L’Amérique sous le nom de pays de Fou-Sang by Paravey

L’AMÉRIQUE
SOUS LE NOM DE PAYS DE FOU-SANG,
A-T-ELLE ÉTÉ
CONNUE EN ASIE DÈS LE 5e SIÈCLE DE NOTRE ÈRE.
IMP. DE HAUQUELIN ET BAUTRUCHE, RUE DE LA HARPE, 90.

L’AMÉRIQUE
SOUS LE NOM DE PAYS DE FOU-SANG,

EST-ELLE CITÉE, DÈS LE 5e SIÈCLE DE NOTRE ÈRE,
DANS LES GRANDES ANNALES DE LA CHINE, ET, DÈS LORS, LES SAMANÉENS
DE L’ASIE-CENTRALE ET DU CABOUL,
Y ONT-ILS PORTÉ LE BOUDDHISME, CE QU’A CRU VOIR LE CÉLÈBRE
M. DE GUIGNES, ET CE QU’ONT NIÉ GAUBIL, KLAPROTH
ET M. DE HUMBOLDT?

DISCUSSION OU DISSERTATION ABRÉGÉE,
OU L’AFFIRMATIVE EST PROUVÉE,

Par M. DE PARAVEY,
DU CORPS ROYAL DU GÉNIE.

Ο Σὁλων, Σὁλων, Ἕλληνες ἀεἱ παῖδἑς ἐστε.

O Solon, Solon, vous autres Grecs, vous n’êtes que des enfans.

Platon, Timée.

(Extrait du No de février 1844 des Annales de philosophie chrétienne.)

PARIS,
CHEZ TREUTTEL ET WURTZ,
Rue de Bourbon, no 17.
ET AU BUREAU DES ANNALES DE PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE,
Rue Saint-Guillaume (Fbg-S.-G.), no 24.
1844

L’AMÉRIQUE
SOUS LE NOM DE PAYS DE FOU-SANG,
A-T-ELLE ÉTÉ
CONNUE EN ASIE DÈS LE 5e SIÈCLE DE NOTRE ÈRE[1].

Les savans de l’Islande et du Danemarck viennent de démontrer que les Scandinaves, longtems avant Colomb, visitaient les parties nord-est de l’Amérique, y trouvaient des vignes sauvages et du raisin, et même avaient pénétré plus au sud, jusque dans le Brésil actuel.

Avant ces recherches toutes modernes, l’illustre Buffon, dans son Discours sur les variétés de l’espèce humaine, avait reconnu, comme M. de Humboldt l’a vu aussi postérieurement, que les peuplades du nord-ouest de l’Amérique, et même du Mexique, avaient dû y venir de la Tartarie et de l’Asie centrale; et, s’appuyant sur [6]les nouvelles découvertes des Russes, il traçait la route suivie par ces Asiatiques, les faisant arriver au nord-ouest de la Californie, à travers le Kamtchatka et la chaîne des îles Aléoutes.

De son côté, M. de Guignes, compulsant les annales de la Chine, et par elles éclaircissant toutes nos origines européennes, y trouvait un fort curieux mémoire sur le pays de FOU 扶 SANG 桑, ou pays de l’Orient extrême. Il s’aidait des lumières jetées par les Russes et les géographes les plus modernes sur les contrées extrêmes du nord-est de l’Asie; et, dans un savant travail inséré au T. XXVIII des Mémoires de l’Académie des Inscriptions et des Belles-Lettres, il prouvait, autant qu’on le pouvait faire alors, que ce pays de Fou-sang, connu dès l’an 458 de J.-C., riche en or, en argent et en cuivre, mais où manquait le fer, ne pouvait être autre que l’Amérique.

Toutes les Cartes grossières et altérées à dessein, quant à la grandeur des contrées étrangères, que nous avons pu recueillir dans les livres ou les recueils rapportés de Chine, et antérieures aux cartes exactes du Céleste Empire, dressées ensuite par les missionnaires de Pékin, offrent, en effet, à l’est et au nord-est de la Chine, outre le Japon, marqué sous un de ses noms Gi 日 Pen 本 (Source du soleil), un amas confus de pays, dessinés comme de petites îles, sans doute parce qu’on pouvait y aborder par mer; et, parmi ces pays, dont l’étendue est diminuée à dessein, est marqué le célèbre pays de Fou-sang, pays sur lequel on a débité, en Chine, bien des fables; mais qui, dans la Relation traduite par M. de Guignes, se présente sous un jour tout à fait naturel, et ne peut s’appliquer qu’à une des contrées de l’Amérique, si ce n’est même, comme nous le verrons, à l’Amérique entière.

Nous n’avons connu ces anciennes cartes Chinoises, dressées de manière à présenter l’Europe elle-même, et toute l’Asie autre que la Chine, comme de très petits pays, que dans le voyage fait par nous à Oxford, dès 1830: nous les avons calquées à la Bibliothèque Bodléienne, et plus tard, notre savant ami, sir Georges Staunton, nous a donné une de ces cartes imparfaites.

De retour à Londres, nous y avons cherché et trouvé le texte chinois de la Relation traduite par M. de Guignes; car les ouvrages où elle se trouve étaient accaparés, à Paris, par certains sinologues.[7] Nous avons copié ce texte; nous l’avons montré à M. Huttman, alors secrétaire de la Société asiatique anglaise. Il y reconnut, comme nous, une description de l’Amérique ou d’une de ses parties; et, dans la surprise qu’il en éprouva, il fit part probablement de nos recherches à M. Klaproth; car nous étions encore à Londres, quand ce savant prussien fit paraître, dans les Nouvelles Annales des Voyages, année 1831, une prétendue réfutation du Mémoire de M. de Guignes, réfutation qu’il nous adressa, en même tems qu’une lettre assez longue, que nous publierons peut-être un jour[2].

Ni cette lettre, ni cette réfutation imprimée ne changèrent nos convictions sur la justesse des aperçus du docte M. de Guignes. Nous le déclarâmes à M. Klaproth; et, comme il sentait sans doute lui-même la faiblesse des raisonnemens par lesquels il avait essayé de montrer que cette Relation du Fou-sang devait s’entendre du Japon, ce fut lui, nous le supposons, qui, postérieurement, voulant amener M. de Humboldt à ses fausses idées, fit insérer dans le T. X du Nouveau Journal asiatique de Paris, des Lettres du feu P. Gaubil, où ce savant missionnaire, sans nier cette Relation, discute les idées de M. de Guignes, et ne connaissant pas alors les Cartes dont nous parlons, semble ne pas admettre que l’Amérique, sous le nom de Fou-sang ou sous d’autres noms, ait été réellement connue des Bouddhistes ou Samanéens de la Haute-Asie, dès l’an 458 de Jésus-Christ.

Dès lors, cependant, nous eussions pu démontrer, par le calcul exact des distances en lys, données dans cette Relation traduite des Grandes Annales de la Chine, sur ce pays du Fou-sang, et en discutant la route suivie pour s’y rendre, que ce pays, même d’après les aveux de M. Klaproth et du P. Gaubil, sur les noms chinois donnés à la contrée si reculée du Kamtchatka, ne pouvait exister qu’en Amérique.

Suivant le samanéen ou le moine bouddhiste, qui fit connaître le Fou-sang aux Chinois, en 499 de notre ère, ce pays était à la fois à l’est de la Chine, et également à l’est d’une contrée demi-sauvage [8]connue, dans les livres chinois, sous le nom de pays de Ta 大 han 漢 ou des grands Hans, nom appliqué déjà auparavant à la dynastie chinoise des Hans, établie en 206 avant notre ère après celle des Tsin.

Mais, d’après les relations chinoises, sur ce pays de Ta-han, où l’on pouvait aller, soit par mer, en partant du Japon et se dirigeant au nord-est; soit par terre, en partant du coude très prononcé vers le nord, que fait le grand fleuve Hoang-ho, dans le pays des Mongols, et passant au sud du lac Baïkal, et se dirigeant ensuite également au nord-est, ce pays, très éloigné de la Chine, ne peut être que le Kamtchatka, aussi nommé pays de Lieou-kouey, ou Lieu d’exil (lieou 流) des hommes pervers (kouey 鬼), dans d’autres Géographies chinoises.

Le père Gaubil, dans ces lettres mêmes publiées par M. Klaproth, l’admet pour le pays Lieou-kouey; car on dit ce pays entouré de trois côtés par la mer, comme l’est le Kamtchatka; et la distance où on le met, dans la géographie de la dynastie des Tangs, publiée aussi par ce savant missionnaire, ne peut convenir qu’à cette pointe extrême de l’Asie nord-est.

D’une autre part, discutant la position du pays de Ta-han, M. Klaproth lui-même, dans le mémoire que nous réfutons, p. 12me, déclare que ce pays de Ta-han a aussi été nommé pays de Lieou-kouey; et puisque ce lieu est le Kamtchatka, d’après le P. Gaubil, le pays de Ta-han répond donc aussi au Kamtchatka du sud, et non pas à la grande île Saghalien ou Taraïkaï, qui existe à l’est de la Tartarie et à l’embouchure du fleuve Amour, île où le veut mettre M. Klaproth, dans ses Recherches sur le Fou-sang.

C’était aussi dans le Kamtchatka que le célèbre M. de Guignes plaçait le pays de Ta-han, où les livres de la Chine, tels que le Pian-y-tien, vaste Géographie des peuples étrangers, précieux ouvrage que possède la bibliothèque du roi à Paris, figurent des hommes sauvages fort grands et à cheveux très longs et en désordre.

Et, quand le samanéen Hoeï-chin, venu du pays de Fou-sang, en Chine, et débarqué à King-tcheou, dans le Hou-pe, sur la rive [9]gauche du grand fleuve Kiang, dit: que le Fou-sang est à la fois à l’orient de la Chine et à l’est du pays de Ta-han, ou du Kamtchatka, il est évident qu’il donne, du sud au nord, une très vaste étendue à ce pays de Fou-sang, puisque le Kamtchatka, même dans sa partie la plus australe, est très loin, au nord-est, de la Chine, en ne la prenant même que dans le nord, et encore plus loin du fleuve Kiang: il parle donc ici, non pas d’une île, même aussi grande que le Japon, mais d’un continent très étendu, tel que l’Amérique du Nord.

Aussi, quand nous avons communiqué le Mémoire de M. de Guignes et la prétendue Réfutation de M. Klaproth, au célèbre navigateur M. Dumont-d’Urville, dont la science déplore encore la perte fatale, ce savant qui, avant son dernier voyage, avait commencé par nos conseils l’étude des livres de géographie conservés en Chine, n’a-t-il pu s’empêcher de sourire de pitié en voyant que, par un véritable tour de force, de ce vaste continent M. Klaproth avait essayé de faire une simple contrée du Japon, pays qui, sous son nom véritable, est lui-même indiqué dans un autre passage des Grandes Annales cité par M. de Guignes, et où l’on décrit la route qui, de la Corée, menait par mer au pays de Ta-han. On touchait pour y aller au pays de Ouo ou du Japon qui, dès lors, était déjà connu des Chinois dans toutes ses parties; on abordait au nord le pays de Wen-tchin (île Saghalien); puis, cinglant à l’est, on arrivait au Ta-han ou au Kamtchatka, ailleurs nommé Lieou-kouei.

Un pays assez vaste pour être à la fois à l’orient de la Chine centrale et du Kamtchatka, ne peut évidemment être que l’Amérique du Nord; ce que n’avait pas dit M. de Guignes, mais ce qu’il devait sentir, et la distance même à laquelle on place le Fou-sang du pays de Ta-han ou du Kamtchatka, dans la Relation du samanéen, achève de le démontrer.

Il évalue, en effet, à 20 mille lys cette distance vers l’est du Ta-han au Fou-sang; et, comme les lys ont souvent varié en Chine, M. Klaproth essaie, en les supposant fort petits, de n’arriver ainsi qu’au Japon!! Mais comme la direction à l’est le gêne encore et le ferait tomber dans l’Océan, en admettant, comme il le fait, que le Ta-han n’est autre que l’île de Saghalien, il change, sans plus de façon, cette direction, et la porte vers le sud; de sorte que, de supposition[10] en supposition, il arrive à conclure que la partie sud-est du Japon était cette contrée du Fou-sang, alors nouvelle encore, suppose-t-il, pour les Chinois.

Mais le P. Gaubil, qu’il invoquait ailleurs, pouvait même le détromper à cet égard et lui donner la valeur réelle de ces lys.

Dans son Histoire de la dynastie des Tang, qui a régné peu de tems après l’époque où les Grandes Annales ont transcrit ces Relations du Ta-han et du Fou-sang, il dit: «que l’on compte 15,000 lys entre la Perse et la ville de Sy-ngan-fou[3],» alors capitale de la Chine; la Perse étant en ces livres désignée sous le nom de royaume de Po-sse, et sa capitale devant être vers Passa-garde et Schiras ou Persépolis.

Or, vers le nord-est, les géographes de la dynastie Tang, comptent aussi 15,000 lys, pour la distance de Sy-ngan-fou, au pays de Lieou-kouey[4] (le même que le pays de Ta-han selon M. Klaproth), pays entouré par la mer de trois côtés, et qui est reconnu par le P. Gaubil, avons-nous dit, pour correspondre au Kamtchatka.

Si donc, sur un globe terrestre, on prend une ouverture de compas, entre la capitale Sy-ngan-fou, celle de la Chine alors, et Schiras ou Persépolis, capitale du Po-sse ou de la Perse, et qu’on reporte, à partir de Sy-ngan-fou, cette distance vers le nord-est, on doit atteindre la partie sud du pays de Kamtchatka, et c’est ce qui a lieu, en effet, avec une grande exactitude.

La valeur des lys est donc fixée, en grand, pour cette époque; de sorte que le tiers de cette ouverture représentera 5,000 lys, et qu’en les joignant aux 15,000 lys qui forment l’ouverture entière, on obtiendra d’une manière exacte, la distance de 20,000 lys, que la relation du Samanéen affirme exister à l’est, entre le pays de Ta-han et celui de Fou-sang, d’où il venait d’arriver.

A partir de la pointe sud du Kamtchatka, qui répond à ce pays de Lieou-kouey ou de Ta-han, portant alors vers l’est, sur le globe en question, l’ouverture de compas de 20,000 lys, on devra donc, si le Fou-sang est l’Amérique, atteindre au moins la côte ouest de ce nouveau continent, côte qui dès longtems abordée par les Asiatiques, [11]a été, par une sorte de fatalité, la dernière explorée par les Européens. Or, c’est ce qui arrivera, en effet, et ce qui confirme, à la fois, les conjectures de Buffon, et les assertions, appuyées de cartes encore peu exactes, qu’avait émises M. de Guignes; car on parviendra ainsi au nord des Bouches de la Colombia, et non loin de la Californie.

Ce savant ne pouvait alors, parvenir à la même précision que nous; puisque, nous le répétons, les positions exactes des côtes nord-ouest de l’Amérique vers les îles Aléoutes, et même celles du pays du Kamtchatka, n’étaient pas encore bien rigoureusement établies; mais il n’en a eu que plus de mérite à reconnaître le premier, la valeur des lys pour cette époque, et à retrouver ainsi, dans les Géographies trop peu consultées de la Chine, des pays aussi nouveaux pour nous, que l’étaient alors le Kamtchatka et ce vaste continent d’Amérique, connu de tout tems par les peuples explorateurs de l’Asie Centrale, mais qui ne nous a été révélé que bien tard par le génie admirable et persévérant d’un illustre génois.

A l’aide de ces mêmes livres conservés en Chine, et qu’il est honteux pour les Européens, de ne pas avoir traduits encore, depuis plus d’un siècle qu’ils les possèdent, nous pourrions montrer que la Méropide d’Elien[5] n’était elle-même aussi, que l’Amérique du Nord; car l’invasion chez les Hyperboréens, dont parle cet auteur, ne peut avoir eu lieu, que du nord de l’Amérique, au Kamtchatka et aux rives du grand fleuve Amour, contrées où les anciens livres de la Chine font vivre une foule de peuples, dont les noms, en Europe, sont à peine connus en ce jour, bien que très curieux et tous significatifs.

Dès les tems les plus reculés, ayant reçu sans doute, des colonies de la Grèce et de la Syrie, ces heureux Hyperboréens, envoyaient au temple d’Apollon, à Délos, des gerbes du blé récolté par eux.

Hérodote et Pausanias nous nomment les peuples qui, de main en main, faisaient parvenir ces offrandes en Grèce; et, quand on combine ce qu’ils en disent, avec les notions sur ces mêmes peuples, qu’offrent les livres chinois, on acquiert facilement la conviction que le véritable pays des Hyperboréens, c’est-à-dire, des peuples du nord-est, ne [12]pouvait être situé ailleurs que sur le fleuve Amour et vers la Corée, contrées à alphabet, très anciennement civilisées ou colonisées.

Par ces Hyperboréens, en rapport avec les nations féroces de l’Amérique du nord, nations que décrit Elien sous le nom de Machimos ou de guerriers, les Grecs des tems anciens, qui avaient porté la culture des céréales sur les rives de l’Amour, devaient donc avoir des notions sur ce Fou-sang ou monde oriental, vaste continent, qui, du côté de l’ouest, exploré par les Phéniciens de l’Égypte, et ensuite, par les Carthaginois, avait reçu le nom d’Atlantide.

L’imagination fleurie des Asiatiques avait pu broder bien des fables sur ces relations d’un monde si éloigné, et où l’on n’abordait pas sans courir de très grands dangers; mais les monumens si curieux de Palenqué dans le Guatimala, et ceux non moins importants qu’a dessinés M. de Waldeck, dans le Yucatan, démontrent positivement ces rapports antiques de l’Asie Centrale, des Indes et de l’Égypte à l’Amérique ou à la Méropide, véritable pays de Fou-sang.

Le Chan-hai-king, antique géographie mythologique de la Chine, le Li-sao et d’autres livres chinois débitent aussi des fables sur la vallée de Tang-kou ou des Eaux chaudes, d’où le soleil paraît sortir, se levant ensuite dans le pays de Fou-sang, où croissent des mûriers d’une hauteur prodigieuse; ils disent que les peuples du Fou-sang mangent les fruits de ces mûriers pour devenir immortels et pouvoir voler dans les airs, et que les vers à soie de ces arbres, énormes aussi, se renferment dans des cocons monstrueux de grosseur.

Toutes ces fables sont fondées sur le nom Sang 桑 du mûrier qui entre dans le nom chinois de l’Amérique ou du Fou-sang; et on se les explique quand on examine les monumens Mythriaques, sculptures de l’Asie occidentale, où l’on remarque toujours, sur la droite, le soleil se levant derrière un arbre, tel qu’un mûrier; ce qui n’est que la peinture même du caractère hiéroglyphique conservé en chinois, pour exprimer l’Orient, caractère qui se prononce Tong 東 et qui se forme en dessinant le symbole du soleil 日 gi, derrière celui de l’arbre 木 mo, le soleil à son lever, montrant en effet son disque derrière les arbres.

Tacite, dans sa Germanie, débite aussi des fables sur les pays où[13] le soleil se couche, en faisant entendre, dit-il, des pétillemens lorsque ses feux pénètrent dans l’Océan, et cet admirable ouvrage n’en est pas moins lu et consulté tous les jours; et ces récits merveilleux n’ont point fait nier l’existence des pays dont il parle.

Mais la Relation du Samanéen Hoeï-chin, sur le Fou-sang, n’offre aucune de ces fables, et si elle place un arbre de ce nom en Amérique, elle le décrit comme un végétal à fruit rouge en forme de poire, arbuste dont les jeunes rejetons se mangent et dont l’écorce se prépare comme du chanvre, et donne des toiles, des habits et même du papier; car les habitans de ce pays avaient déjà une écriture, dit cette Relation, et l’on a retrouvé, en effet en Amérique, des livres et une écriture au Mexique, et ailleurs.

Dans les livres chinois de botanique, ce nom de Fou-sang, qu’on peut traduire par celui de mûrier secourable, utile, sens de Fou 扶, est donné maintenant à la Ketmie, ou Hibiscus rosa sinensis, plante venue de Perse en Chine, nous apprend le P. Cibot, et qui y a été greffée sur le mûrier.

Mais M. Klaproth serait porté à y voir, par quelque méprise, le mûrier à papier, dont on fait aussi, en effet, des étoffes et des habits, tandis que d’autres pourraient y trouver le Metl ou Maguey du Mexique, mais mal décrit; car cette plante donnait également des étoffes et un papier; elle procurait une sorte de vin et des alimens, et était éminemment utile.

Au vrai, ce nom Fou-sang exprime seulement le nom de l’Orient extrême; car dans l’antique géographie hiéroglyphique, le Royaume central se nommait, ainsi qu’on le fait encore en Chine, Tchong-hoa, ou Fleur du centre, du milieu; et les quatre contrées cardinales avaient le nom de Sse-fou, ou des quatre pays auxiliaires, comparés aux quatre pétales principales du Nelumbo, fleur mystique, fleur du milieu, Lotus sacré, type de l’antique Égypte[6] et de la terre par excellence.

L’Inde nous offre encore cette géographie symbolique; et les anciennes cartes chinoises nomment Fou-yu les contrées du nord; [14]Fou-nan, celles du sud; Fou-lin, celles de l’ouest, c’est-à-dire, le Ta-tsin, empire romain; et enfin, Fou-sang, celles de l’est; or, à l’est de la Chine, n’existe que l’Amérique, comme pays étendu, et si le Japon a eu aussi ce nom de Fou-sang, c’est qu’il est à l’est de la Chine; mais il n’est pas le vrai pays de Fou-sang, dit l’Encyclopédie japonaise, qu’aurait dû consulter M. Klaproth, s’appuyant à tort sur ce nom reconnu faux pour ce pays.

Le Bananier, arbre Pis-sang des Malais, aurait pu aussi être encore un de ces arbres Fou-sang, types de l’orient, aussi bien que la fleur du Nelumbo, ou lotus rose d’Égypte, d’où l’on voit sortir le jeune Horus, c’est-à-dire, où naît le soleil; tout cela, nous le répétons, n’est qu’une suite naturelle des symboles employés, dans la géographie antique et hiéroglyphique, encore trop peu étudiée.

La Relation traduite par M. de Guignes, met aussi beaucoup de Pou-tao, c’est-à-dire de raisins dans le pays de Fou-sang; M. de Guignes avait traduit ces deux caractères séparément, et y avait vu des glayeuls Pou et des pêches Tao. M. Klaproth le rectifie avec raison; mais, par une singulière distraction, il oublie que les forêts de l’Amérique du Nord abondaient en Vignes sauvages de plusieurs espèces, et que les Scandinaves y avaient placé, dans le nord-est, le pays de Vin-land, ou du vin. Il va donc jusqu’à nier l’existence de la Vigne en Amérique; et, s’appuyant surtout sur ce passage, il veut que le Fou-sang soit le Japon, où la vigne, dit-il, existait depuis longtems, bien qu’en Chine elle n’ait été apportée de l’Asie occidentale qu’en l’an 126 avant notre ère. On voit donc, encore ainsi, combien sa réfutation de M. de Guignes, même lorsque ce dernier se trompe, était faible, et tout son Mémoire n’offre que des argumens de la même force.

Quand le Samanéen dit que le fer manque au Fou-sang, mais qu’on y trouve du cuivre, et que l’or et l’argent n’y sont pas estimés, vu leur abondance sans doute, il ne fait que nous apprendre ce que Platon avait dit déjà de l’Atlantique, et ce que répètent toutes les relations de l’Amérique; une rivière célèbre du nord de ce continent, porte encore le nom de Rivière mine de cuivre, et le cuivre est aussi très abondant dans le Pérou.

[15]Il nous apprend, en outre, que les habitans du Fou-sang nourrissent des troupeaux de cerfs et font du fromage du lait des biches; et, dans les Encyclopédies chinoises et japonaises, comme aussi dans le Pian-y-tien, si l’on donne la figure d’un habitant du Fou-sang, on le dessine, en effet, occupé à traire une biche, à petites taches rondes; c’est même là, dans les deux encyclopédies, ce qui forme la caractéristique de cette contrée du Fou-sang. Déjà Philostrate, dans la Vie d’Apollonius, avait cité, dans l’Inde, des peuples nourrissant des biches pour leur lait, et la chose n’est pas assez commune pour ne pas être remarquée; mais ces troupeaux de biches ont aussi été retrouvés en Amérique de nos jours; car Valmont de Bomare, article Cerf, dit: «Les Américains ont des troupeaux de cerfs et de biches, errans le jour dans les bois et le soir rentrant dans leurs étables. Plusieurs peuples d’Amérique, n’ayant point d’autre lait, ajoute-t-il, que celui qu’ils tirent de leurs biches, et dont ils font aussi du fromage.»

Il semble donc, qu’il traduit par ces mots, ce que disait en 499 de notre ère, Hoeï-chin, sur les peuples du Fou-sang. Et si nous avons signalé aussi cet usage dans l’Inde antique, nous ne l’avons pas fait sans dessein, car ce même Samanéen affirme que la religion de Bouddha, religion indienne, avait, dès l’an 458 de notre ère, été portée dans le pays de Fou-sang, par cinq religieux du Ky-pin, ou de la Cophéne, contrée indienne; il dit que les peuples convertis dès lors par eux, n’avaient ni armes ni troupes, et (à l’instar des Argippéens, dont parle Hérodote) qu’ils ne faisaient point la guerre; il ajoute enfin qu’ils avaient une écriture, et le culte des images, c’est-à-dire qu’ils étaient de vrais Bouddhistes.

Ce qu’il dit des bœufs à longues cornes, portant de lourds fardeaux sur la tête, de chars attelés de bœufs, de chevaux et de cerfs, offre seulement, ce semble, quelque difficulté; mais les bœufs à crinières et à têtes énormes, de l’Amérique du nord, ont pu donner lieu à ce rapport inexact, et l’on a pu, bien qu’à tort, mais pour éviter de les décrire, donner le nom chinois Ma 馬, qui s’applique aux chevaux, aux ânes, aux chameaux, et qui forme la clef des quadrupèdes utiles de cette nature, aux Llama et Alpacas déjà domptés peut-être dans l’Amérique du Sud, comprise aussi dans le Fou-sang.

Il serait possible, d’ailleurs, que des chevaux, à cette époque, eussent[16] été introduits déjà dans l’Amérique du nord-ouest, à peine connue de nos jours, et où l’on cite des peuplades qui s’en servent; et l’on a pu aussi y voir des attelages de rennes du Kamtchatka.

Il est vrai qu’on suppose que ces chevaux sont issus de ceux amenés au Mexique par les Espagnols; mais la chose n’est pas démontrée; et en supposant ceux-ci d’origine européenne, une épidémie, une guerre destructive auraient pu, depuis le 5e siècle, détruire les chevaux domestiques, amenés au Fou-sang, par les Tartares et les bouddhistes de l’Asie.

Ce peuple du Fou-sang n’avait encore alors, que des cabanes en planches, et des villages, comme on en a trouvé vers la Colombia, et au nord-ouest de la Californie; et pour obtenir une épouse, les jeunes gens du pays devaient servir leur fiancée, pendant une année entière. Or (dans la Collection de Thévenot) c’est précisément ce que dit Palafox de son indien de l’Amérique, indien dont il décrit les mœurs; et c’est ce qui existe aussi dans les contrées extrêmes du nord-est de l’Asie, contrées d’où on passait en Amérique, avons-nous dit.

D’autres détails de mœurs semblent empruntés à la civilisation chinoise, et spécialement le Cycle de 10 années, ou peut-être même de 60 ans[7], cycle portant les noms chinois des 10 kans, et servant à marquer les couleurs successives des habits du roi, couleur qu’on devait changer tous les 2 ans, ainsi que le prescrit pour l’empereur, en Chine, le chap. yue-ling du Ly-ky, ou livre sacré des Rites.

Mais ces cycles prétendus chinois, et qui ont donné les alphabets des peuples les plus anciens en Syrie, en Phénicie et dans l’Inde, comme dans la Grèce, ainsi que nous l’avons démontré ailleurs[8], ont [17]pu être apportés au Fou-sang, aussi bien de l’Asie centrale ou de l’Inde que de la Chine, et ils n’ont jamais été inconnus aux bouddhistes ou samanéens.

Nous pourrions aussi discuter le son des noms donnés au roi et aux grands du pays de Fou-sang[9]; mais ces discussions nous entraîneraient trop loin. Nous nous bornons donc à discuter la fin de cette relation du Fou-sang.

«Autrefois, dit Hoeï-chin, la religion de Bouddha n’existait pas dans ce pays; mais sous les Song (en 458 de J.-C., date précisée ici), cinq Pi-kieou, ou religieux du pays de Ky-pin (pays où le P. Gaubil voit Samarcande, où M. de Rémusat voit l’antique Cophène vers l’Indus), allèrent au Fou-sang, apportèrent avec eux les livres et les images saintes, le rituel, et instituèrent les habitudes monastiques; ce qui fit changer les mœurs de ses habitans.»

Aussi, venant en Chine en 499, c’est-à-dire 48 ans après cette conversion du Fou-sang, Hoeï-chin, samanéen lui-même, déclare-t-il, qu’alors les peuples de cette contrée vénéraient les images des esprits, le matin et le soir, et ne faisaient pas la guerre.

On sait que le prosélytisme est un des devoirs qu’ont à remplir les religieux Bouddhistes; il n’est donc pas étonnant de les voir partir de l’Asie centrale, franchir les mers et les pays les plus dangereux, pour aller convertir les peuples encore sauvages de l’Amérique, pays déjà bien connu d’eux, et des Arabes et Perses de Samarcande.

C’est ce qu’on ne peut plus révoquer en doute, depuis que M. de Waldeck a dessiné, dans le Yucatan, un temple ou monastère antique, vaste enceinte carrée, accompagnée de pyramides analogues à celles des Bouddhistes du Pégu, d’Ava, de Siam et de l’archipel indien, et qu’on peut étudier dans tous leurs détails.

Une multitude de niches, où figure le Dieu célèbre, Bouddha, assis les jambes croisées, existe à Java, tout autour de l’ancien [18]temple de Bourou Bouddha, et si l’on examine le temple du Yucatan, dont M. de Waldeck a publié les beaux dessins, on y reconnaît ces mêmes niches où est assis le même Dieu Bouddha, ainsi que d’autres figures d’origine indienne, telles que la tête affreuse de Siva, tête aplatie et déformée, qui surmonte chacune de ces niches.

Nous ne pourrions affirmer cependant que ces temples du Yucatan fussent aussi anciens que cette relation du Fou-sang, pays où l’on ne nous montre encore que des cabanes en bois; mais, persécutés par les Brahmes dans l’Inde et le Sind, les Bouddhistes ont dû, à plusieurs reprises, chercher un asile dans le Fou-sang ou l’Amérique, et peut-être même fuir à Bogota et jusqu’au Pérou, où les mœurs ont été trouvées si douces et si analogues à leurs mœurs.

De la même manière, ils adoucissaient les peuples encore sauvages des îles de l’archipel indien, et des pays compris entre l’Inde et la Chine, et ils y élevaient ces temples, ces pyramides qu’on y retrouve en débris, comme à Java, ou encore debout et vénérées, comme dans le Pégu et Siam.

La Chine avait reçu leur culte peu de tems après notre ère, sous Ming-ty, des Hans; la Corée, dès l’an 372 de Jésus-Christ; le Fou-sang, avons-nous dit, en l’an 458; et le Japon, enfin, seulement en 552, le recevant aussi de la Corée et du royaume de Pe-tsy, pays situé dans cette même contrée de l’Amour et de la Corée, ancien centre de civilisation.

C’était de la Corée, disent les livres chinois, qu’on allait par mer au pays de Ta-han, pour de là cingler à l’est, et arriver en Amérique, c’est-à-dire au Fou-sang. Dans ce voyage on relâchait au Japon, et sans doute on le contournait pour atteindre, au nord, l’île Saghalien, puis se diriger, à l’est, vers le Kamtchatka ou le Ta-Han.

Mais dans la curieuse Histoire des Chichimèques, publiée dans la collection de M. Ternaux, l’auteur, américain d’origine, Ixtlilxochitl, fait venir les Toltèques, par mer, du Japon en Amérique, abordant par les côtes nord-ouest, et dans des pays à terre Rouge, tels que le Rio del gila, où l’on cite encore un ancien monument, appellé la maison de Motecuzuma.

Il avait vu, à Mexico, des Japonais envoyés à Rome par les missionnaires;[19] et dans ces Japonais modernes, il reconnaissait les traits et le costume des Toltèques dont il parlait; or, il fixait leur migration au 5e siècle de notre ère. Il se trouve donc parfaitement d’accord avec les Relations chinoises sur les divers voyages en Amérique; car on passait par le Japon, nous venons de le dire, quand de Corée on allait par mer au pays de Ta-han, pointe sud du Kamtchatka, latitude élevée où se rencontrent, on le sait, les vents d’ouest et du nord-ouest, vents qui poussent tout naturellement vers le Fou-sang, ou l’Amérique du nord, contrée située à l’est.

Monumens bouddhiques au Yucatan; histoires conservées par les Toltèques du Japon venus en Amérique; relations chinoises du pays de Ta-han et du vaste pays de Fou-sang, et qui nous sont données par les Bouddhistes, partis de ce pays d’Amérique, et qui par le Japon, venaient en Chine: tout est donc parfaitement d’accord; ce passage, par le Japon, expliquant d’ailleurs comment nous avons pu montrer, dès 1835, que les noms de Nombre et beaucoup de Mots de la langue des Muyscas sur le plateau de Bogota se retrouvent encore dans la langue actuelle des Japonnais[10].

De même que les Scandinaves avaient pu, à une époque plus récente, descendre de la côte nord-est du Nouveau-Monde, et du Vinland fondé par eux, jusqu’au Brésil dans l’Amérique du sud, où se sont retrouvés de leurs monumens; de même, mille ans avant les Espagnols, mais débarqués sur la côte nord-ouest, les Bouddhistes de l’Inde, alors persécutés par les Brahmes, les peuplades du Japon, et celles des rives de l’Amour, pays des anciens Hyperboréens, ont pu pénétrer au Mexique, au Yucatan, au pays de Guatimala et de Palanqué, au royaume de Cundinamarca, et enfin jusqu’au riche et pacifique royaume du Pérou. Le célèbre M. de Humboldt a très-bien indiqué les rapports de race et de civilisation, de cycles, mœurs, usages, qui unissaient les peuples de ces dernières contrées à ceux de la Tartarie et de l’Asie; mais en niant, d’après le P. Gaubil auquel [20]l’Amérique était peu connue, et d’après M. Klaproth, l’identité de l’Amérique et du Fou-sang, il se privait de ses meilleurs argumens, et ne pouvait fixer aucune date précise pour ces migrations.

Nous espérons, s’il lit ce court Mémoire, qu’il rendra plus de justice à la vérité des aperçus du célèbre M. de Guignes, sinologue profond, dans les travaux duquel M. Klaproth avait puisé une grande partie de sa science, et que, pour cela même, celui ci n’aurait pas dû tant décrier!!

Nous avons voulu, dans ce succinct extrait de nos vastes travaux sur l’Amérique, rendre justice à ce docte et modeste auteur de l’Histoire des Huns. Comme lui aussi, de méprisables coteries nous oppriment; mais nous espérons qu’un jour, peut-être, on rendra plus de justice à des recherches qui ont consumé nos plus belles années.

Le cher de PARAVEY.
Août 1843.
NOTES EN BAS DE PAGE:
[1] En lisant cette curieuse dissertation de M. le cher de Paravey, nos lecteurs ne doivent pas oublier que sa principale importance, pour nous, est qu’elle fournit les moyens d’expliquer comment quelque connaissance du Christianisme a pu arriver dans le Nouveau-Monde, beaucoup avant le voyage des Espagnols; et comment, par conséquent, on a pu trouver des souvenirs de la Bible au Mexique, des croix et autres symboles chrétiens sur les monumens découverts à Palenqué et ailleurs. C’est donc une bonne fortune pour nous que le nouveau travail de M. de Paravey, et nous l’insérons avec plaisir. (Note du Directeur des Annales de philosophie chrétienne).

[2] Voir à la fin de la présente dissertation cette relation du Fou-sang, extraite de cette réfutation de M. Klaproth.

[3] Mémoires concernant les Chinois, t. XV, p. 450.

[4] Ib., t. XV, p. 453.

[5] Hist., l. III, 18.

[6] Voir sur le Lotus sacré type de l’Egypte, Gramm. égypt. de Champol, et les Annales de philosophie chrétienne, t. VII, p. 343, 3e série.

[7] M. de Humboldt, en effet, a signalé chez les Muyscas du Plateau de Bogota en Amérique, l’usage du cycle de 60 ans et des institutions analogues à celles du Bouddhisme du Japon.

[8] Voir notre essai sur l’origine unique et hiéroglyphique des chiffres et des lettres. Paris, 1826, chez Treuttel et Wurtz, et dans les Annales, t. x, p. 8, l’article Origine japonaise des Muyscas, où se trouvent les figures de ces cycles, p. 109.

[9] Le titre du roi était I-ky, son qui rappelle le nom des Hic-sos, venus d’Asie, rois pasteurs d’Égypte; et la finale Ric, des noms des rois goths, aussi venus du nord de l’Asie; et peut-être encore celui de Cacique, des chefs des îles d’Amérique, comme celui des Arikis, ou rois des îles de l’Océanie.

[10] C’est la Dissertation sur les Muyscas, insérée dans les Annales, et citée plus haut. Elle a été aussi publiée à part sous le titre de Mémoire sur l’origine japonaise des peuples du plateau de Bogota. Chez Treuttel, à Paris.

APPENDICE.
RELATION DU PAYS DE FOU-SANG,[21]

Faite par un prêtre Bouddhique nommé Hoeï-chin au 5e siècle de notre ère, et extraite des grandes Annales de la Chine.

(Avertissement de M. Klaproth).

Le célèbre de Guignes, ayant trouvé dans les livres chinois la description d’un pays situé à une grande distance à l’orient de la Chine, à ce qu’il lui sembla, crut que cette contrée, nommée Fou-sang, pouvait bien être une partie de l’Amérique. Il a exposé cette opinion dans un mémoire lu à l’académie des inscriptions et belles-lettres, et intitulé Recherches sur les navigations des Chinois du côté de l’Amérique, et sur plusieurs peuples situés à l’extrémité orientale de l’Asie[11].

Il faut d’abord observer que ce titre est inexact. Il ne s’agit nullement dans l’original chinois que de Guignes a eu devant les yeux d’une navigation entreprise par les Chinois au Fou-sang; mais, comme on verra plus bas, il est simplement question d’une notice de ce pays donnée par un religieux qui en était originaire et qui était venu en Chine. Cette notice se trouve dans la partie des grandes Annales de la Chine[12] intitulée Nan-szu, ou Histoire du midi. Après la destruction de la dynastie de Tsin, en 420 de J.-C., la Chine fut pleine de troubles, dont il résulta l’établissement de deux empires, l’un dans [22]les provinces septentrionales, l’autre dans celles du midi. Ce dernier a été successivement gouverné, de 420 jusqu’en 589, par les quatre dynasties des Soung, des Thsi, des Liang et des Tchhin. L’histoire de ces deux empires a été rédigée par Li-yan-tcheou, qui vivait vers le commencement du 7e siècle. Voici ce qu’il dit du Fou-sang[13].

«Dans la première des années young-yuan, du règne de Fi-ti de la dynastie de Thsi, un cha-men (ou prêtre bouddhique), nommé Hoeï-chin, arriva du pays de Fou-sang à King-tcheou[14]; il raconte ce qui suit:

»Le Fou-sang est à 20,000 li à l’est du pays de Ta-han, et également à l’orient de la Chine. Dans cette contrée, il croît beaucoup d’arbres appelés Fou-sang[15], dont les feuilles ressemblent à celles du Thoung (Bignonia tomentosa), et les premiers rejetons à ceux du bambou. Les gens du pays les mangent. Le fruit est rouge et a la forme d’une poire. On prépare l’écorce de cet arbre comme du chanvre, et on en fait des toiles et des habits. On en fabrique aussi des étoffes à fleurs. Les planches du bois servent à la construction [23]des maisons, car dans ce pays il n’y a ni villes, ni habitations murées. Les habitans ont une écriture et fabriquent du papier avec l’écorce du Fou-sang. Ils n’ont ni armes ni troupes, et ne font pas la guerre. D’après les lois du royaume, il y a une prison méridionale et une septentrionale. Ceux qui ont commis des fautes peu graves sont envoyés dans la méridionale, mais les grands criminels sont relégués dans la septentrionale. Ceux qui peuvent recevoir leur grâce sont envoyés à la première, ceux au contraire auxquels on ne veut pas l’accorder sont détenus dans la prison du nord[16]. Les hommes et les femmes qui se trouvent dans celle-ci peuvent se marier ensemble. Les enfans mâles qui naissent de ces réunions sont vendus comme esclaves à l’âge de 8 ans, les filles à l’âge de 9 ans. Jamais les criminels qui y sont enfermés n’en sortent vivans. Quand un homme d’un rang supérieur commet un crime, le peuple se rassemble en grand nombre, s’assied vis-à-vis du criminel placé dans une fosse, se régale d’un banquet, et prend congé de lui comme d’un mourant[17]. Puis on l’entoure de cendres. Pour un délit peu grave, le criminel est puni seul; mais, pour un grand crime, le coupable, ses fils et les petits-fils sont punis; enfin, pour les plus grands méfaits, ses descendans, jusqu’à la 7e génération, sont enveloppés dans son châtiment[18].

»Le nom du roi du pays est Y-khi (ou Yit-khi)[19]; les grands de la première classe sont appelés Toui-lou, ceux de la seconde les petits Toui-lou, et ceux de la troisième Na-tu-cha. Quand le roi sort, il est accompagné de tambours et de cors. Il change la couleur de ses habits à différentes époques; dans les années du cycle kia [24]et y[20], ils sont bleus; dans les années ping et ting[21], rouges; dans les années ou et ki[22], jaunes; dans les années keng et sin[23], blancs; enfin dans celles qui ont les caractères jin et kouei[24], ils sont noirs[25].

»Les bœufs ont de longues cornes, sur lesquelles on charge des fardeaux qui pèsent jusqu’à 20 ho (à 120 livres chinoises). On se sert dans ce pays de chars attelés de bœufs, de chevaux et de cerfs[26]. On y nourrit les cerfs comme on élève les bœufs en Chine; on fait du fromage avec le lait des femelles[27]. On y trouve une espèce de poire rouge qui se conserve pendant toute l’année. Il y a aussi beaucoup de vignes[28]; le fer manque, mais on y rencontre du cuivre; [25]l’or et l’argent ne sont pas estimés. Le commerce est libre et l’on ne marchande pas.

»Voici ce qui se pratique aux mariages. Celui qui désire épouser une fille établit sa cabane devant la porte de celle-ci; il y arrose et nettoie la terre tous les matins et tous les soirs. Quand il a pratiqué cette formalité pendant un an, si la fille ne donne pas son consentement, il la quitte; mais si elle est d’accord avec lui, il l’épouse. Les cérémonies de mariage sont presque les mêmes qu’en Chine. A la mort du père ou de la mère, on s’abstient de manger pendant sept jours. A celle du grand-père ou de la grand’mère, on se prive de nourriture pendant cinq jours, et seulement pendant trois à la mort des frères, sœurs, oncles, tantes et autres parens. Les images des esprits sont placées sur une espèce de piédestal, et on leur adresse des prières le matin et le soir[29]. On ne porte pas d’habits de deuil.

»Le roi ne s’occupe pas des affaires du gouvernement pendant les trois années qui suivent son avénement au trône[30].

»Autrefois, la religion de Bouddha n’existait pas dans cette contrée. [26]Ce fut dans la 4e des années Ta-ming, du règne de Hiao-wou-ti des Soung (458 de J.-C.) que cinq Pi-khieou ou religieux du pays de Ki-pin (Cophène) allèrent au Fou-sang et y répandirent la loi de Bouddha; ils apportèrent avec eux les livres et les images saintes, le rituel et instituèrent les habitudes monastiques[31], ce qui fit changer les mœurs des habitans[32].»

KLAPROTH.

A l’appui de ses idées, M. De Guignes a aussi traduit un autre passage du Nan-szu, qui donne la route, par mer, de la Corée au pays de Ta-han. M. Klaproth traduit également ce passage, et il dit, en le rectifiant sur quelques points: «On partait alors de Ping-yang, ancienne capitale des Coréens, sur la côte ouest de ce royaume; on cotoyait cette presqu’île, et après une navigation de 12,000 lys, on arrivait au Japon. De là, une route de 7,000 lys vers le nord amenait au pays de Wen-chin, ou des hommes peints, tatoués; et enfin, après une navigation de 5,000 lys vers l’Orient, on atteignait le pays de Ta-han,» pays où M. Klaproth, à tort avons-nous dit, voit seulement la grande île Saghalien.

Mais en appliquant à ce routier par mer la même échelle de lys que lui a donnée la distance de Persépolis à Sy-ngan-fou, M. de Paravey trouve en effet 5,000 lys au nord-est, entre les Bouches de l’Amour, ou la fin de l’île Saghalien, pays de Wen-chin de ce routier, et la pointe sud du Kamtchatka, ou du Ta-han; et il trouve également 7,000 lys au nord entre Iedo, capitale du Japon, et ces mêmes Bouches de l’Amour.

Le routier est donc exact entre ces deux parties; et s’il compte d’abord 12,000 lys par mer entre le Japon et la capitale de la côte ouest de la Corée (ce qui est évidemment une trop grande distance), c’est qu’en allant au Japon on allait d’abord toucher aux îles Lieou-kieou, qui sont en effet situées à 5,000 lys du Japon, et 7,000 de la Corée; on faisait ce détour ou bien on comptait ici de [27]très petits lys; mais le Ta-han, n’en est pas moins le Kamtchatka. Et, dans toutes les hypothèses, le Japon, ici indiqué par son nom, pays parfaitement connu, n’a pu renfermer le Fou-sang comme le veut M. Klaproth[33].

7 mars 1844.

Cher de PARAVEY.

NOTES EN BAS DE PAGE:
[11] Voyez Mémoires de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres, vol. XXVIII, p. 505 à 525.

[12] Ce sont les Nian-eul-szu, ou les 22 historiens, dont les ouvrages forment une collection de plus de 600 volumes chinois, et qu’il ne faut pas confondre avec les Annales intitulées Thoung-kian-kang-mou, qu’on connaît en Europe par le maigre extrait que le P. Mailla en a donné en 12 volumes in-4o.

[13] Le célèbre Ma-touan-lin, si estimé par M. Rémusat, a aussi donné cette relation dans son Wen-hien-tong-kao avec de légères variantes, et c’est là que M. De Guignes l’a traduite; elle se trouve également répétée, dans la célèbre encyclopédie chinoise, intitulée Youen-kien-touy-han, où nous l’avons trouvée à Londres en 1830; et dans le Pian-y-tien, ou géographie des peuples étrangers; et tous ces ouvrages, fort estimés, existent à Paris.
(Note de M. de Paravey).

[14] King-tcheou est une ville du premier ordre, située sur la gauche du grand Kiang dans la province actuelle de Hou-pe. Cette date répond d’ailleurs à l’an 499 de J.-C.

[15] Fou-sang, en chinois et selon la prononciation japonaise, Fouts-sôk, est l’arbrisseau que nous nommons Hibiscus rosa chinensis.—Voir ces Caractères dans la Dissert de M. de Paravey, ci-dessus, p. 102.

M. de Paravey, à leur égard, fait observer encore, que le P. Gonçalvès, dans son Dict. portugais-chinois, fort estimé, traduit ce nom Fou-sang par Papoula cornuda, ou aussi Argémone du Mexique. Ce savant missionnaire y voyait donc une plante ou un arbuste d’Amérique; et cette seule observation pourrait prouver que le Fou-sang propre répondait à quelque partie du Mexique.

[16] De Guignes a assez mal rendu ce passage de cette manière: «Les plus coupables sont mis dans la prison du nord, et transférés ensuite dans celle du midi, s’ils obtiennent leur grâce; autrement ils sont condamnés à rester pendant toute leur vie dans la première.»

[17] De Guignes traduit ces derniers mots par «on le juge ensuite.»

[18] Ces lois pénales sont celles que l’on a suivies de tout tems en Chine et dans les pays de l’Asie qui ont dépendu de la Chine. (De Par.)

[19] De Guignes a mal lu Y-chi.

[20] Les années 1, 11, 21, 31, 41 et 51 du cycle de 60 ans portent le caractère kia; les années 2, 12, 22, 32, 42 et 52 ont le caractère y.

[21] Ping, 3, 13, 23, 33, 43 et 53; ting, 4, 14, 24, 34, 44 et 54.

[22] Ou, 5, 15, 25, 35, 45 et 55; ki, 6, 16, 26, 36, 46 et 56.

[23] Keng, 7, 17, 27, 37, 47 et 57; sin, 8, 18, 28, 38, 48 et 58.

[24] Jin, 9, 19, 29, 39, 49 et 59; kouei, 10, 20, 30, 40, 50 et 60.

[25] M. Klaproth reconnaît donc ici l’existence au Fou-sang, du cycle de 60 ans des Chinois; mais le recueil du P. Souciet montre qu’il existe aussi aux Indes; et dans le Journal asiatique de Paris, M. de Paravey a montré qu’il commençait dans l’Inde et en Chine précisément en la même année. Les Bouddhistes de l’Inde ou du nord de l’Asie-Centrale avaient donc pu le porter dès lors au pays de Fou-sang, en Amérique et au Mexique. (De Par.)

[26] Dans l’Inde, on le sait, ce sont surtout les bœufs qu’on attelle aux chars, et, au Kamtchatka, ce sont les rennes, espèce de cerfs, qui tirent les traineaux. (De Par.)

[27] De Guignes traduit: «Les habitans élèvent des biches comme en Chine, et ils en tirent du beurre.»

[28] Il y a dans l’original To-Phou-thao. De Guignes ayant décomposé le mot Phou-thao, traduit: «On y trouve une grande quantité de glayeuls et de pêches.» Cependant le mot Phou seul ne signifie jamais glayeul, c’est le nom des joncs et autres espèces de roseaux de marais, dont on se sert pour faire des nattes. Thao est en effet le nom de la pêche, mais le mot composé Phou-tao signifie en chinois la vigne. A présent il s’écrit avec d’autres caractères, mais ceux employés ici sont l’ancienne orthographe du tems des Han, qui a prévalu jusqu’au 10e siècle de notre ère. La vigne n’est pas une plante originaire de la Chine, les grains en ont été importés par le célèbre général Tchang-kian, envoyé en 126 avant notre ère dans les pays occidentaux. Il parcourut l’Afghanistan de nos jours et la partie nord-ouest de l’Inde, et revint en Chine après 13 ans d’absence. Le terme Phou-thao n’est pas originaire de la Chine, de même que l’objet qu’il désigne, il n’est vraisemblablement que la transcription imparfaite du mot grec βὁτρυς. Les Japonais le prononcent Bou-dô; ils donnent ordinairement à la vigne le nom de Yebi-kadzoura, composé de yebi, écrevisse de mer, et de kadzoura, nom général des plantes grimpantes qui s’attachent aux arbres voisins.

Dans le texte, M. Klaproth, malgré tout ce qu’il dit dans cette note, devait traduire, comme nous l’avons fait dans notre mémoire, les mots Pou-tao, qu’il prononce Phou-thao, par raisins, et non pas par le mot vignes, qui chez nous, entraîne l’idée de culture. Les bois de l’Amérique du nord et du nord-ouest abondent en raisins sauvages, comme le dit le Samanéen; mais on n’a pas trouvé en Amérique des vignes cultivées, et ce texte, en effet, n’en parle pas. (De Par.)

[29] De Guignes traduit: «Pendant leurs prières ils exposent l’image du défunt.» Le texte parle du chin ou génies, et non pas des âmes des défunts.

[30] C’était aussi l’antique usage en Chine et dans l’Indo-Chine. (De Par.)

[31] Dans l’original tchu-kia, c’est-à-dire «quitter sa maison ou sa famille» ou «embrasser la vie monastique.»—De Guignes n’a traduit que le commencement de ce paragraphe.

[32] Extrait du no de juillet-août 1831 des Nouvelles annales des voyages, 2e série, tome XXI, p. 53.

[33] Un mot seul, quand il est bien choisi, vaut parfois une démonstration. Dans le dictionnaire de la langue du Mexique, par le P. Molina, dictionnaire conservé au British museum à Londres, nous avons trouvé que le mot Lama, ou Llama, exprimait le nom des médecins chez les Mexicains; et personne n’ignore qu’au Thibet et en Tartarie les Lamas, ou prêtres bouddhistes, sont en même tems les médecins de ces contrées si peu connues, par où l’on devait, des Indes, se rendre au Fou-sang. (De Par.)

Planche 50

Annal. de Phi. chrét. IIIe Série. Nº. 90. t. XV. p. 449. Lith. Desportes à l’Ins. des S. M.

NOUVELLES PREUVES

QUE LE PAYS DU FOU-SANG

MENTIONNÉ DANS LES LIVRES CHINOIS
EST L’AMÉRIQUE.

A monsieur le directeur propriétaire des Annales de philosophie chrétienne.

Monsieur,

En attendant qu’il se trouve en France un ministère qui sente la haute importance de la Perse, de l’Inde et de la Chine, et qui veuille organiser convenablement cette Société asiatique, dont j’ai été, avec MM. de Sacy et de Chézy, un des fondateurs; en attendant qu’on alloue des fonds convenables à cette Société, qu’on lui donne un local spécial et un bibliothécaire; qu’on la dote pour président d’un homme, qui, comme lord Aukland, directeur de la Société asiatique de Londres, puisse, par sa richesse et son influence, grouper et utiliser tous les orientalistes instruits, mais divisés entre eux, qui existent à Paris et en France, je me plais à donner à votre Journal, parce qu’il n’est soumis à aucune commission, à aucune coterie, qu’il a fait déjà beaucoup de bien, depuis 17 ans qu’il existe, et qu’il en fera encore, mes Essais divers, fort imparfaits, je le sens, mais dont la réunion formera un jour une masse de faits aussi nouveaux que positifs.

Avec votre esprit judicieux, vous avez senti la force de mes Tableaux de l’origine des lettres, dont jamais le Journal asiatique de Paris n’a voulu dire un seul mot; qu’avait approuvés cependant le célèbre docteur Young, et dont s’est servi M. Princeps.

En 1844 vous avez donné ma Dissertation sur l’Amérique, ou[2] le Fou-sang[34]. Vous publiez avec raison, les analyses d’ailleurs utiles et bien faites des travaux sur l’Orient que donne tous les ans M. Mohl, dans le Journal asiatique, et je vous remercie d’avoir rappelé en note, sur celle de 1845, que moi aussi, j’avais traité la question délicate et importante de ce lieu célèbre du Fou-sang[35].

M. Walcknaër m’a dit que M. Rémusat avait traduit pour lui, les textes chinois sur le Fou-sang; j’ignore si M. Walcknaër, ce géographe érudit, a exprimé une opinion à cet égard; j’ignore aussi ce que pense à ce sujet le savant vicomte de Santarem, mais ce que je sais, ce que je vous prie de publier, c’est que M. Newman, cité par M. Mohl, n’a publié, en 1845, sa Dissertation à Munich, qu’après m’avoir vu, à Londres en 1830-1831, à son retour de la Chine, et après avoir su par M. Huttman, alors secrétaire de la Société asiatique de Londres, que je m’occupais d’un travail étendu sur cette relation du Fou-sang, dont j’avais retrouvé en Angleterre le texte chinois, accaparé à Paris par M. Klaproth.

Il en est de même de M. d’Eichthal, cité par M. Mohl. A la Société asiatique, (septembre 1840) et à la Société de géographie aussi, M. d’Eichthal a pu, en 1840, entendre une note que j’ai lue sur ce pays, et voici les calques que j’y ai présentés des figures de Bouddha et de Siva, reconnues par moi, le premier, au Yucatan, dans le bel ouvrage de M. de Waldeck, sur les ruines d’Uxmal[36]. Vous avez vous-même alors, vu ces divers calques et ces dessins, et M. Burnouf fils y a reconnu comme moi, et d’après moi, les figures de Bouddha et de Siva.

Comment se fait-il que M. Mohl ait ignoré ces faits très publics à cette époque? comment se fait-il qu’il les ait attribués à M. d’Eichthal, sans me nommer? J’ignore tout-à-fait pourquoi[37].

Je ne connais encore ni le Mémoire de M. d’Eichthal, ni la Dissertation de M. Newman, qui date seulement de 1845, la mienne étant de 1843 et 1844 dans votre journal, et je suis le premier à vous [3]prier, monsieur, de les faire traduire ou analyser; car le sujet est fort important, je le répète.

Déjà Bernardin de Saint-Pierre, dans ses Harmonies de la nature, avait indiqué ces migrations vers l’est, des peuples de l’Inde et de l’Océanie, arrivant ainsi vers l’Amérique du nord et le Pérou, et M. l’amiral de Rossel, navigateur célèbre, savant aimable et loyal, avait cité les îles Sandwich, comme point de relâche antique, entre les Indes, la Chine et l’Amérique, ainsi que cela se renouvelle en ce jour.

M. de Saint-Pierre[38], avait parlé aussi de nombreux rapports trouvés par un auteur déjà ancien, entre le Malais et le Péruvien. Et mes nombreux extraits du Dictionnaire de la langue Qquichua du Pérou, dictionnaire conservé à la Bibliothèque du roi à Paris, ont confirmé ces rapports avec le Malais parlé à Java. M. d’Eichthal est donc entré dans une bonne voie; mais j’avais la priorité, et M. d’Avezac, à qui j’ai souvent parlé de ces matières, a pu l’en entretenir aussi et lui signaler mes lectures.

Vous parlant ici de ma Dissertation sur le Fou-Sang qui, avant d’être imprimée, avait motivé en 1831, celle de M. Klaproth[39], comme je l’ai exposé dans mon mémoire; permettez-moi, monsieur, de la corriger par quelques notes nouvelles et fort importantes. J’avais dit que les navires du Kamtchatka, construits en ce lieu par les Bouddhistes venus là du Caboul, devaient les porter en Amérique, vers les bouches de la Colombia: mais, écrivant loin de mes livres, et sans globe terrestre, j’avais remonté, en 1844, le point de leur arrivée un peu trop haut vers le nord.

Le bel ouvrage de M. Duflot de Mofras, sur l’Orégon[40], ouvrage que je viens de lire et d’analyser, m’a conduit au port excellent de San-Francesco, au sud de la Colombie, pour ce point d’arrivée des Indiens bouddhistes, du Caboul.

D’après l’échelle de 1,500 lys, comptés par les Chinois entre la [4]Perse et la ville de Sy-ngan-fou, comme aussi évalués entre cette ville, et la pointe sud du Kamtchatka, ou du Ta-han, la distance de 20,000 lys entre le Kamtchatka et le Fou-sang, mesurée sur un globe terrestre, arrive précisément en ce point, et M. de Mofras[41] dit que les vents du nord-ouest régnent une grande partie de l’année à San-francesco et y amènent facilement quand on vient de la côte nord-est d’Asie.

Là, les navires entraient sans périls, au lieu que la barre de la bouche de la Colombia, est très difficile à franchir, du moins pour de grands navires; mais cependant aussi, cette entrée naturelle du beau pays de l’Orégon a dû être connue des anciens.

En effet, dans la figure, des Américains à demi-vétus, à demi-policés du Fou-sang, que donne le Pian-y tien, et aussi l’Encyclopédie chinoise, et que nous reproduisons ici avec une explication (voir ci-après notre planche 50 et l’appendice C), on voit cet indigène, traire une jeune biche à mouchetures blanches, et son faon est également moucheté. J’avais en vain cherché cette nature de biches mouchetées en Amérique, mais en relisant M. de Humboldt, j’ai vu que le Cervus mexicanus de Linnée était aussi moucheté, comme nos chevreuils d’Europe, et surtout était ainsi dans sa jeunesse: et cette espèce de cerfs se trouve en Amérique et au Mexique, en troupeaux immenses, dit M. de Humboldt[42], aussi bien qu’un grand cerf, pareil aux nôtres, et souvent entièrement blanc, cerf qui se voit dans les Andes, où il vit en troupes également.

Ce dernier rappelle donc les biches blanches et privées, dont les Indiens de l’Himalaya tiraient leur lait, nous dit Philostrate, dans sa Vie d’Apollonius de Tyane; car, ces individus étant bouddhistes, ils devaient se priver de viandes et vivre de fruits et de laitages.

La relation du Fou-Sang, parle aussi de bœufs aux cornes fort longues, et domptés par les naturels de cette contrée; or, M. de Humboldt dit[43] que les bisons du Canada peuvent se soumettre au joug, et produisent avec nos bœufs d’Europe.

[5]

Ces bisons pèsent jusqu’à 2,000 livres et plus, mais leurs cornes sont petites; tandis qu’on a trouvé, dit-il, vers Cuernavaca, au sud-ouest de Mexico, dans des monumens en ruine, des cornes de bœuf monstrueuses.

Il rapporte ces cornes à celles du bœuf musqué, du nord extrême de l’Amérique; mais M. de Castelnau, vers l’Amazône et le Paraguay, dans sa courageuse exploration, vient de retrouver ces bœufs aux cornes fort longues, outre une autre espèce aux petites cornes, qui erre avec elle et dans les mêmes steppes.

La relation du Fou-sang est donc justifiée encore en ce point, et il y a eu certainement quelque faute dans le texte, quand on y dit, que sur ces longues cornes, ces bœufs portent des poids de 20 HO poids de 120 livres chaque, c’est-à dire un poids total de 2,400 de nos livres!!! On devait dire qu’ils pesaient par tête, au moins 2,400 livres, et non pas que cette charge énorme était posée sur leurs cornes; ce qui serait impossible.

Les chevaux que cite cette relation semblent seulement avoir manqué en Amérique; mais les Patagons, vrais Tartares, sont toujours à cheval, et rien ne prouve qu’ils n’aient sauvé chez eux quelques-uns des chevaux que virent les bonzes indiens au Fou-sang, et que les navires du Kamtchatka y avaient peut-être apportés de Tartarie.

Je vous donnerai quelque jour, un mémoire sur les peuples du nord extrême de l’Asie, à grands navires et à nuits presque nulles en été.

Plus savant cent fois que M. Klaproth, M. de Guignes le père a déjà indiqué par quelques mots, dans son mémoire sur le Fou-sang, ce peuple aux grands navires, et dont le nom Ku-tou-moey, c’est-à-dire à nuits très-courtes en été, indique la position vers le cercle arctique.

Il en est question dans l’ouvrage intitulé: Wen-hien-tong-kao du docteur Ma-tuon-lin; j’en ai extrait ce qu’il en dit.

J’ai montré ailleurs que le passage d’Europe vers l’Amérique, au nord de la Sibérie, avait dû être alors praticable, cette mer se comblant par les détritus des grands fleuves qui y tombent, et par cela même se glaçant de plus en plus chaque jour; car, on le sait, les mers profondes ne gèlent pas. Tout ceci offre des questions nouvelles[6] et importantes, et votre Journal, utile et grave, fera bien de les traiter successivement.

Agréez, etc.

Saint-Germain, ce 24 avril 1847,

Cher de PARAVEY,
Du corps royal du génie et l’un des fondateurs
de la Société royale asiatique.

NOTES EN BAS DE PAGE:
[34] Voir t. IX, p. 101 (3e série) des Annales.

[35] Voir notre n° 87, ci-dessus, p. 219.

[36] Voir une figure de ce Bouddha dans notre planche.

[37] Voyez à ce sujet notre lettre à l’Académie, ci-après appendice A, et l’appendice B.

[38] Études de la nature, étude XI et note 49, édition 1836, 1er volume.

[39] Cette dissertation de M. Klaproth a été aussi insérée dans les Annales à la suite de celle de M. de Paravey, t. IX, p. 116, année 1844.

[40] Paris, 1844.

[41] Note 28, t. I, p. 171, Tableaux de la nature, traduction d’Éyriés.

[42] Tome I, note 28.

[43] Voir Tableaux de la nature, p. 90 et 157, note 5.

APPENDICE A.
RELATIF AU MÉMOIRE DE M. D’Eichthal CITÉ PAR M. Molh.

2.—Preuve donnée dès 1840 de l’introduction du culte de Bouddha en Amérique, par le moyen des Indiens du Caboul.

A Monsieur le président de l’Académie des sciences,

En l’an 458 de notre ère, des Bonzes indiens, partant du centre de l’Asie, ont-ils été en Amérique par le Kamtchatka et le nord-ouest du nouveau-monde, pour y convertir les peuples qui y existaient, et dont ils connaissaient dès lors l’existence?

C’est ce qu’à affirmé le docte M. de Guignes le père[44], dans les Mémoires de l’Académie des Inscriptions, où il a donné la traduction du voyage de ces Bonzes indiens, tiré des grandes Annales de la Chine.

C’est ce que M. Klaproth et M. de Humboldt ont nié postérieurement, s’appuyant sur quelques doutes du savant père Gaubil, qui n’avait pas assez étudié cette question. C’est ce que je viens affirmer; ce dont je n’ai jamais douté, m’étant entretenu à ce sujet avec le savant amiral M. de Rossel, et ayant étudié à fond le mémoire de M. de Guignes, sur ce voyage et les navigations des Chinois vers le célèbre pays oriental qu’ils nomment le pays du Fou-sang (et qu’ils mettent à 2,000 lieues à l’est des côtes de leur empire et de la Tartarie). Mais comme mes simples assertions ni celles des autres ne seraient pas plus admises que ne l’a été le beau travail de M. de Guignes [7]le père; comme à l’Académie des sciences on veut des faits et non des phrases; j’apporte ici des monumens d’une partie de l’Amérique centrale, encore à peu près inconnue, au moins sous le rapport des antiquités, monumens que j’ai montrés à la Société asiatique de Paris, à M. Burnouf fils et à M. le chevalier Jaubert, et qu’ils ont reconnus avec moi purement bouddhiques.

Chez M. le baron Van der Cappellen, près Utrecht, en Hollande, j’ai vu, rapportés des Indes par lui, des dessins en grand du temple de Bourou-Bouddhou, à Java: temple antique, circulaire, orné de milliers de petites niches élégantes, où figure le célèbre dieu indien Bouddha, assis avec les jambes croisées et surmonté, dans le haut de chaque niche, de la tête monstrueuse et déformée de Siva.

Je pourrais montrer les mêmes idoles dans l’antique Égypte et à Axum, en Abyssinie; mais, en parcourant le bel ouvrage du peintre habile, M. Waldeck, élève distingué de David, envoyé au Yucatan, par le généreux et malheureux lord Kingsborough, j’ai été frappé de voir, sur la façade du sud du vaste palais quarré des ruines d’Uxmal, ruines que M. Waldeck a dessinées près de Mérida, huit niches du Bouddha indien, figuré assis comme à Java dans les Indes, et avec le front décoré de grossiers rayons, et de voir en outre, une tête humaine monstrueuse et applatie, qui surmonte la niche quarrée et la cabane ou maison où est assis ce Bouddha indien. On peut voir cette figure dans le dessin que je donne ici. La ressemblance de ces Bouddha du Yucatan avec la figure des Bouddha de Java, publiée dans Crawfurd, Archipel indien (t. II, p. 206), est telle, que M. Burnouf a cru d’abord mes calques du palais antique d’Uxmal, au Yucatan, calques faits d’après la pl. XVII de M. Waldeck, d’origine purement Indienne et Siamoise, et non Américaine.

M. Burnouf sait que le culte du monstrueux Siva accompagne, même à Siam, et dans le Népaul, le culte plus doux de Bouddha; et que souvent leurs images sont accouplées, comme au temple de Bourou-Bouddhou de l’antique Java, archipel indien: et comme dans l’Égypte antique, on accouple partout Typhon et le jeune Horus.

Retrouver, au centre de l’Amérique, ces deux figures accouplées aussi, copiées exactement, et ornant au nombre de huit la façade sud[8] d’un temple orienté, démontre ce me semble entièrement la vérité du voyage au Fou-sang (en 458 de Jésus-Christ), traduit du chinois par M. de Guignes, et attribué à cinq bouddhistes partis du Ky-pin ou de la Cophène, c’est-à-dire du pays de Caboul dans les Indes.

Dans les Annales de philosophie chrétienne, t. XII, p. 441, où l’on donne une analyse des Antiquités du Mexique, par Dupaix; on cite les recherches qu’il fit à Zachilla, capitale de l’ancien royaume des Zapotèques, et qui lui offrirent, sur un rocher, l’empreinte d’un pied gigantesque, empreinte où M. de Paravey voit une imitation de celle que l’on va vénérer sur le pic d’Adam, à Ceylan, et dont les peuples d’Ava et du Pégu, au culte bouddhique, ont aussi des imitations analogues; en outre, le colonel Dupaix trouva en ce lieu, une idole assise, les mains croisées sur la poitrine, et qui ne pouvait être qu’une des figures de Sakia ou Bouddha, comme celle que l’on donne ici.

Là, suivant le Voyage des Samanéens, traduit depuis, par M. Rémusat, fut le centre du bouddhisme, et des monstrueuses idolatries de l’Inde, altérations déplorables du culte pur, fondé dans l’Indo-Perse, par Sem, où nous voyons le célèbre Heou-tsy des chinois[45].

Là, on faisait deux planètes imaginaires de Ragou et Cetou, tête et queue du dragon, nœuds de la lune, cause des éclipses et lieu des conjonctions; et ces dragons sont figurés en grand, sur la façade ouest du palais d’Uxmal au Yucatan, étant entrelacés et formant des nœuds, et ayant des plumes au lieu d’écailles, c’est-à-dire étant aériens. Tout ceci tient à une ancienne astronomie hiéroglyphique, où les spirales du soleil, dans sa marche apparente d’un tropique à l’autre, étaient rendues par un dragon ou par un vaste boa, chose toute naturelle comme image.

Ainsi, on écrivait en Chinois, ancien Babylonien, Soleil mangé par le dragon ou le serpent, pour éclipse du soleil; Lune mangée par le dragon, [9]pour éclipse de lune.[46] Mais on savait calculer les éclipses, et le peuple grossier, croyait seul, en faisant du bruit, faire fuir ce dragon imaginaire, ce boa à plumes, c’est-à-dire aérien.

Retrouver la peinture en grand de ces superstitions chinoises et indiennes à Uxmal, dans l’Yucatan; y voir retracé avec toute évidence le Bouddha de Java, île qui offre aussi, à Suku, un téocalli ou temple antique et pyramidal, pareil à celui d’Uxmal en Amérique, dessiné par M. Waldeck (voyage au Yucatan), m’ont paru des faits importants et décisifs, qui, signalés par l’Académie dans son Compte-rendu, avertiront les Américains instruits et leur montreront que leur pays et leurs ruines, sont dignes de recherches plus complètes, et veulent d’autres explorations que celles faites jusqu’à ce jour, et qui sont presque nulles.

Justifier le docte auteur de l’Histoire des Huns, appuyé ici du savant géographe Buache, contre les objections mal fondées de M. Klaproth, m’a aussi paru fort important, et je ne crois pas que l’on puisse nier maintenant les navigations des Indo-Tartares vers l’Amérique, et cela, près de 1000 ans avant Colomb.

Je joins ici un de mes calques, et je pourrais à Uxmal, à Palenqué et à Tulha, montrer encore d’autres rapports avec l’Inde, si j’avais plus d’espace pour les indiquer.

Paris, 20 juillet 1840.

Cher de PARAVEY.

NOTES EN BAS DE PAGE:
[44] T. XXVIII, p. 513.

[45] Voyez nos documens hiéroglyphiques, emportés d’Assyrie et conservés en Chine, p. 25. Paris, 1838, chez Treuttel et Wurtz, et au bureau des Annales, (no 6, rue Babylone) qui ont d’abord publié ce Mémoire dans le t. XVI, 1838, p. 123 et p. 124, note.

[46] En chinois, voir ici Jy 日, chy 蝕, Eclipse de Soleil, et youe 月 蝕 chy, Eclipse de Lune, ou astres engloutis peu à peu, sena de chy 食 (dict. chin. n° 9505), caractère mis sous la clef tchong 梋, celle du serpent, qui combinée avec chy signifie: manger peu à peu, comme avalent les boas.

APPENDICE B.
A NOTRE LETTRE A L’ACADÉMIE.

Nouvelles preuves de l’introduction du culte du Bouddha en Amérique, ou dans le pays du Fou-sang.—Quel fut le premier pays converti à ce culte dans le nouveau monde?

Une des contrées de l’Amérique qui fut convertie la première par [10]les Samanéens du Caboul, arrivant par la pointe sud du Kamtchatka, au port excellent du San-Francisco, en Californie, au nord de Monterey, a dû évidemment être le pays du Rio-Colorado, vaste fleuve qui, dans ces régions même, coule du nord au sud, et vient tomber dans la pointe nord de la mer Vermeille.

Or, précisément dans les traductions utiles des auteurs espagnols de M. Ternaux Compans, on voit Castanéda placer vers le Rio-Colorado, dans une petite île, un sanctuaire du lamaïsme ou du bouddhisme.

Il y mentionne, dans un lac sur cette île, un personnage divin nommé, dit-il, Quatu-zaca, et qui, habitant une petite maison, était censé ne manger jamais.

On lui offrait du maïs, des mantes de cuir de cerf, des tissus de plumes en très-grande quantité; et dans ce lieu même se fabriquaient aussi (ce qui prouve une colonisation) beaucoup de sonnettes ou de grelots en cuivre.

Le nom même de ce Lama déifié ou de cette idole Quatu-zaca, offre le nom tartare et indien Xaca, ou Che-kia en Chinois, Sacya en sanscrit, nom du célèbre dieu Bouddha; remarque que nous faisons le premier; et Quatu a pu indiquer son origine du Catay.

Castanéda ajoute que les peuples de ces contrées étaient fort doux, ne faisaient jamais la guerre, et (s’abstenant de chair) vivaient seulement de trois à quatre sortes de fruits très-bons.

Il est donc impossible de ne pas voir ici une antique colonie de Bouddhistes ou de Lamas: colonie qui, ensuite, poussa des rameaux au Mexique, dans le Yucatan, à Bogota et même au Pérou, pays de mœurs fort douces.

Les Mexicains, affreusement cruels dans leurs idolatries récentes, sont, on le sait, une migration du nord-est de l’Asie et du nord-ouest de l’Amérique, mais beaucoup plus moderne; et, avant leur arrivée dans ces belles contrées, il est à croire, comme le dit la relation du Fou-sang, que le culte doux et fraternel des Bouddhistes, débris de la race de Sem, y régnait exclusivement.

Le nom même des Samanéens qui y étaient venus en 458, étant tiré du samscrit saman, qui signifie pacifique, nous dit M. Pauthier[47],[11] et ce nom se retrouvant plus tard au Mexique, où M. Ternaux[48], donne Amanam pour le nom des prêtres et des devins, mot qui évidemment a pu se prononcer d’abord Chamanani, Samanani, Samanéens.

Saint-Germain, 26 avril 1847.

Ch. de Paravey.

NOTES EN BAS DE PAGE:
[47] Description du Thian-chou, ou de l’Inde.

[48] Vocabulaire mexicain, dans sa traduction des anciens auteurs espagnols.

APPENDICE C.
RELATIF A LA FIGURE PUBLIÉE ICI POUR LA PREMIÈRE FOIS D’UN NATUREL DU FOU-SANG.

À quel pays de l’Amérique a pu appartenir cet homme presque nu que les livres chinois offrent comme habitant du pays du Fou-sang?

Comme on le voit dans la gravure que nous donnons ici, les Chinois supposent que les hommes qui habitaient le pays du Fou-sang étaient presque nus; or, dit-on, les habitans de l’Amérique du nord étaient revêtus d’habits. Cela est vrai pour la plupart de ces pays; mais dans le Voyage à l’embouchure de la Colombia de MM. Clarke et Léwis[49], à 46° 18′ nord, ces voyageurs rencontrent les Indiens Chin-ooks, et, dans un village de l’île des Daims, ils trouvent des femmes qui, au lieu de courtes jupes, avaient une simple trousse autour des reins, ou aussi une bande de peau étroite, serrant leur corps en cette partie.

Ils disent (p. 286) que les Indiens de la Colombia, vu la douceur du climat, ont toujours les jambes et les pieds nus, même en hiver; et ne portent que des petites robes lors du froid, ou des tabliers de peau et une sorte de pélerine sur les épaules (p. 310). Les mocassins, pour les pieds et les jambes, n’étant usités que dans le Canada et vers la baye d’Hudson, où le climat est beaucoup plus froid.

Ainsi l’homme du Fou-sang, presque nu dans le dessin antique du Pian-y-tien et de l’Encyclopédie chinoise que nous reproduisons [12]ici, devait habiter vers la Colombia ou vers la Californie, riches et belles contrées d’un climat fort doux et tempéré, pays de cet Orégon que se disputent en ce jour les Espagnols, les Anglais et les États-Unis.

En outre, si l’on ouvre[50] l’Exploration de l’Orégon et de la Californie en 1844, par M. Duflot de Mofras, on voit en effet, ces Indiens y figurer avec les reins ou le milieu du corps seulement couverts, et cela exactement, comme dans la planche ci-contre du naturel du Fou-sang, planche reproduite dès l’an 499 de notre ère, dans toutes les géographies étrangères publiées en Chine et au Japon.

Tout justifie donc mes conjectures. Quant à la biche mouchetée et à son faon, nous avons cité M. de Humboldt, sur le cervus mexicanus de Linnée; et nous indiquons également ici, pour montrer que les naturels savaient en former des troupeaux et les priver, le Voyage en Amérique de M. de Chateaubriand, in 8o, t. Ier, p. 130, où il parle des biches du Canada, charmante sorte de rennes sans bois, et que l’on y apprivoise, nous dit-il.

Cher de Paravey.

(Extrait du no 90 (juin 1847) des Annales de Philosophie chrétienne).

Imp. de Edouard Bautrucke, rue de la Harpe, 90.

NOTES EN BAS DE PAGE: