l’abîme: mais sur le calme des eaux l’Esprit de Dieu étendit ses ailes paternelles, et infusa la vertu vitale et la chaleur vitale à travers la masse fluide; mais il précipita en bas la lie noire, tartaréenne, froide, infernale, opposée à la vie. Alors il réunit, alors il engloba les choses semblables avec les choses semblables; il répartit le reste en plusieurs places, et étendit l’air entre les objets: la terre, d’elle-même balancée, sur son centre posa.

«—Que la lumière soit»! dit Dieu.—

«Soudain la lumière éthérée, première des choses, quintessence pure, jaillit de l’abîme, et partie de son orient natal, elle commença à voyager à travers l’obscurité aérienne, enfermée dans un nuage sphérique rayonnant, car le soleil n’était pas encore: dans ce nuageux tabernacle elle séjourna quelque temps.

«Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des ténèbres par hémisphère: il donna à la lumière le nom de jour, et aux ténèbres le nom de nuit. Et du soir et du matin se fit le premier jour. Il ne passa pas sans être célébré, ce jour, sans être chanté par les chœurs célestes, lorsqu’ils virent l’orient pour la première fois exhalant la lumière des ténèbres; jour de naissance du ciel et de la terre. Ils remplirent de cris de joie et d’acclamations l’orbe universel! ils touchèrent leurs harpes d’or, glorifiant par des hymnes Dieu et ses œuvres: ils le chantèrent Créateur quand le premier soir fut, et quand fut le premier matin.

«Dieu dit derechef:

«—Que le firmament soit au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux.»—

«Et Dieu fit le firmament, étendue d’air élémentaire, liquide, pur, transparent, répandu en circonférence jusqu’à la convexité la plus reculée de son grand cercle; division ferme et sûre, séparant les eaux inférieures de celles qui sont au-dessus. Car, ainsi que la terre, Dieu bâtit le monde sur les eaux calmes circonfluentes, dans un large océan de cristal, et fort éloigné du bruyant désordre du chaos, de peur que ses rudes extrémités contiguës ne dérangeassent la structure entière de ce monde; et Dieu donna au firmament le nom de ciel. Ainsi du soir et du matin, le chœur chanta le second jour.

«La terre était créée, mais encore ensevelie, embryon prématuré, dans les entrailles des eaux; elle n’apparaissait pas: sur toute la surface de la terre le plein océan s’étendit, non inutile, car par une humidité tiède et prolifique, attendrissant tout le globe de la terre, il faisait fermenter cette mère commune pour qu’elle pût concevoir, saturée d’une moiteur vivifiante.

«Dieu dit alors:—«Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent dans un seul lieu, et que l’élément aride paraisse.»—

«Aussitôt apparaissent deux montagnes énormes, émergentes, et leurs larges dos pelés se soulevant jusqu’aux nues; leurs têtes montent dans le ciel. Aussi hautes que s’élevèrent les collines intumescentes, aussi bas s’abaissa un bassin creux et profond, ample lit des eaux. Elles y courent avec une précipitation joyeuse, enroulées comme des gouttes sur la poussière, qui se forment en globules par l’aridité. Une partie de ces eaux avec hâte s’élève en mur de cristal, ou en montagne à pic: telle fut la vitesse que le grand commandement imprima aux flots agiles. Comme des armées, à l’appel des trompettes (car tu as entendu parler d’armées), s’attroupent autour de leurs étendards, ainsi la multitude liquide roule vague sur vague là où elle trouve une issue, dans la pente escarpée torrent impétueux, dans la plaine courant paisible. Ni les rochers ni les collines n’arrêtent ces ondes; mais sous la terre, ou en longs circuits promenant leurs sinueuses erreurs, elles se frayent un chemin, et percent dans le sol limoneux de profonds canaux; chose facile avant que Dieu eût ordonné à la terre de devenir sèche partout, excepté entre ces bords où coulent aujourd’hui les fleuves qui entraînent incessamment leur humide cortège.

«Dieu appela terre l’élément aride, et le grand réservoir des eaux rassemblées il l’appela mer; il vit que cela était bon, et dit:

«—Que la terre produise de l’herbe verte, l’herbe qui porte de la graine, et les arbres fruitiers qui portent des fruits, chacun selon son espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes sur la terre.»—

«À peine a-t-il parlé que la terre nue (jusqu’alors déserte et chauve, sans ornement, désagréable à la vue), poussa une herbe tendre qui revêtit universellement sa surface d’une charmante verdure; alors les plantes de différentes feuilles, qui soudain fleurirent en déployant leurs couleurs variées, égayèrent son sein suavement parfumé. Et celles-ci étaient à peine épanouies que la vigne fleurit, chargée d’une multitude de grappes; la courge enflée rampa, le chalumeau du blé se rangea en bataille dans son champ, l’humble buisson et l’arbrisseau mêlèrent leur chevelure hérissée. Enfin s’élevèrent, comme en cadence, les arbres majestueux, et ils déployèrent leurs branches surchargées, enrichies de fruits ou emperlées de fleurs. Les collines se couronnèrent de hautes forêts; les vallées et les fontaines de touffes de bois; les fleuves de bordures le long de leur cours. La terre à présent parut un ciel, séjour où les dieux pouvaient habiter, errer avec délices, et se plaire à fréquenter ses sacrés ombrages.

«Cependant Dieu n’avait pas encore fait tomber la pluie sur la terre, et il n’y avait encore aucun homme pour labourer les champs; mais il s’élevait du sol une vapeur de rosée qui humectait toute la terre, et toutes les plantes des champs, que Dieu créa avant qu’elles fussent dans la terre, toutes les herbes avant qu’elles grandissent sur la verte tige. Dieu vit que cela était bon. Et le soir et le matin célébrèrent le troisième jour. «Le Tout-Puissant parla encore:

«—Que des corps de lumière soient faits dans la haute étendue du ciel, afin qu’ils séparent le jour de la nuit; et qu’ils servent de signes pour les saisons et pour les jours et le cours des années, et qu’ils soient pour flambeaux; comme je l’ordonne, leur office dans le firmament du ciel sera de donner la lumière à la terre!»—Et cela fut fait ainsi.

«Et Dieu fit deux grands corps lumineux (grands par leur utilité pour l’homme), le plus grand pour présider au jour, le plus petit pour présider à la nuit. Et il fit les étoiles, et les mit dans le firmament du ciel pour illuminer la terre, et pour régler le jour, et pour régler la nuit dans leur vicissitude, et pour séparer la lumière d’avec les ténèbres. Dieu vit, en contemplant son grand ouvrage que cela était bon.

«Car le soleil, sphère puissante, fut celui des corps célestes qu’il fit le premier, non lumineux d’abord, quoique de substance éthérée. Ensuite il forma la lune globuleuse et les étoiles de toutes grandeurs, et il sema le ciel d’étoiles comme un champ. Il prit la plus grande partie de la lumière dans son tabernacle de nuée, il la transplanta et la plaça dans l’orbe du soleil, fait poreux pour recevoir et boire la lumière liquide, fait compacte pour retenir ses rayons recueillis, aujourd’hui grand palais de la lumière. Là, comme à leur fontaine, les autres astres se réparant, puisent la lumière dans leurs urnes d’or, et c’est là que la planète du matin dore ses cornes. Par impression ou par réflexion ces astres augmentent leur petite propriété, bien que, si loin de l’œil humain, on ne les voie que diminués. D’abord dans son orient se montra le glorieux flambeau, régent du jour; il investit tout l’horizon de rayons étincelants, joyeux de courir vers son occident sur le grand chemin du ciel: le pâle crépuscule et les pléiades formaient des danses devant lui, répandant une bénigne influence.

«Moins éclatante, mais à l’opposite, sur le même niveau dans l’ouest, la lune était suspendue; miroir du soleil, elle en emprunte la lumière sur sa pleine face; dans cet aspect, elle n’avait besoin d’aucune autre lumière, et elle garda cette distance jusqu’à la nuit; alors elle brilla à son tour dans l’orient, sa révolution étant accomplie sur le grand axe des cieux; elle régna dans son divisible empire avec mille plus petites lumières, avec mille et mille étoiles! Elles apparurent alors semant de paillettes l’hémisphère qu’ornaient pour la première fois leurs luminaires radieux qui se couchèrent et se levèrent. Le joyeux soir et le joyeux matin couronnèrent le quatrième jour.

«Et Dieu dit:

«—Que les eaux engendrent les reptiles, abondants en frai, créatures vivantes. Et que les oiseaux volent au dessus de la terre, les ailes déployées sous le firmament ouvert du ciel.»—

«Et Dieu créa les grandes baleines et tous les animaux qui ont la vie, tous ceux qui glissent dans les eaux et qu’elles produisent abondamment chacun selon leurs espèces; il créa aussi les oiseaux pourvus d’ailes, chacun selon son espèce; et il vit que cela était bon, et il les bénit en disant:

«—Croissez et multipliez; remplissez les eaux de la mer, des lacs et des rivières; que les oiseaux se multiplient sur la terre.»—

«Aussitôt les détroits et les mers, chaque golfe et chaque baie, fourmillent de frai innombrable et d’une multitude de poissons qui, avec leurs nageoires et leurs brillantes écailles, glissent sous la verte vague; leurs troupes forment souvent des bancs au milieu de la mer. Ceux-ci, solitaires ou avec leurs compagnons, broutent l’algue leur pâturage, et s’égarent dans des grottes de corail, ou se jouant, éclair rapide, montrent au soleil leur robe ondée parsemée de gouttes d’or; ceux-là, à l’aise dans leur coquille de nacre, attendent leur humide aliment, ou, dans une armure qui les couvre, épient leur proie sous les rochers.

«Le veau marin et les dauphins voûtés folâtrent sur l’eau calme; des poissons d’une masse prodigieuse, d’un port énorme, se vautrant pesamment, font une tempête dans l’océan. Là Léviathan, la plus grande des créatures vivantes, étendu sur l’abîme comme un promontoire, dort ou nage, et semble une terre mobile; ses ouïes attirent en dedans et ses naseaux rejettent en dehors une mer.

«Cependant, les antres tièdes, les marais, les rivages, font éclore leur couvée nombreuse de l’œuf qui bientôt se brisant, laisse apercevoir par une favorable fracture les petits tout nus; bientôt emplumés, et en état de voler, ils ont toutes leurs ailes; et avec un cri de triomphe, prenant l’essor dans l’air sublime, ils dédaignent la terre qu’ils voient en perspective sous un nuage. Ici l’aigle et la cigogne, sur les roches escarpées et sur la cime des cèdres, bâtissent leurs aires.

«Une partie des oiseaux plane indolemment dans la région de l’air; d’autres plus sages, formant une figure, tracent leur chemin en commun; intelligents des saisons, ils font partir leurs caravanes aériennes qui volent au-dessus des terres et des mers, et d’une aile mutuelle facilitent leur fuite: ainsi les prudentes cigognes, portées sur les vents, gouvernent leur voyage de chaque année; l’air flotte, tandis qu’elles passent, vanné par des plumes innombrables.

«De branche en branche les oiseaux plus petits solacient les bois de leur chant, et déploient jusqu’au soir leurs ailes peinturées: alors même le rossignol solennel ne cesse pas de chanter, mais toute la nuit il soupire ses tendres lais.

«D’autres oiseaux encore baignent dans les lacs argentés et dans les rivières leur sein duveteux. Le cygne, au cou arqué, entre deux ailes blanches, manteau superbe, fait nager sa dignité avec ses pieds en guise de rames: souvent il quitte l’humide élément, et s’élevant sur ses ailes tendues, il monte dans la moyenne région de l’air. D’autres sur la terre marchent fermes: le coq crêté dont le clairon sonne les heures silencieuses, et cet oiseau qu’orne sa brillante queue, enrichie des couleurs vermeilles de l’arc-en-ciel et d’yeux étoilés. Ainsi les eaux remplies de poissons et l’air d’oiseaux, le matin et le soir solennisèrent le cinquième jour.

«Le sixième et dernier jour de la création se leva enfin au son des harpes du soir et du matin, quand Dieu dit:

«—Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espèce; les troupeaux, et les reptiles, et les bêtes de la terre, chacun selon son espèce!»—

«La terre obéit: et soudain, ouvrant ses fertiles entrailles, elle enfanta dans une seule couche d’innombrables créatures vivantes, de formes parfaites, pourvues de membres et en pleine croissance. Du sol comme de son gîte, se leva la bête fauve là où elle se tient d’ordinaire, dans la forêt déserte, le buisson, la fougeraie ou la caverne; elles se levèrent par couple sous les arbres: elles marchèrent, le bétail dans les champs et les prairies vertes, ceux-ci rares et solitaires, ceux-là en troupeaux pâturant à la fois, et jaillis du sol en bandes nombreuses. Tantôt les grasses mottes de terre mettent bas une génisse; tantôt paraît à moitié un lion roux, grattant pour rendre libre la partie postérieure de son corps: alors il s’élance comme échappé de ses liens, et, se dressant, secoue sa crinière tavelée. L’once, le léopard et le tigre, se soulevant comme la taupe, jettent par-dessus eux en monticules la terre émiettée. Le cerf rapide de dessous le sol lève sa tête branchue. À peine Béhémoth, le plus gros des fils de la terre, peut dégager de son moule son vaste corps. Les brebis laineuses et bêlantes poussent comme des plantes; le cheval marin et le crocodile écailleux restent indécis entre la terre et l’eau.

«À la fois fut produit tout ce qui rampe sur la terre, insecte ou ver: les uns, en guise d’ailes agitent leurs souples éventails, et décorent leurs plus petits linéaments réguliers de toutes les livrées de l’orgueil de l’été, taches d’or et de pourpre, d’azur et de vert; les autres tirent comme une ligne leur longue dimension, rayant la terre d’une sinueuse trace. Ils ne sont pas tous les moindres de la nature: quelques-uns de l’espèce du serpent, étonnants en longueur et en grosseur, entrelacent leurs tortueux replis, et y ajoutent des ailes.

«D’abord chemine l’économe fourmi, prévoyante de l’avenir; dans un petit corps elle renferme un grand cœur! modèle peut-être à l’avenir de la juste égalité, elle unit en communauté ses tribus populaires. Ensuite parut en essaim l’abeille femelle qui nourrit délicieusement son mari fainéant, et bâtit ses cellules de cire remplies de miel. Le reste est sans nombre, et tu sais leur nature, et tu leur donnas des noms inutiles à te répéter. Il ne t’est pas inconnu, le serpent (la bête la plus subtile des champs); d’une énorme étendue quelquefois; il a des yeux d’airain, une crinière hirsute et terrible, quoiqu’il ne te soit point nuisible, et qu’il obéisse à ton appel.

«Les cieux brillaient maintenant dans toute leur gloire, et roulaient selon les mouvements que la main du grand premier moteur imprima d’abord à leur cours. La terre achevée dans son riche appareil, souriait charmante; l’air, l’eau, la terre, étaient fréquentés par l’oiseau qui vole, le poisson qui nage, la bête qui marche: et le sixième jour n’était pas encore accompli.

«Il y manquait le chef-d’œuvre, la fin de tout ce qui a été fait, un être non courbé, non brute comme les autres créatures, mais qui, doué de la sainteté de la raison, pût dresser sa stature droite, et avec un front serein, se connaissant soi-même, gouverner le reste; un être qui, magnanime, pût correspondre d’ici avec le ciel, mais reconnaître, dans sa gratitude, d’où son bien descend, et, le cœur, la voix, les yeux dévotement dirigés là, adorer, révérer le Dieu suprême qui le fit chef de tous ses ouvrages. C’est pourquoi le Père tout-puissant, éternel (car où n’est-il pas présent?) distinctement à son Fils parla de la sorte:

«—Faisons à présent l’homme à notre image et à notre ressemblance; et qu’il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bêtes des champs, à toute la terre et à tous les reptiles qui se remuent sur la terre.»

«Cela dit, il te forma, toi, Adam; toi, ô homme poussière de la terre; et il souffla dans tes narines le souffle de la vie: il te créa à sa propre image, à l’image exacte de Dieu, et tu devins une âme vivante. Mâle il te créa, mais il créa femelle ta compagne, pour ta race. Alors il bénit le genre humain, et dit:

«Croissez, multipliez; et remplissez la terre et vous l’assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tous les animaux vivants qui se meuvent sur la terre, partout où ils ont été créés, car aucun lieu n’est encore désigné par un nom.» De là, comme tu sais, il te porta dans ce délicieux bocage, dans ce jardin planté des arbres de Dieu, délectables à voir et à goûter. Et il te donna libéralement tout leur fruit agréable pour nourriture (ici sont réunies toutes les espèces que porte toute la terre, variété infinie!); mais du fruit de l’arbre qui goûté, produit la connaissance du bien et du mal, tu dois t’abstenir; le jour où tu en manges, tu meurs. La mort est la peine imposée; prends garde, et gouverne bien ton appétit, de peur que le péché ne te surprenne, et sa noire suivante, la mort.

«Ici Dieu finit: et tout ce qu’il avait fait, il le regarda, et vit que tout était entièrement bon: ainsi le soir et le matin accomplirent le sixième jour; toutefois non pas avant que le Créateur cessant son travail, quoique non fatigué, retournât en haut, en haut au ciel des cieux, sa sublime demeure, pour contempler de là ce monde nouvellement créé, cette addition à son empire, pour voir comment il se montrait en perspective de son trône, combien bon, combien beau, répondant à sa grande idée.

«Il s’enleva, suivi d’acclamations, et au son mélodieux de dix mille harpes qui faisaient entendre d’angéliques harmonies. La terre, l’air, résonnaient (tu t’en souviens, car tu les entendis); les cieux et toutes les constellations retentirent, les planètes s’arrêtèrent dans leur station pour écouter, tandis que la pompe brillante montait en jubilation. Ils chantaient:

«—Ouvrez-vous, portes éternelles; ouvrez, ô cieux, vos portes vivantes! laissez entrer le grand Créateur, revenu magnifique de son ouvrage, de son ouvrage des six jours, un monde! Ouvrez-vous, et désormais ouvrez-vous souvent; car Dieu délecté daignera souvent visiter les demeures des hommes justes, et par une fréquente communication il y enverra ses courriers ailés, pour les messages de sa grâce suprême.»—

«Ainsi chantait le glorieux cortège dans son ascension: le Verbe à travers le ciel, qui ouvrit dans toute leur grandeur ses portes éclatantes, suivit le chemin direct jusqu’à la maison éternelle de Dieu; chemin large et ample, dont la poussière est d’or et le pavé d’étoiles, comme les étoiles que tu vois dans la Galaxie, cette voie lactée que tu découvres, la nuit, comme une zone poudrée d’étoiles.

«Et maintenant, sur la terre, le septième soir se leva dans Éden, car le soleil s’était couché, et le crépuscule, avant-coureur de la nuit, venait de l’orient, quand au saint mont, sommet élevé du ciel, trône impérial de la Divinité, à jamais fixé, ferme et sûr, la puissance filiale arriva et s’assit avec son Père. Car lui aussi, quoiqu’il demeurât à la même place (tel est le privilège de l’omniprésence), était allé invisible à l’ouvrage ordonné, lui commencement et fin de toutes choses. Et se reposant alors du travail, il bénit et sanctifia le septième jour, parce qu’il se reposa ce jour-là de tout son ouvrage. Mais il ne fut pas chômé dans un sacré silence; la harpe eut du travail, et ne se reposa pas; la flûte grave, le tympanon, tous les orgues au clavier mélodieux, tous les sons touchés sur la corde ou le fil d’or, confondirent de doux accords entremêlés de voix en chœur ou à l’unisson. Des nuages d’encens, fumant dans des encensoirs d’or, cachèrent la montagne. La création et l’œuvre des six jours furent chantées.

«—Grands sont tes ouvrages, ô Jéhovah! infini ton pouvoir! quelle pensée te peut mesurer, quelle langue te raconter? Plus grand maintenant dans ton retour, qu’après le combat des anges géants: toi, ce jour-là tes foudres te magnifièrent, mais il est plus grand de créer que de détruire ce qui est créé. Qui peut te nuire, Roi puissant, ou borner ton empire? Facilement as-tu repoussé l’orgueilleuse entreprise des esprits apostats et dissipé leurs vains conseils, lorsque, dans leur impiété, ils s’imaginèrent te diminuer, te retirer de toi la foule de tes adorateurs. Qui cherche à t’amoindrir ne sert, contre son dessein, qu’à manifester d’autant plus ta puissance; tu emploies la méchanceté de ton ennemi, et tu en fais sortir le bien: témoin ce monde nouvellement créé, autre ciel non loin de la porte du ciel, fondé, en vue, sur le pur cristallin, la mer de verre; d’une étendue presque immense, ce ciel a de nombreuses étoiles, et chaque étoile a peut-être un monde destiné à être habité: mais tu connais leurs temps. Au milieu de ces mondes se trouve la terre, demeure des hommes, leur séjour agréable avec son océan inférieur répandu alentour. Trois fois heureux les hommes et les fils des hommes que Dieu a favorisés ainsi! qu’il a créés à son image, pour habiter là et pour l’adorer, et en récompense régner sur toutes ses œuvres, sur la terre, la mer ou l’air, et multiplier une race d’adorateurs saints et justes! Trois fois heureux s’ils connaissent leur bonheur, et s’ils persévèrent dans la justice!»—

«Ils chantaient ainsi, et l’Empyrée retentit d’alleluia; ainsi fut gardé le jour du sabbat.

«Je pense maintenant, ô Adam! avoir pleinement satisfait à ta requête, qui demanda comment ce monde, et la face des choses, commencèrent d’abord, et ce qui fut fait avant ton souvenir, dès le commencement, afin que la postérité, instruite par toi, le pût apprendre. Si tu as à rechercher quelque autre chose ne surpassant pas l’intelligence humaine, parle.»

LIVRE HUITIÈME
ARGUMENT
Adam s’enquiert des mouvements célestes; il reçoit une réponse douteuse et est exhorté à chercher de préférence des choses plus dignes d’être connues. Adam y consent; mais, désirant encore retenir Raphaël, il lui raconte les choses dont il se souvient, depuis sa propre création; sa translation dans le paradis; son entretien avec Dieu touchant la solitude et une société convenable; sa première rencontre et ses noces avec Ève. Son discours là-dessus avec l’Ange, qui part après des admonitions répétées.

 

L’ange finit, et dans l’oreille d’Adam laisse sa voix si charmante que, pendant quelque temps, croyant qu’il parlait encore, il restait encore immobile pour l’écouter. Enfin, comme nouvellement éveillé, il lui dit, plein de reconnaissance:

«Quels remercîments suffisants, ou quelle récompense proportionnée ai-je à t’offrir, divin historien, qui as si abondamment étanché la soif que j’avais de connaître, qui as eu cette condescendance amicale de raconter des choses autrement pour moi inscrutables, maintenant entendues avec surprise, mais avec délice, et comme il est dû, avec une gloire attribuée au souverain Créateur! Néanmoins quelque doute me reste que ton explication peut seule résoudre.

«Lorsque je vois cette excellente structure, ce monde, composé du ciel et de la terre, et que je calcule leurs grandeurs, cette terre est une tache, un grain, un atome, comparée avec le firmament, et tous ses astres comptés, qui semblent rouler dans des espaces incompréhensibles, car leur distance et leur prompt retour diurne le prouvent. Quoi! uniquement pour administrer la lumière l’espace d’un jour et d’une nuit autour de cette terre opaque, et de cette tache d’un point, eux, dans toute leur vaste inspection d’ailleurs inutiles! En raisonnant j’admire souvent comment la nature sobre et sage a pu commettre de pareilles disproportions, a pu, d’une main prodigue, créer les corps les plus beaux, multiplier les plus grands pour ce seul usage (à ce qu’il paraît), et imposer à leurs orbes de telles révolutions sans repos, jour par jour répétées. Et cependant la terre sédentaire (qui pourrait se mouvoir mieux dans un cercle beaucoup moindre), servie par plus noble qu’elle, atteint ses fins sans le plus petit mouvement et reçoit la chaleur et la lumière, comme le tribut d’une course incalculable, apporté avec une rapidité incorporelle, rapidité telle que les nombres manquent pour l’exprimer.»

Ainsi parla notre premier père, et il sembla par sa contenance entrer dans des pensées studieuses et abstraites; ce qu’Ève apercevant du lieu où elle était assise retirée en vue, elle se leva avec une modestie majestueuse et une grâce qui engageaient celui qui la voyait à souhaiter qu’elle restât. Elle alla parmi ses fruits et ses fleurs pour examiner comment ils prospéraient, bouton et fleur, ses élèves: ils poussèrent à sa venue, et, touchés par sa belle main, grandirent plus joyeusement. Cependant elle ne se retira point comme non charmée de tels discours, ou parce que son oreille n’était pas capable d’entendre ce qui était élevé; mais elle se réservait ce plaisir, Adam racontant, elle seule auditrice; elle préférait à l’ange son mari le narrateur, et elle aimait mieux l’interroger; elle savait qu’il entremêlerait d’agréables digressions, et résoudrait les hautes difficultés par des caresses conjugales: des lèvres de son époux les paroles ne lui plaisaient pas seules! Oh! quand se rencontre à présent un pareil couple, mutuellement uni en dignité et en amour? Ève s’éloigna avec la démarche d’une déesse; elle n’était pas sans suite, car près d’elle, comme une reine, un cortège de grâces attrayantes se tient toujours; et d’autour d’elle jaillissaient dans tous les yeux des traits de désir qui faisaient souhaiter encore sa présence.

Et Raphaël, bienveillant et facile, répond à présent au doute qu’Adam avait proposé:

«De demander ou de t’enquérir, je ne te blâme pas, car le ciel est comme le livre de Dieu ouvert devant toi, dans lequel tu peux lire ses merveilleux ouvrages et apprendre ses saisons, ses heures, ou ses mois, ou ses années; pour atteindre à ceci, que le ciel ou la terre se meuvent, peu importe si tu comptes juste. Le grand Architecte a fait sagement de cacher le reste à l’homme ou à l’ange, de ne pas divulguer ses secrets pour être scrutés par ceux qui doivent plutôt les admirer; ou s’ils veulent hasarder des conjectures, il a livré son édifice des deux à leurs disputes, afin peut-être d’exciter son rire par leurs opinions vagues et subtiles, quand dans la suite ils viendront à mouler le ciel et à calculer les étoiles. Comme ils manieront la puissante structure! comme ils bâtiront, débâtiront, s’ingénieront pour sauver les apparences! comme ils ceindront la sphère de cercles concentriques et excentriques, de cycles et d’épicycles, d’orbes dans des orbes, mal écrits sur elle! Déjà je devine ceci par ton raisonnement, toi qui dois guider ta postérité, et qui supposes que des corps plus grands et lumineux n’en doivent pas servir de plus petits privés de lumière, ni le ciel parcourir de pareils espaces, tandis que la terre, assise tranquille, reçoit seule le bénéfice de cette course.

«Considère d’abord que grandeur ou éclat ne suppose pas excellence: la terre, bien qu’en comparaison du ciel, si petite et sans lumière, peut contenir des qualités solides en plus d’abondance que le soleil qui brille stérile, et dont la vertu n’opère pas d’effet sur lui-même, mais sur la terre féconde: là ses rayons reçus d’abord (inactifs ailleurs) trouvent leur vigueur. Encore, ces éclatants luminaires ne sont pas serviables à la terre, mais à toi, habitant de la terre.

«Quant à l’immense circuit du ciel, qu’il raconte la haute magnificence du Créateur, lequel a bâti d’une manière si vaste, et étendu ses lignes si loin, afin que l’homme puisse savoir qu’il n’habite pas chez lui; édifice trop grand pour qu’il le remplisse, logé qu’il est dans une petite portion: le reste est formé pour des usages mieux connus de son souverain Seigneur. Attribue la vitesse de ces cercles, quoique sans nombre, à l’omnipotence de Dieu, qui pourrait ajouter à des substances matérielles une rapidité presque spirituelle. Tu ne me crois pas lent, moi qui, depuis l’heure matinale parti du ciel où Dieu réside, suis arrivé dans Éden avant le milieu du jour, distance inexprimable dans des nombres qui aient un nom.

«Mais j’avance ceci, en admettant le mouvement des cieux, pour montrer combien a peu de valeur ce qui te porte à en douter; non que j’affirme ce mouvement, quoiqu’il te semble tel, à toi qui as ta demeure ici sur la terre. Dieu, pour éloigner ses voies du sens humain, a placé le ciel tellement loin de la terre, que la vue terrestre, si elle s’aventure, puisse se perdre dans des choses trop sublimes, et n’en tirer aucun avantage.

«Quoi? si le soleil est le centre du monde, et si d’autres astres (par sa vertu attractive et par la leur même incités) dansent autour de lui des rondes variées? Tu vois dans six planètes leur course errante, maintenant haute, maintenant basse, tantôt cachée, progressive, rétrograde ou demeurant stationnaire: que serait-ce si la septième planète, la terre (quoiqu’elle semble si immobile), se mouvait insensiblement par trois mouvements divers? Sans cela ces mouvements, ou tu les dois attribuer à différentes sphères mues en sens contraire croisant leurs obliquités, ou tu dois sauver au soleil sa fatigue, ainsi qu’à ce rhombe rapide supposé nocturne et diurne, invisible d’ailleurs au-dessus de toutes les étoiles; roue du jour et de la nuit. Tu n’aurais plus besoin d’y croire si la terre, industrieuse d’elle-même, cherchait le jour en voyageant à l’orient, et si de son hémisphère opposé au rayon du soleil elle rencontrait la nuit son autre hémisphère étant encore éclairé de la lumière du jour. Que serait-ce si cette lumière reflétée par la terre à travers la vaste transparence de l’air, était comme la lumière d’un astre pour le globe terrestre de la lune, la terre éclairant la lune pendant le jour, comme la lune éclaire la terre pendant la nuit? Réciprocité dans le cas où la lune aurait une terre, des champs et des habitants. Tu vois ses taches comme des nuages; les nuages peuvent donner de la pluie, et la pluie peut produire des fruits dans le sol amolli de la lune, pour nourrir ceux qui sont placés là.

«Peut-être découvriras-tu d’autres soleils accompagnés de leurs lunes, communiquant la lumière mâle et femelle; ces deux grands sexes animent le monde, peut-être rempli dans chacun de ses orbes par quelque créature qui vit. Car qu’une aussi vaste étendue de la nature soit privée d’âmes vivantes; qu’elle soit déserte, désolée, faite seulement pour briller, pour payer à peine à chaque orbe une faible étincelle de lumière envoyée si loin, en bas à cet orbe habitable qui lui renvoie cette lumière, c’est ce qui sera une éternelle matière de dispute.

«Mais que ces choses soient ou ne soient pas ainsi; que le soleil dominant dans le ciel se lève sur la terre, ou que la terre se lève sur le soleil; que le soleil commence dans l’orient sa carrière ardente, ou que la terre s’avance de l’occident dans une course silencieuse, à pas inoffensifs, dorme sur son axe doux, tandis qu’elle marche d’un mouvement égal et t’emporte mollement avec l’atmosphère tranquille; ne fatigue pas tes pensées de ces choses cachées; laisse-les au Dieu d’en haut; sers-le et crains-le. Qu’il dispose comme il lui plaît des autres créatures, quelque part qu’elles soient placées. Réjouis-toi dans ce qu’il t’a donné, ce Paradis et ta belle Ève. Le ciel est pour toi trop élevé, pour que tu puisses savoir ce qui s’y passe. Sois humblement sage! pense seulement à ce qui concerne toi et ton être; ne rêve point d’autres mondes, des créatures qui y vivent de leur état, de leur condition ou degré: sois content de ce qui t’a été révélé jusqu’ici, non-seulement de la terre, mais du plus haut ciel.»

Adam, éclairci sur ses doutes, lui répliqua:

«Combien pleinement tu m’as satisfait, pure intelligence du ciel, ange serein! et combien, délivré de sollicitudes, tu m’as enseigné, pour vivre le chemin le plus aisé! tu m’as appris à ne point interrompre avec des imaginations perplexes la douceur d’une vie dont Dieu a ordonné à tous soucis pénibles d’habiter loin, et de ne pas nous troubler, à moins que nous ne les cherchions nous-mêmes, par des pensées errantes et des notions vaines. Mais l’esprit, ou l’imagination, est apte à s’égarer sans retenue; il n’est point de fin à ses erreurs, jusqu’à ce que avertie, ou enseignée par l’expérience, elle apprenne que la première sagesse n’est pas de connaître amplement les matières obscures, subtiles et d’un usage éloigné, mais ce qui est devant nous dans la vie journalière; le reste est fumée, ou vanité, ou folle extravagance, et nous rend, dans les choses qui nous concernent le plus, sans expérience, sans habitude, et cherchant toujours. Ainsi descendons de cette hauteur, abaissons notre vol et parlons des choses utiles près de nous, d’où, par hasard, peut naître l’occasion de te demander quelque chose non hors de raison, m’accordant ta complaisance et ta faveur accoutumée.

«Je t’ai entendu raconter ce qui a été fait avant mon souvenir; à présent écoute-moi raconter mon histoire, que tu ignores peut-être. Le jour n’est pas encore dépensé; jusqu’ici tu vois de quoi je m’avise subtilement pour te retenir, t’invitant à entendre mon récit; folie! si ce n’était dans l’espoir de ta réponse: car tandis que je suis assis avec toi, je me crois dans le ciel, ton discours est plus flatteur à mon oreille que les fruits les plus agréables du palmier ne le sont à la faim et à la soif, après le travail, à l’heure du doux repas: ils rassasient et bientôt lassent, quoique agréables: mais tes paroles, imbues d’une grâce divine, n’apportent à leur douceur aucune satiété.»

Raphaël répliqua, célestement doux:

«Tes lèvres ne sont pas sans grâce, père des hommes, ni ta langue sans éloquence, car Dieu avec abondance a aussi répandu ses dons sur toi extérieurement et intérieurement, toi sa brillante image: parlant ou muet, toute beauté et toute grâce t’accompagnent, et forment chacune de tes paroles, chacun de tes mouvements. Dans le ciel, nous ne te regardons pas moins que comme notre compagnon de service sur la terre, et nous nous enquérons avec plaisir des voies de Dieu dans l’homme; car Dieu, nous le voyons, t’a honoré, et a placé dans l’homme son égal amour.

«Parle donc, car il arriva que le jour où tu naquis, j’étais absent, engagé dans un voyage difficile et ténébreux, au loin dans une excursion vers les portes de l’enfer. En pleine légion carrée (ainsi nous en avions reçu l’ordre), nous veillâmes à ce qu’aucun espion ou aucun ennemi ne sortît de là, tandis que Dieu était à son ouvrage, de peur que lui, irrité par cette irruption audacieuse, ne mêlât la destruction à la création. Non que les esprits rebelles osassent sans sa permission rien tenter, mais il nous envoya pour établir ses hauts commandements comme souverain Roi et pour nous accoutumer à une prompte obéissance.

«Nous trouvâmes étroitement fermées les horribles portes, étroitement fermées et barricadées fortement; mais longtemps avant notre approche, nous entendîmes au dedans un bruit autre que le son de la danse et du chant: tourment, et haute lamentation, et rage furieuse! Contents, nous retournâmes aux rivages de la lumière avant le soir du sabbat: tel était notre ordre. Mais ton récit à présent: car je l’attends, non moins charmé de tes paroles que toi des miennes.»

Ainsi parla ce pouvoir semblable à un Dieu, et alors notre premier père:

«Pour l’homme, dire comment la vie humaine commença, est difficile, car qui connut soi-même son commencement? Le désir de converser plus longtemps encore avec toi m’induit à parler.

«Comme nouvellement éveillé du plus profond sommeil, je me trouvai couché mollement sur l’herbe fleurie, dans une sueur embaumée que par ses rayons le soleil sécha en se nourrissant de la fumante humidité. Droit vers le ciel, je tournai mes yeux étonnés, et contemplai quelque temps le firmament spacieux, jusqu’à ce que levé par une rapide et instinctive impulsion, je bondis, comme m’efforçant d’atteindre là, et je me tins debout sur mes pieds.

«Autour de moi, j’aperçus une colline, une vallée, des bois ombreux, des plaines rayonnantes au soleil, et une liquide chute de ruisseaux murmurants; dans ces lieux j’aperçus des créatures qui vivaient et se mouvaient, qui marchaient ou volaient; des oiseaux gazouillant sur les branches: tout souriait; mon cœur était noyé de joie et de parfum.

«Je me parcours alors moi-même, et membre à membre je m’examine, et quelquefois je marche, et quelquefois je cours avec des jointures flexibles, selon qu’une vigueur animée me conduit; mais qui j’étais, où j’étais, par quelle cause j’étais, je ne le savais pas. J’essayai de parler, et sur-le-champ je parlai; ma langue obéit et put nommer promptement tout ce que je voyais.

«Toi, soleil, dis-je, belle lumière! et toi, terre éclairée, si fraîche et si riante! vous, collines et vallées; vous, rivières, bois et plaines; et vous qui vivez et vous mouvez, belles créatures, dites, dites, si vous l’avez vu, comment suis-je ainsi venu, comment suis-je ici? Ce n’est de moi-même; c’est donc par quelque grand créateur prééminent en bonté et en pouvoir. Dites-moi comment je puis le connaître, comment l’adorer celui par qui je me meus, je vis, et sens que je suis plus heureux que je ne le sais?

«Pendant que j’appelais de la sorte et que je m’égarais je ne sais où, loin du lieu où j’avais d’abord respiré l’air et vu d’abord cette lumière fortunée, comme aucune réponse ne m’était faite, je m’assis pensif sur un banc vert, ombragé et prodigue de fleurs. Là, un agréable sommeil s’empara de moi pour la première fois, et accabla d’une douce oppression mes sens assoupis, non troublés, bien qu’alors je me figurasse repasser à mon premier état d’insensibilité et me dissoudre.

«Quand soudain à ma tête se tint un songe dont l’apparition intérieure inclina doucement mon imagination à croire que j’avais encore l’être et que je vivais. Quelqu’un vint, ce me semble, de forme divine, et me dit:

«—Ta demeure te manque. Adam: lève-toi, premier homme, toi destiné à devenir le premier père d’innombrables hommes! Appelé par toi, je viens, ton guide au jardin de béatitude, ta demeure préparée.»—

«Ainsi disant, il me prit par la main et me leva: et sur les campagnes et les eaux doucement glissant comme dans l’air sans marcher, il me transporta enfin sur une montagne boisée, dont le sommet était une plaine: circuit largement clos, planté d’arbres les meilleurs, de promenades et de bosquets; de sorte que ce que j’avais vu sur la terre auparavant semblait à peine agréable. Chaque arbre chargé du plus beau fruit, qui pendait en tentant l’œil, excitait en moi un désir soudain de cueillir et de manger. Sur quoi je m’éveillai, et trouvai devant mes yeux, en réalité, ce que le songe m’avait vivement offert en image. Ici aurait recommencé ma course errante, si celui qui était mon guide à cette montagne n’eût apparu parmi les arbres; présence divine! Rempli de joie, mais avec une crainte respectueuse, je tombai soumis en adoration à ses pieds. Il me releva, et:

«—Je suis celui que tu cherches, me dit-il avec douceur; auteur de tout ce que tu vois au-dessus, ou autour de toi, ou au-dessous. Je te donne ce paradis, regarde-le comme à toi pour le cultiver et le bien tenir, et en manger le fruit. De chaque arbre qui croît dans le jardin, mange librement et de bon cœur; ne crains point ici de disette; mais de l’arbre dont l’opération apporte la connaissance du bien et du mal, arbre que j’ai planté comme le gage de ton obéissance et de ta foi, dans le jardin auprès de l’arbre de vie (souviens-toi de ce dont je t’avertis), évite de goûter et évite la conséquence amère. Car sache que le jour où tu en mangeras, ma seule défense étant transgressée, inévitablement tu mourras, mortel de ce jour; et tu perdras ton heureuse situation, chassé d’ici dans un monde de malheur et de misère.»—

«Il prononça sévèrement cette rigoureuse sentence, qui résonne encore terrible à mon oreille, bien qu’il ne dépende que de moi de ne pas l’encourir. Mais il reprit bientôt son aspect serein, et renouvela de la sorte son gracieux propos:

«—Non seulement cette belle enceinte, mais la terre entière, je la donne à toi et à ta race. Possédez-la comme seigneurs, et toutes les choses qui vivent dedans, ou qui vivent dans la mer, ou dans l’air, animaux, poissons, oiseaux. En signe de quoi, voici les animaux et les oiseaux, chacun selon son espèce; je te les amène pour recevoir leurs noms de toi, et pour te rendre foi et hommage avec une soumission profonde. Entends la même chose des poissons dans leur aquatique demeure, non semoncés ici, parce qu’ils ne peuvent changer leur élément pour respirer un air plus subtil.»—

«Comme il parlait, voici les animaux et les oiseaux s’approchant deux à deux; les animaux fléchissant humblement le genou avec des flatteries, les oiseaux abaissés sur leurs ailes. Je les nommais à mesure qu’ils passaient, et je comprenais leur nature (tant était grand le savoir dont Dieu avait doué ma soudaine intelligence!); mais parmi ces créatures, je ne trouvai pas ce qui me semblait manquer encore, et j’osai m’adresser ainsi à la céleste vision.

«—Oh! de quel nom t’appeler, car toi au-dessus de toutes ces créatures, au-dessus de l’espèce humaine, ou au-dessus de ce qui est plus haut que l’espèce humaine, tu surpasses beaucoup tout ce que je puis nommer? Comment puis-je t’adorer, auteur de cet univers et de tout ce bien donné à l’homme, pour le bien-être duquel, si largement et d’une main libérale, tu as pourvu à toutes choses? Mais avec moi, je ne vois personne qui partage. Dans la solitude est-il un bonheur! qui peut jouir seul! ou, en jouissant de tout, quel contentement trouver?»—

«Ainsi je parlais présomptueux, et la vision, comme avec un sourire, plus brillante, répliqua ainsi:

«—Qu’appelles-tu solitude? La terre et l’air ne sont-ils pas remplis de diverses créatures vivantes, et toutes celles-ci ne sont-elles pas à ton commandement pour venir jouer devant toi? Ne connais-tu pas leur langage et leurs mœurs? Elles savent aussi, et ne raisonnent pas d’une manière méprisable. Trouve un passe-temps avec elles, et domine sur elles; ton royaume est vaste.»—

«Ainsi parla l’universel Seigneur et sembla dicter des ordres. Moi, ayant imploré par une humble prière la permission de parler, je répliquai:

«—Que mes discours ne t’offensent pas, céleste puissance; mon Créateur, sois propice tandis que je parle. Ne m’as-tu pas fait ici ton représentant, et n’as-tu pas placé bien au-dessous de moi ces inférieures créatures? Entre inégaux quelle société, quelle harmonie, quel vrai délice peuvent s’assortir? Ce qui doit être mutuel doit être donné et reçu en juste proportion; mais en disparité, si l’un est élevé, l’autre toujours abaissé, ils ne peuvent bien se convenir l’un l’autre, mais ils se deviennent bientôt également ennuyeux. Je parle d’une société telle que je la cherche, capable de participer à tout délice rationnel, dans lequel la brute ne saurait être la compagne de l’homme. Les brutes se réjouissent chacune avec leur espèce, le lion avec la lionne; si convenablement tu les as unies deux à deux! L’oiseau peut encore moins converser avec le quadrupède, le poisson avec l’oiseau, le singe avec le bœuf; l’homme peut donc encore moins s’associer à la bête, et il peut le moins de tous.»—

«À quoi le Tout-Puissant, non offensé, répondit:

«—Tu te proposes, je le vois, un bonheur fin et délicat dans le choix de tes associés, Adam, et dans le sein du plaisir, tu ne goûteras aucun plaisir, étant seul. Que penses-tu donc de moi et de mon état! te semble-je ou non posséder suffisamment de bonheur, moi qui suis seul de toute éternité? car je ne me connais ni second, ni semblable, d’égal beaucoup moins. Avec qui donc puis-je converser, si ce n’est avec les créatures que j’ai faites, et celles-ci, à moi inférieures, descendent infiniment plus au-dessous de moi, que les autres créatures au-dessous de toi.»—

«Il se tut; je repris humblement:

«—Pour atteindre la hauteur et la profondeur de tes voies éternelles, toutes pensées humaines sont courtes. Souverain des choses! tu es parfait en toi-même, et on ne trouve rien en toi de défectueux: l’homme n’est pas ainsi; il ne se perfectionne que par degrés: c’est la cause de son désir de société avec son semblable pour aider ou consoler ses insuffisances. Tu n’as pas besoin de te propager, déjà infini, et accompli dans tous les nombres, quoique tu sois un. Mais l’homme par le nombre doit manifester sa particulière imperfection, et engendrer son pareil de son pareil, en multipliant son image défectueuse en unité, ce qui exige un amour mutuel et la plus tendre amitié. Toi dans ton secret, quoique seul, supérieurement accompagné de toi-même, tu ne cherches pas de communication sociale: cependant, si cela te plaisait, tu pourrais élever ta créature déifiée à quelque hauteur d’union ou de communion que tu voudrais: moi en conversant je ne puis redresser ces brutes courbées, ni trouver ma complaisance dans leurs voies.»—

«Ainsi enhardi, je parlai; et j’usai de la liberté accordée, et je trouvai accueil: ce qui m’obtint cette réponse de la gracieuse voix divine:

«—Jusque ici, Adam, je me suis plu à t’éprouver, et j’ai trouvé que tu connaissais non seulement les bêtes, que tu as proprement nommées, mais toi-même; exprimant bien l’esprit libre en toi, mon image, qui n’a point été départie à la brute, dont la compagnie pour cela ne peut te convenir; tu avais une bonne raison pour la désapprouver franchement: pense toujours de même. Je savais, avant que tu parlasses, qu’il n’est pas bon pour l’homme d’être seul; une compagnie telle que tu la voyais alors, je ne t’ai pas destinée; je te l’ai présentée seulement comme une épreuve, pour voir comment tu jugerais du juste et du convenable. Ce que je te vais maintenant apporter te plaira, sois-en sûr; c’est ta ressemblance, ton aide convenable, ton autre toi-même, ton souhait exactement selon le désir de ton cœur.»—

«Il finit ou je ne l’entendis plus, car alors ma nature terrestre accablée par sa nature céleste (sous laquelle elle s’était tenue longtemps exaltée à la hauteur de ce colloque divin et sublime), ma nature éblouie et épuisée comme quand un objet surpasse les sens, s’affaissa, et chercha la réparation du sommeil qui tomba à l’instant sur moi, appelé comme en aide par la nature, et il ferma mes yeux.

«Mes yeux il ferma, mais laissa ouverte la cellule de mon imagination, ma vue intérieure, par laquelle, ravi comme en extase, je vis, à ce qu’il me sembla, quoique dormant où j’étais, je vis la forme toujours glorieuse devant qui je m’étais tenu éveillé, laquelle, se baissant, m’ouvrit le côté gauche, y prit une côte toute chaude des esprits du cœur, et le sang de la vie coulant frais: large était la blessure, mais soudain remplie de chair et guérie.

«La forme pétrit et façonna cette côte avec ses mains; sous ses mains créatrices se forma une créature semblable à l’homme, mais de sexe différent, si agréablement belle que ce qui semblait beau dans tout le monde semblait maintenant chétif, ou paraissait réuni en elle, contenu en elle et dans ses regards, qui depuis ce temps ont épanché dans mon cœur une douceur jusqu’alors non éprouvée; son air inspira à toutes choses l’esprit d’amour et un amoureux délice. Elle disparut, et me laissa dans les ténèbres. Je m’éveillai pour la trouver, ou pour déplorer à jamais sa perte, et abjurer tous les autres plaisirs.

«Lorsque j’étais hors d’espoir, la voici non loin, telle que je la vis dans mon songe, ornée de ce que toute la terre ou le ciel pouvaient prodiguer pour la rendre aimable. Elle vint conduite par son céleste Créateur (quoique invisible) et guidée par sa voix. Elle n’était pas ignorante de la nuptiale sainteté et des rites du mariage: la grâce était dans tous ses pas, le ciel dans ses yeux; dans chacun de ses mouvements, la dignité et l’amour. Transporté de joie, je ne pus m’empêcher de m’écrier à voix haute:

«—Cette fois tu m’as dédommagé! tu as rempli ta promesse, Créateur généreux et plein de bénignité, donateur de toutes les choses belles; mais celui-ci est le plus beau de tous tes présents! et tu ne me l’as pas envié. Je vois maintenant l’os de mes os, la chair de ma chair, moi-même devant moi. La femme est son nom; son nom est tiré de l’homme: c’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et ils seront une chair, un cœur, une âme.»—

«Ma compagne m’entendit: et quoique divinement amenée, cependant l’innocence, et la modestie virginale, sa vertu, et la conscience de son prix (prix qui doit être imploré, et ne doit pas être accordé sans être recherché, qui ne s’offrant pas, ne se livrant pas de lui-même, est d’autant plus désirable qu’il est plus retiré), pour tout dire enfin, la nature elle-même (quoique pure de pensée pécheresse) agit tellement en elle, qu’en me voyant elle se détourna. Je la suivis; elle connut ce que c’était qu’honneur, et avec une condescendante majesté elle approuva mes raisons alléguées. Je la conduisis au berceau nuptial rougissante comme le matin: tout le ciel et les constellations fortunées, versèrent sur cette heure leur influence la plus choisie; la terre et ses collines donnèrent un signe de congratulation; les oiseaux furent joyeux; les fraîches brises, les vents légers murmurèrent cette union dans les bois, et leurs ailes en se jouant nous jetèrent des roses, nous jetèrent les parfums du buisson embaumé, jusqu’à ce que l’amoureux oiseau de la nuit chantât les noces, et ordonna à l’étoile du soir de hâter ses pas sur le sommet de sa colline, pour allumer le flambeau nuptial.

«Ainsi je t’ai raconté toute ma condition, et j’ai amené mon histoire jusqu’au comble de la félicité terrestre dont je jouis: je dois avouer que, dans toutes les autres choses, je trouve à la vérité du plaisir, mais tel que goûté ou non, il n’opère dans mon esprit ni changement ni véhément désir: je parle de ces délicatesses de goût, de vue, d’odorat, d’herbes, de fruits, de fleurs, de promenades et de mélodie des oiseaux.

«Mais ici bien autrement: transporté je vois, transporté je touche! Ici pour la première fois je sentis la passion, commotion étrange! supérieur et calme dans toutes les autres jouissances, ici faible uniquement contre le charme du regard puissant de la beauté. Ou la nature a failli en moi, et m’a laissé quelque partie non assez à l’épreuve pour résister à un pareil objet; ou dans ce qu’on a soustrait de mon côté, on m’a peut-être pris plus qu’il ne fallait: du moins on a prodigué à la femme trop d’ornements, à l’extérieur achevée, à l’intérieur moins finie. Je comprends bien que, selon le premier dessein de la nature, elle est l’inférieure par l’esprit et les facultés intérieures qui excellent le plus; extérieurement aussi elle ressemble moins à l’image de celui qui nous fit tous deux, et elle exprime moins le caractère de cette domination donnée sur les autres créatures. Cependant, quand j’approche de ses séductions, elle me semble si parfaite et en elle-même si accomplie, si instruite de ses droits, que ce qu’elle veut faire ou dire paraît le plus sage, le plus vertueux, le plus discret, le meilleur. Toute science plus haute tombe abaissée en sa présence; la sagesse, discourant avec elle, se perd déconcertée et paraît folie. L’autorité et la raison la suivent, comme si elle avait été projetée la première, non faite la seconde occasionnellement: pour achever tout, la grandeur d’âme et la noblesse établissent en elle leur demeure la plus charmante, et créent autour d’elle un respect mêlé de frayeur, comme une garde angélique.»

L’ange fronçant le sourcil, lui répondit:

«N’accuse point la nature; elle a rempli sa tâche; remplis la tienne, et ne te défie pas de la sagesse; elle ne t’abandonnera pas, si tu ne la renvoies quand tu aurais le plus besoin d’elle près de toi, alors que tu attaches trop de prix à des choses moins excellentes, comme tu t’en aperçois toi-même.

«Aussi bien qu’admires-tu? qu’est-ce qui te transporte ainsi? Des dehors! beaux sans doute et bien dignes de ta tendresse, de ton hommage et de ton amour, non de ta servitude. Pèse-toi avec la femme, ensuite évalue: souvent rien n’est plus profitable que l’estime de soi-même bien ménagée et fondée en justice et en raison. Plus tu connaîtras de cette science, plus ta compagne te reconnaîtra pour son chef, à des réalités cédera toutes ses apparences. Elle est faite ainsi ornée pour te plaire davantage, ainsi imposante pour que tu puisses aimer avec honneur ta compagne, qui voit quand tu parais le moins sage.

«Mais si le sens du toucher, par lequel l’espèce humaine est propagée, te paraît un délice cher au-dessus de tout autre, songe que le même sens a été accordé au bétail et à chaque bête: lequel ne leur aurait pas été révélé et rendu commun si quelque chose existait là dedans, digne de subjuguer l’âme de l’homme ou de lui inspirer la passion.

«Ce que tu trouves d’élevé, d’attrayant, de doux, de raisonnable, dans la société de ta compagne, aime-le toujours; en aimant tu fais bien; dans la passion, non, car en celle-ci le véritable amour ne consiste pas. L’amour épure les pensées et élargit le cœur; il a son siège dans la raison, et il est judicieux; il est l’échelle par laquelle tu peux monter à l’amour céleste, n’étant pas plongé dans le plaisir charnel: c’est pour cette cause que parmi les bêtes aucune compagne ne t’a été trouvée.»

Adam, à demi honteux, répliqua:

«Ni l’extérieur de la femme, formé si beau, ni rien de la procréation commune à toutes les espèces (quoique je pense du lit nuptial d’une manière beaucoup plus élevée et avec un mystérieux respect), ne me plaisent autant dans ma compagne que ces manières gracieuses, ces mille décences sans cesse découlant de toutes ses paroles, de toutes ses actions mêlées d’amour, de douce complaisance, qui révèlent une union sincère d’esprit, ou une seule âme entre nous deux: harmonie de deux époux, plus agréable à voir qu’un son harmonieux à entendre.

«Toutefois, ces choses ne me subjuguent pas; je te découvre ce que je sens intérieurement, sans pour cela que je sois vaincu, moi qui rencontre des objets divers, diversement représentés par les sens; cependant, toujours libre, j’approuve le meilleur, et je suis ce que j’approuve. Tu ne me blâmes pas d’aimer, car l’amour, tu le dis, nous élève au ciel; il en est à la fois le chemin et le guide. Souffre-moi donc, si ce que je demande est permis: les esprits célestes n’aiment-ils point? Comment expriment-ils leur amour? Par regards seulement? Ou mêlent-ils leur lumière rayonnante par un toucher virtuel ou immédiat?»

L’ange avec un sourire qu’animait la rougeur des roses célestes, propre couleur de l’amour, lui répondit:

«Qu’il te suffise de savoir que nous sommes heureux, et que sans amour il n’y a point de bonheur. Tout ce que tu goûtes de plaisir pur dans ton corps (et tu fus créé pur), nous le goûtons dans un degré plus éminent: nous ne trouvons point d’obstacles de membrane, de jointure, ou de membre, barrières exclusives. Plus aisément que l’air avec l’air, si les esprits s’embrassent, ils se confondent, le pur désirant l’union avec le pur: ils n’ont pas besoin d’un moyen de transmission borné, comme la chair pour s’unir à la chair, ou l’âme à l’âme.

«Mais je ne puis à présent rester davantage: le soleil, s’abaissant au-delà des terres du cap Vert et des îles verdoyantes de l’Hespérie, se couche: c’est le signal de mon départ. Sois ferme; vis heureux et aime! mais aime Dieu avant tout; lui obéir, c’est l’aimer. Observe son grand commandement: prends garde que la passion n’entraîne ton jugement à faire ce qu’autrement ta volonté libre n’admettrait pas. Le bonheur ou le malheur de toi et de tes fils est en toi placé. Sois sur tes gardes; moi, et tous les esprits bienheureux, nous nous réjouirons dans ta persévérance. Tiens-toi ferme: rester debout ou tomber dépend de ton libre arbitre. Parfait intérieurement, ne cherche pas de secours extérieur, et repousse toute tentation de désobéir.»

Il dit, et se leva. Adam le suivait avec des bénédictions:

«Puisqu’il te faut partir, va, hôte céleste, messager divin, envoyé de celui dont j’adore la bonté souveraine! Douce et affable a été pour moi ta condescendance; elle sera honorée à jamais dans ma reconnaissante mémoire. Sois toujours bon et amical pour l’espèce humaine, et reviens souvent!»

Ainsi, ils se séparèrent: de l’épais ombrage, l’ange retourna au ciel, et Adam à son berceau.

LIVRE NEUVIÈME
ARGUMENT
Satan ayant parcouru la terre avec une fourberie méditée, revient de nuit comme un brouillard dans le Paradis; il entre dans le serpent endormi. Adam et Ève sortent au matin pour leurs ouvrages, qu’Ève propose de diviser en différents endroits, chacun travaillant à part. Adam n’y consent pas, alléguant le danger, de peur que l’ennemi dont ils ont été avertis ne la tentât quand il la trouverait seule. Ève offensée de n’être pas crue ou assez circonspecte, ou assez ferme, insiste pour aller à part, désireuse de mieux faire preuve de sa force. Adam cède enfin; le serpent la trouve seule: sa subtile approche, d’abord contemplant, ensuite parlant, et avec beaucoup de flatterie élevant Ève au-dessus de toutes les autres créatures. Ève étonnée d’entendre le serpent parler, lui demande comment il a acquis la voix humaine et l’intelligence qu’il n’avait pas jusque alors. Le serpent répond qu’en goûtant d’un certain arbre dans le paradis il a acquis à la fois la parole et la raison qui lui avaient manqué jusqu’alors. Ève lui demande de la conduire à cet arbre, et elle trouve que c’est l’arbre de la science défendue. Le serpent, à présent devenu plus hardi, par une foule d’astuces et d’arguments, l’engage à la longue à manger. Elle, ravie du goût, délibère un moment si elle en fera part ou non à Adam; enfin elle lui porte du fruit; elle raconte ce qui l’a persuadée d’en manger. Adam, d’abord consterné, mais voyant qu’elle était perdue, se résout, par véhémence d’amour, à périr avec elle, et, atténuant la faute, il mange aussi du fruit: ses effets sur tous deux. Ils cherchent à couvrir leur nudité, ensuite ils tombent en désaccord et s’accusent l’un l’autre.

 

Plus de ces entretiens dans lesquels Dieu ou l’ange, hôtes de l’homme, comme avec leur ami avaient accoutumé de s’asseoir, familiers et indulgents, et de partager son champêtre repas, durant lequel ils lui permettaient sans blâme des discours excusables. Désormais il me faut passer de ces accents aux accents tragiques: de la part de l’homme, honteuse défiance et rupture déloyale, révolte et désobéissance; de la part du ciel (maintenant aliéné), éloignement et dégoût, colère et juste réprimande, et arrêt prononcé, lequel arrêt fit entrer dans ce monde un monde de calamités, le péché, et son ombre la mort, et la misère, avant-coureur de la mort.

Triste tâche! cependant sujet non moins élevé, mais plus héroïque que la colère de l’implacable Achille contre son ennemi, poursuivi trois fois fugitif autour des murs de Troie, ou que la rage de Turnus pour Lavinie démariée, ou que le courroux de Neptune et celui de Junon qui, si longtemps persécuta le Grec et le fils de Cythérée; sujet non moins élevé, si je puis obtenir de ma céleste patronne un style approprié, de cette patronne qui daigne, sans être implorée, me visiter la nuit, et qui dicte à mon sommeil, ou inspire facilement mon vers non prémédité.

Ce sujet me plut d’abord pour un chant héroïque, longtemps choisi, commencé tard. La nature ne m’a point rendu diligent à raconter les combats, regardés jusqu’ici comme le seul sujet héroïque. Quel chef-d’œuvre! disséquer avec un long et ennuyeux ravage des chevaliers fabuleux dans des batailles feintes (et le plus noble courage de la patience, et le martyre héroïque, demeurant non chantés!), ou décrire des courses et des jeux, des appareils de pas d’armes, des boucliers blasonnés, des devises ingénieuses, des caparaçons et des destriers, des housses et des harnais de clinquant, des superbes chevaliers aux joutes et aux tournois puis des festins ordonnés, servis dans une salle par des écuyers tranchants et des sénéchaux! L’habileté dans un art ou dans un travail chétif n’est pas ce qui donne justement un nom héroïque à l’auteur ou au poëme.

Pour moi (de ces choses ni instruit ni studieux), un sujet plus haut me reste, suffisant de lui-même pour immortaliser mon nom, à moins qu’un siècle trop tardif, le froid climat ou les ans n’engourdissent mon aile humiliée: ils le pourraient, si tout cet ouvrage était le mien, non celui de la Divinité qui chaque nuit l’apporte à mon oreille.

Le soleil s’était précipité, et après lui l’astre d’Hespérus, dont la fonction est d’amener le crépuscule à la terre, conciliateur d’un moment entre le jour et la nuit, et à présent l’hémisphère de la nuit avait voilé d’un bout à l’autre le cercle de l’horizon, quand Satan, qui dernièrement s’était enfui d’Éden devant les menaces de Gabriel, maintenant perfectionné en fraude méditée et en malice, acharné à la destruction de l’homme, malgré ce qui pouvait arriver de plus aggravant pour lui-même, revint sans frayeur. Il s’envola de nuit, et revint à minuit, ayant achevé le tour de la terre, se précautionnant contre le jour, depuis qu’Uriel, régent du soleil, découvrit son entrée dans Éden et en prévint les chérubins qui tenaient leur veille. De là chassé plein d’angoisse, il rôda pendant sept nuits continues avec les ombres. Trois fois il circula autour de la ligne équinoxiale; quatre fois il croisa le char de la nuit de pôle en pôle, en traversant chaque colure. À la huitième nuit il retourna, et du côté opposé de l’entrée du paradis, ou de la garde des chérubins, il trouva d’une manière furtive un passage non suspecté.

Là était un lieu qui n’existe plus (le péché, non le temps, opéra d’abord ce changement), d’où le Tigre, du pied du Paradis, s’élançait dans un gouffre sous la terre, jusqu’à ce qu’une partie de ses eaux ressortît en fontaine auprès de l’arbre de vie. Satan s’abîme avec le fleuve, et se relève avec lui, enveloppé dans la vapeur émergente. Il cherche ensuite où se tenir caché: il avait exploré la mer et la terre depuis Éden jusqu’au Pont-Euxin et les Palus-Méotides, par-delà le fleuve d’Oby descendant aussi loin que le pôle antarctique; en longueur à l’Occident, depuis l’Oronte jusqu’à l’Océan que barre l’isthme de Darien, et de là jusqu’au pays où coulent le Gange et l’Indus.

Ainsi il avait rôdé sur le globe avec une minutieuse recherche, et considéré avec une inspection profonde chaque créature, pour découvrir celle qui serait la plus propre de toutes à servir ses artifices; et il trouva que le serpent était le plus fin de tous les animaux des champs. Après un long débat, irrésolu et tournoyant dans ses pensées, Satan, par une détermination finale, choisit la plus convenable greffe du mensonge, le vase convenable dans lequel il pût entrer et cacher ses noires suggestions au regard le plus perçant: car dans le rusé serpent toutes les finesses ne seraient suspectes à personne, comme procédant de son esprit et de sa subtilité naturelle, tandis que, remarquées dans d’autres animaux, elles pourraient engendrer le soupçon d’un pouvoir diabolique, actif en eux et surpassant l’intelligence de ces brutes. Satan prit cette résolution; mais d’abord de sa souffrance intérieure, sa passion éclatant, s’exhala en ces plaintes:

«Ô terre! combien tu ressembles au ciel, si tu ne lui es plus justement préférée! Demeure plus digne des dieux, comme étant bâtie par les secondes pensées, réformant ce qui était vieux. Car, quel Dieu voudrait élever un pire ouvrage, après en avoir bâti un meilleur? Terrestre ciel autour duquel se meuvent d’autres cieux qui brillent: encore leurs lampes officieuses apportent-elles lumière sur lumière, pour toi seul, comme il semble, concentrant en toi tous leurs précieux rayons d’une influence sacrée! De même que dans le ciel Dieu est centre et toutefois s’étend à tout, de même toi centre tu reçois de tous ces globes: en toi, non en eux-mêmes toute leur vertu connue apparaît productive dans l’herbe, dans la plante et dans la plus noble naissance des êtres animés d’une graduelle vie: la végétation, le sentiment, la raison, tous réunis dans l’homme.

«Avec quel plaisir j’aurais fait le tour de la terre si je pouvais jouir de quelque chose! Quelle agréable succession de collines, de vallées, de rivières, de bois et de plaines! à présent la terre, à présent la mer, des rivages couronnés de forêts, des rochers, des antres, des grottes! Mais je n’y ai trouvé ni demeure ni refuge; et plus je vois de félicités autour de moi, plus je sens de tourments en moi, comme si j’étais le siège odieux des contraires: tout bien pour moi devient poison, et dans le ciel ma condition serait encore pire.

«Mais je ne cherche à demeurer ni ici ni dans le ciel, à moins que je n’y domine le souverain maître des cieux. Je n’espère point être moins misérable par ce que je cherche; je ne veux que rendre d’autres tels que je suis, dussent par là redoubler mes maux, car c’est seulement dans la destruction que je trouve un adoucissement à mes pensées sans repos. L’homme, pour qui tout ceci a été fait, étant détruit, ou porté à faire ce qui opérera sa perte entière, tout ceci le suivra bientôt comme enchaîné à lui en bonheur ou malheur: en malheur donc! Qu’au loin la destruction s’étende! à moi seul, parmi les pouvoirs infernaux, appartiendra la gloire d’avoir corrompu dans un seul jour ce que celui nommé le Tout-Puissant continua de faire pendant six nuits et six jours. Et qui sait combien de temps auparavant il l’avait médité? Quoique peut-être ce ne soit que depuis que dans une seule nuit j’ai affranchi d’une servitude inglorieuse près de la moitié des races angéliques, et éclairci la foule de ses adorateurs.

«Lui, pour se venger, pour réparer ses nombres ainsi diminués, soit que sa vertu de longtemps épuisée lui manquât maintenant pour créer d’autres anges (si pourtant ils sont sa création), soit que pour nous dépiter davantage il se déterminât à mettre en notre place une créature formée de terre: il l’enrichit (elle sortie d’une si basse origine!) de dépouilles célestes, nos dépouilles. Ce qu’il décréta, il l’accomplit: il fit l’homme, et lui bâtit ce monde magnifique, et de la terre, sa demeure, il le proclama seigneur. Oh! indignité! il assujettit au service de l’homme les ailes de l’ange, il astreignit des ministres flamboyants à veiller et à remplir leur terrestre fonction.

«Je crains la vigilance de ceux-ci; pour l’éviter, enveloppé ainsi dans le brouillard et la vapeur de minuit, je glisse obscur, je fouille chaque buisson, chaque fougeraie où le hasard peut me faire trouver le serpent endormi, afin de me cacher dans ses replis tortueux, moi et la noire intention que je porte. Honteux abaissement! moi qui naguère combattis les dieux pour siéger le plus haut, réduit aujourd’hui à m’unir à un animal, et, mêlé à la fange de la bête, à incarner cette essence, à abrutir celui qui aspirait à la hauteur de la Divinité! Mais à quoi l’ambition et la vengeance ne peuvent-elles pas descendre! Qui veut monter doit ramper aussi bas qu’il a volé haut, exposé tôt ou tard aux choses les plus viles. La vengeance, quoique douce d’abord, amère avant peu, sur elle-même recule. Soit, peu m’importe, pourvu que le coup éclate bien miré: puisque en ajustant plus haut je suis hors de portée, je vise à celui qui le second provoque mon envie, à ce nouveau favori du ciel, à cet homme d’argile, à ce fils du dépit, que pour nous marquer plus de dédain, son auteur éleva de la poussière: la haine par la haine est mieux payée.»

Il dit: à travers les buissons humides ou arides, comme un brouillard noir et rampant, il poursuit sa recherche de minuit pour rencontrer le serpent le plus tôt possible. Il le trouva bientôt profondément endormi, roulé sur lui-même dans un labyrinthe de cercles, sa tête élevée au milieu et remplie de fines ruses. Non encore dans une ombre horrible ou un repaire effrayant, non encore nuisible, sur l’herbe épaisse, sans crainte et non craint, il dormait. Le démon entra par sa bouche, et s’emparant de son instinct brutal dans la tête ou dans le cœur, il lui inspira bientôt des actes d’intelligence; mais il ne troubla point son sommeil, attendant, ainsi renfermé, l’approche du matin.

Déjà la lumière sacrée commençait de poindre dans Éden parmi les fleurs humides qui exhalaient leur encens matinal, alors que toutes les choses qui respirent sur le grand autel de la terre élèvent vers le Créateur des louanges silencieuses et une odeur qui lui est agréable: le couple humain sortit de son berceau, et joignit l’adoration de sa bouche au chœur des créatures privées de voix. Cela fait, nos parents profitent de l’heure, la première pour les plus doux parfums et les plus douces brises. Ensuite ils délibèrent comment ce jour-là ils peuvent le mieux s’appliquer à leur croissant ouvrage, car cet ouvrage dépassait de beaucoup l’activité des mains des deux créatures qui cultivaient une si vaste étendue. Ève la première parla de la sorte à son mari:

«Adam, nous pouvons nous occuper encore à parer ce jardin, à relever encore la plante, l’herbe et la fleur, agréable tâche qui nous est imposée. Mais jusqu’à ce qu’un plus grand nombre de mains viennent nous aider, l’ouvrage sous notre travail augmente, prodigue par contrainte: ce que, pendant le jour, nous avons taillé de surabondant, ou ce que nous avons élagué, ou appuyé, ou lié, en une nuit ou deux, par un fol accroissement, se rit de nous et tend à redevenir sauvage. Avise donc à cela maintenant, ou écoute les premières idées qui se présentent à mon esprit.

«Divisons nos travaux: toi, va où ton choix te guide, ou du côté qui réclame le plus de soin, soit pour tourner le chèvrefeuille autour de ce berceau, soit pour diriger le lierre grimpant là où il veut monter, tandis que moi, là-bas, dans ce plant de roses entremêlées de myrte, je trouverai jusqu’à midi des choses à redresser. Car lorsque ainsi nous choisissons tout le jour notre tâche si près l’un de l’autre, faut-il s’étonner qu’étant si près, des regards et des sourires interviennent, ou qu’un objet nouveau amène un entretien imprévu qui réduit notre travail du jour interrompu à peu de chose, bien que commencé matin? Alors arrive l’heure du souper non gagnée.»

Adam lui fit cette douce réponse:

«Ma seule Ève, ma seule associée, à moi sans comparaison plus chère que toutes les créatures vivantes, bien as-tu proposé, bien as-tu employé tes pensées pour découvrir comment nous pourrions accomplir le mieux ici l’ouvrage que Dieu nous a assigné. Tu ne passeras pas sans être louée de moi, car rien n’est plus aimable dans une femme que d’étudier le devoir de famille et de pousser son mari aux bonnes actions. Cependant notre Maître ne nous a pas si étroitement imposé le travail, qu’il nous interdise le délassement quand nous en avons besoin, soit par la nourriture, soit par la conversation entre nous (nourriture de l’esprit), soit par ce doux échange des regards et des sourires, car les sourires découlent de la raison; refusés à la brute, ils sont l’aliment de l’amour: l’amour n’est pas la fin la moins noble de la vie humaine. Dieu ne nous a pas faits pour un travail pénible, mais pour le plaisir, et pour le plaisir joint à la raison. Ne doute pas que nos mains unies ne défendent facilement contre le désert ces sentiers et ces berceaux, dans l’étendue dont nous avons besoin pour nous promener, jusqu’à ce que de plus jeunes mains viennent avant peu nous aider.

«Mais si trop de conversation peut-être te rassasie, je pourrais consentir à une courte absence, car la solitude est quelquefois la meilleure société, et une courte séparation précipite un doux retour. Mais une autre inquiétude m’obsède; j’ai peur qu’il ne t’arrive quelque mal quand tu seras sevrée de moi; car tu sais de quoi nous avons été avertis, tu sais quel malicieux ennemi, enviant notre bonheur et désespérant du sien, cherche à opérer notre honte et notre misère par une attaque artificieuse; il veille sans doute quelque part près d’ici, dans l’avide espérance de trouver l’objet de son désir et son plus grand avantage, nous étant séparés; il est sans espoir de nous circonvenir réunis, parce qu’au besoin nous pourrions nous prêter l’un à l’autre un rapide secours. Soit qu’il ait pour principal dessein de nous détourner de la foi envers Dieu, soit qu’il veuille troubler notre amour conjugal, qui excite peut-être son envie plus que tout le bonheur dont nous jouissons; que ce soit là son dessein, ou quelque chose de pis, ne quitte pas le côté fidèle qui t’a donné l’être, qui t’abrite encore et te protège. La femme, quand le danger ou le déshonneur l’épie, demeure plus en sûreté et avec plus de bienséance auprès de son mari qui la garde ou endure avec elle toutes les extrémités.»

La majesté virginale d’Ève, comme une personne qui aime et qui rencontre quelque rigueur, lui répondit avec une douce et austère tranquillité:

«Fils de la terre et du ciel, et souverain de la terre entière, que nous ayons un ennemi qui cherche notre ruine, je l’ai su de toi et de l’ange, dont je surpris les paroles à son départ, lorsque je me tenais en arrière dans un enfoncement ombragé, tout juste alors revenue au fermer des fleurs du soir. Mais que tu doutes de ma constance envers Dieu ou envers toi, parce que nous avons un ennemi qui la peut tenter, c’est ce que je ne m’attendais pas à ouïr. Tu ne crains pas la violence de l’ennemi; étant tels que nous sommes, incapables de mort ou de douleur, nous ne pouvons recevoir ni l’une ni l’autre, ou nous pouvons les repousser. Sa fraude cause donc ta crainte? d’où résulte clairement ton égale frayeur de voir mon amour et ma constante fidélité ébranlés ou séduits par sa ruse. Comment ces pensées ont-elles trouvé place dans ton sein, ô Adam? as-tu pu mal penser de celle qui t’est si chère?»

Adam par ces paroles propres à la guérir répliqua:

«Fille de Dieu et de l’homme, immortelle Ève, car tu es telle, non encore entamée par le blâme et le péché; ce n’est pas en défiance de toi que je te dissuade de l’absence loin de ma vue, mais pour éviter l’entreprise de notre ennemi. Celui qui tente, même vainement, répand du moins le déshonneur sur celui qu’il a tenté; il a supposé sa foi non incorruptible, non à l’épreuve de la tentation. Toi-même tu ressentirais avec dédain et colère l’injure offerte, quoique demeurée sans effet. Ne te méprends donc pas si je travaille à détourner un pareil affront de toi seule; un affront qu’à nous deux à la fois l’ennemi, bien qu’audacieux, oserait à peine offrir, ou, s’il l’osait, l’assaut s’adresserait d’abord à moi: ne méprise pas sa malice et sa perfide ruse; il doit être astucieux, celui qui a pu séduire des anges. Ne pense pas que le secours d’un autre soit superflu. L’influence de tes regards me donne accès à toutes les vertus: à ta vue, je me sens plus sage, plus vigilant, plus fort; s’il était nécessaire de force extérieure, tandis que tu me regarderais, la honte d’être vaincu ou trompé soulèverait ma plus grande vigueur, et la soulèverait tout entière. Pourquoi ne sentirais-je pas au-dedans de toi la même impression quand je suis présent, et ne préférerais-tu pas subir ton épreuve avec moi, moi le meilleur témoin de ta vertu éprouvée?»

Ainsi parla Adam, dans sa sollicitude domestique et son amour conjugal; mais Ève, qui pensa qu’on n’accordait pas assez à sa foi sincère, renouvela sa répartie avec un doux accent:

«Si notre condition est d’habiter ainsi dans une étroite enceinte, resserrés par un ennemi subtil ou violent (nous n’étant pas doués séparément d’une force égale pour nous défendre partout où il nous rencontrera), comment sommes-nous heureux, toujours dans la crainte du mal? mais le mal ne précède point le péché: seulement notre ennemi, en nous tentant, nous fait un affront par son honteux mépris de notre intégrité. Son honteux mépris n’attache point le déshonneur à notre front, mais retombe honteusement sur lui.

«Pourquoi donc serait-il évité et craint par nous qui gagnons plutôt un double honneur de sa prénotion prouvée fausse, qui trouvons dans l’événement la paix intérieure et la faveur du ciel, notre témoin? Et qu’est-ce que la fidélité, l’amour, la vertu, essayés seuls, sans être soutenus d’un secours extérieur? Ne soupçonnons donc pas notre heureux état d’avoir été laissé si imparfait par le sage Créateur, que cet état ne soit pas assuré, soit que nous soyons séparés ou réunis. Fragile est notre félicité s’il en est de la sorte! Ainsi exposé, Éden ne serait pas Éden.»

Adam avec ardeur répliqua:

«Femme, toutes choses sont pour le mieux, comme la volonté de Dieu les a faites. Sa main créatrice n’a laissé rien de défectueux ou d’incomplet dans tout ce qu’il a créé, et beaucoup moins dans l’homme ou dans ce qui peut assurer son heureux état, garanti contre la force extérieure. Le péril de l’homme est en lui-même, et c’est aussi dans lui qu’est sa puissance: contre sa volonté, il ne peut recevoir aucun mal; mais Dieu a laissé la volonté libre; car qui obéit à la raison est libre; et Dieu a fait la raison droite; mais il lui a commandé d’être sur ses gardes, et toujours debout, de peur que surprise par quelque belle apparence de bien elle, ne dicte faux et n’informe mal la volonté, pour lui faire faire ce que Dieu a défendu expressément.

«Ce n’est donc point la méfiance, mais un tendre amour qui ordonne, à moi de t’avertir souvent, à toi aussi de m’avertir. Nous subsistons affermis; cependant il est possible que nous nous égarions, puisqu’il n’est pas impossible que la raison, par l’ennemi subornée, puisse rencontrer quelque objet spécieux, et tomber surprise dans une déception imprévue, faute d’avoir conservé l’exacte vigilance, comme elle en avait été avertie. Ne cherche donc point la tentation qu’il serait mieux d’éviter, et tu l’éviteras probablement si tu ne te sépares pas de moi: l’épreuve viendra sans être cherchée. Veux-tu prouver ta constance? prouve d’abord ton obéissance. Mais qui connaîtra la première, si tu n’as point été tentée? qui l’attestera? Si tu penses qu’une épreuve non cherchée peut nous trouver tous deux plus en sûreté qu’il ne te semble que nous le sommes, toi ainsi avertie… va! car ta présence, contre ta volonté, te rendrait plus absente: va dans ton innocence native! appuie-toi sur ce que tu as de vertu! réunis-la toute! car Dieu envers toi a fait son devoir, fais le tien.»

Ainsi parla le patriarche du genre humain; mais Ève persista. Et quoique soumise, elle répliqua la dernière:

«C’est donc avec ta permission, ainsi prévenue et surtout à cause de ce que tes dernières paroles pleines de raison n’ont fait que toucher: l’épreuve, étant moins cherchée, nous trouverait peut-être moins préparés; c’est pour cela que je m’éloigne plus volontiers. Je ne dois pas beaucoup m’attendre qu’un ennemi aussi fier s’adresse d’abord à la plus faible; s’il y était enclin, il n’en serait que plus honteux de sa défaite.»

Ainsi disant, elle retire doucement sa main de celle de son époux, et comme une nymphe légère des bois, Oréade, ou Dryade, ou du cortège de la déesse de Délos, elle vole aux bocages. Elle surpassait Diane elle-même par sa démarche et son port de déesse, quoiqu’elle ne fût point armée comme elle de l’arc et du carquois, mais de ces instruments de jardinage, tels que l’art, simple encore et innocent du feu, les avait formés, ou tels qu’ils avaient été apportés par les anges. Ornée comme Palès ou Pomone, elle leur ressemblait: à Pomone quand elle fuit Vertumne, à Cérès dans sa fleur, lorsqu’elle était vierge encore de Proserpine qu’elle eut de Jupiter. Adam était ravi, son œil la suivit longtemps d’un regard enflammé; mais il désirait davantage qu’elle fût restée. Souvent il lui répète l’ordre d’un prompt retour; aussi souvent elle s’engage à revenir à midi au berceau, à mettre toute chose dans le meilleur ordre, pour inviter Adam au repas du milieu du jour ou au repos de l’après-midi.

Oh! combien déçue, combien trompée, malheureuse Ève, sur ton retour présumé! événement pervers! à compter de cette heure, jamais tu ne trouveras dans le paradis ni doux repas ni profond repos! une embûche est dressée parmi ces fleurs et ces ombrages; tu es attendue par une rancune infernale qui menace d’intercepter ton chemin, ou de te renvoyer dépouillée d’innocence, de fidélité, de bonheur!…

Car maintenant, et depuis l’aube du jour, l’ennemi (simple serpent en apparence) était venu, cherchant le lieu où il pourrait rencontrer plus vraisemblablement les deux seuls de l’espèce humaine, mais en eux toute leur race, sa proie projetée. Il cherche dans le bocage et dans la prairie, là où quelque bouquet de bois, quelque partie du jardin, objet de leur soin ou de leur plantation, se montrent plus agréable pour leurs délices; au bord d’une fontaine ou d’un petit ruisseau ombragé, il les cherche tous deux; mais il désirait que son destin pût rencontrer Ève séparée d’Adam; il le désirait, mais non avec l’espérance de ce qui arrivait si rarement, quand, selon son désir et contre son espérance, il découvre Ève seule, voilée d’un nuage de parfums, là où elle se tenait à demi aperçue, tant les roses épaisses et touffues rougissaient autour d’elle; souvent elle se baissait pour relever les fleurs d’une faible tige, dont la tête quoique d’une vive carnation, empourprée, azurée ou marquetée d’or, pendait sans support; elle les redressait gracieusement avec un lien de myrte, sans songer qu’elle-même, la fleur la plus belle, était non soutenue, son meilleur appui si loin, la tempête si proche.

Le serpent s’approchait; il franchit mainte avenue du plus magnifique couvert, cèdre, pin ou palmier. Tantôt ondoyant et hardi, tantôt caché, tantôt vu parmi les arbustes entrelacés et les fleurs formant bordure des deux côtés, ouvrage de la main d’Ève: retraite plus délicieuse que ces fabuleux jardins d’Adonis ressuscité, ou d’Alcinoüs renommé, hôte du fils du vieux Laërte; ou bien encore que ce jardin, non mystique, dans lequel le sage roi se livrait à de mutuelles caresses avec la belle Égyptienne, son épouse.

Satan admire le lieu, encore plus la personne. Comme un homme longtemps enfermé dans une cité populeuse dont les maisons serrées et les égouts corrompent l’air: par un matin d’été, il sort pour respirer dans les villages agréables et dans les fermes adjacentes; de toutes choses qu’il rencontre, il tire un plaisir, l’odeur des blés ou de l’herbe fauchée, ou celle des vaches et des laiteries, chaque objet rustique, chaque bruit champêtre, tout le charme; si d’aventure une belle vierge, au pas de nymphe vient à passer, ce qui plaisait à cet homme lui plaît davantage à cause d’elle; elle l’emporte sur tout, et dans son regard elle réunit toutes les délices: le serpent prenait un pareil plaisir à voir ce plateau fleuri, doux abri d’Ève ainsi matineuse, ainsi solitaire! Sa forme angélique et céleste, mais plus suave et plus féminine, sa gracieuse innocence, toute la façon de ses gestes, ou de ses moindres mouvements, intimident la malice de Satan, et par un doux larcin dépouillent sa violence de l’intention violente qu’il apportait. Dans cet intervalle le mal unique demeure abstrait de son propre mal, et pendant ce temps demeura stupidement bon, désarmé qu’il était d’inimitié, de fourberie, de haine, d’envie, de vengeance. Mais l’enfer ardent qui brûle toujours en lui, quoique dans un demi-ciel, finit bientôt ses délices, et le torture d’autant plus qu’il voit plus de plaisir non destiné pour lui. Alors il rappelle la haine furieuse, et, caressant ses pensées de malheur, il s’excite de la sorte:

«Pensées, où m’avez-vous conduit! par quelle douce impulsion ai-je été poussé à oublier ce qui nous a amené ici! La haine! non l’amour, ni l’espoir du paradis pour l’enfer, ni l’espoir de goûter ici le plaisir, mais de détruire tout plaisir, excepté celui qu’on éprouve à détruire: toute autre joie pour moi est perdue. Ainsi ne laissons pas échapper l’occasion qui me rit à présent: voici la femme seule, exposée à toutes les attaques; son mari (car je vois au loin tout alentour) n’est pas auprès d’elle: j’évite davantage sa plus haute intelligence et sa force; d’un courage fier, bâti de membres héroïques quoique moulés en terre, ce n’est point un ennemi peu redoutable; lui exempt de blessures, moi non! tant l’enfer m’a dégradé, tant la souffrance m’a fait déchoir de ce que j’étais dans le ciel! Ève est belle, divinement belle, faite pour l’amour des dieux; elle n’a rien de terrible, bien qu’il y ait de la terreur dans l’amour et dans la beauté, quand elle n’est pas approchée par une haine plus forte, haine d’autant plus forte qu’elle est mieux déguisée sous l’apparence de l’amour: c’est le chemin que je tente pour la ruine d’Ève.»

Ainsi parle l’ennemi du genre humain, mauvais hôte du serpent dans lequel il était renfermé, et vers Ève il poursuit sa route. Il ne se tramait pas alors en ondes dentelées comme il a fait depuis; mais il se dressait sur sa croupe, base circulaire de replis superposés qui montaient en forme de tour, orbe sur orbe, labyrinthe croissant! Une crête s’élevait haute sur sa tête; ses yeux étaient d’escarboucle; son cou était d’un or vert bruni; il se tenait debout au milieu de ses spirales arrondies qui sur le gazon flottaient redondantes. Agréable et charmante était sa forme: jamais serpents depuis n’ont été plus beaux, ni celui dans lequel furent changés en Illyrie Hermione et Cadmus, ni celui qui fut le dieu d’Épidaure, ni ceux en qui transformés furent vus Jupiter Ammon et Jupiter Capitolin, le premier avec Olympias, le second avec celle qui enfanta Scipion, la grandeur de Rome.

D’une course oblique, comme quelqu’un qui cherche accès auprès d’une personne, mais qui craint de l’interrompre, il trace d’abord son chemin de côté: tel qu’un vaisseau manœuvré par un pilote habile à l’embouchure d’une rivière ou près d’un cap, autant de fois il vire de bord et change sa voile; ainsi Satan variait ses mouvements, et de sa queue formait de capricieux anneaux à la vue d’Ève, pour amorcer ses regards.

Occupée, elle entendit le bruit des feuilles froissées; mais elle n’y fit aucune attention, accoutumée qu’elle était dans les champs à voir se jouer devant elle toutes les bêtes, plus soumises à sa voix que ne le fut à la voix de Circé le troupeau métamorphosé.

Plus hardi alors, le serpent non appelé se tint devant Ève, mais comme dans l’étonnement de l’admiration, souvent d’une manière caressante il baissait sa crête superbe, son cou poli ou émaillé, et léchait la terre qu’Ève avait foulée. Sa gentille expression muette amène enfin les regards d’Ève à remarquer son badinage. Ravi d’avoir fixé son attention, Satan avec la langue organique du serpent, ou par l’impulsion de l’air vocal, commença de la sorte sa tentation astucieuse:

«Ne sois pas émerveillée, maîtresse souveraine, si tu peux l’être, toi qui es la seule merveille. Encore moins n’arme pas de mépris ton regard, ciel de la douceur, irritée que je m’approche de toi et que je te contemple insatiable: moi ainsi seul, je n’ai pas craint ton front, plus imposant encore ainsi retirée. Ô la plus belle ressemblance de ton beau Créateur! toi, toutes les choses vivantes t’admirent, toutes les choses, qui t’appartiennent en don adorent ta beauté céleste contemplée avec ravissement. La beauté considérée davantage là où elle est universellement admirée; mais ici, dans cet enclos sauvage, parmi ces bêtes (spectateurs grossiers et insuffisants pour discerner la moitié de ce qui en toi est beau), un homme excepté qui te voit! Et qu’est-ce qu’un seul à te voir, toi qui devrais être vue déesse parmi les dieux, adorée et servie des anges sans nombre, ta cour journalière?»

Telles étaient les flatteries du tentateur, tel fut le ton de son prélude: ses paroles firent leur chemin dans le cœur d’Ève, bien qu’elle s’étonnât beaucoup de la voix. Enfin, non sans cesser d’être surprise, elle répondit:

«Qu’est-ce que ceci? le langage de l’homme prononcé, la pensée humaine exprimée par la langue d’une brute? je croyais du moins que la parole avait été refusée aux animaux, que Dieu au jour de leur création les avait faits muets pour tout son articulé. Quant à la pensée, je doutais; car dans les regards et dans les actions des bêtes, souvent paraît beaucoup de raison. Toi, serpent, je te connaissais bien pour le plus subtil des animaux des champs, mais j’ignorais que tu fusses doué de la voix humaine. Redouble donc ce miracle, et dis comment tu es devenu parlant de muet que tu étais, et comment tu es devenu plus mon ami que le reste de l’espèce brute qui est journellement sous mes yeux. Dis, car une telle merveille réclame l’attention qui lui est due.»

L’astucieux tentateur répliqua de la sorte:

«Impératrice de ce monde beau, Ève resplendissante, il m’est aisé de te dire tout ce que tu ordonnes; il est juste que tu sois obéie.

«J’étais d’abord comme sont les autres bêtes qui paissent l’herbe foulée aux pieds; mes pensées étaient abjectes et basses comme l’était ma nourriture; je ne pouvais discerner que l’aliment ou le sexe, et ne comprenais rien d’élevé: jusqu’à ce qu’un jour, roulant dans la campagne, je découvris au loin, par hasard, un bel arbre chargé de fruits des plus belles couleurs mêlées, pourpre et or. Je m’en approchais pour le contempler, quand des rameaux s’exhala un parfum savoureux, agréable à l’appétit; il charma mes sens plus que l’odeur du doux fenouil, plus que la mamelle de la brebis, ou de la chèvre, qui laisse échapper le soir le lait non sucé de l’agneau ou du chevreau occupés de leurs jeux.

«Pour satisfaire le vif désir que je ressentais de goûter à ces belles pommes, je résolus de ne pas différer: la faim et la soif, conseillères persuasives, aiguisées par l’odeur de ce fruit séducteur, me pressaient vivement. Soudain je m’entortille au tronc moussu, car pour atteindre aux branches élevées au-dessus de la terre, cela demanderait ta haute taille ou celle d’Adam. Autour de l’arbre se montraient toutes les autres bêtes qui me voyaient; languissant d’un pareil désir elles me portaient envie, mais ne pouvaient arriver au fruit. Déjà parvenu au milieu de l’arbre où pendait l’abondance si tentante et si près, je ne me fis faute de cueillir et de manger à satiété, car jusqu’à cette heure je n’avais jamais trouvé un pareil plaisir aux aliments ou à la fontaine.

«Rassasié enfin, je ne tardai pas d’apercevoir en moi un changement étrange au degré de raison de mes facultés intérieures; la parole ne me manqua pas longtemps, quoique je conservasse ma forme. Dès ce moment je tournai mes pensées vers des méditations élevées ou profondes, et je considérai d’un esprit étendu toutes les choses visibles dans le ciel, sur la terre ou dans l’air, toutes les choses bonnes et belles. Mais tout ce qui est beau et bon, dans ta divine image et dans le rayon céleste de ta beauté je le trouve réuni. Il n’est point de beauté à la tienne pareille ou seconde! elle m’a contraint, quoique importun peut-être, à venir, te contempler, à t’adorer, toi qui de droit es déclarée souveraine des créatures, dame universelle!»

Ainsi parle l’animé et rusé serpent; et Ève, encore plus surprise, lui répliqua imprudente:

«Serpent, tes louanges excessives me laissent en doute de la vertu de ce fruit sur toi le premier éprouvée. Mais, dis-moi, où croît l’arbre? est-il loin d’ici? Car nombreux sont les arbres de Dieu qui croissent dans le Paradis, et plusieurs nous sont encore inconnus: une telle abondance s’offre à notre choix, que nous laissons un grand trésor de fruits sans les toucher; ils restent suspendus incorruptibles jusqu’à ce que les hommes naissent pour les cueillir, et qu’un plus grand nombre de mains nous aident à soulager la nature de son enfantement.»

L’insidieuse couleuvre joyeuse et satisfaite:

«Impératrice, le chemin est facile et n’est pas long; il se trouve au-delà d’une allée de myrtes, sur une pelouse, tout près d’une fontaine, quand on a passé un petit bois exhalant la myrrhe et le baume. Si tu m’acceptes pour conducteur, je t’y aurai bientôt menée.»

«Conduis-moi donc,» dit Ève.

Le serpent, guide, roule rapidement ses anneaux, et les fait paraître droits, quoique entortillés, prompt qu’il est au crime. L’espérance l’élève, et la joie enlumine sa crête: comme un feu follet, formé d’une onctueuse vapeur que la nuit condense et que la frigidité environne, s’allume en une flamme par le mouvement (lequel feu accompagne souvent, dit-on, quelque malin esprit); voltigeant et brillant d’une lumière trompeuse, il égare de sa route le voyageur nocturne étonné; il le conduit dans des marais et des fondrières, à travers des viviers et des étangs où il s’engloutit et se perd loin de tout secours: ainsi reluisait le serpent fatal, et par supercherie menait Ève, notre mère crédule, à l’arbre de prohibition, racine de tout notre malheur. Dès qu’elle le vit, elle dit à son guide:

«Serpent, nous aurions pu éviter notre venir ici, infructueux pour moi, quoique le fruit soit ici en abondance. Le bénéfice de sa vertu sera seul pour toi; vertu merveilleuse en vérité, si elle produit de pareils effets! Mais nous ne pouvons à cet arbre ni toucher ni goûter: ainsi Dieu l’a ordonné, et il nous a laissé cette défense, la seule fille de sa voix: pour le reste, nous vivons loi à nous-mêmes; notre raison est notre loi.»

Le tentateur plein de tromperie répliqua:

«En vérité! Dieu a donc dit que du fruit de tous les arbres de ce jardin vous ne mangerez pas, bien que vous soyez déclarés seigneurs de tout sur la terre et dans l’air?»

Ève, encore sans péché:

«Du fruit de chaque arbre de ce jardin nous pouvons manger, mais du fruit de ce bel arbre dans le jardin Dieu a dit: Vous n’en mangerez point; vous n’y toucherez point, de peur que vous ne mouriez.»

À peine a-t-elle dit brièvement, que le tentateur, maintenant plus hardi (mais avec une apparence de zèle et d’amour pour l’homme, d’indignation pour le tort qu’on lui faisait), joue un rôle nouveau. Comme touché de compassion, il se balance troublé, pourtant avec grâce, et il se lève posé comme prêt à traiter quelque matière importante: au vieux temps, dans Athènes et dans Rome libre, où florissait l’éloquence (muette depuis), un orateur renommé, chargé de quelque grande cause, se tenait debout de lui-même recueilli, tandis que chaque partie de son corps, chacun de ses mouvements, chacun de ses gestes obtenaient audience avant sa parole; quelquefois il débutait avec hauteur, son zèle pour la justice ne lui permettant pas le délai d’un exorde: ainsi s’arrêtant, se remuant, se grandissant de toute sa hauteur, le tentateur, tout passionné, s’écria:

«Ô plante sacrée, sage et donnant la sagesse, mère de la science, à présent je sens au-dedans de moi mon pouvoir qui m’éclaire, non seulement pour discerner les choses dans leurs causes, mais pour découvrir les voies des agents suprêmes, réputés sages cependant. Reine de cet univers, ne crois pas ces rigides menaces de mort: vous ne mourrez point: comment le pourriez-vous? Par le fruit? Il vous donnera la vie de la science. Par l’auteur de la menace? Regardez-moi, moi qui ai touché et goûté; cependant je vis, j’ai même atteint une vie plus parfaite que celle que le sort me destinait, en osant m’élever au-dessus de mon lot. Serait-il fermé à l’homme, ce qui est ouvert à la bête? Ou Dieu allumera-t-il sa colère pour une si légère offense? Ne louera-t-il pas plutôt votre courage indompté qui, sous la menace de la mort dénoncée (quelque chose que soit la mort), ne fut point détourné d’achever ce qui pouvait conduire à une plus heureuse vie, à la connaissance du bien et du mal. Du bien? quoi de plus juste! Du mal? (si ce qui est mal est réel) pourquoi ne pas le connaître, puisqu’il en serait plus facilement évité! Dieu ne peut donc vous frapper et être juste: s’il n’est pas juste, il n’est pas Dieu; il ne faut alors ni le craindre, ni lui obéir. Votre crainte elle-même écarte la crainte de la mort.

«Pourquoi donc fut ceci défendu? Pourquoi, sinon pour vous effrayer? Pourquoi, sinon pour vous tenir bas et ignorants, vous ses adorateurs? Il sait que le jour où vous mangerez du fruit, vos yeux, qui semblent si clairs, et qui cependant sont troubles, seront parfaitement ouverts et éclaircis, et vous serez comme les dieux, connaissant à la fois le bien et le mal, comme ils le connaissent. Que vous soyez comme les dieux, puisque je suis comme un homme, comme un homme intérieurement, ce n’est qu’une juste proportion gardée, moi de brute devenu homme, vous d’hommes devenus dieux.

«Ainsi, vous mourrez peut-être en vous dépouillant de l’homme pour revêtir le dieu: mort désirable quoique annoncée avec menaces, puisqu’elle ne peut rien de pis que ceci! Et que sont les dieux pour que l’homme ne puisse devenir comme eux, en participant à une nourriture divine? Les dieux existèrent les premiers, et ils se prévalent de cet avantage pour nous faire croire que tout procède d’eux: j’en doute; car je vois cette belle terre échauffée par le soleil, et produisant toutes choses; eux, rien. S’ils produisent tout, qui donc a renfermé la connaissance du bien et du mal dans cet arbre, de manière que quiconque mange de son fruit acquiert aussitôt la sagesse sans leur permission? En quoi serait l’offense que l’homme parvînt ainsi à connaître? En quoi votre science pourrait-elle nuire à Dieu, ou que pourrait communiquer cet arbre contre sa volonté, si tout est à lui? Agirait-il par envie? L’envie peut-elle habiter dans les cœurs célestes? Ces raisons, ces raisons et beaucoup d’autres prouvent le besoin que vous avez de ce beau fruit. Divinité humaine, cueille et goûte librement.»

Il dit, et ses paroles, grosses de tromperie, trouvèrent dans le cœur d’Ève une entrée trop facile. Les yeux fixes, elle contemplait le fruit qui, rien qu’à le voir, pouvait tenter: à ses oreilles retentissait encore le son de ces paroles persuasives qui lui paraissaient remplies de raison et de vérité. Cependant l’heure de midi approchait et réveillait dans Ève un ardent appétit qu’excitait encore l’odeur si savoureuse de ce fruit; inclinée qu’elle était maintenant à le toucher et à le goûter, elle y attachait avec désir son œil avide. Toutefois, elle s’arrête un moment et fait en elle-même ces réflexions:

«Grandes sont tes vertus sans doute, ô le meilleur des fruits! Quoique tu sois interdit à l’homme, tu es digne d’être admiré, toi dont le suc, trop longtemps négligé, a donné dès le premier essai la parole au muet et a enseigné à une langue incapable de discours, à publier ton mérite. Celui qui nous interdit ton usage ne nous a pas caché non plus ton mérite, en te nommant l’arbre de science à la fois et du bien et du mal. Il nous a défendu de te goûter, mais sa défense te recommande davantage, car elle conclut le bien que tu communiques et le besoin que nous en avons: le bien inconnu assurément on ne l’a point, ou si on l’a, et qu’il reste encore inconnu, c’est comme si on ne l’avait pas du tout.

«En termes clairs, que nous défend-il, lui? de connaître; il nous défend le bien; il nous défend d’être sages. De telles prohibitions ne lient pas… Mais si la mort nous entoure des dernières chaînes, à quoi nous profitera notre liberté intérieure? Le jour où nous mangerons de ce beau fruit, tel est notre arrêt, nous mourrons… Le serpent est-il mort? il a mangé et il vit, et il connaît, et il parle, et il raisonne, et il discerne, lui jusqu’alors irraisonnable. La mort n’a-t-elle été inventée que pour nous seuls? ou cette intellectuelle nourriture à nous refusée, n’est-elle réservée qu’aux bêtes? qu’aux bêtes ce semble: mais l’unique brute qui la première en a goûté, loin d’en être avare, communique avec joie le bien qui lui en est échu, conseillère non suspecte, amie de l’homme, éloignée de toute déception et de tout artifice. Que crains-je donc? ou plutôt sais-je ce que je dois craindre dans cette ignorance du bien et du mal, de Dieu ou de la mort, de la loi ou de la punition? Ici croît le remède à tout, ce fruit divin, beau à la vue, attrayant au goût, et dont la vertu est de rendre sage. Qui empêche donc de le cueillir et d’en nourrir à la fois le corps et l’esprit?»

Elle dit, et sa main téméraire, dans une mauvaise heure, s’étend vers le fruit: elle arrache! elle mange! La terre sentit la blessure, la nature, sur ses fondements, soupirant à travers tous ses ouvrages, par des signes de malheur annonça que tout était perdu.

Le serpent coupable s’enfuit dans un hallier, et il le pouvait bien, car maintenant Ève, attachée au fruit tout entière, ne regardait rien autre chose. Il lui semblait que jusque-là elle n’avait jamais goûté dans un fruit un pareil délice; soit que cela fût vrai, soit qu’elle se l’imaginât dans la haute attente de la science: sa divinité ne sortait point de sa pensée. Avidement et sans retenue, elle se gorgea du fruit, et ne savait pas qu’elle mangeait la mort. Enfin rassasiée, exaltée comme par le vin, joyeuse et folâtre, pleine de satisfaction d’elle-même, elle se parle ainsi:

«Ô roi de tous les arbres du paradis, arbre vertueux, précieux, dont l’opération bénie est la sagesse! arbre jusque ici ignoré, dégradé, ton beau fruit demeurait suspendu comme n’étant créé à aucune fin! Mais dorénavant mon soin matinal sera pour toi, non sans le chant et la louange qui te sont dus à chaque aurore; je soulagerai tes branches du poids fertile offert libéralement à tous, jusqu’à ce que, nourrie par toi, je parvienne à la maturité de la science comme les dieux qui savent toutes choses, quoiqu’ils envient aux autres ce qu’ils ne peuvent leur donner. Si le don eût été un des leurs, il n’aurait pas crû ici.

«Expérience, que ne te dois-je pas, ô le meilleur des guides! En ne te suivant pas, je serais restée dans l’ignorance; tu ouvres le chemin de la sagesse, et tu donnes accès auprès d’elle, malgré le secret où elle se retire.

«Et moi peut-être aussi suis-je cachée? Le Ciel est haut, haut, trop éloigné pour voir de là distinctement chaque chose sur la terre: d’autres soins peut-être peuvent avoir distrait d’une continuelle vigilance notre grand prohibiteur, en sûreté avec tous ses espions autour de lui… Mais de quelle manière paraîtrai-je devant Adam? lui ferai-je connaître à présent mon changement? lui donnerai-je en partage ma pleine félicité, ou plutôt non? Garderai-je les avantages de la science en mon pouvoir, sans copartenaire, afin d’ajouter à la femme ce qui lui manque, pour attirer d’autant plus l’amour d’Adam, pour me rendre plus égale à lui, et peut-être (chose désirable) quelquefois supérieure? car inférieure, qui est libre? Ceci peut bien être… Mais quoi? si Dieu a vu? si la mort doit s’ensuivre? alors je ne serai plus, et Adam, marié à une autre Ève, vivra en joie avec elle, moi éteinte: le penser, c’est mourir! Confirmée dans ma résolution, je me décide: Adam partagera avec moi le bonheur ou la misère. Je l’aime si tendrement qu’avec lui je puis souffrir toutes les morts: vivre sans lui n’est pas la vie.»

Ainsi disant, elle détourna ses pas de l’arbre; mais auparavant elle lui fait une révérence profonde comme au pouvoir qui habite cet arbre, et dont la présence a infusé dans la plante une sève savante découlée du nectar, breuvage des dieux.

Pendant ce temps-là Adam, qui attendait son retour avec impatience, avait tressé une guirlande des fleurs les plus choisies, pour orner sa chevelure et couronner ses travaux champêtres, comme les moissonneurs ont souvent accoutumé de couronner leur reine des moissons. Il se promettait une grande joie en pensée et une consolation nouvelle dans un retour si longtemps différé. Toutefois devinant quelque chose de malheureux, le cœur lui manquait; il en sentait les battements inégaux: pour rencontrer Ève, il alla par le chemin qu’elle avait pris le matin, au moment où ils se séparèrent.

Il devait passer près de l’arbre de science: là il la rencontra à peine revenant de l’arbre; elle tenait à la main un rameau du plus beau fruit couvert de duvet qui souriait, nouvellement cueilli, et répandait l’odeur de l’ambroisie. Elle se hâta vers Adam; l’excuse parut d’abord sur son visage comme le prologue de son discours, et une trop prompte apologie; elle adresse à son époux des paroles caressantes qu’elle avait à volonté:

«N’as-tu pas été étonné, Adam, de mon retard? Je t’ai regretté! et j’ai trouvé long le temps, privée de ta présence; agonie d’amour, jusqu’à présent non sentie et qui ne le sera pas deux fois, car jamais je n’aurai l’idée d’éprouver (ce que j’ai cherché téméraire et sans expérience) la peine de l’absence, loin de ta vue. Mais la cause en est étrange, et merveilleuse à entendre.

«Cet arbre n’est pas, comme on nous le dit, un arbre de danger, quand on y goûte; il n’ouvre pas la voie à un mal inconnu; mais il est d’un effet divin pour ouvrir les yeux, et il fait dieux ceux qui y goûtent; il a été trouvé tel en y goûtant. Le sage serpent (non retenu comme nous, ou n’obéissant pas) a mangé du fruit: il n’y a pas trouvé la mort dont nous sommes menacés; mais dès ce moment il est doué de la voix humaine et du sens humain, raisonnant d’une manière admirable. Et il a agi sur moi avec tant de persuasion, que j’ai goûté et que j’ai trouvé aussi les effets répondant à l’attente: mes yeux, troubles auparavant, sont plus ouverts; mon esprit plus étendu, mon cœur plus ample. Je m’élève à la divinité, que j’ai cherchée principalement pour toi; sans toi je puis la mépriser. Car la félicité dont tu as ta part est pour moi la félicité, ennuyeuse bientôt et odieuse avec toi non partagée. Goûte donc aussi à ce fruit; qu’un sort égal nous unisse dans une égale joie, comme dans un égal amour, de peur que si tu t’abstiens un différent degré de condition ne nous sépare, et que je ne renonce trop tard pour toi à la divinité, quand le sort ne le permettra plus.»

Ève ainsi raconta son histoire d’un air animé; mais sur sa joue le désordre monte et rougit. Adam, de son côté, dès qu’il est instruit de la fatale désobéissance d’Ève, interdit, confondu, devient blanc, tandis qu’une froide horreur court dans ses veines et disjoint tous ses os. De sa main défaillante la guirlande tressée pour Ève tombe, et répand les roses flétries: il demeure pâle et sans voix, jusqu’à ce qu’enfin d’abord en lui-même il rompt son silence intérieur:

«Ô le plus bel être de la création, le dernier et le meilleur de tous les ouvrages de Dieu, créature en qui excellait pour la vue ou la pensée, ce qui fut jamais formé de saint, de divin, de bon, d’aimable et de doux! Comment es-tu perdue! comment soudain perdue, défigurée, flétrie et maintenant dévolue à la mort? ou plutôt comment as-tu cédé à la tentation de transgresser la stricte défense, de violer le sacré fruit défendu? Quelque maudit artifice d’un ennemi t’a déçue, d’un ennemi que tu ne connaissais pas; et moi avec toi, il m’a perdu; car certainement ma résolution est de mourir avec toi. Comment pourrais-je vivre sans toi? comment quitter ton doux entretien et notre amour si tendrement uni, pour survivre abandonné dans ces bois sauvages? Dieu créât-il une autre Ève, et moi fournirais-je une autre côte, ta perte encore ne sortirait jamais de mon cœur. Non, non! je me sens attiré par le lien de la nature; tu es la chair de ma chair, l’os de mes os; de ton sort le mien ne sera jamais séparé, bonheur ou misère!»

Ayant dit ainsi, comme un homme revenu d’une triste épouvante, et après des pensées agitées se soumettant à ce qui semble irrémédiable, il se tourne vers Ève, et lui adresse ces paroles d’un ton calme:

«Une action hardie tu as tentée, Ève aventureuse! un grand péril tu as provoqué, toi qui non seulement as osé convoiter des yeux ce fruit sacré, objet d’une sainte abstinence, mais qui, bien plus hardie encore, y as goûté, malgré la défense d’y toucher! Mais qui peut rappeler le passé et défaire ce qui est fait? Ni le Dieu tout-puissant ni le destin ne le pourraient. Cependant, peut-être ne mourras-tu point; peut-être l’action n’est-elle pas si détestable, à présent que le fruit a été goûté et profané par le serpent, qu’il en a fait un fruit commun, privé de sainteté, avant que nous y ayons touché. Le serpent n’a pas trouvé qu’il fût mortel; le serpent vit encore; il vit, ainsi que tu le dis, et il a gagné de vivre comme l’homme, d’un plus haut degré de vie; puissante induction pour nous d’atteindre pareillement, en goûtant ce fruit, une élévation proportionnée qui ne peut être que de devenir dieux, anges ou demi-dieux.

«Je ne puis penser que Dieu, sage créateur, quoique menaçant, veuille ainsi sérieusement nous détruire, nous ses premières créatures, élevées si haut en dignité et placées au-dessus de tous ses ouvrages, lesquels, créés pour nous, doivent tomber nécessairement avec nous dans notre chute, puisqu’ils sont faits dépendants de nous. Ainsi Dieu décréerait, serait frustré, ferait et déferait, et perdrait son travail; cela ne se concevrait pas bien de Dieu, qui, quoique son pouvoir pût répéter la création, cependant répugnerait à nous détruire, de peur que l’adversaire ne triomphât et ne dit:—Inconstant est l’état de ceux que Dieu favorise le plus! Qui peut lui plaire longtemps? Il m’a ruiné le premier. Maintenant c’est l’espèce humaine. Qui ensuite?—Sujet de raillerie qui ne doit pas être donné à un ennemi. Quoi qu’il en soit, j’ai lié mon sort au tien, résolu à subir le même sort. Si la mort m’associe avec toi, la mort est pour moi comme la vie: tant dans mon cœur je sens le lien de la nature m’attirer puissamment à mon propre bien en toi; car ce que tu es m’appartient, notre état ne peut être séparé; nous ne faisons qu’un, une même chair: te perdre, c’est me perdre moi-même.»

Ainsi parla Adam; ainsi Ève lui répliqua:

«Ô glorieuse épreuve d’un excessif amour, illustre témoignage, noble exemple qui m’engage à l’imiter! Mais n’approchant pas de ta perfection, comment l’atteindrai-je, ô Adam, moi qui me vante d’être issue de ton côté, et qui t’entends parler avec joie de notre union, d’un cœur et d’une âme entre nous deux? Ce jour fournit une bonne preuve de cette union, puisque tu déclares que, plutôt que la mort, ou quelque chose de plus terrible que la mort, nous sépare (nous liés d’un si tendre amour), tu es résolu à commettre avec moi la faute, le crime (s’il y a crime) de goûter ce beau fruit dont la vertu (car le bien toujours procède du bien, directement ou indirectement) a offert cette heureuse épreuve à ton amour qui sans cela n’eût jamais été si excellemment connu.

«Si je pouvais croire que la mort annoncée dût suivre ce que j’ai tenté, je supporterais seule le pire destin, et ne chercherais pas à te persuader: plutôt mourir abandonnée que de t’obliger à une action pernicieuse pour ton repos, depuis surtout que je suis assurée d’une manière remarquable de ton amour si vrai, si fidèle et sans égal. Mais je sens bien autrement l’événement: non la mort, mais la vie augmentée, des yeux ouverts, de nouvelles espérances, des joies nouvelles, un goût si divin que, quelque douceur qui ait auparavant flatté mes sens, elle me semble, auprès de celle-ci, âpre ou insipide. D’après mon expérience, Adam, goûte franchement et livre aux vents la crainte de la mort.»

Elle dit, l’embrasse et pleure de joie tendrement; c’était avoir beaucoup gagné qu’Adam eût ennobli son amour au point d’encourir pour elle le déplaisir divin ou la mort. En récompense (car une complaisance si criminelle méritait cette haute récompense), d’une main libérale elle lui donne le fruit de la branche attrayant et beau. Adam ne fit aucun scrupule d’en manger malgré ce qu’il savait; il ne fut pas trompé; il fut follement vaincu par le charme d’une femme.

La terre trembla jusque dans ses entrailles, comme de nouveau dans les douleurs, et la nature poussa un second gémissement. Le ciel se couvrit, fit entendre un sourd tonnerre, pleura quelques larmes tristes, quand s’acheva le mortel péché originel!

Adam n’y prit pas garde, mangeant à satiété. Ève ne craignit point de réitérer sa transgression première, afin de mieux charmer son époux par sa compagnie aimée. Tous deux à présent, comme enivrés d’un vin nouveau, nagent dans la joie; ils s’imaginent sentir en eux la divinité qui leur fait naître des ailes avec lesquelles ils dédaigneront la terre. Mais ce fruit perfide opéra un tout autre effet, en allumant pour la première fois le désir charnel. Adam commença d’attacher sur Ève des regards lascifs; Ève les lui rendit aussi voluptueusement: ils brûlent impudiques. Adam excite ainsi Ève aux molles caresses:

«Ève, à présent je le vois, tu es d’un goût sûr et élégant, ce n’est pas la moindre partie de la sagesse, puisque à chaque pensée nous appliquons le mot saveur, et que nous appelons notre palais judicieux: je t’en accorde la louange, tant tu as bien pourvu à ce jour! Nous avons perdu beaucoup de plaisir en nous abstenant de ce fruit délicieux; jusque ici en goûtant nous n’avions pas connu le vrai goût. Si le plaisir est tel dans les choses à nous défendues, il serait à souhaiter qu’au lieu d’un seul arbre on nous en eût défendu dix. Mais viens, si bien réparés, jouons maintenant comme il convient après un si délicieux repas. Car jamais ta beauté, depuis le jour que je te vis pour la première fois et t’épousai ornée de toutes les perfections, n’enflamma mes sens de tant d’ardeur pour jouir de toi, plus charmante à présent que jamais! Ô bonté de cet arbre plein de vertu!»

Il dit et n’épargna ni regard, ni badinage d’une intention amoureuse. Il fut compris d’Ève, dont les yeux lançaient des flammes contagieuses. Il saisit sa main, et vers un gazon ombragé, qu’un toit de feuillage épais et verdoyant couvrait en berceau, il conduisit son épouse nullement résistante. De fleurs était la couche, pensées, violettes, asphodèles, hyacinthes! le plus doux, le plus frais giron de la terre. Là ils s’assouvirent largement d’amour et de jeux d’amour; sceau de leur mutuel crime, consolation de leur péché, jusqu’à ce que la rosée du sommeil les opprimât, fatigués de leur amoureux déduit.

Sitôt que se fut exhalée la force de ce fruit fallacieux, dont l’enivrante et douce vapeur s’était jouée autour de leurs esprits, et avait fait errer leurs facultés intérieures: dès qu’un sommeil plus grossier, engendré de malignes fumées et surchargé de songes remémoratifs, les eut quittés, ils se levèrent comme d’une veille laborieuse. Ils se regardèrent l’un l’autre, et bientôt ils connurent comment leurs yeux étaient ouverts, comment leurs âmes obscurcies! L’innocence qui de même qu’un voile leur avait dérobé la connaissance du mal, avait disparu. La juste confiance, la native droiture, l’honneur, n’étant plus autour d’eux, les avaient laissés nus à la nature coupable: elle les couvrit, mais sa robe les découvrit davantage. Ainsi le fort Danite, l’herculéen Samson se leva du sein prostitué de Dalila, la Philistine, et s’éveilla tondu de sa force: Ève et Adam s’éveillèrent nus et dépouillés de toute leur vertu. Silencieux et la confusion sur le visage, longtemps ils restèrent assis comme devenus muets, jusqu’à ce qu’Adam, non moins honteux que sa compagne, donna enfin passage à ces paroles contraintes:

«Ô Ève, dans une heure mauvaise tu prêtas l’oreille à ce reptile trompeur: de qui que ce soit qu’il ait appris à contrefaire la voix de l’homme, il a dit vrai sur notre chute, faux sur notre élévation promise, puisque en effet nous trouvons nos yeux ouverts, et trouvons que nous connaissons à la fois le bien et le mal, le bien perdu, le mal gagné! Triste fruit de la science, si c’est science de savoir ce qui nous laisse ainsi nus, privés d’honneur, d’innocence, de foi, de pureté, notre parure accoutumée, maintenant souillée et tachée, et sur nos visages les signes évidents d’une infâme volupté, d’où s’amasse un méchant trésor, et même la honte, le dernier des maux! Du bien perdu sois donc sûre… Comment pourrais-je désormais regarder la face de Dieu ou de son ange, qu’auparavant avec joie et ravissement j’ai si souvent contemplée? Ces célestes formes éblouiront maintenant cette terrestre substance par leurs rayons d’un insupportable éclat. Oh! que ne puis-je ici, dans la solitude, vivre sauvage, en quelque obscure retraite où les plus grands bois, impénétrables à la lumière de l’étoile ou du soleil, déploient leur vaste ombrage, bruni comme le soir! Couvrez-moi, vous pins, vous cèdres, sous vos rameaux innombrables; cachez-moi là où je ne puisse jamais voir ni Dieu ni son ange! Mais délibérons, en cet état déplorable, sur le meilleur moyen de nous cacher à présent l’un à l’autre ce qui semble le plus sujet à la honte et le plus indécent à la vue. Les feuilles larges et satinées de quelque arbre, cousues ensemble et ceintes autour de nos reins, nous peuvent couvrir, afin que cette compagne nouvelle, la honte, ne siège pas là et ne nous accuse pas comme impurs.»

Tel fut le conseil d’Adam; ils entrèrent tous deux dans le bois le plus épais: là ils choisirent bientôt le figuier, non cette espèce renommée pour son fruit, mais celui que connaissent aujourd’hui les Indiens du Malabar et du royaume de Decan; il étend ses bras, et ses branches poussent si amples et si longues que leurs tiges courbées prennent racine; filles qui croissent autour de l’arbre mère; monument d’ombre à la voûte élevée aux promenades pleines d’échos: là souvent le pâtre indien, évitant la chaleur, s’abrite au frais et surveille ses troupeaux paissants, à travers les entaillures pratiquées dans la plus épaisse ramée.

Adam et Ève cueillirent ces feuilles larges comme un bouclier d’amazone: avec l’art qu’ils avaient ils les cousirent pour en ceindre leurs reins; vain tissu! si c’était pour cacher leur crime et la honte redoutée. Oh! combien ils différaient de leur première et glorieuse nudité! Tels, dans ces derniers temps, Colomb trouva les Américains portant une ceinture de plumes, nus du reste, et sauvages parmi les arbres, dans les îles et sur les rivages couverts de bois: ainsi nos premiers parents étaient enveloppés, et comme ils le croyaient, leur honte en partie voilée; mais n’ayant l’esprit ni à Taise ni en repos, ils s’assirent à terre pour pleurer.

Non-seulement des larmes débordèrent de leurs yeux, mais de grandes tempêtes commencèrent à s’élever au-dedans d’eux-mêmes, de violentes passions, la colère, la haine, la méfiance, le soupçon, la discorde; elles ébranlèrent douloureusement l’état intérieur de leur esprit, région calme naguère et pleine de paix maintenant agitée et turbulente, car l’entendement ne gouvernait plus et la volonté n’écoutait plus sa leçon; ils étaient assujettis tous deux à l’appétit sensuel dont l’usurpation, venue d’en bas, réclamait sur la souveraine raison une domination supérieure.

D’un cœur troublé, avec un regard aliéné et une parole altérée, Adam reprit ainsi son discours interrompu:

«Que n’écoutas-tu mes paroles et ne restas-tu avec moi, comme je t’en suppliais, lorsque dans cette malheureuse matinée tu étais possédée de cet étrange désir d’errer qui te venait je ne sais d’où! Nous serions alors restés encore heureux, et non, comme à présent, dépouillés de tout notre bien, honteux, nus, misérables. Que personne ne cherche désormais une inutile raison pour justifier la fidélité due: quand on cherche ardemment une pareille preuve, concluez que l’on commence à faillir.»

Ève aussitôt, émue de ce ton de reproche:

«Quels mots sévères sont échappés de tes lèvres, Adam? imputes-tu à ma faiblesse ou à mon envie d’errer, comme tu l’appelles, ce qui aurait pu arriver aussi mal, toi présent (qui sait?) ou à toi-même peut-être? Eusses-tu été là, ou l’attaque ici, tu n’aurais pu découvrir l’artifice du serpent, parlant comme il parlait. Entre lui et nous aucune cause d’inimitié n’étant connue, pourquoi m’aurait-il voulu du mal et cherché à me faire du tort? Ne devais-je jamais me séparer de ton côté? Autant aurait valu croître là toujours, côte sans vie. Étant ce que je suis, toi, le chef, pourquoi ne m’as-tu pas défendu absolument de m’éloigner, puisque j’allais à un tel péril, comme tu le dis? Trop facile alors, tu ne te fis pas beaucoup contredire; bien plus tu me permis, tu m’approuvas, tu me congédias de bon accord. Si tu eusses été ferme et arrêté dans ton refus, je n’aurais pas transgressé, ni toi avec moi.»

Adam, irrité pour la première fois, lui répliqua:

«Est-ce là ton amour; est-ce là la récompense du mien, Ève ingrate; de mon amour que je t’ai déclaré inaltérable lorsque tu étais perdue, et que je ne l’étais pas; moi qui aurais pu vivre et jouir d’un éternel bonheur, et qui toutefois ai volontairement préféré la mort avec toi? Et maintenant tu me reproches d’être la cause de ta transgression! il te semble que je ne t’ai pas retenue avec assez de sévérité! Que pouvais-je de plus? Je t’avertis, je t’exhortai, je te prédis le danger, l’ennemi aux aguets placé en embuscade. Au-delà de ceci, il ne restait que la force, et la force n’a point lieu contre une volonté libre. Mais la confiance en toi-même t’a emportée, certaine que tu étais ou de ne pas rencontrer de péril, ou d’y trouver matière d’une glorieuse épreuve. Peut-être aussi ai-je erré en admirant si excessivement ce qui semblait en toi si parfait que je croyais que le mal n’oserait attenter sur toi; mais je maudis maintenant cette erreur devenue mon crime, et toi l’accusatrice. Ainsi il en arrivera à celui qui, se fiant trop au mérite de la femme, laissera gouverner la volonté de la femme: contrariée, la femme ne supportera aucune contrainte; laissée à elle-même, si le mal s’ensuit, elle accusera d’abord la faible indulgence de l’homme.»

Ainsi dans une mutuelle accusation, Ève et Adam dépensaient les heures infructueuses; mais ni l’un ni l’autre ne se condamnant soi-même, à leur vaine dispute il semblait n’y avoir de fin.

LIVRE DIXIÈME
ARGUMENT
Satan ayant parcouru la terre avec une fourberie méditée, revient de nuit comme un brouillard dans le Paradis; il entre dans le serpent endormi. Adam et Ève sortent au matin pour leurs ouvrages, qu’Ève propose de diviser en différents endroits, chacun travaillant à part. Adam n’y consent pas, alléguant le danger, de peur que l’ennemi dont ils ont été avertis ne la tentât quand il la trouverait seule. Ève offensée de n’être pas crue ou assez circonspecte, ou assez ferme, insiste pour aller à part, désireuse de mieux faire preuve de sa force. Adam cède enfin; le serpent la trouve seule: sa subtile approche, d’abord contemplant, ensuite parlant, et avec beaucoup de flatterie élevant Ève au-dessus de toutes les autres créatures. Ève étonnée d’entendre le serpent parler, lui demande comment il a acquis la voix humaine et l’intelligence qu’il n’avait pas jusque alors. Le serpent répond qu’en goûtant d’un certain arbre dans le paradis il a acquis à la fois la parole et la raison qui lui avaient manqué jusqu’alors. Ève lui demande de la conduire à cet arbre, et elle trouve que c’est l’arbre de la science défendue. Le serpent, à présent devenu plus hardi, par une foule d’astuces et d’arguments, l’engage à la longue à manger. Elle, ravie du goût, délibère un moment si elle en fera part ou non à Adam; enfin elle lui porte du fruit; elle raconte ce qui l’a persuadée d’en manger. Adam, d’abord consterné, mais voyant qu’elle était perdue, se résout, par véhémence d’amour, à périr avec elle, et, atténuant la faute, il mange aussi du fruit: ses effets sur tous deux. Ils cherchent à couvrir leur nudité, ensuite ils tombent en désaccord et s’accusent l’un l’autre.

 

Plus de ces entretiens dans lesquels Dieu ou l’ange, hôtes de l’homme, comme avec leur ami avaient accoutumé de s’asseoir, familiers et indulgents, et de partager son champêtre repas, durant lequel ils lui permettaient sans blâme des discours excusables. Désormais il me faut passer de ces accents aux accents tragiques: de la part de l’homme, honteuse défiance et rupture déloyale, révolte et désobéissance; de la part du ciel (maintenant aliéné), éloignement et dégoût, colère et juste réprimande, et arrêt prononcé, lequel arrêt fit entrer dans ce monde un monde de calamités, le péché, et son ombre la mort, et la misère, avant-coureur de la mort.

Triste tâche! cependant sujet non moins élevé, mais plus héroïque que la colère de l’implacable Achille contre son ennemi, poursuivi trois fois fugitif autour des murs de Troie, ou que la rage de Turnus pour Lavinie démariée, ou que le courroux de Neptune et celui de Junon qui, si longtemps persécuta le Grec et le fils de Cythérée; sujet non moins élevé, si je puis obtenir de ma céleste patronne un style approprié, de cette patronne qui daigne, sans être implorée, me visiter la nuit, et qui dicte à mon sommeil, ou inspire facilement mon vers non prémédité.

Ce sujet me plut d’abord pour un chant héroïque, longtemps choisi, commencé tard. La nature ne m’a point rendu diligent à raconter les combats, regardés jusqu’ici comme le seul sujet héroïque. Quel chef-d’œuvre! disséquer avec un long et ennuyeux ravage des chevaliers fabuleux dans des batailles feintes (et le plus noble courage de la patience, et le martyre héroïque, demeurant non chantés!), ou décrire des courses et des jeux, des appareils de pas d’armes, des boucliers blasonnés, des devises ingénieuses, des caparaçons et des destriers, des housses et des harnais de clinquant, des superbes chevaliers aux joutes et aux tournois puis des festins ordonnés, servis dans une salle par des écuyers tranchants et des sénéchaux! L’habileté dans un art ou dans un travail chétif n’est pas ce qui donne justement un nom héroïque à l’auteur ou au poëme.

Pour moi (de ces choses ni instruit ni studieux), un sujet plus haut me reste, suffisant de lui-même pour immortaliser mon nom, à moins qu’un siècle trop tardif, le froid climat ou les ans n’engourdissent mon aile humiliée: ils le pourraient, si tout cet ouvrage était le mien, non celui de la Divinité qui chaque nuit l’apporte à mon oreille.

Le soleil s’était précipité, et après lui l’astre d’Hespérus, dont la fonction est d’amener le crépuscule à la terre, conciliateur d’un moment entre le jour et la nuit, et à présent l’hémisphère de la nuit avait voilé d’un bout à l’autre le cercle de l’horizon, quand Satan, qui dernièrement s’était enfui d’Éden devant les menaces de Gabriel, maintenant perfectionné en fraude méditée et en malice, acharné à la destruction de l’homme, malgré ce qui pouvait arriver de plus aggravant pour lui-même, revint sans frayeur. Il s’envola de nuit, et revint à minuit, ayant achevé le tour de la terre, se précautionnant contre le jour, depuis qu’Uriel, régent du soleil, découvrit son entrée dans Éden et en prévint les chérubins qui tenaient leur veille. De là chassé plein d’angoisse, il rôda pendant sept nuits continues avec les ombres. Trois fois il circula autour de la ligne équinoxiale; quatre fois il croisa le char de la nuit de pôle en pôle, en traversant chaque colure. À la huitième nuit il retourna, et du côté opposé de l’entrée du paradis, ou de la garde des chérubins, il trouva d’une manière furtive un passage non suspecté.

Là était un lieu qui n’existe plus (le péché, non le temps, opéra d’abord ce changement), d’où le Tigre, du pied du Paradis, s’élançait dans un gouffre sous la terre, jusqu’à ce qu’une partie de ses eaux ressortît en fontaine auprès de l’arbre de vie. Satan s’abîme avec le fleuve, et se relève avec lui, enveloppé dans la vapeur émergente. Il cherche ensuite où se tenir caché: il avait exploré la mer et la terre depuis Éden jusqu’au Pont-Euxin et les Palus-Méotides, par-delà le fleuve d’Oby descendant aussi loin que le pôle antarctique; en longueur à l’Occident, depuis l’Oronte jusqu’à l’Océan que barre l’isthme de Darien, et de là jusqu’au pays où coulent le Gange et l’Indus.

Ainsi il avait rôdé sur le globe avec une minutieuse recherche, et considéré avec une inspection profonde chaque créature, pour découvrir celle qui serait la plus propre de toutes à servir ses artifices; et il trouva que le serpent était le plus fin de tous les animaux des champs. Après un long débat, irrésolu et tournoyant dans ses pensées, Satan, par une détermination finale, choisit la plus convenable greffe du mensonge, le vase convenable dans lequel il pût entrer et cacher ses noires suggestions au regard le plus perçant: car dans le rusé serpent toutes les finesses ne seraient suspectes à personne, comme procédant de son esprit et de sa subtilité naturelle, tandis que, remarquées dans d’autres animaux, elles pourraient engendrer le soupçon d’un pouvoir diabolique, actif en eux et surpassant l’intelligence de ces brutes. Satan prit cette résolution; mais d’abord de sa souffrance intérieure, sa passion éclatant, s’exhala en ces plaintes:

«Ô terre! combien tu ressembles au ciel, si tu ne lui es plus justement préférée! Demeure plus digne des dieux, comme étant bâtie par les secondes pensées, réformant ce qui était vieux. Car, quel Dieu voudrait élever un pire ouvrage, après en avoir bâti un meilleur? Terrestre ciel autour duquel se meuvent d’autres cieux qui brillent: encore leurs lampes officieuses apportent-elles lumière sur lumière, pour toi seul, comme il semble, concentrant en toi tous leurs précieux rayons d’une influence sacrée! De même que dans le ciel Dieu est centre et toutefois s’étend à tout, de même toi centre tu reçois de tous ces globes: en toi, non en eux-mêmes toute leur vertu connue apparaît productive dans l’herbe, dans la plante et dans la plus noble naissance des êtres animés d’une graduelle vie: la végétation, le sentiment, la raison, tous réunis dans l’homme.

«Avec quel plaisir j’aurais fait le tour de la terre si je pouvais jouir de quelque chose! Quelle agréable succession de collines, de vallées, de rivières, de bois et de plaines! à présent la terre, à présent la mer, des rivages couronnés de forêts, des rochers, des antres, des grottes! Mais je n’y ai trouvé ni demeure ni refuge; et plus je vois de félicités autour de moi, plus je sens de tourments en moi, comme si j’étais le siège odieux des contraires: tout bien pour moi devient poison, et dans le ciel ma condition serait encore pire.

«Mais je ne cherche à demeurer ni ici ni dans le ciel, à moins que je n’y domine le souverain maître des cieux. Je n’espère point être moins misérable par ce que je cherche; je ne veux que rendre d’autres tels que je suis, dussent par là redoubler mes maux, car c’est seulement dans la destruction que je trouve un adoucissement à mes pensées sans repos. L’homme, pour qui tout ceci a été fait, étant détruit, ou porté à faire ce qui opérera sa perte entière, tout ceci le suivra bientôt comme enchaîné à lui en bonheur ou malheur: en malheur donc! Qu’au loin la destruction s’étende! à moi seul, parmi les pouvoirs infernaux, appartiendra la gloire d’avoir corrompu dans un seul jour ce que celui nommé le Tout-Puissant continua de faire pendant six nuits et six jours. Et qui sait combien de temps auparavant il l’avait médité? Quoique peut-être ce ne soit que depuis que dans une seule nuit j’ai affranchi d’une servitude inglorieuse près de la moitié des races angéliques, et éclairci la foule de ses adorateurs.

«Lui, pour se venger, pour réparer ses nombres ainsi diminués, soit que sa vertu de longtemps épuisée lui manquât maintenant pour créer d’autres anges (si pourtant ils sont sa création), soit que pour nous dépiter davantage il se déterminât à mettre en notre place une créature formée de terre: il l’enrichit (elle sortie d’une si basse origine!) de dépouilles célestes, nos dépouilles. Ce qu’il décréta, il l’accomplit: il fit l’homme, et lui bâtit ce monde magnifique, et de la terre, sa demeure, il le proclama seigneur. Oh! indignité! il assujettit au service de l’homme les ailes de l’ange, il astreignit des ministres flamboyants à veiller et à remplir leur terrestre fonction.

«Je crains la vigilance de ceux-ci; pour l’éviter, enveloppé ainsi dans le brouillard et la vapeur de minuit, je glisse obscur, je fouille chaque buisson, chaque fougeraie où le hasard peut me faire trouver le serpent endormi, afin de me cacher dans ses replis tortueux, moi et la noire intention que je porte. Honteux abaissement! moi qui naguère combattis les dieux pour siéger le plus haut, réduit aujourd’hui à m’unir à un animal, et, mêlé à la fange de la bête, à incarner cette essence, à abrutir celui qui aspirait à la hauteur de la Divinité! Mais à quoi l’ambition et la vengeance ne peuvent-elles pas descendre! Qui veut monter doit ramper aussi bas qu’il a volé haut, exposé tôt ou tard aux choses les plus viles. La vengeance, quoique douce d’abord, amère avant peu, sur elle-même recule. Soit, peu m’importe, pourvu que le coup éclate bien miré: puisque en ajustant plus haut je suis hors de portée, je vise à celui qui le second provoque mon envie, à ce nouveau favori du ciel, à cet homme d’argile, à ce fils du dépit, que pour nous marquer plus de dédain, son auteur éleva de la poussière: la haine par la haine est mieux payée.»

Il dit: à travers les buissons humides ou arides, comme un brouillard noir et rampant, il poursuit sa recherche de minuit pour rencontrer le serpent le plus tôt possible. Il le trouva bientôt profondément endormi, roulé sur lui-même dans un labyrinthe de cercles, sa tête élevée au milieu et remplie de fines ruses. Non encore dans une ombre horrible ou un repaire effrayant, non encore nuisible, sur l’herbe épaisse, sans crainte et non craint, il dormait. Le démon entra par sa bouche, et s’emparant de son instinct brutal dans la tête ou dans le cœur, il lui inspira bientôt des actes d’intelligence; mais il ne troubla point son sommeil, attendant, ainsi renfermé, l’approche du matin.

Déjà la lumière sacrée commençait de poindre dans Éden parmi les fleurs humides qui exhalaient leur encens matinal, alors que toutes les choses qui respirent sur le grand autel de la terre élèvent vers le Créateur des louanges silencieuses et une odeur qui lui est agréable: le couple humain sortit de son berceau, et joignit l’adoration de sa bouche au chœur des créatures privées de voix. Cela fait, nos parents profitent de l’heure, la première pour les plus doux parfums et les plus douces brises. Ensuite ils délibèrent comment ce jour-là ils peuvent le mieux s’appliquer à leur croissant ouvrage, car cet ouvrage dépassait de beaucoup l’activité des mains des deux créatures qui cultivaient une si vaste étendue. Ève la première parla de la sorte à son mari:

«Adam, nous pouvons nous occuper encore à parer ce jardin, à relever encore la plante, l’herbe et la fleur, agréable tâche qui nous est imposée. Mais jusqu’à ce qu’un plus grand nombre de mains viennent nous aider, l’ouvrage sous notre travail augmente, prodigue par contrainte: ce que, pendant le jour, nous avons taillé de surabondant, ou ce que nous avons élagué, ou appuyé, ou lié, en une nuit ou deux, par un fol accroissement, se rit de nous et tend à redevenir sauvage. Avise donc à cela maintenant, ou écoute les premières idées qui se présentent à mon esprit.

«Divisons nos travaux: toi, va où ton choix te guide, ou du côté qui réclame le plus de soin, soit pour tourner le chèvrefeuille autour de ce berceau, soit pour diriger le lierre grimpant là où il veut monter, tandis que moi, là-bas, dans ce plant de roses entremêlées de myrte, je trouverai jusqu’à midi des choses à redresser. Car lorsque ainsi nous choisissons tout le jour notre tâche si près l’un de l’autre, faut-il s’étonner qu’étant si près, des regards et des sourires interviennent, ou qu’un objet nouveau amène un entretien imprévu qui réduit notre travail du jour interrompu à peu de chose, bien que commencé matin? Alors arrive l’heure du souper non gagnée.»

Adam lui fit cette douce réponse:

«Ma seule Ève, ma seule associée, à moi sans comparaison plus chère que toutes les créatures vivantes, bien as-tu proposé, bien as-tu employé tes pensées pour découvrir comment nous pourrions accomplir le mieux ici l’ouvrage que Dieu nous a assigné. Tu ne passeras pas sans être louée de moi, car rien n’est plus aimable dans une femme que d’étudier le devoir de famille et de pousser son mari aux bonnes actions. Cependant notre Maître ne nous a pas si étroitement imposé le travail, qu’il nous interdise le délassement quand nous en avons besoin, soit par la nourriture, soit par la conversation entre nous (nourriture de l’esprit), soit par ce doux échange des regards et des sourires, car les sourires découlent de la raison; refusés à la brute, ils sont l’aliment de l’amour: l’amour n’est pas la fin la moins noble de la vie humaine. Dieu ne nous a pas faits pour un travail pénible, mais pour le plaisir, et pour le plaisir joint à la raison. Ne doute pas que nos mains unies ne défendent facilement contre le désert ces sentiers et ces berceaux, dans l’étendue dont nous avons besoin pour nous promener, jusqu’à ce que de plus jeunes mains viennent avant peu nous aider.

«Mais si trop de conversation peut-être te rassasie, je pourrais consentir à une courte absence, car la solitude est quelquefois la meilleure société, et une courte séparation précipite un doux retour. Mais une autre inquiétude m’obsède; j’ai peur qu’il ne t’arrive quelque mal quand tu seras sevrée de moi; car tu sais de quoi nous avons été avertis, tu sais quel malicieux ennemi, enviant notre bonheur et désespérant du sien, cherche à opérer notre honte et notre misère par une attaque artificieuse; il veille sans doute quelque part près d’ici, dans l’avide espérance de trouver l’objet de son désir et son plus grand avantage, nous étant séparés; il est sans espoir de nous circonvenir réunis, parce qu’au besoin nous pourrions nous prêter l’un à l’autre un rapide secours. Soit qu’il ait pour principal dessein de nous détourner de la foi envers Dieu, soit qu’il veuille troubler notre amour conjugal, qui excite peut-être son envie plus que tout le bonheur dont nous jouissons; que ce soit là son dessein, ou quelque chose de pis, ne quitte pas le côté fidèle qui t’a donné l’être, qui t’abrite encore et te protège. La femme, quand le danger ou le déshonneur l’épie, demeure plus en sûreté et avec plus de bienséance auprès de son mari qui la garde ou endure avec elle toutes les extrémités.»

La majesté virginale d’Ève, comme une personne qui aime et qui rencontre quelque rigueur, lui répondit avec une douce et austère tranquillité:

«Fils de la terre et du ciel, et souverain de la terre entière, que nous ayons un ennemi qui cherche notre ruine, je l’ai su de toi et de l’ange, dont je surpris les paroles à son départ, lorsque je me tenais en arrière dans un enfoncement ombragé, tout juste alors revenue au fermer des fleurs du soir. Mais que tu doutes de ma constance envers Dieu ou envers toi, parce que nous avons un ennemi qui la peut tenter, c’est ce que je ne m’attendais pas à ouïr. Tu ne crains pas la violence de l’ennemi; étant tels que nous sommes, incapables de mort ou de douleur, nous ne pouvons recevoir ni l’une ni l’autre, ou nous pouvons les repousser. Sa fraude cause donc ta crainte? d’où résulte clairement ton égale frayeur de voir mon amour et ma constante fidélité ébranlés ou séduits par sa ruse. Comment ces pensées ont-elles trouvé place dans ton sein, ô Adam? as-tu pu mal penser de celle qui t’est si chère?»

Adam par ces paroles propres à la guérir répliqua:

«Fille de Dieu et de l’homme, immortelle Ève, car tu es telle, non encore entamée par le blâme et le péché; ce n’est pas en défiance de toi que je te dissuade de l’absence loin de ma vue, mais pour éviter l’entreprise de notre ennemi. Celui qui tente, même vainement, répand du moins le déshonneur sur celui qu’il a tenté; il a supposé sa foi non incorruptible, non à l’épreuve de la tentation. Toi-même tu ressentirais avec dédain et colère l’injure offerte, quoique demeurée sans effet. Ne te méprends donc pas si je travaille à détourner un pareil affront de toi seule; un affront qu’à nous deux à la fois l’ennemi, bien qu’audacieux, oserait à peine offrir, ou, s’il l’osait, l’assaut s’adresserait d’abord à moi: ne méprise pas sa malice et sa perfide ruse; il doit être astucieux, celui qui a pu séduire des anges. Ne pense pas que le secours d’un autre soit superflu. L’influence de tes regards me donne accès à toutes les vertus: à ta vue, je me sens plus sage, plus vigilant, plus fort; s’il était nécessaire de force extérieure, tandis que tu me regarderais, la honte d’être vaincu ou trompé soulèverait ma plus grande vigueur, et la soulèverait tout entière. Pourquoi ne sentirais-je pas au-dedans de toi la même impression quand je suis présent, et ne préférerais-tu pas subir ton épreuve avec moi, moi le meilleur témoin de ta vertu éprouvée?»

Ainsi parla Adam, dans sa sollicitude domestique et son amour conjugal; mais Ève, qui pensa qu’on n’accordait pas assez à sa foi sincère, renouvela sa répartie avec un doux accent:

«Si notre condition est d’habiter ainsi dans une étroite enceinte, resserrés par un ennemi subtil ou violent (nous n’étant pas doués séparément d’une force égale pour nous défendre partout où il nous rencontrera), comment sommes-nous heureux, toujours dans la crainte du mal? mais le mal ne précède point le péché: seulement notre ennemi, en nous tentant, nous fait un affront par son honteux mépris de notre intégrité. Son honteux mépris n’attache point le déshonneur à notre front, mais retombe honteusement sur lui.

«Pourquoi donc serait-il évité et craint par nous qui gagnons plutôt un double honneur de sa prénotion prouvée fausse, qui trouvons dans l’événement la paix intérieure et la faveur du ciel, notre témoin? Et qu’est-ce que la fidélité, l’amour, la vertu, essayés seuls, sans être soutenus d’un secours extérieur? Ne soupçonnons donc pas notre heureux état d’avoir été laissé si imparfait par le sage Créateur, que cet état ne soit pas assuré, soit que nous soyons séparés ou réunis. Fragile est notre félicité s’il en est de la sorte! Ainsi exposé, Éden ne serait pas Éden.»

Adam avec ardeur répliqua:

«Femme, toutes choses sont pour le mieux, comme la volonté de Dieu les a faites. Sa main créatrice n’a laissé rien de défectueux ou d’incomplet dans tout ce qu’il a créé, et beaucoup moins dans l’homme ou dans ce qui peut assurer son heureux état, garanti contre la force extérieure. Le péril de l’homme est en lui-même, et c’est aussi dans lui qu’est sa puissance: contre sa volonté, il ne peut recevoir aucun mal; mais Dieu a laissé la volonté libre; car qui obéit à la raison est libre; et Dieu a fait la raison droite; mais il lui a commandé d’être sur ses gardes, et toujours debout, de peur que surprise par quelque belle apparence de bien elle, ne dicte faux et n’informe mal la volonté, pour lui faire faire ce que Dieu a défendu expressément.

«Ce n’est donc point la méfiance, mais un tendre amour qui ordonne, à moi de t’avertir souvent, à toi aussi de m’avertir. Nous subsistons affermis; cependant il est possible que nous nous égarions, puisqu’il n’est pas impossible que la raison, par l’ennemi subornée, puisse rencontrer quelque objet spécieux, et tomber surprise dans une déception imprévue, faute d’avoir conservé l’exacte vigilance, comme elle en avait été avertie. Ne cherche donc point la tentation qu’il serait mieux d’éviter, et tu l’éviteras probablement si tu ne te sépares pas de moi: l’épreuve viendra sans être cherchée. Veux-tu prouver ta constance? prouve d’abord ton obéissance. Mais qui connaîtra la première, si tu n’as point été tentée? qui l’attestera? Si tu penses qu’une épreuve non cherchée peut nous trouver tous deux plus en sûreté qu’il ne te semble que nous le sommes, toi ainsi avertie… va! car ta présence, contre ta volonté, te rendrait plus absente: va dans ton innocence native! appuie-toi sur ce que tu as de vertu! réunis-la toute! car Dieu envers toi a fait son devoir, fais le tien.»

Ainsi parla le patriarche du genre humain; mais Ève persista. Et quoique soumise, elle répliqua la dernière:

«C’est donc avec ta permission, ainsi prévenue et surtout à cause de ce que tes dernières paroles pleines de raison n’ont fait que toucher: l’épreuve, étant moins cherchée, nous trouverait peut-être moins préparés; c’est pour cela que je m’éloigne plus volontiers. Je ne dois pas beaucoup m’attendre qu’un ennemi aussi fier s’adresse d’abord à la plus faible; s’il y était enclin, il n’en serait que plus honteux de sa défaite.»

Ainsi disant, elle retire doucement sa main de celle de son époux, et comme une nymphe légère des bois, Oréade, ou Dryade, ou du cortège de la déesse de Délos, elle vole aux bocages. Elle surpassait Diane elle-même par sa démarche et son port de déesse, quoiqu’elle ne fût point armée comme elle de l’arc et du carquois, mais de ces instruments de jardinage, tels que l’art, simple encore et innocent du feu, les avait formés, ou tels qu’ils avaient été apportés par les anges. Ornée comme Palès ou Pomone, elle leur ressemblait: à Pomone quand elle fuit Vertumne, à Cérès dans sa fleur, lorsqu’elle était vierge encore de Proserpine qu’elle eut de Jupiter. Adam était ravi, son œil la suivit longtemps d’un regard enflammé; mais il désirait davantage qu’elle fût restée. Souvent il lui répète l’ordre d’un prompt retour; aussi souvent elle s’engage à revenir à midi au berceau, à mettre toute chose dans le meilleur ordre, pour inviter Adam au repas du milieu du jour ou au repos de l’après-midi.

Oh! combien déçue, combien trompée, malheureuse Ève, sur ton retour présumé! événement pervers! à compter de cette heure, jamais tu ne trouveras dans le paradis ni doux repas ni profond repos! une embûche est dressée parmi ces fleurs et ces ombrages; tu es attendue par une rancune infernale qui menace d’intercepter ton chemin, ou de te renvoyer dépouillée d’innocence, de fidélité, de bonheur!…

Car maintenant, et depuis l’aube du jour, l’ennemi (simple serpent en apparence) était venu, cherchant le lieu où il pourrait rencontrer plus vraisemblablement les deux seuls de l’espèce humaine, mais en eux toute leur race, sa proie projetée. Il cherche dans le bocage et dans la prairie, là où quelque bouquet de bois, quelque partie du jardin, objet de leur soin ou de leur plantation, se montrent plus agréable pour leurs délices; au bord d’une fontaine ou d’un petit ruisseau ombragé, il les cherche tous deux; mais il désirait que son destin pût rencontrer Ève séparée d’Adam; il le désirait, mais non avec l’espérance de ce qui arrivait si rarement, quand, selon son désir et contre son espérance, il découvre Ève seule, voilée d’un nuage de parfums, là où elle se tenait à demi aperçue, tant les roses épaisses et touffues rougissaient autour d’elle; souvent elle se baissait pour relever les fleurs d’une faible tige, dont la tête quoique d’une vive carnation, empourprée, azurée ou marquetée d’or, pendait sans support; elle les redressait gracieusement avec un lien de myrte, sans songer qu’elle-même, la fleur la plus belle, était non soutenue, son meilleur appui si loin, la tempête si proche.

Le serpent s’approchait; il franchit mainte avenue du plus magnifique couvert, cèdre, pin ou palmier. Tantôt ondoyant et hardi, tantôt caché, tantôt vu parmi les arbustes entrelacés et les fleurs formant bordure des deux côtés, ouvrage de la main d’Ève: retraite plus délicieuse que ces fabuleux jardins d’Adonis ressuscité, ou d’Alcinoüs renommé, hôte du fils du vieux Laërte; ou bien encore que ce jardin, non mystique, dans lequel le sage roi se livrait à de mutuelles caresses avec la belle Égyptienne, son épouse.

Satan admire le lieu, encore plus la personne. Comme un homme longtemps enfermé dans une cité populeuse dont les maisons serrées et les égouts corrompent l’air: par un matin d’été, il sort pour respirer dans les villages agréables et dans les fermes adjacentes; de toutes choses qu’il rencontre, il tire un plaisir, l’odeur des blés ou de l’herbe fauchée, ou celle des vaches et des laiteries, chaque objet rustique, chaque bruit champêtre, tout le charme; si d’aventure une belle vierge, au pas de nymphe vient à passer, ce qui plaisait à cet homme lui plaît davantage à cause d’elle; elle l’emporte sur tout, et dans son regard elle réunit toutes les délices: le serpent prenait un pareil plaisir à voir ce plateau fleuri, doux abri d’Ève ainsi matineuse, ainsi solitaire! Sa forme angélique et céleste, mais plus suave et plus féminine, sa gracieuse innocence, toute la façon de ses gestes, ou de ses moindres mouvements, intimident la malice de Satan, et par un doux larcin dépouillent sa violence de l’intention violente qu’il apportait. Dans cet intervalle le mal unique demeure abstrait de son propre mal, et pendant ce temps demeura stupidement bon, désarmé qu’il était d’inimitié, de fourberie, de haine, d’envie, de vengeance. Mais l’enfer ardent qui brûle toujours en lui, quoique dans un demi-ciel, finit bientôt ses délices, et le torture d’autant plus qu’il voit plus de plaisir non destiné pour lui. Alors il rappelle la haine furieuse, et, caressant ses pensées de malheur, il s’excite de la sorte:

«Pensées, où m’avez-vous conduit! par quelle douce impulsion ai-je été poussé à oublier ce qui nous a amené ici! La haine! non l’amour, ni l’espoir du paradis pour l’enfer, ni l’espoir de goûter ici le plaisir, mais de détruire tout plaisir, excepté celui qu’on éprouve à détruire: toute autre joie pour moi est perdue. Ainsi ne laissons pas échapper l’occasion qui me rit à présent: voici la femme seule, exposée à toutes les attaques; son mari (car je vois au loin tout alentour) n’est pas auprès d’elle: j’évite davantage sa plus haute intelligence et sa force; d’un courage fier, bâti de membres héroïques quoique moulés en terre, ce n’est point un ennemi peu redoutable; lui exempt de blessures, moi non! tant l’enfer m’a dégradé, tant la souffrance m’a fait déchoir de ce que j’étais dans le ciel! Ève est belle, divinement belle, faite pour l’amour des dieux; elle n’a rien de terrible, bien qu’il y ait de la terreur dans l’amour et dans la beauté, quand elle n’est pas approchée par une haine plus forte, haine d’autant plus forte qu’elle est mieux déguisée sous l’apparence de l’amour: c’est le chemin que je tente pour la ruine d’Ève.»

Ainsi parle l’ennemi du genre humain, mauvais hôte du serpent dans lequel il était renfermé, et vers Ève il poursuit sa route. Il ne se tramait pas alors en ondes dentelées comme il a fait depuis; mais il se dressait sur sa croupe, base circulaire de replis superposés qui montaient en forme de tour, orbe sur orbe, labyrinthe croissant! Une crête s’élevait haute sur sa tête; ses yeux étaient d’escarboucle; son cou était d’un or vert bruni; il se tenait debout au milieu de ses spirales arrondies qui sur le gazon flottaient redondantes. Agréable et charmante était sa forme: jamais serpents depuis n’ont été plus beaux, ni celui dans lequel furent changés en Illyrie Hermione et Cadmus, ni celui qui fut le dieu d’Épidaure, ni ceux en qui transformés furent vus Jupiter Ammon et Jupiter Capitolin, le premier avec Olympias, le second avec celle qui enfanta Scipion, la grandeur de Rome.

D’une course oblique, comme quelqu’un qui cherche accès auprès d’une personne, mais qui craint de l’interrompre, il trace d’abord son chemin de côté: tel qu’un vaisseau manœuvré par un pilote habile à l’embouchure d’une rivière ou près d’un cap, autant de fois il vire de bord et change sa voile; ainsi Satan variait ses mouvements, et de sa queue formait de capricieux anneaux à la vue d’Ève, pour amorcer ses regards.

Occupée, elle entendit le bruit des feuilles froissées; mais elle n’y fit aucune attention, accoutumée qu’elle était dans les champs à voir se jouer devant elle toutes les bêtes, plus soumises à sa voix que ne le fut à la voix de Circé le troupeau métamorphosé.

Plus hardi alors, le serpent non appelé se tint devant Ève, mais comme dans l’étonnement de l’admiration, souvent d’une manière caressante il baissait sa crête superbe, son cou poli ou émaillé, et léchait la terre qu’Ève avait foulée. Sa gentille expression muette amène enfin les regards d’Ève à remarquer son badinage. Ravi d’avoir fixé son attention, Satan avec la langue organique du serpent, ou par l’impulsion de l’air vocal, commença de la sorte sa tentation astucieuse:

«Ne sois pas émerveillée, maîtresse souveraine, si tu peux l’être, toi qui es la seule merveille. Encore moins n’arme pas de mépris ton regard, ciel de la douceur, irritée que je m’approche de toi et que je te contemple insatiable: moi ainsi seul, je n’ai pas craint ton front, plus imposant encore ainsi retirée. Ô la plus belle ressemblance de ton beau Créateur! toi, toutes les choses vivantes t’admirent, toutes les choses, qui t’appartiennent en don adorent ta beauté céleste contemplée avec ravissement. La beauté considérée davantage là où elle est universellement admirée; mais ici, dans cet enclos sauvage, parmi ces bêtes (spectateurs grossiers et insuffisants pour discerner la moitié de ce qui en toi est beau), un homme excepté qui te voit! Et qu’est-ce qu’un seul à te voir, toi qui devrais être vue déesse parmi les dieux, adorée et servie des anges sans nombre, ta cour journalière?»

Telles étaient les flatteries du tentateur, tel fut le ton de son prélude: ses paroles firent leur chemin dans le cœur d’Ève, bien qu’elle s’étonnât beaucoup de la voix. Enfin, non sans cesser d’être surprise, elle répondit:

«Qu’est-ce que ceci? le langage de l’homme prononcé, la pensée humaine exprimée par la langue d’une brute? je croyais du moins que la parole avait été refusée aux animaux, que Dieu au jour de leur création les avait faits muets pour tout son articulé. Quant à la pensée, je doutais; car dans les regards et dans les actions des bêtes, souvent paraît beaucoup de raison. Toi, serpent, je te connaissais bien pour le plus subtil des animaux des champs, mais j’ignorais que tu fusses doué de la voix humaine. Redouble donc ce miracle, et dis comment tu es devenu parlant de muet que tu étais, et comment tu es devenu plus mon ami que le reste de l’espèce brute qui est journellement sous mes yeux. Dis, car une telle merveille réclame l’attention qui lui est due.»

L’astucieux tentateur répliqua de la sorte:

«Impératrice de ce monde beau, Ève resplendissante, il m’est aisé de te dire tout ce que tu ordonnes; il est juste que tu sois obéie.

«J’étais d’abord comme sont les autres bêtes qui paissent l’herbe foulée aux pieds; mes pensées étaient abjectes et basses comme l’était ma nourriture; je ne pouvais discerner que l’aliment ou le sexe, et ne comprenais rien d’élevé: jusqu’à ce qu’un jour, roulant dans la campagne, je découvris au loin, par hasard, un bel arbre chargé de fruits des plus belles couleurs mêlées, pourpre et or. Je m’en approchais pour le contempler, quand des rameaux s’exhala un parfum savoureux, agréable à l’appétit; il charma mes sens plus que l’odeur du doux fenouil, plus que la mamelle de la brebis, ou de la chèvre, qui laisse échapper le soir le lait non sucé de l’agneau ou du chevreau occupés de leurs jeux.

«Pour satisfaire le vif désir que je ressentais de goûter à ces belles pommes, je résolus de ne pas différer: la faim et la soif, conseillères persuasives, aiguisées par l’odeur de ce fruit séducteur, me pressaient vivement. Soudain je m’entortille au tronc moussu, car pour atteindre aux branches élevées au-dessus de la terre, cela demanderait ta haute taille ou celle d’Adam. Autour de l’arbre se montraient toutes les autres bêtes qui me voyaient; languissant d’un pareil désir elles me portaient envie, mais ne pouvaient arriver au fruit. Déjà parvenu au milieu de l’arbre où pendait l’abondance si tentante et si près, je ne me fis faute de cueillir et de manger à satiété, car jusqu’à cette heure je n’avais jamais trouvé un pareil plaisir aux aliments ou à la fontaine.

«Rassasié enfin, je ne tardai pas d’apercevoir en moi un changement étrange au degré de raison de mes facultés intérieures; la parole ne me manqua pas longtemps, quoique je conservasse ma forme. Dès ce moment je tournai mes pensées vers des méditations élevées ou profondes, et je considérai d’un esprit étendu toutes les choses visibles dans le ciel, sur la terre ou dans l’air, toutes les choses bonnes et belles. Mais tout ce qui est beau et bon, dans ta divine image et dans le rayon céleste de ta beauté je le trouve réuni. Il n’est point de beauté à la tienne pareille ou seconde! elle m’a contraint, quoique importun peut-être, à venir, te contempler, à t’adorer, toi qui de droit es déclarée souveraine des créatures, dame universelle!»

Ainsi parle l’animé et rusé serpent; et Ève, encore plus surprise, lui répliqua imprudente:

«Serpent, tes louanges excessives me laissent en doute de la vertu de ce fruit sur toi le premier éprouvée. Mais, dis-moi, où croît l’arbre? est-il loin d’ici? Car nombreux sont les arbres de Dieu qui croissent dans le Paradis, et plusieurs nous sont encore inconnus: une telle abondance s’offre à notre choix, que nous laissons un grand trésor de fruits sans les toucher; ils restent suspendus incorruptibles jusqu’à ce que les hommes naissent pour les cueillir, et qu’un plus grand nombre de mains nous aident à soulager la nature de son enfantement.»

L’insidieuse couleuvre joyeuse et satisfaite:

«Impératrice, le chemin est facile et n’est pas long; il se trouve au-delà d’une allée de myrtes, sur une pelouse, tout près d’une fontaine, quand on a passé un petit bois exhalant la myrrhe et le baume. Si tu m’acceptes pour conducteur, je t’y aurai bientôt menée.»

«Conduis-moi donc,» dit Ève.

Le serpent, guide, roule rapidement ses anneaux, et les fait paraître droits, quoique entortillés, prompt qu’il est au crime. L’espérance l’élève, et la joie enlumine sa crête: comme un feu follet, formé d’une onctueuse vapeur que la nuit condense et que la frigidité environne, s’allume en une flamme par le mouvement (lequel feu accompagne souvent, dit-on, quelque malin esprit); voltigeant et brillant d’une lumière trompeuse, il égare de sa route le voyageur nocturne étonné; il le conduit dans des marais et des fondrières, à travers des viviers et des étangs où il s’engloutit et se perd loin de tout secours: ainsi reluisait le serpent fatal, et par supercherie menait Ève, notre mère crédule, à l’arbre de prohibition, racine de tout notre malheur. Dès qu’elle le vit, elle dit à son guide:

«Serpent, nous aurions pu éviter notre venir ici, infructueux pour moi, quoique le fruit soit ici en abondance. Le bénéfice de sa vertu sera seul pour toi; vertu merveilleuse en vérité, si elle produit de pareils effets! Mais nous ne pouvons à cet arbre ni toucher ni goûter: ainsi Dieu l’a ordonné, et il nous a laissé cette défense, la seule fille de sa voix: pour le reste, nous vivons loi à nous-mêmes; notre raison est notre loi.»

Le tentateur plein de tromperie répliqua:

«En vérité! Dieu a donc dit que du fruit de tous les arbres de ce jardin vous ne mangerez pas, bien que vous soyez déclarés seigneurs de tout sur la terre et dans l’air?»

Ève, encore sans péché:

«Du fruit de chaque arbre de ce jardin nous pouvons manger, mais du fruit de ce bel arbre dans le jardin Dieu a dit: Vous n’en mangerez point; vous n’y toucherez point, de peur que vous ne mouriez.»

À peine a-t-elle dit brièvement, que le tentateur, maintenant plus hardi (mais avec une apparence de zèle et d’amour pour l’homme, d’indignation pour le tort qu’on lui faisait), joue un rôle nouveau. Comme touché de compassion, il se balance troublé, pourtant avec grâce, et il se lève posé comme prêt à traiter quelque matière importante: au vieux temps, dans Athènes et dans Rome libre, où florissait l’éloquence (muette depuis), un orateur renommé, chargé de quelque grande cause, se tenait debout de lui-même recueilli, tandis que chaque partie de son corps, chacun de ses mouvements, chacun de ses gestes obtenaient audience avant sa parole; quelquefois il débutait avec hauteur, son zèle pour la justice ne lui permettant pas le délai d’un exorde: ainsi s’arrêtant, se remuant, se grandissant de toute sa hauteur, le tentateur, tout passionné, s’écria:

«Ô plante sacrée, sage et donnant la sagesse, mère de la science, à présent je sens au-dedans de moi mon pouvoir qui m’éclaire, non seulement pour discerner les choses dans leurs causes, mais pour découvrir les voies des agents suprêmes, réputés sages cependant. Reine de cet univers, ne crois pas ces rigides menaces de mort: vous ne mourrez point: comment le pourriez-vous? Par le fruit? Il vous donnera la vie de la science. Par l’auteur de la menace? Regardez-moi, moi qui ai touché et goûté; cependant je vis, j’ai même atteint une vie plus parfaite que celle que le sort me destinait, en osant m’élever au-dessus de mon lot. Serait-il fermé à l’homme, ce qui est ouvert à la bête? Ou Dieu allumera-t-il sa colère pour une si légère offense? Ne louera-t-il pas plutôt votre courage indompté qui, sous la menace de la mort dénoncée (quelque chose que soit la mort), ne fut point détourné d’achever ce qui pouvait conduire à une plus heureuse vie, à la connaissance du bien et du mal. Du bien? quoi de plus juste! Du mal? (si ce qui est mal est réel) pourquoi ne pas le connaître, puisqu’il en serait plus facilement évité! Dieu ne peut donc vous frapper et être juste: s’il n’est pas juste, il n’est pas Dieu; il ne faut alors ni le craindre, ni lui obéir. Votre crainte elle-même écarte la crainte de la mort.

«Pourquoi donc fut ceci défendu? Pourquoi, sinon pour vous effrayer? Pourquoi, sinon pour vous tenir bas et ignorants, vous ses adorateurs? Il sait que le jour où vous mangerez du fruit, vos yeux, qui semblent si clairs, et qui cependant sont troubles, seront parfaitement ouverts et éclaircis, et vous serez comme les dieux, connaissant à la fois le bien et le mal, comme ils le connaissent. Que vous soyez comme les dieux, puisque je suis comme un homme, comme un homme intérieurement, ce n’est qu’une juste proportion gardée, moi de brute devenu homme, vous d’hommes devenus dieux.

«Ainsi, vous mourrez peut-être en vous dépouillant de l’homme pour revêtir le dieu: mort désirable quoique annoncée avec menaces, puisqu’elle ne peut rien de pis que ceci! Et que sont les dieux pour que l’homme ne puisse devenir comme eux, en participant à une nourriture divine? Les dieux existèrent les premiers, et ils se prévalent de cet avantage pour nous faire croire que tout procède d’eux: j’en doute; car je vois cette belle terre échauffée par le soleil, et produisant toutes choses; eux, rien. S’ils produisent tout, qui donc a renfermé la connaissance du bien et du mal dans cet arbre, de manière que quiconque mange de son fruit acquiert aussitôt la sagesse sans leur permission? En quoi serait l’offense que l’homme parvînt ainsi à connaître? En quoi votre science pourrait-elle nuire à Dieu, ou que pourrait communiquer cet arbre contre sa volonté, si tout est à lui? Agirait-il par envie? L’envie peut-elle habiter dans les cœurs célestes? Ces raisons, ces raisons et beaucoup d’autres prouvent le besoin que vous avez de ce beau fruit. Divinité humaine, cueille et goûte librement.»

Il dit, et ses paroles, grosses de tromperie, trouvèrent dans le cœur d’Ève une entrée trop facile. Les yeux fixes, elle contemplait le fruit qui, rien qu’à le voir, pouvait tenter: à ses oreilles retentissait encore le son de ces paroles persuasives qui lui paraissaient remplies de raison et de vérité. Cependant l’heure de midi approchait et réveillait dans Ève un ardent appétit qu’excitait encore l’odeur si savoureuse de ce fruit; inclinée qu’elle était maintenant à le toucher et à le goûter, elle y attachait avec désir son œil avide. Toutefois, elle s’arrête un moment et fait en elle-même ces réflexions:

«Grandes sont tes vertus sans doute, ô le meilleur des fruits! Quoique tu sois interdit à l’homme, tu es digne d’être admiré, toi dont le suc, trop longtemps négligé, a donné dès le premier essai la parole au muet et a enseigné à une langue incapable de discours, à publier ton mérite. Celui qui nous interdit ton usage ne nous a pas caché non plus ton mérite, en te nommant l’arbre de science à la fois et du bien et du mal. Il nous a défendu de te goûter, mais sa défense te recommande davantage, car elle conclut le bien que tu communiques et le besoin que nous en avons: le bien inconnu assurément on ne l’a point, ou si on l’a, et qu’il reste encore inconnu, c’est comme si on ne l’avait pas du tout.

«En termes clairs, que nous défend-il, lui? de connaître; il nous défend le bien; il nous défend d’être sages. De telles prohibitions ne lient pas… Mais si la mort nous entoure des dernières chaînes, à quoi nous profitera notre liberté intérieure? Le jour où nous mangerons de ce beau fruit, tel est notre arrêt, nous mourrons… Le serpent est-il mort? il a mangé et il vit, et il connaît, et il parle, et il raisonne, et il discerne, lui jusqu’alors irraisonnable. La mort n’a-t-elle été inventée que pour nous seuls? ou cette intellectuelle nourriture à nous refusée, n’est-elle réservée qu’aux bêtes? qu’aux bêtes ce semble: mais l’unique brute qui la première en a goûté, loin d’en être avare, communique avec joie le bien qui lui en est échu, conseillère non suspecte, amie de l’homme, éloignée de toute déception et de tout artifice. Que crains-je donc? ou plutôt sais-je ce que je dois craindre dans cette ignorance du bien et du mal, de Dieu ou de la mort, de la loi ou de la punition? Ici croît le remède à tout, ce fruit divin, beau à la vue, attrayant au goût, et dont la vertu est de rendre sage. Qui empêche donc de le cueillir et d’en nourrir à la fois le corps et l’esprit?»

Elle dit, et sa main téméraire, dans une mauvaise heure, s’étend vers le fruit: elle arrache! elle mange! La terre sentit la blessure, la nature, sur ses fondements, soupirant à travers tous ses ouvrages, par des signes de malheur annonça que tout était perdu.

Le serpent coupable s’enfuit dans un hallier, et il le pouvait bien, car maintenant Ève, attachée au fruit tout entière, ne regardait rien autre chose. Il lui semblait que jusque-là elle n’avait jamais goûté dans un fruit un pareil délice; soit que cela fût vrai, soit qu’elle se l’imaginât dans la haute attente de la science: sa divinité ne sortait point de sa pensée. Avidement et sans retenue, elle se gorgea du fruit, et ne savait pas qu’elle mangeait la mort. Enfin rassasiée, exaltée comme par le vin, joyeuse et folâtre, pleine de satisfaction d’elle-même, elle se parle ainsi:

«Ô roi de tous les arbres du paradis, arbre vertueux, précieux, dont l’opération bénie est la sagesse! arbre jusque ici ignoré, dégradé, ton beau fruit demeurait suspendu comme n’étant créé à aucune fin! Mais dorénavant mon soin matinal sera pour toi, non sans le chant et la louange qui te sont dus à chaque aurore; je soulagerai tes branches du poids fertile offert libéralement à tous, jusqu’à ce que, nourrie par toi, je parvienne à la maturité de la science comme les dieux qui savent toutes choses, quoiqu’ils envient aux autres ce qu’ils ne peuvent leur donner. Si le don eût été un des leurs, il n’aurait pas crû ici.

«Expérience, que ne te dois-je pas, ô le meilleur des guides! En ne te suivant pas, je serais restée dans l’ignorance; tu ouvres le chemin de la sagesse, et tu donnes accès auprès d’elle, malgré le secret où elle se retire.

«Et moi peut-être aussi suis-je cachée? Le Ciel est haut, haut, trop éloigné pour voir de là distinctement chaque chose sur la terre: d’autres soins peut-être peuvent avoir distrait d’une continuelle vigilance notre grand prohibiteur, en sûreté avec tous ses espions autour de lui… Mais de quelle manière paraîtrai-je devant Adam? lui ferai-je connaître à présent mon changement? lui donnerai-je en partage ma pleine félicité, ou plutôt non? Garderai-je les avantages de la science en mon pouvoir, sans copartenaire, afin d’ajouter à la femme ce qui lui manque, pour attirer d’autant plus l’amour d’Adam, pour me rendre plus égale à lui, et peut-être (chose désirable) quelquefois supérieure? car inférieure, qui est libre? Ceci peut bien être… Mais quoi? si Dieu a vu? si la mort doit s’ensuivre? alors je ne serai plus, et Adam, marié à une autre Ève, vivra en joie avec elle, moi éteinte: le penser, c’est mourir! Confirmée dans ma résolution, je me décide: Adam partagera avec moi le bonheur ou la misère. Je l’aime si tendrement qu’avec lui je puis souffrir toutes les morts: vivre sans lui n’est pas la vie.»

Ainsi disant, elle détourna ses pas de l’arbre; mais auparavant elle lui fait une révérence profonde comme au pouvoir qui habite cet arbre, et dont la présence a infusé dans la plante une sève savante découlée du nectar, breuvage des dieux.

Pendant ce temps-là Adam, qui attendait son retour avec impatience, avait tressé une guirlande des fleurs les plus choisies, pour orner sa chevelure et couronner ses travaux champêtres, comme les moissonneurs ont souvent accoutumé de couronner leur reine des moissons. Il se promettait une grande joie en pensée et une consolation nouvelle dans un retour si longtemps différé. Toutefois devinant quelque chose de malheureux, le cœur lui manquait; il en sentait les battements inégaux: pour rencontrer Ève, il alla par le chemin qu’elle avait pris le matin, au moment où ils se séparèrent.

Il devait passer près de l’arbre de science: là il la rencontra à peine revenant de l’arbre; elle tenait à la main un rameau du plus beau fruit couvert de duvet qui souriait, nouvellement cueilli, et répandait l’odeur de l’ambroisie. Elle se hâta vers Adam; l’excuse parut d’abord sur son visage comme le prologue de son discours, et une trop prompte apologie; elle adresse à son époux des paroles caressantes qu’elle avait à volonté:

«N’as-tu pas été étonné, Adam, de mon retard? Je t’ai regretté! et j’ai trouvé long le temps, privée de ta présence; agonie d’amour, jusqu’à présent non sentie et qui ne le sera pas deux fois, car jamais je n’aurai l’idée d’éprouver (ce que j’ai cherché téméraire et sans expérience) la peine de l’absence, loin de ta vue. Mais la cause en est étrange, et merveilleuse à entendre.

«Cet arbre n’est pas, comme on nous le dit, un arbre de danger, quand on y goûte; il n’ouvre pas la voie à un mal inconnu; mais il est d’un effet divin pour ouvrir les yeux, et il fait dieux ceux qui y goûtent; il a été trouvé tel en y goûtant. Le sage serpent (non retenu comme nous, ou n’obéissant pas) a mangé du fruit: il n’y a pas trouvé la mort dont nous sommes menacés; mais dès ce moment il est doué de la voix humaine et du sens humain, raisonnant d’une manière admirable. Et il a agi sur moi avec tant de persuasion, que j’ai goûté et que j’ai trouvé aussi les effets répondant à l’attente: mes yeux, troubles auparavant, sont plus ouverts; mon esprit plus étendu, mon cœur plus ample. Je m’élève à la divinité, que j’ai cherchée principalement pour toi; sans toi je puis la mépriser. Car la félicité dont tu as ta part est pour moi la félicité, ennuyeuse bientôt et odieuse avec toi non partagée. Goûte donc aussi à ce fruit; qu’un sort égal nous unisse dans une égale joie, comme dans un égal amour, de peur que si tu t’abstiens un différent degré de condition ne nous sépare, et que je ne renonce trop tard pour toi à la divinité, quand le sort ne le permettra plus.»

Ève ainsi raconta son histoire d’un air animé; mais sur sa joue le désordre monte et rougit. Adam, de son côté, dès qu’il est instruit de la fatale désobéissance d’Ève, interdit, confondu, devient blanc, tandis qu’une froide horreur court dans ses veines et disjoint tous ses os. De sa main défaillante la guirlande tressée pour Ève tombe, et répand les roses flétries: il demeure pâle et sans voix, jusqu’à ce qu’enfin d’abord en lui-même il rompt son silence intérieur:

«Ô le plus bel être de la création, le dernier et le meilleur de tous les ouvrages de Dieu, créature en qui excellait pour la vue ou la pensée, ce qui fut jamais formé de saint, de divin, de bon, d’aimable et de doux! Comment es-tu perdue! comment soudain perdue, défigurée, flétrie et maintenant dévolue à la mort? ou plutôt comment as-tu cédé à la tentation de transgresser la stricte défense, de violer le sacré fruit défendu? Quelque maudit artifice d’un ennemi t’a déçue, d’un ennemi que tu ne connaissais pas; et moi avec toi, il m’a perdu; car certainement ma résolution est de mourir avec toi. Comment pourrais-je vivre sans toi? comment quitter ton doux entretien et notre amour si tendrement uni, pour survivre abandonné dans ces bois sauvages? Dieu créât-il une autre Ève, et moi fournirais-je une autre côte, ta perte encore ne sortirait jamais de mon cœur. Non, non! je me sens attiré par le lien de la nature; tu es la chair de ma chair, l’os de mes os; de ton sort le mien ne sera jamais séparé, bonheur ou misère!»

Ayant dit ainsi, comme un homme revenu d’une triste épouvante, et après des pensées agitées se soumettant à ce qui semble irrémédiable, il se tourne vers Ève, et lui adresse ces paroles d’un ton calme:

«Une action hardie tu as tentée, Ève aventureuse! un grand péril tu as provoqué, toi qui non seulement as osé convoiter des yeux ce fruit sacré, objet d’une sainte abstinence, mais qui, bien plus hardie encore, y as goûté, malgré la défense d’y toucher! Mais qui peut rappeler le passé et défaire ce qui est fait? Ni le Dieu tout-puissant ni le destin ne le pourraient. Cependant, peut-être ne mourras-tu point; peut-être l’action n’est-elle pas si détestable, à présent que le fruit a été goûté et profané par le serpent, qu’il en a fait un fruit commun, privé de sainteté, avant que nous y ayons touché. Le serpent n’a pas trouvé qu’il fût mortel; le serpent vit encore; il vit, ainsi que tu le dis, et il a gagné de vivre comme l’homme, d’un plus haut degré de vie; puissante induction pour nous d’atteindre pareillement, en goûtant ce fruit, une élévation proportionnée qui ne peut être que de devenir dieux, anges ou demi-dieux.

«Je ne puis penser que Dieu, sage créateur, quoique menaçant, veuille ainsi sérieusement nous détruire, nous ses premières créatures, élevées si haut en dignité et placées au-dessus de tous ses ouvrages, lesquels, créés pour nous, doivent tomber nécessairement avec nous dans notre chute, puisqu’ils sont faits dépendants de nous. Ainsi Dieu décréerait, serait frustré, ferait et déferait, et perdrait son travail; cela ne se concevrait pas bien de Dieu, qui, quoique son pouvoir pût répéter la création, cependant répugnerait à nous détruire, de peur que l’adversaire ne triomphât et ne dit:—Inconstant est l’état de ceux que Dieu favorise le plus! Qui peut lui plaire longtemps? Il m’a ruiné le premier. Maintenant c’est l’espèce humaine. Qui ensuite?—Sujet de raillerie qui ne doit pas être donné à un ennemi. Quoi qu’il en soit, j’ai lié mon sort au tien, résolu à subir le même sort. Si la mort m’associe avec toi, la mort est pour moi comme la vie: tant dans mon cœur je sens le lien de la nature m’attirer puissamment à mon propre bien en toi; car ce que tu es m’appartient, notre état ne peut être séparé; nous ne faisons qu’un, une même chair: te perdre, c’est me perdre moi-même.»

Ainsi parla Adam; ainsi Ève lui répliqua:

«Ô glorieuse épreuve d’un excessif amour, illustre témoignage, noble exemple qui m’engage à l’imiter! Mais n’approchant pas de ta perfection, comment l’atteindrai-je, ô Adam, moi qui me vante d’être issue de ton côté, et qui t’entends parler avec joie de notre union, d’un cœur et d’une âme entre nous deux? Ce jour fournit une bonne preuve de cette union, puisque tu déclares que, plutôt que la mort, ou quelque chose de plus terrible que la mort, nous sépare (nous liés d’un si tendre amour), tu es résolu à commettre avec moi la faute, le crime (s’il y a crime) de goûter ce beau fruit dont la vertu (car le bien toujours procède du bien, directement ou indirectement) a offert cette heureuse épreuve à ton amour qui sans cela n’eût jamais été si excellemment connu.

«Si je pouvais croire que la mort annoncée dût suivre ce que j’ai tenté, je supporterais seule le pire destin, et ne chercherais pas à te persuader: plutôt mourir abandonnée que de t’obliger à une action pernicieuse pour ton repos, depuis surtout que je suis assurée d’une manière remarquable de ton amour si vrai, si fidèle et sans égal. Mais je sens bien autrement l’événement: non la mort, mais la vie augmentée, des yeux ouverts, de nouvelles espérances, des joies nouvelles, un goût si divin que, quelque douceur qui ait auparavant flatté mes sens, elle me semble, auprès de celle-ci, âpre ou insipide. D’après mon expérience, Adam, goûte franchement et livre aux vents la crainte de la mort.»

Elle dit, l’embrasse et pleure de joie tendrement; c’était avoir beaucoup gagné qu’Adam eût ennobli son amour au point d’encourir pour elle le déplaisir divin ou la mort. En récompense (car une complaisance si criminelle méritait cette haute récompense), d’une main libérale elle lui donne le fruit de la branche attrayant et beau. Adam ne fit aucun scrupule d’en manger malgré ce qu’il savait; il ne fut pas trompé; il fut follement vaincu par le charme d’une femme.

La terre trembla jusque dans ses entrailles, comme de nouveau dans les douleurs, et la nature poussa un second gémissement. Le ciel se couvrit, fit entendre un sourd tonnerre, pleura quelques larmes tristes, quand s’acheva le mortel péché originel!

Adam n’y prit pas garde, mangeant à satiété. Ève ne craignit point de réitérer sa transgression première, afin de mieux charmer son époux par sa compagnie aimée. Tous deux à présent, comme enivrés d’un vin nouveau, nagent dans la joie; ils s’imaginent sentir en eux la divinité qui leur fait naître des ailes avec lesquelles ils dédaigneront la terre. Mais ce fruit perfide opéra un tout autre effet, en allumant pour la première fois le désir charnel. Adam commença d’attacher sur Ève des regards lascifs; Ève les lui rendit aussi voluptueusement: ils brûlent impudiques. Adam excite ainsi Ève aux molles caresses:

«Ève, à présent je le vois, tu es d’un goût sûr et élégant, ce n’est pas la moindre partie de la sagesse, puisque à chaque pensée nous appliquons le mot saveur, et que nous appelons notre palais judicieux: je t’en accorde la louange, tant tu as bien pourvu à ce jour! Nous avons perdu beaucoup de plaisir en nous abstenant de ce fruit délicieux; jusque ici en goûtant nous n’avions pas connu le vrai goût. Si le plaisir est tel dans les choses à nous défendues, il serait à souhaiter qu’au lieu d’un seul arbre on nous en eût défendu dix. Mais viens, si bien réparés, jouons maintenant comme il convient après un si délicieux repas. Car jamais ta beauté, depuis le jour que je te vis pour la première fois et t’épousai ornée de toutes les perfections, n’enflamma mes sens de tant d’ardeur pour jouir de toi, plus charmante à présent que jamais! Ô bonté de cet arbre plein de vertu!»

Il dit et n’épargna ni regard, ni badinage d’une intention amoureuse. Il fut compris d’Ève, dont les yeux lançaient des flammes contagieuses. Il saisit sa main, et vers un gazon ombragé, qu’un toit de feuillage épais et verdoyant couvrait en berceau, il conduisit son épouse nullement résistante. De fleurs était la couche, pensées, violettes, asphodèles, hyacinthes! le plus doux, le plus frais giron de la terre. Là ils s’assouvirent largement d’amour et de jeux d’amour; sceau de leur mutuel crime, consolation de leur péché, jusqu’à ce que la rosée du sommeil les opprimât, fatigués de leur amoureux déduit.

Sitôt que se fut exhalée la force de ce fruit fallacieux, dont l’enivrante et douce vapeur s’était jouée autour de leurs esprits, et avait fait errer leurs facultés intérieures: dès qu’un sommeil plus grossier, engendré de malignes fumées et surchargé de songes remémoratifs, les eut quittés, ils se levèrent comme d’une veille laborieuse. Ils se regardèrent l’un l’autre, et bientôt ils connurent comment leurs yeux étaient ouverts, comment leurs âmes obscurcies! L’innocence qui de même qu’un voile leur avait dérobé la connaissance du mal, avait disparu. La juste confiance, la native droiture, l’honneur, n’étant plus autour d’eux, les avaient laissés nus à la nature coupable: elle les couvrit, mais sa robe les découvrit davantage. Ainsi le fort Danite, l’herculéen Samson se leva du sein prostitué de Dalila, la Philistine, et s’éveilla tondu de sa force: Ève et Adam s’éveillèrent nus et dépouillés de toute leur vertu. Silencieux et la confusion sur le visage, longtemps ils restèrent assis comme devenus muets, jusqu’à ce qu’Adam, non moins honteux que sa compagne, donna enfin passage à ces paroles contraintes:

«Ô Ève, dans une heure mauvaise tu prêtas l’oreille à ce reptile trompeur: de qui que ce soit qu’il ait appris à contrefaire la voix de l’homme, il a dit vrai sur notre chute, faux sur notre élévation promise, puisque en effet nous trouvons nos yeux ouverts, et trouvons que nous connaissons à la fois le bien et le mal, le bien perdu, le mal gagné! Triste fruit de la science, si c’est science de savoir ce qui nous laisse ainsi nus, privés d’honneur, d’innocence, de foi, de pureté, notre parure accoutumée, maintenant souillée et tachée, et sur nos visages les signes évidents d’une infâme volupté, d’où s’amasse un méchant trésor, et même la honte, le dernier des maux! Du bien perdu sois donc sûre… Comment pourrais-je désormais regarder la face de Dieu ou de son ange, qu’auparavant avec joie et ravissement j’ai si souvent contemplée? Ces célestes formes éblouiront maintenant cette terrestre substance par leurs rayons d’un insupportable éclat. Oh! que ne puis-je ici, dans la solitude, vivre sauvage, en quelque obscure retraite où les plus grands bois, impénétrables à la lumière de l’étoile ou du soleil, déploient leur vaste ombrage, bruni comme le soir! Couvrez-moi, vous pins, vous cèdres, sous vos rameaux innombrables; cachez-moi là où je ne puisse jamais voir ni Dieu ni son ange! Mais délibérons, en cet état déplorable, sur le meilleur moyen de nous cacher à présent l’un à l’autre ce qui semble le plus sujet à la honte et le plus indécent à la vue. Les feuilles larges et satinées de quelque arbre, cousues ensemble et ceintes autour de nos reins, nous peuvent couvrir, afin que cette compagne nouvelle, la honte, ne siège pas là et ne nous accuse pas comme impurs.»

Tel fut le conseil d’Adam; ils entrèrent tous deux dans le bois le plus épais: là ils choisirent bientôt le figuier, non cette espèce renommée pour son fruit, mais celui que connaissent aujourd’hui les Indiens du Malabar et du royaume de Decan; il étend ses bras, et ses branches poussent si amples et si longues que leurs tiges courbées prennent racine; filles qui croissent autour de l’arbre mère; monument d’ombre à la voûte élevée aux promenades pleines d’échos: là souvent le pâtre indien, évitant la chaleur, s’abrite au frais et surveille ses troupeaux paissants, à travers les entaillures pratiquées dans la plus épaisse ramée.

Adam et Ève cueillirent ces feuilles larges comme un bouclier d’amazone: avec l’art qu’ils avaient ils les cousirent pour en ceindre leurs reins; vain tissu! si c’était pour cacher leur crime et la honte redoutée. Oh! combien ils différaient de leur première et glorieuse nudité! Tels, dans ces derniers temps, Colomb trouva les Américains portant une ceinture de plumes, nus du reste, et sauvages parmi les arbres, dans les îles et sur les rivages couverts de bois: ainsi nos premiers parents étaient enveloppés, et comme ils le croyaient, leur honte en partie voilée; mais n’ayant l’esprit ni à Taise ni en repos, ils s’assirent à terre pour pleurer.

Non-seulement des larmes débordèrent de leurs yeux, mais de grandes tempêtes commencèrent à s’élever au-dedans d’eux-mêmes, de violentes passions, la colère, la haine, la méfiance, le soupçon, la discorde; elles ébranlèrent douloureusement l’état intérieur de leur esprit, région calme naguère et pleine de paix maintenant agitée et turbulente, car l’entendement ne gouvernait plus et la volonté n’écoutait plus sa leçon; ils étaient assujettis tous deux à l’appétit sensuel dont l’usurpation, venue d’en bas, réclamait sur la souveraine raison une domination supérieure.

D’un cœur troublé, avec un regard aliéné et une parole altérée, Adam reprit ainsi son discours interrompu:

«Que n’écoutas-tu mes paroles et ne restas-tu avec moi, comme je t’en suppliais, lorsque dans cette malheureuse matinée tu étais possédée de cet étrange désir d’errer qui te venait je ne sais d’où! Nous serions alors restés encore heureux, et non, comme à présent, dépouillés de tout notre bien, honteux, nus, misérables. Que personne ne cherche désormais une inutile raison pour justifier la fidélité due: quand on cherche ardemment une pareille preuve, concluez que l’on commence à faillir.»

Ève aussitôt, émue de ce ton de reproche:

«Quels mots sévères sont échappés de tes lèvres, Adam? imputes-tu à ma faiblesse ou à mon envie d’errer, comme tu l’appelles, ce qui aurait pu arriver aussi mal, toi présent (qui sait?) ou à toi-même peut-être? Eusses-tu été là, ou l’attaque ici, tu n’aurais pu découvrir l’artifice du serpent, parlant comme il parlait. Entre lui et nous aucune cause d’inimitié n’étant connue, pourquoi m’aurait-il voulu du mal et cherché à me faire du tort? Ne devais-je jamais me séparer de ton côté? Autant aurait valu croître là toujours, côte sans vie. Étant ce que je suis, toi, le chef, pourquoi ne m’as-tu pas défendu absolument de m’éloigner, puisque j’allais à un tel péril, comme tu le dis? Trop facile alors, tu ne te fis pas beaucoup contredire; bien plus tu me permis, tu m’approuvas, tu me congédias de bon accord. Si tu eusses été ferme et arrêté dans ton refus, je n’aurais pas transgressé, ni toi avec moi.»

Adam, irrité pour la première fois, lui répliqua:

«Est-ce là ton amour; est-ce là la récompense du mien, Ève ingrate; de mon amour que je t’ai déclaré inaltérable lorsque tu étais perdue, et que je ne l’étais pas; moi qui aurais pu vivre et jouir d’un éternel bonheur, et qui toutefois ai volontairement préféré la mort avec toi? Et maintenant tu me reproches d’être la cause de ta transgression! il te semble que je ne t’ai pas retenue avec assez de sévérité! Que pouvais-je de plus? Je t’avertis, je t’exhortai, je te prédis le danger, l’ennemi aux aguets placé en embuscade. Au-delà de ceci, il ne restait que la force, et la force n’a point lieu contre une volonté libre. Mais la confiance en toi-même t’a emportée, certaine que tu étais ou de ne pas rencontrer de péril, ou d’y trouver matière d’une glorieuse épreuve. Peut-être aussi ai-je erré en admirant si excessivement ce qui semblait en toi si parfait que je croyais que le mal n’oserait attenter sur toi; mais je maudis maintenant cette erreur devenue mon crime, et toi l’accusatrice. Ainsi il en arrivera à celui qui, se fiant trop au mérite de la femme, laissera gouverner la volonté de la femme: contrariée, la femme ne supportera aucune contrainte; laissée à elle-même, si le mal s’ensuit, elle accusera d’abord la faible indulgence de l’homme.»

Ainsi dans une mutuelle accusation, Ève et Adam dépensaient les heures infructueuses; mais ni l’un ni l’autre ne se condamnant soi-même, à leur vaine dispute il semblait n’y avoir de fin.

LIVRE ONZIÈME
ARGUMENT
Le Fils de Dieu présente à son Père les prières de nos premiers parents maintenant repentants, et il intercède pour eux. Dieu les exauce, mais il déclare qu’ils ne peuvent habiter plus longtemps dans le paradis. Il envoie Michel avec une troupe de chérubins pour les en déposséder et pour révéler d’abord à Adam les choses futures. Descente de Michel. Adam montre à Ève certains signes funestes: il discerne l’approche de Michel, va à sa rencontre: l’ange leur annonce leur départ. Lamentations d’Ève. Adam s’excuse, mais se soumet: l’ange le conduit au sommet d’une haute colline, et lui découvre, dans une vision, ce qui arrivera jusqu’au déluge.

 

Ils priaient; dans l’état le plus humble ils demeuraient repentants; car du haut du trône de la miséricorde la grâce prévenante descendue, avait ôté la pierre de leurs cœurs, et fait croître à sa place une nouvelle chair régénérée qui exhalait à présent d’inexprimables soupirs; inspirés par l’esprit de prière, ces soupirs étaient portés au ciel sur des ailes d’un vol plus rapide que la plus impétueuse éloquence. Toutefois le maintien d’Adam et d’Ève n’était pas celui de vils postulants: leur demande ne parut pas moins importante que l’était celle de cet ancien couple des fables antiques (moins ancien pourtant que celui-ci), de Deucalion et de la chaste Pyrrha, alors que pour rétablir la race humaine submergée, il se tenait religieusement devant le sanctuaire de Thémis.

Les prières d’Adam et d’Ève volèrent droit au ciel; elles ne manquèrent pas le chemin, vagabondes ou dispersées par les vents envieux; toutes spirituelles, elles passèrent la porte divine; alors revêtues par leur grand Médiateur, de l’encens qui fumait sur l’autel d’or, elles arrivèrent jusqu’à la vue du Père, devant son trône. Le Fils, plein de joie et les présentant, commence ainsi à intercéder:

«Considère, ô mon Père, quels premiers fruits sur la terre sont sortis de ta grâce implantée dans l’homme, ces soupirs et ces prières, que, mêlés à l’encens dans cet encensoir d’or, moi, ton prêtre, j’apporte devant toi: fruits provenus de la semence jetée avec la contrition dans le cœur d’Adam, fruits d’une saveur plus agréable que ceux (l’homme les cultivant de ses propres mains) qu’auraient pu produire tous les arbres du paradis, avant que l’homme fût déchu de l’innocence. Incline donc à présent l’oreille à sa supplication; entends ses soupirs quoique muets: ignorant des mots dans lesquels il doit prier, laisse-moi les interpréter pour lui, moi son avocat, sa victime de propitiation; greffe sur moi toutes ses œuvres bonnes ou non bonnes; mes mérites perfectionneront les premières, et ma mort expiera les secondes. Accepte-moi, et par moi reçois de ces infortunés une odeur de paix favorable à l’espèce humaine. Que l’homme réconcilié vive au moins devant toi ses jours comptés, quoique tristes jusqu’à ce que la mort, son arrêt (dont je demande l’adoucissement, non la révocation) le rende à la meilleure vie où tout mon peuple racheté habitera avec moi dans la joie et la béatitude, ne faisant qu’un avec moi, comme je ne fais qu’un avec toi.»

Le Père, sans nuage, serein:

«Toutes tes demandes pour l’homme, Fils agréable, sont obtenues, toutes tes demandes étaient mes décrets. Mais d’habiter plus longtemps dans le paradis, la loi que j’ai donnée à la nature le défend à l’homme. Ces purs et immortels éléments, qui ne connaissent rien de matériel, aucun mélange inharmonieux et souillé, le rejettent, maintenant infecté; ils veulent s’en purger comme d’une maladie grossière, le renvoyer à un air grossier, à une nourriture mortelle comme à ce qui peut le mieux le disposer à la dissolution opérée par le Péché, lequel altéra le premier toutes les choses, et d’incorruptibles les rendit corruptibles.

«Au commencement j’avais créé l’homme doué de deux beaux présents, de bonheur et d’immortalité: le premier il l’a follement perdu; la seconde n’eût servi qu’à éterniser sa misère; alors je l’ai pourvu de la mort; ainsi la mort est devenue son remède final. Après une vie éprouvée par une cruelle tribulation, épurée par la foi et par les œuvres de cette foi, éveillé à une seconde vie dans la rénovation du juste, la mort élèvera l’homme vers moi avec le ciel et la terre renouvelés.

«Mais appelons maintenant en congrégation tous les bénis, dans les vastes enceintes du ciel; je ne veux pas leur cacher mes jugements; qu’ils voient comment je procède avec l’espèce humaine, ainsi qu’ils ont vu dernièrement ma manière d’agir avec les anges pécheurs: mes saints, quoique stables dans leur état, en sont demeurés plus affermis.»

Il dit, et le Fils donna le grand signal au brillant ministre qui veillait; soudain il sonna de sa trompette (peut-être entendue depuis sur Oreb quand Dieu descendit, et qui retentira peut-être encore une fois au jugement dernier). Le souffle angélique remplit toutes les régions: de leurs bosquets fortunés qu’ombrageait l’amarante, du bord de la source, ou de la fontaine, du bord des eaux de la vie, partout où ils se reposaient en sociétés de joie, les fils de la lumière se hâtèrent, se rendant à l’impérieuse sommation; et ils prirent leurs places, jusqu’à ce que du haut de son trône suprême, le Tout-Puissant annonça ainsi sa souveraine volonté:

«Enfants, l’homme est devenu comme l’un de nous; il connaît le bien et le mal depuis qu’il a goûté de ce fruit défendu; mais qu’il se glorifie de connaître le bien perdu et le mal gagné: plus heureux s’il lui avait suffi de connaître le bien par lui-même, et le mal pas du tout. À présent il s’afflige, se repent et prie avec contrition: mes mouvements sont en lui; ils agissent plus longtemps que lui; je sais combien son cœur est variable et vain, abandonné à lui-même. Dans la crainte qu’à présent sa main, devenue plus audacieuse, ne se porte aussi sur l’arbre de vie, qu’il n’en mange, qu’il ne vive toujours, ou qu’il ne rêve du moins de vivre toujours, j’ai décidé de l’éloigner, de l’envoyer hors du jardin labourer la terre d’où il a été tiré; sol qui lui convient mieux.

«Michel, je te charge de mon ordre: avec toi prends à ton choix de flamboyants guerriers parmi les chérubins, de peur que l’ennemi ou en faveur de l’homme, ou pour envahir sa demeure vacante, n’élève quelque nouveau trouble. Hâte-toi, et du paradis de Dieu chasse sans pitié le couple pécheur, chasse de la terre sacrée des profanes, et dénonce-leur et à toute leur postérité le perpétuel bannissement de ce lieu. Cependant, de peur qu’ils ne s’évanouissent en entendant leur triste arrêt rigoureusement prononcé (car je les vois attendris et déplorant leurs excès avec larmes), cache-leur toute terreur. S’ils obéissent patiemment à ton commandement, ne les congédie pas inconsolés; révèle à Adam ce qui doit arriver dans les jours futurs, selon les lumières que je te donnerai; entremêle à ce récit mon alliance renouvelée avec la race de la femme: ainsi renvoie-les, quoique affligés, cependant en paix.

«À l’orient du jardin du côté où il est plus facile de gravir Éden, place une garde de chérubins et la flamme largement ondoyante d’une épée, afin d’effrayer au loin quiconque voudrait approcher, et interdire tout passage à l’arbre de vie, de peur que le paradis ne devienne le réceptacle d’esprits impurs, que tous mes arbres ne soient leur proie, dont ils déroberaient le fruit, pour séduire l’homme encore une fois.»

Il se tut: l’archangélique pouvoir se prépare à une descente rapide, et avec lui la cohorte brillante des vigilants chérubins. Chacun d’eux, ainsi qu’un double Janus, avait quatre faces; tout leur corps était semé d’yeux comme des paillettes, plus nombreux que les yeux d’Argus, et plus vigilants que ceux-ci qui s’assoupirent, charmés par la flûte arcadienne, par le roseau pastoral d’Hermès, ou par sa baguette soporifique.

Cependant, pour saluer de nouveau le monde avec la lumière sacrée, Leucothoé s’éveillait et embaumait la terre d’une fraîche rosée, alors qu’Adam et Ève notre première mère finissaient leur prière, et trouvaient leur force augmentée d’en haut: ils sentaient de leur désespoir sourdre une nouvelle espérance, une joie, mais encore liée à la frayeur. Adam renouvela à Ève ses paroles bienvenues:

«Ève, la foi peut aisément admettre que tout le bien dont nous jouissons descend du ciel; mais que de nous quelque chose puisse monter au ciel, assez prévalant pour occuper l’esprit de Dieu souverainement heureux, ou pour incliner sa volonté, c’est ce qui paraît difficile à croire. Cependant cette prière du cœur, un soupir rapide de la poitrine de l’homme volent jusqu’au trône de Dieu: car depuis que j’ai cherché par la prière d’apaiser la Divinité offensée, que je me suis agenouillé, et que j’ai humilié tout mon cœur devant Dieu, il me semble que je le vois placable et doux me prêtant l’oreille. Je sens naître en moi la persuasion qu’avec faveur j’ai été écouté. La paix est rentrée au fond de mon sein, et dans ma mémoire la promesse que ta race écrasera notre ennemi. Cette promesse, que je ne me rappelai pas d’abord dans mon épouvante, m’assure à présent que l’amertume de la mort est passée et que nous vivrons. Salut donc à toi, Ève, justement appelée la mère de tout le genre humain, la mère de toutes choses vivantes, puisque par toi l’homme doit vivre, et que toutes choses vivent pour l’homme.»

Ève, dont le maintien était doux et triste:

«Je suis peu digne d’un pareil titre, moi pécheresse, moi qui ayant été ordonnée pour être ton aide, suis devenue ton piège: reproche, défiance et tout blâme, voilà plutôt ce qui m’appartient. Mais infini dans sa miséricorde a été mon juge, de sorte que moi qui apportai la première la mort à tous, je suis qualifiée la source de vie! Tu m’es ensuite favorable quand tu daignes m’appeler hautement ainsi, moi qui mérite un tout autre nom! Mais les champs nous appellent au travail maintenant imposé avec sueur quoique après une nuit sans sommeil. Car vois! le matin, tout indifférent à notre insomnie, recommence en souriant sa course de roses. Marchons! désormais je ne m’éloignerai plus jamais de ton côté, en quelque endroit que notre travail journalier soit situé, quoique maintenant il nous soit prescrit pénible jusqu’au tomber du jour. Tandis que nous demeurons ici, que peut-il y avoir de fatigant dans ces agréables promenades? Vivons donc ici contents, bien que dans un état déchu.»

Ainsi parla, ainsi souhaita la très-humiliée Ève; mais le destin ne souscrivit pas à ses vœux. La nature donna d’abord des signes exprimés par l’oiseau, la brute et l’air; l’air s’obscurcit soudainement après la courte rougeur du matin; à la vue d’Ève l’oiseau de Jupiter fondit de la hauteur de son vol sur deux oiseaux du plus brillant plumage, et les chassa devant lui; descendu de la colline, l’animal qui règne dans les bois (premier chasseur alors), poursuivit un joli couple, le plus charmant de toute la forêt, le cerf et la biche: leur fuite se dirigeait vers la porte orientale. Adam les observa, et suivant des yeux cette chasse, il dit à Ève, non sans émotion:

«Ô Ève, quelque changement ultérieur nous attend bientôt: le ciel par ces signes muets dans la nature, nous montre les avant-coureurs de ses desseins, ou il nous avertit que nous comptons peut-être trop sur la remise de la peine, parce que la mort est reculée de quelques jours. De quelle longueur, et quelle sera notre vie jusque-là, qui le sait? Savons-nous plus que ceci: nous sommes poudre, et nous retournerons en poudre, et nous ne serons plus? Autrement, pourquoi ce double spectacle offert à notre vue, cette poursuite dans l’air et sur la terre d’un seul côté, et à la même heure? Pourquoi cette obscurité dans l’orient avant que le jour soit à mi-cours? Pourquoi la lumière du matin brille-t-elle davantage dans une nue de l’occident qui déploie sur le bleu firmament une blancheur rayonnante, et descend avec lenteur chargée de quelque chose de céleste?»

Adam ne se trompait pas, car dans ce temps les cohortes angéliques descendaient à présent d’un nuage de jaspe dans le paradis, et firent halte sur une colline; apparition glorieuse, si le doute et la crainte de la chair n’eussent ce jour-là obscurci les yeux d’Adam! Elle ne fut pas plus glorieuse cette autre vision, quand à Manahin les anges rencontrèrent Jacob qui vit la campagne tendue des pavillons de ses gardiens éclatants; ou cette vision à Dothaïn sur une montagne enflammée, couverte d’un camp de feu prêt à marcher contre le roi syrien, lequel, pour surprendre un seul homme, avait, comme un assassin, fait la guerre, la guerre non déclarée.

Le prince hiérarche laissa sur la colline à leur brillant poste, ses guerriers pour prendre possession du jardin. Seul pour trouver l’endroit où Adam s’était abrité, il s’avança, non sans être aperçu de notre premier père, qui dit à Ève pendant que la grande visite s’approchait:

«Ève, prépare-toi maintenant à de grandes nouvelles, qui peut-être vont bientôt décider de nous, ou nous imposer l’observation de nouvelles lois: car je découvre là-bas, descendu du nuage étincelant qui voile la colline, quelqu’un de l’armée céleste, et à en juger par son port, ce n’est pas un des moindres: c’est un grand potentat ou l’un des Trônes d’en haut, tant il est dans sa marche revêtu de majesté! Cependant, il n’a ni un air terrible que je doive craindre, ni, comme Raphaël cet air sociablement doux qui fasse que je puisse beaucoup me confier à lui: mais il est solennel et sublime. Afin de ne pas l’offenser, il faut que je l’aborde avec respect et toi que tu te retires.»

Il dit et l’archange arriva vite près de lui, non dans sa forme céleste, mais comme un homme vêtu pour rencontrer un homme: sur ses armes brillantes flottait une cotte de mailles d’une pourpre plus vive que celle de Mélibée ou de Sarra, que portaient les rois et les héros antiques dans les temps de trêve: Iris en avait teint la trame. Le casque étoilé de l’archange, dont la visière n’était pas baissée, le faisait voir dans cette primeur de virilité où finit la jeunesse. Au côté de Michel, comme un éclatant zodiaque, pendait l’épée, terreur de Satan, et dans sa main, une lance. Adam fit une inclination profonde; Michel royalement n’incline pas sa grandeur, mais explique ainsi sa venue:

«Adam, le commandant suprême du ciel n’a besoin d’aucun préambule: il suffit que tes prières aient été écoutées, et que la Mort (qui t’était due par sentence, quand tu transgressas) soit privée de son droit de saisie pour plusieurs jours de grâce, à toi accordés, pendant lesquels tu pourras te repentir et couvrir de bonnes œuvres un méchant acte. Il se peut alors que ton Seigneur apaisé te rédime entièrement des avares réclamations de la Mort. Mais il ne permet pas que tu habites plus longtemps ce paradis: je suis venu pour t’en faire sortir et t’envoyer hors de ce jardin, labourer la terre d’où tu as été tiré, sol qui te convient mieux.»

L’archange n’ajouta rien de plus, car Adam, frappé au cœur par ces nouvelles, demeura sous le serrement glacé de la douleur, qui le priva de ses sens. Ève, qui sans être vue, avait cependant tout entendu, découvrit bientôt par un éclatant gémissement le lieu de sa retraite.

«Ô coup inattendu, pire que la mort! faut-il donc te quitter, ô Paradis! vous quitter ainsi, ô toi, terre natale, ô vous promenades charmantes, ombrages dignes d’être fréquentés des dieux! Ici j’avais espéré passer tranquille, bien que triste, répit de ce jour qui doit être mortel à tous deux. Ô fleurs qui ne croîtrez jamais dans un autre climat, qui le matin receviez ma première visite et le soir ma dernière; vous que j’ai élevées d’une tendre main depuis le premier bouton entr’ouvert, et à qui j’ai donné des noms! ô fleurs! qui maintenant vous tournera vers le soleil ou rangera vos tribus, et vous arrosera de la fontaine d’ambroisie? Toi enfin, berceau nuptial, orné par moi de tout ce qui est doux à l’odorat ou à la vue, comment me séparerai-je de toi? Où m’égarerai-je dans un monde inférieur qui, auprès de celui-ci, est obscur et sauvage? Comment pourrons-nous respirer dans un autre air moins pur, nous, accoutumés à des fruits immortels?»

L’ange interrompit doucement:

«Ève, ne te lamente point, mais résigne patiemment ce que tu as justement perdu: ne mets pas ton cœur ainsi trop passionné dans ce qui n’est pas à toi. Tu ne t’en vas point solitaire; avec toi s’en va ton mari. Tu es obligée de le suivre: songe que là où il habite, là est ton pays natal.»

Adam, revenant alors de son saisissement subit et glacé, rappela ses esprits confus, et adressa à Michel ces humbles paroles:

«Être céleste, soit que tu sièges parmi les Trônes ou qu’on te nomme le plus grand d’entre eux, car une telle forme peut paraître celle d’un prince au-dessus des princes, tu as redit doucement ton message, par lequel autrement tu aurais pu en l’annonçant nous blesser et en l’accomplissant nous tuer. Ce qu’en outre de chagrin, d’abattement, de désespoir, notre faiblesse peut soutenir, tes nouvelles l’apportent, le partir de cet heureux séjour, notre tranquille retraite, seule consolation laissée familière à nos yeux! Toutes les autres demeures nous paraissent inhospitalières et désolées, inconnus d’elles, de nous inconnues.

«Si par l’incessante prière je pouvais espérer changer la volonté de celui qui peut toutes choses, je ne cesserais de le fatiguer de mes cris assidus: mais contre son décret absolu la prière n’a pas plus de force que notre haleine contre le vent, refoulée suffocante en arrière sur celui qui l’exhale au dehors.

«Je me soumets donc à son grand commandement. Ce qui m’afflige le plus, c’est qu’en m’éloignant d’ici je serai caché de sa face, privé de sa protection sacrée. Ici j’aurais pu fréquenter en adoration, de place en place, les lieux où la divine présence daigna se montrer; j’aurais dit à mes fils:

«Sur cette montagne il m’apparut; sous cet arbre il se rendit visible; parmi ces pins j’entendis sa voix; ici au bord de cette fontaine, je m’entretins avec lui.»

«Ma reconnaissance aurait élevé plusieurs autels de gazon, et j’aurais entassé les pierres lustrées du ruisseau, en souvenir ou monument pour les âges; sur ces autels j’aurais offert les suaves odeurs des gommes doucement parfumées, des fruits et des fleurs. Dans le monde ici-bas, au-dessous, où chercherai-je ses brillantes apparitions et les vestiges de ses pieds? Car bien que je fuie sa colère, cependant rappelé à la vie prolongée et une postérité m’étant promise, à présent, je contemple avec joie l’extrémité des bords de sa gloire, et j’adore de loin ses pas.»

Michel, avec des regards pleins de bénignité:

«Adam, tu le sais, le ciel et toute la terre sont à Dieu, et non pas ce roc seulement: son omniprésence remplit la terre, la mer, l’air et toutes les choses qui vivent fomentées et chauffées par son pouvoir virtuel. Il t’a donné toute la terre pour la posséder et la gouverner; présent non méprisable! N’imagine donc pas que sa présence soit confinée dans les bornes étroites de ce paradis ou d’Éden. Éden aurait peut-être été ton siège principal, d’où toutes les générations se seraient répandues, et où elles seraient revenues de toutes les extrémités de la terre pour te célébrer et te révérer, toi leur grand auteur. Mais cette prééminence tu l’as perdue, descendu que tu es pour habiter maintenant la même terre que tes fils.

«Cependant ne doute pas que Dieu ne soit dans la plaine et dans la vallée comme il est ici, qu’il ne s’y trouve également présent: les signes de sa présence te suivront encore; tu seras encore environné de sa bonté, de son paternel amour, de son image expresse et de la trace divine de ses pas. Afin que tu puisses le croire et t’en assurer avant ton départ d’ici, sache que je suis envoyé pour te montrer ce qui, dans les jours futurs, doit arriver à toi et à ta race. Prépare-toi à entendre le bien et le mal, à voir la grâce surnaturelle lutter avec la méchanceté des hommes: de ceci tu apprendras la vraie patience, et à tempérer la joie par la crainte et par une sainte tristesse, accoutumé par la modération à supporter également l’une et l’autre fortune, prospère ou adverse. Ainsi, tu conduiras le plus sûrement ta vie, et tu seras mieux préparé à endurer ton passage de la mort, quand il arrivera. Monte sur cette colline; laisse ton épouse (car j’ai éteint ses yeux) dormir ici en bas, tandis que tu veilleras pour la provision de l’avenir, comme tu dormis autrefois quand Ève fut formée pour la vie.»

Adam, plein de reconnaissance, lui répondit:

«Monte; je te suis, guide sûr, dans le sentier où tu me conduis; et sous la main du ciel je m’abaisse, quoiqu’elle me châtie. Je présente mon sein au-devant du mal, en l’armant de souffrance pour vaincre et gagner le repos acquis par le travail, si de la sorte j’y puis atteindre.»

Tous deux montent dans les visions de Dieu: c’était une montagne, la plus haute du paradis, du sommet de laquelle l’hémisphère de la terre, distinct à la vue, s’offrait étendu à la plus grande portée de la perspective. Elle n’était pas plus haute, elle ne commandait pas une plus large vue à l’entour, cette montagne sur laquelle (par une raison différente) le tentateur transporta notre second Adam dans le désert pour lui montrer tous les royaumes de la terre et leur gloire.

Là, l’œil d’Adam pouvait dominer, quelque part qu’elles fussent assises, les cités d’antique ou moderne renommée, les capitales des empires les plus puissants, depuis les murs destinés pour Cambalu, siège du Kan de Cathai, et depuis Samarcande, trône de Témir, près de l’Oxus, jusqu’à Pékin, séjour des rois de la Chine; et de là jusqu’à Agra et Lahor, du grand Mogol; descendant jusqu’à la Chersonèse d’Or, ou bien vers le lieu qu’habitait jadis le Perse dans Ecbatane, ou depuis dans Ispahan, ou vers Moscow, du czar de Russie, ou dans Byzance soumise au sultan, né Turkestan. Son œil pouvait voir encore l’empire de Négus jusqu’à Erecco, son port le plus éloigné, et les plus petits rois maritimes de Montbaza, de Quiloa, de Melinde et de Sofala qu’on croit être Ophir, jusqu’au royaume de Congo, et celui d’Angola, le plus éloigné vers le Sud. De là depuis le fleuve Niger jusqu’au mont Atlas, les royaumes d’Almanzor, de Fez, de Sus, de Maroc, d’Alger et de Tremizen, et ensuite en Europe les lieux d’où Rome devait dominer le monde. Peut-être vit-il aussi en esprit la riche Mexico, siège de Montezume, et dans le Pérou, Cusco, siège plus riche d’Atabalipa, et la Guyane non encore dépouillée, et dont la grande cité est appelée El-Dorado par les enfants de Géryon.

Mais pour de plus nobles spectacles, Michel enleva la taie formée sur les yeux d’Adam par le fruit trompeur qui avait promis une vue plus perçante. L’ange lui nettoya le nerf optique avec l’enfraise et la rue, car il avait beaucoup à voir, et versa dans ses yeux trois gouttes de l’eau du puits de vie. La vertu de ces collyres pénétra si avant, même dans la partie la plus intérieure de la vue mentale, qu’Adam, forcé alors de fermer les yeux, tomba, et tous ses esprits s’engourdirent; mais l’ange gracieux le releva aussitôt par la main, et rappela ainsi son attention:

«Adam, ouvre maintenant les yeux, et vois d’abord les effets que ton péché originel a opérés dans quelques-uns de ceux qui doivent naître de toi, qui n’ont jamais ni touché à l’arbre défendu, ni conspiré avec le serpent, ni péché de ton péché. Et cependant de ce péché dérive la corruption qui doit produire des actions plus violentes.»

Adam ouvrit les yeux, et vit un champ: dans une partie de ce champ, arable et labourée, étaient des javelles nouvellement moissonnées; dans l’autre partie, des parcs et des pâturages de brebis: au milieu, comme une borne d’héritage, s’élevait un autel rustique de gazon. Là tout à l’heure un moissonneur, couvert de sueur, apporta les premiers fruits de son labourage, l’épi vert et la gerbe jaune, non triés, et comme ils s’étaient trouvés sous la main. Après lui un berger plus doux vint, avec les premiers nés de son troupeau, les meilleurs et les mieux choisis: alors les sacrifiant, il en étendit les entrailles et la graisse parsemées d’encens sur du bois fendu, et il accomplit tous les rites convenables. Bientôt un feu propice du ciel consuma son offrande avec une flamme rapide et une fumée agréable; l’autre offrande ne fut pas consumée, car elle n’était pas sincère: de quoi le laboureur sentit une rage intérieure; et comme il causait avec le berger, il le frappa au milieu de la poitrine d’une pierre qui lui fit rendre la vie: il tomba et mortellement pâle, exhala son âme gémissante avec un torrent de sang répandu.

À ce spectacle, Adam fut épouvanté dans son cœur, et en hâte cria à l’ange:

«Oh! maître, quelque grand malheur est arrivé à ce doux homme qui avait bien sacrifié! Est-ce ainsi que la piété et une dévotion pure sont récompensées?»

Michel, ému aussi, répliqua:

«Ces deux-ci sont frères, Adam, et ils sortiront de tes reins: l’injuste a tué le juste par envie de ce que le ciel avait accepté l’offrande de son frère. Mais l’action sanguinaire sera vengée; et la foi du juste approuvée ne perdra pas sa récompense, bien que tu le voies ici mourir, se roulant dans la poussière et le sang caillé.»

Notre premier père:

«Hélas! pour quelle action! et par quelle cause! mais ai-je vu maintenant la mort? Est-ce par ce chemin que je dois retourner à ma poussière natale? Ô spectacle de terreur! mort difforme et affreuse à voir! horrible à penser! combien horrible à souffrir!»

Michel:

«Tu as vu la mort sous la première forme dans laquelle elle s’est montrée à l’homme; mais variées sont les formes de la mort, nombreux les chemins qui conduisent à sa caverne effrayante; tous sont funestes. Cependant cette caverne est plus terrible pour les sens à l’entrée, qu’elle ne l’est au-dedans. Quelques-uns, comme tu l’as vu, mourront d’un coup violent; quelques autres par le feu, l’eau, la famine; un bien plus grand nombre par l’intempérance du boire et du manger, qui produira sur la terre de cruelles maladies dont une troupe monstrueuse va paraître devant toi, afin que tu puisses connaître quelles misères l’inabstinence d’Ève apportera aux hommes.»

Aussitôt parut devant ses yeux un lieu triste, infect, obscur, qui ressemblait à un lazaret. Dans ce lieu étaient des multitudes de malades, toutes les maladies qui causent d’horribles spasmes, de déchirantes tortures, des défaillances de cœur, souffrant l’agonie, les fièvres de toutes espèces, les convulsions, les épilepsies, les cruels catarrhes, la pierre intestine, et l’ulcère, la colique aiguë, la frénésie démoniaque, la mélancolie songeresse et la lunatique démence, la languissante atrophie, le marasme, la peste qui moissonne largement, les hydropisies, les asthmes et les rhumatismes qui brisent les joints. Cruelles étaient les secousses, profonds les gémissements. Le Désespoir, empressé de lit en lit, visitait les malades, et sur eux la Mort triomphante brandissait son dard; mais elle différait de frapper, quoique souvent invoquée par leurs vœux comme leur premier bien et leur dernière espérance.

Quel cœur de rocher aurait pu voir longtemps d’un œil sec un spectacle si horrible? Adam ne le put, et il pleura, quoiqu’il ne fût pas né de la femme: la compassion vainquit ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, et pendant quelques moments le livra aux pleurs: jusqu’à ce que de plus fermes pensées en modérèrent enfin l’excès. Recouvrant à peine la parole, il renouvela ses plaintes.

«Ô malheureuse espèce humaine! à quel abaissement descendue! à quel misérable état réservée? mieux vaudrait n’être pas née! Pourquoi la vie nous a-t-elle été donnée, si elle nous devait être ainsi arrachée? plutôt, pourquoi nous a-t-elle été ainsi imposée? Qui, si nous connaissions ce que nous recevons, ou voudrait accepter la vie offerte, ou aussitôt ne demanderait à la déposer, content d’être renvoyé en paix? L’image de Dieu, créée d’abord dans l’homme si belle et si droite, quoique depuis fautive, peut-elle être ravalée à des souffrances hideuses à voir, à des tortures inhumaines? Pourquoi, l’homme retenant encore une partie de la ressemblance divine, ne serait-il pas affranchi de ces difformités? pourquoi n’en serait-il pas exempté, par égard pour l’image de son Créateur?»

«L’image de leur Créateur, répondit Michel, s’est retirée d’eux, quand ils se sont avilis eux-mêmes pour satisfaire des appétits déréglés; ils prirent alors l’image de celui qu’ils servaient, du vice brutal qui principalement induisit Ève au péché. C’est pour cela que leur châtiment est si abject; ils ne défigurent pas la ressemblance de Dieu, mais la leur; ou si cette ressemblance est par eux-mêmes effacée lorsqu’ils pervertissent les règles saintes de la pure nature en maladie dégoûtante, ils sont punis convenablement, puisqu’ils n’ont pas respecté en eux-mêmes l’image de Dieu.»

«Je reconnais que cela est juste, dit Adam, et je m’y soumets; mais n’est-il d’autre voie que ces pénibles sentiers pour arriver à la mort et nous mêler à notre poussière consubstantielle?»

«Il en est une, dit Michel, si tu observes la règle: rien de trop; règle enseignée par la tempérance dans ce que tu manges et bois; cherchant une nourriture nécessaire et non de gourmandes délices: jusqu’à ce que les années reviennent nombreuses sur ta tête, puisses-tu vivre ainsi, jusqu’à ce que, comme un fruit mûr, tu tombes dans le sein de ta mère, ou que tu sois cueilli avec facilité, non arraché avec rudesse, étant mûr pour la mort: ceci est le vieil âge. Mais alors tu survivras à ta jeunesse, à ta force, à ta beauté devenue fanée, faible et grise. Alors tes sens émoussés perdront tout goût de plaisir pour ce que tu as. Au lieu de ce souffle de jeunesse, de gaieté et d’espérance, circulera dans ton sang une vapeur mélancolique, froide et stérile, pour appesantir tes esprits et consumer enfin le baume de ta vie.»

Notre grand ancêtre:

«Désormais je ne fuis point la mort, ni ne voudrais prolonger beaucoup ma vie, incliné plutôt à m’enquérir comment je puis le plus doucement et le plus aisément quitter cet incommode fardeau qu’il me faudra porter jusqu’au jour marqué pour le rendre, et attendre avec patience ma dissolution!»

Michel répliqua:

«N’aime ni ne hais ta vie: mais ce que tu vivras, vis-le bien. Ta vie sera-t-elle longue ou courte? laisse faire au ciel! Prépare-toi maintenant à un autre spectacle.»

Adam regarda, et il vit une plaine spacieuse, couverte de tentes de différentes couleurs; près de quelques-unes paissaient des troupeaux de bétail. De plusieurs autres on entendait s’élever le son d’instruments qui produisaient les mélodieux accords de la harpe et de l’orgue: on voyait celui qui faisait mouvoir les touches et les cordes; sa main légère par toutes les proportions, volait inspirée en bas et en haut, et poursuivait en travers la fugue sonore.

Dans un autre endroit se tenait un homme qui, travaillant à la forge, avait fondu deux massifs blocs de fer et de cuivre; (soit qu’il les eût trouvés là où un incendie fortuit avait consumé les bois sur une montagne ou dans une vallée, embrasement descendu dans les veines de la terre, et de là faisant couler la matière brûlante par la bouche de quelque cavité; soit qu’un torrent eût dégagé ces masses de dessous la terre): l’homme versa le minéral liquide dans des moules exprès préparés: il en forma d’abord ses propres outils, ensuite ce qui pouvait être façonné par la fonte ou gravé en métal.

Après ces personnages, mais du côté le plus rapproché d’eux, des hommes d’une espèce différente, du sommet des montagnes voisines, leur séjour ordinaire, descendirent dans la plaine: par leurs manières ils semblaient des hommes justes, et toute leur étude les portait à adorer Dieu en vérité, à connaître ses ouvrages non cachés, et ces choses qui peuvent maintenir la liberté et la paix parmi les hommes.

Ils n’eurent pas longtemps marché dans la plaine, quand voici venir des tentes une volée de belles femmes, richement parées de pierreries et de voluptueux atours: elles chantaient sur la harpe de douces et amoureuses ballades, et s’avançaient en dansant. Les hommes, quoique graves, les regardèrent et laissèrent leurs yeux errer sans frein; pris tout d’abord au filet amoureux ils aimèrent, et chacun choisit celle qu’il aimait: ils s’entretinrent d’amour jusqu’à ce que l’étoile du soir, avant-coureur de l’amour, parut. Alors, pleins d’ardeur, ils allument la torche nuptiale et ordonnent d’invoquer l’hymen, pour la première fois aux cérémonies du mariage invoqué alors: de fête et de musique toutes les tentes retentissent.

Cette entrevue si heureuse, cette rencontre charmante d’amour et de jeunesse, non perdues; ces chants, ces guirlandes, ces fleurs, ces agréables symphonies, attachent le cœur d’Adam (promptement incliné à se rendre à la volupté, penchant de la nature!); sur quoi il s’exprime de cette manière:

«Ô toi qui m’as véritablement ouvert les yeux, premier ange béni, cette vision me paraît bien meilleure et présage plus d’espérance de jours pacifiques que les deux visions précédentes: celles-là étaient des visions de haine et de mort, ou de souffrances pires: ici la nature semble remplie dans toutes ses fins.»

Michel:

«Ne juge point de ce qui est meilleur par le plaisir, quoique paraissant convenir à la nature: tu es créé pour une plus noble fin, une fin sainte et pure, conformité divine.

«Ces tentes que tu vois si joyeuses sont les tentes de la méchanceté, sous lesquelles habitera la race de celui qui tua son frère. Ces hommes paraissent ingénieux dans les arts qui polissent la vie, inventeurs rares; oublieux de leur Créateur, quoique enseignés de son Esprit; mais ils ne reconnaissent aucun de ses dons; toutefois ils engendreront une superbe race: car cette belle troupe de femmes que tu as vues, qui semblaient des divinités, si enjouées, si attrayantes, si gaies, sont cependant vides de ce bien, dans lequel consiste l’honneur domestique de la femme, et sa principale gloire; nourries et accomplies seulement pour le goût d’une appétence lascive, pour chanter, danser, se parer, remuer la langue, et rouler les yeux. Cette sobre race d’hommes, dont les vies religieuses leur avaient acquis le titre d’enfants de Dieu, sacrifieront ignoblement toute leur vertu, toute leur gloire, aux amorces et aux sourires de ces belles athées; ils nagent maintenant dans la joie, et ils nageront avant peu dans un plus large abîme: ils rient, et pour ce rire, la terre avant peu versera un monde de pleurs.»

Adam, privé de sa courte joie:

«Ô pitié! ô honte! que ceux qui pour bien vivre débutèrent si parfaitement, se jettent à l’écart, suivent des sentiers détournés, ou défaillent à moitié chemin! Mais je vois toujours que le malheur de l’homme tient de la même cause: il commence à la femme.»

«Il commence, dit l’Ange, à la mollesse efféminée de l’homme qui aurait dû mieux garder son rang par la sagesse, et par les dons supérieurs qu’il avait reçus. Mais à présent prépare-toi pour une autre scène.»

Adam regarda, et il vit un vaste territoire déployé devant lui, entrecoupé de villages et d’ouvrages champêtres: cités pleines d’hommes avec des portes et des tours élevées, concours de peuple en armes, visages hardis menaçant la guerre, géants aux grands os et d’une entreprenante audace! Ceux-ci manient leurs armes, ceux-là domptent le coursier écumant: isolés ou rangés en ordre de bataille, cavaliers et fantassins, ne sont pas là pour une montre oisive.

D’un côté, un détachement choisi amène du fourrage, un troupeau de gros bétail, de beaux bœufs et de belles vaches, enlevés des gras pâturages, ou une multitude laineuse, des brebis et leurs bêlants agneaux butinés dans la plaine. Le berger échappe à peine avec la vie, mais il appelle au secours; de là une rencontre sanglante. Dans une cruelle joute les escadrons se joignent: là où ils paissaient tout à l’heure, les troupeaux sont maintenant dispersés avec les carcasses et les armes, sur le sol sanglant changé en désert.

D’autres guerriers campés mettent le siège devant une forte cité; ils l’assaillent par la batterie, l’escalade et la mine: du haut des murs les assiégés se défendent avec le dard et la javeline, avec des pierres et un feu de soufre: de part et d’autre carnage et faits gigantesques.

Ailleurs les hérauts qui portent le sceptre convoquent le conseil aux portes d’une ville: aussitôt des hommes graves et à tête grise, confondus avec des guerriers, s’assemblent: des harangues sont entendues; mais bientôt elles éclatent en opposition factieuse; enfin se levant, un personnage de moyen âge, éminent par son sage maintien, parle beaucoup de droit et de tort, d’équité, de religion, de vérité, et de paix, et de jugement d’en haut. Vieux et jeunes le frondent; ils l’eussent saisi avec des mains violentes, si un nuage descendant ne l’eût enlevé sans être vu du milieu de la foule. Ainsi procédaient la force, et l’oppression et la loi de l’épée dans toute la plaine, et nul ne trouvait un refuge.

Adam était tout en pleurs; vers son guide il tourne gémissant, et plein de tristesse:

«Oh! qui sont ceux-ci? Des ministres de la mort, non des hommes, eux qui distribuent ainsi la mort inhumainement aux hommes, et qui multiplient dix mille fois le péché de celui qui tua son frère. Car de qui font-ils un tel massacre, sinon de leurs frères? Hommes, ils égorgent des hommes! Mais quel était ce juste qui, si le ciel ne l’eût sauvé, eût été perdu dans toute sa droiture?»

Michel:

«Ceux-ci sont le fruit de ces mariages mal assortis que tu as vus, dans lesquels le bon est appareillé au mauvais qui d’eux-mêmes abhorrent de s’unir; mêlés par imprudence, ils ont produit ces enfantements monstrueux de corps ou d’esprit. Tels seront ces géants, hommes de haute renommée; car dans ces jours, la force seule sera admirée, et s’appellera valeur et héroïque vertu: vaincre dans les combats, subjuguer les nations, rapporter les dépouilles d’une infinité d’hommes massacrés, sera regardé comme le faîte le plus élevé de la gloire humaine; et pour la gloire obtenue du triomphe, seront réputés conquérants, patrons de l’espèce humaine, dieux et fils de dieux, ceux-là qui seraient nommés plus justement destructeurs et fléaux des hommes. Ainsi s’obtiendront la réputation, la renommée sur la terre; et ce qui mériterait le plus la gloire, restera caché dans le silence. Mais lui, ce septième de tes descendants que tu as vu, l’unique juste dans un monde pervers, pour cela haï, pour cela obsédé d’ennemis, parce qu’il a seul osé être juste et annoncer cette odieuse vérité que Dieu viendrait les juger avec ses saints; lui, le Très-Haut l’a fait ravir par des coursiers ailés sur une nue embaumée; il l’a reçu pour marcher avec Dieu dans la haute voie du salut, dans les régions de bénédiction, exempt de mort. Afin de te montrer quelle récompense attend les bons, quelle punition les méchants, dirige ici à présent tes regards et contemple.»

Adam regarda, et il vit la face des choses entièrement changée: la gorge de bronze de la guerre avait cessé de rugir; tout alors était devenu folâtrerie et jeu, luxure et débauche, fête et danse, mariage ou prostitution au hasard, rapt ou adultère partout où une belle femme, venant à passer, amorçait les hommes; de la coupe des plaisirs sortirent des discordes civiles. À la fin un personnage vénérable vint parmi eux, leur déclara la grande aversion qu’il avait de leurs actions, et protesta contre leurs voies. Il fréquentait souvent leurs assemblées où il ne rencontrait que triomphes ou fêtes, et il leur prêchait la conversion et le repentir, comme à des âmes emprisonnées sous le coup d’arrêts imminents: mais le tout en vain! Quand il vit cela, il cessa ses remontrances, et transporta ses tentes au loin.

Alors, abattant sur la montagne de hautes pièces de charpente, il commença à bâtir un vaisseau d’une étrange grandeur; il le mesura par coudées en longueur, largeur et hauteur. Il l’enduisit de bitume, et dans un côté il pratiqua une porte. Il le remplit en quantité de provisions pour l’homme et les animaux. Quand, voici un étrange prodige! chaque espèce d’animaux, d’oiseaux et de petits insectes vinrent sept et par paires, et entrèrent dans l’arche comme ils en avaient reçu l’ordre. Le père et ses trois fils et leurs quatre femmes entrèrent les derniers, et Dieu ferma la porte.

En même temps le vent du midi s’élève, et avec ses noires ailes volant au large, il rassemble toutes les nuées de dessous le ciel. À leur renfort les montagnes envoient vigoureusement les vapeurs et les exhalaisons sombres et humides, et alors le firmament épaissi se tient comme un plafond obscur: en bas se précipite la pluie impétueuse, et elle continua jusqu’à ce que la terre ne fût plus vue. L’arche flottante nagea soulevée, et en sûreté avec le bec de sa proue, alla luttant contre les vagues. L’inondation monta par-dessus toutes les autres habitations qui roulèrent avec toute leur pompe au fond sous l’eau. La mer couvrit la mer, mer sans rivages! Dans les palais, où peu auparavant régnait le luxe, les monstres marins mirent bas et s’établèrent. Du genre humain naguère si nombreux, tout ce qui reste surnage embarqué dans un petit vaisseau.

Combien tu souffris alors, ô Adam, de voir la fin de toute ta postérité, fin si triste, dépopulation! Toi-même autre déluge, déluge de chagrins et de larmes, toi aussi fus noyé et toi aussi abîmé comme tes fils, jusqu’à ce que par l’ange doucement relevé, tu te tins debout enfin, bien que désolé, comme quand un père pleure ses enfants tous à sa vue détruits à la fois; à peine tu pus exprimer ainsi ta plainte à l’ange:

«Ô visions malheureusement prévues! mieux j’aurais vécu ignorant de l’avenir! je n’aurais eu du mal que ma seule part: c’est assez de supporter le lot de chaque jour. À présent ces peines qui, divisées, sont le fardeau de plusieurs siècles, pèsent à la fois sur moi par ma connaissance antérieure; elles obtiennent une naissance prématurée afin de me tourmenter avant leur existence, par l’idée de ce qu’elles seront. Que nul homme ne cherche désormais à savoir d’avance ce qui arrivera à lui ou à ses enfants; il peut se tenir bien assuré du mal que sa prévoyance ne peut prévenir; et le mal futur il ne le sentira pas moins pénible à supporter en appréhension qu’en réalité; mais ce soin est à présent inutile, il n’y a plus d’hommes à avertir! Ce petit nombre échappé sera consumé à la longue par la famine et les angoisses, en errant dans ce désert liquide. J’avais espéré, quand la violence et la guerre eurent cessé sur la terre, que tout alors irait bien, que la paix couronnerait l’espèce humaine d’une longue suite d’heureux jours. Mais j’étais bien trompé; car, je le vois maintenant, la paix ne corrompt pas moins que la guerre ne dévaste. Comment en arrive-t-il de la sorte? apprends-le-moi, céleste guide, et dis si la race des hommes doit ici finir.»

Michel:

«Ceux que tu as vus dernièrement en triomphe et dans une luxurieuse opulence, sont ceux que tu vis d’abord faisant des actes d’éminente prouesse et de grands exploits, mais ils étaient vides de la véritable vertu. Après avoir répandu beaucoup de sang, commis beaucoup de ravages pour subjuguer les nations, et acquis par là dans le monde une grande renommée, de hauts titres et un riche butin, ils ont changé leur carrière en celle du plaisir, de l’aisance, de la paresse, de la crapule et de la débauche, jusqu’à ce qu’enfin l’incontinence et l’orgueil aient fait naître, de l’amitié, d’hostiles actions dans la paix.

«Les vaincus aussi et les esclaves par la guerre avec leur liberté perdue, perdront toute vertu et la crainte de Dieu, auprès de qui leur hypocrite piété dans la cruelle contention des batailles ne trouvera point de secours contre les envahisseurs. Par cette raison refroidis dans leur zèle, ils ne songeront plus désormais qu’à vivre tranquilles, mondains ou dissolus avec ce que leurs maîtres leur laisseront pour en jouir. Car la terre produira toujours plus qu’assez pour mettre à l’épreuve la tempérance. Ainsi tout dégénérera, tout se dépravera. La justice et la tempérance, la vérité et la foi, seront oubliées! Un homme sera excepté, fils unique de lumière dans un siècle de ténèbres, bon malgré les exemples, malgré les amorces, les coutumes et un monde irrité. Sans craindre le reproche et le mépris ou la violence, il avertira les hommes de leurs iniques voies; il tracera devant eux les sentiers de la droiture beaucoup plus sûrs et pleins de paix, leur annonçant la colère prête à visiter leur impénitence; et il se retirera d’entre eux insulté, mais aux regards de Dieu le seul homme juste vivant.

«Par son ordre il bâtira une arche merveilleuse (comme tu l’as vu) pour se sauver lui et sa famille du milieu d’un monde dévoué à un naufrage universel. Il ne sera pas plutôt logé dans l’arche et à couvert avec les hommes et les animaux choisis pour la vie, que toutes les cataractes du ciel s’ouvrant verseront la pluie jour et nuit sur la terre, tous les réservoirs de l’abîme crèveront et enfleront l’Océan qui usurpera tous les rivages, jusqu’à ce que l’inondation s’élève au-dessus des plus hautes montagnes.

«Alors ce mont du paradis sera emporté par la puissance des vagues; hors de sa place, poussé par le débordement cornu, dépouillé de toute sa verdure, et ses arbres en dérive, il descendra vers le grand fleuve jusqu’à l’ouverture du golfe, et là il prendra racine; île salée et nue, hantise des phoques, des orques et des mouettes au cri perçant. Ceci doit t’apprendre que Dieu n’attache la sainteté à aucun lieu, si elle n’y est apportée par les hommes qui le fréquentent ou l’habitent. Et regarde maintenant ce qui doit s’en suivre.»

Adam regarda, et il vit l’arche flotter sur l’amas des eaux qui maintenant s’abaissait, car les nuages avaient fui, chassés par un vent aigu du nord qui, soufflant sec, ridait la face du déluge à mesure qu’il se desséchait. Le soleil clair sur son miroir liquide, dardait ses chauds regards et buvait largement la fraîche vague, comme ayant soif: ce qui fit que d’un lac immobile, les eaux, en rétrécissant leur inondation, devinrent un ebbe agile qui se déroba d’un pas léger vers l’abîme, lequel avait maintenant baissé ses écluses, comme le ciel fermé ses cataractes.

L’arche ne flotte plus; mais elle paraît atterrie et fixée fortement au sommet de quelque haute montagne. À présent les cimes des collines apparaissent comme des rochers; les courants rapides conduisent à grand bruit leur furieuse marée dans la mer qui se retire. Aussitôt s’envole de l’arche un corbeau, et après lui une colombe, plus sûre messagère, envoyée une fois et derechef pour découvrir quelque arbre verdoyant, ou quelque terre sur laquelle elle pût poser son pied: revenue la seconde fois, elle rapporte dans son bec un rameau d’olivier, signe pacifique. Bientôt la terre paraît sèche et l’antique père descend de son arche avec, toute sa suite. Alors, plein de gratitude levant ses mains et ses pieux regards vers le ciel, il vit sur sa tête un nuage de rosée, et dans ce nuage un arc remarquable par trois bandes de brillantes couleurs, annonçant la paix de Dieu et une alliance nouvelle. À cette vue, le cœur d’Adam, auparavant si triste, grandement se réjouit, et il éclate ainsi dans sa joie:

«Ô toi, qui peux offrir les choses futures comme étant présentes, instructeur céleste, je renais à cette dernière vision, assuré que l’homme vivra avec toutes les créatures, et que leur race sera conservée. Je gémis beaucoup moins à présent de la destruction d’un monde entier d’enfants coupables, que je ne me réjouis de trouver un homme si parfait et si juste, que Dieu ait daigné faire sortir un autre monde de cet homme, et oublier sa colère. Mais dis-moi ce que signifient ces bandes colorées dans le ciel, dessinées comme le sourcil de Dieu apaisé? Servent-elles comme une hart fleurie à lier les fluides bords de cette même nuée d’eau, de peur qu’elle ne se dissolve encore, et n’inonde la terre?»

L’archange:

«Ingénieusement tu as conjecturé: oui, Dieu a bien voulu calmer sa colère, quoiqu’il se soit dernièrement repenti d’avoir créé l’homme dépravé; il s’était affligé dans son cœur; lorsque abaissant ses regards il avait vu la terre entière remplie de violence, et toute chair corrompant ses voies. Cependant les méchants écartés, un homme juste trouve tellement grâce à ses yeux qu’il s’apaise et n’efface pas du monde le genre humain; il fait la promesse de ne jamais détruire encore la terre par un déluge, de ne laisser jamais l’Océan franchir ses bornes, ni la pluie noyer le monde avec l’homme et les animaux dedans; mais quand il ramènera un nuage sur la terre, il y placera son arc de triple couleur, afin qu’on le regarde et qu’il rappelle son alliance à l’esprit. Le jour et la nuit, le temps de la semaille et de la moisson, la chaleur et la blanche gelée suivront leurs cours, jusqu’à ce que le feu purifie toutes les choses nouvelles, avec le ciel et la terre où le juste habitera.»

LIVRE DOUZIÈME
ARGUMENT
L’ange Michel continue de raconter ce qui arrivera depuis le déluge. Quand il est question d’Abraham, il en vient à expliquer par degrés quel sera celui de la race de la femme promis à Adam et à Ève dans leur chute: son incarnation, sa mort, sa résurrection et son ascension. État de l’Église jusqu’à son second avènement. Adam, grandement satisfait et rassuré par ces récits et ces promesses, descend de la montagne avec Michel. Il éveille Ève, qui avait dormi pendant tout ce temps-là, mais que des songes paisibles avaient disposée à la tranquillité d’esprit et à la soumission. Michel les conduit tous deux par la main hors du paradis, l’épée flamboyante s’agitant derrière eux, et les chérubins prenant leur station pour garder le lieu.

 

Comme un voyageur qui, dans sa route, s’arrête à midi, quoique pressé d’arriver, ainsi l’archange fit une pause entre le monde détruit et le monde réparé, dans la supposition qu’Adam avait peut-être quelque chose à exprimer. Il reprit ensuite son discours par une douce transition:

«Ainsi tu as vu un monde commencer et finir, et l’homme sortir comme d’une seconde souche. Tu as encore beaucoup à voir; mais je m’aperçois que ta vue mortelle défaut. Les objets divins doivent nécessairement affaiblir et fatiguer les sens humains. Dorénavant je te raconterai ce qui doit advenir; écoute donc avec une application convenable, et sois attentif.

«Tant que cette seconde race des hommes sera peu nombreuse, et tant que la crainte du jugement passé demeurera fraîche dans leur esprit, craignant la Divinité, ayant quelque égard à ce qui est juste et droit, ils régleront leur vie et multiplieront rapidement. Ils laboureront la terre, recueilleront d’abondantes récoltes de blé, de vin, d’huile, et sacrifiant souvent de leurs troupeaux un taureau, un agneau, un chevreau avec de larges libations de vin, et des fêtes sacrées, ils passeront leurs jours dans une innocente joie; ils habiteront longtemps en paix par familles et tribus sous le sceptre paternel, jusqu’à ce qu’il s’élève un homme d’un cœur fier et ambitieux, qui (non satisfait de cette égalité belle, fraternel état) voudra s’arroger une injuste domination sur ses frères, et ôter entièrement à la concorde et à la loi de la nature la possession de la terre. Il fera la chasse (les hommes, non les bêtes, seront sa proie) par la guerre et les pièges ennemis à ceux qui refuseront de se soumettre à son tyrannique empire. De là il sera appelé un fort chasseur devant le Seigneur, prétendant tenir ou du ciel ou en dépit du ciel, cette seconde souveraineté; son nom dérivera de la rébellion, quoique de rébellion il accusera les autres.

«Cet homme, avec une troupe qu’une égale ambition unit à lui, ou sous lui, pour tyranniser, marchant d’Éden vers l’occident, trouvera une plaine où un gouffre noir et bitumineux, bouche de l’enfer, bouillonne en sortant de la terre. Avec des briques et avec cette matière, ces hommes se préparent à bâtir une ville et une tour dont le sommet puisse atteindre le ciel et leur faire un nom, de peur que, dispersés dans les terres étrangères, leur mémoire ne soit perdue, sans se soucier que leur renommée soit bonne ou mauvaise. Mais Dieu, qui sans être vu descend souvent pour visiter les hommes et qui se promène dans leurs habitations afin d’observer leurs œuvres, les apercevant bientôt, vient en bas considérer leur cité avant que la tour offusquât les tours du ciel. Par dérision il met sur leurs langues, un esprit de variété pour effacer tout à fait leur langage naturel, et pour semer à sa place un bruit discordant de mots inconnus. Aussitôt un hideux babil se propage parmi les architectes; ils s’appellent les uns les autres sans s’entendre, jusqu’à ce qu’enroués, et tous en fureur comme étant bafoués, ils se battent. Une grande risée fut dans le ciel en voyant le tumulte étrange et en entendant la rumeur: ainsi la ridicule bâtisse fut abandonnée et l’ouvrage nommée Confusion.»

Alors Adam, paternellement affligé:

«Ô fils exécrable! aspirer à s’élever au-dessus de ses frères, s’attribuant une autorité usurpée qui n’est pas donnée de Dieu! L’Éternel nous accorda seulement une domination absolue sur la bête, le poisson et l’oiseau; nous tenons ce droit de sa concession; mais il n’a pas fait l’homme seigneur des hommes; se réservant ce titre à lui-même, il a laissé ce qui est humain libre de ce qui est humain. Mais cet usurpateur ne s’arrête pas à son orgueilleux empiétement sur l’homme: sa tour prétend défier et assiéger Dieu: homme misérable! Quelle nourriture ira-t-il porter si haut, pour s’y soutenir lui et sa téméraire armée, là au-dessus des nuages, où l’air subtil ferait languir ses entrailles grossières, et l’affamerait de respiration, sinon de pain?»

Michel:

«Tu abhorres justement ce fils qui apportera un pareil trouble dans l’état tranquille des hommes, en s’efforçant d’asservir la liberté rationnelle. Toutefois apprends de plus que depuis ta faute originelle, la vraie liberté a été perdue; cette liberté jumelle de la droite raison, habite toujours avec elle, et hors d’elle n’a point d’existence divisée: aussitôt que la raison dans l’homme est obscurcie ou non obéie, les désirs désordonnés et les passions vives saisissent l’empire de la raison, et réduisent en servitude l’homme, jusque alors libre. Conséquemment, puisque l’homme permet au dedans de lui-même, à d’indignes pouvoirs de régner sur la raison libre, Dieu, par un juste arrêt, l’assujettit au-dehors à de violents maîtres qui souvent aussi asservissent indûment son extérieure liberté: il faut que la tyrannie soit, quoique le tyran n’ait point d’excuse. Cependant quelquefois les nations tomberont si bas au-dessous de la vertu (qui est la raison) que non l’injustice, mais la justice, et quelque fatale malédiction annexée, les privera de leur liberté extérieure, leur liberté intérieure étant perdue: témoin le fils irrévérent de celui qui bâtit l’arche, lequel, pour l’affront qu’il fit à son père, entendit contre sa vicieuse race cette pesante malédiction: Tu seras l’esclave des esclaves.

«Ainsi ce dernier monde, comme le premier, ira sans cesse de mal en pis, jusqu’à ce que Dieu, fatigué enfin de leurs iniquités, retire sa présence du milieu d’eux, et détourne ses saints regards résolu d’abandonner désormais les hommes à leurs propres voies corrompues, et de se choisir parmi toutes les nations un peuple de qui il sera invoqué, un peuple à naître d’un homme plein de foi. Cet homme, résident encore sur les bords de l’Euphrate, aura été élevé dans l’idolâtrie.

«Oh! pourras-tu croire que les hommes, tandis que le patriarche sauvé du déluge existait encore, soient devenus assez stupides pour abandonner le Dieu vivant, pour s’abaisser à adorer comme dieux leurs propres ouvrages de bois et de pierre! Cependant le Très-Haut daignera, par une vision, appeler cet homme de la maison de son père, du milieu de sa famille et des faux dieux, dans une terre, qu’il lui montrera: il fera sortir de lui un puissant peuple et répandra sur lui sa bénédiction, de façon que dans sa race toutes les nations seront bénies.

«Il obéit ponctuellement; il ne connaît point la terre où il va, cependant il croit ferme. Je le vois (mais tu ne le peux voir) avec quelle foi il laisse ses dieux, ses amis, son sol natal, Ur de Chaldée; il passe maintenant le gué à Haran; après lui marche une suite embarrassante de bestiaux, de troupeaux et de nombreux serviteurs: il n’erre pas pauvre, mais il confie toute sa richesse à Dieu qui l’appelle dans une terre inconnue. Maintenant il atteint Chanaan: je vois ses tentes plantées aux environs de Sichem et dans la plaine voisine de Moreh: là il reçoit la promesse du don de toute cette terre à sa postérité, depuis Hamath, au nord, jusqu’au désert, au sud (j’appelle ces lieux par leurs noms, quoiqu’ils soient encore sans noms): depuis Hermon au levant, jusqu’à la grande mer occidentale. Ici le mont Hermon; là la mer. Regarde chaque lieu en perspective comme je te les indique de la main: sur le rivage, le mont Carmel; ici le fleuve à deux sources, le Jourdain, vraie limite à l’orient; mais les fils de cet homme habiteront à Senir cette longue chaîne de collines.

«Pèse ceci: toutes les nations de la terre seront bénies dans la race de cet homme. Par cette race est désigné ton grand libérateur, qui écrasera la tête du serpent, ce qui te sera bientôt plus clairement révélé.

«Ce patriarche béni (qui dans un temps prescrit sera appelé le fidèle Abraham) laissera un fils, et de ce fils un petit-fils, égal à lui en foi, en sagesse et en renom. Le petit-fils, avec ses douze enfants, part de Chanaan pour une terre, appelée Égypte dans la suite, que divise le fleuve le Nil. Vois où ce fleuve coule et se décharge dans la mer par sept embouchures. Le père vient habiter cette terre dans un temps de disette, invité par un de ses plus jeunes enfants, fils que de dignes actions ont élevé au second rang dans ce royaume de Pharaon.

«Il meurt, et laisse sa postérité qui devient une nation. Cette nation maintenant accrue cause de l’inquiétude à un nouveau roi qui cherche à arrêter leur accroissement excessif, comme aubains trop nombreux: pour cela, contre les droits de l’hospitalité, de ses hôtes il fait des esclaves, et met à mort leurs enfants mâles; jusqu’à ce que deux frères (ces deux frères, nommés Moïse et Aaron) soient suscités de Dieu pour tirer ce peuple de la captivité, pour le reconduire avec gloire et chargé de dépouilles vers leur terre promise.

«Mais d’abord le tyran sans loi (qui refuse de reconnaître leur Dieu ou d’avoir égard à son message) doit y être forcé par des signes et des jugements terribles: les fleuves doivent être convertis en sang qui n’aura point été versé; les grenouilles, la vermine, les moucherons doivent remplir tout le palais du roi et remplir tout le pays de leur intrusion dégoûtante. Les troupeaux du roi doivent mourir du tac et de la contagion; les tumeurs et les ulcères doivent boursoufler toute sa chair et toute celle de son peuple; le tonnerre mêlé de grêle, la grêle mêlée de feu, doivent déchirer le ciel d’Égypte et tourbillonner sur la terre, dévorant tout, là où ils roulent. Ce qu’ils ne dévoreront pas en herbe, fruit ou graine, doit être mangé d’un nuage épais de sauterelles descendues en fourmilière et ne laissant rien de vert sur la terre. L’obscurité doit faire disparaître toutes les limites (palpable obscurité), et effacer trois jours; enfin, d’un coup de minuit tous les premiers-nés d’Égypte doivent être frappés de mort.

«Ainsi dompté par dix plaies, le dragon du fleuve se soumet enfin à laisser aller les étrangers, et souvent humilie son cœur obstiné, mais comme la glace toujours plus durcie après le dégel. Dans sa rage poursuivant ceux qu’il avait naguère congédiés, la mer l’engloutit avec son armée, et laisse passer les étrangers comme sur un terrain sec entre deux murs de cristal. Les vagues, tenues en respect par la verge de Moïse, demeurent ainsi divisées jusqu’à ce que le peuple délivré ait gagné leur rivage. Tel est le prodigieux pouvoir que Dieu prêtera à son prophète, quoique toujours présent de son ange qui marchera devant ses peuples dans une nuée, et dans une colonne de feu; le jour une nuée, la nuit une colonne de feu, afin de les guider dans leur voyage et d’écarter derrière eux le roi obstiné qui les poursuit. Le roi les poursuivra toute la nuit, mais les ténèbres s’interposent et les défendent de son approche jusqu’à la veille du matin. Alors Dieu, regardant entre la colonne de feu et la nue, troublera les ennemis et brisera les roues de leurs chariots; quand Moïse, par ordre, étend encore une fois sa verge puissante sur la mer; la mer obéit à sa verge: les vagues retombent sur les bataillons de l’Égypte, et ensevelissent leur guerre.

«La race choisie et délivrée s’avance du rivage vers Chanaan à travers l’inhabité désert; elle ne prend pas le chemin le plus court, de peur qu’en entrant chez les Chananéens alarmés, la guerre ne l’effraye, elle inexpérimentée, et que la crainte ne la fasse retourner en Égypte préférant une vie inglorieuse dans la servitude; car la vie inaccoutumée aux armes est plus douce au noble et au non noble, quand la témérité ne les conduit pas.

«Ce peuple gagnera encore ceci par son séjour dans la vaste solitude: il y fondera son gouvernement et choisira parmi les douze tribus son grand sénat pour commander selon les lois prescrites. Du mont Sinaï (dont le sommet obscur tremblera à la descente de Dieu) Dieu, lui-même, au milieu du tonnerre, des éclairs et du bruit éclatant des trompettes, donnera des lois à ce peuple. Une partie de ces lois appartiendra à la justice civile, une autre partie aux cérémonies religieuses du sacrifice; ces cérémonies apprendront à connaître par des types et des ombres celui qui, de cette race, est destiné à écraser le serpent, et les moyens par lesquels il achèvera la délivrance du genre humain.

«Mais la voix de Dieu est terrible à l’oreille mortelle: les tribus choisies le supplient de faire connaître sa volonté par Moïse et de cesser la terreur; il accorde ce qu’elles implorent, instruites qu’on ne peut avoir accès auprès de Dieu sans médiateur, de qui Moïse remplit alors la haute fonction en figure, afin de préparer la voie à un plus grand Médiateur dont il prédira le jour; et tous les prophètes, chacun dans leur âge, chanteront le temps du grand Messie.

«Ces lois et ces rites établis, Dieu se plaira tant aux hommes obéissants à sa volonté, qu’il daignera placer au milieu d’eux son tabernacle, pour que le Saint et l’Unique habite avec les hommes mortels. Dans la forme qu’il a prescrite, un sanctuaire de cèdre est fabriqué et revêtu d’or. Dans ce sanctuaire est une arche, et dans cette arche, son témoignage, titre de son alliance. Au-dessus s’élève le trône d’or de la miséricorde, entre les ailes de deux brillants chérubins. Devant lui brûlent sept lampes, représentant, comme dans un zodiaque, les flambeaux du ciel. Sur la tente reposera un nuage pendant le jour, un rayon de feu pendant la nuit, excepté quand les tribus seront en marche. Et conduites par l’ange du Seigneur, elles arrivent enfin à la terre promise à Abraham et à sa race.

«Le reste serait trop long à te raconter: combien de batailles livrées, combien de rois domptés et de royaumes conquis; comment le soleil s’arrêtera immobile, un jour entier, au milieu du ciel, et retardera la course ordinaire de la nuit, à la voix d’un homme disant:—«Soleil, arrête-toi sur Gabaon, et toi, lune, sur la vallée d’Ajalon, jusqu’à ce que Israël ait vaincu.»—Ainsi s’appellera le troisième descendant d’Abraham, fils d’Isaac, et de lui ce nom passera à sa postérité, qui sera victorieuse ainsi de Chanaan.»

Ici Adam interrompit l’Ange:

«Ô envoyé du ciel, flambeau de mes ténèbres, de belles choses tu m’as révélées, particulièrement celles qui regardent le juste Abraham et sa race! À présent, pour la première fois je trouve mes yeux véritablement ouverts et mon cœur beaucoup soulagé. J’étais auparavant troublé par la pensée de ce qui m’arriverait à moi et à tout le genre humain; mais à présent je vois son jour, le jour de celui en qui toutes les nations seront bénies: faveur par moi imméritée, moi qui cherchai la science défendue par des moyens défendus. Cependant je ne comprends pas ceci: pourquoi à ceux parmi lesquels Dieu daignera habiter sur la terre, tant et de diverses lois ont-elles été données? Tant de lois supposent parmi eux autant de péchés: comment Dieu peut-il résider au milieu de ces hommes?»

Michel:

«Ne doute pas que le péché ne règne parmi eux, comme engendré de toi: et ainsi la loi leur a été donnée pour démontrer leur dépravation native, qui excite sans cesse le péché à combattre contre la loi. De là, quand ils verront que la loi peut bien découvrir le péché, mais ne peut l’écarter (sinon par ces faibles ombres d’expiations, le sang des taureaux et des boucs), ils en concluront que quelque sang plus précieux doit payer la dette humaine, celui du juste pour l’injuste, afin que dans cette justice à eux appliquée par la foi, ils trouvent leur justification auprès de Dieu et la paix de la conscience que la loi par des cérémonies ne peut calmer, puisque l’homme ne peut accomplir la partie morale de la loi, et que ne l’accomplissant pas il ne peut vivre.

«Ainsi la loi paraît imparfaite et seulement donnée pour livrer les hommes, dans la plénitude des temps, à une meilleure alliance; pour les faire passer, disciplinés, de l’ombre des figures à la vérité, de la chair à l’esprit, de l’imposition des lois étroites à la libre acceptation d’une large grâce, de la servile frayeur à la crainte filiale, des œuvres de la loi aux œuvres de la foi.

«À cause de cela, Moïse (quoique si particulièrement aimé de Dieu), n’étant que le ministre de la loi, ne conduira pas le peuple dans Chanaan: ce sera Josué, appelé Jésus par les Gentils; Jésus qui aura le nom et fera l’office de celui qui doit dompter le serpent ennemi, et ramener en sûreté à l’éternel paradis du repos, l’homme longuement égaré dans la solitude du monde.

«Cependant, placés dans leur Chanaan terrestre, les Israélites y demeureront et y prospéreront longtemps; mais quand les péchés de la nation auront troublé leur paix publique, ils provoqueront Dieu à leur susciter des ennemis dont il les délivrera aussi souvent qu’ils se montreront pénitents, d’abord au moyen des juges, ensuite par des rois; le second desquels (renommé pour sa piété et ses grandes actions), recevra la promesse irrévocable que son trône subsistera à jamais. Toutes les prophéties chanteront de même, que de la souche royale de David (j’appelle ainsi ce roi) sortira un Fils, ce Fils de la race de la femme, à toi prédit, prédit à Abraham comme celui en qui espèrent toutes les nations, celui qui est prédit aux rois, des rois le dernier, car son règne n’aura point de fin.

«Mais d’abord passera une longue succession de rois: le premier des fils de David, célèbre par son opulence et sa sagesse, renfermera dans un temple superbe l’arche de Dieu couverte d’une nue, qui jusqu’alors avait erré sous des tentes. Ceux qui succéderont à ce prince seront inscrits partie au nombre des bons, partie au nombre des mauvais rois; la plus longue liste sera celle des mauvais. Les honteuses idolâtries et les autres péchés de ces derniers, ajoutés à la somme des iniquités du peuple, irriteront tellement Dieu, qu’il se retirera d’eux, qu’il abandonnera leur terre, leur cité, son temple, son arche sainte avec toutes les choses sacrées, objets du mépris et proie de cette orgueilleuse cité dont tu as vu les hautes murailles laissées dans la confusion, d’où elle fut appelée Babylone.

«Là Dieu laisse son peuple habiter en captivité l’espace de soixante-dix ans; ensuite il l’en retire, se souvenant de sa miséricorde et de son alliance jurée à David, invariable comme les jours du ciel. Revenus de Babylone avec l’agrément des rois, leurs maîtres, que Dieu disposera en faveur des Israélites, ils réédifieront d’abord la maison de Dieu. Pendant quelque temps ils vivront modérés, dans un état médiocre; jusqu’à ce que augmentés en nombre et en richesse, ils deviennent factieux; mais la dissension s’engendrera d’abord parmi les prêtres, hommes qui servent l’autel et qui devraient le plus s’efforcer à la paix: leur discorde amènera l’abomination dans le temple même; ils saisiront enfin le sceptre sans égard pour le fils de David; et ensuite ils le perdront, et il passera à un étranger, afin que le véritable roi par l’onction, le Messie puisse naître dépouillé de son droit.

«Cependant, à sa naissance, une étoile qui n’avait pas été vue auparavant dans le ciel proclame sa venue et guide les sages de l’orient, qui s’enquièrent de sa demeure pour offrir de l’encens, de la myrrhe et de l’or. Un ange solennel dit le lieu de sa naissance à de simples bergers qui veillaient pendant la nuit. Ils y courent en hâte pleins de joie, et ils entendent son Noël chanté par un chœur d’anges.—Une Vierge est sa mère, mais son père est le pouvoir du Très-Haut. Il montera sur le trône héréditaire; il bornera son règne par les larges limites de la terre, sa gloire par les deux.»

Michel s’arrêta, apercevant Adam accablé d’une telle joie, qu’il était, comme dans la douleur, baigné de larmes, sans respiration et sans paroles; il exhala enfin celles-ci:

«Ô prophète d’agréables nouvelles! toi qui achèves les plus hautes espérances! à présent je comprends clairement ce que souvent mes pensées les plus appliquées ont cherché en vain: pourquoi l’objet de notre grande attente sera appelé la race de la femme. Vierge mère je te salue! toi haute dans l’amour du ciel! Cependant tu sortiras de mes reins, et de tes entrailles sortira le Fils du Dieu Très-Haut: ainsi Dieu s’unira avec l’homme. Le serpent doit attendre maintenant l’écrasement de sa tête avec une mortelle peine. Dis où et quand leur combat? quel coup blessera le talon du vainqueur.»

Michel:

«Ne rêve pas de leur combat comme d’un duel, ni ne songe de blessures locales à la tête ou au talon: le Fils ne réunit point l’humanité à la divinité, pour vaincre ton ennemi avec plus de force; ni Satan ne sera dominé de la sorte lui que sa chute du ciel (blessure bien plus mortelle), n’a pas rendu incapable de te donner ta blessure de mort. Celui qui vient ton Sauveur te guérira, non en détruisant Satan, mais ses œuvres en toi et dans ta race. Ce qui ne peut être qu’en accomplissant (ce à quoi tu as manqué) l’obéissance à la loi de Dieu, imposée sous peine de mort, et en souffrant la mort, peine due à ta transgression et due à ceux qui doivent naître de toi.

«Ainsi seulement la souveraine justice peut être satisfaite: ton Rédempteur remplira exactement la loi de Dieu à la fois par obéissance et par amour, bien que l’amour seul remplisse la loi. Il subira ton châtiment en se présentant dans la chair à une vie outragée et à une mort maudite, annonçant la vie à tous ceux qui croiront en sa rédemption, qui croiront que son obéissance lui sera imputée, qu’elle deviendra la leur par la foi, que ses mérites les sauveront, non leurs propres œuvres, quoique conformes à la loi. Pour cela haï il sera blasphémé, saisi par force, jugé, condamné à mort comme infâme et maudit, cloué à la croix par sa propre nation, tué pour avoir apporté la vie. Mais à sa croix il clouera tes ennemis; le jugement rendu contre toi, les péchés de tout le genre humain, seront crucifiés avec lui; et rien ne nuira plus à ceux qui se confieront justement dans sa satisfaction.

«Il meurt, mais bientôt revit. La mort sur lui n’usurpera pas longtemps le pouvoir: avant que la troisième aube du jour revienne, les étoiles du matin le verront se lever de sa tombe, frais comme la lumière naissante, ta rançon qui rachète l’homme de la mort, étant payée. Sa mort satisfera pour l’homme aussi souvent qu’il ne négligera point une vie ainsi offerte, et qu’il en embrassera le mérite par une foi non dénuée d’œuvres. Cet acte divin annule ton arrêt, cette mort dont tu serais mort dans le péché pour jamais perdu à la vie; cet acte brisera la tête de Satan, écrasera sa force par la défaite du Péché et de la Mort, ses deux armes principales, enfoncera leur aiguillon dans sa tête beaucoup plus profondément que la mort temporelle ne brisera le talon du vainqueur, ou de ceux qu’il rachète mort comme un sommeil, passage doux à une immortelle vie.

«Après sa résurrection il ne restera sur la terre que le temps suffisant pour apparaître à ses disciples, hommes qui le suivirent toujours pendant sa vie. Il les chargera d’enseigner aux nations ce qu’ils apprirent de lui et de sa rédemption, baptisant dans le courant de l’eau ceux qui croiront: signe qui, en les lavant de la souillure du péché pour une vie pure, les préparera en esprit (s’il en arrivait ainsi) à une mort pareille à celle dont le Rédempteur mourut. Ces disciples instruiront toutes les nations; car, à compter de ce jour, le salut sera prêché non seulement aux fils sortis des reins d’Abraham, mais aux fils de la foi d’Abraham par tout le monde; ainsi dans la race d’Abraham toutes les nations seront bénies.

«Ensuite le Sauveur montera dans le ciel des cieux avec la victoire, triomphant au milieu des airs de ses ennemis et des tiens: il y surprendra le serpent, prince de l’air; il le tramera enchaîné à travers tout son royaume, et l’y laissera confondu. Alors il entrera dans la gloire, reprendra sa place, à la droite de Dieu, exalté hautement au-dessus de tous les noms dans le ciel. De là, quand la dissolution de ce monde sera mûre, il viendra dans la gloire et la puissance, juger les vivants et les morts, juger les infidèles morts, mais récompenser les fidèles et les recevoir dans la béatitude, soit au ciel ou sur la terre; car la terre alors sera toute paradis; bien plus heureuse demeure que celle d’Éden, et bien plus heureux jours!»

Ainsi parla l’archange Michel, et il fit une pause, comme s’il était à la grande période du monde; notre père, rempli de joie et d’admiration, s’écria:

«Ô bonté infinie, bonté immense! qui du mal produira tout ce bien, et le mal changera en bien! merveille plus grande que celle qui d’abord par la création fit sortir la lumière des ténèbres. Je suis rempli de doute: dois-je me repentir à présent du péché que j’ai commis et occasionné, ou dois-je m’en réjouir beaucoup plus, puisqu’il en résultera beaucoup plus de bien: à Dieu plus de gloire, aux hommes plus de bonne volonté de la part de Dieu, et la grâce surabondant où avait abondé la colère? Mais dis-moi, si notre libérateur doit remonter aux cieux, que deviendra le peu de ses fidèles, laissé parmi le troupeau infidèle, les ennemis de la vérité? Qui alors guidera son peuple? qui le défendra? Ne traiteront-ils pas plus mal ses disciples qu’ils ne l’ont traité lui-même?»

«Sois sûr qu’ils le feront, dit l’ange: mais du ciel il enverra aux siens un Consolateur, la promesse du Père, son Esprit qui habitera en eux, et écrira la loi de la foi dans leur cœur, opérant par l’amour pour les guider en toute vérité. Il les revêtira encore d’une armure spirituelle, capable de résister aux attaques de Satan et d’éteindre ses dards de feu. Ils ne seront point effrayés de tout ce que l’homme pourra faire contre eux, pas même de la mort. Ils seront dédommagés de ces cruautés par des consolations intérieures, et souvent soutenus au point d’étonner leurs plus fiers persécuteurs; car l’Esprit (descendu d’abord sur les apôtres que le Messie envoya évangéliser les nations, et descendu ensuite sur tous les baptisés) remplira ces apôtres de dons merveilleux pour parler toutes les langues et faire tous les miracles que leur Maître faisait devant eux. Ils détermineront ainsi une grande multitude dans chaque nation à recevoir avec joie les nouvelles apportées du ciel. Enfin, leur ministère étant accompli, leur course achevée, leur doctrine et leur histoire laissées écrites, ils meurent.

«Mais à leur place, comme ils l’auront prédit, des loups succéderont aux pasteurs, loups ravissants qui feront servir les sacrés mystères du ciel à leurs propres et vils avantages, à leur cupidité, à leur ambition: et par des superstitions, des traditions humaines, ils infecteront la vérité déposée pure seulement dans ces actes écrits, mais qui ne peut être entendue que par l’Esprit.

«Ils chercheront à se prévaloir de noms, de places, de titres, et à joindre à ceux-ci la temporelle puissance, quoiqu’en feignant d’agir par la puissance spirituelle, s’appropriant l’Esprit de Dieu, promis également et donné à tous les croyants. Dans cette prétention, des lois spirituelles seront imposées par la force charnelle à chaque conscience, lois que personne ne trouvera sur le rôle de celles qui ont été laissées, ou que l’Esprit grave intérieurement dans le cœur.

«Que voudront-ils donc, sinon contraindre l’Esprit de la grâce même et lier la liberté sa compagne? Que voudront-ils, sinon démolir les temples vivants de Dieu, bâtis pour durer par la foi, leur propre foi, non celle d’un autre? (car sur terre, qui peut être écouté comme infaillible contre la foi et la conscience!) Cependant plusieurs se présumeront tels: de là une accablante persécution s’élèvera contre tous ceux qui persévéreront à adorer en esprit et en vérité. Le reste, ce sera le plus grand nombre, s’imaginera satisfaire à la religion par des cérémonies extérieures et des formalités spécieuses. La vérité se retirera percée des traits de la calomnie, et les œuvres de la foi seront rarement trouvées.

«Ainsi ira le monde, malveillant aux bons, favorable aux méchants, et sous son propre poids gémissant, jusqu’à ce que se lève le jour du repos pour le juste, de vengeance pour le méchant; jour du retour de celui si récemment promis à ton aide, de ce Fils de la femme, alors obscurément annoncé, à présent plus amplement connu pour ton Sauveur et ton Maître.

«Enfin, sur les nuages il viendra du ciel, pour être révélé dans la gloire du Père, pour dissoudre Satan avec son monde pervers. Alors de la masse embrasée, purifiée et raffinée, il élèvera de nouveaux cieux, une nouvelle terre, des âges d’une date infinie, fondés sur la justice, la paix, l’amour, et qui produiront pour fruits la joie et l’éternelle félicité.»

L’ange finit, et Adam lui répliqua pour la dernière fois:

«Combien ta prédiction, ô bienheureux voyant, a mesuré vite ce monde passager, la course du temps jusqu’au jour où il s’arrêtera fixé! au-delà, tout est abîme, éternité, dont l’œil ne peut atteindre la fin! Grandement instruit, je partirai d’ici, grandement en paix de pensée, et je suis rempli de connaissances autant que ce vase peut en contenir; aspirer au delà a été ma folie. J’apprends de ceci que le mieux est d’obéir, d’aimer Dieu seul avec crainte, de marcher comme en sa présence, de reconnaître sans cesse sa providence, de ne dépendre que de lui, miséricordieux pour tous ses ouvrages surmontant toujours le mal par le bien, par de petites choses accomplissant les grandes, par des moyens réputés faibles renversant la force du monde, et le sage du monde, par la simplicité de l’humble: je sais désormais que souffrir pour la cause de la vérité c’est s’élever par la force à la plus haute victoire, et que pour le fidèle la mort est la porte de la vie; je suis instruit de cela par l’exemple de celui que je reconnais à présent pour mon Rédempteur à jamais béni.»

L’Ange à Adam répliqua aussi pour la dernière fois:

«Ayant appris ces choses, tu as atteint la somme de la sagesse. N’espère rien de plus haut quand même tu connaîtrais toutes les étoiles par leur nom, et tous les pouvoirs éthérés, tous les secrets de l’abîme, tous les ouvrages de la nature, ou toutes les œuvres de Dieu dans le ciel, l’air, la terre ou la mer; quand tu jouirais de toutes les richesses de ce monde, et le gouvernerais comme un seul empire. Ajoute seulement à tes connaissances des actions qui y répondent; ajoute la vertu, la patience, la tempérance; ajoute l’amour, dans l’avenir nommé charité, âme de tout le reste. Alors tu regretteras moins de quitter ce paradis, puisque tu posséderas en toi-même un paradis bien plus heureux.

«Descendons maintenant de cette cime de spéculation; car l’heure précise exige notre départ d’ici. Regarde! ces gardes que j’ai campés sur cette colline attendent l’ordre de se mettre en marche: à leur front, une épée flamboyante, en signal du bannissement, ondoie avec violence. Nous ne pouvons rester plus longtemps. Va éveille Ève: elle aussi je l’ai calmée par de doux rêves, présages du bien, et j’ai disposé tous ses esprits à une humble soumission. Dans un moment convenable tu lui feras part de ce que tu as entendu, surtout de ce qu’il importe à sa foi de connaître, la grande délivrance du genre humain, qui doit venir de sa race, de la race de la femme. Puissiez-vous vivre (vos jours seront nombreux) dans une foi unanime, quoique tristes, à cause des maux passés, cependant encore beaucoup plus consolés par la méditation d’une heureuse fin.»

Il finit, et tous deux descendent la colline. Arrivés au bas, Adam courut en avant au berceau où Ève s’était endormie; mais il la trouva éveillée; elle le reçut ainsi avec ces paroles qui n’étaient plus tristes:

«D’où tu reviens et où tu étais allé, je le sais, car Dieu est aussi dans le sommeil et instruit les songes: il me les a envoyés propices, présageant un grand bien, depuis que fatiguée de chagrin et de détresse de cœur, je tombai endormie; mais à présent, guide-moi: en moi, plus de retardement: aller avec toi, c’est rester ici; rester sans toi ici, c’est sortir d’ici involontairement. Tu es pour moi toutes choses sous le ciel, tu es tous les lieux pour moi, toi qui pour mon crime volontaire es banni d’ici. Cependant, j’emporte d’ici cette dernière consolation, qui me rassure: bien que par moi tout ait été perdu, malgré mon indignité, une faveur m’est accordée: par moi la Race promise réparera tout.»

Ainsi parle Ève, notre mère, et Adam l’entendit charmé, mais ne répondit point; l’archange était trop près, et de l’autre colline à leur poste assigné, tous dans un ordre brillant les chérubins descendaient: ils glissaient météores sur la terre, ainsi qu’un brouillard du soir élevé d’un fleuve glisse sur un marais, et envahit rapidement le sol sur les talons du laboureur qui retourne à sa chaumière. De front, ils s’avançaient; devant eux le glaive brandissant du Seigneur flamboyait furieux, comme une comète: la chaleur torride de ce glaive, et sa vapeur telle que l’air brûlé de la Libye, commençaient à dessécher le climat tempéré du paradis; quand l’Ange hâtant nos languissants parents, les prit par la main, les conduisit droit à la porte orientale; de là aussi vite jusqu’au bas du rocher, dans la plaine inférieure, et disparut.

Ils regardèrent derrière eux, et virent toute la partie orientale du paradis, naguère leur séjour, ondulée par le brandon flambant: la porte était obstruée de figures redoutables et d’armes ardentes.

Adam et Ève laissèrent tomber quelques naturelles larmes qu’ils essuyèrent vite. Le monde entier était devant eux, pour y choisir le lieu de leur repos, et la Providence était leur guide. Mais main en main, à pas incertains et lents, ils prirent à travers Éden leur chemin solitaire.

 

FIN DU PARADIS PERDU.